Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome II PREFACE p1 L' indulgence extrême, avec laquelle on a bien voulu accueillir mon premier volume, m' a imposé de plus grands devoirs pour les suivants. Je ne comptais, je l' avoue, en publiant séparément le premier, que prendre date en cas de survenants et poursuivre ma rédaction première, tout entier à mon sujet demi-obscur. L' attention si flatteuse, qu' on y a tout d' un coup portée debien des endroits, m' a obligé de penser plus souvent au public nouveau qui intervenait, et qui avait aussi ses délicatesses particulières. On ne s' étonnera p11 donc pas du retard involontaire que cette combinaison de soins m' a causé. Et puis dans tout sujet, même dans celui dont la base est le plus arrêtée, il est des détails imprévus qui se lèvent et qui prolongent ; il es comme des plis de terrain que de loin on n' apercevait pas et qu' on met bien du temps à franchir. On m' excusera, j' espère, en voyant tout ce que j' ai dû parcourir en replis de cette sorte, et la richesse, la fertilité réelle du sujet n' en ressortira que mieux. Le récit du premier volume allait jusqu' à l' année 1638 ; celui du second entame à peine l' année 1656 : c' est un espace de dix-huit ans seulement, mais sans compter les allées et venues, les digressions fréquentes. Nous n' atteignons après tout cela qu' au moment célèbre, à celu à partir duquel notre sujet s' éclaire, à proprement parler, et entre dans la gloire : ces deux volumes presque entièement y sont antérieurs. J' ai eu plaisir, on le voit, à m' étendre sur cet espace d' obscurité relative, sur cette grandeur première et un peu éclipsée. Quoi qu' il arrive, jai achevé aujourd' hui de parcourir une première moitié, et celle p111 qui, promettant le mois, m' a permis peut-être de tenir le mieux. Mon zèle du moins et mes efforts ne feront pas défaut pour m' aider à poursuivre convenablement sur cette autre pente tout en vue désormais, et réputée plus belle. 1 er février 1842. SAINT-CYRAN p7 Vii. Du fond de sa prison, et après les premiers mois de gêne entière, M D Saint-Cyran, mieux étbli, ne cessa de suivre ses anciennes directions ou d' en entreprendre de nouvelles. Il suffirait, pour s' en faire idée, de parcourir les volumes des lettres écrites durant sa captivité, en y joignant les noms des peronnes auxquelles il les adresse. Je ne nomme plus qu' en passant madame De Guemené, celle que nous avons vue la plus belle femme de la cour , nous dit Madame De Motteville, et qui l' était bien encore un peu. Il dirigeit plus sûrement M Guillebert, prêtre, régent de philosophie au cllége des Grassins, et qui, nommé curé à Rouville en Normandie, avait ajourné sa cure pour postuler le bonnet de docteur : M De Saint-Cyran lui p8 en fit reproche dans de belles lettres sur le sacerdoce, et M Guillebert, aussitôt reçu docteur, se hâta d' aller prendre possession de Rouville, en 1642. Il y fit, comme on dirait aujourd' hui, un réveil religieux , qui se répandit dans tout le pays ; on y appelait ces chrétiens régénérés les rouvillistes . En 1646, M Pascal, intendant de Rouen, étant touché de Dieu avec tous les siens, se mit sous la conduite du docte et saint curé de Rouville. Voilà donc Pascal qui, au bout de cette allée, s' achemine de loin vers port-royal, comme déjà nous savons que Racine naissant grandit pour y être élevé. -de sa prison, M De Saint-Cyran dirigeait, discernait encore M De Rebours, qui allait devenir un des confesseurs de port-royal de Paris et le plus fidèle auxiliaire de M Singlin. Il conseillait et guidait le jeune M De Luzanci, fils de M D' Andilly, seulement alors âgé de dix-huit ans, et qui, d' abord page du cardinal De Richelieu, puis enseigne dans la garnison du Havre, s' était senti saisi, durant une maladie grave, du saint désird' imiter son cousin M De Séricourt. M De Luzanci se retira dans le premier moment à Saint-Ange en Gâtinais, terre de la baronne de Saint-Ange, une des meilleures amies de M D' Andilly et de M De Saint Cyran, femme du premier maître d' hôtel d' Anne D' Autriche, et qui, devenue veuve, sera religieuse un jour à port-royal sous le nom de soeur Anne-Eugénie. Dans ce commencement de retraite, le jeune militaire obtenait de M De Saint-Cyran de se livrer aux fatigues de la chasse pour tromper toute feinte de l' oisiveté : " David, lui écrivait l' excellent guide, David jeune omme vous êtes, et déjà touché dee dieu, poursuivoit les lions et les ours, et, en les tuant, il se p9 rprésentoit les victoires des justes sur les démons. " en même temps qu' il répondait par ses conseils à M De Luzanci, M de Saint-Cyran s' adressait aussi au jeune baron de Saint-Ange ' aîné, qui en profita moins, succéda à la charge de son père et eut, par la suite, toutes sortes de dérangements : " comme j' ai une grande joie, leur écrivait-il, d' entendre dire que quelqu' un a dévotion pour Dieu, j' ai aussitôt une crainte,... à cause de l' expérience que j' ai qu' en plusieurs, je ne dis pas des jeunes gens, mais des hommes même, cette dévotion est semblable aux fleurs qu' on voit paroître au printemps sur les arbres et disproître bientôt après, sans y laisser aucun fruit. " et au jeune Saint-Ange en particulier, il écrivait comme dans un touchant pressentiment : " je vus aime tellement que je sens bien que je commence à vous plaindre en vous voyant croître, parce que je connois à peu près toutes les aventures bonnes et mauvaises qui vous peuvent arriver. " M De Luzanci persévéra. Un plus jeune Saint-Ange, frère cadet du précédnt, et confié dès lors, par la sollicitde du saint captif, aux soins de Lancelot et de M Le Maître, s' en montra digne jusqu' au bout. Voici en quels termes tout à fait tendres M De Saint-Cyran écrivait à Lancelot pour achever de lui recommander cet enfant et un autre tout jeune fils de M D' Andilly encore : " si Dieu vous fait la grâce de p10 m' accorder ce plaisir sans beaucoup de peine (car pour rien au monde je ne voudrois vous en faire), je prendrai, si je suis jamais en liberté, quelque petit enfant de vos parents pour reconnoître la charité que vous ferez à ceux-ci à ma prière ; outre que je vous aiderai d' ici à la leur rendre comme il faut, et serai, si vous voulez, leur sous-maître , pourvu que vous me disiez de point en point tout ce qui se passera. " M De Saint-Cyran sous-maître , du fond de sa tour, à travers ses bareaux, quel plus adorable déguisement de la charité ! Vers le même temps, ayant l' oeil à tout, il envoyait au monastère des champs le neveu d' un de ses gardes, un simple garçon cordonnier, que l' esprit de piété avait touché, et qui se nommait Charles De La Croix. Ce fut le premier domestique des ermites, et ermite lui-même. Il y eut ainsi par la suite, à port-royal, toute une série de domestiques solitaires et pénitents, dont ce Charles De La Croix est le premier ; il faut citer encore Innocent Fai, garçon charretier aux Granges. Ils ont tous place au nécrologe à côté des plus illustres noms, des De Luines, des Logueville et des Pascal ; et pour eux, sur leur dalle funéraire, M Hamon semble sculpter avec un redoublement d' amour ses pieuses épitaphes d' un latin si fleuri. M De Saint-Cyran convertit ou du moins édifia, consola plusieurs de ses compagnons de captivité, des étragers prisonniers de guerre à Vincennes. On cite les généraux allemands Ekenfort et Jean De Wert. Le premier était détenu au château depuis mai 1638, lorsq' on agita de l' échanger contre M De Feuquières fait prisonnier à Thionville et allié des Arnauld. p11 M D' Andilly ne s' y ménagea point ; il avait rencontré plus d' une fois M D' Ekenfort près de M De Saint-Cyran, à qui le guerrier malheureux venait demander des consolations spirituelles. M Arnauld de Philisbourg , ayant reçu toutes les commissions nécessaires à cet échange, avait déjà, par ordre du roi, tiré M D' Ekenfort de Vincennes et l' avait mené coucher chez m D' Andilly, le 16 mars 1640. Le lendemain matin, les chevaux étaient sellés dans la cour et l' on avait le pied à l' étrier pour le joyeux départ, quand deux fils de M De Feuquières, arrivés en toute hâte, apportèrent la consternante nouvelle de la mort de leur père. " nous demeurâmes, dit l' abbé Arnauld, qui était d' épée encore et devait faire le voyage, nous demeurâmes sans parole et sans mouvement, comme des gens qui auroient été frappés e la foudre. M D' Ekenfort lui-même en parut étonné comme nous ; quoiqu' il vît en ce cruel contre-temps la ruine de ses espérances et un grand éloignement à sa liberté dont il avoit commencé à goûter la douceur, il surmonta par grandeur d' âme sa propre douleur pour soulager celle de ses amis et s' employaà notre consolation, comme s' il n' en eût pas eu besoin pour lui-même. " on le ramena le soir à Vincennes ; c' est alors surtout qu' il dut réclame près de M De Saint-Cyran les seuls remèdes solides, dont il paraît que, même après sa délivrance et à la tête des armées de l' empereur, il se ressouvint toujours. p12 L' hiver de 1640-1641 fut célèbre à la cour par les magnificences du palais-cardinal. On y donna la grande comédie de mirame , " qui fut représentée devant le roi et la reine, avec des machines qui faisoient lever le soleil et la lune, et paroître la er dans l' éloignement, chargée de vaisseaux. " quelque temps après, au même lieu, on dansa le ballet de la prospérité des armes de France, où les mêmes machines de la comédie furent employées, avec de nouvelles inventions, pour faire paaître tantôt les campagnes d' Arras et la plaine de Casal, et tantôt les Alpes couvertes de neiges, puis la mer agitée, le gouffre des enfers, et enfin le ciel ouvert, d' où Jupiter, ayant paru dans son trône, descendit sur la terre . L' abbé de Marolles, le Dangeau de la chose, qui nous raconte cela de point en point, n' a garde d' oublier certaine civilité que lui fit le cardinal ; " de sorte, ajoute-t-il, que je vis encore ce ballet commodément, où il y avoit des places pour les évêques, pour les abbés, et même pour les confesseurs et pour les aumôniers de m le cardinal. Les nôtres se trouvèrent à deux loges de celles qui furent occupées par Jean De Wert et Ekenfort que l' on avoit fait venir expès du bois de Vincennes, où ils étoient p13 prisonniers. " le cardinal les voulait éblouir ; on s' inquiétait surtout de l' effet produit sur Jean De Wert, ce général ameux par ses succès d' avant-garde, parsa pointe redoutable à Corbie quatre ans auparavant, et dont le nom, souvent chansonné des parisiens, était devenu populaire comme d' une espèce de Marlborough du temps. Il était à la veille d' un échange et, plus heureux que d' Ekenfort, il n' avait en effet que quelques jours à rester. Interrogé sur la beauté du spectacle, Jean De Wert répondit qu' il trouvait tout cela très-beau, mais que ce qu' il trouvait le plus étonnant, c' était, dans le royaume très-chrétien, de voir les évêques à la comédie, et les saints en prison . Le mot courut. Le cardinal fit semblant de ne pas entendre. Comme si tout ne devait être que contraste, l' auteur du ballet représenté était ce Des Marestz qui, pls tard converti, se mit à la chasse des solitaires et des confesseurs de port-royal, et, par ses pamphlets comme par ses espions, ne cessa de les relancer. Mais le plus grand coup de la direction de M De Saint-Cyran durant sa prison, celui qui tira le plus à conséquence et à éclat presque aussitôt, ce fut la conversion d' Antoine Arnauld, qui dès lors postulait le bonnet en sorbonne. -Antoine Arnauld, né le 8 février 1612, était le plus jeune des dix enfants survivants de M Arnauld l' avocat : il est resté le plus illustre. Maintenant que, par lui, nous tenons la famille au complet, récapitulons un peu. C' est le cas d' ailleurs de dénombrer, comme quand le chef arrive, à la veille d' un combat. Il avait six soeurs religieuses : p14 l' aînée, madame Le Maître, née en 1590 ; la mère Angélique, née en 1591 ; la mère Agnès, née en 1593 ; la soeur Anne-Eugénie, née en 1594 ; la soeur Marie-Laire, née en 1600 ; la soeur Madeleine Sainte-Christine, née en 1607. Il avait trois frères : M D' Andilly, l' aîné de toute la famille, né en 1588, c' est-à-dire de vingt-quatre ans plus âgé qu' Antoine ; m l' abbé de Saint-Nicolas, qui devint évêque d' Angers, né en 157 ; Simon Arnauld, né en 103. Ce dernier, le seul qui n' eut pas e temps de se dégager du monde, était lieutenant de la mestre-de-camp des carabins sous son cousin M Arnauld ; " né avec beaucoup de bonnes qualités, sans aucun vice considérable, bien fait de sa personne, d' une humeur douce et complaisante, agréable parmi les dames, fier quand il le falloit parmi les hommes, " il eut plus d' un secret chagrin, fut toujours poursuii d' une sorte de fâcheuse étoile qui empêcha son avancement, et périt finalement d' un coup de feu au siége de Verdun dans une sortie, en 1639. Cette mort subite avait été une grande douleur pour sa sainte mère, madame Arnauld, qui le chérissait extrêmement ; elle s' y résigna pourtant et entira même sujet de remerciement à Dieu de ce qu' au moins il avait préservé ce cher fils de mourir en duel ; car c' était sa perpétuelle crainte, en un temps où les duels étaient si fréquents et où la misérable coutume des seconds pouvait y engager les moins p15 querelleurs. La conversion du jeune Antoine vint à point pour la consoler. On appelle conversion à port-royal (nous y sommes accoutumés déjà) ce qui semblerait un surcroît presque sans motif dans un christianisme moins intérieur. Le jeune Arnauld n' avait jamais mené une vie autre que régulière. Il avait été élevé d' abord avec ses neveux Le Maître et Saci, dont le premier était son aîné. Ayant terminé sa philosophie au collége de Lisieux, il s' appliqua quelque temps au droit et y prenait goût ; mais, sa mère l' en détournant, il commença la théologie en sorbonne sous M Lescot. Celui-ci, le même qui interrogea M De Saint-Cyran à Vincennes, était confesseur du cardinal De Richelieu, par conséquent peu rigoriste à l' endroit de la pénitence, assez bon scholastique dans sa chaire, mais en tout très-peu augustinien. M De Saint-Cyran, encore libre, consulté par madame Arnauld, mit entre les mains du jeune homme, comme préservatif de précaution, les opuscules de saint Augustin concernant la grâce ; il n' exerçait d' ailleurs, à cette époque, aucune direction habituelle sur lui. La thèse appelée tentative , que soutint Arnauld pour être bachelier en novembre 1635, et qui eut de l' éclat, se ressentit de cette lecture de saint Augustin et put faire sourciller M Lescot. Le nouveau bachelier se disposa, par un redoublemet d' étude, à gagner les grades supérieurs ; il fut admis à loger en sorbonne hospes sorbonicus et entra en licence à pâques 1638. Pourtant il menait, quant au reste, une vie relativement mondaine : il était recherché de mise ; il faisait rouler le carrosse à Paris, nous dit Fontaine ; il avait des bénéfices considérables et des dignités dans les églises p16 cathédrales. Ses graves amis enfin gémissaient tout bas de ses faiblesses ; ses neveux les ermites l' appelaient dans leurs prières, le demandaent sans cesse à Dieu. Le cours de sa licence dura deux années, epuis pâques 1638 jusqu' au carême de 1640. Ceux qui s' engageaient dans cette lice étaient obligés de soutenir trois actes publics, d' assister à ceux des autres et même aux tentatives des bacheliers, d' y prendre part et de disputer à leur tour selon l' ordre marué : " et comme ordinairement, nous dit le père Quesnel en son histoire de M Arnauld , il se trouve un fort grand nombre de bacheliers dans la licence, le travail y est grand, et on y est toujours en haleine, soit pour attaquer, soit pour défendre. Tout s' y fait ave vigueur et avec éclat ; tout y est animé par la présence des docteurs qui y président et y assistent, par le concours des premières personnes de l' église et de l' état et des savants de toutes conditions... p17 l' on peut dire en effet qu' une licence de théologie de Paris est, dans le genre des exercices de littérature, un des plus beaux spectacles qui se trouvent dans le monde. " c' est bien ainsi que le conçut premièrement le jeune Arnauld, qui abondait de toute l' effusion de son coeur dans cette gloire de sorbonne, autant que M Le Maître dans celle du arreau. Nous l' y verrons incliner toujours, et même converti, même plus tard exclu et tout à fait caché, caresser cet idéal de disute triomphante et ces formes solennelles de combat. à l différence de M De Saint-Cyran si intérieur, il n' aima rien tant tout d' abord que le gouvernement parlementaire de la théologie. En même emps qu' il poursuivait sa licence, il professait un cours de philosophie au collége du Mans. Un jour, y présidant à la thèse d' un de ses élèves, Walon De Beaupuis, qui fut plus tard maître à port-royal, et le voyant pressé vivement par un M De La Barde, chanoine de notre-dame, qui attaquait cette proposition : " ens synonime convenit deo et creature, le mot être est un terme également applicable à Dieu et à la créature, " il vint au secours du soutenant ; mais se voyant pressé lui-même par de solides raisons, au lieu de se tirer d' embarras par une réponse telle quelle, il s' avoua tout d' un coup vaincu et promit publiquement de renonce à sn sentiment. Et en effet, six ans après, dans les thèses du même M Walon De Beaupuis pour la tentative , thèses composées ou conseillées par M Arnauld, celui-ci ne manqua pas d' insérer a proposition contraire. C' est là ce que nos bons historiens appellent l' action héroïque de M Arnauld. p18 Nous voyons déjà sa chaude candeur : telle, à quatre-vingts ans, il l' aura encore. Il soutint magnifiquement les quatre thèses voulues : la première appelée sorbonnique , le 12 novembre 1638 ; la seconde dite mineure ordinaire , 21 novembre 1639 ; la troisième, majeure ordinaire , 13 janvier 1640 ; et la quatrième et dernière, appeée l' acte de veseries , 18 décembre 1641 ; tous ceux qui en furent témoins demeurèrent frappés d' étonnement, est-il dit, usque ad stuporem ! au début de sa licence, M Arnauld n' était encore que tonsuré ; le temps pressait pour les ordres, car les lois de la faculté voulaient qu' on fût sous-diacre dans la première année, et diace dans la seconde. Sur le conseil d' un savant et pieux docteur de ses amis, M Le Féron, il prit un peu vite le sous-diaconat, puis en eut scrupule et s' adressa, pou s' en éclaircir, à M De Saint-Cyran alors prisonnier ; M D' Andilly se chargea de sa lettre, datée de la veille de noël 1638 : " mon père, permettez-moi de vous appeler de ce nom, puisque Dieu me donne la volonté' être votre fils... etc. M De Aint-Cyran, lorsqu' il reçut cette lettre, venait à peine d' être retiré du grand donjon pour habiter p19 une chambre moins insalubre ; très-souffrant, très-surveillé encore, il ne put que dicter cum multo timore et tremore , dit-il : " je n' ai ni la force ni la commodité de vous faire saoir ce que j' ai dans l' esprit sur votre sujet. Vous êtes trop heureux d' en être venu là où vous êtes, et je me sens heureux avec vous, s' il est vrai que Dieu vous ait adressé à moi pour vous conduire dans la voie où il vous a mis... vous êtes devenu maître de ma vie aussitôt que vous êtes devenu serviteur de Dieu. " et avec ce tact qui lui était propre, il portait à l' instant le doigt sur le faible secret : la dignité dotoral vous a déçu comme la beauté déçut les deux vieillards . Arnauld fut un peu étonné et effrayé d' abord ; il se soumit à tout ; mais que devait-il faire ? Lui fallait-il renoncer au diaconat et, partant, à la licence, quitter incontinent son logement de sorbonne, et, par l' éclat qui en résulterait, exposer sans doute M De Saint-Cyran à de nouvelles rigueurs : " je vous supplie, mon père, de ne prendre pas ce que je vous dis pour des prétextes... je vois fort bien par votre lettre que vous vous sacrifieriez volontiers pourvu que vous me gagniez à Jésus-Christ... vous m' obligerez donc de me mander si vous trouvez à propos que je me retire présentement. " M De Saint-Cyran, une fois maître du coeur, n' insista pas outre mesure ; il lui répondit de rester comme il était, sans changer même de demeure, et p20 d' aller jusqu' au bout dans sa licence : " la prière et le jeûne deux fois la semaine vous serviront d' étincelles pour allumer le désir que vous avez d' être à Dieu. " et il ajoutait comme fond la lecture de l' écriture sante, selon son pécepte d' en peser les paroles, toutes les paroles, comme si l' on pesait une pièce d' or : " car il faut vous bâtir une bibliothèque intérieure et faire passer dans votre coeur tout la science que vous avez dans la tête, pour la faire remonter ensuite et répandre lorsqu' il plaira à Dieu. Il n' y a rien de si dangereux que de savoir ; et la sentence du fils de Dieu est effroyable : abscondisti haec a saientibus (vous avez dérobé ceci aux prétendus sages). " et il lui offre trois pauvres , dont il lui indiquera les noms, pour leur faire l' aumône le long de cette année ; car l' aumône est l' asyle du jeûne, et tous les deux de l' oraison, et les trois ensemble de la pénitence . C' est ainsi que ce grand médecin corrigeait et rectifiait à sa source la science D' Arnauld. Il lui fit faire une donation intérieure de son bien à port-royal avant sa première messe ; les mesures à prendre pour exécuter ce dépouillement furent remises à un temps postérieur. M D' Andilly se prêta par avance à tout et, s' il le fallait, à la vente de l' hôtel patrimonial qu' ils avaient en commun. Arnauld donc ne reçut la prêtrise et ne prit le bonnet qu' au terme permis par le saint directeur. Dans le p21 serment que font le docteurs, à leur réception, ils s' engagent à défendre la vérité en toute rencontre, usque ad effusionem sanguinis , jusqu' à l' effusion de leur sang. Cette parole, qui, pour tant d' autres, n' était qu' une formule, eut tout son sens et son poids redoutable dans la bouche du jeune militant : ce sang qu' il brûlait de répandre pour la vérité colora tout d' un coup son front. L' augustinus de Jansénius venait de paraître en 1640 et commençait à faire bruit. Arnauld, poursuivant ses études au sein de la pénitence, s' essayait dès lors par divers écrits particuliers à sa grande guerre prochaine contre les jésuites et à la défense du livre qui allait supporter tant d' assauts. Mais le plus grand résultat, très-éclatant et très-prompt, de son étude dirigée dans les voies de Saint-Cyran, ce fut le livre de la fréquene communion qui parut en 1643, et qui vint, en un sens pratique, indirectement et plus efficacement que tout, aider aux rudes doctrines relevées par Jansénius. Nous ne parlons pas de l' ouvrage encore ; nous en saisissons seulement l' inspiration dans l' âme d' Arnauld. On voit, par les lettres de Saint-Cyran, de quelle ardeur le prisonnier lui-même était dévoré à la suite de la publication de Jansénius, et quel zèle d feu il dut souffler a jeune et vaillant docteur. Le grand serviteur de Dieu, convenons-en, avait eu un instant de faiblesse : en mai 1640, à la sollicitation de M D' Andilly, de M De Liancourt, de M De Chavigny particulièrement, il p22 s' était laissé aller à écrire une lettre à celui-ci, qui la devait montrer au cardinal, -une lettre explicative, très-équivoquée, sur la contrition et l' attrition , accordant à cette dernière d' être suffisante avec le sacrement . Mais, la lettre à peine partie, il sentit sa faute ; il en eut un amer regret, une humiliation secrète, aussitôt suivie d' un surcroît de bouillonnement qui le mit comme hors de lui ; c' est das ces termes qu' il en écrit à M D' Andilly pe de jours après : " je vous avoue que vos langages et vos tempéraments que vous donnez aux paroles, je dis les académistes, ne s' accordent point bien avec l' éloquence des pensées, des actions et des mouvements que donne la vérité divine à celui qui la connoît et qui l' aime. " c' est dans une saillie de cette ferveur retrouvée, de ce bouillonnement qui ne le uitta plus, que fut écrite à M Arnauld une lettre décisive p23 dont il faut citer les principaux passages ; on y voitbien à nu M De Saint-Cyran, relevé d' un moment de faiblesse, iguillonnant et déchaînant, pour ainsi dire, le génie polémique du grand Arnauld : " tempus tacendi et tempus loquendi. le temps de parler est arrivé ; ce serait un crime de se taire, et je ne doute nullement que Dieu ne l punît en notre personne par quelque peine visible et très-sensible... etc. " p24 il écrivait ceci le 1 er février 1643, après cinq années presque accomplies de captivité, encore moins maté que le premier jour. S' étonnera-t-on maintenant de la réponse du cardinal De Richelieu à M Le Prince, qui s' intéressait près de lui pour procurer la liberté de M De Saint-Cyran : " savez-vous bien, lui dit le cardinal, de quel homme vous me parlez ? il est plus dangereux que six armées. " p25 M Arnauld n' était pas encore prêtre et docteur lorsque, le 28 févrir 1641, il perdit sa sainte mère que sa réforme intérieure avait comblée d' une consolation suprême. La nuit qu' on lui donna l' extrême-onction (4 février), il vint, de la sorbonne où il demeurait, coucher à port-royal où elle était religieuse depuis douze ans sous le nom de soeur Catherine De Sainte-Félicité. " il pria M Singlin de lui permettre de servir de clerc en surplis pour assister à la cérémonie ; mais M Singlin (c' est Lancelot qui parle) ne le jugea pas à propos, croyant que, puisque c' étoit assez d' un clerc, il auroit été contre l' ordre d' en faire entrer deux et que ce seroit trop donner à la nature . Ainsi il n' y eut que M De Saci qui entr pour assister M Singlin. Mais M Arnauld le pria au moins de savoir de madame sa mère c qu' elle lui vouloit dire pour dernière parole, afin qu' il le considérât toute sa vie comme un dernier testament et comme exprimant l' ordre de Dieu sur lui. " M Singlin revint en apportant cette réponse : " je vous prie de dire à mon dernier fils que, Dieu l' ayant engagé dans la défense de la vérité, je l' exhorte et le conjure de sa part de ne s' en relâcher jamais, et de la soutenir sans aucune crainte, quand il iroit de la perte de mille vies ; et que je prie Dieu qu' il le mintienne dans l' humilité, afin qu' il ne s' élève point par la connoissance de la vérité, qui ne lui appartient pas, mais à Dieu seul. " et quinze jours p26 après, comme elle s' affaiblissait de plus en plus, M Singlin lui demandant si elle n' avait rien à dire à son fils le futur docteur, elle répondit qu' elle n' avait rien autre chose à lui recommander que ce qu' elle avait dit déjà, à savoir qu' il ne se relâchât jamais dans la défense de la vérité . Ainsi, toute cette guerre infatigable que M Arnauld va poursuivre jusqu' à l' âge de plus de quatre-vingts ans, cette guerre d' Annibal et de Mithridate chrétien qu' il entretiendra et ranimera à travers tous les exils, errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté, on la voit bénie au point de départ, et dans ses premières armes, par une mère mourante, par M De Saint-Cyran captif. Sa mère lui dit presque comme celles de Sparte, en lui remettant le bouclier : avec ou dessus ! vraie mère des machabées. Et M De Saint-Cyran, dans l' embrassement qu' Arnauld et lui eurent enfin à Vincennes, le 8 mai 1642, pendant qu' au bout de la France Perpignan occupait la cour, -M De Saint-Cyran répétait encore : " il faut aller où Dieu mène et ne rien faire lâchement ; " et pourtant, malgré cet aiguillon enfoncé si avant, malgré cet éperon chaussé à la veille des armes par des p27 mains vénérées, malgré l' entière et pieuse loyauté le grand Arnauld, docteur plus qu' autre chose, outre-passa dans le fait l' intention de ses parrains en chrétienne chevalerie, qu' il alla trop loin, combattit trop, et qu' à force d' avoir raison et de pousser ses raisons, il mena port-royal et les siens hors des voies premières dont les limites sont atteintes en ce moment. Je répète cela bien des fois avant d' e venir à lui en détail, afin de pouvoir alors, nos réserves bien posées, l' admirer tout à fait à l' aise. Cependant quelques changements avaient lieu à l' intérieur du monastère de port-royal. La oeur marie-Claire, dont il a été au long parlé, suivait de près sa saintemère et mourait le jour de la trinité (15 juin) 1642. Son enterrement se fit le soir même, et elle fut la première pour laquelle on commença de rétablir, à port-royal de Paris, l' ancien ordre d' enterrer les mortes dans la simplicité religieuse ; car on avait rapporté du tard, à l' époqe de M Zamet, la coutume de les parer de fleurs et de beau linge, et de prodiguer le luminaire. On revint au monastique rigoureux. La soeur Marie-Claire, estûil dit, avait trop aimé la pénitence durant sa vie pour n' en conserver pas les marques après sa mort. -la mère Agnès, au même moment qu' on enterrait sa soeur, était en danger de mourir ; mais elle en revint. Elle cessa d' être abbesse à la fin de cette année 1642 ; elle gouvernait depuis six ans, ayant été réélue après le premier triennat. La mère Angélique, élue à son tour, lui succéda : il lui fallut, p28 sur le commandement de M Singlin, reprendre cette hargequ' elle avait tout fait pour quitter. Il n' est pas croyable, disent nos relations, comme elle en eut de douleur ; ses paroles ne trahissaient rien, mais son visage faisait compassion. Au moment de la reconnaissance , la voyant si triste plusieurs des religieuses, malgré leur joie, ne purent s' empêcher de s' attendrir. Pour nous, nous sommes simplement heureux de la retrouver ainsi à la tête de son monastère, où tout est réparé. M De Saint-Cyran lui-même sortit de Vincennes le 6 février 1643. Richelieu était mort le 4 décembre précédent ; mais on avait accordé deux mois aux bienséances. Il était mort, remarquèrent les jansénistes, le jour même de la fête de saint Cyran . Ils remarquèrent de plus que l' épître qu' on chantait ce jour-là à la messe et qui était tirée de la fin du dixième chapitre des proverbes, renfermait une étrange application et, pour parler leur langage, qu' elle était une terrible conjoncture : " la crainte de l' éternel prolonge les jours, mais les ans des méchants seront retranchés. " quoi qu' il en soit de ces rencontres assez sngulières, Richelieu mort, p29 M De Saint-Cyran redevenait libre. M Molé en parla le premier au roi et obtint la grâce : M De Chavigny pressa le moment. M D' Andilly, l' ami par excellence (comme l' appelait M De Saint-Cyran), le voulut aller quérir lui-même dans son carrosse. Tout Vincennes était dans le transport ; les chanoines du lieu le vinrent féliciter ; les gardes pleuraient de joie et de tristesse de le voir partir, et ils firent haie au passage avec mousquetades, fifres et tambours. Les premières visites, avant de rentrer chez lui, furent à M De Chavigny qu' on ne trouva pas (madame De Chavigny se montra un peu grande dame, et M De Saint-Cyran se promit p30 de n' y retourner jamais), puis à m le premier président (Molé), qui le reçut d' un parfait accueil, puis à port-royal de Paris, l' asyle du coeur. On l' y attendait ; le matin même, au réfectoire, la mère Agnès, qui venait d' apprendre la délivrance, était entrée, et, sans faire infraction au silence, avait délié sa ceinture devant la communauté, pour donner à entendre que Dieu avait rompu les liens de son serviteur. Comme on était déjà prévenu d' une grande espérance d cette liberté, chacune à l' instant avait compris : la joie se répandit du coeur sur les visages sans paroles et sans dissipation. Lapremière entrevue fut moins solennelle pourtant qu' on n' aurait pu s' y attendre ; toute la communaut 2 s 42 tait r 2 unie au parloir de saint-Jean, vers cinq ou six heures du soir, pour recevoir le père tant désiré ; mais, lorsqu' il entra, M De Rebours, qui avait la vue fort basse, prit une lunette pour lorgner, ce qui fit rire une religieuse, et celle-ci en fit rire une autre, et toutes, ayant le coeur plein de joie, éclatèrent. M De Saint-Cyran dut ajourner les paroles plus graves : " j' avois bien quelque chose à vous dire, mais il y faut une autre préparation que cela ; ce sera pour une autre fois. " et l' on se retira un peu confus de cet éclat d' allégresse innocente. Il semblait, ajoute Lancelot, que, même en ce moment de dispense si naturelle, M De Saint-Cyran se ût dit tout bas dans sa discrète révérence, selon cette parole du sage : filiae tibi sunt, non ostendas hilarem faciem tuam ad illas ; avez-vous des filles, évitez de vous montrer à elles avec un visage trop riant. p31 Mais le our de l' octave de sa sortie, on lui proposa de célébrer à port-royal une messe solennelle en action de grâces. Il était trop faible pour la dire lui-même, et il se contenta d' y communier avec l' étole. Ce fut M Singlin qui officia. M Arnauld, en termes d' église, y faisait diacre, et M De Rebours sous-diacre ; M De Saci et Lancelot servaient d' acolytes. à la fin de la messe, les religieuses chantèrent le te deum . " mais ce qui me parut plus remarquable que tout e reste, crit Lancelot, fut ce que je vais dire. " et je prie qu' on insiste sur chaque ligne de ce passage ; nous assistons d' un bout à l' autre à tous les actes de ces pieues vies : qu' elles se peignent trait pour trait dans notre mémoire ! p32 Que vous semble de cette interprétation de la charité qui, devant un tel ravissement d' une âme, et au plus fort de son extase de prière, n' imagine rien de plus probablement présent à sa pensée que le pardon des persécuteurs ? C' est quelque chose de cette inspiration commune à tout vrai chrétien, qui a depuis poussé l' abbé Grégoire, cet homme de bien et de colère, et souvent si loin du pardon, à ne pas terminer ses ruines de port-royal sans un voeu de clmence pour les destructeurs mêmes ; il y prie, du fond de l' âme, pour les jésuites. p33 Une autre visite, qui ne nous touche pas moins et qui n' était pas moins chère à M De Saint-Cyran que celle qu' il fit à port-royal de Paris, c' est sa visite aux solitaires des champs. Il connaissait à peine ce monastère des champs ; il n' y était allé qu' autrefois, voilà déjà bien des années, en visite près de madame Arnauld ; et, depuis l' abandon du ieu, il n' avait pas eu occasion d' y retourner. C' était donc tout ensemble en ce moment comme son premier et son dernier voyage, une apparition nouvelle et suprême au sortir et à la veille d' un tombeau. M Le Maître surtout l' y appelait ; le sain disciple l' avait vu un seule fois durant sa prison, en mai 1642 ; mais ce n' avait été qu' un rapide embrassement. Ici, ils auront au moins une journée entière d' une intime et pacieuse solitude. Je suppose quece fut en mars, à quelque premier p34 rayon de printemps, que M De Saint-Cyran, un peu remis, put faire le petit voyage. Fontaine ous a raconté, dans le plus présent et le plus vivant détail, cette visite et les utiles discours qui la remplirent ; je lui emprunterai, selon ma coutume, abondamment. C' est d' ailleurs le dernier entretien de M De Saint-Cyran auquel nous assisterons, et cet entretien touche à tout, va au fond de tout, éducation des enfants, littérature sacrée, genre de goût et de talent permis dans port-royal : ce sont autant de chapitres essentiels et, pour nos, fertiles à méditer. p35 Et ils se parlent du passé : M De Saint-Cyran, le voyant dans un désert si propre à la solitude, lui touche quelque chose de la crainte qu' il avait eue en le sachant forcé d' en sortir pour aller habiter une ville, où le diable se promène toujours plus que dans les champs . Durant le séjour à La Ferté-Milon, M Le Maître était logé dans une maison où il y avait des femmes, " sous un toit, comme dit M De Saint-Cyran, où il y avoit diverses matières aux illusions dont s' accuse David dans ses psaumes de la pénitence. " ces femmes pieuses avaient parlé de se convertir et de suivre M Le Maître au désert ; M De Saint-Cyran avait tremblé : car pour moi, dit-il, je connois un peu le diable, que Tertullien dit n' être connu que des seuls chrétiens,... etc. on se rappelle que M Le Maître, à qui dans le temps on avait fait part de la crainte de M De Saint-Cyran, s' était brusquement résolu à ne plus bouger de sa cellule et à ne parler à personne. Il revient, en causant, sur cette résolution, et M De Saint-Cyran, de nouveau, l' en blâme comme d' une sensibilité trop vive : je vous supplie donc de ne plus faire à l' avenir, à l' occasion de ces avis et d' autres événements désagréables, ces sortes de résolutions,... etc. p36 M De Saint-Cyran cessant de parler sur ce sujet, M Le Maître lui met en main la traduction des offices de Cicéron qu' il avait entreprise sur son conseil. M De Saint-Cyran s' excuse de l' y avoir engagé : il lui est toujours resté, dit-il, un scrupule sur cela. Pourtant, parmi les raisons qui l' ont déterminé, il allègue la plus considérable : Dieu, selon lui, s' est autant figuré , avec toutes les vérités de l' ordre de la grâce, dans l' ordre de la nature et dans l' ordre civil que dans la loi de Moïse. Or il a remarqué, en lisant autrefois les offices , une vérité concernant la puissance des prêtres, qui lui frappa l' esprit et lui montra clairement que la rason d' un païen avait mieux vu un principe fondamental de toutes les puissances civiles et ecclésiastiques émanées de Dieu aux hommes, qu' on ne l' avait fait depuis dans les écoles : " car, ajoute-t-il, il faut avouer que Dieu a voulu que la raison humaine fît ses plus grands efforts avant la loi de grâce, et il ne se trouvera plus de Cicérons ni de Virgiles. " p37 ue ingénieuse, perspective inaccoutumée, qui tendrait à partager l' histoire littéraire en deux et qui la subordone, comme le reste, à la venue de Jésus-Christ : le beau surtout d' un côté, le vrai de l' autre. C' est dans ce sens qu' un penseur chrétien a pu dire : " Dieu, ne pouvant départir la vérité aux grecs, leur donna la poésie. " dans la querelle des anciens et des modernes, les défenseurs tout littéraires des premiers se sont peu avisés d' un argument religieux si transcendant. Mais cette vue, qui devait sembler très-justifiable à M De Saint-Cyran lorsqu' il comparait le traité des offices de saint Ambroise à celui de Cicéron, cette vue d' un tel divorce presque légitime entre le règne du libre génie naturel et le chemin du calvaire, qui pouvait être encore très-spécieuse en France à la date de 1643, chez un théologien pour qui le Polyeucte du théâtre n' existait pas, allait devenir sujette à bien des amendements quelques années après, lorsque tomberaient coup sur coup, et de tout leur poids, dans la balance chrétienne, l' oraison funèbre de la reine' Angleterre, les pensées de Ascal et Athalie . M De Saint-Cyran, une fois sur ce sujet, en vient à parler de la composition desouvrages et des dispositions qu' on y doit apporter : " il faut, dit-il à M Le Maître, se considérer comme l' instrument et la plume de Dieu, ne s' élevant point si on avance, ne se décourageant point si on ne réussit pas ; ... etc. " p39 suivent d' excellents préceptes sur la manière de régler la science, la lecture et l' étude ; il donne jusqu' à six règles consécutives, mais nulle part rien qui ressemble au précepte de Despréaux : vingt fois sur le métier... M De Saint-Cyran, bien loin de là, vous dirait : une seule fois, sous l' oeil de la grâce ! j' ai omis une admirable page, c' est lorsque, jetant les yeux, à un moment sur la bibliothèque de M Le Maître, il se met à juger, en quelques mots, chaque auteur qu' il voit, chaque père : classement supérieur et véritablement souverain de toute la littérature ecclésiastique, saint Augustin et saint Chrysostome en tête, et les autres à la suite, chacun à son rang et selon son degré d' importance, jusqu' à saint Bernard, à saint Thomas et aux scholastques. " saint Bernard, y dit-il magnifiquement, est le dernier des pères ; cest un esprit de feu, un vrai gentilhomme chrétien, et comme un philosophe de la grâce. " pour saint Thomas, il le trouve certes un saint extraordinaire et grand théologien, mais par manière de correctif il ajoute : " nul saint n' a tant raisonné sur les choses de Dieu. " de saint Thomas surtout date l' habitude humaine qui a prévalu, dans les siècles suivants, de traiter la théologie par méthode . Latradiion insensiblement s' y perdit ; elle n' eut plus que des restes qui surnageaient çà et là dans l' usage, et qu' il importait grandement de ressaisir d' ensemble, de rejoindre par des lectures directes et de revivifier : il faut toujours aller à notre source . Pendant que Mm De Saint-Cyran et Le Maître sont à causer ainsi dans la chambre de ce dernier, Lancelot étant présent, ils se trouvent interrompus par les cris p40 d' un pauvre paysan qui vient demander secours pour sa femme en couche : le nouveau-né était mort sans baptême . Cela met ces messieurs sur le chapitre des enfants, et M De Saint-Cyran s' y développe à loisir. Il y a d' abord des choses dures et, pour nous, un peu révoltantes ; mais il y a aussi des choses bien justes et tendres jusque dans leur sévéité, et je me hâte de les dire ; c' est le vrai père des écoles de port-royal qui va parler : " je vous avoue, disoit-il à M Le Maître, qe ce seroit ma dévotion de pouvoir servir les enfants... etc. " p41 nous saisissons ici, dans toute la simplicité et l' activité de sa source, l' inspiration charitable par laquelle les écoles de port-royal se fertiliseront : elle est sortie tout entière, et comme d' un seul jet, du coeur de M De Saint-Cyran. L' âpreté des doctrines (notez-le) ne nuit en rien à la tendresseet presque à a maternité des soins ; cette espèce de fatalité de la prédestination n' ôte rien à la sollicitude des efforts. M De Saint-Cyran ne regardait pas l' enfance avec ce sourire aimable et confiant qu' on a trop légèrement peut-être ; je laisse bien loin pour le mment ces peines du feu auxquelles il les croyait voués, les misérables petits êtres, s' ils mouraient sans baptême : mais, sur la terre, l' enfane pour lui, et non sans quelque raison, était chose terrible comme le reste : l' innocence du baptême, chez eux, lui paraissait vite perdue et aussi difficile à recouvrer (une fois perdue qu' à aucun âge : " les esprits des méchants, pensait-il avec profondeur, se corrompent en naissant, et un grand fourbe est quelquefois fourbe à dix ans comme à quarante. " il disait encore, en une très-juste et presque gracieuse image : " ... quand le plus sage homme du monde auroit entrepris l' instruction d' un enfant que l' on voudroit élever pour Dieu, il n' y réussiroit pas, si Dieu même ne préparoit auparavant le fond de son coeur. Les peintres choisissent le fond pour faire leurs plus belles peintures et le préparent auparavant : c' est à Dieu, et non à nous, de former le p42 fond des âmes et de faire cette première préparation. " mais, cela étant, il ne croyait pas permis de sonder le mystère de Dieu sur les âmes, et il travaillait comme si tout restait à faire, sachant bien que ce qui nous est demandé, ce n' est pas le succès, mais le travail même. Et il disait ainsi à M Le Maître enachevant : " il faut toujours prier pour les âmes des enfants, et toujours veiller, faisant garde comme en une ville de guerre... etc. " l' entretien était à a fin ; M De Saint-Cyran demanda qu' on fît venir M De Séricourt, qui n' avait point paru encore. Tandis que M Le Maître et ces messieurs l' accompagnaient au départ jusqu' au carrosse, M De Saint-Cyran, qui voyait déjà dans leurs regards les larmes des adieux, leur répétait combien il trouvait beau ce désert, et qu' il en fallait surtout respecter les bois, n' y rien laisser dépérir, et qu' il allait faire bien des reproches à la mère Angélique d' avoir pu quitter une si belle solitude. Elleûmême, depuis longtemps, la regrettait tout bas, et cela nous prépare à y voir revenir un jour tous nos personnages, et les religieuses aussi. Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à p43 leur source, il y a à s' arrêter sur un des points du précédent entretien. Tout ce qu' on vient d' entendr dire à M De Saint-Cyran de la science permise et des livres que l' on compose en vue de Dieu, s' applique trop à l' ensemble des ouvrages sortis de port-royal durant cette période et même durant les suivantes, et en constitue trop essentiellement, si on peut ainsi parler, la théorie, pour que je ne la fixe pas dès à présent dans son ensemble, et pour que surtout je ne la mette pas naturellement e contraste avec la théorie purement littéraire et académique, dont nous trouvons la critique expresse dans la bouche même de Saint-Cyran. Celui-ci en effet, par les soins empressés de D' Andilly, connut Balzac, l' académiste par excellence, et le jugement profond et piquant qu' il porta du personnage concourt l' éclairer singulièrement ; c' est un à-propos imprévu qui vient en aide aux jugements les plus vifs partis d' un tout autre côté. M De Saint-Cyran, en un mot, donne à peu près entièrement raison sur Balzac, à ce qu' en dit Tallemant : le chrétien et le satirique s' entendent à percer à jour cette vanité littéraire transcendante, dont il offre le plus magnifique exemplaire. C' est que rien n' est plus pénétrant, bien que rien ne soit moins satirique, que le génie chrétien. Cet examen de Balzac, où nous allons nous engager avec la lunette de Saint-Cyran, a d' autantplus d' intérêt pour nous, qu' à part les provinciles et les pensée de Pascal, et à part Racine, la théorie littéraire chrétienne de Saint-Cyran a dominé, inspiré et comme affecté la littérature entière de port-royal et tote cette manière d' écrire saine, judicieuse, essentielle, allant au fond, mais, il faut le dire, médiocrment élégante p44 et précise, très-volontiers prolixe au contraire, se répétant sans cesse, ne se châtiant pas sur le détail, et tournée surtout à l' effet salutaire. On remarquera très-sensiblement cette façon dans Nicole, qui aurait pu certes en avoir une autre, s' il y avait pris garde. M Hamon et Du Guet, si capables de précision naturelle, d' imagination nette ou d' analyse vive, n' ont pas soigné en eux ces qualités et ne les ont pas amenées sous leur plume à l' état de talent littéraire. Racine, qui s' était formé au goût difficile en dehors et sous Boileau, rapporta ce talent dans port-royal et l' eut seul comme pour tout le monde. Mais l' exemple le plus merveilleux, c' est pascal, qui l' a d' emblée, cet art, sans paraître le chercher et s' en préoccuper, qui, par la méthode purement intérieure et chrétienne, sans viser à aucun effet, arrive à l' austère beauté de précision, à la beauté nue et grande, exempte de tout ornement vain et la plus conforme à l' idée même ; tellement p45 qu' on peut dire de lui, dans une image géométrique, qu' il est juste au point d' intersection de la méthode purement chrétienne et de la méthode littéraire. Or, ce qu' on dira maintenant de Balzac et de sa manière tout extérieure, toute rhétoricienne, de sa phraséologie partout ostensible et affichée ; ce qu' on sait déjà de la manière tout intérieure, substantielle, la fois ramassée et diffuse, de M De Saint-Cyran, dont les quarante in-folio manuscrits, si l' on s' en souvient, apportés en masse, épouvantèrent m le chancelier ; -tout ce qu' on tirera de ce parfait contraste rejaillira directement sur l' intelligence qu' on aura de Pascal, sur l' admiration raisonnée que nous causera cestyle où la forme et le fond, indissolublement unis et non plus distincts, ne font qu' un seul vrai, un seul beau. Dussions-nous paraître obéir insensiblement à l' allure de port-royal et être nous-même un peu long, on nous excusera : rien ne vit que par les détails ; celui qui a l' ambition de peindre doit les chercher. p46 Viii. S' occuper de Balzac aujourd' hui n' est pas une pure curiosité à nos yeux. Nous n' étudions pas en lui une maladie pédantesque qui s' est perdue : la forme de rhétorique a changé, nous avons de la rhtorique encore. La maladie littéraire et d' art , comme on dit, est fort courante de nos jours. Dans cette variété particulière, le mal de Balzac y demeure plus répandu qu' on ne croit. Jamais même, je l' ose dire, jamais peut-êre aucun temps, la phrase et la couleur, le mensonge de la parole littéraire, n' ont autant prédominé sur le fond et sur le vrai que dans ces dernières années. Le règne de la plume asuccédé, à la lettre, au règne de l' épée. Le talent est de mode comme la valeur sous l' empire, mais avec plus de charlatanisme possible, et souvent avec autant de jactance. Il y a des Murat du style et de la métaphore, c' est-à-dire sous un costume un peu p47 changé, des Balzac d' autrefois. La phrase pour la phrase, l' éclat pour l' éclat, comme sous l' empire la bravoure pour la bravoure, indépendamment du but et de la cause. On va à la conquête de la métaphore dans tous les champs d' idées, comme on allait à la conquête des drapeaux à travers tous les royaumes. Mais, à force de nous complaire à décrire le défaut, prenons garde d' y tomber, et, parlant du mal contagieux, de nous trahir. M De Saint-Cyran connaissait donc Balzac ; il l' avait dû voir, plus d' une fois, du temps de son séjour à Poitiers, dans quelque voyage à Angoulême. " monsieur de Balzac, dit Lancelot, lui écrivoit même quelquefois ; mais, comme M De Saint-Cyran savoit qu' il étoit tout u monde, il s' en défaisoit autant qu' il pouvoit. Un jour, M De Balzac lui écrivit une lettre qu' il avoit été plus de trois mois à enfanter et à polir. Comme M De Saint-Cyranreconnut sa vanité, il ne lui fit point d' abord de réponse. " cette lettre de Balzac, qu' il avait dû mettre une couplede mois à composer, est sans doute la suivante, l' un des graves chefs-d' oeuvre du grand épistolier , mais qui prend un caractère tout à fai comique, si l' on songe à la grimace de M De Saint-Cyran qui la lit : " monsieur, comme ce porteur est témoin des obligations que je vous ai, il le sera aussi du ressentiment qui m' en demeure, et vous dirr que, quand je serois né votre fils ou votre suet, vous n' auriez sur moi que la même puissance que vous avez... etc. " p49 vers le même temps, M De Saint-Cyran écrivait à M D' Andilly une lettre dans laquelle on lit ces mots : " ... je ne sais qui est ce monsieur de Vaugelas qui vous a écrit. Il me semble qu' il est de l' humeur de M De Balzac, duquel je fais plus de cas que de sa lettre, que j' ai dessein de lire dans trois jours, pour ce que j' ai d' autres occupations et que je désire que, par mon exemple, vous apportiez quelque modération p50 à cette passion que vous avez aux paroles, dont la belle tissure est moins estimable que vous ne pensez. " et il continue dans sa première manière, non débrouillée encore, à raisonner sur la légèreté de cette tissure ; jetraduis sa pensée d la sorte : si la parole est ce qu' il y a de plus grand, les paroles sont ce qu' il y a de moindre. Cependant la lettre de Balzac (je suppose que c' est celle-là même dont M De Saint-Cyran vient de parler), après qu' il l' eut gardée trois jours entiers sur sa cheminée sans la lire, demeurait toujours, de sa part, sans réponse. Un long mois après, Balzac qui, en retour de ses frais d' éloquence, attendait en affamé sa ration et comme sa pitance d' éloges, dépêcha un gentilhomme de ses amis près de M De Saint-Cyran, pour savoir de lui s' il n' avait pas reçu une lettre u' il s' était donné l' honneur de lui écrire. M De Saint-Cyran répondit qu' oui, et s' excusant sur quelques affaires qui l' avaient retardé dans sa réponse, il pria le gentilhomme d' attendre un moment, et qu' il l' allait aire en sa présence. Il la fit, dit Lancelot, et la lettre fut trouvée incomparablement plus belle et plus pleine d' esprit que celle que M De Balzac avait pris tant de peine à composer ; de sorte ue celui-ci fut extrêmement surpris quand son ami lui dit qu' elle avait été faite à la hâte en sa présence. M De Saint-Cyran raconta ensuite cette histoire à M Le Maître, qui n' avait pas été tout-à-fait exempt du même mal, et lui dit : " on ne pouvoit mieux confondre la vanité de M De Balzac et le temps qu' il perd à faire ses lettres, qu' en lui en faisant une tout en courant et en présence de son ami, qui pouvoit le lui témoigner. " p51 mais voici qui est miux et qui saisit le personnage littéraire plus au vif, ce me semble, que n' a fait jusqu' ici aucune anecdote connue. Un jour, comme, en présence de Balzac, M De Saint-Cyran vint à toucher certaines vérités et à les développer avec force, Balzac, attentif à tirer de là quelque belle pensée pour l' enchâsser plus tard dans ses pages, ne put s' empêcher de s' écrier : cela est merveilleux ! se contentant d' admirer sans se rien appliquer. M De Saint-Cyran, un peu impatienté, lui dittrès-ingénieusement : " M De Balzac est comme un homme qui seroit devant un beau miroir d' où il verroit une tache sur son visage, et qui se contenteroit d' admirer la beauté du miroir sans ôter la tache qu' il lui auroit fait voir. " mais là-dessus, Balza plus émerveillé que jamais, et oubliant derechef la leçon pour ne voir que la façon, s' écria encore plus fort : ah ! voià qui est plus merveilleux que tout le reste ! sur quoi M De Saint-Cyran, malgré lui, se prit à rre ; il vit bien qu' il avait affaire à un incurable bel-esprit, à un pécheur laps et relaps en matière de trope et de métaphore : il en désespéra. Nous voici tout d' un coup entrés avec M De Saint-Cyran, au coeur ou, si l' on aime mieux, au creux du talent de Balzac, et par le défaut de la cuirasse ; il n' y a plus qu' à profiter de cette ouverture. Jean-Louis Guez De Balzac, né en 1594 à Angoulême, d' un père gentilhomme de Languedoc et attaché au duc D' épernon, fut d' abord, lui-même, attaché à ce p52 seigneur fastueux et à son fils le cardinal de La valette, pour lequel il fit le voyage de Rome (1621). Dix ans auparavant, il avait fait, pour son propre compte et en tout jeune homme, le voyage de Hollande avec le poëte Théophile Viaud, qui, sous les verrous, plus tard en jasa. à son retour de Rome, il écrivait à l' évêque d' Aire Le Bouthillier, qu' il y vait laissé : " monseigneur, si d' abord vous ne connoissez pas ma lettre, et si vous voulez savoir qui vous écrit, c' est un homme qui est plus vieux que son père, qui estaussi usé qu' un vaisseau qui auroit fait trois fois le voyage des Indes, et qui n' est plus que les restes de celui que vous avez vu à Rome. " Balzac, à cette date (1622), avait à peine vingt-huit ans ; le voilà qui, pour plus de commodité, se constitue solennellement malade, un peu à la Voltaire ; il se confine aux bords de la Charente, dans sa terre de Balzac qui provenait de sa mère, et il n' en sort plus qu' à de rares intervalles, pour aller à Paris où l' attirent faiblement quelques lueurs de fortune sous le miiistère de Richelieu. Il avait en effet, ainsi que M De Saint-Cyran, connu le prélat avant sa plus haute élévtion. Au moment du séjour de l' évêque de Luçon près de la reine-mère à Angoulême, je crois distinguer non loin de lui, dans un petit roupe, les trois figures assez agissantes de Le Bouthillier, de Saint-Cyran et de Balzac. Ce ernier pourtant ne tira jamais que peu du ministre ; ce n' était pas le désir qui lui manquait ; mais le cardinal, tout en le complimentant publiquement par lettre, l' avait jugé phraseur, et un phraseur dont on ne faisait pas ce qu' on voulait, bien p53 qu' il louât à outrance. Il y eut quelques lignes maladroites de Balzac sur la reine-mère et le cardinal, qui déplurent à celui-ci, et il dit un jour à Bois-Robert : " votre ami est un étourdi. Qui lui a dit que je suis mal avec la reine-mère ? Je croyois qu' il eût du sens ; mais ce n' est qu' un fat. " disgrâce pour disgrâce, il vaut mieux être jugé par Richelieu, dangereux comme Saint-Cyran, qu' étourdi et indiscret comme balzac : cela, comme pronostic, est de meilleur augure. Le célèbre écrivain passa donc à peu près une trentaine d' années sans interruption dans sa terre, tout en p54 contemplation de lui-même et de son oeuvre littéraire qui avait été précoce et brillant, mais qui ne mûrit plus. Ses ennemis l' appelaient Narcisse ; il se mirait tout le jour, en effet, dans le canal de sa Charente, ou dans ce miroir de la rhétorique qui lui semblait si beau. Il ne renouvela jamais son esprit par le monde et par la pratique des hommes. Il acheva de se boursoufler dans le vide. La solitude lui gâta l' esprit, comme le monde fait à d' autres, comme il fit à Voiture. Au reste, il fallait que Balzac eût l' esprit ainsi tout prêt à se gâter ; car la même solitude aiguisa plutôt Montaigne. Nul ne représente plus naïvement ue lui l' homme de lettres pris comme espèce, dans sa solennité primitive, dans son état de conservation pure et de gentilhommerie provinciale, dans son respect absolu pour tout ce qui est toilette et pompe de langage, dans son inaptitude parfaite à tout le reste. M De Saint-Cyran, en le blâmant, ne le distinguait pas des gens du monde ; mais ceux-ci, les vrais gens du monde de ce temps-là, n' avaient arde de s' y méprendre, et les spirituels, comme Bautru, le raillaient très-joliment. Le premier volume de ses lettres parut en 1624 ; ce sont les plus extraordinaires et les plus hyperboliques ; dans les volumes suivants, il tâcha d' être plus régulier ; mais les premières restèrent les mieux venues. Elles firent une révolution parmi les beaux-esprits et le portèrent du premier coup (c' est le mot) sur le trône de l' éloquence . Ses lettres en 1624, son prince en 1631, p55 par la quantité d' admirateurs qu' ils lui valurent, le rendirent un chef de parti , dit Sorel. Le succès littéraire de Balzac, dès son apparition, fut complet, c' est-à-dire qu' il ne se composa pas moins de colères que d' applaudissements. Les auteurs à la mode, qui se croyaient les maîtres-jurés du métier, s' émurent de voir un nouveau-venu leur passer d' emblée sur la tête. Il se fit tout un enchaînement de querelles, dans lesquelles je n' entrerai pas, dans lesquelles Balzac lui-même (on lui doit cette justice) entra aussi peu que possible. Cette vivacité de querelles parut se ranimer à plus de vingt ans de distance, lors de la publication des lettres de Voiture, données après la mort de celui-ci par son neveu Pinchesne. On se tuait de comparer et de préférer. Balzac restait le devancier et le maître, mais le disciple avait pris un chemin si différent ! " il n' est pas impossible, remarquait gravement l' abbé Cassagne, qu' un pilote n' ait enseigné l' art de la navigation à un autre pilote, uoique l' un ait fait tous ses voyages dans les Indes orientales, et l' autre dans celles de l' occident. " on balançait, par ces grandes images, les deux gloires épistolaires rivales, au sortir de la lutte des deux fameux sonnets, de même qu' on opposa parallèlement, dans la suite, Bossuet et Fénelon, Voltaire et Jean-Jacques. Faste et néant de l' éloge tous ce termes magnifiques ont déjà servi. Dès l' origine, on louait surtout Balzac, et avec raison, d' avoir le premier donné à a prose française les nombres . M Du Vair, qui obtenait tant d' estime, semblait, en ce qui regarde cette partie de l' élocution, p56 en avoir plutôt un foible soupçon qu' une véritable connoissance . Le cardinal Du Perron, si admiré comme génie, avait un peu manqué, on l' avouait, de grâce pou l' art , et M Coëffeteau, si pur de langage, ne se faisait pas remarquer avant tout par l' harmonie. En un mot, ce que Malherbe avait exécuté pour la poésie, pour l' ode, restait à accomplir dans la prose, et on reconnaissait que, quand ce poëte si harmonieux s' était exercé hors des vers, il n' avait rien eu que de discordant et de dissipé , par exemple das ses traductions. L' ordre donc, la justesse des accords, la mesure, le pouvoir d' un mot mis en sa place, cette sage économie du discours qui permet d' en continuer toujours la magnificence , ce furent là les mérites littéraires incontestables du style de Balzac. Malherbe, témoin du succès, en parlait un peu légèrement ; il disait un jour à Gomberville, à propos des premières lettres : " pardieu ! Pardieu ! Toutes ces badineries-là me sont venues à l' esprit, mais je les ai rebutées. " Malherbe avait le dédain de tout premier occupant et régnant à l' égard de son successeur immédiat. Il se moquait volontiers, avec l' aristocratie p57 du poëte, de ceux qui disaient que la prose avait ses nombres ; il ne concevait pas es périodes cadencées qui ne fussent pas des vers, et n' y voyait qu' un genre faux de proe poétique . Balzac a bien pourtant l' honner d' avoir achevé l' oeuvre de Malherbe en l' appliquant à la prose, d' avoir introduit là un ton, un procédé qui n' est pas poétique, mais plutôt oratoire, une forme de développement, auparavant inconnue dans cette rigueur, et qu' il n' a plus été possible d' oublier : on la retrouve presque semblable, avec la pensée en sus et le génie du fond, dans Jean-Jacques. Si l' on pouvait noter le mouvement, le nombre, les coupes, les articulaions et comme les membrures de la phrase indépendamment du sens, il y aurait bien du rapport entre Balzac et Jean-Jacques. Balzac, je l' ai dit ailleurs, c' est la prose française qui fait en public, et avec beaucoup d' éclat, sa rhétorique, une double et triple année de rhétorique. Tous les grands prosateurs qui viennent après sont bien loin de reprendre nécessairement le moule de Balzac. Bossuet est bien autrement libre et irrégulier dans sa majesté oratoire ; on a madame de Sévigné etsa plume agréablement capricieuse ; on a Montesquieu qui aiguise et qui brusque son trait, Voltaire qui court vite et pique en courant ; mais chez tous ces styles, même les plus dégagés, on sent qu' il y a eu autrefois une rhétorique très-forte, et c' est Balzac qui l' a faite. Aujourd' hui, quand on lit Balzac, on est frappé, avant tout, de l' uniformité du procédé : le vide des idées laisse voir à nu et sans distraction ce redoublement continuel e l phrase qui va du simple au figuré, du p58 figuré au transfiguré ; partout, dès le premier ou le second pas, l' hyperbole avec métaphore. J' en recueillerai qelques exemples en ne choisissant même pas et en ne faisant que me baisser pour les prendre. On se souvient de ce mot, précédemment cité, par lequel, au retour de Rome, écrivant à l' évêque d' Aire, il se dit plus vieux que son père et aussi usé qu' un vaisseau qui aurait fait trois fois le voyage des Indes. à Racan qui, dans une ode, l' avait comparé aux dieux, il écrit (1625) : " il semble que la divinité ne vous coûte rien, et qu' à cause que vos prédécesseurs ont rempli le ciel de toutes sortes de gens et que les astrologues y ont mis des monstres, il vous soit permis à tout le moins d' y faire entrer quelques-uns de vos amis. " à Vaugelas (1625) : " les reines viendront des extrémités du monde pour essayer le plaisir qu' il y a en votre conversation, et vous serez le troisième après Salomon et Alexandre, qui les aurez fait venir au bruit de votre vertu... " et ailleurs : " c' estmoi qui trouble votre repos, qui usurpe votre liberté... je vous dresse des embûches à Paris, à Fontainebleau, à Saint-Germain, et si, pour fuir mon importunité, vus pensiez vos sauver au bout du monde, elle feroit le voyage de Magellan pour vous y aller chercher. " la nature, l' histoire, la géographie, l' univers, n' existent que pour lui fournir son butin unique et favori, la p59 métaphore. Sondons-nous bien, rentrons dans notre conscience littéraire : je soupçonne plus d' un illustre moderne de n' être pas si loin de Balzac qu' il le crit. à M Conrart, qui était de la religion réformée, Balzac écrivait : " vous ne penseriez pas que le nombre de vos vertus fût complet, si vous n' y ajoutiez l' humilité, et vous me voulez montrer qu' il y a des capucins huguenots. " des capucins , parce qu' ils font voeu d' humilité : nous saisissons le procédé, une métaphore hyperbolique associant des images imprévues qui étonnent, et qui veulent plaire encore plus qu' elles n' y réussissent. Il remercie M Godeau (1632) de lui avoir envoyé sa paraphrase des épîtres de saint Paul : " il n' y a plus de mérite à être dévot. La dévotion est une chose si agréable dans vore livre que les profanes mêmes y prennent du goût, et vous avez trouvé l' invention de sauver les âmes par la volupté. Je n' en reçus jamais tant que depuis huit jours que vous me nourrissez des délices de l' ancienne église, et que je fais festin dans les agapes de votre saint Paul. C' étoit un hommequi ne m' étoit pas inconnu ; mais je vous avoue que je ne le connoissois que de vue. il prend le ton cavalier ... votre paraphrase m' a mis dans sa confidence et m' a donné part en ses secrets. J' étois de la basse-cour, je suis à cette heure du cabinet... vous êtes, à dire le vrai, un admirable déchiffreur de lettres. " tout est dans ce ton ; il se prenait lui-même au sérieux dans ces badinages ; mais les esprits vraiment sérieux ne s' y trompaient pas. Toutes les critiques qu' on peut faire à Balzac, celles p60 en particulier que je lui adresse, ne lui ont pas manqué dans le temps. Mais, des renommées littéraires, il ne parvient à la postérité et il ne ressort finalement que la résultante ; les protestations qui y entraient dès l' abord sont oubliés. Dans le cas présent, celles qui, ayant été imprimées à l' état de pamphlets, ont laissé quelque trace, sont pleines d' ailleurs d' emportements, de fatras ou d' à-peu-près. Notons ceci : les critiques contemporains, fussent-ils fins et habiles, se donnent bien de la peine pour envelopper et développer, en fait de jugements littéraires, ce que le premier-venu, dans la postérité, conclura en deux mots. Sorel, qui a tenu registre de ces querelles, nous dit des adversaires de Balzac : " la plupart de ces gens-ci, se trouvant comme forcenés pour la passion qu' ils avoient à médire de m de Balzac, ressembloient à des malades de fièvre chaude qui, dans leur rêverie, ne se représentoient que chimères et spectacles affreux. Les beautés du style de notre auteur ne se montroient poin à eux ; ils n' en considéroient que ce qu' il y avoit d' irrégulier. En tout ce qu' ils lisoient de ses écrits, ils ne croyoient voir que des métaphores impropres, des hyperboles exorbitantes , des cacozèle ou des catachrèses , et autres figures épouvantables du nom desqueles ils remplissoient leurs écrits, et que les hommes non lettrés prenoient pour des monstres de l' Afrique. " il y avait du vrai pourtant sous ces grands reproches pédantesques. Balzac, bien averti de son défaut, commence ainsi une de ses lettres à Chapelain : " j' ai renoncé solennelement à l' hyperbole. C' est un écueil que je ne regarde qu' en tremblant et que je crains plus que Scylle et Charybde... " on voit qu' il en est pour p61 lui de son défaut chéri, précisément comme dans la chanson : l' image adorée et jolie toujours revient ; en pensant qu' il faut qu' on l' oublie. On s' en souvient. L' hyperbole le mena un jour jusqu' à dire à Mademoiselle De Gournay en manière de compliment. " depuis le temps qu' on vous loue, la chrétienté a changé dix fois de face. " un tel trait de galanterie renferme tout. C' est au reste, avec Mademoiselle De Gournay, la même façon qu' on lui a vue précédemment avec Richelieu : il ne pense qu' à la grandeur de la louange nullement à la finesse, et ne se doute pas des circonstances désagréables qu' il y fait entrer. Je pourrais dénombrer tous les noms célèbres du temps, Gombrville, Coëffeteau, D' Ablancourt, Bois-Robert, à qui il écrit sur ce ton de largesse ; car il était de cette vanité littéraire si pleine et surabondante que, commençant par elle-même, elle se répand volontiers sur les autres. Sa propre satisfaction, tant immense, noyait dans son coeur l' envie et ne laissait pas aliment à la longue colère. Après cette grande guerre, à laquelle donna lieu un mot de sa part imprudemment lâché contre les moines, il se réconcilia avec ceux p62 qui lui avaient le plus vivement riposté, et en particulier avec Dom André De Saint-Denys ; il se réconcilia fort tendrement, au lit de mort, avec un M de Javersac qu' il avait fait bâtonner autrefois, dit-on, pour l' avoir critiqué : car encore, parmi ses prétentions au gentilhomme, Balzac avait cela, tout bon prince qu' on l' a vu, d' être un peu prompt au bâon et à la houssine, mais par la main des autres. Hors ses phrases auxquelles il tenait fort, il n' était d' aucun parti en son temps ; il correspond tour à tour avec M De Saint-Cyran et avec le père Garase ; à Gomberville il parlait polexandre et jansénisme, à Costar il écrivait des espèces de badineries sur la grâce , puis, tout à côté, c' étaient des merveilles sur le ivre d' Arnauld. Que lui importaient le sujet et le sens, pourvu qu' il vît jour à l' image et qu' il y plantât ce cher drapeau ! Pour ou contre le Mazarin selon lesuccès ; exemple, avec une certaine honnêteté d' ailleurs, de cette platitude si compatible avec l' enflure. p63 Il était fort lié (c' est tout simple) avec la famille Arnauld, l' éloquente famille comme il l' appelle, avec M D' Andilly d' abord, l' un des chefs de cette littrature Louis Xiii grandiose et laudative, et vrai disciple de Balzac dans le tour sinon dans l' image. Un jour, à propos du livre de la fréquente communion , on s' étonnait, devant M D' Andilly, qu' un jeune homme comme le docteur, qui ne faisait qu' à peine de sortir des écoles et sans aucn usage du monde, eût pu écrire si bien et si poliment ; M D' Andilly répondit qu' il n' y avait point lieu de s' en étonner, et qu' il parlait simplement la langue de sa maison . Balzac, certes, n' aurait pas mieux dit. Il s' honorait donc à bon titre, d' une relation suivie avec les divers membres de cette excellente maison en fait de langage : il correspondait avec l' abbé de Saint-Nicolas qui lui servait de truchement près du cardinal Bentivoglio et transmettait, de l' un à l' autre, envois et compimnts littéraires ; il s' ouvrait de ses écrits à M Le Maître et le remerciait fort au long des fruits de pomponne , de quelque harangue probablement et même d' un sonnet. Ceci nous touche ; M Le Maître n' est pas désagréable à retrouver dans le miroir de Balzac : " monsieur, lui écrivait celui-ci (février 1633), je ne tiens point secrète notre amitié : elle est trop honnête pour être cachée, et j' en suis si glorieux que je ne me fais plus valoir que par là. M Jamin quelque jeune recommandé sait ma bonne fortune et a grande passion de vous connoître. Il a cru que je ne serois pas le plus mauvais introducteur qu' il choisiroit pour cela, et que par mes adresses il pourroit parvenir jusqu' à votre cabinet... ceux qui avoient vu tonner et éclairer Périclès dans les assemblées, étoient bien p64 aises de le considérer dans un état plus tranquille, et de savoir si son calme étoit aussi agréable que sa tempête... " et à la fin : " je baise les mains à toute l' éloquente famille. " la conversion de M Le Maître ne prit personne plus au dépourvu que Balzac : qu' en put-il dire ? C' est le cas pour nous de le pénétrer à coup sûr, dans une circonstance tout à fait connue. Il écrit à Chapelain qui lui avait annoncé la grande nouvelle : " monsieur, je ne m 42 tonne de rien. Mais v 2 ritablement jene m 4 attendois pas â lasubite retraite de monsieur Le Maître... etc. " on voit que Balzac ne comprend pas ce que c' est que péché au sens chrétien, infidélité et crime e coeur au p65 spirituel ; la grandeur de cette lettre au chancelier lui échappe. vir ingenio compto , a-t-on dit de lui, et elouentiae laude clarus, sed in reliionis negotio plus quam infans . Vers ce temps-là, je ne sais quel plaisant avait fait courir le bruit que Balzac aussi, de son côté, se béatifiait, se prenait d' adoration pour les choses spirituelles ; celui-ci l' apprend, il s' en fâche, il écrit au mois de novembre même année (1638) à Chapelain, pour le rassurer : " je suis tout matière, tout terre et tout corps... l' action de M Le Maître et un mouvement héroïque qui ne doit point être tiré en exemple et qui est au-dessus de ma portée : je n' ai garde de viser si haut ni d' entreprendre une si difficile imitation. Mais aussi, comme je ne suis pas de ces parfaits qui n' ont pour objet de lers pensées que les félicités du ciel, je vous prie de croire que je suis encore moins de ces hypocrites qui veulent trafiquer sur la terre de leurs mines et de leurs grimaces... " et il finit par dire que, s' il eût été capable de cette dévote lâcheté (il emploie un mot plus cardinal que celui-là), on le traiterait aujourd' hui de monseigneur ; mais il préfère son rpos et sa liberté à tout. Oh ! Qu' on en verrait une belle preuve, si on se ravisait pour lui à la cour, et si on offrait à son silence ce que tant de docteurs briguent tous les jours par p66 leurs sermons : " ce seroit ce jour-là, s' écrie-t-il, que le monde connoîtroit que je ne fais point le fanfaron de philosophie, et que vous auriez le plaisir d' avoir un ami qui refuseroit tout de bon les évêchés. " y eut-il jamais manière plus fanfaronne de dire qu' on refuserait ? -on lit en effet chez Tallemant, comme par une réflexion fort naturelle, que le cardinal se serait fait honneur en donnant à Balzac un évêché. C' eût été un évêque littéraire comme M De Grasse, comme l' évêque de Dardanie, M Coëffeteau. Dans les lettres à Chapelain, j' en trouve une entière sur M De Saint-Cyran qu' on venait d' arrêter, et qui n' a jamais été relevée ; elle est remarquable pour nous après le jugement que nous tnons de la bouche même de M De Saint-Cyran sur Balzac : c' en est la contre-partie. Enregistrons le témoignage : " ma curiosité est satisfaite, et vous mavez fait grand plaisir de me mander ce que vous saviez de l' affaire des prisonnirs... etc. " p68 le docteur Arnauld eut part, à son tour, à l' admiration de notre grand épistolier . On trouve, à la fin d' un recueil de pièces sur le livre de la fréquente communion par le père Quesnel, des extraits de quelques lettres de Balzac à Chapelain. Le père Quesnel a paru les prendre au sérieux en les insérant à la suite des témoignages ecclésiastiques les plus honorables à ce livre. Il faut en donner quelque chose ici. Qu' on ne croie pas du tout que ce soit une guerre à l' auteur : mais on a parlé de lui souvent à première vue et sans l' avoir étudié de très-près ; on a indiqué comme un simple trait de son talent ce qui en est le fond même. Puisqu' il s' est rencontré pour nous des occasions, que je puis dire intimes, de mettre cette nature à jour, ce serait duperie de n' en pas user. Un seul homme, un seul écrivain bien connu en révèle beaucoup d' autres. p69 Mais voici qui est plus fort : " (du 2 mai 1644) je suis à la moitié du livre de M Arnauld de la tradition de l' église . En conscence je n' ai jamais rien lu de plus éloquent ni de plus docte... etc. " or, presque à la même date (mars 1645), s' adressant à Costar, assez ignble personnage, gras bénéficier du Mans et rusé épicurien d' église, il ne trouvait, sur ces mêmes questions où triomphait Arnauld, que pointes et jeux d' esprit : " vous m' écrivez des merveilles sur p70 le sujet du docteur disgracié pour avoir trop parlé de la grâce . Ils sont étranges, vos docteurs, de parler des affaires du ciel, comme s' ils étoient conseillers d' état en ce pays-là, et de débiter les secrets de Jésus-Christ, comme s' ils étoient ses confidents. Ils en pensent dire des nouvelles aussi assurées et les disent aussi affirmativement que s' ils avoient dormi dans son sein avec saint Jean... à votre avis ne se moque-t-on point là-haut de leur empressement et de leur procès ? " en railant ainsi, il n' était pas plus philosophe que tout à l' heure il n' était chrétien ; il servait chacun selon son goût, moyennant la même hyperbole, n' étant précisément ni de mauvaise foi avec lui-même ni sincère, fidèle seulement au son qu' il tirait de sa cymbale et aux beaux yeux que faisait au soleil sa plume de paon. Les lettres de Balzac à Conrart sont semées de questions empressées sur port-royal comme sur l' hôtel Rambouillet, de retours de curiosité vers M Le Maître, dont Conrart était parent, et de qui Balzac espérait toujours tirer ces grands, ces rihes, ces magnifiques plaidoyers, comme un régal pour son esprit languissant . Il envoie aussi force remerciements à M D' Andilly, alors solitaire, pour les ouvrages qu' il reçoit de lui : " ils me feront homme de bien. Et quel plaisir d' être mené à la vertu par un chemin si net et si beau ! J' appelle ainsi la pureté de son style et les ornements de ses paroles ! " s' il se rattrape par un bout et se raccroche à port-royal, c' est par cet unique soin littéraire. à propos de la guerre de 1652, qi intercepte tout : " quel malheur, s' écrie-t-il, d' être privé si longtemps de la consolation de nos livres, de nos chastes et innocentes voluptés ! De ne plus rien voir du port-royal ni de la p71 boutique des Elzevirs ! De ne pouvoir lire ni la remontrance de M Salmonnet, ni les vers de M Ménage, ni les sermons de M Ogier. " on possède, en ce peu de mots, l' assortiment complet de ses désirs. Balzac eut poutant aussi sa conversion quelques années avant sa mort ; mais elle offre des traits particuliers au caractère de l' homme ; ele resta bien différente de celle de son ami M Le Maître, et de toutes celles que nous avons vues selon M De Saint-Cyran. Il avait pensé à se rtirer au monastère de son ami et ancien adversaire, Dom André De Saint-Denys, aux feuillants de Saint-Mesmin près Orléans. Dans une de ses dissertations chrétiennes et morales qu' illui adresse (la xviiie), on lit ce premier projet de retraite très-peu janséniste, et qui n' est guère qu' une variante compassée de l' hoc erat in votis d' Horace : " je pense l' avoir autrefois écrit, et il n' y aura point de mal aujourd' hui de le copier : la solitude est certainement une belle chose ; mais il y a plaisir d' avoir quelqu' un qui sache répondre,... etc. " la peur, le désir, la prétention continuelle de Balzac, c' était d' être poursuivi de lettres et de ne pouvoir se dérober aux charges de la célébrité ; il y revient dans p72 la dissertation xxie, avec une naïveté incomparable et qui met en son plus beau jour ce genre de fatuité, encore aujourd' hui assez commun : " que ce bruit et cette réputation sont incommodes à un homme qui cherche le calme et le repos ! ... etc. " tel continuait d' être l' homme qui se croyait en train de se convertir. Et il se convertissait peut-être en effet, autant que cela était en lui. Cette dissertation à Dom André laisse percer, vers la fin, des accents élevés, quelque chose de sérieux à sa manière, et qui paraît senti : " quand j' ai du peuple et des auditeurs, je crie de toute ma force : sortons des villes, allons habiter la campagne, non-seulement pour l' établissement de notre repos, mais aussi pour l' assurance de notre salut... etc. " Balzac exécuta son dessein, non pas en allant au couvent de Dom andré près Orléans, ses proches s' y opposèrent ; p73 mais il se fit bâtir, aux pères capucins d' Angoulême, deux chambres dans une situation parfaitement belle , d' où la vue s' étendait sur toute la campagne, et il allait souvent s' y recueillir durant les dernières années, en compagnie , est-il dit, de ses muses devenues tout à fait chrétiennes . Il ne songeait pas à s' appliquer ce mot de Saint-Cyran que " rien n' est si dangereux, quand on se retire du monde, que de s' en faire un petit. " son Socrate chrétien date de ce temps. On a une relation très-détaillée de ses dernières occupations par un avocat, M Morisset. La littérature et l' éternité se disputaient ses pensées. Il faisait des aumônes aux églises, donnait ici une lampe d' argent à l' autel, là une cssolette de vermeil avec un revenu annuel pour entretenir des parfums, et fondait un prix à l' académie française pour ceux qui enverraient les meilleurs sermons. Ce prix de Balzac, après différentes transformations et adjonctions, est devenu le prix d' éloquence : une cassolette encore avec perpétuel encens. Il se vit mourir, durant six mois, tous les jours, se confessant et communiant avec édification, et pourtant jusqu' à la fin, comme il disait, très- accoquiné à la vie . Trois jours avant sa mort, il retouchait encore ses papiers ; il les faisait mettre au net pour l' impression, car il tenait à ces détails et aux moindres culs de lampe de ses éditions autant qu' à tout. Il mourut de la sorte, le 18 février 1654, pensant pêle-mêle à ses jeux floraux et à sa conscience, sincère sans doute, converti avec componction, mais converti selon son défaut et son faible qui reparaissaient toujours. p75 Quand M De La Harpe, cet autre grand littérateur, se convertit, il fut également sincère, mais son ton tranchant, sa vanité littéraire ne mourut pas, ou du moins ce fut la dernière chose à mourir en lui. Ix. J' ai parlé de l' homme chez Balzac, de sa vie, de ses lettres. Cette clé donnée, ses autres écrits s' ouvrent d' eux-mêmes. Et par exemple rien de plus simple que de s' expliquer le Socrate chrétien , qu' une critique trop confiante et qui n' y serait pas arrivée, pour ainsi dire, à revers par ces hauteurs de port-royal, pourrait être tentée de prendre à la lettre et d' estimer plus profond qu' il ne l' est réellement. Le Socrate chrétien est une suite de douze discours ou conférences supposées tenues en un cabinet par un personnage de sagesse et de piété, qui vient passer quelque temps dans le voisinage de l' auteur. Le cabinet où l' on se réunit a pour décoration un tableau de la nativité, qui fournit un premier texte à ce Socrate, ou plutôt à cet Isocrate chrétien. Ce ont de pures déclamations où le rhéteur dit à chaque instant qu' il ne p76 faut plus être rhéteur, et le dit avec redoublement de rhétorique : je fais grâce des preuves. Il y a certes, dans ces discours, maint passage ingénieux et même spécieux de gravité ; mais, au point d' initiation où nous sommes, cela ne nous saurait faire illusion. Dans le viie discours, à propos d' une paraphrase de psaumequi venait d' arriver de Languedoc, il s' agit de critiquer les paraphrases en général, celles du moins qui ne respectent pas la simplicité et la majesté du texte divin, celles qui frisent et parfument les prophètes : " il falloit, dit tout d' abord le Socrate, il falloit suivre m l' évêque de Grasse et ne pas faire effort pour passer devant. En matière de paraphrases, il a porté les choses où elles doivent s' arrêter. " ce nec plus ultra de M De Grasse, ainsi posé au début, sert d' ouverture à une longue tirade contre les paraphrastes à la mode : Balzac n' y est autre que le paraphraste très-complaisant de sa propre idée. Ce septième discours a nom la journée des paraphrases , comme nous disons la journée du guichet ; sans flatterie, j' aime mieux la nôtre. Un seul trait du Socrate chrétien peut en donner la msure. C' est, au discours xie, l' éloge qu' un des interlocuteurs, tout frais arrivé de la cour, se met à faire de monsieur l' abbé de Rais 5 Retz), et le parallèle qu' il établit de ce dernier à saint Jean Chrysostome. On sait, en effet, que Retz, encore abbé, s' avisa de vouloir réussir dans les sermons et y fit éclat. On ne savait pas généralement alors (ce dont il s' est vanté depuis) que c' était une pure gageure de vanité, et que madame p77 De Guemené avait son compte sous tous ces carêmes et ces avents. Mais, divinaton à part, il est de ces panneaux où les gens fins ne donnent jamais. Avec retz tout comme précédemment avec Richelieu, Balzac y donna. Dans le discours xe du Socrate se trouve un portrait de Malherbe souvent cité et qui semble une caricature : " vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour... " el d' abord étonne sous la plume de Ballc et a pu être taxé d' irrévérence. En y regardant de près, rien de bien grave. C' est un portrait tout de stuation, et qui ne tire pas à conséquence hors de là. Balzac, se faisant parfait chrétien et enemi (pour un moment) de la rhétorique et de la grammaire, pousse sa pointe en ce sens par la bouche du Socrate, absolument comme un avocat qui décrie tout d' un coup sa partie adverse dont il faisait grand cas jusqu' alors. Ailleurs, il parle de Malherbe tout autrement. Dans une lettre qu' il lui écrivait autrefois, pour se mettre au ton du vieux poëte, qui était, comme on sait, un vert galant Balzac avait même hasardé la gaillardise. Pas plus qu' il n' est un chrétien profond dans son Socrate , Balzac n' est un politique passable dans son prince et dans son Aristippe . Gabriel Naudé, à le voir ainsi trancher du petit Machiavel, devait penser de lui en matière d' état ce qu' en pensait déjà chrétiennement Saint-Cyran, ce qu' en pensait Retz le Chrysostome dans sa malice. Assez de critique des ouvrages ; venons au résultat. Malgré tout, Balzac a joué un grand rôle et a gardé un p78 rang éminent dans notre prose : il en a été le Malherbe. Cette louange, qui lui avait été décernée de son temps, a été renouvelée et confirmée depuis à diverses reprises : loin de nous l' idée de la lui contester ! Il a régularisé la langue et, autant que cela se peut, certaines formes du beau qui ont prévalu. " ç' a été, dit Bayle, qui ne badine point avec lui, ç' a été la plus belle plume de France, et on ne sauroit assez admirer, vu l' état où il trouva la langue françoise, qu' il ait pu tracer un si beau chemin à la netteté du style. " il sut vouloir ce grand chemin qui devait conduire â Louis Xiv ; il avait le sentiment de l' unité dans les choses de l' esprit. Dans une lettre qu' on a de lui à Malherbe, il diait à propos d' une émeute de critiques : " il ne faut pas laisser faire de ces mauvais exemples, ni permettre à un particulier de quitter la foi du peuple pour s' arrêter à son propre sens, et, si ce désordre continue, les artisans et les villageois voudront à la fin réformer l' état. " Balzac est volontiers pour le pouvoir absolu en littérature comme dans le este : cela sent le contemporain de Richelieu. Il aida sur sa ligne à la même oeuvre. Il n' était, non plus que Malherbe, pour la littérature libre telle qu' elle fleurit au seizième siècle, pour la littérature anarchique telle qu' elle s' enhardit un moment avec Théophile, mais bien pour la souveraineté de la cour et de l' académie, dont il se supposait (cela va sans dire) le premier ministre. Cette idée même, qui formait peut-être sa seule conviction sérieuse, lui donne, au milieu de ses ridicules, quelque chose' assez digne et d' imposant par la tenue constante du rôle. L' élévation et la grandeur, dit encore Bayle, étaient son principal caractère. Il a, p79 comme Malherbe, du gentilhomme en lui ; c' est un gentilhomme de l' éloquence : il en avait occupé de bonne heure le trône ; il est plein de la majesté du genre et n' y voudrait pour rien déroger, comme un roi ou une reine de théâtre qui reste dans son personnage jusqu' au bout, comme mademoiselle Clairon qu portait jusque dans la misère, jusque dans sa chambre à coucher sans feu, un front haut et à diadème. Il avait cette foi naïve aux lettres qu' ont eue également Cicéron et Pline Le Jeune, et qui ne les a pas trompés. C' est là le beau côté de Balzac, et ce qui le aintient debout à l' entrée de notre littérature classique, tout près de Malherbe qui, dans la vie, avait bien plus d' esprit que lui. Comme écrivain, Balzac e trouve ainsi venir en comparaison avec plusieurs esprits de valeur, qu' à ce dernier titre il est à mille lieues d' approcher. Il parle assez bien de Montaigne ; il le sentait néanmoins fort peu à l' endroit principal : en lui, au rebours de Montaine, on a toujours l' auteur et jamais l' homme . En croyant le discoureur des essais arte rudem (c' est son mot), bien qu' il le saluât ingenio maximum , il n' appréciait pas cet art libre, non aligné ni rangé en bataille, p80 cet art intérieur et divers, qui est le plus vrai. Montaigne aurait ri dans sa fraise de cette éloquence de tous les jours en habit de pourpre. Et c' est pourtant cette pourpre qu' a portée Balzac, qui le sauve, le consacre à cette distance et le fait encore respecter. Voiture, avec son mauvais goût qui était celui de son monde, avait bien plus d' esprit, à proprement parler, que Balzac, bien plus de tact et de savoir vivre, de sentiment enfin du ridicule. Il était de ces honnêtes gens (au sens de Pascal), c' est-à-dire de ceux qui savaient mieux que les livres. Et ceux-là, plus ou moins, se raillaient presque tous de Balzac. J' ai cité Bautru ; je pourrais ajouter Patru, qui parla si vivement dans l' académie contre cette fondation d' un prix pour le meilleur sermon. Voiture, lui, en son temps échappait au ridicule ; bien loin de le rembourser pour lui, il le distribuait finement aux autres. En matière de raillerie comme de louange, il était la délicatesse même. Il diffère de son rival à chaque pas, de toute la distance du gentil et du sémillant au solennel. Mais cette différence même et cette absence de grandeur dans Voiture l' ont fait mourir presque tout entier, tandis que Balzac est resté, et que de temps à autre, lorsqu' à travers les vicissitudes du goût on revient aux origines de la prose oratoire et qu' on remanie la rhétorique de la langue, son autorité s' y introduit. à chaque tournant de siècle, sa statue de loin reparaît. C' est une espèce de destinée que la sienne. Le premier p81 soin de Pascal fut de couper court à cette rhétorique prolongée et même de réagir en sens contraire, non toutefois sans en tenir compte. à qui pensait-il, je vous en prie, lorsqu' il parle de ceux qui ont enseigne d' éloquence ? Il s' en sépare en toute rencontre ; il semble jouir d' être simple, il s' écrie avec bonheur : " quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi. " Boileau sentit de même. On sait son spirituel pastiche de Balzac : c' en est la meilleure censure. Les écrivains chez qui tout s' engendre par un procédé unique et selon une figure dominante, donnent aisément envie et moyen de les contrefaire. On a vu chez l' aimable saint François De Sales le style produire perpétuellement une métaphore fleurie et ne plus paraître qu' une guirlande : du moins l' esprit du fond, la fertilité de l' idée, la iberté des tours et la variété de la fleur même, y corrigeaient la monotonie. Rien ne la corrige chez Balzac, et sa pointe mirobolante est l' idée fixe ; il brûle ses vaisseaux à chaque métaphore et ne laisse aucun retour à la pensée. Cette manière d' écrire, ainsi réduite à un trait et comme à un tic, pourrait presque s' apprendre à un automate perfectionné : on ferait une machine à rhétorique, comme Pascal a fait une machine arithmétique. La Bruyère, pour qui Balzac était déjà loin dans le p82 passé, s' en est occupé en disant : " Ronsard et Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon et de mauvais pour former après eux de très-grands hommes en vers et en prose. " Balzac a sans doute servi plus directement, plus immédiatement que Ronsard, mais il ne me semble pas comparable à lui comme fond et valeur réelle. De l' un on peut extraire un poëte éminent, et même charmant ; de l' autre, rien que des phrases, ou des moules de phrases. Fléchier, à tous égards plus voisin de Balzac que La Bruyère, avait, assure-t-on, grande estime pour lui ; il en évitait l' enflure et les pensées fausses, mais s' attachait à lui emprunter la noblesse du mouvement et l' harmonie. On conçoit cela de Fléchier qui ne fut comparable à Bossuet qu' un jour, et qui reste bien plus ordinairement le rival en style et le pareil de Pellisson, de Bussy, -surtout du premier. à voir pourtant cet hommage direct à Balzac de la part d' un écrivain si ingénieux et si poli, et le profit avoué qu' il en tire, on reconnaît vraie une partie de l' éloge donné par La Bruyère. Daguesseau, dans la ive instruction à son fils, après avoir signalé les défauts de Balzac, ajoute : " mais, en récompense, on y remarque un tissu parfait dans la suite et dans la liaison des pensées, un art singulier dans les transitions, un choix exquis dans les termes, une justesse rare et une précision très-digne d' être imitée dans le tour et dans la mesure des phrases, enfin un nombre et une harmonie qui semble avoir péri avec Balzac, ou du moins avec M Fléchier son disciple et son imitateur, et qui ne seroit peut-être pas p83 moins utile à notre avocat du roi que celle des cantates de Corelli ou de Vivaldi. " Daguesseau lui-même, dans sa diction, est une sorte de mélange affaibli de Bourdaloue pour le solide, et de Fléchier pour le fin. Au commencement du dix-huitième siècle, l' abbé Trublet s' est mêlé de réhabiliter Balzac ; mais cela compte peu. Plus tard Thomas l' a sensiblement pratiqué. Indirectement, Buffon et Jean-Jacques lui ont fait plus d' honneur en montrant le magnifique usage que le génie sait tirer des formes régulières et nombreuses. On suivrait, à tous les moments, une lignée d' écrivains dans le genre noble et solennel, qui ne savent pas à quel point ils relèvent de Balzac comme de leur chef en notre littéature ; c' est d' eux que Pascal a dit : " il y en a qui masquent toute la nature. Il n' y a point de roi parmieux, mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une capitale du royaume. " on retrouve de ces esprits même aux époques qui s' en moquent le plus, et parmi ceux qui s' en moquent le plus fort. Mais au moral principalement, Balzac a laissé ou du moins il représente tout à fait une postérité considérable d' écrivains plus ou moins ouertement infatués et glorieux, qui pensent et vont parfois jusqu' à dire qu' écrire est tout, et que parmi ceux qui écrivent ils sont tout eux-mêmes. On peut (et nous venons de le faire) étudier cette affection particulière d' auteur chez p84 Balzac en qui elle sort par la peau, comme on étudie une maladie das un amphithéâtre public sur un sujet exposé. Au sortir de cet examen et pour le clore du côté de port-royal, c' est le cas de replacer, en quelques points, l' opinion de M De Saint-Cyran, qui en devient piquante, sur les ouvrages de l' esprit, sur l' étude et sur le style. Ce qu' on en sait déjà et ce que nous allons en citer va plus loin que Balzac, et atteint les poétiques même d' Horace et de Boileau. La solitude du cabinet si chère p85 aux poëtes, aux rêveurs et aux écrivains, n' était pas la sienne : " il savoit, nous dit Lancelot, qu' il y a dans l' âme de l' homme une certaine niaiserie qui l' ensorcelle, fascinatio nugacitatis, comme dit l' écriture (ce qu' Horace appelle desipere in loco ), qui fait que, quelque séparé qu' il soit, il s' occupe de lui-même, se multiplie et se divise, et que souvent il est moins seul que s' il était au milieu d' une multitude. Or, c' est cet état qui est le plus contraire à la solitude que Dieu demande de nous, et dans laquelle il dit qu' il veut mener l' âme pour lui parler au coeur : ducam eam in solitudinem et loquar ad cor ejus. " voilà onc la solitude du poëte fort compromise et même décidément interdite ; il ne s' agit plus de s' écrier avec Horacel' aimable poëte paresseux : ... nunc somno et inertibus horis ducere sollicitae jucunda oblivia vitae ; ni avec Virgile le poëte rêveur : ... ô ubi campi ! et ce qui suit ; ni avec Boileau le poëte auteur : je trouve au coin d' un bois le mot qui m' avait fui ; et ces beaux vers encore sur le tourment poétique dans l' épître à son jardinier : ... c' est en vain qu' aux poëtes les neuf trompeuses soeurs dans leurs douces retraites... etc. p86 Saint-Cyran (chez Lancelot) s' y oppose précisément : " il ne vouloit pas qu' on s' amusât tant à épiloguer sur les paroles, et à être plus longtemps à peser les mots qu' un avaricieux ne seroit à peser l' or à son trébuchet, parce que rien ne ralentit plus le mouvement de l' esprit saint que nous devons suivre. Il disoit que cette grande justesse de paroles étoit plus propre aux académiciens qu' aux défenseurs de la vérité ; qu' il suffisoit presque qu' il n' y eût rien de choquant dans notre style... " et port-royal, en somme, a suivi cette méthode d' écrire suffisante et saine plus que travaillée et châtiée. M Le Maître, dans les commencements, cherchait à donner aux ouvrages ou aux passages qu' il traduisait des pères le plus de pompe et de majesté qu' il pouvait : plusieurs personnes accoutumées aux vieilles traductions gauloises ayant paru craindre que ce soin n' ôtât à la fidélité, il y eut conseil, et la décision de M De Saci fut qu' il ne fallait pas se montrer si scrupuleux et si délicat sur certains mots. M De Saci pourtant était un des écrivains élégants relativement aux autres. Nicole, qui l' était aussi, pensait de même ; j' ai déjà dit comment il ne haïssait pas la prolixité. En un mot, l' utilité morale fut la règle du style de port-royal ; le style suffisant les contentait mieux que la grâce suffisante : tout leur soin, leur continuel scrupule s' usait à celle-ci, et à ne pas la prendre pour l' efficace. Ils allèrent directement contre ce qu' a dit depuis La Bruyère : " l' on n' a guère vu jusqu' à présent un chef-d' oeuvre d' esprit qui soit l' ouvrage de plusieurs. " ils se mirent plusieurs pour composer de grands ouvrages p87 qui, tout louables qu' ils sont, ont pu fournir à La Bruyère l' idée même que nous venons de citer, ou du moins qui ne la démentent pas. La règle de l' anonyme, telle qu' ils la suivirent (Pascal à part), et que la prescrivait M De Saint-Cyran, était peu propice à l' émulation littéraire ; celui-ci écrivait à Arnauld : " quand le temps même de produire quelque ouvrage sera arrivé, il faudra toujours que cela se fasse en observant les règles du silence et en mettant en peine le monde d' en savoir les auteurs. " ce genre d' anonyme, non pas celui qui est piquant et coquet, qui se dérobe pour être mieux vu, mais celui qui fat obscurité sérieuse, profonde et définitive, devient mortel à la passion d' auteur dont le voeu secret est toujours monstrari digito et dicier hic est . Ce qui est fleur littéraire proprement dite, pour s' épanouir, a tant besoin du rayon, au moins détourné, qui tombe sur elle, de la brise du dehors qui l' excite et la rafraîchit ! Quant au fond, au fruit du style et de la parole écrite, quant à la qualité salubre et bienfaisante qui en sera le principal mérite chez ses disciples, M De Saint-Cyran y avait d' ailleurs grandement réfléchi, et il nous le prouve dans ses recommandations en disant : " il se fait une certaine transfusio, sur le papier, de l' esprit et du coeur de celui qui écrit, qui est cause qu' on aperçoit, pour ainsi dire, son image dans le tableau de la chose qu' il représente... le moindre nuage qui se trouve dans notre coeur se répandra sur notre papier, comme une mauvaise haleine qui ternit tote la glace d' un miroir, et la moindre indisposition que nous aurons sera comme un ver qui passera dans cet écrit, et qui rongera le coeur de ceux qui le liront jusqu' à p88 la fin du monde. " n' est-ce pas là d' avance une assez belle traduction et paraphrase morale du mot de Buffon : " le style, c' est l' homme même ? " ce qu' il jugeait de l' emploi de la raillerie dans les écrits contre l' erreur n' est pas moinsà noter. Lancelot, qui traite le point général en un petit chapitre où il parle en son propre nom, ne fait que prolonger, en quelque sorte, la pensée de son maître à cet endroit et l' appliquer à ce qui était plus récent dans le parti. Jamais, à sa connaissance, assure-t-il, M De Saint-Cyran n' employa la raillerie ; et, si on l' emploie, ce doit être court, et toujours accompagné d' une certaine gravité et modération. Si l' on perce et si l' on pique, ce ne doit être que vite et pour vider l' enflure : car croit-on, ajoute Lancelot dans le sens de M De Saint-Cyran, et en s' armant d' une parole de saint Ambroise, qu' un coeur véritablement touché de l' égarement de ses frères, ou de la profanation des choses saintes, ou du renversement des vérités, puisse s' appliquer à apprêter à rire auxautres, et souvent à en rire lui-même par avance ? Arnauld a fait un petit écrit, réponse à la lettre d' une personne de condition, pour justifier M De Saci des enluminures de l' almanach des jésuites , qui ne sont que de la très-grosse plasanterie ; mais la plus fine, celle des provinciales , n' est pas hors de cause dans ce débat : à coup sûr Lancelot y songeait. Il était conséquent ; port-royal le fut moins : s' il n' y eut qu' une seule infraction bien éclatante, il s' en découvre de près beaucoup d' autres moins plaisantes et moins gracieuses. On peut toutfois maintenir que dans p89 l' ensemble la théorie de M De Saint-Cyran sur les ouvrages de l' esprit y prévalut : ce qu' on appelle le style , la forme , l' art , le sel , le goût , ne vint qu' en second ordre et très-souvent n' y vintpas. C' est ainsi qu' on doit s' expliquer comment, dans l' innombrable quantité d' écrits de mérite sortis de cette école, il en est infiniment peu qui soient entrés dans ce qui constitue, mondainement et communément parlant, la littérature. Un fait extérieur traduit assez bien cela : aucun (Racine à part, et alors très-mondain), aucun de tous ces écrivains de port-royal ne fut de l' académie. Faut-il regretter cette rigueur de direction, faut-il en tirer louange pour port-royal ? Y a-t-il à le féliciter de cette abnégation et de cette négligence, ou à la qualifier de fâcheuse ? Ceci tient à une question grave : quel est le rapport de la littérature au christianisme, et du goût à la morale ? Le goût et la littérature, bien que souvent d' accord avec la morale et la pensée chrétienne, ne s' en écartent-ils pas tout aussi souvent ? Ne sont-ce pas des choses dont le domaine est de ce monde, dont le triomphe naturel est d' y régner, comme la beauté du visage, comme la puissance politique ; de ces choses qui peuvent se rencontrer certainement avec la vertu chrétienne, mais qui peuvent tout aussi aisément s' en passer, comme elle-même se passe d' elles ? Dante, je le sais, et Milton sont de grands poëtes tout à fait chrétiens ; mais Shakspeare est grand poëte aussi, et songe peu au christianisme, p90 et y fait peu songer ; Molière de même. Et si l' on descend de ces hauteurs de la pensée créatrice à la qualité de l' expression, au style et au goût à proprement parler, combie il est vrai de dire que l' esprit chrétien peut, très-indifféremment, ou s' y trouver à quelque degré, ou ne pas s' y trouver du tout ! Il est mieux toujours de ne se point faire illusion, même dans les matières les plus délicates et les plus chères. Le goût sans doute tient par bien des racines à l' âme ; Vauvenargues a dit : " le goût est une aptitude à juger des objets de sentiment ; il faut donc avoir de l' âme pour avoir du goût. " mais Vauvenargues, nous le savons, accorde beaucoup à la nature humaine, et dans sa propre générosité il lui prête un peu. Il serait trop triste que son mot sur le goût fût tout à fait faux ; mais on doit reconnaître qu' il n' est pas entièrement vrai. Malgré ce qu' on aimerait à croire, il faut se résigner à dire : le goût est un don, comme tous les dons, comme ceux de l' art particulièrement ; c' est un sens singulier que l' exercice cultive, qu la pratique aiguise. Il ne paraît jamais plus noble, plus complet, plus véritablement délicat et élevé, qu' au sein d' une nature saintement morale ; mais il se voit souvent très-développé chez des natures bien différentes. Une certaine corruption agréable (est-il permis de le confesser ? ) n' y messied pas, et en raffine même extrêmement plusieurs parties rares. Pour prendre des noms consacrés et d' un type reconnu de tous, qui donc a plus de goût que M De Talleyrand ou que César ? Comme la peinture, comme la musique, comme tous les arts qui se rapportent aux plus délicats de p91 nos sens et dont lui-même il juge, le goût s' applique particulièrement à ce qui plaît, à ce qui sied selon les conditions mortelles. à la mort, quand tous les miroirs se briseront, il se perdra ; il n' y aura plus de goût, et tout ce qu' il avait de bon et de vrai (s' il y a quelque chose d' absolu) rentrera siplement dans l' idée du beau et du vrai éternel. En attendant, ici-bas, il peut, comme tous les dons et tous les talents, se greffer sur le bon et sur le mauvais, et n' être pas moins brillant pour cela ni moins flatteur. La langue même accuse cette confusion par les termes dont elle le nomme : le fin , qui marque le beau (fine en anglais), touche de près au fin dans le ses de malin , au mal ; or le goût , l' agréable et le fin, littérairement parlant, c' est la même chose. Dans le ménagement de tout talent de poëte, d' écrivain ou d' artiste sous les diverses formes, un péril particulier se reproduit. Michel-Ange, vieillard, se reproche, se repent dans un éloquent sonnet d' avoir adoré l' art et de s' en être fait une idole. Dante, je l' espère, et Milton ont échappé à ce genre d' idolàtrie. Pourtant c' est là l' écueil des plus grands et des moindres en cette carrière, l' écueil de Michel-Ange comme de Balzac, comme de Racine, de ce Goëthe que j' ai appelé le Talleyrand de l' art comme de ceux que j' en p92 appellerai les Roland, de ceux qui en ont le talisman mystérieux commede ceux qui en font sonner l' épée magique et le cor d' ivoire. Si à chaque instant l' on n' y prend garde, il y a là, quelles que soient les belles choses qu' on dit, et même plus on dit de belles choses, une déviation morale très-prochaine, une tentation qui fait aisément qu' on s' occupe bien moins de les penser et de les pratiquer que de les dire, que d' y inscrire et d' y enchâsser éternellement son nom comme Phidias dans le bouclier de sa Minerve. Balzac nous a offert la faute jusqu' au ridicule, à l' état de fétichisme, pour ainsi dire, grossier, à l' état flagrnt de rhétorique ; mais, sous de plus beaux noms et de plus spécieux, la maladie de l' art n' est pas différente en principe. Virgile ne dit autre chose de ses abeilles : tantus amor florum et generandi gloria mellis ! Dans cette émulation de gloire ou simplement de secret plaisir, la sincérité, la vérité de l' idée est presque inévitablement atteinte. Je l' ai bien souvent pensé : si l' on pouvait discerner et ôter ce qui est du pur écrivain en verve, de la plume engagée qu s' amuse, combien n' aurait-on pas à rabattre peut-être du scepticisme de Montaigne, de l' absolutisme de De Maistre, du séraphisme de saint François De Sales, et du jansénisme de saint Augustin ! Mais nous aurons encore occasion d' ajouter quelques mots sur la théorie littéraire et l' esthétique (comme on dit) de port-royal à propos du livre de Jansénius, du formidable augustinus , qui semble pourtant ne devoir guère prêter à ces points de vue-là. p93 X. Il nous faut passer un peu brusquement des in-folio si vides de Balzac à l' in-folio substantiel de Jansénius. C' est le moment juste d' en parler ; car il parut au jour durant la prison de Saint-Cyran, il commença à faire éclat peu avant sa mort. Jansénius, qui avait dû à son pamphlet du mars gallicus , en faveur de l' Espagne, l' évêché d' Ypres (1636), ne le posséda pas longtemps. Dans les dix-huit mois qu' il y vécut, il se montra plein de zèle et de charité, vaquant en secret à la confection de son augustinus sans que cela le détournât en réalité des devoirs de sa charge. Quand le docte Huet fut devenu évêque d' Avranches, si quelques-uns de ses diocésains accouraient p94 vers lui pour le consulter, ils trouvaient toujours porte close : monseigneur étudie, leur répondait-on ; ce qui faisait dire à ces bonnes gens : " quand donc nous donnera-t-on un évêque qui ait fini ses études ? " Jansénius n' était pas ainsi ; il voulut suffire à tout, et tant de soins le consumèrent. Depuis quelques jours ses domestiques remarquaient sur son visage, d' ordinaire si mortifié, je ne sais quel éclair d' une joie inconnue : l venait de terminer son grand ouvrage, l' oeuvre de sa vie. Son sang s' alluma ; il fut atteint subitement du charbon ou de la peste dans les premiers jours de mai 1638. Aucune épidémie ne régnait pourtan dans la ville ni das le pays ; lui seul fut frappé, -à la suite d' un accès de colère et par malédiction divine dirent les ennemis, -ou bien, à ce que d' autres racontaient, pour avoir touché dans des archives à d' anciens papiers infectés. En cet état désespéré, on lui amena deux soeurs grises pour le soigner, et, ce qui achève de peindre sa rude nature, il eut de la peine d' abord à y consentir, se récriant que, depuis l' âge de quinze ans, il n' avait été en état de souffrir aucun service de femme . Il dut pourtant céder, mais toute assistance fut vaine ; il reçut les sacrements avec componction, et mourut le 6 mai 1638, à l' âge de cinquante-trois ans, huit jours seulement avant l' arrestation de M De Saint-Cyran à Paris. Celui-ci ne fut pas informé aussitôt de cette mort, et on resta quelque temps sans oser la lui apprendre. On ne la lui dit même que lorsqu' on sut avec certitude que Jansénius du moins, avant de mourir, avait pu terminer entièrement l' ouvrage prédestiné et concerté entre eux pour le salut du monde. M De Saint-Cyran apprit donc à la fois le malheur et la seule consolation p95 qui le lui pût adoucir. L' augustinus sortit des presses de Louvain en 1640, malgré les efforts des jésuites pour en arrêter l' impression. La première pensée de l' auteur, dès qu' il avait vu son livre fini, avait été, assure-t-on, de le dédier au pape Urbain Viii, sans doute pour aller au-devant de ses obections, et absolument comme, pour éviter le canon d' une place, on passerait en se rangeant tout contre les murs : il avait songé à se mettre sous le canon du vatican pour ne pas l' avoir contre soi. Mais il mourut avant d' avoir envoyé sa lettre très-respectueuse au saint-siége. N' ayant plus qu' une demi-heure à vivre, il dicta un testament par lequel il déclarait donner son manuscrit à son chapelain, et à ses deux amis Fromond et Calenus, pour qu' ils en publiassent une édition aussi fidèle que possible : " car je crois, ajoutait-il, qu' on y pourroit difficilement changer quelque chose. Que si pourtant le saint-siége y vouloit quelque changement, je lui suis un fils obéissant et soumis, ainsi que de cette église au sein de laquelle j' ai toujours vécu jusqu' à ce lit de mort. " ses exécuteurs testamentaires firent imprimer en secret et à la hâte, sans rien soumettre préalablement. Les jésuites trouvèrent moyen, durant l' impression, de se procurer des feuilles, et ils pressèrent l' internonce à Bruxelles de s' opposerà la publication. Celui-ci en écrivit à Rome, et le cardinal-neveu (Barberin) lui manda de s' y opposer en effet, se fondant sur le bref de Paul V, renouvelé par Urbain Viii lui-même, qui interdisait toute reprise de controverse sur la grâce. Mais dans cet intervalle, le gros in-folio, mené à terme, revêtu des priviléges d' usage et dédié au cardinal-infant, s' échappait de toutes parts, se débitait à p96 la foire de Francfort (septembre 1640), allait réjouir les calvinistes de Hollande qui en réclamaient force exemplaires, et arrivait à Paris, où on le réimprimait dès le commencement de 1641 avec approbation de cinq docteurs. Il y fut reçu avec un intérêt extraordinaire, dans le monde purement théologique d' abord, puis au delà. Tout ce public des doctes et des gallicans, ennemi naturel des jésuites, se redit bientôt le nom de Jansénis, lequel triomphe parmi les honnêtes gens, écrivait sans tant de façon Gui Patin. M De Saint-Cyran dans sa prison fut un des premiers à lire l' ouvrage, car il ne le connaissait pas sous sa forme dernière. Les paroles recueillies de sa bouche à ce sujet sont souveraines : il dit qu' après saint Paul et saint Augustin, on le pouvait mettre le troisième qui eût parlé le plus divinement de la grâce. Il disait encore que ce devait être le livre de dévotion des derniers temps , c' est-à-dire des temps de chute et de misère, où l' on ne peut rentrer dans la véritable piété qu' à force d' humilité et de sentiment de cette misère même. Comme on lui rapportait, un jour, que le cardinal de Richelieu, qui gardait rancune à Jansénius pour le mars gallicus , pensait à susciter quelque censure en sorbonne contre l' augustinus , il ne put s' empêcher de s' écrier : s' il fait cela, ous lui ferons voir autre chose. un autre jour, à M De Caumartin, évêque d' Amiens, qui lui annonçait qu' on tramait uelque chose contre le livre, il répondit avec feu que c' était un livre qui durerait autant que l' église ; et il ajouta que, " quand le roi et le pape se joindroient ensemble pour le ruiner, il étoit fait de telle sorte qu' ils p97 n' en viendroient jamais à bout. " en même temps toutefois, il paraît bien qu' il y voyait quelques expressions un peu fortes, lesquelles il eût mieux aimées autrement, et qui pouvaient donner prise aux méchantes interprétations, surtout en ce qui est devenu la première proposition condamnée. Il reconnaissait aussi, dans une lettre à Arnauld (août 1641), que M D' Ypres avait laissé beaucoup de difficultés indécise dans son livre, qui est imparfait de ce côté-là, mais qu' il l' avait ainsi voulu pour ne pas se départir de la métode de tradition, et pour ne rien ajouter de raisonné, d' imaginé ni d' artificiel à ce qu' il avait trouvé dans les écrits des pères et de saint Augustin sur la grâce ; et il l' en louait. Somme tute, il jugeait l' ensemble de l' oeuvre tout à fait solide et comme un vaisseau fermement doublé qui doit braver les orages. L' édition de Paris (1641) ne tarda pas à être suivie d' une autre à Rouen en 1643. Rome dans ses lenteurs se taisait encore. Le combat s' était engagé dès le premier jour à Louvain ; il éclata publiquement à Paris par les trois sermons que M Habert, théologal de notre-dame et docteur jusque-là estimé, prononça en pleine chaire de la cathédrale, le premier et le dernier dimanche de l' avent 1642, et le jour de la septuagésime 1643 : ce furent trois coups de canon d' alarme. Les sermons avaient alors un retentissement immense. p98 Durant tout le moyen-age, au temps de la ligue et à cette époque du dix-septième siècle encore, avant la publicité des journaux, les sermons en tenaient lieu et étaient l' organe populaire le plus actif, un coup de tocsin à l' instant compris et obéi. Le résumé de toute cette dénonciation dont aussitôt une foule de chaire se firnt les échos, c' est que Jansénius (je demande pardon du gros mot qui sent la chaudière) n' était qu' un Calvin rebouilli . M De Saint-Cyran irrité, et libre enfin, lançait Arnauld à la défense ; les jeunes bacheliers de sorbonne et de navarre allaient predre rang et faire renfort. Bref, jamais ouvrage ne trouva, en naissant, plus de patrons et aussi de persécuteurs tout éveillés que ce gros volume orphelin, dont la fortune est demeurée si singulière. habent sua fata libelli ; il n' est qu' heur et malheur pour les in-folio comme pour les brochures. Ce qu' on appelle ailleur talent , et qu' on ne sait trop comment nommer en matière si sombre, entrait-il ici pour quelque chose ? Dans la vie de Jansénius par Libert Fromond, il est dit que plusieurs personnes avaient animé jusqu' au bout l' auteur à son travail, craignant que la production qu' elles comparaient à la Vénus d' Apelle ne restât imparfaite. Cette Vénus est un peu forte, et nos doctes flamands ne sembleront sans doute pas juges très-compétents en ce genre de grâce. Pourtant une sorte de beauté théologique, une beauté de pensée profonde, subtile, et que j' oserai dire, sinon dantesque, du moins miltonienne , reluit en ben des endroits de l' oeure et mériterait déjà, seule, qu' on s' y arrêtât. Les adversaires aux-mêmes se sentaient obligés d' y reconnaître par places, dans le style, un vif et p99 un brillant qu' ils n' auraient pas attendu de cette plume, jusque-là inélégante et impolie, de Jansénius ; on a pu supposer que Fromond, son ami, n' y était pas étranger pour la façon. Mais de plus (et c' est là l' intérêt principal), le livre de Jansénius a été l' occasion et le théâtre de tant de querelles, le lieu commun et le rendez-vous de tant de plaisanteries bonnes ou mauvaises, qu' il devient piquant autant que nécessaire d' en parler, après l' avoir, sinon étudié tout entier d' un bout à l' autre (je craindrais de me vanter), mais du moins pratiqué beaucoup, et labouré en bien des sens, en bien des pages. L' augustinus a eu cela de particulier d' être le dernier monument de théologie en latin qui ait suscité, chez nous, un long et interminable combat, à la veille du siècle de la légèreté et de l' incrédulité ; il s' y est même trouvé mêlé tout derechef et de plus belle, la blle unigenitus (1713) l' ayant comme renouvelé et remis en vue, dans son lointain, pour tout le dix-hutième siècle. Sans cesser d' être à la mode et dans l' intervalle de ses contes moraux , Marmontel a pu en parler assez en détail ; chaque philosophe en a dit son mot à la rencontre. Depuis le chevalier De Grammont jusqu' au chevalier de Bouflers, pendant plus de cent ans, le gros in-folio debout, comme le dernier rocher en vue, a essuyé la bordée et la risée du flot. Nul livre de ce calibre ne se trouva si fameux en restant aussi peu lu. Il est vrai que les provinciales , qui se jouaient devant, en furent à la fois l' illustration et la dispense. Tous les débats compris sous le nom de jansénisme se livrèrent (et cette vue les simplifie) autour de deux p100 ouvrages principaux. La première et la plus haute partie de ces contentions dépend de l' augustinus de Jansénius, comme la seconde dépendra des réflexions morales du père Quesnel sur le nouveau-testament . Dans la bulle d' Innocent X contre Jansénius (1653), il n' y a que cinq propositions condamnées ; dans la bulle de Clément Xi contre Quesnel, il y en aura cent et une . On dirait d' une chute d' eau qui se brise et s' épand à la seconde cascade : c' est bien comme dans les cascades où le volume se multiplie en tombant. Nous ne nous embarquerons pas dans ce second bassin du jansénisme ; le livre du père Quesnel sera notre limite. Raison de plus pour mieux embrasser le cercle où nous nous tenons. Tout livre de théologie qu' il est, celui de Jansénus ne rentre pas dans la méthode dite théologique au sens de l' école. à voir les choses superficiellement et du dehors, on peut appeler du nom de subtilité scholastique tout ce qui est raisonnement sur les matières de métaphysique divine ; mais le livre de Jansénius est relativement pur d' excès pédantesque. Lu et M De Saint-Cyran, on le sait, avaient pour principe de remonter aux sources, soit à celles des pères et de l' écriture, soit à l' observation immédiate de la nature humaine sous l' illumination de l' amour de Dieu et sous le rayon de la prière. On a entendu M De Saint-Cyran, dans son bel entretien suprême avec M Le Maître, s' expliquer assez nettement sur la scholastique à commencer par saint Thomas. Jansénius pensait ainsi ; il a évité la méthode sèche de division et de subdivision des thomistes ; il a fait véritablement un livre de première main, où tout est de souche, un livre où la vie et la séve théologique percent à chaque rameau, bien que p101 ce soit et que ce doive être une étude toujours assez difficile que de se diriger à travers cette ramure. L' ouvrage n' est qu' un tissu des textes de saint Augustin mis en ordre et en évidence, et formant un système complet. Saint Augustin lui ayant paru posséder l' entière vérité sur ces matières, il s' attache à bien retrouver et à démontrer la doctrine du saint docteur ; il la développe en toute abondance et sans jamais perdre de vue les preuves, tournant contre les semi-pélagiens modernes et les molinistes ce que ce père avait dirigé contre ceux d' autrefois. En un mot Jansénius ne suit jamais la méthode scholastique, mais bien la méthode historique , qu' il accompagne et cherche à éclairer par la méthode psychologique et métaphysique chrétienne. Le fondement du système de Jansénius, ou de saint Augustin selon Jansénius, est qu' il y a deux sortes d' états de l' homme, et deux sortes de grâces, chacune par rapport à chaque état ; que, dans le règne primitif et d' innocence, l' homme était entièrement libre, et que la grâce qu' il avait alors restait soumise à sa liberté ; qu' il ne pouvait, il est vrai, faire le bien sans cette grâce, mais qu' elle ne le détermiait pas du coup à le faire, et qu' il avait la faculté d' en user ou de n' en pas user. C' était à peu près pour lui comme pour les anges, avant que quelques-uns, par révolte, fussent p102 précipités. En un mot ce que, sinon les pélagiens, du moins les semi-pélagiens disent de l' homme déchu, Jansénius le reporte à l' homme primitif et l' admet pour celui-ci, mais en déclarant tout aussitôt que la chute a tout changé. Depuis la chute en effet, il considère que tout l' homme est infecté et tombé par lui-même dans une habitude incurable et constante de péché ; que toutes les actions, en cet état, se trouvent autant de péchés, même les plus spécieuses, le principe et la source commune étant empoisonnés ; qu' il n' y a dans une telle misère, de ressource et de remède que moyennant une grâce souveraine, infaillible, qui descende en nous et se fasse victorieuse ; qu' elle seule peut relever et déterminer au bien la volonté malade et désormais incapable par elle seule de rien autre que du mal ; que tous n' ont pas cette grâce ; que Dieu la donne à qui il veut, dans la profondeur redoutable de ses mystères ; qu' il ne la doit à personne, tous en masse étant tombés, et qu' il ne fait que justice en les y laissant et n' opérant rien ; que la réprobation n' est que cette stricte justice, et ce laisser-faire , ce statu quo d' une chose accomplie par le fait de l' homme ; que la prédestination, l' élection, au contraire, est le décret éternel et insondable par lequel Dieu a résolu d' excepter et de retirer qui il lui plaît, et de donner au gracé secours pour persévérer ; qu' enfin, sans ce continuel et renassant secours toujours grauit et toujours victorieux, on sera nécessairement dans l' insuffisance de remplir le commandement. C' est de là qu' on a tiré la première proposition parmi les cinq, si fameuses, qu' on a dénoncées et condamnées en ce livre ; la voici : " quelques commandements de Dieu sont impossibles p103 aux justes, à raison de leurs forces présentes, quelque volonté qu' ils aient et quelques efforts qu' ils fassent ; et la grâce pa laquelle ces commandements leur seraient possibles leur manque. " Jansénius a-t-il bien dit cela ? A-t-il soutenu que saint Augustin l' avait dit ? Il est trop certain qu' il l' a affirmé dans un certain sens. C' est même la seule des cinq propositions condamnées qui, selon la remarque de Du Pin, se trouve dans le livre en termes formels, in terminis . L' abbé Racine, dans son très-partial et infidèle abrégé d' hitoire ecclésiastique, avoue qu' elle semble y être. Je me suis moi-même assuré du lieu précis. Pour les quatre autres propositions, elles sont induites, inférées, et, comme disent les jansénistes, fabriquées. Nous ne pouvions, dans aucun cas, échapper aux cinq propositions de Jansénius ; il faut donc les exposer de suite et nous exécuter d bonne grâce et une bonne fois. Il suit de ce qui vient d' être dit, que la grâce efficace, étant invincible, a toujours infailliblement son effet et l' emporte nécessairement sur la concupiscence. Il y a bien de ces grâces moindres que les thomistes appellent suffisantes , et que lui, Jansénius, appelle excitantes ; mais, si elles ne triomphent pas p104 efficacement, c' est qu' elles ne voulaient pas triompher et qu' elles ne devaient pas avoir plus d' effet que celui qu' elles ont ateint. On a tiré de là et composé la seconde proposition condamnée : " que dans l' état de la nature déchue, on ne résiste jamais à la grâce intérieure. " Jansénius admet encore que l' essence de la liberté en général ne consiste pas dans la balance intérieure, dans une certaine indifférence qui permet de se porter ici ou là, mais dans l' exemption de contrainte et dans le pouvoir de vouloir. Adam, il est vrai, était indifférent dans éden, et incomparablement plus libre que nous ; mais on peut être dit libre encore sans être indifférent : il suffit qu' on ne soit pas absolument et comme matériellement contraint. En un mot volonté et liberté deviennent pour lui une seule et même chose. Tout être volontaire est libre, même lorsqu' en fait il n' y a pas lieu chez lui à une autre volonté que celle qui s' effectue. Les bienheureux, par exemple, méritent dans le ciel, par l' amour de Dieu volontaire, bien qu' il n' y ait point en eux d' indifférence et que leur volonté penche tout entière à cet amour. Ainsi, dans l' état de chute, l' homme n' a guère d' indifférence réelle, à aucun moment, pour faire le bien ou le mal ; sa volonté est toujours fléchie et déterminée à l' un ou p105 à l' autre ; ceux qui n' ont pas la grâce sont dans la nécessité de pécher, quoiqu' ils ne soient pas nécessités à unpéché particulier ; ceux qui ont la grâce sont nécessairement inclinés au bien. Pour tout dire, quoiqu lhumaine volonté en elle-même puisse se porter au bien ou au mal, elle se trouve toujours déterminée, en fait, à l' un ou à l' autre. De là on a tiré la troisième proposition condamnée : " que, pour mériter et démériter dans l' état de la nature déchue, il n' est pas nécessaire que l' homme ait la liberté opposée à la nécessité (de vouloir), mais qu' il suffit qu' il ait la liberté opposée à la contrainte. " pardon et patience ! Nous voici plus d' à moitié chemin. Cette troisième proposition est une des plus subtiles et celle qui, dans l' écrit à trois colonnes, a été le plus obscurément expliquée. Il résulterait de l' explication, que la volonté humaine dans l' état déchu, bien qu' elle soit toujours déterminée nécessairement à chaque moment donné, reste libre en ce sens qu' elle peut être déterminée autrement dans le moment prochain, dans la seconde qui va suivre : il suffit que cette nécessité ne soit qu' actuelle, et sans cesse renouvelée, pour ne plus être absolue. La Motte, dans une lettre à Fénelon (janvier 1714), a dit très-spirituellement, pour railler cette prétendue explication qui retire à l' instant tout ce qu' elle a l' air d' accorder : " nous sommes, p106 selon eux, comme une bille sur un billard, indifférente à se mouvoir à droite et à gauche ; mais dans le temps même qu' elle se meut à droite, on la soutient comme indifférente à s' y mouvoir, par la raison qu' on l' auroit pu pousser à gauche : voilà ce qu' on ose appeler en nous liberté , une liberté purement passive, qui signifie seulement l' usage différent que le créateur peut faire de nos volontés, et non pas l' usage que nous en pouvons faire nous-mêmes avec son secours. Quel langage bizarre et frauduleux ! " en comparantet assimilant les doctrines des semi-pélagiens d' autrefois et des molinistes modernes, Jansénius met au nombre des erreurs ds semi-pélagiens celle-ci, -qu' ils admettaient, tant pour la foi ettpour le commencement desbonnes oeuvres que pour la persévérance, une grâce telle qu' elle était entièrement soumise au libre arbitre qui le rejetait ou en usait à son gré. De là on a tiré la quatrième proposition condamnée : " que les semi-pélagiens admettaient la nécessité de la grâce intérieure prévenante pour toutes les actions, même pour le commencement de la foi, mais qu' ils étaient hérétiques en ce qu' ils voulaient p107 que cete grâce fût telle que la volonté de l' homme pouvait lui résister ou lui obéir. " enfin, sur ce mot de l' écriture que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes , Jansénius, qui n' admet pas que la grâce, la volonté divine n' ait pas toujours son plein effet, et qui voit cependant que tous les hommes sont loin de vérifier cet effet de salut universel, se trouve conduit à donner diverses explications de ce mot tous les hommes ; il suppose, par exemple, que l' apôtre a voulu dire que l sauveur est mort, non point pour chaque homme en particulier, mais bien seulement pour certains hommes élus de tous états indistinctement, de toute nation et condition, juifs et gentils, esclaves et maîtres... d' où l' on a inféré la cinquième proposition condamnée, la plus odieuse au premier regard ; on lui impute d' avoir avancé " que c' est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus-Christ est mort, a répandu son sang généralement pour tous les hommes. " p108 il y avait eu encore dans le principe une autre proposition dénoncée ; mais on se réduisit aux cinq, et c' est de celles-là qu' il a été tant et si diversement disputé pour savoir si elles étaient en effet dans Jansénius. Les indifférents et les railleurs qui ne manquent jamais en France en firent dès l' abord un sujet de plaisanterie interminable : y sont-elles ? Ou n' y sont-elles pas ? Nous connaissons de tout temps le chevalier de Grammont dont les galanteries, le jeu, le bel air et les prouesses brillantes ont été si agréablement racontées par son beau-frère Hamilton, celui dont Voltaire, dans le temple du goût , a dit, en le mêlant au groupe des aimables épicuriens : auprès d' eux le vif Hamilton, toujours armé d' un trait qui blesse, médisait de l' humaine espèce, et même d' un peu mieux, dit-on. Nous voici, ce semble, bien loin de port-royal ; -pas si loin que l' on croit. Milord Muskry (ou Muskerry), l' un des plus grands seigneurs catholiques d' Irlande, et milord Hamilton, durant la révolution d' Angleterre, avaient passé en France pour conserver leur foi ; les épouses de ces seigneurs les avaient précédés avec leurs enfants. Mesdemoiselles Hamilton et Muskry furent p109 mises à port-royal ; elles durent y être dès avant 1655. Mademoiselle Hamilton, qui devint la comtesse de Grammont, celle même que l' on voit faire si charmante, si noble, et pourtant si espiègle figure à la cour de charles Ii, était donc une élève de port-royal, et une élève fidèle et chérie. M Callaghan, prêtre irlandais, de ses parents, a pris place parmi les solitaires, les amis et les théologiens de port-royal. Au moment où le chevalier de Grammont se trouva si ébloui d' un coup d' oeil, à ce bal de la reine où il la vit de près pour la première fois, elle n' avait guère quitté notre monastère que depuis deux années. L' éducation qu' elle y avait reçue, sans lui donner précisément de ces grâces, mais aussi sans les lui ôter, avait contribué sans doute à les nourrir de sérieux et à consolider son esprit délicat. Les profanes mémoires disent d' elle en effet (je saute les détails par trop touchants sur le physique de sa beauté) : " ... son esprit étoit à peu près comme sa figure ; ce n' étoit point par ces vivacités importunes dont les saillies ne font qu' étourdir, qu' elle cherchoit à briller dans la conversation. Elle évitoit encore plus cette lenteur affectée dans le discours, dont la pesanteur assoupit ; mais, sans se presser de parler, elle disoit ce qu' il falloit, et pas davantage. Elle avoit tout le discernement imaginable pour le solide et le faux brillant ; et, sans se parer à tout propos des lumières de son esprit, elle étoit réservée, mais très-juste dans ses décisions. Ses sentiments étoient pleins de noblesse ; fiers à outrance, quand il en étoit question. Cependant elle étoit moins prévenue sur son mérite qu' on ne l' est d' ordinaire p110 quand on en a tant. Fite comme on vient de le dire, elle ne pouvoit manquer de se faire aimer ; mais loin de le chercher, elle étoit difficile sur le mérite de ceux qui pouvoient y prétendre. " le chevalier De Grammont y réussit. Mademoiselle Hamilton, malgré les élégances, les gaietés et les malicieuses espiègleries d' alors, malgré les pièces qu' elle fait aux personnes ridicules de la cour, à Mademoiselle Blague et à sa propre cousine Madame De Muskry ; Mademoiselle Hamilton, bien qu' elle eût pu paraître en de si affreux dangers à la mère Angélique, et que, comtesse De Grammont, elle n' ait peut-être pas évité ces dangers près de Louis Xiv, sauva toutefois et garda finalement, à travers quelques naufrages, la religion dans son coeur. On la voit, bien des années après, allant aux eaux de Forges et y recherchant Du Fossé qui demeure près de là : " nous trouvâmes, dit celui-ci, qu' il y avoit plus à gagner qu' à perdre dans la conversation de cette dame. Elle avoit été autrefois élevée à port-royal, et elle n' a jamais rougi, au milieu de la cour même, de parler dans les occasions pour justifier cette maison dont elle connoissoit par elle-même la solide piété aussi bien que nous. " on retrouvera une de ses filles, une jeune enfant, pensionnaire au monastère des champs, lors de l' expulsion de 1679. Le franc-parler généreux de la comtesse pour tous ses amis en disgrâce, que ce fussent port-royal ou Fénelon, p111 peut lui faire pardonner les qualités moins chrétiennes que Madame De Caylus et d' autres lui ont reprochées. Quand le comte De Grammont, la fin, se convertit, l' exemple qu' il avait reçu d' elle y dut être pour beaucoup ; de sorte que, jusque dans cette conversion si lointaine du héros d' Hamilton, nous retrouvons avec un peu de bonne volonté le petit doigt de port-royal. Des élèves comme Mademoiselle Hamilton d' une part, comme Mm Bignon de l' autre, n' assortissent pas mal, ce semble, dans leur diversité de nuance, la couronne (ne fût-ce qu' humaine et mondaine) de la maison d' où ils sortirent. Mais tout ceci est pour dire que Louis Xiv, un jour, se ressouvenant sans doute que la comtesse De Grammont avait été élevée à port-royal, ou peut-être le prenant sur ce que le comte, avant d' être chevalier, avait été abbé un instant dans sa jeunesse, le chargea, lui l' homme aimable et léger, pour le lutiner en qualité de favori, de lire le livre de Jansénius et de s' assurer s' il n' y troverait pas les cinq propositions tant disputées. Quand le comte De Grammont lui rendit compte de sa lecture qu' on croira, si l' on veut, qu' il avait faite, ce fut en disant " que, si les cinq propositions étoient dans Jansénius, il falloit qu' elles y fussent bien incognito . " ce mot d' incognito étant encore assez neuf alors, cela parut un excellent bon mot qui courut et qu' on a transmis. Le pape Alexandre Vii fut plus heureu que le comte p112 De Grammont : il affirma un jour au père Lupus, docteur de Louvain, qu' il avait lu de ses propres yeux les propositions dans Jansénius. Là-dessus nos bons historiens vont jusqu' à insinuer que, pour le convaincre, les jésuites firent imprimer un exemplaire exprès, falsifié, qu' ils donnèrent à lire au pontife. Conjecture bien naïve dans son raffinement ! Comme si, avec un peu de prédisposition et de certaines lunettes, on ne pouvait pas lire dans le même livre ce qu' avec des verres seulement changés d' autres n' y lisent pas. C' est u moins avoir assez montré que les esprits badins et libertins, comme l' étaient alors le comte De Grammont, Hamilton et Saint-évremond, n' attendirent pas Voltaire et le dix-huitième siècle pour trouver toutes les plaisanteries légères au sujet de la bombe théologique qui éclatait. Mais il nous convient d' entamer le sujet autrement que par des pointes, désormais fort émoussées, et autrement aussi que par les cinq propositions extraites, qui peuvent bien y être en un certain sens, mais qui, pour être jugées impartialement, doivent être vues en place et dans l' ensemble de la doctrine. Dès sa préface Jansénius marque bien toute la portée qu' il aperçoit à cette idée de Pélage qu' il va combattre ; rien n' égale l' énergie de son langage : " il y a un tel accord secret, dit-il, entre ces dogmes orgueilleux et la raison qu' a corrompue l' orgueil, il y a un tel attrait perfide vers ces sirènes pour les âmes chatouillées à p113 la louange et à l' admiration d' elles-mêmes, que, si cette grâce céleste qu' ils attaquent de front, de flanc et par derrière, ne nous bouche les oreilles sur cette mer orageuse de confuses doctrines où nous naviguons, et ne nous lie par la pensée à l' immobile autorité de saint Augustin, comme au mât du vaisseau, à peine pouvons-nous, ou même à coup sûr nous ne pouvons pas ne pas être en partie séduits de cette funeste douceur. " -" on a remarqué, dit-il encore (et c' est là le caractère singulier et propre de cette hérésie), qu' il existe une telle connexion entre toutes les erreurs du pélagianisme, que, si on épargne même une seule des plus minces fibres et des plus extrêmes, et perceptible à peine à des yeux de lynx, une seule petite racine d' un seul dogme semi-pélagien, bientôt toute la masse de cette erreur superbe, toute la souche, avec sa forêt de rameaux empestés, reparaît et s' élance... de sorte que (voyez l' enchaînement), si vous donnez un brin à Pélage, il faut tout donner ; que si, trompé par le fard de l' erreur, par le prestige des mots, vous réchauffez dans votre sein ce serpent mort et lui rendez une seule palpitation, à l' instant, bon gré mal gré, et enlacé que vous êtes, il vous en faut venir à éteindre toute la vraie grâce, à tuer la vraie piété, à supprimer le péché originel, à évincer le scandale de la croix, à rejeter Christ lui-même, à dresser enfin dans toute sa hauteur le trône diabolique de la superbe humaine ; bon gré, mal gré, il le faut. " p114 en même temps Jansénius reconnaît toute la difficulté de cette extirpation radicale et de ce discernement extrême : " cette question où il s' agit du libre arbitre e de la grâce est (il l' avoue) si délicate que, lorsqu' on défend le libre arbitre, on a l' air de nier la grâce de Dieu, et qu' au cotraire, au moment où l' on maintient la grâce de Dieu, on est suspect d' enlever le libre arbitre. " mais, dans la poursuite qu' il fait de l' erreur pélagienne, il lui semble que c' est encore moins aux mots qu' au sens connu et à l' intention une fois atteinte et pénétrée qu' il s' agit de se prendre, et que c' est là qu' il faut viser à travers tout le réseau et le voile des expressions. -ainsi Satan, chez Milton, Satan, c' est-à-dire l' orgueil déchu, quand il veut s' introduire dans éden pour corrompre l' homme, revêt la forme d' un ange adolescent, d' un chérubin du second ordre ; il joue la modestie et semble orné d' une grâce convenable : une petite couronne se pose sur ses cheveux bouclés, et ses pas pleins de décence vont comme réglés au mouvement de sa baguette d' argent. Mais, à un sentiment d' envie, de désespoir et de haine qui a traversé son coeur et qui a percé sur son visage, Uriel l' a reconnu. C' est dans cette idée exactement, sinon dans cette image, que Jansénius, qui semble être par endroits le théologien dont Milton est le poëte, nous dit : quand il s' agit de cette erreur, ce n' est pas comme des autres : il ne faut pas mesurer le sens par les paroles, mais bien p115 plutôt juger des paroles Pr le sens ; car ce mot de saint Augustin a plus de portée qu' on ne croit : nous qui savons ce que vous pensez, nous ne pouvons ignorer comment et en quel sens vous dites ces choses. " il n' est pas possible de mieux entendre, et plus en philosophe chrétien, toute la gravité de la doctrine de Pélage, de cet homme précurseur, sorti de la patrie, je ne dis pas de Wiclef, car il allait au delà de Wiclef, mais d celle de Bacon et de Locke. Le premier traité de Jansénius, partagé en huit livres, est consacré en entier à l' historique de cette hérésie : Pélage d' abord, et ses disciples déclarés, Célestius, Julien ; puis cette seconde génération de disciples (s' il faut leur dnner ce nom) bien plus mitigés et spécieux, les semi-pélagiens de Marseille et de Lérins. Ces livres, tant comme récit et rassemblement des faits que comme exposition e discussion de doctrine, me paraissent constituer un grand et assez beau morceau d' histoire ecclésiastique qui n' a pas encore été mis à sa place. La sagacité active et ennemie avec laquelle Jansénius poursuit et démêle jusqu' au bout les ruses, les arrière-pensées, les modérations affectées de ses adversaires, m' a tout à fait rappelé la façon par laquelle, en son traité ou plutôt son pamphlet contre Bacon, le grand De Maistre le perce à jour, l' interprète en le serrant et en le tordant, et le pousse, l' assiége comme à outrance en tout recoin de pensée. Il y a quelque rapport en effet, et, sauf les longueurs, le style du gros in-folio n' est pas non plus sans flamme et sans p116 éloquence, ni surtout sans de ces coups bien à fond et qui pénètrent : " la méthode de Pélage et de ses disciples, écrit Jansénius, afin de plus sûrement tenter les eprits des hommes et de les ébranler sourdement jusqu' à la ruine, ç' a été de produire les difficultés contre la foi sous forme de questions et d' insérer dans lurs ouvrages ce qui étoit soulevé là-dessus, non point par eux, mais par d' autres. " on ne saurait mieux caractériser la méthode prudente et cauteleuse dont Bacon lui-même et surtout Bayle firent tant d' usage, cette méthode d' attaque et de sape qui va son train sous air d' érudition. Saint Augustin en main et s' armant de sa parole qu' il possède et manie en tout sens comme un glaive, Jansénius démasque et perce cette marche rusée, ces circuits du serpent, et il se plaît à montrer Pélage à son début, se mettant involontairement en colère et se trahissant si un évêque, à Rome, lui allègue ce mot d' Augustin qui enferme toute la vraie doctrine, ce mot qui est comme la pointe même du glaive : " da quod jubes, et jube quod vis ; ô mon Dieu, donne-moi ce que tu m' ordonnes, et ordonne-moi ce que tu veux ! " Jansénius (moyennant toujours son Augustin) poursuit donc le pélagianisme dans tous ses états et ses déguisements successifs, à travers ses métamorphoses, en l' insultant, en l' exorcisant, en lui disant : toi, encore toi ! il le montre, d' une part, dégradant autant que possible l' home primitif, l' Adam de l' éden, et lui imputant déjà certains mouvements, certains plaisirs, certaine pudeur, une espèce de mort, enfin le propre déjà de la nature déchue ; et, d' autre part, relevant et colorant cette nature actuelle de l' homme, p117 comme si elle n' était pas tout à fait perdue et misérable. On conçoit, en effet, ce double travail du pélagianisme, qui, voulant combler l' abîme de l' intervalle, diminuait la hauteur de l' éden et relevait autant qu' il se pouvait la profondeur de la terre. Quand Jansénius parle des misères de ce monde que les pélagiens déguisent, il est éloquent ; il l' est, ainsi qu' Augustin, à la manière de Pline l' ancien qui nous fait voir l' homme nu, jeté, en naissant, sur la terre nue. Mais Pline en concluait contre Dieu ; Augustin et Jansénius en concluent pour l' immensité de la chute et la nécessité du rédempteur. Parlant de ces maux qui affligent et écrasent (conterere) , dès le ventre de nos mères, la pauvre humanité, cette vie humaine, s' il faut l' appeler vie, et reprochant aux pélagiens de les déguiser, Jansénius dit : " ils nient obstinément ces calamités évidentes, comme si, quand la nature entière gémit sous le poids, ils pouvoient, en niant bien haut, supprimer ce cri qui monte comme le mugissement de la mer, ou le couvrir de l' audace de leur voix... vel negando tollere, vel clamando superare. " -que ceux même qui répugnent aux remèdes proposés par ces croyants trop lugubres, les respectent au moins et les plaignent comme semblables, pour avoir si profondément senti en eux, à de certains jours, le néant et la misère de la nature humaine, cet océan de vices et de douleurs, et son murmure, sa rage, sa plainte éternelle ! p118 Quand il en vient aux semi-pélagiens massilienses , à ces hommes que Prosper lui-même, leur dénonciateur, reconnaît illustres et éminents de science et de vertu, Jansénius redouble de soin. Saint Augustin, durant près de vingt ans de combat contre les pélagiens, était loin encore d' avoir épuisé et même embrassé dans leur plus secrète difficulté ces dogmes délicats, le mystère de la prédestination et de la vocation des élus ; il n' y avait touché qu' en passant, par nécessité et avec prudence. Les arguments tout naturels et très-directs de Pélage avaient provoqué de sa part des réponses directes aussi et contradictoires. Cependant ces réponses de saint Augustin n' étaient pas toujours bien comprises de ses amis même. Quelques-uns les outraient et en abusaient ; d' autres, qui en étaient moins satisfaits, se réservaient de les adoucir. Des moines d' Adrumète en Afrique crurent, d' après lui, qu' il fallait entendre la toute-puissance de la grâce, sans plus du tout de libre arbitre : cela alla-t-il jusqu' à constituer l' hérésie contestée des prédestinatiens , qu' on a présentée comme un excès de la doctrine de saint Augustin ? Quoi qu' il en soit, le grand docteur se hâta p119 de maintenir le droit du libre arbitre qu' en fait il avait eu l' air de nier. Mais presque aussitôt, effrayés sans doute de ces conséquences trop prochaines, les prêtres pieux et savants de Marseille et de Lérins jugèrent que décidément, la doctrine de saint Augustin étant excessive, il y avait quelque biais possible, et une voie moyenne à suivre, une part de mérite à introduire dans la sanctification des justes. Ces objections, bien autrement considérables et plus intérieures qu' aucune de celles qu' on avait élevées jusque-là, forcèrent saint Augustin vieillissant à entrer en lice plus avant que jamais, à se lancer dans le détail et comme le détroit de ces périlleuses questions. Gardien vigilant, et espèce d' empereur pour lors de la chrétienté, il avait à en défendre, pour ainsi dire, toutes les frontières. Plus jeune, on l' avait v passer de la guerre contre les manichéens qui intronisaient le principe du mal, à la lutte tout inverse contre les pélagiens qui le palliaient ; et voilà qu' ici, déjà vieux, il a presque aussitôt à répondre, et en sens inverse, aux moines d' Afrique d' une part, et de l' autre aux prêtres de la Gaule : Charlemagne, comme nous l' a peint Montesquieu, allait mettant la main à chaque limite menacée de l' empire. J' ai regret de ne pouvoir le suivre ici, l' infatigable et l' ingénieux, dans ce démêlé si subtil et si intéressant avec les semi-pélagiens ; Jansénius ne fait, avec lui, que combattre dans Fauste et Cassien, -dans Molina auquel il pense, -les moindres retours de la volonté et de la préoccupation humaine. Rien ne donne plus à réfléchir p120 sur les lois de notre nature, sur l' origine et la filiation de ce qu' on appelle progrès philosophique, et ne fait mieux entendre historiquement ce qui est chrétien et ce qui ne l' est pas. Du haut de cette tour d' Hippone relevée, on a un champ d' horizon immense. Deux ou trois grands traits généraux me suffiront. Le point de départ des semi-pélagiens est uniquement dans la peur et le scandale que leur causa le dogme déclaré de la prédestination : " cet homme profondément sage, Augustin, nous dit Jansénius, avoit prévu (en différant de traiter la question) combien peu de chrétiens pourroient ou atteindre par l' intelligence à l' élévation du divin décret, ou le supporter par l' humilité : de telle sorte que, pour eux, tous chaînons et toute anse étant rompus, par lesquels on se figure que la nature offre prise et fait avance à la grâce, tous degrés étant mis bas, par où l' orgueil humain s' efforce toujours de gravir par lui-même pour la mériter, le commencement, le milieu et la fin du salut, et le pivot même de séparation entre telle et telle âme en cette vie et en l' autre, allassent sans détour, en paroles claires et formelles, se fixer au très-libre, très-pur, très-miséricordieux p121 et très-secret bon plaisir de la volonté divine, et tout entiers s' y suspendre. " saint Augustin sentait d' autant mieux la difficulté de croire si aveuglément, qu' il avait partagé lui-même, avant d' être évêque, l' oinion qui fut ensuite la semi-pélagienne : " les semi-pélagiens donc trouvoient très-dure une doctrine qui, anéanissant en quelque sorte l' efficace de tous les efforts humains, remettoit l' homme aux obscurs et inconnus décrets de Dieu, et exposoit, pour ainsi dire, le vaisseau dénué de rames et de voiles sur le plein océan de la divine volonté . " aussi (et c' est toujours l' expression de Jansénius que je traduis et que j' emploie), " pour obvier à cette apparente absurdité trop lourde à porter à des âmes trop charnelles et qu' aveugloit légèrement la fumée de l' orgueil, ils imaginèrent à grand artifice des espèces d' échelles par où l' on ût monter aisément de la nature à la grâce ; et, pour qu' on ne dît pas que ces échelles tout entières pendantes du ciel étoient tout à fait hors de notre pouvoir, ils imaginèrent d' en placer le dernier, le plus bas et aussi bas qu' on le peut concevoir, mais enfin un certain échelon dans la puissance de l' homme : de telle sorte, au moins le premier pas de son salut ou de sa perdition dépendoit de lui. " en me gardant bien de m' engager avec Jansénius dans le tissu ingénieux de ces échelles de l' âme , j' en ai dit assez pour faire entendre quelle vie et quelle vigueur colorée animent par places cette discussion qui s' agite à la fois dans le fond de la doctrine chrétienne et de la psychologie humaine, selon qu' on voudra l' appeler. p122 Rien de plus capable, je le répète, de faire réfléchir profondément un esprit sérieux et de l' établir au sommet et à l' origine de toute question sur la foi, sur la liberté, sur la condition même où l' on est ici-bas, que l' exposition et la discussion si ferme et si déliée, si plongeante (qu' on me passe le mot), de cette doctrine semi-pélagienne, de l' expédient imaginé par ces hommes de Marseille et de Lérins si modérés dans leur embarras, lesquels, tout en voulant sauver et maintenir la grâce, la rédemption et l' entier christianisme, voulaient cependant avoir pied par quelque endroit, avoir au moins le bout du pied sur la volonté humaine, pour garder l' uique mérite de se jetr de là eux-mêmes dans l' abîme absolu de la volonté divine. Quelque jugement qu' on en porte, il y a, de ce point de vue admirablement démêlé et hardiment contredit par Jansénius, une féconde perspective de pensées sur notre nature morale, sur le christianisme intérieur et vériable, et sur tous les degrés où l' on peut l' admettre : la philsophie et la religion s' y rencontrent et s' y traversent à chaque instant. Concurrence remarquable ! Vers le moment où s' achevait l' augustinus , une autre oeuvre vouée à un succès bien différent allait éclater. Les méditations de Descartes parurent en 1641 ; le discours de la méthode avait paru dès 1637. Jansénius, mort en 1638, et qui très-probablement ne fut pas informé de la première de ces nouveautés presque mondaines, par un pressentiment toutefois des entreprises croissantes de la raison, redoublait de christianisme rigide, de recours véhément à la croix, d' appel infatigable à la méthode de tradition et d' autorité. Une sorte de frissonnement à travers p123 l' air l' avertissait du danger. Aussi peu scholastique à sa manière que Descartes, il sentait le besoin de rajeunir et de régénérer la méthode chrétienne ; mais, par sa forme latine, par son échafaudage d' arguments et de textes, par les controverses qu' il souleva, il ne réussit qu' à l' obstruer. Et puis l' heure avait sonné. Un penseur d' alors l' a remarqué finement : le monde semble aller par de certains trains et de grands courants d' idées ; un de ces trains, une de ces vogues subsiste jusqu' à ce que vienne un individu rebelle qui, d' accord avec bien des instincts secrets, donne puissamment du coude à ce qui traîne et installe autre chose à la place. Une de ces phrases des méthodes humaines expirait alors : Descartes vint et donna ce coup de coude imprévu, désiré. Il fit table rase et jeta à la mer le vieux bagage : il fut neuf, clair, lumineux, et l' on suivit. Le livre de Jansénius, comme une machine de guerre trop chargée, au lieu de porter au dehors, éclata plutôt au dedans et blessa surtout ses amis. Ceux-ci suivirent bientôt Descartes lui-même, sans trop se douter de la fin. Jansénius ne fit qu' une émeute au sein du christianisme, Descartes fit révolution partout. Mais continuons encore d' étudier au fond le livre substantiel, et indépendamment des destinées ; parcourons-le d' autant mieux, qu' il est certain qu' on ne le lira plus. Je n' ai parlé jusqu' ici que du premier traité qui comprend l' histoire et la discussion directe de l' hérésie pélagienne et semi-pélagienne. Le second traité et le troisième (l' ouvrage entier est divisé en trois p124 tomes ou traités ) sont tout dogmatiques : le second porte sur l' état e l' homme avant la chute, le règne d' Adam au sein du paradis, et ensuite sur la chute et l' état actuel de l' homme ; le troisième porte au long sur la guérison possible et la grâce adinistrée par le Christ sauveur. Le second traité s' ouvre par un livre à part et préliminaire liber proaemialis qui roule sur la méthode à employer en matière de théologie. Jansénius repousse à la fois la méthode scholastique et la méthode philosophique , et même il ne les distingue pas, il les repousse comme un seul et même danger qui est celui du raisonnement humain et de la curiosité qui cherche le comment des mystères. Il cite dans l' antiquité le grand exemple d' Origène comme s' étant perdu par-là. On est frappé tout d' abord de l' inconvénient qu' il y a pour lui d' avoir ignoré on voisin Descartes. Il parle contre la philosophie, et la philosophie changeait de lieu et de tactique au même moment. Il s' attaque à la scholastique, à la forme d' Aristote, et le péril est déjà ailleurs. Il attaque le amp vide aux feux allumés encore, mais l' ennemi vient de déloger. Ce livre sur la raison et l' autorité naissait ainsi tout arriéré et suranné à côté du discours de la méthode , de même qu' en fait de style ces plaidoyers de M Le Maître, qui eurent le malheur de paraître dans l' année juste des provinciales . Si Jansénius avait connu Descartes, il lui eût fallu renouveler ses arguments et anticiper quelques-uns de ceux que l' éloquent auteur de l' esai sur l' indifférence a si hardiment maniés. Nul doute que Jansénius n' en eût pu découvrir plus d' un et des meilleurs. Je n' en voudrais pour preuve que le chapitre vii, où il expose p125 et met en présence les deux méthodes de pénétrer les mystères de Dieu : l' une des philosophes et par la seule raison, voie très-trompeuse, l' autre des chrétiens, très-sûre, et dans laquelle intervient, que dis-je ? à laquelle préside la charité ; car il ne distingue pas la méthode dite d' autorité , de cette méthode de charité . Il me paraît bien admirable là-dessus, je traduis textuellement : " l' autre méthode part de la charité enflammée par laquelle le coeur de l' homme se purifie, s' illumine, de manière à pénétrer les secrets de Dieu qui sont contenus dans l' écorce des écritures sacrées et dans les principes même révélés... etc. " est-il plus vivante et plus persuasive manière de fonder et d' atendrir la méthode d' autorité que clle que Jansénius tire de saint Augustin sans doute, mais qu' il développe ici avec un génie propre ? Pascal a résumé le tout en deux mots : " la foi parfaite, c' est Dieu sensible au coeur. " de sorte qu' aux philosophes spéculatifs, et qui n' étudient que pour étudier, à ces chrétiens d' opinion si communs de nos jours et qui, selon le mot de Saint-Cyran, ne veulent que découvrir des terres nouvelles, à ceux-là, pour les rabattre et les humilier dans leur science même et sur le trône si creux p126 de leur intelligence où ils se complaisent, il suffit de dire avec saint Augustin, avec Jansénius, avec ceux qui parlent des enfants de Dieu , étant eux-mêmes de ces enfants : on ne comprend (absolument, à la limite et dans la plénitude), on ne comprend que ce qu' on croit. On ne comprend que ce qu' on aime. Ce qui revient encore à dire : on ne comprend que ce qu' on pratique. p127 Xi. Je continuerai l' examen du gros livre. S' il nous arrive de nous délecter parfois aux environs et comme aux maisons de plaisance de notre sujet, achetons-en la permission en ne reculant sur aucun point sérieux, quand nous sommes au centre même. Après avoir bien caractérisé la méthode chrétienne, Jansénius raconte au naturel comment il a été amené à interroger saint Augustin sur ces questions de grâce et de volonté. La doctrine pélagienne et semi-pélagienne lui semblant dès lors (et par une sorte d' instinct et de divination) toute formée directement des purs principes de la philosophie d' Aristote, il jugea peu à propos, pour s' éclairer là-dessus, de s' adresser ou de p128 s' en tenir à des théologiens tout préoccupés eux-mêmes d' Aristote et de ses règles ; il remonta donc plus haut. Mais une fois qu' il se fut pris, dit-il, à saint Augustin, qu' il eut embrassé son oeuvre vénérable et que, ne plaignant pas la fatigue, il s' y fut plongé et replongé sans relâche depuis le premier jour jusqu' au dernier durant vingt-deux années, alors son étonnement fut grand ; ce que nous l' avons vu exprimer ailleurs dans ses lettres à Saint-Cyran, il le consigne de nouveau ici, mais avec une solennité et dans un retentissement de termes que notre traduction ne peut qu' affaiblir : " je fus épouvanté, je l' avoue,... etc. " suit alors un magnifique éloge de saint Augustin, que Jansénius représente comme ayant fondé et établi plus qu' aucun autre père ce qu' il appelle les quatre dogmes capitaux du christianisme, à savoir : 1 la divinité du fils contre les ariens ; 2 la vérité de l' église catholique, ses marques, sa puissance, ses prérogatives ; 3 la vérité, l' unité, la nécessité et l' énergie du baptême contre les donatistes ; et enfin 4 l' intelligence de la grâce. Ainsi, pour reprendre encore et plus sensiblement : 1 unité du chef de l' église ; 2 unité du p129 corps de l' église ; 3 unité du sacrement qui nous y incorpore ; 4 unité de la grâce qui nous y fait vivre et nous y maintient. Sur ce dernier point surtout, Jansénius trouve des paroles magnifiques. Ce que saint Jean l' évangéliste a été pour la prédication et la mise en lumière de la divinité du verbe, saint Augustin l' est pour l' explication et la mise en lumière de la grâce. Ce n' est pas seulement le père des pères, le docteur des docteurs, mais un cinquième évangéliste, ou du moins un sixième après saint Paul. à qui convenait-il mieux en effet qu' à saint Paul et à saint Augustin, ces deux grandes lumières de la grâce, d' en rendre le sens dans la plénitude, tous les deux ayant été plus agités et plus malades que personne du mal de l' infirmité humaine ? Qui pouvait mieux parler, et avec plus de compétence, des abîmes de la chute et de ceux de la grâce, que ces deux hommes qui savaient et quiportaient gravé au fond de leur coeur par une si longue expérience ce que c' est qu' être esclave de sa passion, lutter avec elle sans issue, manquer du divin secours, se tordre impuissant à terre en l' implorant, et puis tout d' un coup triompher dès qu' il arrive et librement respirer. -aussi Augustin, ce très-sacré docteur, a-t-il cela de commun avec les saintes écritures qu' il s' était si intimement assimilées, qu' on le doit lire, pour le bien entendre, avec l' humilité d' un disciple plus qu' avec la superbe d' un censeur, si l' on ne veut s' égarer sur son vrai sens et n' en saisir que de vains lambeaux. p130 Et reprenant cette expression étonnante et étonnée de l' abîme qu' il trouve entre le christianisme selon saint Augustin et celui des modernes théologiens, il va jusqu' à s' écrier : " cette théologie moderne diffère si fort de saint Augustin qu' il faut, ou qu' Augustin lui-même se soit trompé en mille sens autant qu' on se peut tromper en si grave matière,... etc. " p131 après de telles paroles, on fait plus qu' entrevoir toute l' étendue de la réforme, de la révolution que le jansénisme primitif médita et voulut. Il nous sera plus aisé dès lors d' apprécier la façon secondaire et moindre selon laquelle on défendit par la suite et on pallia les mêmes questions dans port-royal depuis la mort de M De Saint-Cyran. Lancelot, qui est de la génération la plus directe des fondateurs, et de qui on a déjà entendu de modestes plaintes, a écrit, au sujet des contestations soulevées par le livre de Jansénius, cette page de mémorable aveu : " peut-être aussi que la manière dont on a agi pour défendre la vérité n' a pas été assez pure, et que les moyens qu' on y a employés ont été ou trop précipités, ou trop concertés, ou même trop humains... etc. " en ce qui est des thomistes, il nous est bien clair p132 d' après les citations précédentes de Jansénius, que tout ce qui était de leur méthode lui semblait à répudier. Et c' est ce que ne firent ni Arnauld dès qu' il fut livré à lui-même, ni Pascal en ses provinciales , où il reçut le mt d' ordre théologique d' Arnauld. Ils songeaient avant tout à grossir leur groupe, et tour à tour, selon le jeu du moment, à gagner comme alliés ou à piquer comme faux-frères cette portion de théologiens thomistes, ces estimables dominicains surtout, qui inclinaient au fond pour eux contre les jésuites, mais qui n' osaient se prononcer. Dans les termes où se posait le jansénisme, il y avait de quoi hésiter en effet. On peut juger par le peu d' extraits qui précèdent, combien une telle doctrine dut tomber formidable au sein de la théologie du p133 temps. Cet étonnement, au reste, cette sorte d' épouvante que Jansénius éprouve et confesse en découvrant la contradiction essentielle de l' opinion approfondie de saint Augustin avec le christianisme généralement régnant, je crois que quiconque (hors du jansénisme et du calvinisme) lira saint Augustin l' éprouvera de même ; et je me souviens qu' un jour un des plus éloquents orateurs catholiques de notre âge, que je trouvais méditant sur le saint docteur, m' avoua son étonnement aussi, ajoutant, il est vrai, qu' il ne pouvait s' empêcher de croire que sur tout un ensemble de points le grand docteur, tout grand qu' il était, avait poussé à l' extrême et avait sans doute erré. Et en effet, je le veux dire en tout respect et comme simple considération de l' état des choses, ce que Jansénius démêlait et dénonçait, moyennant saint Augustin, sous le nom de semi-pélagianisme, n' est autre, si vous en exceptez le jansénisme d' une part, et de l' autre le calvinisme, avec tout ce qu' on entend aujourd' hui sous le nom de méthodisme , -n' est autre que l' ensemble du christianisme général et vulgaire, tel qu' il s' est autorisé à travers les siècles, et particulièrement dans toute l' église catholique, par une transaction insensible. Cette généralité d' application historique p134 donne même au point de vue de Jansénius une portée singulière et qui dépasse la secte. Si saint Jérôme a pu dire qu' à un certain moment du quatrième siècle l' univers catholique se réveilla presque Arien, il ne serait pas moins exact de dire avec Calvin, avec Jansénius, en résumant ainsi leur pensée, que l' univers catholique aux seizième et dix-septième siècles se réveilla semi-pélagien. Et dans leur pensée encore nous dirions : c' est que le doux, le flatteur, l' orgueilleux et éternel serpent avait durant le sommeil, insinué derechef ce mot de volonté toujours cher à l' oreille d' ève. Y a-t-il pourtant là décidément, dans cette espèce de compromis entre la liberté et la grâce, une corruption p135 absolue de doctrine, une erreur ? Et faut-il en revenir de toute force à la rigidité augustinienne ? Hâtons-nous d' ajouter que bien des théologiens, et des plus autorisés, ne le pensent pas. Plusieurs estiment au contraire que saint Augustin, en renchérissant sur saint Paul et en le faisant passer à l' état de système, fut en partie novateur en son temps. Jansénius ne s' est pas dissimulé l' objection, qui était celle des savants prêtres de Marseille. Le docteur Launoi, Ellies Du Pin, parmi les neutres, en admettant que Jansénius a fort bien pris les sentiments de son auteur sur la grâce, croient que le saint avait changé en effet la tradition à cet égard, et s' était écarté des pères grecs plus conciliants, plus humains, qui admettaient le salut par les bonnes oeuvres, et la grâce soumise à la liberté. Des personnages éminents dans l' église ont été plus ou moins de cet avis aux divers temps : ainsi les cardinaux Contarin, Sadolet, le docteur Génebrard de la faculté de Paris. Parmi les adversaires survenants de Jansénius, je trouve le père Daniel qui a écrit la défense de saint Augustin pour prouver qu' il n' a rien d' outré ; mais je puis lui opposer son confrère le père Rapin, qui, dans son histoire manuscrite du Jansénisme, n' a pas craint de raconter au long les vicissitudes et ce qu' il appelle les aventures de la doctrine de ce grand saint. En vain le père p136 Quesnel, dans une lettre au père Du Breuil, met-il en avant pour cette doctrine une approbation de douze siècles et de tout ce qu' il y a eu de plus grands hommes et de plus grands papes dans l' église : les auteurs jansénistes réètent tous les uns après les autres la même phrase ; mais cette approbation continue est très-contestable, et cela ressort de Jansénius lui-même, qui semble assez hautement découvrir la vérité comme perdue et la tirer d' un tombeau. Ce qui me paraît certain, c' est qu' une portion des doctrines expressément déduites et assemblées de saint Augustin, après avoir été la vérité oecuménique de son temps, non sans quelque peine, il est vrai, non sans quelque tergiversation du pape Zozime, mais enfin reconnues décidément, proclamées par les conciles d' Afrique, plus tard par le secondconcile d' Orange, ont été depuis lors plus ou moins omises, mitigées, amollies, au point que les mêmes doctrines expresses, reproduites dans leur première rigueur, se sont trouvées condamnées et atteintes par des bulles également expresses, par celles de Pie V et de Grégoire Xiii au seizième siècle contre Baïus, par les diverses bulles contre p137 le jansénisme durant le dix-septième siècle, par celle d' unigenitus en dernier lieu. Sans prétendre analyser et extraire au long et en stricte division théologique le gros livre d' achoppement, j' ai encore, après ces prolégomènes de Asénius sur la méthode chrétienne et sur l' autorité singulière de saint Augustin, à donner idée des deux traités qui suivent, à en tirer de larges et, j' ose dire, de brillants lambeaux. Le premier traité surtout me semble d' un haut intérêt et d' une véritable grandeur théologique. Il s' agit d' abord de représenter l' homme avant sa chute, l' âme humaine, la volonté et la liberté d' Adam dans l' éden avant le péché : c' est, on le voit, le même sujet que chez Milton, mais ici analysé, décrit par le théologien, au lieu d' être peint par le poëte. Ces deux graves contemporains, Milton et Jansénius, et celui-ci antérieurement à l' autre, s' occupaient, chacun à leur manière, de ce sujet dominant. Je suis persuadé que, si Milton avait lu l' augustinus , il en aurait pris occasion d' ajouter à la théologie de son éden, à l' âme de son Adam et de son ève, de nouvelles, sérieuses et spirituelles beautés. Jansénius admet, d' après Augustin, qu' Adam, ainsi que les anges, a été créé libre avec indifférence parfaite au bien et au mal, entièrement libre, quoiqu' il ne pût faire le bien et persévérer qu' à l' aide de la grâce, mais cette grâce était alrs entièrement subordonnée àsa liberté. En d' autres termes, Adam pouvait tomber par son plein arbitre, et il ne pouvait faire le bien dès lors qu' avec l' aide de la grâce ; mais cette grâce, lui le voulant, ne lui manquait pas. Figurez-vous l' oeil p138 en plein jour, un oeil sain comme alors la nature d' Adam était saine, un oeil qu' on peut fermer, si on le veut, et condamner aux ténèbres à toute force, mais qu' on peut laisser ouvert aussi et qui voit moyennant la lumière ; et cette lumière, il l' a dès qu' il s' ouvre, il en est environné. Voilà l' image de l' âme d' Adam dans sa liberté première. Les thomistes admettaient au contraire que même pour les anges, et pour adam, avant leur chute, il y avait grâce efficace, prédestination gratuite et prédétermination suprême, toutes choses embarrassantes qui redoublent le mystère et font obscurcissement autour de la justice et de la miséricorde de Dieu. Jansénius, à la suite d' Augustin, diffère tout à fait des thomistes là-dessus. Concevons bien sa pensée : tout ce que les pélagiens et semi-pélagiens, les champions optimistes de la nature humaine actuelle disent volontiers en l' honneur de l' homme d' aujourd' hui, Jansénius le réservait et le transportait, en quelque sorte, à l' homme d' avant la chute, à l' Adam primitif, mais en y mettant bien autrement de pureté, de chasteté, d' idéal, et aussi de précision théologique. La méthode de Pélage, je l' ai assez dit, avait été, en relevant l' homme actuel déchu, de déprimer l' Adam de la création, de supposer qu' il n' y a pas entre eux si grande différence, en un mot de baisser les haies du paradis et de réduire l' abîme d' intervalle à n' être qu' un fossé. Il imputait à l' Adam primitif le germe de nos cupidités, de nos passions, de nos désirs, de nos plaisrs, même une sorte de mort ; son éden était grossier. Chez Jansénius rien de cela. La majesté, la gloire, la chasteté de l' Adam primitif, tel qu' il le déduit de saint Augustin, sont grandes ; l' Adam de Milton lui-même y p139 reste inférieur. Chez Milton, ève s' endort ; Satan, déguisé en crapaud, lui prle à l' oreille en songe : elle croit voir une figure d' ange qui, près de l' arbre de la science, cueille la pomme et, l' ayant goûtée, s' écrie : " ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli, défendu ici, ce semble, comme ne convenant qu' à des dieux... " et cette figure d' ange fait l' effet à ève de s' approcher et de lui porter à la bouche, à elle-même, une portion du fruit : " l' odeur agréable et savoureuse éveilla si fort l' appétit qu' il me parut impossible de ne pas goûter. " à son réveil, toute troublée, elle raconte le songe à Adam, qui, entre autres paroles rassurantes, lui dit : " ... cependant ne sois pas triste ; le mal peut aller et venir dans l' esprit de Dieu ou de l' homme sans leur aveu, et n' y laisser ni tache ni blâme. " ici je crois entendre Jansénius, armé de l' oracle, qui s' écrie non , et qui ne voit dans cette explication portée au sein de l' éden qu' une vapeur grossière de la terre. Saint-Martin, à la fin du ministère de l' homme-esprit , reproche à Milton, tout en l' admirant, de n' avoi trempé tout au plus qu' à moitié son pinceau dans la vérité . J' ai mieux compris cette critique de l' aimable et grand théosophe et j' y ai attaché seulement une idée nette, depuis que j' ai considéré l' Adam de Jansénius, celui d' Augustin rassemblé et restauré. Adam avant le péché n' avait, selon eux, aucune concupiscence, aucun de ces désirs mauvais qui traversent l' esprit et y font combat. Le calme, la sérénité continue emplissait sa vie. Avoir à combattre, c' eût été déjà être faible et malade ; tel n' a point commencé p140 Adam dans son entière santé du corps et de l' âme, n' ayant qu' à persévérer aisément, encore tout conforme à l' idée de Dieu. Mais il est tombé ; l' a-t-il donc pu faire sans combat ? Oui, il est tombé sans combat, par le choix libre de sa propre volonté dans la sphère rationnelle ; il est tombé dans la plénitude calme et souveraine de sa volonté raisonnable. étant libre autant qu' on peut l' être, il a péché aussi intérieurement et aussi uniquement qu' il a pu en vertu de cette haute liberté, et sans aucune surpise ni lutte obscure au dedans de lui. En présence du fruit défendu (pour prendre la figure sacrée), son choix s' est fait, non provoqué aucunement par la saveur et le désir, mais par sa volonté la plus idéale, par sa conception propre qui a décidé de désobéir et de se préférer à Dieu. Le désir en lui, loin de tenter et de corrompre la volonté, a été plutôt commandé et dépravé par elle, et, quoiqu' à l' instant tout en lui soit devenu également mauvais, on peut dire que la volont a mené le désir, et non le désir la volonté. Qu' on y réfléchisse, et on trouvera dans cette manière d' entendre la chute une profondeur de spiritualisme et une portée interne qu' il serait peu juste de demander sans doute aux couleurs d' un poëte et qui n' aurait pu se traduire, je le crois bien, en tableaux, mais qui ne saurait être dépassée dans l' ordre théologique. Si Jansénius écrase et ravale si fort l' homme d' aujourd' hui, on le conçoit, ce n' est donc que parce p141 qu' il croit savoir à fond la responsabilité entière de l' Adam primitif, ce père de tous, et l' énormité de son crime, si aisément évitable, si librement et souverainement voulu. S' il rend Dieu si terrible de nos jours, c' est parce qu' il l' a fait miséricordieusement et magnifiquement juste dans la création de l' être libre, ordonné à l' origne par rapport à la beauté de tout l' ouvrage. Et pourquoi Dieu n' a-t-il pas créé l' homme tellement libre qu' il ne pût pécher ? " c' est, répond Jansénius avec Augustin et avec la plupart de ceux qui tiennent à répondre, parce que l' ordre ne devoit pas être rompu dans son enchaînement, et que Dieu vouloit montrer combien étoit bon l' animal raisonnable qui pût pécher, quoique certes moindre que s' il n' avoit pu pécher. " ceci suppose qu' il y a deux sortes ou deux degrés de liberté : celle qui ne peut faillir, comme qui dirait celle des anges, puis, au-dessous, celle qui a la double chance, comme l' entendent les hommes. p142 Adam avait donc reçu cette dernière seulement, la liberté mobile , afin qu' il y eût lieu à son mérite ; l' autre liberté, l' infaillible et l' immobile , lui était réservée plus tard et proposée en récompense. Mais Adam ne se tint pas à l' obéissance de l' amour, à cette divine et vraiment libre servitude, et, trompé par l' image d' une fausse liberté, se retournant vers soi, il se préféra par orgueil à Dieu ; et il devint esclave de qui l' avait vaincu, c' est-à-dire de lui-même : " car que pouvoit-il aimer après Dieu d' où il tomboit, lui si sublime esprit, que pouvoit-il aimer sinon ce qui s' offroit à lui de plus sublime après Dieu, c' est-à-dire son propre esprit même ? " et dans tout ce qu' il a paru aimer depuis, l' or ou quoi que ce soit, c' est toujours lui au fond, toujours son esprit qu' il aime (je ne fais que traduire en abrégeant) ; car cet amour unique a pris mille formes : " cet amour, par lequel il sembloit vuloir jouir en quelque sorte de lui-mê à défaut de Dieu, n' a pas tenu en soi non stetit in se , mais à l' instant a senti son indigence et qu' il ne pouvoit se donner le bonheur. Et alors, comme le retour étoit fermé vers Dieu, cette source de vraie félicité dont il s' étoit retranché, il fut poussé à chercher en bas, à se précipiter vers les créatures, pour voir s' il n' acquerroit point par elles ce qui lui manquoit. De là p143 toute cette légion bouillante de désirs, ces étroites et dures chaînes que lui font les créatures aimées, et cet esclavage où il est, non-seulement de lui-même, mais de tout ce qu' il enserre par amour de lui. Car, encore une fois, dans son amour de toutes choses, c' est toujours lui avant tout qu' il chérit ; dans ces jouissances réitérées, c' est toujours de lui-même, et avec un reste de noblesse, qu' il prétend jouir. " il m' est arrivé déjà de nommer M De La Rochefoucauld en rapprochement avec nos jansénistes ; pour le coup, voilà, ce me semble, du La Rochefoucauld complet, non pas en maximes détachées, ironiques, sans racine et sanslien, mais sous forme de vérités rattachées à l' arbre, et dans lesquelles on peut tout suivre, depuis la première racine fatale jusqu' au drnier fruit empoisonné au bout du rameau. Dans ce pays de l' amour-propre, où, malgré tant de découvertes, il reste encore bien des terres inconnues, Jansénius n' avait point touché ni débarqué sans doute aux points les plus brillants ; mais, comme pilote, il en avait fait le tour. Chez Milton, au chant second du paradis , quand les anges rebelles, précipités dans la vaste plaine informe et déserte, dans les régions de malheur, s' y reconnaissent pourtant et commencent à s' y faire une patrie, chacun d' eux reprend une image et comme une ombre de ses goûts et de ses fonctions dans le ciel. Les uns se jouent dans l' air sur l' aile des vents, les autres gouvernent et agitent des chars de feu. D' autres esprits plus tranquilles, retirés dans une vallée silencieuse, p144 chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs propres hauts faits et le malheur de leur chute par la sentence des batailles. Mais d' autres, nous dit Milton par la bouche de M De Chateaubriand, d' autres en discours plus doux encore (car, si la musique charme les sens, l' éloquence s' adresse à l' âme même), " d' autres, assis à l' écart sur une montagne solitaire, s' entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent hautement sur la providence, la prescience, la volonté et le destin ; destin fixé, volonté libre, prescience absolue ; ils ne trouvent point d' issue, perdus qu' ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la misère, de la gloire et de la honte : vaine sagesse ! Fausse philosophie, laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur coeur endurci d' une patience opiniâtre comme d' un triple acier ! " eh bien ! Quelque chose de cette beauté philosophique, de cette toute spirituelle éloquence d' une théologie insondable et sublime, dont le sentiment émane et plane dans le passage de Milton, -quelque ombre, quelque souffle de cela m' est rendu par Jansénius en tout ce qu' il dit de la volonté libre et de la servitude régnante d' Adam dans l' éden, de sa sérénité et de son calme, de son absolue indifférence, de sa persévérance aisée, et pourtant de sa chute. Le péché une fois commis, Jansénius, à la suite d' Augustin, en définit la nature, en touche la racine même et en poursuit toutes les ramifications ; c' est de la psychologie profonde, de la très-fine anatomie, et, p145 selon moi, assez irrécusable en ce qui est du fait (explication à part) et du résultat décrit. En quoi consiste cet état formel de péché, que tantôt on appelle la mort de l' âme , tantôt l' aversion de Dieu , et auquel on inflige toutes sortes de noms ? Il consiste en un seul point essentiel, si l' on touche sa racine, la concupiscence, c' est-à-dire la perversion de la charité et de la bonne volonté, de la volonté primitivement animée d' amour divin. Pour cette perversion décisive, pour ce renversement fondamental, il a suffi d' un seul choix libre en vertu duquel, une fois, l' homme préféra la créature à Dieu ; et, pour recouvrer ce qu' il a été si facile de perdre, un autre choix libre est impuissant : " car la volonté, notez-le bien, cette volonté mauvaise est tombée à l' instant, comme du lieu le plus haut, avec une telle impétuosité sur elle-même, qu' elle a imprimé dans l' âme trop préférée un vestige profond, une marque semblable à elle, et l' y a laissée gravée ; " de sorte que ce qui avait été au premier moment un choix libre s' est aussitôt fixé dans l' organisation, comme on dirait aujourd' hui, et a tourné en nature. Je supprime d' énergiques développements. à partir de cette heure, la volonté de l' homme s' est trouvée intimement liée et emmêlée avec l' objet qui lui avait plu, c' est-à-dire avec elle-même, comme dans une glu inextricable, ne pouvant plus rien faire obéir (tant elle est empêchée de partout ! ), ni faire obéir son corps, ni faire p146 obéir son âme ; punition et talion de la désobéissance ! Cette cime, cette tête de la volonté apex voluntatis , qui auparavant montait vers Dieu et s' y rattachait avec une chaîne d' or, la chaîne une fois coupée, est donc tombée de haut en bas, et elle demeure assujettie et comme tirée par un poids qui y pend, et que nul que Dieu dans sa grâce ne peut relever de nouveau et suspendre ; ou plutôt elle est elle-même ce poids qui va tirant après soi le reste. Quant à la transmission du mal originel, ceci posé, elle est simple ; elle s' opère selon les lois de la filiation même qui veulent que le fils représente et exprime les parents : " chez Adam, dit Jansénius, le péché a commencé par le sommet de l' âme qui désertoit son Dieu, et de là, pénétrant en lui jusqu' aux dernières et infimes régions du corps les plus éloignées de leur principe, il les a d' autant plus troublées ; mais, au contraire, dans la postérité d' Adam, il commence par le corps même, par ces régions basses transmises dans le péché, et remonte de là à la cime de l' âme ; de sorte que, dans le péché d' Adam, c' est la volonté qui a déterminé le désir, et que, dans celui de ses descendants, c' est le désir qui détermine la volonté. " on conçoit maintenant comment Jansénius, Saint-Cyran et les leurs, attachaient, avec saint Augustin, tant d' importance à cette question de la peine des enfants morts sans baptême, question malencontreuse p147 dans sa forme, capitale quant au fond, qui comprenait en effet toute la théorie du mal originel et en dépendait. On conçoit comment ils soutenaient d' autres propositions très-scandaleuses au sens commun et à l' optimisme modéré des chrétiens ordinaires ; celle-ci, par exemple, que toutes les oeuvres des infidèles sont des péchés, et que les prétendues vertus des philosophes sont des vices . A seizième siècle, dans les bulles des papes Pie V et Grégoire Xiii contre les opinions que Baïus prétendait dès lors renouveler de saint Augustin, plusieurs de ces propositions avaient été condamnés, et notamment celle-là même sur les oeuvres des infidèles et des philosophes païens. Elle est pourtant expressément de saint Augustin et tient à toute la racine de sa théologie. Aussi, lorsque Jansénius en vient à la discuter et à rappeler qu' elle est la vingt-cinquième proposition condamnée dans la bulle, il avoue qu' il est dans l' embarras : " quapropter ingenue fateor mihi hîc aquam haerere, nec aliud impraesentiarum occurrere quod respondeam, nisi id, etc... " et il cherche à montrer que le saint-siége n' a pu blâmer cette proposition que comme intempestive et offensive pour quelques-uns, et non pas comme hérétique et fausse : " car qui voudroit croire, s' écrie-t-il, que le siége apostolique, qui a tant de fois approuvé et qui s' est approprié la doctrine de saint Augustin, soit venu à condamner comme hérétiques, erronées et fausses, des sentences de ce même Augustin, et des sentences qui ne sont pas des opinions accessoires et jetées en passant dans le feu du discours, mais des plus inhérentes à l' ensemble même de ses écrits, et les bases de sa doctrine du libre arbitre et de la grâce ? -personne, ajoute-t-il, p148 ne voudra croire cela, hormis le téméraire qui voudroit croire en même temps que le siége apostolique s' est trompé ou autrefois ou maintenant, et qu' il est en contradiction avec lui-même. " Jansénius, en d' autres endroits, réitère ce dilemme incommode, et on peut conjecturer qu' il s' en embarrassait moins au fond, qu' il n' en voulait embarrasser les utres, et Rome tout d' abord. à le bien prendre pourtant, il n' était peut-être pas si heureux pour les jansénistes de réussir à contrarier Rome sur un point de détail, où Rome ne faisait que céder à une pensée conciliante, à une sorte de progrès d' opinion conciliable avec la foi, et où elle ne se départait, après tout, de saint Augustin que pour retrouver saint Clément D' Alexandrie et d' autres pères plus exorables. Jansénius, à ces coins anguleux de doctrine, trouvait moyen de tourner à la fois le dos à Rome et à érasme, à la prudence catholique et à la tolérance humaine. Personne ne lui en sut gré. à force d' être logique, il oubliait trop tout ensemble d' être habile et charitable. Dans trois livres consécutifs, Jansénius traite de l' état de pure nature . On donne ce nom à un état où l' on suppose que Dieu aurait pu créer l' homme sans péché, mais sans foi, sans grâce, sans charité surnaturelle, sujet à la mort, aux passions ; c' est en un mot la condition même où les pélagiens et Jean-Jacques supposent que l' homme se trouve actuellement ou essentiellement. Les théologiens scholastiques ont seulement soutenu que cette condition était possible, si Dieu l' avait voulu : Jansénius, p149 au contraire, s' efforce de réfuter profondément la possibilité d' un tel état sans la chute, et à le montrer incompatible avec la bonté et la justice du créateur. Il s' attache à faire ressortir toutes les misères inhérentes à un tel homme, et l' incapacité où il serait d' atteindre à aucun bonheur véritable ; par conséquent il ne peut voir dans un pareil état, peu différent du nôtre, qu' une peine aussi et la suite du péché. Tout ce qu' on peut alléguer contre l' état de nature, tant préconisé depuis par Rousseau, se trouve avec surabondance dans cette portion de l' augustinus . Mais, chose singulière ! Jansénius, qui nous semble en cet endroit avoir déjà Rousseau (sous le nom de Pélage) pour adversaire, se rencontre tout d' un coup face à face en opposition formelle avec les mêmes pontifes Pie V et Grégoire Xiii, qui ont jugé condamnable chez Baïus l' assertion que voici : " Dieu n' auroit pas pu conformément à sa bonté, à sa justice créer, dès le commencement, l' homme tel qu' il est aujourd' hui, " c' est-à-dire tellement dénué de bonheur et des moyens d' y atteindre. Ici Jansénius exprime de nouveau, et très-au long, son étonnement, son embarras de cette rencontre : haereo fateor... : " que si, en soutenant, dit-il, la doctrine de saint Augustin formelle sur ce point, on doit craindre d' aller contre le décret de deux pontifes, on ne doit pas moins redouter, en la reniant, de blesser bien plus fort le siége apostolique dans la personne de sept pontifes et plus (Innocent, Zozime, Boniface, Sixte, Célestin, Léon, Gélase, Hormisdas, Jean Ii), qui tous ont p150 déclaré catholique cette doctrine. " enfin, après avoir bien exposé et comme étalé l' embarras, il ne trouve d' autre explication, comme tout à l' heure, que d' admettre que la censure de Baïus, sur ces points-là, a été une pure censure de précaution et de prudence, ce qui aurait sa justesse ; mais il ajoute malicieusement : " que ceux à qui cette solution ne suffit pas en cherchent une autre, en se souvenant bien toutefois que l' autorité des plus récents pontifes ne doit se couvrir et se défendre qu' à condition de ne pas blesser, ce qui seroit pire, celle des pontifes anciens et plus nombreux. " il aime, on le set, à retourner le glaive. On pourrait, au reste, appeler cela de l' emportement aussi bien que du calcul, et n' y voir pas moins de maladresse que de ruse. Le dernier grand traité ou tome de l' augustinus roule sur la grâce du Christ sauveur ; après le description de la maladie, c' est tout le détail du remède. Cette troisième partie, la plus grosse des trois qui composent l' ouvrage, contient elle-même dix livres ; toutes les espèces de grâce y sont discutées ; les subtilités des thomistes y sont réfutées ou réduites à leur sens ; mais, pour cela Jansénius doit les aborder en détail, les épuiser jusqu' à satiété, y tremper, à vrai dire, par tous les pores. Nous nous garderons de le suivre d' un seul pas à travers ces classifications et ces analyses de la matière p151 médicale spirituelle, et dans cette véritable pharmacopée de la grâce. C' en est bien assez pour prouver, non pas du tout que Jansénius eut raison, mais combien, avec ses duretés et ses pesanteurs, il était un grand et subtil esprit, et perçant la profondeur des questions, se posant toutes les difficultés et les enserrant. Son livre est terminé ou plutôt suivi par un parallèle qu' il dresse entre la doctrine des semi-pélagiens de Marseille et celle des théologiens modernes, Lessius, Molina, Vasquez. Cet appendice final fut comme la pointe de l' édifice, qui, plus que tout, attira l' orage. Avant cet appendice et après le traité même de la grâce du Christ sauveur , se trouve un épilogue dans lequel il déclare soumettre son ouvrage à Rome. Les termes pourtant sont assez embrouillés : " je suis homme et sujet à l' erreur..., j' ai pu me tromper. Que si je me suis trompé en quelque endroit, je sais bien sûrement du moins que cela ne m' est pas arrivé en prétendant définir la vérité catholique, mais simplement en voulant produire l' opinion de saint Augustin ; car je n' ai pas enseigné ce qui est vrai ou faux et ce qu' on doit tenir ou rejeter selon la doctrine de l' église catholique, mais ce qu' Augustin a soutenu qu' on devoit croire. " c' est ainsi qu' il se range et s' efface tout entier, en finissant, derrière saint Augustin ; mais, après ce qu' il a dit autre part de ce docteur des docteurs, de ce cinquième ou sixième évangéliste avec saint Paul, on ne peut voir là-dedans qu' un peu de subterfuge ; et j' avoue que ce finale équivoque me paraîtrait plus digne d' un Gassendi ou d' un Bayle, et de tout rusé qui élude, que de l' altier et croyant Jansénius. p152 On se figure sans peine, malgré cette précaution et cette formalité extérieure, l' effet de révolte que produisit le livre parmi la plupart des théologiens blessés, chez les dominicains, les jésuites, et à Rome. On ne comprend pas moins l' embarras qu' il dut causer à beaucoup de chrétiens moins piqués au jeu, plus indifférents personnellement à la querelle même, mais qui le virent tomber et éclater comme une bombe de discorde. Ils le considéraient comme tout à fait compromettant , en présence du monde déjà si éveillé, si façonné aux objections et si près de trouver le christianisme impraticable. Il nous faut incontinent entendre là-dessus en peu de mots quelques grandes voix, Bossuet, Bourdaloue ; même des hommes qui passent volontiers pour voisins des jansénistes et qui ne sont que gallicans, tel que l' abbé Fleury. Sans nous astreindre pour le moment à l' historique suivi des querelles, quatre ou cinq traits choisis feront lumière et achèveront, en la repoussant, de concentrer la doctrine. La bulle d' Urbain Viii, promulguée en 1643, n' avait pourvu qu' à renouveler et à confirmer, contre l' augustinus , les constitutions de Pie V et de Grégoire Xiii, sans rien spécifier. La première dénonciation indicative, le premier extrait qui se fit des propositions dites de Jansénius, partit du sein de la faculté de théologie de Paris et vint du docteur Nicolas Cornet, alors syndic de cette faculté. Ce fut dans l' assemblée du 1 er juillet 1649 que le coup s' essaya. le sieur Cornet, comme l' appellent dédaigneusement les jansénistes, dénonça d' abord sept propositions. Le docteur p153 Sainte-Beuve, pour neutraliser un peu l' effet, demanda et obtint qu' on substituât à l' une des sept propositions une autre tirée des molinistes. Ce docteur Sainte-Beuve dont le nom reviendra souvent, grande autorité ecclésiastique d' alors, inclinait aux jansénistes, en se réservant toutefois une certaine ligne moyenne et une sorte de tiers-parti. Des commissaires furent nommés pour examiner les sept propositions, ainsi modifiées. Après bien des lenteurs, bien des conciliabules et des factums contradictoires, un arrêt du parlement mit le holà, et il ne sortit aucune condamnation publique jusqu' en juin 1653, où le pape Innocent X publia sa bulle décisive qui frappait les cinq propositions. Or, Bossut, encore simple abbé, ayant à prononcer en 1663 l' oraison funèbre de messire Cornet, à qui il avait de grandes obligations comme à l' un de ses maîtres, et qui l' avait voulu faire son successeur en la maison de Navarre, s' exprimait ainsi et illuminait, rien qu' en y passant, toutes ces sèches matières : " deux maladies dangereuses, disait-il, ont affligé en nos jours le corps de l' église : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions... etc. " p154 Petitot, qui cite ce passage, remarque (et je suis de son avis en cela) que sous ces traits si définis, au fond de la pensée de Bossuet, on sent passer M De Saint-Cyran. Et Bossuet nous montre le sage Nicolas Cornet qui ne se laisse pas surprendre à cette rigueur affectée, et dont la prudence hardie se signale dans ces malheureuses dissensions sur le libre arbitre et la grâce : " comme presquele plus grand effort de cette nouvelle tempête tomba dans le temps qu' il étoit syndic de la faculté de théologie ; voyant les vents s' élever, les nues s' épaissir, les flots s' enfler de plus en plus ; sage, tranquille et posé qu' il étoit,... etc. " p155 faire de l' écueil le port, c' est bien là en effet la prétention et l' originalité un peu téméraire de la doctrine janséniste. Et quant aux personnes, à leur naturel et à leur génie, Bossuet, empruntant à Grégoire De Naziance une parole sur ceux qui causent des mouvements et des tumultes dans l' église, rappelle que ce ne sont pas d' ordinaire des âmes communes et aibles ; il les qualifie grands esprits, mais ardents et chauds, excessifs, insatiables et plus emportés qu' il ne faut aux choses de la religion : " notre sage et avisé syndic, continue-t-il, jugea que ceux desquels nous parlons étoient à peu près de ce caractère ; ... etc. " p156 comme cela encore est bien dit et embellit en courant, embaume presque d' une fleur sobre et rapide ces sombres bancs sorbonniques ! Poursuivant le fond, Bossuet préconise l' extrait donné des cinq propositions, et nous le présente en termes pondérés comme une vraie quintessence : " ... aucun n' étoit mieux instruit que le docteur Cornet toujours du point décisif de la question. Il connoissoit très-parfaitement et les confins et les bornes de toutes les opinions de l' école, jusqu' où elles couroient et où elles commençoient à se séparer... etc. " Bossuet, sauf les mesures de langage, pensa toujours de même sur les cinq propositions. Plus tard, dans sa lettre au maréchal de Bellefonds, il déclare qu' elles se trouvent bien vértablement dans Jansénius, en ce sens qu' eles sont l' âme du livre . Dans cette oraison funèbre où il appelle si souvent Cornet grand homme , et où il cède en ce qui est du personnage à tout l' entrain du genre, on saisit bien à nu sa pensée sur les choses, avant les engagements de relations et les prudences commandées. D' une part, Bossuet, aussi bien p157 que Bourdaloue et les autres vrais chrétiens de la seconde moitié du siècle, proitait de cette réforme dans la pénitence qui valut ant d' injures et de persécutions au grand Arnauld, et qui, tout en triomphant jusqu' à un certain point, laissait au premier qui l' avait prêchée le vernis d' un novateur. En morale chrétienne, Bossuet adhérait donc volontiers à un côté du jansénisme ; mais, d' autre part, sur la dogmatique, il s' en séparait profondément. Il jugeait tout à fait inopportune et malencontreuse, dans l' oeuvre difficile de ramener le monde et la cour au christianisme, cette intervention tranchante d' une doctrine tout armée du premier glaive de l' archange. Génie sensé, clairvoyant, mais pratique avant tout, il se préoccupait des difficultés présentes ; avec une haute prudence pour le temps, il avait peut-être une moins perçante prévoyance (je l' ai dit) et moins soucieuse de l' avenir. Je ne parle pas d' Arnauld très-inférieur de portée en ceci ; mais Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, dans leurs éclairs parfois visionnaires, devançaient et rapprochaient les horizons. Du haut de leur tour d' Hippone, comme je l' appelle, ils plongeaient déjà au loin et par-delà le dix-setième siècle ; ils voyaient arriver confusément et grossir la grande invasion, si l' on n' y prenait garde, et ils poussaient comme des cris de terreur et de formidable défense, des cris, il est vrai, qui, en proclamant trop fortement l' ennemi, avaient pour danger de l' exciter et de le hâter peut-être. Jansénius surtout (puisqu' il s' agit de lui en ce moment), du haut de cette tour qu' il avait gravie juqu' au dernier degré, voyait venir cette nouvelle et plus menaçante invasion de l' orgueil humain, ce qu' avec Saint-Cyran p158 il appelait l' ante-Christ , et il s' écriait : " rompez tous les ponts avec l' orgueil, avec la volonté humaine et propre ; rompez tous les ponts, même les moindres ; qu' il n' y ait rien, pas une simple planche de passage entre l' ennemi et vous ; que ceux qui veulent venir à la sainte cité de grâce se jettent dans l' abîme du fossé, dans l' abîme de la providence ; le pont de Dieu se formera sous leurs pas et ira de lui-même les chercher. Mais ne leur laissez pas croire qu' ils peuvent commencer d' eux-mêmes ce pont, qu' ils peuvent en jeter par leur effort le premier câble ou la première planche ; car ce commencement fera planche en effet à tout le reste, et tout l' orgueil humain à la suite y défilera. " voilà ce que criait Jansénius, si on le condense en quelques mots. Bossuet trouvait que c' était là une crainte exagérée, que c' était, plus que de raison, être des chrétiens de malheur, des alarmistes du salut, et qu' en vociférant de la sorte, on ne réussissait qu' à effaroucher davantage ceux qui n' avaient déjà que trop d' aversion par nature. Je ne sais si je rends avec l' impartialité que je voudrais et si j' efface, comme il me sied, tout jugement absolu et toute préférence ; car je ne tiens qu' à bien marquer les situations et les vues diverses. Bourdaloue aussi, l' un de ceux qui, dans la pratique, usèrent le plus des maximes de la pénitencerestaurée par port-royal et professée d' abord dans le livre de la p159 fréquente communion , Bourdaloue qui, en prêchant, satisfaisait si bien les amis des solitaires et les lecteurs de Nicole, se crut obligé en plus d' un endroit, de noter le jansénisme et de s' élever contre le dogme restrictif de la prédestination, contre le Christ aux bras étroits . Ainsi dans cette exhortation éloquente sur le crucifiement : " ce n' est pas sans mystère qu' un Dieu mourant ou qu' un Dieu mort y paroît les bras étendus et le côté percé d' une lance... etc. " Fleury lui-même que nous voyons si voisin de Tillemont, Fleury si scrupuleux, si en garde contre les envahissements de Rome, mais porté sans doute par sa modération même à ne pas dépasser la situation posée et à ne pas franchir l' horizon, a pu dire, dans un portrait qu' il trace du duc de Bourgogne, à quel point on avait prémuni ce jeune prince contre des disputes et une doctrine qu' il qualifie de pernicieuses . Ailleurs, dans un éloge de M De Gaumont, conseiller au parlement, il reproduit sur ce point les aversions on ne saurait plus amères de ce magistrat : le jansénisme est l' hérésie la plus subtile que le diable ait jamais tissue... et notez qu' il les rend sans les infirmer en rien. Enfin, dans une lettre à M Pelletier, chanoine de Reims, il a écrit formellement : " permettez-moi de vous communiquer une réflexion dont je suis frappé depuis quelque temps... etc. " p161 Fleury, il est juste de le remarquer, écrivait ces choses en 1717, c' est-à-dire quand déjà presque toutes les mauvaises conséquences du jansénisme étaient sorties et que les bonnes étaient épuisées. Je pourrais multiplier les citations et montrer, dès la fin du dix-septième siècle ou même avant, la révolution, la réforme augustinienne, tentée par Jansénius et Saint-Cyran, comme à jamais perdue en principe, et un préjugé universel élevé contre elle de la part des plus illustres défenseurs de l' église, de la part de ceux mêmes qui avaient pris de cette réforme la morale sévère et bien des prescriptions pratiques. Irai-je jusqu' à dire que la théologie régnante était alors devenue, par une sorte de réaction, formellement ou insensiblement semi-pélagienne ? Je trouve, dans un éloge de l' aimable et ingénieux Fléchier par l' abbé Du Jarry, un mot qui me paraît le naïf du genre, et qui a pu être écrit d' un prélat par un prêtre sans choquer personne. Il s' agit des qualités toutes tempérées et de la nature bénigne de Fléchier : " l reçut du ciel, avec un esprit incomparable, dit le panégyriste, ce naturel heureux que le sage met au rang des plus grands biens, et qui tient peu du funeste héritage de notre premier père . " qu' aurait dit, je vos le demande, saint Augustin en lisant cet éloge d' un évêque ? Comme si le plus ou moins de tempérament dans le naturel et dans les passions faisait quelque chose, quand le principe même n' est pas régénéré ? Comme si Fontenelle, par exemple, dans sa froide finesse et sa tiède indifférence, était plus près d' être chrétien que les natures impétueuses et bouillantes d' un M Le Maître ou d' un Rancé ! Quand on en est p162 venu à écrire ce mot de l' abbé Du Jarry, on a oublié le dogme fondamental du christianisme. Eh bien ! Cela ne choquait pas, tandis que saint Augustin, rendu dans sa substance pure, aurait choqué. Le train du temps, les doctrines excessives imputées à Jansénius et la pente où on les fuyait, menaient là ; en repoussant la secte, on se jetait dans le siècle, et on y dérivait. On arriva ainsi en 89 avec un clergé en partie dissous, en partie réfractaire. Jansénius, au dix-huitième siècle, était remplacé par Quesnel, et même parmi les combattants on ne le lisait guère plus. Mais le préjugé contre lui régnait et dominait les secondes disputes. Et si on l' avait lu, l' aurait-on mieux jugé ? Serait-on revenu sur son compte ? J' en doute. Car, si j' ai tâché de dégager ici ce que j' ai presque appelé (Dieu me le pardonne ! ) ses beautés, je n' ai certainement pas assez dit combien, forme et fond, et le siècle de Louis Xiv ayant passé dessus, il était nécessairement devenu illisible, combien il s' était assombri, et à quel point il eût dû, en somme, paraître à tous prolixe, d' un latin ardu, insatiable et lourd de preuves, les offrant souvent blessantes, encore plus massives, en tout le contraire de Pascal et de ce goût dominant comme créé par Pascal contre le jansénisme même. Et à ce propos, pour clore la matière en la variant, pour montrer aussi, de la part des nôtres, un dernier choc à l' idée courante, je n' ai plus qu' un trait à fournir ; c' est du goût en particulier qu' il s' agit. On devine assez, d' après ce qui a été exposé de l' opinion de M De Saint-Cyran sur ce point, quelle théorie et quelle p163 esthétique de rigueur découlent, à plus forte raison, de Jansénius ; mais il n' est pas mal de tirer à nu ces extrêmes conséquences, car c' est leur extrémité même qui en fait le caractère. Parmi les effets de la chute, Jansénius avec saint Augustin marquait surtout la concupiscence, le mauvais désir, la mauvaise passion, comme la source de tous les autres vices ; il la divise en trois principales espèces : 1 passion des sens ; 2 passion de la science pure ou de la curiosité ; 3 passion de l' excellence ou de la prédominance : libido sentiendi, libido sciendi, libido excellendi . La première, la passion sensuelle, se définit d' elle-même. Il décrit et pénètre merveilleusement la seconde, cet amour de savoir pour savoir, sans autre but, sans autre utilité et agrément ( libido oculorum, l' appelle-t-il encore, parce que les yeux sont l' organe essentiel de la curiosité) ; il y ramène tous les savants, les investigateurs de la nature, ceux que l' insatiable passion de Faust entraîne et qui ne rapportent pas leurs acquisitions et leurs efforts à l' unique et suprême but capable de les rectifier. Par la troisième passion, la plus spirituelle de toutes et la plus dangereuse aux grandes âmes puisqu' elle est précisément celle qui perdit Adam dans sa gloire, il entend l' amour ambitieux d' exceller, d' être le premier et comme Dieu eritis sicut dii , ce que l' apôtre appelle l' orgueil de la vie superbia vitae , et qui se lge non plus dans les alentours et comme dans les faubourgs plus ou moins épars de p164 l' âme, mais au coeur même de la place, e d' autant plus haut et en lieu plus inexpugnable que cette âme est naturellement plus élevée. Or, si nous nous demandons dans laquelle de ces trois passions rentre celle de l' art ou du goût, nous voyons que c' est un composé du premier et du second genre (du libido sentiendi et du libido sciendi ), passion d' exprimer et passion de percevoir ; c' est en effet une combinaison de la perception purement idéale et de l' expression sensible, et à laquelle se joint vite la troisième passion, le désir d' exceller ou dans la création ou dans la perception. Jansénius, au reste, sait très-bien tirer lui-même la conséquence, et, au chapitre suivant, il montre qu' il ne faut céder à aucune concupiscence, pas plus aux spirituelles et aux délicates qu' aux grossières. On sait qu' Augustin se reprochait les larmes qu' il avait versées sur Didon ; il allait plus loin encore et jusqu' à se reprocher le plaisir qu' il prenait aux saints cantiques, lorsqu' en les écoutant il se laissait conduire, par mégarde, au son plutôt qu' au sens : " je pèche d' abord sans le sentir, disait-il, mais ensuite je m' aperçois que j' ai péché ; in his pecco non sentiens, sed postea sentio . " on s' y perd, on est dans les derniers raffinements du bien. Ce dévot qui croyait pouvoir assister à l' opéra, moyennant qu' il tînt les yeux fermés tout le temps, était bien loin du compte. On reconnaît combien cette théorie de Jansénius et d' Augustin s' accorde (sauf ce qu' il y a de charmant dans les aveux d' Augustin) avec tout ce que nous avons entenu là-dessus de la bouche de M De Saint-Cyran. On ne reconnaît pas moins p165 combien, sur ce point comme sur d' autres plus essentiels, on tourne le dos à Rome, à la religion romaine. Or maintenant, si nous ouvrons un auteur aussi peu janséniste que possible et très-distingué littérateur en son temps, le père Bouhours qui, avec Pellisson, Fléchier et Bussy-Rabutin, rendit des services à notre prose dans l' intervalle de Pascal à La Bruyère, si nous feuilletons sa manière de bien penser dans les ouvrages de l' esprit , qui a eu de la vogue, nous y lisons précisément la critique de cette théorie. L' auteur suppose qu' Eudoxe, l' un des deux interlocuteurs qu' il met en scène, a fait un recueil de quelques fausses pensées. p166 Cela s' appelle une page de bon sens, d' un bon sens net et vif, un peu menu et superficiel toutefois. Non que je prétende que le père Bouhours ait tort en conclusion, et que le plaisir qu' on prend aux belles choses soit une preuve de corruption. Pourtant la théorie qu' il raille si à l' aise, et dans un exemple commode, a de la profondeur ; c' est celle d' Augustin, de bien des grands chrétiens. Il y faudrait opposer des raisons puisées dans le christianisme même, quand on est chrétien, ou du moins dans la nature humaine, si l' on tranche du philosophe. p167 Mais point ; c' est déjà ici, chez l' auteur jésuite, la manière de Voltaire, la raillerie badine et qui court, un faux air du même goût libre et dégagé. Quelques jésuites, gens du monde, et le père Bouhours en particulier, bien qu' il fût un peu trop bel-esprit et trop amoureux de devises, avaient assez, dès le dix-septième siècle, cette fleur agréable et prompte, cette pointe fine et légère que Voltaire, lève du père Porée, posséda si bien et marqua de son nom : inscripti nomina regum . Fénelon, en cela comme en bien des points, opposé au goût plus inexorable de Bossuet dont la poétique diffère moins de celle de Saint-Cyran, Fénelon, dans son admirable lettre à l' académie française, a trouvé moyen, sans approfondir aucune de ces questions, et en ne suivant aussi que le goût courant de sa plume heureuse et de son souvenir ému, de tracer une sorte de poétique charmante, toute remplie et comme pétrie du miel des anciens, et d' y citer même Catulle pour sa simplicité passionnée . De tels ménagements ne sont qu' à lui. Mais nous voilà, ce semble, bien loin de Jansénius, et en effet, pour cette fois, nous n avons très-réellement fini. p168 Xii. Avant de revenir pourtant au fil de notre récit, de reprendre l' histoire même de port-royal, tant du monastère que des solitaires, et le détail des derniers mois que vécut M De Saint-Cyran, j' ai encore à considérer un ouvrage qui suivit de près et appuya celui de Jansénius, qui en fut comme le manifeste pratique et d' application en France, -le livre de la fréquente communion que M De Saint-Cyran prisonnier suscita de la plume d' Arnauld, et qui, paraissant peu après sa délivrance (en août 1643), lui fut comme une consolation puissante dans ses derniers moments. Ce livre, en effet, détermina comme une révolution p169 dans la manière d' entendre et de pratiquer la piété, dans la manière aussi d' écrire la théologie. Sans dire rien de bien nouveau pour les hommes mêmes de port-royal, lesquels d' ailleurs, à cette époque, étaient encore très-peu nombreux, sans non plus embrasser toute l' étendue et la profondeur vive des principes de Jansénius et de Saint-Cyran, il proclama et divulgua en un instant au dehors cette doctrine restaurée de la pénitence, et le fit dans un style clair, ferme, méthodique, nourri et comme tissu de citations décisives des pères et de l' écriture ; il en informa le public, les gens du monde, les étonna, les fit réfléchir, les édifia. Ce fut, à vrai dire, le premier manifeste de ce port-royal de Saint-Cyran, qui jusque-là était demeuré assez dans l' ombre, dans une sorte de mystère conforme au genre d' esprit du grand directeur et à sa manière peu transparente tant d' agir que de parler. Sa prison sans doute et la retraite de M Le Maître avaient fait grand éclat ; mais c' était un éclat ou un éclair dans le nuage, et le nuage s' était reformé. Arnauld vint rompre ce voiles, et nettement, à haute voix, expliquer à tous en quoi consistait cette doctrine nouvelle de piété et de pénitence, qui n' était autre que l' antique et unique esprit chrétien. L' origine même du livre et l' occasion qui le fit naître recelaient les orages qu' il excita. La princesse de Guemené, on l' a vu, se conduisait ou tâchait de se conduire d' après les conseils de M De Saint-Cyran prisonnier. La marquise De Sablé la pressa d' aller au bal un jour qu' elle avait communié ; Madame De Guemené s' en excusa sur la défense de son directeur. Le père de Sesmaisons, jésuite, qui conduisait alors Madame p170 De Sablé, n' était pas si difficile. De là explication entre ces deux dames. Le règlement de conduite que Madame De Guemené tenait de M De Saint-Cyran ou de M Singlin fut remis à Madame De Sablé, et par elle au père De Sesmaisons, lequel, aidé des pères Bauni et Rabardeau ses confrères, s' appliqua à le réfuter. Cet écrit du père De Sesmaisons, à son tour, revint par Madame De Guemené aux mains de M Arnauld qui en fut scandalisé. Il y avait, entre autres énormités de complaisance, que plus on est dénué de grâce, plus on doit hardiment s' approcher de Jésus-Christ dans l' eucharistie . Le père De Sesmaisons était, en un mot, de cette dévotion aisée dont Pascal a fait justice ; il était de ceux qui mettent des coussins sous les coudes des pécheurs , pour parler avec Bossuet et avec l' écriture, et il eût donné envie de dire comme dans la ballade de La Fontaine : c' est à bon droit que l' on condamne à Rome l' évêque d' Ypre, auteur de vains débats ; ses sectateurs nous défendent en somme tous les plaisirs que l' on goûte ici-bas... etc. C' est contre ce chemin de velours si bien indiué par le père De Sesmaisons à ses nobles pénitentes, qu' Arnauld lança le livre de la fréquente communion , où il évita d' ailleurs, en mentionnant l' écrit, de nommer et même de désigner le jésuite réfuté : discrétion qui fut p172 en pure perte et ne lui servit en rien auprès de la compagnie. Depuis l' introduction à la vie dvote de saint François De Sales, publiée au commencement du siècle, aucun livre de dévotion n' avait fait autant d' effet et n' eut plus de suite ce fut toutefois en un sens, on peut le dire, différent, le livre de François De Sales étant plutôt pour réconcilier les gens du monde par l' onction et l' amabilité de la religion, et celui d' Arnauld pour leur en rappeler le sévère et le terrible. Mais l' un et l' autre vinrent à point et remplirent leur effet. Après cela, le livre d' Arnauld, à distance, reste bien moins aimable à lire, et moins de vive source que celui de l' évêque de Genève ; et d' abord il se présente comme autant dogmatique de forme que l' autre l' est peu. Arnauld a pour méthode ordinaire, quand il réfute, de mettre en tête du chapitre la proposition de l' auteur à réfuter ; au bas il écrit réponse , et il procède à cette réponse comme à une démonstration de géométrie. Tout est clair, solide, bien distribué ; les autorités viennent une à une, au long, à leur rang ; et la conclusion se tire après entière évidence. Les phrases, bien que longues et pleines de que , et sentant encore un peu leur seizième siècle, sont pourtant soumises à une grammaire rigoureuse, et n' offrent jamais ni p173 un membre réfractaire, ni une expression louche, ni une image hasardée. Voilà le grand Arnauld dès son premier ouvrage, et tel qu' il demeurera jusqu' au bout ; seulement sa phrase, avec le temps, se coupera peut-être, se pressera un peu davantage. Au milieu du farrago scholastique, de la fadeur ou de la subtilité alambiquée qui corrompait la théologie d' alors, on conçoit les mérites si réels de cette manière nouvelle qui parut excellente à tous les bons esprits. Par le livre de la fréquente communion , Arnauld donc, on est en droit de le dire, fit réforme en style et en méthode de théologie française, comme firent Malherbe et ensuite Boileau pour les vers, Corneille pour la tragédie, Descartes pour la métaphysique, Pascal pour le génie même et la perfection de la prose, Madame De La Fayette pour les romans, Domat pour la jurisprudence. Quand Boileau admirait tant Arnauld, il lui devait cela en effet comme à un puissant devancier et auxiliaire dans l' assainissement du goût. Bien des réserves ou du moins des observations sont à faire à côté et au sein de l' éloge. L' appareil logique, chez lui, est et resté toujours en avant ; la forme géométrique s' applique perpétuellement aux questions morales. Ce n' est pas l' ordre et le mouvement intérieur qui le guide et qui engendre, pour ainsi parler, la composition de son discours. Son ordre polémique et logique, dans les pensées et dans le style, est opposé p174 à l' ordre naturel et insensible, autant qu' à celui de l' art véritable, et manque de vie. L' horreur de l' équivoque le jette dans les redites, l' enferme dans des compartiments sans cesse définis. On sent une volonté active qui meut une intelligence vigoureuse, mais rien d' autre ne transpire du dedans ; il n' y a, pour parler avec les anciens rhéteurs, que les tendons, les cordes et les nerfs de la pensée, jamais la couleur, jamais le suc et le sang. Nul timbre, nul souffle ému, seulement une durable et impétueuse haleine qui ne se lasse pas, mais qui lasse, une sorte de véhémence dynamique à remuer toutes ces propositions, à enchaîner tous ces textes, à gouverner toute cette trame. Et lorsqu' on vient à y distinguer, dans cette trame, quelque place particulièrement brillante ou vivante, c' est à une citation des pères qu' elle est due ; car sa propre expression, à lui, n' est jamais que celle qui résulte des lois générales de la grammaire, de la logique, et en ce sens saine, juste, excellente, mais comme impersonnelle , et ne s' imprégnant d' aucun reflet intérieur, d' aucune nuance. Tel nous semble le caractère, telle en même temps l' infériorité du grand Arnauld écrivain. Pascal, Bossuet, Bourdaloue, surent être également clairs, logiques, solides, et à la fois être eux-mêmes , vivre sensiblement dans les vérités qu' ils enseignaient et les faire vivre pour tous autrement que d' une exposition abstraite et géométrique. La vérité, si haute qu' elle soit, a besoin de se faire homme pour toucher les hommes. p175 Arnauld remua, ébranla, agita en son temps ; il convainquit, il ne toucha pas, ou du moins, depuis que le feu particulier à ces querelles s' est éteint, il a cessé complétement de toucher, tandis que Pascal, Bossuet, Bourdaloue encore, sont restés vivants, et qu' ils continuent de parler à ceux-là même qui ne croient pas à leurs doctrines comme absolues vérités. De tout ce qu' a enseigné et proclamé Arnauld, il s' est fait deux parts : 1 les vérités logiques et de grammaire qu' il a contribué à fonder, à éclaircir, ont passé dans l' héritage commun, et, n' étant marquées à son effigie par aucu cachet individuel, ne lui sont pas rapportées ; 2 les autres vérités ou propositions plus particulièrement théologiques, sur lesquelles l' intérêt a cessé, sont restées chez lui classées, ensevelies dans ses quarante-deux tomes, et on ne va pas les lui redemander, puisque rien d' essentiel à l' écrivain ne les entoure d' un jour immortel : de sorte qu' on se passe très-aisément de lui et de son souvenir, tant pour ce qu' on lui doit directement que pour ce qu' on a répudié. Et cependant, tout l' atteste, Arnauld a été l' une des personnes les plus actives, les plus originales, les plus caractérisées de son temps, un symbole d' ardeur et de candeur : comment rien, à peu près rien de cela ne s' est-il peint en ses écrits ? Comme les grands avocats et les grands acteurs, Arnauld a eu toute une part importante et la plus grande, j' ose le croire, de son génie et de ses qualités, qui n' a point passé dans ses ouvrages, qui s' y est figée plutôt que fixée. C' était un grand avocat de sorbonne ; son vrai cadre ne sort point de cette lice ; il l' y fallait voir, héroïque jouteur, courir et lutter. il avait du lion, comme p176 l' a dit de lui l' évêque de Montpellier, Colbert, lequel tenait aussi de cette race léonine , pugnace et généreuse. Lorsque Arnauld parlait, le feu, la couleur, la vie, étaient dans ses paroles, respiraient dans ses arguments ; pour le peindre avec Bossuet, il charmait agréablement, il emportait presque la fleur de l' école ; il était beau de cette beauté dont la dignité doctorale reluisait alors. Quand il écrivait, caché, n' osant paraître, et qu' il était lu tout vif par un public passionné pour ces questions, par des lecteurs pour ou contre enflammés, il semblait encore le même ; c' était de la parole toujours. Et pourtant, la matière se refroidissant, on allait trop tôt s' en apercevoir, à part la doctrine, à part un certain mouvement vigoureux, mais abstrait et décoloré, à part la lucidité, la fermeté, l' ordre, la méthode, qualités chez lui insatiables, il n' y avait pas dans ces pièces écrites de quoi représenter longtemps le grand Arnauld en personne. Pour clore d' un mot, il n' était pas surtout un écrivain . Non, chose singulière ! Jamais peut-être une seule fois dans ses quarante-deux volumes in-quarto, jamais une expression qui attire et qui fixe, qui reluise ou se détache, qui fasse qu' on y regarde et qu' on s' en souvienne, une expression qui puisse s' appeler de talent ! S' il est lumineux, c' est d' une lumière uniforme et qui ne va pas au rayon. Il n' a pas, que je sache, rencontré un de ces hasards de plume qui n' arrivent qu' à un seul. p177 Nous avons de ns jours (et pourquoi nous le refuser ? ) un exemple plus brillant à certains égards, moindre assurément à certains autres, un analogue du grand Arnauld écrivain, dans la personne de M De La Mennais. Supposez ce dernier, en effet, sans cette imagination à la Jean-Jacques qui colore son style, qui sillonne et revêt sa dialectique, et y donne parfois physionomie : réduisez-le à sa vigueur d' escrime, à sa lucidité logique, à la pure invective déclamatoire, à ce qu' il est déjà si sensiblement pour nous dans bien des pages de ses anciens écrits ; figurez-vous enfin M De La Mennais moins la faculté de métaphore et sans l' éclair du glaive : vous aurez, pour la manière, quelque chose comme le grand Arnauld. Or, M De La Mennais, ainsi réduit, serait déjà très-peu lu et rentrerait presque dans la condition d' Arnauld. Je ne fais que brusquer ici le grand portrait déjà ébauché ailleurs et que la suite achèvera. Nous avons plus de cinquante ans encore à vivre avec Arnaul militant. Nous serons aidé, pour le saisir dans son entière portée et constance, par tout ce qui se ramassera en chemin sur lui et les siens. Goethe a remarqué p178 que souvent, à la fin d' une nation, d' une famille, un individu surgit, résumant toutes les qualités des aïeux. Ainsi le docteur Arnauld : dernier né, il concentre en lui, dans son petit corps, il redouble tout l' esprit et le feu de la race. Voilà une bonne clef, ce semble, pour entrer chez lui quand il nous plaira. Nous aurons aussi à emprunter sur son compte d' admirables traits de crayon de Du Fossé et de Boileau. Gui Patin peu flatteur, même quand il loue, nous l' a posé au physique avec une brusquerie piquante : " M Arnauld est un petit homme noir et laid... " il est vrai qu' il ajoute comme pour réparer : " c' est un des beaux esprits qui soient aujourd' hui dans le monde. " bel esprit, non ; ce terme, je le sais, est relatif ; dans ce qu' il signifie pourtant d' essentiel, c' est-à-dire de brillant ou de léger, il ne va point à Arnauld. Gardons-le pour Pascal, même pour Hamon. Il n' a été question jusqu' ici que de la forme et du style de la fréquente communion ; le fond du livre nous est assez connu d' avance par ce que nous savons de la doctrine de Saint-Cyran. Il s' agissait d' établir, par l' autorité des pères et de la tradition, la nécessité de la conversion intérieure avant l' extérieure et préalablement aux sacrements, la véritable repentance exigible du pécheur avant la confession, la contrition du coeur (avec amour de Dieu) avant l' absolution, la p179 pénitence contrite pratiquée et accomplie avant la communion. En maintenant les sacrements, et précisément parce qu' on les maintenait plus parfaits et plus saints, il s' agissait de montrer combien il faut être renouvelé intérieurement déjà pour oser les aborder, et combien il est sacrilége d' y venir chercher un remède superstitieux, cérémoniel et comme mécanique, sans être déjà plus ou moins avancé dans la voie de guérison spirituelle. L' autorité sur laquelle Arnauld se fondait le plus, dans les temps récents, était celle de saint Charles Borromée qui avait restauré la pénitence. Il fait de saint Charles et de saint François De Sales un beau parallèle, montrant qu' ils ont eu chacun la spécialité de don qui convenait à leurs rôles divers, saint François ayant été revêtu de douceur, d' attrait et comme d' angéliques rayons, pour ramener à la mère-église des enfants rebelles, et saint Charles au contraire ayant été plutôt armé au dehors de qualités incisives, souveraines, d' autorité sensible et comme de la verge de pénitence, pour convertir et contraindre à l' esprit intérieur des catholiques semi-idolâtres et dissipés. Je veux citer un coin de ce parallèle, qui dément presque, par la largeur, la fermeté et la propriété des termes, ce que je viens d' alléguer du style et de la manière d' Arnauld : " Dieu donna de grands appuis à saint Charles pour soutenir son grand dessein de la réforme de son diocèse, et u rétablissement de la pénitence,... etc. " p181 par tout ce qu' il dit là des qualités héroïques et infatigables de saint Charles et de cette magnanimité intrépide, Arnauld abonde magnifiquement dans son sens et confesse son propre idal ; sans le savoir, il se peint lui-même. Mais laissons-le ajouter, à propos de saint François, quelques traits plus adoucis, presque délicats, qui vont presque, une ou deux fois, à la nuance : " et parce que Dieu destinoit M De Genève à la conversio des hérétiques, ainsi que m le cardinal Du Perron le reconnoissoit avec tout le monde ! ... etc. " il n' y avait certainement, à cette date de 1643, que très-peu de pages de ce ton et de ce nombre en prose française, je veux dire dans le français moderne d' après Balzac et Vaugelas, qui allait devenir celui du siècle. Ce genre d' agrément s' en mêlant, le coup porta aussitôt ; le voeu de M De Saint-Cyran fut vérifié : Arnauld, selon l' institution du maître, se trouva d' emblée reconnu le premier défenseur de la vérité et son avocat-général contre tous venants. Ce n' était plus comme pour l' aurelius , dix années auparavant, un pur succès de théologien ; nous approchons des provinciales : les p182 gens du monde, les gens d' épée, les femmes spécialement (le père Petau s' en plaint), lisaient le livre et étaient touchées. L' accroissement des solitaires de port-royal date de là. De leur côté, les jésuites, blessés moins encore dans leur doctrine que dans la personne du père de Sesmaisons, ne furent pas en retard d' emportement et d vengeance. Un père Nouet, dès le dernier dimanche d' août, dans la chapelle de la maison professe de saint-Louis (rue saint-Antoine), se mit à dénoncer en chaire l' ouvrage qui était à peine en circulation, et à signaler les soi-disant réformateurs : " ce sont, s' écriait-il, des personnes particulières, gens inconnus, qui font comme Calvin, lequel, avant que de répandre ouvertement son venin, demeura quelque temps caché dans des grottes qui sont auprès de Bourges, où j' ai été . " et les qualifications de phantastique, mélancholique, lunatique , de scorpion et serpent ayant une langue à trois pointes , aiguisaient le tout. Ce père avait professé la rhétorique précédemment, et son éloquence s' en ressentait. p183 Le fond du reproche était qu' on voulait rendre les autels déserts et la sainte table inaccessible, sous prétexte de les honorer, et qu' il y avait partie liée (le mot est peu élégant) de couper les vivres aux fidèles . Ces sermons du père Nouet, partis du centre même et du quartier général de la société, firent vacarme : ils remplirent tout septembre et tout octobre, huit dimanches consécutifs : tant de violence ne s' expliquait pas. Le maréchal de Vitri, qui y assistait au début, dit tout haut en sortant, " qu' il falloit qu' il y eût anguille sous roche, et que les bons pères ne s' échauffoient pas d' ordinaire si fort pour le pur service de Dieu. " l' archevêque de Tours, Le Bouthillier (oncle de M De Chavigny et de l' abbé de Rancé), présent à l' un de ces sermons, et l' un des approbateurs du livre d' Arnauld, fut encore plus surpris ; car c' était le père Nouet en personne qui, quelques mois auparavant, et après lecture, avait rédigé l' approbation en latin et en français signée du prélat. Il y avait en tête de la première édition des approbations imprimées de seize évêques ou archevêques, et de vingt docteurs de sorbonne ; ces personnages avaient leur part dans l' injure. Assemblés alors pour d' autres affaires auprès du cardinal Mazarin, les évêques se plaignirent du scandale et demandèrent satisfaction. Le 28 novembre, le pauvre père Nouet, tête nue et à genoux, assisté de quatre pères de son ordre, dut signer un acte de désaveu, et ne put s' empêcher de répandre quelques larmes : " humiliation involontaire, qui étoit infiniment au-dessous des excès de ce jésuite, " nous dit le docteur Hermant qui aurait voulu je ne sais quoi. p184 Le savant et respectable père Peteau qui, pour réparer l' incartade du père Nouet, se mit aussitôt à écrire un gros livre contre celui d' Arnauld, commence lui-même son premier chapitre en rappelant cette coutume d' une ancienne cité d' Italie, selon laquelle tout particulier qui voulait propser une nouveauté devait paraître en public la corde au col, attachée d' un noeud coulant , de telle sorte que, si sa nouveauté n' agréait, il fût incontinent étranglé : " cette façon, ajoute l' excellent Denys Petau qui pense à Arnauld, pourra sembler un peu trop rigoureuse, mais l' intention en étoit louable, voire elle est nécessaire... " prenons garde ! Sommes-nous donc devenus dans nos querelles beaucoup plus cléments que ces dignes hommes d' autrefois ? Je vois surtout en eux plus de mauvais goût. Le père Petau, ce profond auteur de la doctrine des temps et des dogmes théologiques , était peu habitué à se produire en français ; il ne s' y aventurait qu' à son corps défendant, et cela saute aux yeux ; on se retrouve avec lui d' un bon quart de siècle en arrière du français d' Arnauld. " il seroit marri , dit-il tout d' abord, de le blâmer d' autre faute que d' un erreur d' entendement. " il montre toutefois que ledit sieur Arnauld use de finesse et baille le change . Puis viennent des comparaisons empruntées à l' alchimie, à la sorcellerie. Ce qui frappe dans cette discussion poudreuse autour de la fréquente communion , c' est combien ce p185 livre gagne à la confrontation de tous ces autres styles malsains ou surannés, combien il se détache par sa clarté, par sa rectitude de parole : on comprend véritablement alors le succès. Le prédicateur Hersent eut l' idée de se présenter comme médiateur entre les disputants : que va-t-il dire dans sa dédicace au cardinal Mazarin ? " il est quelquefois nécessaire en ces rencontres qu' il intervienne un Mercure , je veux dire un esprit ouvert, tranquille, facile et désintéressé... " Mercure à propos de l' eucharistie ! -ce fut bien pis quand l' évêque de Lavaur, Abra Raconis, s' en mêla, personnage un peu follet, mystifié autrefois et mitré par Richelieu, étrillé d' importance alors par les jansénistes : il alla même en mourir, dit-on, sous le coup, en son château de Raconis (1646). Boileau, depuis, l' a niché dans un vers. Une accusation piquait surtout le prélat de cour, dans les réponses qu' il s' attira : on lui reprochait d' avoir le style de la classe , et non celui p186 du grand monde. Raconis dédia sa réplique, intitulée : brève anatomie du libelle..., au prince de Condé, comme au généralissime du parti. Ce prince, en effet, avait lancé en 1644 des remarques chrétiennes et catholiques sur le livre de la fréquente communion ; à la vérité son nom ne se trouvait pas en tête, mais il était dit dans le titre que l' écrit était imprimé par commandement . On devina ; personne de port-royal ne répondit à l' adversaire sérénissime. Ses illustres enfants, Madame De Longueville et le prince de Conti, se chargeront bientôt des excuses et de la rançon. Il nous faut sortir de cette mêlée. Les jésuites, battus dans la forme, avaient ressaisi sous main leurs avantages. Au plus fort de la controverse qu' excitait le livre d' Arnauld (mars 1644), ils parvinrent à circonvenir assez la reine-régente et le cardinal Mazarin, pour que l' ordre fût donné à l' auteur d' aller à Rome défendre son ouvrage devant le tribunal de l' inquisition. Mazarin, en cédant là-dessus, n' avait pour but que de donner gage à la société et d' en tirer des services au début de son ministère ; le chancelier Seguier y mettait plus d' animosité. Ce procès soudain, auquel on eût voulu soumettre et comme déporter Arnauld, avait surtout pour prétexte théologique une phrase que M De Barcos avait assez maladroitement jetée dans la préface du livre, en la revoyant, et où il était dit de saint Pierre et de saint Paul qu' ils étaient deux chefs de l' église qui n' en font qu' un . Il s' agissait d' expliquer cette proposition, qui a fini, en effet, par être isolément censurée. L' université et la sorbonne en particulier, le parlement aussi, toutes les puissances gallicanes, s' émurent à cette idée d' expédier p187 Arnauld à Rome, et y élevèrent obstacle. Le cardinal-ministre, au bruit qu' on en fit, s' excusa sur ce qu' étant étranger, il ne pouvait savoir encore tous les usages du royaume, et il renvoya au chancelier. à ne consulter que le jeune docteur lui-même, naïf, ardent autant que véridique, il serait allé droit sur l' écueil volontiers : il se voyait déjà en lice devant ces juges de l' inquisition (le mot à Rome était plus terrible que la chose), foudroyant ou éclairant ses adversaires, et reconquérant les alentours du saint-siége à l' esprit d' antique vérité. Ce rôle généreux et théologiquement chevaleresque lui souriait ainsi qu' à quelques-uns de ses amis ; plusieurs personnes du monde, qui, sur cette nouvelle, accoururent le complimenter à port-royal, Madame De Longueville, qui y parut comme les autres, bien que séparée encore de sa conversion par toute la fronde, M De Chavigny, M Bignon, M D' Andilly lui-même, les uns par idée de déférence, les autres par idée d' éclat, y penchaient et conseillaient l' entreprise : " oui, il falloit, s' écrioit-on, il falloit aller à Rome défendre hautement la vérité ; on en reviendroit glorieux, et après cela les ennemis n' auroient plus rien à dire. " nous avons eu de nos jours comme un écho de ces paroles ; nous avons vu se tenter une pareille expédition pour Rome : on p188 sait à quel bruyant naufrage elle a abouti. -l' ordre de départ accordait une semaine pour se préparer ; Arnauld, malgré tout, allait se mettre en route, avec un cortége de docteurs ; mais M De Barcos, qui, à titre d' auteur de la phrase malencontreuse, se trouvait son coaccusé et devait être du voyage, M De Barcos, plus avisé à la fois et moins curieux de l' éclat, averti d' ailleurs, assure positivement Lancelot, de desseins très-suspects contre eux, lui fit dire au dernier moment qu' il le priait d' agir, ainsi que les amis et auxiliaires, à leur convenance ; que pour lui, il avait pris d' autres mesures, et là-dessus il s' absenta. Arnauld crut alors prudent de l' imiter ; il se déroba aussi par la retraite, non sans avoir écrit une belle lettre d' excuses à la reine, et il trouva successivement refuge chez plusieurs amis, à couvert, disait-il, sous l' ombre des ailes de Dieu . Ainsi commença pour lui cette vie de labeur et de combat dans la fuite, dans la perscution, cette guerre de plume du fond des asiles. Depuis ce mois de mars 1644, il va éviter de se montrer durant plusieurs années. On le retrouve dans un demi-jour au monastère des Champs, en 1648. Il s' éclipse de nouveau en 1656, pour ne reparaître qu' à la paix de l' église en 1668. Après un lumineux intervalle, il s' évanouit encore en 1679, pour rester invisible jusqu' à l' heure de sa mort en 1694 ; et sa tombe elle-même fuit les regards. Voilà, de compte fait, trente et un ans cachés sur cinquante, p189 durant lesquels pourtant il n' est bruit que de lui. Il grandissait singulièrement dans les imaginations par ce mélange d' éclat et de mystère. Au moment de s' ensevelir dans la retraite, il lançait contre la nuée d' in-quarto soulevés à son sujet, le livre de la tradition de l' église sur la pénitence et la communion, lequel n' est guère qu' un tissu des textes des pères, traduits par M Le Maître, mais dont la préface, de sa façon, qui forme tout un ouvrage, ripostait avec force au père Petau et arrachait, si l' on s' en souvient, de si grandes admirations à Balzac. Une censure restait à craindre du côté de l' inquisition romaine, si personne n' y appuyait l' ouvrage déféré et inculpé par les jésuites. Les évêques approbateurs y avisèrent ; leur nombre s' était encore accru depuis la première édition, et allait jusqu' àvingt : ils députèrent à Rome en 1645, comme leur procureur en titre et comme avocat officiel du livre, M Bourgeois, docteur de sorbonne, et celui-ci réussit à le faire absoudre par le saint-office, sans pouvoir rapporter toutefois de témoignage écrit, ce qui eût été contre les formes du tribunal. Il a laissé de son voyage une modeste et judicieuse relation. Parmi les appuis et protecteurs qu' il trouva dans le monde romain, c' est justice à nous de mentionner le cardinal de Lugo, qui, bien que jésuite et l' un des censeurs de l' Augustin D' Ypres, se prononça hautement pour l' ouvrage d' Arnauld, et qui même avait appris le français tout exprès pour être en état de le lire. Ainsi, chose remarquable ! Nous aboutissons pour ce p190 livre de la fréquente communion à un résultat à peu près inverse de celui que nous avons obtenu pour le livre de Jansénius. Dans l' affaire spéculative de la grâce, e jansénisme fut battu et condamné ; dans l' affaire pratique de la pénitence, qui concernait la discipline et touchait la morale, il s' en tira avec plus d' honneur et de fruit. Quant au fond même, les doctrines exprimées dans la fréquente communion s' accréditèrent en peu de temps chez tous ceux qui prenaient le christianisme au sérieux, et qui ouvent, d' ailleurs, ne gardaient pas moins leurs préventions contre le jansénisme ; elles devinrent, dans la belle moitié du siècle, la règle générale et appliquée. L' assemblée du clergé de 1657 faisait réimprimer à ses frais et répandre partout dans les diocèses les instructions de saint Charles. " ce qui est certain, écrivait Arnauld en 1686, c' est que les plus célèbres prédicateurs, même jsuites, se font honneur maintenant de louer en chaire le délai de l' absolution pour les péchés mortels d' habitude,... et plusieurs autres cas, et qu' il n' y en a plus qui osent parler contre. " Bourdaloue en particulier, le plus solide, le plus scrupuleux, le plus janséniste des jésuites, et de qui l' on a pu dire que c' était Nicole éloquent ; lui que Boileau associait et subordonnait à la fois si délicatement à son amitié pour le grand Arnauld en ces nobles vers : enfin, après Arnauld, ce fut l' illustre en France que j' admirai le plus et qui m' aima le mieux ; et qui traçait pourtant d' Arnauld le portrait reconnaissable p191 que nous avons vu ; Bourdaloue, dans un endroit même de ses pensées où il croit devoir se séparer de la doctrine réputée janséniste en la forçant un peu et la grossissant pour la mieux réfuter, -dans le célèbre chapitre sur le petit nombre des élus , -s' écrie : " non, certes, il ne s' agit point seulement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutaires, mais il faut les recevoir saintement, c' est-à-dire qu' il faut les recevoir avec une véritable conversion de coeur ; et voilà le point de la difficulté... etc. " or, je le demande, que disait autre chose M De Saint-Cyran à saint Vincent De Paul, qui pourtant, à ce qu' il paraît, s' en choquait comme d' un échec porté à l' efficace des sacrements ? Que sentait autre chose M Le Maître, en entendant M De Saint-Cyran en prière près du lit de mort de Madame D' Andilly ? Que faisait Arnauld enfin, dans le livre de la fréquente communion , sinon de ruiner la suffisance de ce demi-christianisme de bien des confrères de Bourdaloue ? Bourdaloue, Bossuet, Massillon, sont donc, sur l' article de la pénitence, des disciples, certainement de saint Paul et des pères, mais aussi du grand Arnauld, qui le premier en rouvrit le canal dans le siècle, et en remit en circulation les maximes. p193 Mais il arriva alors ce qui se voit le plus souvent : tout en gagnant par le fond, Arnauld ne triompha point également par l' apparence ; ses maximes, ses prescriptions prévalurent, mais l' idée qu' il les avait lui-même poussées à outrance, demeura. Xiii. Nous avons quelque peu nticipé surl' endroit du récit qui nous reporte à la sortie de prison de M De Saint-Cyran : il s' agit d' assister aux derniers mois de ce grand homme, et de reprendre l' histoire de son oeuvre dans la persone des religieuses et des solitaires. à peine rendu à la libre action, et les premières effusions passées, M De Saint-Cyran s' était remis à sa vie enfermée et saintement studieuse. Son soin le plus pressé fut d' implorer, d' interroger la volonté de Dieu sur le genre de travail auquel il aurait à s' appliquer d' abord. Il fit dire des prières pour cela à port-royal et en demanda près de toutes les personnes amies dont il savait la piété. Il envoya même à ce dessein Lancelot chez le bonhomme et saint homme Charpentier (le supéieur des prêtres du mont Valérien), afin d' entendre p194 si cette bouche pure et simple n' aurait pas quelque pensée particuière à lui indiquer. M Charpentier, l' étant venu voir avant sa détention, lui avait fait un touchant récit de l' état de la religion à Angers, à Saumur, et lui avait dès lors donné l' idée d' écrire contre le calvinisme, dont les ministres gagnaient de plus en plus en cette partie du royaume. Il renouvela cette même pensée à Lancelot : M De Saint-Cyran se résolut à la suivre et à pousser vigoureusement louvrage ébauché, que la prison seule avait interrompu ; il ne demandait que deux ans pour le mener à fin : " après quoi nous devions, dit Lancelot, aller tous à son abbaye, où il avoit dessein de se faire simple religieux avec nous, en se démettant de sa charge d' abbé entre les mains de son neveu. " M Molé, de tout temps, avait aussi témoigné un intérêt très-vif pour l' entrprise et la confection de cet ouvrage : il n' avait pas eu d' abord autant de crédit que le bonhomme Charpentier pour y décider son ami ; mais, dès qu' il avait su la résolution, il s' en était réjoui, et, comme pour prendre acte, il avait aussitôt fourni de sa bourse mille écus destinés aux frais soit de recherches, soit de transcription et d' impression. p195 Un tel projet, s' il avait pu s' exécuter, aurait eu effectiiment de grandes conséquences ; on le verra repris dans la suite par d' autres, par Arnauld et Nicole, lors de la paix de l' glise en 1669. On en conçoit tout le sens, toute a portée. Port-royal, tant accusé de calvinisme par ses adversaires, n' était réellement pas calviniste d' intention le moins du monde ; il avait horreur de l' hérésie en toute sincérité d' âme. M De Saint-Cyan poussait cela au point (qu' on ne souri pas ! ) de n' ouvrir jamais un livre hérétique sans l' exorciser préalablement d' un signe de croix, ne doutant point, est-il dit, que le démon n' y résidât actuellement ; il aurait craint, sans cette précaution, d' être malignement séuit par les raisons des adversaires en les isant ; il y avait affinité secrète, en effet, en même temps qu' horreur naïve. Portroyal approchait du calvinisme sur les points de la grâce ; il en différait autant que possible sur l' article des trois sacrements de pénitence, d' eucharistie et d' ordre ; et plus il s' en rapprochait et paraissait y toucher par un point, plus il lui importait de s' en séparer manifestement dans l' ensemble, afin de ne laisser aucune équivoque. L' instinct donc, une certaine tactique spirituelle, autant que le zèle de conviction, firent qu' à chaque fois que port-royal fut libre, respira un peu à l' aise et eut quelque espace pour se développer à sa convenance, alors aussi on le revit tenter toujours cette guerre contre les protestants, par laquelle il se définissait p196 et se circonscrivait, pour ainsi dire, lui-même au sein de l' églse, plus sensiblement que par tutes les réfutations directes. Port-royal, en un mot, voulait faire comme ces g 2 n 2 raux fid 7 ls ! Ces valeureux bélisaires, qui, calomniés au-dedans à l' oreille du maître, ne se vengeaient qu' en allant aux frontières gagner desbatailles pour lui. Mais nos dévoués quand même avaient affaire à un sénat de Venise ou à un omité de salut public, comme on voura l' appeler qui ne leur tint guère compte de leurs services et les mit le plus tôt possible hors d' état d' en rendre de trop prolongés. Quoi qu' il en soit, M De Saint-Cyran, par cet ouvrage entrepris ou repris dès sa délivrance, traçait d' avance le chemin sur ce point comme sur tant d' autres, et marquait ce qu' il importait à port-royal de suivre à chaque période de paix, d' intervalle et de libre haleine. p197 Comme conduite parallèle à celle-là, et dans laquelle pourtant on peut croire qu' il entrait un peu plus de tactique humaine, je relève un trait qui m' indique avec précision l' aspect que port-royal aurait voulu se donner et garder à l' égard des rois. On l' accusait déjà de leur être au fond médiocrement fidèle ; on s' armait du mars gallicus de Jansénius, de ce pamphlet tout espagnol, et dirigé contre la prérogative française à propos de la politique de Richelieu. Très au fait du reproche et allant au-devant, Lancelot rend compte en cette façon, à dessein minutieuse, des sentiments ou des témoignages de M De Saint-Cyran à la mort de Louis Xiii : " durant cet entre-temps arriva la mort du feu roi, qui, après avoir longtemps langui, mourut le 14 mai, jour de l' ascension, vers le midi, en l' an 1643... etc. " p198 port-royal, se sentant malicieusement provoqué à cet endroit, redoublait donc de soumission respectueuse et d' agenouillement. Sous la fronde etaprès la fronde, le soupçon et l' accusation ayant pris plus de consistance, on s' efforça d' y mettre encore plus de scrupule. Madame Perier dans la vie de son frère Pascal, aura grand soin de noter les sentiments royalistes qui ne le quittèrent pas, et combien il était intraitable sur ce chapitre des troubles civils, n' en souffrant l' excuse sous aucun prétexte, et n' y voyant pas moins qu' un sacrilége. M D' Andilly, en ses mémoires, parlant de sa liaison étroite avec madame Du Plessis-Guenegaud, a également soin de dire : " notre amitié d' elle et de moi commença lors des guerres de Paris, où, nous trouvant ensemble à port-royal aux sermons de M Singlin, nous parlions aussi hautement pour le service du roi que l' on pourroit faire aujourd' hui. " c' est en vertu des mêmes principes qu' Arnauld, fugitif p199 dans les pays-bas, écrivait son apologie pour les catholiques d' Angleterre accusés par Oates d' avoir conspiré contre leur roi (1678), et qu' encore, plusieurs années après, lors du détrônement de Jacques, il lançait contre l' usurpateur Guillaume son virulen pamphlet tout royaliste, qui lui apportait de nouvelles entraves dans l' eil. De même le père Quesnel, héritier de l' esprit d' Arnauld, défendait la souveraineté des rois contre Leydecker. Au dix-huitièmesiècle, dans les mémoires sur port-royal par le bon Guilbert, nous voyons l' historien à un certain moment, et lorsqu' il apprend l' attentat de Damiens, s' interrompre tout d' un coup durant des pages, pour faire profession d' obéissance au roi et d' exécration contre les sacriléges. Enfin de nos jours, l' un des derniers jansénistes, le respectable M Silvy, s' et attaché, dans ses brochures, à justifier de cette obéissance d port-royal aux puissances, de ce royalisme quan même (vrai pendant du catholicisme quand même ), et à se bien trancher et séparer d' avec l' abbé Grégoire qu' on lui opposait. Malgré tout, malgré ces preuves positives et ces dénégations sincères, comme si la situation était plus forteque les hommes, une certaine veine secrète, sinon de rébellion, au moins d' indépendance au temporel, n' a cessé de courir dès l' origine et de se gonfler peu à peu dans la postérité de port-royal. L' intervalle de paix et d' étude pieuse, sur lequl M De Saint-Cyran comptait à sa sortie de prison, nefut que de courte durée. Il avait paru de lui, un mois p200 environ avant sa sortie, un petit catéchisme sous le titre de théologie familière , composé à la prière de M Bignon pour l' instruction de ses fils. Les jésuites cabalèrent assez auprès du conseil de l' archevêque de Paris pour obtenir de ce prélat faible et peu éclairé un mandement où il y avait une phrase contre le petit livre. Ce mandement était déjà envoyé par les paroisses, lorsqu' on fut averti à temps ; et M Arnauld auprès des docteurs du conseil, et Madame De Guemené auprès de M De Paris lui-même, firent tant d' instance et de célérité qu' un autre mandement, survenant le dimanche matin (1 er février 1643), un peu avant l' heure où l' on devait lire le premier au prône, le put révoquer et remplacer. Mais, e roi mort, les ennemis ne se tinrent pas pour battus et recommencèrent leurs trames autour du conseil de l' archevêque. Ils voulaient obtenir du moins d' y faire comparaître M De Saint-Cyran pour qu' il eût à s' expliquer, se réservant toujours de traduire ensuite le procès à leur manièe et d' y donner tournure, quelle que fût l' issue. Ils se prenaient surtout à un endroit du livret, où M De Saint-Cyran (dans l' explication de la messe) avait marqué le père comme le principe, non-seulement des créatures, mais de toutes les personnes divines, de toute la trinité et de toute la divinité. On comprend en effet combien cette face la plus majestueuse et la plus terrible du mystère était aussi la plus conforme à la vue de M De Saint-Cyran. Ses amis et M Singlin lui-même lui conseillaient de modifier p201 l' explication. Mais il tint ferme, se fondant sur les pères, sur les conciles, et soutenant que pour rien, dût-on en mourir, il ne fallait affaiblir la vérité ni en déserter le langage. On lui conseillait encore de se présenter au moins devant le conseil de l' archevêque par déférence, et la mère Angélique se permit de l' y exhorter comme les autres, disant qu' il était toujours bon de s' humilier. -" pour vous, lui répondit-il, qui êtes dans cette disposition, et qui n' engageriez en rie l' honneur de la vérité , vous le pourriez faire ; mais, pour moi, je me briserois devant Dieu (c' était son terme habituel), si je le faisois. " cependant l' orage renaissant grossissait au point de laisser craindre que le monastère, pour le coup, n' y fût enveloppé, et qu' on ne lui donnât d' autorité d' autres confesseurs. On s' attendait à une visite par ordre de l' archevêque, et M De Saint-Cyran en dut faire retirer tout un restant de papiers qui y étaient en dépôt. C' est à ce sujet du renouvellement de persécution, qu' il écrivit à la mère Angélique une belle lettre qui nous est comme son rude chant du cygne et son dernier oracle. On y lisait : " ma mère, tout ce que vous m' avez écrit est très-sage et très-raisonnable, et vous ferez bien de le suivre en cette rencontre, puisque c' est votre disposition... etc. " p202 ce que M De Saint-Cyran dit là des faibles pires quelquefois que les méchants s' éclaire à merveille de c qu' écrit Retz en ses mémoires sur e caractère du préat dont il fut le coadjteur : " je trouvai l' archevêché de Paris dégradé à l' égard du monde par les bassesses de mon oncle, et désolé à l' égard de Dieu par sa négligence et son incapacité... je n' ignorois pas de quelle nécessité est la règle des moeurs à un évêque : je sentois que le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l' imposoit encore plus étroite et plusindispensable qu' aux autres, et je sentois en même temps que je n' en étois pas capable... " et encore : " m l' archevêque de Paris, qui étoit le plus foible de tous les hommes, étoit, par une suite assez commune, le plus glorieux. Il s' étoit laissé précéder partout par les moindres officiers de la couronne, et il ne donnoit pas la main dans sa propre maison aux gens de qualité qui avoient affaire à lui... " ce sont de els archevêques pourtant, dont celui-là était encore un des meilleurs, des archevêques comme le bonhomme Péréfixe, et ensuite p203 comme l' habile, mais impur et scandaleux De Harlay, qui ont amené contre port-royal les choss, de procheen proche, au degré de ruine qu' un rélat honnête et ami, mais faible, le cardinal de Noailles, se prêta à laisser consommer. Les soutiens ordinaires de M De Saint-Cyran à la cour, M Molé et M De Chavigny, le tirèrent d' affaire cette fois encore, et détournèrent à temps la menace qui, du reste, n' aurait pu manquer de se renouveler, puisque le livre de la fréquente communion allait paraître. De ce livre, après la publication, M De Saint-Cyran ne vit que le premier effet de triomphe, et il l' envisagea comme une justification éclatante qui lui était suscitée de la part de Dieu, dans un point de doctrine sur lequel il avait été particulièrement calomnié. Les sermons du père Nouet, qui faisaient tapage, n' avaient rien d' inquiétant d' abord, et rejaillissaient plutôt contre la société même par leur excès. M De Saint-Cyran, ainsi consolé, mais au terme et qui ne s' était jamais relevé de sa faiblesse depuis sa prison, se trouva plus épuisé le jeudi 8 octobre de cette année 1643 ; ses paroles à Lancelot, qui le visitait, furent celles d' un homme qui se sent finir. Il travaillait pourtant toujours et dictait encore le samedi soir des pensées chrétiennes, des points sur la mort, afin de n' en point détacher sa vue ; car sa maxime était : stantem mori oportet, il faut qu' un chrétien meure à l' oeuvre. Le dimanche matin 11, après une nuit mauvaise, vers cinq ou six heures, il tomba n apoplexie. Il revint assez à lui, durant une ou deux heures, pour recevoir en toute connaissanc les sacrements que put lui administer, quoi qu' on en ait dit, le curé de Saint-Jacques-Du-Haut-Pas. p204 Puis une nouvelle attaque l' emporta sur les onze heures. Lancelot nous a laissé les plus précis, les plus religieux détails. M De Bascle, ce gentilhomme du Querci, ce nouveau solitaire qui était pour lors à port-royal de Paris, tout perclus et douloureux, apprenant le dernier soupir de M De Saint-Cyran, vint à pied de cette maison au logis mortuaire, aidé de ses béquilles, ce qui était déjà surprenant ; mais, quand il eut baisé les pieds du défunt, il se sentit tout d' un coup si fortifié par cet attouchement qu' il jeta les béquilles mêmes, et lui, qui ne se remuait qu' à grand' peine une demi-heure auparavant, il put dscendre de la chambre haute sans aucune aide ; ce mieux se soutint et dura plusieurs années. Lancelot et les témoins y virent une espèce de miracle : merveilleux effet, à coup sûr, de la vénération fortement éprouvée ! -et parlant pour son propre compte, le pieux chroniqueurde cette scène ajoute : " jetant la vue sur le corps qui étoit encore en lamême posture où la mort l' avoit laissé, je le trouvai si plein de majesté, et dans une mine si grave, que je ne pouvois me lasser de l' admirer, et je m' imaginois qu' il auroit encore été capable en cet état de donner de la crainte aux plus passionnés de ses ennemis, s' ils l' eussent vu. " p205 on fit l' ouverture du corps. Le coeur fut réservé pour M D' Andilly, à qui M De Saint-Cyran l' avait donné par son testament, à cndition qu' il se retirerait du monde. Les entrailles furent aussi mises à part, pour être enterrées à port-royal de Paris, selon la dévotion de la mère Angélique. Lancelot coupa lui-même les mains sur l' instance de M Le Maître, lequel, arrivé de port-royal des Champs le lundi soir, lendemain de la mort, ne se trouva pas satisfait des autres petites richesses qu' on lui avait ménagées, et qui en sus voulut absolument ces mains, " ces mains, disait-il, toutes pures et toutes saintes, que le défunt avoit si souvent levées vers Dieu, qui avoient écrit tant de vérités, et qui combattoient encore pour l' église lorsque Dieu l' avoit appelé à lui. " le reste du corps fut enterré à l' église Saint-Jacques-Du-Haut-Pas, dans l' enceinte du sanctuaire. M Hamon se sentira un jour tout consolé dans cette église, proche de ce tmbeau. La mère Angélique avait toujours paru tellement au-dessus des affections humaines et de famille, qu' on avait pu douter par moments si elle les ressentait ; mais, à cette heure de la mort de M De Saint-Cyran, on vit bien que c' était chez elle vertu, puisqu' elle ne marqua pas plus d' émotion que pour ses proches, et qu' elle n' eut dans ce malheur que deux paroles : domins in coelo ! dans le ciel est le seigneur ! L' enterrement se fit le mardi à Saint-Jacques-Du-Haut-Pas, avec concours d' évêques et d' archevêques p206 qui témoignaient en cela de leur déférence persistante pour l' auteur présumé du petrus aurelius . Tout ce qu' il y avait de prélats alors présents à Paris se firent un devoir d' y assister. " cette vie plene d' honneur, a dit le président Molé, méritoit bien ce tombeau honorable. " on voit l' effet de la cérémonie attesté par des témoins et écrivains, du reste très-peu jansénistes, tels que l' abbé de Marolles en ses mémoires. Une altesse même y assista, sans avoir été invitée : c' était Madame Marie De Gonzague, future reine de Pologne, et qui était depuis peu en liaison étroite avec la mère Angélique. Elle devait voir M De Saint-Cyran et était venue en conférer le mercredi même avec la mère ; mais M De Saint-Cyran mourut le dimanche. Princesse douce, sensible, d' imagination tendre t naturellement superstitieuse, elle fut induit sans doute à ce retour religieux, à la suite des pensées que la mort de M De Cinq-Mars, et l' éclat qui s' ensuivit pour elle, durent lui suggérer. Elle prit un petit logement à port-royal ; elle y passait des journées entières, ainsi que la princesse De Guemené et la marquise De Sablé, autre conquête mondaine qui se fit dans le même temps. Ce trio de grandes dames donnait assez de peine à la mère Angélique : " il faut que je m' en aille séparer nos dames, disaitelle quelquefois les sachant ensemble, car elles se gâtent les unes les autres. " en restant toujours amies de la maison, p207 elles n' y changèrent pas leur nature. Nous le savons assez pour ce qui est de madame De Guemené, celle des trois qui persévéra le moins. Madame De Sablé, ingénieue, friande et peureuse, amie de M De La Rochefoucauld et devant un jour avoir quelque part dans les maximes , Madame De Sablé, une des patrones actives du second port-royal, lors même qu' elle y eut pris son logement à demeure, ne resta pas moins remplie d' agitations et de susceptibilités, de ces exigences qu' on porte dans les amitiés mondaines : elle en tourmentait souvent la bonne mère Agnès, comme l' attestent nombre de lettres manuscrites. Pas plus qu' autrefois, depuis ce qu' on appelait a conversion , elle ne dissimulait d' extrêmes frayeurs de la mort qui allaient à la fable et au ridicule, multipliant et raffinant, du monde au cloître, ces sortes de manies incroyables, dont l' ancienne société a gardé jusqu' au bout plus d' un exemple, et qui supposent beaucoup d' esprit, de luxe et de loisir. Elle était d' ailleurs l' amabilité, la politesse même. Son goût joignait le solide au délicat. Les provinciales sembleront faites pour elle. Arnauld lui envoyait en mauscrit le discours prélimnaire de la logique , pour la divertir une demi-heure et pour la consulter. p208 Quoi qu' il en soit, une telle pénitente ne pouvait convenablement venir à port-royal que le lendemain de la mort de M De Saint-Cyran. Quant à la princesse Marie, qui nous apparaît pour la première fois à l' enterrement du grand directeur, elle était certainement moindre pour l' esprit que ces deux autres dames De Sablé et De Guemené, moindre surtout que sa soeur la célèbre Anne De Gonzague, glorifiée par Bossuet. Romanesque, sensible à l' éclat et facile à éblouir, elle ne put résister à l' offre de la couronne de Pologne qui lui fut faite en 1645, et, comme on lui demandait si elle désirait voir d' avance le portrait du roi, elle répondit naïvement qu' il n' en était pas besoin, car elle épousait sa couronne. Ce nom de Pologne, toujours émouvant, avait quelque chose alors de singulièrement grandiose et d' inconnu, un mélange d' Asie et de Scythie. L' ambassade des polonais, avec son faste un peu barbare, paraît représenter à Madame De Motteville cette ancienne magnificence qui passa des mèdes aux perses , et de ceux-ci, en droite ligne apparemment, aux descendants des sarmates. La p209 princesse qui faisait l' objet de cette ambassade me figure assez bien elle-même, par son tour d' esprit et par ses fortunes, une héroïne comme dans le grand Cyrus , à la Scudéry. Ce fut un bel instant, dit Madame De Motteville encore, et sans doute le plus agréable et le plus glorieux pour la reine Marie, que celui du mariage lorsque dans la chapelle du palais-royal elle se trouva placée au-dessus du duc d' Orléans, cet infidèle prince qu' elle avait dû épouser autrefois, et au-dessus même de la reine de France dont elle était sujette avant que son père fût devenu souverain et duc de Mantoue. La réalité, comme on dirait aujourd' hui, rabattit vite de ces scènes flatteuses. à peine arrivée en Pologne et montée sur ce trône si loin cherché, les désappointements pour elle commencèrent. Elle entretint de là des commerces fidèles avec ses amis d' ici, et notamment une correspondance très-suivie avec la mère Angélique, à laquelle elle écrivait quasi tous les ordinaires , et qui lui répondait avec grande force et liberté comme elle aurait fait à l' une des soeurs. On a, outre ces réponses, des conversations où la mère s' explique au sujet de cette reine ; l' expression peut sembler dure quelquefois. Par exemple, la reine de Pologne avait répondu d' une manière charmante à des amis qui lui conseillaient de modérerses libéralités et ses aumônes, et de p210 mettre quelque chose en réserve pour l' avenir : " non, je ne veux rien amasser, car, quelque peu que j' aie de bien, si je devenois veuve, j' en aurois toujours assez pour être reçue par la mère Angélique à port-royal des Champs. " et comme M Le Maître commentait avec une sorte de joie et dorgueil cette parole devant sa tante, celle-ci répliqua : " je ne sais si nous devons désirer qu' elle soit religieuse céans ; car, à moins qu' une reine soit toute sainte, il est difficile qu' elle ne cause de l' affoiblissement et du relâchement dans une maison religieuse. Leur délicatesse est extrême, et de plus je ne vois pas grand lieu d' espérer ce miracle en elle ; car les rois et les reines sont des néants devant Dieu, et la vanité de la condition attireplutôt son aversion sur eux que son amour. Ils naissent doublement enfants de sa colère, n' y ayant presqu aucune princesse en qui l' esprit et la grâce de Dieu se fasse paroître. 3 nous reconnaissons bien, à ce ton de maître et à ce vigoureux esprit de spiritualité, la coopératrice dans l' oeuvre, et l' égale, à sa manière, de M De Saint-Cyran. C' est ainsi encore qu' ayant à écrire à la reine de Pologne et à une Madame Allen, bonne et pauvre veuve de Paris, et ne pouvant trouver le temps de le faire à toutes deux, elle donnait la préférence p211 à sa pauvre euve. La mère Angélique appréciait pourtant en cette reine affectionnée beaucoup de bonté, d' aimable douceur, d' amour de la vérité, et une vie chaste, ajoutait-elle, conservée en tout temps, et intacte avant le mariage, elle en était certaine, malgré tous les méchants bruits de cour. Elle ne cessa donc jamais de communiquer, d' octroyer, si l' on veut, à cette majesté gracieuse et intéressante dans son faible, de sages et vrais conseils. Mais, dans ce commerce, c' était bien elle, évidemment, qui était la reine , une Christine de Suède au cloître et contrite. L' autre, exilée en sa Pologne, n' était au plus qu' une espèce de reine Hortense de son temps. Le tombeau de M De Saint-Cyran, auquel cette altesse et plusieurs prélats avaient rendu honneur dès le premier jour, devint bientôt très-fréquenté et l' objet d' un culte que grossirent naturellement les amis, que les ennemis, tant qu' ils purent, dénigrèrent. Tous le samedis, o envoyait, à ce qu' il paraît, des prêtres de port-royal qui venaient dire la messe à l' autel le plus proche de ce tombeu ; et ce n' était point la messe des morts avec du noir qu' ils disaient, c' était une messe de confesseur avec du blanc , ce qui semblait présumer étrangement pour le défunt, et trancher, comme en son nom, du bienheureux. On envoyait, dès la veille, laver et nettoyer la tombe avec un grand soin pour que l' éloge contenu dans l' épitaphe se lût mieux. Les personnes de qualité y rrivaient e foule, et l' on se succédait dans les prières qu' on y faisait, comme devant le saint-sacrement là où il est exposé à l' adoration. M D' Andilly avait fait graver l' image du saint abbé : on la distribuait dans le faubourg ; on y ajoutait des aumônes. Ce concours de personnes de condition, ces carrosses à la porte, ces dames en prière sur la dalle funèbre, tout cet appareil dut promptement agir sur les esprits et donner dans les yeux du peuple, qui commença à se mêler en effet et à entrer à son tour dans cette dvotion. Quoique ce soient des ennemis qui racontent cela, j' ai peine ici à ne pas les croire ; il est trop naturel que de la part des vivants, dans la ferveur du regret et du zèle, les choses se soient passées ainsi. Toute mémoire s' altère si vite chez les plus fidèles ! Les morts sérieux sont si peu honorés comme ils l' auraient entendu ! M De Saint-Cyran, s' il avait pu revenir, aurait-il donc voulu de ces honneurs ? Les aurait-il soufferts ? Ainsi disparut, à l' âge de soixante-deux ans, le chef suprême, le modèle de tous ces grands caractères, moindres pourtant que le sien, et auxquels, dès le lendemain, il manqua. Nous quittons le fondateur et le restaurateur original de cette doctrine spirituelle qui ne put jamais s' établir ni se développer comme il le désirait, et comme il le demandait à Dieu. La veille de sa mort, il dit à son médecin, M Guérin, qui était en même temps celui du collége des jésuites : " monsieur, dites à vos pères que, quand je serai mort, ils n' en triomphent point, et que j' en laisse douze après moi plus forts que moi. " erreur ! Ces douze-là ne furent qu' une monnaie mieux courante et mieux sonnante ; eurent-ils en masse le même poids ? Pour parler sans figure, il y en eut à port-royal de plus célèbres depuis, de plus brillants, de plus en dehors par les résultats obtenus ; il n' y en eut aucun de plus fort, de p213 plus essentiel que M De Saint-Cyran. Je n' ai fait, en insistant sur lui si à fond que le placer, par rapport à l' oeuvre et aux hommes que nous étudions, dans ses proportions véritables. Et je l' ai dû faire d' autant plus que l' opinion, même de sa postérité et des siens, s' est obscurcie sur son compte ; que, tout en le proclamant grand homme, les historiens de port-royal ne l' ont pas assez détaché de ses successeurs ni démontré dans sa grandeur propre et spéciale qu' aucun autre n' a remplie ; qu' enfin, avec le temps, les simples lecteurs et amateurs des doctrines et des vertus jansénistes ont volontiers incliné à le considérer comme un esprit profond, mais un peu bizarre, imbu de doctrines particulières, et à lui imputer des difficultés dont on se serait bien passé sans lui. On a vu combien, certes, il n' en est rien, et on a pressenti au contraire que, si port-royal avait eu à être sauvé plus tard de inextricables chicanes où on l' enveloppa, ce n' aurait puêtre probablement que selon sa méthode et son conseil, en le supposant vivant et présent, lui souverain, tout appliqué qu' il étit à prendre les choses par le dedans et par l' ensemble. i 214 son neveu, M De Barcos, qui lui succéda dans l' abbaye et dans le nom de Saint-Cyran, contribua sans doute à faire rejeter sur la mémoire de son oncle quelque soupçon de particularité de doctrine ; car, avec toutes sortes de vertus et une vaste science, il n' écrivit presque rien qui ne soulevâtdes difficultés sans nombre et qui ne fît achoppement. Nous avons pour méthode d' étudier volontiers les qualités, les tendances du maître grossies jusqu' au défaut, forcées ou affaiblies dans le disciple ; de regarder Corneille à travers Rotrou, de suivre M De Genève jusque dans M De Belley : il ne sera pas inutile de rattacher à M De Saint-Cyran, comme une conséquence tout immédiate, la personne de son neveu, et de vérifier rapidement dans ce dernier la pensée et la manière de l' autre poussée à ses limites et dans ses aspérités mêmes. Martin De Barcos, neveu de M De Saint-Cyran par sa mère, et né également à Bayonne, avait, jeune, étudié à Louvain sous Jansénius, et on entrevoit dans les lettres de celui-ci que, tout en faisant cas de son élève, il le jugeait un peu pénible et lent à se débrouiller. Une étude opiniâtre avait triomphé de cette difficulté première qui n' était pas de la stérilité ; la terre pourtant, même dans sa culture, garda ses ronces. Revenu de Lovain, il ne p215 quitta plus son oncle jusqu' à l' heure de la captivité ; il travailla sous lui, devint aussi savant que lui, rédigea probablement sous sa direction le petrus aurelius ; en un mot, il fut initié à toute sa vie intérieure et à toutes ses pensées, comme il l' avait été à celles de Jansénius. M De Saint-Cyran mort, l' abbaye fut demandée de mille côtés ; les adversaires redoutaient que le nom ne restât attaché à une personne du même esprit : M De Chavigny l' emporta pour M De Barcos. Lorsqu' il alla pour remercier la reine : " eh ! Qu' auroit dit M D' Andilly, répondit-elle, si je l' avois donnée à un autre ? " M De Barcos fut tout aussitôt impliqué dans l' affaire du livre de la fréquente communion , pour la phrase, si l' on s' en souvient, qu' il avait ajoutée à la préface, sur saint Pierre et saint Paul, les deux chefs qui n' en font qu' un . J' ai dit, au précédent chapitre, comment il ne donna pas dans l' idée d' Arnauld d' aller à Rome et d' entrer en lice bruyante. Cette phrase mal trouvée, qui accrocha le livre de la fréquente communion , porta aussi le premier échec à l' autorité de M De Barcos au sein de port-royal. Il en avait une grande à la mort de son oncle : M Singlin ne consentit à rester confesseur et directeur que sur sa décision. Mais M Arnauld et d' autres lui en voulurent un peu p216 de l' incident dont il avait été cause, et des écrits aggravants qu' il composa pour éclaircir sa phrase et la justifier. Nicole, à son tour, en survenant, conçut de lui une idée peu souriante, comme d' un auxiliaire suranné dans la forme, assez fâcheux sur le dogme, et cette idée dans son esprit put rejaillir jusqu' à l' oncle. Bien que M De Barcos rendît encore des services directs à pot-royal, comme lorsqu' il contesta et ruina, au gré des jansénistes, l' interprétation donnée par le docte Sirmond au manuscrit intitulé praedestinatus , doù l' on voulait conclure à une hérésie ds prédestinatiens ; bien qu' il se retrouve utilement, à titre de collaborateur, dans plusieurs écrits polémiques, et qu' il ait réfuté avec avantage Abelly sur saint Vincent De Paul, pourtant il ne lui arriva guère, depuis la mort de son oncle, de produire aucun sentiment essentiel ni d' ouvrir aucun conseil de circonstance, sans qu' à l' instant la plupart de ses amis de port-royal y vissent à redire. Il ne se pliait pas à la nouvelle tactique de défense et rompait presque à tout coup les mesures. Cela devint surtout très-prononcé, quand il fut, sur l' affaire de la signature, d' un autre avis qu' Arnauld et Nicole. Plusieurs lettres d' Arnauld attestent et déroulent très au long, aux divers temps, les points de dissidence : " pardonnez-moi, monsieur, écrivait celui-ci à M Guillebert, si je vous dis que, comme je reconnois que M De Saint-Cyran a de très-grandes lumières, je ne puis aussi m' empêcher de croire qu' il ne les exprime pas toujours de la manière la plus favorable et qui les pourroit mieux faire recevoir dans le monde. " M De Barcos semblait même se contredire parfois, comme quand il était d' avis, pour la bulle, p217 que les religieuses signassent, et pas les ecclésiastiques. Il demandait à la fois plus de vigueur pour la vérité et moins de disputes. Sa pensée était plus vraie, à mon sens, qu' elle ne paraissait lucide à Arnauld. Ce dernier faisait toujours son rôle d' admirable avocat, mais d' avocat. M De Barcos le sentait, mais, en homme tout intérier, il ne répondait pas avec assez de netteté. On lui a fort reproché, dans la jeune génération de port-royal, d' avoir, lui si inflexible d' abord, été du parti de céder ensuite ; sans entrer dans un détail trop fastidieux, je rendrai en gros mon impression. M De Barcos ne trouva bon dans aucun temps, ni d' aller lui-même à Rome pour son propre compte, ni d' y envoyer plus tard ces docteurs un peu bruyants et matamores, Saint-Amour t autres, pour y souenir et y plaider les cinq propositions. Il pensait qu' après tout la cause générale se serait vue en meilleur état, si on l' avait laissée stagnante , sans vouloir se signaler par elle (c' était son terme) à Rome et ailleurs . Il n' approuvait donc en rien toutes ces discussions publiques, ces ferrailleries sorboniques, qui déplacèrent si vite la question et déroutèrent les esprits. Mais, le mal une fois fait, après des années d' une tactique, selon lui, fausse etfâcheuse, je conçois très-bien que M De Bacos ait pensé qu' il en fallait finir absolument, s' il y avait moyen, et qu' il ait conseillé, à cette seconde époque, une démarche dans ce sens-là, toute ouverture, tout accommodement possible, c' est-à-dire encore le silence. Ce n' était pas là être en contradiction avec soi-même ; car il se dirigeait bien moins en tout ceci en vertu d' une teneur constante de raisonnement comme Arnauld, que par un certain esprit méditatif et intérieur. Le malheur p218 est que la forme et l' expression trahissaient souvent sa pensée si droite ; il expliquait, je n' en doute pas, beaucoup de ces bonnes raisons, dans les cinq cents remarques qu' il adressait à Arnauld ; mais cinq ents remarques en vue du silence, c' est un peu trop. Et M De Barcos ne différa pas seulement avec les chefs du second port-royal sur la ligne de conduite à tenir, il y eut dissidence plus d' une fois sur des points de doctrine. Il avait écrit pour une religieuse ses sentiments sur l' oraison dominicale : Nicole ne les trouva pas de son goût et y répondit en détail ; mais il tint sa réponse secrète et ne publia ses idées sur l' oraison qu' après la mort du docte abbé. On retrouve toujours Nicole ainsi parmi les adversaires-amis de M De Barcos. Le modeste Nicole fut très-agissant sous main, dès qu' il s' en mêla, t il contribua autant que personne à modifier l' esprit du second jansénisme. On attribuait surtout à son influence sur Arnauld l' opposition habituelle que celui-ci marquait au second M De Saint-Cyran. M De Barcos était tellement prédestiné aux contradictions qu' un dernier ouvrage posthume, de lui, ressuscita à son endroit les orages. Il avait, sur la demande de l' évêque d' Aleth Pavillon, composé une exposition de la doctrine de l' église sur la grâce et la prédestination , espèce de gros catéchisme où était reprise de source la pensée première de Louvain et d' Ypres. L' écrit ne fut imprimé qu' en 1696. Il en résulta à l' instant une censure du digne archevêque M De Noailles, une p219 ordonnance assez ambiguë, en deu points presque contradictoires, et, autour de cette ordonnace, une controverse du sage Du Uet, de Quesnel plus vif, de quelques autres plus violents, en un mot tout un combat. Sans aller plu loin pour le moment, sans prétendre trancher à l' avance dans les situations et les caractères, je me borne à tirer cette remarque générale et qui me semble assez ressortir : M De Barcos, précisément parce qu' il était l' héritier le plus direct et le plus intime de l' esprit de M D' Ypres et de M De saint-Cyran, et en même temps, si l' on veut, parce qu' il avait la plume un peu fâcheuse, c' est-à-dire qui allait tout au travers aux endroits délicats, en était venu à ne plus pouvoir composer un seul écrit sans donner prise par mille saillies de doctrine ; la pure doctrine janséniste, par son propre développement en lui, touchait sur tous les points aux limites de l' hérésie, ou du moins du schisme, même entre amis ; à la moindre explication, cela perçait. Ces guerres civiles de port-royal, hâtons-nous de le dire, entre M De Barcos et les purs intérieurs d' une part, et Mm Arnauld, Nicole, Hermant, de l' autre, ces guerres qui ne se découvrent à nous que si nous y prêtons de très-près l' oreille, furent toutes réglées et tempérées de charité. On pourrait citer à ce sujet de belles lettres d' Arnauld à M Guillebert sur la mort de M Singlin, et à M De Barcos sur la mort de M Guillebert au temps même de cette plus grande dissidence. Quelques années auparavant, une lettre d' Arnauld à M De Barcos sur la grande affaire de sorbonne (décembre 1655) montre quel fonds il faisait sur l' érudition de ce saint abbé ; et on voit, à la réponse de celui-ci sur p220 la condamnation (26 avril 1656), comment le personnage de sainteté et de disgrâce entendait le profit spirituel à tirer pour le chrétien des injustices du monde. Il dit et redit volontiers du monde au pied du calvare : son fiel m' est savoureux ! Dès qu' il avait pu se rendre à son abbaye, aussitôt après les suites apaisées du livre de la fréquente communion , vers 1650, M De Barcos s' y était appliqué à établir la réforme selon les vues de son oncle, et là, subordonnant étude et science à la pratique pénitente, il avit vcu, avec M Des Touches, avec M Guillebert (Lancelot n' y vint que plus tard), comme un véritable cénobite des anciens déserts. Au lieu d' assembler et d' achever le livre de son oncle contre le calvinisme, il crut plus sûrement édifier l' église en ravivant la règle de saint Benoît, et, comme dit Lancelot, il aima mieux faire que parler. Les détails qu' on a decette vie austère seraient à discuter peut-être s' ils pouvaient devenir contagieux : ils ne sont plus aujourd' hui que touchants. Ce pays de La Brenne, sauvage et pauvre, semblait en tout conforme à la pensée du terrestre exil. Une multitude d' étangs, qu' y avaient établis, selon quelques-uns, les anciens moines de Méobec et de Saint-Cyran pour y pêcher plus de poisson, en faisaient à leurs successeurs un lieu monotone et bien désolé ; mais c' est nous p221 qui voyons le miroir et le cadre : ces yeux baissés ou levés n' y regardaient pas. Cete petite émigration silencieuse renchérissait sur port-royal même. Elle eut ses traverses : des partisans, qui infestaient la contrée durant la fronde, s' emparèrent un jour de l' abbaye, et voulurent contraindre par menaces et violences M De Barcos à des transactions qu' il refusa avec la même constance de martyr qu' il mettait à toute vérité. La persécution au sujet du formulaire l' ayant forcé de fuir, la paix de l' église lui permit le retour en cette pauvre abbaye tant aimée ; il y mouut en 1678, âgé de soixante-dix-huit ans environ, à la veille de persécutions nouvelles. Toute la réforme qu' il avait accomplie fut, après lui, dissipée, et l' abbaye finalement détruite, comme port-royal aussi. -aucun homme, est-il dit, ne se démentit moins que M De Barcos, ne fut plus mort à tout en cette vie, plus patient dans les souffrances, plus persévérant au bien, plus insensible à la louange comme à l' outrage, plus exact en pureté et en pudeur dans l' usage des créatures, plus absolument pénitent, et d' une pénitence d' autant plus admirable qu' elle était élevée et comme entée sur une grande innocence. " il étoit de moyenne taille, nous dit-on encore, la physionomie spiritelle, une gravité et un sérieux propres à effrayer les démons... " nous aurions cru manquer en quelque chose au premier abbé de Saint-Cyran si nous ne l' avions comme suivi ainsi jusqu' au bout dans le second, dans celui qui est son oeuvre encore, et une oeuvre si fidèle. p223 Mais d' autres vies également et diversement belles nous réclament : il est temps d' assister à la multiplication merveilleuse des solitaires de port-royal, qui eut lieu, dès le lendemain de la mort de M De Saint-Cyran, par l' effet du livre de la fréquente communion . Xiv. Un des premiers touchés, le premier même que cette lecture de l' ouvrage d' Arnauld conduisit à port-royal, fut M Victor Pallu, seigneur de Buau en Touraine, docteur en médecine de la faculté de Paris. D' abord attaché comme médecin au comte de Soissons et présent à ses côtés lorsqu' il périt à la journée de La Marfée près Sédan en 1641, M Pallu, depuis la mort de son maître, avait résolu de éformer sa vie, qui avait été assez légère, dissipée, et se ressentant du voisinage des grands ; il était revenu demeurer à Tours sa patrie. Un ou deux ans il vécut ainsi, comme lui-même le raconte dans une lettre particulière, coulant le temps et menant son iquiétude le mieux qu' il pouvait, p224 sans grand avancement. Il s' en ouvrit pourtant quelque peu à son cousin le saint évêque de Marseille, M Gault, qui remit de sonder l' âme du malade à une prochaine visite qu' il l' invita de lui venir faire en son évêché ; mais la mort du prélat rompit ce projet. C' est alors que dans un voyage à Paris, M Pallu, par l' entremise d' un ami de M Gault, connut M De Saint-Cyran. Vers le même temps d' autres amis le voulaient réengager dans une place à la cour. Il y résista ; il commençait à concevoir clairement, disait-il, que, dans le naufrage où il était, il n' y avait pour lui de planche de salut que l' exacte pénitence. Pendant un voyage aux Eaux De Forges, où il accompagnait quelques dames de Touraine, il lut le livre de la fréquente cmmunion dans sa première nouveauté : M Hillerin, curé de Saint-Merry, qui était à ces Eaux, le lui prêta. La mort de M De Saint-Cyran qui arriva peu après, et dont M Pallu eut le bonheur d' être témoin, acheva de le décider. Il vint d' abord pour essayer de la solitude de port-royal des Champs, et dit en arrivant à M Le Maître qu' il y voulait passer cinq ou six jours : à quoi M Le Maître répondit, en souriant, que, " si ce n' étoit pas Dieu qui l' y amenoit, il n' y resteroit pas ce court temps qui lui sembleroit trop long, et que, si c' étoit Dieu, il y resteroit davantage ; " ce qui se vérifia en effet : M Pallu désormais n' en sortit plus. Il n' avait guère p225 que trente-sept ans. J' ai déjà pris quelque hose dans une lettre touchante adressée par lui à l' un de ses amis et datée du jour de la toussaint 1643 ; il y explique et y justifie sa résolution : " quoi que l' on m' objecte, je maintiens devant Dieu qu' il m' étoit impossible de penser sérieusement à une affaire si importante, demeurant dans l' embarras de ma vie ordinaire, au milieu de mes connoissances et de mille occasions dont j' ai trop éprouvé le péril ; quiconque l' a entrepris de la sorte n' y a point réussi... " parlant de cette vie de demi-désir où les bonnes pensées étaient insuffisantes, il ajoute : " néanmoins la facilité commune l' emportoit, et je disois à peu près comme ce malheureux : fasse le mieux qui pourra, pour moi je mecontente de faire le bien ! Du depuis je me suis défié de cette maxime, et ai cru que nous ne pouvions trop faire pour nous sauver, ni négliger les conseils que Dieu nous donnoit pour cela : ce qu' il m' a, peu à peu, si fort imprimé dans l' esprit, qu' enfin ma dernière touche est venue. " agréable et très-juste image ! -et encore : " je vous déclare que rien ne m' a rendu ma vieordinaire plus suspecte que la douceur avec laquelle je la passois ; il n' y a que les innocents qui en puissent goûter une semblable sans crainte ; mais un pécheur tel que je suis doit extrêmement appréhender ce silence de Dieu ... comme j' ai abusé des choses légitimes, il faut aussi que j' en souffre la privation volontaire... ceux qui doivent beaucoup sont obligés de s' incommoder p226 pour s' acquitter. " il témoigne, en finissant, sa douleur d' être réduit à se priver de la compagnie de ses amis si chers : " oui, l' affection que je dois à de si bons parents t amis redouble ma haine contre le péché, qui me fait cacher. Ce n' est point par exagération que je vous parle... la considération, entre autres, de mon frère de sainte-Marguerite est la tentation la plus forte que je souffre ; sans cela j' aurois trop bon marché de la pénitence. " M Pallu, une fois à port-royal, devint naturellement le médecin des solitaires, es pauvres des environs, et aussi des religieuses lorsque, par la suite (après pâques de 1648), elles furent revenues en partie aux Champs : toute son ambition dernière s' étendait à les servir. Fontaine nous l' a peint sous d' aimables et vivantes couleurs : " il y fit bâtir (dans le jardin du monastère) un petit logis, mais bien troussé, qui a depuis été appelé le petit Pallu , et à cause de la petitesse bien juste et bien ramassée de ses appartements, et à cause de la taille de son maître, qui avoit tout petit, excepté l' esprit : petit corps, petit logis, petit cheval, mais tout bien pris, tout bien proportionné et bien agréable. Mon Dieu ! Qui n' eût pas aimé ce bon solitaire ? On avoit presque de la joie de tomber malae afin d' avoir le plaisir de jouir de ses entretiens... " on reconnaît que M Pallu n' avait pas tout laissé de la cour et du commerce des grands en les quittant, et que chez lui, l' aimable vivacité, la gentillesse gardait son étincelle dans la pénitence. étant médecin, le jour même de saréception, bonnet en tête, et plus tard en y revenant à loisir dans son jardin de Tours, il avait traité la question du rire , l' avait montré utile et salutaire, et en avait p227 écrit en latin d' assez jolies choses. Rieur par nature, il avait pris, j' imagine, quelque chose de son sujet en lui. La conversion ne lui avait pas tout ôté. Une pièce de vers latins qu' il composa sur sa retraite, sous le titre de vale mundo (adieu au monde), attesterait encore cette heureuse facilité d' un esprit qui avait su dérider l' étude et qui chantait le désert. Ce pourrait être, à la rigueur, de saint Paulin ou de quelque autre de cet âge. à propos des obstacles qui entravent les premières résolutions austères, on y lit : ... intus et extra insurgunt hoses varii ; phantasia nugax distrahit ; illectans patriae vox verberat aures ; succensent chari, famam minitantur iniquam ; indomitus latrat contra jejunia venter ; saepe favent oculi somno, lacrymasque recusant optatas precibus ; nescit quoque lingua silere... lorsque M Pallu s' en vint loger à port-royal sur la fin d' octobre 1643, il ne trouva d' abord pour compagnons que Mm Le Maître et de Séricourt, M De Bascle et M De Luzanci, ce fils de M D' Andilly, que p228 l' exemple de ses cousins avait pris au coeur et qui devançait son père dans cette solitude. M Pallu fit le cinquième ermite, et le premier des médecinsûsolitaires de port-royal ; il y eut depuis un M Moreau chirurgien, surtout M Hamon, et pus tard, parmi les médecins-amis, Mm Dodart et Hecquet. M Pallu mourut après six ans et demi de retraite, en mai 1650. Vers le temps de cette conversion, ou même un peu auparavant, avait eu lieu celle de la famille Du Fossé, toute une conquête très-considérable. M Gentin Thomas (c' était le vrai nom de famille), maître des comptes à Rouen, vivait en homme de probité, mêlé au mnde. Le curé de Sainte-Croix-Saint-ouen, sa paroisse, le père Maignart de l' oratoire, ayant connu M De Saint-Cyran, et l' étant venu consulter secrètement à Paris, résolut de se démettre de sa cure pour s' appliquer sans partage à la pénitence. M Thomas, à cette brusque nouvelle, outré de perdre son cré, en homme vif et bouillant qu' il était, part sur l' heure pour l' aller chercher à Paris et tombe chez M De Saint-Cyran, qui, sorti tout récemment de Vincennes, se trouvait en visite à port-royal des Champs. M Thomas veut y courir et l' y relancer dans le désert ; on a grand' peine à le modérer. M De Saint-Cyran prévenu revient ; M Thomas l' aborde à haute voix et lu parle avec un grand échauffement de l' affaire qui le touche, et de cette perte d' un curé précieux qu' il lui imputait. M De Saint-Cyran lui laissa jeter son feu, puis reprenant il se mit à discourir à son tour des devoirs redoutables qui concernaient et les pasteurs et aussi les fidèles ; les grandes vérités, les tonnerres et l' onction p229 se mêlèrent si bien dans sa bouche, que M Thomas, tout retourné et désarmé, finit par lui dire : " je croyois être venu, monsieur, pour mon curé, mais je vois bien que c' est pour moi-même et pour mon propre salut que je suis accouru à vous. " il le quitta donc, bienheureusement blessé, emportant le trait de la grâce. De retour chez lui, sans marchander sur les moyens, homme franc et d' un coeur ouvert, nous dit son fils, il dressa un inventaire de son bien pour se dépouiller, avant toutes choses, de ce qu' il jugerait moins légitimement acquis. Profitant de l' offre du saint abbé, il envoya trois de ses filles pour être élevées au monastère d port-royal de Paris (deux y prirent le voile), et trois de ses fils pour être élevés à port-royal des Champs : le plus jeune, Pierre Thomas Du Fossé, alors âgé de neuf ans, est devenu un des illustres de cette maison et nous a laissé d' intéressants mémoires. Quand les trois frères arrivèrent à l' école des Champs dès l' été de 1643, ils y trouvèrent pour compagnons le petit Saint-Ange, fils de cette dame amie de M D' Andilly, et un jeune fils de celui-ci, appelé M De Villeneuve ; les Bignon avaient déjà termié. M De Bascle s' occupa de donner aux enfants l' instruction religieuse, et dans les études ils avaient pour maître un M De Selles (ou M Celles) qui était fort habile. De son côté Madame thomas, leur mère, jeune et belle encore, mais touchée elle-même de l' exemple de son mari, vint à Paris pour voir cet homme de Dieu qui opérait si irrésistiblement. Elle resta durant six semaines logée dans les dehors du monastère, occupant l' appartement destiné à la princesse Marie, p230 et c' était surtut par le canal de la mère Angélique qu' elle communiquait avec M De Saint-Cyran : car elle avait peine naturellement, nous dit-on, à entendre cet abbé dont le discours était fort concis . Elle retourna bientôt à Rouen, émule de son mari dans la voie nouvelle, et tous deux se résolurent à oser réformer publiquement leur genre de vie : il leur fallait un vrai courage pour cela et une force tout extraordinaire, considérés comme ils étaient dans la ville, et liés si étroitement avec les personnes les plus distinguées. Ils vendirent leur vaisselle d' argnt, se retirèrent des copagnies, ne sortirent plus que pour leurs devoirs de paroissiens : M Thomas s' apprêta en même temps à se défaire de sa charge. " cependant, nous dit leur fils, toute la ville fut fort étonnée d' un tel changement, et chacun l' interpréta en sa manière... etc. " cette famille ! Cette tribu des Thomas Du Fossé, que nous voyons se convertir ainsi en masse et gagner le large à toutes rames, qui fournira deux religieuses à la communauté et un illustre solitaire, appartenait, p231 comme nous le verrons bientôt des Pascal, comme nous l' avons vu des Arnauld, à cette haute lignée bourgeoise qui constitue le principal fond où s' est appuyé et recruté port-royal. Gentien Thomas, aïeul de l' auteur des mémoires et maître des comptes en son temps, s' étai signalé par sa fidélité à son souverain au milieu des fureurs de la ligue, par son intégrité reçue et transmise : il faisait un digne contemporain des Marion et des Arnauld. Port-royal sans doute (et nous en avons, nous allons en avoir d' éclatants exemples) gagna beaucoup et fit nombre de prosélytes parmi les grads seigneurs même, parmi les personnes de la cour, les Luines, les Liancourt, les Guemené, les Sablé, les Gonzague, les Longueville, les Roannès ; mais ce ne fut pas là son vrai centre d' pérations. La plupart de ces noms illustres ne se rattachèrent à port-royal qu' un temps et ne s' y ancrèrent pas. Le vrai fond solide, le support quotidien, nous le touchons ici : les Arnauld comme noyau et comme souche, les Bignon comme alliance et embranchement dans le monde, et au dedans encore, à l' entour, par acquisition étroite et successive, les Briquet, les Sainte-Marthe, les Le Nain, les Thomas Du Fossé, les Pascal. Un motlittéral exprime ce fait du tiers-état supérieur , comme je l' ai appelé, qui compose le fond de port-royal : cette société libre est le lieu par excellence où l' on se donne le monsieur . p232 Pendant que le jeune Du Fossé, avec ses frères et deux ou tois autres compagnons, étudiaient ainsi en toute innocence et simplicité, n' ayant pour catéchisme que celui de M De Saint-Cyran qui avait paru sous le titre de théologie familière , n' y apprenant que la crainte et l' amour de Dieu, et tout à fait étrangers à ces questions et querelles dont, plus tard et déjà, les ennemis et calomniateurs de port-royal supposaient qu' on les nourrissait à plaisir, l' orage du livre de la fréquente communio éclata, et les coups dirigés contre Arnauld frappèrent partout avec fureur autour de lui. Ces enfants même qu' on élevait aux champs eurent leur part de la secousse, et on jugea prudent de les envoyer au Chesnai, près Versailles, dans une terre de M Des Touches, qui les recueillit quelque temps, jusqu' à ce que la première menace fût apaisée. Au retour à l' abbaye des Champs, le jeune Du Fossé fut témoin du mouvement singulier, et comme de la marée montante et du flux de grâce produit par ce livre de la fréquente communion : " nous y vîmes arriver, dit-il, de diverses provinces des gens de diverses professions, qui, semblables à des mariniers qui avaient fait naufrage sur mer, venoient en grand nombre aborder au port. " la tempête ême, qui s' était excitée contre l livre, les avait hâtés au salut. Laissons ce témoin tendre et fidèle nous peindre les principaux de ces naufragés dont sa jeune imagination avait retenu une si vive empreinte, et dont quelques-uns étaient en effet terribles : " c' st ainsi, nous dit-il, que je vis venir un cadet de la maison d' éragny, nommé M De la Rivière... etc. " p233 cette beauté naturelle de l' esprit, conservée ou plutôt cultivée tout à coup par ce gentilhomme garde-bois au milieu de son existence si âpre et sauvage, est d' un contraste imprévu et tel que les annales monastiques en recèlent souvent. Occuper ainsi son esprit aux langues, nous fait remarquer Fontaine, c' était encore une manière de le mater, quand les travaux matériels violents et les marches d' hiver dans les boues n' y suffisaient pas. Saint jéôme avait donné le conseil et l' exemple pour l' hébreu ; M Le Maître faisait de même : M De la Rivière uivait la trace. Mais n' y avait-il pas quelque retour aussi de consolation cachée et de récréation plus douce, quand le rude gentilhomme en venait à ne lire sainte Théèse que dans l' original, et à en traduire parfaitement quelques lettres qui n' avaient pas encore été rendues en français ? " je vis aussi arriver, continue Du Fossé, un gentilhomme de Poitou nommé M De La Petitière, qui parmi les braves du siècle passoit pour la meilleure épée de France,... etc. " p234 je n' ai rien voulu retrancher : on a sous les yeux l' excès et l' abaissement de sa pénitence. Voilà ces souliers dont les jésuites ont tant ri. Pour nous, après avoir lu cette page, la circonstance reprend toute sa gravité, et je ne pense pas que quelqu' un songe à sourire de cet homme, de ce lion terrassé, au regard sanglant, et qui ne savait qu' inventer pour ravaler en lui l' homicide, le violent et le superbe. Ces solitaires nouveaux-venus, aux duretés extraordinaires, à l' âme farouche et presque féroce, et qui se réconciliait pour la première fois, accoraient comme pour se ranger à la suite de M le Maître, cet autre combattant plus qu' eux tous infatigable, ce pénitent, p235 on l' a dit, à feu et à sang . On a de lui une déclaration qui vient bien après ces pages de Du Fossé, en ce qu' elle exprime les mêmes sentiments, comme forcenés, d' extermination humaine et d' humiliation confondante. Jamais, je cris, l' humilité n' a pris d' aussi amères, d' aussi outrageuses représailles sur la nature. C' est le côté par lequel port-royal touche à la trappe et à M De Rancé, quand, sous les autres aspects, il paraît toucher plutôt aux bénédictins de Saint-Maur et à Mabillon, quand, par M D' Andilly, il reste un peu à portée de la cour et presque figurant de loin ces riants et romanesques retraites imaginées en dée par Mademoiselle De Montpensier, par Madame De Motteville, ou même par Mademoiselle De Scudéry. Voici le principal de cette déclaration ou lettre de M Le Maître aux religieuses, pour implorer d' elles tout simplement le secours de leurs prières et leur intercession près de Dieu en vue de sa conversion vraie et de sa persévérance ; on n' en dit pas la date, sinon qu' elle est d' une veille de l' ascension ; on la peut croire postérieure au retour des religieuses aux Champs : " quoique je ne sois qu' un misérable pécheur, écrit-il, couvert des crimes de ma vie présente, ... etc. " p236 c' est assez marquer, sans l' adoucir, un côté étonnant et plus propre au scandale qu' à l' attrait ; j' ai grandement hâte d' atteindre à M D' Andilly pour corriger l' effroi du voisinage de ces hôtes à qui suffirait à peine la caverne e Jérôme, et qu' on entend de loin comme rugissants. Le 23 octobre 1643, c' est-à-dire une douzaine de jours après la mort de M De Saint-Cyran, M D' Andilly écrivait à son fils favori, M De Briotte (depuis M De Pomponne), que sa résolution de retraite était irrévocablement prise, et qu' il n' avait besoin que' environ une année pour l' exécuter. Dès le commencement de 1644, il était venu à l' abbaye des Champs faire un premier essai de solitude, et il avait déclaré à ses neveux Le Maître, à son fils Luzanci, en les quittant, qu' il ne sortait d' auprès d' eux que pour aller mettre ordre à ses affare et tout disposer à un retour définitif. Il s' était fait, à l' avance, préparer dans le monastère délabré une chambre qui l' attendait. Mais M D' Andilly a beaucoup d' affaires et surtout beaucoup d' amis ; les adieux avec lui sont un peu p237 longs, et nous avons bien deux ans à le désirer encore. Cependant les pieuses figures se succèdent. Un digne évêque, monseigneur de Bazas, qui de son nom était Litolfi Maroni De Suzarre, d' une ancienne famille de Mantoue touché par la lecture (toujours) du livre de la fréquente communion , dont il était un des prélats approbateurs, vint faire une retraite à port-royal des Champs, où il n' y avait encore que cinq ou six personnes. Il voulait tout remettre entre les mains de M Singlin, évêché et abbayes ; on utle contraindre à garder son fardeau. En attendant, nous dit Fontaine, " cet évêque pénitent s' étoit dégradé en quelque sorte lui-même ; il s' étoit ôté la croix qui étoit la marque de sa dignité, pour se l' imprimer plus profondément au dedans. " forcé, par le conseil de ses directeurs, de retourner en son diocèse, il pria M Le Maître de lui faire la traduction du sacerdoce de saint Jean Chrysostome, et il s' en voulait servir, pour édifier les esprits, dans un séminaire qu' il fonda. à son départ de port-royal, en septembre 644, il reçt des mains de M Singlin, pour aide et coopérateur dans son gouvernement spirituel, un saint et savant chanoine de Beauvais, M Manguelen ! Docteur en sorbonne, lequel, touché lui-même du livre de la fréquente (comme l' appelle p238 plus couramment Madame De Sévigné), avait tout résigné de son côté pour gagner le désert. Mais M Manguelen avait le don de directeur , et M Singlin, d' un coup d' oeil, le jugeant tel, l' attacha à cette fin à M De Bazas. Le digne prélat, accompagné donc de M Manguelen et d' un jeune homme de choix, M Walon De Beaupuis (l' un des futurs maîtres aux petites écoles), se mit en route pour son évêché comme pour une conquête. On a un récit très-circonstancié de ses derniers actes, car il ne vécut plus que huit mois. Il eut le temps de fonder un séminaire et de pousser à la réforme du diocèse, qui pourtant était un peu rebelle et dur : il mourut à la peine le 22 mars 1645, offrant le premier exemple de ces saints évêques selon port-royal, de ces évêques pénitents, comme on aura tout à l' heure l' évêque d' Aleth, Pavillon, comme le sera bien plus tard l' évêque de Senez, Soanen. M Manguelen, affranchi de son engagement par la mort de M De Bazas, revint à port-royal avec M De Beaupuis et deux autres jeunes gens, ou, dans les termes du bon Fontaine, avec quelques légères dépouilles qu' il remportait de ce pays . L ne comptait plus vivre qu' en simple pénitent ; mais, loin de là, M Singlin le voulut instituer confesseur de tous les autres, lui rendant ainsi la pareille de M De Saint-Cyran à son propre égard et se revanchant en quelque sorte sur lui : M Manguelen, après s' être quelque temps débattu, se trouva pris sous le saint joug. Fontaine nous raconte dans un détail naïvement animé l' installation du nouveau confesseur et la réception que lui firent les solitaires, p239 dont quelques-uns, s' ils avaient osé, se seraient bien sentis un peu récalcitrants ; mais M Singlin avait parlé. Cette gracieuse et affectueuse scène, que semble éclairer je ne sais quel rayon de Le Sueur, nous est due au long pour nous reposer des pénitences terribles : " aussitôt donc que M Manguelen se fut soumis, M Singlin quitta toutes ses autres affaires pour le mener avec lui à port-royal... etc. " p240 M Manguelen, qui répondit admirablement à' idée de M Singlin dans la direction de ces messieurs, ne leur demeura pas longtemps, et il fut emporté par une fièvre, le 24 septembre 1646. M Singlin dut redevenir directeur jusqu' à ce que M De Saci eut achevé de prendre les ordres sacrés. Fontaine, qui nous a fourni, entre autres pages, cette dernière si charmante, d' après des souvenirs ressaisis de plus de cinquante ans, écrivain tout plein de pittoresque et dimagination sans s' en douter, qui composait ses mémoires à plus de soixante-douze ans avec toute la fraîcheur renaissante de l' enfance, Fontaine, fort jeune, était dès lors, on le voit, du bercail de port-royal des Champs. Fils d' un maître écrivain de Paris, il avait perdu son père de bonne heure et avait été introduit par sa mère, veuve pieuse, auprès de M Hillerin, ce curé de Saint-Merry, qui lui-même, par M D' Andilly son paroissien, était entré sous la conduite de M De Saint-Cyran prisonnier. M Hillerin se résolut à quitter sa cure, comme M de Bazas voulait p241 laisser son évêché, et il réussit mieux que lui à faire agréer son désir. Après bien des négociations pour trouver un juste remplaçant, il résigna sa charge d' âmes aux mains de M Du Hamel, et, ayant fait des adieux publics en chaire, il partit en février 1644 pour un petit prieuré qu' il avait en Poitou. Il emmenait avec lui le jeune Fontaine qu' il prenait plaisir à former et qu' i avait déjà fait connaître à M D' Andilly. Mais bientôt, voyant que le jeune homme ne pourrait se former dans une retraite si perdue, il fit exprès, avant la fin de l' année, un voyage à port-royal des Champs pour l' y venir placer. Le rôle de Fontaine parmi nos messieurs fut toujours secondaire, des plus humbles, et à la fois des plus actifs et des plus utiles. Il se rouva surtout attaché à M De Saci comme secrétaire, comme collaborateur en tous ses travaux ; il eut même l' honneur de partager sa captivité à la bastille depuis mai 1666 jusqu' en octobre 1668. Fontaine est le modèle du secrétaire et du collaborateur chrétien : il disparaît dans son maître. Les figures de la bible par le sieur de Royaumont , et attribuées à M De Saci, sont de lui. Dom Clémencet, en son histoire littéraire manuscrite, convientqu' il est difficile de déterminer tous les p242 écrits auxquels il eut part, à cause des noms supposés sous lesquels, à l' envi de ses respectables maîtres, il savait se dérober. La traduction des homélies de saint Jean Chrysostome sur les épîtres de saint Paul lui appartient et lui valut des chagrins. On l' accusa de renouveler l' hérésie de Nestorius, de faire dire à saint Jean Chrysostome qu' il y a deux personnes en Jésus-Christ. Le père Daniel lança de menus pamphlets contre lui. Port-royal, à cette date (1693), était comme en désarroi et en déroute ; les jésutes se jetaient sur ce qui en restait comme sur une arrière-garde affaiblie. On réfutait Pascal après coup ; on écrasa le pauvre Fontaine. Il se hâta, pour la première fois de sa vie, de revendiquer son ouvrage, afin de le rétracter. Le fait est qu' il avait commis des contre-sens ; l n' était ni théologien très-sûr, ni helléniste sans appel. Excellent secrétaire, je l' ai dit, unefois M De Saci mort, l' oeil du maître lui manquait. Fontaine mourut en 1709, à quatre-vingt-quatre ans, retiré à Melun, et survivant à tous ces grands hommes dans la compagnie desquels il ne cessait de vivre par la plus fidèle et la plus tendre mémoire. La persécution, l' humiliation du moins, vint l' atteindre jusque dans cette retraite de ses derniers jours, et il en rendait grâce. La dévotion du vieillard était d' aller aux bénédictins de saint-Pierre tous les matins à cinq heures et demie, pour y entendre la lecture de la méditation avec les religieux, e, après la méditation, il entendait p243 la messe de six heures pour rentrer ensuite le reste du jour dans sa solitude. Mais le prieur, comme la persécution était flagrante alors contre les jansénistes, jugea prudent de prier le bon Fontaine de s' abstenir de l' abbaye : " et c' étoit ma seule consolation, depuis que je suis retiré à Melun ! " nous dit le saint vieillard pour tout murmure. Les mémoires de Fontaine, si appréciés aujourd' hui et si aimés de quiconque y jette les yeux, le furent moins au début. On en avait fini alors avec la dernière génération de port-royal ; on en était aux premiers nés du père Quesnel, M Fouillou, mademoiselle De Joncoux, M Louail. Ce furent les premiers lecteurs des mémoires , encore manuscrits, de Fontaine. Ces personnes, d' ailleurs si respectables, s' imaginaient avoir de droit la haute main sur ce qui concernait port-royal et y taillaient à laise comme dans un héritage dévolu. On a une lettre curieuse de M Tronchai, du 21 octobre 1731 : " on m' a envoyé à revoir, dit-il, l' histoire des solitaires de port-royal par M Fontaine que j' ai connu. Ce n' est rien moins qu' une histoire qui n' a ni ordre, ni chronologie, ni narration suivie. Ce sont de épanchements du coeur de ce bonhomme. On en peut retrancher la moitié sans en rien ôter d' intéressant. En un mot, c' est un lambeau de ses vies des saints, farci de réflexions ennuyeuses et de prières répétées jusqu' à la nausée. J' en change le titre... j' abrégerai toutes ses réflexions, et p244 " j' en ôterai entièrement quelques-unes... " on conçoit, on approuve ce retranchement des longueurs ; mais, n' en déplaise à M Tronchai, c' est bien pourtant, de tous les ouvrages sur port-royal, celui qui e donne la lus vive et la plus parfaite idée. Pour nus, postérité, qui nous éloignons de plus en plus des événements, quelques inexactitudes et quelques confusions de dates sont peu sensibles, peu importantes ; mais les impressions du bon témoin nous restent parlantes et chères. Il nous en apprend plus sur le fond en quelques pages que Racine en tout son élégant abrégé . Le sentiment de ces vies solitaires y respire ; nous entendons causer Pascal et Saci, nous voyons D' Andilly se lever en souriant et venir à nous le long de ses espaliers en fleurs. Ce bonhomme Fontaine (j' allais dire La Fontaine), dont il est peu question parmi les illustres du lieu, qu' on traitait même un peu légèrement peut-être, autant qu' o y pouvait traiter légèrement un ami, et de qui l' on disait au besoin, pour l' excuser, qu' il était un peu sujet à l' éblouissement ; cet humble entre les humbles, qui passa sa vie à cacher, à confondre ses écrits dans ceux de son maître, et qui, survivant oublié, se ressouvenait au hasard, à travers ses larmes, au courant de sa plume et de son coeur ; ce doux vieillard a eu le secret de tracer un livre inimitable, et dont rien ne peut dispenser quand on veut connaître ces saints personnages. Il a été et il demeure leur historien et leur peintre, leur Froissart plus naïf et tout chrétien ; le Cassien imprévu de leur Thébaïde. Huet dit quelque part de Madame De Motteville qu' elle ne sait pas écrire dans les règles, et nous trouvons d' elle aujourd' hui qu' elle sait mieux peindre que p245 le docte Huet n' écrivait. De même pour Fontaine : M Tronchai l' a jugé pitoyable en style, et nous le lisons avec charme, ce que M Tronchai obtiendra difficilement. Les uns se croient corrects et narrent : Madame De Motteville et Fontaine ont de l' imagination sans y songer, et font vivre. Veut-il nous parler d' un jeune soltaire, son ami, qui mourut à port-royal vers ce temps et un peu avant M Manguelen, Fontaine nous dira dans ces aimables termes qu' on ne peut que transcrire : " M Singlin, en partant, témoigna être fort touché de la mort d' un jeune solitaire, qui venoit depuis dix ou douze jours de mourir dans nos bras : ... etc. " p246 se peut-il peinture plus naturelle, plus particulière, et qui laisse mieux distincts et plus charmants en nous les simples traits de cette figure, -de cette douce figure d' agneau du jeune Lindo, en regard, par exemple, de ce vieux lion de La Petitière ? Si port-royal a eu dans Champagne son peintre régulier et sévère, il a par moments dans Fontaine son Fra Bartolommeo . Ces solitaires qui se multiplient désormais, et que bientôt on e comptera plus, mais qui pourtant, à cette date de septemre 1646, ne passaient guère encore une douzaine, commençaient de loin à paraître formidables et à se grossir dans les calomnies des uns en même temps que dans les admirations des autres. On dénonçait, dès 1644, port-royal des Champs comme un lieu d' assemblées dangereuses et un foyer d' écrits conjurés : " il y avoit là, écrivait-on, quarante étudiants et quarante belles plumes, lesquelles n' étoient taillées que de la main d' un même maître . " le sobriquet d' arnauldistes circulait. Cette rumeur sur nos mesieurs était déjà telle plus de dix ans avant les provinciales . M Le Maître se vit plus d' une fois obligé de rappeler dans de courts mémoires imprimés l' origine et le nombre des pénitents, pour réduire à leur juste valeur ces faux bruits qui ne venaient pas tous de la malveillance, bien que la malveillance s' en autorisât. La mère Angélique écrivait à la reine de Pologne : " on fait des médisances horribles à la reine, qui croit tout . " enfin M D' Andilly, ayant réglé ses affaires et pris congé de la reine elle-même et de la cour, s' était venuretirer près de ses neveux et de son fils, vers la fin de 1645 ou tout au commencement de 1646. Déjà nous le connaissons de reste, ce semble, pour l' avoir p247 vu apparaître et se multiplier en mainte circonstance ; il est pourtant si essentiel dans le cadre de port-royal par sa figure, par ses écrits, par tout un aspect propre à lui seul et qui le distingue des autres plus austères, que nous devons nous arrêter à bien assembler et à fixer dans nos esprits les traits complets de son personnage. p248 Xv. Retiré en 1646 à l' âge de cinquante-sept ans, M D' Andilly ne mourut qu' en 1674 à l' âge de quatre-ving-cinq-ans, et devint ainsi par sa vieillesse prolongée et sereine, sous sa vénérable couronne de cheveux blancs, le vrai patriarche et comme le père de famille de port-royal ; on ressonge à je ne sais quoi de Booz et de Noémi. à côté et en avant de M Le Maître le chef des terribles, on a désormais en lui un doyen souriant. Comme il nous a laissé sur la première moitié de sa vie d' intéressants mémoires que chacun peut lire, je n' y prendrai que quelques détails de caractère. Robert p249 Arnauld D' Andilly, né Paris en 1589, était l' aîné des fils de M Antoine Arnauld l' avocat. Son père e fit élever au logis sous un docte maître, le fils même du célèbre Lambin. Le jeune D' Andilly eut donc une assez forte éducation, une nourriture classique de la fin du seizième siècle, mais qui se fondit vite pour lui à la politesse du monde. Fort aimé de ses oncles, dont l' un fut nommé par Henri Iv, en 1605, intendant des finances, il exerça dès ce jour-là en qualité de son premier commis, quoiqu' il n' eût que seize ans. Après la mort de Henri Iv, il se trouvait, par faveur singulière, avoir entrée dans le conseil des finances à la suite de son oncle, et il demeurait derrière les chaises du roi et de la reine-mère à voir opiner, ce qui ne lui donnait pas, a-t-il soin de nous dire, une petite connissance des affaires . Son père le maria à vingt-quatre ans à la fille de M L Fèvre De La Boderie qui avait été ambassadeur en Angleterre et dans les Pays-Bas. Il faudrait l' entendre lui-même s' étendant au long sur le mérite si extraordinaire de son beau-père, de sa belle-mère, et de tout ce qui leur attenait ; car il abonde et ne tarit plus, une fois sur ce chapitre des alliances, des parentés, et des mérites de tous les siens. La terre de Pomponne, qui donna nom à son fils, lui vint de sa femme. D' Andilly écrivit de bonne heure avec cette facilité p250 d' honnête homme plus que d' homme du métier, qui souvent chez lui fut heureuse : " ayant été marié (c' est lui qui parle) en 1613, le roi fit l' année suivante le voyage de Bretagne, où le conseil des finances suivit sa majesté, et M De La Boderie demeura dans le conseil resté à Paris. Quoique je n' eusse jamais alors fait de vers, mon affection pour M De La Boderie me mit dans l' esprit d' écrire sa vie en vrs. J' en fis en carrosse huit cents en huit jours, que je lui envoyai de Nantes ; et, dans le temps qu' il les reçut, il faisoit de son côté (sans que nous sussions rien du dessein l' un de l' autre) sa vie en vers, pour me l' envoyer. J' ai encore, écrit de sa main, ce qu' il en avoit fait, et qui montre jusqu' àquel point il auroit excellé dans la poésie, s' il eût continué à s' y exercer, comme il avoit commencé en sa jeunesse, en même temps que le cardinal Du Perron, son intime ami... 3 huit cents vers en carrosse ! ces poëtes-amateurs du lendemain du seizième siècle, et pour qui Malherbe n' était pas enore venu, n' y allaient pas de main-morte. à la fin de Louis Xiv on était plus sobre, on s' en tenait u quatrain. Cet oncle intendant voulait donner à M D' Andilly sa charge, quand il mourut subitement en octobre 1617. M De Luines, alors tout-puissant, et qui était je ne sais pourquoi opposé à D' Andilly, leurra celuici de promesses. En racontant cette mauvaise volonté du connétable à son égard, l' auteur des mémoires a grand soin de ne pas oublier l' affection, au contraire si obligeante, dont M De Luines fils (et l' un des amis de port-royal) l' honore. En août 1620, accompagnant la cour dans le midi, p251 il vit pour la première fois à Poitiers l' abbé de Saint-Cyran dont Le Bouthillier, depuis évêque d' Aire, lui avait bien souvent parlé. Ce dernier, qui était pour lors à Poitiers, les prenant tous deux par la main, les présenta simplement l' un à l' autre en disant : " voilà M D' Andilly, voilà M De Saint-Cyran, " et les laissa aux prises. Ainsi commença cetèe grande et féconde amitié. Il y a eu des jésuites dits de robe courte : M D' Andilly fut, dès ce moment, un janséniste en habit de cour. Dans l' automne de 1621 et au siége de Montauban, où il suivait M De Schomberg, il tomba dangereusement malade d' une fièvre pourpre, et le bruit même de sa mort courut. Malherbe, écrivant de Caen à son ami Peiresc (5 novembre), déplorait cette perte du ton d' un ami. Comment M D' Andilly fut ou crut être le bras droit de M De Schomberg, tant que celui-ci resta surintendant es finances ; comment, après la disgrâce de Schomberg, il passa dans la petite cour et dans la faveur de monsieur, qui lui fit donner la charge d' intendant-général de sa maison ; quelle était sa première grande liaison avec le colonel D' Ornano qui finit par concevoir jalousie de lui, et se perdre, à cause de cela, du moins l' historien et ami nous l' assure ; comme p252 quoi le cardinal de Richelieu eut dans un temps l' idée de le faire, lui D' Andilly, secrétaire d' état ; puis sa disgrâce, sa sortie de chez monsieur, et la façon dont il fut bientôt tiré de sa retraite pour devenir intendant d' armée en 1634, c' est ce qu' on pourra lire dans ses mmoires avec toutes sortes d' assaisonnements agréables et de circonstances à son avantage : " et ce fut là (à Pomponne), nous dit-il, que je reçus une lettre de M Servien, écrite de sa main, ce qu' il faisoit rarement à cause de l' incommodité de son oeil, par laquelle il me mandoit que le roi m' avoit choisi pour m' envoyer intendant dans cette armée (celle des marchaux de La Force et de Brézé sur le Rhin), et qu' encore que ce ne fût pas un emploi tel que je le pouvois espérer, je devois compter pour beaucoup de ce qu' on m' envoyoit chercher dans ma maison, comme autrefois les dictateurs à la charrue . " voilà de la gloire : D' Andilly l' aimait, il la voyait un peu partout, et la dispensait volontiers aux autres, en y prélevant sa part. Mais veut-on savoir pourtant à quoi s' occupait au juste ce laboureur de Pomponne la veille peut-être de son rappel à la romaine ? Son fils aîné, l' abbé Arnauld, nous le va dire ; on n' est jamais trahi que par les siens. " ce n' étoit tous les jours, en ce temps-là, que jeux d' esprit et parties galantes... etc. " p253 tout cela est très-aimable et tout à fait délicieux ; mais il nous faut rabattre du D' Andilly-Cincinnatus, ou plutôt en revenir à le classer parmi les romains de a clélie . Que de réductions ainsi, j' imagine, si nous avions en toutes choses les moyens de confrontation ! Ils ne nous manquent pas pour D' Andilly ; et comme ce qui restera du personnage sera encore très-suffisant, très-digne d' affection et de respect, je ne m' en ferai pas faute avec lui. Balzac a résumé les éloges qu' il lui donne, par un mot adopté des jansénistes et souvent cité, " que c' étoit un homme qui dans le monde ne rougissoit pas des vertus chrétiennes, et ne tiroit point vanité des morales. " la phrase est spécieuse et très-bien trouvée ; mais p254 nous en savons déjà assez pour voir que ce n' est qu' une phrase. Allons tout de suite à l' autre extémité ; osons écouter sur sn compte le satirique Tallemant ; mieux vaut expliquer et amoindrir ces jugements malicieux que les laisser comme subsister au-dehors en les éludant : " M D' Andilly, dit-il, s' étant rendu habile dans les finances, fut premier commis de M De Schomberg ; mais, comme il a de la vanité à revendre, il affectoit devant le monde de faire paroître qu' il avoit tout le pouvoir imaginable sur l' esprit du surintendant. M De Schomberg n' y prenoit pas plaisir, et dit : " mon dieu ! Cet homme parle beaucoup ! " -ce M D' Andilly s' est mêlé de prose et de vers ; mais il n' a guère de génie ; il sait et il a de l' esprit . Il a été dévot toute sa vie... " et à propos de cette dévotion dans le monde, le satirique remarque que c' était une charité qui, pour prêcher et embrasser passionnément, aimait mieux les belles personnes que les moins jolies. Or que nous dit Madame De Sévigné (19 août 1676) ? " nous faisions la guerre au bonhomme D' Andilly, qu' il avoit plus d' envie de sauver une âme qui étoit dans un beau corps qu' une autre. Je dis la même chose de l' abbé De La Vergne... " ne trouvez-vous pas ? Ainsi greffé sur la parole de Madame De Sévigné, le propos de Tallemant devient moins amer. Rappelons-nous encore le mot de Retz quand il nous dénonçait D' Andilly pour son rival auprès de Madame De Guemené, mais pour un rival qui aimait en Dieu et spirituellement. Tout cela, on le voit, se rejoint et aussi se tempre. On tient donc, et par mille côtés, les traits assez constnts de son caractère : un dévot du monde, très-sincère et un p255 peu vain, sachant et ayant de l' esprit , resté naïf, très- brusque , ajoute-t-on, c' est-à-dire très-vif, fort en paroles, en gestes, démonstratif, mais aimable et poli, solennel même, officieux et sûr, excellent, bien avec tous, et surtout avec les dames. M De Saint-Cyran, qui le connaissait si parfaitement, et qui ne flatte pas, écrivait de lui à la date de février 1642 : " ilest vrai qu' il n' a pas la vertu d' un anachorète et d' un bienheureux, mais je ne sache aucun homme de sa condition qui soit si solidement vertueux. " voilà la limite sérieuse. Sa retraite se ressentit tout d' abord de ces dispositions de sa nature ; elle n' eut rien de violent ni d' effrayé devant Dieu ; il y mit le temps, il l' accommoda à loisir. Ainsi, dans l' intervalle de dix-huit mois et plus qui s' écoulèrent depuis son parti pris jusquà son entrée déiitive, il ne donna pas seulement ses soins à ses affaires et à ses relations du monde, mais encore à l' opinion qu' il y voulait laisser. Ayant été attaqué dans une certaine histoir de France par le président de Gramond du parlement de Toulouse, qui l' avait représenté comme une créature vénale de Richelieu, il le réfuta dans des lettres adressées tant au président de Gramond lui-même qu' au premier président de Montrave, et en prit occasion de recueillir un volume entier de ses lettres, comme on faisait volontier alors. Le ton de la réfutation, pour une personne qui songe à se retirer, n' a rien de trop pénitent : " si monsieur de Gramond avoit été tant soit peu nourri dans le p256 grand monde, et dans cette suite des affaires de la cour qu' il faut nécessairement savoir lorsqu' on veut se mêler d' écrire une histoire, il n' auroit pu ignorer... toute la cour, qu' il connoît si peu, sait si jamais j' ai passé pour un esclave. " au reste, il y a dans cette réponse quelques accents élevés qui sentent l' honnête homme et l' éloquente famille : car la vigueur aussi, ne l' oublions pas, forme un des traits de cette nature aimable, abondante et facile, qui en a bien fait preuve en effet par sa seule durée, demeurant toute pleine, jusqu' au bout, d' une verte séve généreuse. Le connaissant maintenant assez selon le monde, nous n' avons plus qu' à le voir arriver au désert des Champs, selon le récit animé et comme enchanté de Fontaine : " il y avoit longtemps qu' il soupiroit après ce moment : il avoit pris par avance le titre de surintendant des jardins... etc. " p257 et Fontaine tout enivré continue et recommence : il ne se lasse ps de nous le montrer dans les occupations variées de ses heures, tantôt devat le saint-sacrement, tantôt à ses traductions utiles, tantôt dans ses jardins autour de ses fruits- monstres , comme lui-même les appelait, et justifiant tout à fait par l' harmonie de son déclin la devise et l' emblème que ses amis placèrent sous son portrait : " un cygne qui se promène tranquillement sur les eaux, et qui chante étant près de mourir, avec ces mots : quam dulci senex quiete ! " p258 le témoignage plus posé et plus réfléchi de Du Fossé confirme celui de Fontaine. M D' Andilly, en venant s' établir en ce port-royal jusqu' alors sauvage, y apporta une sorte de grâce frugale et sobre, de l' agrément, et non-seulement des fruits, mais aussi les fleurs. Il commença par l' utile et fit dessécher un marais qui empestait ; quoiqu' un fâcheux tang restât toujours (celui qu' a chanté Racine), le lieu fut dès lors notablement assaini. Puis vinrent les défrichements, les terrasses, les espaliers, tout un embellissement. Ces travaux coûtaient cher. Le monastère en profita ; ce pauvre aîné peu favorisé, l' abbé Arnauld, en pâtit. M D' Andilly, en se retiran, lui avait laissé de quoi subsister honnêtement ; mais cela ne dura qu' une année : " son humeur plus que libérale, nous dit le fils si durement lésé, ne le quitta point dans le désert ; il eut besoin de tout ce qu' il avoit quitté pour la satisfaire, et ce fut à moi à me rédure. " les saints ont grand' peine, même en se faisant ermites, à ne pas emporter au fond leur petit démon secret. Le marquis De Pisani, fils de Madame De Rambouillet, bossu et malin comme les bossus, disait de Madame De Sablé qu' elle avait beau faire, qu' elle ne chasserait point le p259 diable de chez elle, et qu' il s' était retranché dans la cuisine . M D' Andilly, tout aux amitiés, surtout aux amitiés nouvelles, et qui venait d' épouser la solitude, rognait à son fils pour orner les jardins. Du Fossé va un peu loin lorsque, concluant l' exact portrait, il semble croire que M D' Andilly a passé ainsi durant près de trente années, sans discontinuer , une vie si peu agréable aux sens, et sans jamais prendre aucun divertissement . Et d' abord, ce genre d' existence, mi-partie d' étude et mi-partie de jardinage, n' était certainement pas trop mortifiant ; les sens reposés y trouvaient leur charme. Qu' est-ce là autre chose que le vieillard de Virgile, celui du Galèse, dans un cadre chrétien ? C' est un mélibée d' églogue à port-royal, et qui se peut dire à lui-même sans ironie : " insere nunc, meliboee, piros ; pone ordine vites. " Fontanes, dans sa maison rustique , a introduit, à ce titre, l' éloge du jardinier D' Andilly et des inventions dont il lui fait honneur. Racine ne l' a pas moins loué, sans le nommer, quand il célèbre en ses poésies d' enfance les fruits exquis des jardins : " je viens à vous, arbres fertiles, poiriers de pompe et de plaisirs ! ... " comme ce dernier vers est savoureux ! à coup sûr, p260 l' écolier en avait goûté. Les pauvres solitaires, eux, n' en goûtaient pas, ni les religieuses : on vendait une part de ces riches provenances, et l' argent allait aux pauvres. Mais surtout M D' Andilly faisait des cadeaux ; il les proportionnait aux personnes : à la reine, au cardinal Mazarin, aux dieux de la terre, il envoyait, chaque année, les primeurs et l' élite de du 23 septembre (je ne sais l' année) ; elle est adressée à Madame De Sablé ; elle accompagnait un panier de poires à la même adresse, et un autre panier de pavies destiné à mademoiselle (De Montpensier). Chaque mot témoigne de l' importance : " je vous envoie un panier de fruits pour mademoiselle, et je serois bien aise qu' il vous plût de prendre la peine de le faire décacheter et puis recacheter, afin de voir si vous le trouvez assez beau... etc. " n' est-il pas vrai que, sur de telles pièces, il ne tiendrait p261 qu' à un malin de dénoncer M D' Andilly comme le Lucullus de port-royal des Champs ? Il ne faudrait pas croire non plus qu' il n' en sortît amais. Sans parler des sorties forcées et par persécution, qui l' éloignèrent pendant des années, il s' en permettait quelquefois d' autres petites pour affaires, pour amitiés. Surtout il recevait des visites. Par lui la soltude des Champs ne cessa plus de se rattacher assez directement à la cour, au grand monde. On lit dans un petit mémoire écrit par M Le Maître : " le samedi 9 mars (1647), M De Liancourt, premier gentilhomme de la chambre, et M De Chavigny Le Bouthillier, ministre d' état, vinrent à port-royal des Champs avec M Singlin, sans leur ordre , pour n' tre pas reconnus, et nous témoignèrent avec sentiment et pleurs le désir qu' ils avoient de se retirer de la cour, pour faire pénitence et se sauver. Ils offrirent mille écus à l' effet de construire un petit logement aux granges, pour l' un d' eux, et quatre ou cinq mille écus pour enfermer de murailles les terres des granges ; mais on refusa l' un et l' autre. Ils sortirent fort édifiés, et ils nous témoignèrent une affection de frères. " la retraite récente de M D' Andilly était certainement pour beaucoup dans p262 cette visite et dans ces attentions des deux personnages. Par son nouvel hôte encore, port-royal se trouva correspondre plus naturellement et plus de plain-pied à toute cette littérature Louis Xiii et de l' hôtel Rambouillet, à celle des Gomberville, des Chapelain, des Godeau, des Scudéry. Je ne toucherai ici que deux ou trois de ces noms, et en ce qui est moins connu. Gomberville, par exemple, était devenu tout à fait janséniste et ami de port-royal. On a de ses quatrains sur la retraite de M Le Maître, sur celle de M De Pontis. Ses meilleurs vers sont ceux qu' il fit sur les désirs de p263 retraite que ressentait l' abbé De Pontchâteau : on les aura en leur lieu. Retiré lui-même dans l' île saint-Louis, marguillier de sa paroisse, il pleurait le mal qu' il s' imaginait avoir fait par son roman de polexandre , et il aurait voulu le réparer en composant des romans plus ou moins chrétiens à la façon de l' évêque de Belley : ainsi sa jeune alcidiane , qu' il nacheva pas. Par une contradiction assez naturelle, en même temps qu' il s' exagérait et se plaisait à exagérer aux autres le mal qu' avait causé cet innocent polexandre , il n' aimait pas trop que les autres le félicitasent trop nettement de son repentir. Un jour le médecin Dodart y fut pris ; il lui disait ou à peu près : " je suis bienaise de voir qu' enfin vous regrettez le mal produit par ces détestables romans... " -" pas si détestables, " répondit le bonhomme en se redressant. Quoi qu' il en soit des termes mêmes, Dodart rapporte qu' il fut relevé très-rudement et qu' il en resta tout scandalisé. Il y a de ces reproches qu' on ne prend bien que de soi seul, parce que seul on y sait mettre l' accent. p264 Le grave et cérémonieux Chapelain, dont on a vu précédemment la liaison avec M Le Maître, entra dans une sorte de relation littéraire avec port-royal par le canal de M D' Andilly, qui lui envoyait exactement ses ouvrages. Chapelain l' en remerciait chaque fois avec force éloges, et y mêlait de grands témoignages de passion pour la vertu et le savoir incomparable de nos 265 chers amis , ainsi qu' il les appelait. Il écrivait aussi des lettres de compliment, dans les occasions, à Madame De Sablé. Il répondait par d' utiles avis à Lancelot qui le consultait au sujet de ses grammaires italienne et espagnole. Mais le très-sage et circonspectissime personnage n' allait point au delà, et, en ce qui était du fond, il se tenait à distance respectueuse : ce n' est pas un reproche que je lui fais. Godeau, plus agréable, est une autre figure assortissante notre sujet. émule et contemporain exact de M D' Andilly pour les vers sacrés, il en faisait jusqu' à trois cents en un jour. Il y en a d' élégants. Le roi Louis Xiii avait mis de ses psaumes en musique et se les faisait chanter en mourant : seigneur, à qui seul je veux plaire... c' était un bel-esprit, longtemps homme du monde et de galanterie (on vient de le surprendre en pleine mascarade), puis évêque et plume réputée éloquente, mais sans fond, sans vrai savoir, sans solide travail. Les jésuites, pour son approbation du petrus aurelius et pour sa liaison avec les nôtres, le houspillèrent. Le père Vavassor fit paraïtre un petit pamphlet intitulé : Godellus an poeta, Godeau est-il poëte ? On aurait bien pu se faire d' autres questions sur son compte. Il était p266 surtout peu théologien. Si on lit une lettre D' Arnauld à M Du Vaucel (28 octobre 1687), on verra combien le bon prélat était sujet à erreur sur la doctrine morale. Voici la conclusion D' Arnauld : " et ainsi, tout considéré, j' appréhenderois beaucoup que ce ne fût faire tort à la réputation de ce digne évêque que de publier cet ouvrage (un ouvrage qu' il avait laissé contre les casuistes), quand même on en auroit ôté tous les mauvais mots, vérifié toutes les citations, traduit tous les passages et corrigé tous les endroits qui en auroient besoin... " de son vivant, ces défectuosités u fond se dissimulaient chez M De Vence sous un air facile, éloquent, et dans un tour académique à la mode. Comme évêque, au frt de la persécution (1662), sur un ordre du roi, il se décida à signer ; mais ses amis jansénistes lui pardonnèrent, et, dans les biographies qu' ils ont faites de lui, il n' est guère question que de son courage. M D' Andilly, consulté jusque dans son désert par ses amis littérateurs sur leurs productions plus ou moins profanes, se gardait bien de faire comme Dodart, et de négliger les précautions. Scudéry lui avait envoyé e ne sais quelles stances, et il avait répondu par des compliments. -" puisque ma réponse à M De Scudéry ne vous a pas été désagréable, lit-on dans une lettre à Madame De Sablé, je crois avoir fort bien fait de lui écrire. je n' ai osé y marquer les plus belles stances, de p267 crainte qu' il n' y en trouvât pas un assez grand nombre à son gré. " voilà de ces délicatesses de solitaire qui n' a pas oublié son monde. Il était déjà retiré depuis plusieurs années quand Mademoiselle De Scudéry, avec laquelle il entretenait de loin de bons rapports, fit son portrait et le plaça dans un tableau très-flatteur du désert, au tome sixième de la clélie . Racine, au temps où il entra en guerre avec ses maîtres de port-royal, dans sa petite lettre où il venge trop bien les auteurs de romans et de comédies, que Nicole avait flétris en masse, sut rappeler malignement cet éloge : " cependant j' avois ouï dire que vous aviez souffert patiemmen qu' on vous eût loué dans ce livre horrible. L' on fit venir au désert le volume qui parloitde vous : il y courutde main en main, et tous les solitaires voulurent voir l' endroit où ils étoient traités d' illustres . " dans la réponse, non officielle d' ailleurs et non émanée de port-royal, qui fut adressée à Racine par Barbier D' Aucourt, on lit : " pour l' histoire du volume de clélie , peut-être qu' en réduisant tous les solitaires à un seul, qui même n' étoit pas de ceux qu' on pouvoit appeler de ce nom-là , et le plaisir que vous supposez qu' ils prirent à se voir traiter d' illustres , à la complaisance qu' il ne put se défendre d' avoir pour un de ses amis qui lui envoya ce livre, et qui l' obligea de voir l' endroit dont il s' agit ; peut-être, dis-je, que cette histoire approcheroit de la vérité... " p268 on a si peu d' occasions de rencontrer la cl 2 lie sous sa main ! Que c 4 est ici ou jamais le cas d 4 en d 2 tacher cette page oü se mire dans un nouveau jour la figure de M D' Andilly ; il n' est autre que Timante , comme le généreux Herminius était Pellisson, l' agréable Scaurus Scarron, le galant Amilcar Sarasin. Un certain Méléagène (je ne sais le nom réel) prend la parole : " ce n' est pas sans sujet que vous avez la curiosité de savoir quelle est la forme de vie de ces illustres solitaires dont Amilcar vient de vous parler... etc. " p270 la description n' est pas finie, mais je coupe court sur cette scène de Timante et de ses embrassades au milieu de ses douze amis, qui a de la réalité et du piquant. p271 Ce qui suit sur les solitaires est tout à fait romancé , et leur ressemble comme Thémiste et la princesse Lindamir aux romains du temps de Taruin : l' un valait l' autre et, dans le moment, ne choquait pas davantage. Ces projets de solitude et d' âge d' or, que nous offre en traits si romanesques la clélie , n' étaient pas chose si particulière ; ils faisaient alors l' entretien et le rêve de bien des imaginations. On en a un exemple très-agréable dans le plan tout pareil que conçurent et développèrent, par manière de passe-temps, Mademoiselle De Montpensier et Madame De Motteville. Le port-royal selon M D' Adilly y est trop mêlé et y entre dans une proportion je ne saurais dire laquelle, mais à un degré trop sensible, pour que nous ne suivions pas avec quelque complaisance la réverbération. Il y avait du ressouvenir dans le songe. Mademoiselle, en effet, ne recevait pas seulement des présents de pavies de M D' Andilly ; elle était venue de sa personne à port-royal des Champs. Elle a raconté cette visite en ses mémoires (juin 1657) de la plus princière des façons, avec un entrain, une naïveté, une inexactitude légère et sincère qui est bien celle d' une fille des rois : " un jour, quelqu' un me dit que le port-royal des Champs n' étoit qu' à deux lieues de Limours ; il me prit la plus grande envie du monde d' y aller... etc. " p272 voilà le monde en personne, le monde de haute qualité qui vient de parle dans tout l' à-peu-près et le pêle-mêle selon lequel il voit les choses et les croit connaître en courant. Madame De Motteville, bien autrement posée et sérieuse, n' était pas allée à port-royal comme mademoiselle, mais elle en avait mieux jugé du fond de son cabinet. Il y a dans ses mémoires (à l' année 1647) deux ou trois pages des plus sensées et des plus belles sur p273 ces disputes du jansénisme, sur l' impuissance et le néant de la raison à trancher les mystères, sur l' humilité d' adoration et de silence où il serait juste de se renfermer. Ces pages de la douce et judicieuse femme sont peut-être le plus touchant commentaire du mot inévitable : ô altitudo ! or, vers la mi-mai de 1660, la cour étant à Saint-Jean-De-Luz pour le mariage du roi, Madame De Motteville ne se lassait pas d' admirer cette beauté imprévue des pyrénées qu' elle allait décrire en des termes heureux et neufs où se produit un vif sentiment de la nature. Mademoiselle, à sa manière, et plus confusément, ressentait la même chose. Un jour, se rencontrant à une fenêtre de l' appartement du cardinal d' où l' on voyait la rivière et les montagnes, Madame De Motteville et elle se prirent à se communiquer leurs impressions rêveuses , comme nous dirions aujourd' hui, et à parler de la solitude des déserts. En rentrant chez elle, mademoiselle écrivit une longue lettre pour y fixer son plan. L' idée du sixième volume de la clélie , qui avait paru deux ans auparavant, put bien n' y pas être étrangère. L' ancienne visite à port-royal y jeta son reflet ; ce volume de sainte Thérèse entr' ouvert sur la table de M D' Andilly, et publié l' année précédente, a laissé sa trace. En ce désert de fantaisie, en effet, où le mariage doit rester ignoré, où la galanterie veut régner innocente, dans le fond se voyait, àtravers la verdure, un monastère de femmes selon sainte Thérèse D' Avila. p274 Je ne prétends pas dire que ce christianisme d' idylle et de bergerie n' aurait pas eu sa mode alors sans M D' Andilly et sans ce coin de port-royal adouci ; mais il n' aurait peut-être pas eu son expression aussi nette, aussi singulière. M D' Andilly l' appelait, le provoquait en quelque sorte, et en faisait naître l' idée. Madame De Sévigné ne nous montre-t-elle pas cette folle de La Marans allant se confesser à lui en bergère du Lignon, comme s' il eût été le druide Adamas ? De même que M D' Andilly nous apparaît de beaucoup le plus affable et le mieux tenu des solitaires, celui auquel s' adressaient, comme d' office, tous les gens de monde et de cour qu' une curiosité à demi dévote attirait, il est aussi, comme écrivain, le plus académiste , le plus beau diseur et le plus littérateur des messieurs de port-royal ; et d' abord il aurait été de l' académie s' il l' avait voulu. On lit chez Segrais un détail, en partie inexact, mais qui doit être vrai pour le fond : " M D' Andilly n' ayant pas voulu accepter une p275 place vacante dans l' académie françoise qui lui fut offerte, le cardinal de Richelieu fit insérer dans les statuts l' article qui pote que personne n' y sera admis s' il ne le demande. " la raison que donne Segrais du mécontentement de D' Andilly contre le cardinal, qui lui aurait refusé l' agrément de la charge d' intendant de la maison de monsieur , ne paraît pas fondée ; car ce fut de monsieur que partit la disgrâce de D' Andilly, et non du cardinal. Quoi q' il en soit, ce dut être vers le commencement de 1634 que D' Andilly, alos retiré à Pomponne, et apparemment boudeur, refusa l' académie naissante, alléguant qu' il désirait passer une grande partie de sa vie aux champs : on voit dans l' histoire de l' académie que le statut en question date de ce temps-là. Il renouvela plus tard ce refus aux ouvertures académiques qui lui furent faites une seconde fois, à ce qu' il paraît, lorsqu' il eut publié sa traduction des confessions de saint Augustin (1649). Vigneul-Marville a confondu les deux temps. Littérairement, M D' Andilly a rendu de vrais services à la langue. Comme témoignage bien honorable de son autorté en telle matière, il suffirait de rappeler (d' après Segrais) que M De La Rochefoucauld lui envoyait une copie de ses mémoires, pour obtenir de lui des corrections, particulièrement sur la pureté du style. Venu un peu tard à la pratique, et presque en amateur, il coopéra, aussi largement que personne, et d' une façon très-saine, à l' oeuvre d' épuration et d' élégance de Balzac et de Vaugelas. p276 Onaurait à considérer M D' Andilly écrivain, dans ses poésies chrétiennes et dans ses traductions en prose. Ses poésies sont trop souvent ce qu' on peut attendre d' un homme qui faisait huit cents vers en huit jours et en carrosse. Son poëme en stances sur la vie et la mort de Jésus-Christ (1634) n' offre qu' une suite de paraphrases faciles, assez harmonieuses et très-monotones, des principales scènes évangéliques. Son ode sur la solitude (1642) a plus d' élan et atteint quelquefois à l' expression plus ferme. Il dit en parlant de l' ambitieux : " son aveuglement déplorable lui met la gloire à si haut prix qu' il l' achète par le mépris,... etc. " dans les stances qu' il a composées au nombre de deux cent cinquante-huit sur diverses vérités chrétiennes, D' Andilly a surtout réussi, et il mérite de garder une place parmi les gnomiques sacrés, à côté de Corneille, traducteur de l' imitation . Gravons bien ce qui suit dans notre mémoire : " la connoissance inutile. Ceux qui du seul éclat des vérités chrétiennes repaissent leur esprit sans passer plus avant,... etc. " p277 ce dernier vers charmant respire à la fois la persuasion et la plainte. Mais c' est surtout par ses traductions en prose que D' Andilly se recommande ; il traduisit successivement saint Eucher, du mépris du monde, les confessions de saint Augustin, les vies des saints pères des déserts et l' échelle de saint Jean Climaque , les oeuvres de sainte Thérèse et celles du bienheureux Jean D' Avila..., enfin, l' histoire des juifs de Josèphe. En ces divers écrits règne une manière facile, abondante, naturelle, et en même temps quelque peu magnifique, un style grand et étendu , à l' espagnole, comme le dit Vigneul-Marville qui veut faire à D' Andilly l' honneur d' avoir introduit cette façon. C' était purement celle qui dérivait du seizième siècle, mais légèrement passée et clarifiée à la politesse académique, sans précision toutefois et sans rigueur de détail ; elle n' en est que plus agréable dans son ampleur, et une fois au fil du courant, on e trouve pas trop de phrases. La plus considérable et la plus estimée de ces traductions p278 est celle de l' historien Josèphe. Richelet rapporte que D' Andilly lui avait dit de cet ouvrage qu' il l' avait refait dix fois , qu' il en avait châtié le style avec un soin extrême, et s' était attaché à le couper plus qu' en ses autres productions. On l' a loué d' avoir rendu à Josèphe toutes ses grâces ; ne lui en a-t-il pas prêté ? Il paraîtrait qu' en voulant être élégant, il n' aurait pas été toujours fidèle. Richard Simon, et même de plus impartiaux que lui, en y regardant de près, ne s' en sont pas montrés toujours satisfaits. Mais le mérite inappréciable de ces traductions du dix-septième et aussi du dix-huitième siècle, qui se rapportent plus ou moins à la méthode D' Amyot, ç' a été, ne l' oublions pas, de se faire lire de tous avec l' aisance et l' agrément d' un original, ce qui disparaît si complétement dans la méthode tendue et opiniâtre de nos jours. Madame De Sablé, qui n' avait jamais pu aimer les histoires, commençait par celle-ci à y prendre du plaisir. Cette traduction de Josèphe fut offerte à Louis Xiv ; il en sera dit un mot dans une visite au roi, à l' occasion es derniers honneurs de D' Andilly. Le livre auquel je m' arrêterais plutôt ici, bien que n' étant qu' une simple traduction également, mais comme image vive et naïve où se peint tout entier l' aimable traducteur, ce sont ses pères des déserts (1647-1652). Il recueillit p279 sous ce titre les saintes vies, écrites par divers auteurs, de ces premiers ermites et solitaires de la Thébaïde, de la Syrie et autres lieux ; il voulait rendre ces édifiantes histoires accessibles tant aux religieuses de port-royal qu' aux personnes du monde. Cet intéressant livre, en effet, est tout à fait de ceux que saint François De Sales aurait aimés et conseillés ; depuis l' introduction à la vie dévote , on n' avait point eu de lecture si souriante dans l' édification. C' était proprement la morale en action de cette dévotion de Philothée . Le livre de la fréquente communion , en ce qu' il pouvait avoir de redoutable, se trouvait parfaitement adouci et corrigé, en même temps qu' aidé dans ses effets, par ce nouvel écrit d' une forme si différente, d' un usage si attrayant. Le dernier Arnauld avait frappé et convaincu par le dogme ; son vénérable aîné venait appeler à son tour et persuader avec maint récit insinuant le dogme rigoureux n' est plus pour rien, il faut l' avouer, dans toutes ces légendes où la crédulité mêle, à tout moment, ses gracieux crépuscules aux lumières supérieures de la foi. D' Andilly, qui n' était pas un théologien très-profond, p280 se disposait (il l' annonce dans sa préface) à traduire, pour faire suite aux premières vies, celles qu' a si bien retracées Cassien ; mais l' idée que c' était un auteur semi-pélagien empêcha probablement, et très-regrettablement, qu' on ne le laissât suivre son dessein ; il substitua à Cassien saint Jean Climaque. Telle qu' elle est, l' effet de cette lecture, sur les âmes plus tendres que vigoureuses, plus ouvertes à l' onction qu' au raisonnement, reste délicieux. D' Andilly, par la façon heureuse dont il enchaîe et assortit ces simples histoires, en peut être dit le Rollin et enchante comme lui : c' est l' abeille des déserts. L' histoire de saint Jean l' aumônier, la vie et les degrés des vertus de saint Jean Climaque, me semblent les morceaux les plus essentiels, les plus savoureux. -" lorsqu' on rapportoit à ce digne prélat, est-il dit dans la vie de saint Jean l' aumônier, que quelqu' un étoit porté à faire l' aumône, il le faisoit venir avec joie et lui disoit en particulier : comment êtes-vous devenu si aumônier ? Est-ce par votre inclination ou en vous faisant violence ? ... " ce Jean l' aumônier a maints et maints traits dans sa vie qui sont semblables d' impression à cette touchante histoire de la captivité de saint Vincent De Paul : par ce livre de D' Andilly, port-royal redevenait vraiment à l' usage et à l' unisson de saint Vincent De Paul, dont nous souffrons d' être séparés. Mais le gracieux, le débonnaire traducteur s' est comme surpassé dans ce discours du même Jean l' aumônier sur l' infinie bonté de Dieu et l' ingratitude des hommes : " ce grand personnage si chéri de Dieu disoit souvent pour faire voir combien l' on est obligé de s' humilier : ... etc. " p282 en traduisant, j' allais dire en récoltant cette page toute savoureuse de frits et toute bourdonnante d' abeilles, M D' Andilly m' apparaît qui se promène, la serpe en main, le long de quelque haie du verger, " hyblaeis apibus florem depasta salicti. " tout ce qu' on pourrait extraire de profond, de fin et de délicieux du saint Jean Climaque, nous mènerait trop loin : c' est d' un ascétisme charmant, qui n' a de comparable que l' imitation chez les modernes. En traduisant avec tant de grâce et de clarté cet excellent maître du oeur, D' Andilly dut aller à bien des âmes de son temps. Tout ce monde de M De La Rochefoucauld, de Madame De Sablé, de Madame De La Fayette, dut en être particulièrement frappé, et admirer comment l' antique abbé du Sinaï en savait au moins aussi long qu' eux-mêmes sur les vertus, sur les passions, sur les replis et les ruses de l' amour de soi. Philippe De Champagne, notre peintre ordinaire, a tiré des pères des déserts le sujet de plusieurs grands paysages représentant les circonstances de la vie de sainte Marie, nièce du solitaire abraham. La Fontaine qui, s' il devait avoir quelque rapport lointain avec port-royal, ne pouvait y prendre que par ce côté facile et par ce livre attrayant, en a tiré, entre une fable et un conte, son poëme de la captivité de saint Marc : " qui voudra la savoir d' une bouche plus digne, lise chez D' Andilly cette aventure insigne. " La Fontaine ! Mais prenons garde ! Ce M D' Andilly, p283 si nous nous laissions faire, nous dissiperait trop et nous induirait en connaissance avec trop de gens. La Fontaine, comme Madame De Sévigné, ne doit venir (s' il revient) que tard, plus tard, à l' époque de la paix de l' église : il faut garder quelque chose pour les douceurs de notre après-midi. L 2 SAINT-CYRAN p284 Xvi. Pour résumer et ixer la suite du rôle, les phases d' existence de M D' Andilly à port-royal, et nous permettre d' attendre que nous le retrouvions, nous n' avons que très-peu à ajouter. Il y vécut dix années d' abord, jusqu' en 1656, sans aucune interruption, tel que nous venons de le voir, le solitaire hospitalier, le grand-maître des cérémonies du lieu. M De Saci, son neveu, devenu le directeur, fut même obligé de l' avertir, et de lui conseiller plus de réserve à cet égard ; car on avait affaire à toutes sortes de visiteurs, et quelques-uns très-suspects. En 1654, au redoublement de l' orage que suscitait le fantôme du jansénisme , comme il se plaît à l' appeler, M D' Andilly, après avoir sondé le terrain par Madame p285 De Chevreuse, écrivit au cardinal Mazarin une longue lettre justificative. Il y eut même un projet de conciliation et de paix fondé sur un strict silence des deux partis. Arnauld, pressé par son frère, s' était engagé à ne plus écrire ! C' est alors que la reine dit que, puisque M D' Andilly avait donné sa parole, on ne pouvait plus mettre la sincérité en doute. Mais le silence, du côté des jésuites, dura peu ; et d' ailleurs les armes, de part et d' autre, étaient trop chargées pour une trêve. En 1656, lors de l' éclat de la sorbonne contre Arnauld, il y eut ordre de la cour de disperser les solitaires des Champs. M D' Andilly, averti à temps par le secrétair d' état Brienne, s' empressa d' écrire au cardinal, protesta de la soumission de tous, et obtint que le lieutenant civil ne vînt pas immédiatement faire exécuter l' ordre. Les solitaires se dispersèrent d' eux-mêmes, et lui se retira à Pomponne, puis à Fresnes, chez Madame Du Plessis-Guénegaud : au bout d' un mois d' exil , il était rentré au désert des Champs par tolérance. Mazarin, qu' il s' empressait de remercier, lui répondait par un tout aimable billet : " j' espère bien que vous n' oublierez pas dans vos prières celui qui est vôtre. " dans les années qui suivirent, on verrait M D' Andilly poursuivre sous main ce rôle de conciliation et de bonne entremise auquel les passions allumées se prêtaient peu : il est éclipsé et insuffisant. Il se mêla avec beaucoup de vivacité dans les projets d' accommodement, bientôt avortés, de son ami l' évêque de Comminges (Choiseul-Praslin, le cousin-germain de Madame Du Plessis-Guénegaud). Arnauld s' en irrita plus d' une fois. Il y eut même un instant assez vif entre les deux frères ; le docteur écrivit à son aîné des choses p286 dures. En août 1664, quand le fort de la persécution éclata et qu' on enleva les religieuses, M D' Andilly, rallié à la cause commune, s' illustra par une grande scène publique au faubourg saint-Jacques, qui sera racontée en son lieu. Accusé presque d' émeute, il dut quitter les Champs par lettre de cachet, et se retira à Pomponne pour y rester jusque même après la paix de l' église. Et c' est alors que nous le retrouverons à loisir, père d' un ministre d' état, offrant à Louis Xiv son Josèphe , et rentrant au désert parmi les siens dans toute sa représentation majestueuse. Cette pointe faite, revenons. Notre histoire (si histoire il y a) n' est possible qu' avec ces ondulations perpétuelles. L' intimité des personnages ne permet pas de marche plus sévère. Le bon Fontaine le sait bien, lui qui s' écrie à chaque instant : " mais pourquoi préviens-je le temps ? Allons pas à pas, vivons au jour le jour. Il semble que je craigne de n' avoir as assez de vie... mais ne troublons pas l' ordre des choses. " rien n' est troublé : on continue de traverser l' époque qui s' étend de la mort de M De Saint-Cyran à la publication des provinciales (1643-1656). p287 Cette période d' intervalle est remplie par la multiplication croissante des solitaires d' une part, et de l' autre au dehors, vers la fin, par toute la discussion et la querelle croissante sur les propositions de Jansénius, d' où sortit en 1655 l' action de la sorbonne contre Arnauld, d' où sortirent les provinciales . Nous nous tenons, pour le moment encore, au dedans. Je me garderai bien d' énumérer tous les solitaires qui venaient s' ajouter chaque année aux précédents : ce serait tomber dans une série de biographies qui se reproduiraient presque toutes l' une l' autre. Que dire, par exemple, d' un M Bouilli, chanoine D' Abbeville, qui vint aux Champs dès 1647, et se fixa au jardin des Granges, sur la hauteur ? Il en planta la vigne ; surtout il travaillait, nous marque-t-on, à tailler la vigne spirituelle de son coeur. Ce fut un jardinier tout autrement austère que M D' Andilly, et il eut plus tard sous lui, comme jardinier également, comme simple apprenti , et plus austère encore, l' illustre abbé de Pontchâteau. M De Pontis, ce vieil plus de mention. Dans sa longue et vaillante carrière au régiment des gardes, il n' avait jamais pu se tirer du grade de lieutenant , où un mali guignon semblait le confiner. C' était le lieutenant expert et consommé ; il lui sied même de n' avoir été que cela, comme à Lancelot de n' avoir été que sous-diacre. Un jour, déjà confiné à prt-royal, tous les lieutenants de son ancien régiment le vinrent prendre pour arbitre, comme leur doyen, dans un différend qu' ils avaient avec les capitaines. Très-anciennement lié avec M D' Andilly, il se retira près de lui vers 1652 ou 1653, et participa, mais plus rudement, à ses travaux p288 de jardinage, de défrichement, et hors du vallon, sur la montagne. Il le surpassa même en âge et mourut à quatre-vingt-sept ans. M Hamon était retiré aux Champs avant Pontis ; il y succéda comme médecin à M Pallu (1650). Mais son beau, son très-beau moment n' est pas à cette heure ; c' est pourquoi nous le réservons. M Baudri De Saint-Gilles D' Asson était un gentilhomme de Poitou vers la Vendée, l' un des cinq frères D' Asson (Fontaine lui en donne onze), tous grands et robustes, respectés et redoutés dans le pays qu' ils battaient en intrépides chasseurs. Ayant fait ses trois ans de sorbonne et déjà bénéficier, il fut touché d' avoir vu p289 M Hillerin aux environs de son ermitage du Poitou : par lui il lut la fréquente communion et connut port-royal. Une fois venu en ce lieu, il y voulut demeurer, et se fixa aux Granges dans un petit logis couvert de chaume, qu' il se fit bâtir au bout du jardin et qu' on appelait gaiement le palais Saint-Gilles , comme pour faire pendant au petit-Pallu (du jardin d' en bas). Il avait en son pays, qui confinait à la Bretagne, un prieuré dépendant de l' abbaye de Geneston, dont M De Pontchâteau, alors très-jeune, était abbé : ce qui ménagea la prochaine liaison de celui-ci avec port-royal. M De Saint-Gilles, tout solitaire qu' on le croirait, et qui voulut être d' abord le menuisier , puis le fermier du monastère, en devint l' agent actif, l' homme d' affaires au dehors dans les grands moments. Les impressions d' écrits de ces messieurs se faisaient par ses soins ; il avait sur le corps des arrêts du Châtelet, et s' entendait à merveille à déjouer les gens du roi. Personne n' aurait eu plus de particularités piquantes à raconter sur la publication des provinciales ; nous ne serons pas sans lui en dérober quelques-unes. à la ville, il portait au besoin l' épée comme plus commode, ayant affaire à toutes sortes de gens. Avec plus d' entrain et de belle humeur qu' un pénitent ordinaire, il faisait le délassement de M Arnauld, de M Singlin, dans les courses, les fuites ou les retraites qu' il partageait avec eux. Il savait du grec et jouait admirablement de la flûte. Les voyages étaient son fort. Quand Madame De Longueville, convertie, se repentant d' avoir tant aidé aux guerres civiles et d' y avoir ruiné tant de pauvre monde, voulut, par le conseil de M Singlin, restitue autant que possible sur les lieux et aux personnes p290 mêmes, ce fut M De Saint-Gilles qui fut chargé d' aller aux frontières de la Champagne, vers Stenai, pour distribuer dans les villages les aumônes de la princesse. Il faut tout dire : c' est lui aussi qui ira trouver Retz, alors vagabond, à Rotterdam (vers 1658), pour lui porter des paroles du parti, car il y avait parti alors. Nous entrevoyons de l' intrigue à l' horizon, mais nous n' y sommes pas encore. On en accusa longtemps les jansénistes, avant qu' en effet ls s' en avisassent : ce M De Saint-Gilles ne s' épargna pas pour leur faire regagner le temps perdu. Remarquons, chemin faisant, comme chaque solitaire, même après sa conversion, garde des traits distincts de son tempérament et de sa nature. Ce vendéen ardent trouve moyen d' arriver, par le désert, à tout l' emploi de son activité, de courir les monts et les mers, et de braver les naufrages. Quand il cessa de courir, il se détruisit lui-même par ses austérités. M De Pontchâteau, qui finit par les mêmes excès, prit part auparavant au même genre d' emplois. Il parut à son tour le commis-voyageur infatigable, ou, si l' on aime mieux, l' ambassadeur ordinaire de port-royal. p291 Il y vint pour la première fois en 1651 ; mais ses allées et venues, même au moral, furent fréquentes. Son inconstance d' humeur le poussait aux voyages ; sa naissance l' y aidera et lui ouvrira les voies. Il était de l' illustre famille bretonne Du Cambout et neveu du cardinal De Richelieu, comme le répètent, non sans quelque emphase, tous nos biographes jansénistes très-flattés, -un neveu à la mode de la Bretagne. Dès les années mêmes dont nous parlons, M Du Gué De Bagnols, de Lyon, jeune maître des requêtes, et son intime ami M Maignart De Bernières, de Rouen, maître des requêtes égalementet allié de la famille Du Fossé, sans pouvoir être rangés au nombre des pénitents proprement dits domiciliés à port-royal, se constituèrent les agents dévoués de cette maison dans le monde, et on les appelait à bon droit les procureurs généraux des pauvres . Ce sont les modèles des veufs ayant des enfants. M De Bernières vendit, dès qu' il le put, sa charge. Il contribua le premier, et plus que personne, durant son séjour à Rouen, à dépoer les semences et les notions vraies du christianisme dans l' âme de Madame De Longueville. Pour être plus près de nos amis, il acquit (de M Des Touches, je crois) la terre du Chesnai près Versailles. On aura occasion de dire, en parlant des petites écoles très-accrues, et régulièrement établies dès 1646 à Paris, dans le cul-de-sac p292 saint-Dominique-d' enfer, qu' elles furent dans la suite, et lors des tracasseries qu' on leur suscita, transféres en partie au Chenai, chez M De Bernières. M De Bagnols, le plus riche des deux amis (il avait soixante mille livres de rente), s' étant aussi débarrassé de sa charge, avait même réussi, dans un voyage à Lyon auprès de m son père, à lui persuader de se dépouiller d' une somme de quatre cent mille livres, comme peu légitimement acquise. Naturellement fier et porté à dominer, aussi plein de feu que M De Bernières l' était de douceur, il rabattit rigoureusement sa volonté sous M Singlin. Il acheta proche Chevreuse un château appelé Saint-Jean-Des-Trous (ou tout simplement les trous ), un des futurs asiles encore des petites écoles dans les dispersions qu' on en voudra faire. Il n' avait que trente ans lorsqu' il se convertit (1647), et il mourut à quarante. M De Bagnols fut le collègue principal du duc De Luines pour toutes les réparations et augmentations de bâtiments que l' année 1651 vit exécuter au monastère des Champs, et auxquelles es deux messiers pourvurent. Les religieuses, une partie du moins, y étaient revenues en mai 1648. Rien de bien important jusque-là ne s' était passé à l' intérieur du monastère de Paris depuis le temps où nous l' avons laissé. La mère Angélique s' y retrouvait abbesse, nous l' avons dit, ayant p293 été nommée, en octobre 1642, à la place de la mère Agnès qui achevait son second triennat. Elle, à son tour, n' en fit pas moins de quatre consécutifs en vertu de quatre élections réitérées, et demeura ainsi à la tête de la communauté pendant douze ans, jusqu' en novembre 1654. De fait, tant qu' elle vécut, elle gouverna ou régna toujours. L' institut du saint-sacrement, qui a été pour nous, si l' on s' en souvient, une si longue et fastidieuse parenthèse, et dont nous avons eu hâte de déserter la maison à demi profane, fut régulièrement réuni et transféré à port-royal avec toutes les obligations et grâces qu' on y avait, dans le principe, attachées. M Briquet, avocat général, allié des Bignon et père d' une des futures religieuses les plus marquantes, aida beaucoup par son zèle à la conclusion légale de toute cette négociation fort compliquée. M l' abbé de Saint-Nicolas, alors à Rome, et chargé d' affaires au nom du roi, n' y contribua pas moins directement en obtenant la permission du saint-siége. Les fondateurs et bienfaiteurs de l' institut consentirent à ce que les deniers fussent employés à bâtir l' église de port-royal de Paris. La première pierre en fut posée en grande pompe (avril 1646) par Mademoiselle De Longueville, comme héritière représentant la première duchesse De Longueville, fondatrice de l' ancienne maison du saint-sacrement. C' est cette Mademoiselle De Longueville, depuis duchesse E Nemours, qui, bien qu' élève de Madame Le Maître, se montra toujours médiocrement disposée de coeur pour la maison. Elle y avait demeuré quelque p294 temps à l' époque du mariage de son père avec la seconde duchesse. La translation de l' institut du saint-sacrement à port-royal amena une autre cérémonie très-importante pour tout couvent, à savoir le changement d' habit. Os religieuses portaient auparavant le scapulaire noir de bernardines. En embrassant l' institut du saint-sacrement, fallait-il dépouiller ce scapulaire et reprendre celui qu' avaient eu les soeurs au saint-sacrement même ? La mère Angélique, sévère, était d' avis de garder le noir. La soeur Anne-Eugénie, par un reste d' imagination peut-être, penchait pour l' autre costume, plus éclatant. Un coffret, ouvert par hasard, fixa l' irrésolution : on y trouva des habits venus du saint-sacrement et oubliés là depuis huit ou neuf ans, ce qui parut une indication d' en haut. Les religieuses prirent donc en toute cérémonie (octobre 1647), et pour ne le plus quitter, le scapulaire blanc avec la croix d' écarlate sur la poitrine. La solennité, après quarante jours de retraite, fut grande ; M Bignon, l' avocat général, y assistait ; m l' official donnait les habits. On y reconnut jusque dans les détails la vérification d' une ancienne vision de Madame Le Maître qui avait cru voir en idée, dix-huit ans auparavant, les soeurs se revêtant ainsi. C' est là le côté petit de port-royal, et en quoi ces fortes et simples filles se retrouvent nonnes par quelque point. Puis l' imagination toujours a sa part ; si on ne la lui fait pas de bon gré, elle la ressaisit. Cette croix d' écarlate sur un vêtement blanc était de nature à frapper : p295 blancheur de la robe des rachetés à côtés du sang de l' agneau. Qu' on se figure autour du préau du cloître, par un soleil baissant, cette procession chantante ou silencieuse ! Les humbles soeurs, sans se rendre compte comme nous du pittoresque , le sentaient confusément, et plus merveilleux, mêlé à la religion même. La soeur Angélique De Saint-Jean aura parfois de ces songes, et trop forte, elle, pour y attacher du sens, elle aimera à en tirer du moins d' agréables symboles : " je croyois être à port-royal de Paris en un lieu où il y avoit une grande fenêtre qui regardoit dans la galerie d' en bas, et que j' y vis toutes nos soeurs de Paris y marcher processionnellement, tenant toutes des branches de rosier fleuries de roses incarnates les plus belles du monde... " et elle applique les détails du songe aux circonstances dans lesquelles elle écrit, mais en insistant tout particulièrement sur le bel effet de ces habits blancs, de ce vert et de cet incarnat de roses . Quelque temps avant ce changement d' habit était more la mère Geneviève Le Tardif, dont il a été parlé autrefois, la première abbesse élective de port-royal : " je ne sais, écrit encore la soeur Angélique De Saint-Jean, si je dois dire une chose que nous remarquâmes à sa mort... la communauté étoit présente quand elle expira : on chanta le subvenite selon la coutume ; mais ce qui nous parut à toutes de si extraordinaire, c' est qu' il nous sembloit que d' autres voix étoient mêlées avec les nôtres, et faisoient une harmonie qui nous parut surnaturelle . Peut-être, s' empresse-t-elle d' ajouter avec sa prudence rare, peut-être y avoit-il de l' imagination ; p296 mais toujours il y avoit une grande certitude de foi à croire que les anges se réjouissoient en recevant cette âme ; et, si l' erreur étoit dans nos sens, la vérité étoit dans notre coeur . " quelle meilleure et plus humble explication de la merveille ? Quelle plus juste excuse de l' illusion ? Qui pourrait mieux dire ? Pendant que e désert des Champs multipliait ses solitaires, le monastère de Paris avait eu ses conquêtes aussi. Madame la marquise D' Aumont, veuve du lieutenant général de ce nom, y venait demeurer (1646), et y voulut prendre l' habit blanc. Personne excellente, dévouée et solide, son crédit servit souvent auprès de l' archevêque, et ses bienfaits considérables aidèrent à maintes oeuvres. Lorsqu' elle fut près de mourir (1658), elle demanda pour toute grâce qu' on l' nterrât comme une religieuse, et qu' aux prièresqu' on ferait pour elle, on ajoutât après son nom, sororis nostrae (notre soeur), bie qu' elle s' en reconnût fort indigne. Ces personnes du monde, telles que Madame De Sablé et Madame D' Aumont plus simple, trouvaient dans l' aimable mère Agnès un pendant de ce qu' on trouvait aux Champs désormais en M D' Andilly. Madame D' Aumont disait un jour à M Le Maître : " je vous assure, monsieur, que je m' accommode mieux de la mère Agnès : notre mère est trop forte pour moi. " il est vrai qu' à Madame De Saint-Ange qui lui disait un jour la même chose, Madame D' Andilly autrefois avait répondu : " la mère Angélique ressemble aux bons anges, qui effraient d' abord et qui consolent après. " cependant la mère Angélique avait toujours eu regret p297 et même remords d' avoir quitté son abbaye des Champs ; certaines paroles, par lesquelles M De Saint-Cyran lui avait recommandé d' y retourner dès qu' elle le pourrait, devenaient un ordre pour elle. Une visite qu' elle y fit le 10 septembre 1646 avait encore ravivé son désir, en lui montrant ces lieux en voie d' être assainis et embellis par les travaux de son frère et des solitaires. Elle obtint de l' archevêque, non sans peine, la permission d' y ramener une partie de ses religieuses. Ayant fait, dans le courant de l' année 1647, deux autres voyages pour avoir l' oeil aux réparations, elle en revenait chaque fois plus édifiée : " Dieu, écrivait-elle à la reine de Pologne, y est toujours mieux servi qu' il ne le sera parmi nous. C' est une merveille de voir le silence, la modestie et la dévotion même des valets qui nous préparent les lieux avec une aussi grande affection que si nous étions des anges qu' ils attendroient. " quand la mère Angélique avait annoncé à port-royal de Paris la permission obtenue, ç' avait été une grande émotion et même une désolation, car on pensait bien qu' elle retournerait la première aux Champs et qu' on allait la perdre. La plupart des religieuses se jetèrent à ses pieds, la priant avec larmes de les mener avec elle. La veille du départ, le coadjuteur (Retz) se rendit à port-royal de Paris pour faire honneur à la mère et lui dire p298 adieu : " il eut aussi la bonté, ajoute la relation, de vouloir voir toutes les filles qui la devoient accompagner, et de leur donner sa bénédiction. " le mercredi 13 mai 1648, la mère Angéliue sortit donc avec sept religieuses professes de choeur et deux converses. Ce furent de nouveaux pleurs et sanglots à ce moment, même de la part de celles, toutes joyeuses, qui partaient, et qui, choisies par la mère Angélique, perdaient pourtant leur autre chère mère Agnès. On arriva à port-royal des Champs sur les deux heures après midi. Les cloches sonnaient à volées ; c' était par tout le pays solennité et réjouissance ; on retrouvait, on reconquérait la mère des pauvres, et elle-même retrouvait la patrie. Il y avait deux bandes principales qui faisaient la réception : d' abord, d' une part, tous les pauvres des environs attroupés dans la cour du monastère, et, parmi eux, de vieilles femmes qui avaient vu vingt-deux ans auparavant la mère Angélique, et qui, la revoyant, se jetaient à ses pieds ou à son cou. L' autre bande, plus près de l' église, et plus en ordre, étit celle des ermites, de ces messieurs rangés derrière l' un des ecclésiastiques qui portait la croix. Ausstôt que les religieuses furent entrées dans l' église, ils y entrèrent eux-mêmes en deçà du choeur, et entonnèrent le te deum , continuant de sonner les cloches. Il y avait deuil pourtant chez quelques-uns de ces messieurs qui durent provisoirement quitter le séjour, faute de place. Ils louèrent une maison à Paris proche p299 du monastère. Mm Le Maître, De Séricourt et plusieurs autres se retirèrent à la ferme des Granges, sur la montagne. M D' Andilly resta dans son petit logement, et quelque part aussi M Arnauld, que nous retrouvons à demi reparaissant, et qui, dans cet intervalle de M Manguelen à M De Saci, devint, sous M Singlin, le confesseur des religieuses. La clôture exacte des lieux réguliers ft tablie dans les trois jours qui suivirent l' arrivée, et consacrée le dimanche suivant par M De Sainte-Beuve, délégué à cet effet par l' archevêque. -peu à peu on bâtit aux environs, surtout aux Granges, et les solitaires purent tous regagner leur cher désert. Ce rétablissement aux Champs, si peu complet qu' il fût d' abord, produisit dans toute la communauté un renouvellement, et comme un rafraîchissement d' esprit et de règle, que volontiers on se figure. L' ancien printemps de mysticité et de grâce renaissait, et il en circulait des parfums : " il est vrai, écrivait la mère Angélique en envoyant un plan des lieux à la reine de Pologne, qu' il ne se peut voir de plus belle solitude. " mille expressions charmantes de la mère Agnès, en ses lettres manuscrites, attestent et dépeignent l' influence : " je tiens à bon augure, écrit-elle à une religieuse qui avait fait le voyage, que vous ayez ressenti le lieu où vous êtes en l' approchant ; c' est un certain mouvement de dévotion qui ne se ressent point ailleurs... cette maison si cachée et si enfoncée sera bien propre pour vous faire oublier tout ce qui s' est passé en la première, et pour vous faire croire que vous entrez de p300 nouveau en religion, l' autre paroissant un monde au regard de celle-ci. Quand vous aurez prié Deu dans cette église sombre et solitaire, vous direz encore mieux ce que vous aurez ressenti. " et encore, dans un voyage qu' elle-même y fit : " ce lieu saint me touche, ce me semble, plus que tous les autres ; on y sent vraiment Dieu d' une façon particulière. Si nos soeurs de Paris l' avoient éprouvé, je crois qu' elles demanderoient à Dieu des ailes de colombe pour y voler et pour s' y reposer. Mais, parce que Dieu aime toutes ces deux maisons, et qu' il y veut être honoré et servi également, il ne donne pas cette inclination à toutes, voulant seulement qu' elles aient celle de l' obéissance qui les retient où elles sont. " chez ces messieurs l' effet se pourrait noter par des traits non moins sensibles. Le voisinage des religieuses, dont ils se virent les serviteurs plus immédiats, provoqua, entretint n eux une espèce de chevalerie, est-ce bien le mot ? Un sentiment exalté et dévoué de charité, par lequel, sans les voir davantage, ils se consacrèrent plus ardemment à la défense de leurs droits, au soutien et à l' accroissement de leur maison. Dans une lettre de M Le Maître convalescent à Madame De Saint-Ange pour l' engager à venir au nombre des soeurs, après lui avoir dit vivement : " s' il y a dans le monde un paradis p301 pour des vierges et des veuves, c' est port-royal, " il s' écrie en finissant : " souvenez-vous du pauvre frère Antoine qui peut maintenant marcher à pied pour votre service et pour celui des filles de port-royal, qui sont nos dames, nos maîtresses et nos reines. " j' ai dit qu' en étant plus voisins aux Champs, on ne se voyait pas pour cela davantage : même les plus proches parents communiquaient peu au parloir. La mère Angélique n' aimait pas qu' on descendît des Granges pour la recevoir à ses retours, ni qu' on allât déranger la tourière sans quelque affaire très-pressante. La mère Agnès montrait, comme à l' ordinaire, plus d' indulgence, et je n' en voudrais pour preuve que cette jolie sommation lancée d' un ton d' agrément : à Monsieur Le Maître, aux Granges. " mon très-cher neveu, je pense que vous croyez que je sois retournée à Paris,... etc. " la première guerre de la fronde suivit de peu de mois le retour aux Champs. La mère Angélique y trouva une occasion d' exercer et d' élargir sa charité, un motif, cette fois suffisant, d' infraction à la solitude. Bien des abbesses et des religieuses des environs, ou même des dames de qualité du voisinage, qui se trouvaient moins en sûreté chez elles, vinrent lui demander asile et furent reçues à bras ouverts. Les pauvres paysans p302 ne l' étaient pas moins ; ils déposaient jusque dans l' église leurs effets les plus précieux pour les y tenir en sûreté ; ils apportaient jusqu' à leur pain de tous les jours, qu' ils venaient quérir ensuite à mesure qu' ils en avaient besoin. Les cours étaient pleines de bétail qu' on y mettait à l' abri des pillards ; le monastère, dit la fidèle relation, nous faisait souvenir de l' arche de Noé. On se prodiguait, on donnait tout ; toujours sur pied, on ne dormait plus. On fit distribuer aux pauvres gens affamés tous les paniers de fruits du dernier automne qui avait beaucoup produit ; les prémices de M D' Andilly y assèrent. La mère Angélique répandait à travers ces tristes scènes une force et comme une joie merveilleuse ; à la fin d' une de ces journées de fatigue, elle s' écriait : " Dieu nous a fait aujourd' hui la grâce de faire ce qu' il ordonne dans son écriture, de réjouir les entrailles des pauvres . " et dans les rangs de ces pauvres qui se lamentaient, elle allait recommandant à chacun la patience, et d' offrir le tout à Dieu, qui considère le travail et la douleur . p303 En même temps on trouvait moyen d' expédier des convois de farine et de provisions aux soeurs de Paris qui étaient en danger de famine ; quelques-uns des solitaires formaient l' escorte. La plupart de ces messieurs, en effet, retirés dans les fermes, avaient été, dès l' abord, priés de descendre pour faire la garde à l' abbaye et pour fortifier certains endroits plus faibles de a clôture. On obtint même pour l' un d' eux la permission de porter la casaque d' un des gardes de m le prince, ce qui pouvait aider au respect, si un pari fût venu ; son altesse, qui connaissait le solitaire qu' on lui nomma (La Petitière ou autre), consentit aisément. Ces vieux militaires se prêtaient à cette reprise d' épée avec un reste de plaisir permis et un dévouement qui tenait à la fois de la charité et de la courtoisie même. Les religieuses restées à Paris furent peut-être plus p304 exposées dans cette première guerre que celles des Champs ; comme le faubourg saint-Jacques à cette extrémité semblait peu sûr, on jugea à propos de les faire entrer dans le coeur de la ville. Mais le peuple du faubourg était jaloux de son trésor et fit mine de s' opposer à cette sortie. C' est alors que M De Bernières, maître des requêtes, et son collègue M Le Nain (père de Tillemont), tous deux en robes de magistrats, vinrent présider à l' exécution : le 12 janvier ils menèrent processionnellement et en silence les religieuses au nombre de plus de trente, la mère Agnès, prieure, en tête, avec Madame D' Aumont, jusqu' à une maison proche des grands-augustins (rue Saint-André-Des-Arcs), qui appartenait à M De Bernières lui-même, et qui leur servit d' asile durant trois mois. Cette lente translation prcessionnelle, à travers les rues, avec ces robes de parlement et ces scapulaires tranchés que nous savons, se voit d' ici : c' est une vraie scène de la fronde. Comme pourtant il ne convenait pas de laisser une maison de prière sans personne pour louer Dieu, quelques-unes des soeurs plus anciennes étaient demeurées au faubourg sous la mère Marie Des Anges, cette admirable abbesse, revenue tout récemment de Maubuisson. M Singlin y logeait lui-même le plus habituellement, et suffisait avec un zèle infatigable à ces trois maisons du faubourg, de la ville et des champs, allant à cheval de l' une à l' autre. Un peu d' ordre revint en mars, et le troupeau de la ville rentra au faubourg. Dans l' intervalle des deux guerres, les ennemis de port-royal, toujours à l' affût, obtinrent pour un moment p305 l' interdit de M Singlin qui avait prêché au monastère de Paris le 28 août 1649, jour de saint Augustin. Ce sermon ou panégyrique, auquel avaient assisté avec édification cinq évêques (on l' a dit ailleurs), le père De Gondi de l' oratoire, le maréchal De Schomberg, le duc De Liancourt et autres personnes de marque, fut dénoncé à l' archevêque, alors absent, qui céda. Averti, redressé en meilleur sens, il releva bientôt M Singlin de cet interdit, et voulut même assister à son sermon du premier de l' an 1650, le comblant hautement de caresses et de témoignages. Un autre prédicateur célèbre, le père Des Mares, interdit depuis le commencement de l' année 1648 sur le soupçon aussi de jansénisme, fut moins favorisé, et ne put remonter en chaire qu' après vingt ans. Quoi qu' il en soit, à ce moment d' existence, avec un archevêque et surtout un coadjuteur ami, en face d' un pouvoir royal affaibli et divisé, avant la condamnation de Jansénius à Rome, après la non -condamnation, c' est-à-dire le prcès gagné du livre de la fréquente communion , port-royal, regorgeant de soeurs et flanqué de ses solitaires, se trouvait en assez bon état, même au temporel, en meilleur qu' il ne s' était jamais vu. Chemin faisant pourtant, il y avait des pertes ; je ne les enregistre pas toutes. M De Séricourt mourut le 4 octobre 1650, n' ayant pas quarante ans ; sa sainte mère, Madame Le Maître (soeur Sainte-Catherine De p306 Saint-Jean), le suivait de près (22 janvier 1651). La seconde guerre de Paris, plus menaçante que la première, ne permit pas aux religieuses de rester aux Champs ; elles durent rentrer au monastère de la ville en avril 1652. Cette maison ouvrit en même temps son hospitalité charitable aux religieuses de tout ordre qui affluaient à cette époque dans les murs de Paris ; il en passa en peu de mois plus de quatre cents. Elles étaient reçues en soeurs, et les préventions, que beaucoup nourrissaient contre les filles de Saint-Cyran, tombèrent : quelques-unes même voulurent rester. Port-royal fleurissait ainsi et fructifiait au sein de l' affreuse misère de ces temps. Quant à ce qui se passa aux champs après la sortie des religieuses, on en a des récits très-variés chez Fontaine et ailleurs. M le duc De Luines, qui venait de se lier étroitement avec port-royal ! Et qui faisait bâtir pour lui le château De Vaumurier à cent pas de l' abbaye, s' occupait, dès 1651, ainsi que M De Bagnols, de procurer de meilleurs logements aux soeurs ; leur départ y servit. Tout un double étage du cloître s' éleva. Quand la guerre courut le pays, qu' on apprit que Pomponne avait été pillé, et que les lorrains menaçaient, on se mit à fortifier à la hâte les murailles, et on les flanqua de petites tours comme pour un siége. Ce furent, durant cette année, une maçonnerie et un maniemnt d' armes continuels. On avait beau y appliquer des versets de l' écriture, la truelle d' une main et l' épée de l' autre ; M De Saci, qui était déjà préposé à p307 la direction par M Singlin, gémissait tout bas de ces dérangements, et quelquefois il en réprimandait assez haut. Tous les fusiliers qu' on levait parmi ces messieurs ou chez les paysans n' étaient pas également adroits, et un jour, M De Luines faillit être atteint par un coup de fusil d' un de ces apprentis tirailleurs. Et puis tous nétaient pas novices, et cela devenait un autre danger. On posa à M De Saci cette question : si, au cas d' attaque ou de rencontre, il était permis de tirer sérieusement sur les coureurs ? -il ne permit de le faire qu' à poudre et pour effrayer. On se rendit à son décret, non sans quelque résistance de la part des vieux soudards. Enfin le calme revint ; les religieuses, vraiment exilées à Paris, reprirent, le 15 janvier 1653, sous la conduite de la mère Angélique, la route tant désirée des Champs, et en une suite cette fois plus nombreuse, mais qui ne parvint pas encore à remplir leur cloître agrandi. Les solitaires s' en retournèrent à l' isolement des Granges, et il n' y eut plus que quelques-uns des principaux qui allèrent encore, un peu plus souvent que M De Saci n' aurait voulu, causer chez M De Luines, à Vaumurier, de la nouvelle philosophie de Descartes, qu' Arnauld mettait volontiers sur le tapis. Nous touchons à Pascal, et à sa première conversation p308 avec M De Saci ; mais il y a auparavant à bien connaître ce qu' était M De Saci lui-même, et auparavant encore à dire quelques mots plus particuliers de ce nouvel et considérable allié qui est survenu à port-royal, de ce solitaire-châtelain de Vaumurier, du duc De Luines, le connétable des religieuses en ce temps-là. Nous commençons par sa sainte épouse. La duchesse De Luines, Louise Séguier, était fille de Séguier, marquis d' O, cousin du chancelier. Après les premières joies de son grand mariage et ce premier enchantement de la bagatelle , elle revint aux sentiments pieux qu' elle avait eus dès l' enfance, et les fortifia de plus en plus. Elle y amena son mari, et M De Sainte-Beuve, le docteur, les conduisait tous les deux. Elle était filleule de la reine de Pologne ; de là à connaître la mère Angélique il n' y avait qu' un pas. Les deux époux en vinrent à désirer de se retirer du monde, et ils entreprirent de se bâtir le petit château de Vaumurier à un coin de port-royal des Champs, sur le terrain même du monastère, voulant participer de plus près à cet esprit de silence et de solitude où l' on adorait le Dieu caché. En attendant, la duchesse continuait de vivre dans le monde avec toutes sortes d' adresses ingénieuses pour l' éluder ; elle n' y réussissait pas toujours malgré ses soins touchants. La famille de son mari, altière et fastueuse, la voulut mortifier plus d' une fois sur ses humilités : elle ne s' en déconcertait pas. Elle disait agréablement qu' elle aurait bien souhaité que le tabouret se pût vendre, et que ce lui serait plaisir p309 de demeurer debout devant la reine, lorsque tant de malheureux n' ont pas où se poser. Deux de ses filles enfants furent mises à port-royal parmi les pensionnaires. Elle-même, dans son désir violent d' aller habiter Vaumurier, avait des pressentiments et des craintes de ne pas être digne de ce bonheur ; elle en parlait comme d' une terre promise qu' elle n' aurait vue que de loin. Un an avant sa mort, il se fit en elle comme un redoublement de sainte maturité. Elle avait prié son mari de lui traduire des endroits de saint Augustin où il est question de vie éternelle : c' était une de ces âmes avides d' éternité. Elle lisait aussi l' admirable petit traité de la mortalité de saint Cyprien, que M Le Maître avait traduit à son intention. Comme cet ouvrage tardait à venir, elle disait que, pour peu qu' on retardât encore, on ne lui enverrait sa préparation qu' après l' accomplissement. Le soir même où elle le reçut, elle le lut trois fois. Elle mourut peu après, d' une suite de couches, le 13 septembre 1651, proférant avec ardeur des versets tirés de saint Augustin, particulièrement celui-ci : ô éternellement aimer ! ô ne jamais mourir ! ô toujours vivre ! elle n' avait que vingt-sept ans. M Singlin ne la quitta point dans sa maladie. Son corps fut porté à port-royal selon son désir, et inhumé dans le choeur. Les deuxenfants jumeaux, dont la naissance avait causé sa mort, moururent eux-mêmes un mois après leur mère, et furent ensevelis dans la même tombe. Comme M et Madame De Luines avaient fait dessein d' imiter dorénavant, dans un pur et spirituel hyménée, saint Paulin et Thérasie, ils en avaient donné les noms à ces deux jumeaux (Félix-Paul et Thérèse). On trouva dans les papiers de la défunte p310 nombre de pensées édifiantes et de règles ingénieuses pour pratiquer la vertu chrétienne au sein et comme à l' insu du monde. Madame De Luines fut la première de ces illustres dames, telles que Madame De Liancourt, Madame De Longueville, Mademoiselle De Vertus, qui vécurent et moururent dans la perfection d' une pratique patiente et sérieuse, selon l' entier esprit de port-royal ; car nous ne comptons pas pour beaucoup ces deux ou trois variables et légères que nous avons jusqu' ici rencontrées. Dernière couronne de cette sainte duchesse, et non la moins belle ! Elle est la mère du vertueux duc De Chevreuse, de cet élève de port-royal, qui passa depuis à Fénelon. M De Luines éprouva de la mort de son épouse une violente douleur, qu' il crut devoir être éternelle. Il songea un moment à se faire père de l' oratoire, puis il aima mieux être solitaire à port-royal. Il sy retira incontinent, en attendant que le château de Vaumurier fût logeable. Il édifiait par sa ferveur les vingt ermites qu' il y trouva. Ceci se passait un peu avant la seconde guerre de Paris. Lorsqu' elle éclata, M De Luines retira aussitôt à Vaumurier (bien que la maison fût à peine en état, mais on la jugea plus sûre) tous les solitaires du vallon et des Granges. Ce fut lui aussi, on vient de le voir, qui s' adonna en toute activité à mettre l' abbaye hors d' insulte par des murailles respectables et par des tours de trente pieds qui s' élevèrent comme p311 par enchantement, onze en trois semaines ; M Le Maître y eut sa grande part en principal adjudant. Dans chaque tour on logea une petite garnison de quatre ou cinq soldats, la plupart gens du pays, mais dressés et commandés par ces vieux routiers, plus ou moins de notre connaissance, Mm De La Rivière, De La Petitière, un M De Bessi, un M De Beaumont ; ce dernier avait commandé la cavalerie vénitienne en Candie. M De Luines profitait en même temps de l' éloignement des religieuses pour pousser aux constructions intérieures : on bâtit deux grands dortoirs ; on disposa jusqu' à soixante et douze cellules, alors, ce semble, fort superflues, mais qui paraîtront quelque jour un nombre prédestiné. Lorsque les soeurs de Paris, en effet, seront expulsées de leur maison (1665) et que les deux communautés n' en feront plus qu' une aux Champs, on se trouvera juste soixante et douze religieuses de choeur. Le pavé de l' église, humide et tout enfoncé par la suite des âges, avait été relevé de huit pieds. M De Luines p312 et M De Bagnols, pour la dépense, subvinrent à tout, et M De Luines présent y avait l' oeil en vrai maître maçon et charpentier : ce qui faisait dire gaiement à la mère Angélique : " nous avions ci-devant des gentilshommes pour cordonniers, à cette heure nous avons un duc et pair pour chasse-avant . " on entrevoit même, à cet instant inespéré, un plan tout à fait grandiose et souriant, mais qui osait à peine se confier, que l' on recommandait tout bas à Dieu et que les événements rompirent. Il ne s' agissait de rien moins que de bâtir autour de l' abbaye douze ermitages réguliers, où se seraient retirés ceux des messieurs qu' on y aurait crus appelés, et, à la mort de chacun, il n' y serait entré qu' un successeur éprouvé déjà. Tous auraient pu, sans sortir, aller à une chapelle où un prêtre leur aurait dit la messe. Voilà l' idéal, la Sion au complet sur la terre ; mais l' orage bien vite en fit raison. Quoi qu' il en soit, les grands travaux entrepris et dirigés par notre bon duc (ainsi qu' on l' appelait) avaient ceci de positif, outre le bienfait de la destination, d' en être un pour tous les gens du pays qui s' y trouvaient occupés, nourris, au nombre de près de mille, et qui autrement couraient risque de mourir de faim. La vie qu' on menait au dedans de Vaumurier, tant qu' on y resta, tenait autant que possible de celle d' une communauté. On y était plus de cent, entassés les uns sur le autres. Tout le monde mangeait dans une salle avec le duc même , nous dit Du Fossé ; chacun, à son tour, lisait tout haut quelque bon livre durant les repas, et les autres gardaient le silence. On ne le gardait pas toujours si bien à d' autres moments, p313 et il y avait, à ce qu' il paraît (un peu plus tard peut-être, et la guerre passée), de grandes discussions qui faisaient nouveauté étrange. On y causait avec chaleur de certaine philosophie subtile, engageante et hardie, comme dira La Fontaine ; on y agitait le système de Descartes et les tourbillons. Le soleil n' est-il qu' un amas de rognures ? Les bêtes sont-elles des horloges ? Il n' y avait guère de solitaire, en ce temps-là, qui ne parlât d' automate . On disséquait des chiens, sans remords, pour observer la circulation du sang, et Arnauld eût répondu et répondait, comme plus tard Malebranche donnant un grand coup de pied à sa chienne : " eh quoi ! Ne savez-vous pas bien que cela ne sent pas ? " qu' étaient-ce que les cris en effet ? Pur bruit de rouage et de tournebroche. Mais à ce propos de chiens et de tournebroche, le duc De Liancourt, un jour là présent, raconta une petite histoire qu' aurait pu rimer le fabuliste et qui ferma la bouche au docteur. Le château de m le duc De Luines, dit Fontaine, était la source de toutes ces curiosités. On aura occasion ailleurs de noter sérieusement l' introduction et l' infusion, non pas du système, mais de la méthode de Descartes, dans la littérature janséniste ; nous en surprenons ici comme l' essai et le pur jeu par le dehors. M De Saci souriait et combattait finement, mais il ne coupait pas court : on se demande où est p314 Saint-Cyran ? De là toute une déviation, une inconséquence à coup sûr, mais ausi une transaction littérairement féconde et glorieuse pour nos amis. Le père Daniel, publiant en 1690 son voyage du monde de Descartes , pourra mettre dans la bouche du philosophe ces paroles dont la raillerie honore : " je m' assurai donc de lui (D' Arnauld), et je crois que le mécontentement que je lui témoignai des jésuites ne contribua pas peu à me l' attacher. Il fit si bien que, dès lors, on vit peu de jansénistes philosophes qui ne fussent cartésiens. Ce furent même ces messieurs qui mirent la philosophie à la mode parmi les dames ; et on m' écrivit de Paris en ce temps-là qu' il n' y avoit rien de plus commun dans les ruelles que le parallèle de M D' Ypres et de Molina, D' Aristote et de Descartes. " quoiqu' Arnauld fût le plus vif promoteur, le duc De Luines, à ce début, ne restait pas en arrière, non plus que son ancien maître de philosophie, également retiré, M Du Chesne, lequel était très-savant, nous dit-on, dans toutes les curiosités de la nature . Le duc avait reçu de lui une excellente et forte éducation ; et c' était sans doute par son conseil qu' il avait traduit en français les méditations de Descartes. Cette traduction, revue et corrigée par Descartes lui-même, et qui est celle qu' on lit encore, avait paru en 1647. M le duc De Luines avait un très-beau génie pour la traduction , dit naïvement Racine ; il employa ce génie à port-royal. On a, sous le nom du sieur de Laval , plusieurs traités de piété traduits des pères. Ce sont des pièces dont quelques-unes p315 peuvent bien être de M Le Maître, mais dontla plupart, dues certainement à M De Luines, ont un rapport touchant avec sa propre situation : des lettres, par exemple, de saint Paulin et de sa femme Thérasie à saint Apre et à Amande, deux époux qui vivent ensemble comme frère et soeur en Jésus-Christ ; la lettre de saint Paulin à saint Pammaque pour le consoler de la mort de sa femme Pauline ; la lettre de saint Fulgence à Théodore sénateur sur l' enseigement des grands ; l' enseignement du pape saint Grégoire-Le-Grand aux personnes mariées. Dans la consolation de saint Paulin à saint Pammaque il est dit : " je veux bien que la piété pleure quelque temps, mais je veux que la foi se réjouisse toujours... ; car il est écrit : l' amertume de l' affliction ne doit pas durer plus d' un jour... consolez-vous promptement de peur de tomber dans l' excès de la tristesse ; car la tristesse conduit à la mort ; et la mort détruit toute notre force et notre vertu . " le duc De Luines fut trop empressé de s' appliquer ces sages paroles qu' il avait traduites, et les prit à la lettre plus que dans leur vrai sens, j' aime à le croire ; il se consola, mais d' une consolation selon le monde. Il y rentra, se remaria en 1661, moyennant dispenses, avec Mademoiselle Anne De Rohan, fille de M De Montbazon, et par conséquent sa propre tante, et de plus sa filleule : ce qui parut p316 cumuler toutes les chutes. Cette tante n' était qu' une enfant auprès de lui, mais, à ce qu' on nous dit, bien belle. à la mort de celle-ci (1684) et dès l' année suivante, il se maria une troisième fois ; il aimait chacune de ses femmes, vir uxorius, mais surtout il aimait le mariage. Les historiens de port-royal, après avoir justement dénombré les bienfaits du duc De Luines, les généreuses libéralités de ce Joseph D' Arimathie , courent vite sur cette fin et la dissimulent de leur mieux. Il mourut en 1690, et demeura de loin en fort bons termes d' ailleurs avec port-royal. Ses filles du premier lit y avaient été postulantes et y auraient pris le voile, si on l' avait permis : ses filles du second lit y furent placées comme pensionnaires, et s' en montrèrent filialement reconnaissantes. Une circonstance singulière et à noter se rattache encore à ce château de Vaumurier, depuis qu' il l' eut laissé à l' abbaye. Bien des années après le moment où nous sommes, m le dauphin, un jour qu' il chassait aux environs, s' aperçut de ce château qui n' était d' aucun usage, et il résolut d' en faire la demande au roi ; son dessein était d' y mettre une personne qu' il aimait. La mère Angélique De Saint-Jean, alors abbesse, fut avertie, p317 et elle prit sur elle d' envoyer à l' instant des ouvriers au château pour le ruiner de fond en comble. Le roi le sut et l' en loua. Une remarque générale a pu se faire à travers tout ceci, c' est que nous avons passé l' une et l' autre fronde au sein de l' un et l' autre port-royal, sans saisir encore une trace d' intrigue, sans même trouver jour pour l' y placer. Petitot a voulu signaler le duc De Luines comme l' un des chefs et des intermédiaires. Cela est faux. Le duc De Luines ne tenait en rien de sa mère, il avait furieusement dégénéré , dit Tallemant ; c' eût été un mauvais meneur ; et puis, durant cette année 1652, la douleur de son veuvage l' accablait, et les soins d' une activité pieuse étient seuls capables de l' en distraire. Il ne figure au plus que dans la première fronde, et avant son étroite liaison avec port-royal. Politiquement, nos amis restent jusqu' ici tout à fait à part et en dehors ; car ils ne pouvaient communiquer avec Retz que par Mm De Bernières, De Bagnols ou De Luines, et il n' y paraît pas. C' est aprs coup, et par la persécution, que ce genre de zèle leur vint ; Gui Joly leur a rendu cette justice sous forme de reproche, lorsqu' il parle du voyage de M De Saint-Gilles à Rotterdam ! Et des offres de 3 ces messieurs, qui, n' ayant rien dit dans le temps, ne se mettoient alors en mouvement que pour leurs intérêts particuliers. " la plus grosse velléité factieuse de nos solitaires à cette époque, ç' a encore été avec Descartes, à Vaumurier. Mais la soeur de Pascal est déjà entrée au monastère. Je me hâte vers M De Saci, qui devient le personnage p318 indispensable, celui qui tient les clefs dans le gouvernement de port-royal pour toute une longue période. Seul, il peut nous conduire par la main à Pascal, en nous imposant patience, comme il convient, avant d' atteindre à ces provinciales où nous aspirons : italiam ! Italiam ! p319 xvii. M De Saci directeur et confesseur, c' est une bien grande et bien capitale autorité dans port-royal ; c' est (le génie d' invention et de fondation à part, qui faisait le propre de M De Saint-Cyran) le plus essentiel, le plus considérable de ses successeurs dans le cadre juste et dans les limites de la chose posée. Rien, absolument rien ne dépasse, et il remplit, pour ainsi parler, tout ce cadre sans marge, avec sa figure longue, froide, fine, humble, stricte, docte et prudente. Il avait coutume de dire que, s' il avait eu à choisir un siècle pour y naître, il n' en aurait pas choisi d' autre que le sien ; entendez par siècle ce voisinage du cloître et cette libre agrégation de pénitents ; il y tient exactement en effet comme dans son lieu. Pascal, n le sait, dépasse, déborde à tout moment par la pensée ; Arnauld s' emporte en controverses et p320 en bouillonnements ; d' autres ont leurs défaillances. M De Saci, non moins savant qu' aucun, plus prudent que tous, ferme sous sa timidité première, lent, restrictif, ingénieux, continue, en la resserrant, l' autorité dirigeante que M Singlin avait reçue de M De Saint-Cyran et comme gardée en dépôt pour la lui conférer entière : il est le directeur port-royaliste au complet et perfectionné, moins le génie encore une fois, qui marquait au front et qui maintient hors ligne le premier maître. Si, malgré les déviations latérales et accessoires que j' ai d' avance signalées, port-royal a conservé pourtant son unité jursqu' au bout, c' est à M De Saci qu' on le doit, c' est en lui qu' on la trouve. Sa vie est la ligne droite de port-royal. M De Saci, frère cadet de Mm Le Maître et de Séricourt, ne s' appelait de la sorte que par une façon d' anagramme de son nom de baptême Isaac (Isaac-Lous Le Maître). Né le 29 mars 1613, élevé dans la paroisse de Saint-Merry où logeait sa famille, il fit paraître dès l' enfance une piété exemplaire, qui édifiait le curé, M Hillerin, et que rien jamais ne démentit. Il suivit pendant quelque temps se études au collége de Beauvais avec M Arnauld son petit oncle , et qui n' avait qu' un an de plus que lui. Il fit sa philosophie avec soin, comme toutes choses, mas sans y prendre le même goût qu' aux belles-lettres, un peu le contraire en cela D' Arnauld. La morale, une certaine fleur de belles-lettres, p321 les langues, et la foi dominant le tout, voilà déjà en abrégé M De Saci. " son esprit, raconte Du Fossé, paroissoit dès lors ce qu' il fut depuis, c' est-à-dire plein de feu et de lumière, et d' un certain agrément et enjouement, dont il voulut bien se dépouiller par la suite quand il reçut les ordres sacrés, mais qu' il lui étoit facile de reprendre dans les occasions, s' il le jugeoit à propos. Je voudrois aoir quelques pièces de ce genre que j' ai vues : il ne se pouvoit rien ajouter à la gentillesse et au tour d' esprit qui s' y remarquoient, et à la beauté, tant de la prose que des vers, moitié picards et moitié françois, qu' il entremêloitagréablement l' un à l' autre, et qui composoient un tout que l' on pouvoit considérer comme quelque chose d' achevé en son espèce. " les âmes innocentes et sobres ne sont guère difficiles en fait de plaisanterie honnête ; elles s' égaient de peu, dès qu' elles osent. Nous verrons à quoi nous en tenir sur cette gentillesse de badinage. On a des vers de M De Saci enfant ; on en a, par Fontaine, qu' il écrivit à sa mère, au nom de ses frères et au sien, pour la remercier du cadeau qu' elle leur avait fait à chacun d' une bourse dorée de couleur différente : " nous y voyons dans un petit espace, écrit-il, le plus illustre prisonnier du monde, et vos mains y ont enchaîné celui qui dispose de la liberté de tous les hommes, ce superbe métail à qui tant de mortels consacrent tant de voeux, lèvent tant d' autels, fils du soleil des cieux, et soleil de la terre, qui produit dans le monde et la paix et la guerre... (suit une description détaillée des quatre bourses, prose et vers)... enfin, j' admirerai toujours ces bourses p322 comme des merveilles, et je les aimerai comme mes petites soeurs, puisqu' en quelque sorte elles sont vos filles... " pur style de précieuses, on le voit ! M De Saci, en se laissant faire, eût été bien aisément un bel-esprit, et très-vite suranné, jamais un poëte. Il avait de la facilité à ce jeu de rimer : mais l' art, le goût, le talent en un mot, et lui, ne s' y sont jamais rencontrés. Dans les vers de Racine enfant, on devine déjà, en quelques accents, l' auteur futur d' Esther ; dans ceux de M De Saci, on entrevoit, malgré tout, le rimeur prochain des racines grecques . Cependant sa mère, très-agréablement surprise du remerciement versifié, l' engagea à exercer sa poésie sur les hymnes de l' église ; il les traduisit presque toutes, et elles sont entrées dans les heures dites de port-royal . Quand, plus tard, Racine, jeune, s' essaya également à traduire les hymnes du bréviaire, il est dit, d' près le témoignage de Boileau, que M De Saci s' en montra un peu jaloux, et qu' il le détourna de la poésie, comme n' étant pas son talent. Sans qu' il soit besoin, je le pense, de faire intervenir aucune jalousie, on conçoit, à la lecture des vers de M De Saci, qu' il n' ait pas apprécié ceux que Racine commençant pouvait déjà faire. Dès avant la retraite de Mm Le Maître et De Séricourt, le jeune Saci avait été placé par sa mère sous la direction de M De Saint-Cyran. Il eut grande répugnance p323 après son cours de philosophie à étudier en sorbonne ; sa famille s' y opiniâtrait. M De Saint-Cyran, dont la grande règle était de suivre les traces de Dieu dans les âmes , se rangea à la modestie du jeune homme qui redoutait ce titre, cet éclat de docteur , et surtout le ministère de prêtre qe le doctorat entraînait : autant de traits encore de différence avec Arnauld. M De Saci se trouvait, ainsi que ses frères, à port-royal des Champs lors de la première dispersion de 1638 ; il tomba malade en revenant à Paris. Sa complexion était très-délicate. Guéri, il travailla avec M De Barcos dans la maison de M De Saint-Cyran alors prisonnier. Plus tard M De Barcos lui procura M Guillebert pour lui enseigner les questions de l' école en le dispensant de la sorbonne. Quand M Arnauld fut caché par suite du livre de la fréquente communion , on lui donna M De Saci pour compagnon et aide dans sa retraite. On voit donc très-bien comment en M De Saci se combinent l' esprit direct de Saint-Cyran par M De Barcos, par M Singlin, et en même temps l' esprit D' Arnauld par le sang et par cette collaboration intime. On a dès l' abord une preuve de sa maturité morale dans une lettre à M Le Maître, à qui il envoyait quelques cahier D' Arnauld : " prenez garde, mon très-cher frère, à tous ces termes un peu durs. Il dit par exemple en un endroit : n' est-ce pas un abus intolérable... ? pourquoi ne met-on pas plutôt déplorable , puisque nous pourrions y être enveloppés comme les autres ? ... il faut aussi considérer que mon oncle a paru un peu chaud lorsqu' il étoit sur les bancs. Quelques-uns l' ont regardé comme un esprit de feu, et ont craint qu' il ne fût un peu aigre, quoiqu' il ne le soit p324 nullement, et qu' il soit l' homme du monde qui ait le moins de fiel. Mais il faut ôter tout prétexte, et combattre aussi bien les imaginations des hommes que leurs erreurs. " ainsi la nature prudente de M De Saci n' était pas sans quelque méfiance de la nature pugnace d' Arnauld, et il l' aurait voulu tempérer. Mais il faut remarquer que cela tombe ici sur la diction, et qu' en général cette justesse de critique, à l' égard d' Arnauld et des autres, ne porta guère jamais que sur des détails, non sur l' ensemble de la conduite et sur l' esprit général du rôle. Lui-même, M De Saci, contribua un instant au même rôle d' aigreur, sans le savoir, par ses plaisanteries soi-disant poétiques, ses enluminures de l' almanach des jésuites , si opposées à l' esprit de vérité. M De Saci ne vit jamais les choses devant lui qu' en longueur, pour ainsi dire, sur une ligne très-étroite et mince, et dans un horizon assez restreint ; il se rachetait en élévation sur l' autre ligne profonde et haute, selon laquelle il rapportait tout au ciel. Mais M De Barcos, bien moins net et certainement moins ingénieux, jugeait peut-être mieux de l' ensemble. Dans le même temps qu' il aurait voulu qu' on tempérât quelques expressions outrées d' Arnauld, le jeune Saci engageait M Le Maître à être moins scrupuleux en ses traductions pour certains mots de médiocre élégance, mais fidèles et suffisants. On pressent là encore l' homme pour lequel le bel art moderne ne fut jamais rien, et qui était né comme légèrement suranné : chose remarquable en ce qu' on le voit d' ailleurs très-lettré, et, je le répète, ingénieux, industrieux. La pensée réfléchie et repliée l' attirait uniquement : " il m' a témoigné souvent, écrit Fontaine, quil admiroit comment p325 des personnes d' esprit pouvoient préférer les pères grecs aux pères latins. " je sais, disoit-il, qu' ils le font parce qu' il paroît plus d' éloquence dans les pères grecs que dans les latins ; mais on oublie que la véritable éloquence est dans les choses et non dans les expressions. On estime bien plus un peintre qui a du dessin que celui qui n' a que le maniement du pinceau. " ainsi pas une couleur chez M De Saci, pas une flamme ; un flegme extérieur, une pâleur monotone, un ton uniforme, puis aussi un dessin net, fin, menu, continu, un dessin au premier abord sans grâce, ineffaçablement gravé dans sa ligne terne. Je voudrais faire passer dans les autres l' impression de ce genre de beauté tel que je le conçois, et qui, en fait d' éclat et de brillant, n' en a pas même l' ombre ; mais beauté morale, beauté pieuse, intérieure ou plutôt rentrée, toute constante et patiente, comme bstinée en une seule pensée et dès ici-bas immuable. Fontaine m' y va aider ; il nous a peint admirablement son cher maître en de longues pages d' où je n' ai à tirer que les traits qui concluent : " ce que M De Sacichercha le plus dans la lecture de saint Augustin, ce fut de concevoir une grande ide de Dieu ... etc. " ces paroles, dans leur première expression, semblent assez communes, souvent appliquées, et n' avoir rien de bien particulier à notre personnage. Poussons ! p326 Elles vont, en se réitérant, devenir plus précises, plus incisives ; à force de les serrer et d' y repasser le trait, elles vont prendre feu et faire éclair. " on ne peut, continue Fontaine, se représenter jusqu' où cela alloit, et, s' il est beau de voir un jeune homme avoir tant de circonspection à chacune de ses actions,... etc. " ainsi la parole angélique, à jamais stable, c' est le contraire des paroles légères, ailées, (...), qui sont le faible des mortels. -cela ne devient-il pas subime à sa manière, quoiqu' un tel mot semble jurer avec le caractère doux, humble et discret de M De Saci, avec tout son être ? Et pourtant un certain sublime qui lui est propre, et du plus vrai, on vient de le sentir et d' y toucher, il l' a. Tel est l' homme que M Singlin, lorsqu' il vit M Manguelen p327 mort, contraignit à franchir les derniers degrés de l' autel, pour avoir enfin sur qui se décharger : illum oportet crescere, me autem minui ; il faut que celui-ci grandisse et que je m' efface, disait-il, en le montrant ; et il n' eut point de cesse qu' il ne l' eût institué. M De Saci résistait encore ; il en appela en dernier ressort à M De Barcos, à ce dépositaire le plus direct des premières et hautes lumières. M De Barcos, si scrupuleux et si exact, n' eut aucun doute cette fois, et déclara qu' il voyait en M De Saci le caractère du prêtre manifestement imprimé. L' humble clerc n' eut plus de réponse et reçut la consécration avec une joie grave et tremblante. Il dit sa première messe à port-royal des Champs le jour de la conversion de saint Paul, 25 janvier 1650 : ce fut un événement que nos chronologies mettent en première ligne pour l' importance. Il avait trente-sept ans. Il en doit vivre encore trente-quatre, et sa parole dirigera jusqu' au bout. J' ai déjà raconté comment, parmi les solitaires, M Le Maître surtout hésitait d' abord à entrer sous la direction de M De Saci son cadet, et si différent de lui par le flegme apparent de sa nature, puis comment l' obéissance chrétienne finit par triompher d' une manière si touchante. Le bon Fontaine nous confesse lui-même qu' il avait, pour son compte, prié M Singlin de le laisser sous M Arnauld, dont la bonté et l' ouverture de coeur l' accommodaient fort. Ces petites résistances tombèrent d' un mot. à partir de ce moment, M De Saci devint l' âme et la règle vivante de p328 l' intérieur. Deux rudes et tendres épreuves l' initièrent. Il assista M De Séricourt son frère, qui mourut avant la fin de l' année ; il disposa particulièrement sa sainte mère qui suivit de près ce fils chéri : " elle a eu la consolation, dit le nécrologe, d' être assistée à sa mort par M De Saci son fils, qui étoit prêtre depuis un an, mais qui n' avoit point encore confessé. Elle voulut qu' il commençât par elle à exercer cette fonction du sacré ministère, et qu' il devînt ainsi, comme elle le disoit elle-même, le père de son âme . " -" mon fils, lui disait-elle encore, aidez votre mère à bien mourir, et à la mettre dans le ciel, elle qui ne vous a mis que dans cette misérable vie ! " il eut assz d' empire sur lui et de haut respect de sa fonction sacrée, pour conserver en ces cérémonies suprêmes la liberté de l' esprit, des yeux et de la voix, quand tout le monde autou de lui n' avait plus ni parole ni chant, et ne priait que par des larmes. Ainsi fit-il, sept ans après, à la mort de son frère, M Le Maître : ses larmes, contenues durant tous les saints devoirs, attendirent qu' il se fût renfermé en sa chambre pour déborder. Dans la direction des solitaires, et en général dans la conduite des âmes, le grand recours de M De Saci, le remède auquel il renvoyait surtout et toujours, était la lecture et la méditation de l' écriture sainte. C' est à quoi, dit Fontaine, il exhortait perpétuellement ces messieurs : " une goutte d' eau, nous disoit-il, qui ne suffit pas à un homme, suffit à un oiseau. Les eaux sacrées ont cela de particulier qu' elles se proportionnent p329 et s' accommodent à un chacun : un agneau y marche, et elles sont en même temps assez profondes pour qu' un éléphant y puisse nager. " s' il a traduit plus tard l' écriture, c' est en vertu de ce principe d' efficacité continuelle qu' il s' y porta : sur ce point de la lecture de la bible, M De Saci est aussi absolu que ceux qui croient directement à la bible seule sans autre tradition nécessaire. " il faut, dit d' après lui Fontaine, regarder l' écriture comme la foi regarde les mystères, et n' y point mêler son esprit naturel ni le désir de savoir. Il ne faut point sauter les mots, mais les bien peser ; tâcher de concilier les passages qui paroissent se contredire, et recevoir humblement ce que Dieu donne san vouloir rien davantage. " -" un saint évêque de ces derniers temps (Jansénius) répétoit souvent qu' l iroit jusqu' au bout du monde avec saint Augustin ; et moi, disoit M De Saci, j' irois avec ma bible. " j' ai exprimé l' idée que M De Saci n' avait pas eu de vue d' ensemble sur port-royal et qu' il n' avait pas débrouillé souverainement, comme l' aurait pu faire M De Saint-Cyran s' il eût vécu, cet inextricable réseau de discussions et de querelles qu' on étendait autour d' eux, et qu' à l' envi plusieurs d' entre eux redoublèrent. Mais il faut ajouter que, s' il n' a pas débrouillé l' ensemble et s' en est peu rendu compte, il n' a jamais contribué du moins à l' obscurcir, et qu' au contraire, en chaque détail qui se présentait, il a travaillé à simplifier l' obstacle, à délier le noeud en toute charité, avec justesse et finesse rare : " tous ceux qui ont eu le bonheur de le connoître, dit Fontaine, avoueront qu' il n' y a guère eu d' homme qui eût plus de grâce, ni qui ait imaginé des manières plus adroites et pls p330 ingénieuses pour remettre les esprits et pour rétablir la paix, dans les contestations qui auroient pu l' altérer. " et il nous en cite un minutieux exemple, mais qui a son prix. Nos solitaires avaient leurs petites passions, même au sein de la pénitence : par moments, ils devenaient tous guerriers, comme on l' a vu sous la fronde, et ils prenaient goût au mousquet ; à d' autres moments, ils se portaient trop ardemment à la maçonnerie et aux ouvrages des mains pour l' agrandissement du monastère. D' autres fois, c' était le travail des champs qui avait la vogue parmi eux, et trop de vogue pour des gens mortifiés. Alors ils avaient leurs petits procès, au moins commençants : le fumier était rare ; l' un en voulait pour ses blés, l' autre pour sa vigne ; qui pour ses plants d' arbres, qui pour ses bandes de légumes. On allait plaider devant M De Saci. Lui, pendant ce temps-là, était à rimer les racines grecques , dont Lancelot avait soigneusement rassemblé et disposé tous les mots ; quant à la dernière main, à la rimaillerie mnémonique, ç' avait été oeuvre de poëte qu' on avait réservée au maître. Eh bien ! M De Saci, à la suite du mot grec qui signifie fumier ou engrais , ajoutait ce que nous avons pris pour une cheville, et qui était une douce pointe, un trait charitablement malicieux : (...), fumier aux champs a vogue . Or cette douce pointe, qui était toute sa sentence d' arbitre, suffisait pour faire rentrer les humbles solitaires en eux-mêmes ; et c' est ce que Fontaine appelle la grâce chez M De Saci. Je suis naturellement conduit par cet éloge à parler toutefois avec sévérité de ce que je trouve la seule fausse p331 démarche de M De Saci, d' un écrit de sa façon des plus contraires à l' esprit de Saint-Cyran, et que je voudrais retrancher : les enluminures de l' almanach des jésuites (janvier 1654). Les jésuites, dont le goût fut longtemps détestable et tout à fait de collége, avaient publié, en décembre 1653, un almanach qu' ils intitulèrent : la déroute et la confusion des jansénistes . C' était une manière de célébrer et de figurer leur récent triomphe à Rome où avait paru enfin la bulle d' Innocent X. On voyait en tête de l' almanach une estampe allégorique : le pape, assis sous la colombe du saint-esprit entre la religion qui porte la croix, et la puissance de l' église qui porte le casque, lançait sentence contre le jansénisme. Jansénius, en habit d' évêque, tout effaré t déployant des ailes de diable, s' enfuyait, son livre en main, vers Calvin en personne, qui déjà, dans son coin, accueillait à bras ouverts une dame ou religieuse janséniste en lunettes. Je fais grâce des autres détails de cette ignoble facétie. M De Saci jugea à propos d' y répondre. Les jésuites ayant répandu seize mille exemplaires, dit-on, de l' outrageux almanach, on avait quelque raison peut-être à port-royal d' en redouter l' effet qui parlait aux yeux. Comme il y avait plusieurs quatrains explicatifs de l' estampe, M De Saci fit aussi des vers pour riposte : je n' en citerai que quatre en échantillon, qui ont paru piquants aux intéressés. Les jésuites p332 avaient représenté dans l' estampe l' ignorance qu' ils attribuaient à leurs adversaires sous la figure d' un idiot qui a des oreilles d' âne ; à quoi M De Saci répliquait : qui ne sait qu' en leurs doctes veilles, ils vous tirent tant les oreilles, qu' à vous peindre, vous en auriez depuis la tête jusqu' aux pieds ? Ce sont les meilleurs vers du chef-d' oeuvre. Je rougis pour nos respectables amis de l' erreur de cette réponse, et de tant d' autres sur le même ton qui en furent la suite, depuis les chamillardes et l' onguent pour la brûlure , jusqu' au philotanus et aux sarcellades dans le dix-huitième siècle : littérature indigne et burlesque qui se conçoit en effet de Barbier D' Aucourt à Grécot ; mais le malheur, le tort de M De Saci est d' avoir commencé. Tout le monde dès l' abord (jésuites à part) n' en fut pas charmé. Dans la réponse D' Arnauld à la lettre d' une personne de condition , on voit que cette lourde et crasse manière de plaisanterie avait choqué quelques amis éclairés de port-royal et gens du monde. Arnauld donc, à grand renfort de logique et de citations des pères, entreprend de démontrer la légitimité et l' excellence catholique des enluminures . Il commence par établir que les pères ont fait la guerre avec un esprit de paix ; il veut en venir au misericorditer irride de saint Augustin. La personne de condition objectait que le rire est peu chrétien, qu' on a remarqué du Christ qu' il est bien écrit qu' il a pleuré, mais non qu' il a ri vel semel eum ridentem nemo vidit, sed flentem imo . Et en effet on ne p333 se figure jamais les anges riant de l' éclat du rire. Ce rire humain, qui est l' opposé du sourire, ne l' est pas moins de cette autre joie d' innocence où nous avons vu s' égayer le jeune Lancelot, sainte joie légère qui est comme le superflu et la blanche écume de l' âme. Le rire vulgaire, dont il est ici question, vient du désaccord, du désordre senti sous un certain angle imprévu et par un revers qui se démasque subitement : on éclate. Dans l' harmonie, on chante, on sourit, le visage rayonne, il y a des pleurs d' amour. Si animé qu' on tâche de se fiurer un ciel chrétien, on n' y conçoit pas le rire ; il le faut laisser aux dieux d' Homère en leur Olympe, où il est inextinguible comme leurs désordres et leurs adultères. De Maistre, en regrettant (dans son anti-Bacon) que Molière n' ait pas employé plus chrétiennement son talent, et en citant Destouches comme plus moral, oublie trop cela ; c' est étonnant de sa part. Arnauld ne va pas si à fond. Il ramasse les exemples de raillerie de l' écriture et des pères. Il fait un chapitre intitulé : application des règles des pères à l' almanach ; et il ne s' aperçoit pas qu' en tout cet attirail manque précisément le festivitas dont parle Tertullien : vanitati proprie festivitas cedit , il n' y a rien qui soit mieux dû à la vanité des hommes que d' être raillée. Arnauld controversant pour la plaisanterie de M De Saci et la corroborant, c' est deux fois trop. Racine a fait justice de cette fausse manière, quand il a dit en sa lettre si malicieuse à l' auteur des imaginaires : " l' enjouement de M Pascal a plus servi à votre parti que tout le sérieux de M Arnauld ; mais cet enjouement n' est point du tout votre caractère : vous retombez dans les froides plaisanteries des enluminures ; p334 vos bons mots ne sont d' ordinaire que de basses allusions... retranchez-vous donc dans le sérieux, remplissez vos lettres de longues et doctes périodes, citez les pères, jetez-vous souvent sur les injures... " ainsi piquait le tendre Racine, du jour où il s' avisa d' être ingrat. Les enluminures parurent toutefois excellentes à la plupart de ces messieurs. Au dix-huitième siècle, l' avocat Mathieu Marais, parlant de je ne sais quelle chanson augustinienne, où le dogme est rimé en vingt couplets, et d' une préface qu' on y a mise en langage patois, ajoute avec admiration : " ces jansénistes ont de toutes sortes d' esprits parmi eux, et ce faux paysan feroit très-bien une comédie. " si des gens d' esprit comme Marais, mais qui aimaient le gros sel et ne le distinguaient pas du fin, tant ils avaient le goût farci de procédures, sentaient ainsi sur les sarcellades , à plus forte raison nos solitaires : ils ne devaient pas être, je l' ai dit, très-difficiles en matière plaisante, comme gens très-austères, habituellement à jeun là-dessus, et qui avaient en eux un grand fonds de divine joie. p335 On a vu la seule tache, la seule faute apparente (et encore surtout une faute de goût), qui se découvre chez l' homme le plus droit, le plus pur, le plus irrépréhensible. Successeur de M Singlin, s' il est, dans le début, inférieur à celui-ci, qu' il surpasse d' ailleurs en science et même en égalité fixe de caractère, c' est par ce seul endroit où l' on ne reconnaît plus le directeur. J' ai hâte de revenir à ses mérites essentiels, continuels, et que je n' ai pas encore assez marqués. M De Saci, selon le témoignage de tous ceux qui l' ont connu, avait retranché de ses études et de sa vie tout ce qui ne regardait pas la piété ; il était même bien aise d' ignorer certains points de la science de l' église que d' autres pouvaient avoir intérêt à connaître, et il en tirait occasion, lui, de se taire lorsqu' on en parlait. Il fuyait les matières de controverse et de critique, les nouvelles des affaires du monde, et prenait pour devise ces paroles : ut non loquatur os meum opera hominum . Mais par le seul endroit auquel il s' enracinait, la lecture et la méditation e l' écriture, il retrouvait avec surcroît tout le reste, et s' étonnait qu' on fît tant de cas de résultats humains auxquels le chrétien arrive tout simplement par la seule source sacrée. On a une foule de jolies paroles de lui, dans ce sens de sagesse et de sobriété. Quand je dis jolies paroles, qu' on y prenne garde ! Ici on rentre dans la délicatesse. Il est besoin de s' avertir pour goûter cet esprit qui n' a pas l' air d' en être ni d' y toucher. Règle générale : quand parle M De Saci, p336 il faut bien faire attention pour sentir qu' il y a de l' esprit, de même qu' il faut bien connaître sa lèvre fine, presque immobile, pour s' apercevoir que c' est un sourire. S' agissait-il de voyager, de faire voyager les enfants, il disait que voyager, après tout, c' était voir le diable habillé en toutes sortes de façons, à l' allemande, à l' italienne, à l' espagnole, et à l' anglaise, mais que c' était toujours le diable : crudelis ubique . Le moraliste poëte ne dit pas autre chose : rarement, à courir le monde, on devient plus homme de bien. Il appliquait encore au monde une parole d' Isaïe renversée, et, au lieu du vere tu es deus absconditus , il mettait diablus : le monde, disait-il assez hardiment, est l' eucharistie retournée ; partout le démon caché et présent, et qui veut qu' on l' adore. Au sujet des nouvelles opinions de Descartes sur la physique, et du bruit qui en retentissait autour de lui, il disait qu' Aristote ayant usurpé, même dans l' église, même à côté de l' écriture sainte, une telle autorité, un tel brigandage , il était juste qu' il fût renversé et dépossédé par un autre tyran, lequel peut-être aurait un jour le même sort ; que M Descartes se trouvait à l' égard d' Aristote comme un voleur qui en vient tuer un autre et lui enlever ses dépouilles ; il ajoutai doucement : tant mieux ! Plus de morts, moins d' ennemis ! " Dieu a fait le monde pour deux choses, continuait-il, parlant à Fontaine : l' une, pour donner une grande idée de lui-même, l' autre, pour p337 peindre les choses invisibles dans les visibles... etc. " ne voilà-t-il pas que nous avons entendu causer M De Saci de très-près et dans toute sa nuance ? à propos de Pascal qui vint sur ces entrefaites à port-royal, et à qui il trouvait beaucoup de brillant , M De Saci, tel que nous le connaissons déjà, n' en fut pas ébloui, et, convenant pourtant du plaisir qu' il prenait à la force judicieuse de tant de beaux discours, il disait : " M Pascal est extrêmement estimable en ce que, n' ayant point lu les pères de l' église, il a de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes p338 vérités qu' ils ont trouvées. Il les juge surprenantes, parce qu' il ne les a vues en aucun endroit ; mais, pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres. " et cette observation de M De Saci s' appliquait surtout aux discours éloquents que lui tenait Pascal sur Epictète et Montaigne , et que je réserve avec les répliques, dans leur étendue, pour un autre endroit. Car c' était une partie de la conduite de M De Saci de proportionner et d' accommoder ses entretiens à chacun de ceux avec qui il parlait. S' il voyait M Champagne, il le mettait sur la peinture ; si M Hamon, sur la médecine ; si (..) Pascal, sur la lecture des philosophes : " tout lui servoit pour passer aussitôt à Dieu, et y faire passer les autres. " il lui fut donné d' achever et de confirmer ces grandes et délicates conversions qu' avait si bien menées son prédécesseur : Pascal et Madame De Longueville passèrent des mains de M Singlin en celles de M De Saci. Mais je me sens poussé, par rapport à lui, à procéder un peu autrement qu' avec ceux qui ont précédé : il me faut absolument suivre sa vie tout d' un trait jusqu' au bout. Son unité, son uniformité est telle qu' il ne peut se scinder. Comme il ne fut point mêlé à la polémique du dehors, cette anticipation est possible sans inconvénient. On y gagnera d' avoir à l' avance un aperçu de la vie intérieure entière de port-royal, et, au moment presque où l' on quitte Saint-Cyran, d' atteindre p340 d' un seul regard jusqu' à l' extrémité de l' institution même. Port-royal, le vrai port-royal complet, n' a eu, en tout et pour tout, que trois directeurs en chef , M De Saint-Cyran, M Singlin et M De Saci. Xviii. Qu' il suffise pour le moment de savoir quelques temps principaux dans l' histoire des persécutions de port-royal. La situation que nous avons vue assez belle et prospère nonobstant les tracasseries, de 1646 à 1653, se gâte décidément à cette heure par la condamnation à Rome des cinq propositions de Jansénius. Les ennemis s' arment en France de cette condamnation pour écraser le parti janséniste, en le voulant forcer d' adhérer à la bulle. Mais, tant que le cardinal de Retz demeure titulaire de l' archevêché de Paris, les batteries contre les jansénistes manquent de terrain fixe, et elles n' ont pas leur plein effet. C' est ce qui explique la longueur de cette persécution p341 continue et croissante, surtout à partir de 1656, où elle fut autant excitée que contrariée par les provinciales . Mais en 1664, l' archevêque péréfixe s' y prêtant, elle put atteindre aux extrêmes rigueurs. De 1664 à 1668, il y a véritablement captivité . En 1668, à force de négociations, et sous un nouveau pape, la paix de l' église répare tout. On a dix années environ de calme, durant lesquelles port-royal jouit d' un vif et suprême éclat, jusqu' à ce qu' en 1679 une autre persécution recommence, qui doit être la dernière, mais celle-ci plus sourde et plus lente, et qui a tous les caractères d' un blocus . Elle ne dure pas moins de trente ans, sans discontinuation, sans espoir, et finit par l' entière ruine. -cela dit, on peut suivre M De Saci aux différents temps. Il n' avait pas quitté le désert avant 1661 ; mais, à ce moment, les ordres de dispersion furent tels qu' il dut lui-même se dérober. Sa vie, si ennemie des changements, en souffrit beaucoup. Caché avec trois ou quatre amis dans quelque maison de faubourg, à peine y avait-il été un peu de temps qu' il fallait songer à un gîte plus sûr. On était épié ; chaque sortie pouvait le faire découvrir. M De Saci, dans sa charité sacerdotale, ne se refusait pourtant à aucune visite vers les amis qui le réclamaient. Ce fut surtout après la mort de M Singlin, survenue en ces tristes années (17 avril 1664), que tout le poids des directions retomba sur lui. L' hôtel de Longueville en particulier l' obligeait à de fréquents voyages à travers Paris. Vers la fin, pour plus de prudence, il s' était logé dans un quartier perdu, tout à l' extrémité du faubourg saint-Antoine, avec Fontaine seulement et M Du Fossé. C' est là qu' on le découvrit. p342 Dpuis plusieurs jours il était observé, suivi à la piste, lui et ses compagnons ; on espérait tenir en main quelque grande trame. Enfin, le matin du 13 mai 1666, la veille même de l' anniversaire du jour où l' on avait arrêté M De Saint-Cyran, comme M De Saci, accompagné de Fontaine, descendait vers six heures la rue du faubourg, devant aller cette fois à pied par extraordinaire à l' hôtel De Longueville, et se disposat à entendre quelque part la messe en chemin, il rencontra le carrosse du lieutenant civil qui, de son côté, le venait prendre. Ce magistrat, à qui on le signala au passage, divisa aussitôt son monde, et, détachant un commissaire et quatre archers à la suite des deux innocents, il continua sa route vers le logis suspect. Une caserne des suisses était à deux pas ; la compagnie avait reçu ordre de se tenir sous les armes dès le matin ; investissement, escalade, assaut, tout se fit dans les règles. Du Fossé, un peu paresseux ce jour-là, fut seul au réveil à recevoir trois cents vainqueurs. Pendant ce temps-là, M De Saci et son compagnon suivaient leur chemin sans se douter de rien ; au moment p343 où ils passaient devant la bastille, ils y jetèrent pourtant un regard significatif, et ils étaient en train de s' apitoyer sur le pauvre Savreux, libraire de port-royal, qu' on y avait enfermé. " c' est assez, messieurs, c' est assez, " leur cria une voix par derrière : le commissaire, homme d' à-propos, choisissait ce moment pour les arrêter. On les mena d' abord au plus proche dans la maison du commissaire du quartier, où on les garda à vue séparément. La plus grande peine de m l' abbé (la relation l' appelle souvent aisi), dans ce premier moment d' arrestation, fut d' avoir manqué d' emporter c jour-là son petit saint Paul. Comme depuis plus de deux ans ils s' attendait toujours à la prison, il avait toujours sur lui les épîtres de l' apôtre, et les avait fait relier exprès : " qu' on fasse de moi ce qu' on voudra, avait-il coutume de dire ; quelque part qu' on me mette, pourvu que j' aie avec moi mon saint Paul, je ne crains rien. " mais ce matin même, au départ (ô inutilité des précautions humaines ! ), l' idée d' un long chemin à faire par un temps chaud lui avait fait omettre son cher viatique. Vers midi, un carrosse les vint prendre par ordre du lieutenant civil, et on les transporta, non pas encore à la bastille, mais à leur logis, pour y être interrogés devant le magistrat. Ils furent reçus par les archers et les suisses rangés en double haie. J' omets bien des détails plus ou moins intéressants, que nous ont donnés, comme témoins, Du Fossé et Fontaine. On avait cru trouver au mystérieux dmicile imprimerie clandestine, papiers de complot et de cabale : on ne trouva que des travaux d' histoire ecclésiastique, tout au plus des chicanes faites à quelques historiens, dit agréablement p344 Du Fossé. M De Saci avait dans sa poche la préface manuscrite du nouveau-testament de Mons , quand on l' arrêta, et aussi quelques lettres de direction de conscience. Celles-ci furent le plus grave de la capture. Il y en avait plusieurs adressées à M De Gournai , d' autres à M De L' Eau , d' autres à M Le Clerc . -" quels sont ces noms ? Quels sont ces messieurs ? " -" c' est moi, toujours moi, " répondait M De Saci. -" cla sent bien la cabale, " disait le magistrat. -" cela sent la précaution, répliquait fermement le prisonnier, et l' état où je suis montre qu' elle n' a pas été encore assez grande. Si, au lieu de quatre noms, j' avois pu en prendre huit et me sauver, j' aurois bien fait. " Fontaine avait copié de sa plus belle écriture, en lettres d' or sur vélin, quatre vers du bonhomme Gomberville sur la retraite de M De Pontis : loin de la cour et de la guerre, j' apprends à mourir en ces lieux... mais la première lettre, l de loin , était restée en blanc, parce qu' on la devait peindre. Le lieutenant civil hésita : il allait en faire foin de la cour ! et matière à soupçon de lèse-majesté. On réussit, d' un mot, à le convaincre. Nous avons un pendant de l' interrogatoire de M Le Maître par Laubardemont. Ce n' était point un Laubardemont pourtant que ce lieutenant civil, M Daubray, assez bon homme, qui avait le malheur d' être le père de p345 la Brinvilliers : dont il mourut (poison ou chagrin) environ deux mois après. Revenant le second jour et les jours suivants pour la suite des interrogatoires et inventaires, il affecta même de se montrer gracieux ; il avait vu dans l' intervalle Madame De Pomponne qui lui avait expliqué ce qu' était M De Saci et à qui il tenait. Avec lui il essaya de causer religion et bible, et s' étendit sur le chapitre des Arnauld. à Fontaine, dont on vidait les pauvres coffres assez peu remplis, il dit facétieusement : " monsieur, que n' y mettez-vous des pistoles ? " il engagea Du Fossé à retourner vivre dans son pays en bon gentilhomme, et à s' y marier : -le bon sens humain tout rond. Dans sa partie sérieuse, cet interrogatoire fit le plus grand honneur à la fermeté et au sang-froid invariable de M De Saci. à toutes les questions dont on l' avait pressé sur le nom des personnes qu' il dirigeait et dont on tenait les lettres particulières, il opposa la conscience inviolable du prêtre, et même la fierté de l' honnête homme : trop heureux, disait-il, de défendre au moins l' essentiel du secret qu' il n' avait pu sauver tout entier ! Lorsque, toutes procédures faites, le lieutenant civil alla en cour à saint-Germain porter le résultat, qui fut lu en plein conseil, le roi dit, après avoir entendu l' interrogatoire de M De Saci, que c' était assurément celui d' un homme qui avait beaucoup d' esprit et de vertu. Ce qui ne l' empêcha pas de garder cet homme de vertu plus de deux ans embastillé ! Après treize jours de détention à domicile, le 26 mai, on transféra en effet à la bastille, dans trois carrosses à la suite, M De Saci, Fontaine, et même M Du Fossé p346 avec son jeune frère et un de leurs amis, gentilhomme normand, qui s' était trouvé au logis : ces derniers sortirent au bout d' un mois par la protection du secrétaire d' état Le Tellier. Quant à M De Saci et à Fontaine, on les retint, et séparément durant près de trois mois. Le pauvre Fontaine n' en pouvait plus de cette solitude et d' être ainsi sevré de M De Saci ; il s' affaiblissait tous les jours et, à la lettre, s' en allait mourir. En vain un digne homme, un être de bonté comme il s' en rencontre souvent dans les prisons, le major Barail, essayait-il de le relever en lui parlant de liberté : " ma liberté, s' écriait Fontaine, c' est d' être avec M De Saci. Qu' on m' ouvre la porte de sa chambre et en même temps cette autre (il montrait celle de la bastille), et l' on verra à laquelle des deux je courrai. Sans lui tout me sera une prison ; je serai libre où je le verrai. " enfin cette réunion tant désirée eut lieu. On mit Fontaine près de M De Saci, qui avait déjà, pour le servir, son fidèle domestique Hérissant ; et dès lors, sous les verrous, dans la prière, dans l' étude, dans un entretien sobre, ils se trouvèrent les plus consolés des hommes. M De Saci, dès qu' il s' était vu à lui seul et à Dieu, avait conçu de grands desseins. La traduction du nouveau-testament, entreprise en commun dès le temps des conférences de Vaumurier (1657), et à laquelle il avait eu la plus grande part, étaitachevée avant son emprisonnement. Il ne restait plus que la préface à examiner, et il avait même pris jour pour cette révison p347 avec Mm Arnauld et Nicole à l' hôtel De Longueville : j' ai dit qu' on trouva le manuscrit sur lui quand on l' arrêta. Durant ses années de bastille, il se mit à traduire l' ancien-testament, s' estimant heureux de cette facilité d' étude et de ce parfait repos qui lui était procuré : " les barrières qu' on a posées aux avenues de ma chambre, disait-il, sont pour empêcher de venir à moi le monde qui me dissiperoit, plutôt que pour m' empêcher de l' aller voir, moi qui ne le cherche point. " il se regardait dans ces tours de la bastille comme dans une haute tour de Sion, et pour y être aussi l' humble interprète des choses de Sion. Vers deux heures, à de certains jours, les prisonniers, par faveur, montaient et se promenaient sur les terrasses : de là on entrevoyait quelquefois des amis, mais sans oser les reconnaître ; o se montrait l' église saint-Paul, en pensant à l' apôtre et à ses liens : tout auprès, le grand dôme des jésuites arrêtait les regards, comme une image de leur domination usurpée ; mais, de l' autre cté, la plus agréable des perspectives était celle du donjon de Vincennes qui portait vers le ciel le vivant souvenir de Saint-Cyran. Qu' importaient, après cela, aux deux amis rentrés les bruits du dehors, l' écho de l' injure qui leur en arrivait sourdement, et que même le père Mascaron, prêchant à deux pas de là, aux filles de sainte-Marie, devant l' archevêque, se fût étendu sur les diverses espèces de solitude, et particulièrement sur celle des prisonniers qu' il appelait avec intention une solitude d' ignominie ? J' en suis fâché pour le panégyriste de Turenne ; mais M De Saci humilié n' en savourait que mieux ce qu' il appelait sa chère solitude. p348 Cependant, malgré cette sorte de charme, malgré les facilités que lui procurait pour l' étude la compagnie de Fontaine, malgré les égards du bon major Barail, qui corrigeait de son mieux les duretés du très-grossier gouverneur, M De Saci avait de quoi souffrir ; il subissait de cruelles privations : la plus sensible fut d' être privé, tout ce temps, des sacrements, même de la communion laïque. Mais il tournait cette rigueur, comme toutes les autres, en esprit d' acceptation pénitente ; et cela ne l' empêchait pas de dire souvent que c' étaient les plus douces années de sa vie. Il n' y avait, nous apprend Fontaine, qu' une chose qui ne lui permettait pas de se rassasier pleinement de cette douceur : c' était la mort spirituelle et l' aveuglement de ceux qui l' y retenaient. Ses larmes n' allaient que sur eux ; il les modérait même sur ceux des messieurs de port-royal qui, pénétrés de cet emprisonnement et battus de toutes les tempêtes, mouraient, en ces années-là, d' une mortalité redoublée, deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, pour ainsi dire : M Bouilli, M De La Rivière, M Des Landes, M Moreau... M De Saci, en étant touché de tant de morts, y voyait en même temps une délivrance. Il eut, un jour, en sa captivité, une consolation singulière. Mm De Saint-Gilles, De Sainte-Marthe et De Pontchâteau s' étaient retirés dans une maison du faubourg saint-Antoine, et y vivaient si saintement, si à l' édification du voisinage, que le curé de la paroisse, sans trop les connaître, les p349 invita à l' honneur de porter le dais du saint-sacrement à la procession de la fête-Dieu. M De Saci et Fontaine, des fenêtres ou des terrasses de la bastille où ils étaient, reconnurent tout d' un coup ces trois amis, et, s' avertissant d' un coup d' oeil, ils rendirent grâces, tête baissée, en silence, de peur surtout de rien trahir. Voilà de ces joies qui, dans les coeurs austères, valent des années de retranchement et les compensent. Il y a de tels instants qui sont d' indicibles fêtes aux innocents et aux justes ; les âmes dissipées aux plaisirs où l' ennui les chasse n' y comprendraient rien. Aussi, même humainement, il ne faudrait pas trop aller plaindre ces vies mortifiées et en apparence dénuées ; elles ont déjà eu le plus souvent, dès ici-bas (et quoi qu' il advienne), la très-bonne part, et des élancements qui résument le souverain bonheur. Quel rayon pour M De Saci en sa bastille que l' apparition soudaine de ces trois amis sous le dais, à travers les branches d' or du saint-sacrement, de ce saint-sacrement dont il était sevré comme indigne, et duquel il disait que la source de la vie était là , qu' il y fallait tendre et s' y préparer sans aucune cesse comme à l' unique bien ! -ô pensée ! Bonheur ou malheur, tout n' est qu' en toi ! Fontaine, en ces mêmes pages, parlant de M De Saint-Gilles, et pour montrer que ses rudes mortifications n' ôtaient rien à son affabilité et à sa joie : " puis-je oublier, nous dit-il, qu' un jour de saint Antoine, se trouvant avec six autres messieurs qui portoient ce nom comme lui, M Singlin, M De Rebours, M Arnauld, M Le Maître, et deux autres que j' ai oubliés, après un repas frugal, il alla se promener avec eux, prit sa flûte d' Alemagne qu' il touchoit admirablement bien, et joua p350 d' un son si perçant les cantiques sacrés que ces saintes religieuses disoient à l' adoration, que tou le monde dedans et dehors étoit enlevé ! " - M De Saci, dans le cours de sa vie si uniforme, a eu plus d' un accord pénétrant de cette flûte céleste. L' excellent Fontaine se surpasse à nous exprimer cette admirable uniformité des jours de M De Saci en tout temps, et surtout en cette bastille où elle s' encadrait mieux. Mais je préfère encore à ses mémoires des lettres de lui, moins connues, et adressées la plupart à M Hamon, dans ces années mêmes : " je n' avois garde de m' aviser de vous parler de m l' abbé , car il n' y a rien de plus uniforme que son état ; et, si vous avez jamais su comment il passoit une journée, vous savez comment il passe toute sa vie... etc. " p351 cependant les amis de M De Saci se remuaient pour lui. M De Pontchâteau, usant d' un reste de grand seigneur dans le chrétien, et de sa qualité de citoyen romain (car il l' était), écrivit avec vigueur à l' archevêque M De Péréfixe, et lui représenta combien il se faisait tort en privant ainsi de la liberté et des sacrements un vertueux prêtre. La pacification de l' église se préparait. Madame De Longueville, Mademoiselle De Vertus, l' archevêque p352 de Sens (M De Gondrin), M De Pomponne et sa très-digne épouse, agissaient de concert pour le prisonnier, qui n' en concevait pas de plus vives espérances dans sa tranquillité imperturbable, attendant que le moment de Dieu fût venu. Le bon Fontaine n' était pas à beaucoup près aussi héroïque ; dès qu' il vit jour à la délivance, il se mit tout grossièrement à la désirer. Il avait même une peur terrible que, dans les sollicitations qu' on faisait, le grand nom de M De Saci n' éclipsât le sien, et qu' on ne l' oubliât. Les trois derniers mois lui durèrent plus que tout, il en convient avec une naïveté qui est un des traits bien précieux de son rôle secondaire : " il faut qu' il y ait en cela quelque chose de naturel, que je ne m' amuse point à démêler, dit-il ; mais cette épreuve m' a parfaitement bien fait omprendre combien étoit malin l' artifice du cardinal de Richelieu, qui, pour tourmenter ceux qu' il avoit condamnés à une prison perpétuelle, comme le maréchal de Bassompierre dont nous avions alors la chambre à la bastille, leur envoyoit de temps en temps des émissaires pour leur donner de fausses espérances, afin que, lorsqu' elles manqueroient, leur prison leur causât une douleur toute nouvelle, et que leur courte joie se changeât en un redoublement de tristesse. " enfin la mise en liberté fut accordée. M De Saci avait achevé précisément la veille sa traduction de l' ancien-testament qui complétait celle de la bible. Il se préparait à la fête de la toussaint (1668) qui était le lendemain, lorsque M De Pomponne et l' abbé Arnauld, ses cousins-germains, avec Madame De Pomponne p353 elle-même, entrèrent à dix heures du matin dans sa chambre, pour lui apporter l' ordre et l' emmener. à le voir si égal et si patient, ils voulurent l' éprouver encore et firent comme si la bonne nouvelle était retardée de quelques jours. Il n' en parut pas ému et se mit à leur parler de toute autre chose, comme dans une visite ordinaire d' amis ; jusqu' à ce que, lassés bientôt d' un si grand calme, ils lui dirent tout d' un coup la vérité. M De Pomponne lui ayant présenté l' ordre du roi, il le lut, dit l' abbé Arnauld témoin, sans changer de visage, et aussi peu altéré par la joie qu' il l' avait peu été un moment auparavant par l' éloignement de sa délivrance. M De Saci, monté en carrosse, alla tout droit d' abord à l' église notre-dame rendre grâces à Dieu. M De Pomponne le mena ensuite chez l' archevêque Péréfixe, qui fut bon homme ; M De Saci lui ayant demandé sa bénédiction, il répondit en l' emrassant : " c' est à moi de vous demander la vôtre. " M De Pomponne voyant le coeur paterne du prélat attendri : " monseigneur, dit-il, ce sont de méchantes gens, mais, avec tout cela, j' espère que vous les aimerez. " -" mais, répliqua M De Paris, m' assurez-vous qu' ils m' aimeront ? " -on promit tout de bon coeur. De chez l' rchevêque on se rendit à l' hôtel De Longueville. Quelques jours après, M De Saci fut conduit par m l' archevêque au louvre, et présenté, comme Arnauld l' avait déjà été, au roi, qui le reçut obligeamment et dit en se tournant vers M De Pomponne : " et bien ! Vous voilà bien aise ! " p354 le secrétaire d' état (depuis chancelier) Le Tellier vit souvent M De Saci dans ces premiers mois ; il le fit sonder pour lui offrir des bénéfices : c' était mal connaître cet absolu désintéressement. L' homme de charité ne profita de son accès près du ministre que pour lui parler en faveur de quelques malheureux prisonniers de la bastille. Les devoirs payés à la reconnaissance, il ne songea qu' à ressaisir sa vie recueillie. Il continua, dans e mois qui suivit, à s' abstenir de l' autel et des sacrements, à cause des distractions inévitables. Il n' aimait point à causer de sa prison, et pria même Fontaine de contribuer à étouffer tout cela : " n' imitons point, lui disai-il, ceux qui reviennent d' un grand voyage, et qui ne savent plus ensuite que parler à tout le monde de ce qu' ils ont vu. " l' expansif Fontaine obéit de son mieux, et prit, nous dit-il, la résolution qu' il a gardée depuis, de se faire à lui-même, par la retraite intérieure, une sorte de bastille pour le reste de ses jours. M De Saci passa les uinze années qui lui restaient de vie, soit à Pomponne, soit à port-royal des Champs, soit à Paris, tout occupé de la direction des consciences, de l' impression de sa bible, et des éclaircissements qu' il y ajoutait. La charge des âmes au désert, jusqu' à la nouvelle persécution de 1679, roula presque toute sur lui. Les plus illustres pénitents vivaient de ses conseils ; la plupart mouraient entre ses mains. Les nouveaux messieurs, qui venaient encore s' agréger à ce port-royal si battu (M Le Tourneux par exemple), y venaient par M De Saci. Il était la porte d' entrée p355 de ceux du dehors, le foyer et la lampe du dedans. Mais, sur les ordres de l' archevêque, alors M De Harlay, M De Saci dut quitter port-royal des Champs le 12 juin 1679, et il se retira décidément à Pomponne. Séparé des religieuses dont il était le père et comme le dernier Saint-Cyran, il ne communiqua plus avec elles que par lettres, et aussi par cette publication excellente des éclaircissements de la bible, auxquels il consacra ce qui lui restait de vie. De temps en temps, un nouveau volume traduit, avec explication , sortait de cette retraite de Pomponne, et, en le lisant, on avait tout M De Saci. Cet immense travail sur la bible, ces explications qu' il poussa très-avant, et cette traduction complète qui avait précédé, c' est là le grand et spécial monument de M De Saci, à titre d' écrivain, et comme la mission singulière qu' il eut à remplir. Il faut se bien représenter quelle était la situation générale des esprits catholiques en France par rapport aux saintes écritures, quand port-royal, par M De Saci principalement, entreprit de les traduire et de les divulguer. Les traductions faites par les protestants ne comptaient pas pour les catholiques, et demeuraient suspectes d' interprétation non orthodoxe. Les traductions surannées et gauloises étaient imparfaites, difficiles d' ailleurs et de peu d' usage, à cause du grand changement survenu dans la langue, et de cette nouveauté d' élégance à laquelle l' époque de Louis Xiv s' était aussitôt accoutumée et comme asservie. Port-royal maintint d' abord le droit p356 et le devoir qu' ont les fidèles de lire l' écriture sainte en langue vulgaire. M Arnauld eut à soutenir toute une polémique, et cette fois bien indispensable et légitime, à ce sujet. On n' avait rien dit, ou du moins on ne disait plus rien contre les anciennes traductions que personne ne lisait ; mais, dès que port-royal s' avisa p357 de traduire, il eut à conquérir pour son compte, à maintenir sans trêve ce droit et cette obligation, qu' on se mit à lui contester avec acharnement. Le missel, le bréviaire romain, surtout la bible, ne furent traduits de nouveau qu' au milieu de continuelles entraves. Oui, jusque dans la traduction du bréviaire et du missel, il y eut à lutter ; le droit de comprendre était en cause. Ils représentaient le bon sens et la raison vigilante au sein du christianisme, ces humbles hommes persécutés ou tracassés, Saci, Le Tourneux, Mésenguy. La partie de la bible publiée la première, et connue sous le nom de nouveau-testament de Mons , parce qu' on y mit le nom de cette ville, porta le premier poids de l' assaut ; elle ne put être imprimée à Paris. Le chancelier Séguier, ayant consulté des docteurs prévenus ou intéressés (tels que le père Amelotte), refusa son approbation, et la version dut s' imprimer en Hollande, à Amsterdam : M De Pontchâteau fit un voyage exprès pour en surveiller l' impression. Dès qu' elle parut, le père Maimbourg, alors jésuite, prêcha contre (rue saint-Antoine) dans une série de sermons à perdre haleine, où il renouvela les violences du père Nouet contre la fréquente communio ; il se donnait cyniquement lui-même pour le bon chien de chasse, qui fait lever le gibier . Il y eut des mandements d' archevêques et d' évêques, et même un bref du pape Clément Ix, lancés contre cette version ; mais tout cela irrégulier, plus ou moins contestable, gallicanement parlant. Lors de la paix de l' église, Arnauld et messieurs de port-royal, p358 qui avaient désiré et obtenu Bossuet pour censeur et arbitre équitable dans la publication du livre de la perpétuité de la foi , lui voulurent encore soumettre leur version de Mons : il s' agissait de la relever des préventions injustes dont on l' avait frappée. L' archevêque Péréfixe consentit. Bossuet était favorable en général aux traductions en langue vulgaire, sauf examen et approbation des évêques. Il pensait du bien de la version de Mons ; les seuls défauts essentiels qu' il y trouvât, c' était un tour trop recherché , trop d' industrie de paroles, une affectation de politesse et d' agrément, que le saint-esprit avait dédaignée dans l' original . Des conférences eurent lieu à l' hôtel de Longueville entre Bossuet, Arnauld, Nicole, Lalane, et Saci, le principal auteur de cette version. On commença par les épîtres de saint Paul, et par celle aux romains, comme la plus difficile. Les traducteurs se soumettaient avec docilité aux lumières de Bossuet et à son sens si modéré, quand la mort de l' archevêque Péréfixe et l' avénement de M De Harlay rompirent le travail. M De Saci, qui semblait n' être entré à la bastille que pour y achever la traduction de la bible par celle de l' ancien-testament, et qui s' était vu délivrer le lendemain du jour même où il en avait écrit l' entière ébauche, n' obtint le privilége pour publier qu' à une condition que l' abbé de Saint-Luc, examinateur, y mit : c' était que l' auteur ajouterait des explications à la suite de chaque partie traduite. Heureuse nécessité qu' on lui fit, et d' où est sorti au complet l' excellent ouvrage ! La publication de cette bible eut lieu successivement, et par portions, de 1672 jusque vers la fin du siècle, p359 c' est-à-dire jusque bien après la mort de M De Saci. Il n' avait lui-même donné les explications que pour la genèse, l' exode, le lévitique... jusqu' aux douze petits prophètes inclusivement : M Du Fossé continua après lui et poussa jusqu' aux actes des apôtres ce commentaire explicatif, que M Huré, de concert avec M De Beaubrun, termina. La traduction de la bible par Saci est devenue la base de bien d' autres traductions, explications, paraphrases, qui ont été faites en France depuis ; de la version qui se trouve dans la bible de Dom Calmet, par exemple. En laissant aux personnes compétentes le roit de prononcer un avis, et en ne me tenant qu' à une considération comme extérieure, je dirai que, Bossuet et Pascal à part, il n' y avait guère personne qui fût à même alors de traduire l' écriture sainte plus convenablement et mieux que M De Saci n' a fait pour l' ensemble. On raconte que, dans les conférences de Vaumurier au sujet du nouveau-testament, les premiers essais qu' y lut M De Saci parurent d' un style trop élevé : il avait cru que la dignité de la parole de Dieu le demandait ainsi. On lui allégua pour l' évangile la simplicité si essentiell, et qu' il négligeait. Il recommença donc son essai ; mais cettefois, cherchant la simplicité surtout, il parut trop bas et trop humble de ton à ces messieurs ; de sorte qu' il lui fallut trouver une troisième voie et un style mitoyen . Pascal était présent à ces épreuves, et son avis, entre tous, compta. Eh bien ! Ce style mitoyen, le plus conforme à sa nature, M De Saci l' a suivi à plus forte raison quand il a travaillé seul et plus libre dans son choix. Il ne savait p360 ps l' hébreu ; il se tenait volontiers à la vulgate ; au besoin il recourait aux notes de vatable. Le sens moral l' occupait principalement. L' uniformité, qui faisait sa loi la plus chère, il l' a sans doute un peu trop portée dans toutes les parties du saint livre. Ce système d' élégance continue, que Bossuet trouvait souvent contraire à la simplicité de l' esprit divin, et qui lui faisait dire : " aimons la parole de Dieu pour elle-même ; que ce soit la vérité qui nous touche, et non les ornements dont les hommes éloquents l' auront parée ; " cette sorte de monotonie tempérée nous paraît à nous, aujourd' hui que le goût littéraire a changé et s' est enhardi, manquer précisément du cachet littéraire qui est propre à la bible, et en fausser ce que nous en verrions plus volontiers comme les ornements naturels. En un mot, la bible traduite d' une façon qui eût semblé plus rude et tout inélégante à M De Saci nous semblerait, pour les psaumes par exemple ou pour Job, une traduction plus véritablement poétique et une oeuvre plus littéraire . Mais c' est y chercher de la littérature encore ; la délicatesse seulement s' est retournée. à Fénelon il seyait de traduire Homère ; à Bossuet p361 la bible à traduire eût bien convenu. On a remarqué que les traductions fréquentes qu' il donne des versets sacrés passent dans son discours sans le troubler, et font corps avec lui. Qu' on essaie, au hasard, de comparer la traduction de certains mots des psaumes ou de Job par Bossuet avec celle des mêmes endroits par Saci. S' agit-il de prévenir la face du seigneur en le confessant (Bossuet) ? Saci nous dit : hâtos-nous de nous présenter devant lui pour célébrer ses louanges . Bossuet entre -t-il avec David dans les puissances du seigneur ? Saci se renferme dans la considération de la puissanc du seigneur . C' est la différence de Moïse entrant dans le nuage de feu au Sinaï, et du scrupuleux interprète, né de Lévi, étudiant à l' ombre des murailles du temple. Bossuet au premier coup d' oeil apparaît investi de ce droit de brusque et familière entrée : nul autre ne l' aurait su prendre sans témérité, et Saci était le moins téméraire des hommes. Dans sa manière égale, circonspecte, un peu nivelée, écrivain utile et durable, excellent aîné des Tillemont et des Fleury, il s' attache partout à la clarté, à la fidélité du sens chrétien ; voilà l' important ; et cette version a un mérite d' ensemble et de continuité, qui n' a pas été surpassé, je crois. Quel fruit a-t-elle produit ? Si l' on voulait juger par l' aspect extérieur et par le gros du mouvement des esprits, il semblerait que le résultat de cette publication terminée aux premières années du dix-huitième p362 siècle, ne fut pas très-effectif sur l' âge qui suivit, et qu' en ouvrant la bible aux fidèles, le traducteur l' ait mise aussi plus que jamais à la merci de la curiosité profane et de l' hostilité philosophique. Mais il ne faudrait pas se hâter de conclure de la sorte. Le fruit de telles oeuvres est tout individuel, le plus souvent caché. Combien de coeurs ont-ils pu être secrètement amenés et nourris par cette lecture que Saci leur rendait possible et permise ? Voilà ce que les hommes, même les historiens littéraires, n' ont pas moyen de savoir, n' ont pas droit de conjecturer. Ce qu' il est plus sûr de remarquer et de graver de plus en plus, c' est l' admirable convenance de toute cette vie de M De Saci avec sa mission singulière d' interprète des écritures. Il semble, et, selon toute l' apparence, il demeure constant, qu' il a été occupé, en chaque moment de sa pensée, à se rendre digne de cet emploi, à se purifier les mains pour tenir la plume docile sous la dictée sacrée, à se châtier le coeur (le plus chaste des coeurs ! ) pour l' atteler comme un agneau toujours égal au vrai sens du joug de David et de Jésus. Fontaine nous a conservé ses propres paroles à ce sujet dans le dernier entretien qu' ils eurent ensemble : ce fut à Pomponne, bien peu de mois avant la finde ce maître vénéré. On y trouve le pendant des autres conversations si belles de M De Saint-Cyran, de M Le Maître et de M Singlin ; prêtons également l' oreille à celle-ci. M De Saci donc était tombé malade à Pomponne, d' une fièvre quarte, dans l' été de l' année 1683 ; on l' avait vite transporté à Paris pour le mettre plus à portée des médecins. Fontaine avait couru vers lu, p363 mais sans pouvoir être reçu. Quand M De Saci se trouva mieux et qu' il fut retourné à Pomponne, il écrivit à Fontaine de venir, et celui-ci arriva tout joyeux de cette guérison qu' on croyait complète : " dès qu' il me vit entrer dans sa chambre, il courut à moi pour m' embrasser, et moi j' avançai et me jetai à ses pieds pour lui demander sa bénédiction : ... etc. " après bien des explications prolongées et tout affectueuses, M De Saci expose à Fontaine le sujet particulier pour lequel il l' a demandé. Il s' agissait de traduire, pour Pellisson converti et devenu convertisseur, un gros volume de passages que ce dernier avait recueillis des pères et qu' il destinait à combattre les hérétiques. M De Saci avait jeté les yeux sur Fontaine pour ce travail : une pension (car Pellisson était à la source) pouvait en être le prix. Fontaine s' empressa d' accepter l' ouvrage, mais en rejetant toute idée de secours : à sa soeur et à lui le peu qu' il avait, grâce à Die, leur suffisait. Sur quoi M De Saci, qui était debout à chercher quelques papiers, murmura à demi-voix et comme se parlant à lui-même : oh ! Que vous êtes heu... ! il voulait dire heureux , il n' acheva pas la dernière syllabe. Et l' on se mit à parler de la traduction de l' écriture qui était le travail habituel ; et comme Fontaine s' échappait à rapporter les témoignages d' estime qu' avait obtenus le dernier volume publié : p364 " je ne m' étonne pas beaucoup, répondit M De Saci, que bien des gens aiment ces traductions et ces explications ; je crains que ce ne soit parce qu' elles sont dans un tel état qu' ils peuvent les entendre sans peine, et que leur curiosité y peut être satisfaite à peu de frais... etc. " p366 il y a bonheur à retrouver intact l' esprit avec le nom de M De Saint-Cyran dans les paroles de son successeur près de mourir. M De Saci survécut peu à cette conversation, et Fontaine ne le revit pas. Le 4 janvier 1684, par un horrible hiver, il mourut âgé de soixante et onze ans. La veille, jour de sainte Geneviève, il avait dit encore la messe à sa chapelle domestique ; après le dîner de midi, il avait, pendant deux heures, entretenu les personnes, là présentes, du profit spirituel à tirer de la fête de cette sainte, et de celle des saints en général ; une de ces personnes, en l' écoutant, n' avait pu s' empêcher de dire : " il parle des choses de la foi comme s' il les voyoit ; c' est un homme que nous ne garderons pas longtemps ! " en finissant de parler, il se sentit mal, se mit au lit, et mourut le lendemain en proférant ce mot d' une humble espérance : ô bien-heureux purgatoire ! -mot qui l' achève ! Il observait encore jusque dans l' espoir suprême du salut chrétien sa modestie constante, l' absence du rayon. " ce que tout le monde admira le plus, dit Du Fossé, fut le calme de son esprit et cette paix de son coeur qui ne put être troublée par les alarmes d' une mort si précipitée, et qui lui fit prendre si bien ses mesures qu' en l' espace de vingt-quatre heures il suffit à tout. Après l' extrême-onction, ceux qui étoient auprès de lui, et qui ne pouvoient assez admirer la fermeté de son esprit et de son coeur, en même temps qu' ils voyoient son corps se fondre et se dissoudre, pour ainsi dire, comme la cire, se sentirent obligés de lui demander sa bénédiction et ses prières tant pour eux-mêmes que pour ceux qui étoient sous sa conduite. Ils lui nommèrent donc en particulier toutes les personnes dont ils purent se souvenir ; et lui, avec une charité et une présence d' esprit merveilleuse, disoit quelque chose d' assez singulier sur chacun. " -" je fus du nombre de ceux qu' on lui recommandoit, s' écrie Fontaine, et pour qui il promit le secours de ses prières. Qu' il s' en p367 souvienne dans le ciel, ce cher père ! C' est une espèce de testament qu' il nous a laissé en mourant. " la nouvelle de cette mort se répandit très-vite de toutes parts. Il avait par testament demandé à être enterré à port-royal des Champs. On transporta le corps de Pomponne à Paris, où on le déposa dans l' église de Saint-Jacques-Du-Haut-Pas ; et de là, de nuit, à travers les neiges et les glaces, on le dirigea sur port-royal. Les honneurs qu' on aurait désiré lui rendre durant le trajet, cortége, flambeaux et chants, furent supprimés, de peur de porter ombrage. Mais une fois p368 arrivé au terme, au vallon du sépulcre, on entre dans tout un ensemble de scènes funèbres d' une suprême beauté. Au seuil de cette église pour laquelle il avait été ordonné prêtre, où il avait offert son premier sacrifice, et qui depuis près de cinq ans ne l' avait pas revu, son corps, suivi d' un petit nombre d' amis, fut reçu le dimanche 9 janvier, à cinq heures du matin, par une centaine de religieuses en pleurs et plus brillantes de charité que les cierges qu' elles portaient dans leurs mains : on le posa au milieu d' une chapelle ardente. Il y avait déjà cinq jours qu' il était mort ; il s' agissait de savoir si on oserait ouvrir le cercueil pour revêtir, selon l' usage, le confesseur défunt des habits sacerdotaux. On s' y décida pourtant ; le grand froid avait aidé à la conservation. p369 L' abbesse qui présidait à cette cérémonie et qui y donnait le ton, était la mère Angélique De Saint-Jean, cousine germaine de M De Saci et comme la seconde Angélique de ce second Saint-Cyran. C' est elle qui, le lendemain des funérailles, entendant Fontaine se plaindre qu' on eût enlevé trop vite le corps, lui répondit avec un accent profond et d' une voix un peu basse, qu' il falloit cacher en terre ce qui n' étoit que terre, et faire rentrer dans le néant ce qui en soi n' étoit que néant . Et le fidèle témoin ajoute : " qu' elle voyoit de choses en me parlant de la sorte ! " elle voyait déjà le grand rivage d' au delà ; car si, durant la cérémonie, elle avait pu commander à la p370 douleur et aux sanglots de ses religieuses, elle n' avait su également commander à son propre coeur ; il fut brisé du coup. Elle mourut un peu plus de quinze jours après, le 29 janvier, dans la soixantième année de son âge. Son frère, M De Luzancy, qui vivait avec M De Saci à Pomponne, ne survécut guère plus qu' elle à ce cousin qui était pour lui un père. Arrivé à temps pour assister aux derniers moments de sa soeur, puis revenu de port-royal à Paris chez M De Pomponne son aîné, la fièvre le prit, et il sentit avec joie qu' il les allait rejoindre. Il mourut le 10 février, âgé de soixante et un ans. Tout cela s' enchaîne ; je voudrais m' arrêter et je ne puis, les funérailles de M De Saci continuent toujours. Et Fontaine, l' inconsolable Fontaine, s' étonnant de survivre : " j' avoue, s' écrie-t-il, qu' en voyant et ce frère et cette soeur frappés à mort par celle de M De Saci, je rougissois, moi qui croyois l' avoir toujours aimé, de ne le suivre pas comme ces personnes ; et je revins de là désespéré contre moi-même, d' aimer si peu, en me comparant à ces deux personnes dont l' amour avoit été fort comme la mort . " ce n' est pas tout : parmi ces religieuses du dernier temps de port-royal, il y en avait une des plus qualifiées par l' esprit, par les talents, comme par la vertu, la soeur Christine Briquet, fille de l' avocat-général de ce nom, petite-fille de Jérôme Bignon le grand . La mère Angélique et M De Saci, c' est-à-dire les deux personnes qui avaient toujours eu la plus grande part à la conduite de sa conscience, lui manquant à la fois, elle se sentit atteinte, et neput s' empêcher de laisser p371 voir qu' elle avait dans le coeur, selon le mot de saint Paul, une réponse de mort . Dans cette idée, elle s' attacha à recueillir les divers écrits qu' on pouvait avoir de ces deux rares modèles, particulièrement les lettres de M De Saci, à les mettre en ordre, à en retrancher ce qu' elles avaient de trop relatif aux personnes, à les disposer enfin pour l' impression ; et, ce travail fait, même avant l' impression terminée, elle n' eut plus qu' à mourir. Voilà, ce semble, une suite d' oraisons funèbres en action et assez parlantes. On a vu de sauvages et généreux païens se percer de l' épée sur la tombe de leurs chefs : ici les coeurs chrétiens se fondent sans murmure et se brisent. Avec M De Saci l' Isaac de port-royal est mort, et la race s' en va retranchée. la couronne de notre tête est tombée, écrivait l' abbé Boileau, couronne en effet d' une seule couleur, jamais flétrie, jamais brillante, couronne toute née et tressée à l' ombre, dont on ne sait au regard si ce sont des feuilles ou des fleurs, ou seulement des graines mûres, mais qui a pourtant son parfum. J' ai sous les yeux un volume des vies édifiantes (le quatrième) consacré presque en entier à M De Saci et à sa mort ; la seule suite des pages y est touchante et a bien son éloquence : ce sont des lettres de tout ce que port-royal possède encore à cette époque de vivant, réuni ou dispersé, et qui vient se confondre dans un cri de douleur et de prière à la nouvelle funèbre. Les Tillemont, les Du Fossé, les p372 Hamon, les Hermant, les Sainte-Marthe, les Le Tourneux, les Lancelot, tout ce qui subsiste encore et qui va mourir, tous y viennent à leur tour proférer leur regret et témoigner devant Dieu de leur plainte. Le dernier surtout, Lancelot, du fond de son exil de Quimper, serait à entendre dans la lettre qu' il écrivit à la mère Angélique, et qu' elle ne put lire, étant morte elle-même dans l' intervalle. Ce sont déjà les mourants soupirs de port-royal ! Quoique les tout derniers d 2 bris et les pierres n 4 en doivent tomber que vingt-cinq ans plus tard. Ai-je maintenant à énumérer en détail les divers écrits de M De Saci ? En parlant de sa grande bible, j' ai dit son oeuvre. Il donna d' autres traductions encore, celle de l' imitation de Jésus-Christ sous le nom du sieur de Breuil , celle des homélies de saint Jean Chrysostome sur l' évangile de saint Matthieu, sous le nom de Paul-Antoine De Marsilly ; et, d' après des documents traduits par Du Fossé, une vie de Dom Barthélemy des martyrs. Sa vigilance chaste et patiente avait pourvu les petites écoles d' éditions de Martial et de Térence, où les impuretés trop pures de langage purissima impuritas étaient industrieusement élaguées. Il traduisit aussi Phèdre. p373 Si j' ai bien réussi à rassembler tous les traits, à découper le portrait exact, tel que me le fournissaient les auteurs originaux et surtout Fontaine, l' idée distincte qui restera de cette figure de M De Saci ne sera autre que celle d' un de ces beaux tableaux noirs qu' on voit quelquefois dans une salle basse et sombre, un Rembrandt sans le rayon et tout uni. Parmi les chrétiens et les saints, cette figure tient assez la même p374 place (pittoresquement parlant) que celle de Guillaume D' Orange parmi les politiques et les héros. Un coin plus doux pourtant, ne l' oublions pas, et comme un filet d' agrément par-delà la première roideur ! Mais il faut être très-acclimaté déjà au ton sombre et à la ligne austère pour le bien saisir. Si l' on était à une époque de statuaire, je dirais que M De Saci est dans la nef et sous les arcades de port-royal comme une juste statue dans sa gaîne. Après de tels hommes, après les Saint-Cyran, les Le Maître et les Saci, quand nous abordons Pascal, nous sommes disposés à mieux voir les proportions, à ne pas nous étonner tout d' abord, quelque supériorité qui nous apparaisse ; à mesurer le côté glorieux du génie, sans accorder plus qu' il ne faut à cette gloire ; à admirer le relief, mais surtout en raison du fond qui nous est connu. En un mot, nous sommes tout à fait bien et dûment préparés. Fin du deuxième livre. L 3 PASCAL p377 I. On n' a pas entièrement quitté M De Saci ; c' est lui, l' homme efficace et indispensable de céans, qui nous introduit de plain-pied dans Pascal, et tout d' abord sous un aspect assez inattendu : au lieu de l' auteur, ou même du pénitent, on va trouver l' homme. Pascal a dit : " on ne s' imagine d' ordinaire Platon et Aristote qu' avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. C' étoient d' honnêtes gens qui rioient comme les autres avec leurs amis ; et, quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, ç' a été en se jouant et pour se divertir. " bien que Pascal n' ait peut-être jamais ri beaucoup, il était, quand il aborda port-royal, de ces honnêtes gens et des mieux réputés selon le monde, plein de diversités amusantes, de conversations curieuses, un homme qui avait lu avec plaisir toutes sortes de livres, et qui en causait très-volontiers. On n' a pas d' emblée ce solitaire p378 austère et contrit qu' on se figure ; la première fois qu' il nous apparaît au sentier du désert, il est brillant, presque à la mode encore, et un vrai bel-esprit en regard de M De Saci qui en tire mille étincelles. Pascal, qu' on le sache bien (ce petit détail est caractéristique), n' avait eu son accident du pont de Neuilly qui avait fort contribué à le ramener à Dieu, que parce qu' il se faisait conduire, selon son habitude de ses dernières années mondaines, en un carrosse à quatre chevaux, ou peut-être à six (le roi n' en avait que huit) : un tel train ne laissera pas de sembler assez fashionable pour la date de 1654. Voilà l' honnête homme, pour commencer, et non pas le philosophe à grande robe , comme il dit, à qui nous avons affaire. C' était donc vers la fin de 1654 ou au commencement p379 de 1655. Pascal venait de se convertir une seconde fois, et cette fois était la bonne et définitive. Sa soeur, malgré lui d' abord, malgré les obstacles qu' il élevait, avait fait profession à port-royal dans le printemps de 1653. Lui, après bien des luttes, et surtout après l' accident récent où il avait vu le doigt de Dieu, s' était venu jeter entre les bras de M Singlin, résolu d' obéir à tout ce qui lui serait ordonné. M Singlin, selon sa méthode, avait hésité assez de temps avant de le recevoir. Un jour, endant un voyage du directeur à port-royal des Champs, Pascal avait pensé à l' y rejoindre, à l' y relancer secrètement, comptant toutefois laisser ses gens à quelque village voisin et changer lui-même de nom, tant il avait souci de l' apparence. M Singlin, qui sut son projet, lui signifia de n' en rien faire ; mais, de retour à Paris, il l' avait reçu à merci comme pénitent. C' est seulement alors, dit Fontaine, que, tenant devant lui ce grand génie, il jugea à propos de l' envoyer à port-royal des Champs comme en un lieu de gymnastique et de diète, où M Arnauld lui prêterait le collet pour les sciences humaines, et où M De Saci lui apprendrait à les mépriser. M De Saci, de son côté, se serait dispensé volontiers de voir M Pscal ; mais il ne le put, en étant prié par M Singlin. " les lumières saintes, qu' il trouvoit dans l' écriture et dans les pères, lui firent espérer qu' il ne seroit point ébloui de tout ce brillant, qui charmoit néanmoins et enlevoit tout le monde. " M Singlin, avec le nouveau converti, avait suivi sa méthode ordinaire ; M De Saci à son tour appliqua la sienne. On sait qu' il parlait à chacun de l' objet favori, de l' occupation habituelle, partant de là pour revenir et ramener à Dieu. Il crut donc devoir mettre M Pascal p380 sur son fort et lui parler des lectures de philosophes dont on le voyait tout rempli. De là cet admirable entretien sur épictète et sur Montaigne. On a peine à croire, quand on a lu le dialogue dans les originaux, que tous les éditeurs de Pascal l' aient à plaisir tronqué et mutilé, qu' ils aient donné seulement les paroles de Pascal, qu' ils les aient données comme un discours écrit et suivi, en altérant les phrases, en accommodant les transitions, en y ôtant le plus qu' ils ont pu le mouvement, le naïf, le familier. Et tout cela, on ne sait pourquoi, sinon afin de se passer sans doute de ce personnage de M De Saci qu' ils ne connaissaient guère. Dans un manuscrit que j' ai des mémoires de Fontaine je trouve des différences de diction avec le texte imprimé de ces mémoires. Dans l' extrait qu' en ont fat les éditeurs de Pascal, de nouvelles différences se sont introduites par suite de la forme nouvelle dans laquelle on a taillé le chapitre. Et pourtant l' accent original perce à chaque instant et domine : il fallait être Pascal pour résister jusqu' au bout à toutes ces variantes. Qui donc a recueilli sur le temps ces vives paroles ? Est-ce Fontaine, secrétaire fidèle ? Ne serait-ce pas plutôt M Le Maître, auditeur muet ? Dans tous les cas, elles tranchent avec tout cequi les entoure ; le propre de la parole de Pascal était de se graver ainsi et de faire emprinte. p381 Il faut bien, puisque je ne puis renvoyer simplement au Pascal qui est dans toutes les mains, que je replace ici la position des interlocuteurs et que je rétablisse du moins le jeu du dialogue. M Pascal ayant dit à M De Saci qu' en fait de philosophes ses deux lectures les plus ordinaires avaient été épictète et Montaigne, M De Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs , pria le nouveau venu de lui en parler à fond. Et remarquons d' abord cette extrême abstinence dans les lectures. Port-royal en son premier esprit la poussa très-loin. M De Saint-Cyran avait réfuté Gaasse sur Charron ; mais il n' avait lu Charron qu' à cette occasion et ne paraît pas s' être informé, au préalable, de Montaigne, qui est pourtant la vraie clef pour pénétrer le théologal. Aussi fait-il l' entièreapologie de celui-ci contre les inductions de Garasse. Nous avons assisté à la première invasion de Descartes en 1652 moyennant Arnauld et le duc De Luines. Ce fut Pascal qui, le premier à port-royal, introduisit la connaissance de Montaigne. Quant à Nicole, c' est un curieux : il lira toute espèce d' auteurs et sera informé d tout. Pascal, à la date de ce dialogue, avait trente et un ans environ, et M De Saci quarante et un. J' ai dit que Pascal avait beaucoup lu, mais c' était au hasard. Savant en géométrie, inventeur en physique, il n' avait guère en littérature que des notions décousues et de rencontre. Mais ce qu' il avait lu, il l' avait bien lu ; sa réflexion avait suppléé aux lacunes et avait formé l' enchaînement. Il est piquant et singulier de voir aux prises et bientôt d' accord ces deux hommes qui sont à cheval chacun p382 presque sur un seul livre, l' un sur Montaigne doublé d' épictète, et l' autre sur son saint Augustin. Quand l' un parle Montaigne, l' autre répond saint Augustin, et avec un demi-tour les voilà au pas. Comme il arrive aux esprits perçants qui ont longteps creusé un auteur un peu profond, chacun retrouve tout dans son auteur, soit parce qu' en effet il y a de tout, soit parce qu' il l' y met. Selon l' instinct et la méthode que nous lui verrons d' aborder la philosophie et la théologie par le côté pratique, p383 Pascal s' attaque sans marchander aux deux chefs des deux principales sectes morales du monde infidèle : l' une qui se fonde sur l' origine divine, sur la force et la liberté de l' homme, et lui impose une grandeur impossible ; l' autre qui s' aperçoit et se raille de sa faiblesse, de sa vanité, de sa dépendance des choses, et en tire prétexte de couler dans une morale facile, relâchée et à l' aventure. Il commence par épictète comme par celui qui a le mieux connu les devoirs de l' homme, et il fait de cette première moitié de la doctrine stoïque un rapide, un impartial et majestueux tableau : " voilà, monsieur, ajoute-t-il parlant à M De Saci, voilà les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu le devoir de l' homme. j' ose dire qu' il mériteroit d' être adoré s' il avoit aussi bien connu son impuissance, puisqu' il falloit être Dieu pour apprendre l' un et l' autre aux hommes. Aussi, comme il étoit terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu' on doit faire, voici comme il se perd dns la présomption de ce que l' on peut. " et il en vient à toucher la grande erreur, selon lui, d' épictète et en général des sages stoîciens, pélagiens, déistes, qui consiste à croire que l' esprit est droit, que la conscience est droite, que la volonté naturelle aime sainement son vrai bien, et qu' il suffit dès lors à l' homme d' user de ses propres puissances au dedans et de compter sur soi pour arriver à Dieu. Mais compter sur soi pour l' homme, c' est vraiment compter sans son hôte, c' est bien souvent compter sur l' ennemi. Ces principes p384 d' une superbe diabolique , s' écrie Pascal, conduisent épictète à d' autres erreurs encore, à croire que l' âme fait partie de la substance divine, que la douleur et la mort ne sont pas des maux ; et autres énormités stoïciennes. Dans un de ses sermons pour l' avent, Bossuet parlant de la réforme morale du genre humain et des surhumaines difficultés qu' elle présente : " aussi, dt-il, la philosophie l' a-t-elle tenté vainement. Je sais qu' elle a conservé de belles règles et qu' elle a sauvé de beaux restes du débris des connoissances humaines ; mais je perdrois un temps infini si je voulois raconter toutes ses erreurs. " et du geste de Scipion entraînant le peuple au capitole : " allons donc rendre nos hommages à cette équité infaillible qui nous règle dans l' évangile. J' y cours, suivez-moi ! ... " c' est ce que va dire Pascal, et non moins impétueux, après toutefois qu' il aura dénoncé et poussé à bout dans Montaigne le contre-pied d' épictète. Mais d' abord a-t-il exagéré et chargé épictète ; et, pour le mieux frapper, comme il arrive souvent, a-t-il façonné quelque peu son adversaire ? Dacier le prétend : dans sa préface sur Marc-Aurèle et dans celle sur épictète, le docte traducteur a vengé ses saints. Il croit retrouver dans Platon, dans épictète en particulier, l' umilité , que Pascal en un certain sens ne lui avait point déniée. Le fait est que l' humilité stoïcienne et philosophique ne sera jamais l' humilité chrétienne, qu' il y a un principe d' orgueil dans cette conscience généreuse, et que bien vite ce principe se p385 produit. ôtez épictète, et mettez à la place Jean-Jacques de l' émile : le reproche reste évident. Mais c' est quand il en vient à Mntaigne, son auteur très-familier et lus favori qu' il n' oserait se l' avouer à lui-même, c' est alors que Pascal abonde et qu' il excelle à tout suivre, à tout démêler. Il m' a toujours semblé que la forme sous laquelle le démon de l' incrédulité a dû le plus tenter Pascal,' a été celle de Montaigne : et en effet ce diable-là pour lui devait être bien tentant. Esprit, langage, raillerie, hardiesse, tant de choses lui en allaient ! Vite il mit la croix en travers, pour enrayer le penchant. Ce qu' il a dit ici de Montaigne, et qu' on lit à très-pe près exactement dans ses oeuvres, est tropétendu, trop connu, pour être inséré ou même extrait ; je n' en regrette que la bordure et ces répliques de M De Saci, le Socrate du dialogue, qui fait l' ignorant, l' étonné, qui sourit et voit venir, et se plaît à faire courir d' emblée dans le champ clos du désert le jeune coursier bondissant. Après l' exposé que donne si bien Pascal u scepticisme à double et triple fond de Montaigne, et de l' humiliation que ce moqueur inflige à l' homme, par lui ravalé quasi au-dessous des animaux ! La relation originale poursuit : " M De Saci croyoit être dans un nouveau pays, et entendre une nouvelle langue,... etc. " p387 on sait le reste ; mais nous avons retrouvé le mouvement, cette verve, cette plénitude de Pascal qui, une fois lancé, ne peut s' arrêter et qui recommence toujours. L' admirable conclusion subsiste dans toutes les mémoires. Le stoïcien s' érigeait en Dieu ; l' épicurien déprimait l' homme ; tou deux, en sens divers, méconnaissaient la chute. L' homme-Dieu seul, comblant l' abîme, unit et répare : " je vous demande pardon, monsieur, dit tout d' un coup Pascal à M De Saci, de m' emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie ; mais mon sujet m' y a conduit insensiblement, et il est difficile de n' y pas entrer, quelque vérité qu' on traite, parce qu' elle est le centre de toutes les vérités. " et M De Saci qui écoute volontiers, qui n' intervient que pour donner le motif et mettre le correctif, réplique encore : " M De Saci ne put s' empêcher de témoigner à M Pascal qu' il étoit surpris de la façon dont il savoit tourner les choses... etc. " p388 mais quel beau dialogue ! Quelle magnifique entrée en matière de Pascal à port-royal ! Fermeté de tour, conduite et dessein, l' art, après coup, eût-il mieux trouvé ? La portée surtout m' en frappe ; je suppose qu' on en a relu tout le fond, Pascal en main. Sous deux chefs toutes les philosophies y assent, et toutes celes d' alors, et celles qui, depuis, ont essayé d' autres noms. p389 On souffrira que j' insiste encore pour compléter mon argument . épictète et Montaigne, on les peut donc prendre au moral comme les deux chefs de file de deux séries qui, poussées jusqu' au bout, ramassent en effet tous les philosophes : épictète, chef de file de tous ceux qui relèvent l' homme, la nature humaine, et la maintiennent suffisante ; qu' ils soient ou stoïciens rigides, ou simplement pélagiens, sociniens, déistes ; croyant à la conscience avant tout comme Jean-Jacques, au sentiment moral des écossais, aux lois de la raison pure de Kant, ou simples et humbles psychologistes, comme tel de nos jours entre nos maîtres, que nous pourrions citer ; tous, ils se viennent ranger, bon gré mal gré, sous épictète, en ce sens qu' ils s' appuient tous sur le moi . Puis Montaigne, sergent de bande, comme il dirait, et des sceptiques et de tous ceux qui ne s' appuient pas sur la grandeur morale intérieure, sur la conscience une et distincte ; et en ce sens il préside non-seulement aux sceptiques purs (Bayle, Hume), mais à tous les autres qui infirment l' homme et lui contestent son point de vue du moi central et dominant : ainsi les matérialistes empiriques, qui vivent au jour le jour et nient autre chose que l' expérience des sens (Gassendi) ; les athées qui supposent l' homme s' en tirant comme il peut en ce triste monde, moyennant des lois artificielles qu' il s' impose et qui sont nécessaires à sa pauvre espèce pour ne pas s' entre-manger (Hobbes) ; les naturistes comme D' Alembert et Diderot, qui, tout en étant p390 dans la bienveillance (D' Alembert), ou dans l' enthousiasme fréquent (Diderot), n' admettent de loi morale qu' une certaine affection, une certaine chaleur muable et propre à la nature de chaque animal ; les panthéistes et spinsistes (dont est déjà Diderot), qui, tot en admettant un grand odre général et une loi du monde, y perdent l' homme comme un atome et un accident, comme une forme parmiune infinité de formes, lui nient sa liberté, et que son mal soit mal, que sa vertu soit vertu absolue. Et notez que ce panthéisme et spinosisme, que je range sous Montaigne, comme absorbant la nature humaine et le moi, rejoint pourtant à certains égards le stoïcisme, qui commence la série opposée. Le cercle des systèmes est accompli. Mais n' est-il pas beau, et n' est-ce pas une figure parlante, de voir ainsi Pascal posant dès l' abord ces deux colonnesd' erreur (si on peut appeler Montaigne une colonne), et entre elles deux, l' une de pierre et l' autre de fumée, après qu' il en a donné la mesure, passant de la philosophie à la religion, pour être reçu à l' entrée par l' humble, fin et irréfragable M De Saci ? N' y a-t-il pas là, pour le fond, grandeur supérieure, et pour la bordure, pour l' intérêt du drame et de la scène, beauté presque gale à ce qu' on admire aux plus célèbres dialogues anciens ? Ah ! Sans doute Platon est aussi charmant qu' inimitable, lorsque, dans ce divin dialogue du Phèdre , il fait asseoir ses interlocuteurs sous le platane, les pieds baignés dans l' Ilissus. Ici rien de tel. Pourtant sous les p391 ombrages que nous connaissons, vers une fin d' automne peut-être, la scène aurait de la grâce encore. Ombrage à part, on a dans M De Saci le vrai Socrate chrétien, je l' ai dit, et non pas un Socrate d' après Platon, mais plutôt d' après Xénophon ; juste, rien de trop, presque docile en enseignant ; un petit train de terre-à-terre , mais qui découvre tout d' un coup le ciel. à côté du dialogue de Sylla et d' Eucrate, nous mettrons donc désormais celui-ci, tout naturel qu' il est, comme pendant et contre-poids aux vieux chefs-d' oeuvre. En ce genre des dialogues, comme richesse moderne, les soiréesde Saint-Pétersbourg viendraient aussi tomber dans le même plateau. Au moment d' entrer plus avant dans Pascal, que ctte conversation nous a déjà dessiné si bien, il reste quelque chose à faire. Il ne s' est pas exprimé cette seule fois sur Montaigne ; port-royal, après lui, s' en est préoccupé souvent. Il nous importe, pour notre propre compte, de vérifier d' un peu près ces sentences, d' en rechercher toute l' explication, d' envisager nous-même Montaigne face à face, autant que le face-à-face est possible avec un tel homme. ême en venant là-dessus après Pascal, on peut espérer avoir à dire, quand on écrit presque à deux siècles d' intervalle et qu' on a vu toutes les conséquences. Et puis M De Saci ne lui a-t-il pas répondu : " je crois assurément que cet homme avoit de l' esprit ; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu' il n' en a eu, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes ? " ce doute du sage est à examiner. p393 Et l' écrivain d' ailleurs nous promet, à titre d' étude, plus d' un rapprochement heureux, nécessaire, plus d' une lumière de style qui rejaillira sur Pascal d' abord, et qui dans le passé déjà parcouru, s' en reviendra jouer sur Balzc et saint François De Sales. Ii. Mais ! Avant d 4 aborder l 42 crivain ! Il y a une affaire plus pressante â r 2 gler avec Montaigne. Montesquieu a dit : " dans la plupart des auteurs, je vois l' homme qui écrit, dans Montaigne l' homme qui pense. " par une destinée assez singulière, il se trouve que le caractère et le tour de sa pensée perdent du premier coup Montaigne auprès des hommes de port-royal moins avisés sur d' autres points de la ligne philosophique ; que, dénoncé et signalé dans cette précision par Pascal, il leur paraît représenter désormais tout ce que sera un jour la philosophie du dix-huitième siècle ; qu' il en est pour eux un abrégé parlant, une prophétie anticipée et redoutable, et que nos messieurs la résument d' avance, la combattent et la haïssent en lui. le moi est haïssable . Cette philosophie du seizième ou du dix-huitième p394 siècle était assez peu rprésentée directement sous leurs yeux par quelque grand personnage vivant. Descartes, bien qu' il eût ouvert une large porte à l' examen de la raison réduite à elle seule, avait, dès le second pas, rejoint les grandes solutions métaphysiques, conformes au christianisme ; et son génie novateur, mais religieux, qui certes eût donné de l' ombrage à Jansénius ou à Saint-Cyran, et qui n' obtenait pas grâce devant Pascal, séduisait Arnauld, qui n' en devait combattre le développement que dans Malebranche, et encore sans se douter de la parenté avec Spinosa. Malebranche et Spinosa, ces deux jumeaux ennemis, issus de Descartes, et encore éloignés d' ailleurs à cette date où nous sommes, n' étaient point, précisément à cause de leur élévation métaphysique et de leur appareil spéculatif, de ces philosophes bien redoutables pour le siècle et pour le milieu de la société. On n' en pouvait dire autant de Montaigne, qui allait s' insinuant, et qui devait faire si aisément la chaîne et comme le pourparler jusqu' à Bayle et au delà. Il y avait, vers cette moitié du dix-septième sièce, assez d' écrivains, soit graves et accrédités auprès des doctes, tels que La Mothe-Le-Vayer, soit frivoles ou à la mode auprès des frivoles, tels que Saint-évremond, il y avait dans le monde assez d' esprits libertins , pour dénoter et accuser la persistance de ce mal philosophique qu' on appelait à port-royal et qu' on spécifiait du nom de Montaigne. Celui-ci devint donc une grande figure adversaire directe. Il est douteux toutefois que les autres messieurs de port-royal se fussent donné et indiqué cet adversaire, si Pascal au début ne s' en était chargé et ne l' avait installé sur cepied-là. p395 Bizarrerie de fortune et d' accueil qui frappe au premier coup d' oeil, mais qui s' explique très-bien ! De Descartes et de Montaigne, l' un, si absolu, réussit à port-royal et s' infiltre, où l' autre, si attirant et si aimable, n' attrapera que des injures. Ce qui sauve Descartes dans l' esprit des solitaires, c' est sa gravité de ton, son sérieux ; ce qui compromet et décèle l' autre, c' est son ton badin, familier, enjoué (il a, dit-on, inventé le mt). Précisément, ce qui fait son charme près de tous l' a perdu ici. Les jugements de pot-royal sur Montaigne sont nombreux et à recueillir, bien qu' ils semblent faits pour choquer. Une fois dressé au seuil par cette main puissante de Pascal, il demeure en vue et en butte aux survenants : c' est leur ennemi, leur mauvais génie et comme la bête noire du désert, un sphinx moqueur. Ils se signent en passant devant lui. Pascal, du moins, ne l' a jamais malmené qu' avec cette intelligence supérieure qui est encore un hommage d' égal à égal. Montaigne se peut étudier, je l' ai dit, au sein de Pascal. Il fut pour lui à certaines heures le renard de l' enfant lacédémonien, le renard caché sous la robe ; Pascal en était souvent repris, et mordu, et dévoré. En vai il l' écrase, il le rejette : le rusé revient toujours. Il s' en inquiète, il le cite, il le trnscrit quelquefois dans le tissu de ses propres pensées , et on s' y est mépris dans l' édition donnée par ses amis : il y a des phrases de Montaigne qu' on y a laissées comme étant de Pascal. Montaigne s' était ancré en lui, sous air d' y vouloir à peine loger. Ausi quelle vengeance ! Quelles p396 représailles ! Il ne le traite pas toujours grandement comme dans l' entretien avec M De Saci : il l' insulte et le rapetisse, il voudrait l' avilir : il est plein de mots sales et deshonnêtes... le sot projet que Montigne a eu de se peindre... ; puis, presque aussitôt, on a un retour, une réminiscence : Montaigne a raison, la coutume doit être suivie... ou encore, ce qui est plus formel et qui lui échappe : " ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement ; ce qu' il a de mauvais (j' entends hors les moeurs) eût pu être corrigé en un moment, si on l' eût averti qu' il faisoit trop d' istoires et qu' il parloit trop de soi. " et ailleurs il le qualifie tout d' un coup l' incomparable auteur de l' art de conférer . Combien de fois Montaigne, dans les temps de cette conversion combattue, avait-il porté la défaite en lui ! On pourrait résumer de la sorte : Pascal, dans toute sa vie et dans toute son oeuvre, n' a fait et voulu faire que deux choses, combattre à mort les jésuites dans les provinciales , ruiner et anéantir Montaigne dans les pensées . Pour Nicole, j' ai regret de le dire, il renchérit trop ici, comme c' est l' ordinaire des seconds ; Montaigne a trop l' air pour lui d' être un plastron, tant il va dauber avec rudesse. Ces armes, que Pascal a faites si vigoureuses, deviennent aussitôt lourdes, hors de ses mains, et paraissent massives. Voici une page des essais de morale qui court risque d' être jugée un peu grosse de ton et un peu crue dans sa verdeur judicieuse. Il s' agit p397 des plaisirs et des deux manières de s' y adonner, l' une directe, sensuelle et toute brutale , l' autre philosophique, indirecte, et non moins brutale définitivement : car c' est à cette fin que Nicole tient à ravaler son adversaire, ce délicat épicurien de la raison : " mais la seconde manière, dit-il, de s' abandonner aux plaisirs est infiniment plus dangereuse,... etc. " c' est sans doute pour punir Nicole de cette page, ou de quelque autre pareille, que Vauvenargues, bien sévère p398 cette fois, a dit (il s' agit de lacon ou du petit homme ) : " il y a beaucoup d' ouvrages qu' il admire,... le traité du vrai mérite qu' il préfère, dit-il, à La Bruyère. Il met dans une même classe Bossuet et Fléchier, et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les essais avec une patience tout à fait chrétienne. " Nicole, ui vaut mieux que Vauvenargues ne le dit là, et qui, sous son ton gris, a aussi ses finesses particulières et ses nuances, s' est attiré en plus d' une occasion l' impatience et les chiquenaudes des délicats, lui qui l' était ; il s' est fait tancer par Racine, par le marquis de Sévigné, et peut-être par La Bruyère. p399 Madame De Sévigné, qui était n guerre avec son fils sur Nicole qu' elle trouvait délicieux , et qui aurait bien voulu faire un bouillon d' un certain petit traité de lui pour l' avaer, Madame De Sévigné, dans sa raison libre et conciliante, ne pensait pas moins de bien de Montaigne. Elle était de l' avis de Madame De La Fayette, qui disait que c' eût été le plus agréable voisin. à propos d' amusements dans ses loisirs de Livry, " en voici un que j' ai trouvé, s' écrie-t-elle, c' est un volume de Montaigne que je ne croyois pas avoir apporté : ah ! L' aimable homme ! Qu' il est de bonne compagnie ! C' est mon ancien ami ; mais à force d' être ancien, il m' est nouveau. (il est vrai que la page qu' elle vient de lire avec larmes raconte la tendresse du maréchal De Montluc pour son fils, et elle, dans la sienne, c' est à sa fille qu' elle pense.) mon dieu ! Que ce livre est plein de bon sens ! " Madame De Sévigné a beau faire ; en vain, de son ton le plus aisé, elle essaye de rompre à cet endroit la rudesse théologique des solitaires ; en vain, Nicole et Montaigne ensemble, elle les porte sans duel dans son coeur et les fait en elle s' embrasser : la trêve en reste là, et nous ne sommes pas au bout des rigueurs. la logique, sortie surtout de la plume D' Arnauld, mais où p400 Nicole et grande part, va redoubler la dureté et presque l' invective. Dès le premier discours, il est question du pyrrhonisme : " c' est une secte de menteurs , dit-on ; aussi se contredisent-ils souvent en parlant de leur opinion, leur coeur ne pouvant s' accorder avec leur langue, comme on le peut voir dans Montaigne, qui a tâché de le renouveler au dernier siècle. " mais i faut en passer par la terrible page elle-même (chap. Xx, 3 e partie) ; c' est à propos des sophismes d' amour-propre, d' intérêt et de passion ; on conseille d' éviter de parler directement de soi, car rien ne blesse plus l' amour-propre des autres. Ces messieurs ne soupçonnaient pas que, par un repli plus secret cela quelquefois au contraire intéresse ; en général ils vont moins au fin et au subtil qu' au solide et au sensé. " feu M Pascal, qui savoit autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais u, portoit cette règle jusques à prétendre qu' un honnête homme devoit éviter de se nommer,... etc. " p402 je ne flatte assurément pas ici nos amis de port-royal en les citant ; et rien n' est plus fait pour offenser toutes les sympathies involontaires en faveur de Montaigne, que ce ton emporté qui sent l' école. Pourtan, au milieu de cette pesanteur sans goût, un point demeure remarquable, sur lequel on dirait que le génie de Pascal encore présent aiguise, irrite la prévoyance de Nicole et D' Arnauld, en leur décelant dans ce livre des essais le germe de tant d' écrits futurs où le moi jouera le seul rôle. Ne semble-t-il pas en effet que, de même que Jansénius aurait pressenti et combattu le vicaire savoyard dans Pélage, nos messieurs pressentent et voudraient étouffer d' avance dans les essais les confessions de Jean-Jacques et toute cette série d' ouvrages qui sont les confessions de saint Augustin sécularisées et profanées, des confessions sans conversion, par amusement, par art, par ennui ? Ne semblent-ils pas vraiment, dans leur saine droiture, vouloir déraciner déjà toute cette forêt, à l' état de graine encore légère, de branchages encore clairs, riants et flexibles chez Montaigne, mais bientôt et plus tard forêt épaisse et sombre et vénéneuse, mortelle aux Werther et à tous rêveurs qui s' endormiront sous son ombrage ; bois de mort, pareil au lugubre bosquet de cyprès et de myrtes dont Virgile parle en son enfer secreti celant calles... , séjour tortueux des suicides, et dans lequel p403 en silence, l' oeilfarouche, à la vue d' énée s' enfonça Didon : ... atque inimica refugit in nemus umbriferum ? ... mais est-il bien utile après cela d' étudier Montaigne ? Et M De Saci nous le permettrait-il ? Je n' oserais tout à fait répondre. Pourtant, lors même que nous serions amis et historiens beaucoup plus soumis que nous ne le sommes en effet, il y aurait encore quelque chose de rassurant. On a remarqué avec une sagace justesse et un goût que la morale affermit et dirige, que les écrits, en s' éloignant de nous, perdent souvent ce qu' ils avaient d' actuellement émouvant et de contagieux au moment où ils parurent ; que la distance permet, quand une part de génie les a dictés, d' en suivre les mérites, d' en observer et d' en discerner les traits, sans plus rien de cette confusion de la vie avec l' oeuvre, ni de cette fièvre morale que le voisinage et la production récente inoculent. Ainsi pour Montaigne : s' il y a eu danger, s' il y aeu venin à l' origine, ce venin, après deux siècles et demi de plein air, a perdu son action vivante ; il est ailleurs aujourd' hui circulant sous d' autres formes, coulant avec séve et se rnouvelat dans d' autres rejetons dont les parfums surprennent et attirent, autant qu' ils peuvent troubler. Insouciant, badin et paresseux Mntaigne, si perfide et si insinuant que tu puisses être, l' émotion directe et mauvaise aujourd' hui n' est plus là ! p404 Donc entrons-y franchement, et, sans vouloir les contrastes, sans forcément les produire, sachons les saisir aussi quand ils se lèvent d' eux-mêmes, et nous en donner le spectacle instruisant. Eussions-nous pu mieux imaginer, en vérité ? Après Saci, Montaigne ; après l' homme de la teneur continue, celui qui en a le moins, qui fait par le monde l' école buissonnière perpétuelle, le curieux amusé de tout, l' indiscret affamé de tout dire ! Si l' on entre dans la lecture de Montaigne comme lui-même est entré dans ses sujets, au hasard, au fur et à mesure, et n' importe par quel bout, on ne laisse pas, si pévenu qu' on soit, d' être surpris d' abord de ce jugement des jansénistes, et on se trouve avoir affaire à un autre homme que celui qu' on se figurait d' après eux. Il n' a l' air de rien ; il ne veut rien de vous ; s' il a une fin, il la cache bien, et tous moyens apparemment lui sont bons pour y arriver. Point de hâte ; ce sont des anecdotes bien contées, ramassées on ne sait d' où (tant elles sont disparates), qu' il enfile à l' avenant. Il en tire courte matière à morale, mais à une morale toute simple et comme admise de tous, et qui semble n' être là que comme un fil léger et flottant pour l' aider à assortir tant bien que mal ses histoires. Où en veut-il venir avec sa morale en actions et avec ses maximes : que la plus commune façon d' amollir les coeurs de ceux qu' on a offensés, quand ils ont vengeance en main, c' est de les émouvoir par soumission, mais que l 2 qu' on a offesés, quand ils ont vengeance en main, c' est de les émouvoir par soumission, mais que d' autres fois la constance et la résolution ont servi au même effet (à la bonne heure ! ) ; que c' est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l' homme (ce qui est bien dit, p405 mais ce que chacun sait) ; que nous ne sommes jamais chez nous, toujours au delà, dans la crainte, l' espérance ou le souvenir ; que les esprits non embesognés, comme les terres oisives, foisonnent en toutes sortes de folles herbes ; et que l' âme qui n' a point de but établi se perd ? On accorde tout cela ; comment le nier ? Et, chemin faisant, il semble si occupé surtout d son anecdote du moment, si adonné et affectionné à en deviser, comme Boccace le serait ou quelque arabe conteur, qu' on ne se méfie pas d' un tel homme, qu' on est presque tenté de le ranger, comme il faisait de Rabelais, au rang des uteurs simplement plaisants ; on prend confiance, on est gagné plus qu' à demi. Assurément, se dit-on, cet homme est avant tout un amuseur, et un amuser avant tout amusé. Approchant de la quarantaine, le voilà qui s' est retiré chez lui, en son manoir rural, cherchant le repos et se voulant simplement rasseoir en soi ; mais son esprit, dans cette oisiveté nouvelle, et ne sentant plus la bride, lui a échappé, et s' est mis à enfanter tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans suite ni propos, que pour en contempler à son aise l' ineptie et l' étrangeté il a commencé de les enrôler par écrit, espérant avec le temps s' en faire honte à lui-même, mas s' en donnant plaisir en attendant. Il nous met de la partie sans vergogne et de bonne grâce ; il nous donne jour en bon voisin sur sa fantaisie ; ce n' est pas là un commerce si gravement dangereux. Rêver, niaiser, moraliser en un lieu, est la devise. Et puis ce qu' il nous dit en cet assaisonnement d' histoires qu' il va quêtant de partout et qu' il nous sert p406 toutes fraîches et vives, à travers ce vrai ramage d' historiettes assemblées comme oiseaux en sa volière ; ce qu' il nous récite à travers cette diversité d' adages que nous savons de reste, ce semble, et que le bon Sancho savait aussi, mais auxquels, dans cette bouche gasconne et sous ce parler figuré, nous trouvons une noveauté piquante ; ce qu' il nous dit moyennant tout cela, s' il y a à redire et à contredire, est-ce donc de si grave et si prompte conséquence ? Car ce n' est pas l' homme même, en son essence générale, qu' il prétend nous enseigner, ce n' est pas la règle substantielle et souveraine ; ce n' est que lui, Michel De Montaigne, qu' il nous débite en sa mince étoffe, -après tout, ce n' est que lui. Sans plus de prélude, non, ce n' est pas lui seul qu' il nous débite ; c' est nous en même temps que lui, c' est tout l' omme et la nature. S' il nous gagne si aisément, c' est qu' il nous a nous-mêmes pour auxiliaires et complices. " chasque homme, il le sait bien, porte la forme entière de l' humaine condition. " et chez lui plus qu' ailleurs cette forme humaine est entière. On a tout dit sur Montaigne depuis plus de deux siècles qu' on en parle, et quand de grands et charmants esprits, Pascal en tête, y ont passé : il est pourtant une chose qu' onn' a pas assez fait ressortir, je le crois, c' est que Montaigne, ce n' est pas un système de philosophie, ce n' est pas même avant tout un sceptique, un pyrrhonien ; non, Montaigne, c' est tout simplement la nature : la nature pure, et civilisée pourtant, dans sa large étoffe, dans ses affections et dispositions générales moyennes, aussi bien que dans ses humeurs et ses p407 saillies les plus particulières, et même ses manies ; - la nature au complet sans la grâce . L' instinct, une fois éveillé, ne trompe pas : ce que les jansénistes haïssent surtout dans Montaigne, c' est qu' il est, par excellence, l' homme naturel. Montaigne a été élevé par un père tendre et soigneux de son éducation ; mais la religion ne l' a pas le moins du monde atteint, ni de bonne heure modifié : on lui a appris le latin dès le berceau plus que le catéchisme. Son père, qui avait fait la gerreen Italie et vu le monde, espèce de philanthrope à idées originales, l' envoya élever au village, comme un émile du seizième siècle, et le fit tenir sur les fonts de baptême par des gens de la plus abjecte fortune, pour lui apprendre à ne mépriser personne, surtout le pauvre peuple, et pour l' y rendre obligé et attaché. Ce bon père poussait le soin envers lui jusqu' à le faire éveiller au son de quelque instrument. Ses premières études furent toutes de langues et d' expériences courantes, sans aucune combinaison abstraite et aucune fatigue il grandit de la sorte, doux, traitabe, assez mol et oisif, et cachant sous ces dehors assez lents des imainations déjà hardies. Son premier goût vif au collége de Guyenne où on l' a placé, mais où la libéralité paternelle l' environne d' aise, sa première prédilection se déclare pour les métamorphoses d' Ovide, cet Arioste d' autrefois. C' est sa lecture favorite, enfantine et toute païenne ; ce sont les armes d' Achille sur lesquelles sa fantaisie soudaine s' est jetée ; et par là il enfile tout d' un train, nous dit-il, l' énéide , Térence, Plaute et les comédies italiennes. Il joue les tragédies latines de Buchanan et de Muret à son collége, et juge déjà impertinents ceux qui trouvent p408 à redire à ce plaisir ; à treize ans son cours d' études était fini. Ces autres plaisirs qui font le premer attrait de la jeunesse, et dont le juste retard commence aussitôt pour elle la difficile vertu, ces plaisirs sont d' abord les siens, et il se souvient à peine de s' en être jamais privé. Son esprit libre par nature, et que l' éducation avait si peu contraint, avait, à part soi, sous cette forme d' abandon, des remuements fermes , des jugements sûrs et ouverts autour des objets, et digérait seul ses pensées sans aucune communication. Le romanesque, ui n' est pas dans la nature, mais qu' une certaine imagination d' abord sophistiquée développe et caresse en nous, ne le tenta point. L' amour, qu' il aimait tant comme plaisir, et qu' il avouait le plus grand de ceux de nature, ne l' occupa jamais exclusivement comme passion. La chaleur moins téméraire et moins fiévreuse, plus générale et universelle, de l' amitié, eut en lui la préférece ; on sait combien vive il l' a éprouvée, comment admirable et belle il l' a dépeinte. Par tous ces endroits que je pourrais multiplier encore, il me paraît comme u exemplaire complet et tempéré de la nature même ; il est dans le milieu de l' humanité non chrétienne, mais civile, honnête et soi-disant raisonnable. Dans un temps de guerres civiles, il se maintient sans passion, sans ambition ; il s' acquitte de plusieurs charges avec honneur, sans cet éclat qui vous y attache à jamais, et il redevient vite, de monsieur le coneiller au parlement, ou de monsieur le maire de Bordeaux, simplement homme. être homme, voilà sa profession ; l n' a d' autre métier, n' approfondissant rien de trop particulier, de peur de se perdre, de s' expatrier hors de cette profession humaine et générale. Il p409 n' a pas seulement en lui, nous dit-il, de quoi examiner, pour la science, un enfant des classes moyennes à sa première leçon ; mais, en deux ou trois questions, de mesurer et de tâter à nu la qualité du jeune esprit, voilà ce qu' il peut faire. Ainsi il vit, actif et dégagé, faisant des pointes perçantes dans chaque chose, et rentrant à tout moment dans une sorte d' oubli, dans l' état naturel et libre des facultés, pour se retremper à la source même : homme avant tout, et après tout. L' âge lui a amené des changements, mais graduels, mais selon l' âge. En fait de goût et de lectures, il a passé d' Ovide à Lucain, de Lucai à Virgile, c' est-à-dire, du premier abandon égayé de l' enfance à une certaine élévation plus enflée et plus stoïque, qui s' est bientôt rabattue elle-même à plus de juste douceur. Ainsi, par rapport à l' argent, d' abord il fut prodigue, dépensier et vivant un peu à l' aide de ses amis ; et puis, en un second temps, il a de l' argent, et le soigne, le serre un peu trop ; et puis, aprè quelques années, unbon démon le tire de cette vie sottement resserrée, et le détend dans une juste mesure, en une sorte de tierce vie plus plaisante et mieux réglée : " c' est que je foys courir ma despense quand et quand ma recepte ; tantost l' une devance, tantost l' aultre, mais c' est de peu qu' elles s' abandonnent. " ce sont les trois temps correspondants d' Ovide, de Lucain et de Virgile. Il s' est marié à trente-trois ans, cédant un peu à la coutume ; il est devenu père ; il a rempli fort convenablement ses devoirs nouveaux, tout déréglé qu' on l' avait pu croire ; il les a tenus mieux qu' il n' avait espéré ni promis. Il vieillit, menant ainsi chaque chose en sa saison ; et parlant de la vie : " j' en ai veu p410 l' herbe, dit-il, et les fleurs, et le fruict ; et en veois la seicheresse : heureusement, puisque c' est naturellement . " le mot revient comme la chose. Montaigne, en tout (plus je le considère, et plus je m' y confirme), c' est donc la pure nature. Et pour que ceci ne se perde pas dans l' esprit comme une locution trop fréquemment et vaguement usitée, qu' on me laisse y revenir e tous sens, et traverser, percer, pour ainsi dire, tout droit devant moi avec cette vue. Il y a du Montaigne en chacun de nous. Tout goût, toute humeur et passion, toute diversion, amusement et fantaisie, où le christianisme n' a aucune part et où il est comme non avenu, où il est, non pas nié, non pas insulté, mais ignoré par une sorte d' oubli facile et qui veut se croire innocent, tout état pareil en nous, qu' est-ce autre chose que du Montaigne ? Cet aveu qu' à tout moment on fait de la nature jusque sous la loi dite de grâce , âme naturelle et comme si ellen' avait jamais été régénérée, cette véritable otaïti de notre âme pour l' appeler par son nom, voilà proprement le domaine de Montaigne et tout son livre. Ne nous étonnons pas que Pascal ait eu tant de peine à se débarrasser de lui, Montaigne étant encore moins la philosophie que la nature : c' est le moi . Ce n' est la philosophie, en un sens, que parce qu' on a déjà chez lui la nature toute pure qui se décrit et se raconte. Pascal a foudroyé Montaigne ; il a serré ses pensées pour l' accusation capitale, et les a confrontées dans une vilence permise au seul croyant, -je dis permise, si finalement le résultat s' y trouve. Et pourtant, afin de p411 se bien expliquer Montaigne et cette indulgence de tant de personnes d' esprit qui n' y reconnaissent pas le venin, comme s' en plaint Arnauld dans l' art de penser , il faut, sauf à revenir ensuite aux conclusions de Pascal, délier le faisceau de son accusation, éparpiller de nouveau chaque chose, comme elle l' est dans ce libre auteur, et se donner l' impression diversifiée de l' ensemble. Eh bien ! à tout prendre, les trois quarts de Montaigne ne diffèrent pas au fond de ce qui a cours ailleurs en littérature choisie, e ce qu' on lit dans les poëtes d' abord, chez qui on ne l' a pas repris parce qu' ils l' ont dit sans intention malicieuse : les anciens presque tous, Virgile doutant des mânes obscurs et nous soupirant son placeant ante omnia sylvae ; Horace avec son linquenda tellus ; le tourangeau Racan dans sa pièce de la retraite , dans son ode moins connue à Bussy : donnons quelque relâche à nos travaux passés : ... etc. p412 Mayard dans sa belle ode à Alcipe : Alcipe, reviens dans nos bois, tu n' as que trop suivi les rois..., dans laquelle, pour l' engager à jouir de sa fin de journée, il lui dit que tout meurt, tout, les villes, les empires, e ciel même avec son solil : et l' univers qui, dans son large tour, voit courir tant de mers, et fleurir tant de terres sans savoir où tomber, tombera quelque jour ! La Fontaine en mille endroits de ses fables les plus sues : mais voit-on que le somme en perde de son prix ? Chaulieu dans Fontenay , Voltaire dans son épître à p413 Horace ... c' est assez. Mais combien des pensées de Montaigne ne se trouvent épicuriennes que dans ce sens-là, c' est-à-dire de l' épicuréisme des poëtes ! " si ma santé me rid et la clarté d' un beau jour, me voylà honneste homme. " une autre part à faire dans Montaigne est celle de l' érudit. Il y a maint chapitre (et on les pourrait citer presque tous) où, comme dans celui qui a pour titre de l' incertitude de notre jugement , la pensée de l' auteur n' est là évidemment que our servir de prétexte, d' enseigne, telle quelle, à ces histoires qu' il savait et ne voulait pas perdre occasion de débiter. Il était du seizième siècle en cela, et, comme par l' autre côté il touchait aux poëtes et rêveurs atteints de la muse, par celui-ci il tombait dans l' Aulu-Gelle et le Macrobe, dans le compilateur d' anecdotes et le collecteur de stromates , allant à la chasse aux épigraphes, aux apophthegmes, aux jolis textes et curiosités de toutes sortes, come Ménage et l' abbé de Marolles, si l' on veut, ou La Monnoie. Il faudrait encore faire une part en lui à l' écrivain amoureux d' écrire et de s' exprimer, aussi amoureux de le faire, quoi qu' il en dise, que purent l' être Pline et Cicéron. Voilà peut-être, au vrai et au naïf, les trois quarts de Montaigne, et ce qui, pour n' être pas chrétien, n' est certes pas réputé impie, en détail, là où on le rencontre chez les auteurs qu' on s' attend à trouver profanes, ou chez nous-même : mais l' autre quart chez Montaigne a donné l' éveil ; en mettant expressément à part la religion, en la faisant si grande et si haute, et la voulant si fort révérer, qu' il lui coupe toute communication avec le reste de l' homme, il s' est trahi ; on s' est alarmé. p414 Ce que chez l' ordinaire des auteus on laisse passer ou qu' on traite comme des curiosités indifférentes, des naïvetés et des enfaces de l' homme, a paru grave chez lui ; tout a pris un sens ; on l' a vu partout cauteleux. M De Saci pourtant, s' il avait lu Montaigne lorsque Pascal lui en parla ; M De Saci, en qui la règle était d' aller et de demeurer tout entier, par tous les points de son être et de sa vie, sous la volonté de Dieu in lege domini fuit voluntas ejus die ac nocte , aurait eu, j' en suis sûr, une réplique toute prête ; il aurait dit (je ne réponds que du sens) : " cet auteur à qui vous prêtez tant d' esprit, lui composant son système, qu' il l' ait eu ou non, trouve à coup sûr, sans système, son appui et, pour parler bonnement, son compère au sein de la plupart des hommes, même soi-disant Chrétiens, mais qui vivent comme si la croix n' étoit pas. -j' aime les bois et m' y promène en rêvant, et je m' y retire vers la fin de ma vie, à mon aise, dénouant toute autre obligation et n' épousant que moi . Où est le christianisme ? -j' aime cette fleur, ce rayon, ce gazon sur lequel le somme est doux, et où le songe m' apporte mille chimères ; je me complais à cette tente d' ici-bas, comme si elle avoit été dressée à demeure. Où est le christianisme ? -j' aime l' étude et les curiosités de moeurs et de coutumes, et les livres de voyges, et le diable habillé en cent façons depuis la mode cannibale, un peu nue, jusqu' à l' italienne, sans m' inquiéter s' il est diable ou non, mais seulement s' il est plaisant. Où est le christianisme ? -je lis Montaigne à mes heures perdues, et sans autre but que de lire. Où est le christianisme ? " p415 M De Saci pourrait ainsi continuer long-temps ; mais, pour ne pas courir le risque d' altérer dans notre conjecture sa simple et stricte parole, et d' y omettre surtout les textes d' or qu' il emprunterait à la sagesse sacrée, je reprendrai en mon nom, tenant à bien fixer sur l' entière étendue de la ligne morale ces frontières absolues du jansénisme et de tout christianisme rigide. à ce point de vue, le Montaigne, et tout ce qui se peut naturaliser sous ce nom, s' étend bien plus loin qu' on ne pense. Sous un air de se particulariser, de se réduire en singulières manies, il a touché le coin d' un chacun, et a été d' autant mieux, dans son portrait, le peintre et le pipeur de la majorité des hommes, qu' il s' est le plus minutieusement détaillé lui sel. Chacun a son lopin en lui. êtes-vous critique ; aimez-vous, par goût trop cher, ces miscellanées de l' esprit ; aimez-vous, comme dit Bayle, faire des courses sur toutes sortes d' auteurs (Montaigne dit faire une charge ou deux ; et, avec son esprit primesautier , ce qu' il n' a pas vu en un livre dès la première charge, il ne e voit guère en s' obstinant) ; aimez-vous donc cette gaie maraude au réveil ; en prenez-vous de toutes mains, comme La Fontaine : j' en lis qui sont du nord et qui sont du mii ; faites-vous ce métier à toute verve et par entraînement, sans nulle règle ni crainte de dériver ? Prenez garde, chrétien, c' est du Montaigne. êtes-vous philologue, et adonné aux pistes des noms et des mots (comme il l' est par endroits, -à ce début du chapitre des destriers ) ; dans cette science à mille p416 détours, si vous n' avez toujours présent et inscrit le grand nom, le verbe éternel, si vous suivez et adorez l' écho tout le jour, le plus lointain écho, et qu' il vous mène ; ou si vous êtes poëte, et si c' est la rime, autre piste de mot, qui trop loin vous tire ; quel que soit le gibier favori auquel on s' oublie et qui fourvoie en ensorcelant, prenez garde, c' est du Montaigne. Vous êtes moraliste, et vous observez le monde ; vous n' avez qu' un soin, voir ce qui est et le bien dire, le bien atteindre d' un mot droit frappé. Les ridicules surtout, les vices vous piquent au jeu, et votre satire ingénieuse prend sur eux revanche et victoire. Né chrétien et français, vous allez aussi loi qu' il se peut en cette pente difficile, et l' on ne sent presque nulle partôen tout votre livre (tant vous regardez d' un ferme et libre coup d' oeil ! ), ni que vous êtes sujet soumis à une cour, ni que vous vivez chrétien sous le joug d' une grâce ou d' une loi. Parce que vous finissez ce livre, si piquant de tout point, par un chapitre élevé et sincère, empreint d' une sorte de cartésianisme religieux, vous croyez l' avoir couronné et consacré suffisamment. Et pourtant, malgré cette croix qui se dresse à la pointe du dernier chapitre, prenez garde, ô La Bruyère ! C' est quasi du Montaigne. Vous êtes docte, érudit ; vous employez l' érudition à haute fin, à la démonstration évangélique : quoi de plus grand ? élève de Bochart, vous courez à toutes les origines reculées des peuples, et il vous plaît de suivre dans leurs plus douteux rameaux la dispersion par le monde des fils de Noé : à la bonne heure ! Mais p417 l' érudition vous possède ; elle vous tient clos dans votre palais d' évêque, quand vos ouailles vous attendent et vous réclament ; elle vous enchantait dans votre solitude d' Aulnay, et vous promène dans ses méandres de questions, si bien que la démonstration évangélique elle-même ne semble par moments qu' un fil commode entre vos mains, pour enchaîner et tresser toutes vos rares glanures. Une sorte de scepticisme circule et se joue au fond de tout cela ; prenez garde, Monsieur D' Avranches, prenez garde, c' est du Montaigne. Vous êtes chrétien, vous êtes saint, et la charité même ; mais cette affabilitériante que vous avez, et qui est un don, se remplit des images qu' elle produit. Si vous parlez, si vous écrivez, tout s' anime ; vous donnez de graves conseils, et les images gracieuses se pressent, et vous les prodiguez ; elles vous sourient de plus belle, et vous les redoublez. Votre plume involontairement s' égaie et s' amuse, et caresse sa fleur : prenez garde, aimable saint, cher saint François De Sales, c' est du Montaigne. On pourrait pousser en vingt autres sens, et e serait faire du Montaigne, en en parlant. Et je ne prétends p418 pas dire, o le veut bien croire, que tous ces auteurs, ces hommes qui s' oublient à quelque goût humain à quelque humeur personnelle, qui se prennent à l' un de ces piéges dressés en lui comme en nous à fleur de terre, soient des impies et des anti-chrétiens : il n' y a qu' un père Garasse pour soutenir cela ; mais je prétends que, sincères et peut-être très-religieux d' ailleurs, ces hommes sont inconséquents sur ce point, qu' ils échappent par cette tangente à l' exact christianisme, et retombent plus ou moins à la bonne loi naturelle . Il en est, sachons-le bien, du coeur de presque chacun comme de certains pays où le christianisme, en s' implantant, n' a guère fait que recouvrir et revêtir à la surface l' ancien culte qu' on y reconnaîtrait encore. Ainsi dans une églogue sur Naples : paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit ; mais Pan tout bas s' en moque, et la sirène en rit. Ce paganisme-là, immortel en ce monde jusque sous le christianisme et plus raffiné dès lors, plus compliqué p419 au coeur que l' ancien, se peint et brille dans sa réflexion la plus lucide en tout Montaigne. Montaigne est, à ma conjecture, l' homme qui a su le plus de flots. Du flux et du reflux, il ne semble en avoir cure, ni de la grande loi régulière qui enchaîne la mer aux cieux : mais les flots en détail, il en sait de toute couleur et de toute risée ; il y plonge en des profondeurs diverses, et en rapporte des perles et toutes sortes de oquilles. Surtout il s' y berce à la surface, et s' y joue, et les fait jouer devant nous sous prétexte de se mirer, jusqu' à ce qu' il en vienne un tomber juste à nos pieds, et qui soit notre propre miroir ; par où il nous tient et nous ramène. Il y réussit mieux que tel écrivain de son temps, naturel et riche aussi, bien mieux que le très-païen Rabelais, par exemple. Mais Rabelais est unemanière de poëte, et un poëte fumeux. Sa pensée s' enveloppe, se dérobe à tout moment dans le tourbillon montant de sa fantaisie. Il a d' ailleurs des mares trop infectes par endroits, pour que tous aillent aisément s' y mirer. Montaigne, au contraire, sauf quelques taches vilaines, est en général limpide, attrayant ; le cardinal Du Perron l' appelait le bréviaire des honnêtes gens , et il en est à toute page le miroir. Un caractère de port-royal, une de ses originalités pour nous en ce moment, c' est, dans tout son cours, de n' offrir pas trace de Montaigne. On approfondira, en avançant, le cas particulier de Pascal ; mais chez les autres, comme nous les connaissons déjà, dans cette suite d' hommes de Dieu, de Saint-Cyran à Saci, pas un point moral ou littéraire, pas un bout auquel on puisse rattacher de près ni de loin le nom du tentateur. p420 M D' Andilly au plus est effleuré. La sauvegarde ci consiste dans cette règle unique, partout appliquée : in lege domini... , toute leur vie, nuit et jour, rangés et ramassés sous la croix ! Sur un fait de méthode, sur un seul, on se surprend à relever entre eux et lui une rencontre de bon esprit et de justesse : il s' agit de l' éducation des enfants. Montaigne est un grand ennemi de la logiqu scholastique ; il en veut à baroco et baralipton , qui rendent leurs sôppôts, dit-il, crottés et enfumés : " nostre enfant est bien plus pressé ; il ne doibt au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie ; le demourant est deu à l' action. Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ce sont abus : ostez toute ces subtilitez espineuses de la dialectique, de quoy nostre vie ne se peult amender ; prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traicter à poinct : ils sont plus aysez à concevoir qu' une conte de Boccace... " Arnauld, le dogmatique que Montaigne l' est peu, a réalisé pourtant le voeu de celui-ci et presque répété son mot en cette même logique , où le philosophe est si mal traité. Il la composa, par manière de divertissement , pour le jeune duc de Chevreuse (fils du duc de Luines), dans la vue de lui aplanir cette étude réputée si ardue, et se faisant fort de la lui apprendre en quatre ou cinq jours . Est-ce à dire, comme le veut Montaigne, que la chose devienne aussi facile qu' un conte de Boccace ? Arnauld, quoi qu' il en soit, a comme tenu ici la gageure du gai penseur, lequel, après avoir p421 essuyé la terrible page, est cité plus honorablement et mis à contribution au paragraphe suivant sur les inconvénients de l' esprit de dispute : Arnauld, pour le ton, en aurait dû mieux profiter. à cet article de l' éducation des enfants, il est un autre endroit par où Montaigne et port-royal ont l' air de se toucher, mais pour se séparer aussitôt. Le principe dans les petites écoles était d' employer le moins possible la rigueur physique ; je ne sais même si on y recourait du tout ; il n' y est pas question de fouet . On renvoyait les indociles, s' il y en avait. M De Saint-Cyran, dans une lettre écrite de Vincennes à M De Rebours, dit : " je croirois beaucoup faire pour eux, quand même je ne les avancerois pas beaucoup dans le latin jusqu' à douze ans, pourvu que je leur fisse passer le premier âge dans l' enceinte d' une maison ou d' un monastère à la campagne, en leur permettant tous les passe-temps de leur âge, et ne leur faisant voir que l' exemple d' une bonne vie dans ceux qui seroient avec moi... " mais là finit toute ressemblance dans les deux modes d' institution, ressemblance qui n' a l' air d' en être une que par opposition aux méthodes d' alentour. M De Saint-Cyran ne pensait pas que ce fût une préparation si nécessaire au labeur de la vie de faire éveiller les enfants au son d' un instument, commeon avait fait pour Montaigne ; et quand celui-ci s' écrie e une sorte d' ivresse : " combien leurs classes seroient plus décemment jonchées de fleurs et de feuillées que de tronçons d' osier sanglants ! J' y ferois pourtraire la joye, l' alaigresse, et Flora, et p422 les Grâces..., " il passe les bornes, comme un enfant d' Aristippe qui oublie le mal d' Adam ; et port-royal aurait trop aisément de quoi répondre. Montaigne, qui parle si bien de modération, et qui met la sagesse dans le milieu, en sort lui-même, à sa manière, en ces moments où il la fait si joyeuse , et triomphante , et suprême ; on se rappelle la page célèbre ( essais, liv i, chap xxv) ; qu' on la relise encore ! Son talent d' écrivain triomphe plus que tout en cette espèce d' hymne passionné qu' il entonne à sa fabuleuse sagesse. Je crois voir épicure qui sort de table la couronne de fleurs un peu dérangée, la démarche un peu chancelante, dans un demi-délire. Je ne sais quelle verve d' expression l' emporte, et, pour parler sa langue, quelle fureur de poésie le ravit et le ravage . Mais les maux réels, inévitables, où sont-ils ? Les pleurs du berceau à la tombe ; les sueurs du chemin ; l' agonie, la mort ici-bas, qui est le comble éternel, ce dernier acte qui, si belle qu' on fasse la pièce, est toujours sanglant ? Pascal aussi met l' humanité dans le milieu, et la grandeur de l' âe humaine à n' en point sortir ; et plein de ses angoisses, de celles de ses frères, mais comptant l' homme-Dieu dans l' humanité (ce qui change tout), il s' écrie à la face de l' autre : qui tient le juste milieu ? Qu' il paroisse et qu' il le prouve ! p42 iii. Assez de prélude ; assez faire la part de ce que j' ai appelé les trois quarts de Montaigne : rese le dernier quart, le centre de la place, à pénétrer. J' irai hardiment. Pascal et les hommes de port-royal, en étant si décidés, si durs, et quelques-uns (je l' ai regretté) si violents de ton, contre Montaigne sur le chapitre de la religion, ne l' ont pourtant pas calomnié. Quelle que soit en lui la part naïve, oublieuse et entraînée, il y a l' arrière-fond réfléchi et voulu, qui donne à tout un sens et en fait comme une amorce. Tout ce qui se pouvait donc remuer, chez ces hommes religieux, d' inimitié et d' effroi contre la nature aisi repeinte, contre ce perpétuel paganisme sous main adoré, s' est aussitôt rassemblé sur Montaigne, une fois sa pointe aperçue, et y a déchargé les tonnerres. La méthode de celui-ci, aux endroits qui l' ont décelé, peut se qualifier à bon p424 droit perfide. Il excepte d' ordinaire la religion, et la met hors de cause, comme trop respectable pour qu' on en parle ; ce qui ne l' empêche pas, chemin faisant, d' en parler. Il est contre la traduction et la lecture des écritures, et il s' arrange bien mieux en ce sens, comme en beaucou d' autres, de l' habitude catholique romaine que de l' exigence des réformés. Il y a du politique sage en cela, et autre chose encore. Il veut laisser au prêtre seul l' usage, dit-il, de ces saintes et divines chansons (il entend les psaumes) ; lui laïque, lui simple auteur de fantaisie, il ne vise si haut ; le simple patenôtre est assez ; il dirait volontiers, à force de faire respectables ces livres et ces sujets de réflexion éternelle : sacrés ils sont ; que personne n' y touche ! Plus la porte du temple est haute, et moins on court le risque de s' y heurter le front. Ce genre d' extrême en pareille matière, il le sait, touche de près à la désuétude. Il s' accommoderait à merveille de certains pays où, la cérémonie faite, on est libre, où l' on est cardinal et honnête homme . C' est à ce qui essort de tout son livre. Je sais qu' il est mort convenablement, comme Gassendi, comme La Rochefoucauld, avec tous les témoignages sacramentels ; il a fait une fin : sans prétendre juger la personne en ce moment insondable, le livre du moins est ouvert à tous, et je le juge. Maint chapitre, celui des prières , celui du repentir , seraient aussi décisifs, à les serrer de près, que l' apologie p425 de Raimond Sebond . Même en ces chapitres, il se pourrait opposer, contrairement à l' esprit général, telle phrase juste, modérée en religion, incontestable. C' est bon sens, oubli parfois, ruse peut-être. On ne sait jamais sur quoi compter avec ces sortes d' hommes, Bayle, Montaigne ; on peut dire d' eux, comme Pascal de l' opinion, qu' ils sont d' autant plus fourbes qu' ils ne le sont pas toujours. Mais ici le causeur v s' excuser, sans doute, par son peu de mémoire, car il se vante de l' avoir merveilleuse en défaillance . Pascal s' est chargé de lui en donner ; il lui a tenu lieu de mémoire coordonnante et centrale ; il a forcé les faits de coexister fermement les uns à côté des autres, et d' articuler en cette confrontation ce qu' ils avaient dans l' âme. Il a dit comme Jansénius, et en usant de la règle de saint Augustin, qui conclut du sens aux mots plutôt que des mots au sens : " nous qui savons ce que vous pensez, nous ne pouvons ignorer pourquoi vous dites ces choses. " Pascal (car c' est Pascal déjà, autant que Montaigne, que nous étudions au coeur en ce moment) a dit enore : " un mot de David, un de Moïse, comme celui-ci, que Dieu circoncira les coeurs (deutér xxx, 6), fait juger de eur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques et qu' il semble douteux s' ils sont de philosophes ou de chrétiens, un mot de cette nature détermine tous les autres. Jusque-là l' ambiguïté dure, et non pas après. " p426 l' inverse, la contre-partie de la proposition est vraie pour Montaigne : s' ilest des mots qui déclarent, il en est qui décèlent ; s' il en est qui consacrent tout un ensemble de pensées, il en est qui le trahissent. Ce sont de ces mots de droite ou de gauche, des éclairs qui traversent toute la région. Les mots sales de Ontaigne, toutes les fois qu' il touche de près et au fond à l' homme, ce certain rire avilissant, avec lequel il lui tire et lui achève de déchirer sa guenille, voilà, sous tout l' enjouement et la fleur du propos, sous cete fausse gentillesse, ce par quoi il s' échappe bien assez. Car ces mots humiliants à dessein (écoutez-les), il ne les articule jamais comme Pascal avec douleur, mais avec un malin plaisir et presque en se frottant les deux mains de contentement. Ces seuls accents le jugeraient. On a fait un livre intitulé le christianisme de Montaigne , comme on en a fait un sur le christianisme de Bacon . M De Maistre a fort éventé celui-ci ; quant à Montaigne, le simple coup d' oeil eût dû avertir, et je ne vois pas ce qu' on gagnerait, à toute force, à faire conclure qu' il peut bien avoir paru très-bon catholique, sauf à n' avoir guère été chrétien. Il existe, dans chaque auteur qui pense, un ensemble, p427 un esprit, et comme une atmosphère morale au sein de laquelle certaines croyances, même non produites, sont devinées ; on sent du moins qu' elles y pourraient vivre. Ou bien, au contraire, on comprend qu' elles y jureraient aussitôt, et qu' elles seraient là comme des monuments hors de leur ciel. Ainsi l' idée de repentir, de conversion, de coup de grâce , qui est le fond et le moyen du vrai christianisme, n' est pas concevable avec le milieu des observations et comme dans le courant d' air de Montaigne. à vingt ans, pense-t-il, nos âmes sont dénouées ; on est ce qu' on sera, et on promet tout ce qu' on pourra. N' espérez gure correction, si défaut il y a. On n' extirpe pas les qualités originelles, on les couvre, on les cache. Il est, si l' on cherche bien, en chacu de nous, une forme nôtre , une forme maîtresse , qui lutte contre l' nstitution et contre le flot des passions contraires. Voilà ce qui dure et triomphe : on ne réforme que l' apparnce. Tout cela est très-vrai en général ; mais est-ce tout ? En racontant la vie et l' âme de nos solitaires, en cherchant même à poursuivre en eux, par delà leur conversion, les restes de cette première et maîtresse nature, avons-nous tout expliqué ? N' y a-t-il pas eu, à un certain moment prescrit, je ne sais quelle infusion nouvelle, un ressort imprévu et inconnu qui a donné ? De nos jours même, en ce tempstrès-peu fertile, ce semble, en miracles, j' ai ouï parler à plus d' un chrétien clairvoyant de quelqu' un de sa connaissance qui s' était modifié p428 soudainement par un coup intérieur, qui était devenu autre et méconnaissable dès lors, entrant tout d' un coup dans le bien qu' il avait fui ou haï jusque-là, et y marchant jusqu' au bout avec persévérance ? En un mot, bien que sans écho retentissant, n' y a-t-il pas toujours lieu au tonnerre et à la voix, sur le chemin de Damas ? -je ne pose moi-même que des questions. Ce que nous disons là du repentir, il faut le redire de l' idée d' immortalité : elle fuit peu à peu en lisant Montaigne. Il ne croit volontiers qu' à la jeunesse : à vingt ans donc, n est en puissance ce qu' on sera ; à trente, on a le plus souvent fait ses plus grandes choses. Si plus tard, la science et l' expérience semblent augmenter, la vivacité, la promptitude, la fermeté, ces autres parties bien plus nôtres, se fanissent et allanguissent . La vieillesse nous attache plus de rides en l' esprit qu' au visage ; il ne se voit presque point d' âmes, en avançant, qui ne sentent l' aigre et le moisi (Amyot disait le rance ) : " puisque c' est le privilége de l' esprit, continue l' agréable malicieux, de se r' avoir de la vieillesse, je lui conseille, autant que je puis, de le faire : qu' il verdisse, qu' il fleurisse ce pendant, s' il peult, comme le guy sur un arbre mort. " et il ajoute en branlant la tête : je crainds que c' est un traistre . Voilà de ses mots. Affirmons pour lui. Il n' a pas l' idée de ce perfectionnement inverse spirituel et moral, de cette maturité croissante de l' être intérieur sous l' enveloppe qui se flétrit, de p429 cette éducation perpétuelle pour les cieux, seconde naissance, jeunesse immortelle, qui se garde et se gagne, qui s' augmente en s' épurant, qui se renouvelle d' autant qu' elle dure davantage, et qui fait que parfois, pour ce printemps éternel, le vieillard en cheveux blancs n' est qu' en fleur. -illusion peut-être, utopie dernière, mais de celles qu' un Franklin li-même caressa ! Le chapitre capital de Montaigne, et de plus longue haleine, dans lequel sa vigueur s' est donné le plus de champ, est celui qu' il intitule : apologie de Raimond Sebond . Nous sommes au centre : ici tout porte, tout est ménagé, calculé, tortueux, disant le contraire en apparence de ce que le maître conclut à part soi et qu' il insinue. Mais, à presser l' intention, le soi-disant pyrrhonisme ne tient pas ; ce rôdeur universel sait où en venir. Je concevrais un chapitre intitulé, non pas le christianisme de Montaigne , mais le dogmatisme de Montaigne , qui serait précisément tiré de là. L' appareil est géométrique chez Spinosa, il est sceptique chez l' autre ; mais le fond ne me paraît pas plus douteux. Même après Pascal, et pour dégager ce dogmatisme clandestin, ne craignons pas d' entrer un peu avant en ce chapitre singulier. Il paraît avoir été composé à l' intention de la reine Marguerite (femme de Henri Iv), cet aimable et délicieux p430 écrivain, égal dans sa manière à Montaigne, savante, curieuse de doctes entretiens, très-peu prude de moeurs, et non moins dégagée que lui de toute espèce d' idée gênante. Elle finit pourtant par prendre le parti de la dévotion, et eut quelque temps pour aumônier Vincent De Paul, qui commençait à percer, et qui allait bientôt devenir le précepteur du futur cardinal de Retz. Retz, la reine Marguerite et Montaigne, voilà bien le trio qu' on imagine. Montaigne donc, autrefois, dans sa jeunesse, pour complaire à son excellent père qui était un zélé partisan du grand mouvement littéraire de François Ier, mais qui en était par l' ardeur et l' enthousiasme plus que par le savoir, avait traduit un livre latin d' un auteur espagnol du quinzième siècle, maître Raimond De Sebond. Dans ce livre, intitulé theologia naturalis , on trouvait Dieu et la nécessité de la foi prouvés, autant que possible, rationnellement, par la vue du monde et des créatures ; c' était, à quelques égards, un essai anticipé de ce que seront l' existence de Dieu par Fénelon, les livres de Clarke, de Paley. C' était, à d' autres égards, une réminiscence quintessenciée de saint Thomas D' Aquin, et une intention d' expliquer, de faire concevoir par des raisons naturelles les mystères tels que la trinité, le péché originel l' incarnation. La traduction que Montaigne en avait faite parut en 1569, d' après le voeu qu' avait exprimé son père mourant, charmé et consolé p431 de cette lecture. L' ouvrage essuya quelques objections. Les uns (c' étaient les chrétiens) disaient que c' était ouvrir une porte dangereuse que de prétendre appuyer par la raison ce qui est du ressort de la révélation et de la foi ; d' autres accusaient les raisonnements de Sebond d' être faibles et de ne pas prouver ce qu' ils prétendaient. C' est dans la vue apparente de répondre à ces deux ordres d' objections que Montaigne intitule son chapitre apologie de Sebond. Il commence par les premiers, mais il faut voir avec quel respect affiché et quel ménagement ! à ceux, dit-il, qui s' effraient, par zèle de piété, de voir la raison en jeu pour la démonstration de la foi, il n' a que peu à opposer, il le sent. D' une part, il sait bien que la foi seule, venue par voie extraordinaire et surnaturelle, peut tout ; mais de l' autre, il craint bien que les moyens humains ne soient les seuls par lesquels nous la jouissions . Car, si nous tenions à Dieu même par la foi vive, verrait-on tout ce qu' on voit parmi les chrétiens, tant de contradictions entre la parole et les actions, tant d' inconséquences ? Et ici il se lance en toutes sortes d' exemples avec un malin plaisir, parlant directement contre la suffisance de ces moyens humains que la grâce n' a pas touchés et bénis. Où en veut-il venir ? De son Raimond De Sebond, il est évident déjà qu' il n' a p432 guère souci dans tout ce qui va suivre. Il l' a traduit autrefois pour faire plaisir à son père ; aujourd' hui, sous air de le défendre, il a bien un autre but, il va plutôt le réfuter ; ou, du moins, il ne cherche qu' une occasion couverte de parler en tout sens de la chose religieuse, d' y peloter à droite et à gauche, et de pousser sa pointe. Aussi, à force de ménager d' abord ceux qui veulent la foi à part et au-dessus de la raison, il leur donnerait plutôt gain de cause, et il se borne à remarquer, d' un ton soumis, que, comme pis-aller, comme essai élémentaire et grossier de concevoir les choses de Dieu, la méthode de Sebond, si incomplète qu' elle soit, a son utilité, qu' elle peut ramener quelques esprits, qu' il en sait un qui a été convaincu par là : enfin dit-il, " la foy venant à teindre et illustrer les arguments de Sebond, elle les rend fermes et solides. " mais, quand il arrive à ceux qui (non plus par zèle de piété) accusent les arguments de Sebond d' être faibles et de ne rien prouver, oh ! C' est alors qu' il fait le dégagé et le franc : " il fault, s' écrie-t-il, secouer ceulx-cy un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus malicieux que les premiers. " mais c' est lui-même qui redouble à l' instant sa malice. Que va-t-il faire en effet ? Pou réfuter ces derniers, il ne trouve rien de mieux que de renchérir soudainement sur eux d' un air outré à dessein, et de leur dire en substance : " je crois bien que les arguments de ce pauvre Sebond sont faibles, qu' ils ne prouvent pas grand' chose ; mais, insensés ! Malheureux frénétiques d' orgueil (car il fait semblant d' être en colère et de relever le gant pour la majesté divine outragée), quels sont les arguments, dites-moi, qui soient bons et qui prouvent quelque p433 chose en pareille matière ? Quels sont les raisonnements auxquels on n' en puisse opposer d' autres aussi concluants, ou plutôt aussi peu concluants ? " et là-dessus, comme s' il s' emportait de bonne foi, il entame une longue énumération et discussion, à perte de vue, de toutes les causes d' erreur et d' impuissance de la raison humaine isolée, par rapport aux croyances. Le rôle de Montaigne en tout ce chapitre, une fois bien compris, est singulièrement dramatique ; il y a toute une comédie qu' il joue, et dont il ne prétend faire dupe que qui le veut bien. Montaigne sur Sebond joue le même personnage que Bayle sur les manichéens. Ce qu' il veut en fin de compte, c' est (ne l' oublions pas) de faire la vérité des choses de la révélation si haute, si uniquement fondée en soi, si à pic et plantée toute seule à la pointe de son rocher, qu' on n' aille guère songer à y mettre pied : fantosme à estonner les gents ! voilà le mobile et le but. Tout ce qu' il dit, chemin faisant, contre la certitude humaine par rapport à toute question, est bien moins pour ruiner l' homme même en nature et en réalité que pour ruiner la croyance transcendante en l' homme ; son objet atteint, et à ceux qui admettraient que la foi à de telles choses est chimère, il saurait bien (j' imagine) que dire à l' oreille, en causant, sur sa manière de concevoir le monde et l' homme, et de convenir de certains points. Le scepticisme exorbitant de ce chapitre n' est qu' une méthode de grand tour pour arriver. Mais, quoique ceci puisse déjà sembler assez compliqué, c' est encore trop simple lorsqu' il s' agit de Montaigne. Avec lui, tout devient possible à la fois : p434 distinguo, comme il dit, est le plus universel membre de sa logique. Aussi, en même temps que règne en ce chapitre le dessein général indiqué, dans le détail mille autres intentions et diversions s' entre-croisent. Ainsi nulle part la vigueur de Montaigne et ses remuements fermes ne se déclarent mieux ; ailleurs c' est un déjoueur , ici un jouteur. Toutes ses verves se débrident. Quelle mâle étreinte que celle de ce paresseux ! Quelle ardeur en tous sens ! Quelle inépuisable ressource d' arguments, de faits, d' images ! Cette vigueur d' escrime d' un esprit librement dialectique, qui se pique au jeu et n' en peut plus sortir, est à compter pour beaucoup. Il y a beaucoup encore de cet acharnement moins innocent, amer, salissant pour l' homme, qu' éprouvent en eux par accès tous les grands esprits qui ont coupé la chaîne d' or, et qui se précipitent avec d' ironiques ricanements, en faisant tournoyer leurs semblables ; il y a ce que j' appellerai le rire inextinguible de l' homme déchu, du grand homme non restauré, qui prend à la gorge, ce rire d' Hamlet, dans lequel mourut Molière, dans lequel vieillit, se sèche et maigrit Voltaire. Sous l' accent et l' entrain de ce chapitre, je crois saisir beaucoup de cela, de ce mauvais spasme convulsif. Enfin, puisque j' en suis aux distinguo , j' y distingue encore, et plus qu' ailleurs, l' écrivain que j' appelle simplement amusé , lequel, se sentant en bonne et chaude veine, ne s' arrête plus, mais redouble et se laisse mener en tous sens par les figures de sa pensée. Montaigne commence tout d' abord par se moquer de l' homme, qu' il suppose isolé et dépourvu de la grâce et connaissance divine : " qui luy a persuadé (à cette p435 misérable et chestive créature) que ce bransle admirable de la voulte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulants si fièrement sur sa teste, les mouvements espoventables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ? " et en disant ainsi, il ne s' aperçoit pas, ou plutôt il s' aperçoit très-bien, qu' il ne fait autre chose que réfuter ce même Raimond De Sebond dont il prétexte l' apologie, et qui plaidait tout au contraire les causes finales et l' arrangement de l' univers par rapport à l' homm. Pour rabattre, dit-il, cette présomption humaine, il va prendre tous les animaux successivement, les hirondelles, chiens, faucons, éléphants, boeufs, pies, araignées..., qui ont chacun leurs instincts, leur langage, leur industrie, leur talent, leur délibération, pensement et conclusion, leur fidélité, quelques-uns même (comme on le dit des éléphants) une sorte de vénération et de religion, et qui tous sont par conséquent nos confrères : on a l' antipode de Descartes, qui des animaux faisait des automates, comme le pensaient d' après lui port-royal et Pascal. Et ce dernier, qui avait fait la machine arithmétique, ne trouvait pas un animal si difficile à concevoir en effet comme pur automate. p436 C' est vers cet endroit du chapitre que se rencontre cette énergique pensée, si souvent citée : " quant à la force, il n' est animal au monde en butte de tant d' offenses que l' homme : ... etc. " Pascal a imité et réinventé cette pensée de Montaigne à propos de Cromwell, le Sylla moderne ; le petit grain de sable y fait l' office de l' insecte qu' on ne nomme pas. Il n' a pas moins repris et refait cette pensée quand il a dit : " l' homme n' est qu' un roseau le plus foible de la nature, mais c' est un roseau pensant... etc. " on a remarqué comme à l' instant la pensée de Montaigne s' achève, se couronne et se réintègre en Pascal. Même, quand celuici emploie de ces mots qu' on ne dit pas d' ordinaire, et qui marquent la bassesse de l' homme, comme on sent que c' est franc chez lui, tout de bon, à bonne fin, et pour l' en tirer après l' y avoir plongé ! Quand il parle de ces misères qui nous tiennent à la gorge , comme on sent qu' il en veut réellement finir avec elles, tandis que l' autre a toujours' air de vouloir plutôt s' en caresser le menton ! Montaigne pourtant p437 lui-même a ici, en maint endroit, de la bien haute et bien franche, de latrès-sincère éloquence : " ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes une armée , c' est toujours l' homme, foible, calamiteux et misérable ; ... etc. " Pascal à son tour, en y repassant, n' a pu au mieux qu' égaler l' éloquence poignante de ces endroits. Après en avoir fini de cette comparaison et correspondance de l' homme aux animaux, qui le doit rabattre, Montaigne en vient aux sectes des philosophes, les unes après les autres, depuis Thalès, et il triomphe dans leurs variations. Il le faut voir remuant, ralliant toutes les pièces de son érudition, d' ordinaire éparse, pour en faire armes de l' un à l' autre, et les battre coup sur coup séparément. Puis, quand il a fini de les exterminer et qu' il respire, il a grand soin pourtant, de peur qu' on ne s' y méprenne, d' avertir la reine Marguerite et son lecteur que ce dernier tour d' escrime qui consiste à se perdre pour perdre un autre, à s' ôter les armes de la raison pour les mieux enlever à l' adversaire, est un coup désespéré dont il ne se faut servir que rarement. Et, continuant d' user de ce coup désespéré, au moment même où il semble s' avertir et vouloir s' arrêter, il prend l' homme, non plus dans la comparaison avec les animaux, non plus dans les systèmes changeants p438 des philosophes, mais en lui-même et das les moyens prétendus directs de trouver la vérité ; il met à la question la raison, les sens, et c' est ici qu' on lit : " ce ne sont pas seulement les fiebvres, les bruvages, et les grands accidents qui renversent nostre jugement, les moindres choses le tournevirent... ; " et tout ce qui suit, et qui rappelle directement la pensée de Pascal : " l' esprit de ce souverain juge du monde n' est pas si indépendant qu' il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui... " en suivant à cet endroit du texte les pensées de Montaigne, nous marchons coup sur coup sur les souvenirs de Pascal qu' elles ont suscités. Les pensées de celui-ci ne sont, à les bien prendre, que le chapitre de l' apologie de Sebond refait avec prud' homie. On saisit dès lors l' intention et le fil entier de notre étude, l' importance accordée à cette première conversation du nouveau converti, qui comprend déjà sa préoccupation dernière, et toute cette dissection prolongée de Montaigne au sein de Pascal à laquelle nous nous livrons. Au reste, dans ces nombreuses pensées sur la vanité, a faiblesse et la contradiction de l' homme, que Pascal reproduit, et dont il s' empare en les couronnant, comme des minarets, de la croix, ce qui doit frapper plus que la ressemblance qui est toute simple et voulue, et qui eût été avouée sans doute si l' auteur avait publié lui-même son ouvrage, -ce qui me frappe, c' est la différence du ton et le sérieux du dessein opposé au jeu de l' escrime. Là où l' un se mire et se berce au brisant des flots, l' autre cingle et rame. L' un s' égaie et s' enivre en son naufrage ; l' autre, nuit et jour, sous l' étoile ou sous la nue, nage à l' aide d' un débris vers p439 la plage de la patrie éternelle. Misère, faiblesse et néant, des deux côtés c' est le refrain ; onde sur onde, sable sur sable, univers mouvant : on me verrait dormir au branle de sa roue, de sa roue ou de son rouet , dirait Montaigne, et il se gaudit et gausse : ce sont misères d' animal. -misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé, nous crie Pascal ! Courage et prière ! Il faut reconquérir son royaume. C' en est assez sur cette apologie de Sebond , que Montaigne, après l' avoir poussée encore longuement, termine par une pompeuse citation de Plutarque et très-suspecte d' intention ici, pour dire que Dieu seul est , et qu' à part lui, l' éternel, le nécessaire et l' immuable, il n' y a que passage et écoulement de l' être. Vue en cournt, cette page religieuse de Plutarque fait comme tenture ; considérée de près, par le lieu où elle se trouve transposée et d' après ce qui précède, elle acquiert un sens plutôt spinosiste et panthéiste , comme on dit. à force de faire Dieu grand et haut, en dehors de tout rapport avec la création et avec l' homme, on s' en passe très-bien à titre de Dieu providentiel et intelligent. M De Buffon à sa manière, et par le trône magnifiquement isolé où il recule et installe son Dieu, ne procède guère à autre fin. Au demeurant, notre idée sur Montaigne s' est éclaircie, ce semble, et a passé de la conjecture à la certitude ; nous tenons la clef glissante, et, bon gré mal gré, si glissante et si sorcière qu' elle soit, et fût-elle même plus sorcière que cette clef du conte de la barbe-bleue , elle nous reste à la main ; nous pouvons p440 désormais ouvrir chez lui, si l' envie nous en prend, toute l' enfilade de ses pensées et arrière-pensées, ce labyrinthe de cabinets et de chambres où il se plaît, sans qu' on sache jamais, non plus que de Pygmalion, dans laquelle il couche. Il n' y a de riant que l' apparence. Montaigne, en ce chapitre et dans tout son livre, a fait comme un démon malin, un enchanteur maudit, qui, vous prenant par la main, et vous introduisant avec mille discours séduisants dans le labyrinthe des opinions, vous dit à chaque pas, à chaque marque que vous voulez faire pour vous retrouver : " tout ceci n' est qu' erreur ou doute, n' y comptez pas, ne regardez pas trop, en espoir de vous diriger au retour ; la seule chose sûr est cette lampe que voici ; jetez le reste : cette lampe sacrée nous suffit. " et quand il vous a bien promené, égaré et lassé dans les mille dédales, tout d' un coup il souffle, ou d' une chiquenaude il éteint ; et l' on n' entend plus qu' un petit rire. Que succède-t-il alors ? Est-ce le doute universel qu' il a voulu ; et ce doute-là, quand il est final, ne forme-t-il pas une conclusion immense ? Quelle est-elle en effet ? Un petit juif marchant à pas comptés , Spinosa, va vous le dire : dans l' embarras où vous êtes, la lampe éteinte et le labyrinthe écroulé, c' est lui qui vous recueillera. Un grand ciel morne, un profond univers roulant, muet, inconnu, où de temps en temps, par p441 places et par phases, s' assemble, se produit et se renouvelle la vie ; l' homme éclosant un moment, brillant et mourant avec les mille insectes, sur cette île d' here flottante dans n marais : voilà, mathématiques ou pyrrhonisme de forme à part, la grande solution suprême. Tout ce que Montaigne y a prodigué de riant et de flatteur au regard n' est que pour faire rideau à l' abîme, et, comme il le dirait, pour gazonner la tombe. Le spinosisme donc (je prends exprès le nom le plus terne) comme bassin et couvercle d' airain à cette mer dont nous avons vu trembler et rire en tous sens l' écume et les flots ! p442 Une des grandes causes du succès de Montaigne, et même la condition essentielle et unique, sans laquelle tout le reste eût été comme non avenu, l' instrument de son charme et sa vraie baguette d' enchantement, c' est son style. Le style, quand on l' a au degré de Montaigne, devient la boîte d' indulgence plénière auprès de la postérité. Il est beaucoup pardonné chez les neveux à ceux qui ont véritablement peint. Les irrégularités de plan, didées, les licences et les familiarités, les petitesses, tout se colore, tout s' embellit d' une spécieuse nuance, et devient matière à plaisir, à louange toujours nouvelle. Le style, c' est un sceptre d' or à qui reste, en définitive, le royaume de ce monde. Montaigne a eu, plus qu' aucun peut-être, ce don d' exprimer et de peindre ; son style est une figure perpétuelle, et à chaqe pas renouvelée ; on n' y reçoit les idées qu' en images ; et on les a, à chaque moment, sous des images différentes, faciles et transparentes pourtant. à peine un court intervalle nu et abstrait, la simple largeur d' un fossé, le temps de sauter ; et l' on recommence. Une quelconque de ses pages semble la plus fertile et la plus folle prairie, un champ libre et indompté : longues herbes et gaillardes , parfums sous l' épine, fleurs qui émaillent, insectes qui p443 chantent, ruisseaux là-dessous, le tout fourmillant et bruissant scaturiens . Il n' avait pas la conception d' ensemble ni l' invention d' un vaste dessein ; à quoi bon tant combiner et se tant lasser ? L' invention du détail et le génie de l' expression lui tenaient lieu des autres parties, il le savait bien ; il rachetait sans peine et retrouvait tout par là : " je n' ay point d' aultre sergeant de bande à ranger mes pièces que la fortune. " tout donc s' animait, tout se levait dans son discours à la libre voix de ce sergent de fortune, et chaque pensée à la hâte, casque ou pompon en tête, faisait recrue. Quelle jeune armée ! Un peu bigarrée, dira-t-on ; car tout fait montre : la pensée est sortie enharnachée comme elle a pu, toujours trait en main, toujours prompte et vive. La couture de l' idée à l' image est si en dedans qu' on ne la voit ni qu' on n' y songe : pensée, image, chez lui, c' est tout un ; junctura callidus acri . Quant à la couture de l' image à l' image , il la supprime et va son train de l' une à l' autre, enjambant comme un basque agile, d' un jarret souple, d' un pied hardi. Voici entre mille un exemple, à peine choisi, de cette série de métaphores qui déjouent la règle prudente des rhéteurs ; il s' agit des auteurs du temps qui ne craignent pas d' insérer dans leurs écrits de grands fragments des anciens et de se risquer à la comparaison : " il m' adveint, l' aultre jour, de tumber sur un tel passage ; j' avois traisné languissant aprez des paroles françoises si exsangues,... etc. " p444 ainsi il se traîne d' abord après des paroles exsangues , comme sur un chemin ; l' idée de chemin l' emporte, il la suit. Puis ce qui était une pièce élevée jusques aux nues deviendra une dépouille dont il craindrait de s' étoffer , et l' étoffe aussitôt prend un reflet qui éclaire . Montaigne est comme l' Ovide et l' Arioste du style ; son heureuse rapsodie d' images, d' un bout à l' autre, jusque dans ses reliefs les plus divers, est tout d' un pan ; on marche avec lui de pensée en pensée dans les métamorphoses. Dans Shakspeare, dans Molière, en ces génies qui ont la création d' ensemble, l' imagination aisément enfante des êtres entiers, des personnages doués de l' action et de la vie : chez Montaigne, cette création figurée ne se produit qu' à l' intérieur des phrases et sur les membres de chaque pensée ; mais elle se produit aussi vivante, et de près aussi merveilleuse, aussi poétique que l' autre. Chaque détail, chaque moment de l' idée se revêt et prend figure en passant ; c' est tout un monde. Aussi le plaisir d' y vivre, cet art d' animer et d' exprimer, ce goût de faire mouvoir et se succéder sans fin toute cette gent familière et d' en suivre les marionnettes jusqu' au bout entre-t-il pour beaucoup chez Montaigne, je ne me lasse pas de le faire sentir : et Pascal, qui dans son style, lui, s' amuse si peu et p445 reste le maître, n' en a pas assez tenu compte. Montaigne appelle la langue le boute-dehors , et elle est souvent chez lui le boute-en-train . Malebranche a fort bien senti ce coin de Montaigne, mais en déprimant trop les autres portions, et en le voulant réduire à la seule beauté d' imagination, à ce qui fait le bel-esprit ; il proteste contre cet agrément de tour et cet éclat de parole qu' il rapporte aux sens, contre cet art naturel qu' a l' auteur des essais de tourner l' esprit du lecteur à son avantage par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante . Malebranche a beau faire ; ce qu' il dit là contre l' imagination dans le style, Arnauld le lui rendra ; tout occupé à combattre les imaginations métaphysiques du bel écrivain, le vieux docteur écrit à Nicole : " je ne trouve guère moins à redire à sa rhétorique qu' à sa logique, surtout dans les méditations ; car il est si guindé, et il affecte si fort de ne rien dire simplement, qu' il est lassant. " et on ne lit Malebranche plus qu' Arnauld aujourd' hui, qu' à cause des endroits où celui-ci le trouvait lassant . Montaigne, d' autres l' ont relevé, a beaucoup de Sénèque pour le trait, mais il ne l' a pas tendu comme lui, et il le jette, même quand il le darde, plus au naturel et d' un air plus cavalier. Sénèque et Plutarque, il y puie incessamment, nous dit-il, comme les Danaïdes. On a lu, à son chapitre des livres , l' admirable p446 jugement et parallèle qu' il fait de tous deux, et aussi de Virgile avec Lucrèce, et des autres. Comme écrivains français, il estimait, parmi ceux qui l' avaient précédé, Froissart, Commynes, surtout Amyot, qu' il caractérise et célèbre en des termes incomparables, par une louange vraiment généreuse. Mais il ne s' asservit à aucun, et écrit à sa façon, usant à bon droit de l' anarchie d' alors : " il en est de si sots qu' ils se destournent de leur voye un quart de lieue pour courir aprez un beau mot... etc. " ce françois si bien qualifié, et qui sent sa plaine, c' est Amyot ; ce gascon, c' est lui. Car il y avait, à cette seconde époque du seizième siècle, et malgré l' anarchie qu' aujourd' hui nous y reconnaissons, une manière de langue centrale, et qui p447 se crut par instants établie, celle de l' école de Du Bellay et de Ronsard en vers, de Pasquier en prose, tous personnages qu' aimait et prisait fort Montaigne, mais sans en dépendre. Dès la première édition des esais en 1580, il obtint un grand succès ; mais les critiques non plus ne manquèrent pas. On voit par une lettre de Pasquier quel genre de reproches cet ami et admirateur sincère lui adressait : particulièrement beaucoup de locutions impropres, et tirées de l' usage gascon. Pasquier, le rencontrant aux états de Blois (1588), les lui démontra, livre en main ; mais il parut, à l' édition prochaine, que Montaigne n' en avait tenu compte. Sous air de faire bon marché de sa manière, et tout en accusant son langage de n' avoir rien de facile et de poli , et d' être altéré par la barbarie du crû , il allait son train, gardait ses aises, choyait et retâtait son livre (le plus chéri des livres), et donnait champ à son originalité. Balzac l' a pris au mot et y a été dupe. Il a regretté que Montaigne fût venu avant Malherbe, avant que celui-ci eût dégasconné la cour ; il a requis à ce titre indulgence pour Montaigne, qui, -je me l' imagine présent, -fait de son mieux pour ne pas rire. Comme si le gascon en tout temps (demandez à Montesquieu et à Bayle) n' eût pas trouvé moyen de l' être. Quoi qu' il en p448 soit, sa langue, à lui, était et elle est restée une langue individuelle ; honneur en un sens et bonheur ! Après deux siècles et demi, rien n' y est usé. Mademoiselle De Gournay, dans sa préface de l' édition de 1635, a dit du langage des essais : " c' est, en vérité l' un des principaux cloux qui fixeront la volubilité de notre vulgaire françois, continue jusques ici. " il n' en fut rien ; la langue s' acheva et se fixa sans Montaigne. Balzac rhétorisa sans lui. Vaugelas, dans ses excellentes remarques publiées en 1647, où le bel usage passe en loi, et où M Coeffeteau tient le dé, fait aussi une grosse part à Amyot ( le grand Amyot, comme il l' appelle), mais à quel titre ? " et quelle gloire n' a point encore Amyot depuis tant d' années, quoiqu' il y ait un si grand changement dans le langage ? Quelle obligation ne lui a point notre langue, n' y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots, ni de phrases si naturellement françoises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces, qui corrompent tous les jours la pureté du vrai langage françois. " l' éloge d' Amyot en ces termes équivaut presque à une critique de Montaigne, qui figure d' ailleurs très-rarement, si même il y figure, dans les citations de Vaugelas. Pascal, du moins, qui en était nourri, en sauva p449 mainte udace, mainte façon énergique de dire et de nommer ; mais l' ensemble même des tours et des libertés de Montaigne fut laissé là-bas ou plutôt là-haut, en dehors de la nouvelle route royale qui s' inaugurait. Montaigne resta l' homme dépareillé et le livre non classé, " le bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux, nous dit Huet, qui veulent s' enfariner de quelque connoissance du monde et de quelque teinture des lettres. à peine trouverez-vous un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée. " il fut bien plus ; il fut le livre favori et comme un arsenal particulier pour chaque écrivain sérieux et nouveau : La Bruyère, Montesquieu, Jean-Jacques (style et pensée), réintroduisirent, chacun à leur manière, dans le grand courant de la langue beaucoup de Montaigne. Et puis, les siècles littéraires réguliers ayant eu leur cours, et la liberté recommençant, il suffit désormais que Montaigne ait dit d' une manière pour qu' elle ait passe-port à l' instant et prérogative, si on l' appuie de son nom. Mademoiselle De Gournay, en se trompant sur le centre de son influence, a eu raison d' ajouter : " son crédit s' élèvera chaque jour, empêchant que de temps en temps on ne trouve suranné ce que nous disons aujourd' hui, parce qu' il persévérera de le dire ; et le faisant p450 juger bon, d' autant qu' il sera sien. " tout mot contresigné Montaigne a gagné ses éperons, il est d' emblée hors de page. Et pour la pensée également : Montaigne l' a dit, c' est le contraire du vieil adage routinier, le maître l' a dit, et on l' accepte d' autant mieux. Nous finissons. Toute cette gloire et ce bonheur de Montaigne, cette influence que nous pourrions suivre et dénoter encore par reflets brisés en plus d' un de nos contemporains, cette louange mondaine universelle, et la plus flatteuse peut-être où l' on ait atteint, parce qu' elle semble la plus facile et qu' elle a usé bien des colères, tout cela me remet le grand but en idée ; et nous qui venons d' assister au convoi et aux funérailles de M De Saci, je me demande ce que seraient à nos yeux les funérailles de Montaigne ; je me représente même ce convoi idéal et come perpétuel, que la postérité lui fait incessamment. Osons nous poser les différences ; car toute la morale aboutit là. Montaigne est mort : on met son livre sur son cercueil ; le théologal Charron et mademoiselle De Gournay, -celle-ci, sa fille d' alliance, en guise de pleureuse solennelle, -sont les plus proches qui l' accompagnent, qui mènent le deuil ou portent les coins du drap, si vous voulez. Bayle et Naudé, comme sceptiques officiels, leur sont adjoints. Suivent les autres qui plus ou moins s' y rattachent, qui ont profité en le lisant, et y ont pris pour un quart d' heure de plaisir ; ceux qu' il a guéris un moment du solitaire ennui, qu' il a fait penser en les faisant douter ; La Fontaine, Madame De Sévigné comme cousine et voisine ; ceux comme La Bruyère, Montesquieu et Jean-Jacques, qu' il p451 a piqués d' émulation, et qui l' ont imité avec honneur ; -Voltaire à part, au milieu ; - beaucoup de moindres dans l' intervalle, pêle-mêle, Saint-évremond, Chaulieu, Garat..., j' allais nommer nos contemporains, nous tous peut-être qui suivons... quelles funérailles ! S' en peut-il humainement de plus glorieuses, de plus enviables au moi ? Mais qu' y fait-on ? à part Mademoiselle De Gournay qui y pleure tout haut par cérémonie, on y cause ; on y cause du défunt et de ses qualités aimables, et de sa philosophie tant de fois en jeu dans la vie, on y cause de soi. On récapitule les points communs : " il a toujours pensé comme moi des matrones inconsolables, " se dit La Fontaine. -" et comme moi, des médecins assassins, " s' entredisent à la fois Le Sage et Molière. -ainsi un chacun. Personne n' oublie sa dette ; chaque pensée rend son écho. Et ce moi humain du défunt qui jouirait tant s' il entendait, où est-il ? Car c' est là toute la question. est -il ? Et s' il est, tout n' est-il pas changé à l' instant ? Tout ne devient-il pas immense ? Quelle comédie jouent donc tous ces gens, qui la plupart, et à travers leur qualité d' illustres , passaient pourtant pour raisonnables ? Qui mènent-ils, et où le mènent-ils ? Où est la bénédiction ? Où est la prière ? Je le crains, Pascal seul, s' il est du cortége, a prié. Mais M De Saci, comment meurt-il ? Vous le savez ; nous avons suivi son cercueil de Pomponne à Paris, de Saint-Jacques-Du-Haut-Pas à port-royal des Champs, par les neiges et les glaces. Nous avons ouvert le cercueil avec Fontaine, nous avons revu son visage non altéré ; une centaine de religieuses, plus brillantes de charité que les cierges qu' elles portaient dans leurs mains, p452 l' ont regardé, ce visage d' u père, à travers leurs pleurs ; les principales, en le descendant à la fosse, lui ont donné de saints baisers, et toutes ont chanté jusqu' au bout la prière qui crie grâce pour les plus irrépréhensibles. Et puis, les jours suivants, dans le mois, dans l' année, les voilà qui se mettent à mourir, et les messieurs aussi ; ils meurent coup sur coup, frappés au coeur de cette mort de M De Saci, joyeux de le suivre, certains de le rejoindre, certains moyennant l' humble et tremblant espoir du chrétien, et redisant volontiers, comme lui, d' une foi brûlante et soupirante : ô bienheureux purgatoire ! -et ceux qui survivent se sentent redoubler de charité envers les hommes, et de piété envers Dieu, à son souvenir. Or, s' il y a une vérité, si tout n' est pas vain (auquel cas la vie de M De Saci en vaudrait bien encore une autre), s' il y a une morale, -j' entends une morale absolue, -et si la vie aboutit, lequel de ces deux hommes a le plus fait, et le plus sûrement ensemencé son sillon sur la terre ? à l' heure où tout se juge, lequel sera trouvé moins léger ? p453 Iv. Nous avons saisi Pascal du premier coup au sein de port-royal ; avant le Pascal même des provinciales , celui des pensées nous est brusquement apparu, il nous a pris dans son éloquence ; son duel ouvert avec Montaigne ne nous a pas permis d' interrompre ; et pourtant nous ne savons pas bien d' où il nous arrive, d' où il sort, qui nous l' a conduit. Il faut, comme au second ou au troisième chant des poëmes épiques, revenir sur nos pas et donner le récit. La famille Pascal (ou Paschal) était une ancienne famille d' Auvergne comme celle des Arnauld, et d' elle aussi, à bon droit, on pouvait dire : sortant des monts d' Auvergne et plus haute elle-même ! p454 provenue de ce commun berceau, et arrivée plus tard sur la scène en renfort aux Arnaul qui pliaient, elle fut véritablement, pour parler à la façon d' Augustin Thierry, une seconde invasion franke au sein du jansénisme ; elle en marque le second temps et comme la seconde jeunesse, la gloire carlovingienne. Comme celle des Arnauld encore, la famille Pascal était de condition et d' état recommandable plutôt que de qualité, et faisait partie du haut tiers-état dans les charges. étienne Pascal, maître des requêtes, avait mérité pour ses services d' être anobli par Louis Xi ; notre Pascal, dans son épitaphe, est dit écuyer . Les Pascal de la fin du seizième siècle connaissaient M Arnauld l' avocat à Paris. M étienne Pascal, fils de Martin Pascal, trésorier de France, et père de l' illustre Blaise, venant jeune dans la capitale pour y faire son droit, avait été recommandé au père de M D' Andilly et du grand docteur. à son retour à Clermont, il acheta une charge d' élu , et devint ensuite second président de la cour des aides. Il épousa, en 1618, Antoinette Bégon, personne pieuse et de grand esprit, dont il eut six enfants. Le premier, qui naquit en 1619, mourut aussitôt baptisé ; le second, né en 1620, fut Mademoiselle Gilberte Pascal, qui épousa, en 1641, M Florin Périer, conseiller en la cour des aides de Clermont. Le 19 juin 1623 naquit Blaise Pascal, et le 4 octobre 1625 Jacqueline, depuis religieuse à port-royal sous le nom de soeur Sainte-Euphémie. On ne dit rien des autres. Dès 1627 ou 1628, Madame Pascal mourut, n' ayant que vingt-huit ans. Le président vendit alors sa charge à son frère, et mit la plus grande partie de son bien en rentes sur l' hôtel-de-ville de p455 Paris. Il y vint s' établir en 1631, pour vaquer à l' éducation de ses enfants, et aussi pour mieux cultiver les sciences, étant un homme de grande étude. Il s' y lia avec tout ce qu' il y avait de dstingué parmi les savants et curieux en physique, en mathématiques, le père Mersenne, Roberval, Carcavi, Le Pailleur ; et les réunions qui avaient lieu tantôt chez l' un, tantôt chez l' autre, devinrent même le premier noyau de ce qui fut l' académie des sciences, comme les réunions de chez Conrart devinrent l' académie française. Il n' était pas besoin de tant de circonstances excitantes pour donner l' éveil au génie philosophique et scientifique du jeune Blaise : dès son plus bas âge, il avait dénoté un esprit extraordinaire, moins encore par les reparties heureuses qui frappent dans les enfants, que par ses questions singulières sur la nature des choses : rerum cognoscere causas . Son père, qui l' aimait tendrement comme son fils unique, ne voulut jamais qu' il eût d' autre maître que lui : " sa principale maxime dans cette éducation, nous dit Madame Périer, étoit de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouvrage, et ce fut par cette raison qu' il ne voulut point commencer à lui apprendre le latin qu' il n' eût douze ans. " en attendant, " il lui avoit fait voir en général ce que c' étoit que les langues ; il lui montroit comme on les avoit réduites en grammaires sous de certaines règles... cette idée générale lui débrouilloit l' esprit et lui faisoit voir la raison des règles de la grammaire, de sorte que, quand il vint à l' apprendre, il savoit pourquoi il le faisoit, et il s' appliquoit précisément p456 aux choses à quoi il falloit le plus d' application. " ainsi, avant d' en venir aux mots, le jeune Pascal en fut aux raisons, et je ne m' étonnerais pas que, dès ce temps, il eût conçu cette pensée, qu' il a exprimée ainsi : " les langues (les unes à l' égard des autres) sont des chiffres où les mots sont changés en mots, et non les letres en lettres : de sorte qu' une langue inconnue est déchiffrable. " on a senti d' abord combien cette éducation, autant que cette forme d' esprit, fait contraste avec ce que nous savons de Montaigne, qui apprend le latin en nourrice, n' est astreint à aucune réflexion suivie, et fait tout par atteintes ; l' autre, par étreintes . écoutons encore Madame Périer nous définir cette forme première, cette forme maîtresse de l' esprit de son frère, que l' institution ne fit qu' aider et accomplir : " après ces connoissances, mon père lui en donna d' autres ; il lui parloit souvent des effets extraordinaires de la nature, comme de la poudre à canon, et d' autres choses qui surprennent quand on les considère... etc. " p457 cette faculté de connaissance des causes est une vocation aussi distincte, chez ceux qui l' ont à ce degré, que la faculté de poésie chez le poëte, et celle de musique chez le musicien ; c' est un des ministères spirituels que Dieu répartit aux hommes. Tous les grands savants inventeurs en offrent de bonne heure les signes. Un des derniers inventeurs de cet ordre que nous ayons vus, M Ampère, la déclara, dès l' enfance, à un degré aussi éminent peut-être que Pascal ; mais ce qu' il y a de particulièrement remarquable en celui-ci, c' est la force de volonté qui dirige et plie cette faculté de recherche ; il ne la suivit pas, il la domina, la rangea sous lui, la porta à volonté dans un champ ou dans un autre. Ces grandes et ardentes facultés spéciales sont au dedans de ceux qui les possèdent comme des coursiers le plus souvent indomptés, dévorants, qui se repaissent du reste de l' homme, et qui emportent après eux leur char et leur Hippolyte. Chez Pascal, non. Le coursier, si puissant et si irrésistible qu' il pût paraître, fut dompté et mené par quelque chose de plus fort que lui, et trouva son maître dans la volonté, -dans la volonté ancrée à la grâce. p458 Ce ne fut pourtant pas sans combat. Le coursier tua le corps, s' il ne put venir à bout de mener l' âme. On sait l' anecdote célèbre de Pascal qui étudie et, pour ainsi dire, invente seul la géométrie à douze ans. Il a été écrit de magnifiques paroles sur ce trait, que je dois me borner à consigner ici dans les termes originaux de Madame Périer ; et cette dame, bien informée comme soeur, était de plus fort compétente ; car son père, outre le latin, l' histoire et la philosophie, lui avait encore montré les mathématiques. " mon père, nous dit-elle, étoit homme savant dans les mathématiques,... etc. " p460 c' était là le fruit des seules heures de récréation ; car, à cet âge, il avait pour étude courante d' apprendre le latin selon l' espèce de méthode à la port-royal, que son père lui avait dressée exprès ; mais la géométrie occupait réellement son coeur, et, en ses moments perdus, il la poussa si bien qu' à seize ans il avait fait son petit traité des sections coniques : " les habiles gens, nous dit Madame Périer (ici j' abrége), étoient d' avis qu' on l' imprimât dès lors, parce que, si on l' imprimoit dans le temps que celui qui l' avoit inventé (ce mot inventé n' est peut-être pas très-exact) n' avoit que seize ans, cette circonstance ajouteroit beaucoup à sa beauté ; mais, comme mon frère n' a jamais eu de passion pour la réputation, il n' en fit rien, et l' ouvrage en resta là. " Descartes, qui fut informé de cet essai, jugea que le jeune Pascal avait beaucoup emprunté de Desargues ; ce qui, en rabattant du prodigieux, n' infirmerait pas toute la part de sagacité précoce qu' on veut seulement conclure. Relevons en passant un trait de caractère : mon frère qui n' a jamais eu de passion pour la réputation... p461 la vérité, la découverte des causes en elles-mêmes l' occupait bien plus que l' effet et le bruit de cette découverte dans l' esprit des autres hommes. Il aimait sans doute la gloire, lui-même nous avertit que tout le monde l' aime : quand il regarda au dedans de lui avec un oeil chrétien, c' est-à-dire avec un oeil infiniment plus perçant et plus subtil que l' oeil naturel, il y vit cet amour de gloire, bien que sous des formes déguisées ; pourtant, à parler humainement, Pascal aimait peu la gloire, l' aimait incomparablement moins que le fond qu' elle suppose, moins le paraître que l' être . Le vrai avant tout, ce fut son instinct avant d' être sa loi. " Pascal, nous dit Nicole, avoit une mémoire prodigieuse, où les choses, encore mieux que les mots, se gravoient à tel point, que lui-même avouoit franchement n' avoir jamais laissé fuir ce qu' une fois il avoit saisi par le raisonnement. " ce qu' il éprouvait pour lui, il le communiquait à certain degré aux autres, et Nicole qui rédige, après dix ans, et de mémoire, une conversaton de Pascal à laquelle il avait assisté, témoigne que rien de ce qu' avait dit ce grand homme ne se pouvait oublier, tant il l' imprimait de sa parole dans l' esprit de l' auditeur. Ainsi double qualité encore, de conception et de communication. Pascal a dit : " la justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S' ils y arrivent, ils en écachent la pointe et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le p462 vrai. " eh bien ! On pourrait dire que, par un don singulier, Pascal avait dans son esprit, et tournée en dedans, cette pointe , ce poinçon de vérité, qui allait, par la justesse et l' étendue du raisonnement, décrivant en lui les lignes simples qui ne s' y effaçaient plus ; et en même temps, par la parole, par cette parole dont il faisait ce qu' il voulait, il avait une seconde pointe de cette vérité, tournée au dehors, avec laquelle il décrivait aussi nettement le vrai dans l' esprit des autres. Ce qui est encore à remarquer (car à tout moment, chez Pascal, il y a qualité double, et qui semblerait contraire), cet esprit si admirablement net et sûr, dans lequel se décrivaient et se gravaient à jamais, comme avec la pointe la plus ferme et la plus fine, les lignes et les caractères de la vérité ; cet esprit qui, par une telle propriété de sa trempe, avait quelque chose de grossièrement comparable, si l' on veut, à une table d' acier sous le compas, -cet esprit, dans la netteté parfaite et la vigueur de ses délinéaments, ne restait pas froid et incolore ; mais il y unissait chaleur et lumière ; et cette chaleur, cette lumière, cette couleur, en se versant par rayons, ne brouillait rien, ne rompait rien, n' élevait nulle vapeur, n' excédait pas le dessin primitif, n' en suivait et n' en illustrait exactement que le réseau, le peignait seulement plus distinct et le faisait vivre, et semblait aussi primitive, aussi essentielle elle-même en ce merveilleux esprit que les toutes premières traces. Ainsi donc, géométrie forte et neuve, apperception nette et subtile, éloquence, agrément, passion enfin dans les strictes lignes du vrai, il unissait p463 toutes ces sortes d' esprit. -nous en sommes toujours à sa jeunesse. Jeune pourtant, et à cet âge où nous le suivons, l' éloquence était ajournée encore, au moins dans ses produits appréciables, et toute l' application allait aux sciences. Son père, qui le laissait la plus grande partie du jour sur le grec et le latin, l' entretenait, pendant et après les repas, de logique, de physique, de mécanique, et cette diversion prenait si fort sur le jeune esprit que dès lors, sans qu' on y fît assez d' attention, la santé du corps en reçut chez lui de profondes atteintes. Ce fut à travers ces altérations commençantes qu' à l' âge de dix-neuf ans, Pascal inventa sa machine arithmétique , destinée à abréger les opérations de calculs. L' exécution et la mise en train de cette machine lui coûtèrent peut-être plus de tracas, que la conception ne lui avait coûté d' effort. Il eut la patience d' en faire plus de cinquante modèles , tous différents, d' ébène, d' ivoire, de cuivre, avant de s' arrêter au définitif ; il fallut dresser des ouvriers, se garder des contrefaçons. Il a lui-même expliqué dans un petit avis adressé à l' ami lecteur (1649), avec beaucoup d' agrément, de vivacité, et d' un style qui n' a que quelques mots surannés souventes fois, fors , toute la succession de ses desseins et de ses tâtonnements à ce sujet : cela l' occupa au moins deux ans. La première idée de cette machine lui était venue à l' occasion des grands calculs qu' il eut à faire, pour soulager son père dans l' intendance de Normandie où on l' avait appelé. Depuis, en effet, que M Pascal s' était retiré à Paris, un grand événement avait dérangé sa situation. En mars 1638, il se trouvait chez le chancelier Séguier, au moment où des personnes mécontentes p464 d' un retranchement de rentes sur l' hôtel-de-ville vinrent se plaindre un peu trop vivement : ... plus pâle q' un rentier à l' aspect d' un arrêt qui retranche un quartier. Lui-même était intéressé dans ce retranchement, et fut soupçonné de ne pas s' être rencontré sans dessein en cette petite émeute. Le cardinal de Richelieu donna ordre d' arrêter et de mettre à la bastille les principaux plaignants qu' on lui nomma ; M Pascal, désigné, n' échappa qu' en se tenant longtemps caché. Cependant il avait sa seconde fille, Jacqueline, moins âgée de deux ans que Blaise, et qui, dès l' enfance, annonçait un remarquable talent de versification. La soeur aînée (qui fut Madame Périer) était chargée de la faire lire ; l' écolière, qui avait sept ans, s' y prêtait d' ordinaire avec répugnance : mais un jour que sa soeur lisait tout haut des vers, cette cadence plut si fort à l' enfant, qu' elle dit : " uand vous voudrez m faire lire, faites-moi lire dans un livre de vers ; je diai ma leçon tant que vous voudrez. " elle en fit bientôt elle-même. Un peu avant l' affaire de son père, elle avait composé un sonnet sur la grossesse de la reine, à qui on la présenta à Saint-Germain. Enattendant qu' elle entrât p465 dans le cabinet de sa majesté, chacun dans la galerie l' entourait, l' interrogeait comme une petite merveille, et lui demandait des vers. Mademoiselle (fille de monsieur), qui était alors fort jeune, lui dit : " puisque vous faites si bien des vers, faites-en pour moi. " elle, tout froidement, se retira en un coin et s' en revint au bout d' un instant avec l' épigramme suivante ; c' est l' impromptu d' un enfant de douze ans : muse, notre grande princesse te commande aujourd' hui d' exercer ton adresse à louer sa beauté ; ... etc. Bien que ces vers, et tous ceux qu' on a de Mademoiselle Jacqueline Pascal, n' aient guère été capables, on le conçoit, de faire revenir son frère du peu d' estime qu' il ressentait pour la poésie, pourtant ils marquent beaucoup de facilité et de bel-esprit ; elle aurait pu devenir en littérature une Mademoiselle De Scudéry, et mieux. Depuis le jour de cette présentation, la petite Jacqueline allait souvent à la cour, y étant toujours très-caressée du roi, de la reine, de mademoiselle, et de tous ceux qu' elle y voyait. " elle eut même l' honneur de servir la reine quand elle mangeoit en particulier, mademoiselle tenant la place de premier maître d' hôtel. " quelques mois après la fâcheuse affaire de son père, et pendant qu' il était caché, elle prit la petite vérole, et y perdit sa beauté qui promettait fort. Son père, p466 malgré le danger d' être découvert, revint au logis pour la soigner, et ne la quitta pas des yeux tant que la maladie dura. à peine guérie, elle fit des vers pour remercier Dieu de lui avoir laissé la vie et enlevé la beauté. Les vers sont très-mauvais ; mais un tel sentiment sort du vulgaire. En février 1639, le cardinal eut la fantaisie, pour se dérider, de faire jouer la comédie par des enfants. La duchesse D' Aiguillon, sa nièce, allait recrutant de petits acteurs et de petites actrices ; par Madame Sainctot, femme du maître des cérémonies, elle eut l' idée de demander la petite Pascal. Mademoiselle Pascal l' aînée répondit d' abord tout net au gentilhomme de la duchesse : " monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir, pour que nous pensions à lui en faire. " mais on avisa ensuite que ce pourrait être un moyen de servir le père. La petite apprit son rôle, l' étudia sous Mondory même (il était de Clermont), le joua à ravir, et, la comédie finie, voyant qu' on tardait à la p467 présenter, elle alla toute seule au cardinal qui la prit sur ses genoux : elle paraissait beaucoup plus enfant qu' elle n' était en effet, ayant déjà treize ans. Tout en pleurant, elle lui récita un petit compliment en vers, pour demander la grâce de son père. L' honnête Mondory, très-écouté ce jour-là, avait préparé les voies. Le chancelier présent et la duchesse D' Aiguillon s' y joignirent, et le cardinal dit : " eh bien ! Mon enfant, mandez à monsieur votre père qu' il peut revenir en toute assurance, et que je suis bien aise de le rendre à une si aimable famille. " car, ajoute une des relations, il la voyait toute devant ses yeux ; le jeune Pascal (âgé de près de seize ans), sa soeur Gilberte (depuis Madame Périer, âgée de dix-neuf), étaient présents, tous deux parfaitement beaux . Alors la petite reprit d' elle-même qu' elle avait encore une grâce à demander à son éminence, et, le cardinal l' encourageant à dire, elle le pria que son père eût l' honneur de le venir remercier de sa bonté. à quoi le cardinal répondit : " non-seulement je vous l' accorde, mais je le souhaite : qu' il vienne me voir et qu' il m' amène toute sa famille. " M Pascal, qui se trouvait pour le moment caché en Auvergne, fut averti en hâte de revenir à Paris : il se rendit aussitôt à Ruel pour remercier le cardinal, lequel, apprenant qu' il venait seul, lui fit dire qu' il ne le voulait point voir sans sa famille. Il revint donc le lendemain avec ses trois enfants. Le cardinal leur fit mille sortes d' amitiés, dit à M Pascal père qu' il connaissait son mérite, et qu' il était ravi de l' avoir rendu à une famille qui demandait toute son application ; il ajouta p468 " je vous recommande ces enfants : j' en ferai un jour quelque chose de grand . On admire, on aime peu Richelieu ; au point de vue de port-royal, il apparaît surtout très-peu aimable ; mais, homme de génie et d' action comme il est, oeil d' aigle et qui sonde les hommes, j' aime ses pronostics, et j' y crois volontiers, soit qu' ils tombent en promesses magnifiques sur le front du jeune Pascal, soit qu' ils planent plus soupçonneux et plus sombres, mais de signification non moins expresse, sur le front d' un Saint-Cyran. Ce fut peu après ce moment que le cardinal et le chancelier envoyèrent en Normandie M Pascal comme intendant de cette généralité, conjointement avec M De Paris, maître des requêtes. Le poste était difficile ; il y avait eu des troubles récents ; on avait pillé les bureaux de recettes. Le maréchal De Gassion partit avec des troupes : M De Paris fut intendant pour les gens de guerre, et M Pascal pour les tailles. De là les calculs, et la machine arithmétique du fils. Tout se rejoint. C' est dans les premiers temps de ce séjour à Rouen que la jeune Jacqueline, suivant de son côté sa veine versifiante, je n' ose dire poétique , fit, d' après l' avis de M Corneille, les stances sur l' immaculée conception (décembre 1640), qui lui valurent le prix qu' on décernait tous les ans ce jour-là, et qu' on lui apporta avec tambours et trompettes. Il faut dire, pour excuse, que l' étrange sujet-très-étrange, en effet, pour une jeune fille, -se trouvait indiqué par cet anniversaire non moins que par les usages et le titre même de la société. p469 Corneille, aussitôt le prix accordé aux stances de Mademoiselle Jacqueline, avait prononcé, séance tenante, un petit remercîment en vers, trop digne de la pièce couronnée. Mademoiselle l' intendante, toute jeune qu' elle était, faisait à Rouen un personnage ; M Corneille, si grand dans so théâtre, et qui était un peu humble et disproportionné dans la vie, lui marquait une bonne grâce, j' imagine, où entrait quelque déférence. Mais il ne paraît pas que ce commerce de Corneille ait en rien atteint Pascal qui, dans ce même temps, ne s' inquiétait guère du Cid ni d' Horace , inventait sa machine arithmétique, et allait passer aux expériences sur le vide. Estûce que, par hasard, d' abord ce certain manque de naturel et de simplicité dans la poésie du grand Corneille empêchait Pascal d' y prendre ? Mieux vaut accuser sa distraction. Sa santé était déjà profondément atteinte par suite de l' unique application trop opiniâtre ; et il disait que, depuis l' âge de dix-huit ans, il n' avait point passé un seul jour sans douleur. p470 Je renvoie au discours de l' abbé Bossut pour le détail des travaux sur le vide. Pascal, informé par M Petit, qui le tenait du père Mersenne, des expériences récentes de Torricelli, les répéta à Rouen, en 1646, avec ce même M Petit, intendant des fortifications ; et, dès 1647, il publia un avis sur les nouvelles expériences touchant le vide , qui promettait un traité plus complet. Son but, dans cet avis publié, était de prendre date, et de s' assurer l' honneur de recherches qui lui avaient coûté tant de frais, de labeur et de temps. Il n' y ferait mention, ajoutait-il, que de ce qui lui était propre en découvertes sur cette matière ; bien qu' il eût répété en toutes sortes de façons les expériences d' Italie, il n' en parlerait pas, " n' ayant dessein, ce sont ses termes, de donner que celles qui me sont particulières et de mon propre génie . " les discussions auxquelles cette publication donna lieu, les expériences nouvelles et décisives que Pascal aussitôt imagina, et qu' il chargeait, dès novembre 1647, M Périer, son beau-frère, d' exécuter sur le Puy-De-Dôme, la répétition qu' il en fit lui-même sur la tour de Saint-Jacques-La-Boucherie à Paris, tous ces intéressants développements d' une belle et grande découverte appartiennent trop essentiellement à l' histoire des sciences pour être effleurés, et l' abbé Bossut me dispense d' en rien balbutier ici. Un point seulement nous revient comme personnel ; dans cette discussion que souleva sa découverte, et dans laquelle il rencontra en chemin Descartes, compétiteur assez aigre, Pascal eut surtout pour contradicteurs p471 des jésuites, ceux de Montferrand, qui le firent accuser dans des thèses de s' être attribué les travaux des italiens, et à Paris, le père Noël, qui soutint dans plusieurs lettres et traités le plein du vide ; de sorte qu' avant les provinciales , Pascal avait déjà maille à partir avec les bons pères. Il semble même que la politique s' était d' abord mêlée à la science, et que dans ce prélude Escobar perçait déjà. Et ceci, par rapport aux conséquences, mérite d' être développé davantage. On ne commence jamais mieux à découvrir vivement, à détester une grande injustice générale, que du jour où l' on a été soi-même personnellement touché. Une seule piqûre à notre amour-propre nous ouvre bien des aperçus. Pascal, à l' égard des jésuites, confirme la loi. En 1647, il se trouvait donc fort incommodé de santé, et il était venu à Paris pour une consultation. Les réponses qu' il fallait faire aux longues objections que lui écrivait le père Noël, lui causaient une extrême fatigue. Un jour le révérend père Talon, en lui apportant une dernière lettre de son confrère, lui témoigna civilement que le père Noël compatissait à son p472 indisposition, qu' il craignait que la première réponse n' eût intéressé sa santé, qu' il le priait de ne pas la compromettre de nouveaupar une seconde, en un mot de ne plus répondre, et d' attendre qu' on se pût éclaircir de bouche. " j' avoue, dit Pascal dans une lettre à M Le Pailleur qu' il met au fait du préambule de l' histoire, j' avoue que, si cette proposition me fût venue d' une autre part que de celle de ces bons pères, elle m' auroit été suspecte,... etc. " l' intention du père Noël n' était pas si opposée à la pensée de ses confrères, qu' il ne rompît bientôt la trêve et ne fît paraître son traité bizarrement intitulé : le plein du vide (1648) ; il le dédiait au prince de Conti, depuis si janséniste, mais alors fort lié avec les jésuites qui l' avaient élevé. Voici cette très-curieuse dédicace ; la physique du père Noël vaut sa rhétorique, et son goût peut donner la mesure de son exactitude d' expérience : " monseigneur, " la nature est aujourd' hui accusée de vide le vide du baromètre , et j' entreprends de la justifier en présence de votre altesse : ... etc. " p473 le bouffon de la pièce ne faisait qu' en assaisonner l' injurieux ; les choses n' en restèrent pas là, et M Pascal père crut devoir écrire au père Noël une lettre de bonne encre, comme on dit, dans laquelle, prenant en main la cause de son fils, il commence véritablement cette prochaine guerre des provinciales , comme M Arnauld l' avocat avait entamé en son temps cette même guerre contre la société, que supportèrent et poussèrent tous les Arnauld : " le véritable sujet de la plainte que mon fils fait de votre procédé consiste, mon père, en ce que par le titre de votre livret, par la lettre dédicatoire à son altesse,... etc. " et le prenant sur ses métaphores, ses allégories et ses invectives entrelacées à des figures de rhétorique qui ne sont pas dans les règles de la grammaire , il lui donne la leçon complète : mais j' ai tenu à dégager surtout la prophétie paternelle. Dans toute cette lettre du père de Pascal, sous une forme un peu pesante, on entend comme un sourd écho avant-coureur des provinciales . p474 Le père Le Moine, ou tel autre de la société, paya depuis pour la physique métaphorique du père Noël. Quant à l' accusation portée par les jésuites de Montferrand dans le prologue des thèses soutenues en leur collége le 25 juin 1651, Pascal y répondit lui-même par une lettre adressée à M De Ribeyre, premier président à la cour des aides de Clermont, qui en avait reçu la dédicace ; et une copie de cette lettre, également envoyée à M Périer, fut mise sous presse et publiée à l' instant sur les lieux malgré les efforts de M De Ribeyre. La lettre de Pascal est simple, noble, judicieuse ; on y voit pourtant une grande préoccupation du point d' honneur selon le monde. à cette date de 1651, Pascal pouvait être lié avec les jansénistes quant à la passion ; il n' était pas encore converti selon l' âme ; il tenait encore au monde par tous les liens réputés honorables et de considération. Après ce petit préambule et comme cette pointe vers les provinciales , il nous faut un peu rétrograder. La première escarmouche a eu lieu ; la grande bataille n' est pas loin. Pascal, ses soeurs, son père, toute cette famille en un mot était sincèrement chrétienne, bien que sans pratique extraordinaire. Avec ce goût passionné qu' il avait de questions et de recherches, le jeune homme ne s' était jamais encore porté au doute sur les matières de religion ; cet esprit si actif, si vaste, i rempli de curiosités, demeurait en même temps soumis sur ces points réservés, comme un enfant. Il avait vingt-trois p475 ans environ. Une circonstance particulière vint mettre un nouvel ordre dans ses pensées. En janvier 1646, son père, s' étant démis ou plus probablement cassé la cuisse dans une chute, se confia pour sa guérison aux mains de deux gentilshommes du pays qui étaient renommés en ces sortes de cures. C' étaient Mm De La Bouteillerie et Des Landes, amis de M Guillebert, curé de Rouville, que nous connaissons. M Des Landes et son ami, en traitant M Pascal à Rouen, et en demeurant chez lui trois mois de suite, l' entretinrent de la renaissance religieuse dont ils étaient de vivants exemples ; ils lui prêtèrent, à lui et à sa famille, les livres de Saint-Cyran, la fréquente communion, surtout un petit discours de Jansénius intitulé : de la réformation de l' homme intérieur, traduit par M D' Andilly, et dont les pensées (conformes à celles du chaptre viii, livre ii, de statu naturae lapsae, de l' augustinus ) en firent jaillir d' analogues que l' on retouve à la trace dans Pascal. Ainsi, par exemple, lorsque observant que les uns ont cherché la félicité dans l' austérité et l' orgueil, les autres dans les curiosités et les sciences, les autres dans les voluptés, Pascal ajoute : " les trois concupiscences p476 ont fait trois sectes, et les philosophes n' ont fait autre chose que suivre une des trois. " saint Jean l' avait dit ; Bossuet l' a repris et développé admirablement dans son traité de la concupiscence ; mais Jansénius, en ce petit discours, l' a le premier inculqué à Pascal, je le crois. Ce qui, dans ce même discours, était dit de la curiosité, dut en particulier frapper droit au coeur du jeune savant, sur qui ces remarques semblaient comme exprès dirigées. Cette page fut trop son miroir pour que nous la dérobions ici ; le premier ébranlement de Pascal vient de là : " voilà, disait Jansénius dans ce pur langage de M D' Andilly, après avoir parlé des sens, voilà la règle que l' on doit suivre pour savoir ce que l' on doit refuser ou accorder à cette première passion, qui est la plus honteuse de toutes, et que l' apôtre appelle la concupiscence de la chair ; ... etc. " p478 à la lecture de cette page, tout un rideau dut se tirer au fond de l' âme de Pascal : la géométrie, la physique lui apparurent pour la première fois dans un nouveau jour. Il se sentit atteint, entre tous, de l' orgueilleuse et royale maladie : " quand j' ai commencé l' étude de l' homme, a-t-il dit depuis, j' ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m' égarois plus de ma condition en y pénétrant, que les autres en les ignorant. " l' étude de l' homme, la réflexion du monde moral, datèrent pour lui de ce jour-là. Car c' est lui, nous apprend-on, lui qui, de toute la famille, prit le premier, et le plus vivement, aux discours et aux livres de Mm De La Bouteillerie et Des Landes ; il porta sa jeune soeur, alors âgée de vingt à vingt-un ans, et recherchée en mariage par un conseiller, à renoncer en esprit au monde. Le frère et la soeur unis y décidèrent m leur père ; et M et Madame Périer, qui étaient venus séjourner à Rouen vers la fin de cette année 1646, trouvant toute la famille en Dieu, ne crurent pouvoir mieux faire que d' en suivre l' exemple. Tous se mirent sous la conduite de M Guillebert, cet ami de feu M De Saint-Cyran. Dans le courant précisément de cette même année 1646, Pascal répétait avec M Petit les expériences faites en Italie sur la pesanteur de l' air ; il publiait un aperçu des siennes en 1647 ; et j' augure que, durant tout ce temps, il y eut en lui de violents combats, des attaches et de reprises de science, qu' il se reprochait. p479 Dans une lettre écrite sur lui par sa soeur, lors de sa seconde conversion (car il en eut deux), on le voit avouer qu' il fallait qu' il eût en ces temps-là, en ces premiers temps, d' horribles attaches , pour résister aux grâces abondantes que Dieu lui donnait, et aux mouvements si vifs qu' il lui faisait sentir. Cette lutte intérieure, venant compliquer tant de travaux, acheva la ruine de sa santé. Il fut sisi d' un sorte de paralysie des membres inférieurs, et ne put, pendant quelque temps, marcher qu' avec des béquilles. Il ne pouvait avaler de boisson que chaude, et goutte à goutte, à grand' peine, par suite de spasme ou de paralysie partielle au gosier. Ses pieds et ses jambes étaient comme frappés de mort, et il y fallait appliquer de chaussures trempées dans l' eau-de-vie, pour en réchauffer un peu le marbre. Avec cela, sa tête se fendai de ouleurs, et ses entrailles brûlaient. Rappelons-nous le grand Newton payant ses découvertes d' un long embrouillement de cerveau ; mettons-les, ces héros de la science, face à face avec les autres héros etvictimes de la sensibilité, de l' imagination ou de la philosophie, Le Tasse, ou Swift, ou Jean-Jacques ; et de peur de hausser les épaules avec Montaigne, de rire des épaules , comme il dirait, relisons vite le chapitre de Pascal sur la grandeur de l' homme et sur son abaissement. p480 V. Dès qu' il fut un peu mieux, Pascal fit un voyage à Paris, tant pour se distraire que pour consulter les médecins ; sa soeur Jacqueline l' y accompagna : c' était vers l' automne de l' année 1647. à ce moment se rapportent la correspondance avec e père Noël, et aussi les entretiens avec Descartes, qui, près du malade, donna de plus son avis comme médecin : un médecin bien hasardeux que Descartes ! à l' une de ses premières sorties, Pascal, conduit par le père Mersenne, lui rendit sa visite. Mais surtout le frère et la soeur allèrent souvent ensemble, dans l' église de port-royal de Paris, entendre les sermons de M Singlin, dont ils furent touchés comme de cette idée même de la vie chrétienne parfaite qu' ils cherchaient ; et, dès ce moment, la jeune p481 Jacqueline conçut le dessein d' être religieuse à port-royal. Elle communiqua cette pensée à son frère, qui, bien loin de l' en détourner, l' y confirma, étant alors dans la ferveur des mêmes sentiments. Comme pourtant ni l' un ni l' autre n' avaient de connaissance directe avec port-royal, ils s' adressèrent à M Guillebert, qui présenta Mademoiselle Pascal à la mère Angélique, et elle entra sous la direction de M Singlin. Celuiûci reconnut en elle tous les caractères d' une vocation louable ; il ne s' agissait plus que de décider son père. M Pascal revint à Pars en mai 1648 ; le parlement exigeait la révocation générale des intendants ; ses services furent récompensés ensuite par la cour d' un brevet d conseiller d' état. Sitôt qu' il apprit la résolution de sa fille, il se sentit en une grande perplexité : il était entré, il est vrai, dans les maximes du véritable christianisme ; mais ses entrailles de père parlaient, comme nous l' avons vu dans le temps chez M Arnauld l' avocat ; et elles parlèrent si vivement qu' il finit par y céder, et par tomber en mécontentement et méfiance de son fils qui avait fomenté le désir de sa soeur. Il déclara ne pouvoir consentir à cette entrée en religion, ne pouvoir, tant qu' il vivrait, se séparer de sa fille ; qu' elle vécût chez lui de la manière dont elle l' entendrait, mais qu' elle attendît sa mort pour faire davantage. Mademoiselle Pascal vécut donc, durant les années qui suivent, dans une vraie contrainte, ne communiquant avec M Singlin et avec les mères de port-royal qu' en secret et à la dérobée. Elle y mettait, est-il dit naïvement, une adresse admirable . On a les lettres (manuscrites) qu' elle recevait de la mère Agnès particulièrement ; p482 elles sont belles de pensée, de prudence, d' esprit. Durant un séjour de dix-sept mois qu' elle fit en Auvergne (1649-jusqu' en novembre 1650), Mademoiselle Pascal continuait, autant qu' elle le pouvait, au sein de sa famille et de ses relations de province, sa vie de retraite et de charité. Un bon père de l' oratoire de Clermont l' engagea à traduire en vers les hymnes de l' église ; elle s' y mit, mais en écrivit à port-royal en même temps pour demander conseil. Il lui fut répondu par la mère Agnès, de la part de M Singlin : " c' est un talent dont Dieu ne vous demandera point compte, puisque c' est le partage de notre sexe que l' humilité et le silence ; il faut l' ensevelir. " et encore : " je suis bien aise que vous ayez prévenu le sentiment de M Singlin ; vous devez haïr ce génie et les autres, qui sont peut-être cause que le monde vous retient ; car il veut recueillir ce qu' il a semé . " et ailleurs : " il n' y a rien à craindre pour une personne qui ne prétend rien au monde, sinon de chercher trop les satisfactions de son esprit . " p483 M Pascal père mourut à Paris, le 24 septembre 1651 ! Dans de grands sentiments de pi 2 t 2. Le curé de sa paroisse, M Loysel de Saint-Jean-En-Grève, crut devoir prononcer son éloge funèbre en chaire, ce qu' il n' avait jamais fait pour aucun de ses paroissiens. Le plus grand obstacle à la profession de Mademoiselle Pascal semblait levé ; mais un nouveau succéda. Son frère, qui, le premier, l' avait introduite à la haute piété, qui l' avait confirmée dans son désir d' entrer en religion, s' était, depuis l' année 1649, remis au monde et d' une façon plus animée et plus engagée que jamais. La défense que les médecins lui avaient faite de tout travail d' esprit avait été l' occasion, et le goût bientôt était venu. C' était pure mondanité pourtant, sans vice aucun, de la dissipation, mais sans déréglement. Le deuil qu' il ressentit de la mort de son père lui fit désirer de garder avec lui sa soeur ; il ne lui parla d' abord que de retarder d' un an son entrée à port-royal, et il ne parut pas supposer qu' elle pût n' y point consentir. Elle se tut, par respect pour sa douleur, attendit l' arrivée de Madame Périer, à qui elle s' ouvrit de sa résolution persistante, et les partages de la succssion p484 terminés, le 4 janvier 1652, après en avoir fait, la veille au soir, toucher par sa soeur quelque chose à son frère, qui, tout attristé, ne la voulut point voir, elle sortit le matin dans une grande égalité d' esprit, ne disant aucun adieu de peur de s' attendrir ; et ainsi elle quitta le monde, âgée de vingt-six ans et trois mois. Nous avons ici une répétition, pour le fond, un pendant des scènes de la mère Angélique avec son père, quand il s' agissait de l' entière réforme et de la clôture. Mademoiselle Pascal n' avait fait présenter à son frère cette retraite que comme un essai momentané ; mais, quand elle lui écrivit, après deux mois, pour se déclarer définitivement, quand, dans cette lettre, elle lui marquait avec tendresse : " j' ai besoin de votre consentement et de votre aveu, que je demande de toute l' affection de mon coeur, non pas pour pouvoir accomplir la chose, puisqu' ils n' y sont pas nécessaires, mais pour pouvoir l' accomplir avec joie, avec repos d' esprit, avec tranquillité ; car, sans cela, je ferois la plus grande, la plus glorieuse et la plus heureuse action de ma vie avec une joie extrême mêlée d' une extrême douleur, et dans une agitation d' esprit indigne d' une telle grâce... il est juste que les autres se fassent un peu de violence, pour me payer de celle que je me suis faite depuis quatre ans... ; " quand elle lui écrivait de ce ton, elle ne réussissait qu' à le blesser. Il finit par y consentir, mais de mauvaise grâce ; et, l' année du noviciat expirée, lorsqu' ayant eu ses voix pour la profession, elle écrivit encore pour en faire part et mettre la dernière main aux affaires, elle trouva en son frère chicane, tranchons le mot, et mauvaise volonté. Elle-même, la soeur de Sainte-Euphémie (c' est son nouveau p485 nom), a transmis fort au long tout ce détail, à la louange du désintéressement et de la charité de port-royal et de la mère Angélique en particulier. C' est tout un drame intérieur que cette peine, cette inconsolable angoisse d' une âme généreuse, qui, au moment d' entrer dans l' accomplissement triomphant de son voeu, se voit comme frustrée par sa famille, et réduite à être peut-être reçue par charité . Elle en souffre, elle ressent amèrement cett injustice, elle se reproche de la trop ressntir pourtant ; car il y a dans ce genre de souffrance un reste de fierté de famille, une dernière résistance contre l' entière merci chrétienne : elle est près d' en mourir. C' est donc tout un drame, je le dis, un drame que cette qualité de soeur de Pascal, et que le personnage de Pascal lui-même, le principal adversaire, intéressent et relèvent pour nous. Et combien de drames ainsi en jeu au sein des âmes chrétiennes, c' est-à-dire de celles, entre toutes, qu' habitent la délicatesse et le devoir ! Là où la vie semble le plus réglée, le plus calme, que d' orages couvant ou roulant devant Dieu ! Parmi vous, pieux et délicats, regardez à l' entour, et sondez-vous ! Ce n' est pas peut-être au sujet d' une entrée au couvent sans dot ; on n' entre plus guère au couvent : mais c' est pour quelque faute, pour quelque sentiment dont le scrupule s' effraie, c' est sur quelque point intime, que l' orage grossit et s' élève. Tout a l' air calme dans la vie ; pas un événement sensible, apparent ; et l' on souffre, et l' on meurt ! Quand j' avance que la soeur de Sainte-Euphémie faillit en mourir, je n' exagère pas. Moins de dix ans après (4 octobre 1661), nous la verrons mourir de douleur p486 et de scrupule d' avoir signé , et, comme elle le dit elle-même, première victime du formulaire. N' est-ce pas mieux connaître Pascal, que d' étudier près de lui l' âme d' une telle soeur ? Or, vers mai 1653, la soeur de Sainte-Euphémie, après un an de noviciat et près de faire profession, écrivit à ses parents, M Pascal, M et Madame Périer, pour leur donner avis qu' elle désirait disposer, en faveur de port-royal et des pauvres, de la part du bien dont elle se dépouillait : " car je croyois, dit-elle, avoir tout sujet de m' assurer qu' ils approuveroient tous mes desseins, et, connoissant le fond de mes intentions et la disposition de mon coeur à leur égard, j' avois la vanité de présumer qu' il ne m' étoit jamais possible de les fâcher, quelque chose que je fisse... etc. " p487 mais, dès que la bonne mère Agnès apprend cette affliction, elle envoie quérir la novice, sa fille chérie, et lui dit toutes sortes de raisons pour la consoler : qu' on ne doit être touché que de ce qui est éternel ; que tout ce qui n' est que temporel n' est jamais irréparable, et ne mérite pas d' être pleuré ; qu' il faut réserver ses larmes pour les péchés, les seuls malheurs véritables. Puis, d' un ton de gaieté, et faisant agréablement intervenir l' amour-propre pour le combattre, elle ajoutait qu' il serait honteux à la maison, et incroyable à ceux qui la connaissaient, qu' une novice (une novice de port-royal ! ), prête à faire profession, fût capable d' être affligée de quoi que ce fût, et surtout de cette bagatelle de se voir réduite à être reçue pour rien ! à force de bonnes et vives paroles elle réussissait pour un moment ; p488 la soeur de Sainte-Euphémie entrait en insensibilité ou même en joie de se voir ainsi dénuée. Mais, à sa honte, cette victoire durait peu, et, à peine la mère Agnès disparue, elle retombait dans sa première faiblesse et ses tourments. La mère Agnès cependant allait chercher du renfort ; elle courait tout raconter à la mère Angélique, qui était aux Champs, et elle faisait avertir M Singlin. La mère Angélique fut aussitôt d' avis d' abandonner tout ce bien aux parents, sans plus s' en mêler ni s' en mettre en peine, et de ne songer qu' à passer outre et faire profession. Quant à M Singlin (mais je ne puis rien supprimer de ce qui suit), - " M Singlin ne se rendit pas d' abord à cette pensée, craignant qu' il' y eût peut-être trop de générosité et pas assez d' humilité dans cette action... etc. " admirable direction ! Tout est prévu. Il ne s' agit que p489 d' une dot pour un couvent ; mais c' est le même champ de l' âme où se livrent tous les combats. M Singlin néanmoins, après y avoir mieux pensé, entre dans le sentiment de la mère Angélique, et il décide que le plus sûr est d' écrire qu' on renonce à tout ; s' il y a simple malentendu, et si les coeurs sont plus d' accord qu' il ne semble, cela s' éclaircira de reste à la première entrevue. La soeur de Sainte-Euphémie n' a plus qu' à obéir ; son coeur est dompté, mais il l' est avec plus de confusion encore que de joie. Par un dernier subterfuge de l' amour-propre, elle demande, puisqu' on la veut bien recevoir gratuitement, à n' être reçue du moins que comme soeur converse. Cette petite humiliation la tranquilliserait ; et puis elle rendrait à la maison quelque chose en travail pour ce qu' elle reçoit. M Singlin l' entend, pèse tout, et refuse. Tandis qu' elle est occupée à rédiger la lettre à ses parents, une lettre dans les termes prescrits, sans trop de chaleur, sévère pourtant, affectueuse aussi, exempte surtout de tout dépit, de faux courage et de bravade, la mère Angélique arrive de port-royal des champs, et dans ce petit drame intime le principal personnage s' introduit. Il est des scènes et des paroles qu' on ne saurait que reproduire : " cette lettre, qui ne pouvoit pas être courte, m' ayant occupée presque jusqu' au soir, continue la soeur de Sainte-Euphémie, je ne pus voir notre mère ce jour-là... etc. " p490 on a tout l' entretien qui suit ; c' est après moins d' un mois que la soeur de Sainte-Euphémie, dans sa première émotion, en récapitulait toutes les circonstances. Si nous ne connaissions pas la mère Angélique, cette seule occasion suffirait ; mais, même après ce que nous savons d' elle, il y a de quoi apprendre encore et admirer. Elle commence avec une sévérité pleine de douceur ; elle s' étonne de cette tristesse ; elle a peine à la comprendre, et il lui a fallu dans le premier moment un effort de mémoire, assure-t-elle, pour s' en rappeler la cause, tant elle lui paraît futile, et tant c' était une affaire conclue ! Et voyant, pour toute réponse, des p491 larmes aux yeux de la soeur, elle prévient son excuse : " pourquoi pleurez-vous de cela, ou bien pourquoi ne pleurez-vous pas autant de tous les péchés du monde ? ... etc. " et par plusieurs exemples, plusieurs histoires de même nature qu' elle lui raconte, elle s' attache à démêler le sophisme du coeur, à lui dénoter la part d' amour-propre dans ses larmes, et à lui montrer (ce que nous avons déjà appliqué à Pascal, adversaire des jésuites) qu' on ne prend jamais si au vif l' intérêt de la justice que lorsqu' on a été soi-même compris et piqué dans l' injustice. Suivent ces belles pensées sur le monde, et si générales, si vraies de tout temps hors du cloître : " voyez-vous, ma soeur, quand une personne est hors du monde, on considère tous les plaisirs qu' on lui fait comme une chose perdue... etc. " p493 elle disait toutes ces choses de cette manière ferme qui redoublait le feu de ses paroles, et d' un mouvement qui semblait vouloir les imprimer dans le coeur. Et quand elle croyait s' apercevoir qu' elle avait frappé trop fort, elle s' arrêtait tout d' un coup avec sourire, et entremêlait de nouveau les agréables histoires pour exemples, et les adoucissements. à peu de jours de là, Pascal, qui était absent de Paris, y revint et se présenta au parloir. Il avait reçu la lette ; il fit tout d' abord l' offensé ; mais le visage de sa soeur, malgré la gaieté qu' elle affectait, et quoiqu' elle s' interdît toute plainte, lui apprit assez ce qu' elle avait souffert. Il faut dir à sa louange qu' il fut à l' instant touché de confusion, et que, de son propre mouvement, p494 il se résolut de mettre ordre à cette affaire, " s' offrant même de prendre sur lui toutes les charges et le risques du bien, et de faire en son nom pour la maison ce qu' il voyoit bien qu' on ne pouvoit omettr avec justice. " à cet effet, trois ou quatre entrevues entre sa soeur et lui furent encore nécessaires ; après quoi il n' y eut plus qu' à signer. Mais ce que remarqua de plus en plus la soeur de Sainte-Euphémie durant toute cette petite négociation, pour laquelle, à chaque fois, elle prenait conseil, c' est la diversité de conduite que le même esprit de sainteté suggérait aux mères Angélique et Agnès, non moins qu' à M Singlin. Chacun tenait son rôle à part, dans cette ligne de désintéressement : 1 la mère Angélique, gardienne vigilante de la puretéde la maison, marquait sur toutes choses son intention principale d' empêcher que la moindre ombre d' intérêt ne s' y glissât ; elle acceptait l' injustice avec joie et tendait à tout céder. 2 M Singlin, comme père commun du monastère et aussi de la famille Pascal, songeait à cette dernière, et souffrait de leur injustice ; en laissant à port-royal le mérite ou plutôt l' avantage de la subir, il eût voulu épargner aux autres le malheur et le tort de la causer : il tendait à remettre l' accord. 3 enfin, l' excellente mère Agnès, laissant ces intérêt généraux aux soins des deux précédents, n' était occupée, elle, en maîtresse particulière, que de sa novice, et de la consoler, de l' éclairer sur chaque point, de la faire profiter de chaque épreuve. N' est-ce pas là p495 un triple rôle qui, bien saisi en une circonstance, nous donne à entrevoir les secrets à l' infini dans cette diplomatie de la grâce ? J' ai dit qu' il ne restait plus qu' à signer. On était à la surveille de la profession : Pascal se rendit au parloir, accompagné de gens d' affaires et notaires. Mais la mère Angélique, qui était une des parties contractantes, se trouva trop indisposée ce jour-là pour paraître ; et, s' en réjouissant, elle lui fit dire que rien ne pressait, qu' il se consultât encore, et qu' il serait assez temps après la profession de sa soeur ; ce qui voulait dire, après que la maison seule se serait engagée. Les gens d' affaires furent fort surpris de cette manière de traiter. Pascal se piqua d' honneur ; il revint le lendemain, trouva la mère un peu mieux portante, et se hâta de conclure avec toutes sortes d' expressions de regrets de ne pouvoir faire plus. Tandis qu' il tenait la plume pour signer, elle lui disait encore : " voyez-vous, monsieur, nous avons appris de feu M De Saint-Cyran à ne rien recevoir pour la maison de Dieu, qui ne vienne de Dieu. " tel était donc Pascal, à cette date de juin 1653, redevenu homme du monde et faisant par civilité et bons procédés ce qu' il eût fallu par charité. La mort de son p496 père lui donnait plus de facilité pour continuer son train de vie véritablement fastueux ; pourtant, on l' a entrevu, les avantages qu' y avait ajoutés sa soeur dans le partage des biens n' étaient pas inutiles, n' étaient même pas suffisants pour l' aider à soutenir ce ton de dépense où il s' était mis. Il en était là, vivant et s' émancipant, fort aux prises, je me le figure, avec Montaigne, résistant par l' intelligence, cédant et dérivant par la conduite. La grande époque de son doute avec alternatives se place ici, dans cet intervalle et cet interrègne des deux conversions : cinq longues années. Il avait recommencé à se dissiper depuis la fin de 1648. Son esprit vigoureux, hardi, se lâchait bride en tous sens ; le Montaigne en lui avait dû regagner vite le temps perdu. C' était le temps de la fronde et le lendemain la société se livrait à nu. Molière et Pascal, ces deux grands esprits, en ces libres moments, eux aussi, passaient leur jeunesse et menaient leur fronde. Les grands et les petits, la propriété, la naissance, tous les droits ou les préjugés nécessaires et convenus, Pascal, en passant, s' en rendait compte ; et il n' avait l' air que de s' amuser. Du milieu de cette vie éparse et réfléchie, la géométrie faisait des retours. Il soutenait une correspondance très-active avec Fermat, qui résidait à Toulouse. Le p497 chevalier De Méré, grand joueur, lui avait posé des questions, qui se rattachaient à ce qu' on appelle le problème des partis . Pascal, avec le train qu' il menait, était joueur peut-être ; mais il n' avait pas besoin de cela pour s' intéresser à une théorie et pour s' en rendre maître. Signe original et singulier ! Chaque coup d' oeil qu' il donnait, même par distraction, à quelque objet, amenait une idée neuve, et souvent une idée pratique. Il inventait ainsi le haquet , la brouette du vinaigrier ; il paraît même, gloire populaire, qu' il entrevit l' omnibus ! Vers ce temps où nous sommes, rassuré sans doute par un éclair de santé, il pensait à un engagement plus définitif dans le monde, à l' achat d' une charge et à un mariage. Il en était à ce point, quand le seigneur, qui le poursuivait depuis longtemps, l' atteignit. Vers octobre ou novembre 1654, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête, se promener dans un carrosse à quatre ou six chevaux, au pont de Neuilly (comme qui dirait au bois de Boulogne), son fringant attelage prit le mors aux dents à un endroit du pont où il n' y avait pas de garde-fou. Les deux premiers chevaux p498 furent précipités ; mais, les rênes et les traits rompant heureusement, le reste, chevaux et carrosse, s' arrêta court. L' impression que reçut Pascal de cet événement fut extraordinaire ; on en peut juger par le petit papier et le parchemin (deux copies pareilles, pliées ensemble) qu' on trouva après sa mort, dans la doublure de son habit, et qu' il décousait et recousait soigneusement lui-même chaque fois qu' il en changeait, tant il tenait à les garder constamment sur lui ! La date en est du 23 novembre 1654, c' est-à-dire aux environs de l' accident. On y a voulu voir la mention faite d' une vision qu' il aurait eue, et même un bon carme, ami des Périer, a écrit un commentaire de vingt et une pages in-folio à l' appui ; mais Pascal n' a jamais parlé de cette vision à personne, ce qui la rend douteuse, d' autant qu' en examinant sans prévention l' écrit, on n' y lit rien qui force à y voir autre chose, sous des termes elliptiques et métaphoriques, qu' un ravissement d' esprit au sein de la prière, un de ces états de clarté et de certitude céleste, comme il est donné aux chrétiens sous la grâce d' en ressentir. On peut conjecturer que l' aventure du pont de Neuilly donna l' impulsion à ce ravissement de prière et de reconnaissance. Les disciples de port-royal par dévotion, les philosophes du dix-huitième siècle par moquerie, ont contribué à traduire en vision formelle cette circonstance mystérieuse. On est allé jusqu' à dire qu' à partir de p499 ce temps Pascal vit toujours un abîme à ses côtés : il n' est question de l' abîme que dans une lettre de l' abbé Boileau, bien plus tard, et nous verrons en quels termes. Pascal, comme tous les hommes célèbres qui parlent à l' imagination, a eu sa légende. Ce qui nous reste à dire va prouver que la conversion définitive du grand géomètre partit effectivement d' une âme touchée, non point d' un cerveau ébranlé. Il allait, dès septembre 1654, visiter plus fréquemment sa soeur au parloir de port-royal de Paris. évidemment, par les entrevues du mois de mai de l' autre année, elle avait regagné sur lui de l' influence, et réveillé les bonnes pensées. Chose touchante ! Dans ce temps de la seconde conversion, elle prend les devants sur son frère, comme lui-même il les avait pris une première fois sur elle, et, par son exemple, elle lui rend ce qu' elle en avait reçu : ainsi deux coureurs généreux, qui, dans la sainte arène, se dépassent tour à tour l' un l' autre, et s' enflamment avec émulation. Le jour de la conception, 8 décembre, tandis qu' il était avec elle, le sermon vint à sonner ; il la quitta pour s' y rendre. L' instruction de M Singlin, qui portait sur les gens du monde, et sur la manière toute légère et routinière avec laquelle ils entrent dans les charges ou dans le mariage, lui parut si proportionnée aux circonstances singulières où il se trouvait, qu' il y vit le doigt de Dieu, et qu' il revint aussitôt après s' en ouvrir à sa soeur, laquelle, le jour même, en écrività Madame Périer dans les termes suivants : p500 " il n' est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu a opéré dans la personne qui nous est si chère ; mais je désirerois que ce fût lui-même qui vous l' apprît, afin que vous en pussiez moins douter... etc. " dans une autre lettre du 25 janvier 1655, la soeur de Sainte-Euphémie développe avec détail ce qu' elle n' avait fait qu' annoncer. Notre rôle est humble en cette matière chrétienne, et se borne à extraire. Ne nous lassons pas : il convient de s' étendre à l' aise sur toutes les circonstances d' une si grande âme, et d' y suivre, comme depuis l' aube, les heures et les minutes de la grâce. p502 Ici se place le projet de Pascal d' aller à port-royal des Champs, tandis que M Singlin s' y trouve, mais d' y aller en laissant ses gens à distance, et en changeant de nom. M Singlin, par une belle lettre, le lui défend ; il prolonge encore la quarantaine, et lui donne ordre d' attendre avec patiece son retour, constituant provisoirement la soeur de Sainte-Euphémie sa directrice . Celle-ci continue : " enfin M Singlin étant de retour, je le pressai de me décharger de ma dignité, et je fis tant que j' obtins ce que je désirois, de sorte qu' il le reçut... etc. " p503 nous avons rejoint l' entretien avec M De Saci, qui dut avoir lieu durant l' un de ces premiers séjours au monastère des Champs nous possédons dès lors dans notre sujet tout Pascal. Il avait, je le rappelle, de trete et un à trente-deux ans ; il adopta, de ce moment, le genre de vie qu' il a suivi jusqu' à sa mort, se servant lui-même jusqu' à faire son lit, et n' employant les domestiques que pour les offices indispensables. à cette première lettre, écrite de sa cellule, où il disait qu' il était logé et traité en prince , sa soeur répondait elle-même avec toute sorte d' enjouement : je ne sais comment M De Saci s' accommode d' un pénitent si réjoui . On retrouve en ces grandes âmes le rire aisé, heureux, involontaire, le rire de Lancelot et de l' enfant : ainsi se vérifi le soyez joyeux de l' apôtre. Pascal, à peine assis au désert, en ressent les délicieuses prémices. joie, joie, pleurs de joie ! Réconciliation totale et douce, a-t-il dit dans le petit papier ! Ses infirmités étaient grandes, mais tolérables en ces années, et sans trop de redoublement jusqu' à trente-cinq ans. Ses premières austérités parurent même lui faire moins de mal que de bien : " j' ai éprouvé la première, lui écrivait sa soeur, que la santé dépend plus de Jésus-Christ que d' Hippocrate, et que le régime de l' âme guérit le corps, si ce n' est que Dieu veuille nous éprouver et nous forifier par nos infirmités. " lui-même prit dès lors pour maxime, que, la maladie étant, depuis le péché, l' état naturel des chrétiens, on doit s' estimer heureux d' être malade, puisqu' on se trouve alors par nécessité dans l' état où l' on est obligé d' être . Cet état habituel et profond, cette souffrance aimée donnera à ses pensées je ne sais quelle tendresse. Pascal p504 est malade, c' est ce qu' il faut souvent se rappeler en le lisant. Pascal malade se motre très-sensible aux souffrances physiques de Jésus-Christ malade, et c' est touchant. Pascal, humainement, n' a point aimé ; mais tout cet amour s' est versé sur jésus-christ le sauveur : ç' a été sa seule passion, passion véritable, qui s' échappe par ses lèvres, et qui saigne dans ses membres. " j' aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l' a aimée ; j' aime les biens, parce qu' ils donnent moyen d' en assister les misérables. " voilà de ces accents qu' il faut opposer, pour toute réponse, à ceux qui demanderaient, au sortir de Montaigne, à quoi bon l' assiette de terre et la cuiller de bois ! La conversion de Pascal amena du coup celle de ses deux grands amis, le duc de Roannès et M Domat. Le premier, petit-fils d' un grand-père très-dissolu, et dont Tallemant nous donne d' abominables nouvelles, avait eu le malheur de perdre en bas âge son père, et d' être remis aux mains indignes de cet aïeul. La connaissance de Pascal, son voisin de erre et son aîné, lui vint à propos en aide et le dirigea. Au moment où le jeune duc et pair se décida à suivre son ami dans la voie nouvelle, et à rompre aussi avec ses espérances du monde, ce fut une si violente colère parmi sa famille et parmi la gent, que la concierge de son hôtel, où logeait pour le moment Pascal, monta, le matin, chez celui-ci, un couteau à la main, pour le tuer : par bonheur il ne s' y trouva pas. Nous aurons occasion de nommer, de saluer encore à la rencontre ce bon duc qui fut toujours rempli de piété, nous dit-on, même d' une piété fort tendre , et qui vécut fidèle jusqu' au bout p505 à Pascal et à port-royal, fort tracassé d' ailleurs de procès et d' affaires, et payant religieusement les dettes qu' il n' avait point faites. Quant à M Domat, tout petit-neveu qu' il était du père Sirmond, il entra, moyennant son compatriote Pascal et sur son exemple également, en relation étroite avec notre monastère ; il se montra digne en tout de cette qualité d' ami , et il orne avec convenance les dehors de la maison par le caractère sensé et lumineux de ses ouvrages, par la réforme qu' il apporta dans la jurisprudence, et qui répond assez exactement, on l' a indiqué, à celle qu' Arnauld pratiqua dans la théologie, et Boileau dans la littérature. Domat, l' auteur des lois civiles dans leur ordre naturel, le restaurateur de la raison dans la jurisprudence , selon l' expression de Boileau même, le devancier enfin et le maître de Daguesseau, Domat, nous le retrouverons, est un allié fait pour l' être, un correspondant des plus honorables et sortables. Pascal donc le procura. Mais c' est assez parler des services indirects : il est temps, sans plus tourner, d' en venir au principal résultat et au plus célèbre. Nous abordons les provinciales . p506 Vi. Quand Pascal survint pour auxiliaire à port-royal, malgré le renom d' Arnauld, malgré les sermons de M Singlin et sa direction combinée avec celle de M De Saci, malgré le nombre croissant des solitaires et cette prospérité du saint désert, malgé l' excellent gouvernement spirituel des mères, l' ordre du dedans et la multiplication des pensionnaires et des novices, malgré toutes ces raisons de fleurir, port-royal était en grand danger et avait besoin de quelque coup éclatant : c' est que les choses au dehors avaient fort empiré. Tâchons brièvement de les débrouiller et de les définir. Il y avait continuellement des attaques violentes et p507 publiques de jésuites contre port-royal ; quelques-unes arrivaient de temps en temps à un degré de scandale intolérable. Ainsi, en 1651, le père Brisacier, de la maison de Blois, s' était mis à prêcher contre M De Callaghan (ou Mac-Callghan), ami de port-royal, proche parent des Muskry, des Hamilton, et irlandais lui-même, que Madame D' Aumont avait établi curé en l' une de ses terres (Cour-Chierny) aux environs de Blois. On avait répondu (car on répondait toujours) par un écrit en quatre parties au sermon en quatre points du père Brisacier, lequel ne resta pas en arrière, et dans un vrai libelle intitulé : le jansénisme confondu dans l' avocat du sieur Callaghan..., passa toutes les limites : il y traitait les religieuses de port-royal de vierges folles, impénitentes, asacramentaires, incommuniantes, phantastiques ; ayant tout épuisé, il finissait par les appeler callaghanes ! La mère Angélique, informée par Madame D' Aumont de ces infamies, et ayant lu quelque chose du libelle, crut devoir en demander justice à l' archevêque, M De Gondi, par une lettre pleine de modération et de dignité (17 décembre 1651). L' archevêque, pressé d' ailleurs par Madame D' Aumont, rendit une censure. Je ne donne là qu' un échantillon. Des excès pourtant, comme ceux d père Brisacier ou plus tard du père Meynier, comm ceux autrefois du père Nouet et de tous ces casse-cous du parti, se réfutaient d' eux-mêmes. Le danger véritable pour port-royal n' était pas là, mais bien dans ce qui se suivait sourdement et obstinément à Rome, pour revenir éclater avec autorité en France. Le livre de Jansénius, on le sait, avait été, quelque temps après sa publication, censuré par une bulle p508 d' Urbain Viii ; mais cette bulle n' était pas décisive ; et d' ailleurs les jansénistes, selon l' usage où nous les verrons de toujours savoir les intentions des papes mieux qu' eux-mêmes, soutenaient qu' elle avait été en partie surprise à ce pontife. Urbain Viii, selon eux, avait pensé que, pour étouffer les disputes, il suffisait de renouveler et de confirmer les bulles de Pie V et de Grégoire Xiii, et il aurait ordonné qu' on dressât une constitution en ce sens, en défendant d' y nommer Jansénius ; mais l' assesseur du saint-office, Albizzi, d' accord avec le cardinal-patron (on était sous le népotisme des barberins), aurait dressé la bulle à l' intention des jésuites, y nommant à plusieurs reprises Jansénius, et signalant en général dans son livre plusieurs propositions précédemment condamnées chez Baïus. On se prévalait fort, à ce propos, d' une certaine virgule qui, ajoutée ou omise, changeait le sens. Quoi qu' il en soit de ces dires à la Gerberon, la bulle d' Urbain Viii, promulguée en 1643, avait éprouvé de grandes contradictions en Flandre et en France. Des docteurs de l' université de Louvain, entre autres un M Sinnich, irlandais, avaient été députés à Rome pour obtenir une explication favorable, et pour y défendre, comme on disait, la doctrine de saint Augustin. En France, l' archevêque De Gondi, toujours sans consistance, s' était hâté de recevoir la bulle ; elle fut signifiée, moyennant une lettre de cachet, à la faculté de théologie de Paris, laquelle, dans son assemblée du 15 janvier 1644, conclut qu' il n' était pas régulier, pour le présent, de la recevoir, et se contenta de défendre aux docteurs et bacheliers de soutenir les propositions condamnées par Pie V, Grégoire Xiii et Urbain Viii. p509 Tout ceci, mais surtout l' indétermination des points quant à Jansénius, prêtait à l' évasion. Urbain Viii étant mort le 29 juillet 1644, Innocent X (cardinal Pamphile), vieillard de soixante et douze ans, lui succéda. On passa de l' influence des neveux à celle de la signora Dona Olimpia, belle-soeur du nouveau pape. Les jésuites se tenaient à l' affût, bien que moins influents près de lui qu' ils n' auraient souhaité. Ce n' est pas tout d' abord que l' affaire de Jansénius fut reprise et poursuivie. p510 Cela revint par la France. En juillet 1649, le syndic Cornet que bien nous connaissons avait dénoncé à la faculté de Paris les fameuses propositions extraites. Bien que l' entreprise n' eût pas eu d' abord plein succès et que, sur le rapport du conseiller Broussel, un arrêt du parlement eût supprimé le premier essai de censure, le signal et la méthode de l' attaque étaient donnés : on savait avec précision les points de mire. Les jésuites de Rome en relation suivie avec ceux de Paris, et particulièrement, dit-on, le père Annat, futur confesseur du roi, écrivant au père Dinet qui l' était alors, avertirent que, si on faisait demander la censure des propositions par une portion du clergé de France, on réussirait infailliblement auprès du pontife, qui serait jaloux de donner signe de souveraineté. M Habert donc, actuellement évêque de Vabres, et qui autrefois, étant théologal de Paris, avait prêché le premier contre le livre de Jansénius, travailla ses confrères les évêques, et dressa, de la part d' un grand nombre d' entre eux, une lettre au pape, requérant jugement sur les cinq propositions. Le nombre des signatures alla graduellement de soixante et dix à quatre-vingt-cinq ; il est vrai qu' on y employa toutes sortes d' obsessions. Le bon M Vincent (De Paul) ne s' y ménageait pas. Cette lettre de M Habert, qui semblait émaner du corps entier de l' épiscopat, et qui ne représentait réellement que des signatures individuelles, ne fut pas communiquée à l' assemblée générale du clergé qui p511 allait se tenir au commencement de l' année 1651. Aussi plusieurs évêques s' élevèrent-ils contre ce qu' ils appelaient une usurpation de pouvoir et de titre. Ils s' en plaignirent au nonce ; et une douzaine d' entre eux, soit collectivement, soit même individuellement, M De Gondrin, archevêque de Sens, M Godeau, évêque de Vence, M De Montchal, archevêque de Toulouse, écrivirent à leur tour au pape pour l' informer de l' état vrai de la question et, selon eux, des dangers. Cependant la reine-régente de son côté, sur l' avis de Vincent De Pau, s' adressait également au saint-siége pour qu' il voulût se hâter de définir la foi sur ce point. C' est par suite de toute cette manoeuvre que le procès fut porté à Rome, ce que les jésuites avaient surtout désiré ; car ils savaient l' esprit de cette cour, sa prudence ici d' accord avec le siècle, son aversion pour les dogmes rigoureux, et se tenaient pour assurés tôt ou tard du résultat. M Hallier, successeur de M Cornet dans le syndicat de la faculté de Paris, ci-devant p512 gallican zélé, mais dès à présent voué aux jésuites, fut envoyé à Rome avec Mm Lagault et Joysel, pour y soutenir la requête des évêques molinistes. D' autre part, les docteurs Saint-Amour, de Lalane, Brousse, le licencié Angran, et plus tard M Manessier avec le célèbre père Des Mares de l' oratoire, s' y rendirent et y tinrent pied, pour plaider la défense des évêques augustiniens. Toutes les difficultés et les traverses qu' éprouvèrent ces vaillants avocats sont au long exposées dans le joural de Saint-Amour, le plus infatigable d' entre eux, espèce d' Ajax théologien, assez plaisamment décrit par Brienne : " Louis Gorin De Saint-Amour, fils du cocher de Louis Xiii, que sa majesté aimoit fort à cause de son adresse à bien mener son carrosse, et pour quelques autres bonnes qualités qui étoient dans ce cocher du corps ; ... etc. " p513 ce frais et gaillard Saint-Amour, la fleur de l' école, comme dirait plus élégamment Bossuet, était déjà alé deux fois à Rome, avant d' y faire l' avocat d' office du pati. Une première fois, n' étant que licencié, en 1646, il y avait accompagné M De Souvré, l' abbé De Bassompierre et autres jeunes gens de qualité. Une seconde fois, en 1650, il y était retourné, comme pour le jubilé, mais très-probablement dans un but moins dévotieux ; il s' était rendu à la ville sainte par la route de Genève, dit encore le malin Brienne. Le fait est qu' il y servit dès lors et y étudia sur le terrain les intérêts de ses amis, balançant de son mieux l' action du père Annat. Il put voir combien Jansénius y était en mauvaise odeur, ombien son hoereo fateor , à propo de la bulle de Pie V, restait au gosier des romains. Il donna conseil dès lors de ne point mêler du tout ce nom dans la cause et de se retrancher à saint Augustin. Ce fut toute une tactique très-opposée à la première droiture p514 invincible de Saint-Cyran ; mais nous commençons fort, ce semble, à la perdre de vue. Je ne sais même si, politiquement, on y gagna : les théologiens français, en séparant leur cause de celle des théologiens de Louvain, se trouvèrent en définitive plus faibles. Après quatre ou cinq mois de séjour, à ce second voyage, Saint-Amour quitta Rome un peu à la hâte (13 avril 1651), sachant qu' il n' avait pas tenu à ses ennemis de lui faire goûter des prisons de l' inquisition : il paraît que, tout en se croyant prudent, il avait parlé trop haut selon son usage de sorbonne ; mais le pape avait rompu les mauvais projets d' un seul petit mot : lasciatelo andare, laissez-le aller. Saint-Amour revenait donc en France et se trouvait à Gênes, quand une lettre de ses amis de Paris changea sa détermination, et le décida à rentrer dans Rome (juin 1651), malgré toute crainte, pour y devenir l' avocat officiel des évêques augustiniens, de concert avec les autres docteurs qui le rejoignirent. Le pape, cédant aux instances combinées, nomma (juillet 1652) une congrégtion particulière composée de cinq cardinaux et de treize théologiens ou consulteurs, et la chargea de procéder à l' examen des cinq propositions : on y mit toutes les formes ; il assista lui-même à dix séances de trois ou quatre heures chacune. On ne peut nier que l' affaire fut approfondie : mais ce' était pas seulement ce qu' auraient voulu les avocats jansénistes. Le principal artifice contre eux leur paraissait consister en ce qu' on refusa de les entendre contradictoirement à leurs adversaires. Saint-Amour et ses amis, tout pleins et bouillants de leur p515 doctrine, et déjoués sous main, sans la pouvoir faire retentir, s' écriaient volontiers comme le héros : et combats contre nous à la clarté des cieux ! Le récit de leurs mésaventures serait long. Voulaient-ils faire imprimer à Rome, à leurs frais, les livres de saint Augustin qu' ils jugeaient décisifs sur la matière, et qu' on y lisait peu, ou qui même y étaient assez rares, ils éprouvaient pour l' impression mille difficultés que leur suscitait Albizzi, lequel cependant laissait imprimer à leur face un écrit du père Annat adversaire. Ils étaient obligés, souvent, pour faire arriver leurs écritures au pape, d' attendre son retour de promenade et de le saisir au passage dans l' antichambre. Ils obtinrent néanmoins, quand probablement la décision était déjà prise et la bulle arrêtée in petto , d' être entendus par le saint-père en présence de la congrégation, mais sans dispute et non contradictoirement , comme ils l' avaient désiré. Le 19 mai 1653 eut lieu cette solennelle séance qui fut la onzième tenue par le pape et la dernière. M De Lalane, en un latin lucide, développa ce qu' on a appelé l' écrit à trois colonnes , dans lequel il distinguait et discutait les divers sens possibles des p516 propositions, le sens hérétique et calviniste qu' on répudiait, le sens catholique qu' on adoptait, et le contre-pied de celui-ci, qu' on imputait aux molinistes adversaires. Le père Des Mares, à son tour, plaida, en latin également, la grâce efficace et sa nécessité en toutes les actions pieuses. Ils haranguèrent, à eux deux, plus de quatre heures, et la nuit seule interrompit le père Des Mares dans ses citations. Ils parlèrent d' or, et le pape le leur dit ; mais la bulle n' en eut pas moins son issue. On assure que le pape hésita jusqu' au dernier moment : arrivé au bord du fossé, dit Pallavicino (l' un des membres de la congrégation), il s' arrêta court, et on ne pouvait le faire avancer. Il avait répondu dans les commencements à Saint-Amour reçu par lui en audience particulière, et qui le voulait mettre sur le fond : " et puis, voyez-vous, ce n' est pas là ma profession ; outre que je suis vieux, je n' ai jamais étudié la théologie. " -" le pape n' est pas théologien, il est canoniste, disait à Saint-Amour le père Ubaldino, général des sommasques ; il papa non è teologo ; non è la sua professione ; è legista . " Innocent X avait certainement de lui-même quelque répugnance à entrer dans ce fond de subtilités, bien que le goût lui en vînt chemin faisant. Les avocats augustiniens entendus dans cette audience finale, il semblait juste que le pape prît de nouveau l' avis des théologiens consulteurs ; mais les cardinaux adversaires poussèrent à une conclusion prompte, et touchèrent le ressort de l' infaillibilité personnelle. Le pape avait dit un jour à Saint-Amour en lui montrant son crucifix : " voilà mon conseil en ces p517 sortes d' affaires. " et en effet il répéta par la suite à M Bosquet, évêque de Lodève, qu' à cette occasion le saint-esprit lui avait fait voir clairement la vérité, en lui dévoilant dans un moment les matières les plus difficiles de la théologie : espèce d' infaillibilité d' enthousiasme qui parut une énormité à tous les catholiques non ultramontains. Dans une petite congrégation intime, tenue le 27 mai, huit jours après l' audience solennelle, et où n' assistèrent que quatre cardinaux avec Albizzi, le pape, s' il avait hésité jusque-là, passa outre, et la bulle fut décrétée. Pendant ce temps, nos députés augustiniens étaient au dehos l' objet de congratulations interminables pour la gloire de leur action en cette grande audience. La pièce à leur égard fut complète, dans un pays, comme dit Retz, où il est moins permis de passer pour dupe qu' en lieu du monde . La bulle condamnait les cinq propositions comme hérétiques, sans entrer dans aucune explication sur le sens, hors une distinction pour la cinquième. Quoique les jansénistes aient essayé de dire qu' elles n' étaient p518 pas expressément et directement attribuées à Jansénius dans leur sens hérétique, elles paraissaient plus que suffisamment rattachées à son livre par ce préambule : " étant arrivé à l' occasion de l' impression d' un livre qui a pour titre : l' Augustin de Cornélius Jansénius, qu' entre autres opinions de cet auteur, il s' est élevé une contestation, principalement en France, sur cinq de ses propositions... " et s' il avait pu rester encore quelque doute, la conclusion n' en laissait pas : " nous n' entendons pas toutefois, par cette déclaration et définition faite touchant les cinq susdites propositions, approuver en façon quelconque les autres opinions qui sont contenues dans le livre ci-dessus nommé de Cornélius Jansénius . " la bulle fut affichée à Rome le 9 juin. Ce qui assaisonna, pour parler avec le journal de Saint-Amour, le coup fourré de cette décision, c' est que les députés augustiniens, avant de partir, étant allés à l' audience du pape lui baiser les pieds et recevoir sa bénédiction, sa sainteté leur témoigna combien leur conduite l' avait édifiée, et combien leurs discours l' avaient charmée ; enfin, selon l' expression officielle de l' ambassadeur de France (M De Valençay) écrivant à M De Brienne, secrétaire d' état, sa sainteté les caressa extrêmement ; et comme ils prirent confiance de lui dire qu' ils ne croyaient pas qu' elle eût voulu, par ce décret, porter préjudice à la doctrine de la grâce efficace par lle-même, ni à la doctrine de saint Augustin, le pape répondit, comme avec étonnement, que cela était hors de doute : ô ! Questo è certo ! -tous les mystères et les ambiguïtés de la signature sont renfermés dans ce peu de mots. Ceux des jansénistes qui crurent pouvoir souscrire à la bulle en conscience, p519 exceptèrent la doctrine de saint Augustin (c' est-à-dire, pour eux, de Jansénius), en répétant d' après le pape, auteur de la bulle : ô ! Questo è certo ! sur ce mot que leur dit le pape, les députés, poursuit Gerberon, avant de se retirer, " demandèrent à sa sainteté des indulgences, et elle leur en donna fort libéralement ; puis ils lui déclarèrent qu' avec la grâce de Dieu, ils demeureroient toujours très-attachés au saint-siége et à la doctrine de saint Augustin, qui étoit celle du saint-siége même ; et, ayant reçu sa bénédiction, ils se retirèrent. " ils affectaient une grande joie. Une fois dans cette voie double, le jansénisme est perdu, et, j' ajouterai, il le mérite. Saint-Cyran, où es-tu ? C' est de cette bulle d' Innocent X, et bientôt du formulaire d' Alexandre Vii, que la persécution en France contre port-royal va se servir et s' armer avec une véritable cruauté. Port-royal, du moins, échappera en partie aux fautes de ses partisans théologiens, par plusieurs de ses beaux caractères. Après tout, si par-devant ces souverains pontifes passés et prochains, Urbain Viii, Innocent X, Alexandre Vii, Clément Xi, arbitres d' une doctrine que je ne me permets pas de juger, si devant eux, ou au-dessous de leurs noms, on inscrivait, d' une part, ces archevêques de Paris fâcheux ou funestes, Gondi, Marca, Péréfixe et autres, si on y ajoutait en regard la liste parallèle des confesseurs du roi depuis le père Annat jusqu' au père Tellier, et que l' on citât entre deux la lign 2 e ! M 8 me d 2 croissante ! Des p520 hommes de port-royal, de Saint-Cyran à Du Guet, ce serait là un écrit à trois colonnes qui aurait aussi sa simple éloquence. L' annonce de la bulle en France exalta l' invective et réjouit la fureur de bien des ennemis. Ce fut le moment où les jésuites publièrent ce scandaleux almanach , dont M De Saci se teignit trop les chastes doigts en le réfutant. Dans les comédies de leurs colléges, ils représentaient à l' envi Jansénius emporté par des diables ; à leur collége de Mâcon, dans une de ces farces, le digne évêque d' Ypres, chargé de fers, avait été traîné en triomphe par un de leurs écoliers qui jouait la grâce suffisante. On avait, à la veille du pur Louis Xiv, une recrudescence épaisse du plus grossier goût écolâtre du moyen âge. Dans un acte de théologie soutenu chez eux à Caen, un bachelier ayant opposé à leur répondant l' autorité de saint Augustin, le répondant répliqua lestement, en y joignant le geste : transeat augustinus ! à d' autres saint Augustin ! C' était un hourra général contre la grâce. Les jansénistes se plaisaient à raconter qu' un évêque moliniste, visitant une abbaye de son diocèse, et entrant dans le réfectoire au moment où on lisait ces paroles : " c' est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, " avait imposé silence au lecteur et s' était fait apporter le livre : il se trouva que c' était saint Paul. Je demande pardon d' avoir à toucher des matières du dehors qui nous jettent si loin de nos études chéries, p521 de ces sérieux et nobles entretiens, de ces graves et saints caractères, notre véritable, notre unique sujet ; mais ils furent graves et chastes, les coeurs de ces hommes, ils furent nobles et humbles à ce prix. Le monde du dehors fut tel pour eux que je le montre : c' est le ruisseau impur du faubourg qui salit le bas des murs de notre monastère. La bulle, d' où se grossissait l' orage, arrivait en France dans des circonstances on ne pouvait plus favorables pour son succès. Les clameurs seules et les injures n' eussent été rien ; mais ici la menace avait toute sa portée. Repassons un peu. Port-royal d' abord, pris même en soi, et malgré ses hommes diversement capables, n' était pas en mesure pour une défense vigoureuse, pour une démarche concertée. M De Saint-Cyran, à son lit de mort, si l' on s' en souvient, avait dit à son médecin qui l' était aussi du collége des jésuites : " dites à vos pères que j' en laisse douze meilleurs que moi. " eh bien, de ces douze , ou, pour parler plus exactement, de cette demi-douzaine qu' il entrevoyait, pas un ne le remplaçait effectivement ; c' est ici surtout qu' on va le sentir. Je les compte : M De Saci, qui n' était excellent qu' à gouverner les âmes, une à une, moralement, tout à l' intérieur, et non pas à avoir une vue générale de gouvernement en pareille crise ; M Singlin, tout à l' heure débordé ; il est insuffisant ; M De Barcos, -absent, retiré dans son abbaye, et d' aillers confus et sans netteté, avec la plume malheureuse, et d' une autorité déjà compromise ; M Le Maître, -pénitent puissant, toujours à genoux, p522 toujours indompté, rugissant, n' ayant pas trop de toute la main serrée de M De Saci pour le tenir, depuis qu' il a perdu son chef auguste en M De Saint-Cyran ; M D' Andilly, -un beau nom par rapport au monde, de beaux cheveux blancs, une décoration du désert plutôt qu' une colonne, non théologien, et sans autre autorité que pur le respect personnel qui lui est acquis. Reste Arnauld, réputé chef au dehors, général qui n' est, à vrai dire, que le plus bouillant soldat. Je ne parle pas des secondaires ; je ne parle pas de l' illustre mère Angélique, la plus capable peut-être d' embrasser l' ensemble, si son humilité de servante du seigneur lui avait seulement permis de songer un seul instant à ces questions. Ainsi, en lui-même, port-royal, au moment où la bulle arrivait, était une place de beaucoup plus formidable apparence que de résistance solide et que d' obéissance réelle sous un même chef fidèle à l' esprit. Tout à l' entour, au contraire, il y avait chez les ennemis un grand mouvement de coalition et d' union. Le cardinal Mazarin, à qui ces disputes religieuses étaient foncièrement indifférentes, et qui n' y voyait qu' un jeu d' où il pût tirer son épingle politique, avait intérêt, depuis l' emprisonnement du cardinal de Retz, à ménager le pape, pour que sa sainteté ne s' en mêlât pint, et qu' elle agréât la démission du coadjuteur qu' on était en train d' arracher. à ce lendemain de la p523 fronde, malgré sa mansuétude, le ministre en voulait sans doute un peu aux jansénistes des espérances que le coadjuteur avait fondées sur eux : il pouvait leur en vouloir plus directement de leur participation commençante à la nouvelle faction ecclésiastique que tentaient les amis de Retz pour le maintenir à l' archevêché de Paris. Le père Annat, revenu de Rome, et alors provincial de son ordre en attendant qu' il devînt confesseur du roi, pressa le cardinal sur ces cordes toutes politiques. Par un intérêt combiné, l' archevêque de Toulouse, M De Marca, savant canoniste, qui visait à l' archevêché de Paris, et qui avait à se faire pardonner de Rome un ancien écrit gallican composé du temps qu' il était magistrat, offrait ses ardents services auprès de l' assemblée du clergé. Le roi don ayant délivré le 4 juillet 1653, de l' avis de son conseil, des lettres-patentes pour faire recevoir cette bulle ou constitution par tout le royaume, et cela sans aucune de ces restrictions qu' on opposait d' ordinaire à certaines clauses, le cardinal assembla chez lui, le 11 juillet, les prélats qui se trouvaient présents à Paris ou à la cour, et là on reçut la bulle comme au nom de tout le clergé. M De Marca composa un modèle, non évasif, de mandement, pour être publié par les évêques ; et dans une lettre, de sa rédaction également, adressée par les prélats au pape, on remarqua qu' il avait glissé, dès la troisième ligne, que les cinq propositions étaient extraites (excerptae) du livre de Jansénius, ce qui allait un peu plus loin littéralement que la bulle et la précisait : p524 mais ce fut la tactique en France pour trancher l' affaire, la rendre directe, personnelle aux jansénistes, et atteindre le point délicat de la persécution. On obtint, non sans quelque peine, du bonhomme de Gondi son assentiment. Il avait l' air de vouloir résister ; mais on mit en avant la reine-régente ; elle lui fit dire qu' elle trouvait fort étrange qu' il lui refusât ce bon office, d' autant que c' était le premier u' elle lui eût demandé. Le courage du vieil archevêque galant et courtisan ne tint pas à ce mot. Tous les évêques reçurent la bulle ; la faculté de théologie de même, sans la moindre opposition : seulement il y eut des prélats, tels que l' archevêque de Sens, M De Gondrin, qui, en la publiant, y joignirent des explications. Ce n' était pas là le compte des molinistes qui désiraient mettre leurs adversaires dans l' impossibilité d' adhérer moyennant raisonnement ; et ils travaillèrent à serrer de plus en plus le filet, ou, si l' on aime mieux, à serrer le garrot, pour faire feu contre eux, durant ce temps, plus à l' aise. Curieux et chétif exemple, à l' étudier de près, de la méchanceté des hommes ! Cette manoeuvre occupa les assemblées du clergé de 1654, 1655, 1656 : l' acceptation de la bulle pure et simple, de la bulle bien précisée au sens du fait comme du droit. Plus d' échappatoire. M De Gondrin fut amené à rétracter tristement, coup sur coup, les explications publiées dans sa lettre pastorale. Mais cette acceptation plénière de la bulle une fois obtenue des évêques, p525 on n' avait pas encore atteint le but, et M De Marca imagina, en 1655, une rédaction de formulaire qu' on ferait signer des simples ecclésiastiques, ou même, nous le verrons, des religieuses. Ce formulaire, décrété par l' assemblée de 1656, était ainsi conçu : " je me soumets sincèrement à la constitution de n s p le pape Innocent X,... et je condamne de coeur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius, contenues dans son livre intitulé augustinus, que le pape et les évêques ont condamnées ; laquelle doctrine n' est point celle de saint augustin, que Jansénius a mal expliquée contre le vrai sens de ce saint docteur. " cependant Alexandre Vii, qui venait de succéder à Innocent X, confirmait par une bulle nouvelle (16 octobre 1656) le décret de son prédécesseur ; on inséra dans le formulaire précédent la soumission à cette seconde bulle qui déterminait encore mieux le sens anti-janséniste de celle d' Innocent X, et l' assemblée de 1657 arrêta que le roi serait supplié de faire expédier une déclaration enjoignant à tous les ecclésiastiques du royaume de signer. Mais le parlement de Paris ne se prêta pas à enregistrer la déclaration et la bulle ; il fallut la présence du roi pour le contraindre. Ces difficultés, que j' abrége, parurent lasser subitement le cardinal, qui répondit un jour assez brusquement à de nouvelles instances du père Annat, que sa cmpagnie lui donnait seule plus d' affaires que tout le royaume, et que le roi avait plus fait pour eux qu' il ne devait. Il y eut un intervalle singulier, une pause ; le formulaire et la signature, bien que décrétés, en restèrent là jusqu' en l' année 1660, où l' affaire se réveilla. Mais nous dépassons le moment des provinciales dont l' effet irritant p526 d' abord, et bientôt immense, n' était peut-être pas sans liaison avec ce répit soudain que procurèrent la résistance du parlement, la lassitude du cardinal, et l' étourdissement des jésuites au lendemain du coup. On peut maintenant se bien figurer la conjoncture générale au dehors, et le fond de l' horizon si chargé de toutes parts, si menaçant contre port-royal lorsqu' au commencement de 1656, les provinciales vinrent à éclater. Il ne reste qu' à définir la circonstance particulière qui leur donna naissance, et ce qu' on appelle l' affaire d' Arnauld en sorbonne. Après l' acceptation en France de la bulle d' Innocent X, Arnauld avait paru se résigner en silence. Il y avait même eu, par l' entremise de M D' Andilly et de l' abbé De Bourzeis près du cardinal Mazarin, un projet de trêve et d' armistice ; port-royal s' engageait à se taire, si les adversaires ne recommençaient pas. Mais le père Annat et consorts rompirent bientôt ce silence. On s' en plaignit à Mazarin, à qui tou cela ne devait sembler qu' un jeu d' osselets après la fronde. M D' Andilly lui fit passer sous les yeux une pièce de vers latins injurieuse, qui se débitait au collége des jésuites. On y appelait les jansénistes des grenouilles du lac de Genève , rana gebenneis prognata paludibus ! ... Mazarin prétextait ignorance de l' auteur. Cette situation par trop naïve ne pouvait durer, et Arnauld, dégagé à son grand contentement, se remit à répliquer de plus belle. Ce fut alors qu' il établit a long la grande question du fait et du droit , vraie thèse d' avocat, qui devint une logomachie interminable. Sur ces entrefaites p527 le duc De Liancourt, grand seigneur ami de port-royal, qui avait été ramené d' une vie assez galante à la religion par sa digne épouse, eut un démêlé désagréable avec sa paroisse. C' était pourtant le moins difficultueux des hommes. On raconte qu' il s' était fait bâtir un petit appartement au désert des Champs, et que, lorsqu' il allait y passer quelque temps, il édifiait tout le monde par son extrême civilité, y saluant chapeau bas les moindres personnes qu' il rencontrait, tout à fait poli comme M De Lacépède. Le vacher même lui semblait vénérable , nous dit Fontaine ; du plus loin qu' il apercevait quelque manière de paysan, il ouvrait de grands yeux, et, se découvrant, il demandait à l' oreille de son voisin : n' est-ce pas un de ces messieurs ? à Aris, il habitait sur la paroisse de saint-Sulpice et logeait chez lui le père Des Mares et l' abbé De Bourzeis ; sa petite-fille enfin, fille unique de son propre fils tué à Mardick, Mademoiselle De La Roche-Guyon, était pensionnaire à port-royal. On a tous les griefs. Or, s' étant présenté, le 31 janvier 1655, à un M Picoté, prêtre de sa paroisse et son confesseur ordinaire, il ne put recevoir l' absolution. Il venait d' achever sa confession détaillée, et attendait la parole du prêtre, quand celui-ci lui dit : " vousne me parlez point d' une chose de conséquence, qui est que vous avez chez vous un janséniste, un hérétique ; vous ne p528 me parlez point non plus d' une petite-fille que vous faites élever à port-royal, et du commerce que vous avez avec ces messieurs. " le confesseur exigeant un mea culpa là-dessus, et parlant même de rétractation publique, le pénitent ne put se résoudre d' aucune manière à s' en accuser, et il sortit paisiblement du confessionnal. Mais l' affaire fit grand bruit. Patience ! Ce M Picoté était nécessaire comme point de départ : sans lui, sans cette affaire de sacristie, point de provinciales ! On crut, et avec raison, que le refus d' absolution avait été concerté entre le confesseur et l' ancien curé de la paroisse, M Olier, fondateur du séminaire de saint-Sulpice, homme à la saint Vincent De Paul, de plus de zèle et de charité que d' étendue et de fermeté d' intelligence, plein de cérémonies et d' images, mystique d' ailleurs jusqu' à la vision. Il avait, en pratique, rendu de grands services, avait notamment formé (en 1651) une espèce d' association contre les duels et dressé à cet effet un règlement qu' un grand nombre de gentilshommes de sa paroisse avaient solennellement signé. La fondation de la maison de saint-Sulpice suffit pour honorer et perpétuer sa mémoire. p529 Il y avait plusieurs années déjà qu' il s' était vu obligé par ses infirmités de résigner sa cure à M Le Ragois De Bretonvilliers, mais en se réservant la haute main. Deux ou trois ans avant l' affaire actuelle, il avait essayé de ramener à ses idées le vertueux duc son paroissien, en des conférences auxquelles le père Des Mares assistait. En tout, le digne M olier, comme saint Vincent De Paul, comme M Eudes, comme M De Bernières-Louvigni, appartenait, dans le dix-septième siècle, à la respectable famille de ces doux , qui, je l' ai fait remarquer plus d' une fois, n' eurent guère jamais à l' égard des nôtres que du miel aigri. C' est sur ce refus de sacrement parti de saint-Sulpice, qu' Arnauld écrivit sa première lettre à une personne de condition , qui commence en ces termes : " le désir que Dieu me donne plus que jmais de fuir toutes sortes de contestations et de disputes m' auroit empêché de me rendre à la prière que vous m' avez faite, de vous dire mon sentiment touchant une affaire... " c' est ainsi que, de désir en désir de fuir les disputes, Arnauld s' y engageait de plus en plus. Sa lettre provoqua une foule de réponses du père Annat et des autres intéressés, neuf écrits en tout, auxquels il dut p530 encore répliquer dans une seconde lettre à un duc et pair (c' était à M De Luines), datée de port-royal des Champs, 10 juillet 1655. Dans cette seconde lettre, qui était tout un volume, ses ennemis relevèrent deux points comme particulièrement attaquables, à savoir : 1 il y justifiait le livre de Jansénius et mettait en doute que les propositions y fussent ; 2 il y reproduisait même la première des propositions condamnées, en disant que l' évangile et les pères nous montraient en la personne de saint Pierre un juste à qui la grâce nécessaire pour agir avait manqué . En vain Arnauld avait-il fait remettre son nouvel écrit au pape Alexandre Vii, qui, dit-on, le reçut en donnant tout haut des louanges à l' auteur : on dénonça le livre à M Claude Guyart, nouveau syndic de la faculté de théologiede Paris et nommé dans cette vue. Celui-ci, dévoué au parti moliniste, fit nommer (4 novembre) des commissaires également molinistes pour examiner. L' affaire, pour peu qu' on y réfléchisse, était capitale : il s' agissait d' ôter une bonne fois la parole à Arnauld, de le bâillonner en sorbonne, lui et les docteurs ses amis, et de s' assurer par un coup de vigueur l' appui de la faculté de théologie, ce tribunal permanent de la doctrine. On a le détail des nombreuses assemblées qui se tinrent depuis le 1 er décembre 1655 jusqu' au 31 janvier 1656. J' en ai sous les yeux les récits manuscrits, les comptes rendus jour par jour, les incidents, les opinions, tout le plumitif , comme on dit, et, qui pls est, la coulisse et le jeu secret. Pour rendre à ces p531 formes de discussions religieuses, si mortes, un peu de l' intérêt singulier et des passions qui les animèrent, il suffit d' en saisir le rapport frappant avec nos assemblées politiques : ces séances de sorbonne pou la censure d' Arnauld firent, à bien des contemporains d' alors, la même impression qu' à nous telle session enflammée de la chambre, durant les jours les plus militants de la restauration. Des unes déjà, comme des autres, qu' en reste-t-il ? Un petit nombre d' années se sont écoulées, et les neveux n' y savent plus rien comprendre. Pour faire passer à coup sûr les premières mesures qui portaient au syndicat M Guyart, et qui déféraient le livre à six commissaires, on avait usé de précautions : des moines surnuméraires en nombre inusité avaient été introduits. Ces sortes d' infusions de moines à haute dose faisaient toujours contestation en sorbonne et semblaient illégales à beaucoup de membres. Plus de soixante docteurs, Saint-Amour en tête, protestèrent des premières décisions comme d' abus, devant le parlement. L' arrêt promettait d' être favorable aux réclamants ; mais la cour, Mazarin, Fouquet comme procureur général, s' en mêlèrent, si bien que, par un tour brusque et malgré les conclusions de l' avocat général Talon, l' appel fut mis à néant ; l' affaire p532 revint en sorbonne pour être décidée par les intéressés. Les commissaires firent leur rapport le 1 er décembre ; ils incriminèrent dans la lettre d' Arnauld les deux points déjà indiqués : 1 celui de la prétendue orthodoxie de Jansénius, comme étant une proposition téméraire et injurieuse au saint-siége ; 2 celui de la grâce qui aurait manqué à saint Pierre, comme étant une proposition déjà frappée d' anathème et hérétique. Le premier point s' appelait la question de fait , et le second la question de droit . Toutes les séances suivantes, pendant six semaines, furent employées à discuter et à délibérer. On siégeait d' ordinaire de huit heures et demie à midi. Arnauld, dès le 2 décembre, se retira à port-royal des Champs pour travailler à la réfutation du rapport. La circonstance pour lui était grande, l' attente universelle. Il avait quarante-trois ans ; depuis plus de dix, il était glorieux dans l' église, et passait pour le chef d' un parti puissant. Ses ennemis en sorbonne redoutaient de l' entendre ; on y mettait deux conditions : l' une, qu' il jurerait, avant toutes choses, de se soumettre à la censure, si elle avait lieu ; l' autre, qu' il ne parlerait que pour déclarer son sentiment, sans conférer ni disputer candide, simpliciter, sine ambagibus et disputatione, mentem suam aperturus, non disputaturus ; on craignait de lui ouvrir la lice, athlète qu' il était. Il n' intervint donc que par ses écritures. Tout cela se passait en latin. à dater du 20 décembre, m le chancelier (Séguier) eut ordre du roi p533 d' assister aux séances, et il y vint avec son cortége de cérémonie, huissiers et hoquetons, sous prétexte de maitenir l' ordre et de commander la liberté, mais, dans le vrai, pour surveiller et faire incliner les voix. C' était d' ailleurs pour la forme un vrai concile gallican, et assez comparable pour le procédé au cinquième concile général qui se tint, sous Justinien, sur l' affaire des trois chapitres : on en était ici aux inq propositions, et, par rapport à Arnauld, aux deux questions . Le docteur Saint-Amour dominait de la tête le débat, et se signalait le premier sur la brèche. Il y en avait de non moins bouillants en face, comme l' évêque de Montauban (Pierre De Berthier) qui, en opinant en latin, faisait un peu de galimathias . Des évêques de cour solécisaient . Mais le fond de la galerie et des bancs était grave, sérieux, sévère, la pure faculté, sorbonne ou navarre, telle qu' elle se représente à nous de loin par ces docteurs de vieille roche, Launoi, Sainte-Beuve. p534 Cependant Arnauld dépêchait écrit sur écrit que ses amis présentaient à l' assemblée et n' obtenaient pas toujours de lire. Il y retournait sa justification de toute manière ; il tâchait de la rendre plus claire à l' esprit de parti, en l' exposant selon la méthode des géomètres. Lorsqu' on en fut, après dix-huit ou vingt séances, au moment de clore sur la première question, celle du fait , il fit présenter, le 11 janvier, un écrit qui était une sorte de satisfaction donnée, de désaveu ; il y protestait qu' il n' eût point parlé dans sa lettre comme il y parle, s' il eût prévu qu' on lui en eût fait un crime ; qu' il voudrait ne l' avoir pas écrite ; et il demandait pardon au pape et aux évêques de l' avoir fait (quodque ea scripserim ab illustrissimis praesulibus atque a summo pontifice libentissime veniam peto) . On a une lettre de lui, du 15 décembre, à l' évêque de Saint-Brieuc, Denis De La Barde, qui était thomiste et se montrait assez favorable. Arnauld y humilie, autant qu' il est possible, son opinion janséniste ; il se rabat à saint Thomas le prince des théologiens , et reconnaît avec lui deux espèces de grâces : " je reconnois avec le même saint que le juste a toujours le pouvoir d' observer les commandements de Dieu, qui lui est donné par la première sorte de grâce ; mais qu' il n' a pas toujours cette seconde sorte de grâce qui est le secours qui meut l' âme, et sans lequel néanmoins ce saint enseigne que p535 l' homme, quelque juste qu' il soit, ne sauroit faire le bien. " c' est ainsi que dans cette lettre Arnauld en passait par l' opinion tant moquée de Pascal, par la doctrine de cette grâce qui est suffisante sans l' être . Il y proteste de nouveau qu' il condamne les cinq propositions, en quelque livre qu' elles se trouvent sans exception, ce qui enferme celui de Jansénius . Enfin cette fière intelligence d' Arnauld s' incline autant qu' elle le peut et en pure perte ; cela fait souffrir. C' était une condamnation, une flétrissure qu' on voulait. Il fut condamné le 14 janvier, sur la question de fait, à la pluralité de cent vingt-quatre contre soixante et onze ; quinze voix restèrent neutres. Il y eut bien quelque doute sur l' exactitude parfaite du chiffre : ce fut le syndic qui compta. Le docteur Rousse réclamait l' appel nominal vocentur propriis nominibus ; mais le chancelier passa outre. Restait à entamer la question de droit. Il paraît que, vers ce second temps, les thomistes de l' assemblée, de qui pouvait dépendre la majorité selon le côté où ils pencheraient, furent un moment en balance et assez disposés pour Arnauld. On a copie d' un billet qui circula : " si M Arnauld veut embrasser la doctrine des thomistes, nous l' embrasserons lui-même avec plaisir ; ... " et on lui offrait de reconnaître dans le juste p536 cette sorte de grâce actuelle, intérieure et suffisante , qui n' est pourtant pas la grâce efficace . Il venait précisément d' essayer de l' admettre dans sa lettre à l' évêque de Saint-Brieuc. Arnauld ne pardonna pas aux thomistes sa propre faiblesse, et de leur avoir un moment cédé ; Pascal fut chargé de la vengeance. La délibération sur la question de droit commença dans la séance du 18 janvier, et se continua, sans désemparer, jusqu' au 29. Il avait été réglé préalablement, le 17, que, pour abréger, le temps d' opiner de chaque docteur ne passerait point la demi-heure. Les docteurs amis d' Arnauld étouffaient à l' étroit dans ce court espace, et voulaient allonger ; le gigantesque Saint-Amour n' y pouvait tenir. Mais le sable faisait loi, et le chancelier, qui avait cru pouvoir s' absenter, reparut tout exprès pour y avoir l' oeil. -" je vous retire la parole, monsieur ; vous n' avez plus la parole, criait le syndic : domine mi, impono tibi silentium . " et tous les docteurs de la majorité, surtout M Morel, le plus fort en poumons, de crier à tue-tête : la clôture ! La clôture (conclude, concludatur) ! un jour, M Bourgeois resta deux heures à tâcher de s' expliquer, sans pouvoir obtenir un quart d' heure de silence denegatum est mihi quadrans . Jeu, clameur et tricherie parlementaire, il n' est rien de bien nouveau. à un certain moment, soixante docteurs en masse, dont une moitié en protestant par-devant notaires, se retirèrent de l' assemblée. Le côté gauche resta vide. p537 La suite fut pur coup d' état. Cependant la première lettre à un provincial, publiée le 23 janvier 1656, nous dispense de continuer le récit en notre nom. C' est Pasal qui prend la parole et qui achève. On a bien saisi toute la marche jusqu' ici : l' affaire est perdue en sorbonne ; il ne s' agit plus de cela, mais du public ; c' est sur ce terrain que la partie va se reprendre, et là, du premier coup, se gagner. La curiosité depuis deux mois était en effet extrême ; le mouvement inaccoutumé des assemblées faisait l' entretien de tout Paris. Les détails de chaque séance se répandaient à l' instant. Le cardinal Mazarin, dès les premiers jours, avait dit à l' évêque d' Orléans, M D' Elbène, qu' il fallait accommoder et presser cette affaire ; que les femmes ne faisaient qu' en parler, quoiqu' elles n' y entendissent rien, non plus que lui . Mais ce que tout le monde entendait bien, c' était la présence du chancelier, et ses six huissiers à la chaîne, et ses deux archers, hallebarde en main, et l' anecdote de M De Rhodez, avec la culbute de son bonnet et de son confrère. La reine avait dit tout haut un jour, à la princesse De Guemené, au cercle du louvre : vos docteurs parlent trop . à quoi Madame De Guemené avait assez aigrement répondu : " vous ne vous en souciez guère, madame, car vous ferez venir tant de cordeliers et de moines mendiants, que vous en aurez de reste. " -" nous en faisons encore venir tous les jours, " répliqua sèchement la reine. C' est à tout ce public plus ou moins mondain ou docte, et tel que nous le voyons encore dans les lettres p538 de Gui Patin, à ce public de la galeri extérieure, si excité et si passionné sans trop savoir pourquoi, que les provinciales vont s' adresser. à ces moines mendiants surnuméraires de la sorbonne, que fait Pascal ? Il oppose tout le monde. La question se déplace ; la position est trouvée ; la bataille désespérée change de face et la victoire se retourne. Ne craignons pas les nobles images. Ce furent comme à Fontenoi, les quatre pièces de canon qui, pointées à propos, enfoncèrent la colonne anglaise victorieuse. Ce fut comme à Marengo, la charge imprévue de Kellermann. La sorbonne est prise, les bancs sont envahis ; l' ennemi occupe les retranchements et la place. Ailleurs ! Ailleurs ! Changez d' élément. Montez sur vos vaisseaux légers, et gagnez la bataille de salamine ! L' année 1656 est pour nous une grande année. J' ai dit autrefois la même chose de l' année 1636, et qu' elle avait été capitale pour notre port-royal de Saint-Cyran. Après vingt ans justement révolus, nous sommes arrivés à une époque non moins décisive, non moins climatérique , pour ainsi dire. Ces derniers mois de 1655 et ces premiers de 1656 forment un second noeud où tout se resserre, et comme un autre défilé à traverser, qui nous jette dans le second port-royal. Un monde nouveau apparaît. On a, du côté sombre de la colonne, le formulaire, l' inséparabilité du droit et du fait, l' élimination d' Arnauld ; et du côté lumineux, l' entrée en scène de Pascal, l' opinion publique auxiliaire, et le duel à mort entre les deux morales. C' est là-dessus désormais qu' on va vivre. p539 Vii. On lit dans les intéressants mémoires de Charles Perrault, de celui à qui l' on doit tant de libres idées et de tentatives mêlées, les dialogues sur les anciens et les modernes, la première pensée de la colonnade du louvre, les solennités de réception à l' académie française, les contes de fées pour les enfants, et (gloire aimable ! ) d' avoir maintenu sous Colbert le jardin des tuileries ouvert au public, -on lit chez lui ce curieux passage qui nous concerne très-particulièrement : " dans le temps où l' on s' assembloit en sorbonne pour condamner M Arnauld, mes frères et moi, M Pepin et quelques autres amis encore, voulûmes savoir à fond de quoi il s' agissoit... etc. " p540 en effet, Pascal se trouvant à port-royal des Champs avec Arnauld, Nicole déjà actif, mais encore obscur, et les autres amis desquels était M Vitart à la suite de M De Luines, on s' entretenait avec tristesse et indignation du coup qui se portait, et qui ne semblait plus pouvoir être paré. Les écrits apologétiques de M Arnauld p541 dans la forme géométrique ou non, en latin, adressés à la sorbonne, n' atteignaient en rien le public, lequel, voyant tant d' appareil de l' autorité ecclésiastique et séculière, ne pouvait s' imaginer qu' il ne s' agissait pas en cette circonstance des plus grands fondements de la foi. On disait donc à M Arnauld, et M Vitart le premier : " adressez-vous au public, il est temps, détrompez-le ; c' est devant lui qu' il faut plaider ; vos amis du dehors le désirent. Vous laisserez-vous condamner comme un enfant ? " nous entendons d' ici la conversation, et M Vitart insistait : " M Perrault, le frère du docteur, que je voyais hier, me le disait encore... " Arnauld donc, se rendant aux instances, composa quelque projet d' écrit en ce sens, dont il fit lui-même, deux ou trois jours après, la lecture. Mais il était harassé de tout ce long combat, et sa main pesait deux fois plus de fatigue : l' écrit français s' en ressentait. Ces messieurs, tout bien disposés qu' ils étaient, n' y donnant aucun applaudissement, Arnauld comprit leur silence, et, n' étant point jaloux de louanges, il leur dit : " je vois bien que vous ne trouvez pas cet écrit bon pour son effet, et je crois que vous avez raison. " et, se retournant tout d' un coup vers Pascal : " mais vous qui êtes jeune (qui êtes un curieux, un bel-esprit), vous devriez faire quelque chose. " ce qu' il fallait uniquement, c' était de répandre dans le public une espèce de factum net et court, où l' on fît voir que dans ces disputes il ne s' agissait de rien d' important et de sérieux, mais seulement d' une question de mots et d' une pure chicane. Pascal, qui n' avait encore presque rien écrit que sur les sciences, et qui ne connaissait pas combien il était capable de réussir dans ces sortes d' ouvrages p542 destinés à tous, répondit à M Arnauld qu' il concevait à la vérité comment on pourrait faire ce factum, mais que tout ce qu' il pouvait promettre était d' en ébaucher un projet ; que ce serait à d' autres de le polir et de le mettre en état de paraître. Dès le lendemain, il avait la plume à l' oeuvre, et ce qu' il ne comptait que pour ébauche devint aussitôt la première lettre, telle que nous la lisons. " car il avoit, nous dit ingénument Madame Périer, une éloquence naturelle qui lui donnoit une facilité merveilleuse à dire ce qu' il vouloit ; mais il avoit ajouté à cela des règles dont on ne s' étoit pas encore avisé, dont il se servoit si avantageusement qu' il étoit maître de son style ; en sorte que non-seulement il disoit tout ce qu' il vouloit, mais il le disoit en la manière qu' il vouloit, et son discours faisoit l' effet qu' il s' étoit proposé. " ces règles qui sont réelles ici et fondées, je le crois, et que Pascal apportait à son éloquence naturelle, il les trouva du premier coup et les pratiqua dè la seconde ligne avec entière certitude. Aussi, dès que Pascal, sa lettre faite, la vint lire à ces messieurs assemblés, il n' y eut qu' une voix : " cela est excellent, cela sera goûté ; il faut le faire imprimer. " ces bons solitaires ne s' étaient jamais trouvés à pareille fête. Parmi les dix-huit lettres provinciales, il n' y en a que cinq qui se rapportent à la question de sorbonne et du jansénisme proprement dit : les trois premières, p543 la dix-septième et la dix-huitième. Les treize autres, depuis la quatrième qui fait transition, tournent contre la morale des jésuites, et, au lieu de se tenir à la défensive, elles attaquent l' ennemi au coeur, jusque dans son camp. La première lettre est toute sur l' affaire de sorbonne qui n' était pas encore décidée ; mais, à la manière dont il en parle, Pascal marque assez qu' on n' y compte plus et que c' est à un autre tribunal qu' on en appelle. Le jour même où parut la lettre (23 janvier), les docteurs amis d' Arnauld se retiraient, en protestant, de l' assemblée. Relisons un peu ce que nous savons depuis si longtemps : ces belles choses connues ontun tout autre air, quand on les reprend dans leur juste cadre. " monsieur, " nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d' hier ; jusque-là j' ai pensé que le sujet des disputes de sorbonne étoit bien important, et d' une extrême conséquence pour la religion... etc. " p545 c' est assez rappeler l' entrée en matière ; les remarques se pressent. Dès le premier mot, on l' a senti, l' enjouement a succédé au sérieux jusque-là de convenance et de rigueur en ces questions : c' est le ton cavalier, indifférent, mondain, qui a le dessus ; nous retrouvons tout de suite l' homme qui, deux ans auparavant, faisait encore rouler sur le pavé de Paris son carrosse à six chevaux, l' honnête homme à la mode qui avait sur sa cheminée Montaigne. Cette nourriture lui a profité. Le voilà plume en main, revenu à sa première habitude, aisément fringant, et d' un autre monde que nos docteurs. car en vérité le monde devient méfiant et ne croit les choses que quand il les voit ; et ces quelque quarante moines , et ces propositions qui sont dans Jansénius et que personne n' a vues ; et tout à l' heure Escobar et les bons pères ; en tout cela Pascal, le premier du dedans, ouvre la porte à la raillerie, c' est-à-dire qu' il introduit l' ennemi dans la place, d' où il ne sortira plus. Par cette fente ouverte et cette brèche, Saint-évremond et sa conversation du père Canaye avec le maréchal D' Hoquincourt, La Fontaine et sa ballade, Bayle et le reste, tous les badins en pareille matière entreront. Toutes les plaisanteries dont on a vécu cent cinquante ans sur le gros livre de Jansénius, p546 sur ce qu' on y trouve ou n' y trouve pas, n' ont point d' autre source ; Pascal les a inventées. Elles ont tué les jésuites et les molinistes et les thomistes, elles ont tué ou rendu fort malades bien d' autres choses encore. Elles se sont elles-mêmes, on peut le dire, atteintes et comme atténuées en triomphant. Attendons-nous bien, en relisant les provinciales , à y trouver mille traits connus, cent fois imités, reproduits, cent fois cités ; on ne sait plus d' où ils viennent : c' est de là. Ils se sont usés dans leur triomphe, et sinon brisés, du moins émoussés quelque peu dans la blessure. animasque in vulnere ponunt ; non pas l' âme, non pas la vie, mais du moins une certaine pointe vive et première ne s' est-elle pas en effet perdue ? Il en est de ces traits de Pascal comme des vers de Boileau devenus proverbes. La médaille a mérité de devenir monnaie courante, et le frottement y a passé : assiduitate viluerunt . Quand on relit les provinciales , comme toute oeuvre qui a fait sa route dans l' opinion, il est besoin d' un certain oubli ou d' une certaine réflexion, pour leur rendre toute leur fraîcheur. Cette première lettre en particulier attire littérairement l' attention comme étant le début de Pascal à titre d' écrivain . C' est la première fois qu' il songeait au style. Il avait auparavant écrit sur la physique, sur les expériences touchant le vide ; il avait publié un avis sur sa p547 machine arithmétique, et on a une assez longue lettre de lui à la reine Christine, à qui il envoyait cette machine ; j' ai indiqué aussi sa lettre à M De Ribeyre dans le démêlé avec les jésuites de Clermont. En ces derniers écrits, le style de Pascal pouvait sembler déjà formé ; c' était un bon style, honnête, mais qui n' avait rien de particulier. Il tenait du genre de Descartes en pareille matière, solide et sain, non pas sans agrément, surtout conforme au sujet. Mais Descartes, dans sa phrase pleine, claire, longue pourtant et perpétuellement enchaînée de l' une à l' autre par des conjonctions, n' avait pas encore tout à fait secoué le joug du latinisme , pour parler avec La Bruyère. Pascal coupa net dans ces longueurs. Dès la première provinciale il devient pour nous, il devient pourlui-même, qui ne s' en doutait pas jusque-là, le Pascal littéraire. Il tranche d' emblée, du tout au tout, sur les autres écrivains de port-royal et sur la langue des Arnauld, sur ce style de famille , dont les défauts ne laissaient pas d' être sensibles dès lors à quelques contemporains gens de goût. Il y a des pages très-curieuses d' un jésuite érudit et spirituel, mais qui, par malheur pour lui, n' a été spirituel qu' en latin, le père Vavassor. Ce père, dans un petit écrit en réponse à une attaque d' Arnauld, vers 1652, avait dénoncé, bien avant Joseph p548 De Maistre, les signes auxquels on pouvait infailliblement reconnaître, entre tous, un livre port-royaliste. Un de ces signes, c' étaient d' abord les circuits de périodes, les longueurs de phrases interminables ; une étendue, une ampleur, une rotondité qui sentait le barreau, et encore le barreau pompeux, le barreau des jours solennels et non de tous les jours (ceci regardait M Le Maître) ; jamais le précis ni le pied-à-pied d' une polémique corps à corps et à bout portant. Bien avant Voltaire, le père Vavassor remarquait qu' un écrivain port-royaliste ne savait ce que c' est qu' une phrase courte et coupée : quid caesim sit, quid membratim dicere . Autre signe encore, selon lui, de tout livre sorti de cette fabrique : l' absence totale de variété, d' ornement dans l' élocution. Ces messieurs parlent le français avec justesse, avec propriété, c' est vrai, il le leur accordait : ils se donnent bien assez de peine pour cela, ajoutait-il. Mais chez eux, d' ailleurs, quoi de piquant ou de fin, quoi d' incisif : ubi acute, ubi sententiose dicta ? rien qui se grave ; rien de figuré ni qui vienne jamais relever sous leur plume la monotonie fastidieuse, la rédondance et le sempiternel retour des mêmes raisons, des mêmes arguments. Voilà ce que disait le père Vavassor parlant à Arnauld et à M Le Maître, et, dans son rôle d' adversaire, il n' avait pas si tort, ce nous semble : ses points d' attaque étaient bien choisis. Mais ce qui pouvait être vrai du style et des livres de port-royal pris en gros à la veille des provinciales, allait ne plus l' être le lendemain : tous les reprohes de l' exigeant rhéteur, du critique acerbe, allaient être réfutés d' un coup par ce nouveau-venu, né de lui-même, et qui n' avait passé par aucune école. Ce que réclamait p549 le père Vavassor, il l' avait maintenant : il était servi selon ses désirs, et bien au delà. Voltaire a dit siècle de Louis Xiv : " le premier livre de génie qu' on vit en prose fut le recueil des lettres provinciales en 1654 (il n' y regarde pas de si près). Toutes les sortes d' éloquence y sont renfermées. Il n' y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l' époque de la fixation du langage. " ce jugement, tant de fois reproduit, a force de loi. On relèverait pourtant, au passage, quelques petits mots qui ont changé. De plus, dans ces premières lettres toutes lestes et charmantes, Pascal, si dégagée qu' il ait la plume, n' offre pas mal de négligences, d' incorrections, qui se rencontrent de moins en moins dans les suivantes. Les jésuites qui ont si peu et si malencontreusement répondu à ce livre, l' un de ceux auxquels on ne répond pas, tant il se loge d' abord dans l' esprit et y règne par droit de premier occupant ; les jésuites, et le père Daniel surtout, dans sa réplique tardive en 1694, au milieu des autres objections plus graves que je ne manquerai pas de mentionner, ont voulu épiloguer sur le style, sur celui des premières lettres principalement. Cette réponse du père Daniel fut faite sous prétexte p550 de contredire une page d' éloges de Perrault en son parallèle des anciens et des modernes . En mettant les provinciales au-dessus de tout (et il le faisait d' autant plus volontiers, on peut le croire, qu' il sentait que lui et ses frères n' avaient pas été tout à fait étrangers à les faire naître), Perrault y avait loué pureté dans le langage, noblesse dans les pensées, art du dialogue ; là-dessus, les personnages du dialogue (car le livre du père Daniel aussi est en cette forme) se mettent à éplucher la première lettre sur le texte de 1656. Ces scrupules si tardifs et assez bénins ont de l' intérêt, puisquils s' attaquent à Pascal, à ce Pascal qui savait des mathématiques et avait de la politesse : le bon père lui accorde cela. Dès la seconde ligne, il critique jusque-là j' ai pensé , pour j' avais pensé . Sur le premier paragraphe, il ne tarit pas : " que dites-vous de cette période ? La netteté du style si recommandée par M De Vaugelas s' y rencontre-t-elle ? On entend ici ce que Pascal dit, parce qu' on sait ce qu' il veut dire ; mais en effet, si nous y prenons bien garde, il ne le dit pas plus que d' autres choses qu' il ne veut pas dire. Ces assemblées , cette faculté de Paris , ces choses extraordinaires , cette haute idée , s' y trouvent faufilées par des où , par des y , par des en , qui ne font de tout ce discours qu' un tissu d' équivoques... " je fais grâce du développement que le père Daniel fournit à l' appui de ces prétendues équivoques qu' il voudrait bien y voir. Il s' amuse à redire à la répétition du mot sujet , du mot extraordinaire . Il semble que Pascal eût d' avance entendu cette critique, et qu' il y réponde en disant : " quand, dans un discours, on p551 trouve des mots répétés, et qu' essayant de les corriger on les trouve si propres qu' on gâteroit le discours, il les faut laisser ; c' en est la marque ; et c' est la part de l' envie qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n' est pas faute en cet endroit ; car il n' y a point de règle générale. " de bonne heure il s' est introduit en français une certaine critique grammaticale et microscopique devant laquelle rien ne tient ; j' ai plaisir à le constater. D' Olivet notera mille fautes dans Racine ; Condillac relèvera nombre d' incorrections et d' infractions à sa fameuse liaison des idées chez Boileau ; et peu s' en faut qu' ici la première provinciale ne demeure convaincue de toutes les fautes de français, de par Daniel. Mais Pascal et Boileau (j' espère le montrer un jour de ce dernier), en fondant le style véritablement exact et régulier, n' ont pas donné dans l' excès puriste et académique qui se produisait autour d' eux. Ce juste milieu de leur part est un cachet de leur originalité. Ils ont eu le scrupule dans les vraies limites. Ces avances prélevées sur nos conclusions littéraires, reprenons nos provinciales . Le reste de la première lettre est un dialogue tout comique, soit avec le docteur de Navarre, de cette maison de laquelle étaient Cornet, Guyart, les principaux ennemis ; soit avec le bonhomme janséniste ; soit enfin avec le disciple p552 de M Le Moine et avec les jacobins thomistes, de ceux qui avaient tourné contre Arnauld. Pascal y raille et y coule à fond ce pouvoir prochain qu' Arnauld dans sa lettre à l' évêque de Saint-Brieuc était allé jusqu' à articuler. Et tout finit par cette pointe : " je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot de prochain ou non, car j' aime trop mon prochain pour le persécuter sous ce prétexte. " c' est le jeu de mot de Voltaire ou d' Usbek déjà. Quelques traits de vrai comique ont décelé, en passant, le génie du dialogue que la suite développera. Quand il commence à bien expliquer le pouvoir prochain comme l' entendent les jacobins : " voilà qui va bien, me répondirent mes pères en m' embrassant, voilà qui va bien. " tous ceux qui ont connu, même de nos jours, de bons pères, de bons religieux paternes, qui ne sont pas du bord janséniste, n' ont-ils pas couru le risque, en causant avec eux, d' être embrassés de la sorte ? à propos du janséniste de la lettre, et qui est pourtant fort bonhomme , tout janséniste qu' il est, quand l' auteur le prie de lui dire confidemment s' il tient que les justes ont toujours un pouvoir véritable d' observer les p553 préceptes : " mon homme s' échauffa là-dessus, mais d' un zèle dévot, et dit qu' il ne déguiseroit jamais ses sentiments pour quoi que ce fût, que c' étoit sa créance, et que lui et tous les siens la défendroient jusqu' à la mort, comme étant la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin, leur maître. " on pourrait bien objecter, pour le fond, que saint Thomas vient là un peu en contrebande, que Saint-Cyran ne l' y aurait pas mis, que Jansénius et lui n' auraient pas dit si ferme que c' était là leur créance ; car ils croyaient que les justes n' ont pas toujours ce pouvoir. Mais, pour le moment, il suffit de remarquer comme cette créance est bien celle du moins de notre bonhomme de janséniste que voilà, comme il s' échauffe et prend la chose à coeur. Se peut-il un jeu plus naturel ? Sa voix monte, il parle de défendre la doctrine (le contraire de celle qu' on lui impute) jusqu' à la mort . Il est bien vrai qu' il semble un peu bonhomme et ridicule en disant cela, et qu' on le fait un peu tel à dessein. Mais qu' importe ? On n' y regarde pas de si près en ce quart d' heure, et, pour se mieux défendre d' abord, on se fera même ridicule sans y mettre tant de façon. C' est que le rôle commence. " j' admirerais moins les lettres provinciales , a dit M Villemain, si elles n' étaient pas écrites avant Molière. " voilà dans son sel tout nouveau la première petite lettre . M Singlin en fut, à ce qu' il paraît, un peu effarouché ; car que devenaient le ton et l' esprit de Saint-Cyran ? Mais le succès fut immense, et le danger de la situation demandait de grands moyens. On distribua de toutes parts l' écrit, qui faisait huit pages p554 in-4 d' impression. Le libraire ou les amis, en revoyant les épreuves, y avaient mis le titre : lettre écrite à un provincial par un de ses amis ; le public l' appela, pour abréger, la provinciale, consacrant par cette locution impropre la popularité de la pièce. On dit ainsi improprement et usuellement les lettres familières de Cicéron, le festin de Pierre ! La joconde, l' aminte . Les docteurs nommés ou atteints dans la lettre, surtout le docteur Morel, le plus bouillant, entrèrent en colère ; m le chancelier, qui avait pris l' affaire sous son patronage, faillit suffoquer de cette seule première lettre ; il en fut saigné, dit-on, jusqu' à sept fois . Le jour de la purification, 2 février, on arrêta Savreux, l' un des libraires et imprimeurs ordinaires de port-royal. Sur un ordre du roi et du chancelier, lui, sa femme, ses garçons de boutique, furent interrogés par le lieutenant criminel Tardif (Tardieu ? ) ; mais on ne trouva rien à mordre dans les réponses, et peu de chose dans les papiers. Les deux autres libraires de p555 port-royal, Petit et Desprez, furent avertis à temps pour prendre leurs précautions ; on mit les scellés à leur imprimerie mais, le lendemain, un des garçons de Petit alla trouver le premier président de Bellièvre avec la seconde provinciale toute fraîche, voulant lui prouver par là qu' on n' avait pu l' imprimer chez Petit où il y avait le scellé. Le président De Bellièvre, qui d' ailleurs était bien intentionné, se laissa convaincre et fit lever le scellé, enchanté de plus d' avoir par l' occasion les prémices de la seconde lettre. Il se faisait apporter exactement touts les suivantes, dès qu' elles paraissaient, et s' en régalait à plaisir. Pascal, par manière de remercîment, a trouvé moyen de le citer avec éloge dans la huitième. Le fait est pourtant que les p556 deux premières furent imprimées chez Petit ; M De Saint-Gilles, ce solitaire si actif que nous connaissons, en raconte le détail et le comment. Lorsque le commissaire vint chez cet imprimeur qui ne s' y trouva point, sa femme monta à l' imprimerie, mit les formes, quoique fort pesantes, dans son tablier, et passant à travers les gardes, comme une Judith, alla les porter chez un voisin, où, dès la même nuit, on tira trois cents exemplaires de la seconde lettre, et le lendemain douze cents. Dès lors nous entrons dans cette carrière de lutinerie et presque de magie, en matière d' impression, où les jansénistes sont passés maîtres. Au dix-huitième siècle, le lieutenant de police Hérault, visitant une maison où on lui avait dit que s' imprimaient les nouvelles ecclésiastiques , et n' y ayant rien saisi, trouvait, en remontant dans son carrosse, des paquets tout humides, tout fraîchement imprimés, du nouveau numéro qu' on y avait jetés, comme pour le narguer. L' abbé Grégoire, tout édifié, ajoute : " l' habileté avec laquelle les auteurs de cet ouvrage ont trompé la vigilance de l' inquisition française peut servir de modèle... " ce nouveau mérite des jansénistes remonte à l' impression des provinciales , et l' honneur de l' invention en revient surtout au plus adroit des fatotum de port-royal, M De Saint-Gilles D' Asson. M De Saint-Gilles d' un côté, M De Saint-Amour de l' autre, leur moment à tous deux est venu. On lit, dans les pièces annexées aux mémoires de p557 Beaubrun, une note manuscrite curieuse de la main de ce M De Saint-Gilles, à la date du 18 août 1656 ; elle nous initie aux secrets : " depuis environ trois mois en çà, c' est moi qui immédiatement ai fait imprimer par moi-même les quatre dernières lettres au provincial, savoir : la 7, 8, 9 et 10 e... etc. " M De Saint-Gilles était trop actif dans ces affaires d' impressions secrètes pour échapper au soupçon. Il fut décrété de prise de corps par le lieutenant civil, qui le fit trompetter deux fois, et condamner au châtelet. Mais les amis intervinrent ; on obtint un arrêt de défense du parlement, et M Auvry, évêque de Coutances, p558 assura le cardinal Mazarin que, dans les écrits qu' avait pu faire imprimer ce gentilhomme pour port-royal, il n' y avait rien qui regardât la défense du cardinal de Retz. On y crut. Pour revenir à Pascal lui-même, le grand adversaire, au moment où il commença les provinciales , il logeait encore près du Luxembourg, dans une maison qui faisait face à la porte saint-Michel, et qui avait une sortie de derrière dans le jardin. C' était le poëte Patrix, officier de m le duc D' Orléans, qui la lui avait prêtée. Mais, pour plus de sûreté, il la quitta et s' alla cacher, sous le nom de M De Mons (encore Montalte ), dans une petite auberge de la rue des poirées, à l' enseigne du roi David, derrière la sorbonne et tout vis-à-is le collége des jésuites. Comme un général habile, il coupait le corps ennemi. M Périer, son beau-frère, étant arrivé à Paris sur ces entrefaites, se logea dans la même auberge ; un jésuite, le père De Fretat, un peu son cousin, l' y vint voir, et lui dit qu' en bon parent il le devait avertir qu' on mettait dans la société les provinciales sur le compte de son beau-frère, p559 M Pascal. M Périer répondit comme il put : il y avait au même moment sur son lit, derrière le rideau entr' ouvert, une vingtaine d' exemplaires de la septième ou huitième lettre qui étaient à sécher. Dès que le jésuite fut dehors, M Périer, délivré d' angoisse, courut conter l' histoire à Pascal qui demeurait dans la chambre d' au-dessus, et ils en firent une gorge chaude, comme on dit. Tout cela est piquant, amusant, mais l' est, il faut en convenir, comme ce qui se pourrait rapporter à la satyre ménippée, aux premières représentations du tartufe , aux lettres persanes , à la correspondance de Jean-Jacques avec Christophe De Beaumont, aux mémoires et au procès de Beaumarchais, à son mariage de Figaro , aux pamphlets de Paul-Louis Courier et aux chansons de Béranger. Et ici un rapport bien analogue se présente, et qui tient aux circonstances mêmes. Autour et en dehors des états-généraux factieux de 1593, il y eut la satyre ménippée ; autour des chambres réactionnaires de 1815 et de 1823, il y eut les chansons vengeresses de Béranger et les pétitions railleuses de courier : autour des assemblées violentes de sorbonne de 1655-1656, il y a les provinciales . Je n' ai pas tout dit encore sur leur succès. D' autres particularités s' ajoutent à la note de Saint-Gilles. Le p560 nombre des exemplaires à tirer augmentait pour chaque lettre en raison de la vogue accélérée. Un ami de M Périer, lui envoyant la dix-septième, le prie de ne pas se presser de la montrer, parce que, dit-il, il n' y en a encore que dix mille de tirées, qu' il nous en faut encore beaucoup, et qu' il pourroit survenir quelque changement. " -" jamais, dit un auteur, jésuite il est vrai, jamais la poste ne fit de plus grands profits. On envoya des exemplaires dans toutes les villes du royaume ; et, quoique je fusse assez peu connu de messieurs de port-royal, j' en reçus, dans une ville de Bretagne où j' étois alors, un gros paquet port payé . " la maison de Madame De Sablé, l' hôtel de Nevers où brillait Madame Du Plessis-Guénegaud, et vingt autres salons à la mode devinrent des foyers de lecture, de distribution. Toutes les dames de M D' Andilly y mettaient leur zèle. La septième lettre alla au cardinal Mazarin, qui en rit fort ; il ne prenait pas les choses si à coeur que m le chancelier. Il en rit même assez, on peut le croire, pour être quelque temps désarmé. On lut la première en sorbonne. Le jour même où la censure fut conclue, le 31 janvier 1656, M De p561 Saint-Amour, dans une lettre à M Arnauld, et comme correctif aux fâcheuses nouvelles, lui disait : " la lettre à un provincial cependant fait des merveilles. Elle fut hier lue en salle après dîner : elle irrita M Morel ; elle divertit fort M Duchesne, et elle fit rire du bout des dents l' ancien pénitencier. J' ai dit à ceux à qui j' en ai parlé qu' elle étoit d' un laïque. " Pascal ne fut pas soupçonné d' abord. Les premières lettres étaient tout à fait anonymes ; le pseudonyme de Louis De Montalte ne vint que plus tard. On cherchait, dans le premier moment, quelque nom célèbre pour y rattacher ce style tout à fait nouveau. On faisait mille suppositions ; on alla jusqu' à nommer (bon Dieu ! ) le vieux Gomberville. Il s' en défendit, le bonomme, par une lettre écrite au père Castillon, recteur du collége des jésuites, et de ses amis. On nomma aussi, à un moment, M Le Roi, abbé de Haute-Fontaine ; dans une lettre au père esprit de l' oratoire (9 février), il s' en excusa, assurant " qu' il n' en étoit rien, qu' on lui faisoit trop d' honneur, qu' il la trouvoit si belle et si à propos (la seconde), qu' il eût souhaité volontiers l' avoir faite ; qu' elle ne cédoit en rien à la première, que ce seroit une agréable gazette toutes les semaines ; qu' il voudroit bien que l' on fît la réponse du provincial à l' ami ; que, s' il avoit une imprimerie, il le feroit volontiers répondre. " Pascal jouissait de son incognito ; il harcelait les ennemis coup sur coup de ce mystère. Sa troisième lettre, du 9 février, est ainsi souscrite : " votre très-humble et très-obéissant serviteur, e a a b p a p562 f d e p. " c' était une manière d' énigme et de défi ; en voici la clef : " votre... serviteur et ancien ami Blaise Pascal, auvergnat, fils d' étienne Pascal . " on entend, ce me semble, nos amis jansénistes réunis tous à la sordine chez l' abbé de Pontchâteau, dont le logis était le lieu de rendez-vous ; ils rient, portes closes, des fausses conjectures des adversaires, et de leur rage à ne pouvoir deviner. Pascal lançant les flèches des provinciales sans être vu, c' est Nisus dardant ses javelots qui tuent les Rutules près d' Euryale. Mais ici Euryale, c' est-à-dire Arnauld, est sauf, et Nisus échappa. On est en plein succès de stratagème. La seconde lettre, datée du 29 janvier, ne parut que le 5 février. Elle ne prenait pas encore de front les jésuites, et n' atteignait derechef que les jacobins thomistes, le parti de la défection. Cette lettre et les deux suivantes furent écrites avec la même promptitude que la première ; Pascal avait trouvé sa veine, et il la suvait. Il se donne plus de champ déjà dans cette seconde, et tout n' y est pas de légèreté et d' enjouement comme dans l' autre ; le sérieux commence, et assez ardemment. Il s' agit toujours de cette lâcheté des faibles qui sont pires que les méchants , disait Saint-Cyran, de ce rôle de Ponce Pilate qu' avaient joué les thomistes dans l' affaire, prfessant de bouche la grâce suffisante , et la rétractant, la niant tout bas. En regard de la satisfaction de ce bon jacobin qui s' écrie : " et je l' ai bien dit ce matin en sorbonne ; j' y ai parlé toute p563 ma demi-heure, et sans le sable j' eusse bien fait changer ce malheureux proverbe, qui court déjà dans Paris : il opine du bonnet comme un moine en sorbonne ; en regard de cette béate jubilation du bonhomme, il y a, dans la bouche de l' ami janséniste, l' éloquente et vive parabole de l' église comparée à un homme en voyage, qui est attaqué et blessé par les voleurs : trois médecins surviennent, dont deux menteurs, qui se coalisent pour chasser le bon. Il faut relire cet endroit qui présage les éloquentes péroraisons de la dixième lettre, de la quatorzième, et l' apostrophe de la seizième, toutes parties où le railleur s' efface, où reparaît le chrétien sérieux. En même temps, par cette distinction qu' il fait de lui et de l' ami janséniste, Pascal se donne le moyen de rester léger et badin quand il veut, tout en devenant éloquent par la voix de son second, et de façon indirecte, en avertissant de la chose éloquente, ce qui n' est jamais inutile près du public. Tout ce qu' il met dans la bouche de cet ami plus sérieux que lui pourrait être signé Saint-Cyran. Mais il ne s' abandonne pourtant pas au delà des bornes, et, quand cet ami s' échauffe un peu trop, il tourne court et lève la séance, laissant le trait enfoncé à point, et assaisonné, au bout, du sel habituel. Entre la seconde et la troisième provinciale , et en tête de celle-ci, se trouve une petite lettre, qui est censée une réponse du provincial adressée à son ami : l' auteur s' y loue lui-même indirectement, d' un air tout à fait dégagé, qui sied et qu' on croit : " elles (vos p564 lettres) ne sont pas seulement estimées des théologiens, elles sont encore agréables aux gens du monde et intelligibles aux femmes mêmes. " et encore, dans cette réponse supposée reçue de province, il entre deux autres billets, de plus en plus flatteurs, cités et insérés ; ainsi l' éloge, revenant comme de troisième main, semble moins direct, plus permis sous la plume de l' auteur, et n' en va pas moins son train dans l' esprit du lecteur : " elle (la lettre) est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer ; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées ; elle raille finement ; elle instruit... ; elle redouble le plaisir ; elle est encore une excellente apologie, et, si l' on veut, une délicate et innocente censure..., et il y a enfin tant d' art, tant d' esprit et tant de jugement ! ... " Pascal savait l' homme, il savait quand et en quelle mesure on peut oser avec lui, il savait qu' il y a une certaine manière de se louer à la face des autres, qui, loin de les choquer, les guide. On peut aller presque droit à la rencontre de ce vent de l' amour-propre, en sachant, moyennant certain biais, en enfler adroitement ses voiles. " l' homme est ainsi fait, nous dit-il dans une p565 pensée , qu' à force de lui dire qu' il est un sot, il le croit. " il y a une certaine manière de lui dire ce qu' on est soi-même, et ce qu' on vaut, qui lui en dessine et lui en achève l' idée. Pascal pratique tout cela à merveille ; Montaigne et son art ont passé par là. Dans cette même petite réponse dite de province, Pascal, supposant un billet cité d' un de ces messieurs de l' académie, en qualifie l' auteur un des plus illustres entre ces hommes tous illustres . Voilà la plaisanterie une fois trouvée, contre l' académie et les quarante, et qui va être éternelle. Il est vrai que Pascal la place dans la bouche d' un provincial, qui est censé tout admirer de Paris : son trait de légère satire devient en même temps un trait de costume et de caractère. Dans cette lettre supposée de l' académicien, qu' il transcrit, autre raillerie finement sensible : " je voudrois que la sorbonne, qui doit tant à la mémoire de feu monsieur le cardinal, voulût reconnoître la jurisdiction de son académie françoise ; l' auteur de la lettre seroit content ; car, en qualité d' académicien, je condamnerois d' autorité, je bannirois, je proscrirois, peu s' en faut que je ne die, j' exterminerois de tout mon pouvoir ce pouvoir prochain qui fait tant de bruit pour rien... " c' est à croire que Pascal a voulu faire un petit pastiche de Balzac, avant Boileau. Et quand il fait parler l' académicien, Pascal, notons-le encore, simule un style un peu plus ancien, plus suranné que le sien propre, lequel ne l' est pas du tout : peu s' en faut que je ne die, j' en suis marri . Ainsi, en un temps où l' académie réglait véritablement et fixait le langage, Pascal (ce m' est évident) la trouve déjà un peu surannée et arriérée, nonobstant Vaugelas. p566 Il la devance ; il use, pour mieux réussir dans le monde, du langage du monde même, du dernier langage. Il n' a qu' à se souvenir pour cela de sa manière de causer et d' entendre causer en ces années 1651-1654, où il était si répandu, où il voyait tout ce qu' il y avait de mieux et de plus jeune en façon et en usage ; de ces années où Mm De La Rochefoucauld et de Retz avaient tout à l' heure quarante ans, et où il en avait trente. La troisième lettre provinciale, datée du 9 février, commença à paraître le 12, avec un éclat et un applaudissement supérieur à ce qu' on avait vu des deux premières. " ce succès, dit M De Saint-Gilles, choqua de plus en plus les adversaires, qui faisoient mettre des mouchards (c' est son expression) à toutes les imprimeries : ce qui augmenta beaucoup les frais de l' impression. " cette lettre porte tout entière sur la condamnation définitive d' Arnauld, qu' on avait achevé de voter le 29 janvier. C' est un bulletin ironique et léger de la conclusion. Un passage au début nous prouverait, si nous l' ignorions, combien le jansénisme que les gens du monde ne connaissent guère que d' après Pascal et p567 ne commencent qu' à lui, était déjà vieux pour lui : " ressouvenez-vous, je vous en prie, des étranges impressions qu' on nous donne depuis si longtemps des jansénistes. Rappelez dans votre mémoire les cabales, les factions, les erreurs, les schismes, les attentats qu' on leur reproche depuis si longtemps , de quelle sorte on les a décriés dans les chaires et dans les livres, et combien ce torrent, qui a eu tant de violence et de durée, étoit grossi dans ces dernières années... " -toutes les plaisanteries futures sur les censures de la sorbonne sont recélées dans n seul mot : " ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu' il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons. " voilà du coup la sorbonne décriée sans retour. Quand elle se mêlera d' atteindre, au dix-huitième siècle, des livres illustres, Buffon ou Jean-Jacques, on ne le prendra pas avec elle sur un autre ton. à partir de Pascal, être docteur de sorbonne est devenu, pour le monde et aux yeux des profanes, un désagrément, un ridicule, comme d' être chanoine, par exemple, depuis le lutrin . Le docte bonnet ne s' est pas plus relevé de cet affront des provinciales , que la calotte de chapelain de la parodie de Boileau. Arnauld fut le dernier dont on put dire, que la beauté du doctorat l' avait déçu. Arnauld, lui, ne s' en doutait pas ; en s' indignant, il était docteur encore ; il continuait, dans une suite p568 d' écrits, à démontrer son innocence en bon latin, en bonnes formes ; il lançait sa dissertatio theologica quadripartita (dissertation quadripartite ! ). Qu' importe ? Peine perdue auprès des ennemisqui le condamnaient quand même , aussi bien qu' auprès du monde qui l' absolvait lestement, sans le lire, et qui répétait désormais avec Pascal : " cette instruction m' a ouvert les yeux. J' y ai compris que c' est ici une hérésie d' une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M Arnauld qui sont hérétiques, ce n' est que sa personne ; c' et une hérésie personnelle. Il n' est pas hérétique pour ce qu' il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu' il est M Arnauld. C' est tout ce qu' on trouve à redire en lui. Quoi qu' il fasse, s' il ne cesse d' être, il ne sera jamais bon catholique. " à force de tuer du coup la sorbonne, Pascal tua à jamais, avec sa façon, le docteur de sorbonne par excellence, son illustre ami en personne, Antoine Arnauld. S' il ne le tua pas du même coup, il le fit vieillir en un an de quarante. Les provinciales avaient pour but de créer un parti d' indifférents favorables ; elles ont réussi, et trop bien pour leur cause : mercedem suam receperunt . Les provinciales ont créé les amis de port-royal, comme Madame De Sévigné, par exemple, comme La Fontaine ; elles auraient conquis Montaigne. De ces alliés-là, on n' exigeait que peu : ce seroit trop les presser, il ne faut pas tyranniser ses amis . Ces jansénistes amateurs, tout en préconisant les illustres solitaires, le grand Arnauld, le fameux M Nicole, allaient bientôt p569 redisant du fond, non point tout à fait comme Pascal à la fin de sa troisième provinciale : " ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie, " mais, par un léger changement, qui ne leur en paraissait pas un : " ce sont des disputes de théologiens et de théologie. " on substituait par mégarde la particule ; cela simplifiait. Les amis et protecteurs de port-royal, qui le servaient de leurs discours, de leur influence dans le monde, lui demandaient en retour de les servir au besoin ; car port-royal, ayant ainsi un parti, était très à même de favoriser quelques-uns de ses amis mondains les uns par les autres : ces sortes d' offices se traitent d' ordinaire aveuglément. Et puisqu' il s' agit de lettres, j' en veux citer une qui revient tant bien que mal à mon propos. Je la trouve manuscrite dans les papiers de Madame De Sablé ; elle lui est adressée par Mademoiselle Suzanne D' Aumale, bientôt Madame De Schomberg, et amie particulière de Madame De Grignan. Elle doit être de quelques années après les provinciales . Lisez ; aurait-on jamais écrit de la sorte au port-royal d' auparavant ? " on m' a dit que le port-royal gouverne M De Benoise, conseiller à la grand' chambre, et, comme j' ai assez bonne opinion du port-royal pour croire que vous le gouvernez, je vous supplie très-humblement, madame, de faire en sorte que ceux de votre connoissance qui sont le mieux auprès de ce M Benoise le sollicitent pour une affaire de M et de Madame De Richelieu, pour laquelle Madame D' Aiguillon sollicite vous voyez quelle longue chaîne de sollicitations, et qui se vient suspendre à port-royal . Ainsi, madame, je crois qu' il sera aiséd' obtenir de vous la grâce que je vous demande, et je pense même que je ne la dois pas mettre sur mon compte, et que vous serez bien aise de le faire en l' honneur de ceux pour qui je vous la demande. Mais voilà assez parlé... je suis avec Madame De Grignan qui vous fait les plus grands compliments du monde, et qui ira au port-royal dès qu' elle sera désenrhumée. " p570 pour ajouter au piquant, Mademoiselle D' Aumale était, je crois bien, protestante. Cela vérifiait au sérieux le mot de la seconde provinciale : " je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand janséniste, car j' en ai de tous les partis . " eh bien ! Nous tenons là le revers et le prix du succès. Le monde avait prêté ses salons à la vogue des petites lettres , et il venait redemander sans façon à port-royal ses services, son entremise. C' était, de l' un à l' autre, un procédé d' usage entre gens comme il faut, entre honnêtes gens, un prêté-rendu. Port-royal du moins, en devenant autre à certains égards, ne cessera pas, durant tout le dix-septième siècle, d' être spirituel et attachant ; il gagnera même en agrément, je le crains, ce qu' il va perdre en stricte vertu, et nous ne le quittons pas. Source: http://www.poesies.net