Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome III PREFACE p1 L' intervalle de temps qui s' est écoulé depuis la publication du second volume de cet ouvrage a été plus long que je ne comptais, et qu' on n' avait droit d' attendre. Le public me permettra-t-il de lui expliquer en peu de mots comment cette interruption est due à plusieurs causes, et ne vient pas de la faute de l' auteur uniquement ? Lorsque j' ai commencé à m' occuper de port-royal, ce sujet était loin d' être à l' ordre du jour ; j' ai pu, durant plusieurs années, nourrir lentement mon projet, l' approfondir, aller exposer à p11 Lausanne, dans un cours, les premiers résultats de mes études, revenir à Paris rédiger mes deux premiers volumes, sans que rien indiquât l' espèce de vogue et la concurrence soudaine que j' allais y rencontrer. Mais ce second volume avait paru à peine, que la face des choses changea. L' éloge de Pascal, que l' académie française avait mis au concours, appelait l' attention publique sur cette partie centrale et la plus brillante du tableau dont je m' étais efforcé jusque-là de mettre en lumière les parties sombres. Plusieurs talents distingués entrèrent en lice, quand, se portant à leur tête, un de leurs juges et de leurs maîtres, un grand écrivain, et l' un des plus grands esprits de ce temps-ci, promoteur et agitateur en toute carrière (c' est nommer M Cousin), évoqua brusquement à lui la cause, entama l' oeuvre avec un entrain de verve et un éclat de plume qui étaient faits pour susciter en foule les imitateurs, les contradicteurs même, et à la fois pour ralentir ceux qui ne s' attendaient point à une irruption si redoutable. Les résultats qu' on proclamait coup sur coup chaque matin étaient nouveaux, imprévus ; ils ne l' étaient peut-être p111 pas pour ceux qui avaient de longue main étudié la matière tout à fait autant qu' ils le semblaient au public, et, pour tout dire, aux auteurs eux-mêmes dans le premier éblouissement de la découverte ; ils étaient pourtant assez neufs et littérairement assez piquants, ils étaient surtout présentés (quand c' était M Cousin qui parlait) avec un assez magnifique talent et dans une plénitude de langage assez au niveau des hauteurs du grand siècle pour justifier l' intérêt excité et le retentissement universel. Je sentis dès lors que le sujet au sein duquel je m' étais considéré jusque-là comme cloîtré m' échappait en quelque sorte, au moment où il devenait plus général et plus brillant, ou plutôt je compris qu' à cet endroit lumineux il ne m' avait jamais appartenu ; tout ce qui est gloire, en effet, fait partie du domaine public : laus est publica . Je ne viens pas me plaindre du succès qu' a eu mon sujet ; mais port-royal est devenu de mode, c' est là un fait ; et c' est plus que je n' avais espéré, plus même peut-être que je n' aurais désiré, étant de ceux qui évitent soigneusement la foule, et qui p1V aiment avant tout que chaque chose demeure, s' il se peut, fidèle à son esprit. La mode, la concurrence, le bruit me semblaient plutôt des inconvénients en telle matière : ç' avait été, dans le temps, un inconvénient pour port-royal lui-même ; c' en était un aujourd' hui pour l' historien. Et tout ainsi qu' au milieu de ce triomphe des provinciales , qui ouvrait si brillamment l' ère de la décadence, M Singlin se rappelait, avec un inexprimable regret, l' époque plus austère et toute silencieuse de Saint-Cyran, je me rappelais à mon tour, comme l' âge d' or de mon sujet, ce jour où, au milieu d' une conversation avec M Royer-Collard, il y a huit ou neuf ans, il s' interrompait tout d' un coup pour me dire : " nous causons de port-royal ; mais savez-vous bien, monsieur, qu' il n' y a que vous et moi, en ce temps-ci, pour nous occuper de telles choses ? " je dus, quoi qu' il en soit, m' arrêter devant le torrent, et attendre qu' il fût dégonflé pour pouvoir continuer ma marche du même pas que devant. Un autre contre-temps, qui eût semblé à de plus empressés un nouvel à-propos, se présenta pV alors et me barra le chemin. La question religieuse , comme on disait, prit feu de toutes parts ; les jésuites furent à l' ordre du jour presque autant qu' au matin des provinciales : ce n' était pas du tout mon compte pour venir parler d' eux. J' en voulais parler historiquement, froidement, comme d' une chose morte et déjà lointaine, et voilà qu' ils faisaient semblant de revivre, et qu' on faisait semblant d' en avoir peur. Le tumulte à leur sujet grossissait à vue d' oeil ; un pas de plus, et moi-même, en continuant, je faisais partie de ce tumulte ; évidemment il y avait de quoi m' obliger à reculer : je m' étais cru dans un cloître, et je me trouvais dans un carrefour. Il est résulté pour moi de ces diverses circonstances, et des autres complications fortuites dont la vie ne manque jamais, bien des délais involontaires, un ralentissement inévitable, et, pourquoi ne pas le confesser ? Un certain dégoût, non pas certes pour mon cher et intime sujet, mais pour cette publicité bruyante à laquelle, portion par portion, je le voyais s' en aller en proie. J' y reviens aujourd' hui, à mon heure, dans une disposition pV1 d' esprit qui s' y retrouve conforme ; j' y reviens légèrement mortifié, ne souhaitant plus qu' une chose, achever dignement de le traiter, en étant de plus en plus vrai, sincère, indépendant, -indépendant même du sentiment profond qu' il m' inspire. 15 mai 1846. PASCAL p9 Viii. La quatrième lettre provinciale tourne droit sur les jésuites, que l' auteur n' avait jusqu' alors atteints qu' en passant. Dans les treize lettres qui suivent, à partir de cette quatrième, il se tient à ce nouveau sujet et s' enfonce dans leur morale de casuistes : la diversion devint dès lors le principal et détermina l' aspect dominant, le caractère définitif de l' ensemble. Si les provinciales en étaient restées aux quatre premières lettres et à cet ordre de controverse, elles ne seraient plus que comme ces pamphlets, un moment célèbres et bientôt obscurs, très-recherchés et goûtés des amateurs, et ignorés des autres : c' est par la discussion de la morale des jésuites qu' elles sont entrées dans le domaine public et dans la grande éloquence. Mais avant de nous y engager, nous parlerons de la dix-septième et de la dix-huitième qui, ainsi que les trois premières, se rapportent p10 plus ou moins aux propositions de Jansénius. Ces cinq lettres se détachent naturellement de toutes celles du milieu ; elles ont prêté d' ailleurs à des réponses et à des accusations contre Pascal, qui sont assez sérieuses pour qu' on les examine de près. Cela fait, nous serons plus à l' aise pour nous donner carrière avec lui dans la grande et brillante partie de son entreprise. Quoiqu' il s' agisse des provinciales , il y a lieu de demander pardon au lecteur de l' aridité et de la subtilité de ce qu' on a ici à démêler. On lit beaucoup les provinciales , pourtant on en parle encore plus qu' on ne les lit, et on ne lit guère souvent ces dernières. Voltaire, parlant rapidement de l' ensemble, a dit : " elles ont beaucoup perdu de leur piquant, lorsque les jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes méprisés. " mais les choses humaines, y compris les choses théologiques, ont parfois de singuliers retours ; on se reprend, ne fût-ce que par accès, à ce qu' on croyait rejeté. Et puis, au fond, l' intérêt de cette recherche ne laisse pas d' être grand pour nous ; elle va à éclairer profondément l' opinion finale et le degré de foi de Pascal comme catholique romain. Pendant que Pascal poursuivait la série de ses représailles sur la morale des jésuites, il y eut des tentatives de réponse de la part de ceux-ci ; le père Annat avait fait, entre autres, un petit écrit intitulé la bonne foi des jansénistes , où, en rétablissant et discutant quelques-uns des textes incriminés par le terrible railleur, il renouvelait plus formellement contre le parti en masse l' imputation d' hérésie. Ce fut donc à lui nommément que Pascal adressa ses dix-septième et dix-huitième provinciales ; elles sont, l' une du 23 janvier p11 1657, et l' autre du 24 mars, c' est-à-dire d' un an après le début et l' entrée en lice. Le père Annat avait désigné comme étant le secrétaire du port-royal l' auteur encore inconnu des provinciales : " vous supposez premièrement, lui répond Pascal, que celui qui écrit les lettres est de port-royal ; vous dites ensuite que le port-royal est déclaré hérétique , d' où vous concluez que celui qui écrit les lettres est déclaré hérétique ... etc. " nous savons en quel sens il est vrai que Pascal n' était point de port-royal : il n' y demeurait pas au moment où il écrivait toutes ses lettres ; il n' y avait même fait que des séjours et des retraites momentanées. Il est très à croire pourtant que les deux premières furent écrites à port-royal des champs, et que ce ne fut que pour les suivantes qu' il s' en vint loger rue des poirées. Il était d' ailleurs en relation journalière pour son travail (est-il besoin de le répéter ? ) avec ces messieurs qui lui fournissaient toutes sortes de notes et en conféraient avec lui. M De Saint-Gilles, dans ses mémoires manuscrits (et M De Saint-Gilles était le factotum et l' agent de cette impression), dit positivement que toutes ces lettres ont été combinées, relues et embellies (ce dernier point seul est douteux), surtout de p12 concert avec M Arnauld, et aussi avec M Nicole. Le même M De Saint-Gilles écrit à la date du vendredi 4 août 1656 : " M Singlin nous a dit en dînant avec nous, savoir avec M Arnauld, m le maître, M Pascal, M De Vaux Akakia et moi, que les ennemis de port-royal étoient fort fâchés de ce grand concours de monde qui y venoit (à l' occasion du miracle de la sainte épine). " voilà le tous-les-jours de Pascal durant cette année : il dînait et vivait en compagnie de ces messieurs. S' il se croit donc en droit de soutenir qu' il n' est pas de port-royal à la lettre, s' il ajoute d' un ton d' assurance qu' il est sans attachement, sans liaison, sans relation , cela ne se peut entendre, on l' avouera, qu' en un sens quelque peu jésuitique. Si toutes les provinciales étaient vraies comme cette assertion-là, il ne faudrait pas trop s' étonner que De Maistre eût mis à côté du menteur de Corneille ce qu' il appelle les menteuses de Pascal. Celui-ci, dans ses lettres dix-septième et dix-huitième, plaide tout à fait le thème qui s' intitule en style d' école la séparabilité du droit et du fait : ainsi il proclame p13 que les cinq propositions sont bien et dûment condamnées par le pape, alléguant que cette condamnation est reçue des prétendus jansénistes avec toutes sortes de respects, et qu' on est prêt à la souscrire. Le seul point de dissidence et pour lequel les adversaires font tant de bruit, c' est de savoir si ces propositions, que tout le monde condamne, sont ou ne sont pas mot à mot dans Jansénius : ce qui, suivant lui, devient une question de fait, non de droit ni de foi, une question indifférente sur laquelle on peut avoir tel ou tel avis, selon qu' on a lu ou qu' on n' a pas lu Jansénius, qu' on l' a lu en y trouvant les propositions, ou en n' ayant pas le coup d' oeil de les trouver ; une question enfin à propos de laquelle on peut être dans l' erreur, sans se croire le moins du monde hérétique ; car le pape et l' église, qui sont juges de la foi, peuvent eux-mêmes se tromper sur le fait. " Dieu, établit-il en principe, conduit l' église dans la détermination des points de la foi, par l' assistance de son esprit qui ne peut errer ; au lieu que, dans les choses de fait, il la laisse agir par les sens et par la raison, qui en sont naturellement les juges. " il couronne ce chef-d' oeuvre d' argumentation périlleuse en se donnant le plaisir de citer nombre d' exemples de papes qui se sont trompés sur des questions de fait, notamment le pape Zacharie excommuniant (ou menaçant d' excommunier) saint Virgile au sujet des antipodes, et récemment le décret de Rome proscrivant l' opinion de Galilée et le mouvement de la terre : " ce ne sera pas cela, poursuit-il avec sa ferme ironie, qui prouvera qu' elle demeure en repos ; et si l' on avoit des observations constantes qui prouvassent que c' est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l' empêcheroient p14 pas de tourner, et ne s' empêcheroient pas de tourner aussi avec elle. " et il finit par conclure que tout le monde étant d' accord pour condamner les propositions, et le désaccord n' étant que sur le fait de savoir si elles sont textuellement dans un certain livre, simple fait appréciable par les sens et le jugement, tout ce bruit qu' on fait dans l' église se fait pour rien, " pronihilo, mon père, comme le dit saint Bernard. " c' est à peu près par là que Pascal conclut ses provinciales : beaucoup de bruit pour rien , comme dans la comédie. Or nous qui, sans être du métier, avons pourtant assisté jusqu' ici en amateur très-curieux à la formation première et aux origines du jansénisme, nous pouvons déjà répondre à cette agréable légèreté : " Jansénius, quand il méditait si au long avec Saint-Cyran l' entreprise de Pilmot , la grande réforme intérieure et fondamentale, savait bien qu' il y aurait beaucoup de bruit et pour beaucoup de causes. " les adversaires à leur tour, quand ils furent revenus du premier coup de surprise (ce qui fut un peu long), ne restèrent pas sans réponse, et dans le livre intitulé histoire des cinq propositions de Jansénius (1700), l' auteur anonyme (l' abbé Dumas) oppose à cette portion des provinciales plusieurs remarques assez judicieuses. Du temps de Pascal et au moment où ses lettres parurent, les molinistes triomphaient ; il était juste d' entendre la défense, de prêter l' oreille à l' accusé ; et cela devint non-seulement si juste, mais si agréable et si décidément victorieux, qu' il devient juste aujourd' hui d' entendre quelques réponses des adversaires, dussent-elles paraître beaucoup moins agréables. Dans les cinq lettres dont il s' agit (les trois premières p15 et les xviie et xviiie), l' abbé Dumas choisit une douzaine de faits principaux qu' il conteste ; nous en toucherons quelques-uns avec lui. 1 Pascal dit (1 re lettre) que pendant les assemblées de Sorbonne, comme plusieurs des membres demandaient avec instance que, s' il y avait quelque docteur qui eût vu les cinq propositions dans le livre de Jansénius, il voulût bien les montrer, on le leur avait toujours refusé ; et c' est là l' opinion ou plutôt la plaisanterie accréditée : mais ce prétendu refus, répondent les adversaires, est si peu réel que, durant tout ce commencement, les jansénistes étaient occupés à réfuter les écrits où l' on produisait les textes mêmes de Jansénius, afin de montrer que les cinq propositions sont bien chez lui ou en propres termes, ou en termes équivalents. Et en effet, sans parler du reste, on trouve au tome xix des oeuvres d' Arnauld, sous le titre de réponse au père Annat touchant les cinq propositions , un écrit composé dès 1654, et tout rempli d' une discussion des textes de Jansénius allégués par ce père. De plus, l' abbé de Bourzeis, janséniste au début et des plus fervents, quatre ans avant la condamnation des propositions et au moment de la dénonciation qu' en avait faite le docteur Cornet (1649), avait examiné dans ce qu' on a appelé l' écrit in nomine domini (à cause de l' épigraphe) le vrai sens des propositions, non sans indiquer sur chacune les endroits précis du livre de Jansénius qui s' y rapportent. Mais Pascal, lorsqu' il improvisa sa première lettre, n' avait pas lu tout cela, et ses amis théologiens, qui lurent sa lettre avant la publication, se gardèrent sans doute de l' en informer. 2 Pascal (xviiie lettre) dit : " je sais le respect que p16 les chrétiens doivent au saint-siége,... mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père et les membres à leur chef, qu' on peut l' avoir surpris en ce point de fait ; qu' il ne l' a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avait fait seulement examiner si les propositions étoient hérétiques, mais non pas si elles étoient de Jansénius. " à quoi les adversaires répondaient très-pertinemment qu' il suffit de lire le préambule et la conclusion de la bulle d' Innocent X pour voir qu' on songeait tout à fait à Jansénius en condamnant ces propositions. De plus, le pape Alexandre Vii, qui, étant le cardinal Chigi, avait assisté et coopéré autant que personne à cet examen et à cette condamnation, en savait apparemment quelque chose ; et il déclara qu' une telle assertion, par laquelle on osait avancer que les propositions avaient été condamnées en elles-mêmes et abstraction faite du livre de Jansénius, était un insigne mensonge . Nous sommes en style de controverse théologique, le mentiris va et vient des deux côtés ; mais ici il faut convenir que la réponse porte directement. 3 Pascal (xviiie lettre), pour prouver que les jansénistes condamnent les propositions condamnées par le pape et dans le sens même où le pape les a condamnées, s' attache à séparer leur interprétation de celle de Calvin, à la rapprocher de celle des thomistes, et il va jusqu' à dire : " ainsi, mon père, vos adversaires (les jansénistes) sont parfaitement d' accord avec les nouveaux thomistes mêmes, puisque les thomistes p17 tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la grâce, et l' infaillibilité de l' effet de la grâce qu' ils font profession de soutenir si hautement. " or, les contradicteurs remarquaient assez justement que si ç' avait été là le sentiment de M Pascal lorsqu' il écrivait sa première et sa seconde lettre, il n' aurait pas tant fait de railleries sur ces nouveaux thomistes, sur leur pouvoir prochain ou non prochain , sur leur grâce suffisante qui ne suffit pas ; et que sans doute, en écrivant cette xviiie lettre, il avait un peu oublié les premières, qui étaient de plus d' un an auparavant. Mais il y a mieux ; sans insister davantage sur des points de détail, disons d' un seul mot que Pascal fut accusé d' avoir, peu d' années après, changé tout à fait d' avis sur cette question, sur le sens qu' il fallait attacher à la condamnation des propositions par le pape, sur cette prétention de séparer le droit et le fait, et sur l' ensemble de la tactique de défense qu' on avait suivie dans cette affaire et à laquelle plus qu' aucun autre il avait participé. Ceci est devenu, sous la plume de l' abbé Dumas, un chapitre qui s' intitulerait bien : histoire des variations attribuées aux théologiens de port-royal . Laissons parler dans ses termes les plus nets le judicieux adversaire : " à entendre M Pascal dans la 17 e et la 18 e de ses lettres, rien n' étoit plus solide ni plus clair que la distinction et la séparabilité du fait et du droit dans l' affaire des cinq propositions... etc. " p18 cette observation des adversaires est parfaitement fondée, et l' on a les pièces qui la démontrent. Lorsqu' on voulut faire signer le formulaire aux religieuses de port-royal en 1661, Pascal se trouva d' un tout autre avis qu' Arnauld, Nicole et la plupart de ces messieurs. Dans un écrit où il maintenait contre eux son opinion, il s' exprimait ainsi : " toute la question d' aujourd' hui étant sur ces paroles : je condamne les cinq propositions au sens de Jansénius, ou la doctrine de Jansénius sur les cinq propositions, il est d' une extrême importance de voir en quelle manière on y souscrit... etc. " p20 que Pascal ait varié, il n' est plus possible d' en douter après une telle déclaration. Il devient évident que cette manière de séparer dans la défense le droit et le fait, d' admettre la condamnation doctrinale pour légitime et de n' excepter que la vérification matérielle du fait dans Jansénius, lui paraissait, quatre ans plus tard, une faible et petite tactique, qui n' avait servi qu' à embarrasser et qu' on avait eu tort de suivre. Et qui pourtant avait plaidé plus que lui, et par une argumentation plus habile, pour cette distinction du droit et du fait ? Qui s' était plus appliqué et avait mieux réussi un instant à montrer comme praticable ce défilé qu' il traite ici de Fourches Caudines ? L' accusation contre Pascal serait donc fondée, je le répète ; mais je me hâte d' ajouter que je ne fais pas de ce changement matière à accusation. Voici comme j' entends le tout et comme je l' explique. Pascal, encore nouveau à port-royal, excité par l' affaire d' Arnauld, par le danger de ses amis et le triomphe insolent des persécuteurs, s' engagea d' occasion dans les provinciales où, tout d' abord et au courant de la plume, il eut tout à créer, son style, sa façon, sa connaissance théologique, son érudition qu' il n' avait jamais tournée en ce sens ; il réussit du premier coup, p21 il alla ; l' ardeur, le besoin du succès, le train de la plume, l' applaudissement des amis le guidèrent ; il fit flèche de tout bois en ce moment pressant. Plus tard, après quatre années de solitude, de prière, de lecture assidue de l' écriture, de préparation à son grand ouvrage apologétique, la persécution recommençant, il était autre, et son génie, encore aiguisé d' intérieure vertu, pénétrait à fond la question. Il ne s' arrêtait pas, comme l' éternel Arnauld, dans les ambages logiques et dialectiques. Il vit à nu ce qui était, il vit qu' on avait faibli, biaisé, usé de tactique, là où il eût fallu dire non en face. Sa sublime soeur, religieuse à Port-Royal, en mourant victime de son pur amour pour la vérité (octobre 1661), lui enfonça, on peut le croire, un dernier trait, un regret d' avoir visé à l' accommodement humain. Il ne se repentit pas des provinciales , il ne les rétracta pas ; on a sa réponse là-dessus : " on m' a demandé si je ne me repens pas d' avoir fait les provinciales . Je réponds que, bien loin de m' en repentir, si j' étois à les faire, je les ferois encore plus fortes... " c' est en ce sens plus énergique qu' il avait changé ; en répondant ainsi, il songeait surtout à ses lettres agressives contre les jésuites et disait que, si c' était à recommencer, il les ferait plus fortes ; s' il avait songé à la portion dont nous avons seulement parlé jusqu' ici et que l' autre efface, à ses explications purement défensives du jansénisme, il aurait dit : " si p22 c' étoit à recommencer, je les ferois plus franches . " Pascal, en persévérant, et par l' entière force de son génie chrétien, avait retrouvé, ressaisi l' esprit de Saint-Cyran, cet esprit interrompu dans Port-Royal, duquel il s' était tant départi lui-même dans les provinciales , et qui ne se continuait que brisé, affligé chez M Singlin, mêlé d' embrouillements chez le digne M De Barcos, ou sans voix assez puissante chez Lancelot et quelques autres. Pascal l' avait retrouvé net, ainsi que l' esprit de conduite qu' il aurait fallu dès l' abord tenir. Ce petit écrit que nous venons de citer de lui, sur la signature, est remarquablement analogue à ces plaintes que laisse échapper le bon Lancelot, cet humble élisée de Saint-Cyran, Lancelot qui avait connu Joseph : " peut-être aussi que la manière dont on a agi pour défendre la vérité n' a pas été assez pure, et que les moyens qu' on y a employés ont été ou trop précipités, ou trop peu concertés, ou même trop humains ; au lieu que... etc. " p23 ainsi Pascal en était revenu de son côté à l' idée de l' humble Lancelot, mais il l' exprimait selon sa nature, d' un ton autrement énergique et impétueux. Il en faut juger tout aussitôt par quelques-unes de ses pensées conformes au manuscrit, et par conséquent plus complètes dans leur incomplet que ce qui avait été publié avant ces derniers temps ; il est aisé d' y suivre à travers la marche abrupte le train de l' idée fondamentale : " toutes les fois que les jésuites surprendront le pape, on rendra toute la chrétienté parjure... etc. " p25 à travers quelques ellipses, quelques obscurités de détail, il n' y a pas moyen, dans cette suite de pensées, de se méprendre sur la nature et la force du sens. Tout cela est digne de Saint-Cyran pour l' esprit, pour le ton, -digne de celui qui s' écriait à l' arrivée de la bulle d' Urbain Viii prohibant le livre de Jansénius : " ils en font trop, il faudra leur montrer leur devoir ! " seulement, lui le grand directeur, il aurait ordonné, il aurait conduit ; Pascal, simple solitaire, restait ferme, parlait ferme, mais pour son propre compte. Pourquoi Pascal n' a-t-il pas connu Saint-Cyran ? Comme on se figure bien ces deux génies doublés l' un par l' autre, et Pascal lui-même y gagnant ! Nous touchons là à nu, au sein de Pascal, comme nous l' avons fait chez Jansénius en personne et chez Saint-Cyran, le point fondamental par où le jansénisme s' est le plus séparé d' avec Rome et s' est le plus rapproché d' une rupture décisive. Aucun des autres jansénistes, à mon sens, n' est allé aussi loin sur ce point et, pour ainsi dire, ne s' est avancé aussi au bord de la rupture que ces trois esprits supérieurs, tellement qu' on a peine à prévoir ce qui serait advenu de leur confession avouée, s' ils avaient vécu un peu davantage. p26 Tous les autres jansénistes, Arnauld en tête, ont été plus ou moins inconséquents, sans vue d' ensemble, et associant, moyennant l' appareil logique, toutes sortes de contradictions. Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, au contraire, n' ont pas été inconséquents ; ils ne sont pas allés jusqu' au bout, voilà tout ce qu' on peut dire. Mais sur leur chemin ils ont toujours marché ferme et droit ; à un certain moment, tout au bord, ils se sont arrêtés. Quelques instants de plus, et qu' auraient-ils fait ? Seraient-ils restés campés obstinément en cette position escarpée, et l' auraient-ils pu ? Auraient-ils rétrogradé ? Auraient-ils franchi le ravin ? Nul ne le peut dire, car la mort (coïncidence singulière ! ) les prit juste tous les trois sur le temps de cette extrémité. Pour ce qui est de Pascal, Arnauld essaya de le réfuter et de lui prouver que les papes Innocent X et Alexandre Vii, par ces mots de sens de Jansénius , n' avaient pu vouloir condamner la grâce efficace au sens de saint Augustin, de saint Paul ; et il en tirait la conclusion qu' on pouvait signer en conscience, puisqu' on était sûr de ce sens déterminé qu' avait en vue le pape, lequel ne se trompait qu' en l' attribuant à tort à Jansénius et en le spécifiant à faux de son nom. Ainsi Arnauld plaidait l' orthodoxie du pape, que niait Pascal : c' est ce que toutes les explications jansénistes ont vainement essayé d' obscurcir. Les écrits par lesquels Arnauld voulut réfuter Pascal furent pour la première fois imprimés par Quesnel, qui répondait, en 1696, au calviniste Melchior Leydecker, auteur d' une histoire de Jansénius et du jansénisme en latin. p27 Leydecker, comme les écrivains de son bord, soutenait qu' en condamnant les cinq propositions Rome avait condamné le vrai sens de saint Augustin et de saint Paul sur la grâce efficace, et qu' elle constituait par cette décision toute l' église catholique romaine en état de pélagianisme ou de semi-pélagianisme. Pascal ne pensait guère autrement, ce semble, quand il osait dire qu' il suffisait d' un pape surpris par les jésuites pour rendre toute la chrétienté parjure . Quesnel, vrai disciple d' Arnaud, par suite de cette même inconséquence quasi chevaleresque, qui, proscrits, leur faisait défendre la souveraineté des rois contre les maximes de la souveraineté du peuple, Quesnel publia contre Leydecker la défense de l' église romaine , se faisant fort de prouver que, même en condamnant les cinq propositions, les papes n' avaient point eu l' idée de condamner la doctrine de la grâce. Il faut l' entendre plaider cette cause de l' augustinianisme des pontifes ; jamais avocat ne fut plus intrépide, une fois son parti pris ; c' est un à plus forte raison continuel : " quand Innocent X a fait sa bulle contre les cinq propositions, il n' a rien fait pour l' école de Molina... si le pape Alexandre Vii a fait quelque chose par sa bulle qui paroisse avoir servi aux desseins des pères jésuites, cela ne fait rien dans le fond... " passe encore quand il en est au pacifique Clément Ix, et à Innocent Xi qui véritablement y prête ; surtout il ne tarit pas au sujet de l' orthodoxie augustinienne du pape alors vivant, Innocent Xii, véritable ange de paix. je ne sais pourtant comment il se serait tiré, quelques années plus tard, de Clément Xi et de la bulle unigenitus qui allait encore une fois trancher cette question de l' augustinianisme de Rome . p28 Cette obstination à savoir mieux que les papes ce que ceux-ci pensent et définissent est la thèse favorite des jansénistes à partir d' Arnauld, et cela deviendrait décidément plaisant, si ce n' est que la plaisanterie emploie des armes trop sérieuses. Le résumé de ce livre de Quesnel et de tant d' autres se peut faire ainsi sous forme abrégée : " quoi ! L' on me dit que je ne suis pas de cette maison, que le chef m' en veut mettre dehors et qu' il vient de le déclarer tout haut. Injure et moquerie ! Est-il vrai, monsieur, que vous me maltraitiez ? Ils le disent. Serait-il possible ? Ils plaisantent. Vous me le diriez, vous me le répéteriez en face vous-même, que je n' en croirais pas un mot : ... à tel point que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point. Vous avez beau employer en public certains mots dont on ne vous a pas bien appris la valeur, le fond de votre pensée m' est connu, et ce fond où je lis est pour moi. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, je sais p29 que je suis de votre avis, que vous êtes du mien, et j' y reste. Je reste chez vous, monsieur, fût-ce malgré vous. " c' est là, sauf le ton, ce que disent du pape, et au pape qui les condamne, Quesnel, Arnauld, et les autres. Si c' était par habileté, par tactique politique, je le concevrais encore ; mais je le crains pour eux, c' était conviction entêtée : en ce cas, qu' on me passe le mot : c' est bête ! J' aime mon sujet, je le révère, mais j' y habite depuis des années et j' ai eu le temps d' en faire le tour : j' en sais les côtés faibles et bornés, et, comme rien ne m' oblige à les dissimuler, je les dénonce. Ce que je tiens surtout à observer dans les principaux de ces caractères, c' est, à côté de la supériorité morale, celle de l' esprit, s' il se peut, la portée des vues. Très-peu d' hommes à Port-Royal et dans tout le jansénisme ont eu cette portée de coup d' oeil, et je les compte. Trois en tout et pour tout : Saint-Cyran, Jansénius et Pascal. C' est la génération vraiment grande. Arnauld avait l' esprit puissant, vigoureux, admirable à manoeuvrer en champ clos, mais de toutes parts borné et barré en ses perspectives. Nicole avait l' esprit fin, délié, d' une dialectique lucide et agréable, mais il ne démêlait bien les choses que de près. Ce sont les deux plus actifs de la seconde génération, de laquelle Arnauld est proprement le père et l' oracle. Quesnel, qui, à son tour, devint comme le père de la troisième génération, renchérit encore sur les inconvénients p30 d' Arnauld en même temps qu' il participa de ses vertus morales. Les protestants, éclairés par l' intérêt de leur cause, se tuaient à dire à Quesnel et à Arnauld : " vous avez beau faire, vous perdez vos forces à nous injurier, car vous êtes plus ou moins des nôtres. Relisez Saint-Cyran : il voulait réformer l' église, il avait certains grands principes communs avec nous, il pensait que l' église catholique romaine avait erré tout entière depuis plusieurs siècles quant au dogme et quant aux moeurs, et qu' elle errait encore de son vivant : cela est marqué dans ses écrits en caractères de lumière et de feu . Vous devriez être du même sentiment, Monsieur Quesnel ; vous combattez contre vos propres lumières, Monsieur Arnauld. Mais, encore un coup, vous avez beau faire ; bon gré mal gré, vous voilà hérétiques tout comme nous ; on vous chasse, sortez avec nous ; vous êtes bien et dûment condamnés selon les règles de Rome. " de son côté, Pascal n' avait pas dit à Arnauld autre chose, si ce n' est : " vous êtes et nous sommes bien et dûment condamnés dans les formes, mais l' esprit de cette condamnation est un esprit de mensonge ; tout biais qui mène à s' y soumettre est un acte de lâcheté et de prévarication, et mérite qu' on le flétrisse de son vrai nom, comme abominable devant Dieu et méprisable p31 devant les hommes . " -et s' il ne concluait pas en disant : sortons ! il avait pour mot d' ordre : tenons-nous ferme et crions ! De sorte que Pascal, abandonnant la tactique de ses dix-septième et dix-huitième provinciales et se rendant compte enfin de la situation, l' envisageant avec toute la lucidité et la franchise de son intelligence, l' exprimant avec toute la concision et la véhémence de sa parole, Pascal n' hésitait pas à confesser bien haut combien la chrétienté catholique, presque tout entière, était engagée par son chef dans des voies selon lui parjures, c' est-à-dire qu' il soutenait contre Arnauld sur ce point et à l' égard de Rome un coin précisément de la même thèse (sauf conclusion) que le calviniste Melchior Leydecker devait soutenir plus tard contre Quesnel ; et Quesnel, pour compléter sa réfutation de Leydecker, n' avait rien de mieux à faire que de publier la réfutation qu' Arnauld avait opposée autrefois à l' opinion de Pascal. Au reste, ces deux écrits d' Arnauld sont, il faut le dire, vraiment pitoyables, et font honte au bon sens à force d' appareil logique. Il procède par maximes : première maxime, seconde maxime, etc. ; il arrive ainsi jusqu' à onze , dont les deux dernières sont générales et servent de fondement à toutes les autres. Il applique cet échafaudage à la question qu' il en étouffe ; on y perd tout le droit sens et le vif de la réalité. En examinant ensuite un écrit de Domat qui avait répondu au nom et sous les yeux de son ami Pascal trop malade pour prendre la plume, Arnauld procède de la sorte : premier défaut général de cette réponse, second défaut général, ... et il arrive intrépidement jusqu' au huitième p32 défaut général . Ce sont là les faiblesses et les débauches d' esprit du grand docteur. Arnauld s' étonnait dans cette seconde réponse que la première n' eût pas été bien comprise de ses contradicteurs. Lorsque, bien des années après, il engagea sa célèbre guerre avec Malebranche, celui-ci se plaignait également de n' avoir pas été bien compris de M Arnauld : sur quoi Boileau lui disait : " et qui donc voulez-vous qui vous entende, mon père, si M Arnauld ne vous entend pas ? " on eût été plus fondé encore à dire, dans le cas présent, à l' illustre argumentateur : " et qui donc voulez-vous qui comprenne votre appareil logique, si M Pascal ne l' a pas compris ? " ce que je prétends ici conclure et qui est capital à mon sens sur la pensée définitive de Pascal, c' est que, comme Saint-Cyran et comme Jansénius, tout à fait catholique et anti-calviniste par sa façon d' entendre les sacrements et particulièrement l' eucharistie, il se rapprochait des plus opposés à Rome sur la doctrine de la grâce, sur l' interprétation et la qualification qu' il donnait aux sentences des pontifes, et qu' après tout sa manière finale d' entendre l' église lui permettait, sous le coup de la mort, de dire non au pape, et de le croire ou même de le proclamer instrument direct et prolongé de mensonge. ad tuum, domine jesu, tribunal appello ? cet éclaircissement qui ne va guère, j' en suis certain, p33 au delà du Pascal des pensées , qui ne lui surimpose rien, qui outre-passe toutefois celui des provinciales , cet éclaircissement une fois obtenu, nous sommes plus à l' aise pour rentrer dans l' examen des petites lettres, et de leur portion la plus célèbre et la plus accréditée. p34 Ix. à partir de la quatrième lettre, Pascal, qui semblait tout occupé d' expliquer au public les matières de la grâce, changea de route, en prit une plus large, et entra tout droit et brusquement dans la morale des jésuites. Ceux-ci y ont vu un profond calcul et une tactique profonde. Le père Daniel, dans ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe , après un exposé de la situation critique à laquelle était réduit en ce moment le parti janséniste, continue en ces termes : p35 le fait est que les provinciales se peuvent exactement considérer comme la contre-partie et les représailles de l' affaire de Rome, de cette affaire de la bulle dans laquelle les députés avaient été joués sous main, avec applaudissements et congratulations en sus, et cela, comme disait Retz, dans un pays où il est moins permis de passer pour dupe qu' en lieu du monde . Les provinciales en furent la revanche gagnée à Paris, c' est-à-dire en un pays où l' on a tout, si l' on a pour soi les rieurs et la gloire. On se tromperait fort pourtant en supposant que le calcul soit entré pour beaucoup dans ce choix de la bonne veine, et qu' un hasard heureux, un de ces hasards qui n' arrivent qu' à ceux qui en savent profiter, n' y ait pas aidé avant tout : " quoi qu' il en soit, dit toujours le père Daniel, on prétend que, quelque grand qu' eût été le succès de la quatrième lettre, le chevalier de Méré conseilla à Pascal de laisser absolument la matière de la grâce dont elle traitoit encore, quoique par rapport à la morale, et de s' ouvrir une plus grande carrière. " Nicole, dans son histoire des provinciales , raconte la p36 chose sans donner le nom des personnes, mais avec plus de développement : " Montalte, dit-il, fit presque avec la même promptitude la seconde, la troisième et la quatrième lettre, qui furent reçues avec encore plus d' applaudissement... etc. " la dix-huitième lui donna plus de peine que toutes les autres ; il la refit jusqu' à treize fois. -et Nicole ajoute : " on ne doit point être surpris qu' un esprit aussi vif que Montalte ait p37 eu cette patience... etc. " on le voit assez, dès la quatrième lettre tout l' écrivain était né en Pascal, l' écrivain au complet avec ses doutes, ses scrupules et ses démangeaisons mêmes, tout comme chez Montaigne, tout comme chez Boileau. On sait ce post-scriptum de la seizième, qu' il n' a faite plus longue , dit-il, que parce qu' il n' a pas eu le loisir de la faire plus courte . C' est du Despréaux tout pur, l' art de faire difficilement des vers faciles ; comme lorsqu' il dira encore : " la dernière chose qu' on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu' il faut mettre la première. " Pascal atteint dès lors la théorie classique dans sa précision, il la fixe telle qu' elle sera reprise et maintenue en toute rigueur dans notre prose depuis La Bruyère jusqu' à Fontanes. Il résulte des commentaires de Nicole et même des on dit du père Daniel précédemment rapportés, qu' après la quatrième lettre et malgré le jour qu' il venait d' ouvrir sur la morale de ses adversaires, Pascal hésitait encore ; que quelques-uns de ses amis du monde, p38 comme le chevalier de Méré, l' attiraient vers ce champ plus large ; que du côté de Port-Royal, au contraire, on l' aurait volontiers retenu plus longtemps sur les matières de la grâce, et qu' il se décida lui-même de son propre mouvement après une lecture. Il fut bien inspiré en cela, et le chevalier de Méré lui avait donné un conseil d' homme d' esprit. Cette affaire de la grâce devenait, en effet, ingrate en se prolongeant. Pour peu que Pascal eût insisté et se fût étendu, il se trouvait en désaccord avec le bon sens tout pélagien du monde et de l' avenir. Déjà, dans cette quatrième lettre, les assertions des jésuites dont il se moque, et qui vont simplement à admettre qu' une action n' est pas un péché lorsqu' elle est involontaire et sans intention formelle du mal , paraissent au lecteur d' aujourd' hui assez sensées, et plus sensées assurément que l' opinion contraire. Si Pascal avait persisté à toucher cette seule corde, il est douteux que les rieurs lui fussent restés aussi constamment fidèles, parmi ces générations qui ne se croient encore chrétiennes que parce qu' elles le sont à la façon du vicaire savoyard . Il était temps qu' il entrât dans les questions de morale universelle. Habileté à part, on conçoit très-bien d' ailleurs que Pascal n' ait pu se tenir, en lisant Escobar et les casuistes ; qu' en face de cette morale d' accommodement, il se soit pris d' un saint zèle ; qu' il s' y soit attaqué uniquement p39 dès lors et comme acharné. Le caractère principal et profond de Pascal, en effet, est surtout moral . Si grand que soit Pascal par le génie, il y a mille choses vraies et grandes dans lesquelles, soit à cause de son temps, soit surtout à cause de sa nature (car il a bien su deviner ce qui était non pas selon son temps, mais selon sa nature), il n' entre pas et n' a pas l' idée d' entrer. énumérons un peu : il ne sent pas la poésie, il la nie ; et la poésie est toute une partie essentielle de l' homme, même de l' homme religieux. Il étudie, il sonde et scrute la nature, il la contemple dans ses abîmes ; il ne la sent guère que pour s' en effrayer. Il n' y voit pas le symbole, le miroir vivant de l' univers invisible (tanquam per speculum) , une occasion de parabole perpétuelle, ce que saint François De Sales entendait si bien. " si la foudre tomboit sur les lieux bas, dit Pascal, les poëtes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueroient de preuves ; " et il ne voit pas assez qu' il y a autre chose que le raisonner , en pareille matière ; qu' il y a l' analogie sentie, l' harmonie devinée, Dieu en un mot (pour parler son langage), Dieu sensible au coeur par la nature. Pour l' histoire, Pascal la savait en chrétien, il p40 l' avait approfondie dans l' écriture et dans les prophéties, comme Saint-Cyran ; il la serrait de près depuis Adam jusqu' au messie ; mais, une fois le messie obtenu ainsi qu' une certaine tradition depuis Jésus-Christ, une tradition surtout à l' aide des conciles, une fois cela su et cru, Pascal laisse le reste aller au vent. Le nez de Cléopâtre plus court ou plus long, le grain de sable de Cromwell, ne lui semblent pas les moindres instruments. Il n' est guère tenté, comme Bossuet, de suivre une loi appréciable de la providence, un dessein manifeste, jusque par delà et en dehors de cette voie étroite de la révélation ou de la tradition et à travers les orages de l' histoire universelle. Il ne s' arrête nullement à considérer les rapports de la religion et du gouvernement politique ; peu lui importe de se figurer l' ensemble des choses humaines roulant sur ces deux pôles, d' y découvrir tout un ordre élevé, étendu, et de tenir ainsi, comme dit le grand évêque, le fil de toutes les affaires de l' univers . Ce fil lui paraîtrait plutôt, comme à Montaigne, un écheveau d' erreurs et de folies. Qu' ajouterai-je encore sur ces limites du génie de Pascal ? En physique, là où il excelle, là où il innove, il trouve moyen de généraliser le moins qu' il peut. Tout à côté surtout il n' a pas le sentiment de la vie physiologique, comme on dirait aujourd' hui ; géomètre et mécanicien, je ne sais s' il jugeait exactement avec Descartes les animaux de purs automates , il les séparait du moins de l' homme par un abîme qui ne laissait place à aucun degré de comparaison. Tout p41 ceci revient à dire que Pascal manquait de certains aperçus de philosophie naturelle ou historique ; qu' il ne portait pas son regard vers certains horizons qui sont sujets peut-être à se confondre dans un lointain nébuleux, mais que d' autres esprits ont embrassés, ne fût-ce que par des échappées sublimes ou perçantes. Ce manque, chez Pascal, qui semble même un retranchement voulu par lui, que je ne lui reproche pas et que je constate, tient à ses qualités les plus directes. Esprit logique, géométrique, scrutateur des causes, fin, net, éloquent, il me représente la perfection de l' entendement humain en ce que cet entendement a de plus défini, de plus distinct en soi, de plus détaché par rapport à l' univers. Il se replie et il habite au sommet de la pensée proprement dite (arx mentis) , dans une sphère de clarté parfaite. Clarté d' une part et ténèbres partout au delà, effroyables espaces, il n' y a pas de milieu pour lui. Il ne se laisse pas flotter aux limites, là où les clartés se mêlent aux ombres nécessaires, là où ces ombres recèlent pourtant et quelquefois livrent à demi des vérités autres que les vérités toutes claires et démontrables. Plus d' un vaste esprit en travail des grands problèmes, et en quête des origines, a fait effort p42 pour remonter vers les âges d' enfantement ou, comme on dit, les époques de la nature, vers ces jours antérieurs où l' esprit de Dieu était porté sur les eaux , et pour arracher aux choses mêmes des lueurs indépendantes de l' homme. Pascal prend le monde depuis le sixième jour, il prend l' univers réfléchi dans l' entendement humain ; il se demande s' il y a là, par rapport aux fins de l' homme, des lumières et des résultats. Avant tout, le bien et le mal l' occupent ; sur l' heure et sans marchander, il a besoin de clarté et de certitude, d' une satisfaction nette et pleine ; en d' autres termes, il a besoin du souverain bien, il a soif du bonheur. Pascal possède au plus haut degré d' intensité le sentiment de la personne humaine . Or, par là, par cette disposition rigoureuse et circonscrite, par cette concentration de pensée et de sentiment, Pascal retrouve toute force et toute profondeur. Ce seul point, creusé à fond, va lui suffire pour regagner le reste. Si nous le voyons s' élancer d' un tel effort pour embrasser, comme dans un naufrage, le pied de l' arbre de la croix, c' est que la vue des misères de l' homme, la propre conscience de son ennui, de son inquiétude et de sa détresse, c' est que tout ce qu' il sent en lui de tourmenté et de haïssable, lui inspire l' énergie violente du salut. Quand j' ai dit que l' esprit de Pascal se refusait par sa nature à certaines vues, à certaines atteintes et échappées dans d' autres ordres de vérités, j' ai peut-être été trop loin d' oser ainsi lui assigner des bornes que pourraient déranger bien des aperçus de ses pensées ; mais ce qui est certain, c' est que, si ce n' était par nature, il s' y refusait au moins par volonté. Simple atome pensant en présence p43 de l' univers, au sein, comme il dit, de ces espaces infinis qui l' enferment et dont le silence éternel l' effraye , sa volonté se roidit, et défend à cet esprit puissant (plus puissante elle-même) d' aller au hasard et de flotter ou de sonder avec une curiosité périlleuse à tous les confins. Car sa volonté, ou, pour la mieux nommer, sa personnalité humaine n' aime pas à se sentir moindre que les choses ; elle se méfie de cet univers qui l' opprime, de ces infinités qui de toutes parts l' engloutissent, et qui vont éteindre en elle par la sensation continue, si elle n' y prend garde, son être moral et son tout. Elle a peur d' être subornée, elle a peur de s' écouler. C' est donc en elle seule et dans l' idée sans cesse agitée de sa grandeur et de sa faiblesse, de ses contradictions incompréhensibles et de son chaos, que cette pensée se ramasse, qu' elle fouille et qu' elle remue, jusqu' à ce qu' elle trouve enfin l' unique clef, la foi, cette foi qu' il définissait (on ne saurait assez répéter ce mot aimable) Dieu sensible au coeur , ou encore le coeur incliné par Dieu . Telle est la foi de Pascal dans sa règle vivante. Voilà le point moral où tout aboutit en lui, l' endroit où il réside d' habitude tout entier, où sa volonté s' affermit et se transforme dans ce qu' il appelle la grâce, où sa pensée la plus distincte se rencontre et se confond avec son sentiment le plus ému. Il aime, il s' apaise, il se passionne désormais par là ; et s' il rencontre jamais des empoisonneurs publics de la morale, des corrupteurs de ce coeur incliné et régénéré, s' il les surprend surtout sous le couvert du chrétien, oh ! Qu' ils tremblent ! Il les haïra en conscience et tout haut au même titre que tout ce qu' il haïssait en lui avant la régénération, et plus que tout ce qu' il y haïssait ; p44 car nier l' unique recours, ou s' en passer, est chose horrible, mais empoisonner l' unique source est chose infâme. On conçoit donc que, dès qu' il se fut mis à la lecture d' Escobar, Pascal n' ait pu se tenir ; que la fibre la plus sensible, le point le plus saintement irritable de son être ait tressailli, et que tout un nouveau plan de guerre se soit à l' instant déroulé à ses yeux. Et puis, ramenant son coup d' oeil aux nécessités de la circonstance, il comprit que le meilleur moyen n' était plus de défendre Hippone dans Hippone, Carthage dans Carthage, mais de vaincre les romains dans Rome, je veux dire les jésuites au coeur de leur morale. De ce jour-là, la question fut nettement dessinée ; tout devint un pur duel à mort entre Pascal et la société, ou, pour parler plus justement, entre le jansénisme d' une part et le jésuitisme de l' autre. Le rôle du jansénisme, sa destinée, sa vocation historique, à dater de ce moment, parut être uniquement de tuer l' autre et de mourir après, vainqueur, mais transpercé en une même blessure. Toute cette grande entreprise de réforme intérieure et doctrinale, selon Jansénius et Saint-Cyran, aboutit et fit place à un simple rôle pratique, courageux, obstiné, impitoyable, et à un combat mortel corps à corps. Le monde, qui aime les combats bien vifs et les résultats bien nets, n' a guère connu et loué le jansénisme que par là, et ce qui a été la déviation à bien des égards, le rétrécissement et l' idée fixe de la secte, est devenu son seul titre de gloire. Les jansénistes, depuis Pascal, ont été, par rapport p45 aux jésuites, les exécuteurs des hautes oeuvres de la morale publique. Avant Pascal, l' attaque contre leur morale était pourtant commencée. L' abbé de Saint-Cyran, en relevant, dès 1626, les erreurs de la somme du père Garasse, y avait dénoncé plusieurs propositions d' une morale tout à fait drolatique et déshonorante dans un chrétien. Arnauld surtout, en 1643, lançant la première escarmouche contre la société en corps, avait publié sous ce titre : théologie morale des jésuites, extraite fidèlement de leurs livres, un recueil de plusieurs maximes et règles de conduite, de leur façon, plus ou moins révoltantes ou récréatives. La faculté de théologie de Paris avait censuré quelques propositions de morale du père Bauny, en 1641 ; l' université avait condamné, en 1644, la morale du père Héreau. M Hallier, qui depuis ..., avait soutenu vers le même temps une polémique sur ces matières contre le père Pinthereau. Mais tout cela restait enfermé dans l' école, et Pascal seul afficha publiquement et livra le coupable au monde. " monsieur, il n' est rien tel que les jésuites. J' ai bien vu des p46 jacobins, des docteurs et de toute sorte de gens, mais une pareille visite manquoit à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source... " -ainsi s' entame cette quatrième lettre, et le duel avec elle. De la quatrième jusqu' à la fin de la dixième, les provinciales ne sont qu' une suite variée d' un seul et même développement ; ce sont des conversations avec le bon père Casuiste sur la morale, la doctrine de probabilité, la direction d' intention, les accommodements, l' inutilité de l' amour de Dieu, les facilités de la confession, et le dessein politique de tout cela. à partir de la onzième, l' auteur répond à des attaques, à de prétendues réfutations, à des calomnies ; il laisse l' offensive ingénieuse et détournée pour la défensive, mais pour une défensive ouverte et à toutes bordées qui doit peu réjouir les attaquants. Le provincial à qui il adressait ses lettres a disparu ; plus de détour, c' est aux révérends pères eux-mêmes qu' il parle, c' est à leur face qu' il fait éclater la vérité. Jusqu' à la dixième, il pratique l' art du dialogue ironique comme Platon l' a pu faire ; de la onzième à la seizième, il rappelle plus d' une fois ces verrines , ces catilinaires , ces philippiques des grands orateurs de p47 l' antiquité, et la vigueur surtout de Démosthène. Ce sont toutes les sortes d' éloquence, comme dit Voltaire. On a eu précédemment, dans l' entretien de Pascal et de M De Saci, un dialogue naturel, réel, qui, entre ces deux hommes causant d' épictète et de Montaigne, le long des hauteurs déjà dépouillées de Port-Royal Des Champs, sous quelque ciel de fin d' automne (un ciel chrétien et à demi voilé), nous a semblé égaler, sinon par la bordure, certainement pour le fond, les plus beaux échantillons des anciens. à ce dialogue naturel succède ici le dialogue d' art ; il n' est pas supérieur au premier, mais il en est digne. L' enjouement s' y mêle davantage et y dessine le principal rôle. Ce bon père Casuiste, qui révèle si volontiers les secrets du métier, car il aime, dit-il, les gens curieux ; si accueillant, si caressant, qui ne se tient pas dès qu' on l' écoute, tant c' est pour lui un art chéri dont il est plein que cette moelle du casuisme, comme pour d' autres les coquillages ou les papillons, comme pour le diphile de La Bruyère les oiseaux ; qui sait produire si à point le père Bauny que voici, et de la cinquième édition encore ; qui vous fait prendre dans sa bibliothèque le livre du père Annat contre M Arnauld, juste à cette page 34, où il y a une oreille ; qui, tout fier de trouver dans son père Bauny le philosophe cité tant bien que mal en latin, vous serre malicieusement les doigts , et vous dit, avec un oeil qui rit de plaisir et d' innocente vanité : vous savez bien que c' est Aristote ; ce bonhomme qui nous expose sur chaque point la p48 grande méthode dans tout son lustre , et nous donne la recette bénigne selon laquelle il faut, pour chaque opinion, que le temps la mûrisse peu à peu ; qui, si vous le piquez au jeu, ne sait rien d' impossible à ses docteurs, et vous dit, pour peu que vous ayez l' air de douter de vos cas difficiles, absolument comme on dirait d' une charade : proposez-les pour voir ; cet excellent personnage, toujours bouche ouverte à l' hameçon, et si habile à nous faire dévider l' écheveau, mériterait un nom qui le distinguât entre tous, et qui le fixât dans la mémoire à côté de Patelin, de Macette, de Tartufe, d' Onuphre, sans pourtant le rendre aussi odieux ; car il y va, le pauvre homme ! Dans la pleine innocence de son coeur. Je proposerais bien de l' appeler Alain , puisqu' à n' en pas douter c' est lui, dans la personne d' Alain, dont Boileau s' est souvenu, quand il a dit au chant iv du lutrin , de ce lutrin qui n' achève pas mal toute cette parodie de la sorbonne entamée par les provinciales : Alain tousse et se lève ; Alain, ce savant homme, qui de Bauny vingt fois a lu toute la somme, qui possède Abély, qui sait tout Raconis, et même entend, dit-on, le latin d' A-Kempis... etc. Mais cet Alain, s' il a été autrefois notre bonhomme de père, n' est plus pourtant le même dans Boileau ; il a changé ; il a pris de l' embonpoint, de l' importance ; il tousse, il se rengorge. Non, notre bon père de chez p49 Pascal n' est pas encore Alain, et il faut le laisser sans nom ; il a bien su vivre sans cela. Si Pascal n' aimait ni n' estimait la poésie proprement dite, il n' était pas sans quelque part du génie dramatique ; il avait donc, à un certain degré, la poésie, c' est-à-dire la création par le côté où la physionomie humaine intervient et sert de figure. Il nous offre ce genre d' expression dans un jeu sobre, avec une réalité vive et naïve ; non pas la forme dramatique tout à fait détachée, ni en groupe, mais suivant une sorte de bas-relief modéré ; moins complétement que Platon en ses dialogues socratiques ou La Fontaine en ses fables, plus librement que La Bruyère dans onuphre, comme Montesquieu dans usbek et ses persans ; voilà la famille de génies semi-dramatiques à laquelle se rattache Pascal par le coin de son art. Lui qui a si dédaigneusement parlé de la poésie pure, il faut se rappeler comme il se trahit en parlant de la comédie avec une impression de tendresse : " tous les grands divertissements sont dangereux, dit-il, pour la vie chrétienne... etc. " p50 en écrivant cette page tendre, la plus tendre qu' il ait écrite (j' en excepte à peine celles du discours de l' amour ), Pascal se souvenait-il d' avoir vu Chimène ? Se reprochait-il, comme saint Augustin, les pleurs qu' il avait versés ? S' il m' est échappé de dire que Corneille n' avait pas eu de prise sur lui, je me rétracte : voici le point où son atteinte secrète se découvre. On retrouve chez Pascal une autre observation intime du même genre dans cette pensée, qui semble résumer sa poétique, sa rhétorique insinuante : " quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu' on entend... etc. " p51 et combien cela devient plus vrai, et que le lecteur se laisse encore mieux surprendre et incliner , quand ce discours naturel n' est autre qu' un personnage créé qui parle et agit devant vous avec naïveté, et sous lequel se dérobe l' auteur ! Ce n' est pas pourtant qu' on n' ait cherché à relever, dans les provinciales , quelques défauts contraires à ce qu' on a appelé les règles du dialogue . Le père Daniel (vie entretien) fait remarquer qu' au commencement de la sixième lettre Pascal dit, en parlant du récit de sa seconde visite : " je le ferai (ce récit) plus exactement que l' autre, car j' y portai des tablettes pour marquer les citations des passages, et je fus bien fâché de n' en avoir point apporté dès la première fois. Néanmoins, si vous êtes en peine de quelqu' un de ceux que je vous ai cités dans l' autre lettre, fais-le-moi savoir ; je vous satisferai facilement. " cette phrase, qui se trouve dans les premières éditions, a été supprime depuis ; elle indique, en effet, l' invraisemblance plutôt qu' elle ne la corrige. D' ailleurs, dans la lettre précédente, où il n' avait pas de tablettes , Pascal ne citait pas moins textuellement les passages. Seulement, soit qu' on lui eût fait l' objection dans l' intervalle de la cinquième à la sixième lettre, soit qu' il sentît le besoin d' une précaution pour arriver à l' indication détaillée des chapitre, p52 page, paragraphe, etc., il glissa cette phrase qui fut, depuis, jugée inutile. Ce ne sont là que des vétilles, on le sent bien, et qui ne tiennent que très-peu au véritable art du dialogue. Le dialogue, comme la scène, a ses conditions et ses illusions, auxquelles on se prête, quand la vérité générale est observée et anime le tout. Un post-scriptum comme celui de la huitième lettre vaut, à lui seul, bien des précautions, et, dans sa finesse naïve, acquiert à l' auteur bien des dispenses : " j' ai toujours oublié à vous dire qu' il y a des escobars de différentes impressions. Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon où, à l' entrée, il y a une image d' un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux ... " ce malin post-scriptum , dans son espèce d' inquiétude, et sous son air de bibliographie circonstanciée, ne couronne-t-il pas toutes les vraisemblances, surtout pour ceux qui n' achèteront jamais escobar, mais qui sont flattés de savoir qu' ils le pourraient certainement acheter ? Cet agneau scellé des sept sceaux , c' est le petit pois chiche sur le visage, la gerçure indéfinissable, pour parler avec Diderot ; ce qui fait dire en face d' un portrait dont on n' a jamais vu l' original : " comme c' est vrai ! Comme c' est ressemblant ! " la huitième lettre avait besoin de cette malice finale, p53 car elle est un peu surchargée de textes et vraiment lourde entre les autres. On a trouvé dans les papiers de Pascal une phrase ébauchée : " après ma huitième, je croyois avoir assez répondu. " il a bien fait de rayer cette phrase-là, de renoncer surtout à cette idée ; il aurait eu tort de s' arrêter sur cette lettre huitième, et il semble avoir voulu marquer sa reprise d' entrain par la vive et accueillante ouverture de la suivante : " je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m' en fit la dernière fois que je le vis... etc. " p54 c' est ainsi que Pascal, dès qu' il s' est senti quelque peu en lenteur, se rachète incontinent. Comme pendant de cet excellent début, on peut rappeler la dernière page de la lettre septième ; dans celle-ci ce n' est plus la vivacité, c' est la lenteur même qui devient piquante et dramatique. Il s' agit de montrer que selon le père Lamy, en dirigeant bien l' intention, il est permis à un ecclésiastique ou à un religieux de tuer un calomniateur qui menace de publier des crimes scandaleux de sa communauté ... et à ce moment le lecteur fait, en souriant, l' application de la maxime à l' auteur lui-même. C' est comme un pistolet, chargé à l' adresse de Montalte, que le bon père, sans se douter de l' à-propos, lui montre, lui fait admirer, et qu' ils tiennent longtemps tous deux entre les mains. Cette application prompte que fait le lecteur est déjà comique ; mais ce qui le devient davantage et ce qui est d' un art excellent, c' est le développement, la lenteur même avec laquelle cela est ménagé, contenu, filé jusqu' à la fin de la lettre, et toujours en dialogue, en action. Plus ce malheureux pistolet chargé reste de temps entre leurs mains, plus on le retourne en tous sens, plus on fait semblant de l' approcher et de l' essayer, et plus aussi le piquant de l' attente et une sorte d' inquiétude égayée s' en augmentent. Des calomniateurs en général, l' auteur met la question sur les jansénistes en particulier : savoir si les jésuites peuvent tuer les p55 jansénistes ; puis il la resserre encore et la pose sur lui-même : " -tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de tout ceci, et ces questions du père L' Amy et de Caramoüel ne me plaisent point... etc. " ainsi le bon père, en même temps qu' il le tranquillise, se frappe lui-même sans s' en douter ; la raison de sécurité qu' il lui donne et qui revient à celle-ci : qu' on ne saurait raisonnablement se plaindre de voir divulguer ce qui n' a été imprimé une première fois qu' avec l' approbation des supérieurs, est un coup contre lui-même, contre les siens ; et, pour suivre notre image, ce pistolet qui, après tous ces jolis remuements, se trouve n' être qu' un jouet à l' égard de Pascal le plus menacé, devient tout d' un coup fatal au bon religieux et lui part tout de bon dans la manche, en blessant toute la compagnie. On a dit, entre autres objections encore, que ce bon père casuiste va de plus en plus en s' exagérant comme caractère ; que (contrairement au servetur ad imum ), de simple qu' il était seulement d' abord, il devient un niais qui tombe dans tous les piéges, et qui, lorsqu' il est déjà dit expressément que les lettres courent Paris et font scandale, continue ses révélations comme s' il p56 n' était nullement informé de l' effet. Mais Pascal, en observant l' art, ne s' y asservit pas et n' en est pas dupe. Après tout, c' est moins un dialogue direct qu' il nous donne, que le récit fait par l' un des interlocuteurs et dans lequel l' autre est nécessairement sacrifié : il suffit que ce soit d' un air naturel. à mesure qu' il a moins besoin de son bon père, Pascal le soigne moins, il le fait plus insoutenable, il le brusque jusqu' à ce qu' enfin il éclate. Alors et bon père et provincial supposé, tout cela disparaît ; le combat s' engage à nu, et l' écrivain, encore masqué, mais sans plus de rôle, s' attaque droit à l' ennemi. Toute cette gradation, qui est celle de la passion même, de la conviction sérieuse et ardente, par conséquent du véritable art supérieur, s' opère dans l' esprit du lecteur comme dans celui de l' écrivain. Et ce dernier, en sa marche vigoureuse, met pleinement d' accord l' inspiration du talent avec le mouvement de l' homme moral et presque avec la colère du chrétien. C' est ici le lieu de relire l' admirable et victorieuse péroraison de la dixième lettre, qui couronne, en les brisant, cette suite de dialogues ; le temps de l' ironie a cessé, l' indignation commence : " ô mon père, il n' y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d' entendre... " j' y renvoie, mais à condition qu' on relira en effet : c' est l' instant même où Pascal se lève ; le léger appareil de scène est renversé ; il devient dès lors un réfutateur pressant, terrible, épée nue, un orateur. Entre tant d' éloges que nous venons de donner aux provinciales comme pièces d' art, éloges qui sont loin p57 d' égaler encore ceux que leur ont décernés Perrault, Boileau et Madame De Sévigné, il est une qualité ou plutôt un don que nous ne pouvons toutefois y reconnaître, non plus que dans rien de ce qu' a écrit Pascal. Le Pascal des pensées saura unir la passion mélancolique, et presque byronienne, avec une sorte de fermeté et de précision géométrique qui imprimera une vigueur incomparable à son accent ; dans ses petites lettres, il combine l' éloquence, la finesse, l' enjouement ; on parle à tout moment de Platon et de dialogue socratique à son sujet : la grâce pourtant, cette muse des grecs, il l' a peu. Malebranche et surtout Fénelon, dans leur rigueur moindre et leur marche plus flottante, en eurent sans doute quelque chose ; cependant il faut avouer qu' en général les écrivains chrétiens, dans les matières théologiques ou métaphysiques, y reviennent malaisément. Entre tant de divinités charmantes et coupables que le christianisme a détrônées et qu' il n' a pas toutes anéanties, il en est une qu' il a bien décidément immolée et qui tenait à l' âge premier du monde, à l' allégresse facile des esprits, c' est un certain éclat naturel et riant, c' est Aglaé , la plus jeune des grâces. p58 X. Voilà pour la forme, il faut aborder le fond. Si Pascal, dans cette portion des provinciales , semble renouveler le tour des dialogues socratiques, il ne les rappelle pas moins pour le but et l' effet. Il fait l' office d' un véritable Socrate chrétien, rétablissant et vengeant l' exacte morale à la honte des casuistes, de ces modernes sophistes qui la falsifient. Je sais tout ce qui a été dit pour atténuer, pour parer après coup les traits de Pascal, ou, faute d' y réussir, pour mettre sur le compte d' une calomnie envenimée les incurables blessuresqu' il avait faites. Un ordre comme celui des jésuites ne meurt pas (car je le maintiens mort et je dirai bientôt comment) sans susciter tôt ou tard des espèces de vengeurs, sans jeter du p59 moins force poussière à son ennemi. Eux donc ou leurs ayants cause, ils ont, dès le temps des provinciales et depuis à diverses reprises, essayé de répondre. Ils ont relevé çà et là quelque texte inexact, quelque traduction de passage un peu plus arrangée et plus aiguisée qu' il ne faudrait, et on ne doit pas dissimuler qu' ils en ont eu à montrer plus d' un exemple. Je ne veux pas faire grâce ici du plus notable, et dès l' abord, pour preuve d' impartialité, je l' étalerai tout au long. On se rappelle l' endroit de la cinquième provinciale, au moment où l' auteur s' égaye le plus sur les jolies questions d' Escobar : " voyez, dit-il (le bon père), voyez encore ce trait de Filliucius, qui est un de ces vingt-quatre jésuites : celui qui s' est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille, est-il obligé de jeûner ? ... etc. " Pascal nous a avertis qu' il n' avait point porté ses tablettes avec lui à cette première visite ; s' il les avait eues, il aurait sans doute cité plus exactement le passage, qu' il n' a rendu si gai qu' en le tronquant. Si on se procure en effet le gros traité latin in-folio des questions morales (moralium quaestionum de christianis officiis et casibus conscientiae...) de l' honnête Filliucius, on finit par trouver, au milieu d' une suite nombreuse de cas qui y sont successivement examinés, celui-ci, qui, au premier abord, n' a rien de bien divertissant. C' est au tome second, traité xxvii, partie ii, chap vi, 123. Il me faut citer le texte même dans sa lourdeur authentique, p60 car la première infidélité de Pascal est de l' avoir rendu leste et plaisant : " tu demanderas si celui qui se fatiguerait pour une mauvaise fin, comme qui dirait pour tuer son ennemi ou pour poursuivre sa maîtresse, ou pour tout autre chose de ce genre, serait obligé au jeûne... etc. " Wendrock (Nicole) a beau s' évertuer pour nous démontrer que Montalte a bien cité : quoi, se peut-il, Monsieur Nicole, que vous soyez d' une morale si relâchée en matière de citations ? La différence de ce texte avec celui de Pascal saute aux yeux en effet ; l' honnête pénitencier Filliucius, écrivant pour les gens du métier, ne tranche pas la question de ce ton cavalier qu' on lui prête : il n' absout pas d' emblée et indistinctement le libertin ; il ne dit pas, en un mot, ce qu' on lui fait dire. On peut trouver subtiles les distinctions qu' il se pose, on peut se demander s' il y a lieu de mettre l' infraction du jeûne un seul moment en balance avec les actes illicites qui sont mentionnés tout à côté ; mais prenez garde ! Ces questions-là, si vous les poussez, atteignent aisément la confession elle-même : si vous restez au point de vue catholique, si vous admettez la juridiction de ce tribunal institué pour tout entendre en secret, p61 même les plus misérables et les plus contradictoires aveux, si vous vous souvenez qu' il s' y présentait souvent des pénitents bien étranges, comme Louis Xi, par exemple, ou Philippe Ii, ou Henri Iii (je parle des plus connus), pour qui c' était une affaire sérieuse de jeûner le lendemain d' un meurtre ou d' une course libertine, vous trouverez moins étranges les précautions et distinctions que Filliucius prescrivait à la date de 1626, et qu' on retrouverait plus ou moins chez les autres casuistes de ce temps. Le père Daniel a fort insisté encore sur un passage du père Bauny, également cité dans la lettre cinquième et qui l' est en termes peu exacts. Cette cinquième provinciale fut faite un peu vite, et l' on conçoit maintenant qu' au commencement de la suivante, Pascal, avant d' entamer le récit de sa seconde visite, ait dit qu' il le ferait plus exactement que l' autre. Il y avait eu des réclamations dans l' intervalle, des avertissements venus sans doute de ses amis mêmes, et il se tint plus en garde désormais. Quand le père Annat, dans son écrit intitulé : la bonne foi des jansénistes en la citation des auteurs (décembre 1656), se mit en devoir de dénoncer les infidélités des dernières lettres publiées depuis pâques, il ne put y relever que des inexactitudes de détail, assez réelles sans doute si on prend soi-même des lunettes de casuiste, mais de peu d' importance quant au fond des choses et quant à la suite du raisonnement : somme toute, Lessius, défendu par le père Annat, gagne peu à être examiné de plus près. Pascal, comme tous les gens d' esprit qui citent, tire p62 légèrement à lui ; il dégage l' opinion de l' adversaire plus nettement qu' elle ne se lirait dans le texte complet ; parfois il arrache quatre mots de tout un passage, quand cela lui va et sert à ses fins ; il aide volontiers à la lettre ; enfin, dans cette ambiguïté d' autorités et de décisions, il lui arrive par moments aussi de se méprendre. C' est là tout ce qu' on peut dire, sans avoir droit de mettre en doute sa sincérité. Ajoutons qu' il y a de l' homme du monde encore et de l' homme naturel dans le dégoût avec lequel il touche ces matières si bien étiquetées par d' autres ; cela le mène à brusquer plus d' un cas, et à passer outre à des distinctions subtiles qui n' existent pas pour lui. On a essayé de lui répondre sur quelques articles plus généraux, et ici, comme sur le chapitre des citations, je ne dissimulerai rien. Le père étienne De Champs publia en 1659 un petit livre en latin intitulé : quaestio facti, dans lequel il examine si la fameuse doctrine de la probabilité est particulière aux jésuites, si elle n' est pas très-antérieure à eux, si elle n' a pas été dans un temps celle de toutes les écoles et de tous les ordres ; il soutient même que cette doctrine de la probabilité, reçue sans contestation de tous les théologiens, n' a été pour la première fois attaquée que par un jésuite, Paul Comitolus ou Comitolo , dont Wendrock (Nicole) aurait largement profité sans lui en faire honneur. Cette dissertation du père De Champs, toute composée de textes, sans déclamation, aurait pu faire p63 de l' effet si l' affaire s' était jugée au pays latin entre professeurs de Navarre et de Sorbonne ; mais on ne la lut pas. Le père Daniel, bien plus tard, et beaucoup trop tard, eut une idée assez ingénieuse : pour prouver que Pascal aurait pu, s' il l' avait voulu, imputer à tout autre ordre, aux dominicains par exemple, tout aussi bien qu' aux jésuites, la doctrine de la probabilité, il s' amusa à substituer, dans la cinquième provinciale, des noms et des extraits d' auteurs dominicains à ceux des auteurs jésuites ; il y a suffisamment réussi. Pourquoi s' être allé prendre aux jésuites, entre tant d' autres, d' une doctrine qui ne leur appartient pas en propre et qui n' est pas de leur invention ? Voilà le fond de toutes ces apologies. Je les ai lues et j' y trouve du vrai. C' est ainsi encore que ces pères ont produit des textes de plus de trente de leurs auteurs qui, avant la condamnation par le pape Innocent Xi des soixante-cinq propositions (1679), s' étaient prononcés pour la nécessité de l' amour de Dieu dans la pénitence , pour cet amour filial et tendre dont leurs courroucés adversaires les accusaient de se passer. Ils n' ont pas trouvé un moins grand nombre de textes à fournir contre ce qu' on a bizarrement appelé le péché philosophique (entendez-le cette fois sans aucune malice), une espèce de péché à la manière des païens, qui se commet par ignorance et oubli de la loi divine, en infraction aux seules lumières de la raison naturelle, et pour lequel certains de leurs casuistes s' étaient montrés assez coulants. Je sais toutes ces choses, et j' en pourrais ajouter d' autres dans le même sens, n' était la peur de paraître tomber dans le p64 dossier. Qui ne reconnaîtrait aujourd' hui que ces facéties badines, ces jolies gaietés de la neuvième provinciale sur la dévotion galante des pères Barry et Le Moine, et sur les gracieusetés du premier envers la bonne vierge, s' attaquent bien moins en réalité à la théologie elle-même qu' à un reste de mauvais goût en belle humeur dont le digne évêque de Belley, tout à côté de saint François De Sales, nous a offert maint exemple ? Pascal, à ces endroits-là, fait de la critique littéraire sans en avoir l' air. L' historiette de cette femme qui, pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la vierge, vécut toute sa vie en péché mortel et fut pourtant sauvée (car notre-seigneur la fit ressusciter exprès ), loin d' être particulière au pauvre jésuite, n' est qu' une transformation et une transmission dernière de quelque vieux conte dévot du moyen-âge, qu' on peut retrouver à sa source chez Barbazan ou chez Le Grand D' Aussy. On a fait remarquer, non sans raison, que ces casuistes, jésuites ou non, autrefois célèbres, choquaient si peu de leur temps et différaient si peu, par le relâchement, des autres théologiens d' alentour, que saint Charles Borromée, le réformateur, dans un petit traité adressé aux confesseurs et curés de son diocèse , n' a pas craint de leur recommander d' avoir continuellement entre les mains, pour se guider dans les rencontres difficiles, quelques-uns de ces bons et classiques auteurs de cas de conscience. On a encore produit une lettre d' éloges adressée par saint François De Sales à Lessius, et un passage de ses avertissements aux confesseurs où il loue et recommande p65 comme très-utile le père Valère Réginald, l' un des plus maltraités par Pascal. L' espèce de concert surtout qui tendrait à corrompre la morale, cet esprit de gouvernement et de corps qui irait à ruiner insensiblement l' évangile, et à y substituer une inspiration toute de politique, de ruse et de vanité, ces odieux desseins ont été niés avec énergie, et le sentiment de l' injure a plus d' une fois arraché des plaintes sincères dont je ne veux pas affaiblir ici l' accent. Le père Daniel n' est certes pas un écrivain, mais il a su atteindre à une sorte d' éloquence qui naît des choses, dans la page suivante que peu de personnes iraient chercher dans son volume, et qu' aucun lecteur équitable ne me reprochera d' insérer ici : " ... on en voit, dit-il de ses confrères, quelques-uns à la cour en crédit, en réputation, respectés, applaudis, honorés de la bienveillance ou de la confiance des princes, tandis qu' un très-grand nombre meurent de froid et de faim dans les forêts du Canada... etc. " p66 je sais tout cela, et, comme on le voit, j' en tiens compte ; et pourtant j' estime que Pascal a frappé juste dans l' ensemble de ses coups. Force est donc que je m' explique sur l' idée même que j' ai de la société de Jésus. Toutes les exceptions d' abord qu' on doit faire quand on parle de cette société, tous les respects qu' il faut réserver à de grands services rendus et à des hommes recommandables par les talents comme par les vertus, ne sont pas ici une précaution dans ma bouche, mais une justice. Personne n' admire plus que je ne fais les héroïques travaux des jésuites comme missionnaires, leurs beaux travaux comme savants, les jésuites du Canada et ceux de la Chine ; personne ne les goûte davantage comme gens d' esprit et de savoir au collége Louis-Le-Grand ou à Trévoux ; et je ne ferai pas au journal de Trévoux , par exemple, l' injure de lui comparer les nouvelles ecclésiastiques , cette triste feuille janséniste, dans laquelle, durant tout le dix-huitième siècle, il ne se rencontre pas une seule étincelle de talent, pas une seule lueur d' impartialité. Honneur donc aux jésuites missionnaires comme Charlevoix, missionnaires et doctes comme Prémare, aux jésuites érudits comme Sirmond, Hardouin ou Pétau ! Qui n' aurait aimé à connaître et à pratiquer Bouhours, Rapin, Commire, La Rue, Tournemine, Du Cerceau ou Porée ? p67 Dans leurs colléges encore aujourd' hui, dans ces maisons peu sombres où on lit au fronton quelqu' une de ces inscriptions engageantes : domino musisque sacrum (toujours le mélange du dévot et du fleuri), la jeunesse est heureuse ; on se plaît à leurs leçons, assaisonnées d' une certaine politesse et tempérées de soins affectueux. On ne les quitte qu' en leur disant comme M De Lamartine, dans ses adieux au collége de Belley : aimables sectateurs d' une aimable sagesse, bientôt je ne vous verrai plus. Quiconque a passé par eux, comme l' abbé Prévost ou même Voltaire, leur demeure reconnaissant à toujours. Ils sont le plus souvent encore d' aimables gens à les prendre un à un, d' honnêtes gens à travers toute leur finesse ; ils ont été, ils ont eu autrefois des hommes d' érudition vaste, de dévouement héroïque. Ce triple respect sincèrement payé, si l' on en vient à l' ensemble de la conduite et de l' influence, il faut que le ton change. Les individus peuvent être généralement bons, c' est le corps et l' esprit de ce corps qui est détestable. Le père Daniel nous dit : " la politique des p68 jésuites (telle que Pascal la leur reproche) est une chimère ; le système de Pascal n' est pas vraisemblable : si les jésuites ont corrompu la morale, ce n' a point été de concert les uns avec les autres. " de concert médité et comme par mot d' ordre, certes non ; mais par un petit souffle insensible qui se respirait dans la société, tepidus et lenis, assurément oui. Pascal lui-même, dans ce début de la cinquième lettre, où, par la bouche de son janséniste, il redevient chrétien sérieux, de railleur qu' il était et qu' il va être encore, Pascal reconnaît le système de corruption dans sa juste mesure : " sachez donc que leur objet n' est pas de corrompre les moeurs, ce n' est pas leur dessein ; mais ils n' ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce seroit une mauvaise politique... etc. " à cette fin de phrase qui est trop précise, je voudrais substituer comme vérité moins piquante : " ils se servent volontiers des maximes évangéliques sévères et qu' eux-mêmes pratiquent le plus qu' ils peuvent, lorsque ces maximes ont prise sur les personnes ; mais si ces maximes ne prennent pas, et pour ne point aliéner d' eux-mêmes et de la religion avec laquelle ils s' identifient ces personnes qu' ils dirigent, ils se prêtent à toutes sortes de satisfactions bénignes, qu' ils justifient ensuite par des sophismes. " on peut donc démontrer tant qu' on le voudra que p69 bien avant 1540, époque de la fondation de la société, et depuis, la théologie entière était infectée du casuisme, du probabilisme ; que des dominicains, des franciscains, des universités, même celle de Louvain, des docteurs, même de Sorbonne, et en dernieu lieu le fameux trio classique, Gamache, Isambert et Du Val, n' avaient pas cessé de professer cette mauvaise scholastique dans la morale : les jésuites seuls ont payé pour tous, et ils l' ont, en un certain sens, mérité. Ce que les autres suivaient par routine et isolément, eux ils l' ont rajeuni à leur usage et y ont remis un vif esprit d' intention. En se mêlant activement à la politique et aux affaires du monde, en cherchant l' oreille ou le coeur des rois (j' entends le coeur au moral et sans épigramme), ils ont introduit l' adresse humaine sous l' évangile, et installé le machiavélisme à l' ombre de la croix. Pascal savait de leur conduite mille traits, mais épars, mais trop présents, mais impossibles à dénoncer ou à démontrer devant le monde d' alors, dont c' était trop les procédés et la couleur : qu' a-t-il fait ? Il a rejeté, pour la rendre plus sensible, son accusation dans le passé. Cette théologie d' Escobar, ce livre des vingt-quatre vieillards et des quatre animaux , a été entre ses mains comme un verre concentrant et grossissant qui montrait à distance convenable, et sous forme de théorie distincte, ce qui était délié et disséminé dans la morale courante des jésuites du jour ; et à l' instant chacun s' est récrié. -mais ce livre était à p70 peu près inconnu, dira-t-on, et avant lui, à moins d' être du métier et de la robe, on ne le lisait guère ; il a été le déterrer de l' oubli, de la poussière des écoles. -oui, mais ils ne peuvent s' en plaindre ; car ce livre, une fois en circulation, a été un équivalent commode, appréciable et juste, un signe représentatif pour tous de cette multitude d' actes et de ruses qui fuyaient dans le présent, ou que du moins on ne pouvait faire toucher du doigt avec évidence. Si, pour convaincre leur fausse monnaie du jour qui était mieux blanchie, on est allé chercher une ancienne fausse monnaie (et pas déjà si ancienne) qu' on avait négligée et dont le mauvais aloi devait sauter aux yeux, ç' a été de bonne guerre ; c' est chez eux et dans leur poche de derrière qu' on l' a trouvée. à quelle époque commença précisément cette mauvaise marche envahissante et tortueuse des jésuites ? La faut-il fixer tout directement à leur naissance, dès leur premier général et fondateur Ignace De Loyola ? Une histoire impartiale et précise serait à faire, et il ne m' appartient pas de l' entamer ici. Mais à ouvrir simplement la vie de saint Ignace et celle de saint François-Xavier, comme je les trouve écrites par un des jésuites les plus spirituels du dix-septième siècle, par celui que ses confrères se plaisaient le plus ordinairement à opposer à Pascal pour le piquant et la politesse, p71 le père Bouhours, je ne puis m' empêcher d' y relever, entre autres, quelques passages caractéristiques qui jurent avec la saine et mâle idée du christianisme, telle que nous avons été accoutumés à la voir apparaître chez nos amis. Trois ou quatre de ces traits saillants suffiront à faire mesurer la distance. S' agit-il de la vénération qu' avaient pour Ignace, encore vivant, les premiers compagnons de ses travaux, Bouhours dira : " mais l' apôtre des Indes et du Japon, François-Xavier, sembloit être celui qui l' estimoit et qui le respectoit davantage... etc. " nous avons vu à Port-Royal les directeurs bien honorés et placés bien haut, mais rien de cet agenouillement , rien de cette sorte de bassesse superstitieuse à l' égard de l' homme ; le tout était bien plus rapporté en droiture à Dieu et au christ. Lancelot parlant de M De Saint-Cyran, et Fontaine de M De Saci, ne séparent jamais leurs noms vénérés de cette qualification de monsieur , qui est le seul titre en usage à Port-Royal, et qui constitue comme le signe respectueux de la personne humaine. Quand le jansénisme du dix-huitième siècle en vint aux reliquaires et aux calendriers tout remplis des saints de sa façon, Port-Royal avait péri, et l' on était tombé déjà dans l' ignominie des convulsions. Si l' on combine cette dévotion au supérieur, superstitieuse p72 et absolue, qui est inhérente aux jésuites, avec l' ambition du chef, qui se croit sainte et qui ne connaît pas de limites, on atteindra le ressort de la société dès sa naissance : double principe uni qui se perpétuera, obéissance absolue au dedans, ambition absolue au dehors. Ignace, au lit de mort, dictait pour dernières volontés ces fameuses règles, qui ont imprimé le suprême cachet à son ordre : " 1 dès que je serai entré en religion, mon premier soin sera de m' abandonner entièrement à la conduite de mn supérieur... etc. " p74 voilà pour l' obéissance ; voici pour l' ambition : la terre entière paraît, du premier jour, une conquête naturelle à Ignace. Il n' a que dix compagnons, et déjà il se la partage. L' Europe lui est trop étroite, il pense déjà aux Indes. Ce n' est pas une sorte d' admiration que je refuserai à un tel essor de coeur ; mais j' y vois avant tout la soif d' un conquérant, qui perce jusque dans le zèle du chrétien : " Ignace, dit Bouhours, qui ne se proposoit pas moins que de réformer toute la terre... etc. " candeur héroïque, foi éblouissante, tant qu' on le voudra ; mais aussi quel envahissement accéléré ! Voltaire s' est moqué du rapprochement qu' on a fait des noms de Xavier et d' Alexandre ; c' est bien au moins Fernand Cortès que cet ordre d' exploits fabuleux rappelle. Opposez maintenant une telle démarche à ces délais volontaires, à ces siéges obstinés de nos directeurs de Port-Royal autour d' une seule âme. On a nettement en regard le procédé d' Ignace et celui de Saint-Cyran. Le premier embrasse des espaces, l' autre s' attaque au fond ; l' un ressemble à ces conquérants empressés qui sont obligés en courant de se payer d' une soumission extérieure, l' autre ramasse toute sa force sous l' oeil de celui qui régénère. p75 Xavier part le 15 mars 1540, sans autre équipage que son bréviaire ; car c' est le bréviaire plutôt que l' écriture même. On sait la suite : du dévouement, de la charité, de l' héroïsme encore un coup, mais une rapidité incroyable à baptiser, à croire au christianisme subit des néophytes ; et des superstitions, des crédulités telles, que je ne puis que laisser à Bouhours le courage de nous les dire ; ce qu' il fait, au reste, bien lestement : " Dieu, raconte-t-il en un endroit, rendit alors au père Xavier le don des langues qui lui avoit été donné dans les Indes en plusieurs occasions... etc. " nous avons des superstitions à Port-Royal ; nous allons avoir le miracle de la sainte épine ; nous avons le miracle de la farine et autres par trop impatientants : mais y a-t-il exemple d' une telle familiarité, d' un tel sans-façon en fait de miracles ? C' est déjà un résultat étrange et caractéristique du régime de la société, que de telles choses aient pu courir de ce ton de légèreté sous la plume d' un confrère d' autant d' esprit, intéressé à ne rien outrer, à ne rien trahir, en un temps où la critique déjà s' introduisait dans l' histoire ecclésiastique, à la veille de l' abbé Fleury, et comme entre Launoi et Tillemont. Si donc la société de Jésus sur ces trois points, obéissance, ambition et foi à l' aveugle, se montre telle qu' on vient de l' entrevoir dans la première pureté de sa formation, que sera-ce dès que l' esprit mondain et p76 politique, cet esprit confesseur des rois , l' aura en tous sens pénétrée, et sera le moteur de ces puissants ressorts toujours subsistants ? Au reste, pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et décrit par Pascal, cet esprit caressant, câlin, énervant, qui tente toujours et chatouille à l' endroit de l' intérêt, cet esprit diabolique et calomniateur, et qui en même temps ne sait pas haïr d' une haine honnête et vigoureuse ; qui est toujours prêt à vous flatter si vous revenez, comme ce bon père de la cinquième provinciale (il me fit d' abord mille caresses, car il m' aime toujours) ; qui vous offre toutes les facilités et toutes les dispenses, mais seulement si vous lui donnez des gages et si vous êtes à lui ; esprit adultère de l' évangile ; tout à soi et aux siens ; qui est comme un petit souffle demi-parfumé, demi-empesté, mortel à l' âme chrétienne aussi bien qu' à l' âme naturelle, empoisonneur de Plutarque comme de saint Paul, et qui, sous air de douceur, et p77 en l' adulant, convoite éternellement le royaume de la terre ; -pour le reconnaître, cet esprit, et le proclamer vrai chez Pascal, nous n' avons pas besoin de l' aller étudier bien loin dans le passé : tous ceux qui l' ont vu, qui l' ont senti à l' oeuvre, qui l' ont haï en France sous la restauration à laquelle il fut si homicide, ceux-là, à travers toutes les politesses de détail, toutes les exceptions et les réserves légitimes, lui sauront dire, en le démêlant dans son essence et en le dtestant jusqu' au bout dans sa moindre haleine : toi, toujours toi ! Pascal, en son temps, l' avait senti tout en plein, circulant partout et régnant ; il en avait essuyé le fléau dans la personne de ses amis sacrifiés : de là la guerre à mort qu' il lui déclara. p78 On avait fait courir le bruit que Pascal s' était repenti d' avoir fait les provinciales ! On racontait, comme acheminement à ce prétendu repentir, une certaine historiette de la marquise de Sablé, qui n' aurait pu s' empêcher de demander à Pascal s' il était bien sûr de tout ce qu' il disait dans ses lettres ; et Pascal lui aurait répondu que c' était à ceux qui lui fournissaient des mémoires à prendre garde ; que, pour lui, son affaire était simplement de les mettre en oeuvre. Or, quand on demanda à Pascal, un an environ avant sa mort, s' il se repentait d' avoir fait les provinciales, il répondit selon le témoignage écrit de Mademoiselle Marguerite Périer présente, et avec cet accent qui coupe court à tout : " 1 je réponds que, bien loin de m' en repentir, si j' étois à les faire, je les ferois encore plus fortes. -2 on m' a demandé pourquoi j' ai dit le nom des auteurs où j' ai pris toutes ces propositions abominables que j' y ai citées... etc. " p79 si l' on rapproche ces paroles de quelques autres pensées précédemment citées, et qui ont dû être écrites vers le même temps, on verra Pascal, aux approches de la mort, de plus en plus net et vif dans ses déclarations contre cette société de malheur, qu' il estimait le fléau de la vérité . Il y a à cet endroit en lui comme une verve de colère. Quand Prométhée, dit Horace, pétrit pour la première fois le limon humain et y fit entrer une parcelle de chaque race d' animaux, il y mit, tout au fond de notre poitrine, une étincelle de la colère du lion (insani leonis vim) . Cette étincelle aveugle, mais qui, modérée et entourée comme il faut, demeure une partie essentielle à tout homme généreux, et qui ne périt pas nécessairement dans le chrétien, Arnauld l' avait ; il avait du lion , on l' a dit : il en faut dans tout véritable coeur. Pascal également, au sein de plus hautes lumières, possédait intacte cette faculté franche d' indignation morale. Il n' y en a plus trace dans le coeur humain maté par le jésuitisme, et alors ce n' est pas d' ordinaire la seule et divine mansuétude qui l' a remplacée. p81 Xi. Je dois me hâter ; on ne peut tout dire des provinciales . Les dernières pourtant sont de plus en plus solides, éloquentes, et montées, comme dit Madame De Sévigné, sur un ton tout différent . -la onzième a pour objet de justifier la raillerie en matière sérieuse. C' est le même sujet qu' Arnauld a traité dans sa réponse à la lettre d' une personne de condition , dans laquelle il défendait les enluminures ; c' est le même mot de Tertullien commenté : rien n' est plus dû à la vanité que la risée ; ce sont les mêmes matériaux qu' Arnauld aura p82 fournis à Pascal. Mais quelle mise en oeuvre incomparable ! Quelle raison supérieure que celle qui maintient et démontre les droits de l' enjouement sans l' écraser, et le pousse encore au même moment et le fait jouer devant elle ! On peut mesurer au juste, en lisant la lettre d' Arnauld et celle de Pascal, en quel sens il est vrai que le grand docteur a contribué et aidé aux provinciales . Cette onzième lettre pourrait servir de préface justificative au Tartufe . Pascal y dit, d' après Tertullien : " ce que j' ai fait n' est qu' un jeu avant un véritable combat. J' ai montré les blessures qu' on vous peut faire, plutôt que je ne vous en ai fait. " et vraiment il semble, à la nouveauté et à la fraîcheur des coups, que le combat seulement commence. La douzième lettre s' engage par la défensive, mais une défensive qui ne fait souffrir que les attaquants, et que les ravager plus au coeur : " cependant vous me traitez comme un imposteur insigne, et ainsi vous me forcez à repartir ; mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les points de votre morale ; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. la guerre se fait chez vous, et à vos dépens ... " la péroraison de cette douzième est mémorable : à sa dialectique véridiquement passionnée Pascal mêle des développements glorieux qui tout d' un coup s' élèvent ; l' orateur éclate en lui : " je vous plains, mes pères, d' avoir recours à de tels remèdes... c' est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d' opprimer la vérité... " et ce qui termine. Non, si Pascal n' avait pas cru profondément à la vérité de sa cause, il n' aurait jamais p83 trouvé de tels accents. Je ne puis que signaler les endroits et courir. Je note sur la fin de la treizième ce trait soudain qui transporte au jugement dernier, à ce dernier jour où, dans une interminable récrimination, est-il dit, " Vasquez condamnera Lessius sur un point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre ; et tous vos auteurs s' élèveront en jugement les uns contre les autres, pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ. " devant un public qui croyait en réalité au jugement dernier, c' étaient là de vrais coups de tonnerre oratoires. La quatorzième lettre sur l' homicide s' achève par une péroraison qui, du point de vue chrétien également, n' a pu être trop admirée : " car enfin, mes pères, pour qui voulez-vous qu' on vous prenne ? ... " -Daguesseau, si timide de goût, met hardiment ces dernières provinciales, et la quatorzième notamment, à côté de ce que l' antiquité a le plus admiré chez ses orateurs ; et " je doute, ajoute-t-il, que les philippiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus fort et de plus parfait. " la quinzième, toujours vigoureuse, redevient moqueuse et piquante : " ... et c' est encore un capucin, mes pères ; vous êtes aujourd' hui malheureux en capucins, et je prévois qu' une autre fois vous le pourriez bien être en bénédictins. " au reste l' épée est dans les reins de l' adversaire, le mentiris impudentissime est sur la gorge : " mes révérends pères, il n' y a plus moyen de reculer " . p84 Que dire de la seizième, de celle qu' il n' a faite plus longue que parce qu' il n' a pas eu le loisir de la faire plus courte ? On ne la lui reprochera pas, cette longueur ; il est bien de le voir, à la fin, ne plus se tenir et déborder. Pascal, nous le savons, était au château de Vaumurier, chez le duc de Luynes, lorsqu' il l' écrivit (décembre 1656) ; l' esprit de la solitude, écouté de plus près, l' inspire. Il venge les calomniés, les victimes ; il venge ouvertement M D' Ypres et M De Saint-Cyran ; M D' Ypres dont, l' année précédente, on avait outrageusement arraché dans son église cathédrale l' épitaphe avec la pierre du tombeau ; M De Saint-Cyran dont, cette année même, l' assemblée du clergé de France venait d' arracher le feuillet d' éloge dans le gallia christiana de Mm De Sainte-Marthe. Il maintient en honneur leur cause et proclame leur mémoire. J' ai joie à lui entendre proférer avec respect les noms de ces hommes dont, en ce moment, il ressaisit l' esprit d' incorruptible vigueur et de sainte colère. Les voilà nettement accusés par le père Meynier d' avoir, il y a trente-cinq ans, formé une cabale pour ruiner le mystère de l' incarnation, faire passer l' évangile pour une histoire p85 apocryphe, exterminer la religion chrétienne, et élever le déisme sur les ruines du christianisme . Plus tard, M De Maistre fera un chapitre intitulé : analogie de Hobbes et de Jansénius ; ce n' est plus de déisme chez M De Maistre, c' est quasi d' athéisme, c' est de fanatisme brutal qu' il s' agit ; il y a progrès sur le père Meynier en talent comme aussi en injure. Pascal a d' avance répondu, et nulle voix n' étouffera la sienne. Les expressions extrêmes, en cette extrémité, se pressent dans sa bouche ; les termes deviennent méprisants, infamants : " vous me faites pitié, mes pères ; ... " et il va jusqu' à les appeler des lâches et des misérables . Comment y vient-il, comment y est-il poussé irrésistiblement ? écoutons-le, car il n' y a plus rien après cela : " cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ? ... etc. " " les meilleures comédies de Molière n' ont pas plus de sel que les premières provinciales, a dit Voltaire ; Bossuet n' a rien de plus sublime que les dernières. " p86 l' éloge est pleinement vérifié, ce me semble. N' allons pas être plus rebelles que Voltaire. De même que lorsque nous voulons apprécier Démosthène en face de Philippe, nous nous transportons dans les circonstances d' alors, à la veille ou au lendemain de Chéronée, de même ici il faut, pour juger pleinement de cette éloquence, nous reporter à la situation religieuse véritable, nous figurer, nous si percés et minés de toutes parts dans nos croyances, ce que c' était alors que d' être accusé de ne pas croire à l' incarnation et au saint-sacrement quand on y croyait, quand on était institué à cette fin d' y veiller sans cesse ; et quelle réalité effective prenaient ces appels si directs à Dieu comme présent chaque jour sur l' autel, comme devant apparaître au jour de colère sur la nuée. Enfin, pour achever de sentir tout l' effet oratoire et se placer dans les conditions littéraires complètes, un petit effort reste à faire, une petite concession indispensable. Cette dernière et triomphante allusion, cette voix sainte et terrible, qui en ce moment étonne la nature et console l' église , qu' est-ce autre chose que le miracle dont Port-Royal était alors témoin et sujet, le miracle de la sainte-épine auquel Pascal croyait, auquel une très-grande partie du public croyait autour de lui, et qu' il nous faut admettre absolument en idée, sous peine de manquer l' à-propos et l' énergie foudroyante du trait ? Ce qui fait, si j' ose achever toute ma pensée, que Démosthène demeurera toujours plus beau, parce qu' il ne demande pas tant d' efforts à distance, et qu' il agit dans des conditions humaines plus saines et plus naturelles. p87 Démosthène, dans le sublime, garde cet avantage-là sur Pascal, comme dans l' ironie Platon gardait celui de la grâce. Mais l' allusion de Pascal nous avertit que nous avons à rentrer au sein de Port-Royal, pour voir ce qui s' y est passé depuis cette oppression d' Arnauld et cette vengeance des petites lettres . Le succès de celles-ci se traduit dans le monastère autrement que dans le monde, et tout n' y est pas sans grandeur. Au moment où Arnauld allait être condamné en Sorbonne, dès le 8 décembre 1655, sa soeur, la digne mère Angélique, lui écrivait ces paroles qui nous ouvrent de ce côté l' intérieur des pensées : " je ne puis, mon très-cher frère, m' empêcher de vous dire que la joie et la sainte tranquillité avec laquelle je vous ai vu partir... etc. " tant que durèrent les délibérations de la faculté et l' incertitude du résultat, tout Port-Royal était en prières, et les petites filles pensionnaires de Port-Royal, p88 que M Arnauld avait eues sous sa conduite, faisaient des neuvaines pour lui. M Arnauld a souvent raconté à ses amis qu' à l' heure même où la censure se prononçait contre lui en Sorbonne, il se promenait tout seul, calculant le moment et priant Dieu, dans une galerie qui était tout au haut de la maison dans la cour de Port-Royal, et que ces paroles de saint Augustin sur le psaume 118 se présentèrent à son esprit : " puisqu' ils n' ont persécuté en moi que la vérité, secourez-moi donc, seigneur, afin que je combatte pour la vérité jusqu' à la mort. " -aussitôt après il se cacha et fit bien, car il n' aurait pas évité la Bastille. On lit dans un petit journal manuscrit de M De Pontchâteau, qui se rapporte à ce moment : " du dimanche 20 e febvrier (1656). M Tassin, petit bedeau de la faculté, a... etc. " c' est ainsi qu' il va demeurer enseveli dans diverses p89 retraites successives, durant toutes les années qui suivront, jusqu' au moment de la paix de l' église. Il aura pour compagnon assidu, dans cette longue éclipse, M Nicole, et tantôt l' un, tantôt l' autre de ces messieurs. M Le Maître avait été choisi dans les premiers temps pour être près de son oncle, et pour l' aider de sa plume ; mais l' ardent solitaire n' y put tenir ; cette nécessité d' écrire le remettait aux tentations littéraires, qui étaient son faible et son remords. C' est au seul Nicole qu' il appartenait naturellement d' être le second inséparable d' Arnauld. La vie du grand docteur continue donc de marquer ses principales époques par les persécutions et par les fuites. Nous l' avons remarqué déja : depuis le lendemain du livre de la fréquente communion (1644) jusqu' en 1648, il s' était tenu caché ; puis de 1648 à 1656, nous l' avions retrouvé en simple retraite de demi-solitaire, le plus souvent à Port-Royal Des Champs. Le voilà derechef absolument caché de 1656 à 1668. Il se dérobera encore une fois et pour toujours en 1679. Il y eut de ses amis et de ses auxiliaires déclarés qu' il ne connut jamais de visage. On lit dans une de ses lettres p90 à M Vuillart, qui lui avait envoyé un écrit et une lettre de M Perrault (celui de l' académie française) : " la lettre que vous m' avez envoyée de M Perrault m' a mis dans un grand embarras. Elle si honnête et si civile que je lui en dois être obligé. Il me fait souvenir de l' amitié que messieurs ses frères ont eue pour moi. Je l' avoue, et je leur en dois de la reconnoissance. je n' ai jamais vu le docteur en théologie, parce que j' étois obligé de me cacher tant qu' il a vécu ; mais je sais qu' il n' y a eu personne qui ait parlé pour moi avec tant de force et tant d' esprit dans les assemblées de la faculté... " ce simple trait jeté en passant, je n' ai jamais vu..., est comme un éclair qui traverse dans un long espace cette vie mystérieuse et à demi souterraine d' Arnauld. Je suis quelquefois sévère pour lui, pour son humeur écriveuse et batailleuse ; je suis terriblement loin de penser avec nos dignes amis qu' il a été sans contredit le plus grand génie de son siècle ; mais que je suis loin de méconnaître tant de qualités solides ou aimables ! Avec ce haut caractère qu' on lui connaît, il avait des parties naïves et tout à fait charmantes, un coeur d' or. Ainsi traqué, ainsi poursuivi, s' aviserait-on bien d' imaginer à quoi d' abord il s' occupait ? Le 31 janvier (1656), jour même où se fulminait en Sorbonne la dernière sentence, étant caché à l' hôtel des ursins, il écrivait de là à sa nièce la mère Angélique de saint-Jean, et après les premiers mots de condoléance : p91 " vous rirez de ce qui me donne occasion de vous écrire... etc. " ainsi, au milieu de l' accablement ou du tumulte de pensées où d' autres seraient en sa place, à peine recueilli sous un toit ami, il ne pense qu' à sanctifier et presque à égayer sa retraite par un acte de charité, par une expérience d' intelligence ; il veut apprendre à lire à un petit enfant, mais par la méthode de M Pascal . L' amateur de méthodes nouvelles, l' auteur de la logique reparaît dans le chrétien. Cependant Port-Royal tout entier semblait menacé avec lui, et le succès irritant des provinciales n' était pas propre dans ces premiers moments à détourner le danger. Après la quinzaine laissée à la résipiscence du contumace, les rigueurs commencèrent sur tous les points. En Sorbonne on se mit en devoir d' éliminer ses amis, les docteurs qui refusaient de signer la censure. Et tout d' abord, pour faire un grand exemple on s' attaqua à M De Sainte-Beuve, professeur royal en p92 théologie : il fut révoqué et remplacé, sur un ordre du roi, dans les premiers jours de mars. Nulle affaire ne fit plus de bruit dans le monde ecclésiastique d' alors, à cause de l' influence et de la considération dont jouissait ce personnage, véritable autorité classique de son vivant en matière de conscience, et oracle consulté dans tous les cas épineux. En même temps les regards de la cour se portaient sur le monastère des Champs, sur les solitaires qui vivaient à l' entour, et les petites écoles qui s' y abritaient. Chaque matin, les amis empressés de Port-Royal, et, entre autres, le célèbre M De Saint-Gilles, le jeune M De Pontchâteau, alors âgé seulement de vingt-deux ans et dans tout le premier zèle d' un néophyte encore à demi mondain, se multipliaient par la ville pour recueillir les bruits, pour épier les plans des adversaires, et ils donnaient l' alerte aux endroits menacés. M D' Andilly, dans ce péril, crut devoir prendre l' initiative, comme étant par son âge et p93 par sa condition, on l' a vu, le chef naturel de l' armée pacifique des solitaires, le doyen et protecteur de ce désert qu' on voulait forcer. Ces grands rôles lui allaient, et il ne s' épargnait pas à les bien remplir. Il fit comme ces gouverneurs de place qui n' attendent pas que les assiégeants soient au pied des murs, et il risqua une sortie en plaine à la découverte. " M D' Andilly, disent naïvement nos relations, crut qu' il ne devoit point paroître indifférent sur l' état de M Arnauld son frère, et que le cardinal trouveroit fort mauvais qu' il affectât de se taire . " de peur donc de paraître manquer au cardinal (il n' y a que M D' Andilly pour donner de ces tours-là à ses suppliques), il lui adressa le 12 février une longue lettre apologétique et un peu trop glorieuse, que son ami M Auvry, évêque de Coutances, se chargea de remettre ; il ne reçut de réponse que par un billet de M De Pomponne, son fils, qui lui marquait que son éminence n' avait pas été satisfaite. Là-dessus grande, immense lettre de M D' Andilly à l' évêque de Coutances (18 février), toute pleine de sa justification et de ses protestations envers le cardinal, de ses soumissions pour les personnes sacrées de leurs majestés . On ne connaîtrait réellement pas M D' Andilly et la stratégie qui lui est propre, si on ne suivait d' un peu près le train de ses démarches en ces conjonctures. Donnons-nous-en le spectacle et l' évolution ; il le faut absolument pour comprendre l' esprit vrai des choses, pour apprécier la courtoisie jusque dans les hostilités. Après avoir vu par lui ce qui se p94 tenta sur le devant et comme sur l' esplanade de la place, nous entrerons dedans. Et avant tout, qu' on n' oublie pas que le cardinal, selon la justice que lui rendent les plus ardents même des jansénistes, est manifestement indifférent à ce qui se passe, qu' il laisse faire l' assemblée du clergé sans y prendre aucune part , et qu' il va plutôt à empêcher qu' on ne parle de rien . Mazarin ne demanderait pas mieux de dire des jansénistes, comme il disait des protestants : " le petit troupeau broute de mauvaises herbes, mais il ne s' écarte point. " pourtant il n' était pas sûr de l' entière et inviolable fidélité de tous autant que de celle de M D' Andilly, et à cette date il n' avait pas tout à fait tort. L' intrigue opiniâtre de Retz revendiquant p95 l' archevêché de Paris et s' appuyant à cet effet du parti janséniste venait à la traverse, et compromettait l' innocence politique de Port-Royal. Quoi qu' il en soit, Mazarin, au fond, redoutait peu cette sorte de fronde ecclésiastique qui succédait à l' autre ; et il n' était pas fâché sans doute de voir s' y occuper et s' y user des passions qui, la veille, étaient plus dangereusement employées. Mais la reine, elle, était fort vive ; sa dévotion espagnole n' entendait pas raillerie : ses conseillers spirituels avaient alarmé sa conscience, et c' était de toute l' énergie de son coeur qu' elle laissait échapper ce petit cri qui lui était habituel (selon Madame De Sévigné) : fi, fi, fi de la grâce ! -un article de foi ainsi traduit en caprice de femme, comment triompher de cela ? Le 21 février, l' indiscrétion d' un ami, du secrétaire d' état Brienne (il n' en faisait pas d' autres), qui s' en alla rapporter au cardinal, en les grossissant, des paroles du nonce et s' attira une réponse plus précise qu' il n' aurait fallu, sonna tout de bon l' alarme, et l' heure de la conclusion s' annonça comme prochaine. -le 6 mars, on parla beaucoup de Port-Royal au louvre, et il fut résolu d' en écarter les enfants et les solitaires. -le 15 mars, les bruits menaçants ayant pris plus de consistance, M D' Andilly écrivit une nouvelle lettre à son intermédiaire ordinaire, l' évêque Claude Auvry, afin que celui-ci représentât au cardinal que toutes ces accusations étaient des fantômes contre p96 lesquels les foudres de l' autorité royale n' avaient que faire d' éclater ; que son respect l' empêchait d' écrire directement à son éminence ; qu' il priait cependant de la remercier des effets qu' il avait reçus de l' honneur de sa protection, et du repos dont il pourra jouir dans ce désert et ce port où il s' est retiré. Mais le jour même où il venait d' écrire cette lettre diplomatique, il recevait avis de M De Bartillat, trésorier-général de la maison de la reine, qui était chargé par sa majesté de le prévenir qu' on devait envoyer des commissaires pour faire sortir tous ceux qui s' étaient retirés à Port-Royal Des Champs. C' est ici que M D' Andilly va se multiplier et illustrer sa capitulation par la plus éclatante défense. à l' instant il répond à M De Bartillat avec des expressions de reconnaissance profonde, lui marquant qu' il est trop persuadé de la bonté de sa majesté pour craindre qu' elle consente à ce qu' on l' arrache du lieu où Dieu l' a amené pour finir sa vie, et qu' il aimerait autant mourir que de quitter. M De Bartillat ne manqua pas de faire lire cette réponse à la reine, et celle-ci promit d' en causer avec le cardinal. -en même temps, M D' Andilly se hâtait de faire savoir à l' évêque de Coutances, par une dépêche du 17 mars, le changement survenu depuis son billet de l' avant-veille, l' avis transmis par ordre de la reine, la résolution prise de faire sortir les solitaires ; et il le suppliait de dire à son éminence " que si Dieu permet qu' ils souffrent ce déplaisir, il lui demande une grâce, qui est d' empêcher que l' on envoie des ordres du roi à Port-Royal, sur la parole positive qu' il lui donne, et à laquelle il aimeroit mieux mourir que de manquer, que l' on va faire sortir p97 de Port-Royal toutes les personnes sans exception auxquelles on pourroit le moins du monde trouver à redire ; ce qui se pouvant exécuter dans sept ou huit jours, sa majesté pourra envoyer telle personne qu' il lui plaira, afin de voir si l' on n' aura pas satisfait pleinement et de bonne foi à ce qu' il se sera donné l' honneur de lui promettre par ce billet... " ainsi M D' Andilly se met en avant à toute force, il se porte pour caution, il engage sa parole : le résultat sera dans tous les cas le même, qu' on sorte avant la visite des commissaires ou après ; mais on aura l' air d' avoir gagné quelque chose, et avec M D' Andilly il s' agit fort de l' honneur du pavillon. Le cardinal, ayant vu ce billet que lui présenta l' évêque de Coutances, le prit et le montra à la reine, laquelle, aussitôt après, envoya le même M De Coutances dire au secrétaire d' état, M Le Tellier, de ne point faire exécuter l' ordre qu' on avait donné, parce que, sa majesté se confiant en la parole de M D' Andilly, elle aimait beaucoup mieux que les choses se passassent avec douceur. Cette confiance royale en la parole de M D' Andilly, c' était le grand mot, le mot fait pour colorer l' amertume : le voilà obtenu ; le reste va s' en adoucir un peu. Les bons jansénistes, qui racontent avec détail les rigueurs de ce moment, ne manquent pas de le relever avec une sorte d' orgueil ; ils s' arrêtent d' un air de complaisance sur ces merveilleux effets que produit la simple parole donnée par M D' Andilly. Nous faisons comme eux, mais est-ce notre faute si nous sourions ? M D' Andilly, non content d' avoir écrit à M De Coutances, p98 s' était adressé dans le même but à Madame De Guemené pour qu' elle en parlât à la reine : Madame De Guemené et Madame De Chevreuse, ce furent ses deux dames auxiliaires et comme ses deux maréchaux de camp dans cette belle défense. M De Coutances écrivit donc le 18 mars à M D' Andilly pour l' informer que la reine s' était entièrement fiée à sa parole, et que son éminence s' attendait à la voir exécuter au plus tôt. M D' Andilly, là-dessus, prenant feu et se piquant d' honneur, répondit à cet évêque, par une lettre du 19, " que, comme il étoit jaloux de sa parole, il l' assuroit qu' au lieu de huit jours qu' il avoit demandés pour faire sortir de Port-Royal tous ceux qui s' y étoient retirés et quelques enfants dont on prenoit soin, il espéroit que mardi au soir, 21 e du mois, qui ne sera que le 4 e jour des 8 qu' il a promis , cela sera pleinement exécuté. " il l' exhortait cependant à demander à son éminence " qu' elle voulût bien lui permettre de finir sa vie en repos dans cette retraite, où il ne s' étoit retiré qu' après avoir pris congé de la reine et de son éminence, qui l' avoient trouvé très-agréable ; que p99 n' ayant rien fait depuis qui leur pût déplaire, il ne croyoit pas qu' on voulût l' en chasser et lui causer une tristesse qui lui seroit pire que la mort. " il répéta les mêmes choses encore plus vivement dans une autre lettre (que de lettres ! Que d' écritures ! Et nous ne sommes pas au bout) qu' il écrivit le même jour à la duchesse de Chevreuse ; il la sollicitait d' employer tout son crédit auprès de la reine pour obtenir qu' il demeurât dans son désert, et lui indiquait habilement les cordes délicates à toucher : " qu' il seroit bon de représenter à la reine qu' on ne sauroit, sans blesser son autorité, croire que, le voulant, elle ne le puisse, et qu' on ne sauroit douter qu' elle ne le veuille sans blesser sa justice et sa bonté, d' autant qu' elle témoigne à tout le monde qu' elle lui fait l' honneur de l' aimer. " je fais grâce d' un autre billet du 21 mars, adressé par M D' Andilly au cardinal, et dans lequel, sous prétexte de l' informer que les ordres de la cour viennent d' être exécutés dans les quatre jours promis, il demande pour lui-même la faveur de demeurer. Ce billet de douze lignes était doublé d' une autre lettre à M De Coutances, que ce dernier ne devait montrer à son éminence qu' à la dernière extrémité, et dans laquelle le solitaire, assez diplomate comme on voit, lâchait toutes les bondes du pathétique, déclarait d' un air de confidence que de l' arracher d' une solitude où sa mère était morte au milieu de douze de ses filles, dont son père avait été le restaurateur, et qui n' était devenue habitable que par ses propres dépenses et travaux, ce serait p100 le traiter comme un criminel ; qu' autant vaudrait la Bastille ! ... M De Coutances était averti par un petit billet séparé de n' user de cette pièce de désespoir qu' au cas où le reste n' aurait pas suffi, et comme de lui-même. -ai-je raison de dire qu' on ne connaît bien M D' Andilly qu' après ces détails ? Dans ses mémoires il raconte, mais il abrége ; il ne donne que les résultats brillants, il supprime les nombreuses machines. Ici nous l' avons tout entier. Cependant la cour s' était trop avancée pour reculer. Le 23 mars, la duchesse de Chevreuse rendit compte par lettre à l' intrépide correspondant de l' entretien qu' elle avait eu tant avec le cardinal qu' avec la reine : la conclusion était qu' il ne pouvait se dispenser de faire un petit voyage à Pomponne ; mais tout garantissait que cet éloignement serait de peu de durée. La reine avait demandé si D' Andilly l' aimoit encore ? Ajoutant " qu' elle avoit intérêt qu' il n' abandonnât pas ses arbres dont il lui donnoit tant de beaux fruits. " le cardinal enfin mit le comble aux procédés en écrivant le 24 mars un billet de sa main à M D' Andilly, pour adoucir encore cette manière d' exil . Celui-ci sortit donc seulement alors, le dernier et non pas le plus mortifié de la bande, avec tous les honneurs de la guerre ; ce qui faisait dire dans le temps qu' il avait tenu plus ferme pour la défense de son désert que les plus braves gouvernants ne font au coeur des places assiégées. Il était le 30 mars à Paris, prêt à partir pour Pomponne ; on lit dans les notes (manuscrites) de M De Pontchâteau ce menu propos qui complète l' esprit de la situation et met un trait de plus à une persécution, de ce côté si courtoise : p101 " du 30 e mars 1656. M D' Andilly nous a dit aujourd' hui en présence de M Singlin, de m l' abbé de Rancé et de M De Liancourt, que madame la princesse de Guemené étant hier chez m le chancelier (Seguier)... etc. " nous dirons bien vite, pour en finir de cette espèce de tournoi chevaleresque, qu' avant le mois expiré, l' exilé reçut en effet, à Pomponne, un ordre de s' en retourner le 1 er mai dans sa chère solitude, et d' y aller jouir de la pleine ouverture du printemps. Le lendemain, en passant par Paris, il écrivait à la reine et au cardinal des lettres telles qu' on les peut concevoir en ce moment d' effusion. Le cardinal eut la délicatesse d' y répondre encore par un billet de sa main, qu' on peut lire dans les mémoires de D' Andilly : ce qui obligea ce dernier de récrire une seconde missive, datée le 9 mai de Port-Royal Des Champs, dans laquelle, au milieu d' un torrent de remercîments à son éminence pour tant de faveurs, y compris celle de s' être abaissé jusques à vouloir bien prendre part à sa joie , il revenait p102 à justifier les religieuses et la sainte maison , à invoquer hautement protection pour l' innocence de ses proches et de ses amis ; car, notez-le bien, à travers tout ce fracas de cérémonies qu' il étale, D' Andilly, en vrai Arnauld qu' il est, ne perd jamais de vue son idée. Mais c' est à de plus simples et à de plus mâles sentiments qu' il faut s' adresser : la mère Angélique va nous les fournir. Ici le ton subitement change, on rentre dans la vérité des impressions et du langage. Tandis qu' autour du monastère les amis s' agitaient, se signalaient par toutes sortes de prouesses et d' exploits dont les provinciales sont le seul grand, au dedans on se taisait et l' on mourait. Il y eut dans les deux premiers mois de 1656 neuf soeurs qui moururent, une aux Champs et les huit autres à Paris : tout le faubourg en était effrayé. On a d' intéressantes lettres de la mère Angélique à la reine de Pologne, Marie De Gonzague, pendant toute la durée de la crise. Cette pauvre reine de Pologne n' était pas moins menacée alors dans son royaume que Port-Royal dans son désert. Les suédois, par leur invasion soudaine de 1655, l' avaient forcée de fuir en Silésie ; et " à la honte de la chrétienté, comme lui écrivait la mère Angélique, elle ne trouvoit du secours dans son extrémité que parmi les infidèles, " c' est-à-dire auprès du Khan de la petite Tartarie. Ces noms à demi fabuleux reviennent singulièrement dans la correspondance. La bonne reine, sortie à peine du plus p103 fort de la tourmente, et tout épouse qu' elle était d' un roi anciennement jésuite , offrait cordialement à sa digne amie un asile dans son royaume, tant pour les hermites qu' on allait disperser que pour la révérende mère et son troupeau. Au milieu de ces simplicités presque légendaires de la correspondance se détachent d' admirables traits : " (du 2 mars.) nos hermites ne sont pas encore dispersés, mais nous n' attendons que l' heure, notre saint-père (le pape) l' ayant demandé au roi : on n' étoit déjà que fort disposé à le faire... etc. " les solitaires, en effet, étaient sortis le 20 ; on renvoya les enfants (ils n' étaient que quinze) en partie chez leurs parents, et en partie on les transféra au Chesnai, chez M De Bernières. Le petit Racine, âgé de seize ans, était parmi les écoliers de Port-Royal Des Champs lors de cette dispersion. Il ne paraît pas au reste qu' il ait quitté le pays ; il se retira sans doute à Vaumurier ou à Chevreuse chez ses parents les Vitart, et, dès que les solitaires s' en revinrent peu à peu (ce qui ne tarda guère), il put retrouver ses maîtres. Mais il avait commencé à se dissiper. p104 Dans une lettre à son neveu M Le Maître, datée du 28 mars, la mère Angélique continue cette sorte de journal intérieur, si différent par le ton de ce que nous avons ouï chez M D' Andilly : " mon frère D' Andilly qui étoit demeuré le dernier, et qui sembloit devoir être exempt d' une obéissance si rude, part aujourd' hui. Il faut adorer les jugements de Dieu avec humilité... etc. " le 30 mars, dans l' intervalle de la cinquième à la sixième provinciale, et l' un des jours que M D' Andilly passait à Paris, le lieutenant civil Daubray en partait à six heures du matin, pour aller s' assurer que les ordres de la cour avaient été ponctuellement exécutés au monastère Des Champs. Mm De Bagnols et De Luzanci, avertis à la minute (les jansénistes avaient aussi leur police), partirent de Paris à cheval une demi-heure après ; mais ils s' arrangèrent pour ne joindre le magistrat qu' à la descente de Jouy. M De Bagnols, ci-devant maître des requêtes, connaissait particulièrement M Daubray, et se mit dans son carrosse. M De Luzanci alla en avant prévenir à Port-Royal. On y était p105 parfaitement en règle. Il y eut pourtant encore quelques petites scènes qui rappelèrent assez bien celles qui avaient eu lieu, dix-huit ans auparavant, entre M Le Maître et Laubardemont. Le lieutenant civil alla d' abord aux granges , à cette ferme d' en haut où demeuraient la plupart des messieurs. Il y trouva les logements vides, et une ou deux personnes seulement qui avaient l' air de paysans. Le premier à qui il s' adressa était un M Charles ; on ne le connaissait, à Port-Royal même, que sous ce nom. De vrai, il était messire Charles Du Chemin, de Picardie, prêtre, mais qui, par pénitence et de l' avis de M Singlin, avait cru pouvoir et devoir s' abstenir des fonctions sacerdotales. Il était chargé aux granges du soin de la ferme, du labourage. Il joua son personnage de ménager à merveille, et, dans son langage patois, il débouta d' un rien le lieutenant civil. Celui-ci, tout préoccupé d' imprimerie , lui demandait : " où sont les presses ? " et le matois paysan, d' un air entendu, le mena droit au pressoir . p106 L' autre personne qui avait qualité de vigneron , mais qui, comme dit Du Fossé, " travailloit en même temps à tailler la vigne spirituelle de son coeur, " était M Bouilli, ancien chanoine d' Abbeville. Le lieutenant civil, après l' interrogatoire, lui dit : " bonhomme, mettras-tu bien là ton nom ? " et sur ce que le bonhomme, faisant effort pour signer, paraissait plus accoutumé à la bèche qu' à la plume, le magistrat repartit : " fais comme tu pourras. " -ce sont là les petites pièces jansénistes et comme les intermèdes : les provinciales étaient la grande tragi-comédie. Des granges le lieutenant civil descendit à l' abbaye, et interrogea juridiquement la mère Angélique. Il insista sur la question de savoir s' il y avait une communauté de solitaires. Elle lui exposa de point en point comment la réunion avait été toute successive, sans dessein arrêté, et toujours libre. Ce M Daubray se conduisit d' ailleurs fort poliment ; et à une réponse que lui fit la mère Angélique : " en vérité, madame, vous dites vrai, répliqua-t-il ; et si M Arnauld et ces autres messieurs n' avaient pas tant d' esprit, on ne parlerait pas tant d' eux, et on trouverait moins à redire à ce qu' ils font. " l' interrogatoire terminé, il lui demanda si elle voulait l' entendre relire avant de le signer. Elle lui répondit qu' elle en serait bien aise, puisqu' elle s' attendait à le voir imprimé quelque jour, et qu' il y fallait regarder de près. Et sur ce qu' il lui demandait d' où elle avait cette crainte de voir imprimer p107 l' interrogatoire, elle allégua ce qui s' était passé du temps de M De Laubardemont. M Daubray répliqua de bonne grâce : " oh ! Madame, pour qui me prenez-vous ici ? Je ne suis pas Laubardemont, le diable de Loudun. " au sortir du monastère, et après s' être donné l' honneur de saluer le duc de Luynes qui était encore à Vaumurier, M Daubray alla aux trous faire visite, selon l' ordre qu' il en avait reçu, chez M De Bagnols, lequel, on l' a vu, était du voyage ; il y passa la nuit, et, le lendemain matin, il se rendit chez M De Bernières au Chesnai. Le reste des enfants des écoles y étaient réunis au nombre de vingt-trois ou vingt-quatre, sous la conduite d' un maître de Port-Royal, M Walon De Beaupuis. M Daubray et les deux commissaires ses adjoints, loin d' y rien trouver à reprendre, parurent plutôt édifiés de la bonne éducation et discipline qu' ils y virent. Nous donnerons plus loin, et à part, toute l' histoire des petites écoles depuis leur premier dessein par M De Saint-Cyran en 1637, leur organisation complète à Paris en 1646, leur renvoi aux Champs et leurs vicissitudes en 1650 et 1656, jusqu' à leur ruine entière en 1660. On n' a donc pas à s' y détourner ici. p108 Telle fut en somme, et sans rien surfaire, ce qu' on a appelé à Port-Royal la seconde dispersion des solitaires, et la plus bénigne : la première avait eu lieu en 1638 ; la plus violente nous attend en 1661, -sans parler encore de celle qui, après l' intervalle de la paix de l' église, rouvrit la persécution en 1679, et qui fut la dernière. On en était donc là à l' intérieur de Port-Royal, et l' on s' attendait à de pires extrémités, comme à l' éloignement des confesseurs et peut-être à la dispersion des religieuses. Dans sa lettre du 6 avril à la reine de Pologne, la mère Angélique disait : " enfin la reine a commandé à l' assemblée du clergé de nous pousser à bout, et leur a dit que c' étoit sa propre affaire... etc. " c' est alors, c' est dans cette arrière-scène de Port-Royal de plus en plus obscurcie et désolée, et que n' ont pas dû nous dérober les brillantes et valeureuses excursions d' un soudain génie, c' est dans le profond de l' autel qu' un jour, à l' improviste, -le vendredi de la samaritaine, -le jour précisément où l' on chante à l' introït de la messe ces paroles du psaume lxxxv : " fac mecum signum in bonum... seigneur, faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et qu' ils soient confondus ; qu' ils voient, mon Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez consolé ; " -c' est ce jour-là que Dieu sort de son secret, et qu' on entend, -qu' on entendit tout près p109 de soi cette voix sainte et terrible ! ... le miracle de la sainte-épine fut le coup de tonnerre qui suspendit tout. Comme il est loin de faire sur nous aujourd' hui le même effet qu' il fit sur les intéressés et en général sur les contemporains, nous nous bornerons d' abord à écouter les témoins les plus fidèles. Dans ces lettres de la mère Angélique où les provinciales sont à peine mentionnées, le miracle tient une grande place. Laissons parler cette humble et grande âme dans toute sa simplicité : " je sais, madame, écrivait-elle vers le commencement de mai 1656 à la reine Marie De Gonzague, je sais que la bonté de votre majesté pour nous lui a fait prendre part à nos persécutions et penser à nous dans ses plus grandes douleurs... etc. " p111 cet attouchement par la relique avait eu lieu au monastère de Paris le vendredi 24 mars, le jour même où, après tous les autres solitaires, M D' Andilly s' apprêtait à sortir le dernier du désert Des Champs. La guérison avait mis quelque temps à s' ébruiter, et ce n' était guère que trois semaines après qu' avait commencé l' éclat. On a une lettre de la soeur Jacqueline De Sainte-Euphémie Pascal à Madame Périer, mère de la miraculée , où toutes les circonstances de l' attouchement avec les suites sont également relatées, et encore plus précises. C' est à trois heures de l' après-midi, heure finale de la passion, que la chose avait eu lieu par l' un des instruments de la passion : " tous les enfants y allèrent (à la relique) l' une après l' autre. Ma soeur Flavie, leur maîtresse, voyant approcher Margot, lui fit signe p112 de faire toucher son oeil, et elle-même prit la sainte relique et l' y appliqua sans réflexion... " l' enfant, comme on voit, s' appelait Margot sans façon avant le miracle ; elle s' appela Marguerite après, et devint d' emblée une personne. Auprès des saints du parti, désormais, elle ne comptera pas moins que Blaise. Bon gré, mal gré, il nous faut pourtant discuter cette affaire, ou du moins l' éclaircir un peu. C' est un contre-temps au plus fort et au plus beau des provinciales , de rencontrer ainsi le miracle de la sainte-épine. Les jansénistes y voyaient le triomphe de leur cause ; j' y vois surtout l' humiliation de l' esprit humain. p113 Xii. En fait, et à réduire les phénomènes mentionnés (on me dispensera d' énumérer les plus répugnants) à ce qu' ils peuvent signifier en bonne médecine, en bonne pathologie, la petite Marguerite avait non pas précisément une fistule, mais une tumeur lacrymale causée par l' obstruction du canal des larmes : quelques termes techniques sont absolument nécessaires. De plus, cette obstruction était évidemment incomplète , puisque, si l' on pressait la tumeur, une partie de ce qu' elle contenait sortait, comme cela se doit, par l' orifice inférieur du canal. Les rapports anatomiques des fosses nasales et de l' arrière-gorge avec le conduit lacrymal permettent de rendre compte des divers accidents, dont les p114 chirurgiens du temps avaient l' air de s' étonner plus qu' il n' était besoin. Rien ne prouve le moins du monde qu' il y eût carie ; il y avait le conduit naturel que bouchait un obstacle incomplet, et cet obstacle cédait en partie si l' on pressait. De tels cas sont assez simples. Il faut rabattre de tous ces symptômes que grossit l' inexpérience, aussi bien que de ces termes effrayants de la chirurgie d' alors, appliquer le feu , comme qui dirait condamner au feu. Il suffit que, d' une manière ou d' une autre, le libre écoulement des larmes se rétablisse à l' intérieur, pour que tous les désordres cessent presque à l' instant même. Or, dans le cas présent, qu' arriva-t-il ? La soeur Flavie, en prenant le reliquaire et en l' appliquant sur la tumeur, opéra-t-elle par la simple pression le dégorgement complet du sac ? Cette pression, un peu énergique peut-être et proportionnée à la ferveur, fut-elle suffisante pour forcer l' obstacle et désobstruer, une fois pour toutes, le canal ? Il n' y aurait rien que d' assez naturel à le supposer. Quoi qu' il en soit, on ne s' en aperçut pas dans le moment même. La petite dit seulement à l' une de ses compagnes qu' elle se sentait mieux ; et le soir, la soeur Flavie remarqua que la tumeur, en effet, était dégonflée. Quant au chirurgien Dalencé, il ne vit l' enfant que le 31 mars, c' est-à-dire sept jours après , et il trouva le tout remis en bon état. La cause du mal venant à cesser, p115 les effets disparaissent très-vite, et chez les enfants particulièrement. Il n' y eut en réalité pas d' autre personne de l' art qui fut témoin plus rapproché. Dalencé avait vu l' enfant deux mois environ avant le 24, et il la revit sept jours après . Les autres témoignages n' arrivèrent qu' en gros, à la suite, et en se réglant sur le premier. Tout ceci soit dit très-respectueusement et sans vouloir blesser le genre humain, même le genre humain janséniste, à l' endroit le plus tendre . Gui Patin, peu crédule de sa nature, mais ici très-chaudement disposé en faveur de Port-Royal contre les jésuites, a exprimé au vif, et avec son mordant habituel, le degré de confiance qu' il accorde aux témoins et parrains de ce miracle ; en homme de parti et en bon ennemi des loyolistes , il ne demandait pas mieux d' ailleurs que de s' y prêter : " ceux du Port-Royal ont ici fait publier un miracle, qui est arrivé en leur maison, d' une fille de onze ans, qui étoit là-dedans pensionnaire, laquelle a été guérie d' une fistule lacrymale... etc. " p116 combien de contemporains durent imiter en ceci Gui Patin, et avoir l' air de donner les mains au miracle, pour faire pièce au parti d' Escobar ! Les jansénistes étaient de bonne foi ; plus d' un incrédule servit de compère. Cependant la certitude du miracle allait s' affermissant. Du moment que les médecins les plus autorisés témoignaient, comme ils le firent dans leur certificat du 14 avril (jour du vendredi-saint), qu' une telle guérison, selon eux, surpassait les forces ordinaires de la nature, il n' y avait pour les gens de bonne volonté qu' à p117 se précipiter du côté du mystère. La voix publique s' était prononcée ; les informations se firent dans les règles. M Du Saussai, vicaire général et official de Paris, qui commençait la visite du monastère avec d' assez douteuses intentions, dut les modifier en présence de cette guérison qu' il enregistra. Le 22 octobre 1656, M De Hodencq, autre vicaire général, au nom du cardinal de Retz alors errant, approuva solennellement le miracle par une sentence, et un te deum fut célébré. Le peuple du faubourg ne cessait d' affluer dans l' église, en même temps que les moribonds de qualité envoyaient demander le reliquaire. C' est ainsi que les miracles et guérisons par la sainte-épine se multiplièrent en peu de mois jusqu' au nombre de quatorze, et ensuite jusqu' au nombre de quatre-vingts. Quant au miracle primitif qui avait donné le signal, il apparaît, au premier aspect, revêtu de tout ce qui peut le rendre authentique historiquement. Il fut censé avéré par tout ce qu' il y avait d' autorités médicales et ecclésiastiques. Les jésuites eux-mêmes pensèrent à l' interpréter plutôt qu' à le nier, et ils en furent quittes, en définitive, pour dire que c' était le démon qui l' avait fait. En 1728, le pape Benoît Xiii le laissa citer sous ses yeux, dans ses propres oeuvres (dans la continuation p118 de ses homélies sur l' exode), pour prouver que les miracles n' ont point cessé dans l' église. Si Port-Royal, au plus fort de la persécution, parut choisi de Dieu à dessein pour le lieu du miracle, la famille de Pascal au sein de Port-Royal, c' est-à-dire précisément celle du défenseur le plus intrépide de la vérité opprimée, parut l' objet d' une élection encore plus singulière et plus significative. La soeur sainte-Euphémie crut pouvoir, en cette occasion unique, se rappeler ses anciennes idées de poésie, et recourir à ce talent de rimer par lequel elle avait un moment émerveillé le monde et jouté, tout enfant, avec M De Benserade : elle témoigna sa reconnaissance à Dieu dans une pièce de vers qui s' est conservée. Mais l' apostrophe sublime de la xvie provinciale nous dispense, et même au besoin nous interdirait, de rien citer de ces vers parfaitement détestables. Quant à Pascal, tout nous atteste l' impression profonde et vraiment souveraine que produisit sur lui l' événement à la fois solennel et domestique. On a dit spirituellement qu' il ne put s' empêcher de le considérer comme une attention de Dieu pour lui. Ce fut p119 seulement alors qu' il changea son cachet, et y mit pour armes non pas un ciel (on s' y est trompé), mais, ce qui est un peu moins beau, un oeil au milieu d' une couronne d' épines, avec ce mot de saint Paul : scio cui credidi, je sais en qui j' ai foi. Il écrivit sur l' heure à Mademoiselle De Roannès des lettres toutes remplies de pensées sur les miracles ; il adressa à M De Barcos une série de questions à ce sujet. Chose singulière et assez pénible à dire ! Si le Pascal des provinciales passa sans plus tarder au Pascal des pensées , ce fut à l' occasion de cette affaire qui nous répugne si fort aujourd' hui. Nous tenons l' anneau qui joint directement l' un à l' autre. Le livre des pensées , dans son inspiration première, se greffa en plein sur le miracle de la sainte-épine. Non, il n' est pas vrai de prétendre, avec l' auteur du discours sur les passions de l' amour , que dans une grande âme tout est grand . Cela est bon à dire en causant devant Corneille ou devant M D' Andilly, mais non pas devant Dieu, non pas même devant Du Guet ou La Bruyère. M De Saci le savait bien, lui qui voyait surtout dans l' événement extraordinaire un grand sujet d' humilité et d' abaissement . Pascal converti le savait de même, et il avait raison de le dire en même temps qu' il le prouvait p120 par son exemple ; mais c' était dans un sens autre que celui qu' il se figurait. Le principal et très-scabreux raisonnement de nos amis les jansénistes, en cette occasion, consistait à s' emparer du fait surnaturel qui les intéressait et qu' ils ne mettaient pas même en question, à y voir une sorte de miracle-modèle qui devait démontrer tous ceux du passé, et à partir de là pour réfuter avec un air d' évidence les athées et incrédules. " M De Saci (nous apprend Fontaine), lorsqu' il parloit sur cela avec ses amis, leur disoit que, si l' on pouvoit douter de la justification de Port-Royal par ce miracle et par les autres (qui en étaient la répétition), il n' y auroit point de vérité dans l' église que l' on ne pût obscurcir. Il ne craignoit point de dire que, si ces miracles ne concluoient point, il n' y en auroit point dont on se pût servir contre l' esprit contentieux et opiniâtre, et que tous ceux que Dieu a faits ou par lui-même ou par ses serviteurs seroient aisément éludés par les mêmes raisons... " ainsi pleine et entière assimilation du présent miracle avec ceux qui constituent les plus redoutables mystères de la foi ; cet ex aequo est au fond de la pensée janséniste, soit que Pascal la revête et la rehausse de plus de mysticisme, soit que M De Choiseul nous la rende tout uniment. à eux tous, sans moquerie p121 et sans sourire, il est permis d' opposer, comme seule digne réponse, la belle et ferme parole de Montesquieu : " l' idée des faux miracles vient de notre orgueil, qui nous fait croire que nous sommes un objet assez important pour que l' être suprême renverse pour nous toute la nature. C' est ce qui nous fait regarder notre nation, notre ville, notre armée (ajoutons notre couvent, notre Port-Royal ) comme plus chères à la divinité. Ainsi nous voulons que Dieu soit un être partial..., qu' il entre dans nos querelles aussi vivement que nous, et qu' il fasse à tout moment des choses dont la plus petite mettroit toute la terre en engourdissement. " (mettre la terre en engourdissement , c' est une autre manière de dire comme Pascal, étonner la nature .) on a donné comme de Pascal, ou du moins on a imprimé dans ses oeuvres une réponse au rabat-joie des jansénistes (c' était le titre d' un élégant écrit attribué au père Annat et destiné à rabattre l' effet du miracle) ; mais il devient trop clair, si on la parcourt, que cette réponse , qui parut en 1656, et pour laquelle Pascal dut être consulté, n' est pas de lui. Hermant nous dit ( mémoires manuscrits) que l' ouvrage n' était pas indigne de la réputation de M Le Maître. Il est à croire aussi que M De Pontchâteau n' y resta pas étranger ; car il s' était chargé spécialement de rassembler toutes les pièces et tous les témoignages qui se rapportaient à ces guérisons prétendues miraculeuses, et même il p122 prenait gaiement le titre de greffier de la sainte-épine que la mère Agnès lui avait donné. On n' a pas ce dossier de M De Pontchâteau. Un voyage qu' il fit peu après à Rome (il était grand voyageur) dissipa ses bonnes dispositions, et il fut quelque temps avant de revenir à la vie pénitente. Je me garderai d' insister plus longtemps sur les suites d' un épisode si considérable tout d' abord, et dont l' influence, qu' on le sache bien, se retrouvera en avançant dans toute l' histoire du jansénisme. Je fais grâce de ce qui n' était que dévotions domestiques, de la messe en musique célébrée chaque année à Clermont le 24 mars, et de la prose qu' on y chantait : ô spina mirabilis,... etc. Il y eut même le chapelet de la sainte-épine avec une prière particulière à chaque grain, -avec des versets particuliers pour chaque petit grain, et des antiennes pour les gros. -ce qu' il importait de signaler à notre moment de 1656, c' était le double résultat imprévu de ce miracle de couvent, résultat oratoire immortel dans les provinciales , résultat politique et positif en ce que la reine, comme on l' a indiqué, s' en trouva subitement arrêtée et adoucie. Les jansénistes comparaient le dessein de Dieu en cette occurrence, à ce qui éclata du temps de la persécution de saint p123 Athanase, quand le grand ermite saint Antoine vint exprès à Alexandrie confirmer par des guérisons merveilleuses la foi ébranlée, et à ce qui éclata encore à Milan en faveur de saint Ambroise persécuté, lorsqu' il lui fut révélé du ciel en quel endroit se trouvaient les corps des martyrs saint Gervais et saint Protais, et que ces corps trouvés et transportés opérèrent d' abord la guérison d' un aveugle : la persécution de l' impératrice Justine n' en fut pas tout à fait éteinte, disent les historiens, mais elle fut un peu ralentie et donna quelque relâche. " vraisemblablement, écrit Racine, la piété de la reine fut touchée de la protection visible de Dieu sur ces religieuses. Cette sage princesse commença à juger plus favorablement de leur innocence. On ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté d' en recevoir tout autant qu' elles voudroient. " le désert même des Champs se repeupla peu à peu. C' est vers ce temps (1657) que la grande mademoiselle y fit cette visite royale dont il a été parlé ailleurs. Il y a plus : le cardinal de Retz, qui avait quitté Rome et l' Italie, et qui, sous un air d' Athanase, commençait à mener par l' Allemagne et la Hollande cette série d' obscures caravanes trop bien circonstanciées par le fidèle Joly ; cet archevêque, tout à la fois légitime et séditieux, pensa à ses amis de Port-Royal, et donna ordre à ses grands-vicaires d' instituer M Singlin comme supérieur officiel des deux maisons. Les jansénistes ont toujours gardé au cardinal de Retz une grande reconnaissance de ses bons offices à leur égard, et l' expression même de cette reconnaissance, qui va p124 jusqu' au naïf, suffirait au besoin pour les justifier du soupçon d' être entrés en profonde complicité politique avec lui. Quand ils parlent de la radiation d' Arnauld en Sorbonne : qu' attendre, ajoutent-ils, d' une société qui ne rougit point de chasser de son sein le cardinal de Retz, son propre archevêque, l' un des plus habiles théologiens ? ... théologien, à la bonne heure ! Il l' était en effet, comme à d' autres moments Cartésien ; il jouait à tous les jeux de son temps ; mais nos bons amis ne disent pas le reste. Dans les petites biographies en note qu' ils donnent de lui, ils essayent de nous le montrer comme pénitent dans ses dernières années et devenu fort solitaire : il ne tiendrait qu' à nous de prendre ce mot-là dans le sens rigoureux, si nous ne savions de qui il s' agit. Ils font de même (moins inexactement sans doute, mais non pas moins improprement) pour Boileau, qu' ils nous représentent, en vieillissant, devenu solitaire ; et en général ils traduisent volontiers toute vieillesse de leurs amis en solitude de désert et en pénitence janséniste. C' est le moment peut-être de bien fixer les relations de Retz et de port-royal, qui ont déjà été touchées en passant. Cette petite diversion nous est bien permise en sortant des ennuis que nous a causés la sainte-épine. Petitot, s' emparant ici de plusieurs passages des mémoires de Gui Joly, a noirci le plus qu' il a pu le tableau, et y a broyé de la politique. On ne saurait p125 pourtant en découvrir de bien sérieuse à notre sens, et le peu que nous avons vu, nous l' avons dit. Les relations directes et mystérieuses des jansénistes et de messieurs de port-royal, comme parti , avec le cardinal de Retz, ne se nouèrent qu' à dater de son emprisonnement, et surtout de sa fuite : il faut bien distinguer ce second temps d' avec celui de la fronde, et Joly reconnaît que le cardinal son maître n' y eut pas du tout les mêmes amis. Une considération d' influence et d' étiquette (ceci est curieux à savoir) avait toujours contribué à retenir, à entraver la liaison de Retz avec les jansénistes, tant que le coadjuteur avait été libre et présent de sa personne. J' ai sous les yeux une pièce authentique et confidentielle, émanée de La Trappe, où je lis ce passage : " l' abbé de Rancé se ressouvint d' avoir ouï dire plusieurs fois à une des personnes du monde les plus qualifiées (le cardinal de Retz) que les jansénistes avoient voulu l' engager dans leur parti, mais qu' ils lui imposoient une condition dont il n' avoit pu s' accommoder, qui étoit que, quand il seroit question de prendre des résolutions, sa qualité ne seroit point considérée, et qu' il n' auroit parmi eux sa voix que comme un autre . " cette confidence ne peut se rapporter qu' au temps où Rancé voyait beaucoup Retz, et où celui-ci n' avait pas encore par-devers lui toute l' autorité d' un archevêque titulaire, en un mot au temps de la vraie fronde. On reconnaît là le coin de républicanisme et de presbytérianisme primitif, particulier aux fils de Saint-Cyran. De plus politiques n' auraient point fait à l' avance une pareille condition de nature repoussante au puissant allié qui s' offrait, et ils se seraient contentés de le neutraliser dans p126 l' occasion. Nos roides et raisonneurs amis n' en étaient pas à ce degré de pratique. Mais dès qu' il fallut écrire, faire feu de leur plume pour un captif, pour un absent et un persécuté, oh ! Alors c' était leur vrai terrain, et ils ne demeurèrent pas en arrière. Dans cette suite d' efforts habilement concertés que tentèrent le peu d' anciens amis restés fidèles et les nouveaux alliés ecclésiastiques de Retz, pour lui faire emporter comme de vive force l' archevêché de Paris à la mort de son oncle, port-royal se retrouve et s' entrevoit à tout instant pour les écritures, les mandements, les monitions des grands-vicaires : presque toutes ces pièces très-bien écrites , dit Joly, venaient de messieurs de port-royal. L' évêque de Châlons Vialart, très-lié avec notre monastère et l' un des défenseurs d' Arnauld en Sorbonne, faisait le rôle d' un intermédiaire actif entre le vagabond archevêque et ses ouailles opiniâtres. Le président de Bellièvre lui-même était un des pivots les plus assurés dans cette tentative, qui, après tout, servait le droit, et qui allait à sauver de l' anarchie et de la servilité au Mazarin et à la cour l' église métropole de Paris. Par malheur Retz n' en était pas digne. Il s' abandonna lâchement , osons répéter ce mot avec Joly, et il abandonna ses amis, n' ayant plus à coeur que de s' acoquiner à son aise pour le reste de cette farce qu' on appelle la vie . Pendant qu' échappé de Rome en ces années 1656-1658, il courait les auberges d' Allemagne, de Brabant et de Hollande, s' y enfonçant dans d' ignobles plaisirs, ceux qui avaient meilleure opinion de lui l' exhortaient à tenir ferme pour son droit : " l' évêque de Châlons lui écrivit et lui fit écrire de belles lettres par messieurs de port-royal, dans lesquelles ils lui proposoient les p127 exemples des saints évêques qui s' étoient cachés dans les déserts et dans les cavernes au temps de la persécution ; ce qui lui fit former le dessein frivole et chimérique de se cacher aussi, dans le dessein de se faire une grande réputation dans le monde en suivant l' exemple de ces grands hommes, quoique dans son coeur il ne se proposât de se tenir caché qe d' une manière et dans un esprit tout à fait différents. " Joly ajoute encore qu' au moment de ses plus basses crapules, Retz comparait sa retraite dans les hôtelleries à celle des anciens anachorètes dans les déserts : il caressait Annette ou Nanon , et se posait en Athanase. Pendant ce temps-là on recherchait ses amis à Paris. Je tirerai des mémoires manuscrits de M Hermant le récit détaillé de quelques scènes qui donnent bien idée des poursuites et du zèle des limiers de justice en défaut. On y voit figurer M De Saint-Gilles qui, l' année suivante, se fera l' agent direct des jansénistes auprès de Retz et l' ira visiter en Hollande. était-il déjà mêlé dans les impressions d' écrits pour ce cardinal, à cette date de 1657, c' est-à-dire avant le voyage ? Ou bien, comme il arrive si souvent, les accusations et les poursuites dont il fut l' objet lui donnèrent-elles l' idée de les justifier en tout et de les mériter ? Quoi qu' on en pense, je laisse parler le scrupuleux chroniqueur M Hermant, qui nous représente au vrai les coulisses du jansénisme, tout en croyant ne nus en découvrir que le sanctuaire : " M Taignier, dit-il, docteur en théologie de la faculté de Paris, et M Baudry D' Asson De Saint-Gilles, qui étoient tous deux fort exacts à marquer les événements de l' église, firent deux voyages en ce temps-ci (1657) : ... etc. " p130 j' ai tenu à laisser subsister ce curieux chapitre dans toute l' étendue de sa physionomie. On y voit sensiblement, entre autres choses, l' importance qu' attachait la cour à rechercher tout ce qui venait du cardinal de Retz, et aussi le soin particulier que prenaient les jansénistes de se blanchir à cet endroit. Ce qui est bien certain, c' est qu' un an environ après cette aventure, M De Saint-Gilles passait en Hollande pour lier directement partie avec le cardinal de Retz : " le cardinal étant allé à Rotterdam, dit Gui Joly, un nommé Saint-Gilles le fut trouver de la part des jansénistes,... etc. " p131 Saint-Gilles s' en retourna en France sans obtenir du cardinal autre chose qu' un chiffre (pour correspondre), qui était la conclusion ordinaire des négociations qui se faisaient avec lui . -on a, dans ces différents textes, la mesure bien précise de la liaison de Retz et des jansénistes. Ces derniers, tout négligés qu' ils étaient, ne continuèrent pas moins de lui prêter leur plume, et de le faire parler jusqu' au bout dans le plus digne langage métropolitain : " je ne sais si vous avez eu connoissance en votre solitude, écrivait le jeune Racine à l' abbé Le Vasseur (5 septembre 1660), de quelques lettres qui font un étrange bruit. C' est de m le cardinal de Retz. Je les ai vues, mais c' étoit en des mains dont je ne pouvois pas les tirer. Jamais on n' a rien vu de plus beau, à ce qu' on dit. " tout cela se termina donc par des phrases. Celles-ci du moins avaient assez grand air, et sauvaient aux yeux du public la misère du fond. Grâce aux jansénistes, le cardinal de Retz eut, comme archevêque, son chant du cygne . Marguerite Périer, l' objet du miracle de la sainte-épine, vécut de longues années retirée à Clermont au p132 sein de sa famille, dont elle resta la dernière ; elle ne se maria point, et c' est bien d' elle que Pascal aurait pu dire avec raison ce qui a paru exagéré par rapport à la soeur de Marguerite, que c' eût été une sorte de déicide en sa personne que le mariage. Elle demeura ainsi dans le dix-huitième siècle comme un témoin des grandes choses du dix-septième, conservant religieusement les papiers de sa famille et enregistrant la mémoire des saints. Elle ne mourut qu' en avril 1733, à l' âge de quatre-vingt-sept ans. Avec le souvenir vivant de la grande époque de port-royal, se transmit par elle l' exemple le plus contagieux ; elle est comme un lien trop réel entre le moment de Pascal et celui du diacre Pâris. " elle a vécu jusqu' en 1733, ne manquent pas de remarquer les chroniqueurs jansénistes, par un effet de la providence qui l' a conservée jusqu' à cette année, pour être elle-même témoin d' un grand nombre de nouveaux miracles que Dieu a opérés par l' opération d' un saint diacre. " cette idée en effet, que port-royal, et tout ce qui y avait rapport, méritait d' être le théâtre et l' objet manifeste de faveurs surnaturelles, s' entretint continuellement depuis le miracle de la sainte-épine, et, redoublant à chaque persécution, p133 contribua fort à exciter enfin le scandale des convulsions. Du sein de la gloire des provinciales , c' est une perspective fâcheuse qui nous est ouverte. Le mal caduc est au bout. Et pendant que Marguerite Périer mourait ainsi dans la plénitude de ses facultés et dans les conséquences extrêmes de sa foi, louant Dieu d' avoir commencé par elle des prodiges qu' elle acceptait en aveugle, sans en voir l' excès déshonorant ; pendant qu' elle trouvait tout simple d' avoir près de son lit le portrait du diacre Pâris (ô honte ! ) en regard peut-être de celui de Pascal, il y avait à Clermont le plus éloquent et le plus accommodant évêque, l' orateur doué entre tous de la veine la plus riche et la plus abondante dont ait joui la parole française, l' aimable et brillant Massillon. Il coupa court aux tracasseries d' un curé fanatique qui s' était avisé d' inquiéter la pieuse demoiselle au lit de mort sur l' article de la bulle, et il envoya près d' elle un vicaire pour lui porter sans conditions les sacrements ; il n' était pas de ceux dont la constance est si rigide. Sa foi même, dit-on, s' était tempérée à temps ; elle n' avait pas creusé (tant s' en faut) jusqu' au fanatisme. On se rappelle qu' il avait eu la condescendance de donner un certificat de vie et moeurs , comme on disait, au cardinal Dubois. Les jansénistes, qui ne lui ont pas su assez de gré de son bon procédé envers Marguerite Périer, ont recueilli sur son compte des anecdotes dont quelques-unes ne laissent pas d' être piquantes. M D' étemare, à qui on les doit d' original, était, après tout, un homme de beaucoup d' esprit et p134 bien informé. En faisant la part des exagérations, il en résulte assez clairement que Massillon, jeune et dans l' oratoire, avait eu une veine de ferveur qui plus tard s' était fort calmée ; son talent naturel, comme il arrive à tant de grands talents, était resté chez lui assez indépendant du fond de l' inspiration même. Si le père Massillon, du temps qu' il était à Saint-Honoré, avait paru bien humble et occupé uniquement de l' éternité, l' évêque vieillissant semblait avoir légèrement oublié son sermon sur le petit nombre des élus. Aux années où il prêchait devant la cour, il disait à quelqu' un qui lui parlait de ses sermons : " quand on approche de cette avenue de Versailles, on sent un air amollissant. " cet air avait fini par agir sur son éloquence même, et, prélat, il en avait aussi emporté quelque chose. Il vivait riche, mondain, très-poli, ne fuyant nullement la compagnie des personnes du sexe, et ne s' interdisant pas les honnêtes divertissements de la société. On raconte qu' un jour de grande fête, au sortir du dîner, le prélat étant à jouer avec des dames, après que le jeu eut duré assez longtemps, quelqu' un fit remarquer que c' en était assez pour un jour de grande fête, et qu' il fallait donner quelque chose à l' édification. L' évêque alla sur-le-champ chercher un de ses sermons et le lut. Alors une de ces dames lui dit que, si elle avait fait un pareil écrit, elle serait une sainte ; p135 mais l' auteur, en moraliste avisé, répondit qu' il y a un pont bien large de l' esprit au coeur . Sur quoi un père de l' oratoire, qui était dans un coin, ajouta : et il y a bien quatre arches de ce pont de rompues . -l' anecdote est assez agréable ; elle ouvre un jour sur Massillon. Les jansénistes la racontent en se signant d' horreur : moi, je me contente de l' opposer comme un sourire à ce qui chez eux, dans ce chapitre, a pu paraître d' une superstition vraiment rebutante et sombre. p136 Xiii. Nous profiterons du répit qui nous est accordé jusqu' en 1660, pour insister et discourir à fond sur les conséquences des provinciales . Il serait trop long et vraiment accablant de donner la suite des jugements à leur louange. La liste s' ouvrirait pas dix passages du plus spirituel et du plus charmant de nos jansénistes-amateurs, c' est nommer Madame De Sévigné. On se contentera d' indiquer sa lettre du 15 janvier 1690, où, sous la forme d' un brusque et piquant dialogue qui aurait eu lieu à un dîner chez M De Lamoignon, elle nous rend le jugement du plus grave, du plus ingénieux et du plus mordant des jansénistes-amateurs ; c' est nommer Boileau. Les souvenirs de ces passages reviendront en leur lieu, lorsque nous traiterons des relations entre port-royal et ces deux brillants esprits. p137 " Despréaux, écrit Madame De Sévigné, soutint les anciens à la réserve d' un seul moderne qui surpassoit à son goût, et les vieux et les nouveaux. " ainsi Boileau se trouvait tout à fait d' accord avec Perrault sur un point, un seul point, de la fameuse dispute : Pascal faisait ce miracle, avant qu' Arnauld les réconciliât. On a souvent cité cette anecdote racontée par Voltaire : " l' évêque de Luçon, fils du célèbre Bussi, m' a dit qu' ayant demandé à M De Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s' il n' avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : les lettres provinciales . " voilà ce qu' on peut appeler des couronnes. Tous les grands écrivains survenants ont à leur tour ratifié ce renom des provinciales , soit par des éloges directs, soit par des ressouvenirs évidents. La Bruyère, qui travaille à imiter Montaigne et qui y fait merveille, a échoué pour Pascal dans ses dialogues du quiétisme ; il a mieux réussi par onuphre . Montesquieu, débutant aussi par des lettres moqueuses, y parle du jansénisme en des termes qui célèbrent à leur manière le triomphe et le prestige des premières petites lettres : " j' ai ouï raconter du roi (Louis Xiv) des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire... etc. " p138 ce fut, en effet, un des résultats des provinciales de faire passer les jansénistes pour les plus habiles gens du monde , pour des gens de ressources qui ont parmi eux de toutes sortes d' esprits , et qui font usage des uns ou des autres selon l' occasion. Le génie de Pascal, avec ce je ne sais quoi d' invincible et d' invisible qui s' y rattachait dans l' opinion, se reversa sur tout le parti confusément, et les jansénistes furent dorénavant tenus pour beaucoup plus malins qu' ils n' étaient en réalité. Après La Bruyère, après Montesquieu, Jean-Jacques n' a pas rendu un moindre hommage aux provinciales par l' étude profonde et par la reproduction qu' il sut faire de cette dialectique nerveuse et passionnée, particulièrement dans sa lettre à l' archevêque de Paris. -de nos jours, les derniers excellents écrivains polémiques en prose, les plus nerveux et les plus fins à l' attaque et à la défense, les plus craints de leurs ennemis, et trop tôt ravis à leurs admirateurs encore plus qu' à leur cause, peuvent être qualifiés les disciples en droite ligne du Pascal des provinciales , -Paul-Louis Courier et Carrel. Si l' on sort des aperçus, les conséquences des provinciales , quant au fond, sont si considérables, qu' il est besoin de division pour les suivre et les étudier. Je p139 les distinguerai en deux ordres : 1 conséquences théologiques, et 2 conséquences morales. Par conséquences théologiques , j' entends tout l' effet qu' eurent les provinciales au sein de l' église, auprès des chrétiens, auprès des puissances ecclésiastiques, et j' y joindrai les réfutations qu' on essaya d' y opposer du point de vue théologique et religieux. Par conséquences morales , j' entends leur effet dans le monde, sur les esprits libres, sur la morale des honnêtes gens. -ce chapitre tout entier et le suivant seront consacrés aux premières, c' est-à-dire aux conséquences théologiques. En même temps que les rieurs accueillaient si gaiement les premières lettres contre la morale des jésuites, les curés de Rouen et de Paris ne songeaient pas à en rire ; et ces hommes respectables s' étonnaient, s' indignaient, et prenaient la chose au plus grave. Ceux de Rouen donnèrent le signal ; l' un d' eux, le curé de Saint-Maclou, tonna en chaire, et, la polémique s' étant engagée par suite de ce sermon, ses confrères vinrent à son aide ; ils s' assemblèrent, nommèrent une commission à l' effet de vérifier les citations des provinciales , et, stupéfaits d' y trouver tant d' exactitude, ils adressèrent, dès le 28 août 1656, une requête à leur archevêque, M De Harlai, pour qu' il condamnât les mauvaises maximes, et nommément certaines propositions qu' ils avaient extraites. p140 L' archevêque renvoya l' affaire à l' assemblée générale du clergé qui se tenait à Paris. Sur ce, les curés de Paris, priés par leurs confrères de Rouen de les assister de leurs conseils, les imitèrent, vérifièrent à leur tour les propositions de morale relâchée (c' est alors qu' on réimprima pour plus de commodité escobar comme pièce du procès), et en demandèrent la condamnation au grand-vicaire de l' archevêque d' abord, puis à l' assemblée du clergé. Cette assemblée, si contraire qu' elle fût pour le moment aux jansénistes, ne put éluder tout à fait une requête si imposante, appuyée de presque tout le second ordre du clergé tant de Paris que de Rouen, auquel s' étaient joints nombre de curés d' autres villes considérables du royaume. Comme elle était sur le point de se séparer, elle ne fit que nommer une commission pour examiner ou enterrer la requête ; et elle décida, par voie de satisfaction indirecte, de faire imprimer à ses frais les instructions de Charles Borromée sur la pénitence , comme étant la règle en pareille matière. Voilà donc la majorité des curés qui se déclare pour port-royal dans cette affaire, comme alors la majorité des évêques était plutôt contre. Ce sont les instincts et les alliances naturelles qui se dessinent. De même qu' on eut, dans la fronde politique de p141 1648-1652, un éclair du 89 politique, ici l' on a, dans la fronde ecclésiastique de 1656, un éclair avant-coureur du 89 ecclésiastique, et de ce qu' opéreront, aux jours de la constituante, les Camus et les Grégoire. Cependant un jésuite mal avisé, le père Pirot, ayant publié en 1657 l' apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes , cette apologie, qui se débitait à Paris en plein collége de Clermont, excita un redoublement de scandale. On peut juger du ton général de cet écrit par la façon burlesque dont il y est parlé de Pascal, qu' on ne désignait encore que comme le secrétaire de port-royal : " que si je ne considérois que sa personne et ceux qui l' emploient pour railler, dit l' auteur de l' apologie , je le mépriserois avec ses bouffonneries,... etc. " p142 qu' attendre d' un écrivain qui entre en lice avec de telles armes ? Les jésuites auraient bien voulu désavouer le maladroit ami, ce nouveau père Garasse. La faculté de théologie le censura (juillet 1658). Les curés de Paris, pendant le temps que durèrent les délibérations de la faculté, firent paraître plusieurs écrits en réponse à ceux qu' opposaient incessamment les adversaires. Ces écrits des curés étaient concertés avec messieurs de port-royal et même rédigés par eux, par Arnauld, par Nicole, par Hermant : Pascal prit part à tous. Le second de ces factums est de lui seul ; il le fit en un jour. Le cinquième est tout de lui encore, et il s' en ressentait légitimement auteur et père, au point de regarder cet écrit comme le meilleur qu' il eût fait . Ce qu' on peut dire avec vérité, c' est que l' argumentation en est profondément habile et même perfide. Pascal y joue de sa plus savante escrime, en se couvrant tant qu' il peut du ton de prône des curés. Et que lui importe le ton, pourvu qu' il continue son duel à mort avec " la plus puissante compagnie et la plus nombreuse de l' église, qui gouverne les consciences presque de tous les grands, liguée et acharnée à soutenir les plus horribles maximes qui aient jamais fait gémir l' église ? " le plus fin de ce cinquième factum, p143 c' est un parallèle détaillé entre les calvinistes et les jésuites, lequel se termine en accordant à ceux-ci, tout bien considéré, la préférence, parce que du moins ils ont gardé l' unité. Le Pascal se retrouve à ce coup-là. Le sixième écrit, signé des mêmes curés (24 juillet 1658), l' est bien mieux de Pascal encore par une éloquente invective qui fait exactement l' effet d' un passage des provinciales égaré dans ces factums. Les jésuites, pressés sur cette malencontreuse apologie d' un des leurs, avaient publié, sous le titre de sentiments des jésuites ..., une justification ambiguë, pour dire qu' ils n' approuvaient pas l' apologie , et qu' ils ne prenaient intérêt ni à défendre ni à combattre aucune de ces opinions arbitraires . Sur quoi Pascal, comme si nous l' entendions en personne, s' écrie : " quoi ! Mes pères, toute l' église est en rumeur dans la dispute présente... etc. " p144 Pascal, se mettant à la place des curés, n' a nullement grossi l' affaire en disant que toute l' église de France était d' un côté, et l' apologie des casuistes de l' autre. On ne saurait aujourd' hui se faire idée de l' émoi du monde ecclésiastique à ce propos ; les mandements des évêques pleuvaient de toutes parts pour flétrir ces maximes relâchées qu' un imprudent et un brouillon venait d' essayer de défendre ; et ce n' était pas seulement des évêques favorables aux jansénistes que partaient les anathèmes, c' était de tous ceux qui avaient à coeur la régularité. On citait entre autres l' évêque de Cahors, Alain De Solminihac, un modèle évangélique, et qui passait pour un saint à canoniser comme M Gault, comme Pavillon. Ce prélat exemplaire étant venu à mourir en 1659, au milieu de la querelle, il recommanda sur son lit de mort de dire à ses confrères les évêques qu' il considérait les jésuites comme le fléau et la ruine de l' église . Le mot courut, l' histoire ecclésiastique du temps l' a enregistré ; et M De Solminihac, qui p145 n' avait d' ailleurs rien de janséniste, eut place au nécrologe . Tout ce respectable monde avait pris sans s' en douter une dose des provinciales , et elle opérait. La traduction que fit Nicole des provinciales en latin sous le nom quelque peu flamand de Wendrock (1658), et les dissertations théologiques qu' il y ajouta, eurent dans le même public, alors si considérable, un succès peut-être supérieur, je suis fâché de le dire, à celui des simples lettres volantes. On assure que Nicole avait relu plusieurs fois Térence avant de la commencer ; c' était du moins comprendre la difficulté en homme d' esprit. Cette traduction popularisa véritablement le victorieux pamphlet en Europe. Les universités des Pays-Bas et les savants en us de toute langue purent dorénavant goûter à leur manière, et sous une forme un peu plus compacte, ce qui avait si fort charmé Madame De Sablé. Aussi les attaques contre le Montalte doublé de Wendrock en vinrent-elles aux dernières extrémités. Déjà des condamnations officielles s' étaient essayées en plus d' un lieu. Le 18 octobre 1657, on avait vu à Paris, avec indignation, le placard de la congrégation romaine de l' index contre les provinciales , où elles étaient toutes nommées en particulier. Dans les premiers jours de mars de la même année, la gazette (n 30) avait donné la nouvelle que le parlement d' Aix venait de déclarer diffamatoires, calomnieuses et pernicieuses les dix-sept lettres, et ordonné " qu' elles p146 seroient brûlées par l' exécuteur de haute-justice sur le pilori de la place des prêcheurs de cette ville. " ce que la gazette ne disait pas, c' est que les mêmes magistrats provençaux qui condamnaient publiquement au feu les petites lettres en faisaient tellement cas en leur particulier, et avaient tellement peine à en sacrifier un seul exemplaire, qu' ils ne donnèrent à brûler, assure-t-on, qu' un almanach ; on ne sacrifia qu' une biche à la place d' Iphigénie. Quand wendrock eut paru, les jésuites entreprirent (1659) d' arracher une semblable condamnation au parlement de Bordeaux ; mais la magistrature ayant jugé utile de consulter la faculté de théologie du lieu, celle-ci répondit (1660) en déclarant le livre exempt d' hérésie. On la punit en obtenant un ordre du roi qui suspendit pendant quelque temps les professeurs. Cependant le grand coup se préparait au centre. Messieurs Le Tellier et De La Vrillière (Phelyppeaux), passant à Bordeaux au retour de leur voyage à p147 Saint-Jean-De-Luz, avaient dit au premier président de ce parlement que le roi était décidé à faire examiner le livre par des évêques. Le 7 septembre, en effet, les prélats et théologiens nommés commissaires rendirent leur jugement. Après avoir diligemment examiné le livre, disaient-ils, ils certifiaient : " que les hérésies de Jansénius condamnées par l' église étoient soutenues et défendues, tant dans les lettres de Louis Montalte et dans les notes de Guillaume Wendrock que dans les disquisitions adjointes de Paul Irénée ; ... etc. " le maître des requêtes Balthazard, commissaire délégué à cet effet, fit son rapport au conseil du roi ; après quoi sa majesté étant en son conseil ordonna " que ledit livre intitulé : Ludovici Montaltii, etc., seroit remis par devers le sieur Daubray, lieutenant civil au châtelet de Paris, pour, à la diligence du procureur du roi, le faire lacérer et brûler à la croix-du-tiroir par les mains de l' exécuteur de la haute-justice, " -par les mains du bourreau , répète agréablement M De Maistre. Cet arrêt du 23 septembre 1660 est signé Phelyppeaux. Goujet (vie de Nicole) a dit que M Phelyppeaux, p148 Chancelier , eut beaucoup de peine à signer cet arrêt, et qu' il fallut un commandement exprès du roi pour l' y décider. Il y a là quelque confusion. Le secrétaire d' état Phelyppeaux signa couramment ; mais l' arrêt ayant été porté au procureur du roi au châtelet sans être scellé, celui-ci exigea que la formalité d' usage fût remplie ; c' est alors que le chancelier (Seguier), tout ami qu' il était des jésuites, fit de grandes difficultés, dit-on, avant d' y apposer le sceau, craignant que cet acte violent n' allât contre le but. Pourtant, sur le commandement exprès du roi et de la reine, il scella l' arrêt le 1 er jour d' octobre ; le lieutenant civil rendit la sentence le 8 du même mois, et le 14 l' arrêt fut exécuté. Ce qu' on ne saurait trop remarquer dans cette suite diverse de conséquences, c' est que d' une part, comme on voit, les provinciales sont censurées, mises à l' index à Rome, brûlées à Paris, et que d' autre part leurs conclusions triomphent irrésistiblement, et qu' elles triomphent, non-seulement dans le public, mais au sein des pouvoirs de l' état ; que les maximes des casuistes jésuites dénoncés par elles sont incriminées par les curés en corps, censurées par la Sorbonne elle-même, condamnées par plusieurs papes, et avec une singulière énumération par Innocent Xi en 1679 ; et que finalement l' assemblée du clergé de France de 1700, reprenant un dessein interrompu de l' assemblée de 1682, qualifie et flétrit à l' unanimité, par l' organe de Bossuet, l' oracle gallican, les propositions capitales de la morale p149 relâchée. De ce côté, pour Pascal, le gain de cause est assez complet, ce semble, et il suffirait d' entendre les tempêtes de M De Maistre à ce propos pour n' en pas douter. Il est vrai que cette assemblée de 1700, en atteignant aussi quelques propositions du dogme janséniste, fit et voulut faire oeuvre de juste milieu ; mais le plus fort coup, et qui eut tout son retentissement, fut celui qui frappait sur la morale relâchée. C' est alors que Bossuet, au moment où il provoquait la censure de l' assemblée en ce sens, s' avança jusqu' à dire : " si, contre toute vraisemblance, et par des considérations que je ne veux ni supposer ni admettre, l' assemblée se refusoit à prononcer un jugement digne de l' église gallicane, seul j' élèverois la voix dans un si pressant danger ; seul je révélerois à toute la terre une si honteuse prévarication ; seul je publierois la censure de tant d' erreurs monstrueuses. " -c' est-à-dire, seul je reprendrais et pousserais l' oeuvre des provinciales , en vigilant évêque que je suis. Ainsi le pur dogme janséniste échoue ; cette haute reprise de l' idée de grâce au pied de saint Augustin et de saint Paul n' est pas agréée, et un vague nuage de semi-pélagianisme (comme diraient les nôtres), ou tout au moins une rédaction prudente, enveloppe et sauve les embarras de l' église catholique gallicane, qui se sent comme pressée à cet endroit entre Calvin, d' une part, et le bon sens déjà philosophique, de l' autre. Mais la réforme de port-royal dans la pénitence est généralement admise ; mais surtout la dénonciation morale p150 contre les casuistes ennemis obtient son plein effet ; les ordures des casuistes , comme les appelle encore Bossuet, sont rejetées hors du temple ; les étables d' Augias sont vidées. à Pascal remonte la gloire de ce travail d' Hercule. On peut dire que dans ce grand procès de la morale chrétienne gallicane, qui, gagné du premier jour, ne se jugea en dernier ressort qu' en 1700, si Bossuet tint finalement la balance, c' était Pascal qui avait apporté le glaive. Je ne suivrai pas la série des attaques directes de port-royal contre les jésuites, dans les nombreux volumes intitulés : la morale des jésuites extraite fidèlement de leurs livres (1667), la morale pratique des jésuites (1669-1694), etc., etc., qu' empilèrent successivement le docteur Perrault, Varet, Pontchâteau, Arnauld, Nicole. Après la victoire décisive des provinciales , cela me fait l' effet du gros train et des fourgons qui, en traversant le champ de bataille, achèvent les blessés et broient sous leurs roues les morts. Je crois bien que ces volumes ont été grandement utiles au parti qui les publiait ; il est en toute matière des esprits lents et communs qui ne saisissent un résultat qu' à la seconde et à la troisième rédaction, et qui ont besoin qu' on s' appesantisse : il faut bien leur donner le temps d' arriver. D' ailleurs ce qui nous paraît aujourd' hui une suite d' avanies à des vaincus, n' était que représailles quand le père La Chaise régnait encore. p151 Mais ces livres manquent par trop aussi d' esprit et d' équité, ou tout au moins de malice intelligente ; ils me dégoûtent et m' ennuient, à n' en pouvoir parler. Que vous dirai-je ? Il y eut la queue de Pascal, comme il y a eu la queue de Voltaire. Pascal, si vous voulez, c' est le Paul-Louis Courier du temps en original ; ce tas de volumes communs et copiés, de compilation polémique, c' est exactement sous Louis Xiv le mauvais constitutionnel de la restauration, accueillant tout, croyant tout. Ou encore, pour épuiser les comparaisons qui rendent ma pensée, ils ressemblent à ces grossiers pamphlets qu' au dix-huitième siècle les encyclopédistes mettaient sous le nom de Fréret, de Du Marsais ou de Mirabaud. Chaque parti en campagne traîne de ces grosses machines après lui. Bien que Louis Xiv eût défendu de nommer personne dans la condamnation que fit l' assemblée de 1700 des propositions de la morale relâchée , on savait assez depuis longtemps de qui l' on entendait parler, dès qu' on prononçait ce mot. Aussi, l' idée étant condamnée, réprouvée, haïe du grand nombre, on en vint au corps même en qui on la personnifiait, et les jésuites en France durent périr. Montesquieu a dit, dans une pensée où vibre un perçant écho de celle de Pascal : " j' ai peur des jésuites. Si j' offense quelque grand, il m' oubliera, je p152 l' oublierai ; je passerai dans une autre province, dans un autre royaume ; mais si j' offense les jésuites à Rome, je les trouverai à Paris, partout ils m' environnent : la coutume qu' ils ont de s' écrire sans cesse entretient leurs inimitiés... " quand c' était là l' opinion des philosophes indifférents ; quand l' opinion du clergé modéré était celle que nous avons entendue gronder par la voix de Bossuet ; quand, de plus, une si grande partie de la magistrature était passionnée par le jansénisme dans le même sens, il était difficile que la destruction des jésuites en France ne s' ensuivît pas : elle fut consommée en 1764. Ce qui se passa vers le même temps en d' autres pays sort de notre horizon ; il y eut écroulement à la fois de toutes parts. L' ordre des jésuites n' a pas tant vécu qu' on le croit. Né et mis au monde en 1540, il est blessé à mort en 1656, à l' âge de cent seize ans (ce qui est peu pour un ordre). Il cache sa blessure du mieux qu' il peut, et serre sa ceinture. Il a même l' air d' être revenu en pleine vie sur la fin de Louis Xiv. Fausse guérison ! Apparence menteuse ! L' agonie est au dedans. Elle dure cent huit ans, presque autant que sa vie même ; il succombe en 1764. Depuis, les jésuites vont, viennent, reviennent, intriguent, nuisent, ou même cherchent p153 à bien faire, ils ne vivent pas... ed era morto . Si l' on veut m' alléguer leur prospérité persistante en certains pays, les maisons qu' ils fondent, les colléges qu' ils bâtissent, je répondrai d' un mot par une similitude : on a vu des hommes d' un vrai génie, qui, après avoir eu une attaque d' apoplexie foudroyante, paraissent revenir à la vie, qui donnent des signes toujours d' une grande activité physique, et même d' une certaine finesse qui a survécu. Mais le génie, où est-il ? Mais les vraies affaires, les leur confie-t-on ? Un homme de génie qui a eu une attaque d' apoplexie, et qui n' est plus qu' un homme d' esprit qui engraisse, voilà, si vous le voulez, l' image dernier âge de la société (imago novissimi seculi) . Mettez-le en regard de l' image du premier siècle , tel qu' ils se le retraçaient avec jubilation en 1640, et dites si ce n' est pas une mort. Que les jésuites essayent jamais, en un lieu du monde qui compte, de ressaisir l' ombre du passé et d' oser plus qu' ils ne peuvent, à l' instant la plaie des provinciales toute grande se rouvrira, et ils y rendront encore une fois leur âme. L' écrivain qui entama le premier et causa le plus directement cette destruction d' un si grand, si habile et si redoutable corps, fit certes preuve d' un rare courage, d' un coeur héroïque. N' essayèrent-ils donc pas, ne le pouvant écraser, de le réfuter de bonne heure et p154 publiquement par quelque écrit de marque et qui balançât le succès ? Entre toutes leurs plumes, n' en trouvèrent-ils pas une seule qui s' aiguisât un peu vivement sous leur canif , comme disait Launoi ? Le père Daniel, le premier qui se soit avisé de répondre au long et en règle à Pascal après quarante ans d' intervalle, se pose la même question dans ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe , et son Cléandre y répond en ces termes : " ces pères firent des réponses à la vérité assez solides, mais si plates et si mal tournées (je parle de celles qui parurent d' abord) ! Quelle comparaison entre une lettre de Pascal et la première réponse aux lettres des jansénistes ! " cette première réponse tomba en effet si à plat, qu' elle n' eut pas de suite. Le père Daniel, continuant d' énumérer les forces ou plutôt les pauvretés et misères de la société à cette époque, dit du père Annat, auteur de la bonne foi des jansénistes , et l' un des battus des provinciales : " ce bonhomme (car je l' ai connu comme tel, et c' étoit la modestie même) avoit du talent pour écrire, même en françois, s' il s' étoit un peu plus appliqué à l' étude de notre langue . " ce même en françois n' est guère rassurant. Daniel conclut que la plume qu' il aurait fallu opposer dès lors était celle de Bouhours, alors âgé de trente ans, et qui ne se fit connaître que quelques années après : " il eût entendu raillerie, ajoute-t-il, et ne p155 se fût pas fâché comme firent les jésuites de ce temps-là. Il eût répondu sur le même ton, et on eût au moins fait comparaison des lettres et des réponses ; au lieu qu' à peine regardoit-on alors ce qui venoit des jésuites. " Daniel exagère ici son confrère Bouhours ; c' était pourtant le seul, en effet, qui eût pu entrer en lice sans ridicule. Il arriva aux jésuites à l' époque des provinciales ce qui leur était déjà arrivé, si l' on s' en souvient, à l' époque de la fréquente communion . Leur savant père Petau, s' étant avisé d' écrire en français contre le livre d' Arnauld, le fit d' une manière si inexpérimentée et si barbare, que les jeunes gens de l' ordre en rougirent. Pareil affront se renouvela par la plume du père Annat. Personne réellement dans la société n' était en mesure. Si le père Annat était trop rance , comme dirait Amyot, le père Le Moine était trop éventé, trop quintessencié de style ; tous les deux d' avant Vaugelas. Quelques jeunes religieux comprirent alors qu' il fallait décidément s' appliquer à l' étude de la langue maternelle, et Bouhours se mit en devoir de devenir du même train bel-esprit et grammairien. En attendant ces beaux fruits, les jésuites pensèrent, après le premier étourdissement de la défaite, à une plume du genre de celle de Bouhours, à celle même de Bussi-Rabutin. L' auteur de l' histoire amoureuse des gaules était à la Bastille par suite de ce méfait scandaleux (1665) ; il avait besoin, pour en sortir, de gens qui eussent de très-près l' oreille du roi. Les jésuites lui firent offrir leur crédit, s' il leur voulait prêter la délicatesse et le piquant de sa mise en oeuvre. Le père p156 Nouet, confesseur du prisonnier, lui fit particulièrement entrevoir l' entremise du révérend père confesseur du roi (le père Annat) en sa faveur. Il paraît que Bussi se prêta à l' ouverture, qu' on lui fournit des notes théologiques, des mémoires, et qu' il essaya d' aiguiser tout cela. Mais il eut le bon esprit d' y renoncer bientôt, et de juger l' entreprise impossible. Lui-même ensuite racontait sans façon l' anecdote à ses amis, de qui on l' a su. Une réfutation des provinciales par Bussi ou Saint-évremond eût ajouté vraiment au joli de l' affaire. Bussi, avocat des jésuites, eût confirmé du coup tout ce qu' il aurait voulu détruire, et il eût fourni la plus excellente, la plus friande pièce de leur morale d' accommodement. Il y avait donc près de quarante ans que les provinciales avaient paru, quand le père Daniel s' avisa d' en donner une réfutation suivie (1694). Cette réponse tardive me fait un peu l' effet de ces stances de Malherbe qui vinrent à pas lents pour consoler un veuf, lequel avait déjà eu le temps de se remarier. Ici on avait affaire à des rieurs, et le père Daniel ne s' aperçut pas qu' il y avait danger à réveiller l' écho endormi. Il prit occasion de l' éloge de Pascal et des provinciales inséré au tome second du parallèle des anciens et des modernes p157 de Perrault (1690), pour rentrer dans un procès dès longtemps jugé. Il y avait prescription , comme on le lui dit. Son livre fut peu lu ; les habiles du parti craignirent apparemment qu' il ne le fût trop encore : le père La Chaise, assure-t-on, et M De Harlai, archevêque de Paris, en gens d' esprit qu' ils étaient, firent tout pour le supprimer dès sa naissance. " la réponse aux provinciales par le père Daniel, écrivait Bayle à Minutoli (26 août 1694), a disparu quasi avant de paroître. Elle ne coûtoit que 50 sols, et l' on dit qu' on a offert un louis d' or de quatorze francs à tous ceux qui l' avoient achetée, s' ils vouloient la rendre. " voilà une façon de débit qui est originale dans son genre. Le livre courut pourtant ; on le réimprima, et on le traduisit en diverses langues ; le père Jouvancy le mit en latin. Rien n' y servit. Seulement on raconte que, comme on le donna à lire à cette triste cour du roi Jacques à Saint-Germain, il fit tant de plaisir à quelques seigneurs par les citations des endroits de Pascal qui y sont rapportés assez au long , que ces messieurs envoyèrent à l' instant chercher les lettres provinciales elles-mêmes. Ce fut le plus vif succès qu' obtint ce livre du père Daniel. -j' en ai fait assez d' usage précédemment dans le courant de la discussion pour n' avoir rien à ajouter ici ; on a pu voir que, tout en me permettant d' en plaisanter, je ne le trouve pas absolument méprisable. p158 Un bénédictin alors janséniste, et qui depuis renia, dom Mathieu Petit-Didier, de la congrégation de Saint-Vanne et de Saint-Hydulphe, voulut bien croire que cette réfutation en méritait une, et il publia (1697) une apologie des lettres provinciales en dix-huit lettres que personne ne lit. Quelques-unes des précédentes anecdotes en sont tirées. Le père Daniel riposta (1698) par une couple de lettres de m l' abbé... à Eudoxe . Le père Du Cerceau à son tour entra dans cette arrière-mêlée par des lettres d' Eudoxe en réponse et faisant suite à celles de l' abbé. Trop tard ! Trop tard ! La fleur du sujet p159 était dès longtemps cueillie, les lauriers étaient coupés. Ce qu' il y a de bizarre et ce que nous apprenons de l' aveu même du père Daniel, c' est que la traduction latine de ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe fut mise à l' index à Rome, -tout comme Pascal l' avait été. Pour dernier ricochet, ce livre du père Daniel suggéra à Mademoiselle De Joncoux, docte et zélée janséniste, la pensée de traduire en français Nicole-Wendrock, c' est-à-dire les notes et dissertations latines dont p160 Nicole avait flanqué Pascal, et cette traduction, revue par M Louail, parut en 1700 ; elle eut du succès. Voilà pour la série matérielle des écrits, mais le temps, qui se plaît à faire sortir à la longue toutes les combinaisons et à ramener des hommes pour tous les rôles, suscita, quand tout semblait jugé et clôturé pour jamais, je ne dirai pas un vengeur, pourtant un champion intrépide, spirituel, éloquent et arrogant, qui s' empara de la cause perdue comme d' une gageure, qui la prétendit gagner d' un revers de main, qui réussit certainement à la rajeunir, et qu' il nous faut entendre. Ce n' est rien moins que le comte Joseph De Maistre en personne. Dans le volume intitulé de l' église gallicane , écrit en 1817, publié en 1821, et qui se rattache à son livre du pape , il y a toute une moitié expressément dirigée contre port-royal, contre Pascal et les petites lettres. Nulle part la verve de ce génie paradoxal ne s' est déployée avec plus de feu ; nulle part il ne tranche plus dans le vif. Connaissant port-royal comme nous faisons à cette heure, c' est une bonne fortune, qui n' est pas sans quelque danger, de rencontrer M De Maistre se portant avec toutes ses forces sur nos lignes, et de juger par cet endroit, fût-ce même à nos dépens, de l' autorité qu' il mérite sur tant d' autres points où il nous serait plus malaisé de l' atteindre. Port-royal en sera peu entamé, nous le croyons ; Pascal surtout ne sera pas vaincu : pourtant, si Pascal a jamais eu affaire à quelqu' un, ç' a été sans nul doute à Joseph De Maistre. p161 Xiv. Le livre de M De Maistre est dirigé contre l' église gallicane. Quoique le jansénisme (nous l' avons assez établi) se sépare du gallicanisme, et qu' il y ait même entre eux une séparation profonde, bien qu' étroite d' apparence, M De Maistre, dont c' est le jeu de pousser le gallicanisme et de l' acculer aux extrémités, débute par faire le procès au jansénisme : c' est cette seule portion de la querelle qui nous importe ici. Si l' on se donne champ à travers les dix chapitres où il entreprend de haute main la revanche sur les provinciales , on arrivera à celui de ces chapitres qui s' intitule : Pascal considéré sous le triple rapport de la p162 science, du mérite littéraire et de la religion, et qui se pourrait résumer plus brièvement en ceci : Pascal décapité . Cette potence au bout du chemin vaut la peine de nous y diriger. du jansénisme ; portrait de cette secte . -De Maistre entre en matière brusquement, décisivement ; et, il faut en convenir, il entame tout d' abord la place par le côté faible, par le côté non soutenable, par cette thèse dérisoire de Quesnel contre Leydecker, d' Arnaud contre Pascal, de Pascal lui-même contre le père Annat en sa dix-septième et dix-huitième provinciales, et qui consiste à se prétendre catholique romain mordicus , comme on dit, et malgré Rome : " l' église, dit De Maistre, depuis son origine n' a jamais vu d' hérésie aussi extraordinaire que le jansénisme ... etc. " et ici De Maistre, pour caractériser plus à son gré l' hérésie, s' empare de passages empruntés à Madame De Sévigné, et les donne comme l' exposé fidèle de la théologie et du dogme janséniste ; c' est, selon lui, le secret de la famille qui échappe dans ces confidences d' une charmante mère à sa fille. Il y a bien des années déjà que nous menons le lecteur à travers port-royal et son histoire, et il ne nous est pas arrivé encore de p163 chercher l' exposé du dogme chez Madame De Sévigné ; que si pourtant on va quérir ces passages cités par M De Maistre à leur source même, pour en mieux apprécier le ton et le fond par l' entourage, qu' y voit-on ? Madame De Sévigné est aux rochers dans l' été de 1680 ; elle raconte à sa fille le train de ses réflexions, de ses lectures. Entre elle et Madame De Grignan, c' est depuis longtemps un jeu, une gageure de société qui ne cesse pas ; l' une est pour le janséniste, l' autre pour le cartésianisme. C' est à qui des deux convertira l' autre, ou plutôt on aime bien mieux ne convertir personne, et que la partie dure à outrance. Madame De Sévigné, qui lit tout, lit Malebranche ; Madame De Grignan, de son côté, lit saint Augustin : on sait ainsi le fort et le faible de chacun. Le libre arbitre est le grand point contesté, le champ de bataille ordinaire. Tout y ramène : " Madame De La Sablière est dans ses incurables, très-bien guérie d' un mal que l' on croit incurable pendant quelque temps, et dont la guérison réjouit plus que nulle autre... etc. " on citerait vingt autres passages, vingt autres parenthèses du même genre ; Madame De Grignan plaide le p164 libre arbitre, Madame De Sévigné prêche la prédestination. Mais de quel ton la prêche-t-elle ? Voici un endroit encore qui est peut-être le principal et le plus suivi : " vous lisez donc saint Paul et saint Augustin ; ... etc. " que tout ceci soit plus sérieux que le ton, on l' admet sans peine ; Madame De Sévigné est religieuse, et le badinage, chez elle, se passe dans son humeur encore plus que dans son esprit. Est-ce une raison pourtant p165 de venir conclure là-dessus au plus grave, et de s' écrier avec De Maistre : " ne croyez ni aux livres imprimés avec permission, ni aux déclarations hypocrites,... etc. " Madame De Sévigné avait dit à un autre endroit que ces messieurs étaient bien aimables dans la conversation , et que les mêmes " qui faisoient de si belles restrictions et contradictions dans leurs livres parloient bien mieux et plus dignement, quand ils n' étoient pas contraints ni étranglés par la politique. " on était fort déchu en effet, à cette époque (1680), de la hauteur du dogme janséniste primitif ; Nicole lui-même essayait de concilier par des biais les vérités redoutables avec les vraisemblances raisonnables. De Maistre se donne beau jeu à prendre ainsi le dogme janséniste dans sa déviation et sa défaillance. Quoi qu' il en soit, et sans sortir même du texte égayé de Madame De Sévigné, qu' y voit-il de si exorbitant ? " il n' y a point, dit-elle, d' autre justice en Dieu que sa volonté. " mais si cette volonté est celle d' un être parfait , comme elle l' ajoute tout aussitôt, qu' est-ce donc qui empêche (au point de vue chrétien) de s' en remettre aveuglément et docilement à cette volonté, même quand les raisons en échappent ? De Maistre, dans la citation qu' il fait du passage de Madame De Sévigné, a grand soin de supprimer cette définition qu' elle donne de Dieu, et qui est p166 précisément rassurante sur sa volonté suprême. Madame De Sévigné dit : " je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme un maître..., comme un être très-parfait... (relire ci-dessus). " or, De Maistre s' arrête dans sa citation après ces mots toute divine ; de sorte qu' à le lire, cette qualification de vérité toute divine a l' air de se rapporter à ce qui précède et non à ce qui suit, à ce qu' il supprime, et à ce qu' il ne saurait pourtant, lui chrétien, ne pas admettre comme une vérité incontestable. Si j' étais bien fort janséniste, j' appellerais cette mutilation de texte une falsification ; mais comme je sais que chacun, en pareille matière, tire à soi (même les plus honnêtes), j' appelle cela simplement une inexactitude. Ce qui doit étonner davantage, c' est que, prétendant juger à fond du dogme janséniste, un esprit vigoureux comme De Maistre n' ait pas pris la peine de remonter aux vraies sources, et qu' il se soit rabattu vers le plus commode. Madame De Sévigné, je l' ai dit d' elle comme de Boileau, était un janséniste-amateur ; elle causait de toutes ces choses avec un enjouement ému et une imagination affectionnée : mais pour elle, ainsi que pour Despréaux, c' était une manière comme une autre, meilleure qu' une autre, de passer son après-dîner, d' éclaircir , comme elle dit, ses entre-chien-et-loup . D' elle à sa fille sur ces sujets, c' était un jargon délicieux, c' était un ramage. Tout en disant qu' il ne veut pas prendre ce badinage trop au pied de la lettre, De Maistre l' y prend p167 néanmoins, et couronne son fulminant chapitre en cette superbe invective : " la plume élégante de Madame De Sévigné confirme parfaitement tout ce que vient de nous dire un vénérable magistrat (M De Gaumont)... etc. " et il revient à son idée première ; mais on se demande comment les quelques passages de Madame De Sévigné, dont on vient de lire les plus graves, lui donnent le droit de tirer de telles conclusions, et de les considérer désormais comme démontrées aux yeux de tous. Le chapitre suivant est intitulé : analogie de Hobbes et de Jansénius . Hobbes, comme on sait, prétend que (pour qui ne s' en tient pas aux apparences) tout est nécessaire dans l' homme, qu' il n' y a point de liberté proprement dite ou de liberté d' élection : " nous appelons agents libres, dit-il, ceux qui agissent avec délibération ; mais la délibération n' exclut point la nécessité, car le choix étoit nécessaire, tout comme la délibération. " si l' on objecte que cette manière de voir supprime le bien et le mal moral, Hobbes répond qu' il suffit que la volonté ait produit l' acte, pour que ce caractère moral existe, même quand la volonté serait p168 d' ailleurs forcément déterminée dans ses secrets ressorts. De Maistre dit que les jansénistes ne soutiennent pas autre chose ; qu' il suffit à leurs yeux qu' un acte soit volontaire pour être réputé libre, même quand il ne le serait pas dans le sens d' une vraie liberté ; et que c' est ainsi que l' homme pour eux se trouve coupable s' il agit mal, même en n' ayant pu agir ni vouloir autrement. " c' est un étrange phénomène, s' écrie-t-il, que celui des principes de Hobbes enseignés dans l' église catholique ; ... etc. " je ne vais d' abord qu' à l' intention de ce passage, et cette intention est souverainement injuste, même quand l' idée aurait du vrai ; elle tend à confondre dans une identité odieuse ce qui diffère essentiellement d' esprit et de caractère. Je n' éprouve pour mon compte aucune de ces saintes horreurs contre de certains noms philosophiques, et je ne me signe pas au nom de Hobbes, esprit ferme, s' il en fut. Mais De Maistre, qui avait cette horreur et qui voulait la propager, tend à établir une complicité qui flétrisse le jansénisme à sa source : là est son tort, là commence presque la calomnie. Nous avons assez lu du livre de Jansénius pour savoir à quoi nous en tenir. Je n' ai rien dissimulé, si l' on s' en souvient, et le nom de Hobbes m' est également venu à la pensée ; mais il fallait tout dire, et De p169 Maistre ne l' a pas fait. J' ai cité, j' ai traduit de Jansénius telle admirable page sur l' Adam primitif, sur la volonté et la liberté dans éden avant le péché : j' ai pu la comparer sans trop de désavantage avec Milton. Est-ce là du Hobbes ? Tout ce qu' objecte De Maistre sur le fatalisme de Jansénius est affecté d' un singulier oubli : c' est que Jansénius, qui parle si magnifiquement de l' Adam primitif, ne se montre si triste et si rigoureux que pour l' homme déchu, -déchu en tout, et plus malade encore dans sa volonté que dans tout le reste. Or, l' homme est-il ou n' est-il pas déchu ? C' est ce qu' on peut demander de près à De Maistre. Et si cette chute est pour les croyants un article de foi, si De Maistre nous le crie tout le premier, d' où vient donc ce scandale que lui cause une doctrine au fond essentiellement chrétienne, augustinienne, et selon saint Paul, en la supposant même un peu outrée dans sa rédaction janséniste, et précisant trop ce qu' il eût été mieux de laisser à demi obscur ? Toute doctrine à fond chrétienne court risque de rencontrer, dans son appréciation de la nature humaine, des philosophies qui ont eu l' air de s' attacher à déshonorer purement et simplement cette nature, et qui l' ont proclamée mauvaise et misérable, sans en tirer d' autre conclusion. Est-ce une raison à un chrétien pour accuser le théologien profond d' être complice de ces philosophes, pour crier à la dégradation p170 et à l' infamie ? La doctrine de Jansénius ne peut être dite fataliste dans le sens de Hobbes, pas plus que celle de Pascal ne peut être dite égoïste dans le sens des maximes de La Rochefoucauld, parce que cette doctrine chrétienne, bien qu' elle reconnaisse en plein et que peut-être elle surfasse (je ne l' examine point ici) le mal et l' asservissement de la nature, ne l' accepte pas comme définitif, et n' a de hâte que pour restaurer la substance malade et l' affranchir. En admettant que Jansénius ait eu tort, théologiquement parlant, de placer l' essence de la liberté déchue dans la volonté, même dans la volonté nécessairement déterminée, il est à très-peu près dans le cas de saint Thomas, lequel ne réserve pas d' ailleurs, autant que le fait Jansénius, la liberté souveraine et pleine de l' Adam primitif. Eh bien ! De Maistre viendra-t-il instituer le parallèle de saint Thomas et de Hobbes ? J' irai plus avant, et m' expliquerai en toute franchise. Loin de moi de prétendre qu' il n' y ait qu' une manière d' être chrétien ! Mais une des manières les plus directes de le devenir, c' est à coup sûr d' envisager la nature humaine déchue exactement comme le feraient Hobbes, La Rochefoucauld, Machiavel, ces grands observateurs positifs. Plus ce coup d' oeil est triste à qui n' a pas l' âme très-ferme, ou même à qui, l' ayant ferme, l' a très-capable d' amour et très-avide de bonheur, plus il dispose et provoque au grand remède, au remède désespéré. On se demande si c' est là l' état vrai, définitif, si c' est tout, pendant, avant et par delà ; on cherche l' issue (comme Pascal) hors de cette foule misérable et de cette terre, jusque dans le désert du ciel, dans cette morne immensité d' espace et dans ce silence p171 infini qui effraye. Or, cette issue étroite, difficile, presque introuvable, cette échelle inespérée de salut, c' est le christianisme ; je parle du véritable. Autrement, si l' on accorde à l' homme actuel tant de beaux restes, on s' accoutume à ne pas le croire tant déchu ; on en revient petit à petit au vicaire savoyard, en d' autres termes à Pélage ; car ce n' est plus la peine qu' un dieu soit mort en personne pour racheter l' homme de si peu. L' homme, après tout, se suffit à lui-même, et, dès qu' il se croit en force, c' en est fait de la vraie croix : à quoi bon les sueurs de sang du calvaire ? Je persiste à penser que pendant longtemps (je n' ose dire : aujourd' hui encore) la meilleure et la plus pressante façon d' aborder un philosophe, un incrédule comme les siècles précédents en produisaient, pour peu que cet incrédule fût capable de malaise et d' ennui, c' eût été de lui dire : " l' homme n' est rien ; tout ce qu' il tente est faiblesse, tout ce qu' il veut est impuissance ; sa volonté va comme un jouet. Il n' est que misère et que mal, c' est-à-dire égoïsme, calcul médité ou convoitise instinctive ; démêlez-le dans chaque fibre, c' est là le résidu de tout sentiment. -oui, Vauvenargues vous-même, noble nature qui ne pensez qu' à la gloire, donnez-vous le temps de vivre, laissez s' abattre cette élévation première que donne la jeunesse, voyez l' estime du monde et ceux qui la donnent, tels qu' ils sont ; que dis-je ? Votre fière conscience à son tour, voyez-la comme la doit faire dans un temps prochain l' expérience acquise ; et cet amour de l' estime, même de la vôtre, ô Vauvenargues ! Vous fera rire d' une pitié amère ; vous verrez p172 que vous vous inspiriez à faux, et que le principe de votre morale était aussi vain que celui de La Rochefoucauld vous semblait gâté. -tous les malins en ce monde savent cette fin-là, Byron comme Retz, Goëthe comme Voltaire. Allez au fond sous ces tons divers. Les uns s' y cabrent et s' y révoltent, les autres s' y jouent ; quelques-uns plus rassis donnent à toute cette froide misère un faux air d' enchaînement et de majesté : la vraie consolation leur échappe. Non, l' homme, avec tous ses essors, n' est à soi seul et par son résultat propre qu' avortement et illusion ; et s' il veut le bien cependant, son vrai bien, son salut moral immortel (ce qu' il ne commence même à vouloir que par un mouvement immérité), il faut qu' il s' atterre d' abord, qu' il attende secours dans le mystère, la face contre le seuil, qu' il se reconnaisse avant tout incapable, s' il n' est aidé et soulevé, et racheté. " on a le canevas ; et ce n' est pas seulement le thème janséniste, prenez-y garde, c' est le thème chrétien. Je persiste à croire que ce genre de raisonnement, poussé comme l' auraient su faire, en l' appropriant, un Saint-Cyran ou un Pascal, et (pour sortir des noms jansénistes) comme l' aurait fait un Rancé lui-même, a été longtemps, sinon le seul, du moins un des plus puissants en face de l' incrédulité intelligente. Que si un tel raisonnement était devenu tout à fait inadmissible aujourd' hui ; si, grâce à un certain progrès social tant vanté, la nature humaine paraissait décidément trop saine pour pouvoir être ainsi taxée de radicale misère, et s' il fallait recourir à un ordre d' arguments plus honorables pour elle, j' ai regret de le dire à Joseph De p173 Maistre et aux siens, ce ne serait pas alors le seul jansénisme qui aurait tort, ce serait l' argumentation chrétienne elle-même qui aurait faibli. Esprit platonicien, d' un tour élevé et particulièrement altier, De Maistre aborde le christianisme par des côtés moins réels et moins humbles. Sa doctrine saisit plus l' intelligence qu' elle ne tend à régénérer les coeurs. J' ai eu l' occasion d' apprécier ailleurs cet homme personnellement très-respectable, très-réellement pieux, et d' une bonne foi attestée de tous ceux qui l' ont connu, bien que des violences excessives d' expression rendent cette qualité en lui quelquefois difficile à comprendre. L' humeur a une grande part jusque dans sa doctrine. Je reviendrai ici sur les traits que je crois essentiels, et que sa polémique contre le jansénisme remet à nu. Bien qu' étranger à la France, bien que toujours absent de la France, c' est pour elle, c' est pour la grande Lutèce que De Maistre écrit. Il ne le croit peut-être pas, il se piquera peut-être même du contraire. Illusion pure ! Il pense à Athènes du haut de ses monts de Thessalie, ou du fond de sa Scythie : il ne veut pas la flatter, dira-t-il ; il veut l' insulter, l' offenser, la scandaliser. C' est toujours s' occuper d' Athènes. Celle-ci, je crois l' avoir remarqué déjà, qui aime avant tout qu' on s' occupe d' elle, fût-ce pour l' insulter et pour la battre (pourvu qu' on l' amuse), celle-ci s' est montrée reconnaissante. Certes, M De Maistre a beaucoup choqué en France de prime abord : il a choqué d' autant plus que, n' étant pas français, et ayant à sa date les opinions les plus anti-françaises qui se puissent p174 imaginer, il y joint le style le plus à la française, et qu' il s' est trouvé tout d' abord un grand écrivain d' ici avec des idées de l' autre pôle. Il a introduit l' ennemi le plus déclaré dans le coeur de la place et sous les airs de la nation. C' est ainsi que, tout en choquant, il a été lu ; et bientôt, pour le châtier ou pour le récompenser, qu' a-t-on fait ? On s' est mis tout simplement à l' admirer comme écrivain, à se récrier devant lui, devant son imagination, devant sa hauteur de vues et son talent d' expression, en amateur qu' on est des belles choses. Piquante reconnaissance, et qui, appliquée à un prêcheur de doctrine, est bien aussi une vengeance ! Le dix-huitième siècle en masse avait gagné la victoire et était encore rangé sous les armes, Voltaire en tête au front de son état-major, quand un chevalier de la Rome papale s' est avancé. Il était seul, il est allé droit au chef, au généralissime, à Voltaire en personne, et l' a insulté de toutes les sortes, lui donnant p175 tous les noms, avec une verve, un mordant, une insolence égale à son objet, et tout à fait heureuse. On s' est fâché rouge, mais il était seul ; on a regardé, on l' a laissé faire et dire, et s' en retourner ; on a même discuté tout haut sa démarche et son audace de bel air. Les indifférents, comme il en est dans tous les camps, ont trouvé qu' il avait véritablement du Voltaire en lui, de ce rire âcre, bien qu' à lèvres plus froncées, de cette légèreté persiflante, bien que tant soit peu affectée et frappée de roideur dans son ensemble, -du Voltaire enfin porté tête haute par un gentilhomme-sénateur. Tel il fut avec Voltaire, tel nous le trouvons avec port-royal. De Maistre est volontiers en humeur de représailles ; il faut qu' il ait affaire à quelque vainqueur. Pascal en tête de ces messieurs va être traité, ou peu s' en faut, comme le généralissime des philosophes à la tête de son armée. L' humble élite, rangée derrière lui, sera surtout malmenée et pulvérisée. Rassurons-nous, personne n' y périra. Et à notre tour, au point où nous en sommes arrivés de l' histoire de port-royal, il nous sera difficile, en présence de tant d' invectives, de dire autre chose que : c' est incroyable ! C' est amusant ! " je doute, s' écrie De Maistre, que l' histoire présente dans ce genre (en fait d' énergie active et de force d' attraction occulte) rien d' aussi extraordinaire que l' établissement et l' influence de port-royal... etc. " p176 les réflexions se pressent sur ce passage. D' abord, De Maistre y confond les époques diverses ; il met, par exemple, la caisse publique invisible dite boîte à Perrette , célèbre au dix-huitième siècle, sur la même ligne que ce qui a pu se passer du temps de Saint-Cyran. Il prend pour guide unique l' abbé Grégoire, érudit, mais sans critique, sans goût, esprit aussi illogique et aussi peu p177 ordonné que messieurs de port-royal étaient au contraire lumineux ; il accorde à sa brochure des ruines de port-royal , intéressante en somme, mais pleine de faits entassés pêle-mêle comme des cailloux, une autorité qu' elle n' a pas pour quiconque a un peu étudié aux sources. C' est ce qui lui procure un triomphe facile lorsqu' il cite, d' après Grégoire, un catalogue burlesque, où des noms hétérogènes et quelquefois hétéroclites sont bizarrement entre-choqués. Plus loin il va citer le discours préliminaire de l' abbé Bossut comme une autorité irrécusable encore : Voltaire à sa manière n' est pas plus léger. Mais là où son faible secret se décèle, c' est quand il s' écrie : " je te vomirai, dit l' écriture, en parlant à la tiédeur ; j' en dirois autant en parlant à la médiocrité... etc. " voilà, selon moi, le point faible, le défaut de la cuirasse chez De Maistre, voilà le mot du coeur qui se trahit : il a la haine et la nausée du médiocre , du vulgaire . Son point de mire à lui, son étoile polaire, c' est une opinion qui ne soit surtout pas celle de la canaille des esprits ; le gentilhomme-sénateur se retrouve ici dans le penseur. Tout ce qui a triomphé et qui est devenu plus ou moins commun à quelques égards, De Maistre le méprise, le conspue et le voudrait anéantir. Le contre-pied du commun sur toutes choses, sur le pape, sur l' inquisition, sur Bacon, sur Pascal, c' est là sa grande route qui ne ressemble à nulle autre ; au p178 lieu du pont-aux-ânes, le pont-du-diable ; voilà ce qu' il aime et où il se joue. Il convient certes d' aimer le distingué et l' élevé dans l' ordre de l' esprit ; mais ici il y a fureur de vocation. Il s' ensuit une aveugle injustice. Ce qu' il y a de sain, de judicieux, d' honnête, ce qu' il y eut de tout à fait neuf à son moment dans les bons ouvrages de port-royal, est complétement méconnu. En parlant de ces mêmes livres de port-royal, De Maistre vient de dire que c' est le poli, la dureté et le froid de la glace . Mais n' est-ce pas bien plutôt de lui et de sa manière qu' on pourrait dire ainsi ? Ne peut-on pas la comparer souvent, cette manière, et l' effet qu' elle produit en maint endroit aux simples regards de l' esprit, à l' éclat du soleil sur des pics neigeux, glacés, inaccessibles ? La lumière qui s' en réfléchit, au lieu d' être la joie des yeux, comme dit Bossuet, n' en est bien souvent que l' offense. La recette plaisante que De Maistre indique pour fabriquer un livre de port-royal rappelle la méthode que donne Pascal (vie provinciale) pour confectionner une nouvelle opinion probable. Tout ce chapitre (vérité à part) est d' un montant des plus vifs ; si j' osais le louer dans les vrais termes, je dirais que c' est le sublime du taquin . Quand on n' examine pas, on dirait que c' est foudroyant. Arnauld et ses masses d' in-quarto y sont renversés d' un souffle ; la logique si accréditée ne tient pas un moment : " quel homme pouvant lire Gassendi, Wolff, ' Sgravesande, ira perdre son temps sur la logique de port-royal ? " il en parle à son p179 aise : toujours la hauteur. Sur ce qu' on a fort vanté le tour d' esprit solide et animé qui faisait le caractère des écrits et des entretiens de ces messieurs : " je déclare sur mon honneur , répond cavalièrement De Maistre, n' avoir jamais parlé à ces messieurs ; ainsi je ne puis juger de ce qu' ils étoient dans leurs entretiens : mais j' ai beaucoup feuilleté leurs livres, à commencer par le pauvre Royaumont qui fatigua si fort mon enfance, et dont l' épître dédicatoire est un des monuments de platitude les plus exquis qui existent dans aucune langue... " pauvre Fontaine, lui aussi qui ne s' y attendait guère, le voilà passé au fil de l' épée ! Excité par son propre entrain, le grand exterminateur ne s' arrête que quand il ne voit plus un seul ennemi debout : " non-seulement les talents furent médiocres à port-royal, mais le cercle de ces talents fut extrêmement restreint,... etc. " p180 avoir raison , c' est déjà quelque chose, et De Maistre en ce moment l' oublie trop. Reposons-nous un peu après tout ce carnage, et reprenons nos esprits. Dans une lettre familière écrite au sujet de cet ouvrage ou de celui du pape , qui y tenait dans l' origine, l' auteur en gaieté a dit : " je laisse subsister tout exprès quelques phrases impertinentes sur les myopes . Il en faut (j' entends de l' impertinence ) dans certains ouvrages, p181 comme du poivre dans les ragoûts. " ici il a certes abusé du procédé, et il a excédé la dose. On n' a qu' à se bien tenir, au sortir de ces passages, pour ne pas imiter le provoquant écrivain. On serait tenté, si l' on n' y prenait garde, de devenir injuste à son tour, de voir là dedans, raillerie à part, quelque chose d' essentiellement mauvais, d' aussi mauvais que ce rire de sarcasme tant reproché à Voltaire. On serait tenté d' y flétrir une sorte de mauvaise foi, non pas cette mauvaise foi méditée et du coeur, mais celle qui se glisse dans le torrent des paroles, et qui serpente dans les intervalles des lignes qu' on écrit. Si l' on concluait de ce seul exemple de partialité, de légèreté, (tranchons le mot) d' ignorance sur port-royal, aux autres thèses qu' a soutenues non moins intrépidement De Maistre sur le pape , sur Bacon , on ne serait que rigoureusement logique et dans les droits de l' analogie. " il n' existe pas de grand caractère qui ne tende à quelque exagération, " a dit De Maistre en ce même écrit. On voudrait pouvoir ainsi expliquer son exagération, à lui, et n' y voir que les pentes abruptes et précipitées d' un grand caractère. Certainement jamais homme n' eut moins que lui l' entre-deux dont a parlé Pascal. Il est toujours tout d' un côté de sa pensée, au bout le plus extrême. Hôte de Saint-Pétersbourg, il écrit n' étant qu' à un pôle. Le tranchant, l' arrogant, l' insultant, percent à chaque rencontre dans cette pensée éminente, et en compromettent les incontestables élévations, les vraies sublimités. Chrétien, il aurait bien fait de lire au livre de Jansénius ce qui y est dit de la concupiscence de l' esprit, p182 de celle qui est nommée par l' apôtre superbia vitae ; il ne lui eût pas été inutile d' entendre M De Saint-Cyran sur cela. Mais ne pressons pas trop un avantage que nous ne devons qu' à la seule témérité d' un grand esprit. L' explication de ces excès ne doit se chercher ni si haut peut-être, ni si avant ; je l' ai donnée ailleurs, je la redirai ici. L' humeur, le tempérament, le régime du talent, y sont pour beaucoup. Il y a des jours où l' esprit (je parle des esprits de feu) s' éveille au matin l' épée nue dans une sorte de fureur, comme Saül, et voudrait tout saccager. J' imagine que De Maistre à Pétersbourg s' éveillait presque chaque matin dans cet état-là. Son talent était à jeun, son glaive était altéré. Il fallait qu' il abordât sur l' heure, qu' il prît à partie et passât au fil de l' esprit un nom, une idée quelconque en crédit ; qu' il souffletât net quelque opinion, reine du monde. Il appelait cela tirer à brûle-pourpoint sur l' ennemi. Cet à brûle-pourpoint , qui était son mot favori, exprime bien le geste habituel et le tic de sa pensée. Il croyait en homme sincère n' avoir affaire p183 qu' au faux, et, cela posé, il se passait toutes ses licences. L' homme du monde, l' homme de cour et de qualité prenait le dessus ; la belle humeur s' en mêlait ; on peut s' étonner que jamais la réflexion chrétienne, jamais l' humilité, du plus loin rappelée, ne soit venue tempérer l' exécution. C' est ainsi que, sans une goutte de fiel dans le coeur, il semble avoir poussé à son comble la faculté du mépris, de l' outrage. Il est l' homme qui, à tout bout de champ, a dit le plus volontiers à son frère : raca ; c' est-à-dire, tu es un sot . C' est comme une sorte de gageure. Cet homme assurément veut faire enrager le monde. Nous avons déjà surpris chez Montaigne cette verve d' écrivain qui s' anime et se joue, et se lâche bride à tout propos. Mais de tels jeux tirent bien autrement à conséquence chez les dogmatiques que chez les sceptiques ; et l' on pourrait même soutenir que, chez les dogmatiques tels que De Maistre, ils sont plus directement ruineux à la foi même, en la p184 compromettant dans la personne de ses champions les plus avancés et au moment de sa prétention la plus hautaine. Malgré sa forte science, malgré sa doctrine puisée en général aux sources ; quoiqu' il pratique de première main Aristote en grec aussi bien que Pindare, et qu' en vrai gentilhomme de l' intelligence qu' il est, il aille droit sans marchander à ses pairs ; quoique par vocation, et en haine de ce qu' il appelle les potions françaises , il s' attaque au corps des choses, aux pièces de haut-bord ; malgré tout ce poids imposant, De Maistre est parfois léger. Plume en main, il pirouette, il a des talons rouges sur la cime de ses hautes idées, dans les intervalles de ses in-folio. Si sérieuse que soit la matière en jeu, un souffle plus politique que moral, un ton de monde, de société, de circonstance, traverse et se fait sentir ; ce sénateur de Chambéry a un bout de cocarde de Coblentz. Il y a du Rivarol chez De Maistre. Voltaire est bien léger ; De Maistre l' a convaincu en mainte occasion de ce péché-là : mais sur l' article qui nous occupe, quelle différence ! Qu' on relise le 37 e chapitre du siècle de Louis Xiv sur le jansénisme , chapitre charmant, moqueur, inexact (mais pas tant qu' on le croirait), enfin une de ces esquisses comme Voltaire les sait faire. De Maistre ne s' est emparé dans ce chapitre que des jugements qui pouvaient lui convenir ; il n' a pas dit le reste, par quoi Voltaire se montre vraiment impartial. Et même, après bien des badinages et des lazzis sur ces disputes, quand il en vient à parler de la fin d' Arnauld, l' historien s' élève, il est respectueux, éloquent. Voici le passage : p185 " enfin Arnauld, craignant des ennemis armés de l' autorité souveraine, privé de l' appui de Madame De Longueville que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la France et d' aller vivre dans les Pays-Bas,... etc. " or, sur cette même mort faite pour désarmer, que va dire De Maistre au contraire ? " l' inébranlable obstination dans l' erreur, l' invincible et systématique mépris de l' autorité, sont le caractère éternel de la secte... etc. " c' est en ces termes durs et secs que De Maistre conclut son chapitre ixe. Des deux écrivains, ici Voltaire est assurément le plus charitable, le plus humain, et partant le plus religieux. Je continue d' extraire quelques phrases et quelques passages en me hâtant ; au point où nous en sommes de la connaissance de notre sujet, c' est suffisamment réfuter de tels paradoxes que de les produire, et ce serait manquer à l' embellissement que de s' en priver : " l' enseignement de port-royal est la véritable époque de la décadence des bonnes lettres ... etc. " p186 la fonction littéraire de port-royal a été, en effet, de vulgariser certaines habitudes saines de raisonner et d' écrire, de les faire tomber peu à peu dans le domaine commun ; ces messieurs, par leurs méthodes , ont contribué à élever la moyenne du bon sens en France. Voilà ce que De Maistre a quelque peine à entendre et encore plus à pardonner. Le Pline du père Hardouin et les dogmes théologiques du père Petau, devant lesquels il se récrie d' admiration, sont assurément de belles choses et des monuments ; pourtant ils n' ont pas empêché ces deux savants auteurs d' être parfois bien étranges et peu s' en faut ridicules ; ce qui est toujours fâcheux, même pour des savants. Lorsqu' il en vient à Pascal, De Maistre l' excepte de l' anathème qu' il lance contre la médiocrité de ses amis ; mais il a soin d' ajouter que " jamais Pindare, donnant même la main à épaminondas, n' a pu effacer dans l' antiquité l' expression proverbiale : l' air épais de Béotie . " ce mot de Béotie , dans le cas présent, pourrait être mieux trouvé. M De Saci, entre autres, qui est l' esprit même de port-royal, et qui d' abord tint tête à Pascal dans cet entretien profond et fin auquel nous avons assisté, M De Saci un béotien ! Que vous en semble ? Il en serait de même de presque toutes les assertions du livre, plus gai que grave. Lorsqu' il arrive pourtant aux provinciales , De Maistre, eu égard à son ton habituel, n' est pas trop sévère ; il ne disconvient pas que ce soit un fort joli libelle . Le père Daniel avait dit déjà : " Pascal est un bel esprit, un bon écrivain, un habile p187 médisant ; un adroit, un agréable, un hardi et un heureux menteur. " Linguet avait parlé des presque défuntes lettres provinciales . C' est ainsi que toutes les opinions sont possibles, et sortent un jour ou l' autre, comme d' une loterie, dans cette grande contradiction humaine. Quand on épuise ainsi un sujet célèbre, on arrive à ce que j' ose appeler la nausée de la gloire. De Maistre prétend justifier en tout Louis Xiv de ses rigueurs contre le parti janséniste ; il rappelle à ce propos l' historiette tant redite et qu' il accommode à sa façon. Un seigneur de la cour demandait au roi une ambassade pour son frère : " mais votre frère est janséniste, " répondit le roi. -" quelle calomnie, sire ! Lui janséniste ! Il est plutôt athée. " -" ah ! C' est autre chose, " repartit Louis Xiv. -" on rit, ajoute De Maistre ; mais Louis Xiv avoit raison. C' étoit autre chose en effet. L' athée devoit être damné , et le janséniste disgracié . " j' arrête ici De Maistre tout court, et je prends acte de ses paroles. L' athée damné , et le janséniste disgracié ! Ce dernier ne devait donc pas être damné ; c' est bon à savoir. Profitons de la distraction, et espérons qu' elle nous livre ici la pensée du coeur. -De Maistre, tout à côté, continue de s' oublier, mais dans un sens moins clément, lorsque, pour atténuer l' atroce persécution exercée contre les jansénistes dans les dernières années de Louis Xiv, il ose avancer " qu' elle se réduisoit au fond à quelques emprisonnements passagers, à quelques lettres de cachet, très-probablement agréables à des p188 hommes qui, n' étant rien dans l' état et n' ayant rien à perdre, tiroient toute leur existence de l' attention que le gouvernement, etc., etc. " je me dispense d' achever la phrase odieuse. De Maistre en cet endroit serait véritablement trop cruel, s' il ne passait pour légèrement distrait : il n' avait certes pas lu ce qu' eurent à subir en ces années de dignes vieillards. On souffre à voir au sein d' un si haut talent le sophisme marcher ainsi dans toute sa splendeur, le sophisme vêtu de pourpre et précédé du glaive. Napoléon est invoqué par De Maistre, qui cherche partout des autorités pour foudroyer le jansénisme. On sait que, dans la bouche du grand empereur, cette bizarre accumulation de termes, " c' est un idéologue , un constituant , un janséniste , " signifiait la suprême injure. Et pourquoi donc s' en étonner ? Napoléon ne devait pas plus aimer les jansénistes (ou ceux qu' il se figurait tels), que Richelieu et Louis Xiv en leur temps ne les avaient aimés. Ce n' est pas là un si mauvais signe, à mon sens. Quoi de plus justement suspect aux maîtres de la terre que la pensée unie avec la foi, même p189 quand cette pensée et cette foi s' abstiennent de toute révolte dans l' ordre politique ? Mais elles existent, elles échappent ; le maître le sent, et c' est trop. Si d' ailleurs ces idées d' homme à théorie , d' idéologue et de janséniste , se tenaient dans la tête de Napoléon en vertu d' un instinct qui ne le trompait guère, ce n' était pas toutefois sans quelque confusion assez plaisante. Pour lui le père Quesnel et le docteur Quesnay ne firent jamais qu' un : " eh bien ! Vous êtes toujours pour le docteur Quesnel, " disait-il un jour à l' abbé Louis. Liberté de commerce, liberté de protester et d' écrire en matière de religion, il brouillait volontiers toutes ces choses qu' il n' aimait pas. Et puisque nous en sommes au facétieux, un dernier mot de De Maistre, et qui doit nous rendre bien humble, clora cette longue discussion : " tout français ami des jansénistes , il le déclare en finissant, est un sot ou un janséniste . " et comme janséniste dans sa bouche veut dire diabolique, il n' y aurait pas de milieu, on le voit, entre passer pour un méchant ou pour un sot ; c' est dur. Il y a bien des années déjà, un écrivain éloquent qui n' a pas moins combattu l' église gallicane que ne l' a fait De Maistre, et qui, dans une ou deux rencontres, n' a pas épargné non plus le jansénisme, mais dont le style s' est ressenti toujours de la saine nourriture première puisée aux lectures de port-royal, et dont le coeur aussi s' en est ressouvenu, M De La Mennais, dans p190 un temps où il me faisait l' honneur de m' aimer (et il m' a depuis rendu cette bienveillance), m' adressait ces encourageantes paroles : " vous vengerez des hommes de grande vertu et de grand talent des injustices de M De Maistre, qui les a sacrifiés aux jésuites, si au-dessous d' eux à tous égards... etc. " ce jugement, selon nous, reste le vrai, après De Maistre comme avant. De tout ceci la conclusion, c' est qu' il nous semble au moins douteux que Pascal soit mort ; en attendant qu' on nous le certifie, nous continuerons d' aller, et de relever les traces des provinciales . La suite des conséquences théologiques proprement dites étant terminée, c' est le moment d' en venir à ce que j' ai appelé les conséquences morales. p191 Xv. Il va sans dire que je ne prétends pas que les provinciales aient produit toutes ces conséquences dans lesquelles je vais entrer. Je fais remarquer seulement qu' elles y sont pour une grande part, pour une part certaine, bien qu' indéterminée. Les provinciales ont tué la scholastique en morale, comme Descartes en métaphysique ; elles ont beaucoup fait pour séculariser l' esprit et la notion de l' honnête, comme Descartes l' esprit philosophique. Le casuisme, à le bien prendre, n' était souvent qu' une forme de sophisme et de mauvais goût appliquée à la théologie morale, et propre surtout au génie espagnol de ce siècle ; on en avait infecté la France, et il l' en fallait purger. Pascal fit oeuvre de goût en matière de moeurs. Sans les provinciales , ce résultat, dû à tout un ensemble p192 de progrès, serait également sorti à coup sûr ; mais elles y ont de bonne heure et le plus directement aidé. Pascal, en les écrivant, pensait avant tout à la morale chrétienne outragée ; il la voulait venger et rétablir aux dépens et à la confusion des corrupteurs. Mais, en s' adressant au monde et sur le ton du monde, il a obtenu un résultat auquel il visait moins ; il a hâté l' établissement de ce que j' appelle la morale des honnêtes gens , qui n' est pas la stricte morale chrétienne, bien que celle-ci à l' origine y soit pour beaucoup. J' ai souvent pu paraître sévère en parlant de cette morale du monde, et en la jugeant soit du point de vue de l' austère christianisme où nos amis de port-royal me plaçaient naturellement, soit du point de vue presque aussi rigide des La Rochefoucauld et des La Bruyère ; pourtant il faut être juste, et c' est le moment de faire à l' ordre d' idées assez généralement régnant la part légitime qui lui est due. Aussi inférieure à la vraie morale chrétienne (si l' on peut établir de telles proportions) que supérieure à la fausse et odieuse méthode jésuitique, cette morale des honnêtes gens n' est pas la vertu, mais un composé de bonnes habitudes, de bonnes manières, d' honnêtes procédés reposant d' ordinaire sur un fonds plus ou moins généreux, sur une nature plus ou moins bien née . être bien né , comme on dit, avoir eu autour de soi d' honorables exemples, avoir reçu une éducation qui ait entretenu nos sentiments, ne pas manquer de conscience, se soucier surtout d' une juste considération, voilà, avec mille variantes qu' on suppose aisément, avec plus de feu et de générosité quand on est jeune, avec plus de prudence et de calcul bien entendu après p193 trente ans, voilà ce qui compose à peu près cette morale des relations ordinaires, telle que nous l' offre tout d' abord la surface de la société aujourd' hui, et qui même y pénètre assez avant. Depuis la chute de l' ancienne société et des anciennes classes, depuis l' avénement de la classe moyenne, cette morale est surtout celle qui apparaît aux premières couches dans notre société moderne (je parle de la France). Il y entre des résultats philosophiques, il y reste des habitudes et des maximes chrétiennes ; c' est un compromis, mais qui par là même suffit aux besoins du jour. Dans ce qu' elle a de mieux, je dirai que c' est du christianisme rationalisé ou plutôt utilisé , passé à l' état de pratique sociale utile. On a détruit en partie le temple, mais les morceaux en sont bons, et on les emploie, on les exploite sans trop s' en rendre compte. Cette forme nouvelle de l' esprit et des habitudes publiques doit-elle être considérée comme un progrès ? Socialement, à coup sûr ; -intérieurement et profondément parlant, c' est plus douteux. Pascal a dit : " les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle : la bonté et la malice du monde en général reste la même. " c' est là un correctif essentiel que je voudrais voir inscrit comme épigraphe en tête de toutes les p194 grandes théories du progrès. Or, cette morale des honnêtes gens rentre plutôt dans les inventions des hommes, et si elle est un progrès en ce sens, elle va peu au delà ; elle n' affecte guère le fonds général de bonté ou de malice humaine. Quand survient quelque grande crise, quand quelque grand fourbe, quelque grand criminel heureux s' empare de la société pour la pétrir à son gré, cette morale des honnêtes gens devient insuffisante ; elle se plie et s' accommode, en trouvant mille raisons de colorer ses cupidités et ses bassesses. On en a eu des exemples. Quand quelque violent orage soulève les profondeurs et les boues d' alentour, cette morale du rez-de-chaussée s' en trouve un peu éclaboussée, c' est le moins. Pourtant, laissée à elle-même, en temps ordinaire et moyen, elle juge assez sainement, et se tient volontiers, quand elle peut, dans les directions de la règle éternelle. Cette morale ainsi définie, qui est celle du juste milieu actuel de la société, se retrouverait assez vague et commençante à diverses époques de l' histoire. Elle se prononçait déjà sous forme bourgeoise pour Charles V, pour Louis Xii ; surtout elle prit consistance sous Henri Iv. En ces années du règne de Louis Xiv où notre sujet nous a portés, elle ne demandait pas mieux que de se reformer après les misérables désordres et les scandales de la fronde. p195 Son triomphe ne se marque jamais mieux que lorsqu' elle a affaire à de faux dévots, à une fausse morale qui, sous air d' austérité, est corrompue, calculée, cupide. Oh ! Alors elle se révolte, elle se sent meilleure, elle se proclame violée. Car, bien qu' elle soit assez pleine elle-même d' accommodements, et que Philinte ne dise guère jamais non tout court à ce qui est mal, Philinte reste honorable ; il ne prétend pas d' ailleurs à la haute vertu sainte ; mais ceux qui, en y prétendant, font le contraire, sont odieux. Toutes les fois donc qu' elle a été aux prises avec cette sorte d' ennemis, la morale dont je parle a été dans son beau. Telle nous l' avons vue à certains moments dans les luttes de la restauration. Vers la fin de Louis Xiv, la même opposition s' était produite déjà ; et pour être sans lutte apparente, pour être couverte et dominée de l' autorité absolue du monarque, elle ne s' annonçait pas moins profonde. Il y eut également, et sous d' autres formes, dégoût, répugnance, et finalement explosion. Deux hommes, deux écrivains, sous ce régime, eurent le courage et l' honneur de protester au nom de la morale des honnêtes gens contre celle des faux dévots jésuitiques : Molière et La Bruyère osèrent cela, et tous deux le firent en reprenant, en retrempant à leur usage, et avec leur génie propre, les armes que Pascal le premier avait inventées et illustrées. L' auteur du Tartufe , le peintre d' Onuphre , sont à cet égard des successeurs directs et des héritiers du Pascal des provinciales . Molière devina et dénonça le mal de plus longue main. Il semble, en vérité, qu' il ait vu venir à pas lents l' hypocrite, qui, à l' heure la plus florissante du règne, p196 et du plus loin avant la vieillesse du monarque, convoitait cet âge déjà comme sa proie, et se promettait mystérieusement la puissance. Dès 1664, sept ans après les provinciales , il avait essayé le Tartufe à Versailles ; il le risqua devant le public de Paris en 1667. La Bruyère, qui, à vingt longues années de là, peignait sur place Onuphre , et le courtisan en habit serré et en bas uni, dévot sous un roi dévot , et qui serait athée sous un roi athée ; La Bruyère, avec beaucoup moins de divination sans doute, eut peut-être besoin de plus de courage. Quinze ou vingt ans plus tard encore, et le jésuite Tellier régnant, ce que La Bruyère avait osé avec son courage adroit, il ne l' aurait certainement pas pu. Il aurait fallu attendre à la régence. Au dehors, et envisagée monarchiquement, la carrière de Louis Xiv a ses grandes divisions marquées par les traités de paix, Aix-La-Chapelle, Nimègue, etc. à l' intérieur, et du point de vue de la cour, on la diviserait très-bien d' après les maîtresses ; il y a une autre manière aussi de la distinguer, laquelle n' est pas très-différente : c' est de la partager suivant les confesseurs. Le bonhomme Annat ne compta jamais pour beaucoup ; il compta moins que jamais depuis son duel avec Pascal. Lorsque la reine Christine passa par Paris en 1656, on put s' apercevoir, à la manière dont elle le brusqua quand il vint la complimenter, qu' elle était en train de lire les petites lettres . Le jeune roi, à peine p197 émancipé, ne s' embarrassait guère, on le pense bien, d' un tel confesseur ; et ainsi qu' on lui fait dire dans les chansons manuscrites du temps : le père Annat est rude,... etc. Vers la fin, le père Annat avait fait venir de Toulouse, pour lui servir de second, un de ses confrères, le père Ferrier, qui s' était donné à connaître par son esprit d' habileté dans les négociations engagées avec l' évêque de Comminges sur les querelles de l' église. Ce coadjuteur du père Annat finit par le remplacer, à titre de confesseur du roi, en 1670 ; on dit que le bonhomme, après avoir abdiqué, en mourut de regret quatre mois après. Quoi qu' il en soit, ce père Ferrier nous représente très-bien le personnage délicat du confesseur, en ces bouillantes années où le monarque passait de La Vallière à Montespan, et où Molière menait les gaietés de la cour. " c' étoit, a dit Amelot De La Houssaye, un petit homme quant à la taille, mais un grand p198 homme quant à l' esprit. Il aimoit fort sa compagnie, mais sans en être esclave : il la soutenoit et la défendoit hautement quand elle avoit bon droit, mais il gardoit une parfaite neutralité lorsqu' elle avoit tort ; et, par cette prudente conduite, il se faisoit respecter également de leurs amis et de leurs ennemis. " et Amelot cite quelques anecdotes à l' appui. Arnauld en raconte une autre dans l' une de ses lettres ; et, en ne voulant que prouver la morale accommodante de ce père, il nous laisse voir combien c' était un homme d' esprit en effet. Le cardinal Le Camus, n' étant encore qu' abbé et point pénitent, visitait, avec le père Ferrier, Versailles qui était dans toute la fraîcheur de ses magnificences. Arrivés à un appartement fermé, ils eurent quelque peine à se le faire ouvrir ; mais l' abbé Le Camus, y pénétrant le premier, y vit un tableau représentant le roi à la tête de son armée, et qui se retournait vers un lointain où le rappelait une armide nue, couchée sur des fleurs : c' était quelqu' une de ses maîtresses qu' il avait fait peindre ainsi. " ah ! Cela vous regarde, mon révérend père, " dit en riant l' abbé Le Camus. -" chut ! Je n' ai rien vu, " répliqua le père Ferrier en sortant au plus vite. -le père Ferrier était aussi ami de Boileau, et les jésuites assurent même que le poëte avait eu l' intention de lui faire hommage de son épître iii (la mauvaise honte) , qui n' aurait été ensuite adressée et dédiée à Arnauld que parce que le premier destinataire était mort avant l' impression. Le père Ferrier mourut vers la fin de 1674. Homme du monde succédant à un homme de p199 collége, il fait une transition parfaite au père De La Chaise qui le remplaça, et qui eut l' oreille du roi durant trente-cinq ans ; le père Tellier, qui succéda en 1709, n' était qu' un homme de sacristie. Mais, on le conçoit, c' est bien en effet sous ce régime tout à fait spirituel du père Ferrier, ou aux abords de cette direction, et quand il était déjà le second du père Annat, que se place le plus commodément l' éclat du Tartufe et la suprême faveur de Molière. Pour y revenir donc, le Tartufe donne la main aux provinciales . Est-il besoin d' ajouter qu' à part ce lien si réel, il n' y eut pas de relation directe entre Molière et port-royal, entre le comédien excommunié et les rigoureux proscripteurs du théâtre ? Goujet, dans sa vie de Nicole , traite comme il doit un sot conte qui faisait de Nicole et de ces messieurs les correcteurs des comédies de Molière. Ce dernier eut des amis parmi les jésuites. Si le père Bourdaloue l' anathématisa, le père Bouhours fit son épitaphe ; mais je ne vois pas qu' il ait connu de près aucun ami de port-royal, -hors le prince De Conti qui ne fut janséniste que depuis, et Racine qui alors ne l' était guère. C' est notre droit pourtant de rattacher ici Molière par une de ses plus belles oeuvres, comme nous avons fait de Corneille par Polyeucte . Racine, dans la seconde lettre anti-janséniste qu' il fut tenté de donner en 1667, en réplique aux deux ripostes de M Du Bois et de Barbier D' Aucourt, mais que Boileau l' empêcha si honorablement de publier ; Racine, poussant ses anciens maîtres sur leurs attaques contre la comédie, raconte agréablement l' anecdote suivante : p200 " ... c' étoit chez une personne qui, en ce temps-là, étoit fort de vos amies ; elle avoit eu beaucoup d' envie d' entendre lire le Tartufe , et l' on ne s' opposa point à sa curiosité... etc. " Racine, continuant de plaisanter les rigides censeurs du théâtre, leur demande si, après tout, les provinciales sont elles-mêmes autre chose que des comédies : " dites-moi, messieurs, qu' est-ce qui se passe dans les comédies ? ... etc. " le temps était déjà venu ; en 1667, en 1669, Tartufe parut devant le public assemblé, et, dans la signification qu' il prit et qu' il a gardée, ce n' est pas autre chose que ce qu' on attendait là : Escobar traduit sur le théâtre. Aussi je conçois très-bien que, chez la duchesse p201 de Longueville, chez Madame De Guemené ou Madame De Sablé, la lecture du tartufe ait été un moment tolérée par nos jansénistes d' après les provinciales . Molière le lisait vers le même temps chez Ninon. Je me demande involontairement ce qu' aurait pensé Pascal (s' il n' était mort deux années auparavant) en lisant la pièce de Molière ; car il l' aurait lue infailliblement, lui aussi, tout solitaire qu' il était. Le manuscrit serait allé le chercher, j' imagine, plutôt que de se passer d' un tel juge, d' un témoin si proche. Je me demande quelle comparaison, quel retour il aurait fait de là à ses propres petites lettres . Aurait-il senti aussitôt combien la portée de ses traits dépassait le casuisme et atteignait par delà ? Se serait-il résigné à satisfaire si pleinement et à mettre en si beau train cette élite des libres esprits, ce monde de Ninon, de la reine Christine et de Molière ? Mais à coup sûr, si celui-ci avait quelque part rencontré Pascal, ç' aurait été avec le remercîment des provinciales à la bouche qu' il l' eût abordé. Molière était à très-peu près du même âge que Pascal, il avait dix-huit mois de plus ; il ne survécut à Pascal que d' une dizaine d' années : l' un est mort dans sa quarantième année ; l' autre, à cinquante et un ans. Molière courait déjà la province avec sa troupe de comédiens, quand Pascal faisait ses expériences sur le vide ; il la courait encore quand paraissaient les provinciales , et il avait déjà fait l' étourdi , un si gai et si franc imbroglio, et le dépit amoureux , une première comédie charmante, quand cette excellente semi-comédie des provinciales marqua dans sa lumineuse précision la voie des chefs-d' oeuvre. p202 Molière ne vint à Paris avec sa troupe qu' en 1658 ; et dès l' année suivante, par les précieuses ridicules , il ouvrit sa carrière de gloire. L' année même où les provinciales avaient paru, il s' était publié d' autres ouvrages, les plaidoyers de M Le Maître (nous l' avons vu) qui étaient tombés tout à plat, la pucelle, tant prônée, de Chapelain, qui avait fait bâiller en naissant, et aussi la clélie , dont les volumes se continuaient et qui ne cessait d' avoir un succès fou. Les provinciales et la clélie étaient les grands succès littéraires de ces années. Ainsi, en matière de goût comme en matière plus sérieuse, il y a deux humanités, deux mondes qui se côtoient, qui se traversent et se raillent éternellement ; il y a deux publics. C' est alors que, sans le prévoir, Molière vint droit en aide à Pascal, qui lui-même ne sut point sans doute en quel sens ni en quel lieu un auxiliaire lui arrivait. Par les précieuses ridicules , en 1659, il frappa à mort ce goût de clélie , en attendant qu' on le vît renaître plus tard sous quelque autre forme ; mais il n' en fut plus question sous celle-là. On peut dire qu' en ce sens il dégagea p203 la gloire et le goût des provinciales du faux d' alentour qui y était resté mêlé. Le tonnerre d' applaudissements qui saluait les précieuses chassait à l' instant tout brouillard ; l' horizon littéraire était éclairci, et les provinciales , si voisines, apparurent plus vives dans leur parfaite netteté. Boileau ne fit que poursuivre et assurer en détail, sur tous les points, ce qu' ainsi d' emblée avait emporté Molière. " courage, courage, Molière ! Voilà la bonne comédie ! " s' écriait un vieillard du parterre à une représentation des précieuses . C' est comme si, à l' une des premières provinciales , quelqu' un s' était écrié (et plus d' un, en effet, a dû le dire) : " courage, inconnu, courage ! Voilà le vrai goût trouvé, voilà la bonne prose ! " l' école des maris , en 1661, puis l' école des femmes (décembre 1662, quatre mois après la mort de Pascal), qui valait à Molière les avances de Boileau débutant et de quinze ans plus jeune, poussaient gaiement l' oeuvre. Je ne parle pas des Sganarelle ou des don Garcie . Dès 1664, le Tartufe , tel que nous l' avons, était à peu près terminé ; on en donnait trois actes devant le roi aux fêtes de Versailles, et à Villers-Cotterets chez monsieur ; le prince de Condé se faisait jouer au Raincy la pièce tout entière. Paris se dédommageait avec avidité par des lectures. C' est précisément de 1664 qu' est cette jolie ballade de La Fontaine sur Escobar. La graine des provinciales fructifie. Racine, âgé de vingt-cinq ans, en était, à cette date p204 de 1664, aux frères ennemis , déjà brouillé avec ses maîtres de port-royal, contre qui il devait écrire deux ans plus tard. Nous tenons le noeud des grands noms poétiques du siècle. Mais avant de saisir quelque chose du Tartufe à notre point de vue, il y a lieu de toucher l' homme et le génie dans Molière. J' ai dit, en parlant de Montaigne, que Montaigne, c' était la nature ; j' ai montré et j' ai suivi la nature en lui. Que n' ai-je pas maintenant à dire en ce même sens de Molière ! Combien n' est-il pas vrai de répéter de Molière comme de Montaigne : Molière, c' est la nature ! J' ajouterai aussi, au point de vue plus particulier où nous sommes : Molière, c' est la morale des honnêtes gens . Expliquons un peu l' un et l' autre. Molière, c' est la nature comme Montaigne, et sans le moindre mélange appréciable de ce qui appartient à l' ordre de grâce ; il n' a pas été entamé plus que Montaigne, à aucun âge, par le christianisme. Né à deux pas des halles, enfant de Paris, allant de bonne heure à la comédie de l' hôtel de Bourgogne plus souvent qu' aux sermons, il étudie, il est vrai, au collége de Clermont chez les jésuites ; mais il trouve, à côté de ses cours du collége, une éducation particulière plus libre près de Gassendi, le maître particulier de Chapelle. Chapelle, Bernier, Cirano De Bergerac, Hesnault, ce sont là les condisciples du jeune Poquelin, tous plus tard esprits forts ou libertins , comme on disait. Il s' exerce d' abord sur Lucrèce, comme Montaigne s' est joué aux métamorphoses d' Ovide. De Gassendi il prend surtout l' esprit, non le système, non les atomes ; et il croit, suivant son p205 propre aveu, et malgré Chapelle qui prend tout (en glouton indigeste qu' il est), que d' épicure et de Gassendi il n' y a guère de bon que la morale. Avec cela la domesticité du louvre, un voyage à la suite de la cour, en suppléance de son père comme valet-de-chambre du roi, le spectacle des désordres de la fronde, puis la vie de comédien de campagne et ses mille et une aventures, voilà ce qui achève l' éducation du jeune Molière. On ne découvre point jour par où le christianisme lui soit entré. Mais si Molière est tout nature comme Montaigne, j' oserai dire qu' il l' est encore plus richement, plus généreusement surtout. La nature chez lui n' est pas, comme chez Montaigne, à l' état fréquent de nonchaloir sceptique, de malice et de ruse un peu taquine ; de vigueur sans doute, mais d' une vigueur qui s' amuse à mainte bagatelle et s' éparpille ; de génie et d' invention, mais dans le détail seulement des pensées et de l' expression ; elle n' est pas à l' état de repliement presque maniaque sur elle-même, ou de curiosité sans fin, à la dérive, vers tout sujet : Montaigne donne à la fois dans ces deux extrêmes. Molière nous rend la nature, mais plus généreuse, plus large et plus franche, dans un train d' action, de pensée forte et non repliée, d' ardente contemplation sans jamais de curiosité menue et puérile ; s' il se prend à imiter autrui et les choses, c' est d' une imitation non point entraînée et singeresse comme dit Montaigne, mais reproductive et neuve, et qui fait dire, en allant du peintre au modèle : " lequel des deux a imité l' autre ? " on sent à chaque pas une force féconde et créatrice qui se sait elle-même et ses moindres ressorts, mais sans s' y p206 arrêter, sans tout régler par calcul ; qui sait les fautes, les contradictions et les faiblesses, et qui est capable malgré cela d' y tomber, ce qui me semble plus beau, plus riche du moins ( naturellement parlant) que le prenez-y-garde intéressé, qui réussit à ne jamais faire de faux pas. Il y a déjà du Fontenelle chez Montaigne. Molière me paraît donc représenter la nature dans une acception aussi entière et plus souveraine que je ne l' ai trouvée chez Montaigne, en qui elle est trop analysée. Il me paraît remplir cette idée presque autant que Shakspeare, le plus grand (dans l' ordre poétique) des hommes purement naturels. Shakspeare, comme génie dramatique, a plus que Molière les cordes tragiques et pathétiques, que celui-ci chercha toujours sans les pouvoir puissamment saisir ; mais si l' on complète le talent de Molière par son âme, on le trouve pourvu de ce pathétique intérieur, de ce sombre, de ce triste amer, presque autant que Shakspeare lui-même a pu l' être. Au fond, quoiqu' il n' ait fait que des comédies, Molière p207 est bien autrement sérieux, bien moins badin que Montaigne. Il a au coeur la tristesse ; il a aussi la chaleur. Raillant l' humanité comme il fait, il a l' amour de l' humanité, ce qui est peut-être une inconséquence, mais une inconséquence noblement naturelle. Il a des portions de prodigalité, de dévouement. C' est par tous ces traits qu' il me semble exprimer en lui au complet ce que j' ai appelé la morale des honnêtes gens , cette morale ici dans toute sa séve, qui lui fit faire le Tartufe d' indignation, et qui fait qu' à chaque reprise de l' hypocrisie Tartufe triomphera. Chez lui, à travers les irrégularités, elle s' appuyait à un fonds d' une admirable franchise. La même morale encore, on la retrouverait plus froide et plus ferme chez Montesquieu, toute calculée chez Fontenelle ; chez La Bruyère elle est si avant mêlée à un christianisme incontestable, qu' on ne sait où elle finit et où le vrai christianisme commence. Voltaire ne l' a pas toujours eue, cette morale des honnêtes gens ; Retz ne l' avait pas autant que Madame De Sévigné le veut bien croire ; La Rochefoucauld l' a, mais dans la seconde moitié de sa vie seulement. Je tâche de la bien définir une fois de plus par des noms. Bourdaloue la nie dans son sermon sur la religion et la probité . Sans oser prétendre qu' elle subsiste devant le dieu de Nicole, de Bourdaloue et des vrais chrétiens, il est incontestable de dire qu' elle existe pour les hommes, et qu' elle suffit en général aux usages de la société. Suffisait-elle à Molière dans la pratique de la vie ? Sans doute, à l' égard des autres ; mais, à coup sûr, en face de lui-même et de sa pensée, elle ne l' apaisait pas, p208 elle ne le consolait pas. Il était triste ; il l' était plus que Pascal, qu' on se figure si mélancolique. Oui, Molière l' était plus réellement au fond et sans compensation suprême ; il n' avait pas, dans sa mélancolie, ces joies de la pénitence qui saisissaient, nous l' avons vu, Pascal au seuil de port-royal et déjà sous le cilice, qui lui inspiraient en certaines pages de commenter le soyez joyeux de l' apôtre, de manière à faire pâlir elle-même cette délicieuse sagesse de Montaigne. Molière, autant que Montaigne et que Pascal, avait toisé et jugé en tous sens cette scène de la vie, les honneurs, la naissance, la qualité, la propriété, le mariage, toutes les coutumes ; il savait autant qu' eux, à point nommé, le revers de cette tapisserie, le dessous et le creux de ces planches sur lesquelles il marchait ; mais il ne prenait pas la chose si en glissant que Montaigne, et, comme lui, il ne la coulait pas ; -et il ne la serrait pas non plus comme Pascal, jusqu' à lui faire rendre gorge, jusqu' à la forcer d' exprimer l' énigme. Jeune, il avait irrésistiblement cédé à un double penchant qu' il unissait dans un même transport, l' amour du théâtre et l' amour, -cette même alliance que Pascal a si tendrement exprimée dans une pensée qui veut être sévère. Molière, p209 loin de le craindre, espéra et poursuivit longtemps cet accord des deux penchants ; il ne désirait rien tant que de s' enchaîner par le coeur à quelque objet aimé, sur ce même théâtre où il régnait par le génie. Mais l' amour le leurra, l' insulta, le fit souffrir ; son talent seul lui restait fidèle, avec la gloire : qu' importe ? Ce qu' il avait cru le bonheur s' en était allé. Il se livra de plus en plus par goût, par nécessité, par manière de consolation, à ce talent, à ce génie qui, à chaque élan, redoublait de ressources et de verve. Mais quand tout, cour, peuple et ville, à l' entour, bruissait des applaudissements et des rires qu' il provoquait, -lui, contemplatif, à travers ce mal égayé d' où il tirait pour eux le ridicule et le plaisir, -lui, comme solitaire et morose, voyait le mal profond dans son entière étendue. C' était là derrière, et dans ces tristes ombres de lui-même, que d' ordinaire il habitait. Aussi quelquefois (écoutez ! ), au milieu de cette gaieté franche et ronde, et à gorge déployée, de tout un parterre, un rire perçant s' élevait, une note plus haute que le ton, âcre, criante, convulsive : c' était le rire de l' acteur, de Molière lui-même, qui s' était trahi. Oh ! Qui sut mieux que lui, Molière, la grandeur et le néant de l' homme, la faiblesse et les récidives risibles où nous mettent les passions les mieux connues de nous, et toujours triomphantes ? Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, je confesse mon foible, elle a l' art de me plaire : j' ai beau voir ses défauts, et j' ai beau l' en blâmer, en dépit qu' on en ait, elle se fait aimer. Qui sut mieux que lui ce que c' est que le genre humain, p210 l' humanité réduite à elle seule ? Dans le moment même où il la secourait pour l' amour de l' humanité , ne la voyait-il pas la même que celle qu' il fustige d' habitude et qu' il raille ? Quand il y découvrait à l' improviste quelque vertu, pouvait-il se retenir de dire : où la vertu va-t-elle se nicher ? s' étonnant bien moins au fond de ce que cette vertu se nichait sous les haillons du pauvre, que de ce qu' elle n' avait point délogé de dessous la guenille humaine. L' homme est, je vous l' avoue, un méchant animal ; quoiqu' il fasse dire cela à Orgon, il dut bien souvent l' avoir grommelé tout bas lui-même. Tel je vois Molière, tel je le conclus de l' examen même de ses oeuvres et de certaines conversations mélancoliques qu' on nous rapporte, et dans lesquelles, causant à Auteuil avec Chapelle, son secret lui est échappé. Près de lui, en l' un de ces jours de plénitude où le coeur cherche à qui parler, au lieu de l' épicurien Chapelle, espèce de Désaugiers du temps, et qui ne se prête à l' entretien qu' à demi, j' ai peine à ne pas me figurer Pascal. Et pourquoi non ? Dans le jardin de l' hôtel Longueville ou ailleurs, par un de ces hasards singuliers comme il en est dans la vie, Molière et Pascal se rencontrent : Molière est plein de son amour trompé, mais il n' en dit mot par respect pour celui avec qui il parle. Sous cette impression profonde pourtant, et comme excité par sa peine personnelle, il se met à entamer en général le monde, la vie, la destinée, et ce grand doute, et ce malheur immense au sein duquel l' homme est englouti, -malheur d' autant plus grand que la pensée plus grande dans l' homme se fait plus égale à le comprendre. p211 Celui qui traduisit Lucrèce semble tout d' un coup devenu pareil à lui de plainte et d' accent, en présence du grave solitaire. Chose remarquable ! à chaque pas d' abord que fait l' entretien, ces deux hommes sont d' accord : Molière parle et s' ouvre amèrement ; Pascal écoute et approuve ; et toute la misère et la contradiction de la nature, avec ses générosités manquées et ses sottes rechutes, ce faux sens commun qui n' en est pas un, et qui n' est que le trompe-l' oeil du grand nombre ; cette soi-disant liberté et volonté souveraine qui, chez les Alexandre comme chez les Sganarelle, s' en va trébucher à son plus beau moment, et se casse le nez dans sa victoire ; toute cette déception infinie se déroule et défile en mille saillies grimaçantes ; toujours ils semblent d' accord, jusqu' à ce point où Molière ayant tout dit et terminant dans le silence ou par quelque éclat de dérision, Pascal à son tour reprend et continue. Il reprend et repasse chaque misère, mais dans un certain sens suivi ; et de tout ce marais immense, de cette immersion universelle où nage, comme elle peut, la pauvre nature humaine naufragée, il arrive au bas de l' unique colline ; il y prend pied, et la gravit en insistant ; il monte dans son discours, il monte avec une sorte d' effroi qui perce dans ses paroles, il monte sous le poids de toutes ces misères cette rude pente du Golgotha ; et, à mesure qu' il s' y élève, il fait voir de là comment tout s' y range, p212 et l' ordonnance que cela prend ; tant qu' enfin, saisissant et serrant d' un violent amour le pied de la croix qui règne au sommet, il crie le mot de salut , et force son interlocuteur étonné à reconnaître du moins de là, aux choses de notre univers, le seul aspect qui ne soit pas risible ou désolé. " cet homme est étrange pour un si grand esprit, " se dit Molière rêveur, en s' en retournant. J' ai presque à demander pardon de cette si grave préface que je donne pour le Tartufe , mais qui ne me paraît pas moins convenir en vérité au Tartufe qu' au misanthrope . p213 Xvi. Dès 1664, disions-nous, Molière avait achevé sa comédie du Tartufe à peu près telle que nous l' avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d' esprit, s' était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu' on brûlât les provinciales quatre ans auparavant empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis Xiv, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d' être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu' on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger p214 sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d' autres oeuvres, et, dans le festin de Pierre , qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartufe , par la tirade de Don Juan au cinquième acte ; l' athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : " il n' y a plus de honte " maintenant à cela : l' hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d' homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu' on puisse jouer. Aujourd' hui la profession d' hypocrite a de merveilleux avantages... " mais d' autres traits audacieux du festin , joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses pères meyniers et brisaciers, qui ne manquent jamais. Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s' étendait : il avait fait le misanthrope . La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d' appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis Xiv, se faisant fort d' une espèce d' autorisation verbale qu' il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s' appelait l' imposteur , et M Tartufe était devenu M Panulphe ; il y avait des passages supprimés. l' imposteur , sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu' une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu' à p215 nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille, avec un placet qu' on a ; mais le roi maintint la suspension. Ces divers placets de Molière au roi, à propos du Tartufe , sont fort gais, en excellente prose, et qui ne rappelle pas mal, pour nous à qui elles sont toutes fraîches, le ton des premières provinciales : " votre majesté a beau dire, et m le légat et messieurs les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l' avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair, et habillé en homme... " Pascal était bien embarrassé aussi de prouver qu' il n' était pas une porte d' enfer . Je relèverai pourtant, à la fin du premier placet, un trait qui aurait dû, ce semble, choquer les scrupuleux plus qu' aucun dans le Tartufe : " les rois éclairés comme vous n' ont pas besoin qu' on leur marque ce qu' on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu' il nous faut, et savent mieux que nous ce qu' ils nous doivent accorder. " voilà ce qu' un Pascal, même pour faire passer les provinciales , n' aurait jamais dit. Jouant tout son jeu, Molière gagnait chaque jour dans l' esprit du monarque, qui semblait se diviniser en effet au coeur de l' ambition et des plaisirs. Après Amphitryon , après l' avare , après Georges Dandin , après de tels rires, il n' y avait plus rien à refuser à l' ouvrier des fêtes royales : Tartufe, ressuscité, fut donné à Paris le 5 février 1669, et quarante-quatre représentations consécutives manifestèrent le triomphe. p216 Grand moment dans le règne de Louis Xiv ! La paix d' Aix-La-Chapelle était signée depuis mai 1668 ; la paix de l' église (nous le verrons) était accordée depuis octobre. Louis, déjà glorieux et encore prudent, avait ses trente ans accomplis ; son orgueil démesuré s' était gardé jusque-là de toute faute en politique. Il y a eu des jours d' une splendeur sans doute plus épanouie et plus étalée dans ce long règne, mais aucun d' une gloire mieux assise et plus affermie. C' est le moment le plus juste et le plus brillant à la fois, le seul impartial. Arnauld, en même temps que Molière, y redevenait libre. Le régime du père Ferrier approchait et n' y nuisait pas. Toutes les précautions, au reste, étaient prises, sinon pour ne plus choquer la cabale, du moins pour intéresser le roi dans la pièce, pour le mettre de son côté et le tenir. Dès la seconde scène du premier acte, Orgon est loué de n' avoir pas été frondeur : nos troubles l' avoient mis sur le pied d' homme sage, et, pour servir son prince, il montra du courage. Cela, dit en passant, allait au coeur de Louis Xiv. Le soupçon d' avoir épousé les intérêts du coadjuteur fut toujours le grand crime, le péché originel de nos jansénistes dans son esprit. -l' acte cinquième tout entier roule sur la justice du roi ; c' est le roi qui, aux dernières scènes, devient le personnage dominant, quoique absent, le véritable deus ex machina . Le Jupiter éclate p217 ici comme dans l' Amphitryon , mais avec sérieux. Ce cinquième acte est toute une célébration de Louis Xiv : d' un fin discernement sa grande âme pourvue sur les choses toujours jette une droite vue ; chez elle jamais rien ne surprend trop d' accès, et sa ferme raison ne tombe en nul excès. Cette louange sur le droit sens naturel et la modération de jugement du maître était méritée encore à cette date de 1669 ; l' apparition du Tartufe venait elle-même comme pièce à l' appui. Mais la balance, qui se maintint assez bien entre tout excès jusque durant les dix années suivantes, se rompit après. La préface de Molière, imprimée en tête du Tartufe , rappelle tout à fait l' ordre d' arguments de la onzième provinciale, transporté seulement et étendu de la satire à la comédie. Molière s' appuie des pièces saintes de M Corneille, pour faire valoir le droit d' intervention du théâtre en matière sérieuse ; Polyeucte, avec raison, lui paraît un précédent pour Tartufe . Ce n' est pas un feuilleton que je viens faire sur le Tartufe ; je ne le parcourrai que rapidement, et moyennant certaines réflexions qui nous touchent. Tartufe, tout d' abord, tel que Madame Pernelle en parle à toute la maison, et tel que toute la maison en parle à Madame Pernelle, nous apparaît assez peu accommodant. Ce n' est plus là, ce semble, le disciple du casuisme coulant, de la dévotion aisée, cet enfant d' Escobar. Dorine nous dit : s' il le faut écouter et croire à ses maximes, on ne peut faire rien qu' on ne fasse des crimes : car il contrôle tout, ce critique zélé. p218 Il a fait retrancher de la maison les bals, même les visites. Enfin, ce M Tartufe, au premier aspect, a plutôt l' air d' un rigoriste. Pure affaire de costume ; allons au delà. D' abord Molière a voulu dépayser ; il n' a pas fait de portrait trop ressemblant trait par trait , mais plus en gros et plus en plein, selon sa coutume. Les nuances doucereuses trop étendues et observées de tout point allaient mieux à la satire et au pamphlet qu' au théâtre. Et puis l' art du casuisme, de la morale hypocrite, ne visait qu' à dominer en définitive, et à vous mettre à la porte de chez vous : le violent après les doucereux, le père Tellier après le père La Chaise. L' un prépare la voie à l' autre. Pascal ne flétrit si à plaisir les casuistes accommodants, que parce que port-royal avait affaire à des ennemis fort peu commodes et fort persécuteurs. Tartufe, d' ailleurs, sait être accommodant là où il faut ; il l' est pour Orgon, qu' il a tellement ensorcelé : chaque jour à l' église il venoit, d' un air doux, tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Dans la scène délicate du troisième acte avec Elmire, la déclaration amoureuse qu' il lui fait en langage dévot : l' amour qui nous attache aux beautés éternelles n' étouffe pas en nous l' amour des temporelles, etc. ; cette déclaration confite, toute pétrie de benin et de suave , est assez du même ton au début que celle du père Le Moine à Delphine ; rappelons-nous l' auteur de la dévotion aisée et des peintures morales , de qui Pascal se moque tant. p219 Tartufe, chez Molière, est un peu pressé ; il va un peu vite auprès d' Elmire, ainsi qu' il est nécessaire au théâtre, où les heures et les instants sont comptés. S' il avait un peu plus le temps de s' étendre, de filer sa passion, comme cela se ferait dans un livre et comme La Bruyère certainement l' aurait su ménager, on le verrait pratiquer plus à la lettre les principes de la dévotion aisée . Avant d' en venir à manier le fichu, il aurait commencé de longue main par excuser la parure chez les femmes encore jeunes ; il aurait dit, par exemple : " de tout temps la jeunesse a cru avoir droit de se parer, et ce droit semble lui avoir été conféré par la nature, qui a paré la jeunesse de toute chose. Elle a paré la matinée, qui est la jeunesse du jour ; elle a paré le printemps, qui est la jeunesse de l' année ; elle a paré les ruisseaux, qui sont la jeunesse des rivières... il peut donc être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans, qui est la matinée et le printemps de la vie. " il aurait dit cela pour la fille, il l' aurait redit avec bien plus de flatterie à la jeune belle-mère. Il n' aurait pas manqué, avant de se risquer aux actes, de discourir à bien des reprises sur le bon et le mauvais amour ; avec les auteurs raillés par Pascal, il aurait dit : " le bon amour fait les bonnes amitiés, le mauvais fait les mauvaises. Le bon amour néanmoins n' est pas immobile et gelé, comme quelques-uns le croient ; il est plus actif et a plus de feu que l' autre. Mais il agit de concert et de mesure... son feu, qui est toujours élevé et toujours pur, ne tombe jamais et jamais p220 ne fait de fumée... je pense, aurait-il pu ajouter (ou en termes approchants), qu' après une longue épreuve on se peut engager sur cette marque, et qu' il ne peut y avoir de péril dans les amitiés où il n' entre rien de pesant ni d' obscur,... dans les amitiés qui sont aussi pures et aussi spirituelles que celle des palmes, qui s' aiment sans se toucher ; que celle des astres, qui n' ont communication que de l' aspect et de la lumière ; que celle des chérubins de l' arche, qui étoient conjoints par le propitiatoire, et ne s' approchoient que du bout des ailes. " c' est par ce bout des ailes , par un pied légèrement heurté à la dérobée, par une main touchée, puis retenue comme par oubli, que l' hypocrite aurait cherché petit à petit à insinuer son feu. Mais ici, encore un coup, le temps presse ; il a fallu aller au fait, et tout ramasser dès la première scène. Il est facile pourtant d' y suivre la trace du procédé. Tartufe, au fort de sa tendre tirade, s' écrie : mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, que cette passion peut n' être point coupable, que je puis l' ajuster avecque la pudeur... d' où a-t-il connu cela, je vous prie, sinon par le casuiste de Pascal ? Dans la fameuse scène du quatrième acte, Tartufe, p221 pour lever les derniers scrupules d' Elmire, résume, en ces mots que chacun sait, toute la moelle et tout l' élixir du casuisme accommodant : je puis vous dissiper ces craintes ridicules, madame, et je sais l' art de lever les scrupules... etc. On sent à chaque vers combien Pascal a passé par là. L' instant d' auparavant, lorsqu' il recevait du père les biens dont le fils se voit déshérité, Tartufe avait pratiqué cette grande méthode de direction d' intention , qui consiste à se proposer pour fin de ses actions équivoques un objet permis : et si je me résous à recevoir du père cette donation qu' il a voulu me faire, ce n' est, à dire vrai, que parce que je crains que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, etc. Tartufe évidemment a lu et digéré la septième provinciale ; il sait sa théorie. Certes, avant Pascal, Regnier dans Macette, Rabelais, Henri Estienne et tout le seizième siècle, le moyen-âge et les auteurs de fabliaux, les trouvères du roman de Renart , avaient peint et bafoué l' hypocrite ; mais la forme particulière de l' hypocrisie au dix-septième siècle, le casuisme accommodant, le jésuitisme proprement dit, découvert et dénoncé par Pascal, a été, sur le même signalement, ressaisi et poussé à bout par Molière. Qu' il soit en habit ecclésiastique ou sous le costume d' homme du monde, avec un petit chapeau, de grands p222 cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l' habit (second placet de Molière) ; ou bien qu' il ait laissé ses cheveux pour la perruque , qu' il ait l' habit serré et le bas uni , comme chez La Bruyère ; qu' il ait le teint blême ou l' oreille rouge, c' est le même, nous le reconnaissons ; les différences d' entrée et de mise en scène n' y font rien. Le rôle de Cléante était une indispensable contrepartie de celui de Tartufe, un contre-poids. Cléante nous figure l' honnête homme de la pièce, le représentant de la morale des honnêtes gens dans la perfection, de la morale du juste milieu. Pascal, dans ses premières lettres, s' était mis, par supposition, en dehors des molinistes et des jansénistes, simple homme du monde et curieux, qui se veut instruire. Cléante de même, mais plus à distance, se tient en dehors des dévots ; il se contente d' approuver les vrais, il les honore ; il flétrit les faux. La supposition de l' honnête indifférent d' après Pascal s' est élargie et a marché. Cléante nous rend l' homme du monde comme Louis Xiv le voulait dès ce temps-là. Il a un fonds de religion, ce qu' il en faut. pas trop n' en faut, comme dit la chanson. Dès le commencement, dans une tirade célèbre, il définit la vraie et la fausse dévotion ; il sépare l' une de l' autre : je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, etc. (acte i, scène vi.) p223 on peut trouver pourtant que le vrai dévot, si bien tenu à part et en réserve, n' est plus guère là que pour la forme, pour l' honneur. Le faux dévot, au contraire, est tout à fait dégagé, mis en saillie et accusé en des traits à la fois généraux et précis, désormais ineffaçables : voilà son type populaire à jamais frappé. Chez Pascal, le faux dévot, le moraliste chrétien corrompu, qui supprime l' amour de Dieu dans la pénitence, qui n' admet pas la gravité du péché devant Dieu quand le péché offre certaines circonstances d' ignorance et d' oubli, ce casuiste à moitié dupe est quelque chose de trop particulier pour devenir, dans ces termes-là, un type populaire et universel. Toutes ces distinctions si clairement déduites, et qui mènent Pascal à tant d' éloquents mouvements, sont trop fines pour qui n' est pas un peu janséniste, ou du moins assez sérieusement chrétien. Elles supposent presque toujours un avis de doctrine, une foi singulière et formée sur ces questions. Cléante y va plus en gros, et dessine le faux dévot pour tout le monde. Quand au vrai dévot, tel que l' honnête mondain l' admettra dorénavant volontiers, ce n' est plus, toute opinion théologique à part, que le croyant sincère, désintéressé, mais tolérant : et leur dévotion est humaine, est traitable. Depuis le dix-huiième siècle, on est convenu d' appeler cela la religion de Fénelon , au moins selon l' idée coulante qu' on s' en fait. Rien d' ailleurs ne saurait être moins gênant ; on l' honore, on la salue, et l' on s' en passe. Les progrès de l' idée paraissent dans le cas présent p224 bien sensibles, et je les marque sans réticence. Pascal (il n' y a pas à se le dissimuler) fit plus qu' il n' avait voulu ; en démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c' est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu' à un certain point, cet art de chicane. -on débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l' idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. -ce qu' un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l' auteur des provinciales l' a préparé. L' esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu' au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d' Homère : en trois pas au bout du monde. Les provinciales , le Tartufe et le mariage de Figaro ! Sans aller si avant, et en ne s' attachant qu' à la forme de l' hypocrisie à son heure, La Bruyère a repris sous main ce portrait du faux dévot ; mais je dirai de son Onuphre comme du casuiste sans nom des provinciales : il est trop particulier pour avoir pu devenir populaire. Ce sont des portraits frappants à être vus de près, et éternellement chers aux connaisseurs ; ce ne sont pas des êtres une fois créés pour tous, et destinés à courir le monde à front découvert. p225 Dans ce brillant et courageux chapitre de la mode , qui rassemblait tant de traits piquants et directs, à une époque où Louis Xiv réformé passait des maîtresses aux confesseurs, se rangeait près de Madame De Maintenon, et où il ne s' agissait plus de badinage ; dans cette ferme et fine mosaïque où, entre tant de belles paroles enchâssées, il est dit : " c' est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse..., " tout à côté on trouve ce portrait d' Onuphre, qu' on a pu prendre, au premier abord, pour une critique du Tartufe : " Onuphre n' a pour tout lit qu' une housse de serge grise,... etc. " p226 je renvoie à La Bruyère ; il faut revoir cet Onuphre tout entier. Chaque trait de Molière est de la sorte effacé et remplacé par un autre contraire, ou, du moins, il se trouve redressé et comme remis dans la ligne exacte du réel. Mais c' est bien moins là une critique, à mon sens, qu' une ingénieuse reprise et une réduction du même personnage à un autre point de vue, au point de vue du portrait et non plus à celui de la scène . Ainsi, pour être plus vrai, plus réel, l' hypocrite de La Bruyère, par moments, sourit ou soupire , et ne répond rien ; c' est parfait, c' est fin ; mais cela n' irait pas longtemps avec un tel jeu au théâtre. Chez Molière, plus que chez aucun auteur dramatique en France, le théâtre, si profondément vrai, n' est pas du tout, quant aux détails, une copie analysée, ni une imitation littéralement vraisemblable d' alentour ; c' est une reproduction originale, une création, un monde. Molière n' est rien moins qu' un peintre de portraits, c' est un peintre de tableaux ; ou mieux c' est un producteur d' êtres vivants, qui sont assez eux-mêmes et assez sûrs de leur propre vie pour ne pas aller calquer leurs démarches sur la stricte réalité. Essentiellement humains dans le fond, ils n' ont d' autre loi pour le détail et pour l' agencement que le comique dans toute sa verve ; ils ne sont pas façonniers ; pourvu qu' ils aillent leur train, on ne les voit nullement p227 esclaves d' un menu savoir-vivre . Ce qu' ils empruntent même au réel de plus précis, et de mieux pris sur le fait, ne vient pas s' enchâsser en eux, mais s' accommode encore librement à leur gré et se transforme. Dans son poëme du val-de-grâce , où il y a des touches pareilles (si l' on s' en souvient) à celles de Rotrou parlant peinture de décoration dans Saint-Genest , Molière établit, en termes magnifiques, la distinction de la peinture à l' huile et de la fresque : cette différence n' est autre que celle qui sépare La Bruyère, peintre de chevalet et à l' huile, de lui Molière, peintre à fresque, si hardi, si ardent. Le passage éclaire trop bien notre pensée et le point délicat qui nous occupe, pour ne pas être offert en entier. Molière, s' adressant à Rome, à cette maîtresse des chefs-d' oeuvre, la remercie d' avoir rendu à la France le grand Mignard devenu tout romain, et qui va, dit-il, produire dans tout son lustre cette belle peinture inconnue en ces lieux, la fresque, dont la grâce, à l' autre préférée,... etc. p228 Quelle opulence ! Quelle ampleur ! Comme on sent, à travers cette définition grandiose, la réminiscence secrète et la propre conscience de l' artiste, qui lui-même bien des fois, pour répondre au caprice du maître ou au cri du public, a dû pousser son oeuvre en quelques nuits, l' enlever haut la main du premier jet, et l' exposer toute vive, sans retour, à la sévère rigueur de cet instant unique qui décide du sort d' une comédie ! Voilà Molière et sa théorie, déclarée par lui comme à son insu ; il nous a livré là sa poétique, comme l' a remarqué excellemment Boileau. Que si, à la lumière de cet aveu, nous revenons vers la lutte ingénieuse de La Bruyère et au procédé d' Onuphre raffinant sur Tartufe, il n' y a plus rien, ce me semble, qui nous embarrasse ; et chacun des deux peintres est dans son rôle. -on attend Tartufe, il n' a pas encore paru ; les deux premiers actes sont achevés : il a tout rempli jusque-là, il n' a été question que de lui ; p229 mais on ne l' a pas encore vu en personne. Le troisième acte commence ; on l' annonce, il vient, on l' entend : Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, et priez que toujours le ciel vous illumine. Si l' on vient pour me voir, je vais aux prisonniers des aumônes que j' ai partager les deniers. Que La Bruyère dise tout ce qu' il voudra, ce Laurent, serrez ma haire ..., est le plus admirable début dramatique et comique qui se puisse inventer. De tels traits emportent le reste et déterminent un caractère. Il y a là toute une vocation : celui qui trouve une telle entrée est d' emblée un génie dramatique ; celui qui peut y chercher quelque chose, non pas à critiquer, mais à réétudier à froid, à perfectionner hors de là pour son plaisir, aura tous les mérites qu' on voudra comme moraliste et comme peintre ; mais ce ne sera jamais qu' un peintre à l' huile , auteur de portraits à être admirés dans le cabinet. Molière manie en ce sens puissant tous ses personnages ; il ne fait pas la taille-douce, il ne pointille pas. Franc, et souvent avec crudité, il ne craint pas de faire le trait gros, grimaçant, plus mouvant et plus parlant pour la scène. Sa main hardie se sent maîtresse de l' art jusqu' à l' oser gourmander . J' ai rappelé le premier mot de Tartufe en entrant ; le second n' est pas moindre. C' est surtout le geste ici qui est frappant. Le saint homme aperçoit Dorine, la gaillarde suivante à la gorge un peu nue, et il lui jette son mouchoir pour qu' elle s' en couvre plus décemment. Cela n' est pas vraisemblable, dira-t-on ; mais cela parle, cela tranche ; et la vérité du fond et de l' ensemble crée ici celle du détail. p230 Voyez-vous pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est égayée ? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de s' écrier : quelle vérité ! Et quelle invraisemblance ! ou plutôt on n' a que le premier cri irrésistible ; car le correctif n' existerait que dans une réflexion et une comparaison qu' on ne fait pas, qu' on n' a pas le temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous avertir ; de nous-même nous n' y aurions jamais songé. Pour donner aux objets tout leur jeu et leur relief, Molière ne craint donc pas de grossoyer ; il a le pinceau, avant tout, dramatique. Cette Dorine, qui fait un rôle si animé, si essentiel, dans le Tartufe , et qui en est le boute-en-train, me personnifie à merveille la verve même du poëte, ce qu' on oserait appeler le gros de sa muse , un peu comme chez Rubens ces sirènes poissonneuses et charnues, les favorites du peintre. Ainsi cette Dorine, si provocante, si drue, servirait très-bien à figurer la muse comique de Molière en ce qu' elle a de tout à fait à part et d' invincible, et de détaché d' une observation plus réfléchie, -l' humeur comique dans sa pure veine courante, qui l' assaillait, qui le distrayait, comme la servante du logis, même en ses plus sombres heures, et faisait remue-ménage à travers sa mélancolie habituelle, dont la profondeur ne s' en ébranlait pas. Dans cette charmante scène avec Marianne, où la railleuse s' obstine et revient à la charge sous toutes les formes, sur tous les tons : non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez être à Monsieur Tartufe... etc. p231 N' est-ce pas le lutin comique en personne qui s' acharne et ne saurait lâcher prise ? Même au moment final, l' impitoyable lutin, quasi hors de propos et quand tout est au tragique dans la maison, abuse de la circonstance et pique toujours : juste retour, monsieur, des choses d' ici-bas : vous ne vouliez point croire, et l' on ne vous croit pas. Ainsi Molière avec son démon : il était en proie à la muse comique. Dans ces choeurs bouffons de M De Pourceaugnac ou du malade imaginaire , il se mourait déjà, qu' il riait encore. La tristesse du fond n' y perdait rien, et même elle devait pour lui s' éclairer davantage de toutes ces torches folâtres convulsivement agitées. La bonne pièce Dorine, si on se laissait aller à l' accoster et à l' attaquer (comme elle ne demande pas mieux), nous serait une belle occasion d' entrer dans le style de Molière. Dès la scène première du premier acte, ripostant à Madame Pernelle, elle lâche les deux tirades qu' on sait par coeur : Daphné, notre voisine, et son petit époux, etc. ; et le portrait de la prude Orante : l' exemple est admirable, et cette dame est bonne ! Etc. p232 Est-il une plus magnifique largeur de discours en vers ? Une plus franche et naturelle beauté ? à lire Molière, on a de ces saveurs à tout moment plein la bouche. Et pourtant cela n' a pas triomphé aussi absolument qu' on le croirait. Le style de Molière en vers n' a pas (comme on disait alors) levé la paille autant, à beaucoup près, que celui de Pascal en prose. Sur ce point roule en grande partie l' inégalité, l' infériorité de notre poésie. Pascal est déjà d' un bout à l' autre dans le fin et le net de la langue ; tout Molière n' y a pas également passé. Il n' est pas classique en ce sens et sur cet article du style. Il y avait encore du Rotrou chez Molière ; il n' y avait plus de Mézeray chez Pascal. Celui-ci refaisait huit et dix fois ; Molière passait outre. Il se jetait à ses premières pensées comme plus naturelles ; mais ce naturel lui est contesté, du moins dans l' expression. L' accord contre lui semble vraiment étrange là-dessus. La Bruyère dit : " il n' a manqué à Molière que d' éviter le jargon et le barbarisme, et d' écrire purement ; " et, dans son regret, il souhaite à Molière le style de Térence, de même qu' il voudrait à Térence le feu de Molière. Fénelon (lettre sur l' éloquence) , après un sincère éloge du fond et en confessant volontiers que Molière est grand , ajoute : " en pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus p233 élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu' avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J' aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l' avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers..., etc. " Vauvenargues mêle à ses éloges les mêmes restrictions : " sans parler de la supériorité du genre sublime donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d' expressions bizarres et impropres, qu' il y a peu de poëtes, si j' ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. " Voltaire, en son siècle de Louis Xiv , se déclare avec une grande vivacité de goût en faveur de la poésie de Molière ; mais il paraît imputer au seul Fénelon un jugement qui était, on le voit, celui de beaucoup d' autres. La vérité est qu' il y a parfois d' assez mauvais vers chez Molière. Sans sortir de Tartufe , dans la fameuse scène du quatrième acte entre Elmire et lui (Orgon étant sous la table), Elmire fait semblant d' expliquer l' opposition qu' elle a mise à ce qu' il épousât sa belle-fille, et elle lui dit : qu' est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, que l' intérêt qu' en vous on s' avise de prendre, et l' ennui qu' on auroit que ce noeud qu' on résout vint partager du moins un coeur que l' on veut tout ? p234 Toutefois, j' en suis convaincu, les critiques du style de Molière, dans l' esprit des illustres qui les ont faites, ne portaient pas seulement sur les quelques endroits trop négligés et impossibles à défendre ; elles s' étendaient jusqu' aux portions de sa touche les plus franches et les plus larges. Il n' y a guère à s' y méprendre, c' est bien le cossu du style de Molière qui déplaisait à ces élégants esprits. Boileau, j' ose le conjecturer d' après sa deuxième satire, d' après tout un ensemble de mots qui nous sont conservés, et nonobstant le passage restrictif de l' art poétique , -Boileau, sur le style en vers de Molière, était bien autrement et plus pleinement admirateur que ne durent l' être Racine, La Bruyère et Fénelon. Non pas, s' il vous plaît, que le misanthrope, les femmes savantes et le Tartufe soient écrits comme les satires de Boileau ; Voltaire, qui dit cela, s' abuse sur un procédé déjà si éloigné du sien ; mais, pour apprécier le style en vers de Molière, Boileau sut se mettre au-dessus de sa propre pratique, et c' est en cela qu' il fit preuve d' un goût critique excellent. S' il y a quelque chose en notre poésie qui, pour l' ampleur du jet, pour l' ondoiement des contours et la flamme, pour les mâles appas , réponde aux belles pages de Bossuet, il ne faut le chercher que dans Molière. Que ne s' est-il rencontré un génie de même race pour remplir et peupler d' égale sorte l' autre sphère, celle du p235 pathétique et de l' idéal ! La grande poésie française était créée. Le Tartufe , en particulier, a porté chez nous la comédie aussi haut qu' elle peut atteindre. La puissance du fond n' a permis gain de cause ici à aucune chicane de puriste ; la voix publique a fait loi. Combattue trois fois dans le siècle, cette odieuse chose, l' hypocrisie, qui avait déjà essayé de plus d' un nom, garda pour jamais celui que lui avait attaché Molière. Escobar avait commencé, Tartufe acheva. Onuphre, à vrai dire, n' était déjà plus qu' une curiosité et un hors-d' oeuvre. Mais si elle triompha, comme les provinciales , par l' esprit, la pièce immortelle eut de même, au plus beau de sa gloire, ses avanies à subir. Elle ne fut pas brûlée par le bourreau ; mais elle eut à lutter contre d' autres essais de flétrissure. On n' avait pas répondu à Pascal, ou bien on lui avait à peine et platement répondu : Molière eut affaire à de plus rudes attaquants, à des réprobations partant de voix et de plumes révérées. Bourdaloue, du haut de la chaire, cria à la piété outragée ; et un jour, au seul nom de comédie et de Molière, Bossuet que nous venons d' appareiller avec lui (profanes amateurs que nous sommes), Bossuet se leva et eut des paroles terribles. N' ayant ici aucune cause à plaider, et ne cherchant qu' à éclairer chaque aspect de mon sujet, je soumettrai avant tout une réflexion que l' étude de Molière lui-même m' inspire. Qu' en son temps le grand comique ait excité le scandale et l' alarme parmi les âmes sincèrement chrétiennes, qui donc pourrait s' en étonner ? L' estimable Adrien Baillet, bibliothécaire de M De Lamoignon et ami de nos jansénistes, élève particulier p236 de M Walon De Beaupuis et de M Hermant, commence ainsi, dans ses jugements des savants , l' article sur J-B Pocquelin, parisien, mort en comédien : " M Molière est un des plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscité à l' église de Jésus-Christ... " la préoccupation du bonhomme nous fait sourire, et pourtant l' honnête Baillet a raison. Qui a fait Tartufe fera Don Juan . La première lecture du Tartufe eut, dit-on, lieu chez Ninon ; c' est bien là qu' il devait naître. Rendons-nous compte, sans illusion aucune, de l' état vrai de la croyance en ce dix-septième siècle qu' on se plaît à voir toujours à travers sa gloire ; n' y mêlons, cette fois, aucun rayon. Madame Du Deffand dit quelque part qu' elle ne sait guère que M De La Rochefoucauld qui ait été esprit fort en ce temps-là. Ce mot prouve combien chaque époque connaît mal celle qui l' a immédiatement précédée. On se flatte que les prédécesseurs ignoraient une quantité de choses qu' ils ont réellement sues, et l' on se donne ainsi le plaisir de les réinventer de nouveau : " il faut donc que vous sachiez, " écrivait Nicole en l' une de ses lettres, que la grande hérésie du monde n' est plus le calvinisme ou le luthéranisme, que c' est l' athéisme, et qu' il y a de toutes sortes d' athées, de bonne foi, de mauvaise foi, de déterminés, de vacillants et de tentés. " -" la grande hérésie des derniers temps, disait-il encore, p237 c' est l' incrédulité. " -Leibniz, qui avait vu la France et l' Angleterre, et qui avait embrassé toute l' étendue de son siècle, écrivait en 1696 : " plût à Dieu que tout le monde fût au moins déiste, c' est-à-dire bien persuadé que tout est gouverné par une souveraine sagesse ! " -le dix-septième siècle, considéré selon une certaine perspective, laisse voir l' incrédulité dans une tradition directe et ininterrompue ; le règne de Louis Xiv en est comme miné. La fronde lui lègue un essaim de libres esprits émancipés, épicuriens ardents et habiles, les Lionne, les Retz ; de vrais originaux du Don Juan ; la Palatine, Condé, et le médecin-abbé Bourdelot complotant, en petit comité, pour brûler un morceau de la vraie croix ; Ninon, Saint-évremond, Saint-Réal ; les poëtes Hesnault, Lainez et Saint-Pavin ; Méré, Mitton et Des Barreaux ; Madame Des Houlières, que Bayle a pu rattacher par un bout à Spinosa. à un p238 moment du règne, le monarque devient rigoureux, et le siècle, de plus en plus auguste, renferme ses secrets ; c' est l' heure du très-hardi et très-prudent La Bruyère. Mais consultez pour lors les Dangeau, glissez-vous dans les coulisses ! Le libertinage d' esprit prend déjà les formes de la régence ; il oserait tout, s' il n' était vigoureusement réprimé. La jeune cour a des infamies païennes qu' il faut celer ; les poëtes Ferrand et Jean-Baptiste Rousseau arrivent à temps pour y fournir les refrains. Cependant, de côté, j' ai vu Bayle et Fontenelle cheminer à pas discrets, les Vendôme avec Chaulieu sous les roses du temple, Le Sage après Regnard, la race des railleurs ; en un mot, tout ce qui se prépare et qui va sortir. Il m' est échappé, une fois, de dire du grand règne qu' il m' apparaissait comme un pont magnifique orné d' admirables statues. Cette image est surtout vraie, si on l' applique aux idées : elles ont traversé ce pont et passé dessous, pour reparaître aussitôt après, et plutôt grossies. On conçoit donc le cri d' alarme des chrétiens vigilants ; et ce qui m' étonne même dans un autre sens, c' est l' espèce de tranquillité avec laquelle Bossuet, installé dans sa chaire d' évêque à l' époque la plus solennelle du grand règne, et comme au milieu du pont, paraît considérer l' ensemble des choses et l' accepter pour stable, sans entendre dessous (lui prophète ! ) ou sans dénoncer du moins la voix des grandes eaux. Dans ces sublimes oraisons funèbres de Condé et p239 de la Palatine, il fit comme avaient fait les héros vieillissants qu' il célébrait : il recouvrit d' un voile sacré l' incrédulité première et profonde ; il entonna le te deum de triomphe sur des tombeaux. L' incrédulité suivait son chemin pourtant ; elle allait passer des p240 princes et des grands au peuple. Sous Louis Xiv, la liberté d' esprit n' était que dans les hautes classes et un peu dans la haute bourgeoisie ; la populace des faubourgs restait paroissienne jusqu' au fanatisme : on n' était pas assez loin encore de la ligue ! Patience ! Le travail se faisait, et ceux qui le menaient le plus activement, c' était toujours quelque enfant de Paris émancipé, comme Villon, comme Molière, comme Beaumarchais à son jour, comme demain Voltaire. Il n' y a donc point tant à s' étonner d' entendre quelque rumeur chez les oracles chrétiens d' alors. Le jésuite Bourdaloue, qui, à cette date de 1669, commençait à s' illustrer dans la chaire, et qui y portait, sous le couvert de sa robe, quelque chose de cette saine et ferme doctrine, trop aisément suspecte dans la bouche des Des Mares et des Singlin, Bourdaloue, en son sermon sur l' hypocrisie , a désigné le Tartufe et l' a voulu flétrir. Il y prend à partie le libertin, qui a intérêt, dit-il, à se prévaloir de l' hypocrisie d' autrui pour montrer que les prétendus gens de bien ne sont pas meilleurs que lui-même : sûr moyen de rendre toute piété méprisable en la rendant douteuse ! " et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l' hypocrisie... etc. " p241 Bossuet (non pas en chaire, il est vrai) est allé plus loin ; il a passé de l' oeuvre à l' homme. Dans sa lettre au père Caffaro (1694) contre les spectacles, que cet imprudent théatin avait approuvés sous prétexte que la comédie du jour était moins déshonnête, l' impatient contradicteur s' écrie : " il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière,... etc. " l' idée du Tartufe s' entrevoit ici à travers le pêle-mêle de l' anathème. Bossuet revient encore ailleurs sur Molière dans le courant de sa lettre ; mais il passe toutes les bornes, lorsque dans ses réflexions sur la comédie , publiées cette même année, il va jusqu' à dire : " ... il a fait voir à notre siècle le fruit qu' on peut espérer de la morale du théâtre, qui n' attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption... etc. " si l' on a pu concevoir Bossuet combattant Molière, p242 ce n' était certes point sur ce ton. Il semble qu' il y aurait toujours moyen pour un grand homme de faire son devoir sans paraître faire son métier. La postérité, mais non pas celle que présageait le puissant évêque, a aujourd' hui toutes pièces en main, et elle juge. Ce qui aggrave cette parole de violence et la rend plus impitoyable encore, c' est que, comme chacun sait et comme Bossuet le savait aussi, Molière une fois expiré et devenu par conséquent inutile à l' amusement de Louis Xiv, sa veuve n' avait obtenu que par prière un peu de terre pour ses restes non refroidis ; que l' archevêque de Paris, M De Harlai, si décrié pour ses moeurs, le même qui persécutera port-royal, avait fait le rigide pour l' enterrement du comédien, et que les os de Molière, pour tout dire, avaient été en peine, comme ceux d' Arnauld le seront tout à l' heure, de trouver une fosse où reposer. Ainsi Molière n' a pas seulement contre lui les Subligny et les Montfleury ; Pascal ne soulève pas seulement les Brisacier et les Annat. -ainsi une grande rumeur, un applaudissement grossi d' injures, De Maistre insultant finalement à Pascal, Bossuet (chose plus grave ! ) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humains dans l' ordre de l' esprit, voilà dans son plus beau, et en l' écoutant de près, de quoi se compose une gloire. p243 L' outrage a pris pied, et lève le front jusqu' entre l' élite des mortels. On en souffre, on voudrait unis par l' estime, par des égards respectueux, tous ceux qu' on admire. à titre d' honnêtes gens du moins, on les rassemble involontairement dans une sorte d' élysée idéal, où Molière peut vénérer, comme il doit, le front sans courroux de Bossuet ; où Montaigne et Pascal contestent sans aigreur et sans mépris. On y mêle beaucoup de ces noms, à la fois glorieux et doux, ou modérément graves, et qui semblent un lien entre les autres : Racine, Despréaux, Fénelon ; et ces seconds aimables, Nicole, Tillemont, Fleury, Rollin, Rapin, Bouhours même, qui, en réalité, bien que de partis ou de compagnies diverses, se touchaient par l' estime réciproque et par cette politesse éclairée, résultat du christianisme comme de la civilisation. Entre chrétiens sincères principalement, il semble qu' il y aurait lieu, nonobstant les formes qui séparent, de concevoir en idée cette communication par l' esprit, ce rendez-vous de famille, dont on a une noble ébauche commencée par Bossuet et par Leibniz. Mais qu' est-ce ? Ici les dissidences, à y bien regarder, sont plus tranchées encore, les répulsions plus criantes. Ne verrons-nous pas Arnauld, proscrit et fugitif pour cause de jansénisme, applaudir contre le calvinisme aux mesures violentes des édits ? -non, il faut bien se l' avouer, toutes ces unions finales ne sont qu' un beau songe, un vain mirage qui se joue un moment à l' horizon, au gré des imaginations bienveillantes. Pour nous-même, dans la vie, et dès que nous agissons, les répugnances se retrouvent. p244 Un poëte a dit cela, en parlant des grands hommes divisés de leur vivant. Mais ce fleuve où s' oublie la haine diffère-t-il beaucoup, ô poëte, du fleuve dormant où tout s' oublie ? Ces réconciliations chères à la pensée ne savent donc même pas où atteindre ceux qui en sont l' objet ; elles n' ont de fondement que la vapeur de nos rêves. Oh ! Qu' il y aurait profit et douceur, cependant, à croire qu' elles sont possibles en réalité quelque part, qu' elles ne sont ici-bas qu' ajournées, et qu' elles s' accompliront à la fin au sein du seul noeud qui soit un vrai noeud, au sein de celui qu' on aura aimé et qui est éternel ! Tout le reste ne mérite que d' être agité, heurté comme il l' est, et entre-choqué comme poussière. Les provinciales épuisées, nous rentrons dans notre récit et dans la suite de la vie de Pascal. p245 Xvii. Pascal, au moment où il s' engagea dans les petites lettres, avait-il conçu déjà son dessein d' un grand ouvrage contre les athées et les incrédules ? Il avait dû probablement y songer, et chercher dans l' histoire de son propre coeur de victorieuses réponses aux doctrines de plus d' un ancien compagnon ; mais le dessein arrêté et formel ne lui vint que pendant les provinciales mêmes, quand le miracle de la sainte-épine lui fit comme toucher du doigt le dernier anneau dans la chaîne des preuves éternelles. La chaîne entière vibra du coup, et s' illumina. Il vit là un rapport direct de Dieu avec lui, avec les siens, un rayon envoyé tout exprès pour éclairer à ses yeux, pour démontrer l' ordre de mystère. Et vraiment, comme on l' a dit, ce miracle-là, si on le p246 suppose fait pour Pascal seul, on serait tout près d' y croire ; de plus, à ce moment, Pascal se sentait maître de sa force, en possession de tout son génie d' écrivain. L' entretien qu' il eut avec quelques amis sur le plan de son ouvrage, et qui est rapporté en substance dans les préfaces des pensées , avait eu lieu dix ou douze ans avant la date de la publication, c' est-à-dire entre les années 1657-1659. L' année durant laquelle il s' en occupa avec le plus de suite et d' application fut la trente-cinquième de son âge, depuis le printemps de 1657, où il termina les provinciales , jusqu' au printemps de 1658, où il fut repris des maux nerveux qui ne le quittèrent plus. à peine libre de sa polémique contre les révérends pères et contre Annat, excité et enflammé comme tout grand esprit le lendemain d' une victoire, au plus fort de son énergie déployée et de l' impulsion acquise, Pascal, à ses moments perdus, put bien donner un coup de main aux honnêtes curés de Paris pour leurs factums ; mais un tel soin n' avait pas de quoi l' absorber, et c' est en cette année qu' il mûrit le plan et qu' il écrivit les morceaux les plus développés, les plus considérables, de son livre. à partir de cette époque, on nous dit que sa santé s' altéra si profondément et que ses maux redoublèrent au point qu' il ne put en tout travailler un instant à ce grand ouvrage : il faut entendre travailler d' une manière suivie ; car la plupart des petites notes presque illisibles qu' on a recueillies, et qui sont la pensée prise sur le fait ou du moins marquée au passage, furent griffonnées dans ces quatre dernières années ; p247 et il ne les jeta sur le papier, de peur d' oubli, que parce que, dans son état de langueur, il ne se sentait plus capable de s' y appliquer assez fortement pour se les imprimer à jamais dans l' esprit, comme il lui suffisait de faire autrefois. Ce redoublement de ses maux commença, nous dit sa soeur, par un mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil. C' est dans les angoisses opiniâtres de cette névralgie , comme on dirait aujourd' hui, qu' il s' avisa d' un singulier remède ou palliatif, lequel n' était pas à la portée de beaucoup de monde : il se mit à repenser à certains problèmes de géométrie qui l' avaient occupé autrefois, et il le fit avec tant de fermeté et d' enchaînement, que le mal en fut engourdi et comme distrait. Il y a un aphorisme célèbre d' Hippocrate, qui se traduit ainsi : " duobus laboribus simul obortis, non in eodem loco, vehementior obscurat alterum ; quand un double travail se fait à la fois dans l' organisation, et non pas sur le même point, le plus énergique des deux obscurcit l' autre. " dans le cas présent, c' était un travail véritable que Pascal employait pour repousser, pour éteindre une douleur . Voilà peut-être la première fois que, contre un mal violent aussi positif et aussi interne, on était à même d' opérer une telle diversion plus au dedans encore, et sous la pure forme intellectuelle. On sait qu' Archimède était si fort acharné à la poursuite d' un problème au moment du sac de Syracuse, qu' il n' entendit pas le bruit. Ici, chez Pascal, la douleur criait au dedans, la tête était envahie ; et c' est dans la portion la plus élevée, et comme dans la citadelle (arx mentis) , que le grand géomètre se réfugiait pour ne rien entendre, et pour dire à la douleur : " je ne p248 te sens pas. " une telle faculté de distraction à volonté donne, plus que tout, la mesure de la force d' un esprit. Madame Périer dit même quelque chose de mieux : selon elle, durant ces nuits d' insomnie où se consumait son frère, ce fut sans dessein d' abord qu' il lui revint dans l' esprit quelques pensées sur ces problèmes de la roulette ; une première idée en amena une autre, et insensiblement toutes venant à se pousser et à s' enchaîner entre elles lui découvrirent, comme malgré lui, les démonstrations qu' il ne put éviter. En un mot, la géométrie, en lui, se réveilla toute seule ; cette muse austère, qu' il avait rejetée et voulu immoler comme une fée profane, reparut alors dans sa sérénité muette, et lui fit signe avec beauté du haut de ses cercles éternels. à cet instant de surprise, comment aurait-il pu lui résister ? Allons au fond : même converti, Pascal est encore sensible à la géométrie (tout en se flattant de la mépriser), comme M Le Maître reste sensible à ses plaidoyers, et comme Racine à ses vers. Combien de fois dans les insomnies de M Le Maître, une plaidoirie ardente ne s' empara-t-elle pas de son âme un moment distraite, et, s' y formant en éloquent orage, réveillant un dernier écho du barreau sonore, ne fit-elle pas retentir par quelque clameur confuse les pauvres murailles de sa chambre glacée ? Combien de fois, durant les nuits repentantes de Racine, à certaines heures de défaillance et d' oubli, une tragédie passionnée, une figure de Monime en pleurs, ne revint-elle pas tout d' un coup tenter en lui le poëte, et, avant qu' il ait pu réduire la coupable au silence, ne retrouva-t-elle pas de ces accents mélodieux (des scènes entières peut-être ! ), qui ne furent entendus que de lui ? p249 Ainsi de Pascal et de sa muse. Mais quand il en parla à ses amis, quand il leur annonça qu' il avait de la sorte résolu de beaux et ardus problèmes, qui jusqu' alors, et dans l' état de la science, avaient résisté aux efforts des habiles, les amis se montrèrent plus glorieux qu' il ne l' aurait été certainement lui-même. Le bon duc de Roannès surtout, qui n' avait d' amour-propre et d' orgueil qu' en son cher Pascal, lui suggéra l' idée de proposer publiquement, et par manière de défi, ces mêmes problèmes qu' il venait de résoudre, avec dépôt d' un prix solennel pour qui les résoudrait, en tout ou en partie, dans un laps de temps déterminé. On comptait bien d' avance que nul n' y atteindrait, et l' intention de ce défi était de prouver au monde, quand on viendrait à en savoir l' auteur, qu' on pouvait être un géomètre du premier ordre et un très-humble chrétien. C' était comme une pièce à l' appui du grand ouvrage que Pascal méditait pour le triomphe de la religion. Le jouteur se masqua ici sous le nom de Dettonville , comme il s' était déjà caché sous celui de Montalte , et publia le cartel en juin 1658. Le premier prix était de quarante pistoles, le second de vingt ; M De Carcavi, l' un des juges, était dépositaire de la somme. Sans entrer dans les détails de ce concours, dont on peut voir l' histoire écrite par Pascal et discutée par Bossut, je dirai que les conditions ne parurent pas remplies aux juges ; que deux géomètres pourtant, le père Lallouère, jésuite (toujours des jésuites dans le chemin de Pascal), et surtout l' anglais Wallis, prétendirent n' avoir pas fait défaut ; que le révérend père n' obtint et ne mérita, pour p250 prix de ses conclusions un peu fanfaronnes, que quelques plaisanteries qui égayèrent le grave sujet. Mais en ce qui était de Wallis, géomètre d' un ordre élevé, on en eut raison moins aisément ; il insista dans des écrits subséquents, et soutint ses droits avec plus d' animosité et de contradiction que ne semblent en comporter les questions de ce genre. Wallis, en effet, fut-il donc quelque peu frustré ? Put-il du moins se plaindre qu' on lui eût appliqué avec trop de rigueur, à lui étranger et retardé par les distances, les termes et conditions absolues du programme ? Encore aujourd' hui il est des juges fort compétents qui m' ont paru croire que Pascal ou ses amis n' étaient pas sans quelque reproche dans cette affaire. C' est à eux d' éclaircir le point mathématique. Quant au côté moral, rien ne me fera douter de l' entière bonne foi avec laquelle Pascal dut agir. Le seul reproche que je lui ferai, c' est d' avoir cédé à l' idée un peu ambitieuse du bon duc de Roannès, de s' être laissé persuader qu' il pouvait importer si fort à la gloire de Dieu qu' il y eût, au su de tous, un grand géomètre bon chrétien, et d' être rentré un peu fastueusement dans cette carrière de concours humain, où, quand on recueille une gloire contestée et insultée, on n' a que ce qu' on cherche et ce qu' on mérite. Mais le miracle de la sainte-épine venant à sanctionner et à sanctifier le succès des provinciales , avait un peu exagéré le rôle des personnes. p251 Cette affaire de la roulette ne fut d' ailleurs qu' un accident passager, une singularité sans conséquence, dans cette vie désormais vouée à un seul objet tout différent. On en peut bien juger par une lettre de Pascal à Fermat, qui est d' environ dix-huit mois après. L' illustre géomètre toulousain, ayant appris que Pascal était venu à Clermont, lui écrivit une lettre vivement amicale pour lui demander un rendez-vous à mi-chemin, entre Clermont et Toulouse ; car Fermat lui-même avait à se plaindre de sa santé. Pascal lui répondit de bien-assis, maison de campagne de sa famille, le 10 août 1660. L' humilité, la gravité, la révérence habituelle, le fond même des sentiments inhérents à ce grand esprit régénéré, se retracent dans ces lignes d' une manière touchante, et l' on y voit aussi à quel misérable état de santé il en était venu. " monsieur, vous êtes le plus galant homme du monde,... etc. " p253 celui qui écrivait en ces termes à Fermat, comme au premier homme du monde , pouvait-il, l' année précédente, avoir voulu frustrer Wallis de la moindre part méritée dans les honneurs de la roulette ? En même temps que sa santé allait de crise en crise se détruisant, la charité du pénitent et déjà presque du saint, son amour de la pauvreté, sa rigueur pour lui-même, et son soin de mater toute pensée trop fière ou trop tendre, s' excitaient et croissaient sans mesure. Les témoignages que nous en a transmis Madame Périer sont en partie sublimes, en partie formidables. C' est dans son simple et naïf récit qu' il faut apprendre à connaître l' homme ; et je ne saurais que répéter l' impression d' un bon juge qui me disait : " on ne peut lire cette vie de Pascal par sa soeur sans en devenir malade ; c' est chez lui une passion si grande, une foi si belle, qu' on est désolé et enchanté. " mais, jusque dans l' attendrissement qu' on éprouve, le sentiment pénible a une grande part, et il s' élève comme un violent murmure en nous du bon sens et de la nature. Je ne veux rien dissimuler ; j' oserai suivre, même dans les excès révoltants, cette vertu de spartiate chrétien qui ne se pouvait payer à trop haut prix : " les conversations auxquelles il se trouvoit souvent engagé, nous dit sa soeur,... etc. " p254 si Pascal avait eu avec Fermat cette conversation qui lui fut demandée, il s' y serait piqué et ensanglanté sans doute, de peur de reprise à cette géométrie trop aimée. C' est là ce qui révolte. D' autres particularités s' y ajoutent, qu' on aimerait autant voir négliger. Ainsi on s' est fort prévalu, pour faire tort à la justesse de vue de Pascal, on a presque triomphé d' un fragment de lettre dans lequel la soeur Jacqueline De Sainte-Euphémie congratule son frère, avec raillerie et gaieté, de la grande ferveur " qui l' élève si fort, dit-elle, au-dessus de toutes les manières communes, qu' elle lui a fait mettre les balais au rang des meubles superflus . " il paraît (ce qui se conçoit très-aisément sans qu' on le dise) qu' il y avait des toiles d' araignée dans la chambre du solitaire. J' avoue qu' il aurait mieux valu, à mon sens, qu' on ne nous donnât pas tous ces détails de cilice, de toilette et de ménage, que Pascal avait mis grand soin à dérober. Mais, les choses une fois divulguées, force nous est d' en tenir compte. Les relations de port-royal sont trop aisément sujettes à ces sortes d' indiscrétions, comme toutes les relations ascétiques. C' est p255 ainsi encore (pour résumer une bonne fois ce que quelques personnes m' ont reproché à tort de vouloir recouvrir, quand je me suis borné à ne point l' étaler), -c' est ainsi qu' on apprend à regret de nos respectables biographes qu' un jour (un seul jour, il est vrai), des vêtements de drap, trop longtemps portés, produisirent un vilain effet pour la mère Angélique ; que telle autre soeur (Anne-Eugénie Arnauld), qui avait été fort brave dans le monde, écura un moment les poêles et chaudrons du monastère ; que Mademoiselle D' Elbeuf, novice, ravalait sa qualité de princesse et de petite-fille de Henri Iv, jusqu' à raccommoder les souliers des religieuses ; que M Hamon allait volontiers en guenilles, et qu' il mangeait en cachette du pain des chiens, donnant le sien aux pauvres ; qu' il y eut un jour à dater duquel M De Pontchâteau ne changea plus de chemise... en ai-je dit assez ? êtes-vous contents ? Remarquez bien toutefois qu' il y aurait encore plus d' inexactitude véritable et d' infidélité à venir afficher ces pratiques secrètes, qu' à ne les indiquer qu' avec réserve et en les voilant ; car ces pieux personnages p256 pouvaient faire tout cela ; mais ils ne le disaient pas, et il ne fallait pas qu' on nous le dît. Il y a dans ce seul récit manque de goût, et de goût en matière morale ; c' est violer leur humilité. Ces détails tout corporels, relatifs à la santé morale, ne se devraient pas plus divulguer par le menu, que ce qu' on fait à huis clos pour entretenir la santé physique. La pudeur en souffre. Rien que pour conserver les dehors de la personne et la réparer, que de petits soins, de petits appareils, honteux à décrire, prendront chaque matin ces mêmes délicats qui vont se récrier au cilice ! En fait, tous moyens sont bons qui guérissent, qui moralisent et sanctifient. On se tromperait fort d' ailleurs en supposant que ces pratiques singulières, variables selon les individus, et qui étaient comme le luxe ou même l' indiscipline de quelques pénitents, formassent un caractère essentiel du régime de port-royal. Port-royal les partage avec l' ascétisme chrétien, avec l' ascétisme de tous les temps ; mais ce n' est nullement de ce côté qu' il insiste et qu' il marque les âmes. On ne lit rien de tel ni dans la vie de M De Saint-Cyran, ni dans celle de M De Saci (pour ne parler que des principaux) : ces rigides mais sages directeurs étaient plutôt occupés à modérer ces excès, à les réprimer chez les plus fervents. Et surtout ce point odieux de la non-propreté , le plus véritablement choquant, le seul qui le soit peut-être à bon droit, n' entrait, qu' on le sache bien, à aucun degré dans les prescriptions de port-royal. On se bornait à y recommander la non-propriété , ce qui est tout différent, p257 c' est-à-dire la pauvreté, ou mieux encore, l' esprit de pauvreté. être pauvre, être surtout détaché, n' user que des meubles les plus indispensables et les plus simples, fussent-ils déplaisants à la vue ; avoir le costume le plus invariable et le plus uni ; vivre de peu ; se mortifier sans se détruire ; se servir soi-même le plus possible ; vaquer, ne fût-ce que quelque quart d' heure matin et soir, à un travail des mains, qui rappelle utilement l' homme à ses origines, à sa peine et à sa misère, à celle de ses frères souffrants, et qui prévient ou rabat à propos chez les plus saints l' orgueil si inflammable de l' esprit : on a là en abrégé le pur régime de port-royal, plus étroit chez les religieuses, plus varié chez les solitaires, obligatoire chez tous, mais selon le même but et la même pensée. On y enseignait moins encore la pauvreté extérieure que l' amour de la pauvreté, celle du coeur et de l' esprit, cette vraie soeur jumelle de la charité, et qui n' est que le même amour sous un autre nom. On pouvait être, en un mot, du dehors du monastère et même du dedans, on pouvait vivre en religieuse ou en ermite dans notre désert, sans paraître pour cela justifier d' avance les philosophes comme Volney, qui ont mis la propreté dans le catéchisme des vertus, et sans que Franklin dût avoir l' air de faire notre critique lorsqu' il dira : " en me levant, me laver et invoquer la bonté suprême. " p258 j' ai cru nécessaire de m' étendre sur ces parties délicates au lieu de les effleurer, parce qu' on m' a quelquefois reproché de laisser dans l' ombre des singularités, des petitesses, qui, en effet, n' en auraient pas dû sortir ; elles couraient risque, l' esprit des choses se retirant peu à peu, de n' être pas appréciées ni réduites à leur simple proportion et valeur. Mais enfin, comme elles se trouvent dans les relations originales, on a droit de les demander à la nôtre ; et, pour rentrer dans Pascal qui nous y a conduits, je citerai ce qu' un de mes lecteurs les plus sérieux m' écrivait un jour : " ... vous le dirai-je ? En lisant Fontaine et les autres, on trouve que votre histoire manque un peu de critique : ... etc. " je ne prétends rien dissimuler, on le voit ; et même p259 dans cette sorte de récit contesté et mi-parti de discussion où je m' engage, il se trouvera peut-être que Pascal, en fin de compte, n' aura pas perdu. Les anciens aimaient la richesse ; ils l' aimaient comme ils aimaient toute chose, en la rehaussant par une idée de grandeur morale et de beauté. On n' a qu' à lire là-dessus l' admirable olympique de Pindare sur la richesse ornée de talents , et sur ce qu' elle suggère à l' âme de soins relevés et de voies lumineuses à la vertu, à une immortalité heureuse. La richesse ainsi comprise, c' est l' astre éclatant qui luit aux mortels et qui les guide à la vérité. Mais il en ressort trop clairement que, chez les anciens, le pauvre n' avait pas la faculté de s' instruire de ces hautes doctrines qui perçaient l' avenir, et qui, seules, conduisaient après la mort une âme juste aux îles fortunées . Le pauvre rampait assujetti dans cette vie, et à la fois il restait exclu de toute initiation à l' autre. De nos jours, Goëthe, le grand païen, et qui se souciait de toute beauté, de toute belle vérité, si ce n' est peut-être de l' antique vertu, pensait à peu près comme Pindare sur la richesse, et il plaçait l' idéal de la sagesse accomplie au faîte d' une noble opulence. Le christianisme, au contraire, tourna tout d' abord sa vue intime et son horizon du côté de la pauvreté. C' est de là, du creux de cette fosse, du fond de cette citerne sans eau, qu' il discerne mieux le ciel et l' étoile d' espérance. Il a dû naître, en effet, dans un temps de calamités, dans p260 les rangs des pauvres et des esclaves, tellement qu' on a pu dire qu' en s' avisant du christianisme, l' humanité a fait de nécessité vertu , si elle n' avait fait mieux encore, et si elle n' avait su tirer de cette nécessité une flamme, une ardeur, un amour. Pascal ressentit cette flamme-là autant qu' âme humaine. Il aima passionnément la pauvreté, la douleur. à l' une et à l' autre il ne disait pas seulement, comme les stoïciens : tu n' es pas un mal ; il criait avec tendresse : tu es un bien ! Au plus fort de ses souffrances, il avait coutume de dire à ceux qui s' en affligeaient devant lui : " ne me plaignez point ; la maladie est l' état naturel des chrétiens, ... etc. " cela révolte encore ; nous voilà derechef bien loin de la nature, bien loin des sages qui l' ont suivie, de cet aimable Horace et de son voeu habituel, mens sana in corpore sano, de Voltaire qui, dans une lettre à Helvétius, a l' air d' envier Buffon en disant : " ... il se porte à merveille. Le corps d' un athlète et l' âme d' un sage, voilà ce qu' il faut pour être heureux. " Haller, qui était un athlète aussi, et qui pouvait passer pour un sage selon le monde, ne pensait pourtant pas que cette double condition p261 suffît au bonheur. Des esprits délicats, qui avaient à se plaindre de leurs corps, n' ont pas non plus tant accordé à la santé. En se tenant au seul point de vue intellectuel, ils ont trouvé à dire de fort jolies choses sur les avantages d' une complexion frêle, qui laisse à l' esprit tout son jeu et donne aux organes une certaine transparence. La pensée y acquiert et y conserve plus de délié ; elle s' y aiguise. Chez érasme, Bayle et Voltaire, ne semble-t-il pas, en effet, que la finesse de la lame se fasse mieux sentir dans le mince fourreau ? Un penseur doué d' une organisation exquise, M Joubert, est allé plus loin : " les valétudinaires, a-t-il dit, n' ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces. Ils gardent jusqu' à la fin les mêmes langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la même vivacité. Accoutumés à se passer de corps, ils conservent pour la plupart un esprit sain dans un corps malade . Le temps les change peu ; il ne nuit qu' à leur durée. " et comme pénétré par le charme de sa langueur, il ajoute : " il y a un degré de mauvaise santé qui rend heureux. " ne voyez-vous pas d' ici tout un charmant traité de valetudine , qui pourrait se passer en dialogue auprès du chevet de Vauvenargues souffrant ? Ceci nous rapproche de la pensée de Pascal ; continuons pourtant. Un des plus aimables et des plus modernes anciens, Pline Le Jeune, a écrit une lettre pour faire remarquer que nous valons mieux quand nous sommes malades . Cette lettre est piquante, elle est vraie, elle achemine au christianisme. On m' excusera de la donner : " ces jours derniers, écrit Pline à Maximus,... etc. " p262 cette lettre de Pline nous conduit, pour ainsi dire, aux limites de la sagesse païenne : être tels en santé que nous nous l' étions proposé durant la maladie . Faites un pas de plus, et vous êtes en plein christianisme, et vous en atteignez le grand précepte : vivre à chaque instant en vue de la mort . Mais ce pas de plus est tout ; s' il se fait, il renverse la vie, et l' on n' en a guère l' idée sans je ne sais quelle secousse qui vous transporte, qui vous enlève à vous-même et à la nature. Car autrement qu' arrive-t-il ? Et cet agréable précepte de Pline, qu' en fait-on en réalité, dès qu' on se sent guéri ? Ce projet de vie tranquille et à l' aise (mollem et pinguem) , innocente, mais inutile, qu' est-ce autre chose que de vouloir perpétuer la convalescence et prolonger la langueur ? Mais la convalescence est finie, le sang circule plus chaud et plus vif ; on se remet à aimer ce qu' on aimait, à le désirer avec p263 plus ou moins de passion. La nature en nous redemande la vie pleine et généreuse. Qu' a-t-on à lui opposer, à lui appliquer de fixe, à moins d' un grand but, d' un but sans cesse rappelé, qui frappe et domine ? Les plus sages, les plus avisés font alors comme Montaigne. Même dans ses maladies il n' était pas homme à se trop mortifier ; il se ménageait de petites sorties : " le mal nous pince d' un costé ; la règle, de l' aultre ; " et, à tout hasard de mécompte, il se hasardait plutôt, comme il dit, à la suite de son plaisir . C' était aussi sa diète dans la santé. En regard des pages de Madame Périer sur les mortifications de son frère et sur cet ardent esprit de pauvreté, je viens de relire le chapitre de Montaigne, de la solitude ; je conseille à tous cette lecture parallèle : c' est le contre-pied le plus complet. -Pascal prend à tâche d' éviter tout ce qui lui serait agréable ; il est en garde contre les conversations où l' esprit se lance et s' oublie, il s' en avertit comme d' un piége. Même dans le manger qui lui est ordonné par régime, il s' arrange pour ne pas goûter au passage ce qui pourrait flatter le palais. à chaque distraction, à chaque facilité qui lui est offerte, il se fait scrupule, et s' en détourne pour contempler l' unique terme, c' est-à-dire Jésus-Christ sur sa croix, et l' humanité qui est figurée en lui avec la multitude des malades, des agonisants et des pauvres. Là subsiste à ses yeux le patient modèle, qu' il a pris à coeur de reproduire plaie par plaie et d' imiter : " Jésus meurt tout nu. -cela m' apprend à me dépouiller de toutes choses. " c' est la soeur de Pascal, la soeur sainte-Euphémie qui disait cela ; et Pascal le redisait comme elle. Il insistait, il s' appesantissait p264 sur cette pensée non moins que la grande Angélique, qui, de son côté, la commentait tout crument ainsi : " la pauvreté consiste dans une disposition de coeur à souffrir le manquement des choses nécessaires, jusqu' à mourir nu comme Jésus-Christ... etc. " et, non moins énergiquement qu' elle, il pensait encore : " la pauvreté, quand elle est bien pratiquée, n' est pas une petite austérité, non-seulement pour le corps, mais aussi pour l' esprit, parce qu' il n' y a rien qui humilie davantage... etc. " la mère Angélique parlait ainsi en termes dignes de Pascal, et Pascal pensait exactement comme la grande abbesse. Lui pourtant, qui était servi mieux qu' il n' aurait voulu, et qui sentait la tendresse des siens dans leur assistance, ne se trouvait jamais assez pauvre, même étant malade, et il se plaignait, malgré ses maux, que la nature en lui ne pâtît point assez encore ; il ne savait en un mot qu' inventer pour mortifier cette nature, pour la faire enrager encore davantage. -mais cet homme avec tout son esprit est hors du sens, va-t-on p265 penser malgré soi ; mais c' est lui que Montaigne avait justement en vue, quand il a dit : " d' anticiper aussi les accidents de fortune ; se priver des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par dévotion, et quelques philosophes par discours ; se servir soy-mesme, coucher sur la dure,... rechercher la douleur,... c' est l' action d' une vertu excessive. " revenons donc un moment à la solitude de celui-ci, écoutons-le encore une fois nous la décrire : solitude véritable, tournée tout à son prouffit , toute fondée en aisance et en loisir, affranchie des obligations et des liens, tant de ceux du dehors que des passions du dedans, et déprise même de ces plus prochaines tendresses qu' on semble traîner partout après soi : " il fault avoir femme, enfants, biens, et sur tout de la santé, qui peult ; ... etc. " notez que ce peu d' attache que Pascal s' efforçait d' acquérir à l' égard des siens, et qui allait par moments à s' interdire avec eux les témoignages trop expansifs, à y substituer même des froideurs, Montaigne ne les p266 prescrit pas moins, et il le pratique, ce semble, avec moins d' efforts, bien qu' avec des airs plus caressants. Le plus rude des deux en apparence n' était pas le moins tendre. sed pectus mitius ore . Ainsi être à soi , n' épouser rien que soi , -jamais égoïsme ne fut avoué ni professé avec plus de grâce, mais c' est toujours de l' égoïsme. Il le porte à tout, et il est si résolu de prendre son bien en chaque chose, qu' il le tire de la vue même du mendiant qui s' offre à lui. Se disant que la fortune est coutumière de changer, et que telle condition misérable lui peut advenir, il s' y applique, il s' y exerce d' avance en idée, et cherche à se persuader que tout n' en est pas intolérable : " je veois jusques à quels limites va la nécessité naturelle ; et considérant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moy,... etc. " Montaigne est bon, il a été élevé débonnairement ; ses parrain et marraine ont été gens de peu, car son père a voulu l' accoutumer à ne pas se croire séparé du petit peuple. Aussi, quand le pauvre mendiant est à sa porte, il ne le rudoie pas, ce moindre que lui, et ne le p267 fait point chasser par ses valets ; mais bien plutôt il cause avec lui en bonhomme, lui fait dire ses joies à travers ses peines, et lui réchauffe sans doute le coeur de quelque coup de vin. C' est bien. Puis il rentre à part soi, et se félicite mieux de son bonheur, jusqu' à en prêter de reste à ce pauvre diable dont il ne se soucie pas autrement. -que fait Pascal à son tour, précisément parce qu' il ne se choisit point cette solitude riante et commode de Montaigne, parce qu' il ne veut rien qu' une chambre mal tapissée, des ustensiles grossiers, les offices dès cinq heures du matin, et les jeûnes fréquents, et tout ce qui nous paraît l' action d' une vertu excessive ? En conséquence justement de ce train de vie, que fait Pascal à l' égard des pauvres ? D' autres excès encore assurément. Voyons toutefois : ces excès-là valent la peine qu' on les redise en détail. Il s' agit, dans le premier exemple, de pureté en même temps que de charité, deux vertus qui se lient de près, et qui s' appliquent doublement en face de Montaigne : " il lui arriva, nous dit Madame Périer, qui insiste sur la délicatesse vigilante et les chastes sollicitudes de son frère,... etc. " p268 un tel acte rappelle involontairement ce trait charmant de Bayard blessé à Bresse, et cette conduite touchante du bon chevalier envers la dame son hôtesse, et les deux belles jeunes filles dont il soigne l' honneur, et qu' il dote en partant. Mais ici, chez Pascal, la charité n' a rien de chevaleresque, elle est tout uniment chrétienne et cachée. Elle n' a point pour objet deux nobles damoyselles , mais une fille de la rue. On a là le fond et les racines toutes vives de la charité sans les fleurs, sans le sourire et les bracelets offerts, sans aucune de ces grâces qui sont déjà l' attrait humain et la récompense. La simplicité compatissante n' y souffre rien qui vienne l' embellir et la distraire. Mais ce n' est pas tout : Pascal est au lit de mort ; une circonstance a fait qu' il a dû sortir de sa maison, et qu' il est logé depuis quelques semaines chez sa soeur, Madame Périer, qui l' entoure de soins. Ces soins, dont il est l' objet, lui donnent des scrupules. Assistons à ce dernier tourment tout gratuit, à ce délire, si l' on veut, du héros chrétien : " il souhaitoit beaucoup de communier, raconte sa soeur ; mais ses médecins p269 s' y opposoient, disant qu' il ne le pouvoit faire à jeun... etc. " voilà, une fois encore, assez ouvertement les deux philosophies, ou plutôt la religion et la philosophie, en présence avec leurs fruits à la main. Que vous en semble ? à quoi servent ces veilles, ces jeûnes, ces retranchements, toutes ces choses qui font dire à Montaigne : " est-ce pas un misérable animal que l' homme ? à peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher ? ... " tout cela sert (quand c' est l' esprit qui y tient la main) à ce que le misérable animal dont parle Montaigne, et dont il veut faire simplement un heureux animal , sorte de son habitude et presque de sa nature, s' élève au-dessus d' un apitoiement p270 passager, et arrive à des énergies de compassion, à des surcroîts de vertu et d' humanité , autrement inouïs. p271 Xviii. On a beaucoup disserté à propos de Pascal sur le scepticisme , sur le mysticisme ; le vrai titre du chapitre à son sujet devrait être, de la sainteté . Heureux qui serait digne de l' entreprendre ! La sainteté est un état habituel de l' être en élévation vers l' ordre infini, en harmonie avec l' ordre du monde. Cet état, si on le considère en lui-même et en le dégageant des enveloppes diverses dont il est revêtu, apparaît comme indépendant, jusqu' à un certain point, des croyances qui sont le plus faites pour le nourrir. Confucius ne connaissait pas le paradis, l' enfer, la récompense ; mais l' homme sur terre lui semblait avoir des émotions saintes, des joies, des occupations saintes, et il priait beaucoup. Il ne croyait pas à l' immortalité de p272 l' âme ; il croyait en Dieu, en la sainteté ; il avait des ravissements comme Pascal ; il chantait sa foi et sa mélancolie ; douceur tendre, et triste en effet ! Car il est triste de ne croire qu' à une sainteté aussi courte que la vie de l' homme. Mais du moins c' est toujours le lien du ciel avec l' homme. L' idée de sainteté, dans l' antique bouddhisme, apparaîtrait comme bien réelle encore, et de plus en plus dégagée pourtant des croyances qui sembleraient devoir en être le support naturel et l' appui. Conçoit-on qu' il se trouve encore des saints, là même où il n' y a peut-être plus de dieu ? Mais laissons cette sainteté hors de prise, s' évanouissant dans l' océan sans bornes où elle se perd. Il y eut une fois dans le monde une race heureuse, héroïque, à qui il a été donné de prendre la vie par son plus noble côté, de suivre au soleil la vertu, la gloire, et, durant des siècles, d' y rester fidèle, depuis l' Achille d' Homère jusqu' à Philopoemen, jusqu' à Cléomène. Sur cette terre de force et de franchise, on aimait hautement ses amis, on haïssait ses ennemis sans détour, on louait avec générosité ses adversaires ; il entrait de la grandeur naturelle en toutes choses. Certains vices même n' allaient pas jusqu' à flétrir ; ils se relevaient et s' associaient aisément à l' héroïque. La santé de l' esprit et celle du corps s' accordaient, et ne se démentaient pas. Et puis on mourait comme on avait vécu ; le javelot était reçu aussi hardiment qu' il était lancé ; la beauté de la mort, chez les épaminondas, égalait et couronnait la splendeur de la vie. Sans doute nous ne savons pas tout ; à cette distance bien des dessous échappent, et la lumière de l' ensemble voile les inévitables p273 ombres. Mais ce qu' on peut dire en toute certitude, c' est que pareille race, en de pareilles conjonctures, ne s' est jamais retrouvée depuis. La force humaine, déployée alors seulement dans toute son énergie et toute sa grâce, a toujours paru ailleurs plus ou moins refoulée sur elle-même, et l' âme humaine s' est repliée. L' idée du saint , au plus beau moment de cette race heureuse, refleurit comme une tige d' or par les mains du divin Platon ; elle fut offerte de loin, comme un phare lumineux, sur le plus serein des promontoires. Cependant une race forte et rude, et qui se peut dire grossière auprès de l' autre, fit son avénement ; les pâtres des Apennins, les sabins laboureurs, descendirent en armes, et jetèrent sur le monde leurs mains encore lourdes de la charrue : les mummius pillèrent Corinthe ; mais l' antique frugalité n' en revint pas. Il se fit bientôt une corruption inouïe, résultat de la nature puissante et gloutonne des vainqueurs, et de la dextérité sans pareille des vaincus. Des excès sans nom souillèrent la lumière dans le court intervalle des calamités sombres ; l' humanité ne s' en releva jamais. Au coeur de ces excès, et pour les combattre, que pouvait la fleur divine, exquise, de Platon ? Le christianisme vint ; il apporta une idée du saint plus profonde, plus contrite, sans plus rien de la fleur d' or, avec les seules racines salutaires, avec le breuvage amer et les épines sanglantes. Pour se préserver, pour expier et se guérir, une portion de l' humanité s' arma, durant des siècles, du froc et du cilice, sans oser un seul instant s' en dépouiller. On s' enfuit dans les cavernes, on se courba dans le confessionnal. La maladie, p274 la souffrance, devinrent l' état naturel du chrétien et le prix de l' humaine rançon. C' est à l' extrémité de cette longue série de siècles, où s' accumulèrent toutes les rouilles et toutes les barbaries, c' est comme chargé encore de leur poids et de leur chaîne, que Pascal nous arrive, le dernier vraiment des grands saints, et déjà grand philosophe. Est-ce donc là, en effet, la dernière forme de sainteté pour le monde ? Cet enchantement des émotions religieuses, ce mystère d' élévation que l' homme porte en lui, et qu' il n' a jamais plus hautement atteint qu' au sein et à l' aide du christianisme ; cet état supérieur et intime de la nature humaine ne saurait-il retrouver désormais sa première fleur, et reparaître dans sa perfection acquise, délivré des appareils compliqués que le droit sens désavoue ? Ne saurait-on retenir seulement le côté durable, éternel, celui qui tient aux instincts les plus tendres et les plus généreux du coeur, sans se forger des douleurs gratuites, et sans exagérer l' épreuve par elle-même si rude ? En tout, ne saurait-on avoir le Socrate sans les démoneries , comme dit Montaigne ? Ce qui est trop évident, c' est que jusqu' ici les modernes philosophes (à commencer par Montaigne), qui ont essayé de relever l' homme et de le faire marcher par ses seules forces, ont bien imparfaitement réussi. Voyez Rousseau tout le premier avec ses fiertés gauches, ses retours fastueux à l' héroïsme et ses sordides souillures ! Un moraliste amer, voulant exprimer cet empêchement, ce rabaissement selon lui, de la vertu moderne, s' est échappé à dire : " l' humanité antique n' avait pas encore été pliée dans la pénitence et dans le deuil ; depuis elle s' est relevée ; p275 mais, en se relevant, elle a gardé le pli et la roideur dans le pli. " le mot est dur, et je l' ai adouci encore ; mais il donne à penser. La franche pureté première, la simple beauté de l' être moral se peut-elle jamais reconquérir ? à cet âge avancé du monde, l' élite des coeurs voués au culte de l' infini n' aura-t-elle pas toujours sa dure maladie incurable et son tourment ? En attendant la forme inconnue (s' il en est une) de cette sainteté nouvelle, qui perpétuerait le fond de l' ancienne en le débarrassant de tout l' alliage, qui consacrerait les pures délices de l' âme sans les inconvénients et les erreurs, et qui saurait satisfaire aux tendresses des Pascals futurs, en imposant respect au bon sens malin des Voltaires eux-mêmes ; en attendant cette forme idéale et non encore aperçue, tenons-nous à ce que nous savons ; étudions sans impatience, admirons, même au prix de quelques sacrifices de notre goût, ces derniers grands exemples des hommes qui ont été les derniers saints ; admirons-les, quand même p276 nous sentirions avec douleur que leur religion, leur foi ne saurait plus être la nôtre : ils nous offrent de sublimes sujets à méditation. La grandeur morale de port-royal réside en eux. Quelle que soit la valeur littéraire des écrits sortis de ce coin du monde, ce n' est point par là (sauf une ou deux exceptions au plus), ce n' est point à ce titre purement estimable qu' il mériterait un immortel souvenir. Port-royal, après tout, ne serait qu' une tombe, si l' esprit de piété vive, si ce côté d' ardente sainteté saisi d' une façon si sublime par Pascal, par Saci, par Lancelot, par tant d' autres des plus humbles, ne lui laissait un des aspects dominants de l' éternelle vérité. La soeur de Pascal, celle qui était religieuse à port-royal, mourut dix mois avant lui. Quand on parle des gens de port-royal, c' est toujours à l' article de la mort qu' il faut le plus s' arrêter. La mort est le grand moment de la vie du chrétien ; on peut même dire que c' est la chose importante et unique , à laquelle pour eux tout vient se ranger. Et tandis que le commun des hommes l' élude, la supprime en idée, et, à l' heure fatale, y glisse ou s' y jette en fermant les yeux, comme font les enfants quand ils ont peur, eux les chrétiens véritables quand ils se sentent en venir là, même les plus humbles et les plus tremblants, ils s' y relèvent pour la regarder en face ; ils ont leur lutte héroïque et leur champ de bataille, où toute leur âme se déploie. p277 La soeur de sainte-Euphémie était sous-prieure et maîtresse des novices au monastère des champs, lorsque commença la persécution pour le formulaire. Nous avons laissé nos religieuses dans une sorte de trêve ; les solitaires eux-mêmes revenaient petit à petit au désert. Pourtant, depuis la bulle d' Alexandre Vii fulminée pour la ruine du jansénisme et reçue en France en mars 1657, l' orage suspendu grondait toujours. Il éclata en avril 1661. La cour décidément voulut en finir avec la faction de Retz et avec le principal foyer de résistance. Le lieutenant-civil Daubray, accompagné du procureur du roi au châtelet, dans une première visite à port-royal de Paris (23 avril), signifia l' intention de sa majesté qu' on renvoyât sous trois jours toutes les pensionnaires ; dans une autre visite (4 mai 1661), il apporta l' ordre de renvoyer également les novices et postulantes. M Singlin, qui avait titre de supérieur, dut se retirer. La mère Angélique, à la première nouvelle de l' attaque, était arrivée du monastère des champs pour soutenir le choc avec la mère Agnès, sa soeur, qui alors était abbesse. Son courage, ses paroles de fermeté et presque de gaieté en cette conjoncture critique, et quand elle-même était déjà mourante, sa sainte mort consommée au mois d' août de cette année, nous rappellerons toutes ces choses ailleurs ; il s' agit ici seulement de la soeur de Pascal. Cette dernière était donc restée aux champs, lorsqu' on y reçut le premier mandement, donné à la date du 8 juin par les vicaires p278 généraux du diocèse de Paris, pour la signature du formulaire. Il faut savoir que les vicaires n' avaient donné ce mandement qu' à leur corps défendant ; ils l' avaient, à ce qu' il paraît, concerté avec messieurs de port-royal, et l' on dit même que c' était Pascal qui l' avait dressé. La rédaction, en effet, demandait une plume délicate : il s' agissait de permettre aux amis de Jansénius de signer en conscience une déclaration par laquelle ils se soumettaient à la sentence du pape ; tout l' art consistait à interpréter au même moment cette sentence, à la réduire à la seule doctrine, et à insinuer des réserves sur le point de fait, sans pourtant les laisser trop paraître. Les religieuses de port-royal, lorsqu' on leur proposa cet expédient de conscience, en jugèrent plus simplement ; elles trouvèrent le mandement bien obscur et le formulaire trop clair. à Paris, elles eurent toutes les peines du monde à se résigner à la signature exigée, et ne le firent que moyennant quelques lignes de précaution qu' elles mirent en tête. Mais au monastère des champs, avec lequel on communiquait moins aisément en ces circonstances, et où les explications arrivaient plus incomplètes, l' embarras fut bien plus grand encore, et les perplexités allèrent jusqu' à l' angoisse. La soeur de sainte-Euphémie, entre autres, les ressentit avec une p279 vivacité qu' on ne s' expliquerait jamais, si l' on ne concevait bien l' excessive tendresse dont est susceptible l' entière sincérité chrétienne : " les gens du monde qui sont tout charnels, écrit à ce sujet un de nos auteurs,... etc. " un jour donc, le 22 juin, après avoir communié dans une grande amertume de coeur ; tandis qu' elle adressait à Dieu son action de grâces, la soeur de sainte-Euphémie se sentit une forte pensée de se décharger par écrit de ses doutes, et elle se mit, pour plus de facilité, à laisser courir sa plume dans une longue lettre à la soeur Angélique de saint-Jean, alors sous-prieure au monastère de Paris ; la lettre était faite pour être lue de M Arnauld, et elle lui fut d' abord envoyée. La soeur Euphémie n' ignorait point la part que son frère avait dans ce premier projet d' une signature ainsi motivée et interprétée ; elle savait qu' il ne s' y était entremis que par pur zèle, et, tout en le louant, cela l' enhardissait elle-même à produire plus librement ses pensées. p280 Voici les principaux traits de cette lettre, qui se rapprochent naturellement de quelques vigoureuses pensées sur le même sujet trouvées dans les papiers de Pascal ; seulement ici, comme cela s' était déjà vu, la soeur devançait le frère et lui montrait le chemin : " la plupart, écrivait-elle,... etc. " p281 elle arrive ensuite aux termes du mandement ; elle en parle d' autant plus à son aise qu' elle sait bien au fond de quelle plume il est sorti. Cette circonstance explique l' espèce d' insistance et même d' ironie qu' elle y met : " j' admire la subtilité de l' esprit, et je vous avoue qu' il n' y a rien de mieux fait que le mandement. Je crois qu' il est bien difficile de trouver une pièce aussi adroite et faite avec tant d' art. " si c' était un hérétique qui eût rédigé de la sorte son symbole pour échapper à la condamnation sans désavouer son erreur, elle le louerait volontiers, dit-elle, elle le louerait, mais de la louange que le père de famille donnait p282 à l' intendant infidèle pour sa prudence aux choses de la terre : " les enfants de ce siècle sont plus prudents en leur genre que les enfants de lumière. " car que fait-on autre chose en ce mandement que consentir au mensonge sans nier la vérité ? " mais des fidèles, des gens qui connoissent et qui soutiennent la vérité, l' église catholique, user de déguisement et biaiser ! ... etc. " et ce ne sont pas de vaines paroles ; elle va en mourir en effet. Insistant toujours sur cette ambiguïté de la signature, elle se la peint par une image : " je vous le demande, ma très-chère soeur, au nom de Dieu, dites-moi quelle différence vous trouvez entre ces déguisements et donner de l' encens à une idole sous prétexte d' une croix qu' on a dans sa manche . " un très-exact éditeur moderne a fait remarquer avec raison qu' en cet endroit la soeur de sainte-Euphémie retourne contre les jansénistes un reproche que Pascal, dans la cinquième provinciale , avait adressé aux jésuites des Indes et de la Chine ; mais ce qui est plus piquant, c' est qu' elle le retourne surtout contre Pascal lui-même ; elle songe particulièrement à lui en ce moment, et veut lui faire honte de son essai d' équivoque ; puis elle continue : p283 " vous me direz peut-être que cela ne nous regarde point, à cause de notre petit formulaire particulier ; mais... etc. " tout le reste est de ce ton ; le nom et les maximes de Saint-Cyran reviennent et revivent manifestement dans cette lettre ; nous nous retrouvons en plein port-royal primitif, -avec une seule petite différence cependant. Tout en s' y montrant la digne fille de Saint-Cyran selon l' esprit, la soeur Euphémie y apparaît aussi comme tenant tout à fait à cette seconde génération des religieuses de port-royal, dont étaient les soeurs Angélique de saint-Jean, Christine Briquet, Eustoquie De Bregy, tandis que la première génération des mères nées de la première Angélique, les mères Marie des anges, De Ligny, Du Fargis, raisonnaient moins en p284 détail de ces questions du dehors. Ainsi la mère Du Fargis, alors prieure de port-royal des champs, eut les mêmes scrupules, les mêmes angoisses que la sous-prieure, et elle en écrivit à M Arnauld une lettre dans le même sens ; mais elle s' en référa aux raisons déduites par son experte compagne, et, pour son compte, elle ne les aurait point exprimées de ce ton d' examen. La soeur Euphémie, en un mot, appartenait à cette génération qui avait lu les provinciales et qui s' y était formée. L' avocat de port-royal, qui publia le premier la lettre éloquente dans son apologie pour les religieuses en 1665, se trouva un peu embarrassé d' excuser certains termes qui annonçaient une trop grande connaissance des matières controversées ; c' est ce qui l' induisit à en adoucir, à en supprimer quelques-uns. Le digne apologiste compte beaucoup trop d' ailleurs sur notre simplicité, lorsqu' il ajoute qu' on ne doit pas s' étonner de trouver une fille si fort instruite de toutes ces contestations : c' est qu' elle avait lu, dit-il, une partie des livres écrits en notre langue sur ces sujets, du temps qu' elle était encore dans le monde . Mais, à l' époque où Mademoiselle Jacqueline Pascal était dans le monde, il n' était pas question de formulaire, ni de ces discussions soulevées ou développées depuis. C' est bien en effet sous les grilles que son esprit, à cet égard, avait achevé de se former. Je ne voudrais pas que, d' après les sévérités de la soeur Euphémie, on prît pourtant une trop noire idée du mandement dans lequel la plume de Pascal avait trempé. J' ai lu cette pièce, qui maintient la position janséniste aussi nettement qu' il se pouvait, et qui est par conséquent en contradiction presque ouverte avec le formulaire. p285 Cela saute aux yeux. La cour ne s' y trompa point. Un arrêt du conseil d' état, du 9 juillet 1661, révoqua le mandement qui ouvrait une voie si large, et qui prévenait le choc. Les grands vicaires durent rendre une autre ordonnance pure et simple pour la signature (novembre), et la question se posa par oui ou par non . La soeur de sainte-Euphémie n' eut point à prendre part à ce second combat qui se préparait, et dont la franchise était du moins selon son coeur. Elle mourut des suites de son premier ébranlement, le 4 octobre 1661, première victime de la signature ; elle était âgée de trente-six ans. En apprenant la mort de sa soeur, Pascal ne dit rien, sinon : " Dieu nous fasse la grâce d' aussi bien mourir ! " et, abjurant désormais toute humaine complaisance, il redoubla de zèle et de droiture dans ce qu' il croyait la vérité. Il dut redire en son coeur ce qu' il avait autrefois pensé à la mort de son père : " la prière et les sacrifices sont un souverain remède à ses peines ; mais j' ai appris d' un saint homme dans notre affliction qu' une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu' ils nous ordonneroient s' ils étoient encore au monde , et de pratiquer les saints avis qu' ils nous ont donnés, et de nous p286 mettre pour eux en l' état auquel ils nous souhaitent à présent. " il fit en sorte d' être de plus en plus tel que sa soeur l' avait souhaité. C' est en ce beau sens qu' il n' avait nulle attache pour ceux qu' il aimait , nous dit Madame Périer ; elle distingue l' attache et l' affection ; il avait l' une extrême, et pas l' autre. Il me semble que cela se comprend, se touche au doigt maintenant, et que cette apparente dureté de Pascal s' évanouit. ô vous qui vous flattez d' aimer et de pleurer les êtres ravis, dites, avez-vous à nous proposer une plus intime, une plus délicate tendresse ? L' affaire du second mandement s' engagea, et Pascal s' y montra tout à fait selon l' esprit de sa soeur. C' est à ce moment que se marque sa dissidence intestine avec messieurs de port-royal, dissidence très-réelle, que les amis firent tout pour dissimuler, et les adversaires pour grossir. Les vicaires généraux de Paris, après l' échec de leur premier mandement, ayant publié, comme nous l' avons dit, une ordonnance pure et simple pour la signature du formulaire, les docteurs et confesseurs de port-royal tinrent conseil, et furent d' avis que les religieuses pourraient signer, moyennant quelques lignes de considérant dont ils réglèrent les termes, en les diminuant le plus possible. p287 C' est sur les termes de cette restriction que Pascal se sépara d' eux, et qu' il jugea qu' on faiblissait, ou plutôt qu' on reniait. Il avait, dans sa participation au premier mandement, épuisé toute sa condescendance ; il avait atteint ses dernières limites, et il rentra dès lors, pour n' en plus sortir, dans la pleine et pure vérité. J' ai précédemment (chapitre viii) indiqué l' esprit et la portée de ce désaccord ; le menu en serait insignifiant et fastidieux. Il suffit de savoir qu' un jour, après plusieurs p288 petits écrits pour ou contre, les principaux de ces messieurs, Arnauld, Nicole, Sainte-Marthe et d' autres encore, se réunirent chez Pascal pour vider le différend. M De Roannès, M Domat, M Périer fils, c' est-à-dire le petit monde de Pascal et ses fidèles, assistaient au débat. Chacun expliqua son sentiment ; Pascal soutint fortement et avec feu qu' on ne pouvait en conscience signer ces paroles : " n' ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de coeur tout ce que les papes en ont décidé. " car c' était, disait-il, condamner tacitement la grâce efficace au vrai sens de Jansénius, ainsi que les papes ne l' avaient que trop réellement décidé. Après une longue discussion, presque tous les assistants, tous ceux du bord de port-royal, soit conviction, soit déférence, se rangèrent au sentiment de Mm Arnauld et Nicole, qui étaient les deux auteurs de la restriction proposée. C' est alors, dit la relation de Mademoiselle Marguerite Périer, qu' il arriva à M Pascal une chose fort extraordinaire. Lui qui aimait la vérité par-dessus tout, qui d' ailleurs était accablé d' un mal de tête continuel, et qui avait fait effort sur sa faiblesse pour imprimer en l' esprit des autres la conviction dont le sien était rempli, il se sentit tout d' un coup si pénétré de douleur qu' il se trouva mal, sans parole et sans connaissance. Après les premiers soins qui le firent revenir, et lorsque tous ces messieurs du dehors se furent retirés, comme il ne restait plus que les amis du coeur et la famille, les Périer, M Domat et M De Roannès, Madame Périer demanda à Pascal ce qui lui avait causé cet accident : " quand j' ai vu, répondit-il, toutes ces personnes-là que je regardois comme étant ceux à qui Dieu avoit fait connoître la vérité, et qui p289 devroient en être les défenseurs, quand je les ai vus s' ébranler et donner les mains à la chute, je vous avoue que j' ai été saisi d' une telle douleur que je n' ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. " étrange effet de la même cause sur le frère comme sur la soeur ! Laissons la question de détail, et si décriée, du formulaire ; allons au fond, jugeons de l' esprit même, c' est-à-dire de cet amour sans bornes pour la vérité. Quelle grandeur morale ! Et qu' ils sont heureux ceux qui peuvent souffrir à ce point pour l' intégrité de la conscience, jusqu' à défaillir, jusqu' à mourir ! Agonie sainte ! Conçoit-on rien de plus admirable que cette si vive, si délicate et si vulnérable tendresse pour la vérité, au coeur de si fermes et si invincibles intelligences ? La soeur en meurt, le frère en tombe à terre sans connaissance. Fontenelle, Goëthe et M De Talleyrand n' ont pas de ces syncopes-là. Un homme de qui (aujourd' hui qu' il n' est plus ! ) on a droit de dire qu' il fut de la postérité et de la race de Pascal, M Vinet, parlant de ces douleurs étouffées et contenues des hommes de port-royal, a remarqué que ce qu' il y a en eux de tendre et d' humain se décèle comme à regret, mais n' agit que plus fortement : " des liens déchirés les font mourir ; ils ne pleurent quau dedans, mais leur vie s' écoule avec ces larmes profondes ! " et n' est-ce pas ainsi que lui-même est mort comme eux ? Disons-nous bien que nous sommes ici devant le p290 beau moral et intime de notre sujet, dans sa plus sublime expression : l' évanouissement de Pascal, la mort de sa soeur ! Il y a le beau moral sous la forme antique, je l' ai déjà indiqué, la mort d' épaminondas au sein de la victoire, et son âme triomphante qui jaillit de sa blessure avec son sang. Donnez à apprendre aux enfants l' hymne d' Aristote à la vertu, l' hymne de Cléanthe, les vers de Simonide sur les Thermopyles : cela ne fera pas des chrétiens, mais cela fera des hommes. Caton sortira de là, et, s' il le faut, arrachera avec ses mains ses entrailles. Voilà le beau moral sous sa forme héroïque, stoïque. Quant au beau moral chrétien, intérieur, tout rentré et tout voilé, nous le surprenons ici dans son essence la plus pure. Port-royal désormais ne nous en offrira point d' exemple plus accompli. Cette dissidence de Pascal avec ses amis est plus grave qu' on ne l' a dit, et que ceux qui y assistaient ne l' ont senti eux-mêmes. Avec lui monte et s' échappe le dernier grand éclair de l' esprit de Saint-Cyran. Cet esprit ne luira plus dorénavant qu' à travers des ombres. Arnauld le combinera, le mêlera sans cesse avec des choses toutes contraires, avec l' esprit de Descartes, par exemple, ou encore avec l' esprit des stoïciens. Il y a telle lettre de lui où il se prend à citer avec admiration le praeter atrocem animum catonis : lui-même il avait quelque chose de cette âme. C' est bien ; c' est une noble et généreuse inconséquence dans un chrétien, mais enfin une réelle inconséquence. Nicole, avec sa raison juste et son caractère timide, adoucit tout et affaiblit tout. Et ce sont eux deux désormais qui mènent. Certes, il y aura encore de touchants passages, p291 la prison si chrétienne de Saci, sa mort, que nous avons anticipée, les douces vies de Hamon, de Tillemont. On aura encore de suaves et divines nuances ; on en a fini avec le côté sublime. Cet esprit de Saint-Cyran que Pascal n' avait pleinement ressaisi que sur le tard, sa soeur, elle, depuis le premier jour de sa conversion, ne s' en était jamais écartée. Je n' ai point assez dit combien cette soeur, comparée au frère, l' explique, le complète, et peut-être, à quelques égards, le surpasse. Les hommes ont beau faire, même les plus saints, ils vont, ils sortent, la foule les coudoie, la poussière du chemin les couvre en passant, ils se ternissent et se dissipent. Heureuses les belles âmes dont la sensibilité préservée ne s' est nulle part dépensée ailleurs, mais s' est toute employée au sein de la vertu et du devoir ! Quel plus pur idéal qu' une telle âme ainsi restée vierge et prêtresse, desservant l' autel dont l' autre âme emporte et trop souvent, en la promenant, disperse la flamme ! Même dans le monde, même en dehors du christianisme, n' est-ce pas ainsi qu' on aime à se figurer ce rôle charmant d' une soeur de grand homme ? Les électre, les Antigone de l' antiquité, qu' étaient-elles autre chose ? Des soeurs, de saintes et sublimes soeurs, restées fidèles à un seul culte, et guidant, ramenant, ensevelissant le frère égaré. Règle générale : les soeurs, quand elles sont égales, sont plutôt supérieures à leur frère illustre. Elles se retrouvent meilleures. Ce sont comme des exemplaires de famille, des doubles du même coeur, qui se sont conservés sans aucune tache au sein du foyer, p292 ou dans l' intérieur du sanctuaire. Chez les modernes on pourrait citer bien des noms, même parmi les profanes. Mais combien de fois surtout je me suis plu à rêver la soeur du poëte, d' un de ces grands poëtes que nous admirons et que nous chérissons à travers les fautes et les faiblesses ! La soeur de René est trop connue ; mais la soeur de Jocelyn, par exemple ! Elle aura la mélancolie pure et légère, la tendresse et l' harmonie, et le chant d' oiseau, sans mélange des jeux de l' art et sans la ruse acquise. Elles n' ont pas fait de leur âme oeuvre ni gloire. C' est une gravure de Raphaël avant la lettre, qu' une belle âme avant la gloire. Se figure-t-on rien de plus angélique qu' une soeur de Fénelon ? Ici, dans le cloître de port-royal, nous possédons quelque chose de semblable, plus d' un de ces parfaits modèles. La soeur voilée de Pascal est son égale pour le moins ; elle le précède presque en tout, elle le guide, même dans les âpres grandeurs de la mort. La première Angélique est très-supérieure, selon nous, au grand Arnauld. Et la seconde Angélique (de saint-Jean), croit-on qu' elle vaille moins que cet incomparable frère dont faisaient leurs délices les cercles des La Fayette et des Sévigné ? Un jour, ce frère-là, M De Pomponne, et qui, tout frère qu' il était, connaissait apparemment assez peu sa soeur du cloître, demandait à Nicole : " tout de bon, croyez-vous que ma soeur a autant d' esprit que Madame Du Plessis-Guénegaud ? " Nicole haussa les épaules ; il était trop poli pour répondre : " mais savez-vous p293 qu' elle n' est nullement inférieure, même en esprit, à M De Pomponne lui-même ? " et Nicole aussi n' avait-il pas sa soeur Charlotte, une élève de port-royal, douée d' un génie facile, dont il emprunta plus d' une fois la plume, se plaisant à en dire qu' elle avait beaucoup plus d' esprit que lui ? Les soeurs trouvent plus aisément grâce que les frères. M Cousin, après avoir été dur pour Pascal, s' est vivement épris pour sa soeur, et la lui a préférée. Ici il a été éloquent comme toujours, et il a eu raison avec charme. Mais, pendant que nous admirons la soeur et le frère, pendant que la scène de l' évanouissement nous inspire pensée sur pensée, ne serions-nous point dupe de notre préoccupation ? N' aurions-nous point affaire tout simplement à un malade, à un visionnaire, je n' invente point les termes, à un halluciné ? Pascal, en un mot, comme on l' a dit de Lucrèce, n' a-t-il pas eu sur la fin un véritable égarement de raison ? Au lieu de faire intervenir en ceci des modernes et des vivants (ce qui gêne toujours quand il faut discuter), je citerai Voltaire, qui, lorsqu' il se mêle de dire les choses, les dit plus nettement que personne et à moins de frais : " Pascal, écrivait-il à ' s Gravesande (1 er juin 1738), Pascal croyait toujours, pendant les dernières années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise : faudrait-il pour cela que nous en imaginassions autant ? ... etc. " p294 en recherchant le passage de Leibniz auquel Voltaire fait allusion, on trouve simplement ce mot dans les leibnitiana : " en voulant approfondir les choses de la religion, il est devenu scrupuleux jusqu' à la folie . " c' est un de ces mots, on le voit, qui se disent en l' air, et qui ne reposent sur aucun fait. Et comment s' expriment à leur tour les gens de port-royal, quand ils parlent de Leibniz ? Ils le jugent, avant tout, un fort bel esprit et un curieux. " M Leibniz n' est point un homme sans religion , " écrivait M Arnauld dans un jour d' éloge. Leibniz, dans les jours de contradiction, parlait d' Arnauld comme d' un entêté bonhomme . Malgré la grandeur des noms, ces illustres personnages ne sont guère des autorités quand ils prétendent se juger ; p295 ils se touchèrent un moment, mais ne se pénétrèrent pas. Leibniz, quand il vint en France, vit le plus souvent qu' il put Arnauld, Nicole, et s' attacha surtout à nouer commerce avec le premier ; il causa de Pascal avec le duc de Roannès ; il s' inquiéta fort des inventions du géomètre et de la machine arithmétique ; il eut communication, par la famille Périer, des manuscrits concernant les sections coniques : mais du moral de Pascal il n' en sut pas plus que nous n' en savons ; il le juge même assez à la grosse, comme un esprit entêté des préjugés de Rome ; il se préfère sensiblement à lui dans une lettre plus naïve et plus remplie de sa propre justice qu' on ne l' attendrait de sa part. Bref, si Voltaire n' a pas d' autre témoin à charge à produire sur la folie de Pascal, il faut en rabattre. Mais l' abîme pourtant, l' abîme ! Voilà un fait précis. L' abbé Grégoire, dans ses ruines de port-royal , a remarqué que la première fois qu' il a été question de cet abîme imaginaire, ç' a été dans une lettre de l' abbé Boileau, publiée longtemps après la mort de Pascal. Cet abbé Boileau, janséniste du beau monde, vers la fin du dix-septième siècle, le conseiller intime et le bras droit du cardinal de Noailles, et le directeur de p296 bien des personnes de qualité, écrivait à une demoiselle qui avait des terreurs d' imagination, et qui ne se laissait point rassurer par ses confesseurs : " où ils n' aperçoivent qu' un chemin uni, vous voyez d' affreux précipices... etc. " qu' on veuille bien se rendre compte ; l' abbé Boileau a pour but de rassurer une demoiselle qui a des terreurs ou des vapeurs, et il lui cite une historiette qu' il tient d' original , dit-il, mais qu' il adapte un peu à la circonstance, comme il arrive toujours en pareil cas. La mémoire devient complaisante ; on redit à peu près ce qu' on a entendu autrefois ; seulement l' à peu près , sur quoi porte-t-il ? En quoi s' écarte-t-il de l' exacte vérité ? Pascal voyait toujours un abîme ! Mais quand il sortait dans la rue, quand, trois mois avant sa mort, il faisait cette charité, qu' on n' a pas oubliée, à cette belle jeune fille, en s' en revenant de l' église saint-Sulpice, ce jour-là il marchait droit et n' avait pas d' abîme. p297 Ainsi il faut modifier le toujours . Cela dura peut-être quelques semaines seulement. Et à quelle époque ? Les conteurs d' anecdotes s' embarrassent bien de ces détails ! Allons, point de rigorisme pourtant ; je ne veux pas tout à fait supprimer ni combler l' abîme ; il a servi et peut encore servir à de belles métaphores. Que feraient les poëtes, dit Pascal lui-même, si la foudre tombait sur les lieux bas ? Le feriuntque summos fulmina montes reste une belle image. Mais si tout autre qu' un poëte, si un de ces savants qui se piquent de rigueur, si un physiologiste venait, sur la foi de cette anecdote, réclamer Pascal comme un de ses malades et faisait mine de le traiter en conséquence, oh ! Alors, au nom du bon sens comme du bon goût, nous lui dirions : holà ! Sans prétendre nier les singuliers accidents nerveux de Pascal, et leur contre-coup sur son humeur ou sur sa pensée, nous maintenons qu' à cette distance, et dans l' état des renseignements transmis, il n' y a lieu à venir asseoir là-dessus aucun diagnostic , comme on dit. Ce qui nous paraît au contraire positif, c' est que, si malade des nerfs qu' on le voie en effet, Pascal demeura jusqu' à la fin dans l' intégrité de sa conscience morale et de son entendement. Le reste nous échappe. Ceux qui se montrent si prompts à crier à la folie de l' homme n' ont pas assez réfléchi, au préalable, à ce que c' est que la folie de la croix. p298 Bayle le savait mieux qu' eux. Parlant précisément de ces pensées extrêmes de Pascal sur la maladie qui est l' état naturel du chrétien , le malicieux auteur s' est bien gardé de n' y pas reconnaître l' esprit du christianisme lui-même, repris de très-haut et remontant à sa source : " on fait bien, écrivait-il, de publier l' exemple d' une si grande vertu ; ... etc. " on a souvent cité en tout ou en partie ce passage de Bayle ; Besoigne s' en autorise presque avec édification. Il faut prendre garde pourtant et toujours se méfier quand on cite Bayle ; il est fin, il est peu fier, et, pourvu qu' il glisse sa pensée, peu lui importe sous quel pavillon. Il est le contraire de Pascal, à qui l' on a reproché le ton tranchant ; et il ne tient pas beaucoup à garder son rang d' honneur et de préséance à la vérité. Ici, en ayant l' air de louer, le sceptique a surtout un but, c' est de faire entendre combien, malgré son règne nominal, le vrai christianisme est rare, combien il est quasi impossible. Chose étrange ! Port-royal, dans sa rigidité et sa sincérité primitive, ne dit pas le contraire ; et rien n' est plus significatif, rien ne va plus au centre de notre présente étude, que de citer ici, en regard de Bayle, ce passage de Saint-Cyran : p299 " quand je considère que les chrétiens ne sont, pour parler ainsi, qu' une poignée de gens, en comparaison des autres hommes répandus dans toutes les nations du monde,... etc. " il est impossible de restreindre d' une manière plus effrayante le petit nombre et des appelés et des élus : d' épuration en épuration, c' est à faire dresser les cheveux. Or, ce que Saint-Cyran dit là dans un sérieux sombre, Bayle à son tour le redit, non sans malice ; en faisant voir combien il y a peu de chrétiens pareils à Pascal, et que c' est là être chrétien véritablement, il donne à entendre que c' est se placer hors de l' humanité que d' être chrétien ; qu' on ne l' est pas pour en avoir seulement le nom, et que, sitôt qu' on se met à l' être en réalité, on devient alors, selon une autre de ses expressions, un individu paradoxe de l' espèce humaine . p300 Pascal est un de ces individus paradoxes ; et, comme il se trouve le plus en vue des hommes de son groupe, on lui a adressé plus fréquemment qu' à d' autres le reproche de folie. Il ne le mérite qu' à ce titre d' avoir été l' un des plus chrétiens dans ce foyer de renaissance. On a dit qu' il avait exagéré port-royal. Ceux qui parlent ainsi sont entrés dans port-royal du côté du déclin et de la décadence ; ils ne l' ont point abordé à la tête et par le sommet. Pascal n' a point exagéré port-royal, il l' a réalisé. Excédant ce cadre par son génie, il s' y est enfermé par le coeur, et il a rassemblé une dernière fois ce que cet esprit a de plus vif dans une suprême flamme. Deux mois environ avant sa mort, la maladie de Pascal redoubla et ne désempara plus. Le 29 juin 1662, il quitta sa maison pour aller dans celle de Madame Périer sa soeur, et cela par une cause touchante : il avait recueilli chez lui un pauvre ménage, homme, femme, enfants, et l' un des fils prit la petite-vérole ; il craignit alors que Madame Périer, qui venait chaque jour, ne portât le mal à ses propres enfants, et, au lieu de déplacer le pauvre malade, il trouva plus simple, malade aussi, de déloger lui-même. L' union de messieurs de port-royal avec Pascal, qui n' avait souffert que sur un point, se resserra dans sa dernière maladie. M Arnauld, qui était alors obligé de se cacher, vint plusieurs fois le voir incognito ; M Nicole de même ; et le malade se confessa plusieurs fois à M De Sainte-Marthe, et même la veille de sa mort. Le curé de Saint-étienne-Du-Mont l' assista également. p301 Des circonstances de médecine et de régime firent qu' on remit longtemps avant de lui administrer le saint viatique, qu' il réclamait avec ardeur. Enfin, lorsqu' on jugea qu' il n' y avait plus à tarder, le curé, entrant après minuit dans sa chambre avec le saint sacrement, lui cria : voici celui que vous avez tant désiré ! L' agonisant, réveillé à cette parole, retrouva des forces, et se souleva seul à demi pour recevoir avec plus de respect le divin consolateur. Ainsi mourut, dans un ravissement de joie, celui qu' on se figure plein de tristesse. Il y a dans cette fin de Pascal, comme dans les derniers chapitres de ses pensées , une langueur brûlante, une complaisance à la douleur, qui est le caractère de la passion même ; il est tendre et enivré. On s' étonne de rencontrer, sous une forme si austère, des délices que les hommes cherchent ailleurs et qui passent. Lui, il trouva les siennes dans Jésus-Christ. Sans faire injure aux pages qu' on a publiées de lui sur l' amour , il est trop clair qu' il n' a jamais mis son âme dans une créature ; il n' a aimé de passion que son sauveur. Aussi, lorsque, mourant, il jouit de son mal ; lorsqu' à la nouvelle de l' ami qui s' approche, il se soulève de son lit d' agonie et voudrait recevoir le bien-venu à genoux ; pour quiconque a non pas la foi, mais un coeur, il fait quelque chose de vrai, quelque chose dont la source est dans les entrailles de l' homme ; il expire dans un sentiment d' amour et de plénitude, comme tout être humain, qui aspire à l' immortalité de la vie, doit désirer de mourir. Pascal rendit l' âme le 19 août 1662, âgé de p302 trente-neuf ans et deux mois. Il fut enterré dans l' église Saint-étienne-Du-Mont, où l' inscription tumulaire se lit encore. Deux ans et demi après, au fort de la persécution contre port-royal, l' archevêque Péréfixe interrogeant le curé de Saint-étienne, M Beurier, sur l' homme célèbre qui était mort son paroissien, obtint du bon curé une espèce de déclaration portant que Pascal avait finalement blâmé M Arnauld et ces autres messieurs, et avait rétracté ses sentiments jansénistes. Les jésuites prirent acte de ce témoignage, et commencèrent à en user dans leurs écrits. Mais il fut bientôt prouvé que M Beurier, de très-bonne foi d' ailleurs, avait pris la pensée de Pascal au rebours, et que s' il y avait eu, entre messieurs de port-royal et celui-ci, quelque dissidence, ç' avait été parce qu' il était plus avant et plus de port-royal selon l' esprit, qu' eux-mêmes. Le curé, convaincu par les pièces que lui produisit la famille, confessa lui-même sa méprise. p303 Xix. Nous n' avons plus qu' à parler du grand ouvrage posthume de Pascal, les pensées . Lorsque la persécution qui sévissait contre port-royal se fut apaisée, et dès que les amis prisonniers ou fugitifs se purent rassembler de nouveau, vers octobre 1668, on songea aussitôt à mettre en ordre ces précieux fragments, et à en tirer quelque chose qu' on pût offrir au public. C' était inaugurer dignement l' ère de la paix de l' église, que de l' ouvrir sous les auspices d' un nom resté si glorieux dans l' ère militante. Le duc de Roannès, le fidèle ami, fut celui qui s' entremit le plus dans cette publication par les soins et par le zèle. La révision et l' ordonnance des matières furent remises à un petit comité composé de Mm Arnauld, Nicole, De Tréville, Du Bois, de La Chaise. De son côté, la famille y portait un soin religieux, scrupuleux et même jaloux. Son représentant p304 à Paris auprès de ces messieurs était le jeune étienne Périer, très-bien informé, très-ferme, et qui, malgré ses vingt-six ans, tenait tête aux plus considérables. En cas de conflit (ce qui arrivait fréquemment), les négociateurs habituels entre la famille et les amis étaient surtout le duc de Roannès, et aussi Brienne, le bizarre et séduisant confrère de l' oratoire, qui avait fait, l' année précédente (1667), un séjour à Clermont chez les Périer, en s' en revenant d' Aleth avec Lancelot. Les lettres de Brienne nous donnent l' idée la plus parfaite, la plus naïve, des difficultés et des petits différends d' où sortit avec effort cette première édition si châtiée, si taillée, si remaniée, mais alors la seule possible. En citant brienne, j' ai à solliciter de l' indulgence ; la tête de cet homme d' esprit avait été un peu dérangée, et son discours, sa phrase pétulante s' en ressentait par des digressions et des parenthèses continuelles. Il écrivait à Madame Périer, à la date du 16 novembre 1668 : " on ne peut pas, madame, avoir céans monsieur votre fils... etc. " p305 mais c' est dans une seconde lettre, écrite trois semaines après la première, qu' on saisit bien l' état des choses, et qu' on assiste, pour ainsi dire, à la fabrique intérieure de l' édition. La lettre est longue, pleine de redites ; mais quelques phrases qu' on en détacherait ne donneraient pas une idée exacte de la mesure de correction où l' on prétendait se tenir : ce 7 décembre 1668. " monsieur votre fils m' apporta hier votre lettre du 27 e du mois passé,... etc. " p308 enfin, dans un post-scriptum daté du 11, qu' il ajoute à cette longue lettre, Brienne parle d' une lettre de Madame Périer à M De Roannès, que celui-ci vient à l' instant de recevoir et de lui faire lire, et qui semble avancer la conclusion : " je vous dois dire, madame, que monsieur votre fils est bien aise de se voir tantôt au bout de ses sollicitations auprès de moi et de vos autres amis,... etc. " on a, ce me semble, d' après cette lettre confidentielle, le rôle de chacun très-bien tracé dans ce concert difficile à obtenir, et je me représente le tout ainsi : la famille absente s' effraye (mais non pas au point de vue littéraire) de voir toucher à des reliques chéries d' un saint glorieux, et de loin elle s' exagère même les changements qu' on prétend y apporter ; le duc de Roannès, au coeur du travail, s' empresse, se multiplie : qui mieux que lui avait pu aider à déchiffrer les papiers originaux, et à en tirer une copie satisfaisante ? p309 Maintenant que le tout, pêle-mêle, est copié, il débrouille ; il essaye avec étienne Périer de classer ces notes confuses ; il en indique le vrai sens et l' intention, lui qui passait sa vie avec Pascal et qui était son intime confident ; s' il n' ajoute rien, il retranche beaucoup ; en un mot, il dresse une sorte de premier canevas d' édition, et met ces autres messieurs à même de se former un avis. Arnauld et Nicole relisent alors et revoient tout cela au point de vue de la clarté et de la correction. Lorsqu' ils crurent devoir s' attaquer au sens, ce fut, en général (et sauf deux ou trois méprises), par des raisons essentielles qui nous touchent très-peu aujourd' hui, mais qui ne pouvaient point ne pas prévaloir sur des esprits avant tout chrétiens, et tournés vers l' édification des lecteurs. On en a un exemple dans une lettre d' Arnauld, que je donnerai ici presque au long ; ces citations sont devenues essentielles pour mettre en lumière l' esprit de scrupule qui présida à cette première édition, pour montrer qu' elle fut faite jusqu' en ses altérations selon un esprit de sincérité chrétienne, sinon de sincérité littéraire. On voulait (ne l' oublions pas), et il fallait absolument, pour remplir l' objet, que le livre parût avec des approbations d' évêques et de docteurs. Un des approbateurs, l' abbé Le Camus, docteur en théologie de la faculté de Paris, depuis évêque de Grenoble et cardinal, avait fait quelques observations. Or, on lit dans une lettre d' Arnauld à M Périer, en novembre 1669, après le récit de quelque événement qui a retardé sa réponse : p310 " ... voilà, monsieur, ce qui m' a empêché non-seulement de vous écrire plus tôt,... etc. " et il cite un exemple que nous allons dire. Mais, chemin faisant, n' êtes-vous pas effrayé de cette multitude de défilés et de coins périlleux par où est obligée de passer une pauvre pensée humaine, laissée orpheline du génie qui l' a produite, et n' ayant plus là son père pour la défendre ? Pour les vrais anciens, transmis durant p311 des siècles à travers tant de mains diversement intéressées, cela fait trembler. Chez ces hommes qui sont des modernes d' hier, que d' altérations déjà et d' atteintes, que du moins encore nous pouvons saisir ! Saint-Cyran nous a paru, dans ses discours et dans sa parole, tout autrement éloquent que dans ses écrits ; je le crois bien ; M Nicole, qui était très-exact , a passé son niveau sur ces derniers. Le traité sur le sacerdoce , qui y a échappé, est seul resté beau et marqué au coin du maître. Saint-Cyran, le grand directeur, corrigé par Nicole ! C' est pis que ne le serait, dans un autre genre, Joseph De Maistre corrigé par l' abbé Eymery. Ici c' est Pascal qui a, pour son compte, à passer entre les amis craintifs et les approbateurs inquiets, entre une double haie de docteurs. Comme l' homme aux deux maîtresses, c' est à qui lui arrachera un cheveu. Oh ! Que l' écrivain de génie paye cher l' avantage d' appartenir à un parti ! Il est vrai que, s' il vit et meurt seul (singulariter sum ego donec transeam) , il court d' autres risques, et sa dépouille peut aller aux mains du premier passant. Concluons humblement que le moi humain le plus original et le plus énergique a fort à faire pour qu' après lui sa marque particulière tienne bon et ne s' efface pas ; et revenons vite au cas allégué dans la lettre d' Arnauld : " par exemple, écrivait celui-ci à M Périer, l' endroit de la page 293 me paroît maintenant souffrir de grandes difficultés,... etc. " p312 j' abrége ; mais on comprend de quel ordre est l' objection. On le comprendra mieux encore en lisant les passages complets de Pascal sur ce qu' on appelle la justice humaine, même la justice naturelle. Dans l' état actuel de la raison corrompue, Pascal ne reconnaît pas de telle justice, ou, s' il la reconnaît théoriquement, il la déclare tout aussitôt méconnaissable en fait. Dans les pages des pensées auxquelles je renvoie, on s' assure que Pascal, en tant qu' il n' aurait pas été chrétien, serait bien près d' entendre le droit comme Hobbes et la politique comme Machiavel, et que dans la pratique civile il dirait volontiers avec La Rochefoucauld : p313 " nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises ; mais nous ne leur devons que l' apparence. " en morale comme en tout, son grand esprit positif et rigoureux, si peu fait à se payer d' abstractions, le poussait à de telles vues, qui, prudemment saisies, restent peut-être plus vraies qu' on n' ose dire. Ce qu' il importe en ce moment de remarquer, c' est qu' Arnauld et Nicole ne pensaient pas ainsi, et que cette dose d' ironie première et de foncière amertume était trop forte pour eux, et pour être offerte de leur gré au public sous cette forme nue. Il y avait dans le christianisme de Pascal quelque chose qui les dépassait. Je ne dirai pas que Pascal était plus hautement chrétien qu' eux : on n' est pas chrétien par l' intelligence, mais par le coeur, par la foi ; et s' il y a des degrés, c' est le plus humble, le plus tendre et le plus fervent qui l' est le plus. Mais je dirai que Pascal (si des comparaisons de ce genre sont possibles) avait encore plus besoin qu' eux d' être chrétien. Quand on admet à quelque degré la justice naturelle, une certaine raison antérieure qui éclaire et fixe sur les devoirs et sur les rapports des hommes, et qui du moins ébauche l' économie morale du monde, on n' est pas dispensé du christianisme, mais on a de quoi se reposer en attendant. Le christianisme, quand il arrive alors, n' est que le couronnement et la consécration, la croix plantée sur l' édifice. Pour Pascal, le christianisme était à la fois le fondement et le sommet ; il n' y avait auparavant pour lui qu' un vaste champ sillonné par le hasard, ravagé par la force ou dompté par la coutume, rien de plus. C' est-à-dire que, p314 pour un coeur ardent comme le sien, il n' y avait que l' abîme ou le calvaire. De là ces accents de passion, ces cris d' aigle blessé qui lui échappent si souvent, et que Nicole, pour être sincère, devait être tenté d' adoucir ; car il les trouvait certainement étranges et presque sauvages. L' édition, du moment qu' elle se faisait sous les auspices de port-royal, p315 ne pouvait manquer d' être contrôlée en ce sens d' une prudence un peu timide. C' est aussi pour ôter toute pierre d' achoppement qu' on n' imprima point en tête la vie que Madame Périer avait écrite de son frère en 1667 : ne pouvant, dans cette vie, donner place aux portions les plus désirées du public, on aima mieux la laisser de côté, et attendre que l' heure fût venue de tout dire, ou du moins de choisir entre ce qu' on dirait. On se souvient que Pascal, dans les derniers temps, était en désaccord avec ses amis sur de certains points essentiels ; il meurt, et c' est à ceux-ci que retombe le soin de célébrer en quelque sorte ses funérailles, et d' exposer les reliques de son génie : il y a, dans cette situation bien comprise, de quoi expliquer chez les éditeurs l' esprit de discrétion, et même de réticence, qui s' étendit un peu au delà du nécessaire. Ils étaient restés, quoi qu' on puisse dire, sur l' impression de leurs différends ; ils n' étaient pas sans quelques secrets à garder. La famille, de son côté, avait les siens, même à l' égard de ces messieurs. La confiance mutuelle était grande, elle n' était pas entière. Voici une lettre de Madame Périer que j' ai eu le plaisir de trouver autrefois dans les papiers de Madame De Sablé, à l' adresse de M Vallant, médecin de cette dame. On achèvera d' y voir tout ce qui compliqua jusqu' au bout la précieuse publication : ce 1 er avril 1670. " ... je vois que madame la marquise témoigne de désirer de savoir qui a fait la préface de notre livre... etc. " p317 malgré ces légers tiraillements intérieurs, dont rien ne parut au dehors, on arriva au résultat souhaité. On insiste beaucoup, dans la préface de la famille, sur ce qu' on a mieux aimé donner les pensées en moindre nombre sans y rien ajouter ni changer , plutôt que de se permettre de les étendre et de les éclaircir. Quoi qu' en dise la préface, on a souvent changé en vue d' éclaircir, et l' assertion était vraie au sens moral bien plus qu' au sens littéraire. On avait certainement tâché de rester fidèle, même dans les petits changements, à l' esprit et au but de Pascal, à ce qu' on supposait qu' il aurait fait s' il avait vécu ; pourtant le conseil d' Arnauld avait été plus suivi que la scrupuleuse famille ne le voulait avouer. Les preuves en sont devenues trop manifestes depuis l' éclatante dénonciation de M Cousin, pour que j' aie besoin d' en fournir aucune ici. Mon seul soin est d' absoudre les premiers éditeurs d' un reproche que de tout autres qu' eux auraient plus ou moins encouru en leur place. Le livre étant destiné surtout à la conversion ou à la confirmation des lecteurs, on évita tout ce qui, d' une manière ou d' une autre, pouvait l' accrocher . Aujourd' hui que nous nous soucions assez peu d' édification et de conversion, nous regrettons ces accrocs qu' on a ôtés, et dont quelques-uns avaient plus de mordant et une vigueur singulière. " si Orelli publiait le gorgias comme on a publié les pensées , il mériterait d' être fustigé " , disait un jour, en riant, le plus spirituel vengeur du texte primitif de Pascal. -oui, mais les pensées p318 avaient un autre but que le gorgias ; ce n' était pas oeuvre de bel esprit pour de beaux esprits. Notre foi religieuse s' en étant doucement allée, nous y avons substitué aujourd' hui la foi ou dévotion littéraire, et nous venons avec zèle restituer, par-ci par-là, les moindres mots, les moindres traits ébauchés, à un livre qui avait été surtout conçu pour la pensée et pour le coeur. Nous faisons bien, et eux, les premiers éditeurs, n' ont point fait tout à fait mal ; c' est le seul point que je veuille maintenir ici. Qu' on essaye en idée, à cette date de 1668, de mettre d' autres hommes à la place de nos dignes amis, de former un autre comité pour l' édition, et qu' on voie si elle aurait eu chance de sortir de ces autres mains meilleure et plus conforme à notre voeu d' aujourd' hui. Voulez-vous installer à la tête de ce comité Bossuet, l' écrivain le plus fait assurément pour entendre à première vue la grande façon de Pascal, ainsi surprise ? Bossuet, à tout moment, faisant taire son sens littéraire et le dominant par l' intérêt de sa cause, dira non à des pensées inachevées, abruptes et scabreuses, et qu' il jugera pouvoir être compromettantes p319 auprès des faibles. Cherchez d' autres hommes : Molière, La Rochefoucauld et La Fontaine (car il vous en faudra venir à ces extrémités) seront peut-être les seuls d' entre les illustres d' alors qui auraient eu l' esprit assez libre et le goût assez franc, si leur attention s' y était fixée, pour oser accepter ces hardiesses de premier jet chez l' athlète chrétien. Mais le singulier comité que nous rêvons là ! Et comme La Fontaine, malgré tout, se serait endormi avant la fin ! Prenons donc les choses telles qu' elles furent. Le petit volume in-12 des pensées , achevé d' imprimer le 2 janvier 1670, parut dans le mois. Il n' avait en tête que cette préface de la famille Périer ; port-royal n' était nulle part nommé, et, en touchant l' endroit de la conversion de Pascal, on disait seulement qu' il s' était retiré quelque temps à la campagne . L' archevêque de Paris, M De Péréfixe, était fort en peine de cette publication annoncée à l' avance, et il aurait bien voulu qu' on la lui soumît ; on a le détail de toutes les petites négociations entre lui et le libraire Desprez, lequel ne lui porta le livre qu' après la mise en vente, alléguant qu' il n' avait pu avoir d' exemplaire relié plus tôt. L' archevêque insinua que ce serait d' un bon effet, et fort utile pour la vente , d' ajouter à l' édition une attestation de M Beurier, curé de Saint-étienne-Du-Mont, relative à la prétendue rétractation que Pascal mourant aurait faite de ses sentiments jansénistes. Pour couper court à toute chicane et à toute demande de changement, Desprez se hâta, sur le conseil d' Arnauld, de mettre seconde édition à celle qui se débitait, et qui n' était encore que la première. Au reste, l' heure p320 était favorable, et l' orage d' aucun côté ne grondait plus. Cette publication des pensées inaugurait bien pour port-royal une période dernière de plénitude et de gloire ; elle apportait une belle part à cette merveilleuse époque, encore jeune et déjà mûre, de la grandeur de Louis Xiv. à cette date de 1670, le public possédait de Molière le misanthrope et le Tartufe ; le poëte n' avait plus, pour s' égaler lui-même encore une fois avant de mourir, qu' à donner les femmes savantes . Bossuet nommé évêque, et tout éclatant de l' oraison funèbre de la reine d' Angleterre, reparaissait plus touchant dans celle de madame. Bourdaloue, tout nouveau, remplissait la ville de ses sermons. Racine se délassait par Bérénice entre Britannicus et Bajazet . Boileau, qui avait fait presque toutes ses satires, abordait l' épître, où il est supérieur, et préparait l' art poétique , le code d' autant plus sage de ce siècle qu' il n' en avait pas devancé les chefs-d' oeuvre. On avait les premières fables de La Fontaine ; on avait les maximes de La Rochefoucauld. L' admiration qu' excitèrent les pensées fut prompte et unanime. On en peut lire les témoignages dans une quantité de lettres adressées à la famille Périer. Ceux mêmes qui étaient le plus prévenus en faveur du génie de Pascal y trouvaient leur attente surpassée. M De Tillemont écrivait à M Périer fils : " vous savez qu' il y a bien des années que je fais profession d' honorer ou plutôt d' admirer les dons tout extraordinaires de la nature et de la grâce qui paroissoient en feu M Pascal... etc. " p321 Pascal égalé à saint Augustin dans la bouche de Tillemont et d' un port-royaliste, c' est tout ! Malgré le nombre et la vivacité des approbations premières, on a cru remarquer après coup, au désavantage des pensées , qu' elles n' avaient pas expressément pour elles quelques-uns de ces suffrages imposants qui sont devenus comme des religions en France, et qu' elles étaient rarement invoquées dans les controverses régulières du grand siècle. Il y a ici plus d' une observation à opposer. Pascal n' était pas un théologien de profession, un homme du métier ; et, de plus, son livre n' offrait qu' une suite inégale de fragments. On conçoit donc que des prélats, à moins d' être très-directement unis à port-royal, aient évité de recourir à lui comme à une autorité ordinaire. Mais on n' en peut rien conclure contre la portée ni contre le succès du livre. Pascal, après tout, n' avait besoin du brevet ni de Bossuet, ni de Fénelon, ni d' aucun autre. Si ces grands hommes s' abstiennent de le citer à titre d' apologiste chrétien, il faudrait voir si le jansénisme aussi, p322 dont son nom était marqué, n' entrait pas pour quelque chose dans cette réticence. Avec un peu plus d' indépendance encore qu' ils n' en avaient à l' égard des puissances temporelles, ces grands esprits auraient peut-être rendu plus ouvertement et plus librement justice à leur généreux auxiliaire et devancier. Dans tous les cas, ce qu' on peut demander de mieux à ces hommes de haute race, c' est de ne point s' entre-choquer entre eux. Madame De La Fayette disait (sans doute en souriant) que c' étoit méchant signe pour ceux qui ne goûteroient pas ce livre . Et moi je dirai très-sérieusement : si le mode d' argumentation de Pascal n' a pas été plus intelligemment repris et poussé par les apologistes chrétiens du dix-huitième siècle, ç' a été un méchant signe pour eux, le signe d' une controverse énervée. Il faut une église qui soit bien en esprit selon saint Paul, pour apprécier Pascal comme défenseur. Le petit volume des pensées ne fit pas moins glorieusement son chemin ; il alla se grossissant peu à peu de ce qu' on découvrait de nouveau sur Pascal et qu' on ajoutait. L' édition de 1700 n' était guère pourtant que du même volume encore que la première, et à peine augmentée dans le texte. Dès août 1670, Nicole publiait, dans son livre de l' éducation d' un prince , des discours de Pascal sur la condition des grands , qu' il avait autrefois recueillis de sa bouche. En 1728, le père p323 Des Molets, dans ses mémoires de littérature et d' histoire , rapporta, d' après Fontaine, la conversation entre Pascal et Saci sur épictète et Montaigne, et y ajouta d' autres pensées, même de petits chapitres inédits. M Colbert, évêque de Montpellier, produisit quelques pensées, également inédites, sur les miracles, à la fin de sa troisième lettre à l' évêque de Soissons (1727). Chaque publication nouvelle de quelque morceau inédit de Pascal émouvait sa famille, et Mademoiselle Périer, sa nièce, comme une gardienne jalouse d' un nom sacré, se mettait en peine ; mais on lui prouvait que c' était bien de son oncle. Et en effet, de quelques mains que sortissent ces pensées et ces pages qui grossirent successivement le premier fonds, qu' elles provinssent de Nicole, de Des Molets, de Fontaine, de M De Montpellier, on reconnaît à l' instant, et même là où il est légèrement effacé, le cachet du maître : scio cui credidi . Les détails presque techniques, dans lesquels on vient d' entrer relativement à l' édition première, étaient devenus indispensables à cause des débats récents ; nous continuerons de suivre, mais avec plus de liberté, la fortune du livre. L 3 PASCAL p324 Xx. Depuis que la réimpression des pensées eut entièrement échappé au contrôle de la famille et des amis, et qu' elle fut tombée dans le grand domaine public, on compta quelques éditions principales : la plus caractérisée, celle de Condorcet (1776), bientôt reproduite et annotée par Voltaire (1778) ; celle de Bossut dans sa publication complète de Pascal (1779) ; enfin deux ou trois autres postérieures à 1800. Dans une édition faite à Dijon (1835), M Frantin avait essayé de rétablir les pensées selon le plan primitif. Mais, quelque mérite particulier que pût avoir chacune de ces reproductions, diversement distribuées ou légèrement augmentées, les éditeurs s' étaient contentés trop aisément : ils avaient comme oublié qu' il existait un texte original manuscrit, sur lequel il aurait fallu se régler pour p325 rectifier sans superstition tout ce qui en valait la peine, tout ce qui eût rendu au sens sa pleine énergie et sa beauté. Il arriva donc ici comme en d' autres choses plus graves : le défaut d' une sage réforme graduelle amena finalement une révolution. Si l' on excepte pourtant ce qui est de curiosité littéraire, on avait d' ailleurs de quoi se former un jugement très-entier sur le fond. Les pensées de Pascal étaient restées unanimement acceptées et inattaquées jusqu' en 1734, quand Voltaire, dans des remarques jointes à ses lettres philosophiques , ouvrit la brèche où le suivit Condorcet. Ce fut le premier signal de la réaction ; car on ne peut honorer d' aucun nom sérieux quelques chicanes de l' archevêque d' Embrun, M De Tencin (1733), et la folle accusation du père Hardouin, qui, dans son livre des athées dévoilés athei detecti , y rangeait Pascal en excellente compagnie. De ce livre pourtant du père Hardouin il y aurait bien quelques mots à dire. Le savant jésuite de Quimper-Corentin n' est pas réputé une autorité en matière de raisonnement ; il a ses visions, il est un peu piqué de la même mouche bizarre que feu son confrère Garasse p326 et le révérend Mersenne : mais avec ses paradoxes il fait penser. Autant qu' on peut saisir sa conception de Dieu d' après les accusations qu' il intente contre l' idée des autres, il se figurait un dieu tout judaïque, partial et même capricieux, qu' il donnait comme le seul dieu orthodoxe, comme le seul dieu vivant , par opposition au dieu abstrait et mort des nouveaux philosophes. Ces nouveaux philosophes étaient les cartésiens, dans lesquels il avait le tort de comprendre assez indistinctement tous les jansénistes, et notamment Pascal. Quelque immense différence qui subsiste entre la théologie des pensées et la théologie toute littérale, et en quelque sorte charnelle, du père Hardouin, le dieu de Pascal se pouvait encore moins confondre avec celui, tout idéal, des nouveaux philosophes ; car enfin c' est Pascal qui a écrit cette parole redoutable : " on ne comprend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu' il aveugle les uns et éclaire les autres... " et toute sa morale respire un dieu personnel et vivant. Aux diverses époques du monde, indépendamment de la pensée supérieure où s' entendent les hautes intelligences, il est, si l' on peut ainsi parler, une certaine idée commune et collective de Dieu, qui devient le rendez-vous du peuple des esprits. C' est ainsi qu' il y a eu l' idée de Dieu plus charnelle dans l' ancienne loi, plus spiritualisée dans la nouvelle ; et, même au sein de la p327 loi nouvelle, on aurait à distinguer plus d' une phase : le dieu du moyen-âge, par exemple, celui du neuvième ou dixième siècle, tout en étant le même, se peignait-il dans les imaginations sous les mêmes traits que le dieu des contemporains et des auditeurs de Bossuet, de Bourdaloue et de Fénelon ? L' idée que laisse voir le père Hardouin nous paraît surtout si déraisonnable en ce qu' elle est parfaitement arriérée. Tandis qu' autour de lui un certain esprit, une certaine philosophie insensible allait modifiant la conception révérée, et la transformant par degrés jusque dans les intelligences les plus chrétiennes, ce bonhomme gardait de Dieu la vieille idée scolastique qui s' était logée en lui ; et cela faisait paradoxe et scandale, même dans sa compagnie, quand il s' exprimait intrépidement, taxant tous les autres d' athéisme, c' est-à-dire les accusant de se faire un dieu qui serait à très-peu près comme s' il n' était pas, et qui ne dérangerait plus la nature. athée, athée ! criait le père Hardouin à tous les déistes et théistes de son temps. -" mais vous, mon père, auraient pu répondre ceux-ci, n' êtes-vous pas un peu idolâtre ? " -il aurait été plus fondé peut-être en raison, s' il avait dit : " oui, philosophes nouveaux, oui, à la p328 première génération, votre dieu, tout subtilisé qu' il est, se ressent enore du christianisme, et il a quelque efficace. Patience ! à la seconde génération, il sera purement nominal et stérile, et ce dieu-là ne vous gênera pas. " mais alors, s' il avait parlé ainsi, il serait entré dans l' esprit de Pascal ; il n' aurait pas été le père Hardouin. Voltaire, comme on peut croire, prit la chose tout autrement : il n' était pas homme à ranger Pascal parmi les fauteurs de la philosophie et des opinions nouvelles ; il était trop en avant lui-même pour commettre de ces bévues-là, il connaissait trop bien ses alliés naturels et ses adversaires. Le père Hardouin avait essayé d' engager contre Pascal je ne sais quelle échauffourée d' arrière-garde, à laquelle personne ne fit d' attention que pour en rire : Voltaire comprit que c' était le grand rival qui gênait la philosophie, et il l' attaqua de front. Pourquoi alla-t-il s' attaquer à Pascal plutôt qu' à Bossuet ou à tout autre ? Voilà, selon moi, l' honneur singulier de Pascal, et la preuve qu' il est au coeur du christianisme même, d' un christianisme vif, intime, qu' aucune politique ne tempère et que rien ne masque. Voltaire encore jeune, qui n' a passé jusqu' alors que pour un poëte très-spirituel et très-brillant, Voltaire sous ces airs légers poursuit un hardi dessein philosophique ; il veut renverser, écraser quelque chose qu' il hait et qu' il haïra de plus en plus, qu' il ira jusqu' à appeler infâme , et ce quelque chose est le christianisme : il va droit à Pascal comme à celui qui le représente le mieux, -comme, dans l' attaque d' une place, on se porterait d' abord sur la tour la plus avancée et la plus en vue. Ici la tour dominante n' avait que p329 des pierres superposées sans couronnement, sans ciment. N' importe : elle paraissait au loin défendre et commander le pays : " me conseilleriez-vous, écrivait Voltaire à Formont, d' y ajouter (aux lettres philosophiques ) quelques petites réflexions détachées sur les pensées de Pascal ? ... etc. " on saisit à la fois le but et le manége. Il y a souvent bien du bon sens dans ces remarques que Voltaire a l' air de jeter négligemment, et qui prennent Pascal au vif sous le cilice ; c' est la nature qui secoue la religion, et qui ressaisit en se jouant toute sa liberté, tout son libertinage. Voltaire s' efforce de simplifier et de diminuer autant que possible la question. Qu' est-ce que l' homme ? Un animal comme un autre, un peu supérieur, un peu mieux pourvu d' organes, un peu plus heureux ; mais il n' y a pas en lui plus de mystère. L' auteur du mondain est optimiste quand il répond à Pascal ; l' auteur de candide le sera moins quand il voudra houspiller Leibniz. Un jour que Voltaire était très p330 en colère contre Rousseau, contre le premier Rousseau, il écrivait à D' Olivet, à propos de ce misérable : " mon cher abbé, Rousseau n' empêchera pas que la henriade ne soit un bon ouvrage, et que Zaïre et Alzire n' aient fait verser des larmes... etc. " voilà donc Voltaire heureux jusque dans ses accès de colère : de même ici, il est bien décidé à trouver l' homme heureux en général, l' espèce très-heureuse, n' en déplaise à Pascal et à sa misanthropie, qui calomnie la nature humaine : " pour moi, dit-il, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle M Pascal ; ... etc. " le fort de la polémique de Voltaire est là, dans cet argument qui a pourtant l' air relâché. Pascal lui-même ne l' a-t-il pas reconnu et exprimé à sa manière, quand il a dit : " la coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues : elle incline l' automate , qui incline l' esprit sans qu' il y pense ? " il est bien vrai, en effet, que le jour où, soit machinalement, soit à la réflexion, l' aspect du monde n' offrirait plus tant de mystère, n' inspirerait plus surtout aucun effroi ; où ce que Pascal appelle la perversité humaine ne semblerait plus p331 que l' état naturel et nécessaire d' un fonds mobile et sensible ; où, par un renouvellement graduel et par un élargissement de l' idée de moralité, l' activité des passions et leur satisfaction dans de certaines limites sembleraient assez légitimes ; le jour où le coeur humain se flatterait d' avoir comblé son abîme ; où cette terre d' exil, déjà riante et commode, le serait devenue au point de laisser oublier toute patrie d' au delà et de paraître la demeure définitive, -ce jour-là l' argumentation de Pascal aura fléchi. Elle aura fléchi, toute forte qu' elle est, et plus aisément que sous la lutte et sous la tourmente, comme une neige rigide se trouve fondue un matin aux rayons du soleil, comme le manteau glisse doucement de l' épaule du voyageur attiédi. Mais la manière de juger dépend beaucoup ici de la manière de sentir, et c' est à chacun de voir si un tel jour est ou n' est pas en train d' arriver. p332 En fait, le perfectionnement de la vie, la douceur de la civilisation au dix-huitième siècle, plaidaient contre Pascal et contre sa manière d' envisager la nature et l' homme. Sans nous arrêter aux chicanes de détail, Voltaire me paraît avoir posé le point de la difficulté avec assez de franchise dans ce passage d' une lettre à La Condamine : " à l' égard de Pascal, le grand point de la question roule visiblement sur ceci, savoir, si la raison humaine suffit pour prouver deux natures dans l' homme. Je sais que Platon a eu cette idée, et qu' elle est très-ingénieuse ; mais il s' en faut bien qu' elle soit philosophique... " et encore dans une lettre au père Tourmenine (1735) : " ma grande dispute avec Pascal roule précisément sur le fondement de son livre... etc. " ainsi Voltaire conteste deux choses à Pascal : 1 il soutient qu' il ne suffirait pas du tout que le christianisme parût rendre compte de la nature humaine, pour qu' il fût, par cela même, démontré dans sa partie surnaturelle ; 2 il conteste que la nature humaine contienne réellement en elle une contradiction, une duplicité particulière, qui force de recourir au christianisme. Si on dégage les raisonnements de Voltaire de tant d' espiégleries et de petites indécences dont il s' est plu à les égayer, on arrive à ces deux objections, qui sont dignes d' un esprit très-sérieux. p333 Un honnête et recommandable écrivain répondit à Voltaire. Ce fut un protestant. Dans l' abaissement où était tombée en France la discussion religieuse, personne dans le clergé ne se présenta pour relever le gant, et peut-être personne à ce moment n' en était capable. Non pas que le clergé français ne comptât pour lors bien des gens d' esprit, mais ceux-là étaient plutôt de l' avis de Voltaire. Les disputes sur la bulle unigenitus partageaient les autres, et les combattants acharnés ne s' apercevaient pas que la philosophie, comme un troisième larron, accourait, le bras levé, pour trancher le différend et les mettre tous d' accord. M Boullier (c' est le nom de l' unique champion qui entra ici en lice), né à Utrecht de parents français réfugiés, homme de mérite, écrivain ingénieux et même élégant, avait conservé hors de France la tradition du grand siècle. Métaphysicien et chrétien, il défendit judicieusement Descartes contre les louanges un peu restrictives de D' Alembert et des encyclopédistes. Il a écrit sur l' esprit philosophique du nouveau siècle des pages qui sont belles, et qui mériteraient d' être plus connues. Il répondit à Voltaire avec gravité, avec vigueur, et en se plaçant dès l' abord au centre de l' attaque : " que diriez-vous d' un homme qui, ayant vu dans les épîtres de saint p334 Paul l' affreux tableau qu' il y fait de la corruption humaine,... etc. " au tableau tout optimiste que Voltaire a tracé du bonheur de l' homme en civilisation, M Boullier répond : " Pascal nous dépeint la déplorable condition de l' homme qui ne sait en ce monde ni d' où il vient, ni où il va : ... etc. " p335 j' ai cité cette page comme une excellente page de port-royal, du port-royal ordinaire ; elle pourrait être de Nicole ou de Mésenguy. Pourtant, tout juste qu' est le raisonnement en partant de certains principes, l' observation de Voltaire garde de sa force, de sa plausibilité. Il y a dans tout fait général et prolongé une puissance de démonstration insensible. Si l' on voyait une fois la majorité des hommes s' appliquer et réussir à vivre comme on vit volontiers dans Paris et dans d' autres grandes villes, il deviendrait bien difficile d' admettre que la providence permette, d' une part, tout ce développement social et cet oubli, et que, de l' autre, elle prépare sous main quelque catastrophe épouvantable, une vaste conspiration des poudres , pour faire sauter maisons et habitants. Il est une jouissance habituelle et régulière de la civilisation qui exclut, même en théologie, de certaines images. -Boullier a plus de force quand il répond à son badin adversaire sur l' article de la duplicité de nature que le christianisme, p336 avec Pascal, dénonce dans l' homme ; il faudrait citer tout ce paragraphe iv, dont voici seulement la fin : " l' homme (dit M De Voltaire) est inconcevable, mais tout le reste de la nature l' est aussi . -... etc. " et il le renvoie non-seulement à la satire de Despréaux, mais à ces philosophes de son étroite connaissance, à M De Fontenelle et surtout à Bayle. C' est dans cet ordre de réfutation morale qu' excelle M Boullier, et qu' il est le plus en force pour défendre son auteur. L' explication que Pascal trouve à ce besoin de divertissement qui est dans l' homme, ce fond de misère inconsolable et d' ennui d' où l' on veut à tout prix se détourner, et où l' on retombe dès qu' on ne voit que soi , avait fort égayé Voltaire. Celui-ci s' était attaché à ce mot, ne voir que soi (qui par parenthèse n' était point de Pascal, mais des premiers éditeurs) : " ce mot, s' écriait-il, ne forme aucun sens. Qu' est-ce qu' un homme qui n' agirait pint, et qui est supposé se contempler ? ... " en vérité, lui répond Boullier, je crains que M De V ne soit en effet de ces hommes qui ne demeurent jamais avec eux-mêmes,... etc. " p337 et sur la pensée , essence et marque de l' homme, et qui seule le fait plus noble que l' univers , comme Boullier répond patiemment et dignement aux facéties où s' oublie, cette fois encore, le contradicteur de Pascal ! Et sur la charité ! " la distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. " cette pensée de Pascal est traitée sans façon de galimatias par Voltaire ; et Boullier ne s' en étonne pas, car il se rappelle ce beau mot de l' apôtre : " animalis autem homo non percipit ea quae sunt spiritus dei ... l' homme charnel ne perçoit point les choses qui sont de l' esprit de Dieu ; elles lui sont folie, et il ne peut comprendre, vu qu' elles se discernent spirituellement. " " tâchons pourtant, dit-il, au risque d' essuyer les superbes dédains de nos aristarques modernes, tâchons de leur rendre cette pensée intelligible... etc. " p338 ce sont là de nobles réponses. Ainsi, selon Pascal et d' après l' apôtre, il y a trois degrés ou plutôt trois ordres dans l' homme : l' ordre animal ou charnel ; l' ordre spirituel ou intellectuel, qui en est profondément distinct ; et enfin (ne l' oublions pas) un troisième ordre non moins distinct, et qui réclame une création non moins à part, l' ordre de charité , qui est engendré au sein de l' esprit par la grâce . Or, tandis que Pascal met des séparations absolues et comme des abîmes entre chacun de ces états, Voltaire les confond et les brouille tant qu' il peut, méconnaissant tout à fait le dernier, et réduisant l' ordre spirituel à n' être qu' un accident plus ou moins développé de la base première. De sorte que, là où Pascal admet une triple intervention divine, une triple création, Voltaire en admet une à peine. Qu' on me permette une comparaison physique. Pascal considère la nature humaine comme une source tombée d' en haut, et il s' agit de la faire remonter du fond de l' abîme à sa hauteur originelle. Pour cela il conçoit tout un appareil de machines et de ressorts surhumains (l' ordre spirituel, l' ordre de charité). Voltaire, qui considère la source comme sortie de terre un peu au hasard, la laisse courir de même, et ne prend pas trop garde si elle s' égare ; car, les jours où il accorde le plus à l' influence céleste, il dira : le ciel, en nous formant, mélangea notre vie de désirs, de dégoûts, de raison, de folie,... etc. p339 C' est là son explication et sa genèse dans les jours de grand sérieux. tout part du même, et revient au même. seulement on peut trouver que pour ce résultat le ciel est de trop, et que la nature suffit. Que la vérité du fond soit où l' on voudra ! Qui suis-je pour trancher ici de la vérité absolue ? Mais, à ne voir que le résultat moral, je sens, et chacun avec moi sentira, d' un côté, une opinion qui, sous prétexte d' être naturelle, rabaisse l' homme comme à plaisir et s' amuse à son néant ; de l' autre, une doctrine qui, humble à la fois et généreuse, exige beaucoup de la nature humaine, et qui met tout son effort, tout son tourment à l' élever. Le livre de M Boullier fut accueilli avec égards et avec reconnaissance par les jansénistes, qui n' auraient su trouver alors parmi eux une plume de cette valeur philosophique, ni un aussi bel esprit , comme ils l' appelaient. Lorsqu' un siècle plus tard, et après bien des vicissitudes, Pascal eut de nouveau besoin d' être défendu contre des attaques tout autrement ménagées et prudentes, il est à remarquer que ce fut encore un français du dehors, un de ces fidèles selon saint Paul, qui prit le plus directement en main la cause du grand moraliste chrétien. J' aime ici à joindre ces deux noms au bas du nom de Pascal : M Boullier et M Vinet. p340 M Boullier d' ailleurs fut peu lu en son temps. On avait dès lors l' habitude à Paris de ne lire que ce qui en vient ou ce qui en a le cachet. Les remarques de Voltaire firent fortune. Jusque-là tout le monde avait admiré Pascal sans trop examiner ; à la suite de Voltaire, bien des gens tournèrent en un clin d' oeil, et prétendirent ne s' être jamais fait illusion sur les défauts des pensées . Ce ne fut pas du moins le généreux Vauvenargues qui suivit le torrent : à côté de Voltaire, il continua de défendre et de proclamer en Pascal l' homme de la terre qui savait mettre la vérité dans un plus beau jour ; mais cette protestation du jeune sage n' eut point d' écho. L' opinion régnante fut renouvelée ; c' était l' ère de l' encyclopédie qui s' ouvrait. Pour que cette immense tour pût manoeuvrer plus à l' aise d' un certan côté et battre de près les murailles du temple, il fallait démolir et raser, s' il se pouvait, ce bastion importun des pensées . D' Alembert écrivait, d' un air d' impartialité : " les pensées de Pascal, bien inférieures aux provinciales , vivront peut-être plus longtemps, parce qu' il y a tout lieu de croire, quoi qu' en dise l' humble société (les jésuites), que le christianisme durera plus longtemps qu' elle. " Condorcet, qui, sans être précisément un homme de génie, fut certainement le composé supérieur le plus complet qu' ait produit la doctrine du dix-huitième siècle, reprit avec régularité et système la pointe hardie de Voltaire contre Pascal. Nouvel honneur pour celui-ci d' être ainsi le point de mire auquel l' ennemi ne se trompait pas ! L' édition des pensées par Condorcet ressemblait moins encore à un siége en règle qu' à une prise de possession ; le drapeau du vainqueur flottait désormais p341 sur la place conquise. L' éloge de Pascal, mis en tête, est un ouvrage très-remarquable et d' une forme respectueuse ; les notes, ajoutées au bas, sont moins bienveillantes. Condorcet prend acte surtout de ce que Pascal ne croyait pas qu' on pût arriver par la raison seule à une démonstration de l' existence de Dieu. Qu' aurait-il dit s' il avait lu cette note exactement restituée : " athéisme, marque d' esprit, mais jusqu' à un certain point seulement ? " chez Pascal (il ne faut jamais perdre cette clef) le raisonnement ne se sépare point du sentiment. Pascal, à l' aide du raisonnement seul, ne trouve point qu' il arrive à la démonstration désirée : mais au même instant son coeur se révolte, il se dit que ce néant ne peut pas être ; et ce mouvement désespéré le précipite dans le christianisme. Condorcet scinde Pascal, et ne daigne plus entrer dans l' esprit qui faisait sa vie. Il se plaît à remarquer que si l' opinion de Pascal sur les preuves de l' existence de Dieu semble favoriser les athées, elle est en revanche très-défavorable aux déistes, et que ce dernier côté est celui qui importe surtout à la religion : car la religion, dit-il, n' a rien à craindre des athées, qui seront toujours peu nombreux et peu compris, tandis que les déistes, avec leurs raisons spécieuses, semblent des héritiers présomptifs du christianisme, et qui pourraient devenir p342 menaçants. On saisit nettement dans cette page le degré précis où Condorcet renchérit sur Voltaire. à un moment de l' éloge , il caractérise assez bien la situation d' esprit et le but de Pascal dans la conception de son grand ouvrage ; il a l' air d' entrer dans son dessein, et il l' expose d' abord avec une sorte d' impartialité ; mais bientôt le détail devient incomplet et dénigrant. Pascal y est présenté comme victime d' une superstition sordide ; sa piété vive et tendre disparaît sous l' étalage des bizarreries ; l' amulette , tant répétée, date de là. Nulle part la supériorité morale de Pascal n' a été sentie ni par Voltaire ni par Condorcet. C' est là le point où, de tout temps, sont venus échouer les adversaires. Condorcet, en un endroit, plaint Pascal d' avoir peu senti l' amitié , et Voltaire ajoute en note : " on sent, en lisant ces lignes, qu' on aimerait mieux avoir pour ami l' auteur de l' éloge de Pascal que Pascal lui-même. " ce sont là de ces politesses comme on s' en fait entre contemporains. Le temps, ce grand révélateur même ici-bas, a fait voir, quand est venu l' orage, s' il était aussi bon et, jusqu' au bout, aussi sûr d' être l' ami de Condorcet que celui de Pascal. Et en général, dans ce conflit des morales diverses qui sont venues se heurter contre celle de l' auteur des pensées , à ne juger de l' arbre que par les fruits, il faut convenir que c' est la sienne qui serait la vraie. p343 Il n' y a pas à pousser plus loin cette discussion, et ce n' est pas même une discussion que j' ai essayée ici : j' ai tâché seulement d' exposer. Toute la fin du dix-huitième siècle ne vit plus Pascal, pour ainsi dire, qu' à travers Voltaire et Condorcet ; c' était un voile un peu opaque, et rien d' étonnant que le grand chrétien y ait paru défiguré. Au commencement de ce siècle, une réaction, une espèce de restauration se fit avec éclat ; et l' on n' a pas oublié cette phrase célèbre, lancée comme une flétrissure aux deux éditeurs philosophes des pensées : " on croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l' arabe du désert a bâti sa misérable hutte. " qu' on n' aille pas trop se payer pourtant d' un dédain magnifique. Si le caractère personnel de Pascal triomphe à la longue, les véritables objections contre le fond de ses idées sont entières et subsistent dans toute leur force chez Condorcet et chez Voltaire. Dans tout ce qu' on a recommencé à objecter depuis, la timidité perce, et l' on est resté bien en deçà. Le tour des esprits a changé, et l' on a mis sa hardiesse p344 sur d' autres points. Le grand travail moderne sur Pascal a été plutôt philologique et littéraire ; mais on est arrivé par ce côté à des résultats assez imprévus. En voulant restituer le livre de Pascal et le rendre à son état primitif, on l' a véritablement ruiné en un certain sens. Ces colonnes ou ces pyramides du désert, comme les appelait Chateaubriand, ne sont plus debout aujourd' hui ; on les a religieusement démolies, et l' on s' est attaché à en remettre les pierres comme elles étaient, gisantes à terre, à moitié ensevelies dans la carrière, à moitié taillées dans le bloc. C' est là le résultat le plus net de ce grand travail critique sur les pensées . Le livre évidemment, dans son état de décomposition, et percé à jour comme il est, ne saurait plus avoir aucun effet d' édification sur le public. Comme oeuvre apologétique, on peut dire qu' il a fait son temps. Il n' est plus qu' une preuve extraordinaire de l' âme et du génie de l' homme, un témoignage individuel de sa foi. Pascal y gagne, mais son but y perd. Est-ce comme cela qu' il l' aurait entendu ? La question est si bien devenue personnelle, de générale qu' elle était, qu' un vif débat (on ne saurait l' avoir oublié) s' engagea d' abord, non plus pour savoir si la cause de Pascal était fondée ou non, mais pour p345 examiner si Pascal lui-même avait eu bien réellement la foi, et à quel degré il l' avait eue. On crut saisir, dans certaines paroles entrecoupées, ce qu' on appelait des indices de son scepticisme . Une telle idée pourtant, selon le sens ordinaire qu' on y attache, ne put tenir dans la discussion. Que le livre de Pascal n' aide plus les lecteurs à croire, c' est peut-être trop vrai ; mais qu' il ne prouve pas combien l' auteur a cru profondément, ce serait trop fort. Aussi la méprise, née d' une équivoque première, s' est vite éclaircie. Maintenant est-il besoin, dans un tel état de choses, de venir faire ce qu' on aurait fait en bonne critique, si le livre avait subsisté dans son ancienne forme ? Quand tout l' effort récent d' alentour a été de décomposer et de briser ce qui était déjà en fragments, convient-il et a-t-on le droit de ressaisir ces morceaux de plus en plus épars, d' y jeter le ciment qui les pourrait unir, et de les considérer dans leur lien probable et dans leur ensemble ? Et pourquoi non ? Pourquoi ne pas faire hardiment comme si les choses étaient restées sur le même pied, comme si les pierres étaient encore debout, et que la trompette de Jéricho n' eût pas sonné ? J' avais essayé autrefois ce couronnement de mon étude, et, tout bien considéré, je ne le supprimerai pas. Venu de bonne heure sur un sujet tant disputé depuis, si je parais un peu arriéré, est-ce ma faute ? Nicole, en un passage p346 très-moral concernant les concurrences et les rivalités des auteurs dans les ouvrages d' esprit, remarque que, de son temps, le monde aimait assez à voir appliquer sur ce point la règle que saint Paul observait dans la prédication de l' évangile, de ne point bâtir sur le fondement d' autrui . Je continue donc à bâtir sur mes anciens fondements, sur le fondement de la tradition même. Après un si long propos que je viens de faire sur Pascal et sur ses pensées , il n' y a plus qu' à embrasser encore une fois toute son âme, et à nous donner l' entière idée dans sa grandeur. p347 Xxi. Ainsi, je suppose un instant que les dernières innovations sont à peu près comme non avenues, que nous en sommes restés avec Pascal au degré de connaissance où étaient ses contemporains, ses meilleurs amis et ses éditeurs successifs durant cent soixante-douze ans. Sur un point seulement je ferai ce que es derniers auraient dû faire, et, dans les citations que je donnerai, je réintroduirai à petit bruit certains mots du texte original, là pourtant où ces mots en valent la peine, et sont un trait plus marqué de la pensée. On a une esquisse assez exacte du plan que se proposait Pascal par la conversation de deux ou trois p348 heures, dont les principaux chefs sont rapportés dans la préface d' étienne Périer et dans celle de M De La Chaise. C' est cette conversation qu' il s' agit de retrouver et de faire revivre ; et on le peut en quelque sorte, si l' on use bien des pensées nombreuses qui sont encore la parole vibrante de Pascal, si on les classe avec suite et qu' on les ramène dans l' aperçu qu' on a du plan général : on aura alors tout un abrégé lumineux. Et ce n' est pas là une reconstruction conjecturale, c' est une restauration approximative. Il s' agit d' amener un homme, une âme à la religion chrétienne. -Pascal est donc un jour sollicité par ses amis de s' ouvrir sur ce grand dessein qu' il médite, dont il a déjà parlé à plusieurs en particulier, mais sans assez d' ensemble. Ce devait être vers l' année 1658 ; son dessein tait déjà mûr, et à la fois dans cette nouveauté encore qui fait qu' on prend plaisir à se développer, et que la parole pleine de fraîcheur se ressent de la vivacité de la découverte. Quels furent ces amis devant lesquels il s' expliqua ? Quel fut le lieu de l' entretien ? Les trop discrètes préfaces se sont bien gardées de nous le dire ; mais certainement l' élite de port-royal se trouvait là, et le lieu du rendez-vous n' était peut-être autre que port-royal même de Paris. Les personnes très-considérables dont il est question comme présentes, ces juges qui sont d' un esprit à admirer peu de choses , ne défendent point de supposer que ce pourrait bien être quelqu' un des amis du dehors du monastère (comme Madame De Sablé) qui aurait eu la curiosité p349 d' entendre l' éloquent apologiste, et qui aurait ménagé l' occasion où on l' obligea d' exposer toute sa pensée. Pascal commence : il dit d' abord ce qu' il pense des preuves auxquelles on recourt ordinairement, des preuves métaphysiques, géométriques, ou de celles qu' on tire de la vue des ouvrages de la nature. Sans les exclure, il ne les croit pas essentielles et efficaces, véritablement adaptées au coeur de l' homme : " je n' entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles ou l' existence de Dieu, ou la trinité, ou l' immortalité de l' âme,... etc. " il dit de ces preuves métaphysiques que tout le monde n' en est pas frappé, et qu' à ceux mêmes qui le p350 sont (ce qui est le très-petit nombre), elles ne servent que pendant l' instant de la démonstration ; car, une heure après, ils ne savent qu' en croire, et ils craignent de s' être trompés, tellement que c' est à recommencer toujours. Il montre que les preuves qui entrent le mieux dans l' esprit et dans le coeur des hommes, et qui déterminent leurs actions, sont surtout morales et historiques, et tiennent à de certains sentiments naturels ou à l' expérience journalière ; que c' est par cette voie que sont acquises les notions qui sont reconnues de tous pour les plus indubitables : par exemple, qu' il y a une ville qu' on appelle Rome, que Mahomet a existé, qu' il y a eu un incendie de Londres, etc. ; que ce serait être fou que d' en douter, et de ne pas exposer sa vie là-dessus, pour peu qu' il y eût à gagner ; que, dans le train ordinaire des choses, on ne va jamais plus sûrement que quand on se confie à ces voies communes de certitude. C' est donc à de simples preuves de ce genre, toutes morales et historiques, non moins convaincantes que les autres, et plus accessibles, plus pénétrantes, plus aisément présentes et actuelles, qu' il prétend fonder tout son raisonnement. Tel est le sens des prolégomènes de Pascal. Il ne s' y montre pas moins éloigné de cette voie de démonstration logique et géométrique à outrnce dont Arnauld était si épris, que de ce rationalisme absolu que venait d' instituer Descartes. Ce dernier point est surtout à relever. Descartes se place dans le doute méthodique ; il se dépouille par abstraction de toutes ses connaissances, habitudes et croyances ; il réduit sa pensée à elle seule, p351 et il veut tirer d' elle, et rien que d' elle, tout ce qu' elle peut lui donner. Toute la méthode et l' entreprise de Pascal est comme une protestation contre ce rationalisme essentiellement indépendant et spéculatif. En général, il parle très-peu de Descartes ; mais il y pensait beaucoup. Il disait de lui, comme on sait : " je ne puis pardonner à Descartes : il auroit bien voulu, dans toute sa philosophie, se passer de Dieu, mais il n' a pu s' empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n' a plus que faire de Dieu. " ce qu' il disait là de la physique de Descartes, il le devait dire également, avec quelque modification dans les termes, pour sa métaphysique ; il ne devait pas pouvoir lui pardonner cette raison, ainsi souverainement posée dans un isolement, dans un dépouillement d' ailleurs impossible ; il semblait prévoir ce qui p352 allait sortir de là, et, dès la première génération, ces deux jumeaux de couleur si différente, et qui se tiennent pourtant, Malebranche et Spinosa. Pour lui, il ne se crée pas un homme-esprit, un homme métaphysique et abstrait ; il veut s' en tenir à l' homme réel, à ce que lui-même était et à ce que nous sommes : c' est avec cet homme vivant, et selon les règles d' un sens commun élevé, surtout d' après les impressions d' un sens moral très-vif, qu' il va s' appliquer à raisonner. Pascal ne scinde pas l' homme ; il ne met pas la raison à part, la sensibilité d' un autre côté, la volonté encore d' un autre ; il ne travaille pas à faire opérer uniquement telle ou telle de ces facultés. Il s' adresse à la raison, mais sans préjudice du reste : " le coeur, sait-il bien, a ses raisons, que la raison ne connoît point : on le sent en mille choses ; ... c' est le coeur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c' est que la foi : Dieu sensible au coeur. " et encore : " le coeur a son ordre, l' esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations. Le coeur en a un autre... Jésus-Christ, p353 saint Paul ont l' ordre de la charité, non de l' esprit ; car ils vouloient échauffer, non instruire. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours. " ainsi tout le propos de Pascal est dirigé à la fin , à la conclusion pratique et vivante. Il parle à la raison, sachant bien que c' est à un autre que l' homme de toucher le coeur, mais il tâche d' ouvrir et de tourner cette raison de l' homme, de telle sorte que le rayon d' en haut qui doit venir au coeur n' ait plus qu' à passer par cette ouverture bien ménagée ; ouverture dont le divin rayon, sans doute, n' a pas besoin s' il veut être invincible, dont pourtant il se sert volontiers s' il la trouve, et que souvent il attend. -" ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du coeur sont bien heureux et bien légitimement persuadés ; mais ceux qui ne l' ont pas, nous ne pouvons la leur donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de coeur, sans quoi la foi n' est qu' humaine et inutile pour le salut. -qu' il y a loin de la connoissance de Dieu à l' aimer ! " c' est dans ces termes donc et dans ces principes, non point par la voie ardue et hasardée de la certitude métaphysique, mais dans les termes de la créance morale commune, que Pascal entame son oeuvre ; j' en reprends et j' en suis l' idée, d' après la conversation qu' on a recueillie. Il aborde l' homme et le saisit tel qu' il est, e medio, sans lui rien retrancher ; et il en donne une description, une peinture, où il n' oublie rien de ce qui le peut faire connaître en tous les sens, depuis l' extrême horizon, p354 qui est son cadre aux jours glorieux, jusque dans les moindres replis de son coeur sordide. Quelle entrée en matière ! Quelle genèse véritablement et grandement philosophique ! " la première chose qui s' offre à l' homme, quand il se regarde, c' est son corps, c' est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre... etc. " ainsi, pour premier crayon, la nature dans sa magnificence, dans son illumination, dans son amplitude, dans son infini ! L' homme embrassant tout cela, lui chétif et comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; grand pourtant, et suspendu entre deux infinis, p355 l' infini de grandeur et l' infini de petitesse ; un néant à l' égard de l' un ; un univers, un tout à l' égard de l' autre : tel d' abord il nous apparaît, posé, ballotté sur son frêle échelon, de la main de Pascal. La grandeur toutefois domine cette première peinture ; ce roseau le plus foible de la nature , qui est un roseau pensant , relève tout. Pascal, même en prenant l' homme déchu, n' a pu, du premier coup d' oeil, ne pas regarder et remarquer ses restes de dignité. L' Adam de Milton, à l' ouverture, n' est pas investi d' un cadre plus glorieux. Il y a, dans l' homme de Pascal, de beaux restes de Moïse ; il y a de ces accents qui allaient de l' éternel à Job dans le tourbillon. Mais Pascal continue de parler, et toute cette première grandeur de royale contenance va se ruiner et se ravaler. Comme signe du fond, notons bien pourtant ce sentiment de grandeur, cet instinct qui élève, même quand Pascal vise à rabattre et à humilier. Montaigne n' a jamais de telles lignes, ni cette majesté de contours ; même quand il est le plus en train de ferme éloquence, tout d' un coup il salit. Toute la première partie de l' ouvrage, ou plutôt (nous l' aimons mieux) de la conversation de Pascal, qui s' explique devant nous de vive voix, porte donc sur l' homme considéré dans sa grandeur et sa bassesse, dans son orgueil et sa vanité, dans sa corruption par l' amour-propre, dans ses illusions par l' imagination, par la coutume ; dans ses ressauts et ses essors soudains qui, si bas tombé qu' il soit, le relèvent ; dans son entière et continuelle contradiction enfin, jusqu' à ce qu' il comprenne qu' il est un monstre incompréhensible : dernier mot et dernier cri que le démonstrateur p356 arrache à son patient, sous sa poignante analyse. Nous possédons cette première partie du discours, abondamment représenté par les pensées . C' est un premier acte. Suivons-y un peu en détail Pascal dans l' ordre naturel de son développement et dans la marche de l' action . Après cette première grande esquisse de l' homme placé et perdu comme un point au sein de l' immense et splendide nature, et supérieur pourtant à elle puisqu' il a la pensée ; après avoir reconnu cette pensée qui monte, et qu' à chaque instant l' obstacle refoule ou déjoue, ce brûlant désir de trouver quelque part une assiette ferme, et d' y édifier une tour qui s' élève à l' infini (mais tout notre fondement craque, et la terre s' ouvre jusqu' aux abîmes) ; après avoir ainsi agité comme au hasard ce roseau pensant , et l' avoir vu flotter au sein des choses, Pascal prend l' homme en lui-même, et lui démontre au coeur, dans son moi , la racine naturelle de toute action, et une racine corrompue. Tout à l' heure en débutant, et dans cette première vue de l' homme même déchu, il avait, on en a été frappé, des restes d' éclair de Moïse, des ressouvenirs de l' éternel parlant à Job, des reflets d' ancienne splendeur qui semblaient appartenir à Salomon. Ici, en suivant dans ses replis, dans ses transformations et sous ses masques divers, le moi , c' est exactement La Rochefoucauld qu' il rappelle, qu' il égale par la précision p357 et le tranchant de son analyse, qu' il surpasse par la profonde générosité du but et du mouvement. Chez Pascal, toutes ces pensées, qui décèlent et qui, pour ainsi dire, injectent les moindres veines cachées de l' amour-propre, ne sont pas, comme chez La Rochefoucauld, à l' état de description curieuse, indifférente ; elles n' essayent pas de circuler à titre de simples proverbes de gens d' esprit : le détail d' observation, chez Pascal, est porté par un grand courant. Pascal savait tout ce que savait M De La Rochefoucauld ; il n' avait pas eu besoin pour cela d' être tant mêlé aux choses de la fronde. La mère Angélique écrivait un jour à Madame De Sablé, à propos d' une visite que devait faire à cette dame la princesse Palatine : " vous êtes doctissime dans les passions, les dégoûts, les instances et les fourberies du monde ; de sorte qu' en en faisant bon usage, vous pouvez aider cette princesse à s' en dégoûter. " Pascal était doctissime en telle matière autant que pas un ; il lui suffisait de tenir la maîtresse branche , et de la retourner en tout sens pour se convaincre qu' étant gâtée radicalement, toutes les branches l' étaient aussi : " la vie humaine n' est qu' une illusion perpétuelle ; on ne fait que s' entre-tromper et s' entre-flatter... etc. " à part le mot concupiscence qui implique le christianisme, p358 qui donc a pensé cela, de Pascal ou de La Rochefoucauld ? Mais là où Pascal se sépare, c' est quand il remarque que, l' amour-propre étant le fondement de toute notre être actuel, et la nature de l' amour-propre étant de n' aimer que soi, bien qu' on ne puisse s' empêcher de se voir soi et son être plein de défauts, de vices, et très-peu aimable, il s' engendre de là la plus injuste et la plus criminelle passion , qui est la haine mortelle de cette vérité qui nous condamne. Ici Pascal coupe court à l' infinie variété, à la piquante et imprévue déduction où La Rochefoucauld se complaît. La Rochefoucauld, qui habite volontiers dans l' amour-propre, qui fait comme état de croiser sur ces parages, déclare qu' il y reste encore bien des terres inconnues : il est dans l' étude sans terme. Pascal se hâte et nous presse ; il a vu le dedans et le fond ; il a fait le tour ; peu lui importent, dans cet archipel tortueux, quelques cyclades de plus ou de moins, si tout cela est une mer de naufrage et de malheur, une mer d' amertume qui, par une infranchissable barrière, peut, à tout instant, fermer le retour à la vraie patrie. Pascal a le tourment : c' est le ressort de son drame, c' est par où il tient à l' homme. Là où les autres moralistes qu' il rencontre s' attardent, se complaisent comme dans le pays du lotos , oubliant la vraie patrie, lui s' inquiète et passe outre. Il ne laisse pas son homme s' endormir ; il lui tient l' aiguillon au coeur, comme il le sent lui-même. Ce tourment est si grand, que plus tard, et lors même qu' il aura trouvé, il s' inquiétera encore ; mais alors il entendra en son coeur p359 une voix secrète qui l' apaisera, et il redira aux autres cette tendre parole du consolateur : " tu ne me chercherois pas si tu ne me possédois : ne t' inquiète donc pas ! " combien la première inquiétude était différente ! Ici donc, l' amour-propre une fois exploré, d' une part il sent à quel point " toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison ont une racine naturelle dans le coeur ; " d' autre part, il reconnaît que quiconque ne hait point en soi cet amour-propre, et cet instinct qui le porte à se mettre au-dessus de tout, est bien aveugle, puisque rien n' est si opposé à la justice et à la vérité. " il faudrait donc haïr ce qui est la racine naturelle, haïr ce qui s' aime ; car " s' il y a un dieu, s' écrie-t-il, il ne faut aimer que lui, et non les créatures. " nouvelle contradiction : comment en sortir ? Dans cette première partie de son discours, Pascal se plaît à lever de toutes parts les contradictions, à en assiéger l' homme, à le presser dans les alternatives jusqu' à susciter l' angoisse. C' est ainsi qu' il le mate, qu' il le dompte, et qu' il compte bien l' amener à merci aux pieds de la vérité. Pascal à ce jeu prélude à peine ; il va s' y étendre. Dans tout ce qui touche la faiblesse de l' homme, l' incertitude de ses connaissances naturelles par rapport à la justice et à la vérité, les illusions de ses sens et de sa raison , sur tous ces points Pascal rencontre et accompagne pour un assez long chemin Montaigne et Hobbes, comme il vient d' accoster La Rochefoucauld. Pour Montaigne, nous l' avons assez vu ; il semble très-souvent, en ces passages, que la pensée de Pascal p360 ne soit qu' une note prise de souvenir d' après une lecture de Montaigne, une note toujours relevée et fortifiée de quelque trait. Pascal ne prend pas ses notes comme tout le monde. Un léger changement dans la marche se fait sentir. Pascal, à cet endroit du développement, n' intervient pas à tout instant avec son inquiétude et avec sa passion du vrai, comme quand il a eu directement affaire à l' amour-propre. Dans cette considération de l' homme aux prises avec la coutume, il semble se complaire à le laisser aller seul, à le voir trébucher devant lui, comme un enfant noble de Lacédémone verrait l' ilote ivre faire ses ivresses en public, sans le retenir. Il y a une haute ironie dans cette tranquillité de Pascal durant tout ce chapitre. Et qui aurait entendu Pascal à ce moment de son discours aurait certes été frappé de l' accent singulier et de je ne sais quel rire silencieux et imprévu sur ces lèvres du pénitent : " mon ami, vous êtes né de ce côté de la montagne : il est donc juste que votre aîné ait tout. " -" pourquoi me tuez-vous ? -eh quoi ! Ne demeurez-vous pas de l' autre côté de l' eau ? ... " l' auteur des provinciales aurait peu à faire pour reparaître ici, mais armé de pointes encore plus sanglantes. Rencontrant partout l' homme sous un personnage d' emprunt et sous la bizarrerie de la coutume, il devait être tenté de le secouer avec le rire le plus âcre de Molière. " l' homme est ainsi fait, qu' à force de lui dire qu' il est un sot, il le croit ; et à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. " à entendre Pascal parler de la force , de l' empire du fait , on est effrayé de la netteté de sa décision : p361 " les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D' où vient cela ? De la force qui y est. La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires ; la force, les involontaires. " par concupiscence entendez le désir égoïste , et vous avez la doctrine de Hobbes et celle de plus grands que lui, des plus puissants d' entre ceux qui ont tenu dans leur main les hommes. De Maistre, qui a intitulé un de ses chapitres : analogie de Hobbes et de Jansénius, aurait pu l' intituler aussi bien : analogie de Hobbes et de Pascal, et sans plus de justice ; car, pour accoster Hobbes et ses adhérents, le chrétien ne se confond pas avec eux. En admettant à la rigueur le même fait accablant, il ne l' admet que pour l' homme déchu, et il n' en tire qu' une plus vive raison de pousser toujours à la délivrance. -pourtant, en écoutant Pascal se donner carrière et appuyer avec tant d' insistance sur le manque de droit naturel, je me figure qu' Arnauld, un peu étonné, était près d' interrompre dans sa candeur, si le geste, l' accent souverain et l' éclair éblouissant de cette grande parole ne l' avaient contenu. La supériorité et la fermeté de coup d' oeil de Pascal ne se montrent jamais mieux peut-être que quand il aborde l' ordre social ; sa raison n' y mêle aucun genre d' abstraction. Il avait vu la fronde, et l' avait considérée de près ; car il était dans son train d' homme du monde à cette époque. Il avait médité sur Cromwell. p362 Ce que peut amener l' esprit d' examen une fois introduit aux choses de l' état et aux origines de la société, il l' avait compris par cette ouverture, et dans une portée qui allait fort au delà des horizons d' alors. accoutumé à contempler les prodiges de l' imagination et de l' illusion humaine, il savait ce qu' un siècle seulement de durée peut ajouter de pompe et de révérence aux coutumes reçues ; il savait aussi ce que peut renverser d' antique, au sein de cette humanité mobile, un instant de libre et perçant examen : " l' art de fronder et bouleverser les états est d' ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut de justice... etc. " dans ces paroles et dans celles qu' on peut lire tout à côté, on tient la politique de Pascal ; elle se rapporte à celle de Machiavel, prise au meilleur sens : c' est la politique la plus dépouillée du lieu commun. Que Pascal en son temps, comme Montaigne dans le sien, ait été royaliste, et qu' il l' ait été par souci même de l' intérêt du peuple et par mépris de l' ambition dépravée des grands, il n' y a pas de quoi étonner. Mais il va plus loin que Montaigne ; il découvre et marque sans hésiter, et avec une hardiesse qui de tout temps a été donnée à bien peu de philosophes, le fondement même de l' édifice social, tel que ce fondement a été constitué p363 durant des siècles depuis l' origine, et tel qu' on se flatte de l' avoir totalement renversé et retourné de nos jours. Aujourd' hui la prétention est de tout refaire par raison. Pascal montre avant tout le fait, qui se recouvre ensuite de droit comme il peut, et qui, une fois recouvert, devient justement respectable. Là même où la pluralité lui paraît la meilleure voie, c' est, dit-il, " parce qu' elle est visible et qu' elle a la force pour se faire obéir : cependant c' est l' avis des moins habiles . " au reste, tout aussitôt, et comme s' il craignait d' être allé trop loin en dédain de l' homme, d' avoir trop insulté au genre humain en masse en le mettant à la merci de la coutume, il lui fait une sorte de réparation en donnant la raison de quelques opinions populaires, et en opposant la sagesse du peuple à celle des prétendus habiles ; car Pascal, même dans son ironie, est, avant tout, humain ; l' épigramme des deux borgnes lui paraissait ne valoir rien, parce qu' elle ne les consolait pas : " il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres, et non aux âmes barbares et inhumaines. " c' est là le fond de ce misanthrope sublime , comme l' appelle Voltaire. Reprenant donc en sous-oeuvre les assertions de tout à l' heure, et achevant de déconcerter celui qui croyait tenir quelque chose d' absolu, Pascal montre qu' en général les opinions du peuple sont saines, que ce peuple n' est pas si vain qu' on le dit ; " et ainsi l' opinion qui détruisait l' opinion du peuple sera elle-même détruite. " p364 les opinions du peuple sont saines, bien que par d' autres raisons que celles que le peuple imagine ; de sorte qu' on peut dire que le monde est dans l' illusion, encore que le gros des opinions soit juste. Exemple : " le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n' est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière. " Pascal relève ainsi les vestiges du sens commun, et les justifie par la philosophie ; les demi-habiles , qui sont dans l' entre-deux et qui font les entendus, payent les frais du rapprochement. Qu' aurait dit Pascal s' il avait entrevu dans l' avenir du monde le règne universel des demi-habiles , et le peuple tout entier passé à ce demi-état ? C' est ici que se place naturellement et que s' explique dans tout son jour cette pensée tant discutée : " il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple. " cela veut dire simplement qu' il faut avoir la raison profonde et distincte de ce dont le peuple a le bon sens confus, et, en parlant comme le peuple, savoir mieux que lui pourquoi on le dit. On suit pourtant la marche générale ; Pascal, par moments, rompt l' ordre et paraît décousu à dessein ; il fait ici dans son discours comme il dit que fait la nature dans ses progrès, comme la mer dans le flux et le reflux : " elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus loin que jamais. " ce sont ainsi des allées et venues, des accès, répits et reprises, des gradations enfin, qui ont pour effet, sur tous les points, de démonter un jugement humain de p365 son assiette naturelle , et qui poussent la crise à l' excès. On a la clef de sa marche dans cette première partie. Sans plus nous y arrêter, qu' il suffise de bien sentir qu' après avoir quelque temps bercé l' homme sans trop de froissement, Pascal, comme impatient, le ressaisit d' une main plus rude ; il le remet sur la roue et s' y met avec lui. Car, dans Pascal, l' homme auquel il s' attaque si amèrement, c' est lui-même, tout ainsi que l' homme dont il s' inquiète si éperdument, c' est le genre humain ; le je , chez Pascal, représente, on l' a très-bien dit, le genre humain, par une sorte de procuration ; la personnalité la plus dirigée à son propre salut s' accorde et se confond avec la charité la plus universelle. Pascal recommence donc à résumer, à entre-choquer, comme s' il ne l' avait pas fait encore, la misère de l' homme, son ennui perpétuel, son effroi du repos, sa distraction insensée, cette vaine et tumultuaire fuite de lui-même : tout ceci devient une plainte monotone, inépuisable, angoissante (ejulatus) , une suite de strophes ou de versets qui vont tout d' un flot de Job à Byron. Et depuis, en effet, qu' il est dit que " l' homme né de la femme est de courte vie et rassasié d' agitations ; " depuis que l' un d' entre eux s' est écrié pour tous : " périsse le jour auquel je naquis, et la nuit en laquelle il fut dit : un enfant mâle est né ! " depuis que " sa calamité mise dans la balance a été trouvée plus pesante que le sable de la mer, " et que " les frayeurs de Dieu se sont dressées en bataille devant lui ; " depuis ces jours-là, que s' est-il écrit de plus lugubre et de plus lamentable que ceci (et tant d' autres endroits pareils) ? " qu' on s' imagine un nombre d' hommes dans les chaînes, et tous condamnés p366 à la mort,... etc. " arrivé à ce point, qui est le plus bas de la détresse, Pascal se relève pourtant, et se remet à résumer en sens contraire, à ramasser dans l' homme les vestiges épars de sa grandeur. Le prisonnier agite ses fers. Une lueur a pénétré. L' amour de la vérité, qui est dans son coeur, ne lui paraît pas anéanti par la haine même de la vérité, qui y est aussi : " que l' homme donc s' estime son prix, s' écrie-t-il, qu' il s' aime ; car il a en lui une nature capable de bien. " mais ce bien, mais cet amour éclairé, comment y atteindre seul par soi-même ? à peine l' a-t-il entrevue, cette lueur égarée à travers ses barreaux, qu' il retombe : quaesivit coelo lucem, ingemuitque reperta. On assiste à toutes les péripéties de ce drame du Prométhée chrétien, et le premier acte se termine par ce cri, qui dès le commencement est dans notre oreille : " quelle chimère est-ce donc que l' homme ? ... etc. " toute cette partie du discours ou de l' ouvrage de Pascal, où il prend l' homme à partie et le convainc de néant, de contradiction, d' oscillation éternelle, nous l' avons suffisamment ; il y a peu à regretter. Que les p367 versets de Job aient été proférés dans un ordre ou dans un autre, peu importe. -je ne sais qui a dit que les fragments d' Archiloque sont comme des javelots brisés qui sifflent encore . Cela est vrai des fragments de Pascal. L' homme ainsi convaincu et mis en éveil, il reste à l' amener au christianisme ; mais on n' y est pas encore. Nous cheminons pied à pied. Le noeud par lequel Pascal tient l' homme et ne le lâche plus, c' est l' inquiétude infinie, l' impossibilité de l' indifférence (le contraire de l' oreiller de Montaigne) : c' est par là qu' il le tire. Ici de nouveaux prolégomènes, et comme le prologue d' un acte nouveau. Pascal en voulait surtout à cet étrange repos où quelques-uns s' oublient, et qui lui paraissait la suprême marque de la stupidité ; aussi il le pousse en cent façons, ce sommeil de l' esprit ; il l' insulte et le veut rendre impossible : " l' immortalité de l' âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément,... etc. " et il reprend l' image de son prisonnier dans le cachot, n' ayant plus qu' une heure pour apprendre si son arrêt est rendu, et cette heure suffisant, s' il l' emploie bien, pour faire révoquer l' arrêt : " il est contre la p368 nature qu' il emploie cette heure-là, non à s' informer, mais à jouer au piquet. " Pascal dans le monde avait rencontré de ces honnêtes gens qui jouaient au piquet , de ces épicuriens aimables qui soutenaient tout net que " la nature veut qu' on jouisse de la vie le plus possible, et qu' on meure sans y songer. " il en avait connu, sans nul doute, qui, à l' exemple de Saint-évremond, trouvaient, toute comparaison faite, la mort de Pétrone la plus belle de l' antiquité : car si Socrate est mort véritablement en homme sage et avec assez d' indifférence , il cherchait pourtant à s' assurer de sa condition en l' autre vie, il en raisonnait sans cesse avec ses disciples, et, pour tout dire, la mort lui fut un objet considérable : au lieu que Pétrone seul a fait venir la mollesse et la nonchalance dans la sienne . C' est cette nonchalance de bel air qui irritait Pascal, et lui faisait dire : " rien n' est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. " à ceux qui se piquaient d' une géométrie rapide et de s' entendre aux chances du jeu, il parlait leur langage, il opposait la règle des partis (et non des paris ), genre de preuve qui aujourd' hui nous choque un peu en telle manière, et que les géomètres du dix-huitième siècle ont discutée au long, qu' ils ont peut-être réfutée ; mais, sans être un grand géomètre, il est bien clair que n' y eût-il qu' une chance terrible contre une infinité d' autres, si l' on y pensait longtemps, elle grossirait assez à nos yeux pour déterminer à tout hasard nos actions : ce qui sauve de la crainte, c' est l' irréflexion ; ce qui rassure, c' est le divertissement universel. Pascal revenait p369 vite à ces raisons morales plus hautes, plus pénétrantes, et y abondait. Le feu sacré débordait de ses lèvres. En tout ce moment il nous apparaît étincelant et beau de colère ; il est beau de la flamboyante beauté de l' ange qui presse le lâche Adam, l' épée dans les reins, et le force d' aller. Pascal a donc piqué l' homme et l' a mis en quête du salut, en quête hors de lui, puisqu' au dedans de lui il n' y a que néant, abîme, contradiction, énigme indéchiffrable. Où ira cet homme qui cherche ? à qui s' adressera-t-il ? Aux philosophes d' abord, là où il y a en grosses lettres enseigne de vérité. Suit toute une énumération des philosophies diverses. Ce que Montaigne a fait dans l' apologie de Sebond, prenant les philosophies une à une, deux à deux, et les entre-choquant, les culbutant l' une par l' autre et l' une sur l' autre, -Pascal le va faire à son tour. Nous savons par coeur sa méthode ; et pour le fond encore nous avons peu à regretter. La conversation sur Montaigne et sur épictète nous a rempli d' avance le desideratum . Ce qu' on trouve écrit dans ses pensées sur les pyrrhoniens et les p370 dogmatistes concorde à merveille avec l' entretien et le complète : " voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut que chacun prenne parti,... etc. " l' homme n' ayant ainsi trouvé autour de lui, hors de lui, dans ces philosophies pleines de promesses, que la même contradiction finale qu' il a déjà reconnue en lui, que deviendra-t-il en effet ? Car le voilà, par ce perpétuel mouvement d' élévation et d' abaissement, rendu à lui-même, plus étourdi, plus ébloui et aveuglé, et, pour tout dire, un monstre qui se comprend plus incompréhensible que jamais. C' est dans cette situation où il l' a voulu mettre, lassé, harassé, réduit à merci, que Pascal commence à lui montrer du doigt ce qui pourrait bien être l' unique salut, la religion : celle-ci se lève enfin, et, sans se nommer encore, elle se déclare en esprit par ces paroles : " c' est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères... etc. " p371 c' est la religion qui parle en effet ; mais quelle religion ? L' homme, à cette voix dont l' accent le ranime, se remet donc à parcourir l' univers, cherchant quelle religion est la vraie, comme il avait déjà fait pour les philosophies. Ce dieu dont tout le monde parle n' aurait-il, en effet, laissé, pas plus dans les sanctuaires que dans les écoles, aucune marque sensible de lui ? -ici serait venue une énumération des principales religions connues, celle de Mahomet, celle des anciens grecs et romains, celle des égyptiens, celle de la Chine. -aucune de ces religions ne satisfait l' homme de Pascal, pas plus que tout à l' heure ne l' ont satisfait les philosophies. Leur morale, qu' il examine principalement, le choque ou le révolte ; car enfin il sait déjà ce qu' une religion, pour être bonne, doit unir et concilier : " il faudroit que la vraie religion enseignât la grandeur, la misère ; portât à l' estime et au mépris de soi, à l' amour et à la haine. " au lieu de cela, dans ces foisons de religions qu' il parcourt, toutes lui paraissent développer, exagérer, plus encore que n' osaient faire les philosophies, certaines portions isolées de l' homme, et en méconnaître, en supprimer d' autres p372 parties ; et il en résulte, le plus souvent, des monstruosités tout horribles, des pratiques toutes criminelles. L' horreur le saisit. Où donc est l' asile ? Et n' a-t-il donc qu' à se donner la mort ? Alors seulement, et quand il se voyait encore une fois à bout, ayant aperçu dans un petit coin du monde un peuple particulier séparé des autres peuples, et possesseur des plus anciennes histoires qu' on ait, la rencontre de ce peuple l' étonne et l' attache par quantité de choses merveilleuses et singulières qui y paraissent : il ne le quitte plus. Ce peuple est gouverné par un livre unique, qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi, sa religion. Sitôt que l' homme en peine a ouvert ce livre, il y apprend que le monde est l' ouvrage d' un dieu ; que ce dieu a créé l' homme à son image, et a imprimé en lui une ressemblance de sa souveraine grandeur. Cette idée première plaît à l' homme en peine, et lui paraît expliquer fidèlement certaines marques et certaines élévations qu' il ressent en lui, mais non pas la bassesse qui est contraire et tout à côté. Pourtant, en continuant la lecture, il trouve que l' homme, créé dans cet état d' innocence et de beauté, a failli par son libre choix, et a été précipité dans la mieux méritée des misères. Ce nouvel état lui paraît justement répondre à cette contradiction intérieure dont il est si convaincu, et qui lui a été jusque-là si inexplicable. image d' un homme qui s' est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence à lire l' écriture , -c' est la seconde et magnifique ouverture du plan de Pascal, la seconde genèse, et celle qui mène directement à la vie. p373 Pascal fait encore parcourir à son homme en peine, et qui commence à saisir quelque lueur d' espoir, divers endroits du même livre : " il lui fait prendre garde qu' il n' y est plus parlé de l' homme que par rapport à cet état de foiblesse et de désordre ; ... etc. " ceci est capital ; voilà le cercle qui se rejoint ; voilà l' anneau moral du livre saint, qui rejoint l' anneau moral de cet autre livre, le coeur de l' homme. Nous n' avons malheureusement pas tout ce développement de Pascal, cette exégèse morale de l' ancien testament ; mais, bien qu' il n' ait pu être indifférent d' entendre passer par sa bouche la morale de Moïse, de David, de Salomon, avec je ne sais quoi de la voix plus douce d' un Joseph, on y supplée aisément pour le fond. Son neveu étienne Périer nous a donné avec précision l' enchaînement. p374 Dès l' ouverture du saint livre et dès le premier regard qu' on y jette, Pascal ne manque pas de faire remarquer qu' à côté de la pleine connaissance de l' homme misérable, il s' y trouve aussi le remède et de quoi se consoler . Il admire, de plus, que ce livre soit le seul qui ait dignement parlé de l' être souverain, et qui ait fait consister l' essence du culte (chose unique) dans l' amour du dieu qu' on adore. Tels sont les premiers caractères qui frappent à livre ouvert et qui sautent aux yeux. Jusque-là Pascal n' a pas encore abordé le chapitre des preuves directes et positives ; mais il a fait plus, si l' on peut dire : il a mis celui qu' il dirige dans la disposition de les recevoir avec plaisir et de les désirer. ç' a été de sa part une préparation, une pression morale, un foulement dans tous les sens ; ç' a été (tranchons le mot) une manoeuvre saintement habile pour rabattre du côté de la foi, qu' on entrevoit désormais comme vénérable et comme aimable. Comme aimable surtout. -la religion n' est pas encore prouvée, qu' elle est déjà insinuée et presque autorisée par une si divine morale, si concordante avec le coeur. Et même, dans cet état d' ébauche et d' imperfection où est resté le plan, on peut sentir toute l' habileté et la conduite supérieure de Pascal. Il a si bien disposé les choses, qu' à partir de ce moment, et pour le reste de la démonstration, l' homme qu' il mène comme par la main est induit à désirer secrètement de croire, et à être, s' il n' y prend garde, de connivence avec son guide. Pascal pourtant aborde les preuves : c' est le chapitre des juifs considérés comme dépositaires de la vraie religion , p375 et les chapitres suivants. S' arrêtant particulièrement au livre de Moïse, il établit par toutes sortes de raisons, telles que la critique de son temps les pouvait fournir, qu' il est également impossible que Moïse ait laissé par écrit des choses fausses, ou que le peuple à qui il les a laissées se soit prêté à être trompé. Il parle des grands miracles rapportés dans ce livre, et soutient qu' ils ne peuvent être faux, tant à cause de l' autorité déjà établie du livre que par toutes les circonstances qui les accompagnent. à ce sujet des miracles, un souffle singulier l' anime ; il parle comme pour en avoir vu ; il a de ces mots souverains qui enlèvent : " ubi est deus tuus ? Les miracles le montrent, et sont un éclair. " -ensuite il passe aux raisons qui font que la loi de Moïse est toute figurative, et à chaque pas il lève le voile dans le sens du christianisme qui doit venir. Il arrive à la plus grande des preuves de Jésus-Christ, c' est-à-dire aux prophéties ; et, par une foule de vues particulières qu' il a sur ce sujet, il s' applique à faire voir jusqu' à l' évidence que cette preuve est celle de toutes à laquelle Dieu a le plus abondamment pourvu. -c' est à cet article des prophéties que Pascal, dans l' entretien dont il est parlé, acheva de se surpasser lui-même, et que ceux qui l' écoutaient si attentivement furent comme transportés . Et en effet, tout charnels que nous sommes devenus, en lisant ces fragments mystiques de Pascal on se rend compte de l' effet que durent produire, sur un auditoire d' avance convaincu, cette fécondité d' explications neuves, subtiles, ingénieuses ou grandes, toutes ces hardies paroles tant répétées depuis, mais éclatant pour la première fois : p376 " quand la parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement... etc. " pour nous encore, il y a, dans l' ordre des preuves et arguments de Pascal, quelques-uns de ces traits déterminants comme ceux qu' il voyait dans David et dans Moïse, de ces éclairs qui sortent du centre de la nue, et qui suppriment les intervalles obscurs. Ajoutons que ce ne sont, en effet, que des instants. L' éclair se brise, et l' obscurité recommence. Dans ces vues de Pascal sur les figures de l' ancienne loi, je trouve nombre de pensées qui, pour la forme non moins que pour le fond, en rappellent d' analogues chez M De Saint-Cyran, lequel, on s' en souvient, avait à un haut degré ce tour d' intelligence interprétative et ce mode d' expression concise. Pascal n' avait pas besoin de guide ; il n' y a guère à douter pourtant que certaines de ces pensées de Saint-Cyran n' aient souvent été une première clef, et n' aient fait sortir plusieurs des siennes. Quand Pascal interprète les prophéties et lève les sceaux du vieux-testament, quand il explique le rôle des apôtres parmi les gentils, et l' économie merveilleuse des desseins de Dieu, il devance visiblement Bossuet, le Bossuet de l' histoire universelle ; il ouvre bien des perspectives que l' autre parcourra et remplira. -on raconte que Bossuet étant allé voir un jour M Du Guet, dans la compagnie de l' abbé de Fleuri p377 (de celui qui fut depuis évêque de Fréjus et cardinal-ministre), l' entretien roula longuement et tristement sur les maux sans nombre et les scandales de tout genre dont l' église était inondée. " tous deux (Bossuet et le sage Du Guet) suivirent cette longue chaîne d' iniquités qui se forme depuis tant de siècles ; ils jetèrent les yeux sur l' état de la religion dans les différentes parties du monde, et repassèrent les divers jugements que Dieu avait exercés sur son peuple : -quel remède donc, demandoit Bossuet, quelle issue, quelle ressource ? -alors M Du Guet dit : monseigneur, il nous faut un nouveau peuple . " et il se mit à développer le plan des écritures, conformément au chapitre xie de l' épître de saint Paul aux romains. Bossuet, usant des ouvertures de Du Guet, et y entrant à son tour avec génie, avec discrétion, les mit en oeuvre au coeur même de son discours sur l' histoire universelle . Bossuet, d' après l' apôtre, nous y montre, à la venue du messie, les gentils substitués aux juifs, l' olivier sauvage enté sur le franc olivier, afin de participer à sa bonne séve, les juifs destinés pourtant à être réintégrés un jour, et la grâce, comme un sceptre mystique, qui passe de peuple en peuple, pour tenir tous les peuples dans la crainte de la perdre . Ce récit de l' entretien entre Bossuet et Du Guet ne paraît pas sans fondement et n' est certes pas sans beauté. Mais, avant d' avoir vu Du Guet, Bossuet avait lu les pensées ; il y avait rencontré celle-ci : " qu' il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les romains, Pompée et Hérode, agir, sans le savoir, p378 pour la gloire de l' évangile ! " c' était tout un programme que son génie impétueux dut à l' instant embrasser, comme l' oeil d' aigle du grand Condé parcourait l' étendue des batailles. Seulement là où Pascal se serait à peu près arrêté, Jésus-Christ étant obtenu, Bossuet ne s' arrête pas, et il suit jusqu' au bout la loi de Dieu dans les empires, lui le grand politique chrétien ! Pascal, dans ce chapitre des prophéties comme dans celui des miracles , est manifestement sur son Thabor. Soyons pourtant sincère, dussions-nous par là nous juger. Le souffle nous manque pour l' y suivre jusqu' au haut ; et là où il voit plus clair que le soleil, notre oeil ne distingue, hormis quelques grands traits éclatants, qu' un fond très-mélangé de lueurs et d' ombres. Si, parmi les auditeurs du fameux discours dont ses amis p379 nous ont parlé, il s' en était trouvé un seul qui fût capable de doute, ce seul article des prophéties était fait peut-être pour le troubler. Car que de hardiesses ! Que de témérités ! Que d' aveux qui lui échappent, et dont il s' arme aussitôt comme d' une preuve ! Pour se prouver à lui-même qu' il y a figure , il lui suffit que le sens littéral ne le contente point ; et il se sert néanmoins de cette figure, ainsi conclue et arrachée, comme d' une prophétie pour ce qui viendra. Il applique perpétuellement aux figures ce qu' il a dit ailleurs : " il faut juger de la doctrine par les miracles : il faut juger des miracles par la doctrine. " il juge ainsi des figures par ce qui lui paraît vrai à côté, sauf à juger ensuite de la vérité par les figures. " ce sont les clartés, dit-il, qui méritent, quand elles sont divines, qu' on révère les obscurités. " je n' insiste pas ; il serait trop aisé, sur cet article, de citer de lui, à côté des grands traits, des mots excessifs, imprudents, et qui certes n' étaient faits ni pour être prononcés, ni pour être imprimés, tels qu' on les lit dans ses notes surprises. Ces mots décèlent pourtant son hardi procédé, cette détermination à tirer parti de tout, et de l' objection même. Pascal, évidemment, est ébloui ; il marche ici (pour continuer l' image) sur la crête de son Thabor, et p380 s' il ne tombe pas, il met en péril ceux qui le suivent. Malgré notre désir, cette fois, d' écouter en silence et de n' intervenir en rien, il nous était impossible de ne pas reconnaître que ce moment du discours, qui transporta le plus nos amis de port-royal, est précisément celui qui arrêterait le plus aujourd' hui. Tant que Pascal a été dans l' analyse morale et dans le tableau de la corruption humaine, nous étions plus en état de le suivre. Dans ces régions transfigurées, nous faiblissons, et l' ardent reflet nous arrive à peine. Après l' ancien testament, Pascal aborde le nouveau. Il commence par Jésus-Christ ; et, quoiqu' il l' ait déjà invinciblement prouvé par les prophéties et par toutes les figures de la loi, dont il trouve en lui l' accomplissement parfait, il redouble de preuves dans la considération de sa personne même, de sa personne divine et humaine, des circonstances de ses miracles, des caractères de sa doctrine, et jusque du style de ses discours. Quand on a à parler de Jésus-Christ, fût-ce par la bouche de Pascal, on entre dans une sorte de resserrement involontaire. On craint, dès qu' on ne le prononce pas à genoux et en l' adorant, de profaner, rien qu' à le répéter, ce nom ineffable, et pour qui le plus profond même des respects pourrait encore être un blasphème. Faisons du moins un écho fidèle, en redisant sans réserve et avec abondance de coeur ces paroles que rien ne désavouera : " quand il n' y auroit point de prophéties pour Jésus-Christ, et qu' il seroit sans miracles, il y a quelque chose de si divin dans sa doctrine et dans sa vie, qu' il en faut au moins être charmé, et que, comme il n' y a ni véritable vertu ni droiture de coeur sans l' amour p381 de Jésus-Christ, il n' y a non plus ni hauteur d' intelligence ni délicatesse de sentiment sans l' admiration de Jésus-Christ . " -chez Pascal, dans cette partie de son livre ou de son discours, c' est l' amour qui domine, qui rayonne. Le mystère de Jésus le saisit et le ravit. Quel amour débordant ! Quelle tendresse ! Quelle fusion de tout en l' unique médiateur ! Ce livre des pensées , dans son ensemble, si revêtu d' éclat, si armé de rigueur et comme d' épouvante au dehors, et si tendre, si onctueux au fond, se figure à mes yeux comme une arche de cèdre à sept replis, revêtue de lames d' or et d' acier impénétrable, et qui, tout au centre, renferme à nu, amoureux, douloureux, joyeux, le coeur le plus saignant et le plus immolé de l' agneau. Saint Jean, l' apôtre de l' amour, eut-il jamais plus de tendresse et de suavité sensible que cet Archimède en pleurs au pied de la croix ? " Jésus-Christ est un dieu dont on s' approche sans orgueil, et sous lequel on s' abaisse sans désespoir... etc. " p382 et tant d' autres endroits où respire ce sentiment de parfaite union avec son dieu. Joignons-y ces angéliques paroles qui complètent : " avec combien peu d' orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! Avec combien peu d' abjection s' égale-t-il aux vers de la terre ! ... etc. " la charité, la charité surtout, c' est le cri, le soupir de Pascal dès qu' il en est venu à Jésus-Christ. à la fin de cet admirable passage où, dans l' échelle des grandeurs charnelles, spirituelles et saintes, et à propos des divers ordres de vénération et de royauté, Archimède (dernier souvenir ! ) est si magnifiquement posé comme le prince des esprits de la terre, voyez venir Jésus-Christ, le prince de son ordre aussi, mais de l' ordre de sainteté, avec tout l' éclat de cet ordre, dans son avénement de douceur, humblement, patiemment, et par là même en grande pompe et en prodigieuse magnificence aux yeux du coeur, aux yeux qui voient la sagesse : " tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connoît tout cela, et soi ; et les corps, rien... etc. " " toute l' honnêteté humaine, à le bien prendre, n' est qu' une fausse imitation de la charité ; mais que la copie est misérable ! " p383 cet appel à l' unique charité, comme chez l' apôtre, revient à tout moment dans le discours et l' embrase : " l' unique objet de l' écriture est la charité... -la vérité hors de la charité n' est pas Dieu, elle est une idole... " ce sentiment se retrouve partout, sur tous les tons. C' est l' élancement, le débordement perpétuel, le flux et reflux infatigablement gémissant et palpitant de la pensée de Pascal, du moment qu' il a obtenu Jésus-Christ, et depuis que cet ami divin lui crie du calvaire : " je pensois à toi dans mon agonie, j' ai versé telles gouttes de sang pour toi ! " nous sommes arrivés. Pascal sans doute, s' il eût pu accomplir son oeuvre, ne se fût pas arrêté là. Pour lui il y avait à suivre encore, 1 l' établissement de l' église, sa constitution à partir de l' époque apostolique, la tradition en un mot ; 2 la doctrine morale, et la pratique ; la vie intérieure du chrétien plus particulièrement exposée et dépeinte. Sur cette dernière partie, sa propre vie supplée et donne le tableau ; on est suffisamment édifié. Mais en ce qui est de l' église, on n' a pas toute la pensée de Pascal ; et peut-être lui-même, quand il mourut, il la cherchait encore. Nous avons noté de lui des mots hardis sur le pape ; on en trouverait d' autres qui semblent un peu contradictoires. Ne pressons point ce côté, resté obscur. Ce qui ne l' est pas, c' est que sur la doctrine et le dogme moral, au milieu de cette tendresse et de cette effusion qui embrasse tous p384 les hommes en Jésus-Christ, Pascal maintient toujours la part formidable et sévère, la part subsistante du mystère insondable, et qu' il ne cesse pas un seul instant d' être de la doctrine de la grâce et de l' élection, de la doctrine de saint Paul et de saint Augustin, j' ajouterai de celle de Jansénius et de port-royal : " on n' entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu' il aveugle les uns et éclaire les autres. " il ne veut pas sans doute qu' on aille jeter à la tête cette parole d' achoppement et qui favorise le désespoir, que Jésus-Christ n' est pas mort pour tous ; il ne pense pas moins que " Jésus-Christ est venu aveugler ceux qui voyoient clair, et donner la vue aux aveugles. " cette haute et ardue doctrine de l' élection et de ses suites, Pascal ne la laisse pas de côté, aux confins, et comme un écueil où l' on peut se briser ; il en fait le principe et le point d' appui de sa direction même, et l' on est en droit de répéter, avec le judicieux et prudent Tillemont : " ceux qui ont un amour particulier pour la doctrine de la grâce doivent regretter encore plus que les autres que cet ouvrage n' ait pas été achevé : car il est aisé de juger que les fondements en auroient été établis sur la ruine du pélagianisme et de toutes ses branches . " ceci soit dit pour ceux qui, en usant largement du livre des pensées , et en prétendant y cueillir le fruit, nient le tronc ou l' insultent, et sont des ingrats. Port-royal, en ce qui le caractérise le plus pour la doctrine, et en tant qu' il relève directement de saint Paul et de saint Augustin, port-royal a sa racine profonde au coeur du livre de Pascal. p385 Tel est, autant que nous l' avons pu saisir, le plan ramassé du grand ouvrage, ou plutôt tel est le discours comme nous venons presque de le recueillir en abrégé de la bouche même du chrétien éloquent. S' ensuit-il que nous n' ayons rien à regretter, et qu' il faille, avec l' un des approbateurs (M De Ribeyran), nous féliciter plutôt de ce que l' ouvrage n' est pas achevé, et de ce que nous pouvons ainsi discerner les pensées plus à fond et plus en elles-mêmes ? Je crois que ce serait beaucoup trop dire ; et maintenant que nous avons fait notre effort, il nous faut confesser notre faiblesse. Nous savons le but, la marche et la méthode de Pascal ; nous possédons l' esprit et l' accent de sa parole ; mais, littérairement (si ce mot est permis, et si je puis l' employer sans défaveur aucune), nous n' avons point idée de ce qu' aurait été ce livre des pensées pour l' artifice de la composition. Le style général nous est connu ; et, à ne prendre l' oeuvre que par cet endroit, il vaut mieux peut-être en effet qu' un second travail n' y ait point passé. Nous admirons dans ces notes rapides, dans cette conversation à la fois abondante et pressée, des hardiesses de ton que probablement l' écrivain ensuite aurait voilées. Nous lui savons gré de plus d' un trait qu' à la réflexion il eût peut-être effacé ou adouci. p386 Pascal, en ce sens, gagne plutôt à avoir été intercepté et surpris à l' état de grand écrivain involontaire. Mais, en revanche, que de tours heureux d' imagination, que d' inventions ingénieuses et grandes nous avons perdues ! Qu' aurait-ce été quand celui qui connut si bien l' art de persuader aurait épuisé et diversifié toutes ses ressources, tantôt par des dialogues imprévus, tantôt par des lettres où il aurait introduit et fait contraster des personnages ? On aurait eu l' ironie, l' insinuation, l' émotion affectueuse, tout ce qui aurait pu animer l' intérêt et varier le chemin ; car il savait, et il le dit sans cesse, qu' il faut rendre la vérité aimable autant que la montrer vénérable. Le ton despotique , dont Voltaire s' est plaint après Nicole, aurait disparu, ou ne serait venu qu' à son heure, avec autorité et ménagement, après avoir été préparé. Ayez confiance pour cela en Pascal ; il savait les voies. Il sait qu' il faut être humain , se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai d' avance sur son propre coeur du tour qu' on donne à son discours . Que veut dire Nicole quand il nous glisse à l' oreille qu' il n' aime pas à être régenté si fièrement ? N' était-il donc pas présent à cette conversation mémorable, où Pascal dut toucher à la fois tous les tons, et faire passer dans ses auditeurs le sentiment distinct de ce qu' il voulait faire ? Est-il juste à des amis de le juger sur des notes toutes brusques, écrites pour lui dans le secret ? On est entré dans p387 sa chambre quand il était seul, quand il parlait haut ; on a vu son geste, et l' on s' étonne que ce geste paraisse quelquefois impérieux ! Fénelon dit de Démosthène qu' il se sert de la parole comme un homme modeste de son manteau pour se couvrir ; mais on a surpris le mouvement et la pensée de Pascal avant qu' il ait eu le temps de prendre son manteau. Admirons d' autant plus quand il y a grandeur et beauté ; jouissons de l' accident au milieu de tous nos regrets, et surtout ne nous scandalisons pas. Au reste, la réputation de ce style est faite ; et quand une fois le monde se met à admirer, les plus timides ne sont pas ceux qui restent en arrière. Je ne viendrai donc pas renchérir pour louer ce qui est simple et grand. Le trait fondamental, cette simplicité ferme et nue a été sentie et unanimement caractérisée par tous les bons juges, depuis M De Ribeyran ou tel autre approbateur, jusqu' à Fontanes. Ce dernier a très-bien remarqué qu' on ne peut imiter le style de Pascal. Avec de l' esprit, on peut faire quelque temps le pastiche de Montaigne, de Balzac (c' est facile), même un peu de Jean-Jacques ou de Montesquieu, non pas de Pascal ni de la prose de Voltaire. Pascal est plus marqué que Voltaire ; mais ni l' une ni l' autre prose n' offre de cette main-d' oeuvre proprement dite, qui prête à l' imitation et à la contrefaçon. Il n' y aurait qu' une manière de les contrefaire : ayez leurs pensées. p388 Ce n' est pas que Pascal, en écrivant, n' ait sa théorie et ses règles bien plus que Voltaire n' en aura dans sa prose. Pascal, du moment où il se mit à écrire et dès les premières provinciales , réfléchit beaucoup sur cet art alors renaissant, et en retrouva vite le petit nombre de principes éternels. Il en a été déjà parlé dans l' étude des provinciales . Je ne puis que renvoyer à ces pensées sur le style et sur l' éloquence , qui sont dans toutes les mémoires : " il faut se renfermer le plus qu' il est possible dans le simple naturel ; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. " Pascal avait beaucoup réfléchi à ce qui fait l' agrément , et son grand soin était de l' accorder avec la vérité : " il faut qu' il y ait dans l' éloquence de l' agréable et du réel, mais il faut que cet agréable soit réel. " -" quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s' attendoit de voir un auteur, et on trouve un homme... ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu' elle peut parler de tout, et même de théologie. " et dans l' art de persuader : " les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu' il auroit pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familière p389 et commune... je hais les mots d' enflure. " il pense, exactement comme Molière, que " quand, dans un discours, on trouve des mots répétés, et qu' essayant de les corriger on les trouve si propres qu' on gâteroit le discours, il les faut laisser ; c' en est la marque . " mais ce soin du naturel dans le discours ne va pas jusqu' au négligé et à l' indifférent. Le naturel franc et vif lui donne l' expression propre, unique, nécessaire, sans laquelle le sens perd son crédit : " un même sens, dit-il, change selon les paroles qui l' expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. " on a dans ce petit nombre d' articles l' esprit de la rhétorique de Pascal : elle est d' avance conforme à celle de Despréaux et de La Bruyère ; elle représente celle de Montaigne, sauf plus d' ordonnance et de sobriété, celle aussi que Molière pratiquait quant au naturel ; mais elle en diffère par le châtié, le concis, et par une certaine fuite du poétique , que Pascal jugeait en guerre avec la nature. Elle est presque en tout l' opposé du procédé de Balzac et de ses pareils, de ceux qui font des antithèses en forçant les mots , comme on fait de fausses fenêtres pour la symétrie . p390 Pascal d' ailleurs semble avoir tenu aux règles, telles qu' il les entendait, et ne les avoir pas crues inutiles à diriger le goût : " ceux qui jugent d' un ouvrage par règle sont, à l' égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l' égard de ceux qui n' en ont point. " mais il pensait cela des règles toutes vives, de celles qu' on avait trouvées soi-même, et qui étaient une réflexion toujours présente de l' esprit. Sa montre , en un mot, était une montre qu' il fallait toujours être en état, je ne dis pas seulement de monter, mais de refaire et de réparer. C' est la première fois que nous trouvons à port-royal, et chez l' un de nos écrivains, l' art ainsi posé, défini, pratiqué. Jusque-là rien de tel. M Le Maître au plus, qui était originairement de l' école académique, essayait, pour les traductions, de poser certaines règles d' élégance : M De Saci, plus rigide, lui conseillait d' être moins délicat, et nous avons vu tous les préceptes, si chrétiens à la fois et si peu littéraires, qu' adressait M De Saint-Cyran à ceux qui se croyaient appelés à écrire pour la vérité. Il y aurait moyen pourtant de démontrer qu' il n' y a pas contradiction ici entre Saint-Cyran et Pascal, et que ce dernier a concilié le sérieux du chrétien avec les scrupules de l' écrivain : " chrétiennement, en effet, il est bien certain, dirait-on, que la parole a dû se ressentir de la chute, p391 comme toute chose dans l' homme, et plus que toute chose, étant si inséparable de l' essence même de la pensée. Aussi nous ne parlons pas le plus souvent, nous balbutions. Combien de fois notre pensée, qui semble vouloir naître, s' embarrasse dans nos paroles et n' en sort pas ! Ou si l' on parle bien, si l' on a l' air de bien parler, c' est souvent que les mots vont tout seuls, qu' ils courent en se penchant en avant, comme un cocher agile ; mais il n' y a qu' un malheur, le char même s' est détaché en chemin, et ne suit pas. L' accord exact en nous des mots et de la vérité est donc le résultat d' un grand travail, même quand on a reçu à cet égard un grand don. Ce qu' on appelle parler naturellement , quand il ne s' agit pas d' un mouvement immédiat et d' un cri de passion, mais d' une expression aussi fidèle que vive dans une longue suite d' idées et de vérités, doit s' entendre d' une nature déjà très-travaillée et rectifiée. Il y a nécessité pour l' homme de travailler en ce sens comme en toute chose, s' il veut ressaisir le plus possible de sa nature d' autrefois ; il lui faut reconquérir la parole : j' entends toujours cette parole fondée à la pensée, à la vérité. " on aurait à dire ces raisons et beaucoup d' autres encore, si l' on avait à plaider pour le procédé littéraire de Pascal en présence des maximes de Saint-Cyran. On montrerait que Pascal n' était pas moins que l' austère directeur en opposition ouverte avec les académistes , avec ceux qui pèsent les mots comme un avare l' or au trébuchet ; que, s' il a pu recommencer jusqu' à treize fois une provinciale , c' était dans un ouvrage polémique, destiné avant tout à agréer au monde ; que, pour son grand ouvrage non railleur, il aurait eu bien p392 plus à coeur la source et le fond, et qu' il a pratiqué, pour les fragments qu' on a, le conseil même de Saint-Cyran, de se mettre à genoux et d' arroser souvent son papier de larmes . On arriverait ainsi sans trop de peine à montrer dans le style de Pascal la perfection du style chrétien selon port-royal, c' est-à-dire du style de vérité. Je craindrais pourtant que ce ne fût là un peu abuser aussi, et faire comme quand on plaide une cause et qu' on tire à soi. Pascal, qui avait tant médité sur le style de l' écriture, nous fait remarquer ceci : " Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement, qu' il semble qu' il ne les a pas pensées ; et si nettement néanmoins, qu' on voit bien ce qu' il en pensoit. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable. " c' est cette naïveté-là, ce je ne sais quoi d' humble, de simple et de doucement négligé jusque dans la suprême vérité, qui ferait le cachet propre du style chrétien, s' il fallait lui en chercher un ; et je ne le saurais reconnaître, ce cachet à part, ni chez Pascal, ni chez Bossuet, tous deux si puissants, malgré qu' ils en aient, l' un avec un surcroît de gloire dans sa parole, l' autre avec un surcroît de fermeté. Et quant à ce qui est de port-royal même, le style de Pascal dans les pensées n' en est pas plus que le style de Racine dans Athalie , bien que quelque chose de l' esprit sans doute y ait passé. Ce p393 sont là des talents et des dons essentiellement individuels. Concluons que Pascal était par nature un grand écrivain, et qu' il n' a pu s' empêcher de l' être. Il a eu de plus un accident singulier, qui est devenu un bonheur : son style des pensées , qui serait toujours resté si vrai, le paraît plus manifestement encore, ayant été saisi si près de la source et dans le jet de l' esprit. Tout grand homme qui pense, si on saisissait sa pensée comme elle s' élance en naissant, on le trouverait grand écrivain ; mais souvent la source, à quelque distance du jet, s' embarrasse dans les marécages, et il faut du temps et de l' effort pour qu' elle redevienne limpide. Le cardinal de Richelieu, si on l' avait saisi dans le cabinet, devisant à de certaines heures avec le père Joseph, serait sans doute grand écrivain ; il n' aurait pas eu le temps de s' académiser . Napoléon au bivouac dicte des lettres où éclate le génie de la pensée. Pascal, admirable écrivain quand il achève, est peut-être encore supérieur là où il fut interrompu. L 4 ECOLES DE PORT-ROYAL p397 I. à la date de 1660 où nous sommes arrivés, la persécution contre port-royal, un moment ralentie, reprend pour sévir sans plus de trêve jusqu' à la paix de l' église. Le premier signal du redoublement fut l' entière destruction des petites écoles, dont quelques restes subsistaient encore, soit dans le château des trous, où étaient les enfants de feu M De Bagnols, soit surtout dans la maison du Chesnai, appartenant à M De Bernières. Le lieutenant-civil Daubray, dont nous avons vu une première visite en mars 1656, revint cette fois avec des instructions décisives. Accompagné du procureur du roi au châtelet, de trois commissaires et d' un exempt, il se transporta aux lieux indiqués, et ordonna que tous étrangers eussent à en sortir dans les vingt-quatre heures. M De Bernières, à qui l' on fit défense d' employer désormais sa maison à p398 pareil usage, fut lui-même exilé, l' année suivante, à Issoudun, et il y mourut le 31 juillet 1662. Ainsi se brisaient ces hommes généreux, atteints à l' endroit du coeur. Si impatient que je sois de poursuivre le récit et de courir sur l' autre pente, une seconde pause devient ici nécessaire, et comme une seconde station sur ces hauteurs de notre sujet. C' est le moment naturel d' envisager dans leur ensemble ces petites écoles, qui ne renaquirent jamais depuis ; d' apprécier la méthode durable de cet enseignement, et le caractère des ouvrages célèbres qui survivent encore ; de parler aussi des principaux maîtres et des élèves distingués, qui furent la couronne et le fruit de l' institution. L' épigraphe à écrire en tête de ce chapitre pourrait être ce beau mot que Fontaine emprunte à l' écriture : " on voyoit de jeunes enfants assis à la table du seigneur, dans un aussi bel ordre que de jeunes plants d' olivier. " la première idée des écoles de port-royal est de M De Saint-Cyran : il avait une dévotion particulière pour l' éducation des enfants ; témoin sa belle conversation avec M Le Maître, rapportée par Fontaine, et que nous connaissons. Il y a aussi une lettre de lui datée de Vincennes, où il s' épanche à ce sujet : " je voudrois, écrivait-il à M De Rebours, que vous pussiez lire dans mon coeur quelle est l' affection que je leur porte (aux enfants)... etc. " p399 ce dessein, qu' il avait cru ruiné par sa prison, fut depuis transporté et en partie exécuté à port-royal, pour des laïques, sinon pour des clercs. Dès avant sa prison, M De Saint-Cyran faisait élever avec ses neveux les deux fils de M Bignon. Il leur avait adjoint un jeune fils de M D' Andilly, appelé M De Villeneuve, et le fils de son amie Madame De Saint-Ange. M Le Maître avait, quelque temps, surveillé ces deux derniers au monastère des champs, durant la prison de M De Saint-Cyran, et on voit celui-ci l' en remercier dans la conversation qu' ils eurent à sa sortie. Les trois jeunes Du Fossé (ou Thomas) vinrent bientôt, dans l' été de 1643, profiter de cette éducation des champs : le maître préposé pour les études s' appelait alors M De Selles ; et pour la religion et la piété, c' était M De Bascle. Lancelot, qui avait déjà été employé à l' éducation des jeunes Bignon, se trouvait, pour le moment, comme sacristain à port-royal de Paris. Aux accusations calomnieuses qu' on essaya de porter dès l' origine contre les doctrines professées et enseignées par ces messieurs, Du Fossé, le meilleur guide sur ce chapitre des écoles, oppose ces paroles formelles : " c' est le témoignage très-sincère, dit-il, qu' en ont rendu tous ceux qui en ont été témoins comme moi,... etc. " p401 dans le temps que ces jeunes enfants étaient ainsi nourris dans la piété, l' innocence et la simplicité , une première tempête s' éleva, dont ils sentirent le contrecoup : c' était au sujet du livre de la fréquente communion . Les trois jeunes Du Fossé et M De Villeneuve furent envoyés du monastère des champs à la terre du Chesnai, qui appartenait pour lors à M Des Touches (1644). Du Chesnai ils retournèrent à port-royal des champs, dès que l' orage fut un peu apaisé. C' est après ce retour qu' on fit venir exprès de Paris, pour diriger leurs études, M Lancelot, le maître essentiel. Mais comme le nombre des enfants augmentait, et que d' ailleurs la mère Angélique songeait à ramener les religieuses en la maison des champs, on résolut d' établir des écoles plus régulières à Paris, dans le cul-de-sac de la rue Saint-Dominique d' enfer. Ce fut vers la fin de l' année 1646, ou au commencement de 1647, que se fit cet établissement. Les enfants y trouvèrent quatre maîtres, Mm Lancelot, Nicole, Guyot et Coustel ; chacun de ces maîtres était chargé de faire étudier environ six écoliers, distribués en quatre chambres. Le directeur ou principal, qui avait la haute-main, était M Walon De Beaupuis, que M Singlin avait donné à l' évêque de Bazas pour l' accompagner dans son diocèse, et qui en était revenu après la mort de ce prélat. Les écoles restèrent là florissantes, de 1646 à 1650. M Nicole enseignait la philosophie et les humanités ; M Lancelot, le grec et les mathématiques. Le dimanche, on allait à vêpres à port-royal de Paris, où l' on entendait le sermon de M Singlin. à peine établies à Paris, ces p402 petites écoles y étaient inquiétées : elles donnaient de l' ombrage à ceux qui visaient à usurper l' éducation publique, et à la dominer après s' y être glissés. On lit dans une lettre de la mère Angélique à la reine de Pologne, du 28 février 1648 : " on a fait croire à la reine (la reine-mère) que dans une maison de M Des Touches... etc. " c' est de cette visite, ou d' une autre du même genre, qu' on lit dans un mémoire du neveu de M De Beaupuis un petit récit comme nos amis aiment à en faire. Sur un ordre de la cour qu' avaient provoqué les jésuites, le lieutenant-civil ou le commissaire arrive au cul-de-sac Saint-Dominique, et demande le supérieur ; il suit de si près le portier, qu' il entre en même temps que lui dans la chambre de celui qu' on allait avertir. Il trouve M De Beaupuis assis près de sa table, et lisant ; p403 il lui demande ce qu' il fait : " vous le voyez, monsieur, " lui dit le supérieur. En même temps, le visiteur empressé porte la main sur le livre, qui était un recueil de sentences tirées de l' écriture sainte, des pères et autres pieux auteurs, et appropriées aux saints de chaque jour. En l' ouvrant, il tombe sur la sentence inscrite au jour de saint François D' Assise, 4 octobre, et qui était précisément tirée de M De Saint-Cyran : les premières éditions portaient en marge ou à côté le nom de Saint-Cyran , qu' on effaça dans les éditions suivantes. Au-dessous de la sentence, on lisait de plus ces mots : priez pour son ordre . Tout préoccupé de cette idée, alors répandue dans le public, que les jansénistes voulaient établir un nouvel ordre, le commissaire crut avoir mis la main sur le fait, et il demanda ce que c' était que cet ordre, et s' il y avait donc un ordre de Saint-Cyran : " nullement, monsieur, répondit le supérieur : la sentence est tirée de M De Saint-Cyran ; mais la prière est pour l' ordre de saint-François . " on n' a pas la suite de ces tracasseries. Ce qui est certain, c' est qu' après quatre ans au plus de séjour, vers 1650, il y eut du changement. Du Fossé nous dit qu' il alla avec M De Villeneuve et encore quelques autres, sous la conduite de M Le Fèvre, chez M Retard, curé de Magny ; puis ayant perdu M Le Fèvre, ils revinrent à port-royal des champs, non plus dans l' abbaye comme autrefois, parce qu' elle était habitée par les religieuses, mais aux granges. Tout l' établissement de la rue Saint-Dominique fut-il dispersé dès 1650 ? Il ne paraît pas. Il résulte même des mémoires sur la vie de M De Beaupuis (lesquels sont d' ailleurs p404 assez inexacts pour les dates) que ce maître y resta avec plusieurs enfants jusqu' aux vacances de 1653. Dans tous les cas, la seconde guerre de Paris ne permit point sans doute aux études de continuer avec régularité, soit au cul-de-sac Saint-Dominique, soit aux champs, et la plupart des enfants durent retourner dans leurs familles. Aussitôt le calme rétabli, les écoles refleurirent, non plus certainement à Paris, mais aux champs, en trois bandes principales, dont l' une était aux granges, et les deux autres à ce château des trous vers Chevreuse, chez M De Bagnols, et au Chesnai près Versailles, chez M De Bernières. Ces deux messieurs, en même temps qu' ils faisaient élever leurs enfants chez eux, se prêtaient à en recevoir d' autres sous la conduite des maîtres de port-royal. M Walon De Beaupuis était au Chesnai, à la tête de ce qu' on pouvait appeler un petit collége ; on y tenait une vingtaine d' enfants. L' aile gauche de la maison était tout employée à cet établissement. Les élèves riches payaient pension (500 livres). Le jeune Tillemont y étudiait, intimement uni au fils aîné de M De Bernières. Mm Lancelot et Nicole étaient pendant ce temps-là aux granges, et dirigeaient l' école où le jeune Racine étudiait vers 1655. p405 Au reste, il n' y avait rien d' absolument fixe dans ces distributions et ces classements de personnes, et les professeurs comme les élèves durent passer quelquefois d' une maison dans une autre. Ce n' était pas le compte des ennemis et des jaloux que les écoles transplantées prospérassent aux champs. Dès 1654, les jésuites s' apprêtaient à les y relancer et à ruiner ces belles espérances, -les jésuites qui veulent toujours être les seuls dans tout ce qui se fait de bien , comme le dit assez naïvement un de nos auteurs ; mais un incident mortifiant pour eux ralentit un peu l' action de leur mauvais vouloir. Un neveu du cardinal Mazarin, le jeune Alphonse Mancini, qui était à leur collége de Clermont à Paris, fut blessé au jeu de berne (le jeu de Sancho Pança), qu' on permettait aux écoliers : il tomba de la couverture, et mourut des suites quelques jours après, le 15 décembre 1654. Le jeune roi lui avait envoyé son premier chirurgien, et l' était venu voir lui-même. Parmi les poésies latines du père Rapin, qui avait été son professeur, on trouve une églogue, deux élégies, et une consolation au cardinal en vers héroïques, sur cette mort prématurée. La douleur d' un maître serait touchante ; mais ici la flatterie déborde, et le désir de conjurer le mauvais effet en cour est évident. Le poëte, au milieu des louanges prodiguées au jeune Alphonse, se garde bien de dire un mot de l' imprudence qui a causé sa mort. Les jésuites présumaient sans doute beaucoup de la sensibilité du cardinal, en le croyant tellement affligé ou irrité. Quoi qu' il en soit, ils jugèrent à propos d' attendre p406 que ce fâcheux éclat fût un peu amorti pour revenir à la charge contre leurs rivaux de port-royal, et pour dénoncer l' innocente tribu du désert. Celle-ci ne fut jamais plus florissante ni plus nombreuse que pendant cette année de répit (1654-1655). Le 30 mars 1656, un grand coup fut porté. Le lieutenant-civil Daubray, nous l' avons vu, vint s' assurer que l' école des granges était dispersée, selon l' ordre du roi ; il visita également le château des trous et le Chesnai, mais il paraît qu' on y laissa subsister un reste d' écoles. Celle du Chesnai était toujours assez nombreuse sous la conduite de M De Beaupuis. Le 10 mars 1660, le lieutenant-civil revint, et dispersa tout. Telle fut la fin. -de 1670 à 1678, durant la paix de l' église, port-royal, comme monastère, put reprendre des jeunes filles pensionnaires au dedans ; mais il n' y eut plus jamais d' écoliers dirigés au dehors par ces messieurs. Les jésuites ne l' auraient pas souffert. C' est dans le cours de ces quinze années d' une existence interrompue, toujours secouée et menacée, que les petites écoles produisirent pourtant de si grands fruits, formèrent des hommes dont la race se reconnaît entre les générations du siècle, et développèrent de si excellents et si durables modèles d' enseignement. Il serait impossible de fixer le chiffre des élèves qui p407 sortirent directement des mains de ces messieurs ; mais, en évaluant au plus haut, je ne crois pas qu' à aucun moment de ces quinze années, si l' on avait additionné tous les élèves des divers groupes, ce nombre eût jamais dépassé cinquante à la fois ; et il y eut des années où le chiffre dut rester beaucoup au-dessous. En cherchant bien, on trouverait peut-être d' autres endroits de refuge où, de 1656 à 1660, ces messieurs essayèrent d' abriter leurs élèves. Ainsi il y eut une maison à Sevrans près Livry, au nom de l' abbé de Flexelles, homme de qualité, licencié de la faculté de théologie de Paris ; il s' était fait comme l' économe de la maison, où se trouvaient en pension une douzaine d' enfants. C' est la succursale des écoles la plus éloignée que j' aie trouvée. La plus rapprochée devait être p408 au château même de Vaumurier, sous le couvert du duc de Luynes. En 1659, Chapelain adressait ses lettres à M Lancelot, précepteur du marquis de Luynes à port-royal, c' est-à-dire à Vaumurier. On essayait ainsi de se retrancher sous l' éducation domestique, et de se ranger à des noms respectés pour y être plus inviolable. Mais rien ne servit. Je laisserai aux curieux en pédagogie, qui voudraient lire le règlement des études , le soin de le chercher dans la vie de M De Beaupuis et dans le supplément au nécrologue. Ces sortes de règlements, qui se ressemblent tous plus ou moins sur le papier, ne comptent qu' en raison de l' esprit qui les vivifie. C' est à définir cet esprit, en ce qu' il avait de particulier à port-royal, que je dois m' attacher avec rigueur. L' idée des écoles, conçue par M De Saint-Cyran, reposait, comme tout ce qui entrait dans cette tête méditative, sur la racine même de la doctrine chrétienne, telle qu' il l' entendait, sur le dogme approfondi de la chute . Quand on a de la chute l' idée que s' en formait, selon saint Augustin, M De Saint-Cyran, on a aussi une idée très-arrêtée sur l' enfance. L' enfance, sans le baptême, est l' image par excellence, si l' on peut dire, et le produit direct de l' homme déchu : la liberté nulle, la parole nulle (infans) et qu' il faut rapprendre, tout l' être soumis aux sens, au premier désir, à la concupiscence ; l' imitation continuelle et irrésistible de ce qu' on voit, l' ignorance de tout, une désobéissance de tous les instants. Il s' agit de restaurer cela et de refaire l' homme, l' homme d' avant la chute, autant qu' il se peut. Le baptême rend la grâce ; il couvre et revêt d' une p409 innocence préalable devant Dieu tous ces mouvements de la machine et de l' animal non raisonnable, jusqu' à ce que l' enfant ait atteint l' âge de raison. Mais dès que cet âge de raison commence, pour que l' effet salutaire du baptême ne soit pas comme non avenu, il faut l' expliquer à mesure, le traduire en raison chez l' enfant ; tellement que cet état de grâce, qui lui a été acquis par un bienfait ineffable sans qu' il l' ait compris ni voulu, lui devienne un état réfléchi, senti et pratiqué. Il faut effectuer et faire vivre en lui cette seconde naissance. Le baptême (je parle toujours au point de vue de nos messieurs) n' a nullement anéanti la nature, et ne l' a même probablement modifiée en rien quant à ce qui en sortira plus tard : il ne l' a que provisoirement rachetée et couverte devant Dieu, jusqu' à ce que le chrétien raisonnable ait le temps de naître, et de continuer le chrétien enfant, le chrétien aveugle. Il s' agit donc, sans laisser s' interrompre l' innocence baptismale, de continuer dans l' enfant, dès l' âge commençant de raison, dans l' enfant encore infirme et déjà responsable (effrayant mystère), cet état de pureté qui devient une lutte contre la nature, une vertu déjà ; il s' agit de donner au chrétien de baptême les raisons graduelles et la conscience de plus en plus affermie de sa grâce, de lui en apprendre la possession et la direction sous le bon vouloir de Dieu, d' édifier en lui tout l' être raisonnable jusqu' à sa pleine force adulte : voilà l' éducation. Elle a, pour parler comme Saint-Cyran, quelque chose de terrible , à la considérer, soit par rapport à l' enfant si enchaîné de toutes parts, si assujetti, si à la p410 merci de tout ce qui l' environne, et pourtant déjà propre à perdre tout l' effet du baptême par des fautes criminelles ; soit par rapport aux maîtres sur qui se rassemble ce mystère de la responsabilité de l' enfant, pour éclater sur leurs têtes avec justice s' ils ne font tout ce qui est en eux. Et l' on conçoit que Saint-Cyran ait dit de cette charge, de cette vocation de maître, qu' elle était une tempête de l' esprit . Qu' on veuille y réfléchir, c' est là l' idée véritable de l' enfance , telle qu' elle résulte du dogme approfondi de la chute. Mais, tout en croyant à la chute en théorie , on a d' ordinaire agi dans l' éducation comme si l' on n' y croyait pas, et comme s' il n' y avait qu' à aider la nature. Les trois quarts des chrétiens sont pélagiens p411 en fait d' éducation, presque autant que le vicaire de l' émile . Les jésuites n' attestent pas moins par leur méthode d' éducation qu' ils sont semi-pélagiens tendant au pélagianisme pur, que par leur doctrine directe. Leur système d' éducation a été une transaction, une tentative continuelle d' accommodement avec le siècle. -Saint-Cyran et port-royal, au contraire, restèrent exactement conséquents à leurs doctrines, dans leurs écoles. Ces motifs mêmes, que je viens de définir et de résumer, se trouvent exposés, d' après M De Saint-Cyran, dans un petit écrit qu' on a de M De Sainte-Marthe, et dans quelques pages de M Walon De Beaupuis. Le vif sentiment de charité envers l' enfance y respire trop visiblement pour que je ne cite pas les propres paroles de ces bons et dignes maîtres : " voici les raisons (écrit M De Sainte-Marthe) qu' on avoit d' établir de petites écoles, pour y élever les jeunes gens dans la crainte de Dieu... etc. " p412 ces maximes, nous les avons dites. On s' attachait à ne choisir pour maîtres que des personnes dont on connaissait la piété, la capacité, la discrétion et le désintéressement. Le seul motif pour accepter cette charge devait être la charité ; le seul but, de conserver dans les enfants la grâce du baptême. Pour les garantir des vives images d' alentour, et de ce qui se montre à découvert et de ce qui se glisse insensiblement, on tâchait, p413 dans les petites écoles, d' éloigner de la présence des enfants tout ce qui leur pouvait nuire ; on avait soin qu' ils n' entendissent et ne vissent jamais rien qui pût blesser la modestie et la pureté délicate de leur âme. Mais, tout en prolongeant chez eux cette chaste ignorance et cette heureuse simplicité, on s' efforçait de les avancer dans la vraie connaissance, et de leur insinuer l' amour des biens éternels ; on employait tout ce qu' on avait d' industrie (mot aimable) pour éclairer tellement leur esprit, qu' ils ne discernassent en quelque sorte le mal qu' à travers les maximes générales de l' évangile senties dans toute leur force, et que, sans s' arrêter à regarder rien de particulier dans les choses mauvaises et sans en recevoir d' impression funeste, ils les reconnussent à première vue, et les repoussassent avec horreur à la clarté du saint flambeau : " voilà (et je continue avec les paroles de M De Beaupuis), voilà ce que tâchoient de faire les maîtres qui étoient auprès de ces enfants ; ... etc. " p415 je conclus, tant avec les paroles de M De Beaupuis qu' avec celles de M De Sainte-Marthe, car elles se ressemblent dans un exact et même sentiment : " ceux d' entre les mains desquels on a arraché les enfants, doivent s' en humilier devant Dieu ; ... etc. " humble et résignée conclusion ! Voilà donc l' esprit bien marqué de l' institution des petites écoles : vigilance ! Vigilance ! noctu diuque, aestu et gelu, respect pour l' enfance, tendresse de nourrice, mais redoublée d' une crainte terrible. Dans un très-bel entretien transmis par Fontaine, M De Saci, en exprimant bien vivement cette tendresse, tempère un peu la crainte : nulle part l' aménité austère , l' onction mitigée du saint directeur ne se produit en plus délicates paroles : p416 " on m' avoit donné, dit Fontaine, le soin de quelques enfants ; et comme M De Saci avoit toujours senti quelque pente pour les servir, aussi bien que M De Saint-Cyran, il me voyoit fort volontiers... etc. " p417 ces recommandations de M De Saci nous rappellent directement un beau mot de Montaigne, qui dit, en parlant des enfants, que " c' est l' effet d' une ame bien forte et bien eslevée de se pouvoir accommoder à ces allures puériles. " Montaigne ne voit que la générosité naturelle et la force de cette âme qui se proportionne et, au besoin, se diminue ; M De Saci ne croit l' effort possible et le succès qu' en y faisant entrer la prière : " enfin, il me répétoit sans cesse, dans les entretiens que j' avois avec lui sur ce sujet... etc. " nous voyons déjà tout l' esprit. Ces écoles étaient la meilleure réponse à ceux qui reprochaient à port-royal de mener à une sorte de fatalisme par la doctrine de la grâce. Plus l' homme est faible, plus il y a raison de l' armer, même quand cette armure devrait être nulle sans la consécration de Dieu. C' est à l' homme de tout faire ; c' est à Dieu ensuite de voir. p418 Cette vue des enfants, si divers entre eux, même quand ils sortent d' un même sang et qu' ils suivent une éducation pareille, était bien propre d' ailleurs à confirmer nos augustiniens dans leur doctrine. Fontaine, parlant de Madame Le Maître, dont tous les enfants n' étaient pas également saints, et qui voyait Mm De Saint-Elme et De Vallemont si loin en arrière de leurs saints frères Le Maître et Saci, s' écrie encore : " combien de fois a-t-elle tremblé en voyant de ses yeux les effets terribles des jugements de Dieu,... etc. " c' est ce que devaient se répéter à chaque heure, dans leurs écoles, ces maîtres, toujours attentifs au doigt de Dieu. L' enfance, c' est le livre de la grâce, ouvert à l' article de la prédestination , au passage le plus obscur. -mais ils ne s' endormaient pas pour cela, et ils agissaient chacun dans leur sillon, sous le mystère. Un des maîtres de port-royal, Coustel, a laissé un p419 livre intitulé : les règles de l' éducation des enfants . Quoique cet ouvrage n' ait paru que longtemps après la ruine des petites écoles, et qu' il ait été composé dans une vue plus générale, il exprime fidèlement l' esprit de l' institution primitive, dont ce digne maître resta jusqu' à la fin un organe aussi sincère que pouvaient l' être M De Beaupuis ou Lancelot. Coustel examine donc s' il vaut mieux élever les enfants dans les maisons religieuses, comme c' était autrefois la coutume en Italie et en Allemagne, ou chez les parents, comme plusieurs se le persuadent, ou enfin dans les colléges, comme c' est à présent, dit-il, la pratique la plus universelle. Dans le premier cas, la piété est plus garantie ; dans le second, la civilité est mieux observée ; dans le troisième, l' étude d' ordinaire a le dessus. 1 piété ou vertu ; 2 belles-lettres ou science ; 3 civilité, c' est-à-dire ce qui doit être le dehors, la forme convenable des deux autres mérites, et comme le cachet de l' honnête homme ; ce sont là les trois parties d' une complète éducation. Il est difficile de les combiner. Les maisons religieuses, la famille, ou les colléges, ont en soi leurs inconvénients ; dans chacun de ces systèmes d' éducation, on ne pourvoit à l' une des parties essentielles qu' en sacrifiant plus ou moins les autres : " il y a longtemps, ajoute Coustel,... etc. " p420 cette voie moyenne d' érasme fut adoptée, selon des raisons plus hautes, par M De Saint-Cyran, la vertu chrétienne étant la base. Avant même que port-royal eût formé ses maîtres, et quand on hésitait encore entre ceux à qui Dieu pouvait avoir départi ce don si accablant, M De Saint-Cyran écrivait à M De Rebours : " il me semble que je puis un peu supporter les humeurs des enfants ; et je croirois beaucoup faire pour eux, quand même je ne les avancerois pas beaucoup dans le latin jusqu' à douze ans, pourvu que je leur fisse passer le premier âge dans l' enceinte d' une maison ou d' un monastère à la campagne, en leur permettant tous les passe-temps de leur âge, et ne leur faisant voir que l' exemple d' une bonne vie dans ceux qui seroient avec moi. " mais, dès que Lancelot et les vrais maîtres furent p421 trouvés, l' étude ne tarda pas à suivre, et les trois conditions se présentèrent réunies : 1 le voisinage d' une maison religieuse. L' école y est adossée ; incessamment elle ressent l' esprit qui en émane, l' exemple silencieux, l' ombre austère. 2 une image non effacée, et plutôt épurée, de la maison paternelle ; les moeurs plus sûres encore et non moins polies ; la surveillance continuelle, la douceur et la gravité des maîtres, douceur sans caresse, gravité sans châtiment ; un certain respect des condisciples entre eux ; une certaine chaleur pieuse de foyer domestique subsistante au sein de l' école, et un sentiment de patrie. 3 les belles-lettres enfin, autant et mieux que dans les colléges, et en moins de temps ; une culture appropriée à chaque esprit ; la raison toujours présente dans l' enseignement, plutôt que la coutume. Ici pourtant quelques distinctions deviennent nécessaires. Pascal a dit : " les enfants de port-royal, auxquels on ne donne point cet aiguillon d' envie et de gloire, tombent dans la nonchalance. " ce reproche de manquer d' émulation est grave, et tout d' abord je ne le dissimule pas. Je ferai remarquer pourtant que l' observation de Pascal est double, et porte en deux sens, selon son habitude. Il a commencé par dire : " l' admiration gâte tout dès l' enfance. Oh ! Que cela est bien dit ! Qu' il a bien fait ! Qu' il est sage ! ... " il semble noter dans cette première vue les inconvénients d' un genre d' éducation ; et par la pensée sur port-royal, qui ne vient qu' après, il note tout aussitôt les inconvénients contraires. p422 Pascal paraît vouloir dire qu' il y a également inconvénient à louer l' enfance, et à ne la pas louer ; et, en effet, si la vanité est à craindre, la paresse ne l' est pas moins, comme disposition très-naturelle aux esprits. Port-royal voulait l' étincelle, mais il la voulait dans les coeurs plutôt encore que dans les esprits. Il voulait des esprits réglés, et des coeurs brûlants de zèle : la science ne venait qu' en second ordre et moyennant de certaines précautions. Lancelot a cité de M De Saint-Cyran un trait qui est mémorable. étant à l' abbaye même de Saint-Cyran, vers 1639, pendant la captivité du saint abbé à Vincennes, Lancelot eut entre les mains un enfant qui était un prodige pour son âge ; car il apprenait tout seul les langues dès l' âge de huit ans, et il témoignait une curiosité sur tous sujets, qu' ils fussent ou non à sa portée, au point d' en composer ensuite de petits discours ou traités à son usage : on lui en surprit un, une fois, qu' il avait composé sur l' ante-Christ . Mais cet enfant, qui n' offrait rien de vicieux d' ailleurs, annonçait l' orgueil de l' esprit, une avidité insatiable de savoir, et le désir ambitieux de se pousser dans l' église. M De Saint-Cyran, consulté sur cet enfant, et informé par Lancelot des symptômes extraordinaires, pensa à l' instant qu' il était plus sûr de ne pas le faire étudier. Il se méfiait de ces esprits-prodiges qu' on est tenté de saluer du nom de démon . p423 Nous avons connu de ces démons, de ces génies immodérés ; ce sont eux qui remuent le monde. Voltaire était un démon. Saint-Cyran, s' il avait eu à le juger enfant, aurait peut-être porté sur lui ce même pronostic qu' il porta sur l' enfant si préoccupé de l' ante-Christ ; il aurait dit qu' il ne fallait pas le faire étudier. C' eût été grand dommage. Et pourtant, quand on croit que la vérité est une fois trouvée, et qu' elle a été donnée aux hommes, rien n' est plus sensé ni plus conséquent que de se méfier de ces prodiges d' activité, qui s' annoncent de bonne heure comme affranchis de la règle et du frein. Aux yeux de Saint-Cyran, l' enfant est déjà en abrégé tout l' homme, et il pensait, comme Bossuet, que c' est la force seule qui lui manque pour se déclarer. Mais quand l' enfant, plus entreprenant, décèle tous ses hardis instincts du sein de sa faiblesse, et que le sens moral, ou du moins cette pudeur ingénue qui ne doit faire défaut à aucun des actes de l' enfance, ne vient nulle part tempérer sa précoce audace, que sera-ce donc un jour ? Cet enfant qui, jouant avec son jeune frère, et voyant une pomme inégalement coupée en deux morceaux, saisit le plus gros en disant : je le prends ; cet enfant est déjà l' ambitieux futur ; et du même accent, du même geste, dès qu' il verra le gros lot du pouvoir passer devant lui, il y mettra la main en disant : je le prends ; et il le gardera jusqu' à s' y acharner. Ceci n' est pas une fable. -sachons nous reporter au point de vue d' une prudence qui appartient p424 à des temps et à des ordres d' idées bien différents de ce que nous voyons. S' étonnera-t-on que M De Saint-Cyran ne se réglât point uniquement sur les dispositions naturelles, pour les suivre ? Mais il eût été inconséquent à la doctrine de la grâce, s' il les eût aveuglément suivies. M De Saint-Cyran craignait l' émulation sans moralité , comme nous dirions. Il ne pouvait souffrir, comme dit Lancelot, que dans l' éducation des enfants on fît le capital des sciences et de l' étude, en négligeant l' esprit de piété. Il regardait cette façon d' agir, qui dès lors avait cours dans l' enseignement public, comme une grande faute et envers l' église et envers l' état. Une telle conduite, selon lui, surchargeait l' épouse de Jésus-Christ de ministres qu' elle n' avait point appelés, et surchargeait aussi la république d' une infinité d' oisifs qui se croient au-dessus de tous depuis qu' ils savent un peu de latin , et qui penseraient être déshonorés s' ils ne désertaient la profession paternelle : ce sont ses propres termes. Port-royal, fidèle à son esprit, ne prenait pas les enfants indistinctement et de toutes mains. La jeune tribu du désert était déjà une élite. Les enfants de qualité , que les parents dans leur sollicitude confiaient à ces messieurs pour les élever et les garantir de l' air contagieux, ne faisaient pas seuls le fonds des écoles : ce qu' on y recherchait avant tout, c' étaient des enfants d' honnêtes gens , parole qui avait un grand sens à cette époque, où les classes restaient séparées et les origines très-distinctes. Ainsi, des enfants de bonne maison, mais surtout de bonne race et de bonne souche, qu' ils appartinssent à la noblesse ou plutôt encore à la haute bourgeoisie, à des familles parlementaires ou à d' honnêtes p425 marchands, voilà de quoi se composaient les écoles. On ne les y recevait que jeunes (de neuf à dix ansplus tard), afin qu' ils n' eussent point pris ailleurs des impressions qu' il eût fallu détruire. Et, pour en revenir à ce point de l' émulation en particulier, on voit maintenant que ce mobile ne pouvait y être le même que dans l' enseignement habituel des colléges. Fontaine nous a dit tout à l' heure, avec son expression naïve, comment M De Saci et ces messieurs comptaient sur un autre mobile plus puissant et plus efficace : " si l' on remarque quelque bien dans les enfants, ce n' est pas eux qu' il faut louer ; il faut louer Dieu, et, gardant le silence, lui en rendre des actions de grâces dans le fond du coeur. " l' émulation pour ces messieurs était là : l' action de grâces, c' est-à-dire la louange secrète au sein de Dieu . M De Saint-Cyran n' avait pas d' autre maxime ; " il réduisoit ordinairement ce qu' il falloit faire auprès des enfants à trois choses : parler peu, beaucoup tolérer, et prier encore davantage . " la prière était donc pour eux cet auxiliaire puissant, tout intérieur, toujours agissant, sur lequel ils comptaient pour vivifier l' oeuvre, comme d' autres comptent près des enfants sur l' aiguillon extérieur de la louange. -on peut aujourd' hui juger ces messieurs bien simples d' avoir cru ainsi trouver dans la prière un équivalent, et mieux qu' un équivalent du ressort humain. Je demanderai p426 seulement à ceux qui seraient portés à juger de la sorte, ce que c' est que croire en Dieu, si l' on ne croit pas très-vivement à la prière ? Après cela, il est très-probable que si les écoles avaient subsisté et avaient continué de s' accroître, on n' aurait pas su constamment les garantir de toute influence d' émulation littéraire et de tout sentiment d' amour-propre. Du Fossé parlant de ce premier temps où l' on était à Paris dans le cul-de-sac Saint-Dominique : " comme notre classe, dit-il, étoit composée de ceux qui étoient les plus avancés dans les études, nous faisions des défis d' émulation les uns contre les autres. C' étoit M Des Champs, gentilhomme du pays de Caux, qui excelloit particulièrement en ce genre de combat, ayant l' esprit vif et piquant, et une poésie très-fine. " si les écoles étaient restées à Paris, dans une seule maison, en vue des colléges de l' université et de celui des jésuites, l' esprit d' émulation aurait probablement gagné ; il aurait pénétré à travers les murailles. La dispersion et la vie de campagne ralentirent le mouvement. Aujourd' hui nous sommes bien loin de là. L' émulation règne partout ; elle est devenue la maxime publique, avouée : " ayez de l' ambition, messieurs, il en faut, et nous en avons tous ; " ainsi s' expriment hautement devant nos écoles les chefs les plus illustres, p427 donnant à la fois le précepte et l' exemple. " trahimur omnes laudis studio , disait Cicéron, et optimus quisque maxime gloria ducitur . " les paroles se ressemblent : est-ce à dire que nous soyons revenus en effet à ce même noble culte des anciens ? -quoi qu' il en soit, la société moderne, en conviant tous indistinctement à l' éducation la plus recherchée, et en provoquant dans le coeur de chacun ce cri irrésistible : pourquoi pas moi ? a complétement retourné la question, au rebours de ce qu' avait voulu un christianisme austère ; et le monde moral, sorti de l' antique orbite, roule sans contrepoids vers un avenir inconnu. Puisse-t-il, dans cette marche nouvelle, retrouver quelque chose de ce qu' il était une fois au matin de sa plus jeune antiquité, quelque chose (et je ne l' espère pas) de cet âge héroïque où l' ambition du moins était celle des grands coeurs, et où l' idée de la gloire n' était point séparable de celle de la vertu ! De cette émulation-là, je l' avoue, soit de la grande, soit de la petite, nous ne retrouvons rien, absolument rien dans les écoles de port-royal ; malgré leur célébrité, elles n' ont pas eu de brillant, et elles n' ont fleuri qu' à leur manière et selon leur esprit, c' est-à-dire à l' ombre. Racine lui-même n' a si fort brillé qu' en y étant infidèle. Leur étincelle était ailleurs, et c' était une étincelle sans la flamme qui frappe les yeux. Nous aurons pourtant à admirer cette inspiration d' un genre si à part, si sobre et si profonde, lorsque nous l' étudierons de près dans l' âme du parfait élève de port-royal, -de M De Tillemont. p428 Ii. J' ai cherché à bien définir ce qu' avaient été les petites écoles, plutôt encore qu' à montrer ce qu' elles seraient devenues. Il existe d' Arnauld un règlement des études dans les lettres humaines qui peut indiquer en quel sens plus littéraire il y aurait eu développement naturel, si le temps ne leur avait pas été refusé. Mais je ne pense point, comme les éditeurs des oeuvres d' Arnauld, que ce mémoire ait été composé pour les petites écoles ; il dut l' être plus tard, et à la demande de quelque professeur de l' université, qui aura eu recours aux lumières du savant docteur. à port-royal les choses restèrent toujours plus restreintes ; on eut des précepteurs plus encore que des professeurs. Les classes p429 se réduisirent à cinq ou six enfants à la campagne, sous un maître honnête homme. Si l' inconvénient était dans le trop peu d' émulation, on échappait du moins à toute routine, à tout pédantisme. La crasse et la morgue des régents n' en approchaient pas. Un grand respect pour l' enfance donnait le ton, non pas seulement le respect comme l' entend Juvénal (maxima debetur puero reverentia) et comme l' entendent les sages, mais un respect singulier et pénétré, qui va jusqu' à honorer dans l' enfant l' innocence et le saint-esprit qui y habite . La familiarité elle-même des enfants entre eux était honnête et décente ; on les avait tellement accoutumés à se prévenir d' honneur les uns les autres , qu' ils ne se tutoyaient jamais. C' étaient déjà de petits messieurs , non pas dans le sens mondain et impertinent, mais dans celui que nous savons, et qui n' était autre que le respect des âmes. Quant à ce qui tient plus particulièrement à la culture des esprits, l' enseignement de port-royal a obtenu une célébrité consacrée par le temps, et qui est restée comme proverbiale : il nous en faut parler en toute précision. " on ne les négligeoit pas cependant (dit le modeste M De Beaupuis)... etc. " p430 Fontaine, dans la suite de cette conversation avec M De Saci, dont nous avons donné des extraits, raconte comment ce fut ce maître vénéré qui, gémissant de voir chez les auteurs latins les plus purs de diction tant d' impuretés morales, se mit avec une charité ingénieuse à séparer le bien du mal, et à purger la fleur de tout mélange de poison. Dans ce triage industrieux, qu' on cesse trop d' apprécier sitôt qu' on est en âge de goûter pleinement les choses, mais dont on ne saurait se dispenser à l' égard de toute enfance innocente, port-royal eut l' initiative, et M De Saci précéda Jouvancy. Au reste, on jugera bien mieux encore de l' ensemble des éditions et des méthodes, si j' offre simplement une liste exacte des principaux ouvrages qui se rapportent à cet enseignement. Je dois dire que j' en trouve les éléments tout rassemblés dans un manuscrit de l' estimable bibliographe p431 Adry, lequel, de concert avec Barbier, avait préparé une histoire littéraire des petites écoles. Pour cette portion toute positive de mon sujet, j' aurai lieu de profiter continuellement du secours que m' ont ménagé ces savants modestes ; grâce à eux, ma tâche est devenue presque facile. Les principaux ouvrages qui se rattachent aux écoles sont donc, à les prendre à peu près dans l' ordre de leur importance : 1 la logique ou l' art de penser , contenant, outre les règles communes, plusieurs observations nouvelles propres à former le jugement, 1662... etc. p432 J' aurai à revenir avec détail sur quelques-uns de ces ouvrages ; mais, pour ne pas interrompre, je donnerai incontinent la suite des petites éditions et traductions qui vinrent si bien en aide aux méthodes, et qui en effectuèrent la pratique. On embrassera ainsi d' un premier coup d' oeil toutes les pièces si bien concordantes de ce raisonnable enseignement, et on en déduira déjà le sens général et l' intention : 1 les fables de Phèdre , affranchi d' Auguste, traduites en françois avec le latin à côté, pour servir à bien entendre la langue latine et à bien traduire en françois, 1647... etc. p433 Ce dernier petit volume n' était en partie qu' un extrait et une traduction d' un autre recueil de ces messieurs, intitulé : epigrammatum delectus ,... etc lequel renfermait un choix des plus belles et des plus sages épigrammes latines de Martial, Catulle, Ausone, etc. ; suivi de sentences morales tirées de Plaute, Térence, Horace, etc. ; le tout précédé d' un traité de la vraie et de la fausse beauté dans les ouvrages de l' esprit, et particulièrement dans l' épigramme. Ce traité d' un latin élégant, en tête du volume, était de Nicole ; et le choix des épigrammes et sentences avait été fait soit par lui, soit par Lancelot, non sans les conseils, on peut le croire, de M De Saci. Enfin si l' on ajoute à cette liste nombreuse la traduction des quatrième et sixième livres de l' énéide de Virgile (1666), qu' on a généralement attribuée à M D' Andilly ; p434 une autre traduction des quatre premiers livres de l' énéide (1666), qu' on a attribuée à M De Brienne ; la traduction des paradoxes de Cicéron (1666), qu' on croit être de M De Saci, avec une préface et des notes de Coustel ; la traduction des lettres de Bongars (1668), qu' on a prêtée à M De Saci encore, mais qu' on donne plus vraisemblablement à l' abbé de Brianville, on aura énuméré la presque totalité des livres classiques qui sont dits de port-royal . Cette longue énumération était nécessaire pour asseoir sur des faits bien précis, et désormais présents au lecteur, les idées et les considérations auxquelles nous avons hâte d' arriver. On aura pu remarquer que la plupart de ces utiles productions ne parurent imprimées qu' après la dispersion et la ruine des petites écoles, auxquelles pourtant elles avaient été destinées. Les méthodes grecque et latine , le Phèdre , le Térence , font à peu près seuls exception. Presque tous les autres livres ne furent mis au jour qu' après la première persécution de 1656, ou après l' entière destruction de 1660. Les estimables maîtres usèrent du loisir forcé et de la retraite à laquelle on les condamnait, pour recueillir leur expérience et pour en communiquer au public les fruits. Port-royal, au moment le plus voilé de son éclipse, continuait par là d' éclairer et d' enseigner. Un avantage de cette marche graduelle, c' est que ces procédés d' enseignement ne se ressentent en rien d' une théorie précipitée ; ils avaient été auparavant essayés et pratiqués de longue main, et ils n' arrivaient au public que perfectionnés par l' usage. Nicole enseignait la philosophie au jeune Tillemont selon la méthode et les principes de cette logique qui ne fut imprimée que depuis. à port-royal l' innovation p435 dans les études eut un caractère tout à fait expérimental, et le système se réduisit au bon sens. Pour mesurer au plus juste le degré de cette innovation, il faudrait tracer en détail un tableau parallèle de ce qu' était l' enseignement, à cette date de 1643-1660, au sein de l' université et chez les jésuites ; mais les éléments d' un tel travail manquent peut-être, ou du moins ils n' ont point été jusqu' ici rassemblés. Je tâcherai d' y suppléer, chemin faisant, par quelques inductions tirées des innovations mêmes. Ce qui paraît certain, c' est que les études, à ce début du règne de Louis Xiv, étaient fort déchues et réclamaient une réforme générale. Après l' interruption causée par les troubles civils de la ligue, l' université avait été restaurée sous Henri Iv, et trois membres du parlement, De Thou, Molé et Coquerel, avaient été chargés de lui apporter de nouveaux statuts qui réglaient la forme des études. Ces statuts de 1600 se trouvaient nécessairement très-arriérés après plus de quarante ans, et ils n' étaient nullement en rapport avec l' état de la société. Les professeurs, quand ils étaient gens d' esprit (chose moins ordinaire et moins facile qu' on ne croirait), suppléaient sans doute individuellement au manque de direction : chacun pouvait avoir sa rhétorique, ses dictées de philosophie ; mais les hautes parties de l' enseignement, ainsi livrées à l' arbitraire et destituées d' une méthode commune, n' en avaient pas pour cela plus de liberté, et l' on était arrivé, en fait d' instruction publique, au pire des résultats : la diversité dans la routine. Comme d' ailleurs la société se polissait peu à peu, et que la langue française tendait à se fixer depuis Malherbe et Balzac, il en résultait un divorce croissant entre ceux qui visaient à être p436 du monde, et l' université, qui vivait toujours sur ses règlements, à peine modifiés, du seizième siècle. " il n' y a presque plus que les docteurs qui sachent bien le grec et le latin, " écrivait un des meilleurs témoins de ce temps-là. Des docteurs qui ne savaient pas le français, des gens de qualité qui ne savaient guère le latin, c' était là un malentendu qu' il importait de faire cesser au plus vite, à la veille du règne de Louis Xiv. Port-royal s' y appliqua dès les premières années de la régence ; ces dignes maîtres qui étaient si retirés, si voisins du cloître, et qui pourtant devinaient si bien en cela l' esprit de leur temps, semblèrent s' être proposé un double but : d' une part, faire pénétrer l' étude chez les gens de qualité ; d' autre part, décrasser et humaniser les gens d' étude ; faire des uns et des autres de vrais honnêtes gens. On raconte que la méthode latine , dédiée au jeune roi en 1644, servit en effet à l' éducation de ce prince, et que le bon précepteur anti-janséniste, Hardouin De Préréfixe, en usa pour enseigner le latin à son auguste élève. Je n' oserais affirmer que Louis Xiv en ait beaucoup profité, ni qu' il soit devenu un bien grand latiniste ; mais toute la génération qui était du même âge que lui, cette génération des Racine et des Despréaux, qui devait tant honorer le règne, se ressentit plus ou moins directement des méthodes nouvelles ; et l' on peut dire sans exagération que rien ne contribua plus que l' enseignement de port-royal à concilier au sein de cette grande époque le solide avec le poli. p437 Aucun de ces messieurs de port-royal n' était de l' académie ; c' est bien à eux pourtant que revient l' honneur d' avoir mis l' enseignement en accord avec le progrès littéraire qu' accomplissait vers le même temps l' académie, et d' avoir introduit les premiers la régularité et l' élégance du français dans le courant des études savantes. Dérouiller le pédantisme sans ruiner la solidité, telle pourrait être leur devise. L' université n' en profita point aussi vite ni aussi complétement que la raison l' eût voulu. Rien n' est tenace comme l' esprit de routine dans les vieux corps : on croit l' avoir vaincu ; il renaît à chaque pas, et recommence. Faut-il l' avouer ? En lisant le détail des recommandations et des conseils donnés par nos amis, en me pénétrant surtout de l' esprit qui y respire, j' ai été tout surpris de voir que, même de nos jours, l' université renouvelée n' avait pas encore accepté quelques-unes de ces réformes le plus expressément indiquées dès lors, sur les thèmes par exemple, sur les vers latins, sur le mode d' explication des auteurs anciens. Aujourd' hui, comme en 1643, il n' est que trop vrai qu' on est censé trop souvent avoir terminé ses classes sans avoir lu, véritablement lu, les principaux auteurs anciens, et sans avoir appris à les aimer, à les désirer connaître. Quoi qu' il en soit, vers le dernier tiers du dix-septième siècle, une part notable des réformes demandées par port-royal commença à se faire jour au sein de l' université de Paris. Il n' y a qu' à lire le mémoire sur le règlement des études dans les lettres humaines , par Arnauld ; p438 c' est la véritable préface du traité des études . Port-royal a pénétré dans l' université par Rollin. Avant d' examiner quelques-uns des principaux livres énumérés tout à l' heure, je voudrais retracer en abrégé une idée de la façon dont nos amis entendaient une éducation littéraire classique, par opposition aux us et coutumes d' alentour. à cet effet, je me réglerai sur les préfaces développées qui sont en tête des petites traductions de Cicéron, préfaces qu' on attribue à Guyot, mais qui sont certainement de bon lieu , comme dirait Madame De Sévigné. -et d' abord, pour partir de l' a b c , à port-royal, on trouvait que c' était une faute très-grande de commencer, comme on faisait d' ordinaire, à montrer à lire aux enfants par le latin, et non par le français . Ce premier pas indique trop bien où en était alors la méthode d' instruction élémentaire. Comme si d' apprendre à lire n' était pas en soi une chose assez ingrate pour des enfants, on s' obstinait (le croirait-on bien ? ) à les faire épeler sur du latin, sur une langue qu' ils ne connaissaient aucunement. On y passait trois et quatre années. L' esprit pédantesque est ingénieux à se créer des difficultés, comme s' il n' y en avait pas assez, soit de la part des choses, soit de la part des inclinations ou aversions naturelles. Bien loin de chercher à s' accabler de ces mille difficultés inutiles, on pensait à port-royal " qu' il faut tellement aider les écoliers en tout ce qu' on peut, qu' on leur rende l' étude même, s' il est possible, plus agréable que le jeu et les divertissements . " nous rentrons, ici du moins, dans la p439 nature, dans la voie large et simple ; un souffle de Montaigne a passé par là. Ainsi, grande innovation ! Apprendre à lire aux enfants en français, et dans le français choisir des mots dont ils connussent déjà les choses, et dont ils sussent le sens : c' était le point de départ à port-royal. Mais j' oublie qu' avant de lire les mots il faut savoir les lettres, avoir appris auparavant les figures et les caractères de ces mots dans un alphabet. Ici, à port-royal, on avait, pour montrer l' alphabet, une méthode qu' on tenait de Pascal, et qui, m' assure-t-on, est à peu près celle par laquelle on apprend à lire aujourd' hui ; il a fallu deux siècles pour qu' elle prévalût. Cette méthode consiste " à ne faire prononcer aux enfants que les voyelles et les diphthongues seulement, et non les consonnes, lesquelles il ne leur faut faire prononcer que dans les diverses combinaisons qu' elles ont avec les mêmes voyelles ou diphthongues, dans les syllabes et les mots. " p440 j' ai voulu insister sur ce premier point, parce qu' il caractérise le sens et l' esprit que port-royal portera dans tout l' enseignement. Ces humbles maîtres, qui partout ailleurs soumettaient la volonté à la grâce et la raison à la foi, accordèrent à la raison son entier contrôle sur ces branches humaines ; et en grammaire, en logique, en belles-lettres, nous les trouvons faisant la chaîne de Ramus à Du Marsais, de Gassendi à Daunou. Se rendre compte de toutes choses et n' admettre que des idées parfaitement claires et distinctes , ce fut leur règle en éducation. D' autres qu' eux ont tiré toutes les conséquences. Voilà donc l' enfant qui sait lire dans les livres français ; p441 il faut lui en donner aussitôt qui soient proportionnés à son intelligence : par exemple, de bonnes traductions en français élégant et pur ; et c' est le cas de faire lire les fables de Phèdre traduites, le Térence et le Plaute traduits, les petits billets de Cicéron en français. Par ce moyen on apprend aux enfants à parler purement dans leur langue, et à la fois on les familiarise avec les matières qu' ils auront à étudier plus tard dans les livres latins. Le moment est venu d' apprendre ce latin, alors si terrible et si hérissé. On apprend les langues vivantes principalement par l' usage, par le commerce avec ceux qui les parlent bien ; il faut faire de même, autant qu' on le peut, pour les langues mortes, et les apprendre par la lecture de ceux qui ont bien parlé autrefois. Mais comme la lecture de ces morts est souvent elle-même froide et morte, et que le ton de leur voix est si bas et si difficile à entendre qu' il ne diffère guère du silence , ce serait un avantage incomparable de ressusciter en quelque sorte les auteurs, et de leur rendre le mouvement, l' action, l' accent, tout ce qui faisait la vie, afin qu' ils pussent nous enseigner d' une manière toute vivante et naturelle . Or, c' est ce qu' on obtient en traduisant les ouvrages de vive voix devant les enfants. La traduction, et la traduction vivante, animée et nuancée à chaque instant par le maître, la traduction parlée plutôt qu' écrite, telle est la méthode que port-royal substituait tout d' abord aux thèmes : " car n' est-ce pas un ordre tout renversé et tout contraire à la nature, que de vouloir qu' on commence par écrire en une langue, laquelle non-seulement on ne sait pas parler, mais même qu' on n' entend pas ? " p442 le digne maître qui me sert de guide en ce moment (Guyot) ajoute des vues très-ingénieuses sur les avantages de la traduction qui se fait de vive voix, opposée à celle qui se fait par écrit ; il appelle la première toute naturelle , et il estime que c' est le moyen le plus direct de faire pénétrer non-seulement dans la justesse du sens, mais dans les mouvements du coeur qui s' y joignaient ; le seul moyen, en vérité, de faire cesser, autant qu' il se peut, cet inconvénient d' être aux prises avec une langue morte . Dans l' enseignement public d' alors, le latin avait toujours le pas : l' a b c d , le thème, la syntaxe, tout se passait en latin. Les malheureux enfants avaient toujours affaire à l' inintelligible pour se diriger vers l' inconnu. Ici, à port-royal, on commence en tout par le français, qui sert d' introducteur et de trucheman. Un autre avantage de cette marche si raisonnable, c' était d' affermir les enfants dans le style commun et familier du français, de telle sorte que le latin qu' ils apprendraient ensuite ne fût pas capable d' altérer et de corrompre la pureté de leur premier langage. Ceci était plus important qu' on ne l' imaginerait aujourd' hui. Il s' agissait à ce moment de fixer la langue française dans son entière originalité, d' achever de l' affranchir des formes et des tournures latines dont le seizième siècle l' avait comme enveloppée. Aujourd' hui que les origines s' éloignent et p443 s' effacent, une saveur de latinité, introduite avec discrétion, peut rajeunir et jusqu' à un certain point réparer la langue : alors l' excès de latinisme l' altérait et l' accablait. " il est bien certain, disait-on à port-royal, que quand on n' est pas assez affermi dans sa langue propre, les langues étrangères nous entraînent insensiblement à leurs expressions, surtout quand on ne connoît les choses que par elles, comme il arrive aux enfants, et nous font parler latin avec des termes françois . " l' originalité du siècle de Louis Xiv est d' avoir absolument cessé de parler latin en français ; et dans cette belle langue, si nette, si vive, qui eut cours depuis 1664, on ne sent plus trace de complication ni de mélange. Port-royal y a, de toutes ses forces, contribué. à ce même souci du bien dire se rapporte la prescription si saine de nourrir longtemps les enfants d' un même style , d' éviter de leur faire lire d' abord des livres de style différent : en langage comme en morale ; rien n' est important comme la simplicité du premier fonds. De très-bonne heure il convient, selon port-royal, d' exercer les enfants et de leur tenir l' esprit en éveil, toujours présent à ce qu' ils font ; ce qui devient facile du moment qu' on ne les applique qu' à ce qu' ils entendent et à ce qui est à leur portée. Ainsi, après qu' ils p444 auront lu et appris par coeur les pages des traductions, on les fera traduire eux-mêmes de vive voix, à l' improviste ; on leur fera raconter sur-le-champ ce qu' ils auront retenu de leur lecture. On pourra même commencer à les faire écrire en français avant d' écrire en latin, en leur donnant à composer de petits dialogues, de petites narrations ou histoires, de petites lettres, et en leur laissant choisir les sujets dans les souvenirs de leurs lectures. Quant à ce qui est du latin même, on ne saurait exempter les enfants de la peine d' apprendre à décliner, à conjuguer ; mais il suffirait d' abord d' un abrégé de rudiment en français, où l' on ne mettrait que l' indispensable pour les exemples ou listes de noms, de pronoms, de verbes, adverbes, etc., et où l' on ne donnerait que peu ou point de règles. Sur ce chapitre des règles, l' usage de la traduction de vive voix suppléera mieux que tout ; et, en profitant de chaque rencontre, tantôt pour un exemple, tantôt pour un autre, on conduira insensiblement les enfants dans l' arrangement et la construction du latin, sans les rebuter ni les mettre à la gêne. Guidés ainsi de proche en proche, bien aises de reconnaître dans le latin qu' ils lisent le français qu' ils ont lu déjà et qu' ils entendent, se surprenant peu à peu à parler dans l' air et le tour des bons auteurs anciens, ils arriveront à l' âge de dix ou douze ans ayant déjà beaucoup d' acquis, surtout avec le goût et la joie de l' étude ; ils arriveront par des routes ouvertes et lumineuses, -au lieu qu' autrement p445 " tout leur déplaît dans le pays de despautère , dont toutes les règles leur sont comme une noire et épineuse forêt, où, durant cinq ou six années, ils ne vont qu' à tâtons, ne sachant quand et où toutes ces routes égarées finiront ; heurtant, se piquant et chopant contre tout ce qu' ils rencontrent, sans espérer de jouir jamais de la lumière du jour. " je n' irai pas plus loin dans cette espèce de tableau que j' emprunte à une simple préface. Notre auteur est entré dans beaucoup de détails concernant les auteurs qu' on peut expliquer dans les différentes classes ; mais c' est l' esprit avant tout et la marche dès le début que je tenais à constater. Le reste se déduit sans peine. On voit maintenant que si, dans les écoles de port-royal, on ne développait pas ce genre d' émulation qui naît du désir de surpasser les autres, on n' y négligeait nullement cet attrait naturel qui naît du fond même des choses et de l' intérêt vrai qui s' y rattache. " je n' ai point parlé des vers latins, dit en un endroit l' excellent anonyme, parce qu' il me semble qu' il suffit d' avoir montré en troisième à les mesurer, à les tourner et à les rassembler ; il faut suivre en ce point le génie des écoliers . " ce sage avis se rapporte tout à fait à celui que donne Arnauld dans son règlement d' études : " c' est ordinairement un temps perdu, dit le sensé p446 docteur, que de leur donner des vers à composer au logis. De soixante et dix ou quatre-vingts écoliers, il y en peut avoir deux ou trois de qui on arrache quelque chose : le reste se morfond, ou se tourmente pour ne rien faire qui vaille. " mais Arnauld conseille de proposer à tous de composer sur-le-champ une petite pièce de vers dont on leur donne le sujet : " liberté à chacun de dire comment il tourneroit la matière de chaque vers. Il part une épithète d' un coin ; il en vient une plus juste d' un autre. Avec la permission de parler, qu' on demande et qu' on obtient par un signe seulement, pour éviter la confusion, on juge, on critique, on rend raison de son choix. Ceux qui ont le moins de feu s' évertuent, et tous essayent au moins de se distinguer. " ceci rentre dans ces petits défis dont on a parlé Du Fossé, et qui tendaient, quoi qu' on en dise, à entretenir une certaine émulation. Je ne réponds pas que ce règlement d' études d' Arnauld, composé plus tard selon toute vraisemblance, ait été positivement en vigueur à port-royal ; mais l' esprit est bien le même ; c' est le même but poursuivi par les mêmes moyens. Le but consiste à régler tellement les études, qu' il soit moralement impossible d' en sortir sans entendre le latin facilement, et sans avoir lu la plus grande partie des auteurs dits classiques. Les moyens, c' est de rendre la route agréable, animée ; c' est, par l' exclusion des vers latins dans les hautes classes, des thèmes dans les p447 petites, et des leçons qui ne produisent rien qui vaille, de se ménager un temps où l' on explique sans cesse les auteurs de vive voix, où l' on se rende compte, où l' on interroge, et où l' esprit de l' écolier, toujours présent, soit forcé de s' intéresser en payant, pour ainsi dire, à chaque instant de sa personne : préparation, en effet, bien propre à former des hommes capables dans les professions diverses, dans les parlements et dans les conseils de l' état. Pour le grec, il en est très-peu question dans le réglement d' Arnauld et dans les préfaces de Guyot. Ce dernier faisait remarquer qu' on négligeait un peu trop cette étude dans les colléges , et qu' on en apprenait fort peu aux enfants. Il n' a pas tenu à messieurs de port-royal qu' elle ne fût complétement restaurée. Ce noble effort trouva trop peu d' appuis à l' entour. L' étude de la langue grecque, si déchue dès les premières années du dix-septième siècle, retomba encore vers la fin du même siècle ; et Rollin, qui savait le grec mieux qu' on ne l' a prétendu, ne le savait pourtant déjà plus à fond ni à pleine source. Il y eut, du moins, un beau moment de renaissance vers 1655 ; et Racine, pour sa gloire, pour l' honneur de notre génie dramatique, en profita. Selon Lancelot, dans l' excellente préface de sa méthode, il convient d' aborder le grec directement, et non pas, comme on fait presque toujours, à travers le latin ; car la langue latine a un tour bien plus éloigné de la nôtre que la grecque , et rien n' arrête plus dans l' intelligence de celle-ci que de vouloir toujours faire p448 prendre un tour à notre pensée par une explication latine . Ce n' est pas, selon lui, qu' il faille mettre les enfants au grec avant qu' ils sachent un peu de latin ; mais, dès qu' ils ont quelque teinture de ce dernier, il est bon de les appliquer aussitôt à l' autre langue, qui doit être le principal objet de leurs occupations pendant trois ou quatre années ; seul et unique moyen d' en devenir maître. Les raisons que Lancelot donne à l' appui de ses préceptes sont des plus judicieuses et des mieux fondées, autant qu' il me semble. En effet, la difficulté de la langue grecque consiste particulièrement dans les mots ; car elle est plus aisée que la latine pour la phrase , et, comme l' a dès longtemps remarqué Henri Estienne, elle a de singulières conformités, par son génie, avec celui de notre langue. L' important donc, pour les enfants, est d' en bien apprendre les mots, le génie et le tour se devant expliquer ensuite de lui-même. Et à quel âge faire provision de cette immense richesse et variété de formes et de vocabulaire, sinon dès l' enfance même, et durant cet intervalle où l' esprit déjà éveillé n' est pourtant pas mûr encore pour les compositions et les exercices de l' éloquence ? Durant ces années de mémoire avide et facile, il suffira d' entretenir les jeunes enfants au latin , qu' ils apprendront plus tard à écrire et à parler ; mais c' est le moment ou jamais de les rompre au grec, qu' ils n' ont besoin que de bien entendre ; et on n' y parvient que p449 par une lecture constante, et par la pratique assidue des divers auteurs graduellement introduite. Telle est la marche courageuse que conseille Lancelot ; c' est la seule qui mène au but, la seule capable d' affranchir l' esprit de ces gloses interlinéaires, de ces traductions latines où il se traîne, tous expédients qui ne sont bons qu' à l' entretenir dans une certaine bassesse , et à l' empêcher de s' élever au véritable sens de ces originaux incomparables . Que si vous voulez des traductions, dit Lancelot, faites-en de françaises, qui puissent être une plus juste copie des modèles, et laissez là les traductions latines ; car, selon la remarque du docte Gesner, " les anciens étoient si curieux d' étudier cette langue, et si amateurs de sa beauté dans sa source , qu' ils en méprisoient tout à fait la traduction, laquelle ne devint plus que le partage des petits esprits et des âmes peu éclairées, et peu capables d' une si haute entreprise . " il ne m' appartient pas ici, comme bien l' on pense, d' entrer plus avant dans les détails de cette méthode, ni d' en discuter telle ou telle application spéciale, non plus que pour la méthode latine. Le caractère général de cet enseignement (seul aspect qui nous importe), et tout le projet de ces messieurs, achève de s' y établir, de s' y dessiner à nos yeux dans sa juste étendue. Jamais novateurs n' ont été plus modestes, mieux informés des travaux antérieurs, les faisant plus ressortir en même temps qu' ils les mettent en usage. p450 Clénard, Budé, Ramus, Henri Estienne et bien d' autres pour le grec ; l' espagnol Sanctius, Scioppius et Vossius pour la voie latine, sont leurs maîtres et leurs autorités, qu' ils n' ont d' autre prétention que de combiner, de concilier et de répandre : " si j' avois plus de part que je n' ai dans cet ouvrage, dit Lancelot dans la préface de sa méthode latine,... etc. " c' est la première fois peut-être qu' un auteur de grammaire s' exprime de la sorte et si en honnête homme ; car il est à remarquer que moins on met de son esprit dans une oeuvre, plus on y tient d' ordinaire ; et rien n' égale, on le sait, l' âpreté des querelles de grammairiens et d' éditeurs. Il ne faudrait pourtant pas prendre cette modestie trop au pied de la lettre, et ne voir dans les méthodes de messieurs de port-royal qu' une compilation bien faite ; ce serait méconnaître le mode d' une combinaison aussi judicieuse. Les premiers, chez nous, ils ont introduit dans ces matières sèches l' ordre naturel et élémentaire ; ils les ont mises à la portée de tous dans un français régulier et simple ; ils ont fait pénétrer la lumière commune dans la poudre des classes. Aussi éloignés de la basse routine que de la science ardue, exempts de toute emphase, ils ont rappelé sans cesse qu' on ne puise la connaissance d' une langue qu' à p451 sa source, dans les auteurs mêmes, et non dans des cahiers et autres recettes scolaires. Au rebours des charlatans, ils mettraient volontiers en épigraphe à leurs grammaires : aliud est grammatice, aliud latine loqui . Ils répètent avec Ramus : peu de préceptes et beaucoup d' usage . Port-royal, dans sa manière d' enseigner les belles-lettres, se porte comme par le milieu (toujours le media quaedam ratio ) entre l' université encore gothique et les jésuites déjà brillantés. Port-royal a sécularisé à un certain degré l' éducation et l' a faite française, en la laissant très-solide et très-chrétienne. François Ier, par son ordonnance qui prescrivait l' usage du français dans les actes publics, par la fondation du collége de France opposé à l' université, par tout l' ensemble de ses vues, avait donné en son temps un mouvement moderne , lequel, au commencement du dix-septième siècle, avait besoin d' être renouvelé. Richelieu certes s' y employa avec grandeur. Port-royal, de son côté, sans affiche, sans ambition, reprit pour sa part cette oeuvre de François Ier et de Ramus, et, à la veille de la majorité de Louis Xiv, prépara des hommes à cette langue française tout à l' heure souveraine. De même qu' ils ont plus que personne travaillé à tuer le casuisme en morale et la scolastique en théologie, ces p452 messieurs, par leurs méthodes, ont décrié dans l' éducation le pédantisme. J' ai dit assez les éloges : il y a pourtant à faire la part des critiques. Il en parut alors, et de très-vives. Le père Labbe, notamment, s' attaqua à ce qu' il appelait la secte des hellénistes de port-royal. C' est autour du jardin des racines grecques que se livra le plus fort du combat. Ce jardin des racines grecques , il faut en convenir, ne répond pas de tout point à l' idée que nous avons donnée de la saine manière de port-royal : on a peine à y reconnaître cette raison tempérée d' agrément et de lumière. Avec ses vers gnomiques, mnémoniques, bons tout au plus à accrocher des lambeaux de sens, ce livre ingrat nous paraît aujourd' hui aussi hétéroclite que pouvait l' être alors le despautère. C' est le cas de répéter ce que Jean-Jacques disait des petites règles rimées en quatrain ou sixain, qu' il essayait d' apprendre dans la méthode latine : " ces vers ostrogoths me faisaient mal au coeur, et ne pouvaient entrer dans mon oreille. " tout est relatif cependant ; et si l' on se reporte à l' époque où le livre des racines fut composé, on comprendra qu' en suppléant de la sorte au dictionnaire grec-français qui n' existait pas, ces messieurs procurèrent encore un grand soulagement aux jeunes intelligences. Des personnes habiles me font remarquer de véritables fautes dans cette liste des racines. p454 Ce ne sont pas ces fautes que le père Labbe y releva. Il avait autrefois publié lui-même un petit livre de racines grecques, en 1648. Il se prétendit pillé par port-royal : il cria du même coup au voleur et à l' hérétique . Selon lui, la nouvelle secte des hellénistes, se rattachant à Guillaume Budé et à Lazare De Baïf (à peu près comme les jansénistes se rattachaient à Baïus), avait comploté expressément de ruiner les langues latine et française, de ne promouvoir la langue grecque qu' au préjudice de la latine ; et cette damnable secte, qui s' appelait légion comme le démon, semblait vouloir, en infectant de grec les jeunes esprits, empêcher le commerce que nos français avaient eu avec Rome depuis près de douze cents ans . Ainsi, là encore, peu s' en fallait que nos hellénistes ne méritassent les foudres du saint-siége. C' était le prendre bien au grave, parce que ces messieurs avaient jugé à propos de tirer directement du grec quelques étymologies qu' ils auraient pu déduire aussi bien du latin. -mais quoi ? S' écriait le père Labbe, s' en aller remonter au grec, quand on peut s' adresser en première ligne au latin ! Mais c' est comme si, en généalogie, on remontait du fils au grand-père, en sautant par-dessus le père ; c' est comme si, en plaidant, on en appelait au juge médiat p455 sans recourir à la juridiction prochaine ; c' est comme si, en jouant à la paume, on ne touchait la balle que du second bond, et non du premier . Et le bonhomme s' amusait ainsi à enjoliver l' emportement par le mauvais goût. Ce n' était pas à un adversaire fort dangereux, et Lancelot, dans sa seconde édition des racines (1664), le tança d' importance : " l' auteur du recueil, disait-il spirituellement et en se raillant de ce style étrange, prétend n' avoir pris les mots dont ce père veut parler, ni au second bond ni au premier , mais à la volée , puisqu' il les a fait remonter tout d' un coup à leur première et véritable origine. " -et quant au reproche de plagiat, si imprudemment soulevé, il n' eut, pour remettre le père Labbe à la raison, qu' à rappeler à sa révérence certains petits affronts qu' elle avait déjà essuyés de la part de M Sanson, l' habile géographe du roi, et de Mm De Sainte-Marthe, historiographes de France, que le père Labbe s' était vu publiquement convaincu d' avoir copiés et contrefaits. p456 Un adversaire moins commode était le père Vavassor, le même qui prit si rudement à partie le poli, mais fragile évêque Godeau, et qui ne faisait pas grâce à son propre confrère Rapin, dont il dénonça sans pitié les légèretés et les inadvertances. Ce père Vavassor était un savant homme, un de ces esprits critiques et rigoureux qui trouvent à mordre, même sur de bons ouvrages, et qui ne laissent rien passer. Le bon Rollin eut affaire dans son temps à Gibert, un des esprits de cette trempe. Poëte latin et orfèvre lui-même, c' est-à-dire auteur d' épigrammes, le père Vavassor s' attaqua au choix d' épigrammes (epigrammatum delectus) publié en 1659 par mm de port-royal, et particulièrement à la préface latine, qui était de Nicole. Dans le traité latin (de epigrammate liber) qu' il publia à son tour en 1669, les cinq derniers chapitres sont consacrés à la censure du petit volume sorti de l' école rivale. Je dois dire que si ce dernier volume garde encore après cela de son utilité aux mains de la jeunesse, il perd beaucoup en estime auprès des esprits faits ; l' avantage de l' érudition reste tout entier du côté du savant jésuite. évidemment, le père Vavassor était remonté aux sources de l' épigramme en toute connaissance de cause, et sans aucun des scrupules de nos messieurs ; il goûtait bien autrement qu' eux les délicatesses de Catulle, et il se faisait de la couronne de Méléagre une plus juste idée que ne le pouvaient en conscience le moraliste Nicole ou l' austère Lancelot. p457 Ceux-ci dirigeaient leur choix en vue de l' enfance : les plus curieux, au contraire, trouvaient chez l' autre de quoi apprendre, et il disait dans son traité " bien des choses que peu de personnes savoient, avant qu' il en eût parlé. " port-royal, sur ce chapitre de l' anthologie, eut donc le dessous : faut-il s' en étonner ? Tout occupé des racines ou des fruits, on y négligeait un peu trop la fleur. Par exemple, le père Vavassor faisait tout d' abord remarquer ce qu' il y avait de singulier et d' impropre dans le titre de cette dissertation sur la vraie et la fausse beauté , où l' on prétendait donner les raisons et poser les règles du choix ou du rejet des épigrammes. Ce terme de beauté , et l' idée naturelle qui s' y rattache, pouvaient-ils en effet s' appliquer sans inconvenance et sans disproportion à un genre borné de sa nature comme l' épigramme, et dont tout le beau ne saurait guère consister qu' en la délicatesse et la grâce ? Il montrait que le dissertateur, d' un goût plus rigide que fin, refusait trop aux poëtes la fable, la fiction, exigeait d' eux une vérité et une justesse réelle qui ne laisse plus jour aux jeux aimables. Il citait des épigrammes pleines d' agrément pour l' invention, qui avaient été réprouvées à tort comme vicieuses. Il en citait d' autres p458 que l' auteur du choix présentait comme prolixes et bavardes (loquacia) , et qui n' étaient que des chefs-d' oeuvre de gentillesse et d' enjouement. Après avoir vengé Martial qu' on tronquait, qu' on mutilait à plaisir, et Catulle, le maître du genre, sur qui on osait porter la main pour le corriger, comme un régent ferait au thème d' un écolier, le rude adversaire finissait par conclure que sans doute l' auteur de ce choix informe et puéril était un enfant aussi, un bon écolier qui, avant la fin de ses études, s' était empressé de donner un échantillon de son savoir, et qui avait tiré de ses cahiers et de son calepin tout ce qu' il avait pu : car, disait-il, on n' y voit rien que de seconde main ; et surtout en ce qui concerne les grecs, on sent que rien n' a été puisé à la source ni tiré des origines. J' abrége. Tout cela était dit par le docte jésuite avec une rudesse latine et sans marchander les termes, mais non pas sans trouver le trait piquant. Chapelain, qui vaut mieux que son renom, et qui était une autorité en matière d' érudition poétique, se montra moins sévère que le père Vavassor. Il avait cru d' abord que Lancelot, avec qui il entretenait commerce de lettres, était l' auteur de la dissertation et de la préface mises en tête de la judicieuse collection , et il lui avait écrit pour le complimenter : " mais afin qu' il ne croie pas que je l' aie fait par simple compliment, écrivait-il dès le lendemain à M D' Andilly (9 septembre 1659), je vous répéterai ici, et je vous supplie de le lui dire à la première rencontre, que je ne vois rien p459 de mieux écrit dans le style didactique, rien de plus judicieux, de plus cavé , de plus sensément démêlé dans la nature de l' épigramme, enfin de plus instructif non-seulement pour les enfants, mais encore pour les maîtres... " si Chapelain louait trop, le père Vavassor aussi blâmait sans mesure : ce dernier avait pourtant touché le point délicat. J' ai toujours été frappé de cette inconséquence que commettait port-royal en éducation comme dans le reste : là aussi nos amis s' arrêtaient à mi-chemin. Car, je vous le demande, à quoi bon, ô Lancelot, si bien apprendre aux enfants le grec, l' espagnol, l' italien, les finesses du latin, pour défendre ensuite d' aller au théâtre entendre Chimène, pour ne permettre ni la Jérusalem , ni l' aminte , ni théagène , ni l' anthologie, ni tout Catulle ? Ces défenses et ces interdictions, en effet, s' étendaient jusque par delà l' enfance, et subsistaient en partie pour les hommes faits. était-ce possible ? était-ce raisonnable ? à quoi bon tant et si bien instruire, si ce n' est pour mettre plus tard à même d' employer ? Ce grec dont j' ai dévoré les racines, pourquoi n' en goûterais-je pas le miel et les fleurs ? L' enfant qui fera Bérénice se le dit un jour, et il sauta à pieds joints sur la défense. Il s' envola par-dessus la haie, comme l' abeille. Lancelot composait un petit traité sur les règles de la poésie françoise , en même temps qu' il en estimait l' exercice plutôt dangereux qu' utile à la jeunesse. Quand p460 on parlait de Brienne chez les jansénistes, et de toutes les escapades du bizarre confrère : " c' étoit, disait-on, un beau génie et qui avoit une érudition peu commune ; mais la facilité avec laquelle il faisoit des vers lui fut très-pernicieuse . " à voir cette peur du malin démon, il semble en vérité que les jansénistes, même quand ils élevaient Racine, aient déjà eu en idée Voltaire. à moins de se faire solitaires et pénitents, il était impossible que les élèves de port-royal (fussent-ils des bignons) restassent tout à fait tels que les maîtres l' auraient voulu. On se dérangeait toujours un peu, et à proportion du génie ; mais ce qui restait du premier fonds était excellent, et vous faisait encore meilleur que les autres, -avec une certaine marque jusque dans le divertissement. Je n' ai qu' un mot à dire des traductions de ces messieurs ; elles passaient à leur moment pour élégantes : ne nous abusons pas, c' était d' une élégance toute relative. Elles visaient, comme les traductions d' alors, à être lues couramment, et elles ne craignaient pas la paraphrase. Le désir de former les enfants au beau style et aux tours du monde induisait les traducteurs à d' étranges libertés. Ainsi une lettre de Cicéron à Sulpicius commence de la sorte, dans le petit recueil de Guyot : " monsieur , j' ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d' avril, lorsque j' étois au cumin... après l' avoir lue, madame votre femme m' ayant fait l' honneur de me venir voir avec monsieur votre fils , ils ont jugé à propos que vous prissiez la peine de venir ici, et m' ont obligé de vous en écrire... postquam litteras tuas legi, p461 postumia tua me convenit, et servius noster. His placuit ut tu in cumanum venires : quod etiam ut ad te scriberem, egerunt . " le traducteur ne faisait en cela que suivre les règles posées par le sieur de L' Estang dans son traité de la traduction : " comme notre langue, disait celui-ci, ne souffre pas qu' on parle jamais aux personnes qu' avec civilité et avec respect, et que ce respect paroît en supprimant le nom propre de la personne, pour lui donner seulement celui de monsieur ou de madame ; ... lorsque dans les lettres ou dans les dialogues des latins on trouve des noms propres, il ne faut pas douter qu' il n' y ait beaucoup d' occasions où l' on peut traduire, même avec grâce, ces noms propres par le mot de monsieur , de madame , ou de mademoiselle . " ce besoin de tout ramener au beau français poussait encore nos traducteurs à travestir les noms propres de trebatius et de pomponius en ces singuliers personnages de M De Trébace et de M De Pomponne ! Cette dernière rencontre devait surtout leur sembler d' un à-propos charmant, et bien propre à flatter le coeur de M D' Andilly. -c' est assez indiquer les légers travers et les endroits faibles des estimables maîtres : revenons aux parties toutes saines et sérieuses. p462 Iii. Avec les méthodes grecque et latine, rien ne contribua tant à honorer l' enseignement de port-royal que la grammaire générale et la logique , deux modèles du bon sens appliqué à des sujets où c' était une nouveauté de le voir introduit. L' occasion, la rencontre, plutôt qu' un grand dessein prémédité, fit naître ces deux ouvrages. -pendant qu' il travaillait aux grammaires particulières des diverses langues, Lancelot s' adressait souvent à M Arnauld pour lui proposer les difficultés qui l' arrêtaient. Ces questions suggéraient au judicieux docteur, qui ne s' y était jamais appliqué jusque-là, toutes sortes de réflexions sur les véritables fondements de l' art de parler ; il cherchait à se donner les raisons, à pénétrer les lois secrètes de l' usage et de la coutume. Lancelot, frappé de ce qu' avaient de juste et de curieux les réflexions p463 d' Arnauld, obtint de lui qu' il les lui dictât à ses heures perdues. C' est ce qui a procuré la grammaire générale . Bon petit livre qui, à sa date, était excellent ; qui a ouvert une route où plusieurs sont allés plus loin sans le faire oublier, et qui n' est pas inutile encore à ceux qui le parcourent aujourd' hui. Je ne dirai pas avec Rollin, amplifiant Arnauld outre mesure, qu' on y reconnaît le profond jugement et le génie sublime de ce grand homme . J' ai même osé contester à Voltaire la justesse de ce mot sur Arnauld, que personne n' était né avec un esprit plus philosophique . Arnauld, selon moi, n' était pas né avec un esprit philosophique, au sens où l' entend Voltaire ; il était plus fait par nature pour éclaircir certaines questions données que pour éclairer hautement les hommes, comme tout libre génie le saura faire s' il en a reçu le don. La première marque du vrai philosophe est de s' affranchir de l' esprit de parti : Arnauld était loin de là. Mais il redevenait un esprit, surtout un talent philosophique, et du premier ordre, du moment qu' on le prenait dans un sujet tracé. Il le parcourait en tous sens jusqu' à la limite ; il le divisait, le distribuait, l' embrassait et l' épuisait, sans y rien laisser d' obscur : logicien, démonstrateur, classificateur par voie de raison, solide et puissant réfutateur, comme l' appelle Bossuet. Voilà au propre le génie d' Arnauld. Tel il se montre dans sa grammaire générale , forte tête, cherchant et trouvant une raison commune, une définition judicieuse et naturelle aux divers éléments de la parole, aux diverses parties du discours, indépendamment des langues particulières, auxquelles il applique ensuite ses principes. p464 Arnauld se place tout d' abord dans cette grammaire au point de vue où Descartes se plaçait dans sa philosophie et sa physique. Il crée la grammaire, il la suppose inventée à dessein dans toutes ses parties par les hommes, afin de l' expliquer raisonnablement. Arnauld oublie que la parole n' a pas été inventée de cette sorte par l' homme, qu' elle n' a pu l' être avec ce dessein tout philosophique, ni de toute pièce ; mais enfin rien n' empêche de partir de sa supposition pour se rendre compte raisonnablement des choses. Il serait inutile aujourd' hui de venir donner de cette grammaire une analyse qui se réduirait à un extrait. Thémiseul De Saint-Hyacinthe l' a pu faire de son temps, quand le livre avait sa nouveauté. Comme caractère original, ce qui nous paraît à y remarquer, c' est que si, dans l' enseignement particulier des langues, port-royal se séparait de l' université d' alors par la raison dégagée de la routine, il se séparait ici de l' académie française par la raison encore, et par une philosophie qui ne s' en remettait pas purement et simplement au dernier usage , au bel usage , mais qui entendait s' en rendre compte. Arnauld n' avait pas été sans faire pressentir mm de l' académie sur quelques points de sa grammaire, notamment sur les sujets traités dans les chapitres vii p465 et x de la seconde partie. La consultation s' était faite en 1659, pendant qu' il était caché ; Madame De Sablé avait servi d' intermédiaire, et Arnauld n' avait été désigné par elle que sous le nom de M De Saint-Denys . On voit, par des lettres trouvées dans les papiers de cette dame, qu' il n' était pas en tout satisfait des solutions de l' illustre compagnie. Voici un billet de lui, du 3 décembre 1659, adressé, je crois, à M Vallant, médecin de Madame De Sablé : " je vous supplie de remercier madame la marquise de la bonté qu' elle a de me ménager si bien le secret que je l' ai priée de garder... etc. " ce billet se rapporte à la longue lettre qu' Arnauld écrivait à Madame De Sablé sous le nom de M D' Astein , à la date du 21 novembre : " madame, on ne peut rien voir de plus obligeant que la réponse de l' académie ; ... etc. " p466 ce qui suit dans la lettre porte uniquement sur les points exposés aux chapitres vii et x de la seconde partie de la grammaire générale . -Lancelot de son côté, en rendant justice à Vaugelas, se plaignait que ce grammairien eût trouvé si souvent nos façons de parler d' autant plus belles, qu' elles sont , dit-il, contraires à la grammaire et à la raison : " car il seroit facile de faire voir, ajoute Lancelot, que les exemples les plus recherchés qu' il rapporte ont leur fondement, et qu' encore que l' usage soit le maître des langues pour ce qui est de l' analogie, le discours n' étant néanmoins que p467 l' image de la pensée, il ne peut pas former des expressions qui ne soient conformes à leur original pour ce qui est du sens, et par conséquent qui ne soient fondées sur la raison. " c' est là l' endroit notable par où port-royal se distingue essentiellement de l' académie et des autres grammairiens du temps, Vaugelas, Ménage, Patru, Bouhours, tout occupés des mots, du détail des exemples, et ne se formant aucune philosophie du discours. Port-royal, grâce à l' excellent instrument philosophique dont disposait Arnauld, développa en grammaire générale une branche du cartésianisme que Descartes n' avait pas lui-même poussée : à savoir, l' étude, l' analyse de la langue en général, supposée inventée par la seule raison. Cette branche cartésienne, implantée et naturalisée à port-royal, dépassait un peu l' ordre habituel d' idées du dix-septième siècle, et devançait les travaux du dix-huitième, dans lequel elle devait se continuer directement par Du Marsais, Duclos, Condillac, et par le dernier et le plus vigoureux peut-être de ces grammairiens philosophes, M De Tracy. Nous arriverions à cette conséquence remarquable, mais rigoureuse : M De Tracy est le disciple direct d' Arnauld... en grammaire générale. Le savant idéologue, saluant avec respect " mm de port-royal, dont on ne peut assez admirer, dit-il, les rares talents, et dont la mémoire sera toujours chère aux amis de la raison et de la vérité , " regrette que, p468 dans leur grammaire non plus que dans leur logique , ils ne soient pas entrés dans plus de détails sur la formation de nos idées ; il en résulte que ces deux ouvrages, selon lui, ne sont qu' un recueil d' observations plus ou moins bonnes, mais sans ensemble, et qu' on n' y trouve aucune théorie complète où tout vienne s' enchaîner. Un avantage qui tient à ce défaut même, c' est que les deux ouvrages, n' étant pas expressément liés à une certaine théorie absolue, subsistent au regard du seul bon sens, indépendamment des doctrines métaphysiques particulières qu' on peut avoir. Les savants et profonds écrits de M De Tracy sur ces sujets, au contraire, se trouvent en partie compromis par l' idéologie exacte et continue dont il a prétendu ne se départir à aucun moment. Contemporain de M De Tracy, un véritable héritier de la méthode et de l' esprit de mm de port-royal, le respectable M Silvestre De Sacy a publié des principes de grammaire générale, mis à la portée des enfants ; dans ce petit livre dédié à son fils aîné, et qu' il écrivait le soir au foyer, empruntant ses exemples au cercle assemblé de la famille, M De Sacy a suppléé à cette métaphysique dont il ne se piquait point, par sa vaste connaissance comparée des faits grammaticaux, par la rectitude du jugement, la sévérité de l' analyse ; tout y sent un antique fonds de science et de prud' homie, et c' est le livre qui me représente le mieux la grammaire générale d' Arnauld, reprise et complétée selon le progrès des temps. Une objection que j' adresserais aux habitudes de grammaire générale et à l' abus qu' on en peut faire, p469 objection à laquelle port-royal n' échappe point entièrement, c' est que cette façon de tout traduire en raison, si elle sert la philosophie, court risque de frapper dans une langue bon nombre de locutions promptes, indéterminées, qui, bien qu' elles aient leur raison, ne l' ont qu' insensible et secrète, et en tirent plus de grâce. Vaugelas n' avait pas tout à fait tort dans son dire. La grammaire générale à la façon d' Arnauld, et bientôt à la façon de Condillac et de M De Tracy, retranche dans une langue, si l' on n' y prend pas garde, les idiotismes , cette richesse domestique confuse. Le dix-huitième siècle n' en a déjà presque plus. Il y a peu d' idiotismes chez les écrivains de port-royal ; tout est à la déduction, à la clarté ; leur phrase manque essentiellement d' imprévu et de toute espèce d' enjouement. Ils ont le style clair et triste. Une autre objection irait plus à fond, et porterait sur la science même. La grammaire générale (ce que ne pouvaient savoir Arnauld ni les autres) était aussi hasardée en leur temps que la physique de Descartes sans les expériences. Cette grammaire générale, utile toujours comme exercice et comme habitude de se p470 rendre compte, ne pouvait être que provisoire et bien courte comme résultat. On ignorait trop de langues, trop de familles entières de langues. On construisait avec une simple formule de pensée ce qui présente une quantité de formes et de diversités imprévues dans la nature. Quand on a vu sourdre du sol primitif d' autres langues que le grec et le latin ; quand l' orient par delà l' hébreu s' est révélé, et graduellement est apparu comme versant de toute antiquité, sur ses pentes, les trois ou quatre grands fleuves primordiaux de la parole humaine ; quand les anciens idiomes celtiques en leurs fragments brisés se sont découverts, et qu' il s' est rencontré même des langues compliquées de peuplades barbares, on a reconnu que c' était à recommencer sur un autre plan : la méthode naturelle des langues a pu naître. Les Jacob Grimm, les Guillaume De Humboldt en ont été les Jussieu. D' un certain mécanisme général tout rationnel, on est venu à la tradition, à la génération historique, à la vraie physiologie du langage, tandis que, d' Arnauld jusqu' à Volney, on avait trop accordé à l' abstraction pure. De la grammaire générale à la logique , il n' y a qu' à tourner le feuillet. La logique est de tous les livres de port-royal le plus célèbre, celui peut-être qui a le moins perdu aujourd' hui encore. L' occasion qui y donna naissance en indique déjà le caractère. On parlait devant le jeune duc de Chevreuse, fils du duc de Luynes, de l' objet de ses études ; quelqu' un des assistants dit que, dans sa jeunesse, il avait trouvé un homme qui l' avait p471 rendu en quinze jours capable de répondre sur une partie de la logique. M Arnauld qui était présent, et qui n' avait pas grande estime de cette science (la possédant si bien par nature), repartit en riant que si M De Chevreuse voulait en prendre la peine, on se faisait fort de lui apprendre en quatre ou cinq jours tout ce qu' elle renfermait d' utile et d' essentiel. De cette sorte de gageure il passa aussitôt à l' effet, et se mit à écrire un abrégé en quelques pages. Il comptait ne mettre à la rédaction qu' un seul jour ; mais, les réflexions survenant en plus grand nombre qu' il n' avait cru, le travail dura de quatre à cinq jours. Ainsi fut composé le corps de cette logique , à laquelle depuis on ajouta les discours et plusieurs chapitres ; mais le fonds ne prit pas plus de temps à établir. Ce premier fonds, par une certaine touche mâle et grande, sent la main d' Arnauld. C' était quasi réaliser le mot de Montaigne, qui prétend qu' on peut rendre la logique aussi aisée et agréable à l' esprit des enfants qu' un conte de Boccace. Les principaux écrits d' où relève cette logique de port-royal, et qui en sont en France les vrais précédents, sont : 1 les ouvrages de Ramus, et particulièrement sa dialectique en français, 1555 ; 2 tout ce que dit Montaigne contre baroco et baralipton , contre cette logique barbare de son temps ; son chapitre de l' art de conférer ; 3 Descartes, discours de la méthode, et ailleurs ; 4 il y faut joindre Pascal pour son petit écrit de l' esprit géométrique et pour celui de l' art de persuader , p472 où il appelle Montaigne l' incomparable auteur de l' art de conférer ; on sait que ces petits écrits de Pascal, antérieurs de composition à la logique de port-royal, bien que seulement imprimés depuis, avaient été communiqués en manuscrit à ces messieurs, et ils reconnaissent en avoir profité. La logique de port-royal, à la bien voir, n' est que l' application plus usuelle et plus développée des règles provisoires que se pose Descartes dans son discours de la méthode . Port-royal prend ces règles de même dans le sens commun incontestable ; mais au lieu de partir de là pour se bâtir ensuite toute une philosophie sur un premier fait intérieur, comme Descartes, port-royal en part simplement pour donner une suite de réflexions sur les diverses opérations de l' esprit, pour tâcher d' en démêler les erreurs et d' en régler la justesse. Le premier but de la logique de port-royal n' est pas de former le grammairien, le savant en aucune science, le logicien pur, mais l' homme : " on se sert de la raison comme d' un instrument pour acquérir les sciences,... etc. " ce n' est pas une autre idée que celle de Montaigne qui veut former le gentilhomme , non l' homme d' aucun métier ni d' aucune école : p473 " allant un jour à Orléans, dit ce charmant causeur qui anime tout,... etc. " Pascal, en maint endroit de ses pensées , a traduit ce gentilhomme en honnête homme . Jean-Jacques à son tour, au début de l' émile , n' a fait que reprendre à sa manière l' idée de Montaigne et de port-royal : " dans l' ordre naturel les hommes étant tous égaux, dit-il, leur vocation commune est l' état d' homme,... etc. " dans les trois cas, nous sommes hors de la scolastique ; mais le gentilhomme de Montaigne, l' homme de l' émile (qui, par parenthèse, est un gentilhomme aussi, ayant gouverneur), l' honnête homme selon le dix-septième siècle, toutes ces formes et variétés, plus ou moins diverses du même type, se rejoignent et se confondent dans port-royal avec le chrétien . En sortant de l' ornière, la logique de port-royal ne s' en vante pas trop pourtant : " on abuse quelquefois beaucoup, dit-elle, de ce reproche de pédanterie ; ... etc. " p474 en parlant des objets qui font la matière ordinaire des autres logiques, celle-ci tâche de ne s' y pas enfermer, et d' y joindre des considérations plus utiles. Elle est assez peu portée d' abord à s' exagérer la disposition judicieuse des hommes et sa propre utilité. Elle croit qu' avant de leur apprendre à former des raisonnements exactement enchaînés (ce qu' ils font assez bien d' ordinaire et d' eux-mêmes), il serait plus essentiel de leur apprendre à former de bons jugements, qui sont la matière première des raisonnements, et par où surtout l' on pèche. La logique de port-royal se compose de quatre parties (sans parler des deux discours préliminaires) ; elle considère les opérations de l' esprit sous quatre aspects : 1 concevoir . -c' est la simple vue qu' on a des choses ou matérielles ou autres, sans en former un jugement exprès : la terre , le soleil , un rond , la pensée , l' être . La forme par laquelle on se représente ces choses s' appelle idée . La première partie de la logique traite des idées, de leur nature, de leur origine, de leurs objets, etc. p475 2 juger . -c' est l' action de l' esprit par laquelle, joignant ensemble diverses idées, il affirme de l' une qu' elle est l' autre, ou le nie. Tel est le jugement , la proposition , qui suppose les mots et les parties du discours. La grammaire générale se retrouve ici à sa vraie racine. 3 raisonner . -c' est l' action de l' esprit par laquelle il forme un jugement résultant de plusieurs autres. Cette partie, qui comprend les règles du raisonnement et en particulier le syllogisme , était réputée jusqu' alors la plus importante de la logique . Port-royal doute qu' elle soit aussi utile qu' on se l' imagine ; car la plupart des erreurs des hommes viennent bien plus de ce qu' ils raisonnent sur de faux principes, que de ce qu' ils raisonnent mal suivant leurs principes . Quoi qu' il en soit, au moins comme exercice de l' esprit, et au besoin dans certaines rencontres, cette portion de la logique peut être de quelque usage : " voilà donc, ajoute port-royal, ce qu' on en dit ordinairement, et quelque chose même de plus que ce qu' on en dit... " 4 ordonner . -c' est la méthode, l' action de l' esprit par laquelle il dispose et gouverne dans un but soit d' invention, soit de démonstration, un ensemble de raisonnements, de jugements, d' idées. La logique ou l' art de penser est une suite de réflexions claires et sensées sur ces quatre modes d' opérations de l' esprit. p476 Le caractère dominant de tout l' ouvrage est la modération du bon sens, un bon sens plein, abondant et distinct, sans système, ce media quaedam ratio que nous retrouvons partout dans l' enseignement de nos amis, et qui est ici comme à sa source. -on sent déjà dans Arnauld Nicole qui tempère. Si Bossuet fait jamais une logique (et il en a fait une), il est à croire qu' il saura moins uniment s' aplanir, et qu' il ne se tiendra pas de tout point dans cette médiocrité lumineuse. La logique de port-royal ne s' embarque pas dans une série de raisonnements ou d' inductions reposant sur une idée première ; elle est plus expérimentale, et pourtant rationnelle . Elle croit au je pense, donc je suis , de Descartes, sans pour cela s' engager dans les détours de sa métaphysique. La clarté incontestable du je pense, donc je suis , qui suppose la conception distincte de penser et d' être , suffit, selon port-royal, à prouver que toutes les idées ne viennent pas des sens, qu' il y a d' autres idées que celles qui se rattachent à de certaines images. On accorde du reste aux sens leur part, tout en maintenant à l' esprit sa faculté propre. Aux mots et aux signes, de même, la logique accorde leur importance, sans les identifier avec l' idée ; et à une objection cauteleuse de Hobbes contre Descartes p477 elle oppose trois ou quatre raisons de bon sens, pour faire voir qu' en des cas précis on raisonne, à n' en pas douter, non point par de simples enchaînements de noms unis par le verbe, mais par la considération effective des idées qu' on a dans l' esprit. Une plus grande subtilité d' analyse, une originalité inventive, ne la cherchez pas dans cette logique , non plus que dans la plupart des écrits de ces messieurs. Nous n' avons pas ici un monument hardi construit sur une base simple, sur une pierre angulaire, haute ou profonde. Nous sommes en plaine, en fertile plaine. Les quatre règles dont Descartes fait provision avant de se mettre en route pour sa recherche, port-royal les accueille et n' en veut pas d' autres, en avertissant toutefois que la grande difficulté consiste à les bien observer. Les plus belles règles du monde ne suppléent jamais à l' adresse et à la qualité judicieuse de l' esprit. La logique de port-royal est étendue, elle n' est pas superficielle ; et si elle n' est pas plus profonde, c' est que la profondeur ne s' enseigne pas. Quand on la veut enseigner, on ne produit que le creux dans un grand nombre d' esprits. La pensée pratique ressort à chaque page. Une vérité exprimée dans cette logique est toujours sans préjudice des autres qui sont à côté. On suit préférablement Descartes, on déclare les catégories d' Aristote très-peu utiles , mais on ne veut pas décrier Aristote : " tous les états violents ne sont pas d' ordinaire de longue durée, et toutes les extrémités sont violentes " . Et d' ailleurs, il p478 n' y a point d' auteur dont on ait emprunté plus de choses dans cette logique que d' Aristote, puisque le corps des préceptes lui appartient. On profite de tout ce qu' il y a de bon chez tous, du philosophe allemand Clauberg comme de Ramus. Ce besoin d' équité, cette guerre à ses propres préventions, perce dans les moindres circonstances. Le père Petau, en un endroit, est cité parmi les plus habiles gens de l' église. à l' égard de Montaigne seul, on sort, en une page bien connue, des bornes de la modération ; pourtant il est cité en d' autres endroits honorablement, même à l' article des faux miracles , où l' on donne son discours comme ingénieux . Les exemples nombreux sont pris à dessein de toutes sortes de sciences, et en particulier de la morale : on n' a pas craint d' en tirer parfois matière à digression. écoutons la raison qu' en donne ce bon sens libre, à la barbe des pédants formalistes et des suppôts d' école, qui rangeaient avant tout chaque science suivant l' étiquette : " quand on a jugé qu' une matière pouvoit être utile pour former le jugement, on a peu regardé à quelle science elle appartenoit. l' arrangement de nos diverses connoissances est libre comme celui des lettres d' une imprimerie ; chacun a droit d' en former différents ordres selon son besoin, quoique, lorsqu' on en forme, on les doive ranger de la manière la plus naturelle. " p479 ces exemples nombreux sont une partie variée de la logique , et qui la fait lire avec un peu moins de chagrin , ce qu' on voulait obtenir. Ils tiennent en éveil l' intérêt et donnent une quantité d' ouvertures à l' esprit pour s' adresser ensuite à ces auteurs dont on a cité quelque opinion. Le choix de certains exemples atteste une noble et, disons mieux, une chrétienne indépendance. Si Louis Xiv y obtient l' indispensable louange : la loi divine oblige d' honorer les rois : Louis Xiv est roi : donc la loi divine, etc., etc. ; c' est le simple cachet du temps, la date du livre. Mais ce qui vaut plus la peine d' être remarqué comme dérogeant aux habitudes régnantes, c' est que dans ce livre, composé d' abord pour l' instruction du jeune duc de Chevreuse, il y a nombre d' exemples et de réflexions directes propres à rabattre la vanité des grands, et à leur donner une juste idée de leur condition. Ainsi ce passage sur la fausse estime qu' on fait d' eux, et sur la confusion qui s' établit dans l' esprit des autres, et surtout dans le leur, entre leur fortune et leur personne même : " ... ils ne peuvent souffrir que ces gens qu' ils regardent avec mépris prétendent avoir autant de jugement et de raison qu' eux ; et c' est ce qui les rend si impatients à la moindre contradiction qu' on leur fait. -... etc. " p480 ce n' est certes là que du bon sens, et même du bon sens un peu long, quoique je l' aie abrégé encore. Mais songez à la date, à la destination du livre pour un jeune grand ; et soyez sûr qu' on ne trouverait jamais rien de pareil dans un ouvrage venu des jésuites, mais bien probablement quelque flagornerie en vers latins sur l' excellence des aïeux : cara deum soboles... dans ces exemples tirés de la morale, il y a des moments où l' on domine tout d' un coup le sujet, des accents de finale élévation vers les choses éternelles : ainsi dans le chapitre x de la 1 re partie, où l' on rapporte quelques exemples d' idées confuses et obscures , toute la dernière page me fait l' effet d' être du Pascal un peu amorti, étendu et solidifié, pourtant du Pascal ; un chapitre déjà des essais de morale de Nicole. De ce genre sont encore, à la fin de la 3 me partie et à la suite de l' étude du syllogisme, pour en relever la sécheresse, les abondantes et vraiment belles considérations intitulées : des mauvais raisonnements que l' on commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires . Les plus saines règles de la critique s' y rencontrent p481 unies à celles d' une civilité fondée à la vérité même et à la justice. Ces théologiens qui ont tant combattu, qui passent pour obstinés, qui l' ont été quelquefois, ne craignent pas, en garde contre eux-mêmes, de redoubler ces délicates recommandations qu' une sincérité touchante anime : " ... ils se doivent souvenir que quand il s' agit d' entrer dans l' esprit du monde, c' est peu de chose que d' avoir raison, et que c' est un grand mal de n' avoir que raison, et de n' avoir pas ce qui est nécessaire pour faire goûter la raison... etc. " cette modestie, cette prudence dans le ménagement de la vérité, ce scrupule infini à la saisir, cet air rabaissé à la proposer, nous en aurons un exemple accompli, au sein de port-royal, dans l' élève par excellence sorti de cette école, dans la personne du docte et saint Tillemont, à qui Nicole, son maître, avait inculqué l' esprit de ces règles dès l' enfance. Les préceptes des derniers chapitres de la logique (ive partie), pour bien conduire sa raison dans la créance des événements qui dépendent de la foi humaine et dans la créance des miracles, sont exactement ceux que Tillemont a suivis en ses savantes et judicieuses histoires. Le chapitre final traite du jugement qu' on doit faire p482 des accidents futurs . Il commence par des remarques sur les craintes ou les espérances exagérées, qui sont tout en vue d' un inconvénient ou d' un avantage, et sans proportion avec la probabilité de l' événement. Si on avait envoyé le discours préliminaire à Madame De Sablé pour la divertir, on dut lui faire lire ce chapitre final pour la rassurer ; car, sur l' article de sa santé et de sa sûreté personnelle, elle était un peu comme cette princesse qui, ayant ouï dire un jour que des personnes avaient été écrasées par la chute d' un plancher, ne voulait jamais depuis entrer dans une maison sans en avoir fait visiter tous les planchers auparavant. Et, après avoir discouru quelque temps des chances et des probabilités, le ton lentement s' élève et monte : " ... ces réflexions paroissent petites, et elles le sont en effet si on en demeure là ; mais on les peut faire servir à des choses plus importantes ; et le principal usage qu' on en doit tirer est de nous rendre plus raisonnables dans nos espérances et dans nos craintes... etc. " p483 ainsi conclut cette logique, la première véritablement philosophique en France, la seule qui, à cause de cette conclusion même, le soit tout à fait. Toutes les autres logiques sont plus ou moins éprises d' elles-mêmes. Ce qu' il y aurait encore de mieux aujourd' hui, à mon sens, ce serait une logique à la port-royal ; non pas la même, car tout vieillit ; mais l' équivalent en notre temps, c' est-à-dire, une logique où après avoir adopté cette division (des idées , des jugements ou propositions , du raisonnement , de la méthode ), cette division-là, ou telle autre suffisamment établie, on parcourrait ce cadre en promenant ses réflexions sur chacun p484 des points, sans aucun système, sans même celui du soi-disant éclectisme qui en est un, mais selon le simple bon sens direct appliqué en chaque rencontre. On renouvellerait les exemples, on rajeunirait les digressions ; au lieu des critiques de Flud et de Lulle, on ferait passer sous les yeux, en les appréciant, les résultats empruntés aux principaux systèmes plus modernes ; on tirerait à clair leur phraséologie ; on percerait à jour les cloisons, le plus souvent très-minces, qui les séparent. Dans cet examen critique, on se rangerait provisoirement aux principes les plus plausibles, les plus indiqués par le bon sens général, sans prétendre sur toutes ces choses avoir trouvé le dernier mot. En maintenant tout sentiment honorable et moral, on ne supprimerait pas, on laisserait entrevoir le côté physiologique des questions. Puis, ce cadre amplement et librement parcouru, on congédierait ses élèves, non pas après leur avoir enseigné un système, un corps de doctrine, mais après avoir choisi des exemples dans tous, et en avoir discouru sensément à l' occasion ; et pour conclusion finale et morale, comme dans la logique que nous venons de feuilleter, on leur dirait, -sinon tout à fait comme ce philosophe ancien : mes amis, il n' y a pas d' amis ; -du moins : mes amis, il n' y a point de logique ni de philosophie qu' on apprenne, il y a celle qu' on se fait ; et plus heureux, comprenant toutes ces choses, quand on sait mieux et qu' on s' en passe ! Je n' ai rien à dire des éléments de géométrie , si ce n' est que Pascal, qui les avait lus en manuscrit, les jugea si clairs et si bien ordonnés, qu' il jeta au feu, p485 dit-on, un essai d' éléments qu' il avait fait lui-même d' après Euclide, et qu' Arnauld avait jugé confus ; c' est même ce qui avait d' abord donné à Arnauld l' idée de composer son essai : Pascal le défia en riant de faire mieux, et le docteur, à son premier loisir, tint et gagna la gageure. Toujours nous retrouvons en lui l' excellent ordonnateur, non l' inventeur. Ces éléments d' Arnauld ont eu une longue utilité et célébrité dans l' enseignement ; mais, comme tous les bons précepteurs, ils ont travaillé eux-mêmes à se rendre inutiles. Des livres nous passons aux maîtres et aux élèves de port-royal, dont je veux rappeler les principaux. p486 Iv. Les maîtres, nous les connaissons déjà pour la plupart. Nicole en était un, mais ce n' est pas ici le moment de le saisir ; nous attendrons, pour l' étudier dans son vrai jour, l' heure de la paix de l' église (1669), quand le rayon enfin l' alla chercher à côté d' Arnauld, et se posa sur son front modeste. Nous avons dès longtemps rencontré et considéré la personne de Lancelot, que j' ai appelé le maître par excellence . La suite des méthodes et grammaires qu' il composa, ou auxquelles il prit part, vient de nous montrer toute l' étendue de son importance littéraire. Des lettres de Chapelain nous apprennent quelques détails sur la manière dont furent rédigées les méthodes italienne et espagnole . -Chapelain, qui devint, sous Colbert et Montausier, comme le premier commis de la littérature, et qui y visait de longue main, p487 était resté en relation épistolaire avec M D' Andilly, avec Madame De Sablé, avec M D' Angers, avec les demi-pénitentes et les demi-solitaires. Il aurait bien voulu ne pas rompre tout à fait avec M Le Maître ; mais ce dernier n' entendait pas raillerie. Dans une lettre à Balzac, du 30 décembre 1640, Chapelain écrivait : " quelque protestation publique que vous puissiez faire de ne vouloir point de commerce avec les écrivains, il est malaisé que vous vous en puissiez défendre, à moins que de faire de votre solitude un désert aussi sauvage et aussi inaccessible que celui de M Le Maître, qui, depuis sa retraite du monde, n' a pas même permis à mon amitié d' y entrer. " Chapelain restait donc jusqu' à un certain point un intermédiaire entre l' hôtel Rambouillet et port-royal ; il faisait parfois des compliments de Mademoiselle De Scudéry ; il complimentait pour son propre compte dans les grandes occasions, quand la mère Angélique mourait, quand on dispersait les innocents : " le bruit de vos nouvelles croix est venu jusqu' à moi, et je les ai ressenties peut-être plus que vous ; du moins a-ce été avec plus de foiblesse. " il complimentait encore M D' Andilly dans les bons jours, dans les succès de M De Pomponne et dans les retours victorieux : " ce nous est un grand sujet de consolation de voir cesser l' invisibilité de m votre frère (Arnauld) et la captivité de m votre neveu (Saci), avec l' applaudissement général p488 des gens sensés et la dernière mortification de leurs adversaires ; et plus encore de voir la vérité à couvert ... " à entendre Chapelain parler de la grâce et de la vérité en certains moments, il ne tiendrait qu' à nous, avec un peu de bonne volonté, de le ranger parmi les jansénistes ; mais il ne l' était que comme nous-même, et comme beaucoup d' honnêtes gens d' alors. ç' a été le propre de port-royal d' attirer et de rassembler, dans une sorte de rendez-vous commun, des admirateurs venus de bien des côtés différents ; et il y avait chance d' y voir se rencontrer et s' embrasser Chapelain et Boileau, comme le firent en effet Boileau et Perrault. Ce fut probablement par M D' Andilly que Lancelot fut mis en rapport avec Chapelain. Il l' avait consulté pour sa méthode italienne , et c' est de lui qu' il doit être question dans ce passage de la préface, où l' auteur dit qu' il a trouvé moyen de faire voir son livre à une personne qui n' est pas moins estimée pour les langues étrangères que pour la nôtre . Mais c' est surtout pour la méthode espagnole que Chapelain lui fut d' un grand secours. à la fin d' une lettre où ce dernier remerciait Lancelot des trop avantageux témoignages qu' il rendoit à ses foiblesses dans la préface précédente, il ajoutait : " si vous croyez que je puisse quelque chose pour le dessein de la grammaire espagnole, à quoi j' apprends que vous vous allez appliquer, je vous offre tout ce qui p489 dépend de ma médiocrité, et vous prie d' en user sans scrupule... " (lettre du 8 septembre 1659). Et ce n' était pas là une formule banale de politesse. Dans deux longues lettres, l' une du 10 octobre, et l' autre du 21 décembre suivant, qui ont été imprimées par Camusat, Chapelain entre dans le détail des conseils ; il indique les voies et les sources ; il donne ses jugements des auteurs. Tout cela est passé dans la grammaire espagnole de Lancelot et dans la préface qu' il a mise en tête : " je suis toujours, lui écrivait Chapelain, pour les préfaces discourues et solides ; le lecteur en est conduit comme par la main à l' intelligence du livre, et l' auteur y a moyen de faire voir sa richesse, et sa conduite à l' employer. " la dernière lettre de Chapelain se terminait par cette phrase, que Camusat a supprimée : " mais c' est trop pour vous et pour moi ; je finis en vous exhortant à publier au plus tôt ces deux grammaires, surtout cette dernière, pour préparer nos françois à se faire entendre lorsqu' ils iront à l' adoration de la nouvelle reine, et qu' ils lui voudront témoigner qu' ils ne sont pas moins bons espagnols que bons françois. " c' est sans doute cette ouverture de Chapelain qui aura déterminé la dédicace que fit M De Trigny (comme Lancelot s' intitulait) de sa méthode p490 espagnole " à la sérénissime infante d' Espagne, dona Maria Teresa, que toute la France considère déjà comme sa reine. " les suscriptions de ces lettres de Chapelain nous apprennent qu' à cette date de 1659, Lancelot, résidant toujours à port-royal ou à Vaumurier, était déjà le précepteur en titre du jeune duc de Chevreuse ; ce qui le couvrait aux yeux de l' autorité, et ne l' empêcha pas sans doute d' avoir encore quelques autres écoliers sous lui, jusqu' en 1660. On sait qu' il passa depuis, en 1669, à l' éducation des jeunes princes de Conti ; mais qu' il s' en retira en 1672, plutôt que de consentir, comme on le voulait, à conduire ses élèves à la comédie. L' éducation des jeunes de Conti se mêlait fort alors avec celle du dauphin, et Louis Xiv, qui permettait à M De Montausier d' être si rigoureux et si dur, n' entendait pas, pour cela, qu' on fût plus rigoriste qu' il ne convenait à ses vues. Ces spirituels Conti ne firent guère d' honneur moralement à leur sage précepteur. Le plus jeune des deux, d' abord prince de la Roche-Sur-Yon, devenu prince de Conti à la mort de son aîné, est célèbre par p491 ses débordements, comme du reste toute cette race oisive, amollie et brillante. Il faut voir quel portrait trace Saint-Simon de ce débauché délicieux , de son esprit, de sa grâce, de sa science : " il avoit été, contre l' ordinaire de ceux de son rang, extrêmement bien élevé ; il étoit fort instruit. Les désordres de sa vie n' avoient fait qu' offusquer ses connoissances sans les éteindre ; il n' avoit pas laissé même de lire souvent de quoi les éveiller. " Saint-Simon ne cite, parmi les anciens précepteurs du prince, que l' abbé Fleury, auteur de l' histoire ecclésiastique ; il oublie Lancelot, qui, durant trois années d' assistance, dut pourtant laisser des traces lumineuses dans une nature aussi vive et aussi spirituelle, et qui contribua à ce premier fonds de culture qu' aucune corruption ne put abolir. Pauvre Lancelot ! Il voulait, même d' un prince, faire un saint ; et voilà qu' il sortit de là un Alcibiade ! Le duc de Chevreuse, bien qu' il eût abjuré port-royal à la cour, restait digne du moins de ses maîtres par la vertu et par le coeur. Mais ce n' est point encore des élèves que nous parlons. Une dernière question sur Lancelot. On se demande, quand on voit cette suite de grammaires estimables qu' il composa, pourquoi il n' en a point fait une de la langue françoise . C' est aussi ce que demandait le fameux libraire Daniel Elzevier ; et je rapporterai textuellement un avis assez curieux qui se lit en tête d' un livre publié à Paris en 1678, sous ce titre : nova grammatica p492 gallica, qua quivis alienigena, latinae linguoe peritus, gallicam facile poterit assequi (nouvelle grammaire françoise, par laquelle tout étranger qui saura le latin pourra facilement s' instruire dans le françois). Cet avis est de l' une de nos connaissances, le fameux docteur de sorbonne, Saint-Amour, qu' on ne s' attendait guère à rencontrer en un semblable sujet. Le docteur nous apprend que la présente grammaire a été entreprise à sa sollicitation par un M Mauconduy , et que ce n' a été qu' après que lui-même eut désespéré d' obtenir de M Lancelot celle qu' il aurait voulu. Voici l' anecdote, qui n' est pas sans intérêt pour notre sujet, et dont je dois l' indication aux notes d' Adry : " je crois, dit le docteur Saint-Amour,... etc. " p493 et Saint-Amour raconte qu' en désespoir de cause il s' était adressé, pour le projet très-réduit et modifié, à ce M Mauconduy. -l' honneur de composer les premières grammaires françaises dignes de ce nom était réservé à l' abbé Regnier Des Marais et au père Buffier. Lancelot, s' il avait voulu mener à bonne fin cette idée d' une grammaire française, aurait dû ne pas tant craindre de suivre un peu son élève le prince de Conti dans le monde et à la cour ; il y aurait rencontré l' abbé de Dangeau, cet homme de qualité, grammairien passionné et philosophe ; ils auraient débattu à fond, dans l' embrasure d' une fenêtre à Versailles, quelques-uns de ces points délicats, où serait intervenu en souriant La Bruyère. Au lieu de cela, il se fit bénédictin, et s' en alla mourir exilé à Quimperlé, en basse Bretagne : c' était par trop aussi tourner le dos au bel usage et à l' académie. p494 Avec Lancelot, le plus considérable et le plus essentiel des maîtres de port-royal était M Walon De Beaupuis, que nous avons vu supérieur de l' école de la rue Saint-Dominique d' enfer et de celle du Chesnai. Il nous faut parler de lui plus au long, car c' est une de nos figures. -il était né à Beauvais le 9 (ou 29) août 1621. Il fit ses études dans sa ville natale, et y eut pour régent d' humanités M Godefroy Hermant, alors très-jeune, depuis célèbre par ses vies de saint Basile et de saint Grégoire De Nazianze, par celles de saint Jean Chrysostome, de saint Athanase et de saint Ambroise, dans lesquelles l' aidèrent Le Maître et Tillemont, et uni en tout de la plus étroite liaison avec port-royal. Venu à Paris en 1637, le jeune De Beaupuis y refit une année de rhétorique au collége des jésuites, sous le fameux père Nouet, et il dut s' en ressouvenir plus tard pour savoir la méthode et le genre qu' il fallait éviter. Il fut plus heureux en trouvant au collége du Mans M Arnauld, qui, tout en poursuivant sa licence, préludait avec éclat par un cours de philosophie. La thèse de M De Beaupuis, présidée par Arnauld, est restée mémorable dans les fastes de Sorbonne. Mais Arnauld n' était pas encore, à cette date, le fils spirituel de M De p495 Saint-Cyran. Ce ne fut qu' en 1643 que M Manguelen ayant fait lire à M De Beaupuis, pendant ses vacances à Beauvais, le traité de la fréquente communion , celui-ci témoigna désirer ardemment d' avoir pour directeur de son âme l' auteur de ce livre, où, pour la première fois, il trouvait exprimée l' idée d' une chrétienne conversion. M Manguelen l' adressa à Mm Singlin et De Rebours, et chez eux M De Beaupuis retrouva Mm Arnauld et Hermant, ses anciens maîtres : il était donc à port-royal par tous les liens. Il vint se joindre aux solitaires des champs le 16 mai 1644, dans ce premier printemps du désert. On ne l' y laissa pourtant point confiné. Ce fut sans doute en qualité de son élève le plus distingué de philosophie, qu' Arnauld l' envoya visiter de sa part Descartes, qui était venu à Paris dans l' été de 1644 : Arnauld et Descartes ne se virent que par lui. Il suivit dans l' automne de cette même année. M Manguelen à Bazas, et au retour il ne tarda pas à être préposé à la conduite des petites écoles. M Singlin le faisait entrer en même temps dans les ordres malgré ses résistances, et le poussait jusqu' au diaconat : mais M De Beaupuis ne fut ordonné prêtre qu' en 1666, sur les instances redoublées de l' évêque de Beauvais. Ce qu' il fit durant ces treize années (1647-1660) tant à l' école de la rue Saint-Dominique qu' au petit collége du Chesnai, nous le savons par le résultat même et par le tableau des études auxquelles nous venons d' assister ; dans cette vie unie et laborieuse, chaque jour se ressemblait. Après la ruine des écoles, M De Beaupuis logea quelques années à Paris, au sein de la famille Périer, s' occupant à p496 suivre l' éducation des neveux de Pascal. Il était auprès de Pascal dans les derniers temps de sa maladie, et il assista à sa mort ; on a une lettre de lui à M Hermant, où il en raconte les circonstances. Après que la famille Périer fut repartie pour l' Auvergne, en 1664, il demeura à Paris encore, et n' en sortit que lorsqu' il n' y eut plus moyen d' être utile aux amis de toutes parts éclipsés, et aux religieuses captives. Retiré alors à Beauvais (1666), attaché comme prêtre à l' église de cette ville par l' évêque (Choart De Buzanval, ami de port-royal), il remplit dix ans des fonctions actives et diverses ; puis il fut supérieur du séminaire à partir de 1676. Mais, à la mort de M De Buzanval (1679), son successeur, le célèbre négociateur Forbin De Janson, prélat éclairé, mais mondain, pour se conformer aux ordres de la cour et du père La Chaise, dut sévir contre ce qu' on appelait l' hérésie de Beauvais . Il dépouilla M De Beaupuis de son office de supérieur, et alla même jusqu' à lui ôter les pouvoirs pour la confession. -" il faut avouer, messieurs, que voilà d' honnêtes gens que nous venons de maltraiter, " disait galamment M De Janson à ses familiers, au sortir d' un de ces actes de rigueur. -il disait encore qu' on le laissât faire, " qu' il ferait plus de bruit que de mal ; qu' il n' en ferait point aux amis de son prédécesseur, mais qu' il était obligé de leur faire peur. " en attendant il faisait l' un et l' autre. p497 L' humble prêtre, retiré chez sa soeur, subit avec joie cette part de persécution, qui le rendait à une exacte solitude. Il y vécut encore 29 années entières, n' étant mort qu' en février 1709, à l' âge de 87 ans. On a le détail de sa vie dans les mémoires de son neveu : il se levait tous les jours à quatre heures du matin au plus tard ; il priait, et travaillait sur les pères ou sur les apôtres. Il lisait, debout presque toujours, sur un haut pupître, et ne s' asseyait que le moins possible, et pour écrire : sans feu dans sa chambre en toute saison, même par les plus rigoureux hivers. Mais comme, dans les temps ordinaires, il était toujours nu-tête et tenait le plus souvent quelque fenêtre ouverte, il disait agréablement que si, dans les grands froids, il ne se chauffait pas, il tâchait au moins de s' échauffer en fermant la fenêtre, en se couvrant la tête et en cessant d' écrire pour se promener ou plutôt pour faire de petites processions autour de ses deux chambres : tout en tournant ainsi, et pour se tenir en haleine, il récitait encore des litanies, ou quelque chose des heures canoniales. Et lorsque M De Beaupuis fermait sa fenêtre en faveur de quelqu' un qui lui venait rendre visite, M Hermant disait que " c' étoit là tout le fagot dont il falloit se contenter " . La seule interruption un peu considérable qu' il faisait à sa vie uniforme était un petit voyage chaque année, chaque été, vers le temps de la fête-Dieu, à port-royal des champs, pour s' y renouveler dans les bonnes dispositions qu' il y avait puisées. Il faisait ce voyage d' ordinaire avec un de ses neveux pour compagnon, à pied et à jeun, hors les toutes dernières p498 années de sa vie, où il dut prendre un cheval. Il avait six nièces religieuses, dont deux à port-royal ; deux de ses neveux étaient morts à la trappe : famille de saints ! Le croirait-on ? En 1689, cet homme de Dieu, vivant de cette sorte, faillit être enveloppé dans la prétendue conspiration qui fit enfermer à Vincennes quatre chanoines de Beauvais, bientôt reconnus pour indignement calomniés et pour innocents : mais il en resta toujours un peu suspect. Poussant un jour son voyage de pèlerin jusqu' à la trappe, en 1696, à l' âge de 75 ans, pour y embrasser, non plus ses neveux morts, mais le sous-prieur dom Pierre Le Nain, frère de M De Tillemont, et comme lui son ancien élève, lequel à diverses reprises avait témoigné le désir de le revoir encore, M De Beaupuis ne put y parvenir ; et, malgré les instances qu' il fit faire auprès du père Abbé (De Rancé), il dut reprendre son bâton de route sans avoir dit à son ancien ami le suprême adieu, sans même qu' on lui eût donné une raison du refus. Il repassa par port-royal, affecté au coeur, et s' en alla à Tillemont conter toute l' affaire à M De Tillemont même. Celui-ci fut extrêmement surpris ; mais il demeura cependant à son ordinaire dans une grande retenue, pour ne juger absolument ni ne condamner particulièrement le père Abbé . Le voyez-vous, la balance de l' équité et de la critique à la main ? M De Tillemont la portait en toute chose. Il résulta de l' explication qui eut lieu entre lui et M De Rancé (nous y reviendrons), que ce dernier avait défense de la cour de recevoir dans sa maison M De Beaupuis suspect. Quoi qu' on puisse dire, M De Rancé fut dur : port-royal semble doux à côté. Aussi éloigné p499 de la moindre complaisance que de la dureté extrême, port-royal encore ici nous offre le media quaedam ratio jusque dans la voie austère. Une grande douleur pour M De Beaupuis, après la mort de M Hermant, son digne maître (1690), fut celle de M De Tillemont, son disciple chéri à la fois et respecté. M De Tillemont, à son tour, regardait M De Beaupuis comme son véritable père en Dieu. Dans sa dernière maladie, il souhaita de le voir ; et M De Beaupuis se mit en route, sans égard ni à son grand âge, ni à la rigueur de la saison (janvier 1698) : il arriva à temps pour le voir mourir. " la vénération singulière que M De Tillemont avoit pour lui faisoit qu' il ne prenoit rien en sa présence, et surtout de ce qui lui étoit ordonné par les médecins, qu' il ne le priât d' y donner sa bénédiction . " M De Tillemont, par son testament, avait demandé que l' on conduisît son corps à port-royal des champs, pour y être enterré auprès du fils de M De Bernières, " avec qui, disait-il, Dieu m' avoit uni, en me tirant de la maison de mon père, pour me donner une éducation dont je le bénis de tout mon coeur, et dont j' espère de sa miséricorde que je le bénirai dans toute éternité, ayant été élevé par des personnes sans ambition, qui aimoient à servir Dieu en esprit et en vérité, dans le silence et dans la retraite . " M De Beaupuis, ce maître sans ambition , fut un de ceux qui, malgré la rigueur des glaces et la difficulté des chemins, accompagnèrent le corps de M De Tillemont jusqu' au lieu sacré de la sépulture. à la fin de cette même année (1698), il perdit M Thomas Du Fossé, qui était comme le frère et le p500 second de M De Tillemont, -autre disciple chéri et honoré. Il vieillissait ainsi dans l' épreuve humaine, mêlant à beaucoup de prière beaucoup d' étude, les yeux sans cesse attachés à l' écriture-sainte, méditant surtout les réflexions morales de Quesnel, y ajoutant les siennes propres, particulièrement sur les actes et les épîtres des apôtres. Il parut de lui, en 1699, sans nom d' auteur, un petit livre in-12, chez Desprez : nouveaux essais de morale, contenant plusieurs traités sur différents sujets . Des amis qui en avaient le manuscrit prirent sur eux d' en procurer l' édition. Nous y chercherions vainement un de ces traits saillants qu' on puisse détacher ; ce n' est plus qu' un fond uni où tout rentre. Vers les dernières années, les contestations et les aigreurs redoublaient autour de lui ; il restait la modération même. Un de ses amis avait signé purement et simplement le formulaire sans ajouter d' explication, le croyant pouvoir faire en conscience d' après les termes du bref d' Innocent Xii (in sensu obvio) : quelques-uns l' en blâmaient, et ne le voyaient plus du même oeil qu' auparavant ; M De Beaupuis le défendit, alléguant en sa faveur les derniers sentiments de Mm Arnauld et Nicole : " j' aurois pourtant de la peine, ajoutait-il, à excuser tout à fait ceux qui ne signeroient ainsi que dans la vue d' un bénéfice, ou pour tout autre intérêt... mais qui sommes-nous pour condamner, en ce point qui nous est inconnu, le serviteur d' autrui ? S' il tombe ou s' il demeure ferme, cela regarde son maître. " indulgence pour autrui, vigilance pour lui-même ! p501 Comme on le pressait, vers la fin, de relâcher quelque chose de la rigueur de sa vie à cause de son grand âge, il répondait que cet âge, au contraire, l' avertissait " qu' il falloit doubler la garde " . Durant sa dernière maladie, cette âme égale ressentit, malgré tout, quelque extraordinaire angoisse, une sorte d' effroi, à la prochaine vue du jugement et de l' éternité. Une personne qui était dans un coin de sa chambre l' entendit un jour, comme pour s' exhorter à l' espérance, proférer ces mots : " il m' a semblé pourtant, ô mon Dieu, que vous m' avez fait la grâce de chercher toujours et par-dessus tout le souverain bien, qui n' est autre que vous-même ! " mais cette agonie fut courte ; et, quelques jours après, il dit à la même personne, sitôt qu' il la vit entrer : " enfin, le seigneur m' a daigné rendre la joie du salut ! " mort à l' âge de 87 ans, le 1 er février 1709, il ne vit pas l' accomplissement des derniers excès qui se préparaient contre port-royal ; et même son tendre amour pour cette maison le rendit mauvais prophète à cet égard : il espérait toujours qu' un dessein si outré ne réussirait pas auprès de Dieu. Lancelot et lui, voilà nos modèles entre les maîtres de port-royal. Je puis maintenant passer sous silence les moins importants, ou ceux qui n' enseignèrent que par occasion ; car presque tous ces messieurs, un jour ou l' autre, eurent à s' occuper des enfants. M Le Maître entourait de ses conseils le jeune Du Fossé et l' enfance de Racine ; M Hamon soigna également ce dernier, qui lui en demeura filialement reconnaissant. Le bon Fontaine eut sa part fréquente aussi dans ce ministère de charité, sur lequel, en p502 toute rencontre, sa plume affectueuse ne tarit pas. Il est pourtant deux maîtres parmi les quatre primitifs qui professaient rue Saint-Dominique, deux collègues de Lancelot et de Nicole, que nous ne devons pas omettre tout à fait, Guyot et Coustel. De Guyot on ne sait presque rien en réalité, et il est vraiment singulier qu' un collaborateur aussi actif, un auteur et traducteur qui représente autant que personne le côté littéraire des petites écoles, et à qui nous avons pu emprunter si utilement pour le détail des préceptes, n' ait pas obtenu le moindre article dans les nécrologes. Barbier, dans sa notice sur Guyot, en a suggéré une raison assez plausible. Par une dédicace de 1666, placée en tête du recueil traduit des plus belles lettres de Cicéron, Guyot (sous le nom de le bachelier ) s' adresse à messeigneurs de Montbazon, étudiants chez les rr pp jésuites au collége de Clermont , et il fait l' éloge de cette école célèbre que la piété a consacrée à la science et à la vertu . évidemment Guyot n' a point persévéré. Connu à titre d' excellent précepteur, il se sera attaché, après la dispersion des écoles et peut-être avant, à des enfants de grande maison, et il les aura suivis dans la terre étrangère , gardant de ses premiers amis les méthodes d' enseignement plutôt que l' exacte et délicate morale. C' était, en effet, choisir singulièrement cette date de 1666, qui est celle de l' entier abaissement de port-royal, pour venir apporter son hommage au collége de Clermont triomphant. Quel p503 est donc le juste qui porterait l' offrande à Samarie pendant la captivité de Sion ? Guyot est de port-royal par bien des endroits ; il n' en fut point par un seul, -la fidélité au malheur et à la vertu dans la persécution. C' est ainsi que son nom a mérité d' être rayé sans appel de la liste des amis de la vérité . Le bon Coustel, en cela, fut bien différent. Né à Beauvais la même année que M De Beaupuis (1621), et plus jeune d' un mois environ, il semble l' avoir suivi comme à la trace, autant qu' un vertueux laïque pouvait imiter un saint prêtre. Après la destruction des écoles, il devint le précepteur des neveux du cardinal de Furstemberg, et c' est à ce prélat qu' il a dédié ses règles de l' éducation des enfants . Retiré et employé pendant un temps au collége des grassins, dont le principal était son ami, il retourna passer à Beauvais les dernières années de sa vieillesse. tel qui le vit un jour, pouvait dire qu' il l' avait vu tous les jours de sa vie. cette uniformité et régularité dans le silence fait la marque distinctive de la pure race selon Saint-Cyran. Une fièvre lente arrêta tout à la fin ce doux vieillard qui cheminait à petits pas (1704). M Coustel avait 83 ans. On a les noms de beaucoup d' élèves de port-royal. Du Fossé dans ses mémoires s' est plu à nous parler de ses condisciples les plus chers, le jeune marquis d' Abain, M De Fresle, M De Villeneuve, tous trois enlevés dès leur première campagne, et qui débutaient dans le rude métier sous l' oeil des Turenne et des Fabert. Il y avait encore deux autres frères de Du Fossé, p504 qui moururent jeunes ; les fils de M De Guénegaud ; ceux de M De Bagnols, dont l' un fut conseiller d' état ; ceux de M De Bernières, dont la postérité s' en va refleurir dans les lettres de la jeunesse de Voltaire ; les Périer, neveux de Pascal. Je rencontre M De Bois-Dauphin, petit-fils de Madame De Sablé, parmi les élèves de l' école de Sevrans. Il y avait eu, tout au commencement et avant l' institution régulière des écoles, les deux messieurs Bignon, les fils du grand Jérôme , dont l' un (Jérôme Ii) fut successivement avocat général, puis conseiller d' honneur au parlement, conseiller d' état, chef du conseil établi pour l' enregistrement des armoiries, et grand-maître de la bibliothèque du roi ; et dont l' autre (Thierry) finit par être premier président du grand-conseil. De race forte, persévérante, p505 et, comme on dit, de la vieille roche, ils restèrent exactement fidèles aux principes de leur éducation, reconnaissants jusqu' au bout envers port-royal ; et ils moururent tous les deux en janvier 1697, à quatre jours l' un de l' autre. J' ai précédemment nommé Des Champs, condisciple de Du Fossé, homme d' intelligence et d' ardeur, dont la vie ne manqua point d' aventures. Il s' était d' abord attaché pour sa fortune à l' aîné des fils de M De Guénegaud, M De Montbrison. Après la disgrâce de cette famille, il suivit la profession des armes, devint un officier de mérite, servit avec distinction sous Turenne pendant ses deux dernières campagnes , dont il a écrit, sous les yeux de M De Lorges, une relation estimée. Puis il fut préposé par m le prince (le grand Condé) p506 à l' éducation militaire de m le duc, son petit-fils ; et il finit par se faire pénitent auprès de l' abbé d' Aligre, dans l' abbaye de Saint-Jacques De Provins. Il était frère d' un solitaire de port-royal, et d' un religieux de la trappe. C' étaient des élèves de port-royal encore, et en droite ligne, que M Mairat, conseiller au grand-conseil ; M Robert, conseiller de grand' chambre ; M Benoise, conseiller-clerc ; ces derniers du parlement de Paris, et qui par leur attache à la bonne cause marchaient plus ou moins dans la ligne des Bignon. On n' en saurait dire autant de tous ces élèves que nos pieux historiens énumèrent avec complaisance : un certain nombre se dissipèrent. Saint-Simon a dit de la comtesse de Grammont (Mademoiselle Hamilton), qui avait été pensionnaire à port-royal : " elle en avoit conservé tout le goût et le bon à travers les p507 égarements de la jeunesse, de la beauté, du grand monde et de quelques galanteries... " la plupart des élèves furent ainsi sans doute, et ils gardèrent quelque chose de leur éducation première à travers même les dissipations et les oublis. Il serait difficile pourtant de reconnaître à aucun signe le cachet d' élève de port-royal dans ce M De Harlay, conseiller d' état, le même qui fut plénipotentiaire à la paix de Ryswick, et de qui Saint-Simon a dit : " homme d' esprit, mais c' étoit à peu près tout " . à côté des véritables et sérieux produits de l' éducation qui nous occupe, je ne fais qu' indiquer, par curiosité encore, le fameux duc de Monmouth, qui paraît avoir été placé quelque temps au Chesnai sous M De Beaupuis. Ce fils naturel de Charles Ii, amené en France vers l' âge de 9 ans, y passa une couple d' années (1658-1660), tant à l' académie de Juilly, chez les oratoriens, qu' à notre école du Chesnai ; et l' on s' explique très-bien l' accident assez bizarre de cette rencontre, par le moyen des Muskry, des Hamilton, des Lennox, ces seigneurs irlandais ou écossais catholiques, qui étaient en liaison étroite avec nos amis. Le jour que le lieutenant-civil Daubray fit sa descente p508 à port-royal des champs (30 mars 1656), ayant eu occasion d' entendre parler à la mère Angélique d' un M De Beauvais qui avait été précepteur du comte de Montauban, fils aîné du prince de Guemené, il répliqua en plaisantant : il a fait là une belle nourriture ! C' est ce qu' il aurait pu dire également d' un M Grimald, précepteur du jeune chevalier de Rohan, et qui passa quelque temps avec son élève à port-royal. Ces fils de la princesse de Guemené font peu d' honneur à leurs maîtres ; si l' aîné (M De Montauban) était un si pauvre sire, le cadet (le chevalier de Rohan) devint le plus détestable des sujets. Il eut le sort du duc de Monmouth, et perdit la tête pour crime de rébellion. Il est dommage que Petitot n' ait pas su le hasard de ces deux étranges écoliers de port-royal, si l' on peut les appeler de ce nom ; il en aurait tiré grand parti dans son réquisitoire contre le jansénisme : " ces doctrines factieuses, anti-sociales, aurait-il dit, cet esprit de rébellion et d' indépendance, dont les germes déposés dans de jeunes coeurs devaient produire de si tristes fruits... " je renvoie pour la suite à tous les réquisitoires connus. -heureusement rien n' eût été moins fondé qu' une telle accusation. Rohan et Monmouth ne furent jamais véritablement nourris et élevés à port-royal. Les familles de qualité, qui étaient en relation p509 avec nos messieurs, obtenaient d' eux que les précepteurs particuliers, qu' elles avaient choisis pour leurs enfants, les conduisissent quelque temps aux champs pour profiter de l' exemple ; mais ce n' étaient là que des passages. De ces élèves tout mondains et parfaitement infidèles, il en est un pourtant que je ne puis omettre, car il m' a paru trop aimable. Il s' agit de M Stuart D' Aubigny, fils du duc de Lennox et de Richemond. Ce jeune membre d' une illustre famille écossaise fut conduit de bonne heure en France, et placé aux écoles de port-royal. Devenu, au sortir de là, chanoine de notre-dame, c' est chez lui, au cloître, dans cette maison où il faisait ménage commun avec M De Bernières, que venait loger M De Beaupuis dans ses voyages du Chesnai à Paris, pendant l' année 1660. Le jeune D' Aubigny fit rapidement son chemin dans l' église ; ayant résigné son canonicat de notre-dame, à la restauration de Charles Ii, il devint grand-aumônier de la reine d' Angleterre, infante de Portugal. Il fut de la cour et des grandes affaires ; les souvenirs de l' ancienne vie du cloître durent s' effacer un peu. Il mourut en 1665, au moment, dit-on, où il recevait de Rome le chapeau de cardinal, et quelques heures avant l' arrivée du courrier : dans tous les cas il paraît bien qu' il était désigné pour la promotion prochaine. Mais je viens d' en parler comme d' un infidèle, p510 dira-t-on ; -c' est qu' il l' était de toute manière, bien que prélat et futur cardinal. Ami intime de Saint-évremond, nous apprenons chez celui-ci seulement à le bien connaître. Et d' abord personne ne l' égalait pour le charme du commerce et les agréments de la vie : " pour la conversation des hommes, dit Saint-évremond, j' avoue que j' y ai été autrefois plus difficile que je ne suis ; ... etc. " Saint-évremond, avec ce délicieux ami, causait p511 donc vivement de toutes choses ; et un jour qu' il lui avait raconté la conversation qu' il avait eue avec le père Canaye , et dans laquelle les jésuites sont mis à jour par un des leurs, M D' Aubigny, se ressouvenant tout d' un coup qu' il était janséniste d' éducation, lui dit : " il n' est pas raisonnable que vous rencontriez plus de franchise parmi les jésuites que parmi nous... " et là-dessus il se mit à parler du parti qu' il connaissait bien, avec une entière ouverture : " je vous dirai que nous avons de fort beaux esprits, qui font valoir le jansénisme par leurs ouvrages ; ... etc. " et il continue de ce ton désintéressé, comme ferait D' Alembert ou Voltaire. En tête des meneurs politiques, M D' Aubigny indique Mm De Bellièvre, De Laigues et Du Gué De Bagnols. Ceci se rapporte évidemment à des souvenirs datant de la fronde ecclésiastique, quand Mm De Bellièvre et De Bagnols vivaient encore, quand le cardinal de Retz adressait de Rome à ses grands-vicaires l' ordre de reprendre en son nom p512 l' administration du diocèse de Paris, et que M D' Aubigny, au sein du chapitre, se signalait par sa fermeté à défendre la cause de son archevêque légitime : c' est Retz lui-même qui lui a rendu ce témoignage. Au milieu des choses vraies et piquantes qu' on peut recueillir dans les aveux du janséniste irrévérent, on remarquera pourtant qu' il n' y a aucune place pour ces hommes simples, d' humble et secrète vertu, comme l' était son ancien commensal M De Bernières, son ancien maître M Walon De Beaupuis. Il semble que le spirituel M D' Aubigny ne les fasse point entrer en ligne de compte. Je le soupçonne d' avoir été, -d' avoir fini par être de l' avis de Saint-évremond lui-même en ces matières. Saint-évremond a écrit sur la religion des réflexions d' une grande finesse, et d' une impartialité aussi entière qu' on peut l' attendre d' un moraliste qui n' est pas croyant. C' est sans doute après en avoir discouru plus d' une fois, et être tombé d' accord avec son aimable ami, qu' il arrêta ses idées sur les avantages que la religion procure au véritable et parfait religieux : " le véritable dévot rompt avec la nature,... etc. " c' est en causant, j' imagine, avec M D' Aubigny de p513 ces pénitents, et surtout de ces pénitentes raffinées que tous deux connaissaient si bien, les Sablé, les Longueville, les Guemené, que Saint-évremond a dû développer sa pensée favorite, que la dévotion est le dernier de nos amours . Chaque trait porte, et s' applique à quelqu' une des personnes que nous savons : " la dévotion fera retrouver quelquefois à une vieille des délicatesses de sentiment et des tendresses de coeur,... etc. " lequel des deux, ou du confesseur ou du moraliste, avait été le premier à noter tant de fines nuances ? " j' en ai connu qui faisoient entrer dans leur conversion le plaisir du changement ; j' en ai connu qui, se dévouant à Dieu, goûtoient une joie malicieuse de l' infidélité qu' elles pensoient faire aux hommes... etc. " que d' à-propos, que de noms célèbres venaient s' offrir d' eux-mêmes à l' appui de chaque trait, dans cette vogue subite de conversions qui suivit les mésaventures de la fronde ! L' homme du sanctuaire pouvait p514 au besoin fournir le mot à l' homme du monde, et il avait de quoi lui prêter. Ces deux esprits délicats, en parfaite union, conversaient donc de toutes ces choses et de bien d' autres ; et je ne crois en rien faire injure au prélat catholique, en lui accordant quelque part dans les pensées de son ami, sur des matières qui étaient si étroitement de son ressort. Saint-évremond avait été élevé chez les jésuites au collége de Clermont, et D' Aubigny à port-royal : tous deux se rejoignirent par l' esprit. -D' Aubigny est le Saint-évremond de port-royal, comme Racine en est le Voltaire ; mais Racine est resté en chemin. J' aurais cru manquer une heureuse occasion, que de ne pas m' arrêter en passant devant cette figure de D' Aubigny, qui m' est apparue comme le type de l' homme aimable au xviie siècle ; véritable français d' écosse, dont l' entretien égalait en charme celui des Clérambaut, des Hamilton et des Grammont. En fait d' élève de M De Beaupuis, on conviendra qu' il ne s' en pouvait rencontrer de plus distingué, ni surtout de plus imprévu. p516 V. Pour revenir aux vrais élèves de port-royal, à ceux qui le sont non par raccroc, mais en ligne directe, ce qui les caractérise, c' est la marque profonde que cette éducation leur laisse, l' attache constante à leurs maîtres, et, même à travers les dispersions orageuses du monde, le câble de retour à la foi. Quiconque avait passé par les mains de ces excellents instituteurs et avait été réellement atteint, revenait à eux et à leur esprit, du moins en vieillissant. Celui qui s' écarta avec le plus d' éclat est Racine ; et l' on sait quels repentirs ! Racine est le plus cité des élèves de port-royal, comme gloire ; mais ces messieurs ne parlèrent jamais de lui que depuis sa conversion. Du Fossé et Fontaine ne le nomment même pas, si j' ai bonne mémoire. Il p517 est beaucoup moins considérable au milieu de port-royal qu' on ne se le figure, et qu' il ne le devint tout à la fin. Aussi n' est-ce pas Racine que je choisirai comme le modèle à offrir du parfait élève selon nos maîtres. Et puis il a trop de génie naturel, il a trop d' art ; il en a eu sans port-royal, et malgré port-royal. Nous avons une autre figure, bien admirable à sa manière, et que je voudrais tâcher de graver dans l' esprit de ceux qui me lisent, à côté de celles de Lancelot ! De M De Saci, de M Le Maître, de M De Saint-Cyran, en attendant celles de M Hamon et de Du Guet : c' est M De Tillemont. Voilà l' élève de port-royal tout trouvé, dans toute sa pureté, son intégrité et sa constance ; illustre aussi d' ailleurs par ses travaux, mais surtout l' élève en droiture, et qui n' a pas devié ( sancte educatus, sancte vixit , dit son épitaphe) ; celui même dont on peut dire jusqu' au bout, avec saint Grégoire cité par Coustel : " un jeune homme, qui aura porté dès sa jeunesse le joug du seigneur, sera assis comme dans une agréable solitude, parce qu' il ne ressentira pas l' agitation tumultueuse de ses cupidités et de ses passions. " p518 M De Tillemont, voilà notre émile . Considéré de près, il nous en dira plus sur les écoles et sur leur esprit que tout ce qui précède, et qui semble peut-être assez abondant ; mais dans ces choses de port-royal, où rien ne brille, nous avons affaire à des traits qui n' ont toute leur signification que quand on y repasse souvent. Sébastien Le Nain De Tillemont, fils de Jean Le Nain, maître des requêtes, et de dame Marie Le Ragois, naquit à Paris le 30 novembre 1637. Son père, ami particulier de M De Bernières, était comme lui un serviteur zélé de port-royal ; et, au fort de la fronde, on les avait vus tous deux en robe de palais conduire et protéger devant le peuple la procession des religieuses, depuis leur sortie du faubourg Saint-Jacques jusque dans la rue Saint-André-des-arcs, où elles allaient pour un temps s' abriter. Dès l' âge de neuf ou dix ans, le jeune Tillemont fut mis avec son frère (Pierre Le Nain, depuis trappiste) aux petites écoles ; il y contracta une amitié particulière avec le fils de M De Bernières, et aussi avec Du Fossé, qui parle de lui comme d' un frère. " je l' ai connu lorsqu' il étoit encore enfant, nous dit Fontaine,... etc. " p519 il est aussi question, parmi les jeux tels que billard, dames, tric-trac, échecs , qui variaient les récréations au Chesnai, d' un certain jeu de cartes : sur ces cartes on avait renfermé tout ce qui concerne l' histoire des six premiers siècles , c' est-à-dire le lieu et le temps auquel se sont tenus les principaux conciles ; auquel ont vécu les papes, les empereurs, les grands saints, les auteurs profanes. Nos écoliers, tout en jouant, s' imprimaient ces choses dans l' esprit. Si M De Tillemont joua jamais à un jeu d' écolier, ce fut à celui-là ; et au besoin il l' aurait inventé. Entre les auteurs latins, Tite-Live fut celui qui lui plut davantage. Et déjà, dans ces tables méthodiques, dans ces alphabets de noms qu' on a vu dresser à l' enfant, nous avons retrouvé comme les barres et les ronds de Pascal. L' annaliste, le chronologiste naissant s' essaye à classer ses objets. Les décades furent son Euclide ; ce que Théagène et Chariclée était pour Racine ; ce qu' avaient été pour Montaigne enfant les métamorphoses d' Ovide. à peine pouvait-il se résoudre à lire moins d' un livre entier du grand historien romain, chaque fois qu' il l' avait ouvert. J' aime à saisir le premier éveil d' une vocation, le déchiffrement de l' instinct. Il y en a qui ont nié ce p520 jeu de la faculté première : " mon ami sir Josué Reynolds, dit Gibbon (dont le nom se lie par plus d' un rapport à celui de Tillemont), -Reynolds, d' après son oracle le docteur Johnson, nie qu' il existe un génie prétendu naturel, une disposition de l' esprit reçue de la nature pour un art ou une science plutôt que pour une autre. Sans m' engager dans une dispute métaphysique ou plutôt de mots, je sais par expérience que, dès ma première jeunesse, j' aspirai à la qualité d' historien... " comment un critique-biographe comme Johnson, et un peintre de portraits comme Reynolds, ont-ils pu nier cette diversité originelle qui désigne chaque individu marquant, et qui est l' âme de chaque physionomie ? Malebranche, qui avait commencé par s' appliquer à l' histoire ecclésiastique, et qui n' y avait que du dégoût, ouvre un jour par hasard le livre de l' homme de Descartes, et ne le quitte plus : le voilà métaphysicien pour la vie. Il ne se peut concevoir de tour de génie plus nettement inverse de celui de Malebranche que la vocation de Tillemont. Un très-fin biographe, qui savait tenir compte en tout de la physique, Fontenelle, ayant à faire l' éloge d' un savant janséniste dont la vie avait été empreinte d' un singulier caractère d' uniformité, a dit : " la religion seule fait quelquefois des conversions surprenantes, mais elle ne fait guère toute une vie égale et uniforme, si elle n' est entée sur un naturel philosophe. " cette remarque doit nous être présente dès le seuil de la vie de Tillemont ; elle pourrait s' inscrire p521 au frontispice. Tout le contraire des Le Maître et des Pontchâteau, de ces naturels ardents, il met posément le pied dans sa voie, et n' en sort plus. Il lui est échappé de dire, dans sa préface de l' histoire des empereurs : " nous voyons dans Caïus, dans Néron, dans Commode, et dans leurs semblables, ce que nous serions tous, si Dieu n' arrêtoit le penchant que la cupidité nous donne à toutes sortes de crimes. " en parlant ainsi, Tillemont s' exagérait à lui-même cette malice qu' il n' eut jamais. Sans nier certes tout ce qu' il dut de précieux et d' accompli à cette suite d' heureuses inspirations et à cette seconde nature qui s' appelle la grâce, on sent foncièrement et primitivement qu' on a affaire en lui à un naturel philosophe . Comme ses maîtres ne suivaient pas la méthode des colléges, qui consistait à ne se servir que de dictées et de cahiers, ils le mirent tout d' abord aux sources, et lui firent étudier l' éloquence chez Quintilien, Cicéron et les grands orateurs anciens. Il apprit de même la logique dans l' art de penser , que M Nicole lui expliqua durant environ deux mois, une heure seulement par jour. On lui fit lire ensuite quelques ouvrages des philosophes modernes, sur lesquels il faisait des réflexions. Cette habitude réfléchie était tout naturellement la sienne. La lecture des annales ecclésiastiques de Baronius, qu' il commença dès ses premières années, lui donnait lieu d' adresser tous les jours mille questions à M Nicole. Celui-ci crut dans le principe qu' il suffisait p522 de répondre en deux mots, comme à un écolier ; mais les instances de M De Tillemont lui montrèrent bientôt qu' il fallait quelque chose de plus pour satisfaire un si solide esprit. Tout instruit en histoire ecclésiastique qu' était Nicole, il s' y trouva plus d' une fois embarrassé ; et il disait lui-même agréablement qu' il ne voyait point venir M De Tillemont, en ce temps-là, sans trembler de crainte de se trouver pris au dépourvu. Bien des années après, les choses étaient remises à leur place, et les rôles mieux observés. Quand l' habile controversiste Nicole, aux prises avec quelque ministre calviniste, avait besoin d' être prémuni à fond sur quelque point délicat de l' histoire ecclésiastique, c' était à M De Tillemont qu' il s' adressait ; et celui-ci se mettait aussitôt en devoir de lui fournir de bons fondements par une de ces lettres de quatre pages, toute de faits et de discussion, de sa fine écriture serrée et distincte : " si vous avez besoin de moi en quelque autre chose, je suis tout à vous et à l' église que vous défendez. " M De Tillemont disait un jour à Mademoiselle Marguerite Périer que, depuis l' âge de quatorze ans, il n' avait jamais rien lu ni étudié (hors ce qu' il lisait pour son édification) que par rapport à l' histoire ecclésiastique, à laquelle il s' était proposé de travailler. à la lecture de Baronius il joignit durant quelque temps, nous dit-on, l' étude de la théologie d' Estius. p523 De cette étude il passa à une autre, qui était la plus agréable pour lui parce qu' elle était la source même : il se mit à étudier l' écriture-sainte et les pères. Dans cette lecture, qu' il commença avec régularité vers l' âge de dix-huit ans, il lui vint en pensée de recueillir tout ce qu' il rencontrerait sur les apôtres, et de le ranger à peu près suivant la méthode d' Usserius dans ses annales sacrées, c' est-à-dire en dressant une contexture des faits dans l' ordre chronologique, au fur et à mesure qu' ils sortent des témoignages originaux. Il montra cette ébauche à ses maîtres, lesquels y découvrant " un génie tout propre à l' histoire, et un talent tout particulier pour en bien éclaircir les difficultés, " lui conseillèrent de continuer le même travail sur le commencement de l' histoire de l' église. En effet, dit Du Fossé, " l' exactitude d' une critique très-judicieuse qui lui étoit comme naturelle, la justesse d' un discernement très-fin, la fidélité d' une mémoire à laquelle rien n' échappoit, une incroyable facilité pour le travail, un style noble et serré , et par-dessus tout un amour ardent pour la vérité, " tant de qualités réunies le rendaient très-capable de pousser cette entreprise. Mais il n' eut longtemps d' autre but, en continuant son travail, que l' utile occupation de son esprit dans la retraite, son instruction particulière, et tout au plus celle de quelques amis ; il ne songeait aucunement à s' adresser au public. L' étude désintéressée, tel est le caractère littéraire de Tillemont. Savoir sans autre but p524 que de savoir, sans vouloir en faire ensuite oeuvre d' art et monument, sans s' inquiéter même de paraître savoir en publiant, c' est là aussi une vocation propre et une tournure de certains esprits. Cet ordre d' étude est à merveille représenté de nos jours par des noms comme ceux de Raynouard ou de Fauriel. Pourtant, à cette application purement et uniquement studieuse Tillemont ajoute ce qui en est le sens, ce qui en est l' âme et le rayon dans l' ombre, la vraie lampe durant la veille : il pratique l' étude désintéressée en vue de Dieu. à la fin de son cours, il fut assez longtemps avant de se décider pour un état, pour un genre de vie ; et on le regardait même comme trop indéterminé là-dessus, " parce que, comme dit son frère le trappiste, on aime d' ordinaire à savoir bientôt ce que les gens veulent devenir. Mais son retardement en ce point, ajoute-t-il, ne venoit pas d' irrésolution et d' indolence : l' unique raison qui l' empêchoit de prendre un parti, c' est qu' il n' apercevoit de tous côtés que dangers. " nous p525 voyons dans cette indécision même la balance propre à l' esprit du critique, qui pèse toutes les parties d' une question, et n' incline qu' avec lenteur. D' ailleurs le choix de Tillemont était tout fait : rester dans le même état et marcher dans la même voie où il se trouvait dès l' âge de dix-huit ans, y persévérer jusqu' à soixante, en se maintenant libre de tout engagement trop particulier, voilà sa carrière, -ce qu' elle eût été surtout, si on l' eût laissé se la choisir seul ; et quand, plus tard, il se résigna à entrer dans le saint ministère plus avant qu' il n' aurait osé, ce fut pour obéir. En 1656, lorsqu' il y eut ordre de sortir de port-royal des champs, M De Tillemont avec Du Fossé alla demeurer dans une petite maison de la rue des postes, en compagnie d' un ecclésiastique (M Akakia Du Mont) et de son frère (M Akakia Du Lac), que leur associa M Singlin ; car les deux amis étaient un peu jeunes. M De Tillemont fit là ce qu' on le verra faire toujours, il étudia. Trois ou quatre ans après, il alla au château de Saint-Jean-des-trous, alors vide par suite de la mort de M De Bagnols et du renvoi de ses enfants à Lyon ; il y continua ses études ecclésiastiques (1660-1661) avec le curé du lieu, M Burlugai, docteur de Navarre et fort habile homme. Du Fossé en était aussi ; p526 il suivait le même sillon que son ami, mais avec un peu plus d' inégalité. Il se permettait même quelques distractions. Ainsi il nous raconte que, durant les premiers mois de cette retraite au château des trous, le roi et la nouvelle reine firent leur entrée solennelle à Paris (26 août 1660) : M De Tillemont n' eut pas même l' idée de bouger, mais Du Fossé se donna le spectacle de cette cérémonie ; et comme, dans son admiration innocente, au retour il en parlait à M De Saci avec un reste d' éblouissement, ce dernier lui répondit en souriant que toutes ces splendeurs d' habits et de pierreries lui paraissaient, après tout, peu de chose, en comparaison de deux diamants qu' il se figurait aussi gros que les tours de notre-dame . Par cette sorte d' admiration en bloc et une fois pour toutes, M De Saci se dispensait ingénieusement de toutes les petites admirations de détail. Et il ne faut pas s' étonner, ajoute Du Fossé, s' il tenait un tel langage, ayant appris de saint Jean, dans la description de la céleste Jérusalem, qu' elle était d' or pur, que sa muraille était de jaspe, et qu' elle avait douze portes qui étaient faites de douze perles. M De Tillemont aurait bien pu répondre à Du Fossé comme M De Saci. Voilà donc les plus grands orages de la jeunesse de M De Tillemont : de la solitude des granges à la maison solitaire de la rue des postes, de celle-ci au château désert de Saint-Jean-des-trous, étudiant et priant toujours. Il alla pourtant encore, en ces années de persécution croissante, chercher un abri à Beauvais dans le séminaire p527 du digne évêque M De Buzanval. On l' y reçut avec des marques extraordinaires d' estime. Tout jeune qu' il était (il avait 24 ans), on le considérait déjà comme très-habile dans l' histoire. M Hermant, M Haslé qui enseignait la théologie au séminaire, ces gens de mérite que nous connaissons à titre de maîtres ou de collègues de M De Beaupuis, s' accordaient pour indiquer M De Tillemont aux jeunes gens qui voulaient approfondir l' histoire de l' église, et ils le consultaient eux-mêmes dans leurs doutes sur les points embarrassants. Cette considération dont on l' environnait parut à l' humble Tillemont un écueil. Il en écrivit à M De Saci, son directeur, et lui demanda si ce n' était pas une raison pour quitter Beauvais et chercher une retraite plus sûre . Sur un conseil que lui donna M De Saci, et qu' il interpréta trop à la rigueur, il voulut pousser la réserve jusqu' à s' excuser de répondre à M Hermant et à M Haslé lorsqu' ils lui demandaient un éclaircissement. M De Saci, en y revenant, tempéra ses craintes, et le régla. Mais le modeste scrupule, apaisé d' un côté, renaissait toujours. L' évêque de Beauvais, après l' avoir déterminé, non sans peine, à recevoir la tonsure, disait volontiers et assez haut qu' il n' aurait point eu au monde de plus grande consolation que d' espérer de l' avoir pour successeur. Et en effet, si l' on met de côté l' obstacle du jansénisme, Tillemont, par sa famille, aurait pu prétendre à tout dans l' église. Ces honorables paroles de l' évêque étaient pour l' humilité du jeune homme une nouvelle et sensible blessure. Ces blessures-là lui arrivaient de tous les côtés. Son père, digne magistrat, qui devait atteindre l' âge de patriarche et p528 avoir enfin la douleur de lui survivre, son père trouvait tant de plaisir et d' utilité aux lettres de ce cher fils, qu' il l' obligeait toujours à y insérer quelques paroles d' édification. M De Tillemont, dans ses réponses, se plaint avec respect de cet ordre que lui donnaient Monsieur et Madame Le Nain ; mais, tout en s' en plaignant, il s' y rendait, et comblait par des insinuations bien ménagées le désir paternel. Du séminaire, il alla passer (toujours à Beauvais) cinq ou six ans dans la maison de M Hermant : les vies des quatre pères et docteurs de l' église grecque, publiées par M Hermant et en son nom, ont certainement profité de cette communication habituelle et intime, où Tillemont voulut disparaître. Cependant les égards et les témoignages persévérants de l' évêque, qui le suivaient hors du séminaire, décidèrent Tillemont à prier son père de lui permettre de quitter tout p529 à fait la ville de Beauvais ; il n' eut pas d' autre raison à donner, sinon que M De Beauvais le considérait trop, et qu' il craignait que les suites pour lui n' en fussent dangereuses . Il semblait qu' à force de vivre dans les premiers siècles de l' église, il craignît quelqu' une de ces saintes violences par lesquelles tout un peuple et les prêtres d' une ville se saisissaient d' un humble particulier, et le faisaient évêque. De retour à Paris à la paix de l' église (1669), il demeura encore deux années environ avec Du Fossé, et aussi avec M Le Tourneux, bientôt célèbre comme prédicateur ; ils avaient loué une maison solitaire rue Saint-Victor, au faubourg Saint-Marceau. De cette nouvelle communauté d' études sortit l' histoire de Tertullien et d' Origène, publiée par Du Fossé seul. C' était le besoin et la religion de M De Tillemont d' être ainsi utile sans le paraître, de s' effacer en servant l' église par les autres. Tel on l' entrevoit dans le secret de sa conduite et de son procédé, soit envers M Hermant, je l' ai dit, soit envers le traducteur et l' historien de saint Cyprien (M Lombert), envers tous ceux enfin qu' il pouvait obliger. Il avait joie de se décharger entre les mains d' autrui de son travail accumulé ; toute la grâce qu' il demandait était qu' on ne le donnât point lui-même à connaître. Quelque facilité pourtant qu' il eût à faire ainsi abandon de ses ouvrages p530 aux autres, il discernait (car le discernement, qu' on le sache bien, ne le quittait jamais) ceux à qui il se communiquait avec cette confiance. Travaillant à étouffer en lui-même tout sentiment de vanité, il ne croyait pas devoir contribuer à celle des autres : il ne se serait pas anéanti de la sorte pour porter tribut à l' idole de quelque écrivain glorieux ; mais quand il reconnaissait des vues pures, un labeur désintéressé, entrepris et poursuivi en idée de Dieu, il n' avait rien de réservé. C' était le temps de la paix de l' église : M De Tillemont ne se trouvant pas encore assez séparé du monde dans sa rue Saint-Victor, et attiré sans doute par les chants recommençants et les cloches réjouies du saint monastère, alla demeurer à la campagne (1672), dans la paroisse de saint-Lambert, entre Chevreuse et port-royal des champs. M De Saci, usant de son autorité, lui fit recevoir successivement les différents ordres (car l' humble clerc n' avait que la tonsure), et il put enfin lui conférer la prêtrise aux quatre-temps du carême de 1676. Il le destinait même à être son successeur dans la conduite des âmes, de ces âmes qu' on allait, p531 hélas ! Leur interdire ; et c' est pourquoi il lui appliquait cette sainte violence que lui-même avait subie de M Singlin, et que M Singlin avait subie de M De Saint-Cyran. M De Tillemont avait quarante ans. Dans cette vue prochaine de M De Saci, à laquelle il se soumettait sans trop la sonder, il fit bâtir sur la cour même de l' abbaye, devant l' église, un petit logement, où il habita deux années ; mais la persécution de 1679 l' en fit sortir. Tout le crédit de son père et de ses parents, qu' il mit en action pour obtenir de retourner en cette patrie de port-royal, demeura inutile. Il se retira alors à la terre de Tillemont même, dont il portait le nom, à une lieue de Vincennes, près Montreuil ; et, à part un voyage en Hollande, il n' en sortit plus jusqu' à sa mort que pour de courtes visites qu' il faisait chaque année, au temps des vacances, chez ses amis. M Tronchay, qui passa auprès de lui comme secrétaire p532 les huit dernières années, nous a laissé la vie et l' esprit de M De Tillemont. éditeur des mémoires de Fontaine, M Tronchay nous a paru sévère dans le jugement qu' il en a porté ; mais lui-même, avec plus de précision et plus de critique, n' a-t-il pas été comme le Fontaine de son pieux et docte maître ? Il mérite en effet cette louange, plus grande dans notre bouche, qu' il n' eût pu le supposer. J' ai déjà emprunté beaucoup à son excellent portrait de Tillemont, et je continue d' en tirer un à un les meilleurs traits, tant il y a, selon moi, de finesse et de nuance dans l' aplomb même et l' uniformité de cette sainte figure. M De Tillemont avait pour maxime que " l' esprit de l' homme, naturellement inconstant, a besoin d' être arrêté par une suite d' actions fixes, afin que, sachant ce qu' il a à faire, il ne soit pas emporté par sa propre légèreté. " depuis quatre heures du matin en carême, et quatre heures et demie dans le cours ordinaire de l' année, jusqu' à neuf heures et demie du soir, sa vie était réglée, le premier jour comme tous les jours. Il était enfermé tout ce temps, hors deux heures de relâche après son dîner, qu' il employait ordinairement à marcher. -il était exact à dire chaque office à son heure propre ; et, dès que cette heure sonnait, il quittait l' étude, fût-ce même à regret, ce qu' il se reprochait parfois ; mais il croyait qu' on devait en cette exactitude suivre l' esprit de l' église, qui est de se renouveler ainsi de temps en temps, et d' arroser son ouvrage par des prières. Il aimait extrêmement le chant d' église, qu' il avait p533 appris de lui-même dès sa plus tendre jeunesse ; et il le savait si parfaitement, qu' il le composait très-bien. Quand il n' allait pas à sa paroisse pour vêpres, il les chantait lui-même dans sa chapelle domestique : c' était son luxe et sa fête. Sa parole était concise. Rarement il prévenait en parlant le premier, et il attendait qu' on l' interrogeât. Il n' a jamais parlé en public, excepté peut-être dans les premiers temps de sa prêtrise, pour faire des instructions à la campagne. Il s' était accoutumé de bonne heure dans son histoire à ne pas s' étendre, à ne prendre d' un sujet que l' essentiel ; mais cet essentiel, il le disait avec une vive plénitude, avec une onction particulière, et ceux qui l' avaient entendu, même les plus simples, s' en ressouvenaient toujours. Dans ses promenades, ou même ses voyages, qu' il faisait toujours à pied, un bâton à la main, comme un simple prêtre de campagne, -comme Mabillon, -sa bonté le rendait affable avec les petits soit d' âge, soit de condition. Il les saluait tous quand il les rencontrait, et leur parlait comme à ses frères. Un certain air de sainteté transpirant sur son visage ajoutait à l' accent de ses paroles. Il disait des domestiques : " ils sont aussi nobles que nous, et un homme ne doit rien à un homme que l' amitié. " à l' égard des enfants, une charité particulière le rabaissait jusqu' à eux avec une simplicité admirable. Il leur rendait raison de tout, même aux plus petits ; il ne leur imposait jamais par autorité. Mais écoutons ici, sans en rien perdre, son biographe lui-même : " il leur disoit toujours quelque chose d' instructif, quand l' occasion s' en p534 présentoit... etc. " cette idée de l' enfance, d' après Tillemont, n' est pas contradictoire avec celle que M De Saint-Cyran nous a montrée, non moins charitable, mais d' aspect plus sévère ; c' en est le correctif et le complément. Osons entrer plus avant dans ces détails, qui rappellent chez Tillemont l' aimable tendresse de saint François De Sales et celle des anciens pères des déserts : " il étoit bien aise, nous apprend son biographe, qu' on apportât les plus petits à la messe,... etc. " nous avançons et pénétrons, ce me semble, dans l' étude de cette figure, dans l' intelligence de cette âme de Tillemont. Humble, lent, monotone, attentif à se dérober dans le sillon qu' il creuse, nous l' avons suivi, p535 et nous nous sommes peu à peu élevé (ou enfoncé, dirai-je ? ), jusqu' à des accents qui viennent de nous toucher, j' espère, par leur profondeur et leur tendresse, par une sorte d' angélique beauté. Oui, l' idée de M De Saint-Cyran et celle de Tillemont sur l' enfance, à les bien entendre, sont inséparables. C' est parce que l' un adorait si fort l' ange dans l' enfant baptisé, que l' autre y redoutait si fort l' adam prêt à renaître ; et c' est parce qu' il avait une si effrayante idée de la corruption présente de la masse des hommes, que M De Tillemont se rejetait si amoureusement vers l' enfant encore tout pur du baptême. Et à qui mieux qu' à lui convenait-il d' avoir cette révérence et cette confiance pour l' enfance chrétienne, lui dont on peut dire que toute sa vie fut une sainte, une sage, judicieuse et vénérable enfance ; lui qui resta l' enfant du baptême durant ses soixante années ? Saisissons bien les deux extrêmes qu' il assemble et qu' il concilie : esprit d' exacte critique dès l' enfance, ingénuité d' enfant conservée au coeur de cette critique et de ce continuel examen, voilà l' entre-deux que Tillemont sut remplir (pour parler avec Pascal), et ce qui le fait vraiment grand. Il fut en tout, jusqu' à son dernier jour et déjà vieillard, soumis à son père avec la docilité de ses premières années ; il l' honorait comme son seigneur et maître, et ne faisait pas la moindre chose sans sa permission. Quand il eut donné au public son premier volume de l' histoire des empereurs (1690), le journal des savants en parla d' une manière fort avantageuse. M Le Nain, p536 son père, voulut lui faire lire cet article ; mais M De Tillemont (il avait 53 ans) le pria de l' en dispenser, et répondit, avec la pudeur de l' enfance, qu' il n' avait pas besoin de nourrir son orgueil du détail de ces louanges ; qu' il lui était plus que suffisant déjà de savoir qu' on n' était pas entièrement mécontent de ce qu' il faisait, et qu' il ne travaillait pas en vain : car, est-il dit, " les louanges faisoient à peu près la même impression sur lui que les injures et les mépris font sur les autres hommes. On voyoit sensiblement qu' il souffroit dans ces occasions. L' air qu' il prenoit et la rougeur de son visage le marquoit assez, sans qu' il le témoignât par ses paroles. Souvent il n' y répondoit point, afin de laisser plus tôt tomber de pareils discours, qu' il auroit entretenus ou prolongés par ses réponses... " quant à son père vénérable, patriarche de près de 90 ans, qui ne lui survécut dans sa douleur que de peu de jours, M De Tillemont, agé de 60 ans, mourut l' ayant près de son lit, et en présence aussi de M Walon De Beaupuis, son vénérable maître : -toujours l' élève soumis, l' élève-vieillard, et jusqu' au bout l' enfant de ces deux pères. Sa charité était grande. Quand il avait reçu un quartier de sa pension (car il n' eut jamais d' autre bien), il commençait par prélever la part des pauvres ; il avait lui-même ses pensionnaires de chaque mois. Pour provoquer les autres aux bonnes oeuvres et leur insinuer son vif scrupule de charité, il trouvait toutes sortes de raisons ingénieuses, presque subtiles, bien solides pourtant auprès des chrétiens. Par exemple, p537 s' il voyait mourir quelque enfant (nous dit son biographe) dont les parents fussent un peu à leur aise, il leur représentait que Jésus-Christ, s' étant chargé de pourvoir cet enfant et de le doter d' un riche héritage, leur demandait en retour de prendre soin de ses membres, qui sont les pauvres, et de lui attribuer en leur personne la part même qui était destinée à cet enfant de la maison ; que les frères et soeurs ne pouvaient légitimement s' en plaindre ; qu' ils auraient bien plutôt à s' en féliciter comme d' une source de bénédictions rejaillissantes, et que le mort, bienheureux ailleurs, avait droit d' attendre d' ici-bas cette marque de l' affection et de la tendresse paternelle. Nous savons ses pensées divines sur l' enfance ; il les étendait et les diversifiait d' une manière adorable, et dont nous aurons à nous ressouvenir quand nous parlerons de M Hamon : " c' étoit de ces petits innocents, dit Tronchay, dont il eût voulu honorer davantage les funérailles : ... etc. " p538 ces pages de Tillemont complètent et achèvent d' exprimer, ce me semble, tout ce que nous pouvons rendre de l' idée grave, profonde, à la fois terrible et, j' ose dire, chrétiennement clémente de l' enfance , telle qu' elle est empreinte dès l' origine dans l' institution des écoles de port-royal, et telle qu' elle en ressort fidèlement. M De Tillemont, cet enfant de port-royal si irrécusable et si authentique, dans la circoncision générale de coeur et d' esprit dont toute sa vie offre l' exemple, semble fait en même temps pour adoucir, sur plus d' un point, et pour modérer ce que certaines de nos teintes ont pu présenter de trop sévère et de trop antipathique à la nature. Si son père vénérable lui survécut de quelques jours, il eut à ensevelir sa mère. Il venait à Paris pour la voir ; et, en entrant au logis où il croyait la trouver vivante, il apprit qu' elle était morte. Frappé de ce coup soudain, lui qui avait l' âme fort tendre, il se contint pourtant. Il accepta même l' offre que lui fit le curé de la paroisse de dire la grand' messe funèbre, et il se trouva de force à célébrer jusqu' au bout la cérémonie de la sépulture. Nous reconnaissons là l' élève et le successeur désigné de M De Saci. Mais, écrivant à son frère le trappiste sur cette mort, il s' épanche, ses larmes coulent : " bien loin, écrit-il à dom Le Nain, de blâmer les larmes que vous avez répandues pour elle, j' espère que c' est Dieu qui vous les aura fait répandre... etc. " p539 telle était la tendresse d' âme que ce grand critique avait conservée au milieu de ses travaux épineux, d' un genre dont l' aridité gagne souvent jusqu' à l' esprit. Il convient de dire quelques mots, du moins, de ses immenses ouvrages, pour en bien déterminer le mérite et le caractère. Lorsque son grand corps d' histoire ecclésiastique fut assez avancé, ses amis le pressèrent de commencer à publier. Pour obéir à leurs instances, il mit le premier volume entre les mains d' un censeur qu' on lui donna ; mais il ne put s' entendre avec lui sur certaines petites difficultés qui ne tenaient de près ni de loin à la foi, et que ce censeur ne voulait point lui passer. Le théologien puriste ne pouvait souffrir, par exemple, que M De Tillemont dît qu' il n' y avait peut-être ni boeuf ni âne dans l' étable où notre-seigneur prit naissance ; que les mages ne vinrent apparemment l' adorer p540 qu' après la purification ; que Marie, femme de Cléophas, pouvait être véritablement soeur de la sainte-vierge ; et autres choses de cette nature. M De Tillemont, si soumis, si humble, si peu attaché à son propre sens (nous venons assez de nous en faire idée dans l' habitude de sa vie), était un historien pourtant, un vrai critique ; et, à ce titre, il avait aussi ses devoirs. Il ne céda point sur ces moindres détails ; car il s' y croyait autorisé historiquement, et il ne jugeait pas " que l' on pût contraindre un historien dans ses sentiments sur ces sortes de matières, ni l' obliger à combattre ou à taire ce qui lui paroissoit de plus vraisemblable. " peu empressé d' ailleurs de se livrer au grand jour, il retira son ouvrage, et continua d' y travailler, avec d' autant plus de paix, disait-il, qu' il ne songeait plus à le produire. Cette chicane du premier censeur amena un changement non dans le fond du travail, mais dans l' ordre et la distribution. M De Tillemont voulait d' abord ne faire qu' un seul corps de l' histoire des empereurs et de celle de l' église : ses amis lui conseillèrent alors de les séparer ; et comme l' histoire des empereurs n' avait pas besoin d' un censeur théologien, on l' engagea à commencer de ce côté l' impression, et à pressentir par là le goût du public. Il donna donc, en 1690, son premier volume de l' histoire des empereurs , qui fut suivi de cinq autres (en tout 6 volumes in-4) ; les quatre premiers parurent du vivant de l' auteur (1690-1697) ; le sixième ne fut publié que quarante ans après sa mort (1738). Le succès des premiers volumes fit désirer de plus en plus l' histoire ecclésiastique ; le chancelier de France Boucherat témoigna vouloir y prêter la main : p541 on choisit exprès un nouveau censeur, et les mémoires pour servir à l' histoire ecclésiastique des six premiers siècles purent paraître. Avant la publication, on pressa fort M De Tillemont de mettre cet ouvrage par annales , et de réduire les différents titres, sous lesquels il est divisé, en une même suite et un même corps d' histoire : l' inconvénient, en effet, de ces sortes de biographies séparées, c' est qu' on y revient plus d' une fois sur les mêmes événements ; la vie d' un saint se reproduit en partie dans celle d' un autre, et l' on retrouve chez saint Paul plus d' un point qu' on a déjà rencontré chez saint Pierre. Quelque fondement qu' il y eût à certains égards dans ce conseil, quelque déférence qu' il se sentît pour ceux qui le lui donnaient, M De Tillemont ne put toutefois se résoudre à ce remaniement tout nouveau d' une matière qu' il avait tant de fois retouchée ; mais il offrit d' abandonner tous ses manuscrits à qui voudrait l' entreprendre, pourvu que ce fût quelqu' un de capable. On conçoit que personne ne se soit présenté. Les mémoires pour servir ... parurent successivement, à dater de 1693, en 16 volumes in-4. M De Tillemont ne donna par lui-même que les quatre premiers. M Tronchay, son biographe, qui avait été initié à ses travaux et à sa méthode durant les huit dernières années, mit les volumes restants en état de paraître, et en surveilla l' impression avec un zèle érudit et pieux (1698-1712). p542 L' objet de M De Tillemont en ses travaux a été proprement d' étudier l' histoire de l' église et des saints, et, à cette occasion, celle des princes et puissants du siècle, qui s' y trouvent mêlés, -de l' étudier, d' après les seules sources et dans les textes originaux, pour y chercher la vérité pure, et dégagée de toutes les préventions que donnent souvent les nouveaux auteurs. De ce qu' il a ainsi recueilli d' original sur chaque point, il compose un texte continu, bout à bout, prenant de chaque auteur ce qu' il a de particulier, abrégeant aux endroits où le fait n' est rapporté que par un seul auteur, s' attachant dans tous les cas à reproduire les expressions mêmes de l' original quand elles ont quelque chose de grand, de singulier, ou qui marque quelque usage ancien. " voulant , nous dit Du Fossé, donner à l' église les titres originaux de son histoire, il a eu soin de ne confondre jamais ce qu' il dit lui-même avec ce qu' ont dit tous les anciens. " de scrupuleux crochets , dans le courant du récit, marquent la séparation. Le lecteur studieux s' y oriente et s' y dirige : l' oeil vulgaire s' y accroche un peu. Cest, du reste, bien moins au public même qu' aux gens du métier, que Tillemont offre le résultat de son travail : " la première vue de l' auteur dans ses études a été, dit-il, de s' instruire lui-même... etc. " p543 quel soin, dès l' abord, de se diminuer et de se rabaisser lui-même ! Quelle charité toute respectueuse et nullement ironique pour les beaux génies ! Nous verrons tout à l' heure comment quelques-uns d' entre eux vont le lui rendre. Ainsi, tandis que les savants, même ceux qui sont le plus voués à l' étude désintéressée, veulent vivre et subsister, sinon pour le gros du public, du moins au regard des autres savants leurs confrères, Tillemont n' a de désir que de s' anéantir en eux ; le sic vos non vobis est son voeu, sa vocation. Il est arrivé, par un jeu bizarre et comme par une moquerie des choses, que ces matériaux, qu' il préparait avec tant de patience et de religion en vue d' un futur historien de l' église, ont surtout servi à l' historien de l' empire romain, au philosophe Gibbon, qui en a fait usage dans un dessein assez différent. Gibbon pourtant n' eut jamais le tort de méconnaître ses obligations envers le grand critique ecclésiastique : " je me servis, dit-il en ses mémoires , des recueils de Tillemont, dont l' inimitable exactitude prend le caractère presque du génie . " et ailleurs, il déclare préférable la lecture d' une p544 si savante et si exacte compilation à celle des originaux pour certaines parties de l' histoire Auguste. Ces compilations de Tillemont, dit-il encore, le dispensent d' une trop longue et trop ingrate recherche à travers l' océan des controverses théologiques ; car " elles peuvent, à elles seules, être considérées comme un immense répertoire de vérité et de fable, de presque tout ce que les pères ont transmis, ou inventé, ou cru. " au lieu de rappeler ces éloges si pleins de respect, M De Maistre a mieux aimé citer un mot familier de Gibbon sur Tillemont : " c' est le mulet des Alpes ; il pose le pied sûrement, et ne bronche point. " et, commentant l' éloge, il s' empresse d' ajouter : " à la bonne heure ! Cependant le cheval de race fait une autre figure dans le monde. " je doute que M De Tillemont, soit quand il amassait dans le silence de toute sa vie, avec une application religieuse et une sincérité que rien ne rebutait, tous les faits de cette immense recherche qui semblait à ses amis une rude pénitence , et dont il offrait volontiers aux autres le produit et l' emploi, comme s' il n' en avait aimé que la peine ; soit quand, aux rares moments de distraction, il faisait à pied, son bâton de pèlerin à la main, quelque pieuse visite à la trappe ou à Marmoutiers, ou dans tout autre de ces lieux célèbres par la dévotion des peuples (pourvu que ce fût une dévotion bien fondée), -je doute que M De Tillemont, quand dans ces voyages même, à travers un paysage çà et là tout consacré, tout animé et peuplé pour lui des reliques des saints, il observait sa vie de prière, et que, p545 pour s' entretenir plus longuement des louanges de Dieu, il allait chantant dans sa marche les petites heures , -je doute qu' il s' inquiétât beaucoup de ce que M De Maistre appelle faire la figure d' un cheval de race dans le monde. On reconnaît là toujours le patricien en M De Maistre, toujours l' esprit de qualité. Montesquieu, parlant de Rollin, me touche quand, lui, l' historien philosophe de la grandeur et de la décadence romaine, il nous dit : " un honnête homme a, par ses ouvrages d' histoire, enchanté le public. C' est le coeur qui parle au coeur. On sent une secrète satisfaction d' entendre parler la vertu : c' est l' abeille de la France. " un tel éloge, dans la bouche de Montesquieu, à l' égard de Rollin, ressemble à une noble et bonne action, et mouille vraiment les yeux de larmes. Je passe à Gibbon son éloge de Tillemont, bon mulet qui l' a porté ; il ne le dit pas à mauvaise fin, et il a racheté ce mot par d' autres éloges plus graves ; mais je ne passe pas à M De Maistre l' abus insolent qu' il en fait. Qui donc est plus charitable, plus équitable, plus chrétien en ce moment, de M De Maistre ou de Montesquieu ? Le grand digeste historique de Tillemont ne s' adresse p546 donc particulièrement qu' aux savants ; il est à regretter peut-être que Fleury (autre abeille), qui, de son côté, commençait à donner son histoire ecclésiastique si agréable et si docte à la fois, n' ait pas été chargé de cette mise en annales des mémoires de Tillemont ; ou plutôt rien n' est à regretter : on a Fleury, on a Tillemont ; et toutes les fois qu' on veut approfondir, discuter au net ces événements des premiers siècles de l' église, celui-ci est l' indispensable. Comme historien, Fleury doit se dire assurément supérieur par la composition, par l' étendue du point de vue qu' il embrasse dans ses discours généraux, par l' honorable indépendance de jugement qui combine une certaine philosophie avec la religion, par le mélange de solidité et de douceur qui résulte de tout cela. Comme critique, Tillemont, dans une voie plus ardue et plus aride, recherchant et fouillant sans cesse, puis construisant avec ses textes authentiques un sol ferme et continu, reste, je le crois, plus original à sa manière, et véritablement unique. Moi aussi, puisqu' on a risqué des comparaisons sur Tillemont, je dirai de lui et de sa lenteur, de sa sûreté critique, de son sillon en tous sens, dès l' aurore, dans le champ sacré, -je dirai sans offense : c' est le boeuf p547 sage, le boeuf de saint Luc, le boeuf de la crèche (quoiqu' il ait dit qu' il n' y en eût point). Nul savant n' eut la curiosité moins que lui ; il me représente l' étude incessante sans la curiosité, sans la concupiscence des yeux , autant qu' il est donné à l' homme de se l' interdire. Qu' on le compare sur ce point à d' autres illustres personnages ecclésiastiques du siècle, à Huet, par exemple, lequel était tout à l' avidité du savoir, et l' on sentira la différence ; de même que, pour la sûreté de sa critique et la droite application de ses connaissances, on le peut opposer à d' autres savants d' entre les jésuites, plus vastes que sûrs, soit Sirmond, soit Hardouin, ou encore à l' oratorien Thomassin. Sobriété et parfait dégagement d' esprit jusqu' au fort de l' immense étude, ce sont autant de caractères propres de port-royal qui se dessinent en lui. Je ne le trouve à comparer dignement qu' à Mabillon. Si maître qu' il ait été de bonne heure dans la modération de sa curiosité, il ne se trouvait jamais assez mortifié à son gré. Il n' obtenait pas ce qui nous semble lui avoir été si naturel, sans un soin de chaque jour et sans combat. C' est là le secret des coeurs les plus simples : ouvrez-les, et vous y voyez la lutte, vous y assistez à l' achat toujours pénible, et toujours marchandé, de ce que nous en admirons. On a les pensées du grand Haller, et on y lit les angoisses intérieures, dans lesquelles sans cesse il se repent et se gourmande. Tillemont s' inquiétait lui-même devant Dieu, avec d' autant plus de scrupule qu' ayant été purement élevé, il croyait qu' il lui était demandé d' aimer davantage ; les tiédeurs lui paraissaient plus graves, à qui devait n' avoir qu' une plus ardente reconnaissance : p548 " notre coeur, se disait-il (dans les réflexions chrétiennes qu' on a de lui), notre coeur ne peut être sans aimer ; ... etc. " dans cette lutte secrète avec son étude chérie, à laquelle il se livre tout en le regrettant, il voudrait trouver de l' appui contre lui-même auprès des directeurs spirituels qui lui sont donnés ; mais ceux-ci usent à leur tour de condescendance envers cette vocation pure, et Tillemont s' en plaint doucement à Dieu : p549 c' est au prix de ce soin, et comme de cet équilibre de chaque instant, que M De Tillemont conquérait sa paix et sa stabilité ; car il la faut toujours conquérir. Il se répétait souvent le mot de l' écriture : celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu . La publication des histoires de M De Tillemont souleva quelques discussions. Par exemple, il avait combattu une opinion du père Lami de l' oratoire, lequel, se fondant sur un calcul de la pâque des juifs et sur le jour où elle devait tomber en l' an 33, avait avancé, dans son harmonie évangélique, que Jésus-Christ n' avait point fait cette pâque le jeudi veille de sa mort. Dans son amour de l' antiquité et de la tradition, il avait paru important à M De Tillemont de maintenir cette dernière cène transmise par les évangélistes, dans laquelle notre-seigneur avait mangé l' agneau et célébré l' ancienne pâque avant d' instituer la nouvelle. Il porta les égards dans cette dissidence jusqu' à communiquer sa note au père Lami, avant de la publier. Celui-ci répliqua dans son traité de l' ancienne pâque des juifs, et M De Tillemont se crut obligé de p550 réfuter cette réponse par une lettre qui se lit à la fin du second tome de l' histoire ecclésiastique. Il y paraît si humble de ton, que Bossuet, à qui il communiqua le manuscrit, y trouva quelque excès. Ce grand homme lui dit même agréablement qu' il le priait " de ne pas demeurer toujours à genoux devant le père Lami, et de se relever quelquefois. " M De Meaux s' entendait à se tenir droit dans la lutte, et il avait peu d' effort à faire pour garder le port de tête et la majesté de l' évêque. M De Tillemont, la tête baissée, cheminait pas à pas, en déclinant le titre trop honorable d' historien , de même que si on le saluait, sans le connaître, du titre d' abbé , il ne le pouvait souffrir : " je n' ai point, disait-il, cette qualité, et je ne la veux point usurper. " Tillemont trouva un moment son zoïle dans l' abbé Faidit, esprit inquiet, léger, et à qui il est arrivé de mêler par hasard quelques vérités dans beaucoup d' impertinences. Ce critique pétulant, qui n' a ménagé ni Fénelon ni Bossuet, ni personne, publia un premier pamphlet sous ce titre : mémoires contre les mémoires de M De Tillemont ; il promettait d' en donner autant tous les quinze jours ; mais on lui imposa silence . Cela veut dire probablement que le chancelier et autres personnes considérables, qui s' intéressaient à l' ouvrage attaqué, firent conseiller au méchant esprit de se tenir tranquille, s' il ne voulait avoir affaire à l' autorité. Ce qui est bien certain, c' est que M De Tillemont ne contribua en rien à cette défense, que des amis zélés prirent sur eux. L' abbé Faidit, dérangé dans ses visées premières, et trop jaloux des productions de son génie pour les supprimer aisément, essaya de revenir à la charge par un détour, et donna un p551 nouveau pamphlet intitulé : éclaircissements sur les deux premiers siècles de l' église . " cette attaque, disent nos biographes, ne fut pas plus heureuse que la première ; et l' auteur, étant forcé définitivement de se taire, prit son essor d' un autre côté, et travailla sur Virgile et sur Homère. " c' est sur un tout autre ton que plus tard dom Liron, dans ses dissertations recueillies sous le titre d' aménités de la critique , discuta avec respect et avec convenance un assez grand nombre d' opinions particulières à Tillemont, et se permit de prendre parti dans un autre sens. Rien ne prouve mieux combien le doute est souvent le résultat le plus net et le plus sensé de la recherche historique la plus approfondie. Et puis il arrive, malgré tout, à Tillemont lui-même de se tromper quelquefois. La Bléterie a dit là-dessus assez agréablement : " les premières fois que je le trouvois en faute, je me sentois dans un embarras approchant de celui de ces jeunes hommes qui, rencontrant Caton pris de vin, furent plus déconcertés que si Caton les avoit eux-mêmes surpris dans la débauche. " c' est au sujet de l' empereur Julien que La Bléterie fait cette remarque ; et il ajoute qu' en général M De Tillemont paraît un peu peiné des bonnes qualités des païens, surtout de celles de cet empereur : " il ne dissimule point les faits, dit-il ; mais il aimeroit mieux ne les pas p552 trouver. " -je pourrais multiplier encore les témoignages concernant notre historien ; Bayle le loue sans restriction sur le corps de l' histoire et l' assemblage des faits, il ne trouve à redire qu' à son style trop simple et trop sec. Le journal de Trévoux daigne reconnaître que M De Tillemont écrit avec assez d' exactitude et peu d' agrément . Parmi les modernes, M Daunou a rendu aussi hommage à sa parfaite sincérité. Les allemands l' ont honoré pour son érudition scrupuleuse, et l' ont préféré, à ce titre, à tous nos savants. Mais qu' avons-nous besoin de tous ces à-peu-près et de toutes ces redites ? Nous avons entendu le mot de Gibbon, du rival et du juge vraiment compétent : M De Tillemont, dont l' inimitable exactitude prend le caractère presque du génie . Un tel témoignage dispense de tous les autres : c' est le dernier mot, le jugement original et classique, et qui restera. Depuis la mort de M De Tillemot, on publia contre son intention, et certainement contre ce qu' on devait à sa mémoire, une lettre toute confidentielle qu' il avait adressée à l' abbé de la trappe, M De Rancé, au sujet de l' affaire de M De Beaupuis. De quelque manière p554 qu' elle nous soit parvenue, cette lettre pourtant nous demeure acquise. M De Tillemont nous menant droit à l' abbé de Rancé, c' est une occasion qu' il nous faut accueillir, pour marquer quelques traits de cette figure austère du grand saint dans sa relation avec port-royal. Vi. Nous avons vu à port-royal bien des grands pénitents : M De Rancé les égale, les surpasse encore. Comme j' ai à le montrer ici par un côté excessif, où il a eu tort en apparence, j' aurai hâte de le couvrir dans son ensemble des hautes paroles de Bossuet, qui ne parlait jamais de lui sans être saisi d' une admiration sainte. Défenseur de port-royal, en ce moment, par goût comme aussi par obligation d' ami, je me garderai pourtant, le plus qu' il sera en moi, d' imiter ces jansénistes disciples , qui n' ont jamais cru pouvoir maintenir la gloire et l' intégrité chrétienne des leurs, sans rabaisser et presque dénigrer les saint François De Sales, les saint Vincent De Paul, et M De Rancé. Il est vrai qu' on a étrangement abusé de ces puissantes autorités contre port-royal ; qu' après la mort de ces p555 hommes vénérables, on a produit d' eux, tant qu' on a pu, des témoignages, des paroles, des lettres plus ou moins authentiques, dont on s' est fait une arme perfide contre les persécutés. Je n' ai pas craint de toucher avec mesure ce qui m' a paru l' endroit faible de saint Vincent De Paul et même de saint François De Sales, tout en les honorant : ainsi je ferai pour M De Rancé. Mais Bossuet d' abord, parlant de lui en maint passage de ses lettres, nous trace la voie dont nous ne devons pour rien nous écarter. Après les hommages décernés en toute rencontre au saint abbé vivant, il porte ce jugement de lui mort : " je dirai mon sentiment sur La Trappe avec beaucoup de franchise,... etc. " Bossuet a dit là ce qu' il ne fallait pas faire, et ce qu' on a fait de nos jours. On lui avait proposé à lui-même de se charger d' écrire cette vie. Lui seul alors était l' homme à tenir haut la balance, et à la tenir sans considération humaine et sans incliner d' aucun p556 côté. " mais qui charger ? Disait-il encore ; il faut penser. J' approuve fort de faire tout ce qu' il faudra pour empêcher certaine sorte de gens de travailler à la chose, de crainte qu' ils ne la tournent trop à leur avantage. " ne soyons pas du moins de cette sorte de gens , et sachons envisager toute grandeur en elle-même. Si j' avais à définir M De Rancé dans des termes qui nous sont familiers, je dirais : M De Rancé était un M Le Maître, non pas seulement un M Le Maître pénitent, mais aussi directeur et fondateur ; un M Le Maître qui aurait porté en lui son Saint-Cyran, sinon pour toute la doctrine, du moins pour le souverain esprit de direction. M De Rancé, c' était encore (j' oserai achever ma pensée sans croire amplifier ni diminuer personne), c' était comme qui dirait la mère Angélique qui se serait servie de directeur à elle-même. Mais tout cela, il le fut sans idée d' imitation et par une grâce propre. Il y a un beau mot de l' évêque d' Aleth (Pavillon) : " nous ne savions rien avant que de connoître les messieurs de port-royal, et nous ne pouvons assez louer Dieu de ce qu' il nous les a fait connoître. " ce mot s' appliquerait à tout le monde dans le siècle plutôt qu' à l' abbé de Rancé. Son illumination lui vint de la source même, de son coeur et du rayon d' en haut, en présence de l' idée éternelle. J' aime à saluer tout d' abord en lui ce caractère original. " il ne faut pas croire , a dit un grand saint, que le soleil ne luise que dans notre cellule . " né en janvier 1626, Armand-Jean Le Bouthillier De Rancé était plus jeune que nos premiers solitaires de p557 port-royal. Fils d' un président en la chambre des comptes, il tenait à une famille considérable, et de toutes parts puissamment ancrée dans l' état. Neveu d' un surintendant des finances (Claude Le Bouthillier) ; de l' évêque d' Aire (Sébastien Le Bouthillier), que nous avons vu l' ami particulier de M De Saint-Cyran ; neveu d' un autre prélat (Victor Le Bouthillier), archevêque de Tours ; cousin germain du secrétaire d' état Chavigny, il avait eu pour parrain le cardinal de Richelieu. Tonsuré encore enfant, et chargé de bénéfices, on le destinait à l' héritage ecclésiastique de son oncle l' archevêque. En attendant, on le mit aux études tant sacrées que profanes, qu' il mena de front sous d' habiles précepteurs ; il en eut jusqu' à trois ensemble, qui se relayaient auprès de lui pour le pousser plus rapidement. On a trop parlé de l' édition d' Anacréon qu' il donna dès l' âge de 12 ans, avec de petites scholies en grec de sa façon ; le contraste est piquant avec La Trappe future, mais il ne faut pas attacher aux choses plus d' importance qu' elles n' en eurent réellement dans la vie des personnes. Rancé n' était pas de ces esprits qui s' amusent longtemps à la bagatelle. Ardent, actif, positif, il allait en avant et ne se retournait pas. Je ne repasserai point l' histoire de sa vie en ces années turbulentes et mondaines. Ce qu' on peut dire, c' est que tant qu' il fut dans le monde, comme plus tard quand il fut dehors, il ne fit rien à demi. Chasse, sermons, plaisirs, affaires, intrigues, il suffisait à tout. p558 étroitement lié avec Retz, le plus remuant des chefs de parti, tendrement lié avec Madame De Montbazon, la plus belle femme du temps, et non pas la plus rêveuse, il faisait hardiment son métier d' abbé homme du monde et de galant homme. C' est alors que nous l' avons aperçu, dans une ou deux rencontres, se mêlant avec nos amis les jansénistes : soit qu' il aidât avec la société de l' hôtel Guénegaud aux succès des petites lettres ; soit qu' il se refusât dans l' assemblée du clergé de 1656 à signer la censure d' Arnauld, et qu' il méritât d' être compté, par l' abbé de Pontchâteau et par M De Saint-Gilles, au nombre des personnes de confiance devant qui on ne se gênait pas. Au reste, l' on se tromperait fort si on essayait de faire de l' abbé de Rancé en ce temps-là un janséniste, ou rien qui en approchât dans le sens sérieux. Opposé à la cour sur de certains points qui tenaient plutôt à la politique et qui touchaient aux intérêts de Retz, il n' avait aucun avis sur le fond des matières théologiques en litige, et il n' entrait pas dans la subtilité des doctrines. C' est alors que la mort soudaine de Madame De Montbazon (1657) le vint frapper d' un grand coup. La mort de Gaston, duc d' Orléans, dont il était premier aumônier, s' y joignit bientôt (1660), pour achever de lui imprimer dans l' esprit le néant de l' homme, et la seule vérité subsistante de l' éternité. Toutes les petites raisons qu' on a essayé de donner dans le temps et encore de nos jours, pour rabaisser dans son principe la haute résolution du pénitent, s' évanouissent devant cette idée d' éternité bien comprise ; là où les ressorts secrets et où les motifs secondaires échappent, il convient de ne s' arrêter qu' à l' inspiration dominante et manifeste. p559 Cette inspiration s' élève et résulte de toute la vie et de toute l' âme de Rancé ; et c' est se faire tort à soi-même que de n' y pas atteindre en le considérant. Port-royal nous a accoutumés aux miracles de vigueur morale que produit la pensée de la fin suprême chez les esprits tournés aux aspects sévères. -" qu' avez-vous fait durant ces quarante ans ? " demandait-on à un chartreux, à l' heure de la mort. -" cogitavi dies antiquos, et annos aeternos in mente habui , répondit-il : j' ai eu dans ma pensée les années éternelles. " -voilà l' objet de Rancé, son occupation puissante dès le premier jour du réveil, le but infini qui l' enhardissait et l' attirait de plus en plus dans les sentiers escarpés de la pénitence. Cette idée de l' éternité (qu' on y songe bien) est telle, que si on l' envisageait fixement, et sans aucune lueur finale immortelle, il n' y aurait par moments qu' à se précipiter avec vertige dans l' abîme, et à se tuer de désespoir. Qu' a fait le poëte Lucrèce, nous dit-on, en son délire ? Qu' a fait Empédocle sur l' Etna ? Qu' aurait fait Pascal peut-être, s' il s' était mis à considérer comme il faisait, mais à considérer sans résultat " la petite durée de sa vie absorbée dans l' éternité précédant et suivant, " et à mesurer avec effroi ces deux infinis, sans rien croire ni rien espérer ? Un ancien, qui avait fini par le suicide, parle ainsi dans une épitaphe qui nous a été transmise : " infini, ô homme, était le temps avant que tu vinsses au rivage de l' aurore ; infini aussi sera le temps après que tu auras disparu dans l' érèbe... etc. " p560 ainsi conclut l' épicurien qui applique sérieusement sa pensée au petit espace de sa vie comparé à la durée sans terme. Le zélé chrétien, en un sens, conclut de même : lui aussi, il n' a d' autre souci que d' échapper aux flots du chétif et orageux détroit ; il n' a de hâte que pour regagner le port, et il nous y exhorte : mais ce port pour lui n' est point la nuit immense et noire, et ce n' est point à l' aveugle qu' il s' y précipite : il ne se croit pas en droit de se délivrer. Avant d' embrasser l' entière pénitence, et dans le premier moment de sa fuite du monde, Rancé, pour se recueillir, chercha un abri dans sa belle terre de Véretz en Touraine (1657-1662) : ce fut comme sa première station sur la colline, avant de gravir plus haut et de s' enfoncer dans les gorges du désert : " il cherche d' abord une retraite, nous dit un de ses biographes, dans sa maison de Véretz, d' où, comme de cette hauteur sur laquelle saint Cyprien vouloit conduire son cher Donat, il voyoit de loin sans prévention la vanité et la corruption du monde. " et le même biographe compare encore Rancé, en cet état de demi-solitude et p561 comme sur la lisière des deux mondes, à saint Bernard dans sa petite retraite de Châtillon, délibérant sur le choix de la vie qu' il devait embrasser, et sur le degré de règle austère. Cet intervalle de Véretz est celui qui sourirait le plus dans la vie de Rancé, si telle chose que l' imagination avait le droit de s' ingérer dans un exemple pareil. Il est âgé de trente et un à trente-six ans durant le laps de temps qu' il y passe : c' est l' heure où la vie se partage, et où la jeunesse, si on l' a vivement employée, nous fait ses véritables adieux. Rancé a senti le vide profond et le dégoût ; âme forte, il veut se reprendre ailleurs, il cherche par delà : une lueur de ce qu' on appelle la grâce lui est apparue. Mais saura-t-il s' y diriger ? Il se recueille, il médite ; il s' adresse aux guides d' alors les plus éclairés, il converse et correspond avec eux ; il fait de bonnes lectures et s' accoutume à les goûter ; il prie surtout, il pratique, et l' oeuvre nouvelle en lui s' accomplit : " mes pensées d' abord n' allèrent pas, dit-il, plus avant qu' à mener une vie innocente dans une maison de campagne que j' avois choisie pour ma retraite ; mais Dieu me fit connoître qu' il en falloit davantage, et qu' un état doux et paisible, tel que p562 je me le figurois, ne convenoit pas à un homme qui avoit passé sa jeunesse dans l' esprit, les égarements et les maximes du monde. " Rancé, dans son redoublement de zèle, avait raison : car, prenez garde ! Ce Véretz avec ses ombrages, avec son mélange d' étude, de conversation grave et de pieux désir, qu' est-ce autre chose que de méditer toujours la régénération, et de ne l' accomplir jamais ? Qu' est-ce, sinon de vouloir concilier l' exil d' ici-bas et le grand rivage, les douceurs de la traversée et la hâte d' arriver au port ? Prolongez un peu cette situation, faites un établissement de ce qui ne devait être que le prélude, et vous avez un Tibur chrétien, tel que les atticus de toutes les doctrines se le choisiront. Vous pouvez être un homme heureux et un homme sage : vous n' êtes plus le généreux athlète moral, le grand coeur brûlant et immolé. Tout coeur humain, saisi de repentir, à une certaine heure a plus ou moins ce que j' appelle son Véretz, son premier moment sur la colline. Mais ce n' est pas tout. S' arrêter à Véretz, s' y asseoir et s' y oublier, c' est faire de la première étape le but du pèlerinage, c' est risquer souvent de redescendre. Oh ! Qu' il a bien plutôt hâte de gravir, celui qui se croit fermement en marche pour voir se lever le grand soleil de l' éternité ! Tel était Rancé : à peine assis, il avait l' inquiétude et l' attrait d' au delà. C' est dans ces années de Véretz que trouvent place ses consultations successives et multipliées avec l' évêque de Châlons, M Vialart, ami de port-royal et des jansénistes ; avec l' évêque de Comminges, M De Choiseul, également ami des nôtres ; et enfin avec le saint évêque d' Aleth, Pavillon, qui devint bientôt une des colonnes extérieures de la vraie p563 doctrine , mais qui, à cette époque, n' avait pas pris encore de parti. On a publié dans ces derniers temps des lettres de Rancé à M D' Andilly qui datent aussi de ces années, et desquelles il résulte qu' après avoir beaucoup connu M D' Andilly dans le monde, l' apprenti solitaire le tenait au courant de ses dispositions nouvelles, lui demandait comme à un plus ancien quelques conseils, et les accueillait dans une parfaite mesure de politesse, d' affection et d' humilité. Quoi qu' il en soit de ces communications diverses, la conversion de M De Rancé ne saurait être attribuée à personne, ni la première, ni la seconde conversion ; ni le coup de la grâce qui le jeta d' abord à Véretz, ni le second coup qui l' en fit sortir après cinq ans, pour le pousser sans retour dans les hauts sentiers de la perfection monastique. Quand tous lui conseillaient plus de modération et de lenteur, il obéit à un mouvement irrésistible, et passa outre. Je crois l' avoir dit ailleurs : si le signe de la grâce pure est quelque part évident, c' est en lui ; sur ce front l' éclair seul a parlé par ses marques. La réforme de La Trappe, bien qu' entamée en 1662 seulement, ne se modela sur aucune autre du siècle ; elle fut oeuvre originale. Port-royal n' a que faire là pour en rien revendiquer. Et remarquez bien qu' il n' en revendiqua jamais rien ; que jamais Rancé ne se considéra comme engagé ni lié le moins du monde avec messieurs de port-royal, et que jamais ces messieurs (je parle des chefs et des p564 vrais témoins) ne le considérèrent comme ayant eu des relations de parti ni de doctrine singulière avec eux. Sur quelques points peut-être, il aurait mieux valu que port-royal influât sur La Trappe, pour plus de justesse. Cela semble du moins d' après trois circonstances principales, dans lesquelles M De Rancé et ceux de notre bord se touchèrent : nous tâcherons de tout exposer impartialement. La première de ces affaires est la contestation de M De Rancé et de M Le Roi. -M Le Roi, abbé de haute-fontaine, cousin de l' abbé de Choisy, et très-bien apparenté en cour, était un ami de port-royal, d' Arnauld et de tous ces messieurs, un janséniste modéré, éclairé, quelque peu bénéficier , plus même qu' il n' eût convenu à un port-royaliste austère. D' abord chanoine de notre-dame de Paris, on le voit acheter une belle maison de campagne appelée mérentais , sur la paroisse de Magny-Lessart, dans le voisinage de port-royal des champs : là, entouré de ses livres, il méditait de mener une vie mi-partie d' étude et de piété ; il allait avoir son Véretz. Vers la même époque cependant (1653), poussé par le désir d' une plus grande solitude, il permuta son canonicat de notre-dame contre l' abbaye de haute-fontaine, et ce fut avec M D' Aubigny, si bien connu de nous, que se fit cette p565 permutation. M D' Aubigny devint ainsi chanoine de notre-dame, et M Le Roi obtint haute-fontaine, où il n' alla point d' ailleurs s' établir avant 1661. Au temps de la persécution, l' abbé Le Roi suivit le conseil et la ligne de son évêque M Vialart, prélat également instruit, pieux, ami de port-royal, nous le savons, mais pacifique, politique même, et d' une soumission assez facile aux puissances . Sur son conseil, il crut pouvoir signer le formulaire, moyennant une déclaration un peu vague et évasive. Ce furent là (avec la pluralité des bénéfices) ses légères faiblesses, qu' on lui pardonna. Il n' avait pas de plus grande joie, depuis la paix rétablie, que de recevoir ses illustres amis dans cette belle abbaye de haute-fontaine qu' il ne quittait plus, au milieu de la bibliothèque fort riche qu' il y avait fait transporter, bibliothèque en partie formée des livres de Peiresc. Ami et compatriote du docte Huet, l' abbé Le Roi nous représente à haute-fontaine quelque chose des loisirs d' Aulnai. S' il avait pris dans les ouvrages de saint Bernard, comme on nous le dit, un grand amour de la solitude, c' était donc l' amour d' une solitude mitigée et assez embellie. Quand il traduisait les traités des pères sur la retraite chrétienne, il n' avait garde d' oublier tout à fait le succès littéraire ; les lettres manuscrites de Conrart, de Chapelain, attestent le prix que mettait M Le Roi aux suffrages des lettrés et des académiciens. On n' a pas oublié qu' on lui fit à un moment l' insigne honneur de lui attribuer les provinciales : ce seul soupçon est pour nous sa plus grande gloire. Tel était l' homme instruit, l' homme honorable et modéré qui eut affaire à M De La Trappe, dans la rencontre que voici. p566 Il connaissait de longue main M De Rancé, tous deux ayant été ensemble autrefois chanoines de Paris ; il l' avait visité à Véretz ; il le visita à La Trappe. Or étant allé, dans l' été de 1671, étudier cette sainte maison sur laquelle il prétendait plus ou moins modeler la sienne, il apprit, par les entretiens qu' il eut avec le père Abbé et avec dom Rigobert (ci-devant prieur de haute-fontaine), que ces religieux avaient un grand zèle de se conformer aux mortifications et humiliations recommandées dans les pères de l' orient, particulièrement dans saint Jean Climaque, et qu' ils en regardaient la pratique comme capitale pour le perfectionnement de l' esprit monastique. La piété raisonnable de l' abbé Le Roi s' alarma de ce qu' il considérait comme un excès. Dans un voyage qu' il fit à port-royal, il en parla à la mère Angélique De Saint-Jean ; il en entretint à Paris M Nicole, et la conclusion de celui-ci fut : " je ne sais si le temps n' est point venu de dire à M De La Trappe ce que l' on pense là-dessus. " M Le Roi avait bien déjà fait, dans le premier moment, quelques objections au saint Abbé et à dom Rigobert ; p567 ceux-ci, en lui répondant, lui avaient paru désirer qu' il écrivît ses pensées là-dessus. Ce qui est plus certain, c' est que le questionneur curieux avait manifesté beaucoup d' ardeur de les entendre s' expliquer à fond sur cette manière. Encouragé par tant de motifs et surtout par son zèle d' abbé érudit, M Le Roi écrivit donc une dissertation sur le sujet des humiliations et autres pratiques qui en dépendent ; il l' adressa sous forme de lettre à M De La Trappe, qui le prit assez mal, et comme si on l' avait accusé d' aimer les mensonges et les équivoques. Il faut tout dire : avant d' avoir reçu la dissertation, et d' après une première lettre de M Le Roi, l' abbé de Rancé lui avait écrit pour le détromper, et pour l' assurer qu' il n' y avait rien qui fût moins en usage à la trappe que les fictions : il n' est besoin en effet de rien feindre pour reprendre avec fondement des personnes même de vertu, et d' une piété régulière : " je vous dirai simplement, ajoutait M De Rancé,... etc. " p568 pour être juste, il ne faut point appliquer à tout ceci la raison ordinaire, car cette raison mènerait à supprimer la vie ascétique elle-même : il convient de se placer au point de vue du sujet. L' abbé Le Roi était gallican en fait de doctrine monastique, c' est-à-dire sensé, mais borné et un peu faible : Rancé remontait aux hautes sources. Continuons le récit du différend. La lettre de M De Rancé croisa la dissertation de M Le Roi qui était en route, et qui arriva à la trappe peu de jours après. Lorsqu' il eut reçu cette dissertation, M De Rancé fut plus bref et plus sec dans ses lettres. Il se contenta de marquer ses réserves, sans entrer dans la discussion qu' on aurait désirée. Il en résulta pendant plusieurs années une espèce de correspondance boiteuse entre lui et M Le Roi, celui-ci se répandant en lettres abondantes, protestant de son respect, de sa vénération pour le grand abbé, de son pur zèle en cette affaire, où il n' était entré, disait-il, qu' avec un coeur simple et sincère, in simplicitate cordis et sinceritate dei, et se plaignant avec douleur d' avoir perdu ou refroidi une p569 amitié si précieuse, et dont il se tenait si fort honoré : M De Rancé ou ne répondait pas, ou ne répondait qu' en ne touchant pas la corde essentielle. Nous ne sommes point dans le secret de son jugement : peut-être il jugea que M Le Roi était de ces gens qui méditent toujours la grande réforme, et qui n' en finissent jamais. Et puis il avait pris un parti qui est le plus sûr pour apaiser ses propres pensées : il avait déchargé sur le papier ses raisons et réponses, afin de n' avoir plus à s' en occuper dorénavant. Cette réponse confidentielle de M De Rancé avait été envoyée, pour en finir, à l' évêque de Châlons, et depuis lors le résolu solitaire ne voulait plus entendre parler d' aucune reprise à ce sujet. M Le Roi sentait amèrement cette résistance : il aurait souhaité qu' on vidât à fond la blessure, en se disant tout de part et d' autre, ou même en prenant pour arbitres des amis communs. M De Rancé était sourd, et trouvait que, pour des hommes d' austérité et de silence, on avait déjà perdu trop de temps à une telle affaire. Cependant, de proche en proche, la querelle s' ébruita. Mais voilà qu' en 1677, par l' indiscrétion de quelque ami, la réponse de M De Rancé à la dissertation de M Le Roi fut livrée toute vive à l' impression, et le procès éclata devant le public. Pour se bien figurer l' effet que dut produire cet écrit dans le monde ecclésiastique d' alors, il faut se représenter la grande réputation où était l' abbé de La Trappe, et l' attente extrême qu' inspirait tout ce qu' on annonçait de lui. Il n' eut pas plutôt appris l' impression de sa lettre, qu' il écrivit p570 à M Le Roi pour lui en témoigner son chagrin, l' assurant qu' il n' y avait d' autre faute de sa part que d' avoir communiqué la pièce à une personne qui n' avait pas été fidèle. Il eut beau dire, l' abbé Le Roi ne s' en consola pas ; et l' on ne saurait, en effet, s' empêcher de plaindre cet honnête homme, sur qui, au moment où il y pensait le moins, la grande parole du nouveau jérôme tombait d' en haut retentissante, comme les cataractes du désert. Le genre admis, et une fois qu' on se prête à entrer dans l' ordre des idées monastiques, la réponse de Rancé est admirable, d' une vigueur mâle et d' une austère beauté. Il commence par établir que la vie et la profession monastique, telle que les saints l' ont proposée, doit être regardée comme un crucifiement continuel , comme un engagement à imiter la perfection des apôtres, et comme une image et un retracement de celle des anges : " en vérité, s' écrie-t-il, on ne manquera pas de sujets pour humilier et pour confondre des moines, tant qu' ils n' auront ni la mortification d' un crucifié, ni la sainteté des apôtres, ni la pureté des anges ; et il ne sera nullement besoin pour cela de recourir aux fictions et aux mensonges. " les pages suivantes sont, selon moi, trop belles, trop p571 empreintes d' une science morale profonde, trop pénétrées du vivant esprit de la vie religieuse, pour ne pas être données avec étendue ; car bien peu de lecteurs iraient les chercher dans la dissertation même. On y sent le grand médecin intérieur, l' homme du monde qui en a savouré tous les dégoûts, le pénitent touché qui est arrivé au port, et qui, du sein de ces cavernes du désert et de ces gorges profondes dont j' ai parlé, a vu plus à nu l' azur du ciel. Le ton est partout celui d' un maître ; Rancé, comme Bossuet, ne pouvait s' exprimer qu' en maître, du moment qu' il parlait : " on me dira que les personnes qui sont dans le monde ont d' autres moyens pour devenir humbles que ceux des mortifications,... etc. " p572 poussant plus avant, Rancé montre à son adversaire ce qu' il y a de ruineux dans la brèche une fois ouverte p573 à cette pratique du cloître : " vous attaquez, sans y penser, la vie monastique dans ses fondemens. " et il le prouve d' abord par la manière légère, et presque méprisante, avec laquelle l' adversaire a rejeté l' autorité des fondateurs, des saints pères de l' orient. Dans son culte absolu de l' antiquité, il remet à sa place le téméraire et débile moderne qui a osé se prendre à ces personnes sacrées , tellement supérieures à tout ce qui peut présentement attaquer leur mémoire . C' est à ce moment que, ne pouvant se contenir, il lance cette éloquente parole, qui perça de douleur le coeur estimable qui en était l' objet : " en vérité, vous renversez Sinaï de fond en comble,... etc. " j' ai sous les yeux les petites remarques ou apostilles manuscrites que M Le Roi s' était permis d' opposer, pour toute réponse, à la lettre de Rancé. à ce formidable endroit, il a écrit en marge ces paroles : " Dieu me garde d' avoir fait ce crime ! Et il est impossible que j' y sois tombé, m' étant précisément borné à ne combattre que les fictions , et que ce qui seroit des actions violentes de colère sans aucun sujet. " il est sous la serre de l' aigle chrétienne, et il essaye à peine de se débattre. p574 Cependant, indépendamment de ces modestes apostilles, et pour parer un peu à l' éclat de la publication, M Le Roi, sur le conseil de M De Pontchâteau, crut devoir donner un éclaircissement , un petit récit de toute cette affaire (1677), lequel fut communiqué aux amis, à M De La Trappe lui-même, et qui courut sans être imprimé. La plupart des personnes qui le lurent firent dire à l' honnête homme mortifié combien elles en étaient satisfaites . Ce fut tout un chapelet de condoléances : M Arnauld, M Nicole, Madame De Longueville, Mademoiselle De Vertus, le duc de Montausier, Jacques Boileau, doyen de Sens et frère du poëte... ; on n' en finirait pas, si l' on voulait énumérer tous les témoignages. Fléchier, qui n' était pas encore évêque, écrivant à M Le Roi, lui parle ainsi : " je penche fort de votre côté avant que de vous avoir entendu ; ... etc. " on ne pouvait guère attendre un autre jugement de l' esprit modéré, tolérant, poli (amoenus) , un peu précieux, de Fléchier, aussi opposé à celui de Rancé qu' il était possible, et qui nous a laissé un si fin portrait de lui-même, tracé dans les nuances de l' hôtel de Rambouillet avec une pointe de pinceau à la Fontenelle, et adressé à une femme poëte. Mais Bossuet, à son tour, survient dans la querelle entre M Le Roi et Rancé. Quand tous ceux qui se piquent p575 de bon sens s' accordent plus ou moins à blâmer le procédé et la doctrine de ce dernier, il le soutient seul ; seul il prend en main le grand côté de la cause ; il apparaît comme l' arbitre véritable, et ses paroles, qui semblent avoir été acceptées des deux parties, sont aussi pour nous la conclusion souveraine. " tout ce que vous écrivez, monseigneur, sont des décisions. " c' est Rancé qui disait cela dans une autre occasion à Bossuet, et Bossuet va le lui rendre. " monsieur, écrit-il à l' abbé Le Roi, je ne sais par quel accident il est arrivé que j' aie reçu votre écrit... etc. " p576 comme tout cela est chrétien, et en même temps généreux ! C' est l' honneur dans la charité. -l' abbé Le Roi suivit le conseil de Bossuet ; il promit entre ses mains de ne point faire imprimer la dissertation, et p577 d' observer dorénavant le silence. La plupart des amis particuliers de M Le Roi, M Arnauld, M Nicole, M Varet, M De Pontchâteau, avaient pensé de même, quoiqu' ils ne jugeassent pas si favorablement du procédé de M De La Trappe, surtout M De Pontchâteau : ce dernier sentait, en cette occasion, comme un flot de son vieux sang de breton et de gentilhomme bouillonner dans ses veines : " mais de vous accuser de ravager la thébaïde et le reste des éloges qu' on vous donne, écrivait-il à M Le Roi, c' est ce que j' ai eu peine à digérer, je vous l' avoue ; et il m' a semblé que l' auteur qui vous a répondu l' eût pu faire plus doucement. " et, tout ermite qu' il était lui-même à cette époque, M De Pontchâteau glissait ce petit mot, que plus d' un lecteur aura eu sur les lèvres dès le commencement : tantaene animis coelestibus irae ! La seconde espèce de discussion dans laquelle M De Rancé se sépara de messieurs de port-royal fut au sujet des études monastiques . C' est encore une de ces affaires où il ne faut point prétendre juger à simple vue, ni sur la première apparence ; car enfin il s' agit de se reporter au véritable et antique esprit de saint Benoît, ce qui ne nous est pas très-facile. Rancé avait publié en 1683 son traité de la sainteté et des devoirs de la vie monastique , ou plutôt c' était Bossuet qui avait pris sur lui cette impression. Il avait reçu l' ouvrage p578 manuscrit pendant la tenue de l' assemblée de 1682, tandis qu' il était en train d' examiner les propositions de la morale relâchée ; aussitôt libre, il s' était mis à le lire : " j' avoue, disait-il, qu' en sortant des relâchements honteux et des ordures des casuistes, il me falloit consoler par ces idées célestes de la vie des solitaires et des cénobites. " sans s' arrêter aux inclinations et aux résistances de son ami, il avait voulu que l' ouvrage devînt public. Or, dans le chapitre xix, qui traitait du travail des mains , l' auteur ayant posé la question : s' il ne seroit pas plus utile à des religieux d' employer leur temps à la lecture et dans l' étude que de travailler, avait répondu nettement " que les moines n' ont point été destinés pour l' étude, mais pour la pénitence, que leur condition est de pleurer, et non pas d' instruire ; et que le dessein de Dieu en suscitant des solitaires dans son église n' a pas été de former des docteurs, mais des pénitents. " l' érudition chez un religieux lui paraissait l' effet d' une vocation toute singulière, et qui ne devait point être proposée en exemple. Les bénédictins de Saint-Maur se crurent attaqués ; quelques-uns prirent feu. Dom Mabillon, à son retour du voyage d' Italie, répondit méthodiquement par un savant traité. Il y eut réplique de part et d' autre. Les avantages de la modération, et ceux de l' érudition peut-être (quoique ce dernier point ne soit pas aussi évident qu' on le croirait), furent du côté de Mabillon : p579 Rancé eut pour lui la simplicité, la hauteur, la droiture du but, la sainte intelligence de l' antique esprit, et ce ferme langage qu' il prenait d' autorité, sachant que les manières languissantes ne persuadent point . Nicole, dans une telle question, et du tempérament qu' il était, ne pouvait hésiter entre les deux : il exprima son avis en conversation assez ouvertement ; et M De La Trappe, qui le sut, cessa depuis ce temps, dit-on, de lui envoyer ses ouvrages, comme il faisait auparavant. C' est Goujet, dans sa vie de Nicole , qui raconte cela. La dernière publication des lettres de Rancé présente les choses sous un jour plus vrai : Rancé n' y laisse voir aucune amertume. S' il se montre inébranlable dans son premier sentiment, c' est qu' il le croit fondé à la tradition même. Il sait d' ailleurs que Nicole a corrigé avec beaucoup de soin et d' application la réplique du père Mabillon (1692), et il ne témoigne nullement lui en vouloir. Il y a plus : au lendemain de la dispute (si on peut employer ce mot), vers la fin de mai 1693, Mabillon vint à la trappe pour y visiter l' illustre adversaire, qui lui avait toujours conservé une grande estime ; et ce ne fut pas une simple visite de cérémonie, mais bien une entrevue toute charitable et cordiale : " le principal, écrivait Rancé, est que la sincérité a eu dans cette occasion toute la part qu' on pouvoit souhaiter. Il faut convenir qu' il est malaisé de trouver tout ensemble plus d' humilité et plus d' érudition qu' il y en a dans ce bon père. " cette réserve faite (et nous la devions à l' équité), il nous sera permis de reconnaître que Nicole, au point de vue du p580 sens commun, a trois fois raison quand il fait remarquer que M De Rancé, en ayant l' air de s' attaquer aux études monastiques, oubliait que le danger pour les cloîtres n' était pas alors de ce côté ; que le relâchement n' était certes nullement à craindre par cet excès-là ; que dans la congrégation de Saint-Maur il n' y avait point quarante religieux en tout qui menaient une vie d' étude, et que ceux-là étaient les plus réguliers et les plus exemplaires sur le reste des devoirs. Rancé reprenait les choses de bien haut ; il remontait aux sources et aux origines de l' ordre, il y voulait retremper un corps usé et dissolu. Mais il avait fini lui-même par le reconnaître, le temps des grands moines était passé. Il en fut comme le dernier, et l' on peut dire que son siècle, ce siècle réputé pourtant si chrétien et si éclairé, l' admira plus encore qu' il ne le comprit. Quesnel, pour qui Rancé avait beaucoup d' estime, ne le jugeait pas très-différemment de ce que faisait Nicole ; et voici, à ce propos, une lettre assez agréable, qu' on est tout surpris de voir adressée par un théologien à un théologien : " ... vous avez connu le monde, écrivait Quesnel au père Du Breuil ; ... etc. " p582 et c' est le père Quesnel qui parle ainsi en vrai philosophe et en sage, lui l' auteur de la plus grosse pomme de discorde théologique qui agita le dix-huitième siècle ! ô naïveté humaine ! Naïveté surtout des coeurs sérieux ! Au reste, dans le parfait désintéressement où nous sommes aujourd' hui sur ces questions autrefois si vives, il nous est peut-être plus aisé d' être entièrement justes qu' aux hommes d' alors, plus rapprochés et plus divisés tout ensemble. Nous nous expliquons très-bien le rôle de chacun par la différence des points de départ et des milieux. Rancé, le grand réformateur, qui rompt en plein avec l' âge du monde, et qui ne remonte pas moins qu' à l' orient, va prendre la source au haut du rocher, au coeur du désert : l' étude ne lui paraît pas liée de sa nature avec la pénitence ; elle lui paraît quelquefois contraire. Mabillon, entré jeune dans une branche réformée de l' ordre, branche toute gallicane et surtout dévouée aux saintes lettres ; Mabillon, accoutumé à honorer, à révérer la science comme un instrument d' édification, sent violer en lui cette dévotion modeste, et qui est pour lui la tradition même, quand il l' entend accuser comme un péril et comme un principe de déréglement. Les oratoriens Quesnel et Du Breuil n' ont pas de peine à être de l' avis de Mabillon contre Rancé ; ils sortent d' une congrégation non pénitente, mais enseignante, libre, lettrée, mêlée au monde ; et ceux mêmes qui, comme eux, ont encore la piété si réelle, ne font que précéder de peu ceux qui, au sein de l' institution, cultiveront la philosophie facile. Nicole enfin est fidèle à l' esprit de port-royal, tel que nous l' avons vu jusqu' ici s' appliquer à toute chose : p583 esprit qui admettait une part de science et d' étude dans la chambre du solitaire, le livre ouvert à côté de la bèche et du hoyau, un coin de bon sens et de justesse (si l' on peut ainsi parler) jusque dans la pénitence. Cependant Rancé a de plus qu' eux tous un sommet par lequel il les surpasse, et qu' ils n' ont pas bien mesuré. Mais j' en viens à la troisième discussion de Rancé avec port-royal, à celle qui est le plus directe, le moins à son avantage, j' en ai peur, et que soutint contre lui notre humble M De Tillemont. p584 Vii. On est étonné tout d' abord de voir un homme aussi habituellement doux, soumis et, ce semble, timide, que l' était M De Tillemont, -ce même homme qui se tenait toujours à genoux devant le père Lami, comme lui disait Bossuet, -parler si franc et si ferme quand il a affaire au rude Abbé. Mais il n' est rien tel que ces doux et ces humbles pour aller droit et haut, quand ils sont une fois émus dans la défense de ce qu' ils jugent l' équité et la vérité. Je rappellerai en deux mots le fait principal : dans l' été de 1696, M Walon De Beaupuis, âgé de 75 ans, avait fait à pied le voyage de Beauvais à La Trappe, en compagnie d' un jeune ecclésiastique son parent, dans le désir et l' espoir d' y embrasser une dernière fois le sous-prieur dom Pierre Le Nain, son ancien élève. Le digne pèlerin arriva un samedi sur les dix heures du p585 matin, et déclara aussitôt le sujet de son voyage, en demandant à saluer le révérend père Abbé, et à voir dom Le Nain. On ne lui donna réponse qu' assez avant dans l' après-dîner, en lui marquant beaucoup de difficultés pour ce qui était du père Abbé, et en ne disant rien que de très-vague et d' évasif par rapport au sous-prieur : M De Beaupuis n' insista plus que pour obtenir d' embrasser ce dernier, offrant même de le faire en présence de qui l' on voudrait, et sans se permettre aucune parole si on l' exigeait ainsi. Le secrétaire du père Abbé, M Maine, remit au lendemain pour rapporter la réponse. Le lendemain, qui était un dimanche, la matinée se passa presque toute à l' église ; après quoi on admit M De Beaupuis et son compagnon à dîner au réfectoire avec la communauté : à cette époque le père Abbé, fort infirme, n' y paraissait plus guère. Après le dîner on reconduisit les deux hôtes dans une des salles du dehors, et on semblait les y avoir oubliés, quand M De Beaupuis, ayant aperçu M Maine qui passait près de la salle, l' appela, et apprit de lui que ce qu' il désirait ne pouvait lui être accordé, et cela pour des raisons essentielles. Ces raisons, on ne se croyait pas en droit de les lui dire, à moins qu' il ne s' engageât sous serment au secret. Cette idée de serment effraya le digne prêtre ; il s' y refusa et serait sorti de la maison sur-le-champ, s' il n' eût point été trop tard ; mais il en partit le lendemain avec le jour. Le coeur gros de douleur, il s' en était venu raconter toute l' histoire à ses amis de port-royal et au frère de dom Le Nain, M De Tillemont. Celui-ci, dans une visite qu' il avait faite à La Trappe deux mois après, s' était plaint du procédé à M De Rancé, qui avait répondu en se rejetant sur des p586 ordres supérieurs : il avait reçu jsqu' à trois lettres de la cour, par lesquelles on lui mandait, de la part du roi, de ne point donner l' entrée de son monastère à M De Beaupuis. Cette réponse roula ensuite dans l' esprit de M De Tillemont, et lui revint avec l' ensemble de la conduite du père Abbé à l' égard des jansénistes. Cette conduite peut se résumer toute en ces termes : Rancé n' est pas janséniste, et n' est pas ennemi ; il ne veut pas connaître de ces querelles théologiques qui font bruit alentour, il ne veut pas qu' on l' y mêle, lui et son oeuvre ; et plus on le pourrait confondre avec les jansénistes par la sévérité de sa réforme et de sa morale, plus il tient à se séparer d' eux par sa soumission absolue aux chefs de l' église, et par son silence. C' est en ce sens et dans ce but qu' il avait écrit, en novembre 1678, sa fameuse lettre au maréchal de Bellefonds, espèce de profession faite pour être montrée, et par laquelle cette ligne de conduite s' était dessinée manifestement. Tout en y maintenant la voie étroite du salut et la morale sévère, il rejetait bien loin de lui tout soupçon de sentiment particulier quant au dogme, déclarant avoir signé le formulaire sans restriction et sans réserve , et témoignant sa douleur de fils de l' église d' avoir vu le sein et les entrailles de cette mère déchirés par ses propres enfants . Le parti janséniste, contre qui la persécution recommençait à la date de 1678, avait pris cette dernière parole comme une imputation cruelle. Mais ç' avait été bien pis lorsque seize ans plus tard, à la nouvelle de la mort d' Arnauld, Rancé avait écrit à l' abbé Nicaise pour toute oraison funèbre cette simple phrase, qui, grâce à l' indiscret correspondant, courut à l' instant le monde : p587 " ... enfin voilà M Arnauld mort... etc. " l' abbé Nicaise, que La Monnoie appelle spirituellement le facteur du Parnasse , ayant divulgué ce passage de la lettre à lui adressée, il s' ensuivit un éclat terrible. On cria d' abord à l' injure ; on la grossit en la répétant ; le blâme, les attaques, même les menaces anonymes, fondirent de toutes parts sur l' abbé de La Trappe. Quesnel, que nous avons vu, dans une circonstance récente, si spirituel et en apparence si dégagé au sujet des disputes des hommes, Quesnel en feu écrivit à Rancé une lettre de la plus grande violence : " il prétend me prouver, dit ce dernier, que j' ai flétri le nom de M Arnauld ; que je lui ai donné un coup de poignard après sa mort , et que j' ai fait, autant qu' il étoit en mon pouvoir, une plaie mortelle à sa mémoire ... si j' avois mis le feu au port-royal, ou que je l' eusse renversé p588 de fond en comble, il ne m' en diroit pas davantage. Je vous dis cela, monsieur, pour vous marquer le caractère des esprits. " M De Tillemont lui-même, bien qu' avec un esprit plus doux, s' était plaint verbalement au saint Abbé de ces quatre lignes un peu déchirantes . Rancé n' était pas resté sans répondre, mais il l' avait fait en termes brefs, selon son usage. Or toutes ces choses ayant repassé après coup dans l' esprit de M De Tillemont à la suite de l' aventure de p589 M De Beaupuis, et les raisons à opposer lui étant aussi revenues avec plus d' abondance, il se décida à écrire à Rancé une longue lettre, dont il nous faut citer les principaux endroits : " mon très-révérend père, ce que vous me dîtes, lorsque j' eus l' honneur de vous parler de la personne (M De Beaupuis) qui vous étoit venue voir, m' est extrêmement demeuré dans l' esprit ; ... etc. " p592 il est certes difficile d' être plus véhément avec douceur, et de pénétrer plus au vif sans blesser un adversaire respecté. Tillemont aurait mille fois raison contre Rancé, si tous les jansénistes lui ressemblaient, et s' il n' y avait point eu en effet parmi eux une génération politique, remuante, une vraie cabale , que l' ancien ami de Retz avait connue dans le monde, et avec laquelle il avait eu affaire depuis. C' est ainsi que nous avons entendu M D' Aubigny, qui l' avait vu également à l' oeuvre, définir le parti : à ce compte, M De Beaupuis et M De Tillemont n' en étaient pas. Port-royal, p593 à dater d' une certaine heure, offre véritablement deux aspects, l' un tourné vers le monde et l' autre qui regarde le désert : il y a des jansénistes éminents qui n' ont bien vu qu' un seul de ces aspects. Dans la suite de sa lettre, en venant à l' affaire particulière de M De Beaupuis, et au refus qu' on avait fait de le recevoir, M De Tillemont, de ce même ton humble et ferme, énumérait les principaux saints qui ont mérité la grâce du martyre en recevant chez eux des chrétiens persécutés : " vous m' avez demandé, mon père,... etc. " Tillemont rappelle au nouveau fondateur que " c' est l' effet de la plus haute vertu de se déclarer pour la vérité, quand elle est haïe des hommes. " il trouve qu' il y a excès à se croire ainsi engagé dans le moindre détail aux puissances de la terre, à cause des obligations qu' on leur a ; " car après tout, vous êtes encore plus obligé à celui qui vous les a rendues favorables. " que si l' on s' était plaint après cela que M De Rancé reçût chez lui des personnes suspectes, combien il lui était aisé de répondre qu' il n' attirait personne, mais qu' il ne pouvait aussi refuser l' hospitalité à ceux en qui il ne reconnaissait rien de mal ! p594 Il s' abuse pourtant, et prouve qu' il connaît moins les hommes que ne les connaissait celui à qui il s' adresse, quand il s' imagine qu' il eût suffi peut-être d' une seule lettre de ce dernier pour apaiser tous les troubles de l' église ! Mais il a complétement raison en ce qui est de M De Beaupuis : car s' il y avait à son égard plus de précautions à prendre à cause des ordres exprès qu' on avait reçus, pourquoi ne pas dire à ce digne homme, en toute simplicité, l' état des choses ? Pourquoi exiger de lui ce secret sous la forme du serment ? Après quelques considérations encore et quelque digression dans le même sens (car les écrivains port-royalistes ne sont jamais pressés de finir), M De Tillemont conclut en disant : p595 " voilà, mon père, une partie de ce qui me roule quelquefois dans l' esprit,... etc. " l' abbé de Rancé, au reçu de cette lettre, fit à M De Tillemont une brève réponse, qui coupait court à tout ; il y disait que, tout bien pesé devant Dieu, il n' éprouvait aucun scrupule sur ce qu' il avait fait, et que " sa conscience, après l' avoir consultée, ne lui avoit dit autre chose par tous ses mouvements, sinon qu' il devoit persévérer dans cette conduite jusqu' à sa mort. " -l' affaire en resta là entre eux, et l' affection mutuelle n' en parut pas altérée. Mais après la mort de l' un et de l' autre, sans égard pour le respect dû à leur volonté et à leur mémoire, on publia un projet de réponse, fort développé, qui s' était trouvé dans les papiers de Rancé. Les jansénistes maltraités s' en émurent, et publièrent à leur tour la lettre de M De Tillemont, la brève et unique réponse qu' il avait reçue, dans le temps, de M De Rancé ; et, en reproduisant le projet de plus ample réponse, ils l' accompagnèrent de remarques et de réfutations fort aigres. Ce projet de réponse, quoi qu' on ait essayé de dire, a bien le cachet de Rancé ; il p596 a dû l' écrire ; mais, pour ne pas rentrer dans une discussion qui lui était insupportable, et où il se sentait peut-être plus impatient qu' il ne fallait, il l' aura supprimé. Au point où nous sommes arrivés, je n' en citerai qu' un ou deux endroits, mais assez pour indiquer la vigueur de ton, et aussi le sens général des réponses : " vous dites, monsieur, que l' on a cru que je craignois trop les hommes, et que le désir de conserver notre maison m' avoit porté à les flatter... etc. " p597 de toutes les accusations produites contre les jansénistes, celle-ci, qui est la plus générale, me paraît la moins contestable aussi : elle se rapporte exactement à une remarque que nous avons eu souvent l' occasion de faire sur la déviation très-prompte de l' esprit du premier port-royal, du port-royal de Saint-Cyran. En ce qui est de l' affaire du bon M De Beaupuis, d' où toute cette discussion avait pris cours, le projet de réponse ne contient que ce paragraphe fort sec : " pour ce qui est de M De Beaupuis, je suis persuadé que j' ai fait ce que j' ai dû faire... etc. " ceux qui voudraient chercher une explication et une excuse à ce ton de sécheresse, pourront remarquer que l' abbé de Rancé, à cette date, était dans un redoublement d' infirmités et de maux, et, de plus, engagé déjà dans ses cruelles épreuves intestines avec dom Gervaise : Saint-Simon nous y a complétement initiés. M De Rancé commençait cette vie de souffrance, lorsqu' il eut à entrer dans la discussion soulevée par M De Tillemont. Autant il peut paraître décisif et dur dans ces choses du dehors, autant il était occupé alors p598 à se mater, à se contenir à l' égard de la persécution du dedans. Il avait son ver rongeur qu' il dissimulait avec charité ; et, pour tout dire, quand il dictait son projet de lettre en réponse à celle du tranquille et ferme Tillemont, quoi d' étonnant que son geste nous paraisse parfois impatient et brusque ? L' homme de Dieu était dans la fournaise . Tel se dessine, dans sa relation avec port-royal, le célèbre réformateur de La Trappe, le seul maître d' alors qui rivalise avec nos solitaires dans la haute profession de la pénitence, et qui les surpasse encore, s' il est possible, en austérité primitive et en rigueur. Si l' on joint aux diverses contestations précédentes un petit démêlé particulier qu' il eut avec M Floriot, on aura p599 épuisé tous les points de conflit où M De Rancé et les nôtres se rencontrèrent. En somme, ce fut une relation, comme on le dirait aujourd' hui, moins de sympathie que d' estime. Mais, ce qui est essentiel et ce que je tenais à établir, cette estime survécut de part et d' autres à tous les différends. Arnauld et Nicole l' ont témoigné par d' assez belles paroles. Quesnel lui-même, qui prit feu si vivement dans le temps de la mort d' Arnauld, retrouva plus tard de la modération en parlant de l' abbé de Rancé. Dans la masse de ses papiers, saisis en 1703, se trouvait un mémoire concernant les relations de messieurs de port-royal avec l' illustre Abbé. Quesnel crut devoir donner depuis quelque explication à ce sujet : " l' on peut bien s' assurer, dit-il, que l' on n' auroit rien trouvé dans cet écrit qui pût blesser la mémoire de ce grand religieux , qui me sera toujours vénérable par beaucoup d' endroits... etc. " p600 on a maintenant tous les aspects. Mais qu' on ne se figure point pourtant avec Quesnel que Rancé ait manqué d' étude sur ces questions. C' est le faible des jansénistes de croire qu' il n' y a qu' eux qui les aient approfondies, et qui les possèdent bien. Le fait est que Rancé veut rester neutre , voilà tout son crime ; et c' en est un aux yeux des ardents. Dans une lettre que lui écrivait l' évêque de Grenoble, M Le Camus, autre saint homme, je lis des choses fort belles, et qui s' appliquent à tous deux : " prenne parti qui voudra, s' écrie Le Camus : ego autem christi : je ne prendrai jamais que celui de la vérité et de l' église ; et quand les deux partis me devroient opprimer, je ne changerai point de sentiment. " et encore : " si j' étois persuadé qu' on eût condamné injustement quelqu' un, je le représenterois au pape, et j' en dirois mon avis avec sincérité ; et j' acquiescerois après au jugement de l' église : car, après tout, il faut que les affaires finissent, et jamais Dieu ne punira une personne pour s' être soumise aux décisions de son épouse . " il ajoutait : " si les jansénistes p601 manquent d' humilité et de soumission, disons que les molinistes manquent beaucoup de charité et de compassion ; " et il leur appliquait ce qu' écrivait autrefois Sévère Sulpice au sujet des ithaciens poursuivant les priscillianistes : " quorum studium et diligentiam in extirpandis haeresibus non reprehenderem, si non studio vincendi plus quam oportuit certassent. Ac mea quidem sententia est, mihi tam reos quam accusatores displicere ... (je ne veux épouser la cause ni des accusateurs ni des accusés.) " cette ligne de conduite que suivait le cardinal Le Camus, et dont Arnauld l' aurait voulu voir se départir, fut à plus forte raison celle de Rancé. Elle ne l' empêcha pas d' avoir de l' estime pour les hommes, et sans doute de la charité et des prières pour les victimes. Dans une lettre de lui, adressée à Mademoiselle De Vertus, qui le consultait sur sa conscience (1682-1692) jusque du fond du vallon des champs, on lit ces mots qui terminent : " je prends plus de part que je ne vous le puis dire à l' état auquel vous me mandez que se trouvent les religieuses du port-royal des champs, et je prie Dieu qu' il leur donne toutes les consolations qui leur sont nécessaires. " -cet ensemble de témoignages ainsi rapprochés de toutes parts, se balance, se complète, et ne laisse rien, ce semble, à désirer. p602 Nous n' avons plus qu' à finir doucement avec M De Tillemont. Bossuet, qui le considérait fort, lui avait envoyé son instruction de 1695 contre la nouvelle spiritualité des quiétistes. On a la lettre de Tillemont en réponse à cet envoi ; elle est faite pour ajouter encore à l' idée que nous avons de sa solidité modeste et aussi de son ingénieuse finesse, qui n' est pas sans garder sa pointe sous la modestie. Le raffinement de l' amour de Dieu, selon les mystiques, y est parfaitement démêlé dans sa chimère, et poursuivi jusque dans son dernier repli. Ce n' était pas faute de savoir s' élever dans les pures régions de la vie spirituelle que Tillemont répugnait à ces doctrines subtiles. Plus il allait cheminant dans la douceur et la piété constante, plus il atteignait à sa manière, et sans se croire arrivé, les sommets sublimes. Il a écrit une merveilleuse pensée, qui est comme l' hymne finale, l' hymne insensiblement montante de sa vie, en vue de l' éternité. Après avoir redit avec saint Cyprien que " ce n' est pas nos voix que Dieu entend, mais que c' est nos coeurs, " il entre dans le développement de cette véritable piété intérieure, qui est l' adoration toute vive et continue d' une âme unie à son dieu : une telle adoration ne saurait être parfaite ici-bas ; elle ne s' achève que dans le ciel : " c' est là, s' écrie-t-il, qu' étant remplis de Dieu même et jouissant de sa vérité par une contemplation pleine de lumière et d' ardeur, nous chanterons ses louanges,... etc. " p603 jamais la réalité du paradis chrétien n' a été rendue plus présente aux yeux purs de l' esprit. Cette hymne éternelle et tout intérieure, tellement pressentie et exprimée, c' est le signal de l' âme qui déjà y arrive ; c' est le chant de cygne de M De Tillemont : un magnificat sans fin et tout de silence ! Neuf ou dix mois environ avant sa mort, il lui prit une petite toux sèche, qui annonça le commencement de son mal, et qui ne le quitta plus. Il la négligea d' abord ; mais vers la fin de septembre (1697) il vit que c' était plus grave qu' il n' avait cru, et qu' il fallait peut-être venir de Tillemont à Paris pour se mettre entre les mains des médecins. Craignant pourtant de se trop écouter en cela, et que la désoccupation ne lui fût nuisible, il n' en voulut rien faire sans avoir pris conseil par écrit (docilité touchante ! ) de M De Beaupuis, ce vénérable maître, qu' il regardait comme son vrai père en Dieu. Il vint donc alors seulement à Paris, et continua, aussi longtemps qu' il put, ses fonctions de prêtre. Quand il dut renoncer à l' autel par trop de défaillance, il se fit conduire du moins à l' église, et il y communia encore le jour même de l' épiphanie, c' est-à-dire quatre jours seulement avant sa fin. Toute sa journée p604 était remplie par la récitation de son office, par des lectures de piété (principalement sur la préparation finale), et par une dernière lecture du cinquième volume de son histoire ecclésiastique, à quoi il travailla jusqu' à la surveille de sa mort. M De Beaupuis, qu' il avait souhaité revoir encore, arriva de Beauvais à temps pour l' assister. On essaya par lui d' obtenir que M De Tillemont se laissât peindre ; car on n' avait pas alors ce portrait qu' édelinck a gravé depuis, et qui nous rend si bien cette figure longue, douce et fine, reposée et prudente. Il résista jusqu' au bout par modestie, malgré son regret de n' être pas en tout agréable à ceux qu' il aimait : " après ma mort, dit-il, on fera de moi ce qu' on voudra ; je n' en serai plus responsable. " -il mourut le vendredi matin 10 janvier (1698), dans un effort pour se lever de son lit et pour marcher du côté du feu ; il fondit entre les bras des amis qui le soutenaient, " et passa ainsi, dit M Tronchay, sans donner plus aucun signe de vie qu' un petit soupir qu' il poussa encore, après que nous l' eûmes remis sur son lit. Telle fut la fin d' une vie si paisible et si tranquille. " on mit son corps en dépôt, le samedi soir, dans l' église saint-André-des-arcs, sa paroisse. Le lendemain, on le prit pour le porter à port-royal des champs, où il avait souhaité d' être enterré ; il le demandait dans son testament par les termes les plus humbles, et comme un fils reconnaissant : " les révérendes mères de port-royal des champs, disait-il,... etc. " p605 il n' ambitionnait d' autre place que d' être enterré à la porte de l' église, dans une aile ; mais les religieuses, qu' il avait laissées juges de la disposition, souhaitèrent avoir ce précieux dépôt au dedans de leur clôture . Elles firent donc faire la fosse au bas-côté gauche de leur choeur, devant la grille de la chapelle de la vierge : digne lieu choisi pour cette chaste dépouille. Je ne puis mieux continuer le récit des funérailles qu' avec les paroles du fidèle élisée : " nous n' arrivâmes à port-royal, dit M Tronchay, qu' à la fin du troisième jour de sa mort ; ... etc. " p606 je voudrais que port-royal ne nous eût jamais transmis d' autres miracles sur ses grands hommes morts, que ce qu' on nous raconte ici de M De Tillemont. S' il y a quelque détail de superstition encore, c' est d' une superstition touchante du moins et bien permise : tout y reste discret et décent comme le personnage. Ces funérailles de Tillemont ressemblent à une page détachée des actes de l' église primitive (acta sincera) , aux funérailles d' une vierge. Ainsi l' élève fidèle, l' élève-vieillard, et toujours en robe de lin, s' en revint comme dormir en son berceau. Fontaine, tout à la fin de ses mémoires , parlant de cette mort de M De Tillemont, a des paroles abondantes, et ce désordre d' effusion qu' on aime : le portrait qui s' en détache est charmant ; j' y recourrais, si je ne craignais déjà d' avoir trop dit. Le pieux auteur conclut, de cette perte et de tant d' autres, au désir de rejoindre lui-même, dès qu' il plaira à Dieu, ses amis morts. Je crois entendre le poëte : mais une voix, qui sort du vallon solitaire, me dit : viens, tes amis ne sont plus sur la terre. Pauvres hommes ! Toujours les mêmes sous tous les p607 souffles ! Heureux quand cette voix de mort, qui sort de la terre, a sa réponse de vie aux cieux ! Du Fossé, à son tour, termine et clot ses mémoires sur ce deuil de M De Tillemont ; il mourut cette même année (4 novembre 1698), dix mois seulement après son plus ancien et intime ami. Presque tout ce qu' il y a de parfaitement pur et sincère dans la lignée de port-royal disparaît avec cette fin du siècle. J' ai fini avec M De Tillemont. Malgré cette longue étude que nous en avons faite, il y aurait encore, si on le voulait, à disserter sur ses travaux ; car il vient d' avoir, de nos jours, une sorte de renaissance. Ses recueils manuscrits sur la vie de saint Louis , qui avaient servi d' abord à M De Saci, puis à M De La Chaise, ont paru composer à eux seuls, par leur ampleur et leur exactitude, une histoire digne d' être publiée, et que personne ne serait en état de refaire aujourd' hui. Voilà donc l' historien ecclésiastique qui reparaît inopinément avec ses qualités, appliquées au plus beau siècle p608 du moyen-âge. Mais ces applications diverses de la même méthode et du même esprit, et dans le cas présent (pour dire le vrai) cette application parfaitement sèche, n' ajouteraient rien à l' idée que nous avons voulu donner de la personne. C' est l' élève accompli des écoles de port-royal qu' il s' agissait pour nous de suivre pas à pas et de démontrer en Tillemont ; et ce modèle vivant, chacun désormais l' a sous les yeux et le possède. L' esprit de l' enseignement de port-royal survécut par les livres à la ruine des écoles ; et jusqu' à un certain point la race elle-même des maîtres et des élèves se perpétua. Loin de moi la prétention de resserrer et de confisquer au profit du seul port-royal un mouvement qui, en peu d' années, trouva de plusieurs côtés des instruments et des auteurs diversement recommandables ! Que ce soit le père Jouvanci dans son livre, ratio discendi et docendi, l' abbé Fleury dans son traité du choix et de la méthode des études , le père Lami de l' oratoire dans ses entretiens sur les sciences (que lisait et goûtait Jean-Jacques vers le temps de son séjour aux charmettes) ; qu' enfin ce soit Rollin et son traité des études , je les admets chacun pour sa part, et les vénère tous. Seulement port-royal a précédé : son influence sur tous ces traités plus ou moins postérieurs est évidente. Il y aurait, pour qui aimerait ce genre d' observation, un grand parallèle à établir : quel était, durant la seconde moitié du dix-septième siècle, l' enseignement chez les jésuites ; quel au sein de l' oratoire ; quel au sein de l' université ? On comparerait ce triple enseignement avec celui de port-royal, et on trouverait p609 immanquablement que ce dernier influa bien vite, d' une manière indirecte ou avouée, sur ces écoles rivales. Il serait piquant toutefois de marquer les distinctions essentielles qui persistèrent. Brienne, par exemple, qui sortait de l' oratoire, ayant à parler en un endroit des petites écoles, les désigne sous le nom d' académie de port-royal . C' est de sa part une confusion et presque un contre-sens. Il y avait dans les colléges de l' oratoire quelque chose de libre, de varié, d' orné et d' un peu paré, d' académique enfin, que le sobre port-royal n' admettait pas. L' enseignement de l' oratoire se rapprochait de celui de port-royal par l' introduction de l' histoire, de la géographie, des mathématiques ; il avait moins de solidité pourtant que de superficie, et s' étendait en divers sens plutôt qu' il n' y appuyait. On en a vu sortir non pas des savants ni des saints, du moins en général des élèves honnêtes gens , des hommes distingués, applicables en bien des genres. Le cachet de l' oratoire se reconnaît et a son prix ; mais ce n' est déjà plus la marque de nos messieurs. L' université elle-même, en profitant de port-royal, p610 n' en usa jamais qu' à demi. Pour apprécier le rapport avec une entière précision, il faudrait qu' on sût bien l' histoire de l' université depuis Richer jusqu' à Rollin, c' est-à-dire durant tout le dix-septième siècle ; cette histoire n' est pas écrite encore. Le règlement des études dans les lettres humaines par Arnauld, et en général les écrits de ce dernier sur les belles-lettres et l' éloquence, que Boileau estimait " ce qui s' étoit fait en notre langue de plus beau et de plus fort sur les matières de rhétorique, " durent agir beaucoup sur les excellents professeurs du collége de Beauvais, et en particulier sur Rollin. Celui-ci, averti de la sorte, introduisit dans l' usage des colléges toute une part de la méthode de port-royal adoucie, corrigée et un peu trop fleurie peut-être par un reste du goût traditionnel de M Hersan. Ce ne fut d' ailleurs qu' une partie de la réforme littéraire de port-royal qui s' introduisit, et non pas la méthode vraiment philosophique. à cet égard, l' ancienne université garda ses errements jusqu' à la fin ; elle s' affaiblit, et ne se régénéra pas. à côté et à la suite de Rollin, comme maîtres de la lignée de port-royal, il convient de ranger Coffin et Mésenguy : ce dernier surtout, mort simple acolyte à 85 ans, paisible, solide, instruit, persécuté ; offrant le même esprit de fermeté dans la douceur, et d' humble joie dans l' austérité, que nous venons de remarquer et d' aimer chez les Beaupuis et les Tillemont. -on découvrirait sans doute encore quelques autres maîtres de cette famille, mais que leur modestie p611 a dérobés. J' en nommerai un seul, et des plus dignes, qu' il m' a été donné de reconnaître, l' abbé Herluison. Daguesseau pourrait être considéré, en un certain sens, comme un élève de port-royal, non pas un élève direct et formé de la main des maîtres, mais un élève libre et un peu vague des ouvrages et des méthodes de ces messieurs, -l' élève éclectique en quelque sorte, offrant la transition de port-royal au dix-huitième siècle. Il y aurait à faire, dans cette vue, une étude assez délicate sur ce personnage plus gallican que janséniste, sur ce caractère honorable mais un peu timide, sur cet esprit sage, modéré, peu profond, qui ne serrait déjà plus de près les vrais ressorts, et qui se laissait p612 prendre, plus qu' il n' était conséquent chez un chrétien, au decorum de la nature humaine. On y verrait pourtant, dans un noble et riche exemple, ce que devinrent les méthodes logiques et littéraires de port-royal appliquées librement à la seconde génération, et ce qu' elles produisirent de mieux en fait de culture intellectuelle . Un exemple encore, et bien meilleur que celui de Daguesseau, pour montrer l' élève, non des écoles et des livres, mais de l' esprit de port-royal, ce serait M Roger-Collard. Le cachet primitif sur cette forte nature avait marqué si avant, que, même en étant le plus mondain et le plus émancipé des port-royalistes, il s' est aisément trouvé l' homme le plus grave et le plus autorisé de son temps. Toute une souche de vieux chrétiens et de braves esprits reparaissait à l' improviste en sa personne. Parlant de cette sainte race à laquelle il tenait surtout par sa mère, de cette génération de gens de bien dévoués à la vérité , il ajoutait excellemment, en leur rapportant l' honneur de sa vertu : de n' avoir pas pensé à moi dans ma vie publique, cela me vient d' eux . Cet homme, qui fut un monument, n' est plus ; et nous sommes tombés à un temps où personne n' a plus le droit de dire de soi de telles paroles. J' ai mené à fin ces considérations et dissertations inévitables sur Pascal et sur les écoles, qui formaient le centre principal de notre étude ; j' ai doublé ce que j' appelle les deux caps de mon sujet : il n' y a plus qu' à reprendre le récit, et à suivre désormais un courant plus facile. Source: http://www.poesies.net