Sainte-Beuve, Charles-Augustin (1804-1869) Port-Royal Tome I PREFACE p1 Voyageant en Suisse durant l' été de 1837, au milieu des émotions poétiques et de ce bonheur de chaque moment que suscite à l' âme la nature du grand pays dans sa magnificence, j' y rêvais aussi de plus longs loisirs pour achever une histoire depuis longtemps méditée et déjà ébauchée. J' en parlais un jour au hasard, sans autre but que de m' épancher et de me plaindre un peu des obstacles ; mais j' en parlais à des amis en qui nulle parole ne tombe vainement. Ce mot recueilli, porté ailleurs, également agréé et favorisé par d' autres amis inconnus, fructifia à mon avantage, et me revint tout mûri et sous une forme bien flatteuse. Il en résulta l' honorable proposition qui me fut faite d' un cours à professer sur Port-Royal à l' académie de Lausanne. p2 Après quelque première méfiance de mes forces, je me décidai et n' eus ensuite qu' à m' en applaudir. Une bienveillance sérieuse m' y a pris au début et m' a soutenu jusqu' au terme. Je serais trop simple de sembler croire cette bienveillance tout à fait unanime, rien n' est unanime nulle part ; mais il serait ingrat à moi de ne pas la croire générale. Le livre que j' offre maintenant aux lecteurs, et qui est sorti de ces leçons, porte en plus d' un endroit la trace de son origine locale, et j' avoue que j' ai peu cherché en ce sens à y effacer. Cette destination particulière d' une histoire toute particulière elle-même me plaît, et, ce semble, ne messied pas. Le beau lac, au cadre auguste, dont les rivages tant célébrés ont eu de tout temps de délicieuses retraites pour les gloires heureuses et des abris pour les infortunes, a offert un nid de plus à une doctrine étouffée, qu' il plaisait à un esprit libre d' y transplanter un moment, et dont l' exposition n' aurait jamais eu ailleurs tant de soleil et de lumière. Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé ; plus tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a régné ; Madame De Staël a brillé dans l' exil. Byron, dans sa barque agile, passait et repassait vers Chillon. Ici même, Gibbon accomplissait avec lenteur l' oeuvre historique majestueuse, conçue par lui au Capitole. J' y viens avec mes ruines aussi : pauvres ruines de Port-Royal, combien p3 modestes et imperceptibles auprès de celles de l' antique Rome ! Mais c' est le cas de se répéter avec Pascal que la vraie mesure des choses est dans la pensée. Ici, à Lausanne encore, me disais-je, le mysticisme de Madame Guyon, repoussé d' autre part, s' est réfugié, s' est ramifié non sans fruit, et n' a pas tout à fait cessé de vivre ; le jansénisme, son vieil ennemi, trouvera-t-il asile à côté ? Dans cette patrie de Viret, dans ce voisinage de Calvin, il me semblait que c' était le lieu de tenter, s' il se pouvait, l' alliance autrefois tant imputée à Port-Royal et tant calomniée, mais de la tenter surtout à l' endroit de la fraternité chrétienne et de la charité intelligente. Ainsi allaient mes pensées, cherchant partout à l' entour dans cet horizon et se créant à plaisir des points d' appui, des rapports de contraste ou de convenance. Aujourd' hui que, détaché de ce premier cadre, le livre paraît dans un monde plus vaste et devant un public plus indifférent, la perspective est autre. Je ne dirai pas qu' elle me sourit autant que la première, ce serait mentir. Je ne dirai pas que je compte trouver pour le livre ce que j' ai obtenu ailleurs pour les idées, abri et soleil. Mais, en ayant si longtemps commerce avec des hommes de constance, mainte fois contrariés et battus, j' ai du moins appris d' eux à ne pas trop me fonder au dehors, même quand je suis forcé de m' y produire. Quoi qu' il en soit, je me livre avec confiance aux juges quelque p4 peu bienveillants. Le discours d' ouverture prononcé à Lausanne, et publié peu après dans la revue des deux mondes , demeure l' introduction naturelle du nouveau travail, et c' est par là, sans y rien changer, que je commence. (1840.) DISCOURS ACADEMIE LAUSANNE p5 discours prononcé dans l' académie de Lausanne à l' ouverture du cours sur Port-Royal, le 6 novembre 1837. Messieurs, appelé par la bienveillante proposition du conseil d' instruction publique et par la libérale décision du conseil d' état à professer, bien qu' étranger, au sein de votre académie, présenté en ce moment, installé dans cette chaire avec des paroles d' une si flatteuse obligeance par m le recteur même de cette académie, c' est, avant tout, pour moi un besoin autant qu' un devoir d' exprimer publiquement ma respectueuse gratitude, et de dire combien je me sens touché d' un honneur dont mon zèle du moins s' efforcera d' être digne. Le sujet qu' on a bien voulu agréer pour la matière de ce cours, et que des études, des prédilections, déjà anciennes, p6 suggéraient à mon choix, est singulièrement fait pour soutenir ce zèle etpour l' avertir d' apporter tout ce qu' il pourra de lumières. La littérature française se trouvant de tout temps si bien représentée auprès de vous par un homme d' un esprit, d' unsens aussi droit et ferme qu' élevé, ce ne pouvait être d' ailleurs que par un coin plus spécial, et comme par un canton réservé, hors des routes largement ouvertes, qu' il y avait lieu de songer, pour mon compte, à l' aborder aujourd' hui : j' ai choisi à cet effet Port-Royal. Port-Royal pourtant, messieurs, est un grand sujet. Ce qu' il a de particulier en apparence et de réellement circonscrit ne l' empêche pas de tenir à tout son siècle, de le traverser dans toute sa durée, de le presser dans tous ses moments, de le vouloir envahir sans relâche, de le modifier du moins, de le caractériser et de l' illustrer toujours. Ce cloître d' abord rétréci, sous les arceaux duquel nous nous engagerons, va jusqu' au bout du grand règne qu' il a devancé, y donne à demi ou en plein à chaque instant, et l' éclaire de son désert par des jours profonds et imprévus. Comment la réforme d' un seul couvent de filles, et dans le voisinage de ce couvent la société de quelques pieux solitaires, purent-elles acquérir cette importance et cette étendue de position, d' action ? C' est ce que ces entretiens, messieurs, auront pour objet de développer sous bien des aspects et d' éclaircir. p7 Au commencement du dix-septième siècle, l' église, catholique, était dans un état de danger et de relâchement qui exigeait sur tous les points une réparation active ; le seizième, en effet, avait été pour elle un désastre. Quoiqu' en remontant de près aux différents âges de la société chrétienne, on y retrouve presque les mêmes plaintes sur la décadence du bien et l' envahissement du désordre, quoiqu' à vrai dire il en soit des meilleurs siècles chrétiens comme des plus saintes âmes, qui néanmoins luttent encore, contiennent en elles le mal, et sont sans relâche aux prises avec lui, le seizième siècle se détachait réellement et manifestement de tous ceux qui avaient précédé, par la vigueur de l' agression, par la nouveauté et l' étendue des plaies qu' il avait faites. La connaissance de l' antiquité, en débordant, avait apporté à une foule d' esprits supérieurs une sorte de nouveau paganisme et l' indifférence pour la tradition chrétienne. La séparation de Luther et de Calvin, de quelque point de vue qu' on la juge, là où elle n' avait pas triomphé, avait été une grande cause d' ébranlement. Les railleurs et les douteurs, comme Rabelais ou Montaigne, bien qu' encore isolés, levaient la tête en plus d' un endroit. L' intelligence vraie de l' antique esprit chrétien, que les confesseurs de Genève et d' Augsbourg s' efforçaient de ressaisir, n' existait plus dans les écoles catholiques ; la théologie scolastique se maintenait sans la vie qui l' avait animée en ses âges d' inauguration ; les sources directes des pères étaient tout à fait négligées. En Espagne, en Italie, les réformes partielles de sainte Thérèse, de saint Charles Borromée, donnèrent signal au grand effort qui devenait nécessaire au sein de l' église romaine pour résister à tant de causes ruineuses. Saint Ignace et son p8 ordre, en se portant expressément contre le mal, firent de grandes choses, et pourtant devinrent bientôt eux-mêmes une portion de ce mal, en voulant trop le combattre sur son terrain, avec ses propres armes mondaines, et en ignorant trop l' antique esprit pratique intérieur. En France particulièrement, aux premières années du dix-septième siècle, tout restait à relever et à réparer. Les guerres civiles, attisées au nom de la religion, l' avaient d' autant plus outragée et abîmée. Henri Iv, en rétablissant l' ordre politique et la paix, fournit, en quelque sorte, le lieu et l' espace aux nombreux efforts salutaires qui allaient naître, et dont Port-Royal devait être le plus grand. Autant le seizième siècle fut désastreux pour l' église catholique (je parle toujours particulièrement en vue de la France), autant le dix-septième, qui s' ouvre, lui deviendra glorieux. La milice de Jésus-Christ, dans ses divers ordres, se rangera de nouveau ; des réformes, dirigées avec humilité et science, prospéreront ; de jeunes fondations, pleines de ferveur, s' y adjoindront pour régénérer. Au milieu de ces ordres brillera un clergé illustre et sage ; et Bossuet, dans sa chaire adossée au trône, dominera. De tous les beaux-esprits, les talents et génies séculiers d' alentour, la plupart s' encadreront à merveille dans les dehors du temple ; aucun, presque aucun, ne soulèvera impiété ni blasphème ; beaucoup mériteront place sur les degrés. Eh bien ! Ce dix-septième siècle, si réparateur et si beau, arrivé à son terme, mourra un jour comme tout entier. Le dix-huitième siècle, son successeur, en tiendra peu de compte par les idées, et semblera plutôt, p9 sauf la politesse du bien-dire et le bon goût dans l' audace (bon goût qu' il ne garda pas toujours), -semblera continuer immédiatement le seizième. On dirait que celui-ci a coulé obscurément et sous terre à travers l' autre, pour reparaître plus clarifié, mais non moins puissant, à l' issue. Entre tant de causes qui amenèrent un résultat si étrange en apparence, la destinée de Port-Royal doit être pour beaucoup. Une connaissance approfondie des doctrines de ceux que l' on comprend sous ce nom, des obstacles qu' ils rencontrèrent, de la ruine de leurs projets, et de la fausse voie, je le crains, où la persécution les poussa, est faite pour éclairer cette grande question de la marche générale des idées, qu' il ne faut jamais aborder, autant qu' on le peut, que par des aspects précis. Port-Royal, ai-je dit, ne fut pas un effort isolé. Quelques mots d' énumération sur l' ensemble et la diversité des efforts religieux qui se tentèrent en France à cette époque, dès ce commencement du dix-septième siècle, serviront à mieux environner dans vos esprits, à mieux situer par avance le point de départ et les circonstances premières de l' entreprise même, à l' histoire particulière de laquelle nous nous consacrerons. Vers 1611, trois hommes se trouvèrent réunis un jour pour consulter sur ce que leur suggérerait la volonté de Dieu par rapport à la restauration de l' église. Après s' être mis tous trois en prière et en méditation, l' un d' eux, le plus âgé, M De Bérulle, dit que ce qui venait de lui paraître avant tout désirable était une congrégation de prêtres savants et vertueux, capables d' édifier par leurs actions, par leurs paroles et leur enseignement. Le second, M Vincent (De Paul), p10 dit que ce qui lui avait paru le plus urgent, eu égard à l' ignorance et au paganisme véritable des gens de campagne, c' était de fonder une compagnie d' ouvriers apostoliques et de prêtres de mission pour rapprendre le christianisme aux peuples ; et le troisième, M Bourdoise, dit que ce qui lui avait été inspiré en ce moment et dès l' enfance, c' était de rétablir la discipline et la régularité dans la cléricature , et, à cet effet, de faire vivre en commun les prêtres des paroisses. Et, à partir de là, ces trois hommes n' avaient pas tardé à fonder, l' un l' oratoire, l' autre les missions, et le troisième sa communauté des prêtres de saint-Nicolas-du-Chardonnet. Vers le même temps (1610), Madame De Chantal, sous la conduite de saint François De Sales, commençait l' institut de la visitation. Par l' introduction à la vie dévote , publiée précédemment, et qui eut un succès universel, le saint évêque réveillait le goût de la dévotion intérieure et tendre, principalement parmi les personnes du sexe. Dès 1600, Henri Iv avait pourvu à la réforme de l' université, qui était tombée, pendant la ligue, dans un état honteux de dilapidation et de dissolution. Edmond Richer, docteur en Sorbonne, ci-devant ultramontain déclaré, un de ces hommes de logique et d' ardeur qui, comme nous en avons d' illustres exemples de nos jours, passent soudainement et sincèrement d' un extrême à l' autre, Edmond Richer avait, plus que personne, contribué, sous le titre de censeur, et quelquefois au risque de sa vie, à la réforme de cette institution gallicane, au nom de laquelle Antoine Arnauld, avocat, le père de tous les Arnauld, avait si véhémentement p11 plaidé contre les jésuites en 1594. D' autres réformes ou des fondations de congrégations secondaires s' ajoutaient à celles-là, et achevaient l' ensemble du mouvement. Le vénérable César De Bus fondait les prêtres de la doctrine chrétienne , M Charpentier les prêtres du calvaire en Béarn, puis ceux du mont-Valérien près Paris, le père Eudes les eudistes. La réforme illustre de saint-Maur s' introduisait en France en 1618 ; dom Tarisse, quand il fut élu général en 1630, y donna l' impulsion aux grandes études. M Olier instituait la congrégation de saint-Sulpice. Il y avait des évêques que l' exemple de saint Charles de Milan et de saint François De Sales animait d' une ferveur de sainteté, comme M Gault, évêque de Marseille. Les histoires particulières qu' on a écrites de ces hommes à piété active commencent chacune d' ordinaire par un exposé de l' état déplorable de l' église à la fin du seizième siècle, et rapportent à celui dont on retrace la vie l' idée principale d' une restauration religieuse. Tous y concoururent, d' abord sans s' entendre, et bientôt se rejoignirent, s' entendirent, ou quelquefois se combattirent dans leurs efforts. Mais, même avant 1611, deux hommes, alors très-jeunes, les pères de l' entreprise qui doit fixer notre attention, arrivaient à en concevoir une précoce et profonde idée. Jansénius, venu de Louvain à Paris pour motif d' étude et de santé, et M Du Vergier De Hauranne, depuis abbé De Saint-Cyran, de quatre ans plus âgé que lui, se rencontrèrent ; et, causant de leurs lectures, de leurs pensées, ils reconnurent que les maîtres d' alors, asservis à des cahiers de p12 scolastique, ne remontaient plus à l' esprit de la véritable antiquité chrétienne. Ils résolurent d' aller droit à ces sources ; et, pour s' y mieux appliquer, M De Saint-Cyran emmena son ami Jansénius à Bayonne dans sa famille ; là, depuis 1611 jusqu' en 1617, ils étudièrent ensemble toute l' antiquité ecclésiastique, les conciles, les pères, et surtout saint Augustin. Cependant, par un concours invisible, vers le moment où, se rencontrant au quartier-latin, ils se faisaient ainsi part de leurs doutes, de leurs projets, en 1608, dans un monastère situé à six lieues de là, proche Chevreuse, une jeune abbesse de seize ans et demi se sentait poussée de son côté à la réforme de sa maison, de la maison de Port-Royal des Champs. De la rencontre, de l' union et, pour ainsi dire, du confluent qui s' opéra ensuite, nous le verrons, entre l' oeuvre de cette jeune abbesse et l' oeuvre de Saint-Cyran, se composa le Port-Royal complet, définitif, celui des religieuses et des solitaires : pratique méditée, doctrine pratiquée, pénitence et science. Tel fut, messieurs, le vrai point de départ d' où naquit, au commencement du dix-septième siècle, ce que nous y suivrons pas à pas se développant et s' y faisant une si grande place. J' ai voulu vous bien indiquer d' abord, vous décrire, au moins en raccourci, l' heure sociale, l' heure religieuse où se conçut la réforme de Port-Royal, et, en quelque sorte, les circonstances générales du ciel au moment et à l' entour de ce berceau. Si maintenant nous nous transportons tout d' un coup au but et au résultat, à la chose accomplie autant qu' elle put l' être, nous apprécierons rapidement l' étendue et les termes divers de cette grave et intéressante p13 destinée. Dans le dogme et le fond de la doctrine chrétienne, dans la forme extérieure et la constitution civile de la chose religieuse, dans ce qu' on appelle aujourd' hui la marche de l' esprit humain, dans la littérature, dans l' ordre des vertus morales et des vies touchantes, de ces vies mêmes auxquelles de loin s' attache un intérêt de sentiment, Port-Royal a marqué beaucoup ; il a tenté des pas, des retours ou des progrès, qui n' ont pas tous été vains, et laissé des traces, des ruines illustres, que nous ne pourrons que dénombrer fort brièvement aujourd' hui. I-théologiquement d' abord, Port-Royal, nous le verrons, eut la plus grande valeur. Dans son esprit fondamental, dans celui de la grande Angélique (comme on disait) et de Saint-Cyran, il fut à la lettre une espèce de réforme en France, une tentative expresse de retour à la sainteté de la primitive église sans rompre l' unité, la voie étroite dans sa pratique la plus rigoureuse, et de plus un essai de l' usage en français des saintes écritures et des pères, un dessein formel de réparer et de maintenir la science, l' intelligence et la grâce. Saint-Cyran fut une manière de Calvin au sein de l' église catholique et de l' épiscopat gallican, un Calvin restaurant l' esprit des sacrements, un Calvin intérieur à cette Rome à laquelle il voulait continuer d' adhérer. La tentative échoua, et l' église catholique romaine y mit obstacle, déclarant égarés ceux qui voulaient à toute force, et tout en la modifiant, lui demeurer soumis et fidèles. Port-Royal, entre le seizième et le dix-huitième siècle, c' est-à-dire deux siècles volontiers incrédules, ne fut, à le bien prendre, qu' un retour et un redoublement p14 de foi à la divinité de Jésus-Christ. Saint-Cyran, Jansénius et Pascal furent tout à fait clairvoyants et prévoyants sur un point : ils comprirent et voulurent redresser à temps la pente déjà ancienne et presque universelle où inclinaient les esprits. Les doctrines du pélagianisme et surtout du semi-pélagianisme avaient rempli insensiblement l' église, et constituaient le fond, l' inspiration du christianisme enseigné. Ces doctrines qui, en s' appuyant de la bonté du père et de la miséricorde infinie du fils, tendaient toutes à placer dans la volonté et la liberté de l' homme le principe de sa justice et de son salut, leur parurent pousser à de prochaines et désastreuses conséquences. Car, pensaient-ils, si l' homme déchu est libre encore dans ce sens qu' il puisse opérer par lui-même les commencements de sa régénération et mériter quelque chose par le mouvement propre de sa bonne volonté, il n' est donc pas tout à fait déchu, toute sa nature n' est pas incurablement infectée ; la rédemption toujours vivante et actuelle par le Christ ne demeure pas aussi souverainement nécessaire. étendez encore un peu cette liberté comme fait Pélage, et le besoin de la rédemption surnaturelle a cessé. Voilà bien, aux yeux de Jansénius et de Saint-Cyran, quel fut le point capital, ce qu' ils prévirent être près de sortir de ce christianisme, selon eux relâché, et trop concédant à la nature humaine. Ils prévirent qu' on était en voie d' arriver par un chemin plus ou moins couvert,... où donc ? à l' inutilité du Christ-Dieu . à ce mot, ils poussèrent un cri d' alarme et d' effroi. Le lendemain du seizième siècle, et cent ans avant les débuts de Montesquieu et de Voltaire, ils devinèrent toute l' audace de l' avenir ; p15 ils voulurent, par un remède absolu, couper court et net à tout ce qui tendait à la mitigation sur ce dogme du Christ-sauveur. Il semblait qu' ils lisaient dans les définitions de la liberté et de la conscience par le moine Pélage les futures pages éloquentes du vicaire savoyard , et qu' ils les voulaient abolir. Théologiquement donc, quelques-uns des principaux de Port-Royal, trois au moins, Jansénius et Saint-Cyran par leur pénétration purement théologique, et Pascal par son génie, eurent le sentiment profond et lucide du point capital où serait bientôt le grand danger ; ils eurent ce sentiment plus qu' aucun autre peut-être de leur temps ou des années subséquentes, plus que Bossuet lui-même, un peu calme dans sa sublimité. Quant à Fénelon, qui d' ailleurs vint plus tard, loin de s' effrayer de ces choses, il les favorisait plutôt en les embellissant des lumières diffuses de sa charité. Il apercevait, il regardait déjà en beaucoup d' endroits le dix-huitième siècle, et sans le maudire. Ii-non plus au point de vue théologique, mais à celui de la constitution civile de la religion, Port-Royal, bien qu' il n' ait pas eu à s' expliquer formellement sur ce point, tendait évidemment à une forme plus libre, et où l' autorité pourtant s' exercerait. Les évêques, les curés, les directeurs surtout, une fois choisis, auraient formé une sorte de pouvoir moyen, à peu près indépendant de Rome, prenant conseil habituel dans la prière, et s' exerçant en supérieur vénéré sur les fidèles. On peut dire que la famille des Arnauld porta, dans le cadre de Port-Royal, beaucoup de l' esprit et du culte domestique, de cet esprit du patriciat p16 de la haute bourgeoisie qui était propre à certaines dynasties parlementaires du seizième siècle (les Bignon, sainte-Marthe, etc.). La religion qu' ils adoptèrent à Port-Royal, et que Saint-Cyran leur exprima, était (civilement, politiquement parlant, et sinon d' intention, du moins d' instinct et de fait) l' essai anticipé d' une sorte de tiers-état supérieur, se gouvernant lui-même dans l' église, une religion, non plus romaine, non plus aristocratique et de cour, non plus dévotieuse à la façon du petit peuple, mais plus libre des vaines images, des cérémonies ou splendides ou petites, et plus libre aussi, au temporel, en face de l' autorité ; une religion sobre, austère, indépendante, qui eût fondé véritablement une réforme gallicane. Ce qu' on a entendu par ce mot ne portait que sur des réserves de discipline et sur une jurisprudence, une procédure sorbonnique, en quelque sorte extérieure. Le jansénisme, lui, cherchait une base essentielle et spirituelle à ce que les gallicans (plus prudemment sans doute) n' ont pris que par le dehors, par les maximes coutumières et par les précédents. L' illusion fut de croire qu' on pouvait continuer d' exister dans Rome en substituant un centre si différent. Richelieu et Louis Xiv sentirent, le premier plus longuement et nettement, l' autre d' une vue plus restreinte, mais non moins ennemie, la hardiesse de cet essai, et n' omirent rien pour le ruiner. On a dit qu' au seizième siècle le protestantisme en France fut une tentative de l' aristocratie, ou du moins de la petite noblesse, qui se montrait contraire en cela à la royauté de Saint Louis et à la foi populaire : on peut dire qu' au dix-septième siècle la tentative de Saint-Cyran et des Arnauld fut un second p17 acte, une reprise à un étage moindre, mais aussi suivie et prononcée, d' organisation religieuse pour la classe moyenne élevée, la classe parlementaire, celle qui, sous la ligue, était plus ou moins du parti des politiques . Port-Royal fut l' entreprise religieuse de l' aristocratie de la classe moyenne en France. Il aurait voulu édifier, resserrer et régulariser ce qui était à l' état de bon sens religieux et de simple pratique dans cette classe. Louis Xiv ni Richelieu, on le conçoit, n' en voulurent rien ; et cette classe même, bien qu' en gros assez disposée, ne s' y serait jamais prêtée jusqu' au bout, trop mondaine déjà à sa manière et trop dans le siècle pour le ton chrétien sur lequel le prenait Saint-Cyran. Le jansénisme parlementaire du dix-huitième siècle n' est plus Port-Royal et n' y tient que par l' hostilité contre les jésuites. La première entreprise était dès lors depuis longtemps et à jamais manquée. à la fin du dix-huitième siècle, quand on entama révolutionnairement la réforme civile du clergé, quelques jansénistes essayèrent de se présenter ; mais leur mesure n' était plus possible ; la constitution civile du clergé ne la représente qu' infidèlement, et ne peut passer elle-même que pour un accident de l' attaque commençante : tout fut vite emporté au-delà par le débordement des grandes eaux. Iii-nous venons de dire en somme ce qu' a été la vraie tendance politique de Port-Royal : car pour l' autre prétention politique qui lui a tant été reprochée de son vivant, pour cette ambition positive et tracassière qui aurait consisté à s' entendre avec les frondeurs, avec les adversaires du pouvoir et de la royauté d' alors, ç' a été, durant tout ce temps-là, une calomnie pure aux p18 mains des ennemis. Depuis, ç' a été chez plusieurs une erreur accréditée. Petitot, dans un remarquable et spécieux travail sur Port-Royal (en tête des mémoires d' Arnauld D' Andilly), a repris, il y a quelques années, cette thèse, pour la démontrer en détail ; et, à l' intention secrète, à la vivacité amère qu' il y a mise, on peut oser affirmer qu' il en a refait une calomnie. Nous aurons, pour le réfuter, à insister souvent et beaucoup, à expliquer comment Port-Royal se trouva naturellement et insensiblement lié avec tous les héros et les héroïnes, tous les débris de la fronde, sans en être le moins du monde comme eux. Cela, raconte-t-on, faisait bien rire le cardinal de Retz et Madame De Longueville, qui étaient, certes, bons juges en matière de conspirations et de complots, quand ils entendaient accuser Arnauld, le naïf et le bouillant, d' être un conspirateur. Selon nous, l' accusation d' intrigue et de p19 cabale politique qu' on a intentée confusément, tant aux religieuses qu' aux solitaires de Port-Royal, n' est donc qu' une de ces opinions qu' on se fait en gros et de loin sur certains partis, sur certains groupes d' hommes en histoire, une de ces préventions pour lesquelles il y a peut-être des prétextes suffisants, mais pas de cause fondée, et qui peuvent donner à rire de près à ceux qui savent bien les objets et les circonstances. Pourtant il faut convenir qu' auprès d' esprits déjà prévenus, il y avait plus d' un prétexte assez vraisemblable au soupçon. Il existait alors d' autres jansénistes, et de moins scrupuleux, que les hommes mêmes de Port-Royal. Et puis, reconnaissons-le encore, les jansénistes, accusés sans cesse d' un système d' opposition politique en même temps que religieuse, le prirent peu à peu et l' adoptèrent par suite même de cette accusation. On a remarqué que bien des prédictions, chez les oracles de l' antiquité, ne se sont vérifiées que parce qu' elles avaient été faites ; de même bien des imputations et accusations provoquantes créent elles-mêmes, à la longue, le grief qu' elles ont d' abord supposé. On trouverait même qu' il en est une raison profonde dans la doctrine de l' épreuve : tout homme qui n' a pas évité un mal, a pu commencer par en être accusé lorsqu' il en était innocent encore, pour en être tenté. Il méritait presque d' avance l' accusation, s' il l' a réalisée et vérifiée après, s' il n' a pas trouvé la force de résister à l' épreuve. Les jansénistes furent un peu ainsi. Le grand Arnauld ne complotait pas du tout, quoi qu' on en ait dit, avec Madame De Longueville et avec le cardinal de Retz. Il mourut dans l' exil, fidèle et attaché de coeur au roi qui le tenait banni. Patience ! p20 Un siècle révolu après sa mort, tout se paiera avec usure : le janséniste Camus sera moins royaliste que Dumouriez ; l' abbé Grégoire, en hardiesse de renversement, ira plus loin que Mirabeau. Iv-philosophiquement, et dans ce qu' on appelle aujourd' hui la philosophie de l' histoire, Port-Royal nous semble le noeud et la clef d' une question que nous avons déjà laissé entrevoir précédemment, d' une question qui domine l' histoire de l' esprit humain dans le rapport du dix-septième siècle au dix-huitième. Comment cette cause catholique, qui fut si grande de doctrine et de talent au dix-septième siècle, se trouva-t-elle si impuissante et désarmée du premier jour au début du dix-huitième, et tout d' abord criblée sous les flèches persanes de Montesquieu ? Car ces trois siècles (du moins en France), le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, se peuvent figurer à l' esprit comme une immense bataille en trois journées. Le premier jour, la philosophie et la liberté de l' esprit humain enfoncent les rangs, et portent partout la plaie et le désordre. Au second jour, la discipline, l' autorité et la doctrine réparent, et vont triompher, et triomphent même, sans qu' on voie d' autre danger pressant. Mais, au terme du triomphe, la philosophie et la liberté de l' esprit humain ont reparu dans toute leur fraîcheur et leur superbe ; elles sortent de nouveau on ne sait d' où, et, ne trouvant nulle sérieuse résistance, elles emportent cette gloire qui régnait et tous les retranchements. Port-Royal doit être pour beaucoup dans cette issue singulière du dix-septième siècle. Ce siècle, en effet, a usé, à détruire une partie essentielle de lui-même, les forces qui ne se présentèrent plus ensuite, à p21 la lutte contre l' ennemi commun, qu' isolées et entamées. Entre les jésuites et les jansénistes, entre ces deux ailes, en quelque sorte, de l' armée catholique, qui en étaient aux mains et aux injures, la philosophie aisément fit sa trouée. Port-Royal aussi (il faut le dire), dont l' esprit, bien que rétréci, survivait et subsistait toujours, n' avait jamais eu, même au temps le plus glorieux de cet esprit, ce qui pouvait modifier et modérer l' avenir, une fois émancipé. N' ayant pas étouffé cet avenir dans son germe, dans son idée première de libre arbitre et de volonté, il se trouvait impuissant à le soumettre, et l' irritait, le révoltait extraordinairement par la rigueur de ses dogmes si contraires aux inclinaisons nouvelles. Si, en effet, une sorte d' indépendance du côté de Rome, une sorte de rappel du chrétien aux textes de l' écriture, et assez peu de superstition pour les pouvoirs socialement constitués, dénotaient dans le jansénisme quelques traits moins en désaccord avec le mouvement général d' émancipation philosophique, tout le reste de sa part était, au fond, aussi contraire, aussi négatif, aussi irritant pour ce qui allait venir, qu' il est possible d' imaginer. Le péché originel comme il l' entendait, la déchéance complète de la nature, l' impuissance radicale de la volonté, la prédestination enfin, composaient, non pas un système de défense, mais un défi contre la philosophie et les opinions survenantes, toutes flatteuses pour la nature, pour la volonté, pour la philanthropie universelle. L' autorité absolue et irréfragable, conférée à saint Augustin sur certaines matières, et qui formait une des bases du jansénisme, n' était pas moins une pierre d' achoppement et comme un scandale devant l' omnipotence p22 de la raison. Je ne m' en tiens ici qu' aux points d' opposition, d' incompatibilité, intérieurs et nécessaires ; je ne descends pas aux détails si faits pour déconsidérer, compromettants détails de cette querelle pour la bulle, qui sort d' ailleurs de mon sujet. Ce que je tiens à relever, c' est l' influence directe (bien que toute par contradiction) de Port-Royal sur la philosophie du siècle suivant. On peut, je crois, démontrer à la lettre que telle page de Nicole sur la réprobation engendra net, par contre-coup, telle page de Diderot sur l' indifférence en matière de dogme et contre le christianisme. Le rôle particulier de Port-Royal, dans le rapport du dix-septième au dix-huitième siècle, bien qu' il n' ait pas été du tout ce qu' on aurait pu espérer et désirer, fut très-réel, et, en tant que négatif, fut grand. V-littérairement, nous aurons moins à dire pour nous faire croire. Cette docte et sévère école qui, la première, appliqua aux langues et aux grammaires une méthode philosophique, une méthode générale et logique, tout ce qui se pouvait de plus lumineux et de plus vrai avant la méthode particulièrement historique et philologique de ces derniers temps, cette école de Port-Royal est encore plus célébrée qu' étudiée ; nous l' étudierons. -hors de ligne, parmi les hommes qui font la gloire de notre littérature, nous trouvons là celui qui, avec Bossuet, et autrement que lui et antérieurement à lui, domine le plus son siècle. Pascal, du sein de ce cadre de Port-Royal, se détache extrêmement. Il faut convenir même qu' il en sort et le dépasse un peu. D' autres, grands encore, ou bien remarquables, y tiennent tout entiers. Arnauld, Nicole, Saci, Du Guet, et leurs semblables, voilà les vrais et p23 purs port-royalistes. C' est assez pour la gloire durable de l' ensemble. L' originalité de Port-Royal, en effet, se voit moins dans tel ou tel de ses personnages ou de ses livres que dans leur ensemble même et dans l' esprit qui les forma. On a dit avec raison que, tout en imitant les anciens, le siècle de Louis Xiv avait été lui-même , et que son originalité glorieuse consistait précisément dans ce mélange approprié. Boileau, plein de Perse, de Juvénal et d' Horace, est juste à la fois le poëte moraliste et didactique de son moment. Racine, en croyant tout devoir à Euripide, fait une Phèdre que le christianisme d' Arnauld admire et pardonne. Eh bien ! L' on peut dire que la littérature entière de Port-Royal fut, à sa manière, l' une de ces imitations originales qui caractérisent le siècle de Louis Xiv. Ce n' est plus Horace cette fois, ce n' est plus Euripide qu' il s' agit de reproduire ; ce n' est plus même le trésor éloquent de Chrysostome, comme fera Bossuet : c' est la Thébaïde, le désert de Bethléem ou de Sinaï, c' est la cellule de saint Paulin, c' est l' île de Lérins (j' entends pour le genre des travaux, bien que contrairement pour des points de doctrine). Port-Royal est, dans le dix-septième siècle, une imitation originale et neuve, et adaptée aux alentours, une imitation à la fois profonde et rien qu' à trois lieues de Versailles, une reproduction mémorable, et la dernière, de cette vaste partie de l' antiquité chrétienne. Vi-moralement, et sans tant s' inquiéter des rapports historiques, des comparaisons lointaines, le fruit direct est encore grand à tirer. Le trait le plus saillant de ces saints caractères me semble l' autorité . Cette autorité morale, qu' on sait particulière aux grands p24 personnages du temps de Louis Xiv, est singulièrement propre à ceux de Port-Royal entre tous. Cette qualité, cette vertu manque tellement de nos jours aux plus grands talents, à ceux même qui en paraîtraient le plus dignes, qu' il devient précieux de l' étudier, comme dans son principe, chez les maîtres. C' est, sans doute, l' admiration et la préoccupation pour ce notable trait de caractère, qui fait dire habituellement à l' un des hommes qui en ont gardé quelque chose aujourd' hui, à un homme qui a été comme le Despréaux philosophique de notre âge, et dont la parole agréablement sentencieuse a volontiers la forme et tant soit peu le crédit d' un oracle, à M Royer-Collard, -c' est ce qui lui fait dire : " qui ne connaît pas Port-Royal, ne connaît pas l' humanité ! " une autre vertu, jointe chez messieurs de Port-Royal à celle d' autorité, et qui en est presque l' opposé, qui y apporte du moins l' essentiel correctif, est une certaine modération bien qu' avec l' austérité, une modération rigoureuse de tous les désirs, de tous les horizons, quelque chose qu' il peut être infiniment utile d' envisager, de rappeler, dans un siècle qui fait du contraire une pratique turbulente et une apothéose insensée. Dans un pays qui a heureusement conservé les pratiques modestes et les horizons calmes, il nous sera plus doux de faire l' étude et de trouver souvent l' accord. Nous serons moins gênés aussi pour convenir de quelques points d' excès dans les restrictions, de quelques violences et duretés humaines mêlées à ces coeurs d' ailleurs tout circoncis. Autour de cette affaire de Port-Royal, où la contestation eut sans cesse tant de p25 part, il serait difficile qu' il en eût été autrement. On a spirituellement dit (c' est Madame Necker, je crois) qu' au bout d' une demi-heure de n' importe quelle dispute, personne des contendants n' a plus raison et ne sait plus ce qu' il dit : que faut-il penser quand on est au bout d' un demi-siècle ? Les plus modestes y gagnent quelque chose d' opiniâtre, les plus doux ont leur coin d' endurcissement. Port-Royal avait raison, je le crois, en commençant la dispute ; mais il est des sentiers que le choc seul gâte et ravage, qu' il faut se hâter d' abandonner dès que la dispute nous y suit ; car cela devient, au bout de dix pas, un sentier inextricable de ronces. Port -royal eut le tort (comme quelques-uns des siens le sentirent) de ne pas se retirer, se taire, s' abîmer pour le moment, afin de reprendre ensuite par quelque autre chemin où la paix se retrouverait. L' ascétisme dont Port-Royal, chez Lancelot, chez M Hamon, chez M De Tillemont, plus tard, au dix-huitième siècle, chez M Collard, nous offrira de si humbles, de si savants, de si accomplis modèles, y eut aussi des excès. Bien qu' en général on y semblât garder une sorte de juste milieu entre les rigueurs de la trappe et le relâchement des autres ordres, quelques-uns des solitaires, sur quelques points, ont passé outre. M Le Maître s' est détruit par ses austérités ; M De Pontchâteau s' est tué, malgré ses directeurs, à force de trop jeûner. Vii-puisque nous y sommes et que notre regard est en train de courir, il faut épuiser les points de vue. Poétiquement donc, si l' on ose ainsi dire, et pour l' intérêt d' émotion qui s' éveille dans les coeurs, notre sujet p26 enfin n' est point ingrat. Ce Port-Royal tant aimé des siens, qu' on voit renaître, grandir, lutter, être veuf longtemps ou de ses solitaires ou même de ses soeurs, puis les retrouver pour les reperdre encore et pour être bientôt perdu lui-même et aboli jusque dans ses pierres et ses ruines, ce Port-Royal, en sa destinée, forme un drame entier, un drame sévère et touchant, où l' unité antique s' observe, où le choeur avec son gémissement fidèle ne manque pas. La noble et pure figure de Racine s' y présente, s' y promène, depuis ce désert, cet étang et cette prairie qu' il célébrait mélodieusement déjà dans son enfance, jusqu' à ce sanctuaire où son âge mûr se passe à prier, à versifier pieusement quelques hymnes du bréviaire, à méditer Esther et Athalie. Esther et les chants de ces jeunes filles proscrites, exilées du doux pays de leurs aïeux, ces aimables chants qui, chantés devant Madame De Maintenon, lui rappelaient peut-être, a-t-on dit, les jeunes filles protestantes qu' elle n' osait ouvertement défendre ni plaindre, nous paraîtront plus à coup sûr, dans l' âme de Racine, la voix, à peine dissimulée, des vierges de Port-Royal qu' on disperse et qu' on opprime. L' art, le talent, à Port-Royal, ne fut jamais de l' art, du talent, à proprement parler ; on le réprimait, nous le verrons, dans Santeul, dans Racine lui-même ; il fallait qu' il servît p27 tout à la religion. Mademoiselle Boulogne, fille et soeur des peintres de ce nom, et peintre elle-même, nous a laissé des dessins de ce cher monastère où elle se retirait souvent. " elle ne peignait, est-il dit dans sa vie, que des tableaux de piété pour honorer les mystères, pour peindre en elle l' image de Jésus-Christ souffrant et mourant. " mais celui qui fut d' abord le principal et grand peintre de Port-Royal, comme Racine en fut plus tard le poëte, c' est Philippe de Champagne. Qu' il nous exprime des paysages et scènes d' ermitage tirés des pères du désert de D' Andilly, qu' il nous expose une sainte cène dans laquelle les figures des apôtres sont copiées de celles des solitaires, ou qu' enfin il suspende son admirable ex-voto pour la guérison de sa fille religieuse à Port-Royal : dans ces divers tableaux destinés à l' autel, ou à la salle du chapitre, ou au réfectoire du monastère, sa peinture calme, sobre, serrée, sérieuse, tour à tour fouillée ou contrite dans l' expression des visages, s' accorde, d' un pinceau sincère, avec le sentiment qui le doit diriger : toute la couleur de Port-Royal est là. Dans les chants du choeur, dans cette partie plus spirituelle et plus permise, le seul luxe du lieu, et qui était comme l' huile prodiguée aux pieds du sauveur par Marie, dans le concert de ces voix qu' on nous représente si douces, si ravissantes, et surtout articulées et distinctes, Port-Royal nous offrira p28 encore plus d' une émouvante circonstance. à la mort de la mère Agnès, pendant l' office de la sépulture où M Arnauld, son frère, est le célébrant, tout d' un coup, quand le choeur en vient à l' in exitu , les religieuses ne peuvent retenir leurs larmes : " le choeur, est-il dit, manqua tout court, et ce qui restait fut chanté par ces messieurs. " à la mort de M De Saci, au contraire, au milieu de l' office funèbre, ce fut la voix des ecclésiastiques qui manqua dans les larmes, et les religieuses seules, est-il dit, chantèrent jusqu' au bout avec une gravité qui devint un sujet d' étonnement et d' admiration . -que d' autres scènes pareilles, et auxquelles l' imagination la plus discrète a droit de se complaire ! à la nouvelle de l' élargissement de l' abbé De Saint-Cyran, qui était depuis plusieurs années prisonnier à Vincennes, la mère Agnès, qui l' apprit au parloir, et qui voulait en informer les religieuses sans pourtant faire infraction à la loi du silence, entra au réfectoire, et, prenant sa ceinture, la délia devant la communauté, pour donner à entendre que Dieu rompait les liens de son serviteur ; et toutes à l' instant comprirent, tant elles n' avaient qu' une seule pensée ! -lors de la signature de la paix de l' église en 1669, quand Port-Royal rentre dans ses droits, quand le grand-vicaire de Paris se présente à la grille pour lever l' interdit, qu' au milieu des cierges allumés les chantres entonnent le te deum , et que les cloches sonnent à volées, on partage presque l' impression de ces pauvres gens du voisinage, qui accoururent de toutes parts, est-il dit, étonnés et ravis d' entendre de nouveau ces cloches de bénédiction qui n' avaient point sonné depuis trois ans et demi . -au moment où le curé de Magny, l' ami et le p29 consolateur de Port-Royal durant ces années de disgrâce, s' avançait en procession avec son clergé pour louer Dieu de la délivrance, et entrait dans l' église où M Arnauld de retour célébrait la messe pour la première fois, le premier verset qu' on entendit au seuil et que cette procession chantait sans en calculer l' intention : " omnes qui de uno pane et de uno calice participamus , nous tous qui participons au même pain et au même calice..., " ce verset parut sur l' heure à tous d' une signification divine, et nous paraîtra à nous-mêmes d' une application touchante. -durant les années les plus étroites de la persécution, Port-Royal avait eu ses incidents hardis et comme ses aventures de sainteté. M De Sainte-Marthe, confesseur de cette maison, sautait la nuit par-dessus les murs pour aller porter la communion aux religieuses malades, et cela de l' avis de l' évêque d' Aleth ; en sorte, nous dit Racine, qu' il n' en est pas mort une sans les sacrements. Ce même M De Sainte-Marthe, le plus doux et le moins audacieux des hommes, partait souvent le soir de Paris, ou de la maison qu' il habitait près de Gif, et arrivait, le long des murailles du monastère, à quelque endroit convenu d' avance et assez éloigné des gardes : là, il montait sur un arbre assez près du mur, au pied duquel, en dedans, étaient venues les religieuses du côté des jardins, et, du haut de cet arbre, il leur faisait de petits discours pour les consoler et les fortifier. C' était pendant l' hiver. On ne se séparait qu' après avoir fixé l' heure du prochain rendez-vous pareil. Voilà presque du scabreux, ce me semble, voilà les balcons nocturnes de p30 Port-Royal. -dans la vie des personnages d' alentour, de ces nobles dames qui se dérobaient au monde pour se rattacher, par Port-Royal, à l' éternité, bien des traits délicats de coeur humain et de poésie voilée nous souriront. La duchesse de Liancourt, pour retirer son mari du tourbillon où il s' égarait, se mit à embellir la terre de Liancourt, qu' elle lui rendit de la sorte agréable ; mais lui s' y étant retiré, et le but obtenu, elle continua d' embellir cette terre trop chère, ces jardins délicieux, et elle se le reprochait à la fin. M Hamon, l' un de ces saints hommes, et qui, hors du jansénisme, dans une autre communion, eût été, je me le figure, quelque chose comme M Gonthier, M Hamon, pour se garder du charme des lieux, se disait que ce charme distrayait de l' intérieur : " et cela est si vrai, ajoutait-il naïvement, qu' il y a plusieurs personnes qui sont obligées de fermer les yeux lorsqu' elles prient dans des églises qui sont trop belles. " je me suis quelquefois étonné et j' ai regretté qu' il n' y ait pas eu à Port-Royal, ou dans cette postérité qui suivit, un poëte comme William Cowper, l' ami de Jean Newton. Cowper était, comme Pascal, frappé de terreur à l' idée de la vengeance de Dieu ; il avait de ces tremblements qu' inspirait M De Saint-Cyran, et il a si tendrement chanté ! Nous tâcherons du moins, messieurs, de relever, chemin faisant, de recueillir et de vous communiquer ces doux éclairs d' un sujet si grave. Ce ne sera jamais une émotion vive, ardente, rayonnante : c' est moins que cela, c' est mieux que cela peut-être ; une impression voilée, tacite, mais profonde ; -quelque chose comme ce que je voyais ces jours derniers d' automne p31 sur votre beau lac un peu couvert, et sous un ciel qui l' était aussi. Nulle part, à cause des nuages, on ne distinguait le soleil ni aucune place bleue qui fît sourire le firmament ; mais, à un certain endroit du lac, sur une certaine zone indécise, on voyait, non pas l' image même du disque, pourtant une lumière blanche, éparse, réfléchie, de cet astre qu' on ne voyait pas. En regardant à des heures différentes, le ciel restant toujours voilé, le disque ne s' apercevant pas davantage, on suivait cette zone de lumière réfléchie, de lumière vraie, mais non éblouissante, qui avait cheminé sur le lac, et qui continuait de rassurer le regard et de consoler. La vie de beaucoup de ces hommes austères que nous aurons à étudier, est un peu ainsi, et elle ne passera pas sous nos yeux, vous le pressentez déjà, sans certains reflets de douceur, sans quelque sujet d' attendrissement. ORIGINES RENAISSANCE p35 I. Le plan de ce travail est simple, ou du moins aisé à concevoir. On tracera d' abord, après les origines suffisamment indiquées du monastère de Port-Royal, un historique de la réforme qui s' y introduisit au commencement du dix-septième siècle ; on y suivra pas à pas les événements d' intérieur, très-infimes encore d' apparence, mais non petits par l' esprit, par le caractère et par les suites ; on se mettra du cloître, on se fera de la famille Arnauld ; et rien n' y paraîtra minutieux à l' historien. La marche commencera ainsi étroite et lente, dans le sens restreint du sujet, sous la grille, et comme dans la longueur de la nef encore obscure ; mais bientôt, à droite, à gauche, les chapelles et les jours s' ouvriront : de leurs tombeaux, de leurs châsses, ou de leurs confessionnaux, divers personnages saints inviteront de venir ; on les rencontrera, on les entendra p36 nommer plus d' une fois, avant de s' y arrêter ; et on attendra pour aller à eux de près, dans leurs enceintes particulières, d' être arrivé à l' endroit principal par où ils tiennent à l' ensemble. Il y aura seulement une ou deux exceptions pour des noms plus profanes, et qu' on courrait risque de ne pas rencontrer de nouveau, si on ne les saisissait au passage. Plus on avancera dans le sujet, dans cette longueur moyenne bien établie et bien connue, et plus on se permettra les allées et venues fréquentes dans les bas-côtés et les dépendances ; il viendra un moment où nous posséderons assez notre plan d' église et de cloître, et tout le domaine de notre abbaye, pour pouvoir ne négliger sur nos terres aucun des embranchements, alors aussi plus nombreux, vers le siècle, pour avoir même l' air de nous y oublier ; mais nous en reviendrons toujours. En un mot, on se conduira avec Port-Royal comme avec un personnage unique dont on écrirait la biographie : tant qu' il n' est pas formé encore, et que chaque jour lui apporte quelque chose d' essentiel, on ne le quitte guère, on le suit pas à pas dans la succession décisive des événements ; dès qu' il est homme, on agit plus librement envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les choses, on se permet parfois de les aller considérer en elles-mêmes, pour le retrouver ensuite et le revenir mesurer. Littérature, morale, théologie environnante, ce sera un vaste champ où, passé un certain moment de notre récit, nous aurons sans cesse à entrer ; le Port-Royal, devenu homme-fait , nous y induira fréquemment. Pour ce qui est de la théologie, il y aurait écueil soit à l' éluder, soit à s' y trop enfoncer : il nous faut être solide, sans devenir controversiste. En tâchant de saisir le fond et l' idée p37 des questions, nous ne nous laisserons cependant pas trop entraîner au dédale des discussions et des disputes. Port-Royal et jansénisme ne sont pas tout à fait ni toujours la même chose. Les historiens du jansénisme sont autres que les historiens de Port-Royal. Lorsqu' on lit, par exemple, l' histoire du jansénisme de dom Gerberon, on ne croirait pas qu' il s' agit des mêmes événements, de la même histoire que celle qui nous intéresse si fort chez Lancelot, Fontaine et leurs amis. C' est qu' en effet ce n' est pas la même. Le jansénisme, qui part de Jansénius et de son gros livre de l' augustinus , est une affaire avant tout théologique ; il y eut là l' école sur le premier plan, la sorbonne, le collége, les thèses de Louvain, les réquisitoires devant le conseil du Brabant, les congrégations tenues à Rome, enfin une complication de diplomatie canonique et de vocifération scolastique, qui eussent toujours été peu attrayantes pour nous, et qui ne pourraient se relever que par une discussion approfondie du dogme. Or, sur le dogme même, nous n' aurons à exprimer qu' un avis sérieux et respectueux, ce qui est bien peu en matière de croyance. Port-Royal, par bonheur, est autre chose que cette controverse, quoiqu' il se rencontre bien souvent, trop souvent, avec elle, et qu' il n' apparaisse à certains moments qu' enveloppé de toutes parts, au plus fort du feu et de la fumée. Mais même alors, même aux plus chauds instants de la dispute sorbonnique et jésuitique, durant les débats opiniâtres du formulaire, et quand au dehors, de Rome à Louvain et du collége de Clermont aux bancs de l' université, les intrigues, les clameurs et une sorte d' invective poudreuse ou de belle humeur de réfectoire p38 faisaient le plus rage, -alors même, malgré tout, il y eut, presque sans interruption, le cloître, le sanctuaire, la cellule et le guichet des aumônes, la pratique chrétienne des moeurs et l' intérieur inviolable de certaines âmes, le cabinet d' études pauvre et silencieux, le désert et la grotte des conférences près de la source de la mère Angélique et non loin des arbres plantés de la main de D' Andilly. C' est de là que nous partirons, c' est là que nous nous tiendrons, ou du moins que nous nous replierons toujours volontiers, en redisant avec le poëte : ô rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux ! Sacrés monts, fertiles vallées ! ... la fondation du monastère de Port-Royal, situé à six lieues environ de Paris au couchant, proche Chevreuse, remonte à l' année 1204. Mathieu Ier De Montmorenci-Marli étant parti en 1202 pour la quatrième croisade prêchée deux ans auparavant par Foulques De Neuilly, Mathilde De Garlande son épouse, de concert avec Eudes De Sully, évêque de Paris, eut l' idée de cette fondation, à l' intention du salut et de l' heureux retour de son époux ; celui-ci avait désigné, en partant, une somme de quinze livres de rente à prendre sur ses revenus pour être appliquée à des oeuvres pieuses. Le lieu, le pays où l' on bâtit le monastère et l' église, se trouve, dans les plus anciennes chartes, appelé en général du nom de Porrois . On disait que cette église, ce monastère nouveau, étaient sis en Porrois . La première charte où l' on trouve d' abord et où l' on voit poindre le nom du Port-Royal p39 (de portu regio) est de 1216, c' est-à-dire de douze ans après la fondation, et quand on cherchait déjà peut-être un sens illustre à un nom qui probablement venait de source plus vulgaire. L' abbé Lebeuf histoire du diocèse de Paris rapporte ce mot de porrois à celui de porra ou borra , lequel en basse latinité signifie un trou plein de broussailles où l' eau dort (borra, cavus dumetis plenus ubi stagnat aqua) ; définition qui, si peu flatteuse qu' elle soit, répond assez à ce que devait offrir l' état primitif de Port-Royal. En effet, un étang, plus élevé que le creux du vallon, y débordait souvent, et exhalait des miasmes putrides qui ont longtemps et même toujours assiégé et décimé ce monastère. Une fois, lorsque nos religieuses furent retournées de Paris aux Champs, vers le milieu du dix-septième siècle, on avait mis en délibération si l' on ne dessécherait pas l' étang : le mauvais parti prévalut. Le propriétaire actuel, M Silvy, l' a enfin desséché, et le lieu en a été assaini, autant qu' il nous paraît aujourd' hui embelli et même riant, en dépit de toutes les anciennes descriptions qui le font un désert affreux et sauvage . Il devait bien être tel cependant, lorsque vallon et hauteurs étaient hérissés de bois et que le fond croupissait marécageux. Et puis, ne l' oublions pas, on appelait autrefois sauvage et horrible, en fait de nature, ce qui, depuis qu' on a acquis le goût du pittoresque, est devenu simplement beau désert et site romantique. p40 Un digne et laborieux janséniste, mais critique moins sûr que l' abbé Lebeuf, Guilbert, à qui nous devons beaucoup en tout ceci, propose sérieusement une étymologie qui a l' air d' une mauvaise plaisanterie de jésuite sur une fondation si illustre : il conjecture que ce nom de Porrois pourrait bien venir de porreaux, poireaux (porrum, porrus) , comme si ce mauvais terrain n' avait été propre qu' à produire au plus cette sorte de racine. D' après cela, on aurait dit Porrois comme on dit Ormesson, épinay, L' Ormois, La Chesnaye , d' après les ormes, les chênes, les épines que ces divers lieux produisent. La tradition fabuleuse qui se mêle à toutes les fondations célèbres, ce nuage fatidique qui couvre tous les berceaux des grandes destinées, la légende enfin, une fois ce beau nom de Port-Royal adopté (car c' est à celui-là qu' on réduisit bientôt tous les autres de porrais, porréal , en latin porretum, porrasium, porregium) , se mit à le vouloir expliquer avec une sorte de gloire. On supposa donc que Philippe-Auguste, s' étant un jour égaré à la chasse dans ce pays tout couvert, avait été retrouvé par ses officiers à l' endroit resserré du vallon où s' élevait déjà une humble chapelle à saint Laurent, et qu' en ce lieu, qui avait été pour lui comme un port de salut , il avait fait voeu de bâtir un monastère. Voilà donc Philippe-Auguste fondateur du couvent, ce qui s' accorde assez difficilement avec l' autre tradition qui donne Mathilde pour fondatrice. Les historiens p41 de Port-Royal, Du Fossé dans ses mémoires , dom Clémencet dans son histoire générale du monastère, Mm De Sainte-Marthe dans le gallia christiana , bien qu' habitués tous à la critique historique, ne se sont pas trop donné la peine d' accorder les deux versions, craignant sans doute de perdre à l' examen la dernière, plus royale et plus flatteuse. Tite-Live n' aurait pas renoncé volontiers aux histoires du mystérieux berceau et de la louve romaine. La mère Angélique avait trouvé, dit-on, dans les archives de la maison un petit papier sur lequel était rapportée cette histoire de Philippe-Auguste. Quelque cellérière qui avait de l' imagination aura fait comme, dans le Capitole, quelque prêtre-archiviste des livres de Numa avait pu faire. Ces petits papiers sibyllins ne manquent jamais dans les grandes origines, et l' on y croit toujours. Port-Royal, si sobre qu' il ait voulu être d' imagination, a donc eu sa page prophétique, son baptême mythologique aussi ; il l' a eu comme Rome. Remarquez d' ailleurs qu' on n' a fait que transporter à Port-Royal ce qui est raconté du voeu de Philippe-Auguste lors de la bataille de Bouvines en 1214 ; voeu authentique et retentissant qui donna lieu à la fondation de notre-dame-de-la-victoire près Senlis. On transplanta, en le rejetant à quelques années en arrière, on s' appropria insensiblement ce récit dans le vallon de Port-Royal, par une confusion qui est la méthode de formation ordinaire pour ces légendes : p42 souvent un peu de vérité se mêle au plus grossier mensonge, comme Voltaire a dit ; ce qui se doit dire surtout des légendes, qui sont des mensonges sincères. On est même allé plus tard, et quand on fut devenu érudit, jusqu' à tirer de ce nom de Port-Royal de singuliers rapprochements avec une ville célèbre, non pas avec Rome, non pas avec Carthage, mais avec Hippone ; oui, avec Hippone où saint Augustin fut évêque ; et saint Augustin, on le sait, était la tour de salut, la porte de retour de Port-Royal dans la grâce. Or, cette Hippone, disait-on, se nommait Hippone la royale (hippo regius) pour se distinguer d' une autre ville du même nom, et hippo en langue punique, à ce qu' on prétend, voulait dire port . On voit quel rapprochement soudain et presque merveilleux ! Ces deux lieux essentiels et si distants : l' un, le siége de saint Augustin, du docteur par excellence, du premier grand interprète et, en quelque sorte, de l' évangéliste de la grâce ; l' autre, après des siècles, le siége et l' asile des restaurateurs et des modernes apôtres de cette doctrine augustinienne de la grâce ; ce double Port-Royal de salut, en nom comme en fait, cette double tour d' entrée dans le saint royaume, l' une dressée pour l' antiquité, l' autre relevée pour le temps présent, et hors desquelles ils étaient assez portés à croire (les rigides augustiniens) qu' il n' y avait que perte, exil, égarement sans fin dans les bois épais et les marécages ! Un pronostic moins étymologique et moins littéral, que j' aime à tirer sur Port-Royal, vient de la personne même de ses fondateurs, de ses parents spirituels, p43 Eudes De Sully et Mathilde De Garlande. Il appartient aux pères spirituels, comme aux pères selon la chair, de léguer par leurs vertus une longue bénédiction à leurs enfants : or, l' évêque Eudes et Mathilde étaient dignes en tout de bénir l' avenir de Port-Royal et cette dernière postérité pieuse qui relèverait d' eux. Eudes, saint évêque dont la charité inépuisable et l' aumône forment les traits principaux, avait ce qu' on appelle le don des larmes : étant encore enfant, il arrosait de ses larmes, dit-on, les aumônes qu' il distribuait aux pauvres . Le pape Innocent Iii se servit de lui pour donner une règle aux religieux de la rédemption des captifs , dits mathurins , qui s' établissaient alors ; le même pape s' adressait à lui pour presser Philippe-Auguste de reprendre Ingeburge, l' épouse légitime répudiée. Saint-Cyran, le vrai père spirituel du second Port-Royal, s' attirera l' animadversion de Richelieu par son opposition présumée au divorce de monsieur, à qui le cardinal voudrait faire épouser sa nièce : voilà une réelle, bien que lointaine ressemblance. Quant à Mathilde, Pierre, religieux des Vaux De Sernai, historien de la guerre des albigeois, raconte d' elle, comme témoin oculaire, un trait touchant. J' en reproduirai toute la scène environnante. Le comte Simon De Montfort assiégeait la ville, le château de Ménerbe (ou Minerve), et l' avait presque réduit (1210). Sur la fin du siége, et pendant que le comte Guillaume De Ménerbe était en pourparler avec le comte de Montfort, l' abbé de Cîteaux (Arnaud) survint ; Montfort aussitôt en référa à lui, disant qu' il ne déciderait sur p44 le sort du château que selon la sentence de l' abbé lui-même : " l' entendant, l' abbé eut grande peine, car il désirait voir mourir les ennemis du Christ, et cependant il n' osait les juger à mort, comme moine et prêtre. " mais il s' arrangea si bien, que l' accord, presque conclu entre Guillaume et le comte, manqua, et que l' assiégé dut se rendre à discrétion. L' abbé alors, toujours pris pour arbitre par le comte, décida que le chef du château et tous ceux même des hérétiques nouveaux ou invétérés, qui voudraient se réconcilier à l' église, auraient la vie sauve. " ce qu' entendant, Robert De Mauvoisin, fervent catholique, qui craignait que les hérétiques ne se convertissent par effroi et ne se sauvassent ainsi de mort, résista en face à l' abbé, et dit que plusieurs des guerriers ne supporteraient pas cela. " l' abbé lui répondit en ce sens : " ne craignez rien ; je sais ce que je fais ; car je crois bien que très-peu se convertiront. " cela dit, la croix en tête et la bannière du comte venant ensuite, on entra dans la ville en chantant le te deum . On alla droit à l' église, et on la réconcilia, en y plantant la croix au plus haut de la tour, on plaça ailleurs l' étendard du comte ; et il était juste que la croix précédât et dominât l' étendard, car c' était le Christ qui avait pris la ville. Cela fait, l' abbé des Vaux De Sernai (Guy) qui avait assisté au siége, et qui brûlait de zèle pour la cause du Christ, apprenant qu' une multitude d' hérétiques étaient enfermés dans une maison, alla vers eux avec des paroles de paix, et il les exhortait au salut ; mais on l' interrompait du dedans par des cris : " pourquoi nous prêches-tu ? Nous ne voulons pas de ta foi ! ... " ce qu' entendant, l' abbé sortit et alla vers les femmes qui étaient assemblées p45 dans une autre maison, leur portant les mêmes paroles. Mais s' il avait trouvé les hommes hérétiques durs et obstinés, il trouva, est-il dit, les femmes hérétiques encore plus obstinées et plus endurcies. Et le comte, qui n' était pas encore entré dans la ville, entra alors, et, après avoir essayé à son tour quelques paroles près des récalcitrants, n' y gagnant rien, il les fit tirer du château. Il y avait d' hérétiques fieffés cent quarante et plus. On fit un grand feu et on les y jeta, ou plutôt il n' était pas besoin qu' on les y jetât, car les diaboliques s' y précipitaient d' eux-mêmes. trois femmes pourtant échappèrent , que la noble dame, mère de Bouchard De Marli, arracha du feu et parvint à réconcilier à l' église catholique. Les hérétiques fieffés étant ainsi passés au feu, ceux qui restaient abjurèrent l' hérésie et furent réconciliés à l' église. La circonstance particulière que Bouchard De Marli, fils de Mathilde, avait été fait prisonnier quelque temps auparavant et était gardé alors par ceux de Cabaret, ne saurait diminuer le prix de cette action compatissante de sa mère. J' ai insisté sur la scène de fanatisme et de destruction, parce que Port-Royal, à sa manière, périra un jour presque ainsi, et que, juste cinq cents ans plus tard, nous aurons affaire aux mêmes passions forcenées et triomphantes. Cette clémence chrétienne de la fondatrice semble de loin crier grâce pour les saintes filles persécutées. Simon De Montfort, moins clément, fut aussi, il faut p46 le dire, un des premiers et des plus généreux bienfaiteurs du naissant monastère. Il y avait déjà dans le vallon, à l' époque de la fondation de Port-Royal, une chapelle consacrée à saint Laurent. Cette chapelle fut détruite lorsqu' on bâtit l' église nouvelle, ou bien elle y fut adaptée et en devint une partie. Ce qui est certain, c' est que l' église à laquelle travailla d' abord l' architecte Robert De Luzarches, achevée seulement en 1229, et consacrée à notre-dame, la grande patronne de ces âges, avait gardé dans le côté gauche de la croisée un autel dédié à saint Laurent, en mémoire de la dévotion première. Cette église, qui subsista jusqu' à la ruine de 1712, n' offrait rien de remarquable pour l' architecture. Elle reçut des réparations accessoires en divers temps, plus particulièrement au seizième siècle, où une abbesse, Jeanne De La Fin, en fit reconstruire le clocher ; cette abbesse y ajouta aussi un ornement considérable, consistant en des chaises de choeur d' une grande beauté de sculpture ; on les voyait encore, avant la révolution, au couvent des bernardins de Paris. Par l' effet ordinaire du temps, le pavé de l' église se trouvait, au dix-septième siècle, inférieur au niveau du terrain d' alentour, au point qu' il fallait descendre neuf ou dix marches en entrant ; le grand vaisseau allait ainsi se submergeant insensiblement. Pour obvier aux inconvénients de l' humidité, on dut relever le pavé de huit pieds en 1652. Ces neuf ou dix marches d' ensevelissement donnent à penser. Le temps, ce grand et infatigable fossoyeur, enterre le plus qu' il peut même les choses qui restent debout ; et dans les églises plus visiblement qu' ailleurs, comme si, devant l' éternité pour p47 témoin, c' était le lieu principal de son effort, dès qu' on le laisse continuer sa tâche, il les fait profondes et creuses et humides, comme un tombeau. Le monastère fondé par Mathilde De Garlande, de concert avec l' évêque de Paris comme coopérateur (je mets Philippe-Auguste de côté), ne tarda pas à passer sous la juridiction de l' ordre de Cîteaux. On a remarqué que l' emplacement de l' abbaye même, sa situation au creux le plus étroit de ce vallon encaissé et dominé par les hauteurs, était conforme au site favori de la plupart des abbayes selon saint Bernard : " car ce saint, dit un historien de Port-Royal, établissait toujours ses monastères dans des lieux profonds qui dérobassent la vue du monde et ne laissassent que celle du ciel ; " et il semblerait qu' il y eût déjà une désignation et un choix de l' ordre dans le choix du lieu. Mais il est plus probable que la juridiction de Cîteaux ne vint qu' ensuite. Elle est douteuse dans les premières années et d' après les chartes mêmes : les droits des bernardins p48 et ceux de l' évêque restent flottants. Cependant l' évêque ne maintenant guère les siens, l' abbaye des Vaux De Sernai, qui n' était située qu' à une lieue et demie de là, se porta naturellement comme supérieure immédiate d' un couvent dont les premières religieuses avaient été prises dans l' ordre réformé de saint Benoît. La suprématie des moines sur Port-Royal paraît constante et entière à partir de 1225 ; ils y fournissaient seuls des confesseurs. Thibauld, petit-fils de Mathilde la fondatrice, étant devenu abbé des Vaux De Sernai en 1235 et par conséquent supérieur de Port-Royal, redoubla de soins et d' adoption pour les filles dotées par son aïeule. Il les visitait souvent, et l' on a jusqu' à la fin conservé par respect, dans la première cour extérieure, et proche la loge du portier, un petit corps de logis isolé, appelé le logement de saint Thibauld . C' était, après l' église, le plus ancien bâtiment de la maison ; c' était le plus pauvre. Les religieux, confesseurs du couvent, et plus tard quelques-uns de nos messieurs, en occupaient le haut, tandis que la salle du rez-de-chaussée, appelée la chambre rouge , servait d' infirmerie aux domestiques. N' admirez-vous pas cette manière d' honorer, selon l' esprit de Port-Royal et selon le véritable esprit du christianisme, l' humble et illustre saint de la race des montmorencis ? Je ne ferai pas l' histoire du monastère de Port-Royal depuis sa première abbesse, qui s' appelait, à ce qu' il paraît, Eremberge, jusqu' à la mère Angélique, à laquelle commence véritablement notre sujet. On serait fort embarrassé de vouloir établir cette histoire, dont le fil, sans cesse rompu, finit par manquer tout à fait aux quatorzième et quinzième siècles. p49 Notons seulement avec Racine, en son élégant abrégé, que l' ancien Port-Royal eut pour bienfaiteur tout spécial Saint Louis, qui donna aux religieuses, sur son domaine, une rente en forme d' aumône dont elles jouirent jusque dans le dix-septième siècle. Le même roi, s' embarquant pour la croisade à Aigues-Mortes (1248), ratifia la donation que Jean comte de Montfort avait faite aux religieuses de Port-Royal de la terre du petit Port-Royal, au lieu des droits qu' elles avaient auparavant sur la forêt de Montfort : c' est Tillemont qui nous l' apprend. Saint Louis, du plus loin qu' on se peut rattacher à lui, est un de ces anneaux précieux qui reluisent trop pour qu' on les omette : on garde ce nom comme un saphir dans son trésor, et on le montre. Le pape Honoré Iii, par une bulle de 1223, avait accordé à l' abbaye de grands privilèges, entre autres celui d' y célébrer l' office divin, quand même tout le pays serait en interdit : ce fut l' inverse plus tard, Port-Royal étant p50 seul en interdit au sein d' un pays et d' un temps tout chrétien dont il demeurait la gloire. La même bulle accordait aussi à ce couvent de pouvoir servir de retraite à des séculières qui, dégoûtées du monde, voudraient faire pénitence sans se lier par des voeux. C' était un commencement et comme une promesse de ce qu' on vit plus tard refleurir et s' accomplir par les pénitences libres et les retraites à Port-Royal de Mesdames De Luynes, De Vertus, De Longueville, De Liancourt. Les guerres avec les anglais au quatorzième et au quinzième siècle, les guerres de religion au seizième, hâtèrent sans doute la dissolution de la discipline à Port-Royal, comme partout ailleurs dans les monastères dispersés aux champs. Ce qu' on y voit dans le courant du seizième siècle devient intéressant à relever, parce que c' est de là que la mère Angélique est partie pour sa réforme, et parce que, dans le cadre d' un seul couvent, on a l' image de ce qui se passait dans tous, et de la ruine de l' institution religieuse en France à cette époque. La dernière moitié du quinzième et la première du seizième siècle nous offrent à Port-Royal deux abbesses, tante et nièce, appelées toutes deux Jehanne De La Fin, qui apportèrent quelque réforme, non pas spirituelle, mais d' économie et de bonne gestion dans les biens du monastère, qui recouvrèrent et accrurent la terre des Granges sur la hauteur, et d' autres prés ou bois avoisinants. La seconde, la nièce, rétablit de plus les lieux réguliers, répara l' église, fit faire le clocher à neuf, donna les stalles de choeur. Elle était représentée sur son tombeau, non plus avec le manteau p51 mondain comme sa tante, mais avec la coulle , manteau particulier à l' ordre. Il y eut donc sous cette abbesse un commencement d' ordre extérieur, et elle mérita une flatteuse épitaphe, à laquelle la pointe finale et un peu macaronique ne manque pas : finis coronat opus. la fin couronne l' oeuvre. Deux cartes de visite , c' est-à-dire deux pièces officielles, représentant les comptes rendus et les conseils donnés, lors de deux visites faites par le supérieur du monastère de Port-Royal, abbé De Cîteaux, l' une en 1504, du temps encore de la tante La Fin, l' autre en 1572, après la nièce La Fin, et du temps de la dame Catherine De La Vallée qui lui avait succédé ; ces deux pièces qu' on a, marquent de reste le degré de lumière des visiteurs, le degré d' urgence d' une réforme à introduire dans le monastère visité, et l' insuffisance de celle que la seconde dame De La Fin avait bornée à quelques détails d' extérieur. La carte de visite de 1504 recommande avant tout aux religieuses de mieux dire les heures de notre-dame leur patronne, qu' elles dépêchaient apparemment au pas de course pour en finir ; elle leur prescrit de faire bonne pause d' un verset à l' autre, et au demi-verset ; de bien prononcer tous les mots et syllabes , sans croquer ou sans traîner démesurément quelque note, comme elles ont fait en notre présence (en présence de frère Jacques, abbé De Cîteaux) ; d' avoir une horloge pour régler les heures du service divin, lesquelles, en effet, sans horloge, devaient aller un peu au hasard et dérangées. - p52 on voit par cette carte qu' il n' y avait pas de dortoir où pussent régulièrement coucher les religieuses, pas de clôture, et on devine, à la rigueur des ordres sur ce point, les inconvénients qui naissaient de l' abandon. On est frappé d' une recommandation expresse, relative au lieu de la confession et au plan qu' en trace l' abbé, tellement que le confesseur soit en l' église hors de la cloison, et la pénitente en l' oratoire (de l' autre côté), et que la fenêtre soit garnie d' un treillis bien épais, devant lequel il y aura quelque toile cirée . De semblables cartes de visite sont les pièces justificatives les plus naturelles de tel dialogue d' érasme, de telle page de Rabelais, ou de l' apologie pour Hérodote . Il s' y trouve beaucoup d' autres précautions indiquées au sujet des portes qui donnent sur les champs et prés ; d' autres prescriptions (plus spirituelles) contre le vice de propriété , opposé à l' esprit de communauté, et qui s' était naturellement développé chez ces religieuses, chacune ayant à part ses petits meubles, son pécule, sa petite argenterie. Mais, comme prescription non moins importante, adressée spécialement à l' abbesse, il lui est commandé de faire étrécir les manches de toutes les robes de ses religieuses, et aussi les siennes mêmes, depuis le coude jusqu' en bas, tellement qu' elles ne soient point plus larges en bas qu' en haut (ce qui était une mode élégante à cette date de 1504), et que désormais lesdites manches n' aient plus de trois doigts de repli . Le bon janséniste (Guilbert) qui nous a transmis ces cartes de visite, et qui les commente à fond, craint fort que la coulle , qui fut reprise peu après par l' abbesse et substituée au manteau, ne l' ait été que parce qu' étant large elle-même, on sauvait par là ces larges manches p53 que l' abbé De Cîteaux prohibait, et auxquelles les religieuses du seizième siècle tenaient tant. On reconnaît précisément, aux défenses de l' abbé De Cîteaux, ces mêmes manches larges et bragardes , ces manches larges comme la bouche d' une bombarde , contre lesquelles tonnait alors en chaire le burlesque prédicateur Menot : la mode furieuse de 1504 nous est de tout point prouvée et constatée. L' autre carte de visite que nous possédons fut dressée en 1572 par Nicolas Boucherat, abbé De Cîteaux, du temps de l' abbesse Catherine De La Vallée, laquelle, sous prétexte des guerres de la ligue, finit par se sauver de la maison et par chercher retraite à Colinance, ordre de Fontevrault. Cette carte atteste un désordre aggravé et plus de mécontentement dans le supérieur, qui se montre lui-même plus judaïque et moins spirituel encore que le frère Jacques de 1504. Toujours les mêmes formules pour que le service soit dit avec dues et accoutumées inclinations et autres cérémonies . Mais on y remarque avec surprise des injonctions absolues telles que celle-ci : " toutes iront à la communion de quinze en quinze jours pour le plus tard, après avoir fait leur confession à leur père confesseur et p54 non à un autre. " en envisageant une si grossière routine appliquée au sacrement réputé le plus saint, on conçoit la future révolte de Saint-Cyran et d' Arnauld, les rigides barrières qu' ils eurent à redresser devant la table de l' hostie, et le livre de la fréquente communion , fulminé contre le trop commun sacrilége. -j' omets quelques réprimandes au sujet des soeurs malades, que l' abbesse, à ce qu' il paraît, nourrissait mal, et sur l' estomac desquelles elle retranchait. Tout en ne voulant pas surcharger mon récit de trop minutieux détails, il me faut accepter pourtant l' une des premières conditions de ce sujet, qui est d' être l' histoire d' un monastère. Et puis il n' y a plus guère de monastère, et il ne s' en refera guère, j' imagine. Quand donc on en étudierait et on en saurait un assez en détail dans le passé, il n' y aurait pas si grand inconvénient. L' histoire de l' un représente celle de beaucoup d' autres, et en dispense. On aura ainsi dans Port-Royal un échantillon complet, et l' un des derniers, de ce qu' était un couvent dans son relâchement d' abord, puis dans sa réforme, dans sa sainteté studieuse et pénitente ; un vrai couvent-modèle. L' abbé De Cîteaux, soupçonnant que ses ordres n' étaient pas exécutés et se méfiant à bon droit de l' abbesse, revint à Port-Royal et dressa, à la date du 1 er février 1574, une nouvelle carte de visite, qui semble plus directement porter sur les désordres de cette p55 dame, sur les inconvénients de l' entrée qu' elle ménage dans la maison à un prétendu receveur des rentes, nommé Blouin. Elle y est menacée d' excommunication si elle n' obéit aux défenses désormais positives. C' est peu de temps après qu' elle quitta l' abbaye et se retira à Colinance. La dame Jeanne De Boulehart lui succéda à dater de cette fuite, en 1575, et maintint les choses telles quelles, débonnairement, sans scandale ni réforme. Il est dit à sa louange, dans son épitaphe, qu' elle n' a point délaissé sa maison, a bien gardé ses religieuses et les a bien nourries (tout ce que la précédente ne faisait pas). La dame Boulehart, cédant à des instances de ses supérieurs, prit pour coadjutrice, en 1599, Jacqueline-Marie Arnauld, âgée de sept ans et quelques mois. Nous semblons être à cent lieues d' une réforme, et cependant nous y touchons. Mais il y a auparavant à bien voir les circonstances de l' introduction à Port-Royal de cette coadjutrice enfant, et quelle était la famille, dès lors et depuis si considérable, la race des Arnauld d' où elle sortait. p56 Ii. Les Arnauld étaient originaires d' Auvergne, et antérieurement, disaient-ils, de Provence. Arnauld D' Andilly les donne pour très-nobles dans ses mémoires . Son grand-père, M De La Mothe-Arnauld, tour à tour d' épée et de robe, commandant d' une compagnie de chevau-légers ou procureur-général de la reine Catherine De Médicis, était l' un de ces hommes doués, propres à tout. Il s' était fait huguenot. La reine Catherine, qui l' affectionnait, lui envoya une sauvegarde le jour de la saint-Barthélemy ; il avait grand besoin de l' assistance, étant déjà assiégé dans sa maison par les assassins. Comme ton et allure, son petit-fils cite de p57 lui un trait qui le peint, et avec lui sa race. Il avait parlé à la chambre des comptes, au nom de la reine-mère, contre les prétentions d' un seigneur qui y voulait faire vérifier un don du roi que la reine elle-même revendiquait. Ce seigneur altier, tout en colère du refus de vérification, lui demanda, au sortir de la chambre, au haut du grand degré, s' il n' était pas M De La Mothe ; et, sur sa réponse, il ajouta avec emportement qu' il avait trouvé fort étrange son opposition, et qu' il l' en ferait repentir. " vous me prenez pour un autre, " lui répliqua M De La Mothe. -" comment ! Ne m' avez-vous pas dit que vous étiez M De La Mothe ? " repartit ce seigneur. -" oui, lui répondit-il ; mais j' allonge et accourcis ma robe quand je veux, et vous n' oseriez, au bas de ce degré, me parler comme vous faites. " sur cela, un gentilhomme de la suite du seigneur reconnut M De La Mothe, et fit souvenir son maître que c' était le même qu' il avait dû voir durant les guerres civiles en telles ou telles rencontres. Et le grand seigneur, remis sur la voie, lui fit toutes sortes de politesses. Ce M De La Mothe eut deux femmes, de l' une un fils, de l' autre huit fils et quatre filles, en tout treize enfants. Nous verrons Antoine Arnauld, son second fils et père des nôtres, en avoir vingt, dont dix survécurent ; l' aîné est M D' Andilly, le dernier est le grand Arnauld, et les autres à l' avenant. Ce sont de vraies tribus de patriarches que ces familles ; et avec cela, des longévités extraordinaires, de longues facultés vigoureuses et saines. L' Auvergne avait trempé fortement p58 la race ; il y a, j' ose le dire, du Montlosier dans ces Arnauld, non-seulement pour les facultés soutenues et l' entière vigueur, mais aussi pour le genre de nature polémique et infatigablement pugnace. Les familles véritables et naturelles des hommes ne sont pas si nombreuses ; quand on a un peu observé de ce côté et opéré sur des quantités suffisantes, on reconnaît combien les natures diverses d' esprits, d' organisations, se rapportent à certains types, à certains chefs principaux. Tel contemporain notable, qu' on a bien vu et compris, vous explique et vous pose toute une série de morts, du moment que la réelle ressemblance entre eux vous est manifeste et que certains caractères de famille ont saisi le regard. C' est absolument comme en botanique pour les plantes, en zoologie pour les espèces animales. Il y a l' histoire naturelle morale, la méthode (à peine ébauchée) des familles naturelles d' esprits. Un individu bien observé se rapporte vite à l' espèce qu' on n' a vue que de loin, et l' éclaire. Sans trop presser cette doctrine au cas particulier, j' avoue que M De Montlosier m' aide tout à fait commodément à comprendre les Arnauld. Il est leur compatriote ; il fait des livres sur tout, sur les volcans d' Auvergne, sur les mystères de la religion ; il fait de la polémique à tue-tête contre les jésuites. Il est âpre à la joute, aheurté à ses idées ; il est érudit, il est mystique par un coin ; et, à quatre-vingts ans passés, le voilà debout, frais, sain et ferme, même agréable sous ses cheveux blancs. M D' Andilly ou le grand Arnauld avaient quelque chose de tel assurément. Le fils aîné de M De La Mothe (oncle par p59 conséquent de M D' Andilly et des nôtres) était un vaillant capitaine, longtemps voyageur dans le levant, de vieille roche comme son père, et portant haut la tête. Quand le roi Henri Iii le voulut faire secrétaire d' état à Blois après la mort du duc de Guise, il refusa, alléguant qu' il aurait mieux à servir le roi contre ceux de la ligue dans son Auvergne. Au siége d' Issoire, s' étant jeté dans la place pour la défendre contre le comte de Randan (de la maison de La Rochefoucauld), il tint bon jusqu' à ce que les serviteurs du roi, assemblés pour faire lever le siége, vinssent offrir bataille sous les murs ; ils parurent le matin du jour même où le panache blanc remportait sur Mayenne la victoire d' Ivry (14 mars 1590). M De La Mothe, sortant de la place avec sa compagnie, et rejoignant le gros des fidèles, leur dit que, puisqu' il avait aidé à soutenir le siége, il demandait son droit d' avant-garde, son droit de faire la première charge, ou, en d' autres termes, qu' on voulût bien lui donner la pointe . On la lui accorda, nous dit D' Andilly qui excelle et nage en paroles à faire ainsi les honneurs de sa famille ; il passa les ennemis, vint à M De Randan, lui dit qu' il fallait ce jour-là payer La Mothe (c' était sa maison qu' on lui avait pillée et brûlée, malgré des promesses du contraire), et là-dessus lui donnant deux coups d' épée, il le fit prisonnier ; mais au même moment, sans que M De La Mothe le vît, un cavalier tirait sur M De Randan et le blessait d' une double balle, dont le prisonnier mourut dans Issoire une heure après. -tous p60 les frères de M De La Mothe n' étaient pas de cette vigueur chevaleresque. On en sait même un (le septième), le seul qui n' avait pas l' esprit fort élevé , nous avoue en passant D' Andilly, et duquel les mémoires du temps nous racontent privément de petites particularités qui ne sont guère à redire ; honnête garçon au demeurant, mais, quoique D' Andilly s' efforce de lui trouver, faute d' esprit, un fort bon sens, décidément un pauvre sire. -le huitième frère de M De La Mothe (puisque nous en sommes à tous ces oncles de notre abbaye), mestre-de-camp des carabins, était un invincible et brillant guerrier. On l' appelait M Arnauld du fort , parce qu' au siége de La Rochelle (1622) on le laissa dans le Fort-Louis, à peine tracé, qu' il acheva, en partie de ses deniers, et rendit un modèle du genre. Huguenot converti, il portait à cette guerre contre l' hérésie le zèle, sinon la foi, des croisades. Il a mérité que le capucin Joseph fît son épitaphe, ce qui ne veut pas dire qu' il fût un saint comme le vaillant Zamet, ni même dévot le moins du monde. En lisant la vie d' Arnauld Du Fort chez Arnauld D' Andilly, et en y admirant (toute part faite à l' enthousiasme de famille) cette vaillance infatigable d' un homme de fer, on croit lire la vie que Mirabeau a tracée de son aïeul, colonel sous Louis Xiv. C' est un mélange de courage, d' opiniâtreté, de civilité, mais ici de faste encore et de jactance, de bravoure et de braverie , qui caractérise à merveille cette race des Arnauld dans ce p61 qu' elle n' avait pas encore mitigé ni, en quelque sorte, maté par le christianisme. M Arnauld Du Fort, c' est, on peut le dire, un Arnauld complet à l' état un peu païen et brut. Je n' en citerai qu' un trait. Il faisait travailler au fort, au terrassement, par les soldats. Ayant vu un jour le valet de chambre d' un capitaine, garçon de bonne volonté, qui s' était mis de la partie et à porter la hotte, il lui demanda (quoiqu' il le connût bien) qui il était : et sur la réponse de celui-ci qu' il était le valet de chambre de tel capitaine, M Arnauld lui donna des coups de canne, en s' écriant : " quoi ! Tu es un valet de chambre, et tu es assez hardi pour faire le métier des soldats, c' est-à-dire des princes, puisque les soldats ne font rien que les princes tiennent à honte de faire ! " cette action, dont le bruit courut, électrisa les soldats, qui peut-être n' aimaient guère jusque-là ce travail de pioche, et leur rendit ou leur redoubla le courage. Il paraît pourtant que M Arnauld, qui avait de l' humanité, fit donner sous main quelques pistoles au pauvre diable de valet de chambre, pour le dédommager du bâton. Ce que son régiment était à M Arnauld Du Fort, Port-Royal, le monastère, le semblera un peu à ses neveux, à ses nièces. Il sera tout au monde à leurs yeux, le lieu supérieur, incomparable, à faire envie aux princes ; et leur humilité y mettra un peu trop sa gloire. On verra d' ailleurs avec plaisir ce M Arnauld Du Fort représenté en quelque sorte à Port-Royal, non-seulement dans la personne de ses neveux et nièces, mais aussi comme directement par M De Pontis, un de nos premiers solitaires et de ses anciens p62 compagnons d' armes, le plus vieil officier vétéran sous Louis Xiv. Il y eut encore un autre Arnauld, neveu du précédent et cousin-germain des nôtres, fils d' un intendant des finances, et qui fut un guerrier fort connu de son temps : quand on disait simplement M Arnauld , c' était de lui, sous Richelieu, sous la fronde, à la cour, à l' hôtel de Rambouillet, qu' on entendait parler. Il eut très-jeune la charge de mestre-de-camp des carabins après son oncle ; mais, commandant à Philisbourg, une nuit il se laissa surprendre. D' Andilly remarque que je ne sais quoi de fatal sembla s' opposer toujours à l' entière élévation de sa famille. Arnauld Du Fort eût été maréchal de France, sans sa mort prématurée ; Arnauld de Philisbourg le fût devenu, sans cette malheureuse surprise. M De Feuquières, cousin-germain par alliance de D' Andilly et des autres, gagnait ce glorieux bâton à son tour, sans sa défaite à Thionville. Il ne tint qu' à peu de chose aussi que lui-même D' Andilly, à son compte du moins, ne fût devenu secrétaire d' état et ministre. Ce que la famille Arnauld est aujourd' hui devant la postérité, grâce peut-être à cette moindre réussite du côté du monde, vaut mieux pour elle, même au seul point de vue de la gloire, que ce qu' elle aurait jamais été autrement ; et cette élévation historique, à laquelle plusieurs de ses membres visèrent par d' autres voies, se trouve enfin consommée. En résultat, c' était, au commencement du p63 dix-septième siècle, ce qu' on appelait une bonne famille que celle des Arnauld, une solide et ancienne maison, peut-être noble, à coup sûr de condition notable, pleine de services et de mérites évidents, en charge près des grands et dans leurs conseils, parfaitement appuyée, apparentée même à des seigneurs, et poussée de toutes parts dans la guerre, dans les finances et au palais. Un point seulement n' a pas été assez détaché dans ce qui précède, et je rappelle que M De La Mothe, l' aïeul de toute cette famille, celui qui ne portait sa robe qu' à la chambre des comptes, s' était fait huguenot, qu' il ne se convertit qu' après la saint-Barthélemy, et que plusieurs de ses fils restèrent de la religion ou n' abjurèrent que tard. Ce coin, voilé le plus possible par ses petits-fils de Port-Royal, relevé malignement par les jésuites, doit être indiqué de loin au fond de notre tableau, et y tient plus peut-être que les Arnauld eux-mêmes ne croyaient. La race et la souche bien posée, il est temps de se restreindre à la ligne directe, à la branche même d' où Port-Royal sortit, et de parler à fond de M Arnauld l' avocat, le second fils de M De La Mothe, le cadet de M De La Mothe du siége d' Issoire, l' un des aînés de M Arnauld Du Fort et le père de tous les nôtres. p64 Il avait succédé à son père dans la charge de procureur-général de la reine Catherine De Médicis, qu' il exerça jusqu' à la mort de cette princesse. En devenant quitte de cette charge, il laissa en même temps celle d' auditeur des comptes qu' il y joignait, pour se livrer tout entier au barreau. C' est un des types de cette noble lignée d' avocats du seizième siècle, dont Loysel, l' un des plus respectables lui-même, nous a dressé l' histoire. M Simon Marion, avocat également et plus ancien, entendant un jour le jeune Arnauld plaider, en fut si transporté qu' il l' emmena dans son carrosse, et le retint à dîner chez lui ; il lui donna bientôt sa fille unique en mariage. M Marion fut dans la suite président des enquêtes, puis avocat-général. Il avait une extrême ardeur d' avancer sa famille honnêtement, comme on l' entend dans le monde : on en a des preuves dans l' abbaye qu' il fit avoir à sa petite-fille. De plus, c' était un grand orateur, au dire du cardinal Du Perron : il avait la voix fort émouvante . M D' Avoye avait dit un jour au cardinal : " il me souvient que lorsque vous prêchâtes à saint-Merry, Mm Marion et Arnauld vous furent ouïr. M Marion dit en sortant : ce n' est pas un homme qui prêche, c' est un ange. " il ne faut pas trop s' étonner, après cela, d' entendre le cardinal Du Perron rendre ce jugement : " M Marion est le premier du palais qui ait bien écrit et, possible qu' il ne s' en trouvera jamais un qui le vaille. Je dis plus : que, depuis Cicéron, je crois qu' il n' y a pas eu d' avocat tel que lui. Je fis son épitaphe à Rome, où j' étais quand on me dit la nouvelle de sa mort... " en rabattant tout ce qu' on voudra de ce prêté-rendu d' éloge que Du Perron payait à l' un de ses admirateurs p65 dans la manière un peu emphatique du seizième siècle, il n' est pas indifférent pour nous de trouver dès l' abord, dans l' aïeul temporel des mères et des principaux solitaires de Port-Royal, le premier du palais qu' on loue d' avoir bien écrit . C' est de bon augure pour la littérature saine et le bon style, jusqu' alors si rare, qui va sortir de sa race. à propos de ce premier qui ait bien écrit , notons pourtant que l' éloge, avec variante de noms, s' est bien répété ; on l' a précisément accordé à plusieurs, vers ce temps-là, pour leur prose ; on les a loués comme les premiers qui eussent fondé le bon style : plus d' un sans doute y conspirait. J' omets D' Urfé, un peu hors de ligne : mais cela s' est dit successivement du garde des sceaux Guillaume Du Vair, de Du Perron lui-même, puis de certains prédicateurs ou traducteurs, de Lingendes, de Nervèze, de Coeffeteau, puis encore de D' Ablancourt ; on l' a redit de Patru au barreau bien longtemps après M Marion. Et tous ces éloges ont passé : ils ne sont recueillis que comme des curiosités littéraires s' appliquant à des hommes une fois célèbres, et qu' on ne lit plus, qu' on ne trouverait même plus à lire. Tant il était difficile de fonder la bonne prose : tantae molis erat ! Tant plusieurs devaient à leur tour s' efforcer et mourir à la peine, comme dans un fossé qu' on a à combler, et p66 qui se remplit de morts pendant un assaut. Cette belle et vraie prose que tels ou tels illustres avaient trouvée, disait-on, lesquels bientôt on ne connaissait plus, cette prose qui était toujours à refaire de M Marion jusqu' à Patru, Pascal, lui, l' a saisie une bonne fois et l' a exprimée du premier coup à jamais : invenit . Montaigne déjà avait trouvé, en sa Gascogne et dans sa tour de Montaigne, un style de génie, mais tout individuel et qui ne tirait pas à conséquence. Pascal a trouvé un style à la fois individuel, de génie, qui a sa marque et que nul ne peut lui prendre, et un style aussi de forme générale, logique et régulière, qui fait loi, et auquel tous peuvent et doivent plus ou moins se rapporter : il a établi la prose française. Dans l' intervalle de Montaigne à Pascal ont eu lieu ces efforts laborieux et je n' ose dire stériles, mais bien nombreux et sans cesse à recommencer, des Marion, Du Perron, Du Vair, Nervèze, Lingendes, Coeffeteau. Tous, ils se peuvent résumer et abréger dans un seul nom qui les représente et qui, à ce titre, les a absorbés, dans Balzac, ce grand ouvrier de mots et fabricateur de phrases, dans Balzac dont Pascal certes se serait bien passé comme devancier, mais dont ne se serait point passée également l' influence littéraire de Pascal. Je veux dire que le style de Pascal a plus aisément fait loi, ayant été devancé par cette élucubration habile et comme par cette police de langue de Balzac. -M Marion (ce à quoi l' on n' avait guère pensé) y a eu de très-loin, et avec quelques autres, une petite part. p67 Iii. M Arnauld l' avocat devint donc le gendre de M Marion en 1585. Son éloquence, ai-je dit, était célèbre ; elle était réelle, puisque tous les contemporains l' ont attestée, et que l' éloquence a une part vivante, actuelle, qui est dans son effet même et ne saurait mentir. Il paraissait éloquent de son temps, donc il l' était à beaucoup d' égards. Il avait pour le moins le souffle, le flumen , c' est quelque chose. Mais si l' éloquence a une autre partie solide et durable qui mérite d' intéresser tous les âges, il ne l' avait pas. On a dit, dans l' âge suivant (un satirique, il est vrai, Tallemant), que c' était un homme à lieux communs, qu' il avait je ne sais combien de volumes de papier blanc où il faisait coller par le libraire les passages des auteurs tout imprimés, qu' il coupait lui-même et réduisait sous p68 certains titres. Satire à part, c' est possible, et même probable. Son fils D' Andilly nous expose comment les présentations d' officiers de la couronne, connétables, amiraux, ducs et pairs (les présentations qu' on faisait d' eux au parlement), sont le plus difficile endroit de l' éloquence, parce qu' elles tiennent, dit-il, de ce genre démonstratif et sublime qui ne doit rien avoir que d' élevé , comme le panégyrique de Trajan, par Pline, qui en est le chef-d' oeuvre : " or, feu mon père a fait seul quatorze de ces actions extraordinaires, dont tout le reste du palais ensemble n' en a fait qu' onze ou douze. " et un jour, à l' une de ces présentations où il s' agissait de M De La Trimouille, l' orateur, remontant aux ancêtres, se jeta sur la bataille de Fornoue : m le duc de Montpensier, prince du sang, présent à la harangue, tira à demi son épée du fourreau, se croyant à l' action même ; voilà un triomphe. Mais M D' Andilly ne dit pas qu' un jour, plaidant contre un génois huguenot sur qui l' on avait exercé une confiscation, M Arnauld énuméra si au long les mauvais offices des génois contre la France, et s' étendit si à plaisir sur le chapitre d' André Doria, que le génois impatienté s' écria en baragouinant : " messiours, c' ha da far la repoublique de Gênes et André Doria avec mon argent ? " ce qui coupa court à la harangue. Dans une cause pour M De Guise contre m le p69 prince, M Arnauld, sur sept audiences tout entières qu' elle dura, en tint lui seul plus de quatre . En 1600, quand le duc de Savoie vint en France, le roi Henri Iv voulant lui donner un magnifique échantillon de son parlement, le premier président Achille De Harlay commanda à M Robert et à M Arnauld de se préparer dans quelque belle cause ; et ce fut M Arnauld qui la gagna devant tous ces illustres témoins. Pierre Mathieu (dans son histoire de France sous Henri Iv) a donné au long le récit de cette séance d' apparat, et même les plaidoyers en entier. Le roi, pour introduire son hôte avec moins de presse et de suite, aborda par la rivière, du côté du jardin du premier président. Les deux princes se mirent en la loge de la chambre dorée, d' où ils pouvaient tout voir et ouïr sans être vus. La cause pathétique, exprès choisie, ne tarda pas à retentir. Il s' agissait d' un nommé Jean Prost, assassiné. Sa mère, ayant pris soupçon du maître du logis où il demeurait, qui était un boulanger et qui s' appelait Bellanger, l' avait dénoncé, et il s' en était suivi pour l' accusé la question ordinaire et extraordinaire ; mais, quelque temps après, deux voleurs, arrêtés pour d' autres crimes, s' étaient avoués les assassins de Prost. De là, le torturé demandait réparation, dommages et intérêts, taxant la mère de calomnie. M Arnauld défendait la mère ; M Robert plaidait pour le boulanger demandeur, et il commençait ainsi : " messieurs, les poëtes anciens ayant à plaisir discouru de plusieurs combats advenus au mémorable siége de Troye, récitent que Telephus, fils d' Hercules, ayant en une rencontre esté grièvement blessé d' un coup de lance par Achilles..., p70 alla prendre advis de l' oracle d' Apollon... " le tout pour dire que la lance d' Achille pouvait seule guérir les blessures faites par Achille, et que les arrêts du parlement, présidé et guidé par un Achille (de Harlay), pouvaient seuls réparer les condamnations de cette même cour. Sur un ton approchant, mais avec la différence du pathétique à l' indignation, M Arnauld répondait en faisant éclater les sanglots de la mère éplorée. Il tirait grand parti d' un vol d' argent que le boulanger avait commis sur la personne de l' assassiné : " Caius Antonius fut accusé de la conjuration de Catilina ; il en fut trouvé innocent. Mais parmi son procès se meslèrent des larrecins qu' il avoit autrefois commis en Macédoine ; cela fut cause de le faire condamner. Et néantmoins l' une des accusations n' avoit rien de commun avec l' autre. En ceste cause l' homicide et le larrecin ont beaucoup de connexité. " M Arnauld raisonnait moins spécieusement quand, un peu après, il s' écriait sans rire : " le philosophe Crantor disoit que celui qui souffre du mal sans en estre cause, est fort soulagé en cet accident de fortune. " belle consolation que la maxime de Crantor pour ce boulanger torturé ! Pierre Mathieu, qui ne laisse pas d' être sous le charme de ces Démosthènes de France , nous représente, après les deux plaidoyers adverses, les âmes flottantes et les opinions des juges suspendues : " le discours de l' advocat du roy, ajoute-t-il, fut la poudre de départ qui sépara le vray du vray-semblable et l' apparence de l' essence. " et il termine par l' ample et pompeux résumé du procureur-général Servin, qui conclut avec M Arnauld. p71 Ce voyage du duc de Savoie à Paris, qui, selon l' heureuse expression de Mathieu, déracinoit le peu de fleurs de lys qui restaient encore au coeur du maréchal p72 de Biron, faisait une impression bien contraire sur les autres coeurs fidèles. Avant la fin de l' année, M Arnauld, dans une espèce de philippique intitulée première savoisienne , s' enflammait à servir la cause royale contre ce même duc de Savoie, qui chicanait sur la restitution du marquisat de Saluces et autres conditions des traités. Déjà, au plus fort de la ligue, il avait répliqué à un manifeste du duc de Mayenne par un écrit intitulé l' anti-espagnol , et lancé encore d' autres pamphlets loyaux, dans le même sens, mais non avec le même sel, je le crains, que la satyre ménippée . Dans un avis au roi pour bien régner , il donna plus tard (en 1614) des conseils utiles, dont les états-généraux, alors assemblés, profitèrent. Mais le fait qui resta le plus capital de sa vie (après ses illustres enfants), ce fut d' avoir plaidé en 1594, au nom de l' université, contre les jésuites, qui n' en aiment pas mieux ces messieurs de Port-Royal, comme ajoute un malin chroniqueur. Le plaidoyer au nom de l' université de Paris contre les jésuites, cette pièce qu' on a appelée le péché originel des Arnauld, avait pour occasion l' attentat de Pierre Barrière sur la personne de Henri Iv, en 1593. L' université, par la bouche de M Arnauld, demandait l' expulsion de la société auprès du parlement. p73 Presque au début de cette catilinaire, après une première excursion vers Pharsale et ces guerres plus que civiles ; après s' être comparé lui et les gens d' entendement et de bien, de tout temps dénonciateurs des jésuites, à d' inutiles cassandres : ora, dei jussu, non unquam credita teucris ; l' orateur s' écriait : " Henri Iii, mon grand prince, qui as ce contentement dans le ciel de voir ton légitime et généreux successeur, ayant passé sur le ventre de tous tes ennemis, régner tantôt paisible en ta maison du louvre, et maintenant sur la frontière rompre, dissiper et tourner en fuite... j' abrège la phrase incidente, qui n' en finit pas ..., assiste-moi en cette cause, et, me représentant continuellement devant les yeux ta chemise toute sanglante, donne-moi la force et la vigueur de faire sentir à tous tes sujets la douleur, la haine et l' indignation qu' ils doivent porter à ces jésuites... " et plus loin : " quelle langue, quelle voix pourroit suffire pour exprimer les conseils secrets, les conjurations plus horribles que celle des bacchanales, plus dangereuses que celle de Catilina, qui ont été tenues dans leur collége rue saint-Jacques, et dans leur église rue saint-Antoine ? ... " il faut s' arrêter, on en sourit, et cela a été une fois de l' éloquence ! -et ceci encore en était : " boutique de Satan où se sont forgés tous les assassinats qui ont été exécutés ou attentés en Europe depuis quarante ans ; ô vrais successeurs des arsacides ou assassins ! ... " tout est de ce ton ; l' apostrophe et le poing tendu ne cessent pas. Les juges cependant étaient soulevés sur leur siége ; p74 ils s' entre-regardaient et se faisaient des signes d' impatiente admiration. Le peuple, dehors, se pressait à flots dans la grand' salle, attendant, écoutant aux portes fermées ; car les jésuites avaient obtenu que les débats ne fussent pas publics. L' orateur même en tirait parti en quelques meilleurs endroits : il les montrait toujours aimant le petit bruit, non pas venus d' abord en France à enseignes déployées , mais se logeant dans l' université en petites chambrettes , longtemps renardant et épiant . Il étouffait pourtant dans ce huis-clos. Jamais enfin, dans nul autre discours, M Arnauld n' a autant déployé que dans celui-ci ce que son fils D' Andilly appelle les maîtresses-voiles de l' éloquence. Nous retrouverons de reste ces mêmes maîtresses-voiles, non moins pleinement gonflées, dans les plaidoyers de M Le Maître, son petit-fils, l' un de nos solitaires. p75 Les jésuites ne furent expulsés que quelques mois après, lors de la nouvelle tentative d' assassinat par Jean Châtel (décembre 1594) ; mais ils gardèrent un souvenir profond de cette fulminante plaidoirie, qui avait d' avance tranché le procès : manet alta mente repostum judicium paridis ! ... l' université aussi en garda et en voua à M Arnauld et aux siens une longue reconnaissance. Elle voulait lui faire accepter un présent, qu' il refusa avec un désintéressement obstiné ; à son refus, elle s' assembla par extraordinaire le 18 mars 1595, et d' un consentement unanime rendit un décret, un acte solennel en latin, par lequel elle se reconnaissait à jamais sa cliente obligée et fidèle, tant envers lui qu' envers sa postérité : " ... se ea officia quae a bonis clientibus fido patrono solent deferri, omnia in illum ejusque liberos ac posteros studiose collaturos... " convictions énergiques ! Résolutions persévérantes ! Teneur et grandeur un peu romaine des caractères, qui remplace, ce me semble, avec assez d' avantage ce qu' on appelle goût , et n' y permet qu' un moindre p76 regret ! Le goût sans doute manquait à ce style, à ces plaidoyers ; les paroles en étaient le plus souvent enflées et vaines, mais les actions restaient fortes et plus vraies que les discours. Les caractères et la conduite tenaient, pour ainsi dire, un grand fonds, que plus de culture a morcelé depuis, a embelli, je le crois, mais n' a pas consolidé. Tel était Antoine Arnauld, l' homme qui peut passer pour un des avocats les plus parfaits, je ne dis pas dans ses plaidoyers, qui eurent leur manière d' éloquence viagère, mais dans l' ensemble et dans l' esprit même de sa profession. Il était chef du conseil d' une quantité de princes, de princesses et de grands qui ne consultaient jamais que chez lui, dans son cabinet. Il tenait sa profession à honneur au moins autant que fera, un siècle plus tard, Mathieu Marais ; on ne put le décider jamais à être autre chose. à la mort de M Marion son beau-père, il ne voulut pas devenir avocat-général. Le maréchal d' Ancre, qui lui faisait, en quittant Paris, de petites visites amicales d' adieu à quatre heures du matin, en était pour ses offres obligeantes. On disait assez haut dans la famille qu' il possédait toutes les qualités pour avoir les sceaux, pour être un grand chancelier de France ; on ajoutait même tout bas et un peu glorieusement qu' il en avait été question en cour, au louvre ; qu' à certaine occasion on y avait songé à saint-Germain. -au dix-huitième siècle, un autre grand avocat, Gerbier, défendant les héritiers d' une ancienne fondation de Nicole, plaidera pour Port-Royal et pour les sectateurs de cette maison p77 dans une cause célèbre. Entre la plaidoirie d' Arnauld contre les jésuites à la fin du seizième siècle et celle de Gerbier pour Port-Royal au dix-huitième, notre sujet monastique s' encadre tout d' un coup assez oratoirement. Ces deux grandes voix, dont l' une passa pour éloquente en son temps et dont l' autre le fut certainement dans le sien, me semblent faire écho et se répondre par-dessus le cloître immobile, à l' ombre duquel M Le Maître contrit, qui les entend et qui s' en dévore, garde un silence obstiné. M Marion et M Arnauld étaient des chrétiens, mais des chrétiens selon le monde ; et le monde, sauf les modes et les apparences, se retrouve toujours et partout un peu le même. C' étaient d' honnêtes gens, mais qui, tout du seizième siècle et de robe qu' on se les figure (c' est-à-dire ce qui nous semble le plus austère), songeaient à l' avancement des leurs, à l' établissement de leur maison ; et les moyens de le procurer tombaient plus d' accord avec l' usage et l' honneur mondain qu' avec l' entière vertu. M Arnauld avait beaucoup d' enfants, et de ce nombre plusieurs filles. On destina l' aînée au monde, au mariage ; et pour les deux suivantes, on décida qu' on les placerait de bonne heure en religion , c' est-à-dire qu' on les constituerait en dignité dans le cloître. Le grand-père, M Marion, tenait surtout à conclure l' affaire avant de mourir ; en aïeul tendre et prévoyant qui s' en va, il voulait user de son p78 grand crédit en tout lieu et de la faveur particulière dont l' honorait Henri Iv, pour obtenir ce qui s' accordait alors par une exception assez fréquente, mais ce qui n' était pas moins contre toute règle et contre le scrupuleux esprit de vérité. Il s' agissait de pourvoir ses deux petites-filles, Jacqueline (depuis, la mère Angélique) et Jeanne (depuis, la mère Agnès), âgées l' une de sept ans et demi, l' autre de cinq ans et demi environ, d' une coadjutorerie ou d' une abbaye. En France, l' affaire était assez simple ; le crédit de M Marion, s' employant d' une part sur l' abbé De Cîteaux, M De La Croix, qui était, nous dit-on, de bas lieu et de sentiments très-peu élevés, et d' autre part agissant auprès de Henri Iv, qui aimait fort son avocat-général et qui était assez coulant sur le chapitre des messes ou des abbayes, devait promptement réussir. Mais à Rome, pour avoir les bulles, c' était négociation plus délicate, et il y eut besoin de dissimuler, disons mieux, d' altérer le chiffre des âges. L' abbé De Cîteaux, pour faire sa cour à M Marion, amena la dame Jeanne De Boulehart, abbesse de Port-Royal, âgée et infirme, à prendre en 1599, pour coadjutrice, la jeune Jacqueline, l' aînée des deux soeurs. Et, sur ce même temps, l' abbaye de Saint-Cyr, de l' ordre de saint-Benoît, étant devenue vacante, on l' obtint pour la petite Jeanne, la cadette. Henri Iv donna parole, ou même brevet de l' une et de l' autre faveur. Seulement il fut convenu qu' une dame des portes, religieuse de Saint-Cyr, y aurait le titre et y remplirait les fonctions d' abbesse par procuration, jusqu' à ce que Jeanne eût atteint ses vingt ans. L' autre cas, celui de la coadjutorerie de Port-Royal, était plus p79 simple ; car on comptait que la dame Boulehart vivrait encore un peu longtemps. Les cérémonies de vêture ne tardèrent pas. On conduisit Jacqueline à l' abbaye de saint-Antoine des champs (au faubourg saint-Antoine), le 1 er septembre 1599, et le lendemain l' abbé De Cîteaux lui donna sa bénédiction solennelle ; en même temps elle prit l' habit de novice. Le jour de saint-Jean de l' année suivante (1600), Jeanne prenait également l' habit de novice à Saint-Cyr, en présence de la même nombreuse compagnie qui avait assisté à la cérémonie de sa soeur. Une fois pourvues comme coadjutrice et comme abbesse, il ne s' agissait plus que d' élever les deux petites filles, de les accoutumer à la religion, et de les former aux charges qu' elles allaient tenir. Les deux soeurs avaient été d' abord huit mois ensemble à Saint-Cyr, dans l' intervalle de la bénédiction de Jacqueline à la prise d' habit de Jeanne. Ensuite on les sépara, et Jacqueline fut placée à Maubuisson, maison de l' ordre de Cîteaux. L' abbesse de Maubuisson était Madame Angélique D' Estrées, soeur de la belle Gabrielle, et vraiment peu digne de l' être : on saura en quel sens. Elle avait également l' abbaye de Bertaucourt, près d' Amiens, et y conduisit une fois la jeune Jacqueline, qui, par occasion, y reçut le sacrement de confirmation. L' enfant changea alors ce nom de Jacqueline en celui d' Angélique qui est devenu si célèbre, et qu' on prit plutôt qu' un autre en considération de Madame D' Estrées. Cette substitution se fit dans l' intention, à ce qu' il paraît, de donner le change à Rome, et afin qu' on y pût réclamer plus tard, sous un nom nouveau et comme pour une autre personne, les bulles qui p80 avaient déjà été refusées. On voit que les jésuites auraient eu beau jeu sur ces commencements de Port-Royal, et qu' ils auraient pu rétorquer avec de légitimes représailles sur les ruses et accommodements de conscience dont Mm Arnauld et Marion ne se firent pas faute dans toute cette affaire, qui n' est pas au bout. L' abbaye de Maubuisson où l' on plaçait la jeune Angélique, sous la tutelle d' une soeur de la belle Gabrielle, pour être élevée chrétiennement, semble d' abord assez étrangement choisie, et le semblera encore plus si l' on s' informe de plus près. p81 Iv. C' est toujours du plus près possible qu' il faut regarder les hommes et les choses : rien n' existe définitivement qu' en soi. Ce qu' on voit de loin et en gros, en grand même si l' on veut, peut être bien saisi, mais peut l' être mal ; on n' est très-sûr que de ce qu' on sait de très-près. Qu' on se rappelle l' expérience : dans les choses de cette vie actuelle et contemporaine, combien de fois ne se trompe-t-on, pas, sinon du tout au tout, du moins beaucoup plus qu' il ne faudrait, en jugeant de loin des hommes, des nations, des villes, des paysages, qu' on s' étonne ensuite, quand on les approche et qu' on les parcourt en détail, de trouver tout autres qu' on ne se les figurait ! à combien plus forte raison doit-il en être ainsi dans l' histoire du passé ! Seulement là, le plus souvent, la vérification dernière p82 est impossible, et l' approximatif seul fait la limite extrême de notre observation. Au moins quand des tableaux, des récits naïfs se présentent, profitons-en pour éclairer certains coins de moeurs et certains caractères de personnages, pour tâcher de nous les peindre sans rien d' abstrait ni de factice, et comme ils étaient, avec leur bon et leur mauvais, dans ce mélange qui est proprement la vie. J' admire Henri Iv, et tous l' aiment ; et c' est là son rôle officiel, en quelque sorte, dans l' histoire, d' être le bon roi et d' être aimé. Pourtant, si nous revenions au temps de Henri Iv, si, avec les idées qu' on s' est aujourd' hui formées de lui, nous avions l' honneur de le voir revivant comme alors et de le pouvoir connaître, nous ne sortirions pas, j' en suis sûr, sans mécompte. Ce ne serait pas sa faute ; car ce qu' il a été, il n' a rien fait pour le cacher, il l' a été tête haute et bien à l' aise : ce serait la faute de notre prévention. Les mémoires de D' Aubigné, quand nous les lisons, défont un peu le personnage officiel, non pas l' héroïque (celui-là subsiste toujours), mais le personnage plus débonnaire qu' il ne faut, et qu' on est habitué à se façonner sous ce nom. L' anecdote à laquelle, à travers ces détours, j' en veux venir sur l' abbaye de Maubuisson, sans prouver beaucoup, n' est point favorable à l' idéal du bon Henri : elle est beaucoup moins contraire à un certain autre côté malin et narquois de Henri Iv, qui fait également partie de la tradition populaire. Madame D' Estrées, à qui notre jeune Angélique est confiée, avant de gouverner l' abbaye de Maubuisson, n' avait que celle de Bertaucourt, près d' Amiens. Un jour donc que Henri Iv était allé à Bertaucourt faire p83 visite à Madame Gabrielle, qui, pour plus de commodité, logeait chez sa soeur l' abbesse, la belle pria le roi de mettre sa soeur à quelque abbaye plus proche de Paris. Le roi lui promit d' y aviser, et sans doute, dans ce rapprochement de sa soeur, Madame Gabrielle pensait surtout à elle-même, et à être plus à portée de son roi cher et volage. Celui-ci pourtant, qui, ce jour-là, ne désirait peut-être qu' à demi, lui fit quelques objections tout en promettant, et lui dit qu' il ne voyait guère pour le moment d' abbaye vacante à la convenance. Elle insista, et en vint à lui indiquer alors l' abbaye de Maubuisson, laquelle en effet, ajoutait-elle, s' était conservé le droit (on ne savait pourquoi, en vérité) d' élire ses abbesses directement, et de les élire perpétuelles : ce qui donnait prise au droit du roi et à casser cette prétendue élection. Le roi promit derechef d' y songer, et à quelques jours de là, étant allé à la chasse dans les environs de cette abbaye, il arriva comme par hasard sous les murs ; il fit demander à entrer. Ce fut grand honneur et grande joie. Il se rendit tout droit au logis abbatial, vers dame abbesse qui s' avançait en hâte pour le recevoir. C' était pour lors une fille de la maison de Pisieux, d' abord religieuse de Variville (près Clermont-En-Beauvoisis), et que celles de Maubuisson avaient élue pour abbesse à cause de sa vertu. Le roi, s' entretenant avec elle, lui dit, sans avoir l' air d' y mettre importance : " madame l' abbesse, qui est-ce qui vous a donné vos provisions pour l' abbaye ? " cette bonne fille n' y entendant pas malice, et saisissant l' occasion de voir confirmer d' un brevet royal son élection libre, repartit bien vite avec révérence : " sire, vous me les pouvez donner quand il vous plaira. " -le p84 roi répliqua en souriant : " j' y penserai, madame l' abbesse, " et ensuite se retira de l' abbaye, raconte-t-on, en faisant dire à cette bonne abbesse qu' il voulait donner la charge à une autre. Elle apprit en effet, peu après, que le roi faisait venir des bulles de Rome ; d' où elle prit épouvante, et se retira à son ancien couvent de Variville, laissant la place nette à la soeur de Madame Gabrielle. Les bulles arrivèrent ; le roi amena lui-même Madame D' Estrées à Maubuisson, tint le chapitre, la mit en possession, et fit promettre l' obéissance aux religieuses. Il eut dès lors deux abbayes pour voir Madame Gabrielle, Bertaucourt, que Madame D' Estrées gardait encore, et Maubuisson plus rapproché. Ne semble-t-il pas que voilà matière toute trouvée à un malin fabliau, comme en contient tant le recueil de Barbazan ou de Le Grand D' Aussy ? La suggestion intéressée de la belle Gabrielle, la promesse de Henri Iv faite d' un air d' objection et de négligence, cette adresse qu' il met à la remplir (intéressé lui-même) ; la partie de chasse, toujours si commode aux doubles desseins, l' air de joie et de révérence de la bonne abbesse qui le reçoit au perron, et qui donne en plein dans le piége de la demande ; le singulier clignement alors du roi grivois, qui rit sous sa moustache de tenir si bien son affaire ; tout cela composerait aisément une petite scène, où il y aurait un peu plus de perfidie que dans le dîner chez Michaut, mais où il entrerait bien du vieil esprit français, de la malice anti-monacale et galante, beaucoup enfin de la vraie physionomie de p85 Henri Iv, -plus que dans la henriade , on le croira. M Andrieux a fait un joli conte de l' histoire du meunier de sans-souci : ce serait un peu ici le contraire. Le despote Frédéric épargne le moulin qui lui gâte la vue ; le bon Henri Iv prend sans façon l' abbaye qui lui convient. On respecte un moulin, on vole une province. On épargne un pays, on vole une abbaye ; l' adage ainsi se doit retourner. C' est qu' idole pour idole, Frédéric tenait encore moins à sa vue de Potsdam que Henri Iv à un désir de Madame Gabrielle. Mais, nonobstant la petite perfidie, les rieurs, en France, seront toujours du parti du diable-à-quatre et de ses amours. Je ne saurais m' empêcher moi-même de regretter que La Fontaine, qui fait bien le pendant de Henri Iv en poésie, et qui n' était bonhomme à son tour que dans cette mesure, n' ait pas écrit, sous le titre de l' abbesse de Maubuisson , un petit conte de plus en vers, eût-il dû s' en repentir après, comme de Joconde . L' année du noviciat étant expirée, la jeune Angélique fit profession, le 29 octobre 1600, entre les mains de l' abbé De La Charité, moine de Cîteaux, délégué par l' abbé supérieur ; elle avait neuf ans. Elle continua de rester à Maubuisson jusqu' en juillet 1602, époque où la dame Boulehart, abbesse de Port-Royal, étant morte, elle alla prendre possession de l' abbaye. Dans l' intervalle (de 1601 à 1602), et depuis que la jeune Angélique avait fait profession, on postulait de nouveau à Rome pour ses bulles : il n' était plus question de la première Jacqueline pour qui on les avait refusées ; on ne parlait que de la jeune Angélique, religieuse p86 professe, âgée, disait-on, de dix-sept ans , ce qui paraissait encore trop de jeunesse et de bas âge à Rome. On y employait activement le cardinal d' Ossat, le grand négociateur, dont il existe une lettre sur ce sujet. Rome d' ailleurs, comme si elle eût eu pressentiment de ce qu' allait devenir, grâce à l' abbesse nouvelle, ce Port-Royal qu' il faudrait réprimer, Rome y mettrait peu de bonne volonté. à défaut de pressentiment, on s' y souvenait du plaidoyer de M Arnauld, des réquisitoires assez récents de M Marion contre les jésuites et contre les prétentions ultramontaines : les véritables scrupules pouvaient bien venir de là. Mais le cardinal D' Ossat, en négociateur habile, s' arma précisément de ces circonstances, représenta l' éclat d' un refus qui aurait couleur politique, l' intérêt de passion qu' y mettrait le parlement, l' adoucissement qui, au contraire, résulterait d' une faveur du saint-siége ; et il emporta enfin comme d' assaut les bulles tant désirées. Il y était question, dans les considérants, des services rendus au monastère de Port-Royal, pendant les troubles de religion, par M Marion, aïeul de l' abbesse, sans les secours et soins duquel le monastère , était-il dit, n' aurait pu subsister . J' avoue que tous ces stratagèmes avérés, joints à l' âge de dix-sept ans qui était un pur mensonge, me rendent moins invraisemblable une parole dénigrante p87 de Tallemant sur les Arnauld, à laquelle je n' avais d' abord pu croire. Il parle d' un jeune avocat d' esprit caustique, nommé De Pleix, qui, ayant été leste un jour au palais en plaidant contre M Arnauld, se vit obligé de faire de publiques excuses. Mais De Pleix se vengea de l' humiliation, et joua depuis un méchant tour à cette famille ; " car il se mit, dit Tallemant, à rechercher dans les registres de la chambre des comptes, et fit voir qu' on avait enregistré des brevets de pension pour services rendus par des enfants de cette famille qui (à la date des brevets) étaient à la bavette, et fut cause qu' on leur raya pour plus de douze ou quinze mille livres de pension. Cela s' était fait par la faute de M De Sully. " la conclusion morale à tirer de tout ceci (car il en faut une, et je n' accumule point ces détails sans dessein), c' est que, dans les affaires du monde, les plus réputés honnêtes gens, fût-ce M De Sully (comme on l' entrevoit au passage), fût-ce M Marion et M Arnauld, peuvent se laisser aller à des actes, à des altérations qui ne sont pas, tant s' en faut ! La justice même. Montaigne, La Rochefoucauld, Molière et La Bruyère, ne s' en étonneraient pas, et volontiers sans doute ils diraient, en haussant les épaules et en souriant d' ironie amère : l' espèce est ainsi. allons plus avant. La seule garantie entière, à ne prendre même les choses que par le côté humain, la seule absolue sauvegarde d' équité constante réside dans une pensée perpétuellement et rigoureusement chrétienne : Port-Royal et les siens nous le rediront assez haut à chaque instant, eux qui ne voyaient dans la nature humaine actuelle, même dite vertueuse, qu' iniquité plus ou moins fardée et sans p88 cesse renaissante, qu' éternelle corruption de coeur à surveiller et à guérir. Les bulles obtenues, et la mère Boulehart morte, la jeune abbesse Angélique fut installée à Port-Royal et mise en possession de son abbaye, le 5 juillet 1602, par le vicaire-général de l' abbé de Cîteaux, après une assemblée capitulaire solennelle et un simulacre d' élection de la part des religieuses présentes. On trouve, dans une relation, l' état précis du monastère au moment où elle y vint : " il y avait pour confesseur un religieux bernardin si ignorant, est-il dit, qu' il n' entendait pas le pater ; il ne savait pas un mot de catéchisme, et n' ouvrait jamais d' autre livre que son bréviaire : son exercice était d' aller à la chasse... etc. " -les religieuses portaient d' habitude, selon la mode mondaine, des gants et des masques. Elles vivaient d' ailleurs, bon gré mal gré, assez pauvrement, étant volées par leurs domestiques : l' abbaye n' avait alors que six mille livres de rentes. Elles étaient treize professes, quand la jeune abbesse y entra ; la plus âgée avait trente-trois ans, et ce fut la seule que Madame Arnauld jugea à propos de faire bientôt éloigner pour sa conduite. p89 Tout continua d' abord comme par le passé, très-futilement et assez innocemment. La jeune abbesse avait dix ans et demi, pourtant aussi peu enfant qu' il était possible de l' être à cet âge, d' un esprit fort vif et avancé, et ne sentant déjà pas mal, au moins humainement, ce qu' elle devait au rôle qu' on l' appelait à remplir. Lorsqu' elle eut onze ans, ce M De La Croix, abbé de Cîteaux, homme fort déférent à M Arnauld, et de très-peu de mérite , comme elle nous l' apprend, offrit de lui-même de la bénir, ce que M Arnauld n' osait sitôt lui demander. Il la bénit donc abbesse, et lui fit faire le même jour sa première communion. Il y eut dans l' intérieur de l' abbaye, à cette occasion, compagnie nombreuse et grand festin. On a, sur ces premiers temps de la mère Angélique, des relations on ne saurait plus circonstanciées, des espèces de dépositions régulières dressées par les principales religieuses qui lui survécurent, et des récits d' elle-même, l' un inachevé, de sa plume, les autres recueillis de sa bouche par M Le Maître, qui la ramenait souvent sur ce sujet et, dès qu' il était seul, écrivait tout fraîchement ce qu' elle avait dit. Durant la dernière moitié de sa vie, on la traitait déjà comme une sainte, de qui il faudrait faire le procès un jour, pour la canoniser ; on se mettait d' avance en mesure, en assemblant les témoignages ; on lui faisait, en un mot, son dossier de sainte , de son vivant. On allait même jusqu' à décacheter, à son insu, les lettres qu' elle p90 écrivait, et l' on en tirait copie pour qu' elles ne fussent pas perdues ; c' est ainsi que nous est parvenue la plus grande partie de sa correspondance avec la reine de Pologne. M Le Maître, très-ardent à ces sortes de biographies, et dont c' était la dévotion , nous dit Du Fossé, de se faire raconter les circonstances personnelles et les aventures spirituelles de chaque solitaire survenant, redoublait naturellement de cette sorte de dévotion à l' égard de sa sainte tante. Ainsi rien ne nous manque sur elle ; on a la série non interrompue de ses moindres actes et de ses pensées ; nous pouvons suivre les mouvements de la grâce dans son coeur, comme si nous y étions. La jeune Angélique, à cette époque, avant le réveil de la grâce, achevait de mener sa vie d' enfance. Elle disait ponctuellement l' office, à commencer par les matines, qu' on avait pourtant remises, pour moins de fatigue, à quatre heures du matin ; et le reste du temps elle jouait ou se promenait dans les enclos. Une des p91 dernières cartes de visite permettait ou même ordonnait que l' abbesse menât la communauté promener sur les terres après les vêpres. Les jours de pluie, elle lisait l' histoire romaine ou des romans. L' abbaye, pour l' ordre matériel, était assez bien menée par la prieure, une dame Du Pont, fille sage et simple. La famille Arnauld venait souvent, Madame Arnauld surtout, qui n' était jamais sans quelque inquiétude, à cause du peu de garantie qu' elle voyait dans des habitudes si faciles. Elle arrivait quelquefois à l' improviste, mais elle n' avait rien à surprendre. Tout heureusement se passait sans déréglement, quoique sans piété vive et sans lumière. Le général de l' ordre, un M Boucherat, successeur de M De La Croix, dans sa carte de visite de décembre 1604, se montrait satisfait, et ne voyait pas autre chose à ordonner, que de porter le nombre des religieuses de douze à seize. De rares et légers incidents variaient cette vie ; on s' en souvenait, on s' en entretenait longtemps. Un jour, Henri Iv chassant aux environs, et ayant su que M Arnauld père était pour le moment dans l' abbaye, pendant ses vacances du parlement, y entra. La jeune Madame de Port-Royal le reçut avec toutes ses religieuses, la croix en tête, et elle-même montée sur de hauts patins, ce qui fit que le roi la trouva bien grande pour son âge. " la modestie du roi fut telle, dit la naïve relation, qu' il témoigna à M Arnauld qu' il n' était entré dans l' abbaye qu' à cause qu' il l' avait su là, et qu' autrement il aurait eu peur de troubler ces bonnes filles. " il promit de venir dîner le lendemain ; mais la chasse l' ayant porté ailleurs, il fit dire ses excuses, et ne put que crier lui-même de dessus son cheval, en passant p92 dans les hauts champs, tout contre les murs : " le roi baise les mains à madame l' abbesse ! " voilà le pendant plus modeste et presque dévotieux de la visite à Maubuisson. Le temps se passa ainsi depuis 1602 jusqu' en 1607. La jeune abbesse, en avançant en âge, commençait à prendre sa profession et son aveni en dégoût. L' amour-propre pourtant chez elle dissimulait ; elle portait ce joug insupportable en se divertissant de son mieux, nous dit-elle, sans confier sa peine à qui que ce fût et en affectant bonne contenance. Lorsque des personnes étrangères lui insinuaient qu' ayant fait sa profession avant l' âge, elle s' en pouvait dédire, loin de donner dans cette idée, elle s' en choquait presque ; et en effet quelque chose l' avertissait au fond, ajoute-t-elle, qu' elle ne pouvait quitter sa condition sans se perdre, qu' il n' y avait point de loi qui la dispensât d' être à Dieu, et qu' il lui avait fait trop d' honneur de la prendre pour lui . Ces idées sur la sainteté de sa profession se mêlaient, sans qu' elle comprît comment, à une vie aussi païenne et profane qu' elle la pouvait mener avec convenance. Elle allait visiter des voisins en compagnie d' une ou de plusieurs religieuses, et l' on commençait à lui rendre ses visites. Madame Arnauld apprit ces licences que sa fille se donnait, et lui en fit un jour des reproches avec larmes : ce qui augmenta l' angoisse secrète de la jeune abbesse de se voir réduite à continuer à jamais cette vie religieuse si mélancolique à son gré, ou, en la rompant, à fâcher ses parents si bons, et de plus à vivre sans honneur ; car elle savait bien, dit-elle, qu' il ne pouvait y en avoir qu' à vivre selon sa condition. Dans ce conflit, au lieu d' avoir recours à Dieu par la prière, p93 elle se mit, pour divertissement, à lire les vies de Plutarque et autres livres profanes. -en les lisant alors, et depuis en s' accusant de les avoir lus, elle ne se doutait pas qu' elle paraîtrait, dans les fastes chrétiens du dix-septième siècle, comme quelque chose d' héroïque à son tour, et de comparable en caractère à ce que les Cornélie, les Clélie, ou les mères de Sparte, pouvaient paraître dans l' antiquité, et que toute une classe de disciples et de fervents, pour la distinguer d' une autre célèbre Angélique, sa nièce, la surnommeraient grande et première , comme on a fait pour les Scipions. Sa jeune soeur, qui souvent partageait ses jeux (car elle l' envoyait chercher à Saint-Cyr dans le carrosse qui était resté de feu la dernière abbesse de Port-Royal), cette autre intéressante enfant, qui devint la mère Agnès, offrait dès lors un naturel tout différent : fort dévote aux offices, comme une personne qui sera adonnée au choeur ; sage, exacte, mais vaine et glorieuse, romanesque d' imagination, au point de demander à Dieu pourquoi il ne l' avait pas fait naître Madame De France (qui a été depuis reine d' Espagne) ; quelque chose d' espagnol comme chez M D' Andilly, et qui deviendra aisément mystique dans le sens de sainte Thérèse. La mère Angélique, comme ensuite le grand Arnauld, son dernier frère, avait une nature d' esprit plus ferme, plus latine, et qui aurait plutôt tourné à la Plutarque et à la romaine. Voilà de grands noms, mais que la suite du récit justifiera, j' espère. Malgré les distractions de promenade ou de lecture, l' ennui revenait vite ; l' aversion allait s' augmentant chez notre jeune abbesse, et, vers quinze ans, elle roulait des résolutions dangereuses. " je délibérai en p94 moi-même, dit-elle, de quitter Port-Royal, et de m' en retourner au monde sans en avertir mon père et ma mère, pour me retirer du joug qui m' était insupportable, et me marier quelque part. " elle crut même qu' au pis-aller elle serait en sûreté à La Rochelle, bien que bonne catholique, et elle comptait sur le crédit de ses tantes huguenotes pour l' y protéger. à la veille de cette grande résolution de fuir, elle fut, comme divinement, empêchée par une grande maladie et fièvre qui la saisit en juillet 1607. Son père et sa mère l' envoyèrent aussitôt querir, la firent transporter en litière à Paris, l' entourèrent de médecins, et la comblèrent d' affection humaine ; ce qui la toucha fort, et la détourna d' un dessein qui les aurait mortellement affligés. La vue pourtant qu' elle eut durant ce séjour de convalescence au logis paternel, les visites de son oncle l' intendant des finances, de son autre oncle M Arnauld Du Fort, et de ses tantes magnifiques, à l' entour de son lit, tous couverts de velours et de satin, lui rendaient plus que jamais l' inclination mondaine ; et elle se fit faire alors en cachette un corps de baleine, avoue-t-elle, pour paraître de plus belle taille. Sur ces entrefaites, M Arnauld se méfiant peut-être de quelque retour de sa fille contre sa profession, usa auprès d' elle d' un tour d' adresse qui irrita cette jeune âme et faillit lui rendre son premier dessein. Un jour, comme elle avait ses quinze ans bien passés, il lui présenta brusquement un papier assez mal écrit, en lui disant, avant qu' elle eût le temps de le lire : " ma fille, signez ce papier ! " ce qu' elle fit par crainte et respect, n' osant adresser une question, mais crevant tout bas de dépit , dit-elle. à quelques mots qu' elle saisit du p95 regard, il lui parut bien que c' était un renouvellement et une ratification de ses voeux qu' on lui extorquait ainsi. M Arnauld, tout intègre qu' il était, n' y regardait pas de si près ce jour-là. Les mondains sont de tout temps les mêmes sur certains chapitres : moins la vérité en soi, que la considération ; moins la vertu, que l' honneur. La jeune abbesse revint toutefois à son monastère plus résignée de pensée, et y fut reçue par ses religieuses avec une amitié qui la toucha. Elle demeura tout l' hiver très-faible de santé encore. Au carême de 1608, ayant envie de lire et n' osant faire choix de lecture profane, elle en demanda une de dévotion, mais qui ne fût pas trop pénible. Une religieuse, la dame De Jumeauville, que Madame Arnauld avait dès longtemps fait placer près d' elle pour la surveiller, lui donna comme très-beau un livre de méditations que des capucins, en venant prêcher au monastère, avaient tout dernièrement apporté. Ce livre, si simple qu' il fût, parut beau également à la jeune Angélique, et elle y trouva quelque sujet de consolation. Ce fut alors que son jour marqué arriva. à peu de temps de cette lecture, un capucin, le père Basile, survenant vers la nuit, demanda à prêcher. L' abbesse, qui rentrait d' une promenade au jardin, jugea qu' il était tard ; puis, se ravisant, elle y consentit. Elle aimait assez à entendre ces prédications de passage, et y trouvait parfois une diversion aux sermons assez pitoyables ou ridicules que venaient faire, aux grandes fêtes, les écoliers des bernardins. La communauté se rendit au sermon du capucin, comme il était déjà nuit. Il prêcha, à ce qu' il paraît, des anéantissements et des humiliations p96 du fils de Dieu en sa naissance et dans sa crèche. Ce qu' il dit, au reste, l' abbesse, est-il rapporté, ne s' en souvint pas précisément et n' aurait pu le rendre, même à peu près. Ce qui est certain, c' est qu' une grande action s' opéra : " pendant ce sermon, dit-elle, Dieu me toucha tellement, que, dès ce moment, je me trouvai plus heureuse d' être religieuse que je ne m' étais estimée malheureuse de l' être, et je ne sais ce que je n' aurais pas voulu faire pour Dieu, s' il m' eût continué le mouvement que sa grâce me donna. " cette heure, est-il dit encore, fut comme le point du jour qui a toujours été croissant en elle jusqu' au midi. de grandes crises suivirent, comme c' est l' ordinaire dans ce travail de la grâce, même là où il est le plus soudain. Depuis ce soir du sermon prêché par le père Basile au carême de 1608, jusqu' au 25 septembre de l' année suivante, autre mémorable journée, comme on le verra bientôt, la vie de la mère Angélique fut une lutte et une angoisse continuelle, une angoisse en dedans par ses scrupules, ses désirs et ses mélanges de terreur et de ferveur, une lutte autour d' elle avec ses religieuses, ses supérieurs et sa famille, qui tous, plus ou moins, s' opposaient à l' accomplissement de ce qu' elle avait conçu. Le premier obstacle à cette réforme eût été le père Basile lui-même, qui en était l' instrument. Heureusement l' abbesse, le trouvant un peu jeune pour elle qui n' avait que seize ans et demi, ne s' adressa pas sur l' heure à lui en particulier, et se contenta de le faire remercier par une de ses soeurs. Depuis, elle apprit qu' il était extrêmement déréglé et une vraie cause de désordre au sein de plusieurs maisons p97 religieuses où il avait été introduit. Se contenant donc en elle-même, elle commença d' agiter des projets de changement et de haïr derechef sa condition, non plus de religieuse, mais d' abbesse, par des motifs tout opposés aux anciens. Elle aurait voulu fuir à cent lieues, se cacher de tous, ne plus jamais voir aucun des siens, quoiqu' elle les aimât, et vivre n' importe où en soeur converse, n' étant connue que de Dieu. Cette lutte renfermée dura jusqu' à la pentecôte. Un autre capucin, le père Bernard, de beaucoup plus âgé que le précédent et d' un air tout à fait austère, étant venu prêcher, la jeune abbesse osa s' ouvrir à lui de ses désirs de réforme ; mais celui-ci, en homme peu éclairé, prit acte à l' instant des paroles de l' abbesse pour prêcher si sévèrement la communauté, qu' il choqua et révolta les bonnes soeurs : autre écueil déjà par excès. La prieure représenta, fort judicieusement en apparence, à la mère Angélique, que c' était une ferveur de dévotion qui la tenait pour lors et qui la quitterait peut-être avant trois mois, qu' elle allait tout bouleverser cependant ; et autres raisons de bon sens naturel que chacun eût trouvées. L' abbesse découragée ne songeait plus qu' à laisser l' abbaye, pour se faire ailleurs simple religieuse. Là-dessus, le père Pacifique, digne et vieux capucin, qui justifiait tout à fait son nom et qui visitait parfois le monastère, survint et fut pris pour juge ; le père Bernard, l' autre capucin plus emporté, était présent. Le père Pacifique, bien que plus spirituel et mis plus tard au rang des bienheureux, cherchait à concilier humainement, à ajourner, à ne rien vouloir d' impossible, et le père Bernard, bien que moins religieux, parlait plus haut et plus dans le sens prochain de Dieu, comme p98 le remarque la mère Angélique en son récit. Le père Pacifique entrait dans l' idée qu' Angélique quittât l' abbaye ; le père Bernard exigeait qu' elle tînt bon et emportât la réforme d' assaut. De là, de nouvelles angoisses. Elle se jetait alors dans des austérités extraordinaires, et, comme en désespoir d' agir au dehors, elle se tournait contre elle-même. C' était peu de ne se vêtir que de drap grossier, de ne coucher que sur la couche la plus dure ; elle se relevait la nuit secrètement et s' en allait prier dans un grenier, de peur que la dame De Jumeauville, qui couchait dans sa chambre, ne la trouvât debout. On la surprit se cautérisant, de nuit, les bras nus avec de la cire brûlante. Je passe d' autres détails trop peu gracieux. -" que voulez-vous ? " disait-elle plus tard comme en riant lorsqu' on la mettait sur ce chapitre, " tout était bon dans ce temps-là ! " cependant le père Bernard, chaque fois qu' il essayait de brusquer la communauté, y renouvelait l' obstacle. Les religieuses, qui s' opposaient (bien que respectueusement toujours) à une réforme, étaient précisément celles, on le conçoit, qui avaient été le plus régulières jusque-là et le plus modestes ; elles croyaient n' avoir rien à réformer. Le père Bernard, dans l' ardeur indiscrète de ses réglements, voulut les aller porter, comme de la part de l' abbesse, à l' abbé De Morimond, grand-vicaire de M De Cîteaux, pour les faire autoriser ; en vain l' abbesse lui représenta que l' abbé De Morimond avertirait son père ; ce qui ne manqua pas d' arriver. p99 M Arnauld, averti presque en même temps par l' abbé De Morimond et par la surveillante, Madame De Jumeauville, exigea qu' aux vendanges prochaines sa fille le vînt voir à sa maison d' Andilly. Il la trouva dépérissant de santé et en proie à une mélancolie opiniâtre. Il s' éleva contre l' intrusion des pères capucins dans son monastère ; lui dit que ces gens-là ne voulaient que se faire de son abbaye une bonne ferme à leur bénéfice, et déclara s' opposer expressément à ces réformes sans frein. De telles luttes nouvelles, que la tendresse du sang rendait si sensibles, achevèrent de troubler la jeune Angélique, et redoublèrent une fièvre quarte qui la minait. Ces beaux ombrages d' Andilly, qu' elle avait tant aimés lors de l' année de sa première maladie, et sous lesquels elle s' étonnait qu' on ne voulût pas toujours vivre quand on les possédait, jaunissaient cette fois sans charme à ses yeux et ne l' attachaient plus. Elle revint le 18 octobre à son monastère, plus triste et plus brisée que jamais, résolue de servir Dieu, et pourtant ne voulant rien entreprendre contre le gré de son père ; non pas vaincue, mais toute désarmée. Le second coup de la grâce, qui inclina décidément p100 sa volonté, frappa moins de quinze jours après son retour. Le jour de la toussaint, en effet... -mais, à propos de cette oeuvre dite de la grâce, et sur les singularités qu' elle nous offre ici, quelques réflexions et précautions explicatives sont nécessaires. Nous touchons dès le début au coeur de notre sujet, à la clef même de la foi de Port-Royal. Et d' abord, au point de vue purement humain, à ceux qui ne verraient dans l' opération dite de la grâce qu' un phénomène psychologique particulier, qu' un état, une passion par moment régnante de l' âme humaine, à ceux-là le phénomène devrait encore paraître assez extraordinaire du moins, assez éminent et assez rare, tant en sa nature qu' en ses effets, pour mériter d' être étudié de près dans ses circonstances avérées, dans ses exemples les plus incontestables. à ceux-là donc, à ceux qui ne voudraient voir qu' en observateurs philosophes et rationalistes les hauteurs et les extrémités de l' âme humaine, je ne craindrai pas de dire que, comme ils n' ont rien de plus divin à nous offrir et qu' ils ne trouvent rien apparemment d' étranger à eux dans ce qui est humain, cette étude que je fais à travers les minutieux détails d' une réalité, toujours pauvre par quelque endroit, n' a rien qui doive sembler puéril et petit, ou trop bizarre. Car, encore un coup, c' est au prix de ces particularités, par moi décrites, que l' âme humaine arrive (les philosophes eux-mêmes ne le nieront pas) à un certain état fixe et invincible, à un état vraiment héroïque, d' où elle exécute ensuite ses plus grandes choses. Il n' est pas de petit chemin qui mène là. Le procédé de l' esprit en pareil cas, ne serait-ce qu' à titre de procédé, vaut p101 d' être connu. Voilà pour les uns ; mais aux autres, à vous qui croyez, qui attachez au mot de Grâce un sens lumineux et divin, à vous tous chrétiens d' esprit et de foi dans les différentes nuances, je dirai : ne vous étonnez pas trop, je vous en prie, de ces détails qui peuvent offenser nos moeurs et vos propres habitudes plus dégagées des pratiques sensibles ; ne vous en scandalisez pas, et n' allez pas croire que, bien qu' il y ait eu quelque excès sans doute, l' ensemble de tous ces soins et de tous ces scrupules n' était pas nécessaire à l' oeuvre, incontestablement utile et grande, qu' on va voir sortir. Ces petits, ces humbles, et, comme on est tenté de les appeler par moments, ces misérables moyens, émanaient d' un grand et saint esprit et tendaient à une haute fin. à la place précise où se trouvait cette jeune abbesse, dans un couvent spirituellement si délabré, au commencement du dix-septième siècle, les moeurs générales et sa condition particulière étant ce qu' on les a vues, il n' y en avait peut-être (parmi ces moyens employés par elle) que très-peu d' inutiles. Même en se plaçant dans une autre communion, dans un christianisme moins assujetti aux règles extérieures et aux pratiques traditionnelles, pourvu que ce soit encore un vrai et vif christianisme, c' est-à-dire un christianisme véritablement croyant à la chute, à la rédemption et à la grâce, il n' y a pas trop à s' étonner de la singularité, tantôt rebutante, tantôt futile en apparence, de ces moyens. La grâce admise, la grâce subsistant, et si ce royaume spirituel distinct qui est le sien, et où il nous faut incessamment désirer d' entrer et d' habiter par l' esprit, n' est pas chimère, il n' y a pas de petits moyens qui aident p102 à y pénétrer ; il n' y a pas de moyens absolus, et autant il est d' âmes humaines à des époques et dans des situations différentes, autant il peut y avoir de portes différentes aussi, et d' ouvertures même bizarres, à cette cloison entre le monde et Dieu, qu' il faut forcer. Toute ouverture est bonne, si par là on pénètre. Et même on ne peut, ce semble, pénétrer et être digne du seuil que si l' on est décidé au fond à l' atteindre à tout prix et n' importe par quelle ouverture. Je veux dire que, bien qu' il puisse avec raison sembler actuellement inutile à beaucoup de vous, chrétiens, de faire ce que la mère Angélique croyait nécessaire, de se brûler les bras, de ne pas quitter la serge ou la bure, de fermer le guichet à son père (comme tout à l' heure on le verra), il est hors de doute que s' il y avait à accomplir, à atteindre un devoir à travers quelqu' une de ces choses d' apparence petite ou répugnante, celle-ci devrait être à l' instant acceptée. Cela même est trop évident. à la guerre, les plus brillants, s' il le faut, restent huit jours quelquefois dans les boues sans changer d' habit ni se débotter. Eh bien ! Dans son continuel combat, la mère Angélique croyait qu' il fallait presque ainsi faire ; peut-être avait-elle raison. Les difficultés de la grâce dans ces conditions d' alors étaient autres ; ne nous hâtons pas de juger sa mesure. Chez ceux même qui estiment la justification possible actuellement et dans l' ordre naturel de la vie par des moyens plus simples, par un appareil moins minutieux et moins rigoureux, il ne saurait être nié que, dans des cas particuliers et extraordinaires, ce n' est pas trop des plus singuliers efforts, des plus vigilantes angoisses. Quiconque croit à la grâce et à cette place p103 forte du salut ici-bas ne doit donc pas trop s' étonner de voir que plusieurs y entrent à toute force, les uns en rampant contre terre et comme à plat ventre, les autres par le soupirail dont la grille déchire en passant, ou par l' égout qui ne souille que l' habit, ou par la lucarne escaladée du toit qui peut au dehors prêter à la risée, et par où pourtant descendit le paralytique. Jean Newton, Oberlin, Félix Neff, sont entrés à leur manière et selon leur voie ; vous qui la suivez, n' excluez pas celle des personnages non moins chrétiens dont nous traitons, si étrange d' abord à votre sens et si tourmentée qu' elle vous puisse paraître. Les réveils chrétiens, dans les siècles et dans les communions diverses, doivent s' opérer diversement et, pour ainsi dire, selon des formes différentes de sursaut ; l' essentiel est qu' ils s' opèrent. p104 V. Le second coup de la grâce, qui détermina entièrement la volonté de la jeune Angélique, eut pour occasion une prédication nouvelle qu' elle entendit le jour de la toussaint, bien peu après son retour d' Andilly au monastère. Ce fut le second signal d' appel pour elle, le second cri de tolle, lege . Le troisième moment décisif, non plus pour la volonté, mais pour la réussite au dehors, sera à la journée du guichet , qui changea cette longue agonie en pleine victoire. Pour les réconciliations, comme pour les renonciations et les reniements, le chant du coq retentit d' ordinaire jusqu' à deux et trois fois à l' âme, avant d' achever d' avertir. -à ce jour donc de la toussaint de 1608, un écolier des bernardins, à défaut des capucins que, dans son premier feu, M Arnauld avait fait exclure, s' en vint p105 prêcher à Port-Royal ; il le fit assez bien, et s' étendit fort sur la huitième béatitude : bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. et après l' office, une bonne fille, depuis religieuse, et qui servait alors la mère Angélique, lui dit avec émotion : " si vous vouliez, madame, vous seriez de ces bienheureux qui souffrent persécution pour la justice. " l' abbesse rebuta du premier mouvement cette fille, comme bien hardie de lui parler ainsi ; mais le trait avait pénétré. à l' avent prochain, il y eut un jubilé : la mère Angélique songea à le gagner, et, pour cela, à faire une revue et une confession générale de ses fautes. Elle se promettait bien, devant Dieu, de ne pas les confesser pour les recommencer ensuite, mais de vivre dorénavant en véritable religieuse. Le moine qui avait prêché à la toussaint fut celui à qui elle s' adressa, n' ayant guère le choix d' un plus sûr, et il la confirma dans son voeu, aussi bien que celles des religieuses fidèles. C' est alors que sa réflexion, sa tristesse, se concentrant de plus en plus à saisir les moyens d' exécution, et sa fièvre quarte, qui la tenait depuis huit mois, la consumant plus fort, un jour du carême de 1609, la prieure, la mère Du Pont, qui l' aimait beaucoup et qui souffrait de sa peine, la pria, avec une autre bonne fille, d' entrer dans une cellule, et là lui dit combien elle s' affligeait de la voir ainsi se miner en mélancolie, lui en demandant instamment le sujet. Et dès que l' abbesse l' eut avoué, la prieure répondit que, toutes, elles aimeraient mieux faire ce qu' il lui plairait, que de p106 la voir s' attrister plus longtemps. On prit donc jour, celui de la fête de saint Benoît, et, à l' assemblée du chapitre, l' abbesse proposa de tout mettre en commun (voeu de pauvreté, premier point de la vie religieuse) ; ce qui fut accepté et exécuté sur l' heure avec assez d' élan. Chaque religieuse apporta ce qu' elle possédait, hardes et cassette : on cite l' exemple touchant d' une bonne religieuse, sourde et muette depuis des années, laquelle, ayant compris au mouvement des autres soeurs ce qu' on voulait faire, se hâta de les imiter, et, quoique plus soigneuse qu' aucune jusqu' alors, courut en hâte chercher son paquet pour le jeter en commun. -depuis ce jour-là même, est-il dit, la mère perdit sa fièvre quarte. On cite encore une autre vieille religieuse, la soeur Morel, la plus ancienne de la maison, et qui avait une grande répugnance à mettre sa petite part en commun. Elle s' y résigna pourtant, hors sur un point auquel elle tenait trop : elle rendit tout, excepté un petit jardin qui lui était particulier, et qui faisait, dit-on, son idole : c' était l' idole favorite. Nous avons tous un petit jardin , et l' on y tient souvent plus qu' au grand. Si l' on pouvait toucher à un mot de l' écriture, je dirais, en rappelant le saint verset : " ... et le jeune homme s' en alla triste, car il avait un petit bien. " dame Morel entrait dans de grandes colères, si quelque religieuse ou quelque bon père capucin lui parlait avec affliction de cette réserve illégitime. Enfin, un jour, sans qu' on lui en eût parlé, et par pur miracle intérieur, elle se rendit ; elle envoya, dans une lettre, la p107 clef du jardin, comme d' une dernière citadelle ; en effet, c' était la clef de son coeur. Vers ce temps, la mère Angélique retirait de Saint-Cyr, et fixait près d' elle, à Port-Royal, sa soeur Agnès, dont j' ai marqué déjà la forme d' esprit si différente. Elle essayait d' agir sur ce naturel à la fois dévot et glorieux, qui avait besoin d' être modéré, d' être éclairé, sur cette jeune fille à fantaisie espagnole ou portugaise, qui aimait l' austérité par goût et jeûnait trop ; qu' il fallait emmener du choeur toute pleurante (car elle n' aimait que l' office) , et qu' il ne fallait pas moins mortifier, tout à côté de cela, dans ses recherches de délicatesse et dans ses imaginations pompeuses. La mère Angélique y réussissait chaque jour. Mais le grand point à gagner dans la réforme du monastère (la communauté obtenue), c' était la clôture ; une clôture exacte, absolue, à l' égard du monde et à l' égard de la famille, sans excepter M Arnauld. La mère Angélique se munissait de longue main pour cette résolution capitale. Les murailles étaient suffisamment relevées et sans brèche. à la vêture d' une soeur qui prit l' habit après pâques, l' assemblée nombreuse qui y assista fut traitée en dehors. Plusieurs en murmurèrent, et l' on disait assez haut que quand ce serait M Arnauld qui viendrait, sa fille, à coup sûr, n' oserait faire de même, et lui interdire l' entrée. p108 L' attente, à Port-Royal, ne fut pas longue, et les vacances du parlement amenèrent la crise. -mais, tandis que notre jeune abbesse attend cette heure d' épreuve en prière et non sans effroi, j' ai loisir encore de relever dans ce qui précède certaines notions sur l' état nouveau de son âme, et j' en ai besoin pour donner à la scène qui suivra tout son sens et toute sa lumière. Il s' agit des caractères propres à cet état dit de grâce , des signes du moins qui en sont comme l' accompagnement distinctif et la condition la plus constante : simples traits, après tout, qui se peuvent saisir du dehors, et qui servent à figurer une idée, assez grossière sans doute, mais non pas fausse, de ce qui devrait être uniquement senti. Cet état de grâce, en effet, change l' âme, la régénère et la renouvelle. Pour employer une image heureuse qu' un homme d' esprit a appliquée à un autre amour, qui n' est que la forme inférieure de cet amour divin, la grâce, pour ainsi dire, cristallise l' âme, qui, auparavant, était vague, diverse et coulante. Oui, cette âme qui, un moment encore auparavant, coulait et tombait comme un fleuve de Babylone, réfléchissant au hasard ses bords, s' arrête, se fixe d' un coup, prend . Elle se redresse en cristal pur, en diamant, et devient une citadelle de Sion brillante et inexpugnable. Tous les contraires s' y associent en même temps dans une excellence mystérieuse : ce qui était coulant jusqu' alors et fugitif, y devient fixe et solide ; ce qui était dur et opaque, y devient jaillissant et lumineux. L' eau devient p109 cristal, le rocher devient source, tout devient lumière. C' est, en un mot, la cristallisation, non pas seulement fixe, mais vive, non pas de glace, mais de feu ; une cristallisation active, lumineuse et enflammée. Et toutes ces images, si subtiles que je tâche de les faire, sont encore de la bien grossière et païenne métamorphose, pour donner idée d' un acte ineffable qui est la suprême vie . N' étant pas saint Jean à Patmos, c' est Dante qu' il faudrait être en son paradis pour la figurer et la peindre : comme à l' entrée des neuf sphères, il y faudrait manier avec lui ces magnificences assemblées d' escarboucles vivantes, de parvis enflammés, de joyaux qui chantent, et faire toucher déjà cette céleste atmosphère en laquelle le reçut, comme au plus fluide des nuages, l' indivisible diamant éternel : per entro se l' eterna margherita ne ricevette, com' acqua ricepe raggio di luce permanendo unita. L' âme, ici-bas et au sein de son ombre, jouit de cette vraie vie, tant qu' elle demeure prise selon le mode mystérieux. On ne défait pas cet état à demi, il rompt ou il dure. Dans les commencements, il peut s' essayer, puis se disjoindre ou se fondre, pour se reformer bientôt à un second ou à un troisième coup décisif. Dans le cas particulier que nous avons sous les yeux, je relève les points suivants, qu' on retrouvera à peu près les mêmes dans tous les autres exemples : et je n' apporte à ce relevé aucune vue de classement supérieur ; je me borne à la simple observation empirique. 1 cette influence de l' amour divin, du plus élevé p110 des amours, et véritablement de l' unique, vient sans dire comment, sans qu' on sache pourquoi, sans qu' il y ait, ce semble, cause suffisante pour l' invasion. On peut dire de la grâce, comme de la mort, qu' elle vient comme un voleur . -ce père Basile, qui ne prêcha pas mal, n' était pas une cause suffisante et proportionnée à l' émotion qu' éprouva, tandis qu' il parlait, la jeune Angélique. 2 tout ce qui devrait nuire à la production de la grâce selon les règles de la prudence, de la probabilité humaine, y tourne et y concourt : l' obstacle y devient instrument. Ce père Basile, mauvais moine, en est le canal et l' organe. Ce père Bernard, si violent, si indiscret, peut faire manquer l' effet, et, au contraire, il le hâte. 3 l' excès même et la violence du parti pris, au jugement des sensés et des honnêtes gens du monde, un certain scandale, une certaine folie enfin, y sont nécessaires, et y mettent la marque même et le sceau ; de sorte qu' on peut dire que ce qui paraîtrait d' abord raisonnable aux yeux des personnes judicieuses et honnêtes d' un temps, ne serait pas la grâce. -dans le cas de la mère Angélique, les religieuses les plus modestes précédemment et les plus régulières s' opposaient à plus de réforme et semblaient avoir raison ; M Arnauld, Madame Arnauld, semblaient n' avoir pas tort. Et pourtant ! 4 trait bien essentiel à remarquer : on ne scinde pas la grâce, c' est-à-dire on n' en prend pas à volonté certains effets et actes qu' on juge bons et salutaires au pied de la raison, en répudiant tout à côté, en retranchant les moyens ascétiques minutieux ou durs, qu' on p111 jugerait déraisonnables et excessifs. Tout s' y tient ; la charité sort de l' austérité et y ramène. Cet état, on peut l' affirmer en principe, ne se marchande pas ; la grâce se présente, elle heurte un jour avec tout son cortége, cortége plus ou moins dispendieux dont elle seule sait les raisons. -si la mère Angélique n' avait pas fait dès l' abord ce qui peut sembler raisonnablement excessif, dur pour elle-même et sans profit immédiat pour personne, elle et les siennes n' auraient pas été de force ensuite à accomplir les miracles de charité, d' aumône, de distribution entière de soi-même aux autres, comme nous en montrera jusqu' au bout Port-Royal. -il faut donc l' inscrire ici, le redire bien p112 haut dans tous les autres cas analogues : avec la grâce, pas de milieu ni de réserve ; tout ou rien ! c' est le premier mot. 5 à travers les formes diverses de communion et la particularité des moyens, des appareils qui aident à produire cet état, qu' on y arrive par un jubilé, par une confession générale, par une prière et une effusion solitaire, quels que soient le lieu et l' occasion du tolle lege , on peut reconnaître que, chez tous ceux qui en ont offert de grands et vrais exemples, l' état de grâce est un au fond, un par l' esprit et par les fruits. Percez un peu la diversité des circonstances dans les descriptions, il ressort que, chez les chrétiens des différents âges, c' est d' un seul et même état qu' il s' agit : il y a là un véritable esprit, fondamental et identique, de piété et de charité, entre ceux qui ont la grâce, même quand ils se sont crus séparés. Dans cet état, on peut se croire séparés, sans l' être ; mais on ne pourrait penser trop opiniâtrement et fréquemment à cette séparation, sous forme de contention et de dispute, sans rompre l' état intérieur, qui est, avant tout, d' amour et d' humilité, de confiance infinie en Dieu, et de sévérité pour soi accompagnée de tendresse pour autrui. En s' en tenant donc à l' oeuvre directe et positive, aux fruits propres à cette condition de l' âme, on les retrouve de même saveur chez tous, sous des soleils distants et en des clôtures diverses, chez sainte Thérèse D' Avila, comme chez tel frère morave de Herrnhout. Nous p113 aurons, sur les confins de notre sujet, les fruits de M Guillebert dans la cure de Rouville en Normandie, ceux de M Pavillon dans son diocèse d' Aleth, de M Collard dans le village de Sompuis, et nous les sentirons n' être pas d' une autre qualité ni d' une autre saveur que ceux de Félix Neff à Dormillouse, d' Oberlin au Banc-De-La-Roche, de Jean Newton à Olney. Cette saveur des fruits sur les branches diverses, c' est celle du même tronc commun évangélique. Mais les mois se passent, les vacances du parlement approchent, et la crise au monastère devient imminente. La mère Angélique sut ou prévit que M Arnauld allait arriver. Elle écrivit, les uns disent à sa mère, les autres à sa soeur, Madame Le Maître, pour que Madame Arnauld prévenue avertît doucement le père et le détournât du voyage. Mais, soit que Madame Arnauld n' osât en parler à son mari et ne crût pas la chose possible de la part de sa fille, soit que lui-même, averti, n' en crût rien, il ne fut pas tenu compte de cette lettre, et le 25 septembre (1609), le vendredi avant la saint-Michel, M Arnauld et sa famille durent arriver dans la matinée ; on l' avait mandé à l' abbesse. Ce qu' elle éprouvait, à cette approche, d' anxiété, de bouleversement et de terreur, tout coeur chrétien et bien né peut se le représenter. Elle avait veillé ; elle s' était préparée par la prière ; quelques religieuses, dépositaires de son secret, avaient fait de même : c' était comme une petite armée sous les armes qui attendait l' ennemi, un ennemi d' autant plus redoutable qu' il était plus tendre. Ces saints évêques qui, désarmés, à la porte des villes, attendaient Alaric ou Attila, dont les chevaux déjà et les armes au p114 loin se faisaient entendre, ne devaient pas ressentir quelque chose de plus serré au coeur que la jeune Angélique prêtant l' oreille à la venue de son père. Il arriva. Ce jour indiqué, sur l' heure du dîner, de dix à onze heures, les religieuses étant au réfectoire, le bruit du carrosse, qui entrait dans la cour extérieure, s' entendit. Dans ce carrosse il y avait cinq personnes, M et Madame Arnauld, M D' Andilly le fils aîné, alors dans sa vingt-et-unième année, Madame Le Maître la fille aînée mariée, enfin une plus jeune soeur de quatorze à quinze ans, Mademoiselle Anne Arnauld. -au premier bruit, chacune au dedans (de celles qui étaient dans le secret) courut à son poste. Dès le matin, les clefs avaient été retirées des mains des tourières par précaution et de peur de surprise, tout comme dans un assaut. La mère Angélique, qui s' était mise depuis quelque temps à prier dans l' église, en sortit, et s' avança seule vers la porte de clôture, à laquelle M Arnauld heurtait déjà. Elle ouvrit le guichet. Ce qui se passa exactement entre eux dans ce premier moment et leurs paroles mêmes, on ne le sait qu' à peu près, car tout le monde du dedans s' était retiré, laissant le colloque s' accomplir décisif et solennel. M Arnauld commandait d' ouvrir : la mère Angélique dut tout d' abord prier son père d' entrer dans le petit parloir d' à côté, afin qu' à travers la grille elle lui pût parler commodément et se donner l' honneur de lui justifier ses résolutions. Mais M Arnauld n' entendit pas deux fois cette prière. Il tombe des nues à une telle audace dans la bouche de sa fille, il s' emporte et frappe plus violemment, redoublant son ordre avec menace. Madame Arnauld, qui était à deux pas, se mêle aux reproches, p115 et appelle sa fille une ingrate. M D' Andilly, dans tout son feu d' alors, le prend encore plus haut que les autres ; il s' écrie au monstre et au parricide , comme aurait fait son père dans un plaidoyer ; il interpelle les religieuses absentes, les exhorte à ne pas souffrir qu' un homme comme son père, une famille comme la leur, à qui elles ont tant d' obligations de toutes sortes, essuie chez elles un tel affront. Les apostrophes et le bruit croissant commençaient à retentir au réfectoire. Celles des religieuses qui étaient selon l' esprit de la mère s' entre-regardaient avec anxiété, et priaient Dieu en leur coeur qu' il la fortifiât ; d' autres, moins régénérées, n' y pouvaient tenir, et éclataient ouvertement pour M Arnauld. La bonne vieille soeur Morel, celle même à qui nous avons vu tant d' attache pour son petit jardin , dont elle ne rendit la clef qu' à toute extrémité, et qui probablement ne l' avait pas encore rendue alors, s' écriait : c' est une honte de ne pas ouvrir à M Arnauld ! les femmes de journée, qui se trouvaient dans la cour, prenaient également parti, et se laissaient aller à des murmures contre l' ingratitude de madame l' abbesse. Dans tout ce bruit pourtant, M Arnauld, voyant n' arrivait pas à ses fins, s' avisa de demander qu' on lui rendît au moins sur l' heure ses filles, ses deux autres filles, qui étaient au monastère, la jeune Agnès, âgée de quinze à seize ans, et celle qui fut la soeur Marie-Claire , alors âgée de neuf ans. Il espérait sans doute, au moment où on les ferait sortir, mettre lui-même le pied dedans et pénétrer par force. La mère Angélique comprit le dessein, et, avec une grande présence d' esprit, confiant en hâte la clef d' une petite porte qui donnait dans l' église à une religieuse sûre, elle lui dit de faire p116 sortir ses deux soeurs : ce qui fut si tôt exécuté, que M Arnauld eut la surprise de les voir arriver à lui, sans savoir par où elles avaient passé. C' est alors, dit-on, que M D' Andilly s' étant mis à débiter de grandes plaintes contre sa soeur à la jeune Agnès, celle-ci, la future coadjutrice, grave et haute comme une infante, l' interrompit, et répondit que sa soeur, après tout, ne faisait que ce qu' elle devait et ce qui lui était prescrit par le concile de Trente. Sur quoi M D' Andilly, se tournant vers la compagnie, s' écria : " oh ! Pour le coup, nous en tenons vraiment ! En voilà une encore qui se mêle de nous alléguer les conciles et les canons ! " dans toute cette scène, Madame Le Maître et Mademoiselle Anne restaient les seules immobiles et silencieuses, comprenant tout ce que devait souffrir la mère Angélique et en étant déchirées. M Arnauld, outré, ordonna qu' on remît les chevaux au carrosse pour s' en retourner. Toutefois, à la fin, sur les supplications réitérées de sa fille, qui ne se départait pas de cette unique prière, il consentit à entrer un moment dans le parloir d' à côté. Mais ici une nouvelle scène commence. Dès qu' elle eut ouvert la grille, c' est-à-dire le rideau ou les planches qui étaient devant, elle vit (car il paraît qu' au guichet on ne se voyait pas), -elle vit ce bon père dans un état de douleur, de pâleur et de saisissement qui lui décomposait le visage. Il se mit alors aussi à lui parler avec tendresse du passé, de ce qu' il avait fait pour elle, de l' intérêt avec lequel il l' avait toujours portée dans son coeur ; que dorénavant c' en était fait à jamais, qu' il ne la reverrait plus ; mais qu' en cette dernière fois, et pour dernière parole, p117 il n' avait plus qu' à la conjurer du moins de se conserver elle-même et de ne pas se ruiner par d' indiscrètes austérités. Ces paroles furent la grande épreuve, et leur tendre accent fut le plus rude de l' assaut. Tant que M Arnauld avait été violent et en colère, elle avait pu rester ferme et maîtresse d' elle-même ; mais, dès ce moment où elle le vit dans toute l' affection et les larmes d' un père, elle se trouva plus faible, insuffisante à résister ; et, sentant qu' il ne fallait pas céder pourtant, dans cette lutte trop longuement accablante elle perdit tout d' un coup connaissance, et tomba par terre évanouie. Cet évanouissement de la mère Angélique en présence de son père a été rapproché de celui d' Esther devant Assuérus : Assuérus. Sans mon ordre on porte ici ses pas ! Quel mortel insolent vient chercher le trépas ? ... etc. p118 On n' est pas en droit toutefois de conjecturer que, dans cette pièce d' Esther , où, en général, sous prétexte de Saint-Cyr, il se ressouvenait certainement tout bas de Port-Royal, Racine ait songé, pour la précédente scène en particulier, à l' évanouissement de la mère Angélique. Il est douteux même qu' il ait fait le rapprochement après coup ; car toute cette scène du guichet , si émouvante et si dramatique, cette journée que M Royer-Collard aime à citer comme une des grandes pages de la nature humaine, comme une de celles que, même pour des philosophes, aucune de Plutarque n' efface en triomphe moral et en beauté de caractère, Racine, dans son élégant abrégé , n' en dit pas un seul mot, et il se contente de noter que, vers ce temps, la mère Angélique fit fermer de bonnes murailles son abbaye . Tant les abrégés, même les mieux écrits et les plus faits en connaissance de cause, sont insuffisants et infidèles ! -et puis, l' oserai-je dire ? Dans cet oubli, dans cette omission de Racine, j' entrevois de la timidité littéraire et du goût : il jugea peut-être la scène trop forte. Je reviens à la jeune Angélique évanouie. à cet instant, tout change de face. un père est toujours père, dit Pauline, dans le Polyeucte de Corneille : M Arnauld, à la vue de sa fille sans mouvement, oubliant tout et qu' il est offensé, s' écrie, lui tend les bras à travers cette grille qui s' oppose ; c' est pour le coup qu' il veut entrer. -il appelle les religieuses pour qu' elles viennent p119 du dedans secourir leur abbesse. Madame Arnauld, M D' Andilly et le reste de la famille, avertis aux cris de M Arnauld, se précipitent, de leur côté, à la porte du monastère, et heurtent derechef pour faire venir ; mais les religieuses, croyant toujours que c' est la continuation du premier effort et de la menace, n' osent paraître et s' enfuient plutôt. Pourtant, à la fin, la voix de M D' Andilly se fait comprendre : elles accourent toutes alors au parloir, et trouvent la pauvre mère encore à terre et sans connaissance. Elles la font revenir à grand' peine, et, dès que ses yeux se rouvrent, apercevant son père collé toujours à la grille, qui épiait ce retour à la vie, et qui, les bras tendus, semblait lui crier : encore un coup, vivez, et revenez à vous ! Elle ne peut que lui adresser un mot et un voeu : c' est qu' il veuille bien, pour toute grâce, ne s' en aller pas ce jour-là. le passé était passé ; M Arnauld promit tout. On emmena l' abbesse dans sa chambre pour l' y laisser quelque temps reprendre des forces, et on prépara un lit au parloir, proche la grille, pour qu' elle revînt s' y poser et qu' elle pût entretenir de là sa famille. Une conversation s' établit, paisible, affectueuse, et tirant même des émotions récentes plus de douceur. Mais voilà, pour varier le ton, que M De Vauclair, le bernardin dont la prédication à la toussaint et les conseils depuis avaient contribué au grand résultat, voilà que le bon directeur, qui s' était tenu prudemment clos et couvert jusqu' alors dans le gros de l' orage, jugeant l' occasion nouvelle favorable pour faire sa paix aussi, s' avisa de p120 paraître et de vouloir justifier son conseil : il s' attendait même peut-être à des compliments. Mais, pour le coup, il tomba mal. Toute la colère apaisée ou réprimée, dont on ne savait plus que faire, se réveilla et se déchargea sur lui : ce fut un haro sur le pauvre moine ; M Arnauld d' abord, M D' Andilly surtout, très-pétulant en tout ceci, le tancèrent : il paya les frais de la réconciliation. De sorte, comme la relation le remarque naïvement et un peu malignement, que si le pauvre homme ne se repentait pas du conseil qu' il avait donné à la mère, au moins il se repentait de bon coeur de s' être venu ainsi produire. il sortit tout confondu et se pouvant dire brouillé avec la république , c' est-à-dire avec la famille des Arnauld. M Arnauld avait eu assez de sang-froid pour remarquer dans le moment que ce moine était un peu jeune pour un directeur, ce qui lui déplut ; et il s' en ressouvint pour obtenir, peu après, que l' abbé de Cîteaux le retirât. La mère Angélique souffrit bien de ce renouvellement d' orage dont un religieux qu' elle respectait venait d' être l' occasion et la victime. Elle continua pourtant, ce jour-là et le lendemain, de faire agréer à son père ses raisons ; et il fut convenu que dorénavant, lorsque M Arnauld viendrait, il n' entrerait plus dans ce qu' on appelait les lieux réguliers . Mais, après cela, on accommoda les choses, et l' on eut permission de l' abbé de Cîteaux de le faire entrer pour qu' il donnât ordre aux bâtiments et aux jardins lorsque ce serait nécessaire, le cloître seul excepté. Pour Madame Arnauld et ses filles, on obtint des supérieurs la permission de les faire entrer lorsqu' elles le voudraient ; ce qui ne fut pas p121 de sitôt. En effet, Madame Arnauld, dans le premier moment de sa colère, lorsque sa fille leur refusait la porte, avait juré de ne jamais remettre les pieds à Port-Royal ; de sorte que, tout apaisée et toute bonne mère qu' elle était, elle se croyait liée devant Dieu, et que, bien contre son coeur, elle n' osait revenir. Mais, environ un an après, le jour de saint Dominique, 4 août, elle alla le matin entendre un sermon aux jacobins ; l' on y disait qu' il n' y avait pas obligation de conscience aux jurements imprudents et proférés dans la colère. Sa joie fut si grande de se savoir ainsi déliée, que, rentrant chez elle et s' empressant de dîner, elle fit mettre les chevaux au carrosse, et s' en vint droit à Port-Royal embrasser sa fille, et lui conter l' allégement de conscience qui la ramenait. N' admirons-nous point, à chaque pas du récit, les caractères soutenus, et imprévus en même temps, de ces natures naïves et fortes ? On en sourit, ce me semble, et l' on en pleure, comme à une tragi-comédie de Corneille. J' ajouterai (car nul trait n' est à perdre en ce détail excellent) que la mère Angélique fut si comblée de joie au retour inopiné, que, de son aveu, il ne se passa point d' année qu' elle ne se souvînt de ce jour du 4 août, qui lui avait rendu l' embrassement de sa mère. Quant à la journée du 25 septembre 1609, on la baptisa solennellement dans les fastes de Port-Royal la journée du guichet , comme on dit dans l' histoire de France la journée des barricades, la journée des dupes. la mère Angélique, à partir de là, ne trouva pas plus d' opposition à ses desseins de réforme que Louis Xiv à dater du jour où il entra tout botté au parlement. ç' avait été le coup d' état de la grâce. p122 Saluons donc, avec la seconde mère Angélique qui nous en a laissé le plus complet récit, cette vraiment mémorable journée du guichet , si pleine effectivement de conséquences. Sans ce qu' on appelle la journée des dupes , Richelieu ne triomphait pas, et c' en était fait du futur équilibre de l' Europe : sans notre journée du guichet , cette réforme, depuis si fameuse et si fertile, avortait en naissant, et il n' y avait pas de Port-Royal, c' est-à-dire, il n' y avait pas quelque chose, dans le monde et dans le dix-septième siècle, de tout aussi important que Richelieu. Littérairement, pour nous en tenir là, il n' y avait pas de provinciales , et Pascal n' avait plus lieu de fixer par ce chef-d' oeuvre l' équilibre de la prose française. Que si l' on envisage le côté pathétique et profond, la valeur morale de cette scène, la grandeur et la sincérité des sentiments en présence, ce combat de la nature et de la grâce, et le triomphe de celle-ci, il me semble qu' il y a sujet de sortir du privé et du domestique, de ce qui n' est que du cloître et de la famille Arnauld, d' en sortir, ou plutôt de s' en emparer librement, pour embrasser le fond même et la source, pour se porter à toute la hauteur des plus dignes comparaisons. J' ai déjà prononcé le nom de Polyeucte . Le Polyeucte de Corneille n' est pas plus beau à tous égards que cette circonstance réelle produite durant le bas âge du poëte, et il n' émane pas d' une inspiration différente. C' est le même combat, c' est le même triomphe ; si Polyeucte émeut et transporte, c' est que quelque chose de tel était et demeure possible encore à la nature humaine i i 123 secourue. Je dis plus : si Polyeucte a été possible en son temps au génie de Corneille, c' est que quelque chose existait encore à l' entour (que Corneille le sût ou non) qui égalait et reproduisait les mêmes miracles. Il faut oser ici approfondir, démontrer ; et, sans bravade, je ne crains pas, pour mon cloître à peine renaissant, ce moment de vis-à-vis avec Corneille. p124 Vi. Corneille naquit en 1606 ; il avait trois ans lors de la journée du guichet : en parlant de lui, j' anticipe donc sur les temps ; mais l' ordre, au fond, se retrouvera. Il ne paraît pas que Corneille ait connu directement Port-Royal. élevé aux jésuites de Rouen, on le voit toute sa vie lié avec eux, on ne le rencontre jamais chez leurs adversaires. Les dignes solitaires dans leurs écrits, les auteurs de mémoires et historiens de ce saint lieu, qui sont si attentifs à relever les moindres rapports d' amitié avec les illustres, ne le mentionnent pas une seule fois. Corneille, avant 1662, vivait habituellement à Rouen ; il n' y a guère à douter pourtant que, dans ses voyages à Paris, dans ses visites à l' hôtel de p125 Rambouillet, il n' ait connu M D' Andilly, lequel connaissait tout le monde. Quand la famille Pascal, avant sa conversion, il est vrai, et avant ses relations avec Port-Royal, habitait Rouen, en 1639, à cette époque où M Pascal père était chargé de l' intendance de Normandie, M Corneille les vit souvent. La jeune Jacqueline Pascal, celle qui devint depuis à Port-Royal la soeur Euphémie, avait une rare facilité pour les vers. Nous aurons à dire dans sa vie comment elle joua un jour dans une comédie d' enfants devant le cardinal De Richelieu, comment elle lui fit son petit compliment d' elle-même, avec grande présence d' esprit, et obtint de lui la grâce de son père compromis dans des propos de mécontents, enfin comment, à saint-Germain, elle adressa un impromptu en vers à mademoiselle. Quand son père, rétabli en place vraiment grâce à elle, vint à Rouen avec sa famille, elle avait quatorze ans déjà, et sa petite renommée poétique l' avait précédée. M Corneille, auteur du cid depuis trois ans, et qui n' en avait que trente-trois, ne manqua pas d' être l' empressé et le bienvenu chez m l' intendant. Il était ravi des vers que faisait la précoce enfant, et il la pria d' en essayer sur un sujet qui eût été assez singulièrement choisi pour une jeune fille, s' il n' avait été consacré par l' usage, la conception de la vierge. c' était le jour même de cette fête qui était comme nationale et qu' on appelait la fête aux normands , qu' en vertu d' une fondation datant du moyen âge, on décernait à Rouen des prix de poésie aux meilleures pièces composées en l' honneur de la dame des cieux ; cela avait nom les palinods de Rouen . La jeune Jacqueline fit des stances qui p126 obtinrent le prix, et on le lui porta en grande pompe, avec tambours et trompettes. Corneille, en s' intéressant à cette jeune enfant-poëte de quatorze ans, ne faisait peut-être pas autant d' attention à ce jeune homme de seize, qui, alors tout occupé de sections coniques et de machine arithmétique, devait, vingt ans après le cid , trouver et fonder la belle prose, comme le cid avait ouvert la grande poésie. Corneille ! Pascal ! à vingt ans de distance, la double colonne qui établit et signale glorieusement l' entrée de notre royale époque littéraire ! les provinciales, c' est le cid de la prose, même avec quelque chose de plus pour le définitif de la langue. Il est vrai qu' on y a de moins Chimène. En revenant à cette relation cherchée de Port-Royal à Corneille, nous n' en voyons donc pas de directe ! Il y avait, tout proche de Rouen, un M Guillebert, curé de Rouville, saint homme et ami direct de Port-Royal, lequel fonda dans son village et aux alentours une oeuvre de piété et de sanctification qui transpira par tout le pays, qui finit par gagner les Du Fossé, les Pascal, et dont certes Corneille avait entendu parler ; mais on ne saisit rien de précis. Seulement il se découvre un rapport général, véritable, une ressemblance essentielle de physionomie entre M D' Andilly, par exemple, ou la mère Agnès, qui, je l' ai dit, avaient l' un et l' autre quelque chose d' espagnol, de glorieux, de romanesque, en même temps que de dévot, et p127 Corneille, dont certains personnages sont assez pareils, ou encore d' autres écrivains caractéristiques de cette époque, comme Mademoiselle De Scudéri. M D' Andilly, dans la scène du guichet , nous a fait assez l' effet d' un jeune premier de Corneille, pétulant, emporté, généreux, glorieux pour sa famille, un vrai Rodrigue pour son père : je reconnais mon sang à ce noble courroux ! La mère Agnès, qui aurait voulu être Madame De France , avec son caractère dévot et subtil, austère et tendre, mystique et pompeux, serait assez naturellement devenue un des intéressants personnages de Corneille, une amante comme il les conçoit. Si la rectitude et la discipline de Port-Royal ne s' en étaient mêlées, elle aurait aisément cédé à ce genre de dévotion, et peut-être de galanterie, de la reine-mère Anne D' Autriche, à cette religion extérieure du val-de-grâce, dont Madame De Motteville nous parle si bien. Elle aurait dit aussi par moments comme mademoiselle, à propos d' une cérémonie fastueuse où elle reçoit hommage : j' aime l' honneur ! en un mot, il y avait au sein de Port-Royal toute une lignée de caractères, de naturels et de génies qui étaient bien les contemporains proches parents, un peu les aînés de Corneille. La Harpe, dans son cours de littérature , selon l' habitude médiocrement historique de la critique de son temps, s' attache à représenter surtout le génie créateur de Corneille comme indépendant des circonstances : " ce ne sont pas, disait-il, les troubles de la fronde qui ont fait faire à Corneille le cid et les p128 Horaces . " il reconnaît toutefois une influence générale du siècle. Pour compléter son jugement, exact dans les termes, mais insuffisant, et pour déterminer cette influence d' alentour, on a rappelé que, né sous Henri Iv, Corneille avait pu converser avec les derniers témoins et les acteurs des luttes civiles, avec les restes de cette génération guerrière et théologienne à la fois, dont il avait comme transporté au théâtre l' entière vigueur. Nous pouvons mettre à cette indication juste, et sans sortir de notre cadre, des noms plus précis. M Arnauld Du Fort, tel que nous l' avons aperçu à La Rochelle, n' est-il pas un héros de la trempe et vraiment du calibre de ceux de Corneille ? De même Zamet, l' ami de D' Andilly, qui nous le peint comme un cid dans ses mémoires . Le vieux Pontis, quand nous le connaîtrons, ne nous paraîtra-t-il pas un de ces centurions à rides austères, obscurément fidèles à la fortune de Sertorius ou de Pompée ? Si Corneille ne connaissait pas directement tous ces hommes, il en avait ouï parler, ou il en connaissait d' autres pareils, équivalents, ou mieux encore il était collatéralement de la même portée ; et, comme il arrive en ce cas, il les sentait, les retrouvait et les créait sans effort en lui. Lorsque de 1639 à 1640, au sortir du double triomphe d' Horace et de Cinna , Corneille fit Polyeucte , Port-Royal et son oeuvre étaient déjà manifestes, dans leur premier et plein éclat. Dès 1637, la retraite de M Le Maître, qui s' était arraché du barreau et de la carrière des hautes charges pour se faire solitaire, avait tourné p129 de ce côté tous les yeux ; la prison de M De Saint-Cyran, enfermé à Vincennes depuis 1638, tenait les esprits attentifs. La cour, la ville et la province étaient pleines de personnes qui s' enquéraient de l' oeuvre à moitié mystérieuse de ce monastère déjà menacé, et qui en discouraient en divers sens. La doctrine de la grâce que relevait Port-Royal allait se divulguant : il devient évident par Polyeucte qu' elle circula jusqu' à Corneille. le cid avait été suivi pour lui d' un temps de repos ; mais, depuis 1639, les chefs-d' oeuvre reprenaient, se succédaient coup sur coup dans sa carrière ; presque trois en une seule année. Il était dans la force de l' âge et dans la première maturité du génie, de trente-trois à trente-quatre ans, lorsqu' il aborda ce grand et singulier sujet. Jusque-là il les avait pris, quels qu' ils fussent, chevaleresques ou politiques, espagnols ou romains, dans une source à peu près commune aux principaux auteurs du moment. Après tout, le romain comme le produisait Corneille, c' était le romain comme le concevait et le décrivait Balzac, comme l' entendait même très-volontiers mademoiselle De Scudéry : le génie de Corneille s' appliquait en relief sur ce fond historique convenu, et l' embellissait, le frappait d' une action propre et d' une marque incomparable ; mais enfin, s' il était sublime, il l' était alors dans le sens et selon la mode de son temps. Dans Polyeucte , il sortit à plusieurs égards de ce goût direct de la société d' alors, ou du moins il ne s' y inspira point à l' endroit fréquenté, et, par un bond de génie, tourna de côté pour percer d' une autre voie. Depuis longtemps on ne faisait plus en France de mystères . Ce genre, qui avait tant charmé et p130 orné le moyen-âge, surtout le moyen-âge déclinant ; qui avait rempli les quatorzième et quinzième siècles, et le commencement du seizième, avait été repoussé comme barbare et grossier lors de la renaissance des lettres ; il s' était continué depuis en divers endroits sans doute, mais obscurément et sur des tréteaux sans honneur. Chose remarquable ! Il n' avait rien laissé de distinct et qui ressemblât de loin à une oeuvre individuelle, ne fût-ce qu' à un accident particulier de talent. Tandis que les moralités ou farces, également rejetées et répudiées à cette époque du seizième siècle, laissaient du moins le souvenir survivant de quelques oeuvres, de l' une au moins (et celle-là immortelle), l' avocat Patelin, les mystères n' avaient à offrir dans leur masse aucun échantillon pareil, aucune trace singulière qui de loin eût nom. Quand l' école de Ronsard et de Jodelle eut remplacé ces genres surannés par une tentative classique et grecque, les sujets chrétiens cédèrent naturellement le pas à des sujets antiques : les grecs et les romains firent leur entrée sur notre théâtre et y mirent le pied pour longtemps ; la famille des Atrides, Agamemnon en tête, nous arriva à toutes voiles. Ce fut, comme on disait, toute une flottille de héros d' Ilion ; Francus ramenait Hector. Il y eut pourtant, même dans cette école, quelques essais de tragédie sacrée, et j' y rapporte le sacrifice d' Abraham de Théodore De Bèze. Mais cette école contemporaine et corrélative de Ronsard, au théâtre, dura peu, et se produisit dans les colléges p131 ou quelquefois à la cour, plutôt qu' elle ne s' implanta profondément à la ville et devant le peuple. Pour celui-ci, les vieilles farces et les vieux sujets remaniés plus ou moins grossièrement n' avaient pas cessé. à la renaissance vraie du théâtre au temps de Henri Iv (car à cette époque, université, religion, société polie, théâtre, il y eut sur tous les points toutes les sortes de renaissances), sous Hardi et ses successeurs immédiats, le genre des sujets religieux et chrétiens ne s' était pas reproduit, ou l' avait été sans aucun éclat. L' héritage des mystères et des martyres à la scène était donc à peu près oublié et perdu en France, quand Corneille, soit qu' il en ait repris l' idée dans la lecture des espagnols et de ce qu' ils appellent comédies sacrées , soit qu' il ait été mis sur la voie par ces tristes pièces, le Saül de Du Ryer ou le saint Eustache de Baro, qui sont toutes deux de 1639, soit plutôt qu' il n' ait puisé le motif qu' en lui-même, en son génie naïvement religieux, et dans ces vagues rumeurs des questions de la grâce qui grondaient à l' entour, rouvrit soudainement le genre sacré par Polyeucte , et, chez nous, le fonda le premier dans l' art. On raconte que lorsque le grand poëte lut sa pièce à l' hôtel Rambouillet, elle fit une impression très-désavantageuse ; on craignit la chute, et sur l' avis de tous, particulièrement sur celui de Godeau, évêque de Grasse, lequel, bien qu' ensuite lié avec Port-Royal, fut toujours doublement de l' hôtel Rambouillet en religion comme en poésie, on dépêcha Voiture près de Corneille pour l' engager à garder sa pièce sans la risquer au théâtre. C' est qu' en effet ce n' était pas du monde d' alors, de ses modes romanesques et sentimentales, ni de ses sujets favoris, que, cette fois, le génie de Corneille p132 avait uniquement tiré sa matière : il lui était venu un souffle et un accent d' autre part, d' autour de lui aussi, mais sans qu' il sût bien d' où peut-être. Il s' était emparé, au passage, de cette idée grondante, de ce coup de foudre de la grâce, pour s' en faire hardiment un tragique flambeau ; il s' était dit, dès les premiers vers, avec Néarque : avez-vous cependant une pleine assurance d' avoir assez de vie ou de persévérance ? Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main... etc. Il s' était donc mis à saisir, sans plus tarder, cette inspiration nouvelle, cette grâce (dans toutes les acceptions) dont il sentait sur lui, au dedans de lui, la tentation heureuse ; et ce naïf génie, ce franc et noble coeur, s' y appliquant dans toute son ouverture, en avait dès l' abord atteint et exprimé la profonde science. Il ne serait pas malaisé, à mon sens, de soutenir cette thèse : Corneille est de Port-Royal par Polyeucte . Tout le monde connaît, a su et sait par coeur Polyeucte , et je n' ai pas à l' analyser ici ; je ne veux que faire à son sujet quelques remarques toutes particulières, mais qui, si particulières qu' elles soient et à cause de cela même, aideront à pénétrer avant, par une voie assez neuve et détournée, dans les ressorts et l' intérieur de cette grande pièce. p133 Les détails de la scène qui s' est passée entre la mère Angélique et sa famille, dans cette journée du guichet qui m' a naturellement provoqué à l' examen de Polyeucte , n' ont pas fui, j' espère ; et il est besoin ici que du moins leur singularité même, en attendant mieux, les tienne vivants et présents. C' est qu' il n' est aucune, presque aucune des objections spécieuses que la raison, le bon sens ordinaire et facile peut adresser à la mère Angélique sur cette journée, qui ne se puisse renvoyer avec autant de force à Polyeucte en personne, et qui ne lui ait été adressée en effet par les critiques et par les mondains du temps. Polyeucte, nonobstant ou, pour mieux parler, moyennant cette infraction à l' exacte raison, n' a été que plus beau et plus grand, comme dans notre sujet notre jeune abbesse, en vertu du même procédé, n' a été que plus sainte. Polyeucte, à l' ouverture de la pièce, n' est pas chrétien encore ; il veut l' être, mais il ajourne ; Néarque, chrétien depuis plus longtemps, le gourmande et l' entraîne. Mais une fois chrétien et baptisé, une fois investi au dedans de cette grâce victorieuse, Polyeucte prend sa revanche du retard et devance tout : le dernier entré sera le premier ; c' est lui, à son tour, qui entraîne Néarque à l' encontre des faux dieux. Néarque ne pense qu' à s' abstenir et à garder le logis, il est le raisonnable : Polyeucte veut attaquer et courir, il est le sublime imprudent : Néarque. Fuyez donc leurs autels. Polyeucte. Je les veux renverser et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. p134 Et encore : Néarque. Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime c' est sa grâce qu' en vous n' affaiblit aucun crime... etc. Corneille, il est vrai, attribue, on le voit, cette toute-puissance et ce miracle de la grâce en Polyeucte à l' effet direct du baptême, au sacrement qui lui a été conféré, plutôt qu' à une influence singulière et plus invisible, venue sans cet appareil extérieur dans un coeur déjà baptisé. Mais c' eût été trop demander que de vouloir de lui une telle manière d' entendre et de représenter la grâce, surtout au théâtre, par une infusion toute secrète, toute gratuite ; l' acte du baptême, au contraire, était une cause suffisante et manifeste, un signe expressif et intelligible à tous de cette opération intérieure sur laquelle il fondait la conduite et le saint exploit de Polyeucte. Le grand, le sublime de la pièce de Corneille redouble, éclate au quatrième acte, au moment où Polyeucte dans la prison attend Pauline et fait demander Sévère. Resté seul, et les gardes éloignés, il chante et prie, ou plutôt l' esprit divin qui le transporte chante et s' exalte en son coeur : source délicieuse, en misères féconde, que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ? p135 Et en contraste : saintes douceurs du ciel, adorables idées, vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir... etc. Ce chant de Polyeucte, cet hymne en choeur de ses pensées, imité ensuite par Rotrou dans saint Genest , et qui avait ses précédents lyriques dans le théâtre espagnol et chez les grecs, est le premier prélude, un jet éloquent des choeurs ensuite déployés d' Esther et d' Athalie . Dans notre scène du guichet (vous souriez), un moment répondrait assez à celui même de Polyeucte en sa prison ; c' est l' heure d' intervalle où la jeune Angélique seule en prière, aux marches de l' autel, prête l' oreille et attend son père : ne mesurez que les sentiments. C' est l' instant encore où derrière la porte ébranlée, se tenant immobile, pendant que son père foudroie, elle ne l' interrompt que par de tremblants monosyllabes pour le supplier d' entrer au parloir voisin. Dans l' âme d' Angélique un chant s' essaie aussi, un hymne se fait entendre à qui sait l' écouter ; la voix des sévères douceurs du ciel la soutient. Si l' orgue traduisait ce qui se passe en cette âme ineffable et, rejetant les misères de la circonstance, ne rendait, comme il sied à la musique, que l' orage de l' esprit, qu' aurait-on ? Oh ! Non pas la gloire et la jubilation de l' hymne de Polyeucte ; le chant en elle n' est pas triomphant ; il est p136 plus étouffé, plus triste, plus frémissant, plus combattu des cris de la terre. Moins éloquent, il pourrait être bien touchant dans sa réalité et son mélange. Polyeucte oublie un peu trop Pauline, il va jusqu' à dire : et je ne regarde Pauline que comme un obstacle à mon bien ! La jeune Angélique, tout en faisant ce qu' elle croit devoir, n' est pas si dure en paroles et en pensées : elle saigne, elle souffre, et, quand son père au parloir lui redevient père et affectueux de langage, elle s' évanouit. Ce que je fais là d' étrange en critique littéraire n' est pas si loin de l' esprit de mon sujet. Je tente d' aborder une tragédie sainte de la seule façon peut-être qu' un M De Saint-Cyran eût aimée ou permise. Je ne profane pas Polyeucte , je le confronte ; je me plais à incliner la majesté de l' art, même de l' art chrétien, devant la plus chétive réalité, mais une réalité où éclata le même sentiment intérieur dans toute sa grâce. La sainte véritable, l' héroïne pratique se trouve donc, à l' épreuve, plus humaine et plus naturelle que le saint du théâtre ; Polyeucte passe plus qu' elle les bornes nécessaires. Il est vrai que dans l' admirable scène de Polyeucte et de Pauline, quand celle-ci essaie de l' ébranler, le héros à un moment s' échappe à dire hélas ! Sur quoi Pauline se récrie : que cet hélas a de peine à sortir ! Encor s' il commençait un heureux repentir, que, tout forcé qu' il est, j' y trouverais de charmes ! Mais courage ! Il s' émeut, je vois couler des larmes. Le moment de cet hélas ! Dans la scène entre Pauline et Polyeucte, est juste celui de l' évanouissement dans p137 la scène entre Angélique et son père, de cet évanouissement tant raconté qui rappelait aux jansénistes attendris celui d' Esther. Les rôles de Pauline et de Sévère sont parfaitement beaux et certainement incomparables ; je ne ferai point au rôle de Félix l' honneur de le mettre même en seconde ligne : il a de la bassesse, on l' a dit ; mais il a aussi, dans son embarras, une teinte de comique qui repose ; on est tenté de lui appliquer le pauvre homme ; c' est l' abbé de Vauclair de la tragédie. Plus on avance dans la pièce de Corneille, et plus (Félix à part) elle devient sublime, pathétique d' effet et renversante : ce brusque et double mouvement toujours applaudi : où le conduisez-vous ? -à la mort ! -à la gloire ! La conversion soudaine de Pauline, son cri : je vois, je sais, je crois, je suis désabusée... je suis chrétienne enfin, n' est-ce point assez dit ? Le faut-il dire encor, Félix, je suis chrétienne ! La noblesse clémente, la conversion possible (et dans le lointain) de Sévère, lequel, en attendant, représente l' accompli modèle de l' honnête homme dans le monde, tout cela est d' une croissante et souveraine beauté, d' une de ces beautés de génie et d' art, inimitables ce semble, et que rien dans la réalité de la vie, même chrétienne, ne pourrait égaler. Pardon ! (et ici plus de sourire) tout cela a été égalé, surpassé peut-être, -oui, surpassé dans cette histoire et dans les conséquences mêmes de cette scène particulière que nous étudions. Car savez-vous, de cette scène, de cette journée du guichet , ce qui arriva ? Comptez et p138 récapitulez les acteurs : la mère Angélique, M Arnauld, Madame Arnauld, Madame Le Maître, M D' Andilly, la jeune Agnès, les jeunes filles Anne et Marie-Claire. Eh bien ! Tous ces acteurs ou témoins, M Arnauld à part, qui mourut dans le monde en honnête homme honoré et en chrétien, tous, Madame Arnauld en tête, entrèrent à Port-Royal et s' y firent, les femmes religieuses, et M D' Andilly solitaire. Or, voici ce qu' on lit dans les histoires de Port-Royal à l' année 1641 ; qu' on veuille peser tous les mots : ce 28 février, mourut, âgée de soixante-huit ans, soeur Catherine de sainte-Félicité nom de religion de Madame Arnauld , fille de M Marion, mère de la mère Angélique, de la mère Agnès, et de quatre autres filles religieuses, grand' mère de la mère Angélique De Saint-Jean et de ses cinq soeurs également dans le monastère (en tout six filles sous le voile et six petites-filles, toute une tribu de Lévi) ; mère de M D' Andilly, du grand Arnauld, aïeule de M Le Maître, de M De Saci, sans parler des autres encore ; si bien qu' on la peut dire, après la mère des saints Macchabées, la plus heureuse par la fécondité. Après la mort de M Arnauld, son mari, s' étant retirée à Port-Royal, elle fut un jour si touchée d' un sermon qui se fit à la profession d' une religieuse, qu' après la cérémonie elle alla se jeter aux pieds de sa fille la mère Angélique, lui demandant d' entrer au noviciat et la prenant pour supérieure et pour mère. Dans le testament spirituel qu' elle fit à la veille de sa profession (février 1629), elle disait : " je p139 loue Dieu et le bénis avec un ressentiment indicible d' avoir déjà fait réussir en partie le désir que j' ai eu toute ma vie de procurer le salut de l' âme de mes enfants, ayant attiré par la puissance de sa grâce, sans que j' y aie apporté aucune suggestion, six de mes filles à son service dans la sainte religion, et d' avoir daigné à la fin étendre cette même grâce sur mon âme pour la rendre participante de ces admirables qualités de la sainte vierge qui était fille et mère de son fils, en me rendant fille et mère d' une personne que j' ai portée dans mes flancs... " le 4 février 1629, elle fit donc profession entre les mains de sa fille, et prononça ses voeux avec une voix aussi forte et intelligible que si elle n' avait eu que quinze ans, quoiqu' elle en eût cinquante-six. Peu après sa profession, elle devint fort infirme ; s' étant soumise à l' obligation de lire chaque jour le grand office, elle s' y usa la vue et fut affligée par une cécité presque entière. On admirait sa tranquillité d' esprit, sa simplicité en tout, son humilité singulière dans la façon dont elle se conduisait avec ses filles religieuses. Elle appelait toujours la mère Angélique ma mère ainsi que la mère Agnès, parce qu' elles étaient ou avaient été abbesses ; elle se mettait à genoux, comme les autres religieuses, devant celle des deux qui était abbesse dans le moment. Pour ses autres filles, elle les appelait ses soeurs , et les faisait toujours passer devant elle, à cause qu' elles étaient ses anciennes dans la religion. à l' heure de sa mort, elle répondit à toutes, à chacune d' elles qui venait à son tour lui demander une parole suprême et lui dire à genoux : " ma p140 mère, dites-moi une parole que je garderai toute ma vie et que je puisse faire ; " elle leur répondait par des paroles de Dieu, par des mots appropriés et de justes parcelles de l' écriture qu' elle distribuait comme de ses mains défaillantes. Elle faisait recommander à son fils le grand docteur, pour unique adieu, qu' il ne se relâchât jamais dans la défense de la vérité. dans son agonie, on l' entendit plus d' une fois murmurer ces mots avec ardeur : " mon Dieu, tirez-moi à vous ! " ou encore : " que vos tabernacles sont aimables ! " -âme vraiment solide et bâtie sur la pierre, a dit M De Saint-Cyran ; âme d' autant plus à estimer qu' il ne paraissait rien en elle de ces brillements qui flattent les sens des hommes ! Je ne sais si je m' abuse, mais il me semble que, sans autre commentaire, une telle conclusion de la journée du guichet est aussi mémorable, aussi éloquente à sa manière, aussi pathétique et idéalement sublime que le dénoûment même de Polyeucte . Ces conversions, coup sur coup, de Pauline, de Félix, peut-être un jour de Sévère, ne sont pas plus merveilleuses et plus enlevantes pour le spectateur (celle de Félix ne l' est même pas du tout) que ce que nous voyons s' accomplir ici dans l' ombre et sans applaudissements. Car se figure-t-on bien, non pas aux jours solennels, p141 mais à chaque jour, à chaque heure monotone de cette vie contrite et recueillie, tout ce qui devait sortir, émaner en amour, en prière, en élancements, et déborder, s' effectuer au dehors, en aumône, en bienfaisance, en sacrifice de soi pour tous ; ce qui devait incessamment rayonner et s' échanger entre tous ces coeurs de mère, d' aïeule, de filles, de petites-filles, de soeurs, de fils, de neveux et de frères, entre tous ces êtres unis dans un seul sentiment de fidélité repentante, d' immolation et d' adoration ? Voyons-les tous un peu dans notre idée, rangés devant nous, agenouillés, à la lampe du matin, sur ce parvis qu' ils usent, et sous ces voûtes qu' ils font nuit et jour retentir ; figurez-vous, -tâchez de vous figurer par des chants, par des rayons, par tout ce qu' il y a de plus éthéré et de plus pur, cette inénarrable et invisible communication de pensées, de sentiments, d' âme enfin, d' âme perpétuelle sous l' oeil du seigneur ; et demandez-vous après s' il fut, depuis les jours anciens, depuis la tige de Jessé, depuis l' olivier des patriarches et dans toutes les postérités bénies, un plus beau spectacle sur la terre ! Nous n' avons pas fini de Polyeucte . Cette grande pièce, tout d' abord applaudie par la masse des spectateurs enlevés, et qui, selon le naïf témoignage de Corneille en son examen , satisfit tout ensemble, à la représentation, les dévots et les gens du monde , tant les tendresses de l' amour humain y faisaient un agréable mélange avec la fermeté du divin , ne fut pourtant appréciée à fond et bien comprise qu' à la réflexion longtemps après. Monchesnay a raconté que Boileau regardait Polyeucte comme le chef-d' oeuvre de Corneille. La pièce, en effet, dont l' hôtel de Rambouillet n' avait pas voulu, p142 méritait de prendre sa revanche entière dans l' esprit de Boileau. Je regrette que lui-même, en ses oeuvres, ne se soit pas plus déclaré là-dessus ; je ne me rappelle pas d' endroit notable où il cite bien particulièrement le saint martyr, tandis qu' il allègue à tout instant le cid , Cinna, les Horaces. j' aurais voulu que dans l' art poétique , à propos de l' art chrétien, il fît tout haut à Polyeucte la part glorieuse et motivée dans laquelle il admit plus tard Athalie . Lorsqu' il a parlé au long et avec mépris des anciens mystères et martyres chrétiens produits sur la scène : de pèlerins, dit-on, une troupe grossière en public à Paris y monta la première, et, sottement zélée en sa simplicité, joua les saints, la vierge et Dieu, par piété... etc. Ce sont de beaux vers ; mais Boileau, en les écrivant, aurait pu se souvenir de Polyeucte , et dire (c' eût été le lieu naturel) que ce genre religieux, longtemps bas en effet, et grossièrement naïf, et justement rejeté, avait été comme ressaisi à distance, transformé et renouvelé par un coup de génie ; qu' il se trouvait avoir un dernier et soudain héritier, un rejeton imprévu et le premier illustre, dans le Polyeucte de Corneille, et il aurait pu ajouter, sans trop de complaisance, dans le saint Genest de Rotrou. Ces choses, un peu difficiles à dire en vers, auraient provoqué agréablement sa verve industrieuse, et servi l' ornement en même temps que le fond de son poëme. Mais c' est trop demander. Je ne trouve pas non plus Polyeucte mentionné à côté des p143 quatre chefs-d' oeuvre, le cid, Horace, Cinna et Pompée , que Racine énumère dans son discours académique pour la réception de Thomas Corneille. Fontenelle, qui par son esprit fut digne de tout comprendre et presque de tout sentir, le même qui a qualifié l' imitation de Jésus-Christ d' un mot immortel, a eu de Polyeucte la véritable idée ; voyant Corneille hésiter dans ses préférences paternelles entre Cinna et Rodogune , il passe entre les deux et va droit à la palme sainte qu' il juge la plus belle. Le dix-huitième siècle lui rendit aussi pleine justice, tout dix-huitième siècle qu' il était. Voltaire, dans ce commentaire, grammaticalement si léger, sur Corneille, met pourtant le doigt sur les grands points et fait ressortir à merveille les principales et essentielles marques du chef-d' oeuvre, l' extrême beauté, dit-il, du rôle de Sévère, la situation piquante de Pauline et sa scène admirable avec Sévère au ive acte, qui assurent à cette pièce un succès éternel. auteur de Zaïre , lui aussi, par un coin, il relevait, au théâtre, de l' art sacré. D' autres critiques depuis, et fort compétents, M Lemercier surtout, ont dignement et profondément parlé de Polyeucte . On est même allé, et ce dernier critique y penche, à accorder une importance croissante au rôle de Sévère et à en faire le grand rôle de la pièce, le centre de l' idée de Corneille. Ce point mérite d' être éclairci. Sévère est un caractère tout grand, tout désintéressé, tout chevaleresque en un sens, mais un rôle humain ; c' est l' idéal humain de la pièce, dont le reste exprime l' idéal chrétien. Sévère sauve l' empereur dans p144 un combat ; il est blessé, fait prisonnier ; mais le roi de Perse, son vainqueur, le traite en Bayard . Sévère, de retour, au plus haut degré de la faveur de César, n' en abuse en rien. Sa maîtresse s' est mariée à un autre pendant son absence : il la revoit, il lui parle, veut lui arracher du moins un regret, et, dès qu' il l' a cru surprendre, il est content ; il ne souhaite plus que de mourir d' une belle mort dans les combats ; il s' écrie : puisse le juste ciel, content de ma ruine, combler d' heur et de jours Polyeucte et Pauline ! C' est le généreux humain dans toute sa beauté. Plus tard, quand Polyeucte, par une revanche de générosité surhumaine , lui veut rendre Pauline qu' il va faire veuve par sa mort, Sévère, qui a repris espérance un moment, tout d' un coup renversé et précipité de son bonheur par la résolution de Pauline, Sévère reste bon, juste, clément ; il voudrait sauver, il essaiera de défendre le rival chrétien qu' on lui préfère, et, dans son entretien avec Fabian, il juge cette naissante religion dans un sentiment qui est de sympathie et d' impartialité : je te dirai bien plus, mais avec confidence : la secte des chrétiens n' est pas ce que l' on pense ; on les hait, la raison je ne la connais point, et je ne vois Décie injuste qu' en ce point. Par curiosité j' ai voulu les connaître... par curiosité ! et, à ce qu' il dit ensuite, on voit que Sévère, comme cet empereur son homonyme, mettrait p145 volontiers au rang de ses dieux ou de ses sages divins le fondateur du christianisme. Il fait l' éloge de la morale qui sort de l' évangile, et laisse pourtant échapper ces quatre vers : peut-être qu' après tout ces croyances publiques ne sont qu' inventions de sages politiques pour contenir un peuple, ou bien pour l' émouvoir, et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir. Ces quatre vers ont pu décider du faible qu' a eu le dix-huitième siècle pour le rôle de Sévère. En avançant vers le dénoûment, la figure de Sévère reçoit une teinte continuelle et croissante de beauté. La mort de Polyeucte, la conversion de Pauline, celle de Félix lui-même, le touchent, l' ébranlent sans toutefois l' entraîner : il reste humain encore et sage ; mais, plus sympathique que jamais, il s' écrie : qui ne serait touché d' un si tendre spectacle ? De pareils changements ne vont point sans miracle. Sans doute vos chrétiens qu' on persécute en vain ont quelque chose en eux qui surpasse l' humain... etc. Il se reprend pourtant ; et, gardant sa mesure, sa limite humaine et strictement philosophique, il ajoute aussitôt : j' approuve cependant que chacun ait ses dieux. Sévère est donc, dans cette pièce, l' idéal, sous l' empire, de l' honnête homme païen, déjà entamé et touché, du philosophe stoïcien à la Marc-Aurèle, mais plus p146 ouvert, plus accessible et compatissant. à entendre sa dernière tirade, ce mélange d' aveux et de réticences, cet hommage presque entier et non définitif que lui arrache l' apparence divine du christianisme, on croit saisir déjà l' écho de cette belle, mais inconséquente parole, qu' avant et depuis le vicaire savoyard , agitent et retournent, rongent en tout sens, les spiritualistes, les déistes, et les plus nobles des sages humains : " si la vie et la mort de Socrate sont d' un sage, la vie et la mort de Jésus sont d' un Dieu. " tous les plus élevés parmi les vertueux humains depuis la venue, parmi ces témoins incomplets qui s' arrêtent au seuil, murmurent cela, et Sévère déjà le confesse. Voilà dans un personnage de grandes beautés ; elles y sont, ce n' est pas la subtilité qui les découvre, le moindre coup-d' oeil de réflexion suffit. Mais jusqu' à quel point y sont-elles réfléchies de la part de l' auteur, et voulues ? Corneille a-t-il voulu simplement (et je serais tenté de le croire) que Sévère, l' honnête homme humain de la pièce et le seul en dehors de l' enthousiasme qui y règne, Sévère, un peu passif et spectateur lui-même, fût une sorte d' interprète de l' esprit de l' action, auprès des autres spectateurs, gens du monde plus que dévots ? Corneille, en effet, si instinctif qu' on le fasse de génie, raisonnait beaucoup ; il sentait bien que sa pièce pourrait paraître un peu forte à quelques-uns, que Polyeucte et Néarque allaient un peu loin ; il crut avoir besoin d' un rôle calme, d' un rôle sur le premier plan toutefois, qui, unissant en lui mille beautés intéressantes et dramatiques, y ajoutât une sorte de réflexion équitable et de raison ; qui p147 moralisât sur ce qu' il voyait, et donnât même, par son avis déjà, le ton au jugement des spectateurs, le branle à leurs applaudissements. Sévère, en ce sens, du moins par toute la dernière partie de son rôle, serait donc une manière d' introducteur, d' approbateur par avance, un truchement moins enthousiaste et plus digne de créance, faisant transition encore plus que contraste à cette vertu qui, chez tous les autres, peut sembler extrême et quelque peu forcenée. Je ne veux pas pousser trop loin cette vue, que je crois réelle ; sinon l' intention, l' effet du moins subsiste. Mais si Sévère, à l' origine, a été par quelque endroit, dans l' esprit de Corneille, une précaution dramatique , cette précaution, assez inutile à ce titre, est devenue à l' instant une nouvelle et merveilleuse beauté. à la scène, pourtant, le succès de la pièce, tout de pathétique et d' entraînement, appartient plutôt aux autres rôles, à Polyeucte, à Pauline surtout ; Sévère ne se dessine et ne se laisse admirer de plus en plus qu' à la réflexion, à la lecture. à la scène, le rôle de Pauline domine. à la représentation comme à la réflexion, c' est un bien grand rôle. En France, nous ne nous montrons pas toujours assez soigneux ou fiers de nos richesses. La création de Pauline est une de ces gloires, de ces grandeurs dramatiques qu' on devrait plus souvent citer. Antigone chez les grecs, Didon chez les latins, Desdémone et Ophélie dans Shakspeare, Françoise De Rimini chez Dante, la Marguerite de Goëthe, ce sont là des noms sans cesse ramenés, des types aimés de p148 tous, reconnus et salués du plus loin qu' on les rencontre. Pourquoi Pauline n' y figure-t-elle pas également ? Elle a, elle garde, même dans son impétuosité et dans son extraordinaire, des qualités de sens, d' intelligence, d' équilibre, qui en font une héroïne à part, romaine sans doute, mais à la fois bien française. Pauline n' est pas du tout passionnée dans le sens antique : l' amour, comme elle peut le ressentir, ne rentre pas dans ces maladies fatales, dans ces vengeances divines dont les Didon et les Phèdre sont atteintes : ce n' est pas à elle qu' on pourrait appliquer aucun de ces traits : gravi jam dudum saucia cura... d' un incurable amour remèdes impuissants... c' est Vénus tout entière à sa proie attachée... elle n' a pas non plus la mélancolie moderne et la rêverie de pensée des Marguerite, des Ophélie. Pauline est précise, elle est sensée. Avant de devenir l' épouse de Polyeucte, elle a aimé Sévère, mais d' une simple inclination ; malgré cette surprise de l' âme et des sens (comme elle l' appelle), elle a tourné court dès qu' il l' a fallu, dès que le devoir et son père l' ont commandé ; elle a rejeté d' elle l' idée de ce parfait amant , et a pu être à Polyeucte sans infidélité secrète du coeur, sans souffrance ni flamme cachée. Sévère revient : Pauline le revoit et soupire tout bas, même tout haut ; mais elle n' aime pas moins Polyeucte, toute son inquiétude n' est pas moins pour lui, à propos de ce songe qu' elle a fait. Lorsqu' au quatrième acte Polyeucte, près de mourir, la voudra rendre à Sévère, elle refusera par dévouement, par délicatesse, et simplement aussi par p149 amour pour son époux ; elle s' écriera d' un cri du coeur : mon Polyeucte touche à son heure dernière ! On lit chez Madame De Sévigné : " madame la dauphine disait l' autre jour, en admirant Pauline de Polyeucte : eh bien ! Voilà la plus honnête femme du monde qui n' aime point du tout son mari ! " ce qui me frappe au contraire, les antécédents étant donnés, c' est comme elle l' aime. La raison , qui l' a tirée de son inclination première, l' a conduite à l' affection conjugale. Car, au milieu des exaltations de langage et de croyance, à travers ce songe mystérieux et ces coups de la grâce, au fond, la raison règle et commande ce caractère si charmant, si solide et si sérieux de Pauline, une raison capable de tout le devoir dévoué, de tous les sacrifices intrépides, de toutes les délicatesses mélangées ; une raison qui, même dans les extrémités les plus rapides, lui conserve une sobriété parfaite d' expression, une belle simplicité d' attitude : tout d' héroïque, rien d' éperdu. C' est assez comme en France : la tête dans la passion encore et dans les choses de coeur entre pour beaucoup. On se figure aisément combien Pauline devait plaire à quelqu' un de ce temps-là que nous connaissons tous, à quelqu' un qui avait passé par l' hôtel de Rambouillet, mais pour n' y prendre que la politesse, à une femme en qui, de même, la raison tenait le dé parmi tant de qualités prodigues et charmantes, d' un coeur haut et chaste, sérieuse au fond de son enjouement, à cette Madame De Sévigné qui lisait des in-folio de saint Augustin en douze jours, et n' en avait p150 pas pour cela les yeux moins brillants, les paupières moins bigarrées . Combien Pauline devait être comprise d' elle, et lui plaire, et à Madame De La Fayette aussi, à cet autre coeur également raisonnable et dévoué, lorsque toutes deux elles retrouvaient dans l' héroïne, sous cet air romain et romanesque qu' elles aimaient, et qui était le costume idéal du temps, des qualités essentielles, fermes, vives, délicates et justes, ce que j' ose appeler, dans le sens le plus avantageux, des qualités françaises ! Madame De La Fayette, Madame De Sévigné, et leurs pareilles, s' il s' en trouvait alors, voilà l' excellent public, l' enthousiaste et jeune cortége de Pauline, alors qu' elle parut ou du moins qu' elle régna dans sa neuve beauté. -à une grande distance de là, et plus près de nous, il est un caractère bien noble, très-romain, un peu roide en ce sens, si l' on veut, mais sincèrement magnanime, un caractère de femme française, qui rappelle Pauline par plusieurs des plus beaux endroits, -Madame Roland allant à l' échafaud. Le rapport, pour peu que l' on y pense, est frappant : même raison dominante sur la passion, un amour aussi pour un autre que pour l' époux, un amour également étouffé, sans fol éclair, et qui n' ôte rien ni à la vertu de l' âme ni à la fierté de l' attitude ; l' enthousiasme enfin, mâle et sûr, et qui pousse sereinement au martyre. Ce compagnon de supplice, on le sait, qui tremblait sur la charrette en avançant et se sentait défaillir au bas du fatal degré, Pauline, de même, je le crois, l' aurait fait monter devant elle p151 pour le soutenir du regard sous le couteau. Pauline, c' est une Madame Roland chrétienne, et qui de plus, pour le ton, a légèrement passé à côté de l' hôtel Rambouillet, au lieu que l' autre a passé par l' hôtel du ministère girondin. De là, chacune à sa manière peut sembler un peu pompeuse ; mais, au fond, il y a une réelle, une héroïque ressemblance. Corneille essaya encore, après Polyeucte , de poursuivre cette veine du drame religieux, qu' il avait rouverte si heureusement ; mais il n' y réussit plus. Son martyre de Théodore (1645), bien loin d' un succès, alla presque au scandale. La poésie sacrée, sous forme lyrique, l' occupa. Quelques années après Polyeucte , et par suite de la même impulsion chrétienne combinée avec la chute de ses derniers ouvrages, il donna sa traduction en vers de l' imitation : il paraît que c' est sur le conseil d' amis jésuites qu' il s' y était mis. Cette traduction, si peu lue aujourd' hui et si difficile à lire de suite, a pourtant de beaux endroits qu' on y découvre avec plaisir, au prix d' un premier dégoût. Quel plus heureux début de chapitre que celui-ci (liv ii, chap iv) : pour t' élever de terre, homme, il te faut deux ailes, la pureté de coeur et la simplicité ; elles te porteront avec facilité jusqu' à l' abîme heureux des clartés éternelles ! Voici deux strophes encore qui ont bien la légèreté (ce p152 qui est rare chez Corneille) et la sainte allégresse du chant : ô Dieu de vérité, pour qui seul je soupire, unis-moi donc à toi par de forts et doux noeuds. Je me lasse d' ouïr, je me lasse de lire, mais non pas de te dire : c' est toi seul que je veux ! la véritable et directe continuation de Polyeucte au théâtre se fit par le saint Genest de Rotrou. Le succès de Polyeucte , on le voit dans les annales du théâtre p153 français d' alors, excita une sorte de recrudescence de sujets religieux ; les La Serre, les Des Fontaines se mirent en frais de martyres ; les sainte Catherine , les saint Alexis moururent coup sur coup : on ne se souvient que de saint Genest . Rotrou, fortement ému de la pièce sublime de Corneille, et qui ne rougissait pas de paraître suivre en disciple celui qui, par un naïf renversement de rôle, le nommait son père , produisit, peu d' années après (1646), cette autre tragédie de la même famille exactement et qui je l' ai déjà indiqué, ressuscite et clôt sur notre théâtre l' ancien genre des martyres. saint Genest fait le second de Polyeucte ; et tous deux sont des rejetons imprévus, au seuil du théâtre classique, d' une culture longtemps florissante au moyen-âge, mais depuis lors tout à fait tombée. Il arrive souvent ainsi, en littérature, que des séries entières d' oeuvres antérieures, appartenant à une période finissante de la civilisation avec laquelle elles s' en vont disparaître elles-mêmes, se retrouvent soudainement dans une dernière oeuvre modifiée et supérieure, qui les abrège, les résume et en dispense. L' Arioste, au moment où la chevalerie vaincue tombe et se brise, en recueille, en rassemble, en embrouille malignement dans sa trame si diverse les fils, les devises et les couleurs nuancées, et voilà que ce qui a précédé n' est plus guère lu que par lui, chez lui, ou grâce à lui. Ce qu' est l' Arioste pour toute une famille de chevaleresques badins dont il a profité et qu' il éclipse, le Tasse l' a été dans l' autre perspective glorieuse et pathétique de la chevalerie prise au sérieux, qu' il embrasse et qu' il couronne. la Jérusalem délivrée est un poëme de chevalerie refait à la manière et à l' usage du seizième p154 siècle et des suivants. Les anciens poëmes restent dans la poussière et ne seront plus remués que par les érudits : le monde des lecteurs est au chantre de Clorinde et d' Armide. En France, pour toute la partie burlesque, satirique et moralisante du moyen-âge, Rabelais a fait ainsi : son livre est comme un lac un peu bourbeux, mais profond, où toutes les sources se viennent verser au bas des dernières hauteurs de l' époque qui finit, et quand la plaine du seizième siècle commence. Rabelais, à la rigueur, sur ce point, dispense de remonter, et l' on y trouve amassés, dans le plus vaste réservoir, toutes les malices, toutes les risées, tout le sens observateur et humain, tout le débris enfin et le limon des âges précédents. La Fontaine, on l' a dit souvent, est lui-même un poëte du seizième siècle dans le dix-septième ; en lui, en ses contes et dans toute sa manière, se retrouve condensé, aiguisé, raffiné sans altération et avec franchise le meilleur sel des fabliaux. Ces reproductions abrégées et brillantes de toute une veine du passé en un seul homme, en un seul talent, ces sortes de ricochets sont donc plus qu' un accident fréquent, c' est comme une marche générale en littérature : il semble alors que les siècles entiers n' aient p155 servi qu' à amasser et préparer la matière au génie tardif, mais facile, qui fleurit seul en vue dans l' arrière-saison. Cela même tient à une loi supérieure et qui s' applique à de plus grandes choses. Dans l' ordre de la nature, les grandes formations antérieures d' animaux, de végétaux, appartenant à des époques closes et qu' une autre époque d' organisation a remplacées, ne laissent-elles pas dans l' ordre suivant quelque vestige distinct d' elles-mêmes ? N' y ont-elles pas des représentants, jusqu' à un certain point, par quelques individus qui s' en rapprochent et qui en offrent plusieurs essentiels caractères ? N' ont-elles pas comme un dernier mot ? Ne nous étonnons point que, dans un ordre moindre, dans des séries moins tranchées et moins séparées, quelque indice de la même loi de continuité ou de récurrence se fasse sentir. Ce qu' il y a de curieux toujours, c' est quand le lien se retrouve à l' improviste et comme par accident. On croyait avoir fini d' un genre, d' une espèce de littérature, on la jugeait dès longtemps enterrée, et voilà qu' un échantillon dernier reparaît, et le plus brillant, et le seul brillant. Polyeucte et saint Genest sont tout à fait dans ce cas par rapport à la classe des mystères : il y avait eu interruption, le ricochet glorieux peut en sembler plus piquant. L' étude sur Polyeucte resterait incomplète si nous n' y joignions le saint Genest , dont ce nous est ici une occasion naturelle et unique de parler. Il convient donc de s' y arrêter encore. Et qu' on ne s' effraie pas trop p156 de cette longue distraction semi-profane que nous nous accordons : Port-Royal est désormais fondé et clos ; la journée du guichet a eu lieu ; notre cloître subsiste et les dehors en sont bien gardés : nous pouvons le laisser un peu seul sans crainte. -et disons-le une fois pour toutes, quand Port-Royal ne serait pour nous qu' une occasion, une méthode pour traverser l' époque, et quand on s' en apercevrait, l' inconvénient ne serait pas grand. p157 Vii. Rotrou est de beaucoup inférieur à Corneille ; mais quand il monte, c' est dans le même sens et sur les mêmes tons : il aide à mesurer l' échelle. Plus jeune d' âge que Corneille, mais son aîné au théâtre et dans le métier, il se fit son suivant, et comme son écuyer dans l' arène, depuis le cid . Corneille avait beau le tirer en avant et lui dire mon père , Rotrou s' obstinait à rester à sa place, et se contentait, fils ou frère, de l' honneur de la lignée. Il me semble que les génies dramatiques, à les prendre dans leur ensemble et parmi les plus grands, peuvent assez bien se séparer en deux classes, en deux familles principales, qui offrent des traits et un procédé essentiellement différents. Au dix-huitième siècle une querelle s' agita, comme on en vit un si grand nombre en ce temps d' activité disponible et d' heureux loisir ; ce n' était pas cette fois la grosse querelle des p158 encyclopédistes et de la sorbonne, ni même celle des gluckistes et des piccinistes : c' était de savoir si l' acteur, le bon et grand acteur, quand il joue, doit s' éprendre de son rôle au point d' en être sérieusement, entièrement ému et entraîné, ou s' il doit, tout en s' y livrant, le dominer par un sang-froid intérieur et le juger. La querelle, soulevée là sous une forme particulière et sur un point spécial de l' art, était applicable à d' autres arts, et le double procédé à débattre se retrouvait tout directement pour le poëte dramatique autant que pour le comédien. L' acteur Riccoboni, qui avait levé la question, prit parti d' un côté ; Diderot prit feu de l' autre. Pour moi, il me semble qu' il y a lieu aux deux procédés, et que c' est le caractère même de deux ordres de talents. Incontestablement il s' est rencontré des poëtes dramatiques qui, en créant les personnages, les êtres divers dont ils ont animé la scène, ont eu cela de propre de rester plus calmes, plus désintéressés, plus détachés, de se moins jeter, si l' on peut dire, à toute verve et à corps perdu dans tel ou tel de leurs personnages, si bien qu' en les lisant et en embrassant leur oeuvre dans sa riche diversité, on ne sait lequel choisir et lequel eux-mêmes auraient de préférence choisi : tous vivent chez eux, et d' une vie infuse, variée et facile, comme dans la nature. Les poëtes en qui se déclare le plus évidemment cette souveraine manière de créer, on les nomme déjà : Shakspeare, Molière, Walter Scott, si dramatique en ses romans, Goëthe en partie. Tous plus ou moins, autant qu' on le peut induire de la nature de leurs oeuvres ou des détails de leur vie, étaient calmes d' apparence, rassis au milieu de leurs créations ardentes ; p159 ils y portaient, jusqu' au centre, un certain sang-froid, une clairvoyance qui ne se perdait guère dans le feu et la fumée des moments extrêmes, ou qui se retrouvait tout après. On peut dire de tous en général ce qu' un poëte moderne a dit de l' un d' eux : artiste au front paisible avec les mains en feu ! à ce front de marbre et à ces mains en feu des divins Prométhées, il faut ajouter sans doute un coeur humain complet et chaud pectus ; mais ce coeur, si chaud qu' on le fasse, chez ces grands créateurs reste dominé par la pensée ; en se précipitant dans les sentiments de certains personnages, il en pourrait toujours être détourné à propos, à temps, pour passer à d' autres à côté. Il n' y a pas chez eux de cette préoccupation exclusive, ardente, belle peut-être et qu' on aime, mais un peu aveugle aussi. Le nuage, en remontant, s' arrête à leur sourcil de Jupiter et en est commandé. L' autre famille des génies dramatiques n' est pas telle en ce point selon moi, et de là le trait fondamental de différence. Cette seconde famille bien grande encore, moindre pourtant, si l' on ose trancher avec de tels hommes, me semble comprendre Corneille, Schiller, Marlowe, Rotrou, Crébillon, Werner, -tout au bas, mais encore dans son sein, Ducis. Le poëte de cette vocation p160 domine moins ses sujets, les choisit, les épouse plus conformes à lui-même, et se porte sur certains points en entier ; il s' y porte comme un lion. Mais, en somme, il ne dirige pas son talent, il le suit ; il marche, pour ainsi dire, dans son talent, au moment de l' effusion, comme un homme ivre ; il ne sait pas juste où il en est ; il trébuche par places, et il se noie. Il est comme l' acteur qui, dans son rôle pathétique, verserait de vraies larmes, pousserait de vrais soupirs et qui, par cet abandon de lui à son rôle, atteindrait mainte fois à des accents extraordinaires, mais bientôt retomberait, et ne saurait trop où se reprendre dans les intervalles. Parmi les grands acteurs, Talma, à mon sens, n' appartenait pas du tout à ce procédé ; il était, dans son rôle, de la famille des Shakspeare, des Molière ; puissant, fécond, entraînant, mais non entraîné, calme et dominant. Pour nous en tenir aux poëtes, nul en cet ordre second, nul, pas même le noble Schiller, n' est plus grand que Corneille ; ils occupent en vis-à-vis l' un et l' autre le haut bout de la famille ; ils en ont les qualités fières, l' éclair au front, parfois le trouble au regard, surtout le chaleureux montant et le cordial, la bonhomie aussi ; mais à ces qualités l' équilibre manque, et de là tous les hasards. p161 Qu' on ne me demande pas pour le moment dans laquelle des deux familles je range Racine : ce ne serait ni dans l' une ni dans l' autre. D' emblée il n' est pas de cette première, bien autrement libre et vaste et naturellement féconde, des Shakspeare, des Molière. Il n' est pas de l' entrain rapide et de l' abandon souvent hasardeux de la seconde. Il forme un mélange à part, un art singulier et accompli que nous ne perdrons aucune occasion de démêler et de faire sentir comme nous l' entendons. Il est, selon l' expression de Boileau et dans le sens le plus flatteur et le plus sérieux, un bel-esprit , -oui, mais un bel-esprit du coeur le plus tendre, entouré de tout le goût, de tout le sens et des plus justes lumières. Nous suivrons peu à peu cette vue-là. Donc, en ce second ordre de poëtes dramatiques où le grand Corneille est au premier rang, le bon Rotrou ne vient lui-même qu' au second ; mais il vient tout derrière et par moments presque coude à coude avec Corneille. Il n' en parut jamais plus près que le soir de cette tragédie : saint Genest comédien païen représentant le mystère d' Adrien. un des plus doctes et des plus doux solitaires de Port-Royal, M De Tillemont, a parlé du martyre de saint Genest. Au tome iv de ses mémoires pour servir à l' histoire ecclésiastique , il raconte cette histoire comme aussi édifiante qu' agréable, dit-il, et très-propre à nous faire admirer la bonté de Dieu et la force toute-puissante qu' il a sur nos coeurs. Il tire son récit, ajoute-t-il, d' une pièce que sa simplicité rend aimable et fait juger tout à fait fidèle . Quoiqu' en effet la courte relation du manuscrit où il puise soit incomparable, aux endroits p162 décisifs l' inspiration de Rotrou n' est pas indigne de se rapprocher d' une source si pure. On n' y atteint pas sans des abords coûteux et un attirail de ressorts par lesquels il nous faut passer. La première scène est entre Valérie, fille de l' empereur Dioclétien, et sa confidente ; il s' agit d' un songe comme au début de Polyeucte ; Valérie a rêvé, comme Pauline, quelque chose de funeste : elle a rêvé qu' un berger prétendrait à l' honneur de son lit et serait son époux. De quel berger s' agit-il ? Elle l' ignore. Mais elle se rappelle les volontés capricieuses de Dioclétien, son père ; qu' il a bien déjà épousé sa mère, à elle Valérie, sa mère qui n' était qu' une femme du peuple et qui avait donné un jour quelques pains au futur empereur encore soldat ; elle le voit de plus se choisissant, non pas seulement un collègue utile, Maximien-Hercule, pour soutenir le faix de l' empire, mais deux autres plus récents, Maximin et Constance, qui semblent de peu d' appui : et pourquoi quatre chefs au corps de l' univers ? Et elle semble prête à conclure de toutes ces fantaisies paternelles qu' il est fort possible qu' aujourd' hui Dioclétien la veuille marier à quelque gardien de troupeaux. Un page annonce Maximin arrivé de la guerre, et Dioclétien en personne. Celui-ci entre en baisant les mains de sa fille : déployez, Valérie, et vos traits et vos charmes ; au vainqueur d' Orient faites tomber les armes. p163 Le berger, en effet, n' est autre que Maximin lui-même, naguère élevé par Dioclétien du rang le plus infime à l' empire, et qui par ses triomphes a justifié ce choix. En apprenant (pour la première fois à ce qu' il semble) ces antécédents de Maximin qui aujourd' hui incline devant elle ses lauriers, et de victorieux des bords que l' Inde lave accepte plus content la qualité d' esclave, Valérie ne voit plus rien de funeste dans le songe du matin, et s' écrie : mon songe est expliqué ; j' épouse en ce grand homme un berger, il est vrai, mais qui commande à Rome... tout cela, convenons-en, est fort mauvais ; nulle part mieux qu' en ce commencement on ne touche du doigt les défauts du temps et du talent de Rotrou, l' emphase, la vaine pompe. Toutes ces premières conversations ne sont que des tirades ampoulées où la seule idée qui se développe incessamment dans une indigeste recrudescence d' images, est le contraste de l' ancienne condition de berger avec la pourpre et la gloire actuelle de Maximin. Ce souvenir pastoral revient dans toutes les bouches, dans celle de Valérie, de Maximin lui-même, de Dioclétien qui cherche des autorités et des précédents : à combien de bergers les grecs et les romains ont-ils pour leur vertu vu des sceptres aux mains ? Et il énumère. -Rotrou ne savait pas assez le monde pour comprendre que plus ces défauts de naissance sont réels et sensibles, moins on les étale. Ses deux p164 empereurs, Dioclétien et Maximin, se posent tout d' abord dans le mauvais moule des bronzes solennels, dans toute la roideur d' un empereur équestre. On retrouve ici chez Rotrou, mais grossis, tous les défauts de Corneille : c' est comme un frère cadet qui ressemble à son aîné, mais en laid. Les romains de Corneille en sont et en restent à Lucain ; ceux de Rotrou vont au Stace et au Claudien. Genest entre (non sans avoir été annoncé au préalable par le page) ; il entre avec une sorte de familiarité respectueuse, et, s' adressant aux empereurs, aux monarques (comme il les appelle tous deux, et oubliant qu' il y en a deux autres encore), il leur offre ses services et ceux de sa troupe dans l' allégresse commune. Dioclétien consent et se met à louer le théâtre, l' art du comédien, à discourir de cette matière dramatique avec l' intérêt qu' aurait mis Richelieu entretenant ses cinq auteurs. Il s' informe du mérite des rivaux en vogue : quelle plume est en règne, et quel fameux esprit s' est acquis dans le cirque un plus juste crédit ? Genest, après avoir confessé sa préférence pour les anciens grecs et latins, Sophocle, Plaute, Térence, déclare que, parmi les plus récents, la palme est à l' un d' eux sans contredit, à l' auteur de Pompée et d' Auguste , ces poëmes sans prix, où son illustre main d' un pinceau sans pareil a peint l' esprit romain ! Les applaudissements nommaient Corneille. Le louer p165 de la sorte au moment même où il l' imitait, c' était ingénieux de la part de Rotrou, c' était délicat. Dioclétien, qui préfère pourtant un sujet moins connu et plus nouveau qu' Auguste et Pompée , commande à Genest de jouer ce martyre d' Adrien qu' il joue, dit-on, si bien. Cet Adrien, persécuteur d' abord des chrétiens comme saint Paul et soudainement converti comme lui, avait été condamné au supplice dans Nicomédie par Maximin lui-même, qui est là présent, et qui, selon qu' il le remarque, va être ainsi représenté par un acteur, lui spectateur. Ceci est déjà piquant. Le premier acte finit là-dessus. Le second commence par une scène de répétition de la comédie que Genest doit représenter. Dans Hamlet , la scène des acteurs, si dramatique, n' est qu' un accident : ici, à partir de cet acte, c' est tout un drame intérieur qui s' emboîte dans l' autre, qui s' y enlace comme par jeu, et qui, de plus en plus gagnant, finit par tout prendre d' un revers et tout couronner. Genest tient en main son rôle et cause avec le décorateur. Il y a là de très-bons vers dans sa bouche, des conseils sur la peinture de décoration et les effets qu' elle produit, des vers très-peu classiques toutefois, et dans lesquels Fénelon, La Bruyère ou Boileau, ces écrivains du pur Louis Xiv, n' auraient pas manqué de voir du jargon , comme ils disaient ; le passage rappelle tout à fait des vers descriptifs de Molière sur le val-de-grâce, et, s' accordant aussi à la touche du vieux Regnier, répond singulièrement d' avance aux prédilections scéniques de M Hugo. il est beau , dit Genest en parlant du théâtre, il est beau : mais encore, avec peu de dépense, vous pouviez ajouter à sa magnificence... p166 survient la comédienne Marcelle, tout impatientée, dit-elle, des galants qui l' assiégent et l' étourdissent : sa loge en est remplie. Genest lui répond assez railleusement et paraît croire très-peu à cette impatience, à ce dégoût de sa camarade pour les galants. Nous sommes dans les coulisses du temps de Corneille et de tous les temps ; nous retrouvons un coin de scène du roman comique . Tout ce détail d' à-propos devait rendre fort agréable à son moment la pièce de Rotrou. Genest resté seul repasse et récite haut son rôle, le rôle d' Adrien devenu chrétien. Pendant qu' il récite, il sent déjà un effet avant-coureur, une influence par laquelle il lui semble qu' il feint moins Adrien qu' il ne le devient : il veut pourtant rentrer dans son rôle : il s' agit d' imiter et non de devenir ; mais, au même moment, s' entend d' en haut une voix mystique qui prélude : p167 poursuis, Genest, ton personnage, tu n' imiteras point en vain... Genest s' étonne, s' écrie ; mais le décorateur rentre et l' interrompt. Genest lui dit magnifiquement : allons, tu m' as distrait d' un rôle glorieux que je représentais devant la cour des cieux. Les empereurs arrivent et la pièce commence. Dans cette première atteinte et cette illumination de Genest, dans cette voix du ciel qui parle distinctement et qu' entend le spectateur, l' oeuvre de grâce est un peu crûment traduite et comme passée à l' état d' appareil dramatique : la machine se voit trop. Pourtant l' effet est produit ; et il était essentiel que cette voix ou quelque chose de tel donnât signal et avertît le spectateur, pour que son intérêt fût bien éveillé dès l' abord dans ce sens de la conversion : car tout le mobile de ce qui va se représenter est là. Chemin faisant et pendant que Genest sous le personnage d' Adrien débute par une tirade en fort beaux vers pour s' exhorter au martyre, je tirerai une remarque sur la qualité poétique du style de Rotrou. On y a pu trouver dès l' abord une verve toute cornélienne : chanter les condamnés et trembler les bourreaux... on y trouve même l' image à un degré de plus que chez Corneille, qui est volontiers plus abstrait. Rotrou est plein de ces vers qui peignent : j' ai vu tendre aux enfants une gorge assurée à la sanglante mort qu' ils voyaient préparée, et tomber sous le coup d' un trépas glorieux ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux. p168 ailleurs : il brûle d' arroser cet arbre précieux la croix où pend pour nous le fruit le plus chéri des cieux. Et encore : ... sur un bois glorieux qui fut moins une croix qu' une échelle des cieux. Une autre qualité poétique dans le style de Rotrou, et qui lui est commune avec Corneille, qu' il a peut-être même à un degré plus évident encore, c' est le vers plein, tout d' une venue, de ces vers qui emportent la pièce. Fréquents chez Regnier, fréquents chez Molière, assez fréquents chez Corneille, plus rares chez Racine, Boileau, et dans cette école de poëtes à tant d' égards excellents, ces grands vers qui se font dire ore rotundo , à pleine lèvre, ces vers tout eschyliens qui auraient mérité de résonner sous le masque antique, ne font faute dans Rotrou : après les avoir vus, d' un visage serein, pousser des chants aux cieux dans des taureaux d' airain... p169 le plus riche et le plus copieux échantillon du genre me semble être ce vers de Racan : la javelle à plein poing tomber sous la faucille. Grâce au goût extrême pour le coulant qui a prévalu et à la petite bouche mondaine, de tels vers se comptent dans notre poésie. Mais Adrien a terminé le monologue par lequel il s' exhorte au martyre. Flavie, un homme du palais, son ami, survient tout effaré, lui demande s' il est vrai qu' il soit chrétien, lui raconte que l' on a donné cette nouvelle devant César, devant Maximin, qui est soudain devenu furieux : burlesque description de cette fureur. Flavie veut détourner Adrien, qui lui répond en s' exaltant comme Polyeucte ; et plus Genest arrive à ne faire qu' un avec son rôle, plus il se surpasse comme comédien : allez, ni Maximin courtois ou furieux, ni ce foudre qu' on peint en la main de vos dieux... p170 l' acte de la pièce d' Adrien finit, et en même temps celui de la pièce principale : Dioclétien se lève en disant : en cet acte Genest à mon gré se surpasse, et chacun va le féliciter. Le troisième acte de la tragédie et le second de la pièce d' Adrien commencent : Maximin, le véritable Maximin, en s' asseyant, remarque l' acteur qui entre et qui le représente : mais l' acteur qui paraît est celui qui me joue. L' acteur n' a pas besoin d' y mettre beaucoup de grâce , car ce Maximin n' en a guère. S' il a été berger, comme on le répète sans cesse, ç' a été un berger un peu loup, un pâtre un peu brigand : il y paraît bien à sa férocité d' empereur. Mais il n' était pas moins piquant et d' une confrontation réjouissante de voir l' acteur regardé par l' original, et les deux sosies en présence. Adrien, qu' on amène tout chargé de fers devant le Maximin de la pièce, reproduit sur le Dieu des chrétiens ces belles définitions de Polyeucte : le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque de la terre et du ciel est l' absolu monarque... je n' adore qu' un Dieu, maître de l' univers... p171 Rotrou, en reprenant toute cette belle et simple théologie, la traite avec plus d' intention pittoresque ou descriptive, pourtant encore avec une digne grandeur. Comme Maximin lui reproche d' adorer un maître nouveau, Adrien répond : la nouveauté, seigneur, de ce maître des maîtres est devant tous les temps et devant tous les êtres... etc. Maximin, à ces mots, entre en fureur ; grossier et cruel, il passe de l' amitié pour Adrien à la plus féroce menace. S' il jouissait de se voir ainsi représenté au naturel à bout portant, il n' était pas chatouilleux. On ramène Adrien dans sa prison. Sa femme Natalie (représentée par Marcelle, cette comédienne un peu coquette de tout à l' heure) le vient trouver ; mais, au premier mot qu' elle essaie, Adrien, moins galant que Polyeucte, et qui n' a pas les délicatesses et politesses de ce cavalier d' Arménie, lequel, même à travers son enthousiasme, accueillait Pauline en disant : madame, quel dessein vous fait me demander ? p172 Adrien coupe court au dessein qu' il suppose à Natalie : tais-toi, femme, et m' écoute un moment ! à part cette incivilité du début, la tirade est belle, grande et finalement touchante. Les délicatesses pourtant de la scène entre Polyeucte et Pauline s' y font à un autre endroit regretter. Au lieu de ce noble et généreux don que Polyeucte veut faire de Pauline à Sévère, Adrien, qui voit déjà Natalie veuve, se montre trop empressé de la donner à n' importe qui : veuve dès à présent, par ma mort prononcée, sur un plus digne objet adresse ta pensée ; ta jeunesse, tes biens, ta vertu, ta beauté, te feront mieux trouver que ce qui t' est ôté. Loin d' être héroïque et magnanime comme chez Polyeucte, le don ainsi exprimé, jeté comme au hasard, n' est plus même élevé ni décent. Cette noble nature de Rotrou avait du vulgaire, du bas. Corneille d' ordinaire est noble, ou enflé, ou subtil, ou au pire un peu comique de naïveté : il n' est pas vulgaire. Rotrou l' est ; il avait de mauvaises habitudes dans sa vie, du désordre, le jeu ; il n' avait pas toujours gardé les moeurs de famille, il fréquentait la taverne et certainement très-peu l' hôtel de Rambouillet. Mais Adrien est redevenu touchant à la fin de cette tirade à Natalie : que fais-tu ? Tu me suis ! Quoi ! Tu m' aimes encore ? Oh ! Si de mon désir l' effet pouvait éclore ! ... p173 cela est pathétique et tendre de forme comme de fond, presque racinien de langage comme de sentiment. Natalie se jette alors au cou d' Adrien, car il se trouve qu' elle est chrétienne ; elle l' est presque de naissance, par sa mère. Ce n' est pas comme dans Polyeucte le sang même d' un époux qui convertit l' amante et la baptise. Ici toute une histoire secrète, romanesque, comme celles qui sont si ordinaires dans l' ancienne comédie : au lieu d' être une princesse déguisée, Natalie se trouve une fidèle cachée. Sa mère chrétienne ne l' avait donnée à un païen que par contrainte et pour obéir à César : ses larmes seulement marquèrent ses douleurs : car qu' est-ce qu' une esclave a de plus que des pleurs ? On est d' ailleurs satisfait de cette union des deux coeurs en la même croyance. Dans Polyeucte on n' y arrive qu' après de pathétiques déchirements qui sont l' action même : ici la pièce à double fond est bien assez compliquée sans ce ressort ; car n' oublions pas que c' est de Genest qu' il s' agit : l' union d' Adrien et de Natalie peut avoir lieu tout d' abord, et elle est complète dans sa douceur : tous deux dignes de mort, et tous deux résolus, puisque nous voici joints, ne nous séparons plus ; qu' aucun temps, qu' aucun lieu jamais ne nous divisent ! Un supplice, un cachot, un juge nous suffisent ! C' est Natalie qui s' écrie ainsi. Adrien toutefois l' engage à ne pas devancer les temps et à vivre encore. Flavie survient et les interrompt. Le discours à double sens de Natalie devant Flavie a de l' intérêt ; dès qu' elle p174 est seule, en sortant, son monologue éclate en liberté devant les étoiles, et avec une certaine élévation pleine de brillants qui marquent l' époque : donnons air au beau feu dont notre âme est pressée. Mais tout d' un coup, quand on en est là de la pièce intercalée, Genest quittant son rôle d' Adrien et redevenant Genest en personne, s' adresse de sa voix naturelle à Dioclétien, et se plaint des courtisans qui obstruent le théâtre et gênent les acteurs : c' était une petite raillerie à brûle-pourpoint contre les jeunes marquis du temps, les chevaliers de Grammont et leurs pareils, qui, pris sur le fait et désignés du doigt, devaient être les premiers à en rire. Sur quoi Dioclétien, qui est en gaieté, répond par une épigramme que ce sont moins les courtisans de l' empereur qui font le désordre que les courtisans de ces dames les comédiennes : de vos dames la jeune et courtoise beauté vous attire toujours cette importunité. L' acte de Rotrou se coupe à cette plaisanterie : tout reste en suspens, et plus l' intérêt du fond est sérieux, plus cela devient spirituel de bordure. Jamais le mélange, l' opposition du tragique et du comique n' a paru plus en vue et mieux contrasté. saint-Genest en plein dix-septième siècle est la pièce la plus romantique qu' on puisse imaginer. Rotrou rencontrait tout naturellement le genre en France vers le même temps que Calderon, bien avant Pinto , bien avant Clara Gazul . Le quatrième acte commence après que le désordre p175 est censé apaisé. La pièce intercalée continue. La scène entre Flavie et Adrien fait souvenir de celle du débat entre Polyeucte prêt à marcher aux autels, et Néarque qui lui objecte les dangers et les tourments. Flavie païen déroule à son ami les mêmes représentations plus fortes et tout à fait poignantes : souvent en ces ardeurs la mort qu' on se propose ne semble qu' un ébat, qu' un souffle, qu' une rose... etc. Adrien répond admirablement : j' ai contre les chrétiens servi longtemps vos haines, et j' appris leur constance en ordonnant leurs peines... ; et, resté seul, repensant à Natalie qu' il va voir : marchons assurément sur les pas d' une femme : ce sexe qui ferma rouvrit depuis les cieux. vers d' unique et merveilleuse précision, et qui enferme toute l' histoire du monde depuis la chute jusqu' à la venue ! Natalie pourtant, qui accourt, fait une bien fausse entrée : voyant Adrien sans ses fers, elle s' imagine qu' il renonce, qu' il renie, et là-dessus elle s' emporte en un flux d' invectives tout à fait intarissables. Il a beau vouloir l' interrompre : ... je n' entends plus un lâche qui dès le premier pas chancelle et se relâche, s' écrie-t-elle ; -suit une triple cascade de tirades théâtrales, déclamatoires, et du pire. p176 N' est-il pas frappant comme avec Rotrou nous passons à tout instant du bon au mauvais, du sublime au détestable ? Le lecteur est avec lui dans la situation peu commode qu' exprime burlesquement Gros-René : ... le vaisseau, malgré le nautonier, va tantôt à la cave et tantôt au grenier. On serait tenté de lui dire avec un autre poëte : ni si haut, ni si bas ! cette impression prépare à bien sentir la supériorité, l' originalité de Racine, du beau continu, soutenu, harmonieux. Adrien, pendant que Natalie s' emporte et déclame, lui explique enfin à grand' peine, lui glisse entre deux tirades que ce n' est que par complaisance que ses fers lui sont ôtés pour un moment ; il veut toujours mourir. Natalie, soudainement retournée en sentiments contraires, l' embrasse alors et lui crie avec effusion : cours, généreux athlète, et tout ce qui suit. Anthisme (ou Anthyme) confesseur chrétien, qu' elle fait entrer, l' exhorte en non moins beaux élans : va donc, heureux ami, va présenter ta tête, moins au coup qui t' attend qu' au laurier qu' on t' apprête : va de tes saints propos éclore les effets, de tous les choeurs des cieux va remplir les souhaits... etc. Les cieux se sont ouverts en effet ; l' ange s' est montré : Genest ravi passe outre à son rôle, et nommant le p177 camarade qui représente Anthisme par son nom de Lentule : Adrien a parlé, Genest parle à son tour ; ce n' est plus Adrien, c' est Genest qui respire la grâce du baptême et l' honneur du martyre... et là-dessus il sort brusquement de la scène. La comédienne qui représente Natalie reste court et s' écrie : ma réplique a manqué, ces vers sont ajoutés. p178 On croit pourtant encore, comédiens et assistants, que cette sortie n' est due qu' à un défaut de mémoire, que même les vers ajoutés ne sont qu' un tour de génie pour couvrir l' accident. Mais il rentre, et cette fois ne parle plus qu' en son nom, comme un régénéré ; il le déclare : un ange mystérieux, au moment où Anthisme lui parlait, l' a baptisé d' une rosée céleste. En vain ses camarades le veulent rappeler à son rôle, il s' agit de bien autre chose pour lui : ce monde périssable et sa gloire frivole est une comédie où j' ignorais mon rôle... il pousse même un peu loin le jeu de mots sur ce rôle et sur la réplique que l' esprit angélique lui suggère aujourd' hui. Malgré tout, le pauvre acteur Lentule n' est pas encore convaincu, et s' écrie d' un air comiquement émerveillé : quoiqu' il manque au sujet, jamais il ne hésite. Enfin Dioclétien perd patience et se fâche tout de bon. Genest s' adresse directement à lui, s' impute la faute, excuse ses compagnons et finit son apostrophe aux empereurs par ces vers éloquents : je vous ai divertis, j' ai chanté vos louanges ; il est temps maintenant de réjouir les anges... etc. Dioclétien furieux le livre au préfet et l' envoie aux tourments. Ce quatrième acte a pourtant son retour p179 encore assez comique. Le préfet Plancien interroge un à un les membres de la troupe pour voir s' il n' y a pas d' autre chrétien parmi eux, et chacun s' excuse en tremblant : -que représentiez-vous ? -vous l' avez vu, les femmes... etc. Il les engage à visiter leur camarade dans sa prison pour le ramener au bon sens, s' il se peut, et à la comédie. Le cinquième acte s' ouvre. Genest, seul et enchaîné, chante comme Polyeucte : ô fausse volupté du monde, vaine promesse d' un trompeur ! ... la comédienne Marcelle est introduite : elle l' attaque d' abord par les sentiments de commisération, de charité pour ses camarades. Molière se disait à lui-même, quand Boileau l' engageait à quitter les planches : " que fera cette pauvre troupe sans moi ? " -que fera cette troupe sans Genest ? Lui dit Marcelle : car, séparés de toi, quelle est notre espérance ? Puis elle suppose ingénieusement à Genest quelque dessein secret et détourné : il est peut-être découragé du théâtre par le peu de cas que font de lui les grands après s' en être amusés : si César en effet était plus généreux, tu l' as assez suivi pour être plus heureux. à cette plainte des comédiens contre l' ingratitude des p180 grands (qui, dans la bouche de Rotrou, était un peu le cri des auteurs dramatiques eux-mêmes), Genest répond que ç' a été assez d' honneur pour lui d' avoir les Césars pour témoins, et il en revient à la cause vraie, sincère, à l' éclair de grâce qui l' a frappé et qui semblait devoir luire à tous les yeux : mais, hélas ! Tous l' ayant, tous n' en ont pas l' usage : de tant de conviés bien peu suivent tes pas, et, pour être appelés, tous ne répondent pas. Le geôlier met fin à l' entretien et emmène Genest au tribunal. On revoit Dioclétien et Maximin, le beau-père et le gendre, dans tout l' emphatique et l' officiel impérial du goût de Claudien, et débitant des sentences sur les dieux dont ils gardent le tonnerre. Valérie, en introduisant la troupe de comédiens qui tombent à genoux pour implorer la grâce de Genest, fait changer le ton et le rabaisse quasi à celui de l' intimé des plaideurs : venez, famille désolée ; venez, pauvres enfants qu' on veut rendre orphelins. On entrevoit ici un beau dénoûment qui est manqué : on conçoit possible, vraisemblable, selon les lois de la grâce et l' intérêt de la tragédie, la conversion de toute la troupe ; on se la figure aisément assistant au supplice de Genest, et, à un certain moment, se précipitant tout entière, se baptisant soudainement de son sang, et s' écriant qu' elle veut mourir avec lui. Mais rien de tel : la piteuse troupe muette est encore à genoux quand le préfet vient annoncer qu' il est trop tard pour supplier César, et que ce grand acteur, des plus fameux héros fameux imitateur... etc. p181 Et le tout finit par une pointe de ce grossier, féroce et en ce moment subtil Maximin, qui remarque que Genest a voulu, par son impiété, d' une feinte en mourant faire une vérité. C' est pousser trop loin, pour le coup, le mélange du comique avec le tragique : ce dernier acte, du moins, devait finir tout glorieusement et pathétiquement. Mais si Corneille allait quelquefois au hasard, Rotrou s' y lançait encore plus, Rotrou espèce de Ducis plus franc, plus primitif, marchant et trébuchant à côté de Corneille : Ducis pourtant, en sa place, n' aurait point manqué cette fin-là. Nous ne suivrons pas Rotrou au delà du saint Genest , qui, par Polyeucte , tenait à notre comparaison ; le reste serait d' une distraction trop grande. D' autres pièces de lui mériteraient d' être tirées de l' oubli littéraire où elles sommeillent ; du moins elles auraient mérité de n' y pas tomber. Une année après saint Genest , en 1647, il donna la tragi-comédie de don Bernard De Cabrère , imitée sans doute du théâtre espagnol, et dans laquelle il peint le don du contre-temps, de la mauvaise fortune ou du guignon comme on dirait, avec fantaisie et verve, en homme très-plein de son sujet, c' est-à-dire assez peu favorisé des étoiles. C' est un pendant tout p182 piquant et tout romantique au ressort tragique du fatum des anciens. M Wilhelm De Schlegel a dû aimer beaucoup cette pièce, s' il l' a connue. Une autre pièce de Rotrou, la plus célèbre, je n' ose dire la plus lue, celle qui, selon le mot, est restée au théâtre, c' est-à-dire qu' on n' y va voir jamais, Venceslas, offre de franches et dramatiques beautés. Elle fut retouchée au dix-huitième siècle par Marmontel, qui en ôta quelques mauvais vers, quelques expressions trop vieilles, et en substitua de plus pâles : un peu de pavot sur ce qui était trop cru. Le Kain, à la première représentation de cette reprise du Venceslas corrigé, Le Kain (presque comme saint Genest), emporté par l' enthousiasme aussi, par la religion du bel art, reprit subitement le vieux texte et fit manquer la réplique : Marmontel ne le lui pardonna jamais. Rotrou passe pour n' avoir pas été heureux. Il pratiquait, à ce qu' il paraît, dans sa vie, le train assez aveugle et hasardé de ses pièces ; on raconte qu' il allait être mis en prison pour dettes, quand Venceslas le tira d' affaire. Il réalise l' idée vulgaire qu' on se fait du poëte, ardent, impétueux, endetté, inégal en conduite et en fortune. Les poëtes anglais Dryden, Otway, étaient ainsi. La dignité des lettres chez nous commença plus tôt, après le moment de Rotrou toutefois. à plusieurs traits énergiques, rudes et négligés, tant du talent que du caractère, il me fait encore l' effet d' un exact contemporain de Mézeray, -d' un Mézeray de la poésie. Cette vie de Rotrou, si en rapport avec son talent, reçut un dernier trait de ressemblance par l' acte héroïque qui la couronna. On sait qu' après s' être rangé probablement et s' être marié, tenant à Dreux, p183 sa ville natale, une charge civile et de judicature, il se voua, durant une peste, au service de ses concitoyens privés de leurs autres magistrats, et qu' il mourut à la peine : trépas de sacrifice, digne des grands traits dont son oeuvre dramatique est semée. On peut dire aussi de lui, au sens le plus sérieux, qu' il voulut d' une feinte, en mourant, faire une vérité. il n' avait que quarante-et-un ans, l' âge même auquel était mort Regnier, son quasi-compatriote et son parent en plus d' un point. Mais pour Rotrou quelle fin plus noble ! Vraiment faite pour rendre jaloux au coeur les plus généreux dramatiques de cette famille et pour tenter un Schiller ! saint Genest et Polyeucte sont les deux seules tragédies sacrées qui puissent passer, avec toutes les différences, pour des échantillons et des abrégés perfectionnés du genre des mystères. Esther et Athalie , en effet, qui sont encore des tragédies sacrées, et qui, comme telles, ont de certains rapports essentiels avec Polyeucte , n' ont plus rien gardé de l' ancien genre et ne le rappellent aucunement : c' est une forme toute neuve et moderne, accommodée au goût de la fin du dix-septième siècle, et selon le gré de Fénelon et de Madame De Maintenon. De même que Racine n' a peut-être pas osé raconter dans son abrégé la journée du guichet , et qu' il l' aura jugée trop forte, -trop forte de naturel et de familiarité, -pour le goût adouci de ses lecteurs, de même il a dû, dans ses tragédies sacrées, adoucir, assortir, revêtir de toutes parts, à force de gravité et d' onction, ce qui pouvait être trop nu, trop brusque de p184 ressort, et qui éclate dans ces martyres de saint Genest et de Polyeucte . Il n' y a plus rien de moyen-âge ni de seizième siècle, rien de gaulois chez lui. -on raconte qu' un jour Louis Xiv, indisposé, voulut se faire lire quelque chose par Racine qu' il aimait à entendre, et dont le seul débit lui expliquait les beautés des auteurs. Racine proposa les vies de Plutarque , par Amyot. -" c' est du gaulois, " répondit Louis Xiv. -mais Racine dit qu' il changerait à la rencontre les vieux mots, et que le roi ne s' en apercevrait pas : ce qui en effet eut lieu à ravir, et rien ne choqua l' oreille du roi. Eh bien ! Ce que Racine faisait avec une dextérité si heureuse en lisant devant Louis Xiv, on peut dire qu' il l' a fait au complet et profondément dans son oeuvre. Il n' y a plus rien de gaulois dans tout ce qu' il fait lire : l' adresse est entière, l' art est accompli, le renouvellement facile et enchanteur. Ce rapport fini, proportionné, harmonieux de Racine avec le juste moment de son siècle, compose sa principale beauté. Racine, dans ses deux tragédies sacrées, et même dans Phèdre , fut absous de Port-Royal, fut approuvé et applaudi du grand Arnauld : je regrette qu' il n' en ait pas été ainsi de Corneille pour Polyeucte . Dans les divers écrits des principaux de Port-Royal contre la comédie, dans le traité de Nicole à ce sujet, Corneille est sans doute abordé toujours avec considération, même quand on lui emprunte des exemples qu' on blâme ; mais enfin il est blâmé, et Polyeucte n' obtient pas des censeurs une exception expresse ; il n' est pas reconnu d' eux à ce signe de grâce qu' il porte au front et qui le devait faire adopter. Il paraîtrait même, p185 d' après un passage de la préface de Théodore , que Corneille s' était dès lors trouvé atteint de quelques censures, parties du côté, dit-il, de ceux qui s' appuient en cette matière de l' autorité de saint Augustin, c' est-à-dire très-probablement du côté janséniste. Il s' en montrait blessé, moins, au reste, par rapport à lui que dans la haute idée morale qu' il se faisait du théâtre, et il se proposait de répondre. Du côté des jésuites, quoique Bourdaloue se soit montré ensuite bien sévère, plusieurs autres, et des amis de Corneille, l' étaient moins ; le père De La Rue, qui, jeune, méritait son amitié, composa, dit-on, l' andrienne , qui fut représentée sous le couvert de Baron. Corneille, à cet endroit du théâtre, devait donc être plutôt pour le parti non-augustinien. Nous avons voulu, par cette dernière remarque, faire preuve d' entière et minutieuse impartialité dans toute cette conjecture qui nous a été assez féconde sur le rapport de Corneille avec Port-Royal. Polyeucte et saint Genest , c' est une aile de notre sujet qui attend d' avance, pour y correspondre, Esther et Athalie . p186 Viii. Il est temps de passer du théâtre aux autels, s' écriait saint Genest, et nous le redisons avec lui : nous rentrons dans notre cloître. Après ce grand coup de la journée du guichet , pendant quelque temps tout doit paraître un peu faible et un peu fade en cette histoire intérieure. Plus la réforme y va s' enracinant et mûrissant, moins on y saisit quelque grand fait, quelque nouvel accident d' éclat à en détacher pour l' offrir ; on n' aurait à dérouler qu' une succession de détails plus ou moins uniformes. Bien des jours de la vie des saints, comme de celle des heureux, se ressemblent : ce sont des labeurs tout réels, arides, épineux, sans cesse recommençants sur cette terre, qui p187 ont bien leur secrète joie, qui ont surtout leur lutte obscure. C' est par l' étude suivie, réfléchie et presque contrite, par une étude plutôt mêlée de prière, non point dans ce genre d' exposition sérieuse, mais extérieure et trop littéraire, où l' imagination et la curiosité ont tant de part, qu' il les faudrait aborder. Ayant emporté la réforme malgré son père et sa famille, la jeune abbesse en voulut embrasser d' abord les entières conséquences. Afin de rester plus libre dans l' obligation unique et de ne devoir rien à César , elle commença par se retrancher strictement toute demande de secours et d' argent auprès de M Arnauld, qui avait précédemment subvenu à bien des besoins du pauvre monastère. Il en résulta à l' instant une indigence nécessaire et forcée qui était sa joie à elle, et qu' elle entreprit, par mille bonnes grâces et par mille adresses, de faire agréer aux soeurs. Elle redoublait pour elles toutes de charité, et, en même temps qu' elle ôtait au bien-être de leur corps, elle tâchait de le leur rendre au centuple par le partage et la multiplication de son âme. La pauvreté ne méritait pas ce nom à ses yeux, si elle ne donnait occasion de souffrir : sa charité ne consistait pas à sauver aux autres quelques souffrances légitimes, mais à les compenser surtout, et comme à les revêtir par de spirituelles joies. Elle reçut elle-même à cette époque une consolation croissante dans les confesseurs et directeurs qu' elle rencontra, et qui, s' ils n' étaient pas encore le directeur complet qui ne lui p188 échut que plus tard en la personne de M De Saint-Cyran, avaient du moins des intentions pures, des conseils saintement aimables. On voit paraître alors le père Suffren, jésuite, qui, malgré sa robe, devint un des guides sincères de Port-Royal, le père Eustache De Saint-Paul, feuillant, ami de M Arnauld, un M Gallot, docteur, et surtout le père Archange, gentilhomme anglais, né Pembroke, lequel, après avoir fui de bonne heure son pays pour cause de persécution religieuse, s' était venu faire capucin en France. Par son nom séraphique comme par l' aménité de ses conseils, il rappelle le père Pacifique ; homme du grand monde, il n' en avait gardé que l' esprit de conciliation, vivifié au foyer de lumière, et une politesse qui était devenue de l' onction. Madame Arnauld l' avait connu par la marquise de Maignelay, soeur de M De Gondi, le premier archevêque de Paris, et tante du cardinal de Retz : elle en parla à sa fille. Le père Archange, une fois posé comme directeur, travailla à cimenter de plus en plus le raccommodement et le bon accord entre M Arnauld et la jeune abbesse. On a des lettres à elle adressées, dans lesquelles il lui donne en ce sens des avis sages : " (octobre 1609)... touchant votre demande jusques où peut aller l' honneur que vous devez à monsieur votre père et mademoiselle votre mère, je vous dirai brièvement qu' il se peut étendre autant que l' obligation p189 que vous avez au service de Dieu et à votre profession le vous peuvent permettre... pensez aussi que la religion ne détruit pas le droit naturel, ains le raffine, le confirme et l' accroît. " il y a de l' imagination fleurie et riante dans ces lettres du père Archange ; à travers les quelques solécismes, les fautes de genre que sa qualité d' anglais lui rend faciles et qui semblent une naïveté de plus dans cette langue flottante du seizième siècle, on trouve de ces tours dévots, de ces airs de grâce à la Pérugin , plus d' une comparaison aimable et mystique qui nous prépare à saint François De Sales ; c' est bien à la même famille spirituelle qu' appartient le père Archange. Je prends çà et là quelques traits : " courage, courage, ma bonne petite abbesse ! Car si les élévations de la mer sont merveilleuses, le seigneur est admirable ès lieux haultes , qui convertira cette tempête en un doux calme, et l' indignation des créatures en grâce et bénédiction. -... cependant, par-deçà, M Boucher, M Gallot et moi, aviserons par ensemble aux moyens qu' il y aura d' apporter quelque bon ordre et établissement à votre affaire... ; ainsi, pendant que l' un plantera de son côté, que l' autre arrousera, j' espère encore que Dieu y donnera un heureux accroissement. " il lui propose aussi devant les yeux toutes les jeunes saintes, " les dévotes Agnès, Agate, Cicilla, Apolonia, avec une infinité des autres jeunes et petites, p190 lesquelles au prix de leur sang ont gaigné leur couronne ; " et les comparaisons vives de colombe et de suave époux ne manquent pas. L' imagination tendre, pétrie de grâces, un peu mignarde et sucrée, qui fit la vogue de philothée , transpire dans ce bon religieux, mêlée aussi à des qualités essentielles et vénérables. Car le père Archange savait au besoin poser les interdictions : " le premier avis qu' il me donna, écrit la mère Angélique, et qui m' a été très-utile, ce fut de ne laisser jamais parler nos soeurs à pas un religieux, ni même aux capucins, quand ils prêcheraient comme des anges. " mais le miel de persuasion le rendait surtout cher, et ce devait être une fête pour toutes les soeurs, lorsque le bon père, ne pouvant plus aller à pied, arrivait à Port-Royal monté sur son âne, seule monture qu' il se permît. Dans ces premiers temps, au milieu des duretés de vie et des rigueurs ascétiques dont je n' ai touché que quelques-unes, il y avait place chez les religieuses de Port-Royal à une fleur d' imagination et à un sourire dans la dévotion qui plus tard se retrouvera moins ou ne se retrouvera plus, et qui tenait simplement peut-être à la jeunesse de ces belles âmes, à celle de l' entreprise même : novitas tum florida mundi. la seconde génération en effet, la mère Angélique De Saint-Jean, la soeur Euphémie Pascal, la soeur Christine Briquet, toutes si éminentes par l' esprit, par l' instruction, auront moins de ces fraîches et naïves impressions de jeunesse ; leur noviciat se passera déjà au fort des disputes, et elles seront, bon gré mal gré, plus scientifiques dès l' abord. En entendant la mère Angélique, moins en garde p191 avec les enfants, toujours revenir et s' ouvrir sur l' amour des déserts où elle regrettait de ne pouvoir s' aller cacher, deux de ces petites et sa jeune soeur Marie-Claire, dans le rejaillissement de cette piété, s' avisèrent de fuir au bout du jardin et d' y pratiquer la thébaïde, comme Bernardin De Saint-Pierre enfant, mais en toute rigueur. Une autre soeur de l' abbesse, celle qui venait immédiatement après la mère Agnès par l' âge, la soeur Anne-Eugénie, entrée à Port-Royal vers le temps de la réforme, nous a laissé, dans une relation écrite longtemps après, une peinture très-vive et bien rendue de ses impressions premières : d' autres relations environnantes achèvent de nous la représenter elle-même. Enfant précoce, elle avait eu beaucoup de goût pour le monde ; à l' âge de quatorze ans, elle lisait des romans avec passion ; un jour, en carrosse aux champs, elle continua cette lecture, même dans l' orage et pendant que le tonnerre grondait, aussi assurée, est-il dit, que si elle n' avait pas ouï la voix de Dieu. Dans la fréquentation de ses cousines huguenotes, son esprit s' était émancipé, et elle avait été par moments jusqu' à balancer en idée les deux communions romaine et calviniste. à dix-neuf ans, la petite-vérole l' attaqua avec violence : moment critique pour tant d' âmes de p192 jeunes filles, heure en ces temps-là décisive, où le monde et la religion se disputaient et s' arrachaient entre eux une beauté ! La jeune Anne éprouva de grandes angoisses, et, au fort du mal, promit à Dieu de le servir dans la meilleure des deux religions, sans déterminer autrement laquelle. Enfin, au dire des témoins d' alors, elle avait ce qu' on appellerait aujourd' hui un esprit ardent, poétique, haut et hardi de pensée, de fantaisie. Un jour, et après une assez longue incubation de piété mûrissante, étant allée avec sa mère à l' église saint-Merry leur paroisse, dans la chapelle de saint-Laurent, réservée à leur famille, il y eut en elle éclat ; elle ressentit un grand mouvement d' être religieuse, accompagné de circonstances singulières : une véritable vision. Elle achevait de lire les deux lettres de saint Jérôme à Démétriade et à Eustochie sur la virginité ; elle entra dans un profond recueillement, et tout d' un coup se sentit transportée en esprit hors d' elle-même et amenée en présence de Jésus-Christ : comme elle s' était jetée à genoux, " il s' approcha d' elle et lui mit une bague dans le doigt. " en un mot, la métaphore mystique prit corps à ses yeux et demeura une réalité. Ayant été, tout au sortir de l' église, à l' hôtel de Guise avec sa mère, elle y rencontra le père Archange, qui lui demanda en la saluant, et par manière de bonne grâce, si elle n' avait rien de p193 particulier à lui dire : elle saisit l' occasion au passage, et, laissant les demoiselles De Guise, se retira avec lui un moment pour lui révéler son ardeur de cloître. Et comme le bon père, surpris et sensé, lui faisait quelques objections et paraissait soupçonner en elle un déplaisir de coeur au sujet de quelque mariage, elle ajouta résolûment ces paroles : " mon père, je vous déclare que quand votre M De Guise voudrait et pourrait m' épouser, quoique je ne sois qu' une petite demoiselle, je ne voudrais point de lui ; il faut que je sois mariée à un plus grand seigneur. " toujours, on le sent, cet orgueil naturel, ce courage humain (comme on disait alors) des Arnauld. Sa mère ne pouvait croire à un tel projet de la part d' un naturel si hautain : " comment se résoudrait-elle à vous promettre obéissance ? Disait-elle au père Eustache qui lui en parlait ; elle a bien de la peine à la rendre à son père et à moi. " M Arnauld, qui n' aimait pas que ses enfants le quittassent et qui les voyait se détacher un à un, voulut s' opposer à cette défection nouvelle. La jeune Anne, sur le conseil du père Archange, consentit, par manière d' essai, à passer encore un an dans le monde : ce qu' elle fit de bonne grâce, d' un air de s' y livrer à plein coeur, mais au fond plus décidée que jamais, et se plaisant sous cette apparence mondaine, sous ces dehors égayés et braves , à donner le change sur ses sentiments du dedans. Tout ce qu' elle voyait de brillant dans les choses d' ici-bas s' éclipsait pour elle en idée de l' aurore céleste, et, assistant un jour à un ballet répété par des princesses, elle ne cessa durant tout le temps d' humilier cet éclat par devant la moindre des joies qu' elle se figurait du p194 paradis. Elle arriva à Port-Royal pour être novice, dans tout ce feu d' allégresse et de belle rêverie (octobre 1616) : on eut encore à mater quelque chose ; il y avait des détails pénibles qu' elle n' avait pas prévus : mais enfin " la mère Angélique lui apprit le mystère de la pauvreté de Jésus-Christ, qui n' est révélé qu' aux humbles. " M Arnauld n' assista ni à la première prise d' habit ni à la profession, parce que ces cérémonies l' attendrissaient trop. or, voici l' esprit que, selon son récit, en entrant à Port-Royal, elle trouva : " une solitude non-seulement extérieure, étant fort séparée du monde, à quoi aidoit beaucoup la situation du lieu... etc. " durant cette première année, pour la consoler de ses p195 peines d' esprit, de ses craintes excessives auxquelles revenaient s' entremêler des doutes, on lui fit lire la vie de sainte Thérèse telle que la sainte l' écrivit, et cet exemple la guida. Monastère et vallon avec marécages étaient alors dans leur pire état de tristesse et de malsain, et elle-même y prit la fièvre. D' une cellule étroite et humide on descendait la nuit, l' hiver, dans l' église basse et froide ; on y allait dès le coup de deux heures, et on ne se recouchait point après matines. Ces jardins, que nous ne voyons qu' à travers les stances de Racine, devaient avoir alors peu de fleurs ou de beaux fruits, et l' on n' avait pas seulement la pensée de s' y promener : " l' été, dit-elle, nous allions le matin sarcler au jardin, en grand silence et ferveur... etc. " la soeur Anne-Eugénie eut de grands secours, par la suite, des doux entretiens de saint François De p196 Sales ; elle trouva appui surtout en la direction de M De Saint-Cyran ; elle en eut besoin quelquefois, car le naturel hautain revenait et frémissait. Elle était principalement commise, vers la fin, à l' instruction des enfants, et cette fonction lui répugnait, aimant, avant tout, la prière et la solitude. M De Saint-Cyran l' y maintint, et elle n' y demeura pas moins de quinze ou seize ans, bien que n' étant à cette obéissance , comme elle le disait, qu' à la pointe de l' épée . Deux cents ans plus tard, peut-on se demander, de telles natures qu' on voit ainsi éclater et reluire un moment au seuil du cloître, puis s' y enfermer, s' y ensevelir pour jamais, que seraient-elles devenues, à ne prendre que les chances humaines et calculables ? Cette rêverie première, qui, là, trouve tout aussitôt son cours et son lit, où n' aurait-elle pas débordé ? Quel torrent ! Ce qui alla de bonne heure se fixer en prière et en pratique, s' éteindre aux obéissances obscures, en quelles vapeurs brillantes et orageuses l' aurait-on vu s' exhaler ? littérairement, tout ce que nous rencontrons là chez la soeur Anne-Eugénie à l' état de piété exaltée et qui va trouver son emploi, littérairement, cela est la matière même d' où s' engendrera la mélancolie poétique et le vague des passions ; d' où éclôra la soeur de René ; d' où s' embrasera en flammes si éparses et si hautes, et que quelques-uns appellent incendiaires, celle qui a fait Lélia . Lélia, ce n' est peut-être que la soeur Anne-Eugénie qui n' est pas restée au cloître. On surprend très au net dans Port-Royal, à travers la piété s' analysant déjà elle-même et se racontant, ce qui de nos jours, la sanction religieuse manquant, est devenu précisément la tendresse humaine égarée, l' orgueil p197 inquiet, inassouvi, s' analysant aussi sans fin et se décrivant : c' est la même veine du coeur. à propos de ces aspects d' imagination qui s' ouvrent plus volontiers dans les premiers temps de Port-Royal, et avant que l' âge et la règle aient tout apaisé, je ne sais rien de plus frappant que des lettres (manuscrites) de la mère Agnès qui se rapportent, il est vrai, à une date un peu postérieure, mais dont plusieurs sont de sa jeunesse encore, et dans lesquelles, à mesure qu' on avance, on voit le bel-esprit tomber et la saillie subtile s' éteindre. Nous aurons plus d' une fois occasion d' en citer : elles rentrent assez dans le tour affectueux de spiritualité de saint François De Sales, avec moins de netteté pourtant et plus de sainte Thérèse. -ce que je tenais à marquer en ce moment, c' est le premier rayon du matin sur Port-Royal réformé, ce court printemps, j' oserai dire, de la thébaïde ou de Bethléem. Bientôt cela passe, la réalité chrétienne prend tout. La fleur a disparu, sombre fleur du préau ; le fruit même dans sa couleur et son velouté s' est flétri : il ne reste p198 plus que le grain desséché, mais plein, mais fécond, et qui assure la saison d' avenir éternel. L' imagination, chez la plupart du moins, ne nous a été donnée qu' à l' origine, dans la jeunesse : c' est comme une voile à part qui se déploie en chaque esquif pour sortir du port, pour rendre cette sortie plus prompte, plus hardie (faut-il dire plus facile ou plus dangereuse ? ), ou simplement pour l' embellir comme un pavillon. Mais une fois sorti, si l' on va au but même, à l' horizon sérieux du voyage, si l' on ne veut pas s' amuser à courir les mers pour voir seulement se gonfler cette voile de pourpre légère et capricieuse, elle se replie, elle tombe le plus souvent : il en faut venir à la rame ou aux voiles sombres. Sans demander plus longtemps donc, à ce premier Port-Royal, des exemples de l' imagination qu' il offre pourtant, allons à ses oeuvres. Ce qui le caractérise le plus effectivement en la période qui s' ouvre, c' est l' action pure et simple, le procédé pratique, moral, chrétien, sans tant de doctrine, sans même beaucoup de lumière dans le docte sens où d' ordinaire on l' entend. La mère Angélique réformée se mit à réformer ses soeurs une à une, par l' exemple, avec patience, sans tant raisonner. Port-Royal entier réformé se mit à réformer les autres monastères d' alentour qui venaient lui demander l' étincelle ; il les gagna un à un, par l' action directe également, par la pratique, en s' y mettant, en y allant. Parfois les abbesses, les prieures du cloître à restaurer venaient à Port-Royal même étudier la réforme ; le plus souvent, sur leur demande, on dépêchait des religieuses pour l' introduire. La soeur Anne-Eugénie, la p199 mère Marie Des Anges surtout, étaient d' actifs et valeureux lieutenants. Quand il y avait difficulté et lutte, comme c' était l' ordinaire, la mère Angélique, munie d' autorisation supérieure, se portait sur les lieux en personne. Ainsi elle alla successivement à Maubuisson, au Lys près Melun, à Poissy, à Saint-Aubin (diocèse de Rouen) ; la mère Agnès allait à Gomer-Fontaine (diocèse de Rouen), au Tard en Bourgogne ; la soeur Marie-Claire et une autre étaient détachées aux îles d' Auxerre ; on séjournait, au besoin, des mois ou des années. Les religieuses envoyées en mission y répugnaient par humilité, y couraient par obéissance, se mettaient à l' oeuvre incontinent, et apprenaient dans ce travail même de direction à le bien remplir. S' il y a dans l' étude des corps malades et pour leur guérison un art particulier qui, certes, sans devoir jamais dédaigner la science, p200 les connaissances positives qu' elle amasse, et en acquérant toutes celles qui sont à sa portée dans le temps, demeure toutefois distinct, un art qui tient à l' expérience même des maladies observées et au tact du médecin qui les manie, s' il y a, en un mot, un tact véritablement hippocratique qui fait qu' un médecin habile chez les anciens, en sachant bien moins de science anatomique et physiologique positive, guérissait presque autant, je le crois, qu' un médecin habile d' aujourd' hui, à combien plus forte raison cela a-t-il lieu dans la pratique et la médecine des âmes, là où, selon le christianisme, ce tact n' est pas seulement un don plus ou moins confus et qui se développe par la seule expérience, mais le don d' entre les dons, une lumière tout appropriée et sans cesse renouvelée, un rayon direct de l' esprit dispensateur ! Ce don, cet art inspiré et vite perfectionné par l' usage, dans le gouvernement spirituel, la mère Angélique et plusieurs de ses soeurs l' eurent bientôt à un haut degré ; elles devinrent, sans s' en douter, et avec fort peu de lecture alors et de doctrine, de grandes praticiennes des âmes, des ouvrières apostoliques consommées. Pendant les années qui suivirent, depuis 1618 jusqu' à 1635 environ, ce fut à ce diligent travail que les forces spirituelles du jeune monastère furent principalement tournées : une activité d' abeilles. Dans ces réformes à semer par le pays, il y en avait qui dépassaient de beaucoup le rayon d' une excursion ordinaire. Saint-Cyr ou Gif, ce n' était qu' un jeu ; mais j' ai nommé l' abbaye du Tard à Dijon : voilà qui, pour de simples p201 religieuses, à cette époque, devenait une véritable expédition. Les campagnes étaient peu sûres, les grands chemins non tracés. Dans un de ces voyages entrepris à l' entrée de l' hiver pour aller au Tard, les pauvres filles faillirent plusieurs fois se noyer : le carrosse s' enfonçait dans des boues impraticables, ou s' arrêtait devant des ruisseaux grossis : il fallait, pour moins de danger, descendre, passer au gué une à une comme on pouvait, et puis on remontait dans le carrosse, observant à travers cela de son mieux la règle du silence, ou ne l' interrompant que par des hymnes. On dut même rebrousser chemin cette fois-là, et remettre l' oeuvre à une autre saison. Arrivées dans le lieu à réformer, c' étaient d' autres obstacles qui les attendaient. Je n' en veux citer qu' un exemple, mais capital et, ce me semble, intéressant, -ce qui se passa à la réforme de Maubuisson : une page très-vive des moeurs de ce siècle. L' abbaye de Maubuisson, avec le train qu' on y mène, nous est connue : la mère Angélique y a fait autrefois son noviciat sous cette étrange abbesse, Madame D' Estrées. Après la mort de Henri Iv, les désordres à rideaux ouverts devenant plus criants et n' étant plus protégés du nom du roi, on songea à y porter remède ; p202 Louis Xiii lui-même en donna ordre, dit-on, à M Boucherat, abbé de Cîteaux. Mais plusieurs fois les religieux envoyés par ce supérieur pour faire des représentations et informer sur l' état des choses, avaient été saisis, retenus par l' abbesse, et maltraités indignement. Un entre autres, le dernier venu, M Deruptis, commissaire de M De Cîteaux, s' était vu, dès son entrée à Maubuisson, jeté en prison dans l' une des tours de l' abbaye, avec sa suite ; on les y avait fait jeûner quatre jours durant, au pain et à l' eau ; et chaque matin, par ordre de l' abbesse, on donnait particulièrement les étrivières à ce religieux. Il y serait mort, s' il n' avait trouvé moyen de s' évader par une fenêtre. De tels excès ne pouvaient rester impunis. Après s' être assuré au préalable du consentement de la famille, avoir requis l' appui du cardinal de Sourdis, cousin de la dame, et de son frère le maréchal D' Estrées (lequel, très-peu scrupuleux d' ailleurs, lui en voulait d' avoir marié sous main leur jeune soeur, novice à Maubuisson, à un voisin de là, le comte de Sanzé), après toutes ces précautions, l' abbé de Cîteaux se transporta en personne sur les lieux en l' année 1617, pour procéder à sa visite officielle. Mais il eut beau faire prier l' abbesse, puis la faire sommer de paraître, convoquer le chapitre et l' y mander, elle se refusa à tout, et il dut clore, sans l' avoir vue, sa visite. Il n' y avait plus qu' un moyen : la faire enlever et l' enfermer. L' ordre fut obtenu du parlement. L' abbé partit donc de Paris le 2 ou 3 février 1618 avec prévôt et archers ; ceux-ci attendirent à Pontoise, et l' abbé seul vint droit à Maubuisson, où il tenta, durant p203 deux jours, les derniers efforts pour aborder la rebelle et la ramener : ce fut inutilement. Elle se moquait des appréhensions, se disait malade, et ne voulut pas se laisser voir. Le 5 février de grand matin, le prévôt et les archers furent donc introduits par l' abbé dans la première cour et dans les dehors du bâtiment ; mais on ne put avoir ouvertes les portes intérieures : il fallut enfoncer et escalader. On chercha l' abbesse, qui se déroba en toute hâte, et on ne la découvrit que vers le soir ; elle s' opiniâtrait tellement à ne point sortir, qu' on dut l' enlever demi-nue et la faire porter couchée sur son matelas jusque dans le carrosse. C' est en cet état qu' elle arriva aux filles pénitentes , où elle fut recluse. Il s' agissait de la remplacer, d' effacer sa trace, et la fonction n' était pas facile. L' abbé de Cîteaux, qui s' était tenu au dehors pendant que les archers opéraient, entra dès qu' ils eurent fini, convoqua les religieuses et leur proposa au choix les noms de trois abbesses de l' ordre, parmi lesquelles il en voulait désigner une à titre de commissaire pour les gouverner : le nom de Madame De Port-Royal en était. Plusieurs la connaissaient et l' aimaient pour l' avoir vue enfant à Maubuisson ; mais presque toutes hésitaient à la choisir, effrayées de son renom sévère, et craignant de tomber, nous dit-on, aux mains du monstre chimérique d' une réforme affreuse et sauvage . Bref, l' abbé, après s' en être entendu avec M Arnauld, décida que ce serait elle, et lui fit signifier l' ordre de partir pour le poste assigné. Elle reçut la charge avec soumission, avec attrait peut-être, en vue de l' ingrat labeur. Elle voulut emmener comme aides trois ou quatre religieuses seulement, parmi lesquelles sa soeur Marie-Claire. La désolation p204 fut grande à Port-Royal en apprenant ce soudain départ : il eut lieu le 19 février 1618, le lendemain même de la profession de la soeur Anne-Eugénie, dont on vient de voir de si vives impressions. Toute la communauté fondait en larmes : seule la soeur Anne-Eugénie n' en jeta pas une ; et comme on s' en étonnait : " Dieu me fit hier trop de grâces, disait-elle, pour pleurer aujourd' hui. " sa douleur humaine se perdait dans une rayonnante exaltation d' épouse du Christ, et quand les autres mouraient presque de douleur, peu s' en fallait, comme elle l' a dit elle-même, qu' elle ne dansât de ravissement. La mère Agnès, devenue sous-prieure et à qui le pouvoir de l' absente devait revenir, ne pensait qu' au déchirement de la perte : après avoir dit adieu à sa soeur et l' avoir vue partir, elle alla se jeter à genoux dans l' église en redisant ces paroles de saint Pierre : ecce nos reliquimus omnia ; et elle répétait cet omnia, omnia, avec un accent où passait tout son coeur. Quant à la mère Angélique, elle savait bien à quelle longue fatigue, à quelle oeuvre de misère en même temps que de devoir elle marchait et conduisait ses soeurs ; elle savait que, pour tirer du profond oubli et de l' abîme, où elles se complaisaient, ces religieuses plus qu' à demi perdues de Maubuisson, il faudrait ne pas s' épargner soi-même, prêcher d' exemple et d' action, être debout jusqu' à extinction d' haleine, caresser, p205 flatter presque, ramener par tous moyens les unes, réprimer les autres, en former surtout de nouvelles et de vierges, capables de parfaite modestie, et remuer, pétrir nuit et jour cet ensemble pour l' animer d' un seul esprit toujours présent ; elle ne se dissimulait rien de cette oeuvre exterminante pour la santé et pour la vie ; elle en avertit ses compagnes, ne donnant d' autres bornes à leur discrétion que celles de leur charité et de leur ferveur. Avant de partir, elle montra à sa jeune soeur Marie-Claire le lit que celle-ci aurait à occuper un jour dans l' infirmerie de Port-Royal, au retour de cette rude et ruineuse campagne ; comme un général plein de franchise qui montrerait les invalides à ses soldats au départ pour la bataille. p206 En arrivant à Maubuisson, elles trouvèrent vingt-deux religieuses environ, dont la plupart y avaient été mises contre leur gré : la vie, au reste, qu' on y menait, avait dû réconcilier les plus récalcitrantes. La mère Angélique De Saint-Jean, dans un récit où, de son aveu, elle supprime les traits les plus importants, touche quelques points extérieurs de ce régime assurément peu fait pour engendrer l' acedia . Leur ignorance des premiers éléments du christianisme passait toute idée : " elles ne savoient pas même se confesser, mais elles se présentoient pour le faire à un religieux bernardin qui leur servoit de confesseur, et qui, en effet, n' en portoit pas le nom en vain, puisque c' étoit toujours lui qui disoit seul leur confession et leur nommoit les péchés qu' il vouloit qu' elles dissent, quoiqu' elles ne les eussent peut-être pas faits... etc. " p207 la mère Angélique et ses soeurs tombèrent là comme de nouvelles créatures arrivées d' un nouveau monde . Quel art il lui fallut pour gagner sans révolte à la règle ces coeurs noyés de mollesse ! Elle s' adressa d' abord aux anciennes qu' elle avait connues étant petite, et tâcha par mille égards de les apprivoiser doucement, d' obtenir d' elles l' assentiment au moins à la réforme extérieure et de bonnes apparences. Mais, comprenant qu' il n' y avait guère plus à espérer de celles-ci pour le moment et que la vie spirituelle éteinte ne pouvait sitôt renaître, tout son soin fut d' introduire de nouvelles filles, plutôt pauvres, de les former jour et nuit, et, par cette masse intègre et pure, d' enlever, de soulever l' autre, de régénérer le vieux levain. Elle en reçut en tout trente ou trente-deux. Elle se rompait la poitrine, est-il dit, aussi bien que ses filles, pour tâcher de p208 couvrir par leur chant au choeur, dit avec révérence, le chant indévot des anciennes : image touchante qui nous représente sensiblement toute la lutte continue de ces années ! Elles ne furent pas sans grands événements d' ailleurs et sans aventure. Elle vit pendant son séjour à Maubuisson saint François De Sales, qui y fit plusieurs voyages auxquels nous viendrons tout à l' heure ; mais, aux environs et au sortir à peine de cette douce circonstance, elle en essuya une de tout autre nature par le brusque retour et l' invasion de Madame D' Estrées, échappée des filles pénitentes . Laissons la mère Angélique raconter elle-même l' assaut, et prenons, chemin faisant, plaisir à son dire véhément, encore vibrant de sa lèvre, sous la plume de son neveu Le Maître : " au mois de septembre 1619, Madame D' Estrées revint à Maubuisson, assistée de m le comte de Sanzai et de plusieurs gentilshommes... etc. " p210 cependant un exprès de la mère Angélique, dépêché à Paris dès le commencement de ce trouble, allait avertir sa famille en toute hâte. à défaut de son père absent, son frère (depuis évêque d' Angers) présente aussitôt requête à la chambre des vacations, et obtient, avec un décret de prise de corps contre Madame p211 D' Estrées, un arrêt pour rétablir la mère Angélique à Maubuisson : " dès le jour même, après dîner, Defontis, chevalier du guet, vint à Maubuisson avec le décret, et nombre d' archers armés, qui avoient même des cuirasses... etc. " ce qu' elle ne dit pas, la mère Angélique De Saint-Jean, dans un récit détaillé des mêmes faits, y supplée : c' est à dix heures du soir qu' eut lieu cette procession étrange du retour de Pontoise à Maubuisson. La mère Angélique, aussitôt à l' arrivée des archers, avait jugé qu' il ne fallait pas perdre de temps pour rentrer dans la place. La nuit n' en empêchait pas, car elle fut changée en un grand jour par la quantité des flambeaux que chacun apportait. Chaque archer dans la marche (et ils étaient au nombre de cent cinquante) tenait un flambeau à la main et le mousquet sur l' épaule. Si l' on trouvait une telle scène racontée par M Augustin Thierry d' après Grégoire De Tours, ne l' admirerait-on pas ? Elle ne doit paraître ni moins forte ni moins belle pour s' être passée, non sous la race mérovingienne, mais au commencement du dix-septième siècle. On aura remarqué, parmi tant de traits, cet amour des soeurs pour la mère, cette attache touchante, invincible, ces agneaux qui deviennent des lions , ces bénédictions p212 du peuple au passage : voilà, si l' on en pouvait douter, la preuve que toutes ces pratiques intérieures, ces austérités monastiques n' étaient qu' une manière plus sûre et plus constante de serrer l' intime lien des âmes et, à l' égard du dehors, de porter fruit de charité. Saint François De Sales, sur cette nouvelle, écrivait de Tours à sa très-chère fille la mère Angélique (19 septembre 1619) : " je sus à mon départ de Paris que vous étiez rentrée dans Maubuisson avec votre petite chère troupe ; ... etc. " on vient de voir le doux train d' avettes en bataille rangée contre les frelons. Mais nous n' avons pas fini de ces scènes d' un autre siècle. Quelque temps après le violent assaut, le roi nomma comme abbesse titulaire Madame De Soissons, fille naturelle du comte de Soissons et soeur naturelle de la première duchesse de Longueville : la mère p213 Angélique resta encore treize mois sous elle pour administrer, en attendant que l' abbesse eût reçu ses bulles. Quelque mésintelligence s' éleva pourtant dans cette autorité partagée, et elle désira se retirer à Port-Royal. Une des plaintes qu' on élevait contre elle était d' avoir rempli la maison de filles pauvres et sans dot : " je répondis à cette plainte, nous dit-elle, que si on tenoit une maison de trente mille livres de rente trop chargée par trente filles, je n' estimerois pas la nôtre Port-Royal , qui n' en avoit que six mille, incommodée de les recevoir. " et là-dessus elle écrivit à ses soeurs, leur demandant si elles auraient bien le courage de faire part de leur pauvreté à ces trente filles : les soeurs répondirent par une lettre signée de toutes, agréant cette offre avec joie et comme une bénédiction. Elle envoya la lettre au général de l' ordre, qui consentit. Elle écrivit de plus à sa mère, Madame Arnauld, la suppliant d' envoyer, si le coeur le lui disait, des carrosses pour transporter ces filles à Port-Royal : ce qui ne manqua pas. Madame Arnauld se trouva au jour marqué avec le nombre de carrosses p214 nécessaire et autant de femmes pour faire la conduite. Comme, en quittant Maubuisson, la mère Angélique avait à passer par Paris et à y rester un peu, elle dut envoyer devant elle et sans elle le troupeau ; mais la mère Angélique De Saint-Jean va bien mieux continuer que nous le naïf récit : " par sa prévoyance ordinaire, craignant que leur abord ne fût un sujet de dissipation dans Port-Royal pour ces filles mêmes,... etc. " p216 c' est par de tels exploits de charité que la mère Angélique était déjà proclamée, dans tout Cîteaux, la Thérèse de l' ordre. M De Saint-Cyran apprenant cet acte de sainte hardiesse , comme il l' appelle, lui écrivit pour la féliciter en Jésus-Christ : il avait déjà été mis en relation avec elle par M D' Andilly, mais de loin, et c' est ici la première fois qu' on voit son nom intervenir dans un fait essentiel de cette histoire : le temps approche où il ne s' en séparera plus. L' intervention, l' influence de saint François De Sales précède, et nous avons, sans plus tarder, la douceur de la marquer. La mère Angélique était encore en plein séjour à Maubuisson ; dès qu' elle sut le saint évêque à Paris, elle eut un extrême désir de le voir : M De Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, avait à Maubuisson sa fille qui n' était pas confirmée : ce fut une occasion de le prier d' amener M De Genève pour qu' il conférât ce sacrement. François De Sales vint donc le 5 avril 1619, prêcha, donna la confirmation et s' en retourna le même jour : " si j' avois eu un grand désir de le voir, écrit la mère Angélique, sa vue m' en donna un plus grand de lui communiquer ma conscience... etc. " p217 elle lui écrivit pour le supplier de revenir ; il le lui accorda. Il vint trois ou quatre fois à Maubuisson, et la dernière fois y demeura neuf jours. Sur la prière de la mère Angélique, il alla également à Port-Royal y visiter et y consoler la mère Agnès qui venait d' être nommée régulièrement coadjutrice ; ce qui l' avait rendue malade d' affliction. Il y trouva tout à son gré ; il dit de cette maison qu' elle était vraiment le port royal , et ne l' appela depuis, dans ses lettres, que ses chères délices . On a noté chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses visites ; Port-Royal y met un pieux orgueil ; accusé plus tard dans sa foi, il se pare des moindres anneaux d' or qui le rattachent à l' incorruptible mémoire de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses membres, se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher bienheureux : M D' Andilly, absent d' abord, l' atteignait enfin, le quittait le moins possible, multipliait près de lui les heures, et communiait de ses mains ; Madame Le Maître, en attendant le voile, lui confiait à genoux son voeu de chasteté perpétuelle ; le jeune Le Maître, âgé de onze ans, lui faisait sa confession générale ; le petit Antoine Arnauld (le futur docteur) était béni par lui avec tous les autres enfants dans un séjour à Andilly. Il disait sur chacun une parole, qu' on interpréta dès lors en prophétie : à en prendre le récit à la lettre, ce seraient autant de prédictions miraculeuses qui se sont l' une après l' autre vérifiées. Surtout il donna des directions attentives et particulières à la mère Angélique ; il forma sa liaison avec Madame De Chantal l' institutrice de la visitation, autre amitié sainte dont on se montrera très-glorieux : plusieurs lettres de l' une p218 à l' autre attestent le commerce étroit de ces deux grandes âmes , comme on disait. Mais ce qui ne nous importe pas moins, les récits, conservés à Port-Royal, des conversations de saint François, tendent à nous le montrer lui-même sous un jour très-intime et à certains égards imprévu. On reconnaît tout d' abord aux mots qu' on cite de lui, aux lettres dont on nous donne les extraits, cette aimable fertilité de parole qui trouvait toujours l' image à la fois familière et gracieuse, la pointe comme Montaigne, mais plus adoucie et fleurie. Tout ce que vous touchez devient rose, lui disait le riant Camus : tibi lilia plenis... etc. On sent que, comme écrivain et comme homme de Dieu, il avait le don de l' allégorie parlante, de la parabole. Dès les premières lettres qui suivirent sa première visite à Maubuisson, la mère Angélique, s' ouvrant à lui, se plaignait de n' avoir point rencontré jusque-là p219 le directeur unique qu' il lui aurait fallu, et d' être obligée d' emprunter çà et là à divers conseils, selon qu' elle les croyait plus ou moins conformes au bien désiré : ce qui était proprement se conduire elle-même. Il lui répondit de ne point trop s' inquiéter là-dessus, " qu' il n' y avoit point de mal à chercher sur plusieurs fleurs le miel qu' on ne pouvoit trouver sur une seule. " -" j' admirai cette réponse, dit-elle, quoique je trouvasse périlleux d' en user ainsi. " le mot en effet était plus charmant que sûr, et sentait son Hymette plus que son calvaire. C' était bien, au reste, le début de celui qui ouvrait son introduction à la vie dévote par la bouquetière Glycera . Le sérieux venait vite dans ce sourire. Il disait à la mère Angélique d' autres mots plus fondés, non moins gracieux, et dans ce tour vif encore. Quand il s' enquit près d' elle de la manière de vivre tant à Port-Royal qu' à Maubuisson, il la trouva austère et lui dit : " ma fille, ne vaudroit-il pas mieux ne pas prendre de si gros poissons, et en prendre davantage ? " un autre jour il lui écrivait, pour calmer ses saintes impatiences : " je commence par où vous finissez, ma très-chère et très-véritablement bien-aimée fille... etc. " toujours l' image vive et l' emblème ! François De Sales est plein de ces similitudes ; il en a été revêtu p220 dans son langage, comme ces oiseaux et ces fleurs des champs que Dieu a voulu parer de leur duvet et de leur blancheur. Il ne paraît pas pourtant, à beaucoup de détails précis, qu' il ait été, dans cette relation avec Port-Royal renaissant, d' une dévotion molle et doucette qu' on lui reprochait dès lors. " pour moi, je vous déclare, disait la mère Angélique à son neveu Le Maître, que jamais M De Genève ne m' a paru mollet comme plusieurs ont cru qu' il l' étoit. " elle insiste sur ce point, et s' attache à dénoncer sa fermeté sous sa douceur. Elle l' oppose par contraste à ceux des jésuites qu' elle connaît et aux autres religieux ; elle le trouve plus saint que tous, plus dépouillé de toute considération humaine : " je lui mis mon coeur entre les mains sans aucune réserve... etc. " mais, pour aller au plus neuf et au plus original de la révélation, il me faut tailler toute une longue page entière qui n' est qu' une conversation de la mère Angélique, et dans laquelle bien d' autres noms se mêlent à celui de saint François ; l' enchaînement n' en est que plus curieux, et nulle part d' ailleurs les sentiments secrets de Port-Royal ne se prononcent plus à nu. C' est M Le Maître qui écrit, au moment où il vient d' entretenir sa tante : " en 1653, le 26 avril, comme je lui parlois de la vie de M De Genève, p221 elle me dit : " ce saint prélat m' a fort assistée,... etc. " p223 nous voici, par une pointe assez brusque, arrivés au coeur même de M De Saint-Cyran : revenons. Malgré tout ce qu' on nous découvre de saint François De Sales, de M De Bérulle et des autres, il ne demeure pas moins constant qu' ils prenaient tous l' oeuvre chrétienne un peu autrement que l' âpre docteur. Celui-ci insista beaucoup plus, et, pour ainsi dire, jeta l' ancre là où les autres jugeaient à propos de glisser : ils pratiquèrent ce vrai silence de gémissement , que, lui, il faisait sentir si pénible en le recommandant trop. Il est même à croire que les paroles de saint François De Sales à la mère Angélique ne furent éclairées pour elle en ce sens formel que par la suite et lors de la direction de M De Saint-Cyran. Ce vrai père du Port-Royal théologique commence à entrer en rapport de lettres avec elle au retour de Maubuisson (1623) ; mais il ne devient directeur du monastère que bien plus tard, environ douze ans après seulement. Nous n' aurons qu' à courir très à la légère sur cet intervalle, qui n' est proprement rempli que de détails et tracasseries d' intérieur, bien vite abrégés. Jusqu' ici toute cette première période de Port-Royal réformé, dont les confesseurs et directeurs furent le père Pacifique, le père Eustache, le père Archange, peut en résumé se représenter pour nous et se dire la période de saint François De Sales , du nom du saint aimable qui la couronne, et dont la dévotion y était assez fidèlement reproduite, bien que dans une teinte plus sombre. Quand va venir la seconde période qu' on doit appeler celle de M De Saint-Cyran , et dans laquelle seulement Port-Royal apparaît au complet avec la doctrine qui lui est propre, l' autre première époque semblera fort reculée et ne sera plus qu' un souvenir p224 d' aube blanchissante, derrière l' horizon. Saint François De Sales et M De Saint-Cyran figurent, au sein d' une même communion, deux familles différentes d' esprits, et un christianisme qui, le même peut-être au fond, a des expressions qu' on dirait parfois contraires : le côté austère et dur, opposé à l' effusion affectueuse et toute courante. Le sentiment du mal en ce monde et dans le coeur de l' homme préoccupera, avant tout, M De Saint-Cyran, qui est une tête plus théologique à proprement parler, j' ose le croire, et plus systématique que saint François, chez qui les sources du coeur et de l' imagination abondent. Cet aspect sévère et de tremblement , introduit ou confirmé par M De Saint-Cyran à Port-Royal, y dominera assez en définitive pour qu' en avançant dans le siècle les chrétiens plus affectueux, plus indulgents, tendrement mystiques, ou simplement modérés, se détournent de ce coin religieux avec quelque répugnance, pour qu' après saint Vincent De Paul, Fénelon soit contre (lui, le fils spirituel de saint François De Sales), pour que Massillon, l' abbé Fleury (tout semi-gallican qu' il est), l' autre Fleury évêque de Fréjus et cardinal, Belzunce de Marseille, enfin la race des doux , n' y incline point. Je doute que François De Sales, reparu à la fin du siècle, eût été favorable, puisque Fénelon ne l' a pas été. Il s' agirait, maintenant que M De Saint-Cyran se trouve nommé dans cette histoire, de nous prendre à lui, de nous demander qui il est, de nous bien expliquer d' où il vient. Mais ce serait couler trop légèrement sur celui même que je lui oppose. Saint François De Sales ne se quitte pas ainsi. Il sied de l' approfondir ; p225 il plaît de l' étudier encore comme écrivain de l' aurore du dix-septième siècle, comme une espèce de Montaigne et d' Amyot de la spiritualité. à l' occasion de M De Saint-Cyran, j' aurai d' ailleurs à parler bientôt de Balzac, que le profond abbé perça d' un coup-d' oeil et jugea ; de la sorte, par ces intermèdes littéraires gradués, nous tiendrons, avant Pascal, bien des éléments et des préliminaires de la belle prose française, jusqu' au moment juste où elle s' accomplit. p226 Le contraste entre saint François De Sales et M De Saint-Cyran n' est qu' un cas singulier d' un parallélisme plus général et continu. Il y a lieu dans le christianisme à différentes classes et familles d' esprits, qui, tout en s' y régénérant, le font cependant selon leurs caractères naturels et certains traits de complexion qu' ils ne perdent pas. Dès qu' il se trouve dans une société, dans un groupe, un nombre suffisant d' esprits réunis, toutes les formes naturelles et essentielles se produisent bientôt et sortent. On pourrait suivre dès l' origine du christianisme, et dresser une double liste d' esprits religieux éminents, qui ont toujours été plus ou moins en contraste et en lutte au sein d' une même foi, d' une même charité : ceux qui sont plus doux et tendres, ceux qui sont plus fermes, forts et ardents. Je p227 dirai tout d' abord, par simple manière d' indication et sans prétendre à la rigoureuse exactitude : saint Jean et saint Pierre ; je dirais saint Augustin et saint Jérôme , si saint Augustin n' avait eu en lui tant de grandes qualités autres que la tendresse, et qui la voilèrent souvent ; saint Basile, saint Grégoire De Naziance en vis-à-vis de saint Athanase ; au moyen-âge, saint François D' Assise ou saint Bonaventure , et-je n' ose dire saint Bernard qui les précède et qui unit tout, -mais saint Dominique, saint Thomas ; dans le siècle de Louis Xiv, Fénelon et Bossuet : ce que Dante, au chant xii de son paradis , appelle l' une et l' autre roue du char militant de l' église. Ajoutez que, même au sein des doctrines et des communions plus sévères, il y a relativement les doux : Viret ou De Bèze à côté de Calvin, Mélanchthon à côté de Luther. Nicole, qui passe pour dur et âpre quand on le juge en dehors du jansénisme, Nicole, auprès d' Arnauld et des autres, était doux ; dans le conseil il penchait toujours pour les partis d' accommodement et de paix. Du temps que M De La Mennais était le plus ardent ultramontain et chef de groupe, l' abbé Gerbet figurait la douceur à côté de lui. Mais, parmi les doux, il y en a qui sont plus particulièrement tels, avec une vivacité singulière, et avec accompagnement et apanage de tant d' autres qualités, que cela les mène loin, et qu' ils deviennent grands. Le fonds aimant, l' atmosphère affective de leur âme, venant à s' enflammer, toutes leurs autres facultés s' en échauffent et s' en éclairent, et dans un reflet principal, dans ce même sens affectueux. Leur raison reconnaît peut-être et se pose par instants l' ensemble des p228 doctrines et des questions, les objections qu' on peut faire, le mal qui revient battre aux endroits plus éloignés ; mais dans la pratique, dans la conduite et la parole, ils inclinent en entier du côté favori et se dirigent à leur étoile. Ils deviennent aisément tout spirituels et mystiques, une fois qu' ils sont dans les voies de l' amour divin ; et ils le deviennent d' une tout autre manière que ceux dont l' âme serait naturellement amère et chagrine, lesquels, nous le verrons, ont leur genre de mysticité aussi. En un mot, au sein du christianisme, il y a lieu à la continuation et à la distinction des caractères et des complexions individuelles, même régénérées et transfigurées. Saint François De Sales a une nature affectueuse, suave, amoureuse et expansive si prononcée, qu' indépendamment de toutes les grâces surnaturelles qui sont survenues, il ne se peut expliquer qu' ainsi. à le prendre sur la doctrine, il a été moins un théologien qu' un praticien accompli, un diseur aimable et moral de cette science des âmes qu' une infusion première et l' observation de chaque jour lui avaient enseignée ; son imagination et son coeur jaillissent à tout moment dans ce qu' il dit, et l' intelligence, la division des idées, la dialectique qu' il y emploie, et ces déductions déliées qui supposent chez lui une grande finesse psychologique, aboutissent toujours vite en fleurs et s' enlacent en berceaux : on est avec lui vraiment dans les jardins de l' épouse . Que si pourtant on cherche à démêler les points essentiels et dogmatiques, comme il les pose en certaines questions, en celles mêmes que Port-Royal surtout p229 agita, on trouve qu' il en diffère autant qu' il est possible au sein de la fraternité chrétienne. Sur l' article de l' amour de Dieu par exemple, dans lequel il comprenait volontiers tout le christianisme, il pense (jugeant peut-être un peu trop d' après lui-même) que l' homme a une inclination naturelle d' aimer Dieu sur toutes choses, qu' il avait cette inclination dans le paradis avant la chute, et que depuis il ne l' a pas du tout perdue, tellement qu' un rien suffit pour la réveiller. Et selon sa manière favorite, prenant une comparaison familière et vive, il dit : " entre les perdrix il arrive souvent que les unes desrobent les oeufs des autres, afin de les couver, soit pour l' avidité qu' elles ont d' estre mères, soit pour leur stupidité qui leur fait mescognoistre leurs oeufs propres... etc. " que si, selon lui, nous avons, même déchus, l' inclination naturelle d' aimer Dieu sur toutes choses, nous n' en avons pas le pouvoir sans le secours de Dieu ; toujours des comparaisons, des allégories, et tirées de l' histoire naturelle, car saint François De Sales a aimé, senti, compris les symboles de la nature comme personne p230 autre en son temps, comme La Fontaine plus tard et surtout Bernardin De Saint-Pierre : " les aigles ont un grand coeur et beaucoup de force à voler ; ... etc. " puis il cite les sages païens, Socrate, Platon, Trismégiste, Aristote, épictète, ce dernier surtout, qui eut tant d' inclination pour aimer Dieu ; il ajoute, il est vrai, qu' ils ont manqué de force et de volonté pour le bien aimer. Il ne va pas tout à fait si loin que le philosophe La Mothe-Le-Vayer, qui, à quelques années de là, parlant de la vertu des païens, les absout, ce qui semblera une attaque directe et une insulte aux doctrines de Saint-Cyran ; pourtant il ne les condamne pas trop ; p231 le tout finit, selon son usage, par une comparaison végétale : " en somme, Théotime, nostre chetive nature, navrée par le péché, fait... etc. " cette seule différence indiquée du païen au chrétien, dans le degré du plus ou moins de chaleur, eût fait se récrier Jansénius, qui voyait dans le domaine de la grâce une sphère complète, inverse de tout point à celle de la nature déchue et précipitée, et dans celle-ci non pas une diminution du bien, mais une subversion . Saint François, pour le dogme, était tout à fait de ce christianisme général, comme on l' entend aisément hors de la théologie et même hors d' une pratique rigoureuse, de ce christianisme qui, malgré saint Augustin et les conciles répresseurs des semi-pélagiens, avait transpiré dans toute la chrétienté et faisait loi ou du moins flottait dans les esprits, selon l' idée commune de la mansuétude de l' évangile : cette façon d' entendre le christianisme n' a pas moins continué à circuler depuis, et on y rattache irrésistiblement le nom p232 de Fénelon. Saint François avait été élevé chez les jésuites, et il en avait pris ces doctrines plus douces, plus aisées, compatibles toutefois avec la sainteté même. S' il avait été obligé de ne choisir qu' un mot dans tout l' évangile, il se fût décidé, je m' imagine, pour le sinite parvulos ad me venire . Jansénius, au contraire, ouvrait sa doctrine par insister, au moins inutilement et désagréablement, sur la damnation des enfants morts sans baptême. p233 Continuons à presser le dogme chez saint François. Quoique cette inclination naturelle qu' il reconnaît à l' homme pour aimer Dieu soit insuffisante à elle seule, il nous dit qu' elle ne nous est pas inutile, et qu' elle ne demeure pas en l' âme comme une soif ardente sans moyen de se satisfaire : " cette infinie debonnaireté, dit-il,... etc. " voilà qui est formel contre l' élection gratuite et la prédestination. Dans une lettre à la mère Angélique, écrite à la veille de son départ de Paris, il lui dit, d' une parole entièrement rassurante : " j' espère que Dieu vous fortifiera de plus en plus ; ... etc. " p234 rien ne peut être plus opposé aux tremblements que ressentait et inspirait M De saint-Cyran. Et comme cette manière est continuellement aplanie, apaisante, en vue du bien plutôt qu' en souvenir du mal, en regard d' Abel et de Sem, en oubli de Cham et de Caïn ; toute d' un père à ses enfants et de celui qui aimait à dire : " donc puisque nous sommes enfants, faisons nos enfances , tout en nous souvenant de la maison du père ! " je n' ai pas dessein en ceci, on le comprend bien, de prouver que saint François De Sales n' est pas janséniste ; on le sait de reste ; mais, puisque j' ai à le traverser, il vaut mieux peut-être le faire à l' endroit des questions jansénistes, ce qui, avec lui, n' empêche pas que ce ne soit entre deux haies parfumées et au bruit des fontaines jaillissantes. Il couronne en effet et figure aux yeux cette doctrine où le dogme fond et se dérobe sans cesse, par une multitude et comme une cascade de comparaisons, toutes plus jolies les unes que les autres. Cette inclination naturelle qui nous a été laissée d' aimer Dieu sur toutes choses ne demeure pas pour rien dans nos coeurs ; Dieu s' en sert comme d' une anse, dit-il, pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à soy ; ou bien c' est comme un filet (un petit fil) par lequel la divine bonté nous tient attachés ainsi que de petits oiseaux pour nous tirer quand il plaît à sa miséricorde ; ou encore : " ceste inclination nous est un indice et mémorial de nostre premier p235 principe et créateur, à l' amour duquel elle nous incite, nous donnant un secret advertissement que nous appartenons à sa divine bonté... etc. " toutes ces images d' anse, de filet et d' oiseaux, de collier et de cerf, se suivent coup sur coup dans un même couplet, comme ferait absolument une pluie de comparaisons poétiques chez M De Lamartine, nature qui, dans l' ordre purement sentimental et mondain, a plus d' un rapport avec celle de saint François, toute proportion gardée de l' état chrétien si ferme, si solide (là même où il a toutes ses grâces), avec l' état poétique naturel, qui est toujours errant. Tant de brillant et de riant à la surface doit tenir au fond même et le déceler : saint François De Sales est décidément optimiste en théologie ; il reste surtout frappé de l' abondance des moyens de salut , et du p236 surcroît d' avantage de la rédemption, qui fait plus que compenser les inconvénients de la chute. Il ouvre la voie large, et il la parfume dès l' entrée : " comme l' arc-en-ciel, dit-il (d' après quelque fable gracieuse), touchant l' espine aspalathus, la rend plus odorante que les lys, aussi la rédemption de nostre-seigneur, touchant nos misères, elle les rend plus utiles et plus aimables que n' eust jamais esté l' innocence originelle. " et sur ce qu' on ne peut nier qu' il y a du plus et du moins dans les faveurs de Dieu et que tous ne sont pas également privilégiés, il se console en disant qu' indépendamment de cette rédemption générale et universelle accordée à tout le genre humain, il y a des variétés singulières qui sur certains points relèvent ce fonds commun de grâce et l' embellissent, de telle sorte que l' église se peut dire un jardin diapré de fleurs infinies , chacune ayant son prix, sa grâce et son émail . N' oublie-t-il pas un peu trop, à travers cette profusion de fleurs, les champignons vénéneux et les serpents ? Il dit ailleurs encore, dans une pensée à peu près semblable et sous une image qui achève : " représentez-vous de belles colombes aux rayons du soleil,... etc. " p237 tout cela pour exprimer la diversité des talents et des grâces au sein de l' église. Les vers qu' il cite en cet endroit sont sans doute, comme presque tous les autres dont l' ouvrage est semé, de l' abbé de Tiron (des portes), qui traduisit les psaumes dans sa vieillesse, après avoir fait d' abord force sonnets galants et force chansons amoureuses. Des Portes, charmant et tendre poëte, si cher au sexe, notre Pétrarque du seizième siècle, est bien le poëte de saint François De Sales. La sobriété dans l' expression ne doit pas nous sembler maintenant le propre du saint. On n' en aurait pas idée si l' on ne faisait que l' effleurer : il faut avoir vu à quel excès tout chez lui festonne et fleuronne. Il en convient lui-même ; il confesse ces surcroissances , qu' il n' est presque pas possible d' éviter, dit-il, à celui qui, comme lui, écrit entre plusieurs distractions ; il s' en justifie par une comparaison, par une surcroissance encore : " la nature mesme qui est une si sage ouvrière, projettant la production des raisins, produit quant, comme par une prudente inadvertance, tant de feuilles et de pampres, qu' il y a peu de vignes qui n' ayent besoin en leur saison d' estre effeuillées et esbourgeonnées. " on peut dire que si, dans la littérature de la p238 spiritualité, l' imitation de Jésus-Christ est la perfection sobre et inimitable, le Racine du genre, -saint François De Sales, dans ses traités de l' amour de Dieu et de l' introduction à la vie dévote , en est le Lamartine abondant, exubérant, immodéré, pourtant aimable et délicieux toujours. Qu' on veuille me passer ces rapprochements fréquents que je fais des illustres du passé avec des vivants de notre connaissance ; ce ne sont pas, dans mon idée, de pures fantaisies. Pourquoi, par je ne sais quelle circonscription convenue, se rien retrancher de sa pensée ? Saint François De Sales, à l' état chrétien ferme et accompli, me représente en effet ce qu' eussent pu être, non pas seulement dans l' ordre du talent, mais dans toute la personne et toute la vie, des natures comme celles de Bernardin De Saint-Pierre et d' autres encore ; natures suaves et fines, âmes veloutées et savoureuses, de miel et de soie, au coloris fondant, au parler mélodieux, à l' intelligence vive, fidèle et transparente de l' univers. Mais le souffle du monde humain, l' insinuation de la littérature et de la poésie, ont fait tourner celles-ci différemment. On a laissé la vanité prendre, et l' on s' est aigri ; on a laissé courir la voile légère, et l' on s' est dissipé. Saint François De Sales a eu la meilleure part. Dès son enfance, nous dit son digne biographe le père de La Rivière, " il estoit incomparablement beau : il avoit le visage gracieux à merveille, les yeux colombins, le regard amoureux ; son petit maintien estoit si modeste que rien plus : il sembloit un petit ange... ce qui est plus admirable est que petit à petit, par une spéciale faveur de la divine bonté, les dons naturels qui estoient en luy se convertissoient p239 en vertus . " et voilà précisément ce qui a manqué à ces autres naturels non moins peut-être charmants et divins, mais qui ont tout laissé flotter en manière de qualités et de talents, sans que rien s' établît en eux à l' état de vertus. En avançant dans la vie, cela ne suffit plus, et l' on dérive. J' aime à savoir pourtant qu' il s' est promené souvent en bateau sur ce beau lac d' Annecy, voisin d' un autre si amoureusement chanté. Toute cette page de son esprit est à lire. " lui-même, dit Camus, me menoit promener en bateau sur ce beau lac qui lave les murailles d' Annecy, ou en des jardins assez beaux qui sont sur ces agréables rivages... etc. " p240 celui de qui l' on a écrit cette page sentait certes les harmonies de la nature autant qu' aucun des deux poëtes qui les ont expressément célébrées. C' est le propre et l' effet de ces natures tendres et mélodieuses, de plaire singulièrement aux personnes du sexe et d' agir sur elles par leurs écrits. Des natures plus mâles, plus sévères, sont quelquefois lassées et un peu impatientées de cette douceur et de cette expansion continue qui fait l' attrait pour les autres. Saint François De Sales a eu une incroyable action sur tout le sexe de son temps par ses ouvrages de dévotion affective. Sa Philothée , son Théotime , ç' a été comme le Paul et Virginie , le Jocelyn et l' Elvire d' alors : ces livres étaient prodigieusement lus. p241 Sans sortir de son moment, nous trouvons des points naturels de comparaison littéraire dans les livres en vogue à côté des siens : on l' a vu déjà en goût de Des Portes ; il connaissait D' Urfé, l' auteur de l' Astrée , qui passa une grande partie de sa vie en Savoie et en Piémont. Voici ce qu' on raconte : " M De Sales, évêque de Genève, m le marquis d' Urfé et M Camus, évêque de Belley, étaient fort amis. Ces messieurs étant un jour ensemble, m l' évêque de Belley leur dit : nous sommes ici trois bons amis qui avons acquis de la réputation par nos ouvrages. M le marquis en a fait un qui est le bréviaire des courtisans (le roman d' Astrée ) ; M De Sales en a fait un autre qui est le bréviaire des gens de bien (l' introduction à la vie dévote) . Pour moi, ajouta-t-il, j' en ai fait plusieurs qui sont, si vous voulez, le bréviaire des halles, mais qui ne laissent pas de plaire au public et qui se vendent bien. " le bon Camus, par son bréviaire des halles , entendait sans doute que ses livres, d' une dévotion gaie, familière et assaisonnée de tout sel, allaient au gros peuple. Quant au rapprochement un peu folâtre, il reste juste dans sa drôlerie : Philothée est assez la soeur de Céladon . p242 Saint François De Sales eut, on le conçoit, un culte singulier pour la vierge. Notre-dame, dont chez les anciens pères il est moins souvent question, avait été la grande adoration, l' idéal chevaleresque et mystique du moyen-âge : ce culte depuis n' a plus cessé. Saint François De Sales, autant que saint François D' Assise, était du moyen-âge en ce point. Son imagination chaste et vive avait besoin, pour se reposer, de cette figure céleste et souriante de la mère de Dieu. Ce fut devant son image que, jeune étudiant, à Paris, dans l' église de saint-étienne-des-grés, il fit voeu d' absolue continence. Durant ce séjour à Paris, il fut de plus horriblement tenté, nous dit-on, de l' idée qu' il était réprouvé, et, comme tel, destiné à haïr Dieu un jour. Après quelque temps d' une mortelle et muette angoisse, il s' avisa d' entrer encore dans cette église de saint-étienne, et là, devant la même image de la vierge, il implora son secours pour retrouver la tranquillité perdue ; il demanda naïvement que, s' il était assez malheureux pour être un jour condamné à haïr Dieu sans fin, il lui fût accordé du moins la grâce de ne pas être un moment dans cette vie sans l' aimer. Et, après cette prière digne de sainte Thérèse, il recouvra la paix. L' ordre de la visitation de sainte-Marie, qu' il fonda avec p243 Madame De Chantal, était destiné, comme son nom l' indique, à honorer spécialement la vierge. Tout ceci, chez saint François De Sales, n' avait rien sans doute de contraire avec la dévotion de Port-Royal qui était grande pour la vierge également ; pourtant cette dévotion tenait, chez lui, plus de place, et on le comprend d' après ses idées plus douces sur le salut. Dans le jugement dernier de Michel-Ange, à côté du Christ debout, en colère, du Christ réprobateur et véritablement tonnant, la vierge effrayée se cache presque : elle a l' air de sentir que son heure d' intercession est passée, et qu' elle n' a mot à dire en ce moment ; elle semblerait vouloir s' anéantir. Voilà ce qui ressort à cet endroit de l' effrayant tableau de Michel-Ange, où toutes les trompettes semblent sonner ce verset du dies irae : quantus tremor est futurus ... ce n' est pas là la vierge de Raphaël et surtout des pieux maîtres antérieurs, non plus que celle de saint François De Sales. Sans prétendre que ce soit celle de Saint-Cyran, sa doctrine redoutable y conduirait : la prédestination tue l' intercession. Comme M De Saint-Cyran (et celui-ci lui en savait gré), saint François De Sales avance que l' amour de Dieu est nécessaire à l' entière pénitence, que la pénitence sans l' amour est incomplète ; -oui, mais il le dit plus doucement. Il dit qu' elle est incomplète , et non p244 pas nulle ; il admet qu' elle achemine. Il n' effraie ni ne consterne en recommandant l' amour, au rebours des jansénistes, qui le commandent avec terreur. En parlant d' éternité, il ne met pas comme eux le marché à la main ; il ne présente pas toujours dans la même phrase cette redoutable alternative : amour ou damnation. on a dit de la devise de certains révolutionnaires qu' elle revenait à ceci : sois mon frère, ou je te tue. saint François De Sales ne tombe pas le moins du monde dans cette sorte de contradiction. Le mot d' amour dans sa bouche est accompagné de toutes les douceurs : de là et de mille autres raisons encore, son grand succès parmi le sexe. Dans la conduite des personnes du monde et des femmes particulièrement, saint François était facile : on a remarqué qu' il n' interdit pas absolument le bal à sa Philothée. Quoi qu' en dise la mère Angélique dans les extraits que j' ai rapportés plus haut, on ne fera pas de lui un directeur austère. Quand elle lui parla d' entrer dans l' ordre de la visitation, il lui répondit avec humilité que cet ordre était peu de chose, que ce n' était presque pas une religion ; il disait vrai, il avait cherché bien moins la mortification de la chair que celle de la volonté. Dans une lettre de lui à la mère Angélique, je trouve encore cette phrase toute dans le sens de son inclination clémente : " dormez bien, petit à petit vous reviendrez aux six heures, puisque vous le désirez. Manger peu, travailler beaucoup, avoir beaucoup de tracas d' esprit et refuser le dormir au corps, c' est vouloir tirer beaucoup de service d' un cheval qui est efflanqué, et sans le faire repaître. " p245 il aimait à citer saint Bernard qui, parlant de ses anciennes austérités excessives, les appelait les erreurs de sa jeunesse , comme d' autres auraient dit de leurs excès de plaisirs ou de leurs petits vers à la De Pèze : juvenilia . Ce respect gracieux, ce sourire, cette allégresse de courtoisie que M De Genève conservait avec les personnes du sexe, même dans la direction, Port-Royal sera loin de nous l' offrir. Lorsque M De Saint-Cyran écrivait à Jansénius les projets qu' il fondait sur un monastère de filles (qui était peut-être déjà le nôtre), Jansénius, en son mauvais français flamand, lui répondait assez grossièrement que ces directions de filles n' engendraient que des embarras : " j' en connois ici de ceux qui étant capables de gouverner des évêchés, et le témoignant tous les jours, sont tombés en désordre pour n' avoir eu affaire qu' à dix ou douze de cette race . " ainsi s' exprimait Jansénius, j' en rougis ; M De Saint-Cyran, il est vrai, le réfuta, le convainquit ; mais l' un comme l' autre était à mille lieues des Philothées. Port-Royal, sous son directeur définitif, devint un couvent plus mâle de pensée et de courage qu' il n' était naturel à un monastère de filles. Saint p246 François, venu plus tard, eût été merveilleusement propre à l' institution de Saint-Cyr, par exemple ; il aurait écrit de l' éducation des filles comme Fénelon. En cherchant à pousser l' extrémité des conséquences, je ne veux que mieux poser les points de départ un moment confondus, et maintenir les directions différentes. La continuation prochaine de la dévotion à la saint François De Sales, continuation plus ou moins bien entendue et qu' il n' aurait peut-être pas approuvée lui-même sans réserve, menait pourtant sur les mêmes pentes à ces religions du sacré-coeur et de l' immaculée conception , que Port-Royal regardait volontiers comme des idolâtries. Il y a une force de choses qui subsiste et se développe dans les institutions, en dépit des personnes. La différence de cet esprit natif éclata finalement dans les querelles publiques et directes entre l' institut de la visitation et Port-Royal. Du courant de tout ce qui précède, une autre conclusion n' est plus à tirer : quoiqu' il ait mené une vie de pratique, toute d' apostolat et d' épiscopat, saint François De Sales est un écrivain . Il avait trop de bel-esprit pour ne pas l' être, pour ne pas se complaire à ce don heureux et à ces grâces inévitables qui coulaient de sa plume. Il a beau dire dans ses préfaces qu' il ne fait pas profession d' être écrivain , et nous venir parler p247 de la pesanteur de son esprit aussi bien que de la condition de sa vie, exposée au service et à l' abord de plusieurs ; il se dément tout à côté et d' une façon charmante à son ordinaire : " à ceste cause, mon cher lecteur, je te diray que comme ceux qui gravent ou entaillent sur les pierres précieuses, ayant la veue lassée à force de la tenir bandée sur les traits déliez de leurs ouvrages, tiennent... etc. " est-il rien de mieux trouvé que cette verte émeraude ? Et tout le sentiment de l' art comme on dirait aujourd' hui, le souci du beau tableau ou du noble marbre antique qu' on pose dans son cabinet d' études, et qu' on regarde de temps en temps pour se refaire et s' embellir l' esprit, n' est-il pas déjà dans cette riche et chaude image ? Saint François De Sales sentait le beau. En style, pas plus que dans le reste, il n' aimait la pompe et, comme il dit, l' éloquence altière et bien empanachée ; il n' y aimait pas non plus la tristesse, p248 c' était comme en dévotion. Il y a une certaine gaieté, un certain vermeil riant dans tout ce qu' il pense et ce qu' il écrit ; jusque dans les moindres choses un agrément salutaire. S' il fait de courts chapitres, il vous dira à l' avantage de cette brièveté que c' est pour engager le lecteur, tout ainsi que les voyageurs, sachant qu' il y a quelque beau jardin à vingt ou vingt-cinq pas de leur chemin, se détournent aisément de si peu pour l' aller voir ; ce qu' ils ne feraient pas autrement. Ses digressions sont un peu celles d' un Froissart dans les aventures de l' âme. Pour le ton, je ne fais que rappeler cette belle page d' Amyot, dans la vie de Numa, où il est parlé des douceurs et de la piété que ce règne bienfaisant commença de répandre par toute l' Italie : cet effet d' une pure lumière qui gagne, et de son expansion pénétrante, est comparable à celui de certaines pages de saint François. Qu' on relise aussi cette page si connue de Montaigne, où il exprime le caractère d' une aimable sagesse : " l' âme, qui loge la philosophie..., doibt faire luire jusques au dehors son repos et son aise... etc. " au lieu de vertu mettez dévotion , et religion au lieu p249 de sagesse ; changez vite nature, fortune et volupté en grâce, dilection et amour , et vous aurez presque un portrait de l' âme heureuse en Dieu, dans le style de saint François De Sales. Ces rapprochements-là et ces éloges littéraires ne seraient-ils pas au fond une critique sérieuse, une réprimande théologique du trop aimable saint ? Il n' a pas évité, littérairement encore, les inconvénients et les défauts de sa manière : le mauvais goût abonde chez lui ; un mauvais goût par trop de fleurs, par trop de sucre et de miel, par trop de subtilité de matière lumineuse ; non pas déplaisant ni choquant si vous voulez, affadissant pourtant et noyant à la longue. On lit chez lui, par exemple : " Théotime, parmy les tribulations et regrets d' une vive repentance, Dieu met bien souvent dans le fond de nostre coeur le feu sacré de son amour ; puis cet amour se convertit en l' eau de plusieurs larmes, lesquelles, par un second changement, se convertissent en un autre plus grand feu d' amour... " nous suivons toute une opération à l' alambic. C' est le mauvais goût du temps, celui de Des Portes, celui de Malherbe imitant le Tansille : ses soupirs se font vents... Montaigne plus ferme n' y tombe pas. Il y a, chez saint François, des chapitres ainsi intitulés : que le mont calvaire est la vraye académie de la p250 dilection. on atteint en propres termes l' euphuisme, le marinisme et le gongorisme de la dévotion. Les défauts de l' écrivain et du genre se peuvent surtout retrouver très-sensibles et très-grossis dans l' ami et le suivant de saint François De Sales, dans le bon évêque de Belley, Pierre Camus, qui fut l' élisée un peu folâtre de ce radieux élie. C' est une méthode assez légitime (en ne la poussant pas trop à la lettre) de ressaisir ainsi dans l' élève et le caudataire les défauts où le maître inclinait déjà : dans Rotrou les défauts par saillie, et comme qui dirait les outrances de Corneille, -dans Campistron les défauts par défaillance, les pâleurs de Racine, que celui-ci avec grand soin nous dérobait, -dans l' évêque de Belley les surcroîts d' enjolivements et les arabesques du genre dévotieux de M De Genève. Ce qui, chez saint François, est de l' enjouement affectueux devient aisément chez l' autre un badinage très-profane d' expression, une exagération qui prête au rire et qui s' en accommode. Il est le follet du saint, sa charge , on l' a dit, et faisant l' entrée large et joyeuse aux dames de la halle . Avec cela une érudition sans frein, une imagination volage à travers tous les poëtes et toutes les réminiscences. Saint Thomas, Ovide ou Montaigne, ce lui est tout un, pourvu qu' il s' y joue. Toujours mené par la fleurette, par le son, par le calembour : en chaire ou plume en main, n' y résistant jamais. Ses bons mots, qui rejoignent en arrière ceux de Menot et de Maillard, en prêteraient à M De Roquelaure et font tort d' avance au marquis de Bièvre. Si, aux meilleurs moments, il a mérité de dire de lui-même : ma plume est de colombe qui porte le rameau p251 d' olive en son bec, cette colombe ne dure guère, et sa plume courante est de vraie pie. Des trésors, pris on ne sait d' où, se rencontrent parmi ces amas de fadaises. Il a énormément écrit. Niceron énumère de lui cent quatre-vingt-six ouvrages, sur tous les sujets. Saint François avait fait le traité de l' amour de Dieu ; lui, il a donné le parénétique de l' amour de Dieu ; ce sont des métanées , des métanéacarpies ou fruits de pénitence, des syndérèses ... mais surtout il s' est livré au roman religieux, dont il a chez nous inventé le genre : saint François semble un peu complice, de le lui avoir conseillé. L' astrée de son ami D' Urfé avait mis Camus dans ce train d' être un D' Urfé tout chrétien : il voulut contreluitter ou plutôt contrebutter , dit-il, ces autres livres dangereux ou frivoles : de là les Agathonphile , les Parthénice , les Dorothée , les Agathe , les Spiridion , les Palombe , que coup sur coup il desserra ; ses amants finissent toujours par le cloître ; c' est presque comme aujourd' hui. Il faisait, dit Tallemant, l' un de ces petits romans en une nuit. Naudé, qui a l' air de l' admirer, nous dit que M De Belley faisait un beau roman en quinze jours. Ces deux versions se concilient très-bien : Camus nous apprend lui-même qu' en p252 écrivant il ne relisait ni n' effaçait jamais ; il faisait donc en quinze jours ses plus longs romans , et en une nuit ses simples nouvelles . Il a donné de celles-ci quatre livres réunis sous le titre d' événements singuliers : " fasse le ciel que ces événements singuliers que je ramasse en ces pages, dit-il, ressemblent aux verges de Jacob, avec lesquelles il donna à ses agneaux des toisons de telle couleur qu' il luy plaisoit ! " ainsi espère-t-il à l' égard des âmes. Port-Royal n' était pas tout à fait de cet avis ; le bon évêque y figure à la suite de saint François De Sales ; mais il semble qu' il y brouillait et dérangeait un peu ce que faisait l' autre guide excellent et modéré. La soeur Anne-Eugénie, dont nous savons l' imagination haute et la fantaisie aisément rêveuse, nous dit : " quand la mère Agnès fut revenue de Maubuisson, m l' évêque de Belley, dont M De Genève avoit donné connoissance à notre mère, vint à Port-Royal pour quelques jours... etc. " la mère Angélique sentait de même ; dans une de ses lettres de Maubuisson à Madame De Chantal on lit : " le bon M De Belley, qui m' a écrit, est venu ; je l' aime bien parce qu' il est bon ; mais... etc. " p253 le bon Camus était déjà (en paroles) de la dévotion aisée du père Le Moine contre lequel sévira Pascal. Son meilleur livre reste l' esprit de saint François De Sales , qu' on a bien fait d' émonder pour l' usage courant, mais que je voudrais qu' on pût retrouver entier pour la littérature. Plus il s' est éloigné du saint, et plus il a obéi à ses gaietés. p254 à saint François De Sales peut se rattacher toute une école contemporaine d' écrivains mystiques fleuris, entièrement métaphoriques et allégoriques. Je ne dis pas qu' il les ait fait naître ; il les a sans doute encouragés. Lui-même il relève d' une grande série antérieure de mystiques plus ou moins semblables, qui, par-delà Gerson, et jusqu' à la cime du moyen-âge, va se concentrer et s' épanouir avec gloire dans les noms de saint Bonaventure, de Richard et Hugues De Saint-Victor. Mais on peut dire que par lui le genre (déjà à sa décadence) a fait avénement avec éclat dans la langue et la littérature française : M Hamon dans Port-Royal le continuera. C' est, à l' époque catholique, quelque chose d' analogue pour la fleur et l' épanouissement à ce que sera plus tard le pittoresque et le descriptif. Seulement ce dernier genre diffère en ce qu' il est direct, et qu' au contraire l' autre est tout symbolique. p255 La mauvaise postérité d' écrivains mystico-allégoriques qui dépend, à quelque degré, de saint François De Sales, se décèle surtout dans ses biographes et panégyristes les plus rapprochés. Le père De La Rivière, dont j' ai cité de jolis traits, mérite certes une exception pour ses grâces, bien qu' un peu mignardes ; mais que dire de tant d' écrits raffinés et bizarres qui se prolongent et fourmillent autour de la mémoire du saint depuis sa mort jusqu' à sa canonisation ? On est effrayé de tout ce qu' on retrouve ainsi en littérature sur chaque point où l' on prend la peine de regarder. Les livres qu' on connaît de loin et de nom ne sont pas un sur dix mille. Au reste, beaucoup de ces défauts de goût en théologie, du moins pour la subtilité et l' emploi alambiqué des métaphores, nous les retrouverons dans M De Saint-Cyran même, dont le père Bouhours, en fin jésuite qu' il était, s' est donné le plaisir de citer de longues phrases dans sa manière de bien penser comme de parfaits modèles du galimatias : c' était de bonne guerre. Port-Royal pourtant demeure l' école qui a fait cesser ce faux goût et qui de bonne heure y a coupé p256 court. Et la gloire, avant Pascal, en revient à Arnauld ; ce grand controversiste qu' on relit aujourd' hui avec peine parce qu' il est sérieux, clair et démonstratif outre mesure, logicien sans pitié, et qu' on le voit venir du bout d' une page à l' autre, Arnauld a rendu ce service éminent. Son livre de la fréquente communion publié en 1643, c' est-à-dire treize ans avant les provinciales , est dans son siècle, on l' a remarqué, le premier ouvrage de théologie sainement écrit, sagement pensé (je ne parle pas du fond de doctrine, mais du train de raisonnement), tout à fait judicieux de déduction et sans rien de ces fadaises séraphiques. On peut dire qu' Arnauld, avec ses quarante volumes in-quarto, a fait digue au débordement de fausse et subtile théologie de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle ; il en a déshabitué avec Pascal et autant que lui. Il a rendu plus facile ce sens chrétien si droit, si solide et si sûr, des Bossuet et des Bourdaloue. Son livre de la fréquente communion a, littérairement parlant, déblayé les voies ; l' auteur a fait, en quelque sorte, oeuvre de Malherbe en théologie. Descartes venait de purger la philosophie par son discours de la méthode . Homme selon l' esprit, et bien au-dessus des écoles, même comme écrivain, saint François De Sales avait eu le tort de se laisser trop approcher de ce flux mystique et d' y toucher par le bas de son manteau. L 1 ORIGINES RENAISSANCE p257 X. Nous faisons comme M D' Andilly ; nous ne quittons pas M De Genève une fois que nous l' avons rencontré ; et, comme fait M De Genève lui-même, nous allons avec lui sans trop de système ni de rigueur de méthode, mais à travers , par effusion et surabondamment. Il avait son ordre secret pourtant ; je me suis laissé un peu trop décevoir peut-être à sa pure grâce de causeur et d' écrivain : quelques points sont à reprendre. Pascal, en une de ses pensées , a dit : " je n' admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa perfection, s' il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu opposée ; tel qu' était épaminondas, qui avait l' extrême valeur jointe à l' extrême bénignité : car autrement ce n' est pas monter, c' est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, p258 mais bien en touchant les deux à la fois et remplissant tout l' entre-deux. " c' est cet entre-deux si visiblement rendu dans le mot de Pascal, que je tiens à retrouver et à démontrer en saint François De Sales. Car ceux même qui ont un trait singulier dominant, et qu' on désigne d' abord par là, s' ils sont vraiment grands, y unissent, y subordonnent et groupent à l' entour toutes les qualités diverses qu' ils ont à des degrés moindres, mais pourtant éminents encore. Quand on n' a pas l' expérience directe des hommes et qu' on ne connaît les plus distingués que par les aspects principaux et de loin, on est tout surpris, si ensuite on les aborde, de les trouver si différents, par d' autres côtés, de ce qu' on se figurait, et plus complets d' ordinaire. Celui qu' on ne se peignait que par les grands coups d' une imagination souveraine qui éclate dans ses écrits, on est tout surpris (à causer avec lui) de lui trouver, en sus et d' abord, tant de sens, de suite judicieuse. Celui qu' on voyait par ses poésies tout mélancolique et tendre, ou pathétique au théâtre, et qui l' est sincèrement, on est étonné de le rencontrer ferme et net au commerce de la vie, spirituel ou même mordant. Boileau ne disait-il pas à Racine : " si vous vous mêliez de satire, vous seriez plus méchant que moi. " bref, les hommes marquants et qualifiés d' un beau don, pour être véritablement distingués et surtout grands, pour ne pas être de sublimes automates et des maniaques de génie, doivent avoir et ont le plus souvent les autres qualités humaines, non-seulement moyennes, mais supérieures encore. Seulement, s' ils ont une qualité décidément dominante, le reste s' adosse à l' entour et comme au pied de cette qualité. De loin et p259 du premier coup-d' oeil on va droit à celle-ci, à leur cime, à leur clocher pour ainsi dire : c' est comme une ville dont on ne savait que le lointain ; en s' approchant et en y entrant, on voit les rues, le quartier, et ce qui est véritablement la résidence ordinaire. Or nul, mieux que saint François De Sales, n' est en mesure d' offrir toutes ces circonstances, et n' eut, avec une qualité suprême, l' assemblage, le tempérament, le correctif et l' extensif, enfin, pour parler avec Pascal, l' entre-deux . à chacun des caractères que je lui ai précédemment reconnus, il faudrait ajouter presque son contraire, lequel apparaît, non pas pour faire balance ailleurs et diversion, mais pour modifier et fortifier la qualité dominante en y entrant, en s' y fondant, pour y faire équilibre et lest , comme au-dedans d' elle-même. Son âme, dès ici-bas, c' était une sphère complète sous une seule étoile . Ainsi, à cette étoile de douceur qui était l' aspect dominant, il convient, pour avoir une juste idée, de joindre la force d' influence, un ascendant, invincible, ce semble, d' attrait et de ravissement. Cette âme n' était pas une colombe de douceur ; non, c' était une aigle de douceur qui s' envolait et vous emportait avec elle. Et puis, tout à côté de cet essor violent dans le calme azur, de ce vol audacieux dans les pures régions de la spiritualité, qui ressemblait à un retour passionné vers la patrie, ajoutez tout aussitôt dans la pratique le sentiment et le pouvoir de l' accommodement, de la mesure, de la lenteur, tellement que sa devise favorite, son mot d' ordre avec les âmes qu' il guidait, était pedetentim , pas à pas. p260 à sa dévotion si affectueuse, si insinuante près des femmes, à ce qui faisait de lui leur convertisseur, leur conseiller de prédilection, et qu' il en était continuellement entouré (comme on le remarquait), ajoutons vite sa vigilance extrême de conduite, de regards, son scrupule rigoureux, tellement qu' il ne leur parlait jamais qu' en lieux ouverts et devant témoins, qu' il leur parlait et les voyait sans les regarder ; que si l' on disait de l' une qu' elle était belle , il n' osait le répéter et répondait seulement qu' on la disait spécieuse en effet, aimant mieux employer un terme peu français que ce mot de belle qui sonne toujours trop bien. Enfin n' omettons pas ce conseil qu' il avait coutume de se donner : " quand on écrit à une femme, il faudrait, s' il se pouvait, plutôt écrire avec la pointe du canif qu' avec le bec de la plume, pour ne rien dire de superflu. " p261 autre correctif. J' ai dit que, d' après lui, l' homme qui fait ce qu' il peut, même païen, mérite déjà de Dieu quelque chose ; qu' il y a du moins un commencement d' aimer Dieu, qui est le propre et le naturel de l' homme, même déchu. Mais il faut se souvenir aussitôt, comme point de vue opposé ou, pour mieux dire, correspondant, qu' il avait pour principe qu' on ne doit désespérer jamais du pécheur, semblât-il jusqu' au bout le plus endurci : " car de même que la première grâce, disait-il, ne tombe pas sous le mérite, la dernière, qui est la persévérance finale, ne se donne pas non plus au mérite. " voilà donc la gratuité de la grâce qui semble formellement reconnue. On remarquera seulement qu' étant tout charité et clémence, il aimait mieux rappeler cette grâce, indépendante du mérite, à propos de la mort du pécheur endurci, ce qui donne lieu d' espérer, et en moins parler à l' origine de la conversion, là où elle peut sembler à quelques-uns une cause fatale de rejet et de découragement. J' ai paru croire que, venu plus tard, il aurait peut-être, avec les doux de la fin du siècle, penché vers la bulle unigenitus : ne me suis-je pas un peu avancé ? Ces questions, en effet, de grâce, de libre arbitre et de prédestination, étaient dès lors expressément agitées à p262 Rome ; le livre de Molina de concordia (1588) les avait soulevées. Les dominicains, qui suivaient la doctrine de saint Thomas, avaient pris feu contre le mode prétendu conciliant du savant jésuite. Le saint-siége évoqua le procès. Dans les congrégations ou assemblées dites de auxiliis , c' est-à-dire où l' on traitait des secours que Dieu fournit à l' homme pour le bien, la plaidoirie théologique s' engagea régulièrement et dura neuf années environ (1598-1607) sous les papes Clément Viii et Paul V : ce dernier pontife les termina à l' amiable par une sorte d' arrêt de non-lieu . Les parties furent mises dos à dos avec défense de se censurer mutuellement, et chacun s' en retourna chez soi, les jésuites enchantés, jouissant du faux-fuyant, les thomistes dépités et grondeurs. C' est à la veille de cette clôture, en 1607, que le cardinal Arrigone écrivit par ordre du pape à François De Sales, pour le consulter sur les questions en litige. Le sage et saint, au lieu de s' engager dans le dilemme théologique, répondit qu' il trouvait de part et d' autre des difficultés dont il était effrayé ; qu' il valait mieux s' attacher à faire un bon usage de la grâce que d' en former des disputes toujours funestes à la charité. Ce conseil était bien de celui qui disait admirablement : " vous ne sauriez croire combien les vérités p263 de notre sainte foi sont belles à qui les considère en esprit de tranquillité ! " il se rappelait que dans l' épître aux romains, là où cette question de la grâce est le mieux posée et comme sur le point d' être résolue, il est ajouté aussitôt, par manière de confusion prudente et de mystère : " ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science du seigneur ! Qu' incompréhensibles sont ses jugements et insondables ses voies ! Car qui a connu le sens de Dieu, et qui donc a été son conseiller ? " de contraste en conciliation, je suis amené à un dernier entre-deux qui est caractéristique chez saint François De Sales et qui peut seul achever de donner sa mesure, je veux dire l' alliance qui se faisait en lui entre la vertu mystique, contemplative, la charité dans toute sa candeur, et la finesse du jugement humain dans toute sa sagacité. Ce serait se faire une bien fausse image, en effet, que de ne voir dans le bénigne prélat qu' un adorable mystique. Sa vie entière, toute de négociations, de mission et d' apostolat, p264 montre des qualités très-précises d' observation et de conduite. Ainsi, d' une part, il est bien vrai qu' il était de ces âmes, pour parler avec Madame De Chantal, au centre et en la cime desquelles Dieu avait mis une lumière, une lampe immobile et vigilante de spirituelle spéculation : et il se retirait là-dedans comme dans un sanctuaire à volonté. Lui-même il pouvait dire, pour exprimer cet état fixe, que la vraie manière de servir Dieu était de le suivre et de marcher après lui sur la fine pointe de l' âme , sans aucun autre besoin d' assurance ou de lumières que celles de la foi simple et nue. Il est vrai encore que cette lumière infuse et diffuse en lui émanait de lui au dehors par ce visage pacifique, doux et grave, toujours tranquille dans ses actions, et qui, en certains cas, est-il dit, semblait prendre une nouvelle splendeur , surtout en plein office, quand il consacrait. Tout cela reste vrai ; mais, d' autre part, il ne l' est pas moins qu' avec cette qualité essentiellement mystique s' en trouvait une autre compatible en lui, la finesse dans les relations pratiques. Ce bienheureux, duquel incessamment il s' échappait comme par avance un rayon de glorification céleste, une trace odorante de suavité qui faisait qu' on se tournait à lui, était de plus, -aurait été, dans les choses de ce monde, dans les affaires où le spirituel se compliquait du temporel, un aussi habile homme et aussi expert qu' il aurait voulu. à force d' être adroit et avisé (comme a dit Camus) au maniement des armes spirituelles, d' être inépuisable de conseil et d' industrie dans toutes p265 les sortes de tentations, il l' était ou l' eût été de même, et à plus forte raison, dans les affaires extérieures ; et, bien qu' il évitât de s' y mêler hors de son domaine, lorsqu' il y était naturellement conduit ou jeté forcément, il y apportait un tempérament, une insinuation, une hardiesse même, tout un art heureux et facile qui allait à la réussite. Cette alliance entre l' onction affectueuse et une certaine finesse diplomatique se retrouve assez évidente également chez Bérulle, et bien davantage chez Fénelon ; elle a ses causes naturelles, toute la délicatesse intérieure de ces sortes d' âmes leur devenant au besoin un continuel éveil et comme un sens exquis de ce qui peut choquer ou attirer les autres. Nous voici en mesure peut-être de nous bien expliquer, dans leur vraie acception et leur juste portée, ses jugements sur Rome et sur les désordres de l' église, que nous lui avons entendu confier tout bas à la mère Angélique. Car, bien que l' exactitude n' en puisse être contestée et que la mère Angélique ne mente pas, la révélation est assez neuve pour que je ne l' aie acceptée que sous bénéfice d' inventaire et à charge d' examen. Mais rien de plus propre encore à éclairer cette appréciation que d' étudier un peu au préalable sa conduite avec le duc de Savoie, dans laquelle on retrouve de même obéissance complète et soumission pratique, arrière-pensée pourtant, et blâme au fond, plus ou moins sévère. En effet, au nombre des pensées secrètes qu' il ne craignit pas d' épancher auprès de la mère Angélique, et qui confirment et circonstancient les autres détails sur Rome et sur l' église, on lit : p266 " il me dit aussi tous les mauvais tours que lui avoit joués le duc de Savoye, et comme il avoit maltraité quelques-uns de ses parents très-honnêtes gens, sans qu' il eût voulu jamais s' en plaindre ; ayant rendu, au contraire, toutes sortes de services à ce duc, qui étoit très-habile selon les hommes, et un perdu selon Dieu. " quand la mère Angélique racontait ces souvenirs à M Le Maître, elle n' avait aucun intérêt à les dire ; elle ne se doutait pas qu' ils allaient être écrits par son neveu. De plus (qu' on y songe), celui qui lui a confié ce jugement sur le duc de Savoie a dû lui dire le reste sur la cour de Rome : cette coïncidence est précieuse ; l' une et l' autre confidence s' appuient. Or, en abordant la vie de saint François De Sales, j' en détache rapidement ce qui touche ce point politique. Né en 1567, au château de Sales, d' une famille illustre de Savoie, François De Sales, après de bonnes études de philosophie, de théologie, de droit, à Paris, à Padoue, revint dans son pays, où son père le fit recevoir avocat au sénat de Chambéry ; il allait être sénateur ; mais sa vocation ecclésiastique l' emporta ; il triompha des résistances de sa famille et prit les ordres. L' évêque de Genève, Claude De Granier, résidait à Annecy : le jeune François fut nommé prévôt de son église ; c' était la première dignité du chapitre. Presque aussitôt il eut à se mettre à la tête de la mission du Chablais, qui tient une si grande place dans l' histoire de sa vie et dans celle de ces contrées. Lors de la guerre entre François Ier et le duc de Savoie Charles Iii (1535), Berne poussée par Genève avait profité de l' occasion contre ce dernier ; entre autres p267 pays à leur convenance, les suisses protestants s' étaient emparés du duché de Chablais, des bailliages de Ternier et Gaillard. La religion catholique y avait fait place à la réformée, qui eut bien des années pour s' y affermir. Après la paix de Cateau-Cambrésis (1559), le duc Emmanuel-Philibert, recouvrant les états perdus par son père, s' était fait rendre aussi le Chablais et les bailliages (1564) : mais il y eut pour clause que la religion catholique n' y serait pas rétablie, ou du moins que la liberté de conscience y serait respectée. Après la mort d' Emmanuel-Philibert, la querelle avec les suisses se rengagea ; à un certain moment, excités par la France et guidés par Sanci, ils crurent l' occasion favorable pour ressaisir ces pays de leur religion, et les reprirent, en effet, d' un coup de main (1589). Le duc Charles-Emmanuel les en chassa presque aussi vite ; on traita de nouveau, et sur les anciennes bases ; mais, nonobstant toute clause, le souverain songea désormais à y extirper l' hérésie. Il demanda à l' évêque de Genève, Granier, d' organiser une mission à l' effet de convertir ses sujets ; cette mission, on le conçoit, avait pour lui un sens et un but d' utilité tout politique. Pour François De Sales, c' était autre chose ; elle avait un sens purement religieux. Mais il est curieux d' apercevoir combien il sut intéresser le zèle tout politique de ce prince à son but tout religieux à lui. Après les premiers actes de courage, de dévouement, de charité comme il l' entendait, et pour lesquels il refusa la force armée que tenait à sa disposition le baron d' Hermance, il trouva pourtant que le duc n' aidait pas assez, et que, distrait par d' autres intérêts, il négligeait de consolider l' affaire déjà entamée par la grâce. Une p268 lettre que le duc lui adressa pour le féliciter et le mander à Turin, survint fort à souhait ; il y courut, traversant les Alpes par le saint-Bernard à l' entrée de l' hiver. Arrivé à la cour, par ses conversations, par ses mémoires écrits et discutés au conseil, il donna une haute idée de ses lumières en d' autres matières encore qu' en théologie. Il sut faire ressortir le penchant des réformés à la république, et l' inconvénient de les garder au sein d' une principauté ; il indiqua les moyens réguliers, non violents, mais dirigés de la part de l' autorité vers l' intérêt personnel, qui ne résiste jamais long-temps dans le gros du peuple quand les chefs et meneurs sont à bas ; ainsi : " priver les hérétiques de toutes les fonctions publiques et y favoriser les catholiques. User de quelque libéralité à l' endroit de sept ou huit personnes vieilles et de bonne réputation qui ont vécu fort catholiques et fort longuement parmi les hérétiques avec une constance admirable et en grande pauvreté. " dans une lettre au duc, une phrase du saint résume tout le système qu' il lui conseillait : " le zèle que j' ay au service de votre altesse me faict oser dire qu' il importe, et de beaucoup, que laissant icy la liberté qu' ils appellent de conscience, selon le traitté de Nyon, elle préfère néanmoins en tout les catholiques et leur exercice. " le duc tenait à ne point paraître violer le traité de Nyon conclu avec les bernois en 1589 ; se réservant de longs démêlés avec Henri Iv pour le marquisat de Saluces, il avait intérêt en ce moment à ne point exaspérer les suisses. François De Sales entrait dans p269 son biais, en demandant tout ce qui éludait ce traité sans avoir l' air de le rompre. Toute charte, tout traité a son article 14 : le saint lui-même le savait. On ne s' en tint pas long-temps à ces mesures ; le succès fit passer outre. La paix de Vervins était conclue (1598) ; le légat négociateur revenait de France ; le duc passa les monts pour le recevoir ; il l' attendit à Thonon, capitale du Chablais, et l' hérésie fit les frais du bon accueil. En ces jours de cérémonie solennelle, la conversion définitive se consomma. Le légat, hâté dans sa marche, n' y put assister jusqu' au bout ; ses conseils en partant, le besoin aussi de son influence près du pape nommé arbitre pour le marquisat de Saluces, opérèrent. Le duc de Savoie frappa un grand coup : après une audience ou débat contradictoire dans lequel les ambassadeurs suisses et François De Sales furent entendus, il signifia son ultimatum qui résumait tous les conseils du saint : " que les ministres seroient chassés des états de Savoie ; que les calvinistes seroient privés des charges et des dignités qu' ils possédoient, et qu' elles seroient données aux catholiques ; qu' on feroit une recherche exacte des revenus de tous les bénéfices usurpés par les hérétiques ou possédés injustement par d' autres personnes sans titre et sans caractère, pour être employés à la réparation des églises et à la subsistance des pasteurs et des missionnaires catholiques ; qu' on fonderoit sans délai un collége de jésuites à Thonon, et que dans le Chablais et les bailliages on ne souffriroit point d' autre exercice public que celui de la religion catholique. " dans l' exécution le duc fut expéditif ; il fit convoquer deux jours après tous les p270 calvinistes de Thonon à l' hôtel-de-ville ; il s' y rendit précédé de ses gardes, suivi de sa cour ; les rues et les places étaient garnies de troupes. Il parla éloquemment, dit-on, -ce qui était inutile ; il convia tous les hérétiques présents à l' obéissance, à la conversion, et conclut en ordonnant que ceux qui voulaient se soumettre passassent à sa droite, et les autres à sa gauche. Ceci fait, et quelques-uns étant restés obstinément à sa gauche, il s' emporta, et commanda aux gardes de les chasser immédiatement de sa présence et du pays. Mais François De Sales intervint là-dessus, et intercéda pour que l' exécution fût remise au lendemain, promettant de les ramener dans l' intervalle à des sentiments mieux entendus : " qu' étant tous établis dans le Chablais, pour peu qu' on les aidât, ils ne pourroient se résoudre à quitter leurs biens pour être vagabonds parmi ceux de leur parti, sans feu, sans lieu, exposés à toutes sortes de nécessités ; qu' ainsi, s' il l' agréoit, il espéroit avant la fin du jour lui rendre bon compte de la plupart de ces gens qui avoient paru si fermes. " quelques-uns cependant se maintinrent en leur conscience, et passèrent le lac dans la nuit jusqu' à Nyon ; mais on voit que saint François De Sales savait à propos toucher la corde de l' intérêt humain, tout comme les adroits politiques. p271 Il la toucha de même dans ses fameuses conférences avec Théodore De Bèze, qu' il alla plusieurs fois visiter à Genève ; il avait mission secrète du pape Clément Viii, pour tenter de le ramener à la religion catholique. Théodore De Bèze était vieux alors et ne sortait guère de son logis ; François De Sales y vint incognito. Ils se donnèrent, il paraît, des marques d' estime mutuelles et même d' affection. C' étaient deux beaux-esprits, deux hommes modérés, d' un coeur fin et tendre. On ne connaît le détail de ces conférences que par le récit des amis de saint François ; il serait intéressant de le savoir du côté de Bèze. Mais ce qui ressort même du récit catholique, c' est, il faut l' avouer, la modération de Bèze, son émotion affectueuse en certains moments, ses larmes même qu' il mêle à celles de François, son mot plusieurs fois répété : qu' on peut se sauver dans l' église catholique ; aveu dont François s' emparait, et dont il abusait un peu quand il voulait ramener Bèze à dire qu' on ne peut se sauver que là , ce qui est différent. Enfin il paraît que ces conférences, bien que restées sans résultat et fort grossièrement traduites par tous les biographes de saint François, ne furent pas tout à fait indignes, par le ton et par le coeur, de ce que fut ensuite, par la pensée, la tentative de conciliation entre Leibniz et Bossuet. p272 Mais à un moment de la négociation, à la quatrième visite de François De Sales chez Théodore De Bèze, on le voit aborder ce coin de l' intérêt personnel, où se glissait, selon moi, un art de politique. D' après les instructions reçues de Rome depuis la première entrevue, il avait à offrir à Bèze, si celui-ci consentait à revenir au giron catholique, une retraite honorable à son choix, quatre mille écus d' or de pension, etc. ; ce qu' il en vint à lui proposer en effet avec toutes sortes de ménagements, non comme une corruption (chose impossible à tenter avec un tel homme), mais comme une compensation légitime et due. J' avoue toutefois que j' aurais autant aimé que saint François De Sales ne touchât pas cette corde-là. Pour revenir à ses relations avec le duc de Savoie, ce prince, qui s' était formé une haute idée des talents et de la capacité politique de François dans toute cette affaire du Chablais, mais qui ne concevait guère, en ambitieux qu' il était, le désintéressement et le dévouement pur, quand on avait en soi de telles ressources de finesse, le duc avait l' oeil sur François, et comme il le voyait fort choyé de la France, inclinant souvent et voyageant de ce côté, il en prit une méfiance qui se trahit par mille mauvais tours , comme les appelait le saint. Ce fut surtout quand François fut devenu évêque de Genève que le duc appréhenda qu' il n' eût l' idée de traiter avec la France de ses droits sur cette ville, droits que revendiquait le duc pour son compte, mais desquels François n' était disposé à traiter avec personne. Il lui refusa une fois la permission d' aller p273 prêcher le carême à Dijon ; une autre fois que le prélat était allé au pays de Gex pour travailler à la conversion du bailliage sur une invitation du baron de Luz, gouverneur au nom de la France (voyage dans lequel, le Rhône étant débordé, il avait dû traverser Genève), il apprit que le duc en grande colère avait menacé de séquestrer ses biens. Les visites que recevait François du côté de la France étaient pour ce prince vieillissant des causes perpétuelles de soupçons qui rejaillissaient sur toute la famille De Sales et enveloppaient les frères du saint. On voit, par plusieurs lettres de la fin de 1615 et du commencement de 1616, combien ces calomnies s' étendaient autour de lui et lui faisaient amertume, en tombant sur ceux qu' il aimait. Il s' en ouvrit par une lettre très-belle et très-ferme au duc même, le 8 mars 1616 : " monseigneur, je supplie très-humblement vostre altesse de me permettre la discrète liberté que mon office me donne envers tous ; les papes, les rois et les princes sont sujets à estre souvent surpris par les accusations p274 et par les rapports ; ils... etc. " certes il paraît, à ce ton, que la douceur de saint François De Sales n' était pas mollesse, et qu' elle savait au besoin se dresser et s' armer en vertueuses armes. Eh bien ! Maintenant, tout ceci bien connu et remémoré, si l' on ouvre le traité de l' amour de Dieu , si on lit la préface qui est à la date de juin 1616, c' est-à-dire de trois mois seulement après les circonstances de cette lettre énergique, voici la louange qu' on y trouve (il s' agit de la scène de Thonon qui s' était passée dix-huit ans auparavant) : " ... son altesse vint deçà les monts, et trouvant les bailliages de Chablaix, Gaillard et Ternier, qui sont ès environs de Genève, à moitié disposez de recevoir la saincte religion catholique..., elle... etc. " p275 il me semble évident que dans cette préface saint François De Sales cherchait à faire sa paix avec le duc de Savoie, et, après s' être plaint à lui avec une franche amertume, à lui donner des gages extérieurs de soumission et d' admiration. Saisissant une action de ce duc qu' il pouvait louer en conscience, il accumulait, il embarquait sur ce petit navire tous les autres éloges p276 imaginables ; qu' il ne pensait guère, et dont il voulait lui faire, j' aime à le croire, des conseils détournés. Ne craignons pas de surprendre ainsi le coeur humain à nu et son incurable duplicité, même dans l' âme des plus saints. D' ailleurs il y a de quoi justifier : si la louange est publique, la réprimande a été directe, intérieure. Le courage n' a pas manqué. Cette conduite avec le duc de Savoie nous éclaircit l' autre avec Rome et y est plus qu' un acheminement. Ce qu' il a fait là envers son souverain politique, il l' a dû faire envers Rome à plus forte raison. Il en pensait mal ; il l' a dissimulé ; il en a dit bien. Comme Bérulle, comme Frédéric Borromée, comme Saint-Cyran (comme, au fait, il était impossible qu' un homme de lumière et de vertu ne le vît pas alors), il a connu la plaie, il l' a déplorée en confidence ; il a pu dire : ma fille, voilà des sujets de larmes... ; qu' on relise de nouveau sa vraie pensée là-dessus. Mais au dehors, dans ses écrits, dans sa conduite, il s' est incliné ; il a célébré l' unité auguste de l' église et les vertus absentes qu' il aurait voulu y voir renaître et briller. L' unité lui paraissait si essentielle et si fondamentale, qu' il y a tout p277 dirigé, qu' il y a fait plier le détail, là même où il le sentait fautif et gâté. Il a cru bien faire en se taisant, en voilant filialement les désordres de sa mère, en passant outre sans s' en empêcher ni s' en ralentir dans sa voie pleine de fruits abondants qui le consolaient. On conçoit une telle manière de sentir et de faire (et selon la sincérité) dans des âmes douces, prudentes, avant tout affectueuses, coulantes, ennemies de toute dispute, éprises des beautés, des tendresses et des gloires catholiques, dans des âmes plus filiales encore que paternelles, passionnément humbles et soumises ; ce sont celles-là qui avec saint François De Sales peuvent dire : " la douceur, la suavité de coeur et l' égalité d' humeur sont vertus plus rares que la chasteté... il n' y a rien qui édifie tant que la charitable débonnaireté : en icelle comme dans l' huile de la lampe vit la flamme du bon exemple. " esprit de trempe bien différente, et plus âpre que suave, M De Saint-Cyran, qui s' était également voué, par pensée de soumission, à ce silence de gémissement , a eu bien de la peine à le tenir, si toutefois il l' a tenu, et il est mort fort à temps pour ne pas éclater. Une fleur encore, et la dernière, avant de prendre congé du gracieux saint. Il était intimement lié, on le sait, avec le président Favre, jurisconsulte illustre, et ils se donnaient en s' écrivant le titre de frère . Cette correspondance si intéressante, et qu' on possède plus complète aujourd' hui, paraît presque cesser à partir de septembre 1597 ; c' est que Favre, jusque-là sénateur de Chambéry, fut alors appelé comme président du conseil du genevois à Annecy, où résidait l' évêque de Genève. Vivant ensemble dans cette ville, ils eurent p278 l' idée, vers 1607, d' y fonder une académie à l' instar de celles d' Italie ; on en a les statuts ; la théologie, la philosophie, la jurisprudence, les sciences mathématiques et les lettres humaines y devaient être représentées. Ils l' établirent sous le nom d' académie florimontane . Le duc de Savoie accorda des priviléges ; le duc de Nemours en fut le protecteur. Les séances se tenaient dans la maison même du président. Une devise ingénieuse et gracieuse se lisait au-dessous de l' image d' un oranger portant fruits et fleurs : flores fructusque perennes ; ne semble-t-elle pas déceler le choix du souriant prélat ? Ce fut un des premiers essais d' académie en-deçà des monts. Quand des écrivains comme saint François De Sales et Honoré D' Urfé en étaient, on conçoit combien la culture littéraire y aurait pu profiter et s' embellir. Mais Favre, devenu président du sénat de Chambéry en 1610, quitta Annecy ; il est à croire que l' académie dès lors ralentit ses réunions. La mort de François (1622) y dut causer un dernier préjudice, si toutefois à cette date elle subsistait encore. Quoi qu' il en soit, ce prélude d' académie française et des sciences à Annecy, trente ans juste avant la fondation de notre académie sous Richelieu, est à noter et fait honneur aux instincts d' un pays réputé assez peu littéraire, mais qui eut pourtant sa poésie au déclin du moyen-âge, surtout durant le seizième siècle, et à qui l' on doit Saint-Réal et les deux De Maistre. Vaugelas en est sorti. Fils du président Favre, il vint de bonne heure en France et s' attacha à la cour. Il en sut à merveille la langue et travailla plus que personne à la polir. Mais on peut regretter que lui et les autres premiers académiciens, dans leur esprit p279 de réforme, n' aient pas eu plus de ressouvenir de cette culture antérieure ; que lui particulièrement, qui ne sortait pas de Coëffeteau, ait un peu trop oublié, méprisé les grâces et les libertés heureuses de ce style à la saint François De Sales, à la bonne et fine fleur gauloise, dont son enfance avait dû être nourrie ; qu' enfin ses ciseaux de grammairien aient tant retranché à l' oranger odorant de cette académie paternelle. Saint François De Sales n' a pas été pour nous, cependant, une trop longue digression, et ne saurait nous être imputé à hors-d' oeuvre : placé vers cette entrée qu' il décore, il devenait même une proportion et une harmonie dans l' idée du plan : à l' autre extrémité et au déclin de notre histoire, nous aurons Malebranche. p280 Xi. C' est surtout en passant de saint François De Sales à M De Saint-Cyran que paraît se vérifier cette belle pensée sur Port-Royal : " les jansénistes ont porté dans la religion plus d' esprit de réflexion et plus d' approfondissement ; ils se lient davantage de ses liens sacrés ; il y a dans leurs pensées une austérité qui circonscrit sans cesse la volonté dans le devoir ; leur entendement, enfin, a des habitudes plus chrétiennes. " cette science bien entendue et justement modérée, M De Saint-Cyran n' en fait preuve nulle part d' une manière qui doive nous être d' abord plus sensible que dans le jugement même qu' il a porté de saint François De Sales. Dans sa lettre à M Guillebert sur le sacerdoce, il cite de ce saint un mot très-énergique sur la rareté des bons directeurs des âmes parmi les prêtres, à peine un sur dix mille : p281 " il faut, ajoute M De Saint-Cyran, que l' esprit de Dieu l' ait conduit en cela, comme... etc. " d' ailleurs, dans le très-peu littéraire Saint-Cyran, la fleur théologique est passée ; attendons-nous aux épines et aux broussailles. Rien de moelleux, mais les nerfs mêmes en ce qu' ils ont souvent de plus mêlé et d' inextricable. Saint-Cyran peut être dit, pour le style, une espèce de Ronsard de la spiritualité : il a été raillé par Bouhours, peu apprécié de Bossuet et même de Nicole. Mais, au prix de quelque attention, on découvre en lui beaucoup de profondeur, de discernement interne, de pénétrante et haute certitude, beaucoup de lumière sans rayons, et de charité. lucere et ardere perfectum est, a dit saint Bernard : nous arrivons à ceux qui brûlent, mais ne luisent pas ! Jean Du Vergier ou Du Verger De Hauranne, qui fut abbé de Saint-Cyran, naquit à Bayonne en 1581, d' une famille noble, disent Mm De Sainte-Marthe, ou qui seulement, au rapport des jésuites, s' était rendue considérable par le commerce. Il témoignait dès son enfance, à ce qu' on assure, toute la vivacité de sa p282 nation. Il nous serait difficile sans doute de découvrir en lui rien de cette légèreté, de cette pointe gasconne ou basque, dont Montesquieu, Bayle et Montaigne nous offrent d' assez beaux échantillons et assez analogues dans leur variété : il fait naturellement songer au sombre et dur saint Prosper D' Aquitaine, auquel il est du reste si supérieur. Son ardeur, pour être peu tournée en dehors, n' avait que plus de fond et d' énergie ; et puis elle se couvrait moins dans sa jeunesse, et décelait alors le naturel véhément que le temps, l' étude et les grands projets mûrirent. Nicole disait de lui que c' était une terre capable de porter beaucoup, mais féconde en ronces et en épines. C' était un caillou d' Ibérie, dont l' étincelle à la fin devait sortir. Après avoir fait ses humanités dans sa patrie, il vint passer quelques mois à Paris, et y suivit la sorbonne en compagnie de Petau, depuis jésuite si célèbre, et alors jeune étudiant comme De Hauranne ; mais les desseins p283 de celui-ci changèrent, et il alla, sur le conseil de l' évêque de Bayonne, recommencer sa théologie à Louvain, fameuse école récemment encore illustrée par les combats sur la grâce des Baïus, des Lessius. Il ne paraît pas certain qu' il y connut Jansénius ; du moins ce ne fut que plus tard à Paris qu' ils se lièrent. Le jeune De Hauranne étudia à Louvain, non dans l' université même, mais au collége des jésuites, et y soutint, le 26 avril 1604, une thèse sur toute la théologie scholastique, dédiée à son évêque, laquelle eut grand succès et lui valut d' insignes louanges de Juste Lipse, l' un des juges. On trouve dans les oeuvres mêlées de celui-ci, à la fin de la quatrième lettre de la cinquième centurie, une attestation détaillée sur l' assiduité, sur les talents du jeune théologien, et qui finit en des termes de pronostic tout à fait glorieux. Si l' on admet avec Leydecker que le jeune De Hauranne, au sortir de cette thèse, se mit sous la discipline du docteur Jacques Janson, l' héritier des doctrines de Baïus, il put rapporter de Louvain le germe déjà éveillé de ses futures doctrines : mais rien n' est moins prouvé. Revenu à Paris, on n' a que peu de détails sur sa vie et ses études en ces cinq ou six années. Un petit écrit de lui, dont on a fait bruit par la suite, se rapporte à ce séjour et parut en 1609. Il était p284 lié avec le comte de Cramail, son compatriote du midi, bel-esprit d' alors et auteur de qualité. Or, le roi Henri Iv ayant un jour demandé à quelques seigneurs, par manière de gai retour sur les anciennes détresses, ce qu' ils eussent fait si, perdant aussi bien la bataille d' Arques et obligé de se sauver sur mer, il eût été jeté loin par la tempête et dans une barque sans vivres, un d' eux répondit qu' il se serait plutôt tué, plutôt donné à manger à son roi, que de le laisser mourir de faim. De là grand débat. Le roi posa la question : si cela se pouvait faire sans crime ? Ce fut à qui la résoudrait. Le comte de Cramail raconta le cas à M De Hauranne, dont la vivacité subtile et l' imagination un peu bizarre se mirent en frais de raisons à l' appui. Le comte en fut si charmé et les trouva si ingénieuses qu' il le pressa de les écrire. Il en résulta un petit livret qu' on publia sans nom d' auteur, sous le titre : question royale, où est montré en quelle extrémité, principalement en temps de paix, le sujet pourroit être obligé de conserver la vie du prince aux dépens de la sienne. ceux qui l' ont lu en l' épluchant disent qu' il y a jusqu' à trente-quatre suppositions de cas où un homme se peut tuer innocemment : je ne les ai pas comptées. Ce n' était, autant du moins que j' en puis juger (car M De Saint-Cyran n' a pas l' air gai, même quand il plaisante), qu' un tour de force, un jeu d' esprit, une de ces gageures de rhéteur, comme l' a remarqué Ellies Du Pin ; ainsi autrefois Isocrate avait fait les éloges d' Hélène et de Busiris, le philosophe Favorin celui de la fièvre quarte, Synésius celui des têtes chauves ; Agrippa p285 célébrait l' âne, érasme la folie, le Bernia la peste. Mais les ennemis de M De Saint-Cyran ne le prirent pas sur ce ton, lorsqu' ils déterrèrent après des années l' opuscule oublié et qu' on ne savait plus où trouver. Ils le firent réimprimer en tout ou en partie ; ils le commentèrent sans rire et d' un air d' horreur, supposant que dans sa jeunesse il avait sérieusement approuvé le suicide. C' était un singulier cas de Werther que cette question royale . Le père Cotton, confesseur du roi, et qui tenait fort de ce goût de bel-esprit casuistique, ayant lu dans le temps ce petit écrit, le prit au sérieux, mais diversement, et alla jusqu' à s' écrier, dit-on, que l' auteur méritait d' être évêque : c' était aller un peu loin dans l' autre sens. La seule conclusion que j' en tirerai, c' est que l' auteur avait dans sa jeunesse l' imagination un peu fausse et subtile, que ses fleurs ressemblaient beaucoup à celles des orties. Chacun a ses frasques de jeunesse : il faut que cela passe. Les uns, comme Rancé, sont d' abord libertins ; les autres, comme saint Bernard, sont fougueusement austères. Il en est qui ont donné dans les petits vers galants. Chez M De Saint-Cyran tout l' excès se réduisit en un peu de fausse thèse subtile, en un brin de galimatias , comme Nicole lui-même osait dire en parlant du maître. Le plus caractéristique, c' est que M De Saint-Cyran récidiva à quelques années de là, et un peu plus sérieusement, ce semble. étant à Poitiers auprès de l' évêque, en 1617, il fit imprimer un ouvrage sous ce titre : apologie pour Henri-Louis Chateignier De La Rocheposai, évêque de Poitiers, contre ceux qui disent qu' il n' est p286 pas permis aux ecclésiastiques d' avoir recours aux armes en cas de nécessité. cet évêque, en effet, avait pris les armes dans une affaire contre les protestants au sein même de sa ville, et les avait battus à la tête d' un gros de troupes. Ellies Du Pin, au tome second de son histoire ecclésiastique du dix-septième siècle, n' a pas dédaigné de donner une fort longue analyse de ce singulier écrit, où la plaisanterie, si elle y a quelque part, était par trop lourde et trop dissimulée. L' auteur y passait en revue, dans une longue et incroyable liste, tous les cardinaux, évêques, archevêques, qui ont porté les armes et fait la guerre sans scrupule. Mais il remontait, avant tout, jusqu' à la synagogue se défendant par les armes au temps des Macchabées, et n' oubliait, on peut le croire, ni Samuel ni Abraham. Quant aux exemples empruntés au christianisme et qu' il semblait vouloir épuiser, il aurait pu les résumer plus agréablement dans celui de cet évêque qui, à la journée de Bouvines, allait écrasant les ennemis avec une masse d' armes, ne se croyant pas en droit de les pourfendre par l' épée, ou encore s' en tenir à l' autorité du bon archevêque Turpin, qu' il cite comme le fléau des sarrasins dans les combats et comme le second de Charlemagne. Cette récidive de paradoxe, de la part de M De Saint-Cyran, nous paraît assez grave de symptôme : il était temps qu' il s' arrêtât. Il ressort du moins de ces deux écrits que sa nature était de celles qui ont besoin, pour se clarifier et se faire, de passer d' abord par quelque fatras, et, comme on le dit en mots francs, de jeter d' abord leur gourme avant d' être saines. Au temps du premier écrit, qui, après tout, ne fut pour lui que le feu d' une matinée, à Paris, il ne p287 cessait, sans aucun doute, de poursuivre les études si fortement commencées. Il s' y lia d' étroite amitié avec Jansénius, qui y était venu dès 1605 pour étudier également, et aussi pour refaire sa santé par un changement de climat. Ils s' étaient vus probablement à Louvain ; ils n' eurent qu' à se reconnaître. L' inégalité de force entre les études théologiques des deux universités dut les frapper et faire l' objet fréquent de leur entretien. à Paris, les maîtres les plus doctes d' alors, comme André Du Val, ne remontaient pas aux pères et se tenaient aux scholastiques, compilant d' après eux et enseignant sur des cahiers. Les deux jeunes amis, en quête des sources supérieures, sentaient l' insuffisance et la dégradation de cette voie ; se plaignant de la mort de la vraie doctrine, ils avaient soif de la raviver. Ces idées naissantes étaient celles de quelques hommes jeunes encore, qu' ils purent rencontrer sur les bancs et pratiquer, de Gibieuf, par exemple, depuis célèbre dans l' oratoire. La faculté de théologie avait élu pour syndic, en 1608, Edmond Richer, qui se mit à tenir tête aux jésuites et aux ultramontains : cela suscitait des pensées. Il paraît que, durant ce séjour à Paris, Jansénius se fit connaître en sorbonne, et qu' il aurait pu y recevoir les honneurs du bonnet, s' il n' avait préféré en fils pieux se réserver pour Louvain. On dit aussi que De Hauranne le plaça dans la maison d' un conseiller à la cour des aides à titre de précepteur : Jansénius était pauvre et n' avait que son travail pour vivre. De Hauranne plus répandu, plus occupé de paraître, songeait dès lors à un coup d' éclat : si l' on en croit le père Rapin, il se prépara à fond pour soutenir contre tous venants la somme de saint Thomas dans p288 une salle du couvent des grands-Augustins du pont-neuf. On était à la veille de la cérémonie ; il en avait payé les avances ; il en fut pour ses frais de tournoi, parce que le local choisi dépendait de l' université de Paris, où il n' avait aucun degré et d' où survint une défense. Mais bientôt les deux amis prirent un grand parti. Henri Iv venait de mourir assassiné ; les querelles de la sorbonne et des jésuites s' irritaient de plus belle ; une idée, une raison chrétienne et primitive manquait à tous ces débats, à ces plaidoiries purement canoniques et gallicanes ; c' était l' heure ou jamais, en France, de la fonder. De Hauranne, dans sa haute ambition, n' hésita plus ; son père dès longtemps était mort ; sa mère le rappelait instamment : pour tout concilier, il emmena ou devança, vers 1611, son ami à Bayonne, et là, dans une terre appartenant à sa famille, proche de la mer, et appelée Champré ou Campiprat, il se jeta avec lui en pleine et unique lecture de l' antiquité chrétienne et de saint Augustin. Il s' agissait de retrouver à l' origine la doctrine perdue, de ressaisir la vraie science intérieure des sacrements et de la pénitence, de vérifier en un mot ce qu' ils concevaient et pressentaient, et de le rendre démontrable par des autorités à tous les catholiques. Que le dessein fût vague encore pour eux-mêmes, il flottait au moins dans leur esprit. Dom Clémencet ne manque pas de comparer p289 cette vie pénitente et studieuse des deux amis en ces années, à la célèbre et presque idéale retraite où vécurent dans un temps saint Basile et saint Grégoire De Naziance : ceux-ci pourtant y durent mêler plus de grâce d' esprit à coup sûr et plus de tendresse d' âme ; il faudrait chercher de moins doux exemples pour ces Fulgence et ces Prosper renaissants. Jamais d' ailleurs avidité de savoir ne fut plus opiniâtre. Madame De Hauranne mère disait souvent à son fils qu' il tuerait ce bon flamand à force de le faire étudier . Jansénius, le plus délicat des deux pour le tempérament, était infatigable ; il ne se couchait presque pas. Lancelot a vu chez M De Saint-Cyran un vieux fauteuil à l' un des bras duquel était adapté un pupitre ; c' est là, dans ce fauteuil, que Jansénius, quand il était à Paris, étudiait, habitait presque, y demeurant la plupart des nuits sans se coucher. Tout leur exercice à Champré consistait au jeu de volant, où ils étaient devenus d' une extrême adresse, et, entre deux chapitres des pères, ils faisaient plusieurs milliers de coups sans manquer. Les cinq années que les deux amis passèrent dans le pays ne furent pourtant pas de pure retraite jusqu' au bout. L' évêque de Bayonne, M Bertrand D' Eschaux, nomma De Hauranne chanoine de sa cathédrale, et p290 Jansénius principal d' un collége qu' il venait de fonder. Mais en 1616, étant promu à l' archevêché de Tours, il dégagea de leurs fonctions et emmena les deux amis, qui, rendus à leur dessein, poussèrent jusqu' à Paris et, après quelque séjour, se séparèrent. Jansénius retourna à Louvain ; il y était en mai 1617. à peine arrivé, on l' établit principal du nouveau collége de Hollande, appelé Pulchérie . De Hauranne, de son côté, se rendit à Poitiers auprès de l' évêque, M De La Rocheposai, à qui le nouvel archevêque de Tours l' avait recommandé. Il y obtint d' abord un canonicat à la cathédrale, puis le prieuré de Bonneville, et enfin, par une démission de l' évêque même en sa faveur, l' abbaye de Saint-Cyran en 1620. Il justifia assurément ces grâces mieux que par l' apologie dont j' ai parlé, et qu' on appelait aussi en plaisantant l' alcoran de l' évêque de Poitiers , parce qu' elle flattait un goût très-peu évangélique. Ce belliqueux évêque étant d' ailleurs élève de Joseph Scaliger, son érudition se trouvait flattée, du même coup, très-agréablement. p291 Vers la fin d' août 1620, M D' Andilly, attaché alors à M De Schomberg, surintendant des finances, et passant avec la cour à Poitiers, y vit pour la première fois l' abbé de Saint-Cyran, dont M Le Bouthillier, depuis évêque d' Aire (oncle de M De Rancé), lui avait beaucoup parlé auparavant. Ce prélat, qui se trouvait à Poitiers dans ce temps même, les présenta l' un à l' autre, et l' étroite amitié, qui devait avoir tant de conséquences, commença entre eux dès ce moment. M De Saint-Cyran avait trente-neuf ans environ, et M D' Andilly trente-et-un. Celui-ci, déjà fort poussé dans les charges de finance et d' intendance, était l' un des hommes les plus actifs, les plus agréables du grand monde et les plus occupés de l' être ; " n' y ayant pas un de ces grands (confesse-t-il dans ses mémoires avec une certaine satisfaction) que je ne connusse si particulièrement que je crois pouvoir dire qu' il n' y a personne en France de ma condition qui ait eu tant d' habitude et de familiarité avec eux. " il avait pour principe (ce qu' il enseigne et recommande fort à ses enfants) de se faire des amis de toutes sortes de conditions, depuis le moindre fourrier de la maison du roi jusqu' au connétable . Il y avait réussi. C' était l' homme qui se multipliait le plus en obligeances, en bons offices, et qui en recueillait le plus en retour. Sitôt qu' il eut vu M De Saint-Cyran, il devint un de ses zélés promoteurs dans le monde, toujours au superlatif, le citant à tous comme une lumière encore sous l' autel : il recrutait pour lui des âmes. Dès la fin de cette année, il le mit en un premier rapport de lettres avec sa soeur, la mère Angélique, alors à Maubuisson ; mais c' est surtout p292 avec le reste de sa famille qu' il le lia sans plus tarder. On a les premières lettres que M De Saint-Cyran écrivit à M D' Andilly après leurs entretiens de Poitiers. Les brouillons en furent saisis chez l' abbé lors de son arrestation, et les jésuites les ont fait imprimer. Le rôle du futur directeur s' y dessine avec assez d' évidence et mieux que son talent d' expression, qui s' y trouve encore des plus incroyablement embrouillés : mais le caractère se pose déjà. à l' impétuosité de M D' Andilly on voit qu' il ne répondit d' abord qu' avec une sorte de lenteur et même de froideur, comme pour l' exciter. Ce fut au point que M D' Andilly en fit quelque plainte à M De Bérulle, lié avec tous deux. M De Saint-Cyran répare ce premier calcul raffiné, par une interminable lettre du 25 septembre 1620, écrite tout d' une traite, dit-il, et comme s' il eût voulu répandre l' encre sur le papier : il a certes réussi à y noyer sa pensée dans la plus noire quintessence. En général, une partie de cette obscurité aussi est voulue. à propos d' un projet de voyage à Paris (9 mai 1624), on lit : " ... et là je vous dirai dans les allées de Pomponne, à la faveur des ombres des arbres, ce que je n' estimerois p293 pas être assez bien caché dans ce papier. " c' est à la fin de cette lettre qu' il dit des fleurs du printemps, qu' elles lui déplaisent, et parce qu' elles passent trop tôt, et pour ce que la plus grande part se perdent sans porter de fruits ; il préfère l' extrémité de l' automne, encore que l' on ne voie sur les arbres que des feuilles sèches et fanées : emblème fidèle ou, comme il dirait, hiéroglyphe de son talent, qui n' eut que des fruits et pas de fleurs. Qu' on voie son portrait par Champagne : c' est un de ces fronts inégaux et fouillés qui ne trouvent leur beauté qu' en tournant au vieillard. -il voudrait arracher M D' Andilly à certaines préoccupations mondaines, à cette passion académique de phrases qu' il partage avec Mm De Balzac et De Vaugelas : " (le 20 d' août 1625)... quand je vous verrai débrouillé de certaines images qui enveloppent encore vos lumières et les chaleurs passagères que vous avez pour Dieu, je deviendrai plus hardi à vous dire mes pensées... etc. " ces réticences perpétuelles, ces mystères dans l' amitié, excitaient D' Andilly, et il se dévouait de plus en plus. Un dédain marqué et vraiment altier pour les p294 gloires du monde n' était pas moins propre à le piquer, à le réduire ; par exemple : " monsieur, mes occupations, que j' estime valoir pour le moins autant que toutes celles de votre cour, ne m' empêchent pas de me souvenir des moindres choses que je pense vous concerner... " mais ce n' est pas trop de citer un petit billet où notre prochain et définitif Saint-Cyran va déjà grandement s' ouvrir et comme apparaître dans sa hauteur. La date de l' année manque : " cet onzième d' août, entre dix et onze heures de nuit. -j' ai reçu vos deux lettres à la fois aujourd' hui à neuf heures... etc. " à cette heure de nuit, dans l' échauffement de la solitude, dans la présence lointaine et prosternée d' un disciple soumis, il lâche son secret : cet homme, qui a p295 plus d' ambition que le cardinal De Richelieu, et qui, son opposé en tout, son rival, son rebelle dans l' ombre, n' en sera ni séduit, ni intimidé, ni vaincu, il est trouvé ! Et quels sont les voies et moyens de cette monarchie spirituelle à laquelle il aspire ? Les lettres qu' il reçoit de Jansénius vont directement nous l' apprendre. Depuis leur séparation, en effet, ils n' avaient cessé de correspondre très-activement. Les lettres de Jansénius, les seules (par malheur) qu' on ait, saisies chez M De Saint-Cyran avec ses autres papiers, furent publiées par ses ennemis comme pièces probantes du grand complot. Tronquées, mal déchiffrées, et dans un seul but, elles portent toutefois avec elles leur cachet suffisant d' authenticité. Très-souvent inintelligibles de sens, toujours plates de style, elles restent, p296 à beaucoup d' égards, instructives et historiquement remarquables. Les premières de ces lettres, depuis le 19 mai 1617 jusqu' au 4 novembre 1621, sont en langage ordinaire, c' est-à-dire sans chiffre ; mais, à partir de ce mois de novembre, après une entrevue qu' eurent les deux amis, ils s' entendirent pour se servir désormais d' un chiffre ou argot qu' on a peine à pénétrer, au moins dans le détail. Avant cette complication, on lit assez couramment force allusions de Jansénius à ses travaux de chaque jour, aux affaires de Louvain, aux prétentions des jésuites, des particularités sur les neveux de M De Saint-Cyran, Barcos et Arguibel, qui pour leurs études lui étaient confiés. Une phrase mal faite, par laquelle il écrit à son ami de ne pas s' inquiéter de la dépense pour Barcos, et qu' il est à même d' y pourvoir, sans s' incommoder, avec l' argent du collége, l' a fait accuser par ses adversaires (l' oserai-je dire ? ) de vol , de détournement de fonds. En lisant p297 avec loyauté, il paraît clair qu' il ne s' agit que de faire des avances qui doivent être remboursées. Dès qu' on touche au jansénisme proprement dit, on se dérobe difficilement à ces aménités polémiques. Qu' il suffise d' avoir montré que nous ne les ignorons pas : nous en serons très-sobre dorénavant. -je relève, en les rendant supportables de grammaire, quelques phrases caractéristiques sur les projets et sur la doctrine : " 20 juillet 1617... vous savez, je crois, qu' il y a longtemps que l' archevêque de Spalatro, italien, ou de bien près de là, a mis en lumière un petit... etc. " cette définition de la religion de Marc-Antoine De Dominis est assez bien celle qui siérait aux jansénistes eux-mêmes. Aussi comme Jansénius paraît l' adopter ! Comme du moins il la développe avec complaisance, sans ajouter un mot de blâme ! écoutons-le jusqu' au bout : " en son petit livret, il dominis promet dix livres qui regardent presque tous le même sujet. On les imprime à Londres... etc. " Saint-Cyran l' entend si bien, que, dans son petrus aurelius , il ne fera que soutenir avec plus de prudence la même thèse. Environ deux ans après cette première p298 nouvelle, on voit, dans une lettre du 19 avril 1619, que Jansénius a failli être chargé par les chefs de l' université, où il est devenu docteur en théologie, de réfuter les quatre livres de Dominis. " mais, du depuis, soit que ma réponse ne leur plût point, ou qu' ils se soient ravisés, voyant qu' ils n' auroient pas grandement honneur de requérir aide d' un homme qui ne fait que venir au monde, ils se sont refroidis ; dont je suis très-aise, ayant fort appréhendé cette charge. " il revient sur ce point à diverses reprises, se félicitant d' avoir trouvé prétexte pour se débarrasser d' une réfutation qu' il abhorre , dit-il, entièrement . Le synode calviniste de Dordrecht se tenait alors en Hollande (1618-1619) : il s' agissait d' y condamner les doctrines d' Arminius, qui les avait eues quelque peu molinistes ou semi-pélagiennes, mais fort charitables et tolérantes ; qui disait que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, que chacun a ce qu' il faut pour se sauver en le voulant, que la grâce de Dieu n' annule pas la liberté de l' homme, ni le mérite ou démérite des oeuvres. Le synode posait pied à pied le contraire. Jansénius se montre très-attentif aux actes de l' assemblée ; il en approuve presque entièrement le symbole, et le trouve à très-peu près catholique. Nul doute que ces matières remuées là tout à côté de lui p299 n' aient ajouté à l' émulation de ses études et à la fermentation de son dessein. Saint Augustin l' occupe de plus en plus ; il supporte à peine son collége, et redoute même la perspective d' une chaire, qui le distrairait de l' unique étude ; sans cesse il revient à son auteur favori, dont il dit qu' il lui semble jusque-là l' avoir lu sans yeux et ouï sans entendre : " que si les principes sont véritables qu' on m' en a découverts, comme le les juge être jusques à cette heure que j' ai relu une bonne partie de saint Augustin, ce sera pour étonner avec le temps tout le monde. Nous aurions assez des semaines entières d' en parler. " il y plonge et replonge, il s' y abîme, mais non pas en vain ; son dessein prend de la consistance ; la lettre du 5 mars 1621, qui précéda de peu l' entrevue avec Saint-Cyran, est explicite et annonce que tout est mûr pour un prochain parti. Une sorte de grandeur théologique s' y déclare : " cependant je poursuis mes études que j' ai commencées après un an et demi ou deux ans environ, c' est-à-dire à travailler à saint Augustin, lequel... etc. " p300 on assiste chez jansénius au commencement de cette longue et irrassasiable étude qui lui fit lire, comme il l' assurait, dix fois tout saint Augustin (Baïus ne l' avait lu que neuf fois), et trente fois les traités contre les pélagiens. Il disait encore qu' il aurait passé agréablement sa vie dans une île déserte en tête-à-tête avec son saint Augustin ; et, pour le mieux pénétrer et ruminer en tous sens, il aurait voulu vivre au temps de Josué, doublant les soleils, ou du moins changer de climat avec les grues, pour voler aux endroits où les jours ont dix-neuf ou vingt heures. Cette prédilection, on peut le dire, forcenée, dénote d' avance l' excès p301 dans les doctrines, dans les résultats ; car si saint Augustin est à ce point nécessaire, radicalement essentiel, et à la fois si peu connu, si difficile à bien connaître (ce que répète continuellement Jansénius en son augustinus ), le voilà donc à substituer à saint Paul, à égaler presque à l' évangile ; voilà, tout à côté du livre des livres (plus portatif heureusement), un autre livre, ou plutôt une dizaine d' in-folio préalablement indispensables à la droite voie de l' humanité. Est-ce admisible ? Il y eut, il le faut reconnaître, dès l' origine de cette doctrine du jansénisme, une indiscrétion et une indigestion de science, une prédilection de savant infatigable et opiniâtre. Quand Jansénius, dans son ouvrage, d' ailleurs plein de substance et de beautés théologiques, (que je ne comparerai cependant pas, comme l' ont fait de zélés admirateurs, à la Vénus d' Apelle), -quand il mit au rang des trois concupiscences celle du savoir , du désir insatiable d' approfondir, il aurait pu faire retour sur lui-même et se l' appliquer. p302 M De Saint-Cyran n' était pas ainsi, et, tout en s' inquiétant fort de la vérité théologique, il voyait les choses du salut plus en dehors des livres et de la science. L' entrevue dès longtemps tramée eut lieu dans l' intervalle de mars à novembre 1621 ; M De Saint-Cyran alla jusqu' à Louvain ; son ami ne le reconduisit-il pas et ne fit-il aucune pointe en France ? Il est certain qu' ils s' entendirent expressément dès lors sur le projet et les moyens de relever la doctrine de la grâce ; qu' ils convinrent de préparer prudemment et en secret, mais activement, les bases de la grande oeuvre que Jansénius exécuterait surtout dans la portion d' érudition, et dont M De Saint-Cyran propagerait l' esprit p303 dans la pratique. Il paraît même que M De Saint-Cyran, qui ne se retranchait pas du tout l' érudition pour cela, avait rédigé d' avance et qu' il posa avec son ami les têtes des chapitres les plus importants du livre de l' augustinus . Après leur séparation, la correspondance redouble d' activité ; mais le chiffre qui la rend très-obscure commence. Il n' est plus question que de la grande affaire de Sulpice (Jansénius), de la matière de Pilmot , des racines qu' on croit avoir découvertes, d' où sortiront des arbres pour bâtir une certaine maison ... M De Saint-Cyran s' y appelle tantôt Rongeart et tantôt Durillon , et les jésuites Chimer . Voici qui est plus clair, je prends çà et là : " ... je suis aise que vous commenciez à ménager si bien les personnes qualifiées pour l' affaire spirituelle ; car je vois bien que cela est très-nécessaire, comme aussi une très-grande prudence à mener le bateau... " on voit que si le style de Jansénius, son français-flamand, est souvent grossier et plat, il ne manque pas d' une certaine énergie qui sort de la pensée. Les adversaires du jansénisme, et qui y voient de la cabale, ont beaucoup insisté sur le passage suivant, tout à fait naïf dans sa crudité : " le couvent de... est autant passionné pour les menées de Sulpice , que les carmes sont pour les religieuses... etc. " p304 les jésuites eurent-ils donc tellement tort quand ils dirent que Saint-Cyran, une fois entré à Port-Royal, en fit sa place d' armes ? On tentait alors par tous les bouts la congrégation de l' oratoire. Rien n' importe à une idée naissante comme d' avoir un corps pour soi. En preuve du tour d' esprit dur, sombre, de Jansénius, de son imagination tenace et rapportant tout à ses fins, on peut prendre ce qu' il dit, dans sa correspondance, d' un livre qu' il avait lu et qui l' avait fort frappé, sur des filles possédées ; on était alors en France dans une sorte d' épidémie de sorcellerie entre le procès de la maréchale d' Ancre et celui des religieuses de Loudun : " je voudrois, écrit-il, que vous lussiez ce livre dessus dit qui parle fort de l' ante-Christ, et (savoir) quelle estime vous en aurez... etc. " il revient, dans la lettre suivante, sur l' accord étrange qu' il trouve entre les caractères de ces trois filles possédées et ce qu' ils avaient eux-mêmes prévu autrefois de l' ante-Christ. Voilà de quoi nous trahir à nu ces imaginations fortes et lugubres : sommes-nous jetés assez p305 loin de saint François De Sales, qui voulait qu' on marchât dans le salut tout doucement et bellement ? Au sortir de l' entretien de quelque doux et clément solitaire de Lérins, nous tombons en plein saint Prosper. Un autre trait que je relève encore dans ces lettres de Jansénius, c' est ce qu' il dit du livre de Florent Conrius, cordelier irlandais, devenu archevêque de Thuan en Hibernie et longtemps son familier de Louvain, sur la peine des enfants morts sans baptême : il adopte entièrement cet écrit tout consacré à prouver, d' après des passages de saint Augustin, que ces enfants mort-nés sont condamnés aux peines sensibles, voire même au feu . L' opuscule de Conrius a depuis été imprimé à la suite de l' augustinus de Jansénius : c' est une conclusion fâcheuse, une perspective tout au moins inopportune et révoltante pour le sens ordinaire. Mais cet esprit vigoureux, opiniâtre, sans discrétion ni délicatesse, ne marchandait en rien : il n' était pas, comme il le dit, pour adoucir les choses en y mettant un peu de sucre , avec un forte ou un fortassis . Dans ces temps mauvais qui lui semblaient tout propres à susciter sans plus de retard l' ante-Christ, il ne croyait pas qu' il y eût aucun ménagement de doctrine à apporter, mais bien qu' il fallait faire une sortie dans le siècle avec toutes les armes, avec les barres de fer rougies et les bouches à feu de l' arsenal. Seulement, à cette conviction sombre mêlant la ruse et l' habileté dont sont capables même les esprits restés un peu barbares, il p306 attendait l' heure de faire sa sortie et couvait le secret avec prudence. Pour ne pas charger Jansénius toutefois et ne pas rester ici avec lui sur une impression trop fâcheuse, en attendant que j' y revienne avec quelque détail, j' ajouterai aussitôt ce qui peut aider à l' idée complète qu' on s' en doit former. Nature de forte trempe et d' un acier mal poli, il était capable de bien des sortes d' emplois. Ce lecteur insatiable et vorace de saint Augustin était un négociateur habile : deux fois, en 1624 et en 1626, il fut envoyé par l' université de Louvain en Espagne pour s' opposer aux prétentions des jésuites qui voulaient acquérir à leur collége les priviléges universitaires : il s' acquitta de cette mission avec adresse, fermeté, et grande considération pour lui-même. Son occupation principale aux livres ne l' empêchait pas d' avoir l' oeil aux choses du monde et à la politique d' alentour. En 1633, consulté pendant la guerre par les seigneurs de Flandre, qui voyaient le pays ouvert à l' invasion hollandaise et peu secouru de l' Espagne, son avis fut qu' en conscience on aurait pu secouer le joug espagnol, traiter directement avec la Hollande, et se cantonner à la manière des suisses. On lui a fait dans le temps, et Petitot lui a refait de nos jours, un crime de cette solution hardie : ce n' est certes pas nous p307 qui la lui reprocherons. Il proposait dans cette consultation qu' il osa donner par écrit, et qui fut même trouvée, dit-on, parmi les papiers du duc d' Arschot, compromis en cette affaire, d' unir les catholiques flamands avec les hollandais protestants, et de composer un corps mi-parti des deux créances . Peu après, à l' occasion de la déclaration de guerre de la France (1635), et pour corriger sans doute l' impression qu' avait pu faire cet écart séditieux de conduite dans l' esprit de la cour de Madrid, mais aussi, il est permis de le croire, par un fonds d' impulsion patriotique, il composa, de concert avec le président Roze, sous le titre de mars gallicus , un pamphlet latin des plus énergiques contre la prérogative des rois très-chrétiens, contre la politique du cardinal De Richelieu en particulier, et le choix des alliés luthériens et calvinistes que se donnait ce prince de l' église romaine : les désastres qui en résultaient pour l' Allemagne catholique s' y dépeignaient vivement. L' auteur en faisait porter la responsabilité à Louis Xiii, à ce roi dit le juste , qu' il raillait sur ce surnom : " or, que le roi très-chrétien ne se trompe point, et qu' il ne croie pas que sa conscience soit pure et déchargée du crime de lèse-religion, pour quelques sentiments de piété qui passent pour lui être ordinaires et qu' il a même prouvés, dit-on, en versant p308 d' abondantes larmes, quand le récit de la ruine des églises allemandes et des désastres de la religion retentissait à ses oreilles... le roi Hérode aussi fut marri de la mort de saint Jean-Baptiste, aux discours duquel il prenait plaisir ; mais une autre volonté plus forte que la sienne ayant parlé, il le livra au supplice : sed alia dominante voluntate, necandum dedit. " tout cela était sanglant. Les horreurs de la prise et du sac de Tirlemont par les armées combinées française et hollandaise, de Tirlemont qui n' était qu' à trois lieues de Louvain, -les avanies et indignités commises contre les religieuses, les églises et le saint-sacrement, -étaient vivement étalées, et par un proche témoin tout plein de son objet. Le livre porta coup ; il s' en fit plusieurs éditions ; on le traduisit en français. Richelieu en fut atteint et piqué au vif. Il en garda une bonne note, qui se retrouvera en temps et lieu, contre les amis de Jansénius en France. L' Espagne paya le service par l' évêché d' Ypres. Jansénius nous apparaît déjà plus au complet, ce semble : un de ces hommes, comme il l' a dit de lui-même, qui ne sont pas faits pour être pédants p309 d' école toute leur vie . Il se comparait dans ses vivacités (et plus agréablement qu' on n' attendrait de lui) à un salpêtre enflammé qui brûle en un instant et se dissipe sans laisser odeur ni fumée. Son portrait physique achèverait l' image ; on le peut voir à Versailles : il y est jeune, le nez long et assez aquilin, le front haut, le menton saillant, maigre, une figure tout osseuse, une moustache fière comme d' un cavalier. Ce n' est pas la figure toute rentrée et ramassée, plus compliquée et plissée de mille rides, que nous offre Saint-Cyran à soixante-deux ans dans ce beau portrait par Philippe De Champagne ; c' est bien encore moins la figure longue, lisse, bénigne, fine, blanche, et adoucie de lumière, de saint François De Sales. Il faut à toute force s' habituer à voir les hommes, et les plus honnêtes et les plus pieux, sous leur multitude d' aspects possibles et dans toute leur diversité de caractère, de tempérament, d' écorce. Car l' homme est fini, borné ; si grand et si saint qu' il soit, il n' embrasse pas tout ; il a son angle singulier sous lequel il prend le bien. Or le bien, le vrai, qui n' a qu' un centre, a une infinité d' angles, ou plutôt c' est là une illusion de nos sens : tous ces angles que nous isolons trop souvent et où nous nous heurtons, infiniment rapprochés qu' ils p310 sont dans l' absolue réalité, ne font qu' une seule et même sphère au sein de laquelle, dès ici-bas, nous devons tendre. -l' on demandait un jour à Jansénius quel était l' attribut de Dieu qui le frappait de plus : la vérité, répondit-il. Aussi il la méditait continuellement ; il la cherchait nuit et jour dans l' étude ; et on l' entendait quelquefois, aux rares moments de relâche où il se promenait dans son jardin, s' écrier, en levant les yeux au ciel et avec un profond soupir : ô vérité ! ô vérité ! saint François De Sales, si on lui avait demandé quel attribut divin le touchait le plus, aurait répondu sans doute : charité du fils, charité ! Humilité ! Saint-Cyran, à la même question, aurait répondu peut-être : puissance, redoutable puissance du père ! Abîme ! éternité ! -tous les trois auraient eu raison, et, pour que rien ne leur manque, il ne s' agit que de les unir. Cette nature de Jansénius si âpre et si rude de fibre, si obstinée au seul vrai, même au vrai dans la crudité où il ne se peut porter, avait (la même correspondance le prouve) des attaches de coeur très-vives pour Saint-Cyran. Après leur séparation de 1617, à la première lettre qu' il reçut de son ami devant le jeune neveu Barcos et d' autres témoins, il fut contraint, dit-il, d' imiter le patriarche Joseph, et de sortir ou du moins de ne pas lire en ce moment jusqu' au bout, de peur de trop lâcher la bonde à ses larmes. Après l' entrevue de 1617, à la prochaine lettre qu' il écrit, il est encore question de ses larmes au départ, et de celles que Saint-Cyran le premier avait versées. Cela fait honneur aux hommes austères, quand ils pleurent. p311 Les deux amis se revirent de nouveau, le 1 er mai 1623, à Péronne ; Jansénius y arriva à cheval le samedi 29 avril au soir, pour entrer, dit-il, avec le mois de mai en France : cette réjouissance de printemps ne leur servit qu' à conférer plus à fond de leur dessein, dans lequel il paraît que quelque variation était survenue. Ils se quittèrent plus confirmés que jamais à le poursuivre ; Jansénius revint à ses livres et à son augustinus , M De Saint-Cyran à ses études aussi et à ses directions de conscience par lesquelles il s' acheminait dans le monde. Lors des deux voyages qu' il fit à Madrid, Jansénius, à son passage à Paris, ne manqua pas de revoir encore Saint-Cyran. Celui-ci avait laissé en 1621 son évêque de Poitiers, et demeurait d' habitude à Paris au cloître notre-dame, au logis de m le sous-chantre . C' est en juillet 1623, peu après le retour de Péronne, que M De Saint-Cyran écrivit à la mère Angélique pour la féliciter de son acte de charité envers les trente soeurs de Maubuisson qu' elle avait, quelques mois auparavant, données à Port-Royal. Il s' était trouvé justement en visite chez Madame Arnauld au moment où sa fille lui faisait demander les carrosses de conduite, et avait été informé de tout. Il date sa lettre de Châtres , aujourd' hui Arpajon. Le commencement en est bien p312 entortillé et de deux pages en excuses, tout en disant qu' il n' en est pas besoin. J' en donnerai le seul endroit remarquable, et où respire, comme sous un air farouche, un énergique sentiment d' amour du prochain en Dieu : " Dieu a une excellence si élevée au-dessus des plus hautes pensées de notre esprit et de notre foi, que c' est le servir bassement que de ne courir pas des risques dans l' exercice de la charité... etc. " ainsi, pour M De Saint-Cyran, la charité envers les hommes dépend toute de l' amour et de la foi envers Dieu ; il faut aller au-devant du pauvre, du même mouvement par lequel on allait primitivement au martyre ; et s' il y a obligation de secourir le corps de l' indigent, c' est surtout en vue de l' âme. Là même encore, en ce sujet clément, l' aspect austère, l' abord escarpé, et un point de départ opposé à la tendresse naturelle. M De Saint-Cyran, bien qu' alors domicilié à Paris, n' y habita tout à fait régulièrement qu' après la mort de M Le Bouthillier, évêque d' Aire, qu' il allait fréquemment p313 assister dans le gouvernement de son diocèse. En ces années 1623-1625, il devenait de plus en plus lié avec tout ce qu' il y avait d' éminent et d' influent dans le monde ecclésiastique. Son étroit commerce avec le père De Condren de l' oratoire datait de Poitiers ; il possédait surtout le coeur du père De Bérulle, premier général de cette congrégation ; il soignait fort sa bonne grâce, et ne perdait aucune occasion de le servir. Il demandait à Jansénius une approbation en forme (à titre de docteur) du livre des grandeurs de Jésus qu' allait publier Bérulle ; Jansénius la donnait de confiance, en vue des secours qu' on pouvait tirer des pères de l' oratoire, mais en avertissant de prendre garde que quelque chose dans l' ouvrage ne touchât de travers les matières de grâce. Dans la querelle entre les carmes et M De Bérulle pour la conduite des carmélites, plusieurs de celles-ci émigrèrent en Flandre ; Jansénius, de l' avis de Saint-Cyran, y soutint les droits de Bérulle et s' appuya du mémoire qu' avait écrit à ce sujet M De Marillac. Il aida de plus, toujours dans la même considération d' avenir, à l' introduction des pères de l' oratoire en Flandre, ainsi qu' aux missions qu' ils entreprirent de là en Hollande et dont le père Bourgoing fut le chef. Tout cela contribua à former la plus étroite familiarité de M De Saint-Cyran avec M De Bérulle ; c' est chez ce cardinal qu' il rencontra pour la première fois M Vincent De Paule. Il trouva moyen de lui rendre dès l' abord un notable office dans un procès pour la maison de saint-Lazare que M Vincent travaillait à établir, et dont le local lui était disputé par les religieux de saint-Victor : M De Saint-Cyran insista si fort auprès de son intime ami M Jérôme Bignon, p314 avocat-général, qu' il lui fit changer ses conclusions d' abord peu favorables à M Vincent, et ce dernier, dit-on, en fut si touché, qu' au moment du gain du procès il courut au cloître notre-dame, où demeurait notre abbé, et lui fit des remercîments passionnés, jusqu' à tomber à genoux, déclarant qu' il venait lui rendre hommage d' une maison qu' il tenait de lui. Le grand patron de M Vincent M De Gondi de l' oratoire (père du cardinal De Retz), marquait une profonde considération aussi, et qui ne se démentit jamais, pour la vertu du docte personnage. Richelieu, enfin, avait connu Saint-Cyran avant les jours d' élévation suprême et lorsque, n' étant encore qu' évêque de Luçon, il venait visiter à Poitiers son voisin et confrère M De La Rocheposai. Il avait pénétré d' un coup-d' oeil cet autre esprit superbe, et l' avait jugé de ceux qu' il fallait s' attacher. Richelieu, comme Bonaparte, comme tous les grands despotes, ne voulait qu' aucune personne de valeur restât hors de sa sphère de puissance. Il ne craignait pas de faire les p315 avances, mais malheur si l' on n' y cédait pas ! Qui n' était point pour lui et à lui était vite réputé contre lui. Ces ambitieux de haute volée sont pires que les déesses, qui ne pardonnent pas un dédain : spretaeque injuria formae. sans en parler à M De Saint-Cyran, le cardinal le fit porter d' abord en qualité de premier aumônier sur l' état de la maison d' Henriette, reine d' Angleterre, lorsqu' on préparait son mariage en 1625. Mais M De Bérulle eut beau lui montrer en perspective l' utilité du rôle à remplir à l' égard des hérétiques d' outre-mer, l' ami de Jansénius ne put consentir à cette honorable déportation, qui eût ruiné tout son dessein. Non découragé de ce premier refus, le cardinal le fit nommer quelque temps après, par la reine Marie De Médicis, à l' évêché de Clermont, lorsqu' on crut que M D' Estaing qui en avait possession se mourait : mais le malade en revint. Il fut aussi question de l' évêché de Bayonne ; en tout (à diverses reprises) de cinq évêchés, Lancelot dit huit . Richelieu le désigna encore en plusieurs circonstances pour des abbayes qui ne vaquèrent pas à temps : je ne sais quel sort revêche, aidé du peu d' empressement de l' homme, fit toujours tout manquer. à chaque fois pourtant M De Saint-Cyran allait remercier le cardinal de ses bonnes intentions ; celui-ci, un jour, après l' avoir reçu comme d' ordinaire avec de grandes marques d' honneur, et comme il le reconduisait à travers les salles, dit tout haut à ses courtisans en lui touchant sur l' épaule : messieurs, vous voyez là le plus savant homme de l' Europe. voilà des flatteries. Il m' est évident par tous ces témoignages que Richelieu sentait en M De Saint-Cyran, sous son air réservé et taciturne, un ressort secret de puissance dont il tenait à p316 s' assurer : il en voulut au personnage majestueux de ne s' être pas mis sous sa main. J' aurai occasion de dire les autres causes d' inimitié qui s' ajoutèrent : celle-là en gros me paraît la principale. Une des premières impressions plus particulièrement défavorables qui vinrent au cardinal contre M De Saint-Cyran, lui dut être suggérée par le père Joseph. Ce fameux capucin ayant fait transférer à Paris près du Luxembourg les religieuses dites du calvaire, dont l' institut avait été ébauché à Poitiers par la pieuse Antoinette D' Orléans, chargea, durant une absence, M De Saint-Cyran de les conduire : il songeait même à l' y établir supérieur. Mais bientôt la façon sévère et toute spirituelle dont M De Saint-Cyran s' y prenait, l' autorité morale qu' il s' était acquise en peu de temps sur elles, et le moins de docilité que le père Joseph crut trouver ensuite dans la supérieure, lui donnèrent de l' ombrage et l' indisposèrent ; à partir de là il ne perdit aucune occasion de desservir obliquement son ancien ami. En somme, et avant le moindre éveil malveillant, M De Saint-Cyran, fort respecté, fort admiré et vanté sous main de tous ceux qui le connaissaient, restait jusqu' à cet âge de plus de quarante ans à l' écart, sans charge ni lien, enveloppé comme d' un manteau de prudence, attendant l' heure, et faisant ses voies lentes et profondes en divers sens ; une sorte de Sieyès spirituel en disponibilité. p317 Xii. Dans deux ouvrages qui émanèrent de lui en ces années, M De Saint-Cyran ne se départit pas de cette habitude mystérieuse, qui le faisait agir avec vigueur en se tenant volontiers dans l' ombre. En 1626, il publia, sans nom d' auteur, deux ou quatre volumes in-4, dans lesquels il réfutait d' importance les erreurs p318 du père Garasse. Ce jésuite, qui était un brouillon, une imagination leste et facétieuse, une plume assez dans le genre de Camus, mais bien moins exercée et à moins bonne fin, avait d' abord lâché, en 1623, sous le titre de doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps , un vrai pamphlet, dans lequel, en chargeant d' athéisme une foule d' honnêtes gens, comme Charron, Pasquier, il faisait scandale et augmentait le mal qu' il voulait combattre. C' était élargir la tache au lieu de l' enlever. Il crut, dit Bayle, avoir donné échec et mat aux libertins, et il ne leur fit que plus beau jeu. Bayle le sait mieux que personne, et Voltaire aussi, pour qui le père Garasse est une des bêtes de somme favorites sur lesquelles il daube le plus gaiement. Le prieur Ogier réfuta cet écrit du père Garasse, qui riposta de plus belle. Mais, voulant montrer qu' il était capable aussi de réfuter sérieusement les athées, et tranchant cette fois du saint Thomas, le folâtre écrivain publia, en 1625, la somme théologique des vérités capitales de la religion chrétienne, in-folio. " pour la naissance de ce livre, disait-il dans l' avertissement, elle est en quelque chose semblable à celle de l' empereur Commode : il y en a qui la désirent, il y en a qui la craignent, il y en a qui la tiennent pour fort indifférente. " -" de ma façon d' écrire, ajoutait-il, je n' en dirai qu' un mot : je tâche d' écrire nettement et sans déguisement de métaphores, tant qu' il nous est possible. Je sais que la chose est malaisée... ; car je pense qu' il est des métaphores comme des femmes, c' est un mal nécessaire. " quand de ce ton il en venait aux dogmes, quand le quolibet passait à travers les textes consacrés et courait par les saints pères, qu' on juge de l' indignation p319 des vrais docteurs ! M De Saint-Cyran crut que le respect de l' église y était intéressé, et qu' un tel livre déshonorait la majesté de Dieu : il dénonça à fond, dans la somme des fautes , les falsifications et méprises de tout genre dont s' était rendu coupable l' inconsidéré. Les jésuites, avertis de cette réfutation qui se préparait (Garasse s' en était, à l' avance, procuré sous main les feuilles), essayèrent, mais en vain, d' en entraver la publication et d' intimider l' imprimeur ; ils se virent obligés bientôt d' abandonner le fâcheux confrère, dont la somme fut censurée vigoureusement par la faculté de théologie. Ils en gardèrent une longue rancune à l' auteur présumé de la réfutation ; et Bayle, en badin qu' il est, parlant de cette origine des longs démêlés théologiques, a pu dire joliment qu' on veut qu' à cause de cela le père Garasse ait été l' Hélène de cette guerre . Hélène à part, Port-Royal, à coup sûr, en fut l' Ilion, un Ilion livré au fer et aux flammes, et dont les ruines mêmes ont péri. p320 L' ouvrage de M De Saint-Cyran avait en tête une épître dédicatoire au cardinal De Richelieu, sans doute parce que la somme du père Garasse en avait une aussi. Les louanges qu' il se permettait sous le couvert de l' anonyme y étaient d' autant plus grandes, j' aime à le croire, qu' il les sentait plus désintéressées : il semble qu' elles aient flatté très-agréablement le cardinal, s' il est vrai, comme l' assure Lancelot, qu' on lui ait entendu dire plusieurs fois qu' il donnerait dix mille écus pour savoir de qui elles venaient. Lors de l' arrestation de Saint-Cyran, on trouva dans ses papiers le brouillon de cette épître, et on le porta au cardinal : mais il était trop tard, et il s' agissait alors de bien autre chose. En s' en prenant au père Garasse, le réfutateur n' avait sans doute pas cherché à ménager la société de Jésus et à la mettre entièrement hors de cause ; il ne laissait pas de lui jeter en passant de bien splendides hommages, et allait jusqu' à la comparer, dans l' église militante, à l' invincible phalange macédonienne, ou encore à cette bande inséparable des amoureux qui mouraient ensemble pour le bien public en Lacédémone ; il n' y entendait pas malice, et il n' y faut voir qu' une comparaison de mauvais goût. Cela nous prouve cependant que, si inflexible qu' il ait pu paraître ensuite en p321 doctrine, M De Saint-Cyran n' était pas absolument indifférent d' abord aux voies et moyens ; mais sa précaution oratoire fut peine perdue. Il passa outre et ne ménagea plus rien de ce côté dans d' autres publications plus importantes qui remplirent les années 1632-1633, et qu' on lui attribue en toute vraisemblance : je veux parler des divers écrits qui composent le livre théologiquement très-célèbre de petrus aurelius . En voici en très-peu de mots l' occasion, le prétexte plutôt encore que le sujet. Le pape Urbain Viii, mettant à profit la bonne volonté des Stuarts et la conjoncture du prochain mariage d' Henriette De France avec Charles Ier, avait envoyé en Angleterre, à titre de vicaire apostolique, Richard Smith, anglais, évêque in partibus de Chalcédoine. Cet évêque, reçu d' abord par les fidèles de sa communion avec beaucoup de respects et d' espérances, s' était mis bientôt en lutte avec les moines et en particulier les jésuites du pays, au sujet des droits épiscopaux, qu' il revendiquait dans toute leur force, et avec plus de rigueur peut-être qu' il n' était prudent sur un terrain aussi mal affermi : il abrogea les priviléges des religieux, et leur ôta, par exemple, le pouvoir de conférer les sacrements sans la permission de ses officiers ; mais le secret, souvent nécessaire en pays hérétique, ne s' accordait pas toujours avec ces formalités. Bref, il voulut être trop gallican en Angleterre, là où il suffisait d' être catholique à tout prix. On désobéit, on écrivit pour se justifier, et l' on attaqua. L' évêque s' adressa à l' assemblée du clergé de France pour l' intéresser à sa cause. Richelieu, qui avait autrefois eu ce Richard Smith pour maître de controverses, quand, simple abbé, il suivait p322 les cours de sorbonne, l' appuyait avec un intérêt particulier. Les noms de deux religieux et docteurs français qui se trouvaient mêlés, à titre d' approbateurs, aux écrits des jésuites anglais contre l' évêque, amenèrent l' examen de la sorbonne et de l' archevêque de Paris, qui censurèrent. C' est alors que les livres de petrus aurelius intervinrent à l' appui, solides, érudits, pleins de feu (le genre admis), d' une invective grave, et soutenant les droits des évêques de manière à les avoir à peu près tous de son côté. M De Saint-Cyran visait là. Dans les projets d' innovation ou de rénovation de doctrine qu' il avait agités jusqu' à cette heure, il voyait mille difficultés de se faire jour directement. Tous ses amis ecclésiastiques répandus et influents, les Bérulle, les Condren, M Vincent, restaient d' accord avec lui et dans une pleine admiration jusqu' au moment où il leur lâchait un mot de ses idées de réforme et de ses blâmes sur l' ordre présent ; mais aux premières ouvertures trop nettes qu' il leur en faisait, -s' il lui arrivait, un jour, de répondre à M Vincent qui le surprenait écrivant dans son cabinet et le félicitait bonnement de ses pieuses pensées : " je vous confesse que Dieu m' a donné, en effet, et me donne de grandes lumières : il m' a fait connoître qu' il n' y a plus d' église... ; non, il n' y a plus d' église, et cela depuis plus de cinq ou six cents ans : auparavant, l' église étoit comme un grand fleuve qui avoit ses eaux claires : mais maintenant ce qui nous semble l' église, ce n' est plus que bourbe ; le lit de cette belle rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les mêmes eaux ; " -si, un autre jour, devant le père De Condren ou le père Gibieuf ou l' abbé De Prières, il se hasardait à dire du concile p323 de Trente : " ç' a été surtout une assemblée politique ; " ou des auteurs les plus invoqués dans l' école : " ce sont eux, ce sont les premiers scholastiques et saint Thomas lui-même, qui ont ravagé la vraie théologie ; " à l' instant il voyait le front de l' auditeur se rembrunir, le jugement auquel il faisait appel vaciller, la piété soumise s' effrayer et ne plus comprendre ; il était obligé, après s' être échappé ainsi, de se vite recouvrir comme il pouvait, et de faire retraite dans son nuage. De plus, comme obstacle immense, un ministre puissant tenait l' état dans sa main, et avait l' oeil sur l' église avec la jalousie d' un despote et la prétention d' un théologien. Parmi les plus éminents du clergé, il en était quelques-uns, comme le cardinal De La Rochefoucauld, grand-aumônier de France, qui accordaient tout crédit aux jésuites et ne laissaient aucune prise à la nouveauté. Saint-Cyran se vit donc forcé de faire un détour, de se jeter sur un terrain déjà battu pour s' y préparer des alliés, en quelque sorte extérieurs. En se portant le champion de la discipline ecclésiastique et de l' épiscopat contre les moines, contre les jésuites surtout, il rentrait dans la question gallicane ; il suivait la trace des Pithou, des De Thou, et marchait de concert avec Edmond Richer, Simon Vigor, Jérôme Bignon, les Du Puy ; il s' avançait sous leur couvert, en attendant qu' il démasquât ce qui lui était propre. Telle m' apparaît, très-probable, la tactique d' où sortit ce gros in-folio latin ; il n' est que le recueil de ce qui se publia d' abord en quatre ou cinq fois : ce furent des espèces de brochures détachées, qui eurent un prodigieux succès de circonstance : pseudonymes et p324 successives comme les provinciales , contre les jésuites de même, et faisant fureur comme elles aussi, mais en sorbonne seulement. Gardons-nous bien de chercher plus loin les ressemblances. Ce nom d' Aurelius n' était pas choisi au hasard, et s' ajustait au titre futur de l' ouvrage augustinus que, depuis la fin de l' année 1627 et après bien des préparations, Jansénius s' était mis à rédiger. Saint Augustin s' appelant Aurelius Augustinus , les deux amis ses disciples tronçonnèrent , comme on l' a dit, le nom sacré qui était leur mot d' ordre, de même qu' autrefois les guerriers unis brisaient un glaive en se séparant ; un poëte l' a très-bien dit : quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève, en souvenir vivant d' un antique départ,... etc. p325 Les deux livres, dans la pensée des auteurs, se rejoignaient donc exactement, et selon cette sorte de conjuration mystérieuse qu' ils aimaient. Beaucoup de raisons me dispensent d' entrer dans le fond de l' aurelius , l' ennui d' abord, qui est bien quelque chose, en second lieu l' inutilité, puisque tout ce qui s' y glisse d' essentiel et de neuf en doctrine se doit retrouver ailleurs très au net dans les écrits français de M De Saint-Cyran : il ne serait que pénible d' avoir à l' extraire ici de dessous l' appareil d' une latinité encore très-scholastique dans sa contestable élégance. Le titre seul de chaque écrit est prononçable à peine en sa métaphore hérissée. Qu' il suffise d' indiquer comme idée dominante, que, selon l' auteur, l' église était non pas une monarchie, mais une aristocratie sous la conduite des évêques : en même temps, toutefois, qu' il semblait égaler ceux-ci au pape, il ne laissait pas de rapprocher d' eux insensiblement les curés. Tous ces germes se sont développés depuis. p326 La destinée de l' aurelius fut très-débattue ; à entendre les seuls jansénistes, il n' y eut que triomphe. Les évêques, dès que les diverses portions du livre eurent paru, firent presser M De Saint-Cyran de se déclarer, l' assurant des marques publiques que le clergé lui décernerait dans sa reconnaissance comme à son invincible défenseur ; il s' agissait de quelque pension qu' on lui aurait votée. L' assemblée générale du clergé, de 1635, non contente d' approuver les écrits, alloua une somme au premier imprimeur Morel, et députa deux membres vers Filesac, doyen de la faculté de théologie, pour s' enquérir du véritable auteur. L' assemblée de 1641 fit réimprimer l' ouvrage en un seul corps par son ordre et à ses frais, jussu et impensis cleri gallicani ; celle de 1645-1646 décréta une seconde réimpression en grand volume, et chargea l' évêque de Grasse, Godeau, de composer un éloge p327 qu' on plaça en tête magnifiquement. Voilà pour la gloire. Mais à ce te deum victorieux en l' honneur de l' aurelius , les écrivains jésuites opposent quelques restrictions de fait : selon eux, le corps entier des évêques fut loin d' être unanime ; la décision de l' assemblée de 1641, qui se tenait à Mantes, aurait eu lieu moyennant une sorte de surprise, tellement que le roi, averti par le père Sirmond, son confesseur, de la façon dont plusieurs grands prélats, et particulièrement le cardinal De La Rochefoucauld, étaient traités dans l' ouvrage anonyme, donna des ordres au chancelier ; l' imprimeur Vitray fut arrêté par le lieutenant-criminel, et l' on saisit chez lui tous les exemplaires restants. Que si l' assemblée de 1645 se signala par une éclatante réadoption de l' aurelius , celle de 1656 le réprouva formellement, et, par son ordre, Mm De Sainte-Marthe, qui, dans le quatrième tome du gallia christiana , avaient célébré Saint-Cyran comme l' ayant écrit, furent condamnés à rayer l' éloge. C' est ainsi que toute médaille humaine a deux côtés. Quant à M De Saint-Cyran, il demeura le même : soupçonné de tous comme le véritable Aurelius avec une presque entière certitude, il garda jusqu' au bout là-dessus un secret obstiné, inviolable, qui ne donne pas mal idée de son caractère ; la provocation de la louange et ce chatouillement si particulier de la gloire d' écrivain n' eurent pas sur lui la moindre prise. On ne peut rien conclure de toutes les anecdotes et variantes à ce sujet, sinon qu' il fut au moins l' inspirateur du livre et qu' il le dicta, et que très-probablement p328 son neveu Barcos l' écrivit sous sa direction, en digéra le corps et le mit en latin. petrus aurelius , par son mystère d' auteur et sa célébrité d' ouvrage, est tout à fait le junius de la théologie gallicane. Le rayon pourtant, qui en rejaillit jusque dans l' ombre du cloître notre-dame, dessinait une place à ce docteur occulte, et le désignait désormais pour quelque grand rôle. Son existence théologique s' agrandissait ainsi de tout ce qu' il laissait même à la conjecture ; ses relations dans l' épiscopat, qui se considérait presque comme son obligé, le posaient insensiblement comme oracle : il s' acheminait à pas lents et sûrs en directeur prédestiné des consciences. C' est à ce titre principalement qu' il va pour nous se révéler. Pour l' y étudier en plein, on n' a plus qu' à traverser la période de quelques années qui s' écoulèrent entre le retour de la mère Angélique de Maubuisson à Port-Royal et la remise spirituelle de ce monastère aux mains de M De Saint-Cyran. Cet intervalle de treize années environ est assez ingrat, fort mesquin de détails, et j' y cours. L' abbaye de Port-Royal des Champs devenait décidément trop étroite pour tant de religieuses ; il n' y en avait pas moins de quatre-vingts. Un grand nombre était toujours malade, et les fièvres n' y cessaient pas ; il en mourut quinze en deux ans. Madame Arnauld, veuve depuis 1619, après de fréquentes visites et des retraites trop courtes à son gré, se sentit une vocation expresse du voile ; en même temps elle désirait fort que la communauté p329 fût transférée à Paris, et elle y travailla. On acheta une maison dite hôtel de Clagny , à l' extrémité du faubourg saint-Jacques, qui alors était presque à l' état de campagne : il fallut emprunter de grosses sommes pour agrandir et ajuster le bâtiment. Sans attendre la fin des constructions, toute la communauté y put être logée au commencement de 1626. On ne garda à la maison des Champs qu' un chapelain pour desservir l' église. Peu après cette translation à Paris et au milieu de toutes les difficultés qui en résultèrent, la mère Angélique entra en liaison étroite avec l' évêque de Langres Zamet, fils du financier de ce nom qui, venu en France avec les Médicis, avait été si fort mêlé aux affaires, aux intrigues et aux plaisirs du temps de Henri Iv. L' évêque était frère de cet autre Zamet, maréchal-de-camp, guerrier si exalté pour sa bravoure et sa piété dans les mémoires de Pontis et de D' Andilly, vraie figure de Bayard dans les prises d' armes contre les protestants, qui l' appelaient le grand mahomet . Le prélat valait beaucoup moins dans son genre. Après une conduite assez mondaine et dissipée, étant aumônier de la reine Marie De Médicis, il sentit du repentir durant une grande maladie et mena depuis lors une vie de dévotion, mais p330 d' une dévotion où son esprit variable, fastueux et vain, sut se faire place et garder son jeu. Quelque temps son zèle, mi-parti affectueux et austère, fit illusion à la mère Angélique, qui éprouvait le besoin d' un guide paternel en qui elle se pût remettre de ses inquiétudes persistantes. Depuis sa conversion à dix-sept ans, elle n' avait pas cessé tout bas de vouloir sortir de sa charge d' abbesse et même de son ordre de saint Benoît : dans les dernières années, la connaissance qu' elle avait faite de Madame De Chantal l' avait fort tentée d' entrer dans la visitation. En s' ouvrant à l' évêque de Langres de ses pensées, elle trouva quelqu' un qui l' apaisa, qui la décida en conscience à renouveler tout haut ses voeux et sans aucune réserve mentale, ce qu' elle s' était permis de faire auparavant : tous les prétextes de sortie s' évanouirent. Mais ce service fut le seul qu' elle reçut de lui. La période de l' histoire de Port-Royal qui comprend l' intervalle de saint François De Sales à Saint-Cyran, et qu' on peut appeler la période de M Zamet , faillit tout compromettre par les illusions où l' on s' engagea, et semble près de réaliser l' idéal du mauvais goût Louis Xiii en dévotion : on croit assister à un commencement de décadence. La translation à Paris multipliait les points de conflit entre l' archevêque et les moines de Cîteaux : le général, M Boucherat, affectionné à Port-Royal, étant mort, son successeur, M De Nivelle, fit menace de ramener le monastère dans les coutumes de l' ordre et d' y interdire ce qu' il appelait singularités ; il entendait les austérités. La mère Angélique en prit occasion de faire solliciter à Rome un changement complet de juridiction. Port-Royal, en vertu d' un bref du pape p331 Urbain Viii (juin 1627), passa sous l' ordinaire , c' est-à-dire sous la supériorité de l' archevêque (M De Gondi). On échappa de la sorte à toute dépendance de Cîteaux, et à cette direction d' une communauté de filles par des moines, si fertile en inconvénients. Ce fut, il est vrai, pour donner contre un autre écueil qu' on ne prévoyait pas alors : les archevêques menés par la cour. Port-Royal s' y brisera. Un autre changement grave survint dans le gouvernement intérieur. La reine-mère Marie De Médicis y était allée faire visite pendant que Louis Xiii assiégeait La Rochelle : " n' avez-vous rien à me demander ? Dit-elle à l' abbesse ; car lorsque j' entre la première fois dans un couvent, j' accorde ce qu' on me demande. " la mère Angélique la supplia, pour toute grâce, d' obtenir du roi à son retour, et quand il aurait pris La Rochelle, que l' abbaye fût mise en élection ; c' était une manière d' abdiquer. Ce que d' autres auraient craint, et qu' on réclamait comme une faveur, fut accordé ; on eut l' élection triennale ; la mère abbesse p332 et sa soeur coadjutrice donnèrent leurs démissions. Cependant on aurait eu besoin plus que jamais d' une main ferme dans le régime de la maison : les nouveaux bâtiments avaient forcé de s' endetter. Une Madame De Pontcarré, dévote de bel air, qui s' était venue loger à Port-Royal, avait induit à ces dépenses par un don devingt-quatre mille livres qui n' avaient servi qu' à payer les fondements. On alla jusqu' à devoir cent trente-six mille livres. Port-Royal, au temporel comme au spirituel, se dérangeait. Madame De Pontcarré avait posé la première pierre du grand bâtiment, et j' ose dire que jusqu' au bout l' établissement de Paris s' en ressentit ; toujours instable et ruineux, jusqu' à ce qu' il échappe : notre vraie patrie, à nous qui aimons Port-Royal, sera toujours aux Champs. M Zamet, ayant obtenu que l' abbaye de Tard de Dijon sortît, comme Port-Royal, de la juridiction de Cîteaux et passât sous la sienne, forma le projet d' unir les deux maisons. Pour y faire régner un même esprit, p333 il établit des échanges de l' une à l' autre, et voulut qu' on se prêtât réciproquement quelques-uns des meilleurs sujets. Il envoya au Tard, c' est-à-dire à Dijon, la mère Agnès, dont l' esprit flexible convenait davantage à ses vues, et une autre religieuse, la mère Geneviève Le Tardif. Celle-ci était une des novices venues de Maubuisson, une vraie sainte : on l' appelait de ce nom par excellence, tellement que monsieur, frère du roi, étant allé une fois à Port-Royal des Champs et ayant voulu qu' on lui présentât la communauté, demanda à voir la sainte . " mais, ajoute le fidèle récit, la mère Angélique n' exposoit pas ainsi ses reliques à tout le monde ; et, de peur de les perdre, elle avoit grand soin de les cacher. " la mère Geneviève revint bientôt à Port-Royal, où elle avait été élue abbesse par suite de la démission de la mère Angélique (1630) ; son esprit avait eu le temps de se gâter quelque peu des nouveautés de M De Langres. Par elle l' intérieur de la maison commença de changer. Elle avait une auxiliaire et une inspiratrice très-active : car, dès auparavant, il était venu de Tard deux religieuses, dont la principale, la mère Jeanne De Saint-Joseph de Pourlans, était la réformatrice même de ce monastère, celle qui avait quitté son titre pour mettre l' abbaye en élection, fille de mérite et de vertu, mais donnant trop dans le génie de M Zamet, et qui entendait la réforme dans un sens p334 moins pur que la mère Angélique. Celle-ci, comme tous ceux qui abdiquent et qui assistent à leurs successeurs (comme Rancé ou comme Charles-Quint), se repentait ou du moins souffrait ; recueillons près d' elle-même sa plainte : " tout aussitôt que j' eus quitté la charge, la mère Geneviève... etc. " p335 ce changement de l' esprit de Port-Royal ne suffit pas : on voulait quelque chose encore de plus nouveau. Dans le temps même où l' on sollicitait à Rome pour le changement de juridiction, on avait présenté supplique au saint-père pour la fondation d' un institut particulier destiné à l' adoration perpétuelle du saint-sacrement . M Zamet, lié avec la première duchesse de Longueville, lui avait persuadé de s' en déclarer protectrice, pour mieux aider à la conclusion. Rome accorda ; en France, à la cour, on faisait des difficultés ; mais le roi ayant été guéri dans une maladie mortelle à Lyon, et, à ce qu' on crut, par la vertu du saint-sacrement reçu en viatique, le garde-des-sceaux Marillac, qui avait résisté jusqu' alors, dressa et scella les lettres-patentes motivées sur le miracle de la guérison (1630). L' affaire traîna encore par le fait de l' archevêque de Paris, M De Gondi, mécontent qu' on lui eût associé, comme supérieurs de cet institut, deux autres prélats, l' archevêque de Sens, M De Bellegarde, et M De Langres. Bref, en mai 1633, la maison du saint-sacrement, rue coquillière, fut solennellement bénite : on avait choisi exprès le voisinage du louvre, et tout cadrait dans le détail avec les inclinations du fondateur : " car il désiroit, est-il dit, que ce fût un monastère célèbre, favorisé des grands, situé au meilleur quartier de la ville, et dont l' église fût plus p336 magnifique que celles de toutes les autres maisons religieuses... etc. " la mère Angélique entra dans la maison du saint-sacrement comme supérieure, parce que l' archevêque de Paris ne voulut pas entendre parler d' une autre ; mais M Zamet lui associa une soeur, une simple postulante qui l' épiait et la contre-carrait dans son gouvernement. Les pères de l' oratoire, Condren, Seguenot et autres y avaient grand accès pour la direction, et n' y faisaient guère honneur aux voies ouvertes par M De Bérulle. Ce n' étaient plus que dévotions petites, chimériques, continuelles idées d' illumination, des emportements austères mêlés à des élégances profanes, longs manteaux traînants, scapulaires d' écarlate, disciplines presque sanglantes au milieu des parfums : tout le faux enfin de l' imagination mystique qui se mettait à délirer. Au dedans, au dehors, l' engouement allait son train : la discorde s' en mêla. Les trois prélats supérieurs cessèrent vite de s' entendre. Le petit écrit du chapelet secret , dont s' était rendue coupable en toute simplicité la mère Agnès, devint l' occasion d' une très-grande et bruyante querelle, qui eut du moins pour bon effet de rompre cette fausse voie et d' installer en définitive M De Saint-Cyran. p337 Ce chapelet secret était une méditation en seize points que la mère Agnès avait imaginés en l' honneur des seize siècles écoulés depuis l' institution du saint-sacrement. Chaque point formait un attribut mystique : sainteté, vérité, suffisance, satiété, règne, possession, illimitation, etc., etc. ; à chaque article, elle cherchait à approfondir l' une des vertus de Jésus-Christ dans le sacrement. C' était, à vrai dire, aussi inintelligible qu' écrit de ce genre peut l' être ; mais la subtilité et la ferveur de l' âme pieuse l' éclaircissaient et s' y complaisaient. Il arriva qu' une copie de ce petit écrit destiné à elle seule, et composé déjà depuis plusieurs années, tomba aux mains de l' archevêque de Sens dans un moment où il voulait faire obstacle aux idées de M Zamet : ce dernier avait approuvé le chapelet ; M De Sens, au contraire, le jugea très-propre à provoquer la condamnation par ce qu' il y avait d' outré, et le donna à des docteurs de sorbonne qui le censurèrent (1633) ; il l' envoya de plus à Rome, où, après examen prudent et sans précisément le condamner, on le supprima. à Paris, on écrivait pour et contre avec une singulière vivacité : la cour s' en mêla, et, le vent de la faveur tournant, les pauvres religieuses du saint-sacrement allaient passer pour visionnaires, quelques-uns disaient même déjà pour sorcières . Tout cela, en style janséniste, s' appelle la tempête du chapelet secret . C' est alors que M De Saint-Cyran, qu' on a vu d' un goût un peu équivoque et assez ami des subtilités de ce genre, consulté par la mère Angélique, sur le conseil de M Zamet avec qui il était en liaison commençante, lut et relut le petit écrit, le tint comme au creuset durant quatre heures consécutives, l' estima p338 tout à fait innocent et en prit publiquement la défense ; il recruta même des approbations formelles de Louvain, celles de Jansénius, de Fromond, qui applaudirent à l' ivresse et à la sainte liberté , disaient-ils, de ce langage de l' amour. cela mit l' abbé au mieux avec M Zamet, qui l' introduisit à la maison du saint-sacrement comme ami, puis bientôt comme directeur (1634), et ne voulut plus agir que par lui. Ici une tout autre relation commence. M De Saint-Cyran ne se poussait pas en avant de lui-même ni volontiers : il fallait toujours le presser deux ou trois fois pour qu' il mît le pied dans une affaire ; mais, une fois entré, il ne lâchait plus. Incontinent donc, il s' adonna à l' oeuvre, pour raccommoder, comme il disait, ce qui était mal commencé ; tout son conseil tendit à rétablir la simplicité et la franchise d' une réforme chrétienne. L' absence de M De Langres, retourné dans son diocèse, y aidait. Après une année environ de fréquentation assidue et d' instructions au parloir, il amena les soeurs à désirer toutes de lui faire leur confession générale. La mère Angélique se décida la dernière ; elle sentait toute la solennité de la rencontre tant différée ; elle retrouvait en lui cette image de véritable dévotion et de vie religieuse, qui ne l' avait pas quittée dès le moment du sermon du père Basile, il y avait vingt-sept ans. Pour elle, ces deux instants lumineux se rejoignaient. Mais dans l' intervalle que de tâtonnements, d' erreurs de route, de fausses lueurs et de guides imparfaits ! " ma misère, nous dit-elle, ma légèreté, le peu de vraie assistance que j' avois eue pour correspondre à cette première grâce, quoique ma volonté fût demeurée ferme p339 au fond de mon coeur, m' avoient fait commettre de très-grandes fautes et infidélités, dont j' avois très-souvent des remords de conscience qui me mettoient en d' extrêmes angoisses. Je me reprenois, et incontinent je retournois dans mes langueurs. Je craignois donc ce qu' en effet j' aimois et désirois, qui étoit la forte, sainte, droite et éclairée conduite de ce serviteur de Dieu. " l' homme était trouvé, duquel la force d' esprit dans la vérité allait accabler le sien ; une dernière révolte muette s' essayait encore. Repassant dans un unique coup d' oeil tous ses actes et ses sentiments, il lui semblait que c' était une montagne à transporter devant lui : " s' il m' eût été possible de les lui faire voir, comme je les voyois, sans les dire, je me fusse estimée trop heureuse : mais la parole m' étoit interdite, et il me paroissoit impossible de prononcer ce que je voyois avec tant de peine. " dans un premier entretien de deux heures elle se tint à expliquer ses dispositions générales et à lui protester de son désir de lui obéir ; lui, selon sa méthode de laisser l' esprit agir, il attendait : " peu de jours après il revint, et je crois qu' il m' obtint par ses prières la grâce de surmonter mon extrême répugnance à me confesser, l' ayant fait alors sans grande peine (août 1635)... etc. " la maison du saint-sacrement se trouvait donc d' un seul coup régénérée ; aux offices dans le silence, par p340 des regards, et à la conférence par des discours lorsque la religieuse, créature de M De Langres, était absente, on ne s' entretenait que du nouveau bonheur. M De Langres, dans un voyage à Paris, prit de l' ombrage et commença à voir de moins bon oeil M De Saint-Cyran. Cela joint aux autres causes de mésintelligence entre les supérieurs, décida la mère Angélique, aidée de l' archevêque de Paris, à retourner à Port-Royal (février 1636). Elle y retrouva les errements de M Zamet ; on s' y était mis au pas de la maison du saint-sacrement ; il fallait se débrouiller des mélanges. Cependant l' archevêque de Paris, poursuivant sa lutte de prérogative, devenait pour l' instant un auxiliaire : il avait fait renvoyer au Tard les religieuses qui en étaient sorties et qui en avaient apporté les façons ; il avait fait également revenir du Tard celles de Port-Royal, desquelles était la mère Agnès. Celle-ci fut élue abbesse (septembre 1636) à la place de la mère Geneviève Le Tardif, qui exerçait la charge depuis six ans, ayant été réélue après son premier triennat (1633). M De Saint-Cyran eut d' abord à vaincre à Port-Royal les préventions de la mère Agnès et des religieuses revenues du Tard : mais bientôt M Zamet fut exclu de toute influence et même de l' entrée. Ce prélat, dès ce moment, ne se contint plus ; il dénonça en cour et près du chancelier M De Saint-Cyran pour sa conduite de la maison du p341 Saint-sacrement : il l' accusait de détourner les âmes de la communion. Aux premières rumeurs contre lui, M De Saint-Cyran s' était retiré de cette maison et y avait introduit pour confesseur en sa place un homme destiné à un grand rôle dans Port-Royal, M Singlin, lequel, sorti de la direction de M Vincent, venait de s' attacher au docte abbé. Le chancelier Seguier et son frère l' évêque de Meaux avaient une nièce (Mademoiselle De Ligny) postulante au saint-sacrement ; M De Meaux interrogea lui-même la jeune fille ; l' archevêque de Paris, par ses officiers, fit aussi examiner la doctrine enseignée : on ne trouva rien à reprendre ; pourtant les préventions se propageaient. Quand M De Gondi, voulant en finir avec cet institut, pour lui plein de tracas, en fit retourner toutes les religieuses à Port-Royal, le 16 mai 1638, M De Saint-Cyran, depuis deux jours, était déjà arrêté. Mais nous n' en sommes pas là, nous sommes en 1636 ; la mère Angélique ne fait que de rentrer à Port-Royal, et nous avec elle, heureux de voir ce pénible et vain épisode terminé. Il est vrai que nous ne rentrons d' abord qu' à Port-Royal de Paris, cette maison de fraîche date. Patience ! Port-Royal des Champs, qui nous semble comme à la mère Angélique le seul vrai, ou du moins le seul aimable, va reparaître et sous l' aspect principal qu' on se figure ; son vide même et son désert, à ce moment, en font le cadre tout trouvé qui attend nos solitaires. L' année 1636 est l' année capitale pour nous, et dans laquelle tous les fils de notre histoire arrivent, se rejoignent et font noeud ; il faut compter : retour de p342 la mère Angélique à Port-Royal (elle y a charge de maîtresse des novices et y fait des conférences qui renouvellent l' esprit), élection de la mère Agnès, à son retour, comme abbesse (après quelques préventions dissipées, elle entre dans les voies de Saint-Cyran) ; introduction de M Singlin à Port-Royal comme second de M De Saint-Cyran et à titre de confesseur , le saint abbé restant plus particulièrement directeur . Juste vers le même temps, Lancelot, M De Saci, M Le Maître, chacun de son côté, et par un concours invisible, sont tentés de se donner à cet unique M De Saint-Cyran devenu le point de mire des âmes. De plus (voyez ! ), comme toutes les causes de persécution et d' animosité contre lui se grossissent et s' assemblent ! Il rompt d' une part avec M De Langres au saint-sacrement, et de l' autre lui fait fermer la grille de Port-Royal. Il éloigne de Port-Royal également, par son regard sévère, les moines de Cîteaux qui cherchaient à y remettre pied, l' abbé de Prières et autres. L' abbé de Prières déposera tout à l' heure contre lui, et M Zamet compose un mémoire qui, remis au cardinal De Richelieu, contribuera fort à l' emprisonnement. En 1637, la conversion éclatante du grand avocat M Le Maître et sa fuite du barreau vont indisposer m le chancelier, déjà éveillé par cette affaire du saint-sacrement. En 1635, quand il s' était agi de casser le mariage de monsieur et que le cardinal ne désirait rien tant, l' assemblée du clergé avait obéi à ce voeu et rendu le décret de nullité ; mais l' opinion présumée de M De Saint-Cyran avait paru contraire. En fallait-il p343 davantage ? Qu' on y joigne les refus d' évêchés, l' étroite liaison avec Jansénius, auteur du mars gallicus , le mauvais vouloir du père Joseph ; qu' on y joigne même la doctrine sur l' insuffisance de l' attrition et sur la nécessité de l' amour dans la pénitence, qui blessait directement l' opinion posée par Richelieu théologien dans son catéchisme de Luçon : et Richelieu, entiché sur ce point comme en matière de bel-esprit, ne voulait pas plus la contrition que le cid ; mais qu' on se représente surtout cette influence occulte et croissante qui ne se pouvait plus nier, ce nom mal sonnant qui revenait toujours ; et l' on est en train de comprendre que le cardinal, en faisant emprisonner Saint-Cyran, ait dit que, si l' on avoit enfermé Luther et Calvin quand ils p344 commencèrent à dogmatiser, on auroit épargné aux états bien des troubles. quel est pourtant, à le voir à l' oeuvre et de plus près encore, ce Luther et ce Calvin naissant, ou du moins qui parut tel à l' oeil vigilant du grand cardinal ? Singulier et patient novateur, il a attendu l' âge de cinquante-cinq ans pour se déceler. En le suivant pas à pas jusqu' ici, nous ne l' avons pas assez démêlé en lui-même ; c' est l' heure, à la fin, de le voir percer. On ne le saisira pas longtemps à l' oeuvre libre ; en moins de deux ans, le pouvoir séculier aura mis sur lui la main, et il ne sortira plus de Vincennes que pour mourir. Sa réputation a gardé je ne sais quoi de contesté, de difficile et d' obscur. Il mérite qu' on s' y applique de tout son effort. Son ascendant spirituel sur tant d' âmes sans qu' il fasse avances ni frais pour cela, cette autorité qui lui soumet les volontés en Jésus-Christ, qui lui conquiert, presque du premier regard, comme disciples d' une même pénitence, des hommes tels que Singlin, Le Maître, Saci, Lancelot, Arnauld, nous est un gage déjà de la valeur du chef vénéré. En le bien considérant, on sera confirmé dans cette estime. Fin du premier livre. L 2 SAINT-CYRAN p347 I. M De Saint-Cyran, pour le définir d' un mot, c' est le directeur chrétien par excellence, dans toute sa rigueur, dans toute sa véracité et sa certitude, un rigide et sûr médecin des âmes. Jusqu' ici, en le suivant pas à pas dans sa formation, je n' ai pas dissimulé, j' ai même recherché et comme poursuivi les moindres mélanges. S' il est entré dans la fusion première de sa nature, comme dans celle de toute vertu humaine, quelque alliage, on l' a vu assez, et je l' ai plutôt trop dit. Maintenant il est temps de le prendre dans la médaille frappée, et de l' admirer sans plus de réserve dans la perfection de l' empreinte. C' est le M De Saint-Cyran tout-à-fait définitif et mûr que j' envisage désormais ; c' est de lui qu' est vrai ce qui va suivre ; si quelque chose dans ce qui précède ne cadre plus, qu' on le rejette, comme en avançant il l' a rejeté lui-même. Or, je ne crois pas qu' en y regardant bien, il y ait p348 un exemple plus complet que celui-là, du docteur intérieur et pratique de l' âme. On ne saurait être plus pénétré que ne l' était M De Saint-Cyran de ce point : " que l' homme a péché, qu' il est incurablement malade en lui-même, qu' il n' y a de guérison et de retour qu' en Jésus-Christ, que tout ce qui n' est pas cela purement et simplement est fautif et mauvais, que tout ce qui est cela devient salutaire, facile, sanctifiant. " il s' en montre imbu plus absolument qu' on ne peut dire, et sans aucune de ces diversions, trop souvent mêlées, chez les directeurs des âmes, à cette idée qui (le christianisme posé) devrait être, ce semble, l' unique. guérir, guérir est son seul mot d' ordre, son seul soin et son cri ; combien peu s' y bornent ! laver, purger ce qui souille toute âme et qui la diffame devant Dieu ! C' est dans ces termes énergiques qu' il s' exprime. On a vu saint François De Sales causant avec plusieurs, parlant à tous de Dieu et de l' amour, mais aussi s' accommodant de mille choses accessoires, les tolérant et les acceptant presque, traversant au besoin la politique sans y souiller son hermine, mais pourtant la traversant. Bossuet, à sa manière, et dans un autre genre, est ainsi : il a souci de cette terre, de la réalisation historique des grandes vérités chrétiennes ; il s' en occupe dans l' histoire même qu' il écrit, il s' en souvient près des princes et seigneurs qu' il dirige ; il loue ces puissants de la terre en vue de certaines fins, hautes et désirables sans doute ; mais pourtant, en vue de ces fins, il fait un peu fléchir la parole et l' action, -il les loue. M De Saint-Cyran (et je ne prétends pas ici préférer sa manière, car il peut y en avoir plusieurs, je veux seulement la caractériser), -M De Saint-Cyran n' est p349 pas tel : il ne fléchit sur rien d' accessoire, il ne s' en préoccupe pas ; il semble ne point chercher de résultats extérieurs et de développements manifestes sur la terre. L' âme humaine, individuelle, chaque âme une à une, naturellement et incurablement malade par le péché, cette âme à sauver par Jésus-Christ et par lui seul, voilà son oeuvre ; il s' y concentre ; à droite et à gauche, rien. Jansénius songeait plus particulièrement à la nécessité de l' entière vérité dans la doctrine ; lui, il tient surtout à la nécessité de l' entière vérité dans la guérison. Parmi les réformateurs célèbres calvinistes, tant occupés de cette guérison individuelle, nul ne l' a surpassé en rectitude ni en puissance ; et ce qui le distingue essentiellement d' avec eux et d' avec ceux qu' on a depuis appelés méthodistes , tous également tournés à l' unique point, c' est sa haute croyance aux sacrements, à celui de l' eucharistie d' abord et à celui de la pénitence. Si bien que, croyant aussi fort qu' il fait au mal et à la nécessité du remède, croyant à la grâce, ne croyant pas moins à ce double sacrement qui est un double canal direct de guérison et de nourriture spirituelle, et croyant encore par-dessus tout au sacrement du sacerdoce qui confère l' exercice souverain des deux autres, M De Saint-Cyran apparaît, comme étude et caractère de directeur, aussi intimement fondé et plus armé de tout point que personne. p350 Avec ces sortes de figures sombres, on n' a pas à craindre de passer et repasser quelquefois sur les mêmes traits. -i M De Saint-Cyran n' accorde rien à la littérature . J' ai dit ses premiers écrits bizarres ; en général il savait peu écrire, et ce n' est que dans ses lettres de la fin que la force du sens lui donne la forme exacte et ferme. Les jésuites prétendent même qu' on les a corrigées avant de les faire imprimer. Mais il parlait à merveille ; ce qu' on a de ses entretiens notés sur l' heure et transmis (et on en a beaucoup) est fort supérieur à ses écrits pour la beauté continue du sens chrétien. C' est court, austère, plein, nourri de l' écriture, formant comme une suite d' aphorismes d' un Hippocrate spirituel : tout coup porte. Ce don de parler, supérieur à celui d' écrire, et qui l' exclut même à un certain degré, est presque une marque dans le directeur et un gage, rien n' étant plus contraire que le goût littéraire qui s' y glisserait. Il y a tel passage de conseils donnés par François De Sales qui accuse, on l' a dit, une plume amusée ; on se rappelle les ronds dans l' eau . Jamais rien de tel chez Saint-Cyran ; le faux goût subtil, quand il s' y trouve, tient toujours à la pensée ; chez lui la chose même. Ii l' histoire , c' est-à-dire la réalisation terrestre, visible, et en grand, de certaines idées ne le distrait pas. Bien qu' il sache à fond l' histoire ecclésiastique, il ne s' y livre que quand il le veut directement ; il n' est pas p351 tenté aux digressions d' un esprit philosophique ou oratoire, qui arrange les événements et se donne des perspectives, comme l' a fait Bossuet. Nulle sortie et allusion aux affaires du temps, à tel ou tel triomphe d' opinions, et qui cadrerait avec le système ; en un mot, aucune politique liée avec la religion. Le monde d' une part, et les affaires qui s' y agitent, grand abîme de perdition ; de l' autre, l' âme humaine, une âme particulière à guérir et à sauver, sans s' inquiéter de ce qu' elle paraîtra et fera par rapport aux yeux d' ici-bas. Saint-Cyran dirige, Aurelius a cessé de controverser. Le nouveau testament et Jésus-Christ, voilà toute son histoire ; à partir de Jésus-Christ et des premiers pères et docteurs, que lui importe le plus ou moins d' aberration, sinon pour déplorer en secret ? Si quelques mots lui en échappent près de ceux qu' il voudrait voir docteurs, et dont c' est le rôle, il n' en touche jamais rien dans le gouvernement direct et secret des âmes. Iii nulle distraction vers la nature . Il est des intelligences aimables et courantes qui, tout en montant, s' y posent comme sur des fleurs : M De Saint-Cyran n' a point de fenêtre de ce côté ; il n' y puise qu' à peine quelques comparaisons, et alors c' est seulement aux choses les plus apparentes qu' il les emprunte, comme le soleil, l' air ; mais jamais il ne va au détail et ne semble l' avoir regardé. Il lisait droit à l' âme et ne prenait qu' en elle ses expressions et ses images, ou dans la bible encore et dans ses figures. Son genre d' imagination (et il n' en manquait pas) était ainsi tout appliqué au-dedans et ne se réfléchissait qu' au livre unique ; il avait même la tournure d' esprit assez symbolique et apocalyptique en ce sens. p352 On pourrait pousser encore cette énumération des traits qui le déterminent ; par tout ce qu' il n' avait pas, autant que par ce qu' il avait, M De Saint-Cyran se trouvait posé comme le grand médecin des âmes ; elles le sentaient bien, le devinaient, et, comme il demeurait calme, c' était à elles bientôt de faire violence jusqu' à lui. Avant d' exposer ces merveilleux exemples de Le Maître et de Lancelot, rien n' en apprend plus sur sa direction des religieuses à l' intérieur de Port-Royal que ce qu' en a écrit la soeur Marie-Claire. -cette pieuse cadette des mères Angélique et Agnès, et de la soeur Anne-Eugénie, moins forte d' esprit qu' elles, mais d' un naturel charmant, affectueux et passionné, avait été fort imbue de la sainteté et de l' excellence de M De Langres ; le prélat, dans les premiers temps qu' il venait à Port-Royal, lui avait dit un jour, la voyant si tendrement attachée à la mère Angélique, que le mieux peut-être serait de ne lui plus parler jamais : Marie-Claire, avide d' obéir, prenant ce mot inconsidéré pour un oracle de Dieu, fut, à partir de là, quelques années sans parler du tout à sa soeur. M De Langres l' avait envoyée ensuite à l' abbaye de Tard, et l' y avait soumise à de nouvelles et rudes épreuves de solitude et d' absolu silence. Elle y était demeurée plus de cinq années sous la mère Agnès ; revenue de là à Port-Royal, au moment de l' extrême conflit de M De Langres et de M De Saint-Cyran, elle se montra des plus ardentes à prendre parti contre celui-ci. En vain la mère Angélique, toujours si chère à travers ces années p353 de séparation, en vain la mère Agnès, non moins chère et guérie de ses préventions elle-même, essayaient d' éclairer les scrupules de Marie-Claire ; on ne réussissait qu' à déchirer son coeur. Cette division dura plus de quatorze mois. M Zamet avait cessé de venir, mais son esprit vivait toujours dans la rebelle. M D' Andilly l' exhortait sans la vaincre : un jour il la supplia de vouloir bien prier ensemble ; ce qu' ils firent, et Marie-Claire, en se relevant de sa prière, se trouva, est-il dit, une nouvelle créature. Mais ce n' était que le point du jour , et le soleil n' envoya toute lumière à son esprit qu' à la fête de l' assomption de la vierge, pour laquelle elle avait toujours eu une vive dévotion. Elle souhaita dès lors de mettre son âme entre les mains de M De Saint-Cyran pour qu' il lui apprît ces voies simples et droites de la pénitence qu' elle avait méconnues. Le jour de saint-Louis 1636, elle se décida à lui écrire une lettre humiliée, où elle s' exprime en vraie criminelle : " ... vous êtes libre de me refuser, mais je ne le suis pas de me retirer ; et vous me commanderez de le faire auparavant que je cesse de vous importuner... je sais que Dieu me peut sauver ; mais quelle obligation a-t-il de faire ce miracle ? J' adore le jugement qu' il fera de moi avec tremblement et tranquillité... " tremblement et tranquillité ; c' est le double mot qui exprime déjà toute la doctrine pratique de M De Saint-Cyran, ce sont, en quelque sorte, les deux pôles de la pénitence, telle qu' il l' impose aux âmes. M De Saint-Cyran, supplié de la sorte, ne se rendit pas aussitôt ; afin de la mieux éprouver dans son changement, il fut six mois sans lui accorder de l' entendre ; elle persévérait à demander. Enfin, au commencement p354 de l' année 1637, la veille de la purification de la vierge, il la vit pour la première fois, et lui dit tout d' abord ces paroles : (mais une remarque préliminaire encore : qu' on ne s' étonne pas trop du ton, et qu' on veuille penser à ce qu' est un directeur qui croit jusqu' au fond des entrailles à l' efficace du sacrement : quelle responsabilité, quelle investiture de puissance au nom de Dieu ! Ces paroles qu' on va lire ont été recueillies tombantes et comme tonnantes de sa bouche dans l' exercice même du sacrement de la pénitence, pendant qu' il confessait cette âme, c' est-à-dire qu' il proférait sur elle l' ordre de Dieu. Qu' on n' y voie pas orgueil individuel, mais autorité de juge. Je dirai tout après comme il entendait l' humilité. -la première fois donc qu' il vint à elle, il lui dit : ) " je n' avois ni désir, ni dessein de vous voir, je suis venu dans une autre pensée ; mais étant allé à l' église, je me suis trouvé obligé de vous demander... etc. " après qu' elle l' eut entretenu de l' état où elle avait été, il lui dit ceci : " il faut voir devant Dieu si vous avez été vraiment ce que vous avez fait paroître... etc. " p355 lorsqu' elle commença sa confession, il lui dit : " Dieu est esprit, et les péchés de l' esprit l' offensent beaucoup plus que les corporels... etc. " p356 elle suppliait qu' on la fît soeur converse, et pour toute sa vie ; il le lui permit pour trois mois : " nous vous ferons soeur converse ce carême... etc. " et d' une parole magnifique, il ajoutait : " anciennement, les pénitents changeoient d' habits, et plusieurs innocents p357 par humilité faisoient de même, se... etc. " une autre fois, pour la soutenir dans un découragement, il lui disait : " il faut oublier le passé. S' il falloit penser aux péchés commis, nul ne seroit heureux... etc. " on le voit, si j' ai pu dire de M De Saint-Cyran qu' il était parfois un buisson et un buisson sans jamais de fleurs, il faut ajouter qu' il est souvent aussi un buisson ardent. Sans crainte de nous emparer du jeu de mots sur son nom, nous touchons véritablement aux fruits de ce verger qui nous parut si longtemps hérissé d' épines. Un esprit de M De Saint-Cyran serait à faire ; à côté de celui de saint François De Sales, ce serait un livre certainement aussi beau. Je l' ébauche ici ; je ne suis pas à bout de citer. Comme cette soeur Marie-Claire, heureuse de sa condition pénitente, le priait de l' y laisser toute sa vie, il lui répondait : " vous voulez que je vous assure votre condition : je n' aime pas cette demande... etc. " p358 la soeur Marie-Claire avait, je l' ai dit, une particulière et tendre révérence pour la vierge, dont toutes les fêtes avaient été marquées pour elle par des bienfaits spirituels. étant allée voir M De Saint-Cyran le jour de l' annonciation, elle lui demanda sa bénédiction ; il lui répondit : " vous désirez ma bénédiction, je vous la donne ; elle vous profitera à proportion de votre foi... etc. " cette manière auguste de considérer la vierge, celle à qui, comme on l' a dit, il fut donné d' enfanter son créateur, ajoute, ce me semble, quelque chose d' inattendu à l' idée de sa gloire. Cet éclair d' effroi, à la Jéhovah, qui tombe sur ce doux front, rehausse en un point le diadème. Ce qui domine depuis le moyen-âge autour du nom de Marie, ce sont plutôt les fleurs et les tendresses, c' est la poésie du pardon. Saint Bernard et toute son école, Arnould De Chartres, Geoffroi De p359 Vendôme, Hélinand De Froidmont, cet Adam de Perseigne qui ne prêche que sur elle, épuisent à son sujet les magnificences et surtout les grâces de la mysticité, les étoiles et les roses. Son fils a passé dans ses entrailles bénies comme un rayon de soleil à travers la vitre du sanctuaire, sans y laisser de souillure . Le sauveur s' est posé un jour sur cette tige de Jessé, et plus n' en voulut sortir pour l' odeur qu' il y trouva. elle est la branche d' églantier encore. Du coeur et de la bouche d' un mort pieux on a vu sortir un lis inscrit au nom de Marie . Trouvères et saints parlent de même. Des moines assurent avoir ressenti dans leur bouche, en prononçant son nom, la suavité d' un rayon de miel. elle descend des cieux vers leur lit de mort, et emporte leur âme dans un pli de sa robe de lin . Elle passe les jours à écouter dans les solitudes la voix de la tourterelle . Telle est surtout la vierge du moyen-âge et des siècles qui ont suivi. Ce que M De Saint-Cyran articule ici sur elle, est d' un plus sévère accent, et se rapporte plutôt à ce qui fut dit aussi, qu' à l' agonie de la mère de Dieu, pour la seconde fois depuis la création, le paradis resta vide et désert. La soeur Marie-Claire, ainsi remise dans la voie, ne cessa d' y marcher avec une ardeur prodigieuse, et, pour parler comme la mère Angélique De Saint-Jean, avec cette disposition insatiable que rien ne pouvait contenter, et qui était sa grâce particulière. la prison de M De Saint-Cyran lui ravit bientôt celui qui l' eût un peu modérée. Comme pour expier sa longue résistance au saint directeur, une des occupations de ses dernières années fut de transcrire les lettres et considérations chrétiennes du prisonnier, qui ne les p360 traçait qu' à la dérobée, au crayon, et d' en dresser une copie nette et fidèle. Elle mourut avant qu' il fût sorti de Vincennes ; ce fut M Singlin qui l' assista. Durant les transes de l' agonie et dans un moment d' appréhension suprême, elle fit réciter quelques prières à la vierge, et, son visage devenant tout calme, elle dit avec un sentiment d' admiration : " que c' est une grande chose de mourir dans l' espérance de la vie éternelle ! " elle expira le 15 juin 1642, en élevant de ses faibles mains la croix qu' elle tenait serrée, et en s' écriant fort haut par deux fois : victoire ! victoire ! M De Saint-Cyran, apprenant cette mort dans son donjon, écrivit : " elle est du nombre de ces âmes dont on doit être assuré qu' elles sont à Dieu, soit qu' il lui reste quelque chose à purger en l' autre vie ou non ; et je dis peut-être non, car on ne sait que dire de ces esprits qui sont excessifs dans l' amour de la vérité et dans l' exercice de la pénitence... etc. " c' est le contraire, comme méthode, de l' affection extrême qu' épanche Fénelon dans sa correspondance spirituelle. La conduite de M De Saint-Cyran à l' égard de la soeur Marie-Claire nous représente à fond (et sauf les diversités d' application) celle qu' il eut à tenir envers les autres religieuses de Port-Royal. Bossuet a donné, en son temps, de longues instructions à de simples religieuses aussi ; on pourrait comparer. Il est probable p361 qu' on trouverait en résultat celui qui est appelé l' aigle , plus doux et plus clément. Mais un directeur est autre qu' un conseiller , et plus obligé de voir de près et de trancher. Ces pages de Saint-Cyran, avec leur ferme cachet, restent de grandes pages, et, comme profondeur et sublime de direction spirituelle, elles ne sauraient être surpassées. Pour y ajouter à l' instant leur complément et leur correctif en ce qu' elles pourraient paraître avoir de trop souverain et de trop ordonnateur, il y a lieu d' assembler quelques autres pensées et quelques pratiques de M De Saint-Cyran sur l' humilité . Selon lui, la véritable humilité consiste moins à se croire incapable de faire les oeuvres, même grandes, qu' à se savoir pécheur et incapable de les faire autrement que par Dieu. Il a dit expressément : " il n' y a point de plus grand orgueil que d' outre-passer les ordres de Dieu, en faisant de sa tête et par un mouvement précipité quelques grandes oeuvres pour lui : il n' y a point de plus grande humilité que de faire pour lui quelques grandes oeuvres, en se tenant dans les moyens et dans les ordres qu' il nous a prescrits. " et c' était dans la grâce et dans sa lumière au sein de la prière qu' il discernait ces ordres divins, comme l' oeil voit jusqu' à un atome dans le plein soleil. De peur de se repaître des oeuvres accomplies, il avait pour maxime, quand une chose était faite, de la perdre en Dieu. l' humilité était pour lui un grand but auquel il s' efforçait d' autant plus d' arriver que, sans doute, en chemin sa nature un peu haute et revêche se rebellait parfois ; il employait toutes ses forces et son art spirituel (la grâce aidant) pour y atteindre en se baissant bien p362 bas, en se diminuant tout doucement. Il considérait l' humilité (ce sont ses propres termes) comme l' ombre que ceux qui courent plus fort n' attrapent point pour cela, et il ne croyait pas qu' il y eût un meilleur moyen de la posséder, que d' arrêter son activité naturelle pour s' anéantir en soi-même, et que de se tourner tellement vers le soleil divin, et si en plein dans le juste sens de son rayon, que toute ombre autour de nous disparût. -il se rappelait souvent et surtout qu' il fallait bien se donner de garde de cette ambition secrète qui porte insensiblement à vouloir dominer sur les âmes et à se les approprier ; qu' elle était infiniment plus grande et plus périlleuse que celle des princes de la terre qui ne dominent que sur les biens et sur le corps ; que l' orgueil de ceux-ci était un orgueil des enfants d' Adam, mais que l' orgueil des autres, étant plus spirituel, tenait plus de celui du démon, de l' ange superbia vitae . Il disait et rappelait sans cesse que, si grands que soient les hommes qui nous conduisent, la lumière que nous recevons ne peut venir que de Dieu, selon ce beau mot de saint Augustin : " ô homo, venit ad te lux per montes ; sed deus te illuminat, non montes ; ô homme, la lumière te vient des montagnes ; mais c' est Dieu et son soleil qui t' éclaire, ce n' est pas la montagne. " nous commençons à voir, ce me semble, M De Saint-Cyran se former et comme se configurer pleinement sous notre regard. Puisque la haie du difficile verger est franchie, je courrai encore à travers quelques-unes de ses saintes p363 maximes, où une énergique beauté et vérité me paraissent empreintes. Il disait : " l' âme d' un chrétien ne peut demeurer en un même état ; il faut qu' à tous moments elle s' élève vers le ciel ou se rabaisse vers la terre. " il disait : " Dieu ne possédant nul bien temporel, et en étant, pour le dire ainsi, dépouillé, les possède tous d' une manière suréminente, comme la mer possède les eaux des fleuves et des fontaines, c' est-à-dire dans sa sainteté et dans ses biens de grâce et de gloire, qui sont une même chose avec son essence. L' homme juste, après s' être dépouillé de tous les désirs et de tous les biens temporels de la terre, les possède plus excellemment dans ceux de la grâce que Dieu lui a donnés. Aussi on ne sauroit mieux définir la grâce en abrégé que de dire que c' est un empire et une souveraineté sur toutes les choses du monde. " n' y a-t-il pas de quoi contempler dans cette pensée toute la fierté et la gloire permise de l' humble pauvreté chrétienne, sa secrète revanche ? En voici quelques autres qui, à la réflexion, deviendront fécondes, et qui, entre saint Augustin et Bossuet, renferment leur philosophie de l' histoire aussi : " il y avoit lors très-peu de personnes d' entre les juifs (paucissimi, dit saint Augustin, qui n' a pu user d' un nom plus diminuant) à qui Dieu donnât les biens spirituels : il y en a maintenant très-peu d' entre les chrétiens à qui il donne les biens temporels. " ce corps est moins à l' homme qu' il n' étoit avant l' incarnation, parce que Jésus-Christ se l' est approprié de nouveau en le rachetant. " p364 " l' évangile qui a ruiné l' adoration des créatures, a donné sujet d' augmenter, par un événement étrange, l' affection des créatures en plusieurs de ceux qui font profession de lui obéir. " ces pensées, qui ont toute la beauté aphoristique propre à un Hippocrate ou à un Marc-Aurèle chrétien, sont tirées la plupart d' un petit écrit sur la pauvreté , vertu dont M De Saint-Cyran était très-préoccupé, y ramenant tout l' évangile. Car on peut dire que Port-Royal, avec Saint-Cyran, avec ses religieuses et ses solitaires, de même qu' il a été un redoublement de foi à la divinité de Jésus-Christ par pressentiment d' opposition au prochain déisme philosophique, de même qu' il a été un redoublement de foi à l' omnipotence de la grâce par pressentiment d' opposition à la prochaine exaltation de la liberté humaine, a été encore comme un dernier redoublement de pratique et d' intelligence de la pauvreté chrétienne par pressentiment d' opposition à la future invasion de philanthropie et ensuite d' industrie qui a sécularisé de plus en plus la charité, et l' a réduite en bien-être pour les autres et pour soi : ce qui n' en est pas même l' ombre. p365 Tel on a vu le Saint-Cyran directeur dans la conduite d' une humble et simple religieuse qui se remettait entre ses mains, tel il était (et ceci devient essentiel pour tempérer et achever en même temps l' idée de sa sévérité), -tel, aussi rigidement et aussi sincèrement, envers les grandes dames et les princesses qui faisaient effort pour qu' il les voulût entendre. Madame De Guemené en offre un bien frappant et piquant exemple. Cette dame, trop connue par ses légèretés dans le monde avec Bouteville, M De Soissons, M De Montmorenci..., eut à un moment, des velléités très-vives de conversion. La mort sanglante de M De Montmorenci (1632) l' y avait, j' aime à le croire, préparée. Le cardinal De Richelieu la détestait, la soupçonnant, dit Retz, d' avoir traversé l' inclination qu' il avait pour la reine. Lorsqu' on trouva dans la cassette de M De Montmorenci les billets de Madame De Guemené, il voulut forcer le maréchal de Brezé, qui s' en était saisi, de les rendre publics. Piquée par toutes ces disgrâces et fort prêchée par D' Andilly, vers 1638, la princesse De Guemené avait donc de fréquents regards du côté de notre monastère, qui devenait insensiblement une espèce de place de refuge, sinon de sûreté, pour les mécontents du cardinal. à lire les écrits port-royalistes, cette conversion paraîtrait beaucoup plus sérieuse qu' elle ne le fut jamais : la princesse avait pris une chambre dans les dehors de Port-Royal, elle y allait causer de longues heures au parloir avec les religieuses, avec les mères Angélique et Agnès, avec la soeur Anne-Eugénie ; pour s' édifier elle faisait violence à leur silence ; elle finit par obtenir l' entrée. Quand on parlait de la guerre et des dangers d' une invasion, elle p366 leur disait que, si les allemands venaient, elle les emmènerait toutes dans sa principauté de Bretagne. C' est ainsi que plus tard Marie De Gonzague, devenue reine, leur offrait la Pologne dans leurs persécutions. Le pis est qu' on a sur la princesse de Guemené, non-seulement la suite de sa vie, mais son côté le plus secret à cet instant même de sa conversion . Retz, dès le début de ses mémoires , nous dit : " le diable avoit apparu justement quinze jours avant cette aventure à madame la princesse de Guemené, et il lui paroissoit souvent, évoqué par les conjurations de M D' Andilly, qui le forçoit, je crois, de faire peur à la dévote, de laquelle il était encore plus amoureux que moi, mais en Dieu, purement et spirituellement. J' évoquai de mon côté un démon qui lui apparut sous une forme plus bénigne et plus agréable : je la retirai au bout de six semaines de Port-Royal, où elle faisoit de temps en temps des escapades, plutôt que des retraites. " on sait, à n' en pas p367 douter, que, dans le logement très-galant qu' elle s' était fait arranger à la place-royale, lorsque D' Andilly tout contrit descendait l' escalier, il rencontrait souvent Retz, ou même le gros D' émery ou tel autre, qui montait. Il est fâcheux d' avoir ainsi la vie des gens en partie double : cela jette dans d' étranges pensées sur ceux dont on ne la sait pas. C' est bien pour la princesse de Guemené, ou encore pour Madame De Sablé, que saint-Pavin aurait pu faire son joli sonnet malicieux : n' écoutez qu' une passion : deux ensemble, c' est raillerie. Souffrez moins la galanterie, ou quittez la dévotion... à Port-Royal pourtant, les plus clairvoyants ne furent guère dupes. La mère Angélique, dont beaucoup de lettres sont adressées à la princesse, ou, à propos d' elle, à M D' Andilly, n' exprimait qu' un extrême et affectueux désir et l' espérance en Dieu seul, sans aucun mélange d' humaine confiance. M De Saint-Cyran n' en eut pas. Il venait d' être arrêté quand cette conversion s' essayait ; on lui fit tenir à Vincennes la requête et l' examen de conscience de la princesse. Dès la première p368 lettre qu' on a de celles du donjon, et qu' il écrivait à la mère Angélique, il répondit : ma révérende mère, " il n' y a point de médecin qui me puisse prescrire de loin et sans me voir souvent ce qu' il faut que je fasse pour conserver ma santé en l' état où je suis : comment... etc. " M Singlin lui-même, commis durant la prison de M De Saint-Cyran à suivre de plus près Madame De Guemené quand elle venait à Port-Royal, ne faisait aucune avance pour cela, et ne se présentait à elle que si elle le demandait expressément. Elle s' en montra même un peu mortifiée un jour, se plaignant de venir de si loin sans avoir au moins l' avantage de voir celui qui la conduisait. Mais M Singlin suivait l' exacte maxime de son maître : prévenir les petits et se retirer des grands. p369 si les puissants du monde n' obtenaient pas plus de complaisance singulière de M De Saint-Cyran quand ils avaient hâte de se ranger à sa conduite, ils en avaient bon marché encore moins dès qu' ils prenaient l' air de menacer. C' est là un trait de son caractère qui s' est imprimé par lui à tout Port-Royal, et qui distingue les esprits de ce bord d' entre les autres du siècle pour une mâle indépendance. N' avoir aucun goût, aucune crainte, ni surtout aucun faux ménagement des puissants, ç' a été de tout temps bien plus rare qu' on ne peut croire, chez les hommes même de Dieu. Et ne voit-on pas saint François De Sales flatter son duc de Savoie, Bossuet louer tant de princes et de personnages à qui la vérité simple eût été de dire non et trois fois non , Fénelon se tant ennuyer de la cour absente et la redésirer de l' exil, Massillon assister et coopérer au sacre de Dubois, cet autre et si étrange archevêque de Cambrai ? M De Saint-Cyran n' eut rien de ces faiblesses. Quand il se chargea de diriger la conscience de M Le Maître, il ne se dissimula pas que c' était là entrer dans une affaire qui pouvait avoir d' étranges suites par l' éclat et l' irritation qui en résulteraient en haut lieu ; il le dit à son pénitent, le prévenant qu' il fallait se résoudre à tout d' avance et ne voir que Dieu. Lancelot se souvenait qu' une fois étant entré dans la chambre de M Le Maître avec M De Saint-Cyran, celui-ci se mit à dire p370 de grandes et rudes vérités, et qu' ensuite le regardant, lui Lancelot jeune (et encore nouveau à Port-Royal), avec cet air gai par lequel il savait si bien gagner les coeurs, il ajouta : " vous n' êtes pas encore accoutumé à ce langage, et on ne parle pas comme cela dans le monde ; mais voilà six pieds de terre où on ne craint ni chancelier ni personne. Il n' y a point de puissance qui nous puisse empêcher de parler ici de la vérité comme elle le mérite. " vers le même temps, déjà vexé et menacé par le chancelier et d' autres dans l' affaire de la maison du saint-sacrement, il disait à la soeur Marie-Claire, en allusion à M Zamet : " nous avons un maître qu' il faut servir, et s' exposer pour la défense de la vérité à la haine des hommes. Je ne veux point de mal à ceux qui me persécutent, et je m' avise que je n' ai pas encore pardonné à celui dont il s' agit, parce que je ne me suis point encore senti offensé. si j' étois serviteur de Dieu, je serois non pas persécuté, mais accablé. " comme cela est fier et humble à la fois ! Rome, à titre de puissance temporelle et terrestre, avait sa part dans le peu de complaisance de M De Saint-Cyran. J' emprunte un mot décisif, non point à p371 des récits d' adversaires, mais à la relation authentique, sincère et filiale de Lancelot. Quand la bulle d' Urbain Viii parut, qui, renouvelant la condamnation de Baïus, atteignait et prohibait déjà Jansénius (juin 1643), M Floriot, un ami de Port-Royal, fut le premier qui l' apporta un soir chez M De Saint-Cyran, sorti de Vincennes et bien près alors de sa fin. Il était tard ; l' abbé venait de se retirer dans sa chambre ; M Floriot, vu l' importance du message, insista pour être reçu : " il lui fit donc voir cette bulle qui n' étoit rien au prix de celles qui sont venues depuis. Cependant M De Saint-Cyran, ayant peine à digérer ce procédé de la cour de Rome, qu' il savoit fort bien distinguer de l' église romaine, ne put retenir son zèle pour la vérité, et il dit par un certain mouvement intérieur qui ne sembloit venir que de Dieu : ils en font trop, il faudra leur montrer leur devoir. par où on peut juger de ce qu' il auroit fait s' il avoit vu ce qui est arrivé depuis. " Lancelot fournit un trait qui complète le précédent et qui sépare M De Saint-Cyran d' avec le gallicanisme autant qu' il se séparait d' ailleurs de la cour de Rome. " il déploroit beaucoup, écrit le fidèle disciple, la plaie que le concordat (entre Léon X et François Ier) avoit faite dans l' église de France, en lui ravissant le droit p372 de se choisir des pasteurs tels qu' elle les désire ; et il remarquoit que depuis cela on n' avoit point encore vu d' évêque en France qui eût été reconnu pour saint après sa mort. " à ce mot contre le concordat et pour l' élection directe des évêques par les chapitres (sans que pape ou roi s' en mêlât), on entrevoit tout son système de grande république chrétienne. L' idée qu' il avait du simple prêtre était souverainement haute et proportionnée à sa foi dans l' eucharistie et dans les autres sacrements où le prêtre fait oeuvre sur terre au nom et en place de Dieu. Sa grande république chrétienne, telle que je la conçois, aurait donc eu les simples prêtres comme colonnes, les évêques élus comme groupant, concentrant et gouvernant, les conciles généraux comme dominant et régnant d' une suprématie infaillible, et le pape, par-dessus tout, comme couronne un peu honoraire. Ces divers points bien posés qui font mesurer dans l' ensemble le caractère et l' esprit du grand personnage, il n' y a qu' à passer outre, à le voir dans ses oeuvres et, avant tout, dans la plus frappante, qui est la conversion de M Le Maître. On y prendra pleine idée de sa façon d' agir avec ces messieurs , avec les solitaires, comme la relation de la soeur Marie-Claire nous l' a montré au vrai en présence des religieuses. p373 Ii. M Antoine Le Maître était fils aîné d' Isaac Le Maître, conseiller du roi et maître des comptes, et de Catherine Arnauld, l' aînée de toutes les filles de M Arnauld. Ce mariage n' avait rien eu d' heureux que les enfants. M Le Maître se dérangea bientôt après avoir épousé Mademoiselle Arnauld ; celle-ci dissimula ses peines durant des années ; enfin elle en tomba malade, et alors seulement Madame Arnauld put arracher à sa fille ce douloureux secret. Un procès en séparation fut intenté : M Le Maître voulait avoir ses enfants. Le crédit de M Arnauld ne fut pas de trop pour lui résister. M Le Maître, durant le procès, interrogé légalement sur sa foi, s' était déclaré de la religion réformée, bien qu' il ne fût réellement d' aucune, et il s' appuyait de la liberté de conscience, alors autorisée en France, pour p374 maintenir ses droits sur ses enfants. Le garde-des-sceaux Du Vair, qui inclinait jusqu' à un certain point vers les réformés, avait déjà scellé une requête que leur syndic lui avait remise à l' appui de la demande de M Le Maître : M Arnauld, sur cette nouvelle, répondit qu' il ne craignait point m le garde-des-sceaux et qu' il ferait bien fondre sa cire . En effet, il sollicita avec tant de vigueur qu' en dix jours il obtint sept arrêts ; enfin il eut tout ce qu' il demandait, ses petits-enfants et sa fille. à partir de ce moment (vers 1616), Madame Le Maître, qui n' avait que vingt-six ans, vécut chez sa mère comme une sainte veuve, uniquement occupée de ses cinq fils, qu' elle fit tous étudier, allant souvent à Port-Royal des Champs passer des quinzaines, et ne formant d' autre voeu que de pouvoir un jour y demeurer tout à fait et même y guider dans la retraite ses cinq fils, à qui elle ne souhaitait également que cette paix de Dieu. L' aîné se distinguait déjà dans les études ; né en 1608, il avait onze ans lorsque saint François De Sales vint à Paris en 1619 ; il lui fut présenté, lui fit sa confession générale et en reçut des avis proportionnés à son âge : ce qui sembla par la suite une source rejaillissante de bénédiction. Madame Le Maître elle-même, après une confession générale, fit voeu de chasteté, le jour de saint Alexis, 17 juillet 1619, entre les mains du saint prélat. Il ne la désigne le plus souvent dans ses lettres que sous le nom de ma chère soeur Catherine De Gènes . Depuis la translation de la communauté à Paris, Madame Le Maître, avec Madame Arnauld sa mère, ne quitta plus guère Port-Royal. Elle avait, est-il dit, un esprit universel et qui eût été d' emblée au niveau de p375 tout ; elle entendait parfaitement les affaires, avait de l' entrée dans tous les arts, et cette capacité générale la rendait d' un continuel secours à la mère Angélique, dont elle était au dehors comme le bras droit. La mère Angélique De Saint-Jean l' a heureusement comparée à Gérard, ce frère si cher et si tendrement regretté de saint Bernard, et qui lui adoucissait la vie en le déchargeant des affaires extérieures, toujours onéreuses aux personnes spirituelles. Elle eut à sortir, pour un temps, de cette retraite qu' elle désirait plus absolue, et, cédant à de vives instances, il lui fallut aller à l' hôtel de Longueville essayer l' éducation de la fille de la duchesse, qui fut depuis Madame De Nemours, et qui répondit toujours assez peu à cette première instruction si hautement chrétienne. Mais, dès qu' elle put se croire acquittée de ce devoir, elle revint au cloître pour elle entr' ouvert ; et là, comme sur le seuil, durant des années, en petit habit de postulante, aspirant à devenir au dedans la dernière de toutes ses soeurs, elle vit passer encore avant elle, après sa mère déjà religieuse, ses propres fils comme solitaires. p376 Son fils aîné était devenu célèbre fort jeune. Dès l' âge de vingt et un ans, il commença de plaider à l' applaudissement universel. Son mérite lui avait obtenu un brevet de conseiller d' état avec la pension, à l' âge de vingt-huit ans. M Séguier, chancelier de France, à qui il le dut, le distinguant entre tous les autres du barreau, l' avait chargé, à sa réception comme chancelier, de faire les trois harangues de présentation, tant au parlement qu' au grand-conseil et à la cour des aides, harangues qui charmèrent d' autant plus, est-il dit, qu' étant toutes sur un même sujet, elles étaient p377 toutes différentes. le chancelier lui offrit peu après la charge d' avocat-général au parlement de Metz ; M Le Maître refusa. Il était décidément le plus célèbre avocat dont on eût mémoire, surpassant les souvenirs qu' avaient laissés son grand-père Arnauld et son bisaïeul Marion. Les jours qu' il plaidait, les prédicateurs, par prudence et de peur de prêcher dans le désert, s' arrangeaient pour ne point monter en chaire et allaient l' entendre. La grand' chambre était trop étroite pour contenir tous ses auditeurs. On a ces plaidoyers de M Le Maître, imprimés, depuis sa conversion, par les soins d' un ami, M Issali, et revus par le pénitent lui-même ; ils répondent peu, il faut l' avouer, à tant de louanges. Toute la partie de l' orateur actuel et vivant, de l' acteur , s' en est allée. Le style sans doute paraît plus ferme, moins prolixe que dans les plaidoyers du seizième siècle et dans ce que nous avons vu de M Arnauld ; mais, en tenant compte des progrès de la langue, c' est toujours le même mauvais goût, l' emphase, une véhémence sans vraie chaleur, des rapprochements d' érudition sans vraie finesse et sans esprit . D' Ablancourt écrivant à Patru en fait quelque remarque en homme qui sent le défaut. Daguesseau, dans la quatrième instruction à son fils, lui recommande quelques-uns des plaidoyers de Le Maître, où l' on trouve des traits, dit-il, qui font p378 regretter que son éloquence n' ait pas eu la hardiesse de marcher seule et sans ce cortège nombreux d' orateurs, d' historiens, de pères de l' église, qu' elle mène toujours à sa suite. Plusieurs de ces citations des pères furent, il paraît bien, ajoutées après coup par le pénitent scrupuleux, comme pour justifier et sanctifier une publication trop littéraire ; mais un bon nombre de fleurs poétiques et mythologiques appartiennent certainement à l' orateur même. Mars et Neptune interviennent dans la cause d' une servante séduite par le fils d' un serrurier. A-t-il à soutenir une substitution pour la maison de Chabannes, il s' écrie : " tous les hommes et particulièrement les grands seigneurs brûlent du désir de conserver la gloire de leurs maisons... c' est pourquoi quand le grand Virgile veut remplir son héros d' une extrême joie, il use de ces paroles : " nunc age, dardaniam prolem quae deinde sequatur gloria... etc., etc. " et un peu plus loin : " dans les premiers siècles après le déluge, les seuls enfants mâles succédoient à la principauté de la famille. " par ce mot des plaideurs : avocat, ah ! Passons au déluge ! ... Racine se moquait un peu, sans s' en douter (ou en s' en doutant), de son premier et excellent guide à Port-Royal, M Le Maître. p379 Mais rien ne trahit mieux le faux du genre que les deux plaidoyers du début. Le premier commence par une chaude invective contre Damoiselle Magdelaine De Poissy qui s' était mésalliée contre le gré de sa famille : " messieurs, il est véritablement étrange que l' intimée, après avoir violé l' honnêteté publique, la révérence paternelle et la discipline de l' église ; après avoir déshonoré sa maison, flétri la noblesse de sa naissance et mérité l' exhérédation la plus rigoureuse, vienne aujourd' hui se plaindre de son père, déchirer sa mémoire, etc., etc. ; " on a le ton. Or le second plaidoyer est précédé d' une note où on lit que l' auteur, ayant plaidé la première cause, déroba quelques jours à ses études pour s' exercer à recomposer le plaidoyer, mais en sens contraire, selon le propre de l' orateur qui est de savoir traiter toutes sortes de sujets. Et dès les premiers mots de la palinodie on a " une pauvre fille qu' on attaque avec d' autant plus de hardiesse qu' elle a moins la liberté de se défendre, et qui, bien qu' elle ait rendu à son père toutes sortes de respects, semble ne pouvoir parler aujourd' hui sans blesser cette vérité, etc., etc. " on voit à nu toute la rhétorique du genre en ce temps-là, et cette faculté du pour et du contre qui est, je le crains, des avocats de tous les temps. p380 Malgré de longues parties incontestablement graves et saines, ces plaidoyers ne supportent pas la lecture. On le trouva ainsi dès lors ; ils eurent le malheur de paraître en pleines provinciales (décembre 1656) : charmant à-propos ! Cela fit qu' on ne perdit rien de leur rabat empesé, et les vieillit en un jour de cinquante ans. Il nous reste à penser que de tous les avocats qui se rattachent à Port-Royal, y compris M Le Maître et M Arnauld, le plus véritablement éloquent fut encore Gerbier ; et, pour mieux croire à cette réelle éloquence, il est heureux peut-être qu' on n' ait de lui que très-peu à lire : car si l' on tombe, par exemple, sur les fragments les plus vantés de son plaidoyer pour Port-Royal même, on est singulièrement refroidi. Dans le plus grand entraînement de cette action et de cette louange oratoire, M Le Maître, vers 1634, songea à se marier : l' on a des lettres piquantes que lui écrivit à ce sujet sa tante la mère Agnès, alors au monastère de Tard, dont elle était abbesse. Il lui avait fait part de son projet d' épouser une des plus belles et des plus sages personnes de Paris ; elle lui répond pour le dissuader et sur un ton qui exprime à merveille la qualité de cet esprit mystique, fleuri, toujours ingénieux et subtil avec images. Voici en partie cette jolie lettre que n' ont connue ni Fontaine ni Besoigne : ils ont attribué à la mère Angélique ce qui est de la p382 mère Agnès. Apprenons enfin à distinguer de près celle-ci : " de notre-dame de Tard, ce 11 juin 1634. Mon très-cher neveu, ce sera la dernière fois que je me servirai de ce titre... etc. " M Le Maître répondit à cette lettre de sa tante en jeune homme amoureux et véhément, mais avec moins d' esprit qu' elle et de légèreté ; les premiers mots suffiront : " ma très-chère tante, si je n' avois appelé de vos paroles, vous n' auriez point reçu de moi de réponse. La première page de votre lettre m' a piqué si vivement que j' ai été plus de quinze jours à la lire, ne trouvant point de ligne qui ne m' arrêtât et ne me parût injurieuse... les bornes que j' ai mises à ma lecture en ont mis aussi à ma douleur... " et il s' attache à disculper le mariage. Mais la mère Agnès ne se laissa pas vaincre si aisément, et lui écrivant de nouveau, après deux ou trois lignes de réplique directe, elle reprend son idée d' allégorie mystique, et suppose de plus en plus (non sans quelque malice d' enjouement) que c' est du mariage avec l' église que son neveu entend uniquement parler : " vous voulez épouser la chasteté ; que ne m' avouez-vous votre secret, puisque Jésus-Christ m' en a donné la connoissance ? " on peut dire que dans son style séraphique elle le lutine. p383 M Le Maître, esprit ardent, vigoureux, passionné et appliqué, était donc dans ce train de succès, d' applaudissement flatteur, et, grâce à la faveur toute particulière de m le chancelier, il courait un champ d' avenir illimité, si bien (pour me servir d' une des expressions glorieuses dont il se peint à merveille) que sa conversion, en l' état où il se voyait, lui paraissait aussi difficile que celle d' un roi qui renonceroit à son royaume . Un de ses admirateurs, transporté, lui disait, au sortir d' une audience, qu' une telle gloire étoit préférable à celle de m le cardinal , parce qu' elle semblait à tous l' entière récompense d' un juste mérite, tandis que l' autre attirait souvent la haine et l' envie. S' il est jamais vrai de dire de la vanité , selon le mot de M De Saint-Cyran, que son humeur est de se nourrir de l' air qui se prend en public , nul assurément ne humait de cet air à plus large poitrine que M Le Maître en sa pompeuse carrière ; il avait vingt-neuf ans : c' est alors pourtant qu' un jour il se sentit soudainement touché. Le vent de Dieu ne fit que passer, et en lui tous les cèdres du Liban tombèrent. Madame D' Andilly, épouse de celui qu' on connaît p384 déjà si bien, fut prise d' une maladie dont elle mourut (août 1637). M De Saint-Cyran la visitait souvent et tâchait de la disposer, de l' exhorter par ses paroles à ce dernier passage, auquel, femme vertueuse, mais du monde, elle était assez peu sérieusement préparée. M Le Maître entendait les paroles de M De Saint-Cyran près du lit de la malade où il venait lui-même souvent, et il les méditait longtemps en son coeur ; il se les enfonçait avec cette ardeur qu' il mettait à toutes choses. Il voyait bien que, sous ces encouragements de l' homme de Dieu, il y avait un effroi qui se dissimulait prudemment pour ne pas consterner, par des vérités trop nues, une âme déjà assez troublée. Quant à lui, instruit de plus longue main par l' étude des pères qu' il avait déjà presque tous lus à cette époque, il se considérait à la place de la mourante et concevait une pleine frayeur des jugements de Dieu. Ce fut surtout lorsque, pendant l' agonie, dans les prières pour la recommandation de l' âme, il entendit M De Saint-Cyran proférer ces mots : " proficiscere, anima christiana, de hoc mundo in nomine dei omnipotentis qui te creavit ; partez, âme chrétienne, partez de ce monde, au nom du Dieu tout-puissant qui vous a créée ; " -ce fut alors qu' il se sentit extraordinairement atteint : il fondit tout en larmes et ne pouvait se souffrir lui-même, est-il dit, considérant d' avance la confusion où il serait lorsqu' on prononcerait sur lui un jour cet ordre étonnant, et qu' il y faudrait obéir et comparaître devant son juge. Tout à côté de ces paroles de consternation, il p385 en trouvait de plus rassurantes dans ce qui est dit par la bouche du prêtre : " renova in ea, piissime pater, quidquid terrena fragilitate corruptum est... ; renouvelez dans cette âme, ô père rempli de bonté, tout ce qui a été corrompu par la fragilité de la nature... ; " et surtout dans ce qui suit : " laetifica, domine, animam ejus in conspectu tuo... ; réjouissez-la, seigneur, par votre présence, et ne vous souvenez point de ses anciennes iniquités et de l' ivresse que lui a causée la fureur du mauvais désir ; car, quoiqu' elle ait péché, elle n' a point nié le père, le fils et le saint-esprit ; mais elle a cru, et elle a eu même du zèle pour le seigneur, et a fidèlement adoré le Dieu qui a tout créé ! " toutes ces magnifiques paroles de la liturgie tombaient goutte à goutte sur son coeur, et celles-ci surtout le faisaient fondre : " miserere, domine, gemituum... ; ayez pitié, seigneur, de ses gémissements et de ses larmes, et, comme elle n' a de confiance en rien que dans votre miséricorde, admettez-la à la grâce de votre réconciliation. " la malade venait de rendre le dernier soupir ; lui, ne se contenant plus, il sortit au jardin et se promenait au clair de la lune dans cette grande allée qui côtoyait le logis, comme saint Augustin dans ce jardin où il errait un moment avant d' entendre la voix sous le figuier : et là, M Le Maître aussi répandait son âme en présence de Dieu avec d' autant plus de liberté que, toute la maison étant dans le deuil et dans les larmes, personne ne pouvait accuser l' abondance des siennes ni en deviner la secrète cause. C' est en ce moment p386 solennel, 24 août 1637, jour de la saint-Barthélemy, que, dans un saint massacre de ses espérances terrestres, il prit la résolution de quitter le barreau pour se venir jeter aux pieds de Dieu par les mains de M De Saint-Cyran. M De Saint-Cyran, aux premières paroles qu' il en entendit, ressentit d' abord une grande joie ; mais il comprit en même temps d' un coup d' oeil toute l' étendue et la gravité de l' affaire, et ce qui en rejaillirait sur lui de persécution : " je prévois bien, dit-il, où Dieu me mène en me chargeant de votre conduite ; mais il n' importe : il le faut suivre jusqu' à la prison et à la mort ; " et il ne pensa plus qu' au nouveau converti. Il lui conseilla pourtant de ne rien précipiter et, comme saint Ambroise avait fait à saint Augustin, qui était un si célèbre professeur de rhétorique, il lui dit d' attendre le moment des vacances, afin de quitter avec un peu moins de brusque éclat. M Le Maître se soumit au conseil et continua encore un mois de plaider : mais ce n' était plus avec le même feu, avec la même liberté d' esprit qu' auparavant. Les audiences pourtant le touchaient encore et le ressaisissaient par les chaînes dorées de la louange ; mais il retombait vite sur lui-même au triple écho des applaudissements, et, comme saint Pierre au chant du coq, il rentrait en son coeur p387 pour se repentir. Il y avait (comme il y a, je crois, encore) dans la salle des audiences un grand crucifix poudreux ; l' orateur n' avait guère songé à y regarder jusque-là ; mais durant ses derniers plaidoyers il n' en détachait point sa vue, et il a depuis avoué qu' en le considérant il avait plus envie de pleurer que de plaider. Cette diminution d' ardeur et de jeu oratoire fut remarquée, et M Talon, qui avait rivalité avec lui, dit railleusement à ce propos, au sortir d' une audience, que pour cette fois M Le Maître, au lieu de plaider vraiment, n' avait fait que dormir. Ce trait rapporté à M Le Maître le piqua, et, parlant huit jours après, pour la dernière fois, il le fit de telle sorte qu' il n' avait jamais montré plus de feu ni de vigueur : " il avoit toujours M Talon en vue ; il ne se tournoit en parlant que vers lui seul : toujours le corps bandé, toujours le bras étendu, toujours sur le bout du pied, toujours l' oeil arrêté sur lui, comme étant le dernier effort qu' il faisoit, et résolu, au sortir de là, de faire à Dieu un sacrifice de ce talent si rare, et de rendre muette à l' avenir une bouche qui étoit l' admiration de toute la France " . Ce fut là son dernier plaidoyer, le dernier aiguillon et la mort de son éloquence, et l' on peut dire d' elle, comme de ces grands capitaines emportés sur le champ de bataille, qu' elle fut ensevelie dans son triomphe. p388 Les vacances du palais étaient arrivées ; à partir de ce jour le barreau ne le vit plus. D' accord avec M De Saint-Cyran, avec sa mère Madame Le Maître, qui en bénissait Dieu avec larmes (combien peu de mères auraient senti ainsi ! ), il accomplit sa retraite de pénitence. Elle se peut comparer tout à fait à celle des chrétiens des quatrième et cinquième siècles. Qu' on se rappelle saint Paulin et saint Sulpice Sévère, les circonstances particulières à ce dernier principalement : de même, dans la fleur de l' âge et la pleine vogue de ses espérances, dans l' abondance de la louange et l' enivrant triomphe du barreau, Sévère (comme le lui dit saint Paulin) avait quitté tout d' un coup, pour les prédications des pécheurs, la belle littérature cicéronienne qu' il ressuscitait, et avait embrassé le silence devant les hommes pour parler plus purement des choses célestes. Mais au quatrième siècle pas plus qu' au dix-septième, pas plus que si c' était de nos jours, de telles actions ne paraissent simples et ne se font accepter du bon sens ordinaire. J' insiste là-dessus ; on croit trop à l' uniformité chrétienne de certains âges. Non, au dix-septième siècle pas plus qu' aujourd' hui, la grande action de M Le Maître ne dut être comprise ni sembler possible ; elle parut (pour dire le mot) une folie . C' est là le sceau que porte au front l' héroïsme chrétien p389 dans tous les temps ; et ceci, en nous montrant que le passé n' est pas ce qu' on se figure, que ce qui s' y est fait de grand et de saint s' y est fait toujours malgré le siècle, au scandale du siècle et sous son injure, en rabattant en un mot de l' idée des temps passés, doit nous rassurer plutôt sur le nôtre, qui n' est peut-être pas pire, et qui, en fait d' enthousiasme encore fécond (je veux l' espérer), méprise ou simplement ignore ce qu' il enferme. Ausone et bien d' autres gens d' esprit jugeaient saint Paulin et Sulpice Sévère un peu atteints de vision : m le chancelier crut que M Le Maître avait perdu la tête. Plusieurs de ses parents, M Henri Arnauld, son oncle, alors abbé de saint-Nicolas d' Angers, depuis évêque et saint évêque, lui conseillait de p390 se méfier, de ne rien précipiter : il était au fond assez de l' avis de m le chancelier. Mais, avant que rien fût ébruité encore, et quand M Le Maître échappait à peine à sa dernière cause, il s' agissait tout d' abord de lui trouver une retraite. M De Saint-Cyran le prit quelque temps à son nouveau logis près des chartreux, et il l' engageait même à entrer dans cet ordre. Plusieurs raisons de santé et autres s' y opposèrent. Voyant cela, Madame Le Maître, qui demeurait à Port-Royal de Paris, décida au plus tôt de faire bâtir un petit logis extérieur attenant au p391 monastère, pour y retirer ses fils ; car un frère de M Le Maître, M De Séricourt, touché du même coup et dans des circonstances singulières que nous dirons, l' avait imité. On mit grande hâte à cette construction, on revêtit les murailles humides d' ais de sapin pour les rendre habitables, et le logis fut prêt en trois mois : ces messieurs y purent entrer en janvier 1638, le jour de saint Paul, premier ermite. cependant le palais venait de se rouvrir ; on y cherchait M Le Maître, et on ne le découvrait plus : les bruits les plus contraires circulaient. C' est alors que, sur l' avis de M De Saint-Cyran, il écrivit à m le chancelier cette belle lettre, datée de novembre ou décembre 1637 : " monseigneur, Dieu m' ayant touché depuis quelques mois et fait résoudre à changer de vie, j' ai cru que je manquerois au respect que je vous dois, et que je serois coupable d' ingratitude, si, après avoir reçu de vous tant de faveurs extraordinaires, j' exécutois une résolution de telle importance sans vous rendre compte de mon changement... etc. " p392 une telle lettre me semble mémorable comme esprit, comme oeuvre ; et j' aime à me dire, en la prenant au fond, qu' elle doit compter et peser pour beaucoup dans une époque qui va produire Polyeucte et Athalie . C' en est le pendant, en effet, non pas dans le domaine de l' art, mais au sein même de la vie ; et cela, pour se passer sur terre, sur le parvis même, au lieu de se projeter et de se peindre dans la coupole idéale, n' offre pas une moindre beauté. p393 En même temps qu' il écrivait à m le chancelier, et même avant de lui écrire, M Le Maître remplissait un autre devoir tout à fait grave et touchant : il s' adressait à son père, lequel, avons-nous dit, vivait séparé de Madame Le Maître et dans un train vraiment déréglé. Aussitôt converti et retiré, la première pensée de M Le Maître avait été vers ce père très-peu digne, mais que sa charité filiale se reprenait plus vivement à p394 considérer. Voici cette lettre, non moins belle que l' autre de sentiment et de ton : " monsieur mon père, Dieu s' étant servi de vous pour me mettre au monde, et m' ayant obligé de vous rendre tout le respect que l' on doit à un père, je violerois l' ordre de sa providence et le devoir de la nature, si je ne vous faisois savoir la résolution qu' il m' a fait prendre par sa bonté infinie,... etc. " p395 deux ans après, lorsque son père, toujours impénitent, mourut, M Le Maître, dans le voeu qu' il avait formé d' une inviolable retraite, ne crut pas pouvoir assister aux funérailles ; mais, en revanche, et comme pour s' en excuser, il ne crut pas non plus devoir assister à la prise d' habit de sa sainte mère, qui eut lieu à peu d' intervalle de là, et ce sacrifice ne fut pas le moins sensible de sa vie. Se peut-il donc concevoir une plus admirable alliance des sentiments de religion et de ceux de nature : ces privations à la fois austères et délicates ; cette lettre à son père d' une réprimande si contenue, d' un respect si tendre ; cette retraite avec messieurs ses frères p396 auprès de ses saintes tantes, à côté d' une mère tout à l' heure religieuse à son tour, et qui, comblée enfin, quand viendra l' heure de mourir, assistée du grand Arnauld son frère, se confessant à M De Saci son fils, prêtre depuis un an seulement, s' écriera vers le ciel, dans un ardent sentiment de reconnaissance : " qu' ai-je fait à Dieu pour avoir un tel fils ? " elle le disait de M De Saci, elle le dut penser tout autant de son illustre aîné, M Le Maître. M Le Maître est un grand caractère ; j' ai parlé de ses plaidoyers assez sévèrement pour le goût ; mais il y a autre chose dans l' homme que le goût, et il avait toutes ces autres choses : force et véhémence d' esprit, chaleur et foyer de coeur, puissance d' étude, droiture de judiciaire, flamme d' imagination, fécondité de plume qui avait succédé au fleuve de la parole ; et tant de qualités si diverses, durant les vingt années qu' il vécut après sa conversion, ne servirent plus qu' à l' accomplissement sous toutes les formes et à la pratique multipliée de la pénitence. ç' a été véritablement, comme on disait de lui alors, un grand pénitent , le premier de Port-Royal, à ce titre, et le chef des solitaires. Par sa priorité de conversion, par sa constante et infatigable ardeur, par je ne sais quoi d' irrégulier qu' il garda toujours sous la discipline, il les domine tous. Si ces solitaires que nous avons à énumérer maintenant, et à faire passer devant nous, avaient dû sortir de leur désert et faire irruption dans le siècle, comme on l' a p397 vu plus d' une fois de ceux de la thébaïde accourant dans Alexandrie, et comme on le dit de ces autres solitaires qui, le grand Macédonius en tête, descendirent de leur montagne dans Antioche affligée et châtiée par Théodose, c' est avec M Le Maître en tête qu' on les aurait vus marcher. Il y avait en lui du saint Antoine, son patron, et surtout du saint Jérôme. Comme celui-ci, il était un grand lutteur des déserts, ne sachant qu' inventer pour se mater lui-même et se roulant presque dans l' arène enflammée, -du moins bêchant la terre, sciant les blés, faisant les foins par la chaleur de midi, se ressuyant son chapelet en main au soleil, s' interdisant le feu dans les durs hivers, puis replongé, au sortir de ces travaux manuels, dans l' étude opiniâtre, dans l' hébreu qu' il dévorait pour arriver à l' esprit le plus caché de l' écriture, compulsant toute la doctrine des pères, les traduisant, en divulguant de petits traités, en écrivant des vies savantes, en amassant des matériaux pour les écrits de M Arnauld son oncle (son jeune oncle), et passant de là à l' apologie de la vérité présente attaquée : on parlera, à l' occasion, de quelques-uns de ces ouvrages. Avec cela, jusqu' au bout, des tumultes d' esprit extraordinaires, des restes de vieil homme qu' il déracinait sans cesse plein d' une vigueur toujours nouvelle, mais en se renversant quelquefois à d' autres extrémités. Et, par exemple, dans la dispersion des solitaires (1638) qui suivit l' emprisonnement de M De Saint-Cyran, M Le Maître avait vu à la Ferté-Milon de saintes dames qui désiraient se rattacher à la solitude de Port-Royal. Quand M De Saint-Cyran le sut, connaissant cette nature emportée, il jugea à propos de lui défendre tout entretien pareil, même avec p398 les plus saintes personnes du sexe, alléguant que s' il est recommandé en général : cum feminis sermo paucus et durus, aux solitaires il fallait dire, nullus. là-dessus M Le Maître, obéissant à l' instant, mais extrême dans son obéissance, résolut non-seulement de ne plus parler jamais à aucune femme, mais, en règle plus générale, de ne plus parler à personne : ce que M De Saint-Cyran fut aussitôt obligé de rabattre, jugeant ce second mouvement plus imprudent que le premier. Ainsi en toutes choses : cette ardente nature, même convertie, même sous l' ombre du cloître, était restée un continuel et saint orage. Une de ses plus fortes luttes et de ses plus touchantes épreuves fut quand M De Saci, son frère cadet, étant devenu prêtre et confesseur, il s' agit pour lui, le glorieux aîné, de se ranger comme pénitent sous cette direction paternelle. Il avait passé déjà de M De Saint-Cyran à M Singlin ; celui-ci lui avait donné ensuite, ainsi qu' aux solitaires, M Manguelen qu' il avait accepté sans murmure : mais M De Saci, son puîné ! Et d' un caractère si différent du sien, aussi flegmatique, aussi glacé en apparence et compassé que lui bouillant et exubérant ! Non, si fort qu' il le respectait, il ne pouvait se résoudre à l' accepter comme père spirituel. M Singlin parla haut, et, Dieu aidant, cette grande répugnance soudainement tomba et fit place à un attrait. M Le Maître vaincu choisit dans tout saint Chrysostome de quoi former un petit écrit qu' il intitula : le portrait de l' amitié chrétienne et spirituelle, et l' envoya à M De Saci avec six vers de sa façon, pour lui dire agréablement que désormais il lui soumettait son coeur. Ce n' est qu' à Port-Royal qu' on rencontre de ces traits-là. p399 Et ce grand pénitent, qui déployait la vigueur ascétique des premiers âges, cet implacable tourmenteur de lui-même en Jésus-Christ, qui aurait été l' un des chefs de la milice monastique d' un Athanase, ce géant d' ardente poitrine et de coeur de flamme, qui ne voulait plus que des cavernes pour y pleurer, son imagination (savez-vous ? ) avait des nuances ou des saillies pleines de douceur. Il aimait à connaître, avons-nous dit, les aventures spirituelles de chaque solitaire, et se faisait une dévotion de les entendre raconter comme un saint roman. Aux grands jours, dans les circonstances solennelles de Port-Royal des Champs, à défaut de descente à Antioche ou d' irruption dans Alexandrie, il allait en tête de ces messieurs , la nuit, au sortir de matines, recevoir leur nouveau directeur, M Manguelen, qu' envoyait M Singlin, retenu à Port-Royal de Paris, et il parlait, il haranguait dans ce silence de la nuit , au nom de tous, d' une manière à les étonner et à les ravir. Un jour, il plaida (avec permission de M Singlin) pour les religieuses de Port-Royal devant un juge de village, qui n' avait jamais rien ouï de si beau. Sa bouche éloquente avait conservé des paroles d' or ; mais c' est surtout dans les écoles de Port-Royal et auprès des enfants qu' il se les permettait sans scrupule, qu' il les prodiguait avec candeur. Du Fossé, dans ses mémoires , nous en a donné des détails qu' il faut lire : " je me souviens même que, tout écolier que j' étois, il me faisoit souvent venir dès lors dans sa chambre, où il me donnoit des instructions très-solides, tant pour les p400 études que pour la piété... etc. " ce que M Le Maître faisait là pour le jeune Du Fossé, il le fit également pour le petit Racine , comme on le voit par l' aimable et naïve lettre qu' il lui écrivait de Bourg-Fontaine (1656) deux ans avant sa mort. C' est là une heureuse liaison, et qui complète littérairement M Le Maître. Ce qui a pu lui manquer pour le goût dans certains écrits, il l' a compensé par cette influence docte et pieuse dont il environna l' enfance de Racine. Il le trouvait si bien doué qu' il voulait faire de lui un avocat : reste de prédilection qui fait sourire. Par tous ces traits rassemblés et qui anticipent quelque peu sur les temps, j' ai voulu achever rapidement l' idée du premier et du plus chrétiennement héroïque de nos solitaires. à ne voir même que le côté historique des moeurs et des caractères, c' est quelque chose d' assez original au dix-septième siècle, et (si l' on pouvait réintroduire ces expressions profanes) quelque chose d' assez glorieux, que d' avoir produit de telles figures. Parmi les analogies et les parallèles à la Plutarque que l' on construirait pour l' époque, on pourrait poser et soutenir sans trop de peine comme thèse : ce que Racine est à Euripide ou à Sophocle, M Le Maître p402 l' a été à saint Jérôme ; quelque chose de moindre assurément, mais qui souvent rappelle les mêmes tons et les mêmes lignes. Je reviens aux environs de sa conversion, à toutes celles que le même moment mûrit, et qu' on vit comme à la fois éclater. M Singlin, Lancelot, M De Séricourt sont déjà réunis ; ils nous offrent, avec M Le Maître, les premiers et les vrais chefs de file du groupe futur : il y a donc à les aborder un à un, avant de reprendre la suite du récit, la prison de M De Saint-Cyran et le commencement des persécutions. p403 Iii. M Simon Le Maître De Séricourt, frère cadet de M Le Maître, était d' abord militaire. Né en 1611, il se trouvait en 1635, à vingt-quatre ans, major dans Philisbourg, sous les ordres de M Arnauld, mestre-de-camp des carabins, son cousin (ou oncle à la mode de Bretagne), qui y était commandant. Une nuit d' hiver, la place fut surprise par les troupes de l' empereur, à la faveur des glaces qui rendaient praticable le fossé. On passa la garnison au fil de l' épée. Le gouverneur se défendit vaillamment dans une maison où il s' était retranché, faute de citadelle, avec l' élite de ses officiers ; mais il fallut se rendre. Il fut emmené prisonnier à p404 Eslinghen, et M De Séricourt avec lui. C' est de cette prison que M Arnauld, qui était entreprenant, parvint à se sauver par une adresse singulière : cela se lit en détail dans les mémoires de l' abbé Arnauld. Sa fenêtre donnait à une grande hauteur sur le fossé de la ville : il s' agissait, pour descendre, de fabriquer une échelle de cordes. Il imagina toutes les fois qu' on le laissait sortir avec ses gardes, de les faire jouer à un jeu qui s' appelait sangler l' âne , dans lequel on lie avec une corde l' un des joueurs. Le jeu fini, le bout de corde était jeté à terre et oublié des gardes, mais ramassé par l' un des compagnons de M Arnauld, tant enfin qu' il en eut assez pour son échelle. Il avait, de plus, fait pratiquer à l' avance quelques cavaliers français qui étaient au service de l' empereur, et auxquels il promit de l' emploi dans son régiment des carabins. Bref, le jour pris avec ces cavaliers qui l' attendirent en dehors, il gagna les champs ainsi que M De Séricourt, se tira des rencontres auxquelles ses compagnons répondaient en allemand, et ils arrivèrent, après bien des traverses, à Venise, d' où ils regagnèrent la France. Le gouverneur qui les avait laissés échapper eut la tête tranchée. En 1637, étant au siége de La Capelle, M De Séricourt se sentit touché du récit que lui fit un de ses compagnons d' armes d' un secours merveilleux envoyé du ciel dans un danger, et, par un retour naturel, il rapporta ce trait à ce qui lui était arrivé de merveilleux à lui-même. Il fut également touché d' apprendre les progrès que faisait dans la piété son jeune frère, M De Saci, qui était déjà sous la direction de p405 M De Saint-Cyran. Mais ce qui acheva de l' émouvoir, ce fut l' exemple de son illustre aîné, M Le Maître. Relevons, pourtant, cette particularité que c' est M De Saci, le plus jeune des trois, qui servit l' impulsion divine pour la conversion de ses deux aînés. M De Saint-Cyran était allé voir à Port-Royal Madame Le Maître et la consoler sur la nouvelle de ce désastre de Philisbourg, où son fils peut-être avait péri ; car on ne savait rien avec certitude dans ces premiers moments. Madame Le Maître aimait plus tendrement qu' aucun autre de ses fils M De Séricourt, homme bien aimable en effet, doux, délicat, qui s' était aguerri vaillamment au métier des armes, et que ses dangers mêmes rendaient plus précieux au coeur maternel. Mère si chrétienne, c' était pourtant son benjamin, et, plus tard, quand il mourut (1650), on la verra mourir de sa mort. Dans sa douleur donc, dans cette affreuse idée surtout qu' il pouvait avoir péri sans être disposé, elle dit à M De Saint-Cyran qui la visitait et lui adressait de bonnes paroles : " j' ai un fils que j' espère se devoir donner à Dieu ; c' est l' unique consolation que vous puissiez me procurer à présent, que d' avoir la bonté de le voir et de le conduire. " c' était de M De Saci, âgé de vingt-deux ans, qu' elle parlait. M De Saint-Cyran p406 s' en chargea, lui fit prendre dès lors la soutane, et la vue édifiante de ce jeune frère contribua beaucoup à préparer les aînés. Ces renversements de nature, par lesquels le plus jeune conduit et précède les autres, sont fréquents dans Port-Royal et dans l' ordre chrétien dont ils font comme l' ornement et la grâce. M De Séricourt était donc très-ébranlé déjà quand il arriva de l' armée à Paris dans les commencements de la retraite et de la pénitence de M Le Maître ; mais rien ne saurait suppléer le récit du naïf Fontaine et son éloquence de coeur : " quand il M De Séricourt vit M Le Maître dans cette espèce de tombeau où il étoit enseveli tout vivant, et dans un air si lugubre de pénitence qui l' environnoit, il en fut tout saisi ; et avec des yeux étonnés, il cherchoit M Le Maître dans la personne qu' il voyoit, et il ne le trouvoit pas... etc. " p407 Fontaine donne en cet endroit une lettre que M De Séricourt aurait écrite alors à M De Saint-Cyran ; mais il l' a sans doute refaite de mémoire, et on y relève des impossibilités. Il y suppose que le saint abbé est déjà en prison, et que M De Séricourt lui demande la grâce de s' y aller enfermer avec lui. Or M De Séricourt fut rappelé à Paris à l' occasion même de la mort de Madame D' Andilly ; sa conversion ne suivit guère que d' un mois celle de M Le Maître, et précéda l' arrivée de Lancelot, qui nous fixe sur tous ces points en témoin oculaire. Quoi qu' il en soit de cette légère confusion chronologique, qui chez le bon Fontaine n' est pas la seule, l' aimable auteur achève ainsi la peinture : " cet homme admirable M De Saint-Cyran jugea qu' il seroit mieux pour le bien de ces deux frères qu' ils fussent ensemble... etc. " p408 Bossuet, en maint de ses beaux endroits, a bien souvent imité ou simplement traduit Chrysostome : mais ne voilà-t-il pas, dans cette humble page de récit et dans ces vies commençantes de solitaires, saint Chrysostome, saint Basile et saint Grégoire imités et reproduits, et d' une imitation originale aussi, et non pas pour la pensée seulement, mais pour l' action même ? Je reviens à ma proposition déjà énoncée, et je tâche, en l' étendant, de la rendre de plus en plus précise et significative : au dix-septième siècle, ce que Racine est à Sophocle ou à Euripide, ce que Bossuet est à saint Chrysostome, Port-Royal, avec ses relations et ses solitaires, l' est à saint Grégoire, à saint Basile, à saint Jérôme, à saint éphrem, à saint Eucher, à tout ce côté pénitent, et studieux dans la pénitence, de l' antiquité chrétienne et des pères, lequel, sans Port-Royal, et même Bossuet, Bourdaloue et Fénelon existant, n' aurait pas été alors reproduit suffisamment ni représenté. M De Séricourt ne devint pas un écrivain en devenant un pénitent, ou du moins il ne fut écrivain que dans le sens matériel du mot : il se contentait d' offrir sa main pour copier (ce qu' il faisait admirablement, dit-on,) les ouvrages de son frère M Le Maître et de son oncle M Arnauld. Ce travail de transcription, qui avait joué un si grand rôle dans les cloîtres des vieux âges comme moyen d' étude et de sanctification, p409 et que l' imprimerie semblait avoir naturellement supprimé, se retrouve en usage à Port-Royal avec tant d' autres exercices pieux du passé. Ce qu' on y a copié d' écrits de toutes sortes est prodigieux. Plusieurs des solitaires et quelques-unes des soeurs s' y employaient ; et, au soin, à la netteté de ces manuscrits on peut juger avec quelle piété ! Ils en peignaient l' écriture dans ce même esprit avec lequel Mademoiselle Boulogne peignait ses dessins et vignettes de sainteté. La plupart des écrits de Port-Royal, les relations , le nécrologe , les mémoires de Lancelot, de Fontaine, de Du Fossé, beaucoup de lettres de M De Saint-Cyran et de leurs autres pères spirituels, n' ont été imprimés et publiés qu' en plein dix-huitième siècle ; et c' est même ce qui explique le peu de connaissance qu' on en a généralement, tout cet affluent précieux n' étant pas entré en son temps dans le grand courant de la littérature, et celle-ci, déjà toute contraire, ne l' ayant accueilli ni senti le moins du monde lorsqu' il s' y versa. En attendant que ces manuscrits fussent imprimés, ce que mille raisons retardaient et pouvaient bien longtemps interdire, on en multipliait sous main des copies soigneusement faites. M De Séricourt fut un des premiers solitaires qui s' y appliqua ; au milieu de ses austérités, c' était devenu sa tâche favorite, comme au-dedans du cloître c' était celle également de la soeur p410 Marie-Claire, et leur simplicité fervente y excellait. Il fut aussi le premier militaire parmi les messieurs de Port-Royal ; il ouvre en date cette série intéressante de pénitents qui, changeant seulement de milice, brisèrent leur épée au pied de la croix. Les autres qui se retirèrent successivement, M De Pontis, M De La Petitière, M De La Rivière, M De Beaumont, M De Bessi, tant de vieux routiers , vrais centurions de l' évangile, ne vinrent à Port-Royal qu' après l' exemple donné par le jeune major de Philisbourg ; et celui-ci était déjà mort depuis deux ans, lorsque pendant la seconde guerre de Paris, en pleine fronde (1652), Port-Royal des Champs, exposé aux partis de troupes répandus dans la campagne, fut mis en état de défense et de siége par tous ces vieux capitaines qui reprenaient, il le fallait voir, leur ton de commandement et saisissaient, avec une secrète joie, cette dernière occasion permise d' exercer un métier abjuré, mais au fond toujours cher. C' est même alors qu' on put remarquer au milieu d' eux, non sans sourire, M Le Maître, si prompt à toutes choses, l' épée au côté et le mousquet sur l' épaule. M De Séricourt, ce jeune militaire si doux, si délicat de complexion et si fort de coeur, m' a toujours donné sujet de concevoir ce qu' aurait été Vauvenargues s' il avait vécu vers le temps de M De Saint-Cyran. Vauvenargues, un siècle plus tôt (est-ce bien téméraire de n' en pas douter ? ), pour peu qu' il eût connu Port-Royal, y serait venu avec M De Séricourt et tous ces autres pieux militaires. Comme, en effet, son âme religieuse, si brave et si tendre, va là naturellement ! Comme son talent y aurait aisément tourné, y gagnant p411 en solide appui, en point de vue supérieur ! Il me semble qu' il y aurait, si l' on avait loisir, un intérêt tout neuf et un jour imprévu à l' examiner ainsi dans le sens de cette affinité que je crois saisir et de cette ressemblance que je voudrais restaurer. à ne prendre ces rapprochements que pour ce qu' ils valent, c' est-à-dire surtout pour des matières et des aiguillons à pensées, il y a lieu d' autant moins de se les refuser au passage. Vauvenargues, comme esprit, c' est bien plus (cela va sans dire) que M De Séricourt ; c' est un disciple de Pascal, le premier disciple en mérite, un Pascal plus doux, plus optimiste, plus confiant en la nature humaine loyale, généreuse, et qu' il juge trop par lui : âme bien née, il croyait à la nature. Vauvenargues, c' est un mélange adouci de Pascal et de M De Séricourt. Ce dernier ressemblait encore à ce jeune et aimable compagnon de Vauvenargues, célébré dans une page funèbre si touchante, et à qui son sage ami dut souvent songer en écrivant les conseils sur la gloire et les plaisirs ; à ce charmant Hippolyte De Seytres qui avait rapporté des marches glacées de Moravie les semences de mort. Vauvenargues, qui lui-même avait rapporté de ses guerres des infirmités cruelles et d' incurables maux, lui que Voltaire comparait, dans son respect, à Pascal souffrant, Vauvenargues, rejeté du ministre, qui lui répondait à peine et négligeait ses services, se tourna sans murmure à l' étude, à la philosophie, à la morale ; de son lit de douleurs, il rechercha dans la nature les bons principes pour les relever et les proclamer ; il corrigea par l' effet de son observation sereine et bienveillante l' amertume sans mélange de p412 La Rochefoucauld, l' amertume non moindre, bien que plus couverte, de La Bruyère. Eut-il raison ? S' il avait causé avec M De Saint-Cyran au temps de M De Séricourt, avec Pascal bientôt après, n' aurait-il pas appris d' un mot et, comme on disait alors, par l' oreille du coeur, que cette idée amère de la nature humaine n' est, après tout, qu' une stricte vérité, mais une vérité de la terre qui attend son nécessaire complément, son couvercle et comme son ciel, dans l' embrassement supérieur de la vérité chrétienne ; de telle sorte que chaque point du mal observé, chaque endroit de poussière et de boue, et rien que de poussière et de boue si l' on y demeure, disparaît, se transforme, si on le rapporte à son point d' opposition en haut, et correspond dans son zénith spirituel à quelque étoile lumineuse ? Vauvenargues ne conçut jamais bien cela, et son noble talent, dans ses velléités chrétiennes, comme dans ses générosités naturelles, tâtonna toujours. Et qu' à cette occasion l' on considère un peu la singularité, le jeu des points de vue successifs, et la diversité des rôles. Au dix-septième siècle, la plus grande élévation religieuse dans la vérité consistait à croire la nature humaine déchue, mauvaise, pleine de ces vices originels qui, selon l' énergique expression de Saint-Cyran, la souillent et la diffament devant Dieu, et à n' adorer que l' unique et souveraine efficacité de la grâce. Molière, La Rochefoucauld et La Bruyère étaient assez du même avis quant à la première partie, mais sans la seconde p413 dont ils usaient assez peu. Ils prenaient le mal et laissaient le remède ; ils raillaient plus ou moins gaiement, disséquaient plus ou moins cruellement la nature humaine ainsi vue : pourtant ils le font dans les détails et dans l' application seulement, et ils n' élèvent pas de système philosophique complet en face du christianisme. Au dix-huitième siècle, on passe outre. Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, dès l' abord, ont été des observateurs ironiques, et plus que cela : la religion par eux n' est pas seulement négligée ; elle est directement atteinte. Mais un système parallèle se forme, auquel eux-mêmes et d' autres concourront, et que Jean-Jacques pousse à son dernier terme. Bientôt la plus grande élévation spirituelle, au dix-huitième siècle, consiste (au rebours de la grande religion du dix-septième) à croire la nature humaine bonne en soi quand la société ne la gâte pas trop, à la respecter, à proclamer la conscience loyale et droite si on la consulte en elle-même, et à prétendre la liberté de l' âme capable de bons choix. C' est de la religion alors (au moins relativement) que de croire cela ; et l' excès irréligieux consiste dans la négation de la liberté et dans une sorte de prédestination , mais toute physique et par la matière, bien loin que ce soit par la grâce. Que de contrastes et de contre-parties ! Devant cette mer des opinions humaines, comme au bord d' un océan, j' admire le flux et le reflux : qui donc en dira la loi ? Quoi qu' il en soit, Vauvenargues a été, dans la première partie du dix-huitième siècle, l' un des plus purs p414 et des plus sincères promoteurs de cette morale philosophique, généreuse encore quand elle semblerait abusée. Il y a mêlé vers la fin, sinon des retours chrétiens, du moins des prières, peut-être des préoccupations de la foi révélée, qui sont demeurées dans sa vie une partie obscure, mais d' une obscurité plutôt douce et pleine d' espérance. Pour achever de dire tout mon point de vue, toute ma superstition sur lui, je le considère lui jeune, sérieux, éloquent, épris de la belle gloire, lui que respectait, que consultait Voltaire plus âgé de vingt et un ans, -je me l' imagine, en vérité, comme le bon génie de Voltaire même, comme ce bon p415 ange terrestre qui quelquefois nous accompagne ici-bas dans une partie du chemin sous la figure d' un ami. Mais il vient un moment où la mesure est comblée ; l' ange remonte ; le bon témoin, le génie sérieux, solide, pathétique et clément, se retire trop offensé. Vauvenargues mourut ; et Voltaire, destitué de tout garant, alla de plus en plus à l' ironie, à la bouffonnerie sanglante, aux morsures et aux risées sur Pangloss, et à ne voir volontiers dans l' espèce entière qu' une race de Welches, une troupe de singes. Je me suis laissé prendre un instant à Vauvenargues. Pour peu qu' on séjourne dans un sujet, on y est bientôt comme dans une ville pleine d' amis, et l' on ne peut presque plus faire un pas dans la grande rue sans être à l' instant accosté et sollicité d' entrer à droite et à gauche. Si l' on n' y doit pas céder toujours, il sied de s' y prêter quelquefois. M De Séricourt eut de grands troubles. Dans sa pénitence si sévère, il trouvait probablement tant de charme à n' être plus séparé de son frère, qu' il crut que Dieu lui demandait davantage : il eut l' idée de se faire chartreux. L' affaire fut menée loin ; elle ne manqua que du côté de ces religieux, un peu effrayés déjà, à cette p416 époque, de ce qui sentait le jansénisme. Il dut rester à Port-Royal à continuer ses austérités redoublées et comme son martyre. Quand on voit de telles natures si aimables, ce semble, et si innocentes, de qui l' on dirait volontiers comme Vauvenargues de son ami Hippolyte : tes années croissaient sans reproche, et l' aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant ; de ces natures ingénues, délicates, sérieuses, sur qui paraît être modelée cette autre charmante pensée : les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d' un jeune homme ; quand on les voit, à ce début de la jeunesse et d' une carrière brillante, à cette heure même où il est vrai de dire : les feux de l' aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire, s' en arracher brusquement, se frapper, se repentir, aller, comme M De Séricourt, à des partis tout d' abord extrêmes et qui ne le satisfont pas ; quand on le voit, lui si tendrement lié à son frère, et après des années passées dans la même solitude, s' inquiéter encore de ce trop de douceur et n' aspirer qu' à une cellule plus retranchée, on se demande involontairement : à quoi bon ? et si ce n' est pas trop, si ce n' est pas l' opposé même du bon poids de la balance chrétienne. L' amour divin, comme tous les amours, a ses excès et ses égarements ; mais n' est-ce pas le cas à bien plus d' excuses, s' il n' est que le plus vrai des amours ? p417 Au point de vue chrétien, pour ne pas trancher inconsidérément avec ces saintes vies, il est d' ailleurs un bien beau mot de M Le Maître à méditer : " que chaque saint fait comme un monde à part, où il faut remarquer une providence et une économie de Dieu toute singulière. " sans ce discernement, on blâme ou l' on admire comme du dehors ; on n' entre pas dans le sens unique de la vie. Au temps même où Mm Le Maître et De Séricourt sentaient en eux le mouvement de quitter le monde et de se donner à Dieu par M De Saint-Cyran, le jeune Lancelot, qui pourtant ne réalisa sa pensée qu' un peu après eux, éprouvait des mouvements tout pareils ; il nous les a décrits avec des détails minutieux, touchants, et bien faits pour entourer d' une lumière exacte les plus anciens commencements des solitaires. Cette conversion de Lancelot, ou plutôt cette croissance de religion qui le poussa à Port-Royal, pour n' offrir aucun coup d' éclat comparable à celui de M Le Maître, ne contient pas moins d' intérêt édifiant et, je dirai presque, dramatique, à la suivre dans ses nuances intérieures. Claude Lancelot, né à Paris, vers 1615, d' une famille honnête, était entré à douze ans et avait été élevé, à partir de cet âge, dans le séminaire de saint-Nicolas-du-chardonnet. La communauté de prêtres dite de ce nom, et le séminaire qui s' y était ajouté, avaient pour fondateur M Bourdoise. M Adrien Bourdoise, parmi les simples, est une des figures les plus dignes d' être notées dans l' histoire de la renaissance religieuse au commencement du dix-septième siècle. Né dans le diocèse de Chartres en 1584, p418 et orphelin de bonne heure, il passa dans son enfance par toutes sortes de métiers, et la plupart assez bas : gardien de troupeaux, petit clerc de procureur, laquais même, portier de collége, le pauvre jeune homme fit un peu de tout ; mais, à travers tout, il conservait et développait en son coeur une ferveur de piété très-vive, se servant, pour s' instruire aux choses de Dieu, des moindres circonstances qui se présentaient. Il conçut, dès sa tendre enfance, une très-haute idée de ce qu' était, de ce que devait être un ecclésiastique, un clerc ; et, voyant en quel état de désordre et de déconsidération, après la ligue, la cléricature (comme il disait) était tombée, il se voua à tout faire pour la relever tant en elle-même que dans l' opinion du peuple. C' était un homme d' admirable zèle et d' effusion bien plutôt que de pensée et d' intelligence ; il se prit donc un peu aux dehors ; mais sa grande charité et piété lui devenaient au besoin lumière. Tout jeune encore, par le soin qu' il avait des églises près desquelles il se trouvait, par son dévouement aux intérêts des paroisses, au service des curés, même à la nourriture des pauvres ecclésiastiques pour lesquels il retranchait sur son nécessaire, on l' avait surnommé le solliciteur clérical universel , ou encore le marguillier universel . Son idée fixe était d' amener les prêtres à vivre en communauté. En 1611, étant acolyte , il vint de Chartres à Paris, pour consulter M De Bérulle qui travaillait à fonder sa congrégation p419 des pères de l' oratoire ; il trouva déjà M Vincent sous lui, et c' est alors qu' eut lieu entre eux trois cette espèce de conférence en prière dont il a été parlé. L' année suivante, M Bourdoise, qui n' avait pris les ordres supérieurs qu' à son corps défendant, parvint à fonder sa communauté de prêtres qu' il établit bientôt à Paris proche la paroisse de saint-Nicolas. Saint François De Sales l' y était venu voir en 1619, et l' avait fort loué de son entreprise. M De Saint-Cyran le connut également, à partir de 1628 ; il venait assez souvent à saint-Nicolas pour y dire la messe et y visiter la communauté. Le bon M Bourdoise, je l' ai dit, tenait beaucoup aux dehors dans les choses cléricales ; il fit tonsurer, après quelques mois d' épreuves assez rudes, le petit Lancelot, et lui fit porter soutane, premier point de recommandation à ses yeux : " il sembloit, nous dit Lancelot, que Dieu l' eût envoyé, lui et quelques autres qui parurent presque en même temps, pour défricher ce qu' il y avoit de plus grossier dans le clergé, pendant qu' il préparoit M De Saint-Cyran pour nous venir montrer cette voie plus excellente , qu' il avoit découverte dans les saints pères et dans toute l' antiquité. " le jeune Lancelot, tout en obéissant au digne supérieur, sentait confusément les défectuosités. Je le laisserai, le plus possible, s' exprimer en son propre langage, qui reproduit, comme toutes les autres relations intérieures de nos amis, les formes plus ou moins et p420 l' accent même des confessions de saint Augustin : ce beau livre engendra dans Port-Royal une nombreuse postérité d' écrits, à la fois originaux et imités, selon le cachet composé qui marque la littérature sous Louis Xiv. " quoique nous eussions peu d' instructions solides en cette communauté, dit-il, Dieu néanmoins m' y retint pendant dix ans... etc. " il avait assez de lumière intérieure pour prendre plus de plaisir et de fruit à ce qu' il pouvait rencontrer d' ouvrages ou de citations des anciens pères qu' à tous les livres de dévotion du temps ; et il disait souvent à ceux qui étaient pour lors élevés avec lui, et qui l' en firent depuis ressouvenir : " il n' y a plus d' hommes comme ceux-là (parlant de saint Chrysostome, de saint Ambroise, de saint Augustin, et des autres) ; et, s' il y en avoit seulement un, je partirois dès cette heure et je m' en irois le chercher, fût-il au bout du monde, pour me jeter à ses pieds et pour recevoir de lui une conduite si pure et si salutaire. " et à propos de ce fait, déjà exprimé plus d' une fois, qu' on ne lisait plus les pères, et qu' il y eut à cet égard renaissance au commencement du dix-septième siècle, surtout par Port-Royal, ce n' est pas à dire assurément p421 que le seizième siècle fut tout entier à la grande résurrection de l' antiquité païenne, que le feu des érudits se concentra exclusivement sur les beaux auteurs classiques dont ils étaient volontiers idolâtres, et que les pères grecs et latins n' eurent aucune part dans cette vaste étude recommençante. Certes, érasme, Mélanchthon, Calvin, Castalion, Fra Paolo, et tant d' autres, surent les pères, chacun à sa manière ; Bellarmin, Du Perron, ne les ignoraient pas davantage ; le père Sirmond les remuait assez profondément. Mais chez les catholiques pourtant et en France, jusqu' au sortir du seizième siècle, il y eut peu de doctrine véritable et nul enseignement voisin des sources ; Du Perron y puisait surtout en controversiste, Sirmond en critique érudit ; pour ce qui est du suc moral et chrétien et de l' esprit du dogme, on peut maintenir (avec les restrictions convenables) que chez nous la véritable renaissance ecclésiastique, au lieu d' être contemporaine de l' autre classique, retarda et fut comme ajournée à l' époque que nous décrivons. à moins qu' on n' aime mieux dire que toutes deux retardèrent également jusque-là, pour leur partie intérieure et indépendante de la lettre : ce qu' on appelle goût en littérature, et qui est le sens chrétien en religion. Quoi qu' on en pense, Lancelot nous apprend de cette maison de saint-Nicolas-du-Chardonnet, l' une des meilleures de Paris, ce qui peut sembler incroyable, et ce qui était vrai, à plus forte raison, de toutes les autres : " ... et pour le nouveau testament , j' avois été jusqu' à l' âge de vingt ans à saint-Nicolas sans qu' on nous en eût fait lire aucune ligne, au moins en p422 particulier, et ils étoient si peu instruits là-dessus que l' un d' eux me dit un jour que l' introduction à la vie dévote étoit plus utile à beaucoup de gens que l' évangile. " voilà un point de départ très-sûr, d' où nous aurons à apprécier tout ce que fit Port-Royal par ses directions, par ses traductions, pour divulguer et communiquer à tous l' écriture. Durant dix années, la pensée de trouver un homme qui eût en lui quelque chose des anciens pères, et cet homme une fois découvert, d' aller se jeter à ses pieds, ne sortit pas de l' esprit du jeune Lancelot ; si bien que, se considérant dans une attente perpétuelle et permanente, tout ce que firent messieurs de saint-Nicolas pour se l' attacher définitivement et pour l' engager dans les ordres, ne put le résoudre. Et nous verrons jusqu' au bout en lui un modèle et comme un type de cette humilité, de cette constance patiente, qui fait qu' on demeure toute sa vie au seuil ou dans le vestibule, sans aller jamais jusqu' au sanctuaire. Lancelot ne dépassa jamais l' ordre de sous-diacre : sous-diacre et humaniste , c' est-à-dire un maître, un directeur à sa manière, mais un directeur des enfants et des catéchumènes, un homme qui se tient au bas des degrés redoutables ou brillants, et qui introduit les autres, voilà sa vocation et sa ligne tracée, régulière, humble et ferme, sans que rien l' en ait jamais fait sortir. Durant dix ans donc, il priait et attendait : " comme je cherchois toujours le moyen, dit-il, de me donner plus particulièrement à Dieu, j' eus envie de me faire religieux, et, ne sachant où aller, je jetai les yeux sur les jésuites. Je ne les connoissois pas, mais j' avois lu quelques vies de leurs premiers pères qui m' avoient p423 touché. " ce dessein qu' il nourrit pendant plusieurs années, et pour lequel il postulait déjà, échoua cependant, et par un coup de Dieu, ajoute-t-il ; il ne s' explique pas davantage. C' est peu après cette contrariété, qu' un ecclésiastique de mérite, nommé M Ferrand, vint loger à saint-Nicolas, et par un concours de circonstances, bien que Lancelot ne fût encore qu' écolier, ils se trouvèrent liés si étroitement que l' amitié sainte et civile ne pouvait guère aller plus loin. M Ferrand avait (chose alors bien rare) la connaissance des écrits et de la doctrine de saint Augustin. Il leur arrivait souvent à Lancelot et à lui, en causant, de juger M Bourdoise : " je vois bien, disoit M Ferrand, que l' esprit de ce bon prêtre est un peu extérieur, et qu' il renferme tout dans la parole... etc. " cette vénération à l' instant conçue par Lancelot, et qui lui perça du premier coup le coeur comme un dard , ne s' est en aucun temps ralentie : fixée au fond, elle a survécu de plus en plus vive et fervente à M De Saint-Cyran p424 mort, et nous lui devons les deux volumes essentiels où, sous le titre de mémoires , il nous a transmis toute la vie, les paroles et l' esprit de ce saint maître. Heureuses et bénies ces vocations modestes et fermes, obéissantes et sûres, ces natures auxquelles il est donné d' arriver tout droit, en reconnaissant un guide illustre, en le suivant à côté et dans l' ombre, en se souvenant jusqu' au bout de lui ! Littérairement parlant, Lancelot est pour M De Saint-Cyran, dans des teintes plus sombres, ce que Racine fils en ses mémoires est pour son père. Au seul nom de Saint-Cyran et à l' idée soudaine qui lui en avait été mue au coeur, Lancelot avait exactement ressenti ce que sentirait un fils orphelin pour un père dont il découvre l' existence, qu' il n' a pas vu encore, qu' il a pourtant retrouvé. Son père spirituel existait : il le savait, il venait de l' apprendre ; ses entrailles avaient parlé. Mais la crainte filiale, le respect extrême, combattaient déjà en lui le violent désir de l' aborder. M Ferrand, qui lui avait révélé l' abbé de Saint-Cyran, ne le connaissait pas directement lui-même et ne l' avait jamais vu. Lancelot ne le pressait pas moins de questions redoublées et naïves : étoit-il bien aussi savant que saint Jérôme ? demandait-il ; car il avait lu depuis peu quelques lettres de ce saint qui l' avaient touché. M Ferrand répondait fort judicieusement, ce semble : " je comparerois plutôt M De Saint-Cyran à saint Augustin qu' à saint Jérôme. Il est plus savant que saint Jérôme, tant il possède la théologie, c' est-à-dire le fond, la liaison, et, pour parler ainsi, le système de la doctrine chrétienne . " et en effet, dans ce sens, M De Saint-Cyran était plutôt comparable à p425 saint Augustin ; ajoutons vite que pour l' étendue des vues, non plus dans la théologie pure, mais dans l' histoire, dans le développement de l' ordre de la providence et comme le reflet de la cité de Dieu sur la terre, et aussi pour la tendresse de coeur, l' effusion aimante et l' onction, et encore pour la grandeur ou la fleur et l' heureuse subtilité de l' expression, M De Saint-Cyran est loin de suffire seul à saint Augustin : il lui faut pour auxiliaires et pour renfort Bossuet et Fénelon, afin que tous les trois réunis puissent subvenir, en quelque sorte, à cette vaste comparaison onéreuse. Saint Augustin est comme ces grands empires qui ne se transmettent à des héritiers même illustres qu' en se divisant. M De Saint-Cyran, Bossuet et Fénelon (on y joindrait aussi sous de certains aspects Malebranche) peuvent être dits, au dix-septième siècle, d' admirables démembrements de saint Augustin. Il n' y a qu' un point à excepter toutefois, et par où saint Augustin est fort inférieur à deux des précédents : je veux parler du style. Il y cède de beaucoup à Bossuet et à Fénelon. Non pas qu' il n' ait dans le sien grandeur et fleur , mais il a mauvais goût. Cela tient à son siècle, à un temps de décadence et de rhétorique où nul plus que lui n' abonda. Il est grand écrivain, mais dans une langue gâtée ; Bossuet et Fénelon sont de grands écrivains dans une langue saine. Malebranche n' y est qu' excellent. Revenons au jeune Lancelot qui attend dans toute la piété du filial désir. Il se rappelait pourtant avoir vu une fois M De Saint-Cyran, qui était venu dîner à saint-Nicolas, à l' occasion de la première messe d' un de ses amis : M Bourdoise, quand la compagnie se fut retirée, avait p426 dit aux jeunes gens que c' était un des plus savants hommes du siècle ; mais, comme M De Saint-Cyran n' avait presque point parlé durant tout le dîner, Lancelot n' avait guère fait alors d' attention à cette louange qui maintenant lui revenait. M Ferrand, apprenant de là que le docte abbé connaissait M Bourdoise, se récria de joie et désira le voir par cette entremise : ce que sut très-bien ménager Lancelot qui avait l' oreille du bon supérieur ; celui-ci ne tarda pas à conduire M Ferrand au cloître notre-dame. Mais le jeune homme n' osa profiter lui-même de l' occasion et demander, comme il nous le dit, à être de la partie. retard touchant ! Premier jeûne du coeur ! Le voilà déjà qui introduit un autre et qui se dérobe. Le saint guide, par cette privation qu' il s' en faisait, ne lui demeurait que plus présent en idée. Il se proposait bien de s' aller jeter à ses pieds, aussitôt les études finies, et, en attendant, il l' avait déjà tout à fait pour directeur habituel et invisible dans la voie du salut. Quelle page rendrait mieux que celle qui suit les progrès cachés d' une âme filiale, cette sobriété fructueuse qui est si parfaitement dans l' esprit chrétien ? Il n' y a plus là de coup d' éclat, mais une beauté morale voilée, bien digne aussi, ce me semble, d' être regardée et aimée dans chaque nuance : " cet ami M Ferrand venoit deux ou trois fois tous les ans à Paris, et il ne manquoit pas d' aller rendre ses devoirs à M De Saint-Cyran... etc. " p427 conçoit-on un plus beau fruit, une plus chère bénédiction de l' oeuvre de M De Saint-Cyran, que cette direction invisible, inconnue à lui-même, et qui émanait de toutes parts autour de lui ? Après divers retards et des hésitations encore, un jour, sur la fin de son cours de philosophie qu' il suivait au collége de La Marche, le jeune Lancelot, obéissant à un plus violent désir, sortit de sa classe et alla seul chez M De Saint-Cyran, qui demeurait déjà près des chartreux (Luxembourg). Il se disait en allant : " s' il est homme de bien autant que je m' imagine et que mon dessein soit de Dieu, il est impossible qu' il me rejette, et, s' il ne me reçoit pas, au moins je saurai par là la volonté de Dieu. " il ne le trouva point au logis, et d' autres occupations survenant, la rencontre fut de nouveau ajournée à quelques mois. Dans l' intervalle il lui fit parler par un ami, et M De Saint-Cyran, bien qu' en général assez peu disposé à accueillir tout d' abord ces sortes d' ouvertures, répondit aussitôt : " oui, faites-le venir, je me sens disposé à le voir. " il avait pour règle de ne se prononcer que dans certains mouvements p428 et sentiments pressants ; il prenait alors ses réponses sur-le-champ, comme il dit ; autrement il aimait mieux se taire. Cette fois il avait parlé : Lancelot, laissant passer deux ou trois jours qui étaient de fête, courut chez lui le mercredi matin, lendemain de la saint-Louis. Il trouva le saint abbé tout fatigué encore et souffrant d' avoir assisté Madame D' Andilly, morte depuis deux jours seulement. Lancelot fut admis néanmoins à s' expliquer : il raconta sa vie, son peu de secours à saint-Nicolas, son désir de s' en retirer et d' entrer sous une conduite plus profonde, plus affermie, et que cela lui avait été conseillé déjà par quelqu' un de ses maîtres de saint-Nicolas même. M De Saint-Cyran répondit qu' il ne conseillait pas aisément le changement ; que lui Lancelot surtout, ayant été élevé là dès son enfance, il se pouvait que Dieu l' y voulût laisser ; que pourtant, puisqu' un autre lui avait déjà conseillé d' en sortir, il y avait lieu à réfléchir davantage et à peser les raisons ; mais que c' était dans la prière qu' il les fallait peser ; qu' il revînt donc dans trois jours, et qu' on verrait ensemble ce que Dieu voulait faire. Les trois jours expirés, lesquels, par une rencontre toute pareille à une promesse, se terminèrent juste à la fête de saint Augustin, que Lancelot avait pris pour son patron dans toute cette affaire, il ne manqua pas de retourner chez M De Saint-Cyran : il le trouva près de sortir ; l' abbé lui dit qu' il s' en allait dire une messe pour une personne de mérite qui était dans le même dessein de retraite que lui (c' était M Le Maître) ; et il l' envoya en avant tout préparer pour servir cette messe, remettant de l' entretenir après. " Port-Royal, dit Lancelot, étoit si peu fréquenté en ce temps-là que, quoique je fusse de Paris, je ne savois p429 pas seulement où il étoit ; " et il fut obligé de le demander. Après la messe, où le prêtre n' avait pas manqué de se souvenir de l' humble servant, M De Saint-Cyran l' écouta de nouveau et sur toute sa vie, vie si simple, et de laquelle on a pu croire qu' elle n' avait jamais perdu l' innocence de son baptême ; il entra dans l' idée de le retirer de la maison de saint-Nicolas. Il lui dit que peut-être il l' enverrait près d' un grand évêque, mais non pas en France ; c' était de l' évêque d' Ypres qu' il entendait parler. Il ajouta tout d' un coup que si le jeune homme avait l' idée de se faire religieux, il pourrait l' emmener à son abbaye de Saint-Cyran : parole que Lancelot, devenu plus tard en effet moine de Saint-Cyran, prit pour une semence singulière. Bref, on ne s' arrêta à aucun parti pour le moment, et les entrevues se continuèrent ainsi trois semaines, avec une confiance de plus en plus affectueuse de la part de M De Saint-Cyran et une confidence même de ses pensées, de ses ouvrages, et avec une émotion, une chaleur d' âme de plus en plus abondante et fructifiante chez Lancelot. Mais ce n' étaient là encore que des degrés. Vers ce même temps, sa soeur, qui était plus jeune que lui et beaucoup plus délicate, avait résolu de son côté, et par une impulsion particulière, de prendre l' habit de religieuse aux cordelières réformées, dites de l' ave maria ; elle le fit avec une générosité et une ferveur qui étonna tout le monde : " ce fut le lendemain de l' exaltation de la sainte-croix, jour de l' octave de la vierge, auquel... etc. " p430 dans René , un frère également assiste à la prise d' habit de sa soeur. On sait les magnifiques paroles : " ma soeur profite de mon trouble, elle avance hardiment la tête... etc. " c' est la différence de l' idéal poétique à la réalité nue. Lancelot est un innocent René avant tout contact de littérature. Sa page n' est pas à comparer sans doute dans son ignorance d' art ; mais elle ne doit pas se séparer p431 des cinquante-huit années toutes conformes qui suivirent et qui en achèvent peut-être l' éloquence. Lancelot courut donc, dès l' après-dînée de cette vêture, à la porte de M De Saint-Cyran ; mais, celui-ci étant malade, il ne put en être reçu, et il demeura ainsi trois jours dans cette grande douleur ; ce que Dieu permettait sans doute, remarque-t-il, pour la lui faire ressentir davantage. Enfin le troisième jour, étant revenu au matin, il le trouva dans sa cour et justement sortant (comme lors de la seconde visite) pour dire la messe à Port-Royal. Il l' accompagna, et l' entretien allait peu à peu, mêlé de silence ; mais chemin faisant, derrière les chartreux, tout d' un coup il ne put retenir l' abondance des larmes qui depuis trois jours l' oppressaient : " comme M De Saint-Cyran s' en aperçut, il me dit avec une tendresse qui me perça encore plus le coeur : " qu' avez-vous ? Vous pleurez ? Que vous est-il arrivé depuis que je ne vous ai vu ? ... etc. " austérité et tendresse ! Où en sommes-nous, s' il n' y a de salutaire et de vrai que cet usage tout sacré, cette signification chrétienne des larmes selon saint Chrysostome et M De Saint-Cyran ? Et qu' il y a loin de là p432 à s' en servir, comme on le fait si souvent, pour abreuver et nourrir ses rêveries, quelquefois même tout faussement pour colorer au-dehors et pour embellir ses désirs ! Le jeune homme que l' on voit pleurer ainsi, d' une âme si délicate et si tendre, il deviendra l' un des maîtres les plus accomplis des écoles de Port-Royal ; il en sera l' humaniste, l' helléniste, le mathématicien (Nicole y professant plutôt pour la philosophie et pour les belles-lettres) ; ce sera lui qui assemblera et disposera toutes ces racines grecques versifiées ensuite par M De Saci ; lui qui écrira ces exactes méthodes grecque, latine, italienne, espagnole, dont les deux premières surtout ont fait loi dans l' enseignement ; il tiendra la plume sous Arnauld dans cette célèbre grammaire générale ; et de ce qu' il avait une âme si délicate, si scrupuleuse, si sensible à la fois et si réglée, non-seulement il pratiquera mieux la charité qui doit se mêler à la discipline des enfants, mais encore tous ces travaux, en apparence si arides, animés, vivifiés, arrosés à leur principe et, j' ose dire, dans leurs racines, par l' actif et perpétuel sentiment du vrai, du saint et de l' utile, y gagneront en perfection et en excellence. p433 Iv. Une fois l' ordre de M De Saint-Cyran entendu, Lancelot, se sentant comme ces vaillants et violents dont il est parlé, n' eut plus d' autre soin que de courir en avant. Il voulut toutefois ménager sa sortie de saint-Nicolas de manière à ne pas blesser ces messieurs, envers qui l' obligeait la reconnaissance. Il n' y réussit qu' imparfaitement, et le curé de saint-Nicolas, M froger, lui marqua son dépit contre M De Saint-Cyran jusqu' à lui dire : " c' est un homme dangereux ; et, si vous n' y prenez garde, il vous perdra. " ainsi M De Saint-Cyran, sans le vouloir et sans pouvoir l' empêcher, voyait s' augmenter le nombre de ses envieux par le nombre même des âmes soumises qui lui venaient. Le bon M Bourdoise resta jusqu' au bout de ses amis ; mais M Froger ne lui pardonna jamais d' avoir dérobé p434 le coeur du jeune Lancelot. Vers le même temps, le principal du collége des grassins, M Coqueret, ne lui pardonnait pas non plus d' avoir pris sous sa direction le jeune M Le Pelletier Des Touches qui sortait de ce collége. M Froger et M Coqueret, c' étaient deux bonnets de sorbonne contre lui. Vincent De Paul lui en voulut peut-être un peu de s' être acquis M Singlin. Lancelot n' avait pas encore vu M Le Maître et ne savait même pas qu' il fût alors sous la direction de M De Saint-Cyran. Celui-ci, une fois seulement, lui avait dit en entrant à Port-Royal : " n' avez-vous jamais ouï parler de M Le Maître ? " Lancelot répondit qu' il avait entendu parler avec admiration des harangues prononcées deux ans auparavant à la réception de m le chancelier. M De Saint-Cyran ajouta : " c' est l' homme le plus éloquent qui ait été depuis plus de cent ans dans le parlement : cependant il a tout quitté dans le temps où il pouvait aspirer à une plus haute fortune ; il s' est retiré dans une solitude, et on ne sait où il est. " p435 et là-dessus il tourna court, lui disant adieu, et laissant opérer l' aiguillon qu' il venait d' enfoncer. Nous assistons de point en point à toute cette cure, à cette sainte et adroite opération des âmes. Sur le mot de M De Saint-Cyran, Lancelot, debout au seuil de Port-Royal, se trouva, nous dit-il, dans l' état de ces deux gentilshommes dont parle Potitien (au huitième livre des confessions de saint Augustin), lesquels ayant lu par hasard la vie de saint Antoine, père des ermites, résolurent de l' imiter et de fuir le monde pour la solitude ; et s' en revenant, plein de joie et d' admiration, avec cette idée qu' il y avait dans le siècle un autre saint Antoine (bien qu' il ne sût pas encore que ce nom d' Antoine fût précisément celui de M Le Maître), il se disait : " il faut que je cherche où je pourrai avoir de ses nouvelles, pour tâcher de vivre avec lui et de l' imiter. " et il ne se doutait pas que l' objet de son désir fût si voisin, et que M Le Maître, dans le moment même, informé par M De Saint-Cyran de l' état de sa jeune âme, sollicitait pour elle le savant temporisateur et le pressait de terminer. Enfin, après quelques autres détails qui ont tous leur charme, mais que je franchis, le 15 janvier matin, jour de la fête de saint Maur (que l' on peut regarder comme le père de tous les religieux de notre France), étant allé chez M De Saint-Cyran sans le rencontrer, et de là à Port-Royal, où il le fit demander, Lancelot fut admis véritablement à l' initiation de la pénitence : car, au moment où l' on vint dire au-dedans qu' il était là qui attendait, il se trouva par bonheur que le saint abbé était en conférence avec M Le Maître et avec M De Séricourt, entrés et installés, depuis quatre ou cinq p436 jours seulement, dans le petit logis que leur mère leur avait fait bâtir : " ces messieurs eurent tant de bonté pour moi, qu' encore qu' ils ne vissent personne du monde, ils prièrent M De Saint-Cyran de me faire monter chez eux... etc. " le 20 janvier 1638, Lancelot prit donc congé de messieurs de saint-Nicolas et arriva à Port-Royal sur les cinq heures du soir. M De Saint-Cyran le mit avec M Singlin et M Gaudon l' aîné (ces Gaudon ne persévérèrent pas) ; Mm Le Maître et De Séricourt vivaient p437 à part dans leur petit logis. Voilà le premier état et le plus simple commencement de ce qu' on appela les solitaires . Ajoutez-y quelques enfants que M Singlin avait sous sa conduite et avec lesquels il avait passé le dernier été (de 1637) à Port-Royal des Champs, mais qu' il avait ramenés à Paris pour l' hiver, le petit Bignon, fils de Jérôme Ier, et qui fut lui-même Jérôme Ii, le petit Vitard, cousin de Racine qui allait naître (1639), deux neveux de M Saint-Cyran, et peut-être encore quelques autres : voilà le plus simple état et le commencement des petites écoles . Les enfants (bien entendu) avaient un régime tout à fait à part des solitaires. Ceux-ci se rassemblaient tous la nuit, pour dire matines, dans la chambre de M Singlin : ils commençaient à une heure après minuit, pour avoir fini quand les religieuses à leur tour commenceraient, se relevant ainsi comme d' exactes sentinelles dans cette veille de l' esprit. M De Séricourt, accoutumé à sa ronde de major, se chargeait d' éveiller à temps. On chantait le te deum tout haut, et le reste à voix basse en psalmodiant. Une des grandes dévotions de M De Saint-Cyran était en effet qu' on chantât des hymnes ou cantiques ; il en recommandait l' usage à chacun de ceux qui venaient p438 sous sa direction. Dans son donjon de Vincennes, déjà affaibli par le mal, après quelque petit sommeil qui l' avait un peu récréé , on l' entendra chanter à haute voix un psaume. Voici un charmant passage qui peint à ravir, dans les dehors de Port-Royal, ces premiers temps de renaissance et de réveil : " il me souvient, dit Lancelot, d' avoir vu une lettre que M De Saint-Cyran écrivit à M Des Touches au commencement de sa retraite,... etc. " ce sont là de ces choses qu' on ne rencontre pas sur le grand chemin du siècle de Richelieu et de Louis Xiv, et qui méritent bien, ce me semble, qu' on se détourne et qu' on ne regrette pas de les aller chercher ; c' en sont les douces catacombes. Lancelot me fournit un autre passage que je ne saurais abréger, et qui ne peint pas moins l' innocente et naïve allégresse de cet âge d' or de la pénitence, avec le regret de ce qui vint trop tôt l' aigrir et la troubler : " mais alors, dit-il, alors ce n' étoit que joie parmi nous, et nos coeurs en étoient si remplis qu' elle paroissoit même sur notre visage... etc. " p440 ici, sur cette fin, s' entrevoit et se trahit comme involontairement une pensée sur laquelle j' aurai bien des fois occasion de revenir : c' est que, selon Lancelot et quelques autres, au temps même où il écrivait ces mémoires à la sollicitation de M De Saci, c' est-à-dire en 1663, il y avait une diminution et, si j' ose dire plus et dégager toute sa pensée, une déviation de l' esprit du premier Port-Royal, du Port-Royal de M De Saint-Cyran. Cette déviation eut lieu, ce me semble, aussitôt après la mort de celui-ci, et par le fait surtout de la polémique croissante et de l' influence dominante du grand Arnauld. Les provinciales elles-mêmes ne se rattachent guère à ce premier esprit de Saint-Cyran. J' induis tout ceci d' une multitude de petits faits, qui marquent une dissidence intérieure fort dissimulée et contenue au-dehors, mais très-réelle au fond, à dater de la mort du grand directeur. M Singlin et M De Saci gardèrent sans doute strictement son esprit ; mais, dans les circonstances nouvelles survenantes, ils ne le renouvelèrent pas dans le même sens, pour parer aux difficultés, et n' eurent pas l' invention spirituelle qu' aurait eue, j' imagine, en leur place le maître et oracle. Des p441 altérations s' ensuivirent : on disputa ; on se moqua ; on fit les enluminures de l' almanach des jésuites ; on ergota sur le formulaire . L' esprit véritable, plus intérieur, plus silencieux, jamais moqueur, de M De Saint-Cyran, se perpétua directement par M De Barcos, par Lancelot, par M Guillebert, par M Des Touches, qui tous (notons-le) se retirèrent volontiers à l' abbaye même de Saint-Cyran ; il se transmit dans Port-Royal par M Singlin encore et, pas tout à fait autant, par M De Saci ; beaucoup moins, à mon sens, par le grand Arnauld et par la seconde mère Angélique De Saint-Jean. Nicole en fut par sa douceur d' esprit, mais non par son goût de dialectique. Cela conduisit au père Quesnel, très-respectable, mais disputeur. Nous n' y reviendrons que trop. Le Port-Royal, au moment où il deviendra le plus célèbre, sera déjà un Port-Royal moins parfait et renfermant un principe de décadence. Le nom de Lancelot reviendra souvent dans l' histoire des écoles et des ouvrages qui s' y rapportent ; car M De Saint-Cyran le jugea bientôt appelé par sa vocation à être maître plutôt encore que pénitent : " l' apôtre, écrit-il dans une de ses lettres, fait un dénombrement de tous les dons gratuits du saint-esprit, et dit qu' ils sont divisés dans les fidèles, et que nul ne les a tous ; mais je puis assurer que le don d' instruire et conduire les enfants est un des plus rares, et qu' on en peut dire ce que saint Grégoire dit du ministère pastoral, que c' est une tempête de l' esprit . " il jugea l' âme égale de Lancelot capable de p442 cette tempête. On lui remit donc le soin des enfants ; et, quand les petites écoles furent régulièrement établies (1646) dans le cul-de-sac de la rue saint-Dominique-d' enfer, on l' y chargea de l' enseignement spécial du grec et des mathématiques. Cela dura quatorze ans, à travers les fréquentes vicissitudes de ces écoles toujours menacées. Après leur entière dispersion (1661), il passa à l' éducation particulière du duc de Chevreuse, puis à celle des fils de la princesse de Conti. Dans l' intervalle, sa plus grande distraction fut un pèlerinage à Aleth (1667) près du saint évêque Pavillon : il y alla par Vézelay, Cluny, Lyon, Genève, Annecy, la grande Chartreuse, Avignon ; on a sa relation assez pittoresque. Il était en compagnie de Brienne, alors de l' oratoire, singulier confrère. à la mort de la vertueuse princesse de Conti, Lancelot se démit de l' éducation qu' elle lui avait confiée, et par scrupule ; car on le voulait obliger à mener ses élèves à la comédie. Se trouvant libre, il choisit, pour s' y retirer, l' abbaye de Saint-Cyran dont M De Barcos était abbé ; il s' y fit bénédictin et pénitent. p443 Mais la persécution l' y vint chercher. Après la mort de M De Barcos, il fut exilé de l' abbaye sous accusation de jansénisme, et relégué à Quimperlé, en basse-Bretagne. Il y continua sa vie studieuse et austère à l' abbaye de sainte-croix. En 1689, il eut l' honneur, un soir, d' y souper avec le roi d' Angleterre détrôné, qui passait par là et allait tenter un débarquement en Irlande. On l' avait mis à table tout à côté du roi, probablement comme le plus en renom et le plus façonné des religieux. Singulière rencontre, et dont on jasa beaucoup dans le jansénisme d' alors : le frère Claude et le roi Jacques, deux exilés ! Lancelot mourut en saint, le 15 avril 1695, âgé de près de quatre-vingts ans. M Le Maître s' est dessiné à nos yeux comme le chef des pénitents et des solitaires ; Lancelot n' a rien de tel ; il ne domine personne de la tête : c' est une de ces natures avant tout secondes, modestes, saintement famulaires , qui passent volontiers dans la vie en s' inclinant. Il nous offre un excellent portrait et la perfection même de ces sortes de natures. Comme Nicole, comme au dix-huitième siècle Mésenguy, il ne fut jamais prêtre et ne s' en crut pas digne : il s' arrêta au degré de sous-diacre ; Nicole également ne fut que clerc tonsuré, et Mésenguy resta simple acolyte. Ce furent tous trois d' admirables maîtres des enfants ; car, sans parler de l' instruction, leur double trait moral est ceci : modestie et fermeté ; se mettre les premiers sous la règle, et doucement, près des petits, la prescrire. Lancelot, c' est le modèle accompli du maître comme le voudra Rollin, p444 moins une certaine fleur de rhétorique. Nicole, moraliste éminent, et en ce sens le second de Pascal, surpasse déjà un peu cette humble limite que Lancelot atteint et garde plus également. Dans le monde, dans les divers ordres de talent et d' emploi, ces natures, que j' ai appelées secondes , existent, et avec toutes sortes de délicatesses ; chacun en a pu rencontrer le long du chemin : elles ont besoin de suivre et de s' attacher. Ce sont des élisée en peine qui cherchent leur élie, et qui, sous lui, si elles le trouvent, dirigent les moindres. Mais combien elles sont loin souvent de le trouver ! Comme elles deviennent souvent malheureuses, ces âmes doucement et fermement acolytes, par les choix qu' elles font, si Dieu ne s' en mêle, s' il ne noue et ne soutient incessamment leurs liens ! Comme elles restent à la merci des âmes plus fortes et volontiers tyranniques qui les possèdent, qui les exploitent , comme on dit, et en font leur proie ! Et quelles douleurs et quelles aigreurs ces mécomptes de l' admiration apportent tôt ou tard dans la sensibilité ! Nicole lui-même eut à la fin un déchirement quand il dut se séparer du grand Arnauld qui, dans son impétuosité immodérée, allait toujours et abusait un peu de lui. Et hier, sous nos yeux, n' avons-nous pas vu de chers et tendres disciples rompant après douze années de communauté avec le prêtre le plus éloquent ? J' en puis parler : cela a été public ; les blessures ont saigné et crié devant tous. Lancelot n' eut et, on peut l' affirmer, n' aurait jamais eu rien à souffrir de tel dans sa relation toute sainte et solide avec M De Saint-Cyran. Jusqu' à la fin, il put prendre à son égard pour touchante devise, et répéter, comme il le fit, cette parole de l' écriture : beati p445 sunt qui te viderunt et in amicitia tua decorati sunt ! c' est que M De Saint-Cyran était un directeur véritable et selon l' esprit. M Arnauld était un grand docteur et un controversiste ; M De La Mennais aussi est un écrivain polémique ardent : ni l' un ni l' autre n' étaient des directeurs. Comme tel, le grand art, le grand don de M De Saint-Cyran consistait à bien discerner et à classer les vocations, les talents et les dons mêmes des autres, ce qu' il appelait les desseins de Dieu sur eux. J' ai dit comment il essaya et jugea Lancelot, et, une fois jugé, le mit à l' emploi de maître qui lui était propre ; comment, d' autre part, il laissa et fixa M Le Maître à la pure condition de solitaire : celui-ci, tout à fait hors du sanctuaire, simple laïc pénitent, simple monsieur ; celui-là, déjà clerc , un pied à la moindre marche de l' autel, puis en restant là et tourné vers les écoles ; mais c' est dans le choix de ceux qu' il jugea propres à être véritablement prêtres, confesseurs et directeurs, que la sagesse, la sagacité de ce grand distributeur et nomenclateur des âmes éclate principalement. En ce sens et à cette haute fin, dès l' abord, il prit et désigna M Singlin, et bientôt n' hésita point d' en faire son premier lieutenant dans la conduite des religieuses et des solitaires. p446 M Singlin mérite d' être étudié comme le type de tous les directeurs et confesseurs à la suite et dans l' esprit de Saint-Cyran : il en a tout, excepté l' invention du maître ; c' est le pur vicaire ; la méthode ne sera que plus évidente en lui. La juste régularité de ces figures et de ces saintes vies permet d' établir entre elles des analogies et des proportions presque rigoureuses : M Singlin est à M De Saint-Cyran ce que la mère Marie Des Anges est à la mère Angélique. Antoine Singlin, né à Paris vers 1607, fils d' un marchand de vin, avait été mis d' abord en apprentissage chez un marchand de drap, et demeura en cet état jusqu' à l' âge de vingt-deux ans, lorsqu' un mouvement intérieur, dont on ne dit pas l' occasion, le détermina à aller trouver M Vincent (De Paul), supérieur des pères de la mission, qui le reçut tendrement et lui dit de se faire prêtre. C' était aller bien vite. Le jeune Singlin ne savait pas un mot de latin : M Vincent lui indiqua un collége où les régents eurent pour lui des soins particuliers ; et de la sorte, après ses études expédiées tant bien que mal, M Singlin, entré dans les ordres, devint prêtre. M Vincent le plaça comme catéchiste et confesseur à l' hôpital de la pitié. C' est de là qu' il connut M De Saint-Cyran, qui l' introduisit aux religieuses du saint-sacrement. M Singlin se décida bientôt à quitter la pitié pour se ranger entièrement sous la conduite du p447 nouveau maître, à la parole duquel il prit, dit-il, comme l' allumette au feu. M De Saint-Cyran lui fit cependant des objections, selon son usage, et ne se rendit que quand le nouveau disciple lui eut démontré que le bien que les prêtres pouvaient désirer en cet hôpital était tout à fait paralysé par le caprice et l' influence absolue des administrateurs. M Singlin, ayant donc reçu, de l' avis et des mains de M De Saint-Cyran, quelques enfants pour les instruire, alla d' abord passer l' été de 1637 à Port-Royal des Champs, qui était une solitude ; il s' en servit comme d' une retraite pour y consommer un renouvellement complet intérieur, et, après s' être abstenu assez longtemps des fonctions du sacerdoce, il ne recommença à dire la messe que le jour de saint Laurent, patron de la chapelle de Port-Royal des Champs. On crut même généralement autour de lui que c' était sa première messe qu' il disait : " car on ne savoit encore alors, remarque Lancelot, ce que c' étoit que de se séparer de l' autel par un sentiment de son indignité et par esprit de pénitence. " M Singlin éprouvait ce sentiment dans toute sa profondeur, et avec une confusion si sincère, avec une telle adresse opiniâtre à se dérober, qu' il ne semblait pas probable (indépendamment de sa science assez médiocre) qu' il devînt jamais confesseur et supérieur, si M De Saint-Cyran, démêlant hardiment et plus opiniâtrement encore, avec l' aide de Dieu, son vrai don et son propre génie sous cette crainte, ne lui avait fait violence et ne l' avait, comme malgré tout, institué. p448 Et ici il importe de bien établir l' idée expresse que M De Saint-Cyran se formait du sacerdoce et de la vocation spéciale qu' il y réclamait. Si, en parlant de sa doctrine sur le péché et des dispositions internes où il plaçait surtout la pénitence, j' ai fait voir combien il se rapprochait des plus éminents parmi les chrétiens dits réformés , j' ai maintenant à mettre en regard et tout à côté les points non moins essentiels sur lesquels il s' en séparait ; ils viennent se rapporter et comme aboutir à ce sacrement du sacerdoce. On trouve particulièrement toute sa théologie à ce sujet dans ses lettres écrites du donjon de Vincennes à M Guillebert, à M Arnauld, à M De Rebours : il y dessine et y dépeint en traits réitérés, et d' une plume souvent éclatante et vraiment glorieuse, l' idée du prêtre, que de très-belles pensées résument à part et achèvent de couronner. Selon M De Saint-Cyran, la grâce, le secours divin singulier qui est absolument nécessaire pour opérer p449 au sein du mal la guérison de l' âme déchue, n' est pas plus nécessaire que l' autre grâce spéciale qui, au sein de la grâce générale régnante, va choisir et appeler une âme chrétienne au sacerdoce. Il y a là un second coup d' élection, une grâce à la seconde puissance , et qui, dans le prêtre, revêt, exhausse et réalise la première. Il cite là-dessus saint François De Sales, qui renferme la principale vertu du pasteur dans la plénitude de charité , et qui y joint la plénitude de science et de prudence : saint François De Sales ajoutait que ce sacré ternaire se trouve plus rarement qu' on ne pense, et que de dix mille prêtres qui font profession, c' est beaucoup d' en trouver un que l' on puisse choisir. Sur quoi M De Saint-Cyran observe que saint François De Sales a omis ce qui fait non-seulement le couronnement, mais le fondement et le lien des trois grandes vertus pastorales, c' est-à-dire la vocation expresse et spéciale, pierre angulaire de ce ternaire. D' ailleurs il n' en fait pas reproche au saint évêque ; il s' étonne même de le voir si bien inspiré pour son temps et l' en admire. On a cité précédemment ces belles et tempérantes paroles de Saint-Cyran, qui le montrent disciple avant tout de l' esprit bien plus qu' esclave de la science. C' est ainsi encore qu' il a dit de M De Bérulle, lequel s' était préparé au sacerdoce par un jeûne extraordinaire de quarante jours : " il montroit par là que la grâce avoit dépeint en son âme l' idée de la prêtrise, quoiqu' il n' en sût pas exactement toutes les conditions et dispositions. " lui pourtant qui les croyait posséder par l' étude et qui s' estimait fondé à la tradition même, il n' hésitait pas à les articuler en toute leur rigueur et leur splendeur ; p450 et, de même qu' il disait à la soeur Marie-Claire dans l' oracle de la pénitence : de mille âmes il n' en revient pas une, il redisait, s' armant du mot de saint François De Sales, et y redoublant le tonnerre : sur dix mille prêtres, pas un ! progression effrayante dans les chances de l' abîme et dans la hauteur de plus en plus périlleuse de l' élection ! On touche de plus en plus près aux grandes différences qui séparent la doctrine de Port-Royal et le plus hardi jansénisme d' avec le calvinisme et les communions réformées. On avait abusé, dans l' église romaine, des sacrements de la pénitence, de l' eucharistie et de l' ordre ; on en était venu à n' y plus voir que des appareils extérieurs et sûrs à la fois, pour se tirer d' embarras devant Dieu, indépendamment de la pureté et de la contrition des coeurs : quelques pratiques cérémonielles suffisaient. Les réformés mirent bas tout cela comme un vain échafaudage qui ruinait le vrai temple. Ils posèrent (je parle des plus rigides) la nécessité absolue de la repentance intérieure et du secours divin, la suffisance d' un chacun, moyennant cette grâce, en présence de l' écriture qui en est le canal et le réservoir principal, et qui devient, à vrai dire, le sacrement universel. ceux de l' ordre, de la confession et de l' eucharistie, tels que les entendaient les catholiques, y périrent ou furent extrêmement transformés. Le sacrement de l' ordre le fut en particulier par le seul fait de la transformation et de la réduction de ces autres sacrements de la confession et de l' eucharistie, la confession s' étant changée à peu près en simple conseil, et l' eucharistie en commémoration. p451 M De Saint-Cyran sur ces trois points reprit toute l' acception sacramentelle primitive, ou du moins telle qu' elle paraît exprimée dans saint Augustin, dans saint Chrysostome, et telle que le concile de Trente ne l' avait reproduite qu' avec de certaines précautions : la profondeur et l' étendue de sa doctrine en ce sens se lisent comme dans un abrégé lumineux en ce qu' il dit du sacerdoce. Et cela est la conséquence même : du moment qu' on croit autant que lui à la souveraineté et à l' immuabilité des sacrements d' eucharistie et de pénitence, que ne faut-il pas être pour les exercer et les conférer au nom et en place de Dieu ? Aussi n' a-t-il pas assez d' expressions magnifiques pour désigner et définir cette postérité d' Aaron, d' Abraham et de Melchisédech, si fort relevée dans la nouvelle loi et plus formidablement encore investie que dans l' ancienne. Le prêtre, selon lui, est roi et plus que roi sur la terre ; il est sacrificateur. Il est un ange et plus qu' un ange dans l' église, y faisant ce qu' aucun ange n' a été appelé à faire : " c' est la gloire du prêtre, dit-il, d' être le troisième officier de Dieu après Jésus-Christ dans l' église ; et quoiqu' il reçoive l' ordination de l' évêque (comme l' évêque lui-même est consacré par un autre évêque), il a cependant une puissance commune avec eux, de remettre les péchés et d' offrir le sacrifice. " p452 parmi les fonctions du sacerdoce, il en est une, à ses yeux, plus grande, plus formidable encore que celles du sacrifice à offrir et des péchés à remettre, c' est la prédication : il cite là-dessus saint Jean, qui a été prêtre parfait sans avoir servi au temple ni offert aucun sacrifice, mais par le seul fait qu' il avait prêché : " la prédication, va-t-il à dire, semble être au prêtre, à l' égard de ses autres fonctions, ce que la charité est à l' égard des autres bonnes oeuvres, -subsistant toujours dans le prêtre sans les autres exercices, comme quelquefois la charité dans les fidèles particuliers sans les autres oeuvres. " il veut presque au sein du prêtre, pour la prédication, une nouvelle grâce à part, comme il en a fallu une pour le sacerdoce même, au sein de la grâce première (ne semble-t-il pas que cette échelle de grâces soit comme un candélabre à sept branches, qui aille poussant une branche toujours nouvelle, et chaque fois plus ardente, à mesure qu' on s' élève vers le plus haut de l' autel et à la cime du sacerdoce ? ) : " car la prédication, dit-il, n' est pas moins un mystère terrible que l' eucharistie, et elle me semble même beaucoup plus terrible, car c' est par elle qu' on engendre et qu' on ressuscite les âmes à Dieu, au lieu qu' on ne fait que les nourrir par l' eucharistie ou, pour mieux dire, guérir... et moi j' aimerois mieux dire cent messes que faire une prédication. C' est une solitude que l' autel, et la chaire est une assemblée publique où le danger d' offenser le maître est plus grand. " p453 il prescrivait au prêtre le retranchement intérieur absolu et le silence parfait comme la meilleure préparation à cette parole publique et distribuée : " il n' y faut aller qu' après avoir travaillé longtemps à la mortification de son esprit et de cette démangeaison qu' a tout le monde de savoir beaucoup, et de belles choses, qui est la plus grande tentation qui nous reste du péché d' Adam. " lorsque M Singlin, comme contraint par lui à la direction et à l' exercice public, voulait du moins se dérober à la prédication, et alléguait les périls de ce haut emploi, le chatouillement sensible de la louange ou ses scrupules de peur du scandale, M De Saint-Cyran lui disait admirablement : " si j' avais quelque occasion de prêcher, je me présenterois devant Dieu pour lui demander les pensées sur le sujet que j' aurois pris ; et puis simplement je les mettrois en chefs par écrit, et, après les avoir d' heure en heure arrosées par de fréquentes oraisons, je m' en irois prêcher, sans la moindre réflexion d' esprit, ni sur moi ni sur les autres. Après ma prédication, je me retirerois dans ma chambre pour m' agenouiller devant Dieu, et ne reverrois personne, pour le moins de ceux qui auroient assisté à mon sermon ; et, si l' on m' en parloit, je témoignerois ne l' agréer point en ne faisant aucune réponse : ce que je ferois, soit que le succès en eût été bon ou mauvais, si toutefois on peut parler de la sorte ; car souvent, lorsque nous pensons qu' il est bon, il est mauvais selon Dieu, et au contraire... accoutumez-vous p454 à cela et à vous remettre à Dieu,... et laissez penser aux autres ce qu' ils voudront. " à toutes ces idées, incomparablement relevées, de M De Saint-Cyran sur le sacerdoce, ajoutons encore que ce n' est pas du tout la même chose à ses yeux d' être prêtre , que d' être docteur et théologien . Il s' en explique formellement avec M Guillebert, à qui l' on avait conseillé de laisser ses fonctions de curé pour prendre le bonnet de docteur : " et selon saint Ambroise, pensait Saint-Cyran, être docteur , le prenant même au plus haut sens qu' on puisse donner à ce nom, qui est d' être exact et diligent observateur et interprète du sens des écritures, est le dernier des offices de l' église, suivant le dénombrement qu' en fait l' apôtre saint Paul au chapitre iv de l' épître aux éphésiens. " et il cite ailleurs l' élection de saint Martin, pour montrer comment un homme qui n' a point d' autre science que celle de l' église, s' il est dans la plénitude de la grâce et du saint-esprit, peut être bien élu au sacerdoce. Tout ceci, en prouvant à quel point M De Saint-Cyran était imbu de cette parole de l' apôtre aux corinthiens : " or, il y a diversité de dons, mais il n' y a qu' un même esprit ; il y a aussi diversité de p455 ministères, mais il n' y a qu' un même seigneur, " nous mène naturellement à l' entendre, lorsqu' il contraignit presque à l' exercice du sacerdoce et de la direction des âmes M Singlin, qui n' était pas un grand théologien ni un savant, mais qui avait le propre don. Avant de passer à cet admirable tête-à-tête, qu' on me permette d' offrir deux ou trois pensées encore de Saint-Cyran que je trouve mêlées à celles sur le sacerdoce, et qui s' y rapportent plus ou moins prochainement : deux ou trois vases sacrés richement jetés aux abords de l' autel. immensité de Dieu : " ceux qui n' ont vu pendant toute leur vie que des rivières, et qui ont entrepris sur la fin de leur vie un grand voyage, sont épouvantés, lorsqu' ils entrent par l' embouchure de la dernière rivière dans la grande mer océane, de voir sa monstrueuse grandeur, sa tempête et sa bonace, dont ils n' avaient pu voir auparavant la moindre image : c' est ce qui nous arrivera, lorsqu' après avoir passé durant le cours de notre vie par tant de temps et tant de lieux de la terre, qui sont plus coulants et changeants en comparaison du ciel que les rivières, nous verrons en entrant en Dieu même, à la fin de notre vie (qui est le terme de notre voyage), sa prodigieuse grandeur. " -tous les mots, tout le mouvement, même pénible et démesurément continu, de cette phrase, exprime bien, en effet, et respire et aspire, pour ainsi parler, l' admiration et la grandeur. Voici qui est plus fin et bien délié sur les fuites et les refuites de l' âme ; il n' est pas si malaisé, pense Saint-Cyran, d' ébranler une âme par des conseils, par la prédication, et de la faire lever , en quelque sorte, p456 que de la réduire et de la fixer aussitôt à la pénitence : " ainsi il est plus facile de faire lever un lièvre que de l' arrêter, parce qu' il a plusieurs terriers et divers lieux dans ces terriers où il se cache ; quoique l' âme, qui a encore plus de finesse pour se cacher, soit plus semblable à un renard, selon les paroles de Jésus-Christ dans l' évangile,... à cause des souplesses de son esprit et des fosses profondes où elle se cache avec son péché, lors même qu' il semble au plus sage qu' elle y a renoncé et qu' elle est véritablement convertie. " tout à l' heure il voyait tout un océan infini dans Dieu, maintenant c' est tout un monde dans une âme : " une seule âme suffit pour occuper un prêtre, parce que chaque âme et chaque homme est comme un grand monde dans les voies et les oeuvres du salut, quoiqu' il n' en soit qu' un petit dans sa composition naturelle. Ainsi un prêtre est d' autant plus à une âme qu' il en a moins à gouverner. " quoi d' étonnant que M Singlin s' effrayât d' avoir à gouverner tous ces mondes ? p457 V. C' est parce que M Singlin s' effrayait de ces vérités connues, c' est parce que, sans être un grand docteur par les livres, ni même un homme d' esprit, comme on l' entend, mais par droiture et spécialité de sens médical à l' égard des âmes, il en pénétrait les malignes profondeurs et se rejetait avec trouble en Dieu seul pour les avoir trop sondées, -c' est pour cela que M De Saint-Cyran le jugeait propre au plein exercice du sacerdoce, tant de la direction que de la prédication. Il était si humble et avait tant de respect pour ces fonctions augustes, que, si on l' eût voulu croire, il ne les aurait jamais exercées et se serait absolument confiné dans quelque solitude : " je sais, dit Lancelot, qu' il en a importuné M De Saint-Cyran, et qu' il regardoit même le refus qu' on lui opposoit comme une espèce de jugement de Dieu sur lui, qui le faisoit rabaisser jusqu' au centre de la p458 terre ; " mais au même instant il relevait sa confiance jusque dans Dieu même et n' avait plus de regard qu' à la providence. étant devenu, comme par nécessité, directeur des religieuses et des solitaires durant la prison de M De Saint-Cyran, il ressentit, à la délivrance de son cher maître, une première joie que redoublait encore celle de se croire délivré lui-même d' un si grand fardeau ; il en fut pour son désir. M De Saint-Cyran, à qui il s' en ouvrit un jour, répondit à toutes ses objections, déjoua tous ses pieux stratagèmes et comme ses fuites et refuites dans le champ de Dieu ; il ne lui laissa aucune issue. Fontaine nous a transmis dans ses mémoires un grand et complet récit de cette conversation : j' en extrairai une bonne partie. Y a-t-il tant à craindre d' être long à approfondir et à retourner en tous sens ces caractères ? C' est l' entière doctrine du christianisme que nous agitons là à propos d' une histoire particulière et dans une enceinte déterminée. Il me semble qu' on en sortira peut-être plus versé et plus fixé dans la science morale des âmes. On saura au net ce que c' est qu' un pénitent (M Le Maître), un maître (M Lancelot), un prêtre (M Singlin). Quelqu' un de bien célèbre de nos jours s' est écrié une fois devant les hommes : " je leur ferai voir ce que c' est qu' un prêtre ! " il a trop prouvé par la suite que même alors il n' en savait rien. M Singlin, dans son effroi de l' être, va nous montrer combien il l' était. Cette humilité profonde combinée avec l' autorité même et comme logée en cette haute royauté de l' autel décrite par Saint-Cyran, voilà la juste marque du prêtre chrétien tel qu' il va s' achever et vivre de plus en plus sous notre regard. L' entretien se passe dans les commencements de p459 l' année 1643 (probablement en mars), peu après la sortie de M De Saint-Cyran du donjon et quelques mois avant sa mort. " ... après avoir longtemps gémi dans cet engagement et soupiré ardemment vers la retraite, ne pensant plus qu' à s' enfermer pour le reste de ses jours dans l' abbaye de Saint-Cyran, où il avoit un de ses frères religieux, M Singlin crut voir enfin quelque jour et quelque bluette d' espérance à l' accomplissement de ses longs désirs, par la nouvelle liberté de M De Saint-Cyran... etc. " p464 cette conversation se poursuivit longtemps encore ; elle dut remplir presque tout un jour. C' était comme une reprise chrétienne de la lutte de Jacob et du seigneur. M Singlin en sortit vaincu et raffermi. Elle en rappelle bien naturellement une autre qui a été au long racontée par saint Jean Chrysostome et qui eut lieu sur ce même sujet entre lui et son ami Basile : c' est ce qui forme le petit traité du sacerdoce . M Le Maître, qui traduisit ce traité, en faisait sans doute une application à sa situation propre ; il s' en servait comme d' un bel exemple et d' un miroir éclatant pour assembler tous les rayons de l' autel, pour les offrir aux autres et s' en effrayer soi-même, selon cette règle de l' église et cette remarque de Saint-Cyran, que la pénitence publique est incompatible avec le sacerdoce. Simple pénitent, il aidait à enseigner aux autres le chemin où il n' entrait pas, et leur indiquait de loin ces degrés qu' il s' interdisait. Rien de touchant et d' éloquent comme ce petit traité. Chrysostome s' y montre d' abord dans une certaine dissipation de jeunesse et de talent, suivant avec assiduité le palais et la comédie : l' exemple de son ami Basile le vient convier à la vie solitaire. Sa mère s' en émeut : moins chrétiennement héroïque que Madame Le Maître, elle veut dissuader son fils. Sitôt qu' elle s' aperçoit de ses idées de retraite, elle le prend p465 par la main, le mène dans sa chambre, et là, l' ayant fait asseoir près d' elle sur le même lit où elle l' avait mis au monde, elle commence à pleurer et à se plaindre de lui tendrement. Chrysostome renversé va trouver son ami qui le rappelle en sens contraire. Sur ces entrefaites, un bruit se répand qu' on a dessein de les faire tous deux évêques. En ce temps, cela se pratiquait comme par sédition ; on s' emparait des gens qu' on croyait dignes, et on les forçait. M De Saint-Cyran a dit excellemment de ces élections populaires et tumultuaires : " le premier effet extérieur de vocation est quand la vertu d' un homme donne dans la vue de tout le monde et le fait juger digne d' une grande charge dans l' église... tout est compris dans cette réputation générale et publique, et dans l' odeur d' une vertu consommée qui se répand partout, malgré la violence qu' on se fait pour la tenir resserrée dans la solitude. " -Basile, informé et effrayé de ce bruit, court en parler à Chrysostome et s' en remet à lui de la résolution, qui doit, dit-il, en cela comme en tout, leur être commune et unanime ; mais celui-ci use de stratagème, et, ne voulant ni se laisser faire évêque ni priver l' église de posséder son ami, il dissimule, ajourne la décision, et, au jour dit, il se dérobe. Basile seul est pris et subit le joug, croyant que d' autre part son ami le subissait également : " mais lorsqu' il sut que j' avois pris la fuite et qu' on ne m' avoit pu trouver, il me vint voir étant triste et abattu ; et, s' étant assis près de moi, il sembloit qu' il me voulût parler... etc. " p466 on se retrouve tout à fait voisin, pour l' esprit et pour la couleur, des pages citées de Lancelot et des entretiens de M Singlin : c' est un peu comme si, après avoir lu la Phèdre de Racine, on ouvrait celle d' Euripide. La conversation alors s' engage entre les deux amis. Chrysostome se justifie de sa tromperie à bonne fin, et de sa fuite pour son propre compte ; il en vient à définir les caractères et les conditions de la charge de Pasteur : " un évêque est plus agité de soins et d' orages que la mer ne l' est par les vents et les tempêtes. " Chrysostome n' échappa point lui-même à cette charge qu' il fuyait, et, après quelques années passées dans la solitude de Syrie, il fut contraint à la prêtrise par le saint évêque Flavien. p467 M Singlin également, une fois conduit et comme réduit à ce haut exercice de l' autel, de la chaire et de la direction singulière des âmes, s' en acquitta en parfaite excellence et avec toute l' autorité qu' il puisait dans le double sentiment de son humilité propre et de la grandeur divine de son ministère. On en a un premier exemple dans sa conduite envers M Hillerin, curé de Saint-Merry. C' était un des bons curés de Paris, mais vivant autant en homme du monde qu' on le pouvait convenablement en son état, cumulant patrimoine et bénéfice, ayant équipage et honorable maison, fréquentant volontiers ses paroissiens considérables, et entre autres M D' Andilly. Il connut par lui M De Saint-Cyran, alors prisonnier à Vincennes, et fut touché : il se retrancha toutes dépenses superflues et résolut de quitter sa cure pour aller vivre en pénitent dans un petit prieuré qu' il avait au fond du Poitou. M De Saint-Cyran étant mort avant l' accomplissement de ce projet, M Hillerin prit pour directeur M Singlin, qui en amena l' issue. Tout bien pesé, et s' étant assuré d' un successeur, le jour de la purification 1644, M Hillerin monta en chaire et fit ses adieux à ses paroissiens, déclarant qu' en pécheur indigne qu' il était, il s' allait réfugier dans la pénitence ; et il fut fidèle à son voeu : son ermitage du Poitou devint une des solitudes succursales de Port-Royal, dont le nombre çà et là se multipliait. Mais il arriva que, dans le temps qui suivit la démission de sa cure aux mains de M Du Hamel, son successeur, celui-ci éleva quelque difficulté sur les conditions convenues, et il fut question que M Hillerin, pour faire entendre raison à M Du Hamel, usât ou parût vouloir user de ses droits de rentrer. M Singlin, consulté p468 là-dessus, et qui savait, dit Fontaine, ce que c' est que de tourner la tête en arrière, ne se laissa pas entamer aux raisons, et il répondit, les larmes aux yeux, mais d' un ton ferme, à l' ami commun qui lui en parlait : " qu' il n' attende de moi aucune approbation sur le retour dans sa cure. Je le laisserai faire ; mais je ne serai jamais l' approbateur de son dessein. On ne se moque point de Dieu : deus non irridetur. je suis prêt à rompre avec tout le monde plutôt que de me relâcher en rien des vérités que je connois... vienne qui voudra ; je ne cherche personne. Je suis près de m' abaisser dans tout le reste, mais, pour ces choses essentielles, je suis bien résolu d' être inflexible, et opiniâtre, si l' on veut, et singulier, et superbe ! " voilà le simple prêtre qui se pose assez nettement, ce semble, à l' état de Grégoire Vii ; voilà le prêtre-roi qui reparaît avec tout ce qu' il a d' auguste. On se rappelle combien, dans sa conversation avec M De Saint-Cyran, tout à l' heure, nous l' avions vu gémissant ! Ce qu' il se montrait pour M Hillerin, M Singlin l' était, on le sait déjà, pour la princesse de Guemené, lorsque, conduite chaque semaine à Port-Royal par M D' Andilly, le grand-maître des cérémonies et l' introducteur des pénitents et pénitentes, elle s' étonnait, dans sa dévotion novice, du peu de prévenance de son p469 directeur. On le redit un jour à M Singlin, qui répondit : " je serois bien éloigné de voir ces personnes-là, à moins qu' elles ne me demandassent ou que quelque nécessité ne m' y engageât. " il se refusa bientôt à se mêler de la direction du jeune fils de la princesse ; la mère Angélique nous l' apprend dans une lettre à M D' Andilly (22 décembre 1644) : " vous voyez bien vous-même que la conduite qu' il croiroit être obligé en conscience de tenir, pour faire réussir ce petit prince en vrai chrétien, est trop forte pour la tendresse de madame... " elle ajoutait ces mots si caractéristiques de Port-Royal et qu' on trouvera bien exagérés dans leur démocratie plus que chrétienne ; mais il faut se rappeler que, du temps de la mère Angélique, on connaissait les grands ; on ne connaissait pas encore les petits : " enfin, mon cher frère, disait-elle, la conduite de l' évangile n' est que pour les petits et les pauvres, et non pour les grands que Dieu conduit par des miracles quand il les veut sauver, et non par les voies ordinaires... Dieu seul peut faire cette merveille, et c' est une témérité aux hommes de s' efforcer de faire comprendre ces vérités : il faut s' adresser à lui par de très-humbles et continuelles prières. " la ligne de conduite de M Singlin avec les grands, et même avec ses pénitents en général, fut toujours telle : un mélange de timidité et d' autorité ; se dérobant d' abord plutôt que de céder, mais, dès qu' il avait prononcé, ne cédant plus ; ayant besoin d' être contraint, et aussitôt alors invincible. " m le duc (de Luynes) doit savoir, écrivait la mère Angélique (18 septembre 1650), qu' on ne lui donnera point de jour s' il ne force la personne qui le doit entendre. Il faut qu' il demande à Dieu la disposition p470 du coeur,... et que, lorsqu' il en sentira les mouvements, il fasse effort pour faire rendre M Singlin. Car tant qu' il ne le forcera point, il le remettra toujours. " ce trait propre aux directeurs de Port-Royal et à leur méthode médicatrice, M De Saci le reproduira à son tour, après Mm Singlin et De Saint-Cyran. à la sortie de M De Saint-Cyran de Vincennes, M Singlin avait voulu se retirer ; à la mort de ce vénérable maître, il le voulut encore. Il fallut que M De Barcos, sur qui il reportait la profonde déférence qu' il avait eue pour son oncle, intervînt et lui dît : continuez, et nous vous aiderons. cette fuite de tout, cette démission de l' autorité était son arrière-pensée perpétuelle, comme ç' avait été celle de la mère Angélique de résigner son abbaye. On voit par les lettres de celle-ci qu' on était toujours en frayeur de perdre M Singlin, appelé qu' il se croyait par l' esprit de la solitude. Mais la suite des travaux, et leurs fruits, et les dangers mêmes, toute une vocation évidente le retenait. Il n' était pas un grand orateur, mais mieux, c' est-à-dire un prédicateur excellent. La prédication, à p471 cette époque, ne se trouvait qu' à peine dégagée des bizarreries et des familiarités peu séantes aux tristes et consolantes grandeurs de la croix. Les Valladier, les Pierre De Besse, les Ségueran n' étaient pas très-loin encore ; il y avait l' école de Camus dans la chaire. Le père Le Jeune, dit le père aveugle, l' aveugle de l' oratoire, qui fut de la connaissance de M De Saint-Cyran, et qui demandera dans sa vieillesse les conseils d' Arnauld, ressuscitait l' un des premiers avec éclat, dans ses missions, l' éloquence évangélique, pratique et simple, et faisait entendre aux foules des paroles apprises , comme il disait, non dans les écoles, mais au pied du crucifix. il se glissait pourtant dans ses ardeurs d' apôtre quelques restes du jeu hasardé et de la bonhomie triviale de ses contemporains. M Singlin, lui, n' en eut rien : avec le père Des Mares, il est un des précurseurs incontestables de l' éloquence toute grave et saine des Bourdaloue et des Le Tourneux. Sa grande vogue de parole fut à partir de 1647 et dans les quatre ou cinq années qui suivirent ; elle se maintint même à travers les guerres de Paris, auxquelles ce sérieux semblait faire affront. Il ne prêchait qu' à Port-Royal p472 de Paris, dans la chapelle d' abord, fort à l' étroit, puis dans l' église toute neuve qui fut remplie aussitôt. Les auditeurs les plus illustres y affluaient. Tous les témoignages, ceux de la mère Angélique, de Fontaine, de M De Sainte-Marthe, de Du Fossé, sont unanimes sur le genre de bénédiction particulière qui s' attachait à ses paroles : il avait le don de toucher. En sortant de l' église, ses auditeurs ne s' arrêtaient point à se dire les uns aux autres, comme on fait d' ordinaire, qu' il avait bien prêché ; mais, vivement pénétrés au coeur des vérités pratiques qu' il y avait remuées, ils s' en retournaient chez eux en silence, les repassant longuement, non sans confusion et douleur. " le seigneur lui a tellement augmenté sa grâce depuis un an, écrivait la mère Angélique à la reine de Pologne (mars 1648), que ses sermons, qui ont toujours été solides, comme votre majesté le sait, le sont encore davantage ; et même Dieu l' a rendu éloquent pour satisfaire à la foiblesse du temps... " et en juin de la même année : " notre nouvelle église est toujours pleine. Il se convertit toujours quelqu' un. " ce quelqu' un immanquablement de converti pendant le sermon de M Singlin, ce fut une fois Pascal ! -chaque prédication de Paris peuplait le saint désert des Champs. On ne peut guère juger de son genre de talent oratoire (si le mot est applicable à M Singlin) d' après les cinq ou six volumes d' instructions chrétiennes qu' on a publiées sous son nom : on n' y trouve que la substance réduite et l' abrégé des sermons qui n' eurent p473 peut-être jamais rien de plus particulièrement saillant ; mais la parole continuelle y manque, la vie s' est retirée. Ce n' est plus qu' un bon livre, dont la lecture commandée ennuyait beaucoup (je crois m' en rappeler la confidence) certaines matinées de congé de M Royer-Collard enfant. La manière de M Singlin se rattache dans l' ordre chrétien à l' humble éloquence dont saint Césaire D' Arles est le type souvent cité : ces paroles toutes pratiques et pénétrées ne se survivent que dans les fruits qu' elles engendrent autour d' elles ; elles n' ont d' autre immortalité que celle des âmes mêmes qu' elles ont réveillées à Dieu, et celle-là est assez belle. L' érudition des sermons de M Singlin n' était pas de lui ; il la demandait à M Arnauld, à M De Saci, qui lui en préparaient la matière ; il apprenait ce fonds par coeur ; mais cela s' animait bientôt d' une nouveauté d' onction sur ses lèvres, qui pourtant, nous dit Fontaine, n' avaient au premier abord rien que de pénible : impeditioris et tardioris linguae sum. de cette bouche sans grâce, un miel plus austèrement divin se distillait. Son art principal et naturel était de se proportionner, de se rabaisser aux âmes. Au lieu que la plupart des prédicateurs, nous dit M De Sainte-Marthe, lors même qu' ils prêchent le mieux, ne s' adressent souvent à personne, M Singlin parlait tellement au coeur de tout le monde, que chacun croyait qu' il ne parlait que pour lui ; et comme il est écrit que la manne prenait le goût de toutes les viandes que les israélites désiraient, ainsi par lui la parole générale de la chaire venait s' accommodant à chaque âme secrète, aux simples ou aux délicats comme aux forts. p474 Chose remarquable ! De tant d' hommes éminents qui l' entouraient et qui auraient pu se produire, ce semble, dans l' éloquence publique avec de plus grands avantages que lui, il est le seul qui ait pris position dans la chaire. Il est bien le prédicateur de Port-Royal. Ses qualités, plus essentielles que brillantes, y aidaient. Si goûtée qu' ait été à de certains moments sa prédication, c' était encore une prédication mortifiée : telle Port-Royal la voulait. On faisait donc taire M Le Maître, on se pressait à la voix de M Singlin. Toujours le même esprit, la même ordonnance chrétienne primitive : Dieu se plaît à renverser les jugements des hommes ; il laisse de côté les éloquents et délie la langue du bègue pour annoncer sa parole. Et puis, il n' y eut qu' un moment où la parole publique fut possible à Port-Royal ; dans la suite on ne l' eût permise à aucun de ces hommes célèbres et le plus souvent cachés, dont la plume seule parlait du sein de l' ombre. M Singlin lui-même, en ces années de vogue, ne fut pas sans toucher l' obstacle : un sermon qu' il prêcha le 28 août 1649, jour de la fête de saint Augustin, lui valut les dénonciations des ennemis de la grâce. Le père Des Mares était déjà interdit depuis un an, et ne devait recouvrer que vingt ans plus tard le trop court exercice de cette éloquence, toujours vive, que nous certifie Boileau. L' archevêque de Paris, M De Gondi, qui était à Angers lors du sermon de la saint-Augustin, se laissa surprendre en homme faible, et, malgré son indulgence habituelle, il interdit brusquement M Singlin. On réclama ; cinq évêques, qui s' étaient trouvés des assistants ce jour-là, attestèrent n' avoir rien ouï de contentieux ; le duc de Liancourt, le p475 père De Gondi, de l' oratoire, Retz son fils, alors coadjuteur, et qu' on rencontre de bonne heure favorable à Port-Royal, appuyèrent les instances respectueuses de M Singlin, et il fut rétabli dans l' exercice de la prédication, avec une bénédiction croissante, est-il dit, et avec un particulier honneur : pour que son rétablissement fût plus authentique, l' archevêque voulut assister au premier sermon de reprise, du 1 er janvier 1650. En 1656, le cardinal De Retz, alors à Rome, le nommait son grand-vicaire dans le ressort de Port-Royal. Ainsi, unissant le confessionnal, la chaire et les pleins pouvoirs, M Singlin, écrit un de nos historiens, " étoit chargé de tout, faisoit face à tout, étoit le conseil de tous. Sans avoir une certaine supériorité de génie et de savoir, il y suppléoit, dans les cas les plus difficiles, par une supériorité de lumière surnaturelle que les grands hommes de Port-Royal, ses contemporains, respectoient en lui. M De Saci se laissoit conduire à sa voix, comme auroit fait une jeune religieuse. M De Barcos ratifioit toujours ce qui avoit été décidé par lui. M De Rebours, son confrère dans la fonction de confesseur des religieuses, homme d' esprit, p476 lui donnoit autant de pénitents qu' il pouvoit à diriger. M Arnauld l' écoutoit dans ses prédications avec une simplicité d' enfant ; après les lui avoir souvent préparées lui-même, il les retrouvoit avec une tout autre autorité dans sa bouche et s' en édifioit. M De Sainte-Marthe, de même, l' écoutoit comme un oracle. C' étoit lui qui décidoit de la vocation à l' état ecclésiastique et de l' entrée dans les ordres. Tout ce qui se faisoit à Port-Royal des Champs, chez ces messieurs, passoit à son tribunal... " un jour, dans le temps qu' on bâtissait le plus dans ce désert, les voyant un peu trop mêlés aux travaux manuels, il y mit ordre aussitôt et les arrêta avec force, leur faisant honte sur ce déguisement de distraction qui les entraînait. Pour achever cet admirable portrait qui nous est laissé d' un gouverneur des âmes, d' un de ces hommes dont toutes les paroles (selon l' une des siennes) étaient au poids du sanctuaire , c' est par M Singlin que Pascal entra d' abord et définitivement dans l' esprit de Port-Royal, quoiqu' il ait passé bientôt sous M De Saci ; c' est par lui que la duchesse de Longueville fut guidée dans toute la crise si pénible de sa conversion. Forcé de se dérober dans la persécution de 1661, il se rendait régulièrement du faubourg saint-Marceau jusqu' à l' hôtel de Longueville, déguisé en manteau court et en grande perruque, d' un air de médecin, se disant qu' il l' était en effet. à la vue de son travestissement il ne pouvait s' empêcher quelquefois de sourire, et il disait à Fontaine, avec cette sobre gaieté du chrétien, qui n' ose s' essayer encore que derrière l' écriture : " manus quidem, manus sunt esaü ; oui, ce sont bien les mains d' ésaü ; me voilà dans toute la ressemblance des gens du monde ; p477 mais tâchons que là-dessous j' aie toujours la voix de Jacob. " cet homme, non certes sans esprit (on le voit), mais d' un esprit solide avant tout, et sans grande théologie, menait donc tous ces autres esprits, ou féminins et délicats, ou supérieurs et pleins de doctrine, et les menait à bien. N' est-ce pas là un exemple à nu et d' autant plus précieux qu' il est plus dépouillé de tout ce qui complique, un exemple incontestable et simple de la vocation ecclésiastique et du pur don du prêtre ? Cependant, pour tout dire, vers la fin de sa vie, M Singlin se trouva quelquefois insuffisant : ce fut quand la dispute s' en mêla, quand la bulle d' Innocent X sur les cinq propositions fut signifiée. M Singlin, fidèle, je le crois, à l' esprit du premier Port-Royal, et, malgré la vigueur que nous connaissons à M De Saint-Cyran, fidèle, je le crois aussi, à l' esprit même de Saint-Cyran, s' attacha à se modérer en ses prédications ; dans l' affaire de la signature, voulant éviter le procès théologique et d' interminables contentions, il inclinait, par rapport aux religieuses, pour tous les partis mitoyens, pour tous les ménagements possibles qui eussent coupé court. Il n' avait qu' un but : rester dans la simplicité morale du chrétien. Mais alors les avis étaient animés et très-divers : " ce qui lui perçoit le coeur, est-il dit, c' étoit cette espèce de guerre intestine entre de grands serviteurs de Dieu. " M Pascal même, un jour, lui parla un peu franc, en lui disant qu' il n' était pas théologien, et qu' il embrouillait les choses en s' en mêlant. M Arnauld l' avait déjà, une autre fois, un peu relevé de ce qu' il trouvait les provinciales par trop railleuses pour p478 être tout à fait chrétiennes. M Singlin n' était pas non plus pour que M Le Maître publiât ses plaidoyers, et il jugeait que c' était rompre son silence de pénitent. Une lettre de la mère Angélique De Saint-Jean, d' une date postérieure à la mort de M Singlin, l' accuse assez sèchement d' avoir contribué, même depuis sa fin, à la signature de bien des soeurs, par le seul souvenir qu' on avait de son sentiment mitigé. On voit qu' il arriva un moment où les beaux-esprits du second Port-Royal s' émancipèrent de M Singlin et se retournèrent même jusqu' à un certain point contre lui. Si son amour-propre eût seul souffert, il s' en fût consolé ou plutôt réjoui ; les humiliations lui étaient chères ; mais la charité, de toutes parts, saignait. Il ne put résister à ces épreuves de division intérieure, les plus sensibles de toutes ; et ses angoisses, jointes aux austérités excessives du carême de 1664, le menèrent à une défaillance qui fut mortelle (17 avril) ; il n' avait que cinquante-sept ans. On a déjà vu Lancelot toucher et déplorer, bien que timidement, cette déviation de l' esprit primitif du Port-Royal de M De Saint-Cyran ; je crois que M Singlin, dans les dernières années, jugea p479 de même. Je juge comme eux, autant que j' en ai le droit, et plus explicitement encore. Il me semble qu' à Port-Royal, où de si grands hommes succédèrent, M De Saint-Cyran ne fut jamais remplacé. Il aurait, dans les crises qui survinrent, trouvé des ressources, des inspirations nouvelles appropriées ; il aurait continué de gouverner avec calme, grandeur et ensemble. C' est ce qui manqua, même avec la direction stricte, mais peu étendue et peu renouvelée de M De Saci, même avec les talents d' Arnauld et avec le génie de Pascal. Ces talents, s' il le faut dire, ont plutôt hâté que combattu la déviation que je signale, et je n' en voudrais d' autre preuve que ce moment significatif où le prêtre , M Singlin, se trouva insuffisant, et où le docteur , M Arnauld, l' emporta. Notre Port-Royal complet était déjà sorti de son véritable esprit intérieur, pour entrer dans sa seconde période, celle de la polémique, qui le perdit. Nous avons épuisé la première et courte liste des solitaires qui se trouvaient réunis à Port-Royal de Paris au commencement de 1638. Je dois mentionner pourtant M De Bascle que M De Saint-Cyran appelait quelquefois le troisième des ermites ; les deux autres étaient Mm Le Maître et De Séricourt. On peut ajouter p480 encore le jeune M De Saci, et ses deux frères du nom de Saint-Elme et De Valemont, lesquels rentrèrent plus tard dans le monde, bien que toujours assez fidèles à l' esprit de piété. p481 Vi. En ce commencement de l' année 1638, M De Saint-Cyran, logé près des chartreux, venait à Port-Royal au moins de deux jours l' un : il visitait quelques-unes des religieuses ; il avait l' oeil aux occupations et aux thèmes des enfants, il leur commentait chrétiennement (et plus que chrétiennement, je l' espère) leur leçon de Virgile, de ce grand auteur qui s' était damné, disait-il, en faisant de si beaux vers, parce qu' il ne les faisait pas pour Dieu ; il allait entretenir chaque solitaire en particulier dans sa chambre, et il leur faisait lire en commun le traité de saint Augustin, de la véritable religion, ou les écrits anti-pélagiens du même père, contre sa maxime ordinaire qui était de ne pas donner des lectures si élevées aux commençants, mais en considération, cette fois, de l' esprit de M Le Maître p482 qui, au sortir de la pleine science du monde, avait besoin de la plus forte nourriture chrétienne. Mais c' était surtout dans la lecture directe de l' évangile et dans ses conférences à ce sujet, que la parole de M De Saint-Cyran abondait en onction, en pensée, et que ceux qui l' écoutaient (M Le Maître et M Singlin tout les premiers) disaient dans leur ravissement n' avoir jamais rien ouï de pareil : nunquam sic locutus est homo. ses discours sur l' écriture n' étaient point préparés, et ne venaient que de sa grande plénitude. Il avait coutume de dire " qu' il n' y avoit rien de plus dangereux que de parler de Dieu par mémoire plutôt que par mouvement du coeur. " il ne pensait, en disant cela, qu' à une espèce de danger, et oubliait cet autre écueil, non moindre, d' une inspiration trop aisément présumée. Il découvrait perpétuellement de nouvelles lumières dans l' écriture, et s' écriait quelquefois dans une sorte de transport : " j' ai trouvé aujourd' hui un passage que je ne donnerois pas pour dix mille écus. " son étude n' était qu' une prière. Ce n' avait pas été toujours ainsi : il avoue (dans une fort belle conversation avec M Le Maître que nous a conservée Fontaine) que, jusqu' à l' âge de trente ans, il avait trop été dans la vanité de la science, qu' il était né avec cette passion du savoir qui lui avait plutôt nui que servi pour l' acquisition de la vraie vertu ; car rien n' est si périlleux, si facile au change et d' un si agréable poison, le moyen s' y prenant très-aisément pour la fin, à cause de la beauté et de l' attrait de la vérité qui engage subtilement les sens par où elle passe, et fait par eux que p483 ce qu' il y a de corruptible et de sensuel jusqu' au sein de l' esprit y consent. Mais la prière, à force de l' arroser, avait corrigé et assaini en lui cette racine de l' arbre de la science. Il en était là en ses dernières années. Bien souvent, nous dit Lancelot, je l' ai vu, après s' être élevé comme une aigle en nous parlant, s' arrêter tout court ; et, de peur que cela ne parût trop étonnant, il ajoutait : " ce n' est pas que je ne trouve rien à dire, mais c' est au contraire parce qu' il se présente trop de choses à mon esprit ; et je regarde Dieu pour voir ce qu' il est plus à propos que je vous dise. " sa science était devenue de l' intuition, et on la surprenait à l' état d' éblouissement. -le jour de la conversion de saint Paul (25 janvier), il fit aux solitaires une de ces conférences où il se surpassa. Lancelot voulut, en rentrant dans sa chambre, en mettre par écrit quelque chose ; ce que M De Saint-Cyran ayant su : " comment auroit-il pu le faire, dit-il, puisque, quand j' ai été ici de retour, j' ai voulu moi-même en mettre quelque chose sur le papier, et ne l' ai pu ? L' esprit de Dieu, ajoutait-il, est quelquefois vadens et non rediens (un esprit qui passe et ne revient plus). Il a ses heures, ou, pour mieux dire, ses moments : c' est à nous à l' adorer et à le suivre quand il se présente. " et quand il écrivait avec abondance les pensées qui lui venaient sur divers pieux sujets, il en disait : " hélas ! Je ne les regarde presque jamais, mais je loue Dieu en les écrivant, et je lui fais un sacrifice de ce qu' il me donne ; " y appliquant encore cette parole du psalmiste : reliquiae cogitationis diem festum agent p484 tibi : seigneur, les souvenirs, les miettes des pensées que vous aurez données à l' homme, le tiendront en fête continuelle devant vous. C' est ainsi, reprend Lancelot, qu' il était comme un dépositaire et un dispensateur fidèle, qui ne s' appropie rien des grâces du maître ; et son coeur était comme une mer qui se pouvait répandre de tous côtés, sans rien diminuer de son abondance. Ce genre de vie, cette fin d' hiver fructueux et mûrissant, cet avril austère d' un printemps à peine commencé dura sans trouble à Port-Royal et se prolongea jusqu' à la fête de l' ascension, jusqu' à la veille de la p485 mi-mai de cette année : limite extrême ! Le bonheur du juste sur la terre peut-il fleurir plus longtemps ? Peu de jours avant la fête, M De Saint-Cyran avait eu avis par M D' Andilly et par l' abbé de saint-Nicolas (depuis évêque d' Angers) qu' il se tramait contre lui quelque chose, mais sans rien d' autrement précis ; et il en avait seulement pris sujet d' instruire avec un redoublement particulier les solitaires, à ce point qu' en ce jour de l' ascension il fit jusqu' à trois conférences, imitant en cela le divin maître, est-il dit, qui, sentant approcher l' heure, tenait à ses disciples des discours plus longs et plus relevés. Il avait un pressentiment bien marqué de ce qui l' attendait, et, au matin de cette fête, il dit à M Le Maître : " pour aujourd' hui il est trop bon jour, mais pour demain je n' en réponds pas. " le soir, rentré chez lui, il se fit lire, comme toujours, un passage de l' écriture ; on tomba sur cet endroit de Jérémie : " ecce in manibus vestris... quant à moi, je suis entre vos mains, faites de moi ce qu' il vous plaira. " et il dit encore : " voilà pour moi ! " en effet, le lendemain vendredi, 14 mai, dès deux heures du matin, son logis fut investi par les archers du chevalier du guet au nombre de vingt-deux, et ils se mirent en sentinelle de tous côtés jusque dans les jardins d' alentour. Comme ils virent pourtant que rien ne remuait dans cette maison de paix et de prière, ils attendirent jusqu' à six heures du matin pour se faire ouvrir. M De Saint-Cyran, déjà éveillé, lisait saint Augustin avec son neveu M De Barcos, et, rencontrant un passage qui concernait la contrition , ce p486 grand point en litige, il disait : " voilà pour nous, voilà de quoi nous défendre si l' on nous attaque. " là-dessus, le chevalier du guet entra poliment dans sa chambre et lui signifia l' ordre du roi : " allons, monsieur, répondit M De Saint-Cyran en le prenant agréablement par la main, allons où le roi me commande d' aller ; je n' ai point de plus grande joie que lorsqu' il se présente des occasions d' obéir. " et n' ayant pris que le temps de changer sa robe de chambre pour sa soutane, il dit à son neveu : " Monsieur De Barcos, voulez-vous venir ? " mais le chevalier dit qu' il n' avait ordre que pour M De Saint-Cyran. En passant dans le parc de Vincennes, le carrosse rencontra, par un à-propos singulier, celui de M D' Andilly qui allait à Pomponne. M D' Andilly était venu la veille dire adieu à M De Saint-Cyran, et il ne put en croire ses yeux en le retrouvant là si loin et si matin. Comme les gardes avaient retourné leurs casaques, il ne sut d' abord ce que c' était que cette escorte, et lui cria gaiement : " où allez-vous donc mener tous ces gens-ci ? " -" eh ! Ce sont eux qui me mènent, " répondit le prisonnier ; et, après une explication brève, il demanda à M D' Andilly s' il n' avait pas un livre, n' en ayant pris lui-même aucun dans la précipitation du départ. M D' Andilly avait justement sur lui les confessions de saint Augustin et les lui donna. Après s' être tristement entretenus un moment et embrassés (ce que leur permit le chevalier du guet, ami de M D' Andilly, lequel, comme on sait, avait des amis partout et était l' ami universel ), ils se séparèrent, et M De Saint-Cyran, arrivé au château, fut mis au donjon. Ainsi commença sa captivité de cinq années. p487 J' ai déjà eu le soin de parler des divers griefs, successivement grossis, que le cardinal De Richelieu nourrissait contre M De Saint-Cyran : le prisonnier lui-même, plein de son objet, en énumérait jusqu' à dix-sept . Je n' y reviendrai ici que pour insister sur deux ou trois des principales ou des prochaines causes. La première et celle qui demeure la dominante, se peut traduire ainsi : je ne sais quelle puissance, d' un ordre à part, s' élevait dans l' état, et en dehors du maître ; le maître, à la fin, s' en inquiéta. Richelieu, par expérience, et pour l' avoir tâté maintefois, estimait M De Saint-Cyran un homme sans prise , et sur qui caresses ni menaces n' opéraient. Il paraît, d' après un mot de Lancelot, qu' une dernière et extrême tentative fut faite près de lui et resta vaine : " et il me souvient, écrit le scrupuleux biographe, que quelques jours après l' arrestation de M De Saint-Cyran, M De Barcos me dit que peu de temps auparavant on leur avoit encore fait faire des offres, et que, s' ils eussent été gens à se laisser aller, M De Saint-Cyran et lui auroient chacun plus de quarante mille livres en bénéfices, et que son oncle ne seroit pas là , c' est-à-dire à Vincennes. " parlant un jour de ceci à la mère Angélique, M De Saint-Cyran, dans les derniers mois de sa vie, put dire ce mot remarquable : " que la voie étroite l' avoit obligé à épouser une prison plutôt qu' un évêché, parce qu' il pouvoit bien juger en ce temps-là que le refus de l' un conduiroit nécessairement à l' autre, sous un gouvernement où l' on ne vouloit que des esclaves. " ce furent ses propres termes. Il paraît bien, de plus (je rapporte les on dit jansénistes), que le cardinal avait fort en tête, et comme p488 projet tout-à-fait favori vers la fin, d' établir un patriarche en France et de l' être. Il affectait sans doute près de ceux qui l' entouraient de ne mettre en avant ce projet que comme s' il voulait effrayer Rome ; mais il y tenait de coeur en effet plus qu' il n' osait dire, et, dans cette vue, M De Saint-Cyran et sa plume, et son parti, pouvaient devenir un grand obstacle. Perspective singulière ! Le cas échéant, et par une inversion de rôle plutôt que de principes, Port-Royal eût naturellement défendu la suprématie de Rome et le pape d' au-delà des monts contre un anti-pape d' en deçà et à la fois premier ministre temporel : et c' eût été au nom de l' indépendance chrétienne que Port-Royal eût combattu encore. Il s' en verra, au reste, quelque chose dans l' affaire de la régale , où les jansénistes furent pour Rome contre Louis Xiv ; ils ne voulaient pas plus d' un roi-évêque qu' ils n' auraient voulu d' un premier ministre patriarche. Ce qui toutefois décida très-probablement l' heure de l' arrestation de M De Saint-Cyran et n' y servit pas de simple prétexte fut cette grande affaire dite de l' attrition . Il faut oser voir les grands hommes comme ils ont été : Richelieu, on l' a dit, ne se piquait pas moins de théologie que de vers, que de guerre ; controversiste et bel-esprit en même temps qu' indévot au-dedans et ambitieux au-dehors, il n' est pas moins dans la persécution du cid et cette opiniâtreté piquée sur l' attrition, que dans l' alliance avec Gustave-Adolphe et dans l' équilibre rétabli de l' Europe : " un très-grand homme, dit Retz, mais qui avoit au souverain degré le foible de ne point mépriser les petites choses. " il faut, à l' instant, ajouter cette autre observation p489 de Retz, qui corrige, raccommode et renferme dans de certaines limites ces petitesses : " les grands hommes peuvent avoir de grands foibles, mais il y en a dont ils ne sont pas susceptibles, et je n' ai jamais vu, par exemple, qu' ils aient entamé un grand emploi par des bagatelles. " c' est à propos d' Alexandre Vii (Chigi) qui entama son pontificat par des puérilités de cérémonial que Retz fait cette remarque, laquelle se pourrait généraliser et varier. Les puérilités de Richelieu n' étaient que des intermèdes à sa politique, comme ces ballets d' un soir, comme ces comédies d' enfants auxquelles il se délassait : elles ne contre-carraient jamais cette politique, elles y aidaient quelquefois. Dans le cas présent, la question d' attrition ne venait dans son esprit contre M De Saint-Cyran qu' à l' appui d' une autre grande raison d' état qu' elle aiguillonnait, bien loin de l' entraver. Une circonstance récente et précise y avait irrité sa colère. Louis Xiii, ce prince mélancolique et dévot, mais qui n' aimait rien, vivait dans des craintes continuelles autant de Dieu que des hommes. Il importait à Richelieu de l' apaiser, au moins du côté de Dieu, et de lui persuader que tant de pur amour n' était pas entièrement nécessaire à l' absolution . Tous les amours purs se tiennent : Louis Xiii ne s' était jamais senti plus près d' aimer Dieu que dans les moments où il aimait Mademoiselle De La Fayette. Le père Caussin, son confesseur d' alors, et qui favorisait ce chaste amour humain, lui demandait en même temps, chaque fois qu' il le confessait, des actes d' amour de Dieu. Mais cette liaison avec Mademoiselle De La Fayette, s' étant venue compliquer de politique et de remords pour le roi d' avoir chassé sa mère, fut découverte et brisée sur p490 l' heure par le cardinal ; Mademoiselle De La Fayette entra à la visitation ; le père Caussin, trop simple, est-il dit, pour un jésuite de cour, fut exilé à Quimper-Corentin ultima thule . Quelques mois étaient à peine écoulés depuis cette révolution de confessionnal, lorsqu' un jour, un peu après pâques de l' année 1638, le roi, qui avait lu un livre sur la virginité , traduit et surtout commenté de saint Augustin par le père Seguenot de l' oratoire, et dont on commençait à faire bruit, s' échappa à dire tout haut en soupirant, à propos de quelque passage sur l' amour de Dieu dans la contrition : " mon bon-homme le père Caussin me le disait bien aussi ! " ce soupir du roi vers son bon-homme , qu' une fois disparu on croyait déjà enterré dans son coeur, fut reporté au cardinal qui, méfiant et soupçonneux qu' il était, rechercha quel esprit, quel souffle dangereux suscitait de pareils retours. Il hâta, d' une part, la condamnation du livre sur la virginité déjà déféré en sorbonne ; de l' autre, il fit venir le père De Condren, général de l' oratoire, et le pressa de questions sur le père Seguenot, alors à Saumur : si ce père était seul l' auteur de son livre ? Quelles étaient ses liaisons, ses accointances de doctrines et de personnes ? Le père de Condren, pour couvrir quelqu' un de sa congrégation, et peut-être aussi pour aller au-devant de quelque pensée mal dissimulée du cardinal, eut la faiblesse de nommer M De Saint-Cyran qu' il supposait, disait-il, devoir connaître le père Seguenot par l' intermédiaire d' un ami commun (le père Maignard, également de l' oratoire). Sur cette conjecture toute chimérique, il n' hésita pas à lui imputer la suggestion d' un livre qui, à part un ou deux hasards de rencontre, dans son p491 ensemble bizarre et semi-gnostique, répugnait plus que tout à la doctrine mâle et chaste de Port-Royal. Tel fut pourtant le prétexte immédiat et même la vraie cause prochaine de l' arrestation de M De Saint-Cyran. Ce cardinal, qui avait toute l' Europe à remuer , comme il le disait souvent, ne voulait pas d' un soupir trop hautement soulevé dans l' âme du roi. Le père Seguenot, malgré une rétractation humble, sage et tout à fait soumise, qu' il s' était empressé de souscrire, fut enlevé de Saumur et mis à la bastille, dans le même temps qu' on logeait M De Saint-Cyran à Vincennes : deux martyrs de la contrition. L' un et l' autre ne sortirent qu' après la mort du cardinal. Si ferme que fût M De Saint-Cyran, les premiers moments de sa captivité lui parurent durs, et il tomba dans d' extrêmes angoisses. Il y a des heures où tout ce qui est homme, même ces hommes-rois comme David et Job, même l' homme-Dieu au jardin des p492 olives, -où tout ce qui est né mortel a une agonie de mort et sent à fond son néant. C' était moins la crainte du dehors que celle du dedans que ressentit durant la première semaine passée au donjon le saint prisonnier. Il fut tourmenté, est-il dit, par des images horribles et par des frayeurs des jugements de Dieu qui lui causaient des sueurs glacées. Tout ce qu' il lisait dans l' écriture ne lui donnait plus que de la terreur ; il se demandait s' il ne s' était pas égaré en aveugle, s' il n' avait pas égaré les autres en les conduisant. La parole sainte le perçait cette fois, comme une épée à deux tranchants, jusque dans la moelle des os ; la tentation en tous sens le criblait. Il ne s' abandonna point pourtant, il se réfugia la face contre terre dans la prière, et, sous tous ces flots amers débordés, il se tint toujours ferme, abaissé dans le fond de l' âme, jusqu' à ce qu' un jour, au sortir de l' oraison, et demandant à Dieu de lui faire voir en quel état véritable il était devant lui, le premier verset qu' il lut en ouvrant la bible fut celui-ci du psaume ix : " qui exaltas me de portis mortis... ; c' est vous qui me relevez en me retirant des portes de la mort, afin que j' annonce toutes vos louanges aux portes de la fille de Sion... les nations se sont elles-mêmes enfoncées dans la mort qu' elles m' avoient faite. " et depuis ce moment, il n' eut plus aucune peine là-dessus et rentra dans son premier calme. p493 Sa crainte était toujours cependant pour ses amis, et aussi pour ses papiers, de peur qu' on n' y cherchât matière à persécution contre plusieurs. On trouva chez lui, en effet, et on saisit par ordre du chancelier la valeur peut-être de trente à quarante volumes in-folio, soit des extraits des pères, soit des traités divers et des pensées de sa façon. Le chancelier, lorsqu' on lui apporta ces masses, fut comme épouvanté, et il ne revenait pas de ce qu' un seul homme eût pu tant écrire. Beaucoup de ces pensées durent même à cette capture violente de se répandre dans le monde et de transpirer. Le chancelier, tout le premier, en fit copier des extraits. Lancelot a comparé cette heureuse dissémination de choses spirituelles au pillage de vastes greniers qui, sans cela, resserraient dans l' ombre des biens inconnus. Il y eut quelques-uns de ces papiers, formant deux ou trois volumes, que les archers oublièrent au fond d' un coffre ; c' étaient des pensées sur le saint-sacrement pour un grand ouvrage que méditait M De p494 Saint-Cyran. M De Barcos, venant à les retrouver, les jeta au feu, par surcroît de précaution, et de peur qu' ils ne fournissent, si l' on y mettait la main, de nouveaux prétextes aux accusations d' hérésie. M De Saint-Cyran n' apprit qu' assez longtemps après ce brûlement de papiers (comme il l' appelait), et il ne put s' empêcher au premier moment d' y être très-sensible ; de toutes ces pertes il fit le motif d' une offrande à Dieu, en disant : " si un homme a du bien, ou s' il a amassé, par une étude sainte de plusieurs années, des richesses de la parole divine qui lui étoient infiniment plus chères que les perles et les diamants, et qu' il aimoit comme étant venues du ciel et lui ayant été données de la main de Dieu, et si cet homme consent que Dieu les détruise par quelque accident inopiné..., ce sont d' excellentes préparations qui mènent un tel homme à une ruine volontaire de lui-même... " -quant à M De Barcos, il ne pratiquait pas moins ce même esprit de dépouillement, et il disait de ces pensées brûlées et dont le fond ne lui tenait pas moins à coeur qu' à son oncle, " que c' étoit une affaire faite, qu' il n' y falloit plus songer que pour y voir un holocauste ; et qu' après tout, ces pensées n' étoient pas perdues, puisqu' elles s' en étoient retournées d' où elles étoient sorties ! " aussitôt M De Saint-Cyran arrêté, tous ses amis s' agitèrent, s' entremirent, M Bignon, le père De Gondi, M Cospean, évêque de Lisieux, M De Sponde, évêque de Pamiers, surtout M Molé, alors procureur-général et qui mérita par son insistance auprès du cardinal que celui-ci, poussé à bout, lui dît un jour à saint-Germain en le prenant par le bras : " M Molé est honnête homme, mais il est un peu entier. " à la mort du p495 père Joseph, qui mourut en décembre de cette année, ces généreux amis revinrent à la charge, croyant que le principal et secret obstacle était levé : " ils se persuadoient, dit Lancelot, que si le cardinal avoit quelques restes de bonne volonté, il ne seroit pas fâché de rejeter sur cette tête morte ce qu' il y avoit de plus odieux dans cette affaire. " Mathieu Molé et Jérôme Bignon, particulièrement, les deux colonnes d' intégrité, s' offraient tête haute pour caution de M De Saint-Cyran : M De Sponde s' y voulait joindre en tiers avec eux. Tout cela fut vain ; le seul adoucissement qu' obtint le prisonnier durant ces cinq années se réduisit à ce qu' on le tira du donjon après quelques mois et qu' on le logea dans une autre chambre ou galetas, où il put avoir près de lui quelqu' un pour le servir. Il put aussi, plus tard, entretenir par le moyen de son domestique, et grâce aux égards, à la vénération que commandait autour de lui sa piété, une correspondance au-dehors, toute spirituelle et de direction ; nous le suivrons bientôt convertissant et guidant, durant ce temps de ses liens, plus d' âmes peut-être qu' il n' avait fait encore jusque-là. Nos solitaires pourtant n' étaient pas restés à l' abri de l' orage. Dès le commencement de juin, c' est-à-dire quinze jours environ après l' arrestation de M De Saint-Cyran, l' archevêque leur avait fait dire qu' il avait ordre de la cour de ne pas les laisser dans leur petit logis de Paris et qu' on y voyait des inconvénients par le voisinage si proche des religieuses. M Singlin eut beau assurer qu' on n' avait aucune communication avec p496 elles ; ce n' était pas là de quoi il s' agissait. Avec la permission de l' archevêque même, lequel se prêtait le moins possible à la persécution, ils décidèrent d' aller à Port-Royal des Champs, cadre désert qui reçoit ainsi pour la première fois ses véritables hôtes, ses solitaires. Le monastère, depuis douze ans d' abandon, était fort délabré, le lieu fort hérissé de bois et plein de vipères, avec des eaux stagnantes ; pourtant d' une sauvage beauté. Ils y passèrent quelques semaines, montant, chaque soir, sur les hauteurs des Granges pour y prendre l' air, et quelquefois, par l' ordre de M Singlin, y chantant complies tout haut, " afin, dit Lancelot, que le mélange de nos voix témoignât mieux la joie de nos âmes, et que Dieu fût loué publiquement alors même qu' on pensoit tenir la vérité captive. " mais juillet ne se passa point également dans cette paix recommençante. Dès le lundi, 5 du mois, M De Laubardemont, ce commissaire de nom infamant et d' odieuse mémoire, encore tout noirci du bûcher fumant d' Urbain Grandier (1634), les y vint interroger tous, depuis M Le Maître jusqu' aux enfants de huit ou dix ans qu' on y élevait, et il s' efforça d' y ramasser quelque charge nouvelle contre M De Saint-Cyran. Quant à celui-ci en personne, on ne l' avait pas jusque-là interrogé, et il ne le fut qu' en mai de l' année suivante. On a ces interrogations que Laubardemont fit subir à M Le Maître, et que M Le Maître, en homme du métier et qui s' en ressouvenait à propos, lui rendit bien, le raillant et le déjouant à chaque parole. Laubardemont, parti le dimanche 4 de Paris dans l' après-midi, ne descendit pas directement à Port-Royal ; pour mieux surprendre son monde, il crut devoir aller coucher p497 le soir à un quart de lieue de là, et de grand matin, au moins pour lui, il arriva, croyant les trouver au lit ; il ne les trouva qu' en prière. M Le Maître, entendant heurter à la porte de sa chambre, vint ouvrir : il était, dit l' interrogatoire, vêtu de deuil, et d' une robe longue noire, boutonnée par devant tout au long. Entre autres questions badines (selon Fontaine) que le commissaire crut devoir lui adresser, il lui demanda si lui, M Le Maître, n' avait point eu de visions. " on vit alors ce que dit saint Jérôme de ceux qui servent Dieu et de ceux qui servent le monde : ils se croient fous réciproquement : invicem insanire videmur. " c' est là, en effet, le duel éternel. M Le Maître répondit froidement qu' oui ; qu' il avait effectivement des visions ; que, quand il ouvrait une des fenêtres de sa chambre (et il la désignait du geste), il voyait le village de Vaumurier, et que, quand il ouvrait l' autre fenêtre, il voyait celui de Saint-Lambert ; que c' étaient là toutes ses visions. Cette réponse, écrite mot pour mot, fut vue à Paris et fit rire aux dépens de qui de droit. Après cet interrogatoire, qui dura huit heures à deux reprises, ledit sieur commissaire visita les livres du répondant , qui consistaient en une petite bible en douze tomes, quatre ou cinq petits volumes de saint Augustin, un saint Paulin (le M Le Maître de son temps), un nouveau-testament grec et latin et une traduction par p498 Joulet des six livres du sacerdoce de saint Chrysostome. Puis il fit écrire (sérieusement) au bas de l' interrogatoire qu' il n' avait point trouvé de livre qui fût suspect de mauvaise doctrine, et qu' il avait néanmoins pris et déposé aux mains du greffier cette traduction de Joulet, à cause qu' il y avait quelques notes à la marge écrites de la main dudit répondant . Il saisit encore un sermon traduit de saint Augustin par M De Saci, à cause de quelques corrections de style ou de sens que son frère avait ajoutées à la première page, comme si le répondant n' écrivait plus rien qu' on ne pût soupçonner d' erreur, depuis qu' à l' appel de Dieu il s' était jeté hors du monde pour faire pénitence. Tout cet interrogatoire de M Le Maître par Laubardemont (même tel qu' il se lit dans sa forme adoucie) fait monter aux lèvres risée et nausée à la fois ; c' est de la bêtise, et de la bêtise méchante et cruelle : justice est qu' elle rejaillisse en plein sur la grandeur de Richelieu. Il fallut quitter cette retraite dès lors si chère ; M Le Maître lui fit ses adieux par ces quatre vers qu' il récita plusieurs fois avec larmes : lieux charmants, prisons volontaires, on me bannit en vain de vos sacrés déserts : le suprême Dieu que je sers fait partout de vrais solitaires ! Vers mélodieux, vers émus et qui seraient dignes de Racine enfant ! Si ce désert eût eu du sentiment, dit Fontaine, il en eût pleuré. Les solitaires quittèrent Port-Royal des Champs le 14 juillet 1638 (cela s' appelle la première dispersion ) ; p499 ils vinrent loger d' abord à la barbe-d' or au faubourg saint-Jacques, un peu plus haut que Port-Royal de Paris. M De Saci y tomba malade, et de là, étant guéri, il fut mis au logis de M De Saint-Cyran, sous son neveu M De Barcos, avec les autres plus jeunes neveux. Lancelot alla loger à La Ferté-Milon, chez M Vitard, père du petit Vitard et oncle de Racine. Le petit Vitard se trouvait élevé à Port-Royal, parce qu' il était neveu d' une soeur Suzanne, cellerière. Mm Le Maître et De Séricourt, amenés par M Singlin, rejoignirent Lancelot dans cette famille à La Ferté-Milon ; ils y continuèrent exactement leur genre de vie, vivant autant isolés et en ermites qu' il se pouvait, et ne sortant que pour aller à la messe les jours de fête. Durant ce temps, M Le Maître écrivit une justification de M De Saint-Cyran contre le mémoire de M Zamet, et il l' adressa au cardinal. Pendant l' été de l' année suivante 1639, après le souper régulièrement, ils allaient tous prendre l' air sur la montagne qui domine la ville (comme ils avaient fait sur les hauteurs des Granges à Port-Royal), et là ils s' entretenaient de bonnes choses , dit Lancelot : " il falloit passer un petit bout de la ville pour sortir ; néanmoins nous ne parlions jamais à personne, et, quand nous revenions vers les neuf heures, nous allions l' un après l' autre en silence, disant notre chapelet. Tout le monde qui étoit aux portes, comme on est l' été, se levoit par respect pour nous saluer et faisoit grand silence pour nous laisser passer, tant la vie et le mérite de ces messieurs les remplissoient d' admiration ! Enfin la bonne odeur qu' ils répandoient en ce lieu y est encore vivante... " cette bonne odeur , comme l' appelle Lancelot, nous p500 la retrouvons vivante en effet et parfumant un assez beau fruit : Racine, au berceau, va s' en ressentir. La liaison de la famille Racine avec Port-Royal, déjà commencée par le moyen de M Vitard, date surtout étroitement de ce séjour des solitaires à La Ferté-Milon. Les deux soeurs et la fille de Marie Desmoulins Racine, c' est-à-dire les deux grand' tantes et la tante de Racine, en vinrent à se faire religieuses à Port-Royal ; sa grand' mère elle-même (Marie Desmoulins Racine) y passa les dernières années de sa vie, et lui qui naissait précisément en cette année 1639, y put nourrir par la suite les plus belles années de son enfance. Sur la fin de l' été de 1639, les choses étant un peu apaisées, on pensa que Mm Le Maître et De Séricourt pouvaient, sans trop d' inconvénients, revenir très-incognito à Port-Royal Des Champs. M Vitard père, une de leurs conquêtes, les accompagna et se fit comme l' économe du monastère, les déchargeant de tout autre soin que celui de l' étude et de la prière. Mais, quand il mourut en août 1642, ces messieurs durent rompre un peu leur solitude pour s' occuper des soins du ménage et des travaux de la campagne ; ils se mirent à bêcher une partie du jour et à cultiver les potagers, y étant portés surtout par le désir de ménager le bien des pauvres. M Le Maître eut même un songe à cet égard, un songe terrible, comme tout ce qui s' élevait en cette âme ardente : l' épée nue de Dieu le poursuivait la nuit dans les reins, et il y crut voir un commandement de rendre cet humble service aux religieuses. Il se mit à l' ouvrage avec son frère M De Séricourt, travaillant tout d' abord plus que des gens de journée, sinon qu' ils disaient leur bréviaire à de p501 certaines heures ; ils se rappelaient avec émulation les anciens religieux de saint Bernard qui avaient défriché les terres. Ce fut là l' origine de ces travaux manuels auxquels se livrèrent, souvent avec excès, nos messieurs, et que plus d' une fois M Singlin et M De Saint-Cyran furent obligés de modérer. Les capucins et les jésuites en firent grande raillerie quand ils le surent ; ils appelaient ces messieurs sabotiers , prétendant qu' ils faisaient des sabots et des souliers. Quand, peu d' années après le moment où nous sommes, vers 1644, M D' Andilly alla prendre congé de la reine-mère pour venir dans ce désert des Champs comme solitaire, il ne manqua pas de lui dire agréablement que, si sa majesté entendait dire qu' ils fissent des sabots, elle ne le crût pas ; mais que, si l' on disait qu' ils cultivaient des espaliers, on dirait vrai et qu' il espérait d' en faire manger du fruit à sa majesté. En effet, il ne manquait jamais de lui en envoyer tous les ans quelque corbeille ; le cardinal Mazarin les appelait en riant les fruits bénits . Mais, malgré les espaliers de D' Andilly, qui fit un bon livre sur l' art de les cultiver, malgré le tour pastoral que sut donner à ces sortes de travaux son imagination toujours galante et riante jusque dans sa piété, il faut convenir que les solitaires de Port-Royal, les plus relevés par la naissance ou même par l' esprit, s' assujettirent à bien des devoirs p502 manuels des plus rebutants et des plus bas, tout ainsi que faisaient, à l' intérieur du cloître, de nobles postulantes, filles d' Aragon ou de Lorraine ; et je ne puis m' empêcher de reconnaître qu' il y a quelque chose de répugnant en pure perte dans ces sortes d' emplois à dessein si grossiers, surtout dans les récits détaillés et parfaitement indélicats qui nous en sont faits, et que sans infidélité je supprime, pour m' attacher tout à côté à tant d' autres traits aussi charmants que graves et plus dignement austères. Lancelot, après avoir quitté La Ferté-Milon et être allé quelque temps à l' abbaye de Saint-Cyran, vint rejoindre ces messieurs au désert, à Port-Royal des Champs ; mais il en fut rappelé, un peu contre son coeur, à Port-Royal de Paris, pour prendre en main le soin des deux petits messieurs Bignon dont M De Saint-Cyran continuait d' être occupé, du fond de sa prison, d' une manière touchante, et non pas en considération de leur père seulement, mais pour eux-mêmes ; car sa maxime était de n' abandonner jamais une charité une fois commencée . Et quelle plus grande charité qu' une éducation chrétienne ! Ses soucis les plus délicats des jeunes âmes, ses plus tendres pensées sur l' enfance, fleurirent pour lui, on peut le dire, sous les barreaux de Vincennes, comme ces rares fleurs que le prisonnier cultive sur sa fenêtre, comme ces oeillets qu' y arrosera, dix ans plus tard, le grand Condé. Son interrogatoire n' eut lieu que le vendredi 14 mai 1639, un an juste après son arrestation ; il le subit par-devant Jacques Lescot prêtre, docteur en théologie ; car il avait récusé Laubardemont, comme n' étant pas juge ecclésiastique. On voulait convaincre p503 M De Saint-Cyran d' hérésie, de calvinisme, à cause de ses doctrines sur la grâce et sur les oeuvres, et de ce qu' il aurait dit que depuis six cents ans il n' y avait plus d' église, que le concile de Trente était sans autorité, etc., etc. ; on avait ramassé à ce sujet, depuis un an, les témoignages et dépositions de M Zamet, de l' abbé de Prières, de l' abbé de Foix, Caulet, depuis évêque de Pamiers et janséniste jusqu' au martyre, alors ennemi, bon homme au demeurant, mais petite tête, à qui Vincent De Paul avait un jour conseillé de ne pas voir M De Saint-Cyran comme pouvant lui être dangereux. Dans l' absence de toute pièce positive, on p504 s' armait surtout d' une lettre de M De Saint-Cyran à M Vincent : celui-ci avait eu l' indiscrétion d' en parler autrefois à un domestique du cardinal, et le cardinal informé le força de la produire. On y voit qu' en 1637 une assez grave dissidence s' était élevée entre les deux saints personnages, que M Vincent était venu faire reproche à M De Saint-Cyran sur quatre points de doctrine, tout juste dans le temps de cette tracasserie pour la maison du saint-sacrement, et que l' homme de doctrine, ainsi frappé à bout portant, avait été très-ému ; il s' était contenu dans le moment même ; c' est là-dessus qu' après plus d' un mois il lui écrivait cette lettre pour décharger son coeur, pour se justifier des points reprochés et se plaindre surtout du procédé de la part d' un ancien ami : " j' ai facilement, disait-il, supporté cela d' un homme qui m' avoit honoré dès longtemps de son amitié et qui étoit dans Paris en créance d' un parfaitement homme de bien, laquelle on ne pouvoit entamer sans blesser la charité : il m' est seulement resté cette admiration dans l' âme que vous, qui faites profession d' être si doux et si retenu partout, ayez pris sujet d' un soulèvement qui s' est fait contre moi par une triple cabale, et pour des intérêts assez connus, de me dire des choses que vous n' eussiez osé penser auparavant ; et qu' ainsi, au lieu que je devois attendre de la consolation de vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire, contre votre inclination et coutume, de vous joindre aux autres pour m' accabler ; ajoutant cela de plus aux excès des autres, que vous avez entrepris de me le venir dire à moi-même dans mon propre logis, ce que nul des autres n' avoit osé faire. " p505 sans entrer ici dans le détail et la discussion de cette lettre, il ressort, en effet, pour moi d' un examen impartial, que M Vincent, de bien plus de coeur et de charité que de spéculation dogmatique et de doctrine, s' était monté ou laissé monter un peu vite, lors de la clameur commençante, contre trois ou quatre opinions rigoureuses de M De Saint-Cyran, et qu' il était venu lui en parler avec plus de vivacité peut-être qu' il ne convenait à un homme si charitable à l' égard d' un ami alors si attaqué ; qu' il y avait mêlé d' autres paroles relatives à d' anciens avis de M De Saint-Cyran sur sa congrégation ; que celui-ci y avait cru voir une sorte d' oubli d' anciens services ; et il en avait rendu beaucoup à M Vincent au début de cette congrégation, usant de son crédit près de M Bignon, près des évêques, écrivant les lettres latines à Rome pour hâter les bulles : il avait donc été plus ému encore de cette espèce de reproche que du reste. Il avait peu répondu sur l' heure, sentant sa bile bouillonner, et il avait attendu quelque temps pour être de sang-froid, dans la juste mesure, en le faisant par lettre. Mais il ne résulte pas moins de la suite des pièces que M Vincent, touché de cette lettre, était accouru le voir, et, après lui avoir demandé s' il ne l' avait communiquée à personne, l' avait remercié de ne l' avoir pas montrée, et s' était réconcilié avec lui au point de rester à dîner ce jour-là. Depuis ce temps, il ne paraît pas que M Vincent ait eu aucun procédé autre qu' amical pour M De Saint-Cyran. Il le fit même prévenir dans sa prison de bien p506 prendre garde à dicter lui-même ses réponses au commissaire et de vérifier après, de peur qu' on n' en altérât le sens. M Molé le faisait prévenir dans le même temps de bien tirer des lignes du haut en bas des pages de peur qu' on n' ajoutât de l' écrit ; " car il a, disait-il, affaire à d' étranges gens. " l' interrogatoire de M Vincent ne se trouve pas recueilli dans les pièces à charge contre M De Saint-Cyran que firent imprimer les adversaires : est-ce parce qu' il lui était plutôt favorable ? M Colbert, évêque de Montpellier, le produisit pour la première fois, en 1730, dans une lettre à l' évêque de Marseille, Belsunce, lequel, à l' exemple de la plupart des doux de ce temps-là, était assez aigre-doux contre la mémoire de Port-Royal et de Saint-Cyran. On peut être sublime de charité dans une peste et se piquer contre le prochain dans une simple dispute théologique. L' authenticité de la pièce produite par M De Montpellier a été, du reste, très-vivement contestée. M Vincent, qui, dès qu' il apprit l' arrestation de M De Saint-Cyran, était allé en témoigner sa douleur à M De Barcos, alla également, lors de la délivrance, féliciter l' un des premiers son ancien ami. Après cela, assista-t-il ou non à l' enterrement de M De Saint-Cyran, et jeta-t-il seulement de l' eau bénite sur son corps ? ç' a été matière à une dispute acharnée ; ce qui est certain, c' est que, s' il le put, il y assista. Mais qu' il est triste de voir de saintes mémoires ainsi tiraillées au gré des passions ! Abelly, le moelleux Abelly raillé par Boileau, p507 et qui fut le premier biographe de Vincent De Paul, les jésuites depuis dans leurs mémoires de Trevoux, le père Daniel dans sa lettre à une dame de qualité, Collet dans sa nouvelle vie de saint Vincent, ont étrangement et, j' oserai dire, odieusement abusé de l' autorité acquise à la vertu du vénérable bienheureux, pour charger la doctrine et le nom de Saint-Cyran. M De Barcos, informé de près et incapable de mentir, avait établi les faits précis dans sa défense de M Vincent contre M Abelly. Mais ce que M De Barcos, tout au détail particulier et personnel, ne dit pas, et ce que la distance fait mieux voir, c' est la dissidence intérieure nécessaire, si l' on peut ainsi parler, entre les doctrines pensantes de l' un et le zèle, avant tout pratique et soumis, de l' autre. Cette soumission de coeur à l' autorité anima très-fort, dans la suite, le pieux Vincent pour la publication de la bulle d' Innocent X contre les propositions dites de Jansénius (1653) : il avait contribué à la provoquer en pressant l' envoi de députés à Rome ; il se donna beaucoup de mouvement à Paris pour la faire recevoir ; il se rendit à Port-Royal même pour cela. Et on conçoit très-bien au fond que ces doctrines augustiniennes de p508 Jansénius et du livre de la fréquente communion ne lui allassent pas ; elles choquaient en plein et consternaient son catholicisme bien autrement accessible et clément. Il put dire en effet, un jour, en se reportant vers le passé, à un prêtre de sa congrégation qu' il voulait préserver de jansénisme : " sachez, monsieur, que cette nouvelle erreur du jansénisme est une des plus dangereuses qui aient jamais troublé l' église ; et je suis très-particulièrement obligé de bénir Dieu et de le remercier de ce qu' il n' a pas permis que les premiers et les plus considérables d' entre ceux qui professent cette doctrine, que j' ai connus de près, et qui étoient mes amis, aient pu me persuader leurs sentiments. Je ne vous saurois exprimer la peine qu' ils y ont prise et les raisons qu' ils m' ont proposées pour cela : mais je leur opposois, entre autres choses, l' autorité du concile de Trente qui leur est manifestement contraire ; et, voyant qu' ils continuoient toujours, au lieu de leur répondre, je récitois tout bas mon credo ; et voilà comme je suis demeuré ferme en la créance catholique... " Saint-Cyran, lui, cherchait à saisir la pensée, le mouvement actuel de Dieu dans l' oraison ; saint Vincent faisait taire son raisonnement humain dans son credo . Et loin de moi, dans tous ces jugements que je porte en passant sur de grands hommes et de saints personnages, François De Sales, M De Bérulle, Vincent De Paul, -loin de moi la présomption, je ne dis pas de les sacrifier, mais même de les subordonner à Saint-Cyran ! Seulement, comme je donne l' histoire de celui-ci moins connu et méconnu, je m' attache à le mettre en relief et à faire valoir ses avantages, n' ayant pas p509 dissimulé d' ailleurs ses côtés plus embrouillés ou plus durs. Je serais surtout fâché que personne pût voir dans aucune de mes paroles sur Vincent De Paul la moindre intention de rabaisser un véritable modèle évangélique, cet instituteur des soeurs de charité, ce père des enfants-trouvés, ce consolateur des forçats, cet homme d' humilité qui, captif à Tunis dans sa jeunesse, y ayant converti le renégat son maître et l' ayant ramené avec lui par une suite de circonstances extraordinaires, ne parla jamais depuis de ces circonstances si touchantes pour lui-même et si saintement glorieuses, et au contraire en voulut ensevelir, anéantir ici-bas tout humain témoignage, tellement que la seule lettre anciennement écrite à un ami, où cette histoire était retracée, n' échappa à la destruction qu' il en allait faire, que par la ruse de l' ami à qui il la redemandait. C' est là un héroïsme d' humilité, comme il en eut de charité. Mais, après avoir admiré et vénéré, il faut ajouter aussi, pour ne pas mentir à l' homme et ne pas faire rougir le saint par un faux éloge, qu' il était un peu timide et trop humble avec les puissants, un peu sujet à la crainte d' offenser les personnes de condition ; qu' il put être président du conseil de conscience de la reine Anne D' Autriche, côte à côte avec Mazarin et le chancelier Seguier, ce que certes n' aurait pu Saint-Cyran ; qu' il répondait au prince de Condé qui, un jour, le voulait faire asseoir à côté de lui : " votre altesse me fait trop d' honneur de me vouloir bien souffrir en sa présence : ignore-t-elle donc que je suis le fils d' un pauvre villageois ? " p510 M Singlin dirigeant Madame De Longueville, c' est-à-dire la propre soeur du grand Condé et la fille de celui devant qui saint Vincent n' osait s' asseoir, n' avait pas l' idée de s' excuser d' être fils de marchand de vin, et soutenait, immobile et sans fléchir, la grandeur du prêtre. Ces différences d' humeur et de caractère, entre les hommes, se retrouvent dans le tour et le tempérament des doctrines ; et les dissidences intérieures, instinctives ou logiques, des doctrines, se produisent très-sensibles et presque criantes, à quelque distance des points de départ, si l' on n' y prend pas garde et si l' on n' y corrige perpétuellement par la charité. Nous l' avons dit, la postérité spirituelle de saint François De Sales et de la mère De Chantal, les religieuses de la visitation devinrent, avec le temps, très-animées contre celles de Port-Royal et contre la postérité spirituelle de Saint-Cyran. Il fallut que le père Quesnel les rappelât à l' ordre et à la charité en leur représentant sous les yeux tous les témoignages d' amitié et d' estime réciproque que s' étaient donnés leurs fondateurs. On verra que les successeurs de l' abbé De Rancé ont usé aussi et abusé de son nom contre Port-Royal. De même, la postérité spirituelle de M Vincent et celle de M De Saint-Cyran éclatèrent bientôt et violèrent l' estime qu' avaient gardée, malgré tout, l' une pour l' autre ces deux grandes âmes. Port-Royal lui-même eut des torts : M Singlin parla de M Vincent comme d' un ami des persécuteurs ; la mère Angélique, sur son p511 compte, dans une lettre au grand Arnauld, s' échappe à des propos bien amers. M De Barcos d' abord, plus tard M De Montpellier, furent plus charitablement respectueux. Les adversaires furent simplement odieux. Ils alléguaient surtout un mot que M De Saint-Cyran aurait dit à saint Vincent : calvinus bene sensit, male locutus est. mais l' on sait à fond maintenant sur quels points Saint-Cyran était presque calviniste, et sur quels autres il ne l' était pas du tout. Proposons une dernière fois, tâchons de graver le simple contraste des figures : M De Saint-Cyran, principalement homme d' étude et de doctrine, de pénitence solitaire intérieure, et de direction grave, occulte, réservée et sévère, embrassant l' ensemble du dogme et toute l' ordonnance du système chrétien, et le voulant restaurer d' esprit, de principe, autant que de fait ; saint Vincent De Paul, tout de pratique charitable, active et infatigable, tout d' effusion, d' insinuation et d' oeuvres , d' admirables oeuvres qui, une fois conçues et commencées, lui semblaient à accomplir à tout prix, moyennant même toutes sortes de gens puissants que cette charité aussi naïve qu' héroïque intéressait et comme séduisait dans sa fine douceur, et que son humilité ne heurtait jamais. M Vincent allait, disant surtout : Dieu est bon ; et M De Saint-Cyran : Dieu est terrible ! et il y eut un point où ils durent s' entre-choquer ; car Dieu seul concilie en lui toutes choses, et les plus contraires en apparence, p512 dans sa pleine grandeur ; mais l' homme est sans cesse sujet à les séparer, et il ne sauve le choc qu' à l' aide d' une charité perpétuellement vigilante. M De Saint-Cyran et saint Vincent du moins, un peu blessés qu' ils furent, n' en manquèrent pas l' un à l' égard de l' autre et se le témoignèrent jusqu' à la fin : ce furent les disciples qui en manquèrent. Source: http://www.poesies.net