Le Clou D’Or. Charles Augustin Sainte-Beuve. TABLE DES MATIERES Préface. Le Clou D’Or. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII La Pendule. Madame De Pontivy. Christel. Préface. M. Saint-Marc Girardin se vantait une fois devant des dames de n’avoir jamais connu le supplice de Tantale. -C’est que vous n’avez jamais eu soif, lui répondit la belle madame de X... Le petit roman par lettres, que nous exhumons aujourd’hui de son tiroir, a pour but, au contraire, d’exprimer les souffrances d’un homme qui tire la langue, -esurientis et sitientis, comme dirait un pédant. Sainte-Beuve, après avoir tracé le plan et le canevas de ce nouveau Portrait de Femme, l’avait abandonné comme tant d’autres projets du même temps, où le critique tuait de plus en plus en lui l’homme d’imagination et le poète. Bien que les lettres seules soient la partie résistante et intacte de ce petit roman, on a cru devoir retenir et recueillir ici quelques-uns des brins d’or et de soie qui devaient en former la contexture. Avant de développer, dans des lettres à une femme distinguée et qu’on a lieu de croire réelles, une idée qui certainement paraîtra un paradoxe à la plupart des gens vertueux, ce philosophe du XVIIIeme siècle plus que du nôtre avait fait appel, en vrai ***ERROR critique, aux meilleurs maîtres, ses devanciers; il s’était entouré des moralistes les plus recommandables et qui ont le mieux su parler de l’amour en parfaite connaissance de cause. Il avait fortifié sa propre expérience par des citations à l’appui. Il s’était entouré de toutes les précautions et de toutes les autorités possibles. Il citait tout d’abord un de ses auteurs de prédilection, Senac de Meilhan, dont le dernier sectateur connu de nos jours est Me Cheramy -l’excellent avoué. -Voici ce qu’en extrayait Sainte-Beuve, en tête de son projet du Clou d’or: «Celui qui a été aimé d’une femme sensible, douce, spirituelle et douée de sens actifs, a goûté ce que la vie peut offrir de plus délicieux[1].» «Un quart d’heure d’un commerce intime entre deux personnes d’un sexe différent, et qui ont je ne dis pas de l’amour, mais du goût l’une pour l’autre, établit une confiance, un abandon, un tendre intérêt que la plus vive amitié ne fait pas éprouver après dix ans de durée[2].» Saint-Évremond, l’ami de Ninon, était trop expert en la matière pour ne pas être invoqué en témoignage: «Je croirois qu’il n’est pas permis aux femmes de résister à un si légitime sentiment, quelque prétexte que leur donnent les égards de la vertu. En effet, elles pensent être vertueuses, et ne sont qu’ingrates, lorsqu’elles refusent leur affection à des gens passionnés qui leur sacrifient toutes choses.» Le dépit aussi fait dire bien des choses. -Enfin, Sainte-Beuve s’emprunte à lui-même une de ses pensées de derrière la tête et de derrière les fagots: «Posséder, vers l’âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu’une seule fois, une femme qu’on connaît depuis longtemps et qu’on a aimée, c’est ce que j’appelle planter ensemble le clou d’or de l’amitié.» Si, maintenant, on veut connaître le nom de la dame à qui étaient dédiées des pensées aussi hardies, on peut chercher dans le meilleur monde que la révolution de 1848 a partagé en deux hémisphères. Doudan, s'il vivait encore, la reconnaîtrait à ce signalement: «...Jeune femme charmante, un peu Diane, sans enfants. Restée enfant et plus jeune que son âge... »Pas jolie, mais mieux. »J’ai toujours distingué (c’est Sainte-Beuve qui parle) les femmes belles en trois classes: »1° Celles qui le sont; »2° Celles qui l’ont été et qui le sont toujours; »3° Celles qui auraient dû l’être, et qu’un simple accident a voilées, mais en qui tout révèle la première intention naturelle. Combien elle était de celles-là!» D’où il faut conclure qu’elle n’était pas précisément belle ni jolie, au sens vulgaire du mot. Si nous donnions ici un libre cours à nos souvenirs, nous raconterions une ou deux anecdotes que nous tenons de Sainte- Beuve. C’était fête chaque soir, en ce temps-là, au château de ou du... n’importe! Un célèbre surintendant de l’avenir n’y trouvait pas de cruelles, au contraire. C’était lui, plutôt, qui était quelquefois le cruel, le barbare. Dans ces châteaux qui sont comme des hôtels garnis, et où l’on peut entendre d’une chambre à l’autre ce qui se passe, comme à Compiègne, une pauvre femme reconnut un soir une voix qui répétait exactement ce qu’elle avait déjà écouté avec trop de charme. Elle en contracta sur-le-champ un tic nerveux qui ne la quitta plus et qui gâta sa beauté. Tout le monde, le lendemain, y compris le mari, avait des égards et des ménagements pour elle. Qu’on dise encore que nous ne sommes plus au siècle de Diderot! C’était un peu l’âge d’or, que ces veillées du château, ou plutôt on y vivait comme en pleine douceur et en plein épanouissement philosophique des premières années du règne de Louis XVI. Mais l’anecdote ci-dessus n’a rien de commun avec l’aventure du Clou d’or. Un jour, on fut prévenu au château qu’un célèbre romancier chinois devait arriver le lendemain. Justement il venait de publier un livre qui faisait grand bruit dans sa langue, mais personne ne l’avait lu au château, et on ne pouvait recevoir un hôte aussi illustre et aussi imprévu sans lui parler de son oeuvre. Une personne se dévoua, et c’était la plus distinguée de toutes, -la seule aussi qui connût bien le chinois. En une nuit, elle eut dévoré le livre; le lendemain, elle le raconta à déjeuner, et, quand le célèbre écrivain d’outre-mer fit son apparition, il put croire, à la façon dont on lui en parla, qu’on ne lisait que cela depuis quinze jours au château. C’est ainsi que Napoléon savait les noms de tous ses soldats, en se les faisant dire d’avance; -mais il n’y avait qu’une femme pour avoir, en ce temps-là, de ces prodiges d’esprit. Laissons maintenant la parole à Sainte-Beuve. Il va rouler son rocher de Sisyphe pendant quatorze lettres, car la dame, paraît lui avoir tenu la dragée haute. Nous ne savons pas, il est vrai, la fin de l’histoire. Nous n’en avons que le cadre à peine ébauché: nous le donnons tel quel, avant les lettres qui en sont le commentaire le plus naturel[3]. Jules Troubat. Le Clou D’Or. -Nous sommes vieux, me disait madame de S..., nous pouvons causer de tout. Eh bien, qu’y a-t-il de mieux pour une femme, de plus heureux, de plus favorable à la durée du lien, que de céder à temps à l’ami ou de résister et de se sauver?... -Oh! céder, m’écriai-je, j’ai là-dessus des théories bien arrêtées et que la pratique a trop justifiées. -On pourrait contester, me dit-elle en riant et comme pour me faire parler (car je voyais bien qu’au fond elle était, elle aurait dû être de mon avis). Et elle me cita, comme ayant su garder tous ses amis sans avoir cédé à aucun, l’illustre exemple de madame Récamier. Moi, je ripostai par d’autres exemples, celui de cette marquise italienne à un souper... Un des hommes se mit à lorgner tous les convives en la regardant, et à lui dire avec un sourire: Eh! marchesa... -Che? che?... -Eh! eh! tutti! tutti!... Elle regarda, fit le tour de la table d’un coup d’oeil, et, semblant reconnaître la justesse, elle répéta Tutti! Tous avaient eu leur moment, et elle les avait tous gardés. -Mais laissons les coquettes, dis-je, et tenons-nous-en à l’amour pur, unique, le seul qui mérite qu’on en parle, n’est-ce pas, marquise? -Eh bien, dit-elle, les avis sont partagés, et la plupart des femmes pensent que le plus sûr moyen de garder toujours l’ami est de lui résister toujours. Combien de fois l’amour commence-t-il plus sérieux chez la femme en ce moment où le désir satisfait s’éteint chez l’homme? -Mais je parle d’un véritable amour mutuel, ajoutai-je; et j’ai mes preuves à l’appui de mon dire, une triste histoire, très monotone, et pourtant qui a pour moi un intérêt secret, parce qu’elle est vraie, parce qu’elle porte sa morale avec elle. -Allons, contez-la-moi, dit la marquise (car aussi bien je crois que je suis un peu de votre avis, en ma qualité de femme du xviiie siècle). Et je commençai. . . . . . . . . . . . . . . · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · (Ici, le canevas n’est plus qu’ébauché pour ne reprendre réellement qu’aux lettres, mais il a son intérêt.) Décidément, faire que le récit soit dans la bouche d’une femme déjà vieillissante à une jeune amie de vingt-sept ans, qu’elle voit près de s’engager dans une coquetterie amoureuse. Elle lui raconte sa vie, sa douleur, son erreur. Elle a cru pouvoir satisfaire celui qu’elle aimait par un demi- bonheur. Elle décrit en détail sa situation, ses sentiments indécis. Sa grande erreur fut de croire qu’en avançant dans les années plus paisibles et en doublant le dernier cap de la jeunesse, elle l’amènerait à des relations douces, fixes, heureuses. A mesure qu’il avance (il était plus âgé qu’elle de quelques années) et que l’irréparable, à ce qu’il dit, se prononce, il ressent et marque plus d’amertume. -Elle ne sait comment revenir, elle en a envie souvent... Mais non, elle n’ose. Il la range dans la classe des glorieuses (madame R..., madame de B...), non pas qu’il leur refuse la sensibilité, mais elles n’en ont qu’au sein de leur gloire. «Apparemment, ma chère, que nous ne connaissons pas les hommes tels qu’ils sont tout entiers: -une partie d’eux nous échappe...» Il lui dit qu’il la connaît, qu’il sait jusqu’où va son attention et où elle cesse. «Il pourrait tomber et s’abîmer dans la boue (il disait cela, ma chère, en poussant des cris vers moi), et moi, disait-il, je ne bougerais pas, tant je respecte ma nuance d’affection, tant je la respecte comme une feuille de rose.» Quand je le voyais aimable pendant quelques jours et que je lui en témoignais quelque gré, il m’arrêtait net en me faisant comprendre qu’il ne se payait pas de ces douceurs gracieuses, et que c’était une monnaie blanche qu’on lui jetait quand on lui avait refusé le sou. Rien n’est cruel et désespérant comme de sentir qu’on s’est mise dans l’impossibilité de plus rien faire jamais pour le bonheur de ce qu’on aime. Et elle finit en disant: «Ma chère, si vous aimez votre repos, n’aimez pas; mais, si votre étoile l’emporte et si vous aimez, sachez bien que, le plus souvent, il y a malheur et seconde faute à s’arrêter.» On ne dit point que la jeune madame de *** n’ait suivi qu’à demi le conseil de son amie, mais on n’assure pas non plus qu’elle l’ait suivi entièrement[4]. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Moment affreux que celui où l’on sent que l’affection est arrêtée sans être allée aussi loin qu’il est donné à l’homme. Moment où l’on sent qu’il est trop tard; car le plaisir lui-même doit être cueilli dans sa fleur, avec charme. Pas trop tard, ni trop marchandé. Dans leurs conversations, elles se disent: «Mieux vaut rester fidèle et ennuyée avec son mari qu’entretenir une liaison incomplète.» · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · I Ce 3 Chère madame, Je voudrais bien que celle-ci fût la dernière fois que j’aurai là- bas à vous écrire; ainsi j’ai commencé ce matin une lettre que j’ai supprimée. Le fait est que cette continuation, réservée comme elle est, et comme elle doit être, m’est extrêmement difficile. Tenant à être vrai d’une part et, de l’autre, à ne pas blesser une amie aussi bonne que vous, je ne trouve aucun biais, à moins qu’il ne soit insignifiant: cela est triste. Chère, chère madame, cela ne peut subsister ainsi. -Mais ce n’est pas pour vous faire peine que je vous écris ceci, c’est pour vous obéir et afin que quelque bonjour de moi vous atteigne dans ce château allemand où vous allez être bien aimable pour répondre au gracieux ramage dont je vous entends d’ici entourée, après ces quelques mois qui ont été, quoi que vous en disiez, d’un certain calme et d’un certain silence. Mon Dieu! que ces bonjours du monde font parfois un singulier effet! Hier au soir, étant allé chez madame de R***, qui passe ici à son retour des eaux, il y est venu successivement M. Brifaut, les C***, etc.; et toutes les mines d’hiver recommencèrent. Cela (dans ce salon un peu démeublé et après une longue abstinence) me faisait assez l’effet d’une petite comédie qu’on répète de jour: le jeu a besoin des quinquets. -Je me suis bien gardé de dire à madame de R***, qui m’a parlé de vous et m’a demandé où vous étiez, -je me suis bien gardé de répondre positivement comme il m’est arrivé de le faire (à C***) à M. de Salvandy, qui m’interrogeait; car je crains que ce ne soit là la petite contrariété dont vous me parlez; et, me sondant et resondant, il m’est impossible de me découvrir aucun autre tort (ou prétexte de tort). Vous me disiez, dans une dernière lettre, chère madame, que je me préparais pour une grande conversation, et que vous, vous seriez toute à l’improviste. Mon Dieu, non! voyez-vous, et, à parler vrai, je crois que cette grande conversation n’aura jamais lieu; le temps manquera, on aura des quarts d’heure comme toujours, des quarts d’heure interrompus. Le plus sage serait même que cette grande conversation n’eût pas lieu; je vous écrirais de près plus hardiment et mieux, et de ce que vous reconnaîtriez, hélas! comme la raison même: je ne m’exposerais pas ainsi à tout remettre et laisser en question par ces manières inachevées qui sont la conclusion de toutes les conversations entre gens qui ne veulent pas cesser de s’aimer. Je vous écrirais donc, -je vous reverrais les matins, sinon comme avant, du moins presque comme avant -nous n’en parlerions plus jamais; vous seriez sûre, au fond, que je n’aurais désormais encore qu’une amie plus entière que vous, la morne Solitude. Je me sens si peu capable d’écrire, que je voudrais, chère madame, que celle-ci fût ma dernière là-bas. Vous reviendrez, j’espère, avant la fin de ce mois. -Croyez bien que je sens la délicatesse et la vérité de certaines choses que vous me dites: aussi n’en suis-je que plus précipité dans le non-espoir. Oh! que je voudrais au moins que rien pour vous ne se mêlât d’amer à tout ceci! -A vous à jamais du plus tendre respect. II Ce samedi. Chère madame, Je compte arriver demain à *** et y passer quelques courtes heures. J’ose à peine espérer de vous y entretenir un peu, j’aurai du moins le plaisir de vous y voir. Chère madame, puisque la vérité est à l’ordre du jour entre nous, comment se fait-il que vos lettres si bonnes, si douces, si pleines de bonnes intentions exprimées avec charme, me causent l’effet qu’elles me font? celle d’avant-hier m’a fait mal. Voyez-vous, je crois vous avoir prouvé mes sincères efforts; mais, je vous le dis et ceci m’échappe, jamais je ne pourrai supporter avec la moindre douceur cette situation mitigée que vous me faites; jamais, malgré tous mes désirs et mes voeux. N’y a-t-il donc, de votre part, rien autre chose de possible? Le fait est que, si vous vouliez créer à un ami une situation sans aucune lueur de bonheur, de douceur, de charme, sans la moindre joie non seulement pour aujourd’hui, mais pour toujours, vous ne vous y prendriez pas autrement, ma malheureuse nature étant ce qu’elle est. -Ceci m’échappe, parce que je sens combien nous ne nous entendons pas. -Voyez-vous, vous n’êtes plus ce que vous étiez, il y a un an, à ***. Ce qui est mort en vous à mon sujet n’était qu’une lueur, qu’un éclair, mais cela me suffisait, et je vous jure qu’il y avait en moi assez d’affection et d’intelligence de vous pour ne jamais prétendre la franchir. Mais, aujourd’hui (pardon de vous dire ce que je m’étais, il y a un quart d’heure encore, fait une loi de ne jamais vous révéler), aujourd’hui il n’y a plus rien de cela. Vous vous faites humble, vous l’êtes trop, vous ne demandez rien, vous êtes reconnaissante de tout. Oh! qu’au moins, si on immole sa nature et sa joie et tout, parce qu’on aime quelqu’un plus qu’on ne devrait le faire, qu’au moins, sous prétexte d’humanité et de se déclarer modeste et indigne, on ne soit pas rangé dans toutes ces fades limbes d’une amitié aussi pâle que la plus pâle des lueurs d’automne. Voyez-vous, chère, trop chère madame, je m’échapperai à moi-même, si cela dure; je ne sais pourquoi je vous dis ces choses, moi qui ne voudrais, avant tout, pas du tout vous affliger. Mais cette façon de douceur inaltérable et d’humilité de coeur m’est insupportable par instants. Quoi! n’y a-t-il pas un autre langage, une étincelle, un accent? Quoi! au lieu de dire: «Je suis reconnaissante de tout, de si peu que ce soit», on ne peut pas dire à certain jour: «Oui, je suis exigeante, oui, je ne veux et ne puis rien donner, mais je veux qu’on me donne, j’y consens; vous en souffrez, et, moi, je vous en remercie.» Oh! que cette amitié d’une même teinte, voyez- vous, me mènera à mal... C’est triste, chère madame, de si peu s’entendre; je fuirai un jour loin de vous, loin de votre monde que je finirai par exécrer. En disant cela, j’y vais une fois encore, mais un peu de vérité m’échappe, quoi que j’en aie. Je suis homme à tout faire un certain jour pour m’arracher à ce qui eût pu être si doux, en restant si pur. Ce que je dis là va me perdre; vous me répondrez que vous n’y comprenez plus rien, que c’est en contradiction avec hier. Tel est le coeur, le pauvre coeur auquel il peut arriver toute la douleur, toute l’amertume, toute l’agonie mortelle, sans que cela altère le moins du monde la douce et ineffable pâleur de vos rêveries. Pardon, mais qu’au moins vous sachiez le mal que vous faites. C’est quelque chose qui, avant d’expirer, se débat[5]. Ce n’est pourtant pas une vaine formule que de vous redire, chère madame, que je suis à vous du coeur le plus respectueux. III On parlait un jour chez madame de B... de ces étoiles si éloignées que la lumière ne nous en arrive que lorsque peut-être elles n’y sont plus: ainsi des pensées durant l’absence. L’absence est source d’illusions. Cette lettre vous porte en toute hâte une pensée que je n’aurai peut-être plus quand vous la recevrez, et quand vous y répondrez. -Amants, heureux amants, voulez-vous voyager...? Une femme qui accomplit ses devoirs conjugaux, qui révère ses trente-six tantes, qui craindrait d’aliéner son confesseur, qui ne voudrait pas non plus manquer d’une heure un bal du Luxembourg ou des Ambassades, et qui à la fois réclame pour elle en sus le plus platonique et le plus vif des amants. -Enfer! enfer! Oh! si, après tout ce grand démêlé et le grand combat entre nous, en relevant les morts et les blessés, je trouvais parmi ceux-ci le Charme, ce fatal je ne sais quoi, blessé à mort, oh! comme je bondirais à la fois de douleur et de liberté! Ô joie, ô cri d’orgueil, ô liberté rendue...! Ce quelque chose qu’on appelle le charme et qui est à l’amour ce que la grâce est à la beauté, c’est-à-dire quelque chose de mieux que l’amour même. IV Ce dimanche 25. Il me tardait, chère madame, d’apprendre que vous étiez mieux et que cette souffrance n’avait été que passagère. Je suis revenu hier de C***, où j’ai passé huit jours en tête à tête de madame de B... et du chancelier, et fort agréablement; j’ai beaucoup causé du temps passé; je m’y montrais très digne de les entendre, et il n’a tenu qu’à eux de me prendre pour un de leurs contemporains. Je n’ai pu rien faire durant ce temps; quand je suis tant soit peu au monde, cela m’applique entièrement et je ne suffis pas à tant de choses. J’ai seulement profité du séjour pour demander à madame de B*** la faveur de lire son roman, ce qu’elle m’a accordé, et j’en ai lu un volume et demi: j’ai emporté le dernier avec moi pour l’achever. Cette lecture m’a charmé: je vis avec ces personnages et m’intéresse à eux comme s’ils existaient, ce qui est le triomphe pour un roman. -J’en ai conclu que le mieux, dans les affaires de coeur, est toujours de s’expliquer; au moins, si l’on est malheureux ensuite, on sait pourquoi. Les malentendus irréparables sont une sottise trop cruelle; mais le monde, avec ces petites convenances qui sont tout, adore les malentendus et est organisé pour cela quand on n’a pas le courage de percer la gaze. J’aurais bien, chère madame, quelque chose à répondre à votre lettre et à votre théorie de l’entier qui n’en est pas un: c’est ingénieux, c’est vrai en général; mais je ne conçois pas trop que ceci s’applique dans le cas présent (du roman, que vous savez bien). Il s’agit du coeur. Le donne-t-on tout entier, oui ou non...? donner le coeur tout entier quand on est femme, c’est quelque chose qu’on comprend; le donner dans la mesure délicate que définit votre plume et qu’elle peint des couleurs de l’arc-en- ciel, cela se comprend encore, et je dois dire que c’est de cette sorte que la plupart des femmes aiment à le donner. Il y a une certaine nuance de clair-obscur, d’aube ou de crépuscule, quand, ainsi que le dit le poète, Il n’est pas encor nuit, il n’est déjà plus jour, qui sied à merveille à leur tournure d’imagination et de rêve. Je ne contesterai jamais le charme qu’il peut y avoir dans une telle relation; j’y verrai tout, la raison, la délicatesse, le bonheur même, si vous voulez, tout, excepté le don entier; et c’est précisément parce qu il n’est pas entier et qu’il y a réserve, réserve indéfinie, sous-entendue, que les femmes l’aiment, heureuses de pouvoir le définir à chaque instant, le resserrer ou l’étendre selon la convenance ou le rayon. Je parle ici en moraliste désintéressé, comme parlerait un témoin, et je fais de la raison à mon tour. J’irai jusqu’au bout et j’ajouterai que je crois, en effet, que, toutes les fois qu’une telle relation suffit aux êtres mis en présence, il est mieux de s’y tenir; on gagne ainsi les années; on élude les restes et les retours de jeunesse, et l’on se trouve avoir pour le déclin de la vie quelque chose d’uni, de doux, mélangé d’un certain regret qui ne va pas à la colère, attendri de certains souvenirs qui ne vont en aucun cas au remords. Pour les gens du monde à proprement parler, qui se sont connus un peu tard, le mieux sans doute est que ce soit ainsi, et je viens de voir un de ces exemples de trop près pour ne pas y applaudir. Si j’osais être moraliste jusqu’à la dernière extrémité, j’ajouterais cependant que, dans de telles relations, l’homme ne peut être satisfait et se trouver heureux qu’à de certaines conditions, à condition par exemple de ne voir là qu’une distraction, un intérêt vrai sans doute, mais pas exclusif, une manière de passer sa vie, qu’il recommencerait demain ailleurs si ce lien-là lui manquait. Si l’homme, surtout en le prenant plus jeune, avait demandé d’abord davantage à cette relation, ce serait pour lui descendre que de s’établir à ce degré tempéré. Que serait-ce s’il avait éprouvé ailleurs ce que c’est qu’un sentiment absolu et s’il avait vécu dans le soleil! La raison pourtant, en ne consultant qu’elle, lui conseillerait sans doute d’accepter, s’il n’était qu’homme du monde; il retrouverait là un mélange d’agrément et d’émotion douce, une ombre par moment flatteuse d’un idéal désormais interdit. -S’il était le contraire d’un homme du monde, misanthrope au fond et homme d’étude, la même raison lui conseillerait de bien réfléchir avant de se résigner à un état perpétuel de lutte, d’irritation secrète et de trouble intérieur qui rejaillirait involontairement sur la personne la plus respectée. Voilà ce que la raison, cette exécrable raison qui admet le raisonnement et, quoi que vous en disiez, la discussion, voilà ce qu’elle permettrait de balancer et de mettre aux prises sans trop d’absurdité. -J’en puis parler ainsi sans offenser personne; car, pour mon compte, je ne m’en accommode guère dans la pratique. Je me laisse reprendre et soumettre en présence par l’effet de je ne sais quelle disposition de faiblesse qui subit le charme. Je me prête à tout un jeu aimable et affectueux que je connais et que je maudis; je retombe, au sortir de là, dans une misanthropie d’autant plus amère. Je suis tenté de demander à la première femme facile l’ombre des plaisirs désormais séparés de l’amour. J’use ainsi les restes de ce que je n’ai plus le droit d’appeler la jeunesse, et je n’établis nulle part l’âge mûr pour lequel, cependant, je le sens bien, il n’est d’abri solide que dans le profond du cloître d’étude et dans la conversation philosophique avec les amis, avec ceux qui savent tout et qui regrettent, comme nous, ce que rien ne peut rendre. Vous vouliez de la raison, en voilà plus qu’il n’était besoin, plus que la franchise d’une femme n’en peut porter. Aussi cette lettre court-elle grand risque de ne point partir. -Au reste, chère madame, vous n’y verriez que l’idée fixe à laquelle je suis en proie, et, vous qui avez aussi la vôtre, vous devez la pardonner en moi et ne pas surtout la méconnaître. J’achève à peine, me déterminant à peu près à ne pas envoyer. V Il est des réflexions qu’il est triste de faire, qu’il est pénible de s’avouer. Je voudrais que, dans ce que je vais dire, il n’y eût rien de blessant, rien qui sentît l’irritation; c’est bien assez de la tristesse. Vous êtes-vous jamais demandé ce que devient pendant des mois un coeur ardent, malade, fatigué, tel que (sans plus le définir) vous connaissez le mien, -ce que devient ce coeur livré à lui-même, sans espoir, sans consolation, dans la solitude, et à quels excès il peut se porter, au point de se consumer, de s’user, de s’altérer et de s’aliéner? A quels excès, à quel suicide moral en quelque sorte, on peut ainsi se porter contre soi-même, quand on sent que ce secours, tel qu’on le désirerait, ne vient pas, ne viendra pas? Il est impossible qu’avec votre esprit, avec votre coeur, vous ne vous soyez pas posé la question, et pourtant vous avez agi constamment comme ne la soupçonnant même pas: pendant des mois, j’ai pu mesurer la limite d’une affection que je ne puis croire indéfinie. J’ai touché cette limite; bien plus, je m’y suis heurté à chaque minute, à chaque point du temps, et elle est restée, cette limite, fixe, invariable, inébranlable. Pendant ce temps, pas un mot, mais pas un! n’est échappé de votre plume, qui sentit l’abandon, qui dérogeât aux lignes rigoureuses que vous vous étiez prescrites. Vous avez tenu rigoureusement ce que vous aviez résolu d’avance. Si quelqu’un, écrivant une lettre dans un moment d’émotion où là main tremble, s’était dit de n’écrire que sur une feuille de papier bien réglée, de manière à ce que pas une ligne ne fût droite, il aurait fait matériellement ce que vous avez su faire au moral. Il m’a été impossible de ne pas reconnaître et ressentir tout cela. Je sais tous les obstacles, je les apprécie, je crois avoir montré que je n’avais pas le dessein (quand j’en aurais eu la possibilité) d’abuser d’une situation aussi entourée et aussi délicate; mais enfin il n’y a eu aucun abandon, aucun mot qui répondît à ceux que j’implorais. Je sais maintenant ou jamais la mesure de cette affection; je sais ce que c’est que de faire dépendre son bonheur unique de vous, d’une parole de vous. Pendant des mois, dans la solitude, mon coeur a travaillé sur lui- même, contre lui-même; on voyait de loin ce travail, et on l’a laissé s’accomplir. Qu’espérait-on qu’il en sortirait? Il en sort aujourd’hui des cendres. Il me serait impossible, en prolongeant, de ne pas laisser échapper quelque mot qui marquât l’irritation et l’amertume; et je dois me les interdire aujourd’hui. Nous avions paru, dans ces derniers temps, tout remettre à je ne sais quelle grande conversation que je savais bien presque aussi impossible que le reste. Cette conversation, aujourd’hui, ne mènerait à rien, n’apprendrait rien que nous ne puissions savoir déjà; le mieux est de ne pas se l’accorder. -De quelle explication avons-nous besoin? -Ce qui est sûr pour moi, c’est que la continuation de cette liaison engendrerait en moi des sentiments qu’on doit étouffer, et m’amènerait presque à haïr ce que j’ai eu de trop cher, ce que je reconnais si aimable à tant d’égards et ce que je dois toujours respecter. Dans de tels cas, dès qu’on le peut et qu’on s’en croit la force, il faut rompre, délier, taire, ensevelir. Ainsi seulement il peut rester place avec le temps à quelque chose encore de tristement affectueux. J’ai hâte de rendre ce que j’ai reçu de lettres, et je les renverrai dès que j’en verrai le moyen. Quant aux miennes, je désire expressément qu’elles soient détruites, brûlées, en un mot qu’elles ne subsistent plus. Celle-ci est la dernière que je voudrais avoir à adresser. Je demande pardon de ne rien ajouter. Quelles paroles rendraient ce qui convient? Il n’y a que le respect, la tristesse et le silence. VI Madame, Tout ceci peut vous paraître peu clair, tant nous avons cessé de nous entendre depuis des mois; je profite d’un rare moment d’épanchement pour m’expliquer un peu et laisser échapper les pensées que mon coeur resserre. J’ai quinze lettres dans mon portefeuille, des lettres de rupture ou à peu près: tout ceci m’est devenu impossible à supporter, à continuer de cette sorte, et pourtant je n’ose rien risquer de solennel, d’irréparable. Comment le chemin qui mène chez vous, comment les pavés de votre place, comment l’idée de me retrouver devant vous m’est-elle devenue pénible, presque odieuse? Est-ce ma faute, à moi uniquement? Depuis des mois, pas un mot de vous, de ces mots que j’aurais désirés et que j’implorais, n’est tombé sur moi. Vous avez mesuré toutes vos paroles. J’ai touché, j’ai heurté la limite de votre affection, et cette limite, durant des mois, est demeurée inébranlable. Mais ce n’est pas ici le moment de rappeler ces choses: il me suffit de les laisser échapper pour expliquer ce qui ne se pourrait autrement comprendre. Je voudrais être libre et plus jeune, je demanderais à votre mari de l’accompagner en Orient comme secrétaire ou à tout autre titre: au moins, je secouerais la vie, et peut-être, forcément, vous regarderiez quelquefois de ce côté. J’hésite à vous revoir, je voudrais sincèrement pouvoir l’éviter, je crains de reprendre ainsi un joug que je me suis juré de briser. Tout ceci n’a plus aucune issue. Et, en vous disant ces choses, je voudrais (arrangez cela comme vous le pourrez) qu’il n’y eût rien qui pût vous affliger. Je voudrais que, de vous-même, lasse et tournant vos idées ailleurs, vous sentissiez que le mieux est de ralentir, de laisser tomber. VII Ce 20. Vendredi. Chère madame, Il faut vous répondre, quoique je sois dans la disposition la moins propre à le faire comme je le voudrais. J’aurais déjà répondu à votre lettre, que j’ai reçue dimanche dernier après le départ de la mienne, si je m’étais senti plus capable, plus digne. Non, madame, on ne vous oublie pas; non, on ne cherche pas des amis nouveaux ou anciens; non, on ne fait aucune visite lointaine, et même on sourit avec une pitié amère à une telle idée, comme si le coeur revenait jamais aux lieux qu’il a pour jamais quittés et comme si ces lieux ne lui étaient pas pires qu’odieux, c’est-à- dire du plus assommant et du plus fastidieux souvenir. Le mal est ailleurs, il est en moi: je ne suis pas fait pour le monde, qu’à la rencontre et au passage; mais d’habitude, de liaison ordinaire, point. Ceci me reprend et éclate dès que j’ai un moment à voir clair et à respirer. A ce dîner l’autre jour, chez M. de Salvandy, j’étais comme un homme des bois, je regardais la porte; tous ces gens me semblaient un bal masqué (je n’en ai jamais vu d’autre, et ça me suffit). A aucun moment de ma vie (voyez-vous), je n’ai cessé et je ne cesse de voir la planche sous le tapis, la latte et le galetas sous le plafond doré, le squelette sous tout ce qui le revêt. Qu’y faire? Ceci m’est inséparable. Quant aux affections, de bonne heure j’ai souffert dans mes plus naturels sentiments, il y a eu dans mon enfance quelque chose qui m’a empoisonné la douceur du sentiment de famille. Depuis, j’ai eu l’absence, l’isolement au collège; j’en ai tant souffert, que j’en serais mort si cela avait duré. Alors, j’ai compris qu’il fallait être philosophe et aussitôt j’ai hardiment porté la pierre infernale aux racines trop tendres de mes sentiments, j’ai brûlé, brûlé, j’ai en bonne partie détruit. Je ne sais pas tout à fait comment on abolit les sentiments; mais je sais des recettes sûres pour les arrêter, les ravager en moi, les empoisonner. Ils ne servent qu’à troubler la vie. Vous voyez que je n’aurais pas dû vous écrire: mais vous autres, pauvre chère madame, vous autres belles dames du monde, vous ne savez pas ce que vous faites en jouant ainsi sans cesse avec les lions et les ours. -Pour en revenir à l’état où je suis, je hais le monde, j’en ai de trop; si j’avais un pauvre petit avoir à moi, un coin ou reposer ma tête, j’y courrais, je m’y cacherais durant tous ces mois, mais je suis là, enchaîné à cette borne de l’exécrable Institut, en plein Paris. Qu’importe? Je ne vais nulle part, je n’ai pas fait une seule visite depuis que je vous ai écrit. Je dis assez clairement à tout ce monde: «Je ne me soucie pas de vous, de grâce, je suis reconnaissant. Mais laissez-moi.» Voilà le vrai. Avec cela je m’extermine de fatigue le plus possible, je voudrais pouvoir me livrer à toutes les passions pour en finir. Les matins, malgré tout, je mène assez bien l’étude; j’y ai trouvé toujours si peu de choix et de liberté, que cela m’est à peu près égal de faire tel ou tel article, pourvu que j’aie les moyens de le bien faire. Ainsi je vais toujours de ce côté, dissimulant et faisant le sage, comme, au reste, on le fait perpétuellement dans ce monde menteur, chacun montrant une face et cachant les autres. Je me montre trop à vous aujourd’hui. Mais que faire? Vous me demandez ce que je sens et je déchire les plaies. Je ne suis pas digne de vous, de cette relation si douce et si ornée; je compte pourtant à fond sur votre amitié, votre intérêt. Je ne vous dirai pas que cela m’est indifférent malgré toutes les duretés de cette lettre. Non, chère madame, c’est un de mes rêves, un de mes trésors d’imagination aux moments où je me permets d’en avoir. Je me dis: «J’ai connu une charmante femme, une âme d’or, l’amabilité même, faisant tout pour les autres, pour un monde qui ne la méritait pas, qui pourtant l’appréciait et qui en devenait autour d’elle plus aimable et meilleur. J’aurais voulu être, par nature, de ce monde pour jouir, dans la mesure voulue, de tant de bonne grâce et de distinctions proportionnées qu’elle savait répandre autour d’elle. Elle m’a donné idée de la vie heureuse dans la société, idée qu’avant elle je n’avais pas.» Et puis je me renfonce dans la solitude, dans la misanthropie incurable, dans le Qué que ça fait? universel. Après tout, le peu que je vaux comme esprit, c’est par là, et j’ai encore beaucoup à exprimer en ce genre, si je puis recueillir mes forces et me ramasser dans quelque oeuvre, une de ces oeuvres qu’on ne lira pas tout haut en cercle. Il est bien temps de me parler encore du voyage à Lausanne (et non à Genève), mais vraiment je n’y comprends rien. Oui, il m’eût été doux, pris et enlacé, de suivre sans cesse, d’être conduit à chaque moment; mais on lâche toujours, on me livre à moi-même, je me perds, je m’abîme, et il faut tout aussitôt que je me retrouve, comme si de rien n’était, comme si tous ces échecs du coeur, coup sur coup, pouvaient laisser recomposer une fraîcheur de joie et de jeunesse. Voilà des pages remplies, je ne sais si je vous les enverrai, je crois que non. Vous affliger en vous blessant, ou bien, vous affliger par mon silence en vous attristant simplement et vous donnant à croire à de la négligence! -Je ne sais encore, et le hasard en décidera. Adieu! adieu! VIII Note Confidentielle. Ce 2 Juillet. J’espérais presque aujourd’hui une lettre et je n’en ai pas reçu. Je suis seul depuis bien longtemps, je ne vois personne: mes jours se passent à l’étude ou à la réflexion, mes soirées à la marche. C’est le cas ou jamais de voir clair en moi, en mes sentiments, et la voix du dedans, en ces heures de silence et de triste sérénité des cieux, ne saurait se méconnaître. Le fond de mon coeur est une désolation morne et sans recours. J’aime, ou plutôt (comme mon coeur ne vit plus) j’ai aimé quelqu’un; mais il n’y a en ce sentiment aucun espoir d’avenir pour moi, aucun rayon de bonheur. Les moments où ce bonheur aurait pu naître et charmer d’un long parfum l’avenir sont passés. Je n’ai plus de printemps: ce qu’ils me font éprouver de douloureux est impossible à dire. Le désir lui-même me devient une douleur insupportable; j’aime mieux la tristesse unique, habituelle, m’y enfoncer et m’y abreuver. Le moment approche où, moi qui n’ai aimé qu’une seule chose en la vie, me disant que c’en est fait à jamais, je ne pourrai plus prendre sur moi l’effort de sourire au monde, et j’entrerai, pour n’en plus sortir, dans la retraite la plus absolue et définitive. Celle qui aurait pu m’en arracher et faire prévaloir en moi d’autres sentiments plus animés et plus heureux est séparée de moi par trop de convenances et de nécessités sociales, et par une manière de sentir trop différente. Elle est un charmant mélange de bon sens, de légèreté, de coquetterie et de vertu. Il y a là de quoi pétrir la plus divine saveur d’amitié. Mais je ne suis pas digne de l’amitié, puisqu’elle ne me suffit pas, et je ne conçois qu’un autre sentiment pour la sceller et l’assurer à jamais entre deux personnes faites pour l’union des coeurs. J’ai l’air d’avoir tort, mais peut-être (et, au fond, j’en suis persuadé) je suis dans le vrai de la nature en sentant de la sorte. Quoi! on aurait désiré plus que tout une personne aimable et adorée, on l’aurait désirée durant des saisons, et elle-même aurait fait quelque chose pour attiser ce désir et ne pas le laisser se décourager; et, après des saisons passées, lorsque l’heure de trop tard a sonné, on pardonnerait la mort de ce divin bonheur qui avait été espéré ou montré du moins, et que des raisons secondaires ont laissé perdre -pour toujours! Il est insensé, il est véritablement imprudent (dans l’ordre des affections), il est coupable de laisser passer certains moments uniques dans la vie, certaines rencontres et conjonctions d’étoiles, certains printemps: laisser perdre de tels moments qui ne reviendront jamais, c’est tenter la destinée, c’est violer la tendresse, c’est mériter tous les malheurs. Que ces moments soient passés, que ces printemps entrevus dans un éclair soient déjà loin pour moi, tout me le dit: ma difficulté de vivre, ma souffrance habituelle, ses entraves à elle qui augmentent chaque jour, les éloignements auxquels elle sera de plus en plus soumise sans que le clou d’or de l’amitié ait été posé entre nous, -et pourquoi ne pas tout me dire? l’âge, à tous deux, qui vient, à elle aussi, et qui, le jour où ce je ne sais quoi qui m’a ravi aura son échec, me laissera libre et vengé. Elle a bien de l’esprit, mais elle n’a pas compris la vie, ni ce que c’est qu’un sentiment sérieux, naturel, auquel toutes les bonnes grâces de la société ne sauraient donner le change, -et qui aurait demandé si peu, -une seule fois, -et toujours! Après tout, sous tous ces airs de raison, elle est plus fière que tendre, plus glorieuse que passionnée. L’amour-propre est au fond de tout, et la Rochefoucauld a raison; mais l’amour-propre, chez quelques-unes, consiste à vouloir être passionnément aimées coûte que coûte, et à aimer aussi, c’est-à- dire à vouloir le bonheur des deux. Chez elle, quelles que soient ses affections gracieuses, l’amour-propre la porte surtout à être approuvée, à ne pas être blâmée, à sauver sa gloire! Madame Récamier, madame de Maintenon étaient de cette race-là. Je les ai toujours haïes. Comment m’y suis-je laissé prendre? IX Chère madame, Je reçois une lettre de vous bien bonne et qui m’irrite presque. Où en suis-je? Mais vous louez toujours vos lettres. Non, elles ne sont pas ce qu’elles doivent: pas un mot n’y passe l’autre, c’est irréprochable. La raison y triomphe; aujourd’hui, c’est la charité. Mais la passion, quelque chose qui soit un mot, un cri, une parole échappée! Rien. Oh! vous me connaissez bien mal, et vous faites avec votre esprit tout ce qu’il faut pour m’aliéner. Et encore ces lettres sont faites pour vous revenir, pour ne pas me rester: ce serait en effet trop grave. Cela ne peut aller ainsi. Que ferai-je? Irai-je en Grèce le 20 septembre jusqu’au commencement de novembre? On me l’a proposé; c’est possible que je le fasse, pour mettre encore plus d’espace entre nous. Peut-être irai-je tout bonnement en Suisse voir, le mois prochain, mes bons amis. N’ayez pas peur, je ne dirai pas où je vais et je ne vous verrai certainement pas. Voyez-vous, chère madame, vous ne savez pas les paroles qui touchent, qui apaisent, quelque chose qui ne soit pas écrit en vue de votre gloire. Allez, je vous voudrais heureuse, mais je sens que nous nous sommes trompés. Vous dites toujours que je mets le marché à la main, mot odieux. Non, madame. Je vous demande de croire à mon imperfection, à mon indignité, à mon incurable amertume, et de m’oublier. X Autre Note Confidentielle. Ce 9 juillet. Voilà huit jours que j’attends, chaque matin, une lettre, et avec une anxiété croissante. Il est évident qu’il se passe quelque chose de très grave. Est-elle malade? morte? Ma pensée a dû s’appesantir douloureusement sur cette solution fatale. Est-elle offensée et passée à l’indifférence? Tout est possible, tout m’est également triste et sans espérance. J’attends l’heure de dix heures (du courrier) avec impatience. Je fais demander coup sur coup si l’on n’a rien; puis, quand j’en suis certain, ma journée est close; je ferme mes rideaux, je m’étends sur mon lit d’ennui et m’y figure aisément un tombeau. Ma pensée ne vit plus, tout travail m’est odieux, et je ne me plais qu’à retourner mon ennui, mon délaissement, la fuite des choses aimées. Et c’est elle qui s’appelle raisonnable et qui affecte de l’être, qui constitue un tel état, qui se garderait de le prévenir ou de le guérir, et pour qui la plus frivole convenance du monde l’emporte sur ces sentiments naturels auxquels l’issue est refusée! Oh! que de sentiments perdus, consumés en eux-mêmes! Comment laisser perdre ainsi les trésors du coeur! Je lui ai dit qu’elle était la plus dissipée des femmes sérieuses; Je lui dirai aussi qu’elle est la plus tendre des glorieuses; mais pour glorieuse, au fond, elle l’est. Elle veut toujours, en amour, des fleurs; elle ne comprend rien à la connaissance vraie des sentiments naturels; il vient un moment où, les fleurs données, ils n’ont plus qu’à produire leur fruit. Mais elle ne veut pas de ce fruit, et demande toujours et toujours des fleurs, rien que des fleurs. Elle se trompe. Mon coeur n’est pas de ceux qui se laissent mettre en serre chaude pour fleurir constamment et avorter. Oh! non pas! Elle ne sort pas du point de vue factice du monde ni du cercle embelli et menteur. XI Ce 12 juillet. Je vous ai sérieusement crue malade, j’ai cru à quelque accident. Je me disais dans ma confiance: «Si elle n’était qu’un peu malade, elle écrirait encore. Si elle l’était beaucoup, elle prierait sa tante de m’écrire. Il faut qu’elle soit plus que beaucoup malade pour que ce silence se prolonge...» Et je faisais toutes les suppositions fatales, et je prenais toutes les résolutions pieuses et solennelles. -Lequel des deux avait une confiance d’enfant? - Vous étiez simplement piquée durant ce temps-là. Quand je suis seul, je me retrouve en présence de mon mal sans illusion. Je n’attends ni n’espère rien, je ne désire même rien; car, n’ayant pu créer en vous le sentiment que j’aurais voulu et qui aurait entraîné, je connais assez votre situation et votre nature pour ne pas désirer ce qu’il faudrait (en supposant qu’on pût jamais l’obtenir), ce qu’il faudrait, dis-je, arracher violemment, et ce qui rendrait malheureuse celle qui ne me paraît capable ni d’abandon ni d’oubli. -Je me retrouve donc seul, sans illusion, et je lutte à nu et à cru avec ma morsure: qu’y a-t-il d’étonnant que je ne trouve point de paroles pour vous? Je me tourne et me retourne sur le flanc, appuyant sur mon mal et me demandant s’il n’y a pas de moyen de guérir et d’échapper. Cela devient vite mon idée fixe. Les sentiments naturels ont un cours que vous semblez méconnaître. Après les fleurs, les fruits. Vous voulez toujours des fleurs. Mon coeur n’a plus à en donner après deux ou trois années de préludes et de promesses. La saison des fruits était arrivée, celle des fleurs serait revenue ensuite. Mais non, vous voulez des fleurs continuelles, une promesse continuelle; cela est factice, c’est mettre l’arbuste en serre chaude pour qu’il fleurisse sans cesse, sans réaliser jamais. Cela fait d’énormes fleurs de jardin, charme des yeux, de très belles fleurs à regarder du salon. -Toujours le salon! Il n’y a de vrai à un certain moment, de raisonnable et de sûr dans les passions franches et naturelles que de se lier une bonne fois, que d’enchaîner l’avenir et de l’embellir à jamais par un éternel souvenir. La vieillesse est douce ensuite, la fatigue, la diminution des forces et de la vie, tout cela devient un charme de rêverie en souvenir de ce qu’on a goûté, de ce qu’on a été l’un pour l’autre, et de ce qu’un regard apaisé se dit dans une larme. Le xviiie siècle avait du bon s’il n’avait pas trop appuyé. Vieillir avec une personne qui sait la vie et avec qui on l’a goûtée, vieillir ensemble, unis, satisfaits et fidèles; il y a là tout le bonheur humain retrouvé... «Hic ipso tecum consumerer ævo.» XII Ce samedi 26 octobre 184... Chère madame, Je viens vous demander vos ordres pour jeudi; je dois être ce jour-là à l’Académie depuis deux heures et demie jusqu’à quatre heures et demie. Le reste des heures sera trop honoré d’une minute passée à vous voir. Vous avez été très aimable de songer à m’écrire; vous l’êtes toujours, aimable; ce qu’il y a de mal entre nous, c’est la situation qui, passez-moi le mot, n’est pas franche, n’est pas naturelle. Pour que je le dise et que je le sente ainsi après une saison dont tant d’heures se sont passées près de vous, il faut que cela soit. Ce que je vous ai dit là-bas est vrai: il vous devient comme nécessaire de temps en temps de défaire la trame, de la laisser se défaire un peu, afin qu’on puisse recommencer toujours, et s’arrêter toujours au même point; sans quoi, on courrait risque d’avancer, sinon de l’achever. De là ces petites rigueurs, ces froideurs non pas calculées, mais indiquées et nécessaires, ces épouvantements de la moindre parole un peu franche et libre sur de certains sujets, quoique vous ayez déjà entendu la même chose cent fois; de là, enfin, ces lettres aimables qui arrivent à temps, tout ce qu’il faut pour empêcher de se décourager, sans toutefois donner de l’espoir. On traite ainsi les prisonniers qu’on veut conserver pour un certain temps; on leur donne juste assez de nourriture pour qu’ils ne meurent pas. Chère madame, j’ai bien pris ma part dans ce que vous avez dit sur le plaisir de voir ses amis à Paris; mais je n’en ai pris que ma part, et, vous-même, vous trouveriez fort mauvais et fort présomptueux que je m’en attribuasse davantage. Il y a, en outre, cette foule d’amis pour qui on met des robes décolletées, au risque de s’enrhumer; ceux-là ont bien leur part aussi. Il y a enfin quelqu’un qui a mieux et qui à lui seul prendra tout. Chère madame, si je vous disais encore une fois tout ce que je sens, je dirais que tout cela est misérable; car, à ce moment et depuis bien du temps, je le sens ainsi. -Mais il arrivera sans doute qu’encore une fois je renfoncerai ma pensée, mes sentiments, et que vous, vous maintiendrez votre empire, heureuse d’atteindre à vos fins, même sans avoir donné dans votre vie la moindre minute de bonheur à celui qui vous aura aimée. Ici s’arrête le manuscrit de Sainte-Beuve. Nous pensons que c’en est assez pour bien connaître un caractère de plus, la timorée, acquis à la physiologie féminine. La Pendule. Les pages inachevées qu’on va lire ont été recueillies dans les papiers de Sainte-Beuve. C’est l’esquisse d’une nouvelle qui, malgré ses imperfections et ses lacunes, ne nous a pas paru indigne de voir le jour. A Mon Ami Töffer, De Genève. Je suis horloger, et, en cette qualité, je remonte les pendules. Je vais en ville à cet effet, et j’ai une clientèle assez bonne dans un quartier choisi: dans mes tournées périodiques, j’observe, sans le vouloir, bien des choses. C’est une singulière machine que le monde, et qui ressemble plus qu’on ne croit à une montre: il montre le doré en dehors et cache bien des rouages, mais le remonteur ne vient pas. Quand j’arrive dans une maison tous les douze ou quatorze jours, et que j’y passe cinq minutes au plus, qu’y puis-je observer? Eh! mais... c’est là qu’est le piquant pour moi et le problème. J’ai autrefois étudié la géométrie et la mécanique: avec deux ou trois points donnés, déterminer le reste, recomposer tout un ensemble, voilà le triomphe. Sans en avoir l’air, j’y rêve parfois. Mes problèmes moraux se multiplient: de la sorte, je crois en avoir résolu plus d’un, et avec une certaine rigueur, surtout avec un extrême plaisir; car, comme dit mon ami T... de Genève, qui est à mon sens un philosophe, et dont j’ai toujours le petit cahier de pensées dans mon tiroir avec mes ressorts: «Je ne sais à quoi servirait l’esprit, si ce n’est à dispenser, de temps en temps, du terre à terre de l’étude et à illuminer subitement l’observation.» J’arrive dans les maisons, chez mes abonnés, de midi à une heure, rarement plus tard. Le domestique m’ouvre, et, sans parole, sans autre introduction qu’un coup de chapeau, j’entre dans le salon à petit bruit; ma semelle fine (c’est une de mes délicatesses) froisse à peine l’épaisseur du tapis et n’annonce rien. Le sommeil de la petite-maîtresse peut se continuer dans la pièce voisine, la conversation à demi-mot ne cesse pas. Les mères restent à leur toilette, dès qu’elles ont vu ce que c’est qui entre; les filles ne lèvent pas les yeux de dessus le cahier du piano. Parfois, au bruit de la porte que je ferme (car c’est le seul signe alarmant), j’entends dans le fond un brusque mouvement, comme quelque chose qui s’enfuit. Mais bientôt, au premier craquement de la clef dans le cadran, tout se rassure. Je ne suis que le temps qui, de l’autre côté, vient régler ses comptes; cela ne les regarde pas. Ils m’ont vu déjà cent fois sans me voir; je viendrais chez eux tout un siècle qu’ils ne me connaîtraient pas davantage. Il y a, dans cette partie de mon métier, des instants plus ou moins solennels, et je vous assure que j’en ressens l’impression et la poésie (comme on dirait), tout simple horloger que je suis. Je n’entre jamais dans les grandes salles publiques ou les galeries solitaires, dans les Bibliothèques ou les palais, pour y remonter l’antique horloge en sa boîte émaillée, sans un sentiment respectueux: j’ai en ce moment un peu du prêtre à l’autel. Même dans les maisons particulières, il est des jours où un contraste imprévu me saisit et me prête à l’instant un rôle auquel je ne m’attendais pas: les jours, par exemple, d’un mariage, d’une naissance; la veille ou le lendemain d’une mort. Eux tous, ils sont occupés à leur joie ou à leur douleur, et les heures courent rapides ou leur semblent éternelles; j’entre seul, impassible, immuable, à travers les inattentifs; je fais le même nombre de pas, je tourne le même nombre de tours, je sors, j’ai tout réglé. «Ainsi la nature!» me dis-je. Je me fais peur de moi, en sortant, dans ces moments-là. Mais je ne veux point parler ici de l’extraordinaire, et le menu me va mieux. Je ne sais si l’habitude de l’horlogerie m’a rapetissé ou ralenti l’esprit, mais c’est surtout aux secrets rouages du coeur que je m’attache; j’en ai en provision de toute espèce. Je me plais à croire que tant de grands mouvements au dehors viennent de peu, de très peu au dedans, qu’il y aurait de quoi faire rire le remonteur, s’il en était un, à voir la disproportion des effets apparents aux causes. J’en veux particulièrement et personnellement à l’amour: toutes les fois que je puis l’humilier tout bas dans ma pensée, je suis heureux et d’un très méchant plaisir. Qu’y faire? Cette misanthropie m’est venue depuis tantôt quinze ans qu’à Genève la fille du maître chez qui j’apprenais mon état, une fille en tout point accomplie et que j’aimais éperdument, ne comprit rien à mon amour et s’en alla me préférer un camarade très indigne, très inférieur en tout point, une vraie mazette en horlogerie, et pas plus beau que moi d’ailleurs. Je n’y ai jamais rien compris, sinon que l’amour n’avait pas grand sens; tout ce que j’ai pu observer depuis lors m’a confirmé dans ma conclusion, et néanmoins, quand un exemple trop direct à l’appui traverse mon souvenir, je suis encore ému. Il y a quelques années, je commençai à remonter les pendules dans un élégant appartement de la rue Neuve-des-M... La première fois..., air élégant... fleurs admirables dans des jardinières élégantes... chien... grand air; quoique l’appartement ne fût pas très vaste..., quelque chose d’ouvert, d’aéré, d’endormi et d’embaumé où la nature... Trois pièces à pendules, dont, au milieu, un salon; dans une des pièces latérales se tenait d’ordinaire la dame du logis... La porte sur le salon toujours ouverte, excepté en hiver. Deux ou trois fois je vis passer la dame. J’en fus ébloui... grande, svelte, fine, une nymphe... Au piano, où je l’entendis plus d’une fois... mince, brune; une femme du Nord avec les vivacités du Midi, une Circé innocente, une personne comme dans Milton que j’ai lu. Au plus vingt-cinq ans... Qu’était-elle? Je m’interdisais toute question, c’est mon habitude, ma probité de métier, en même temps que ma coquetterie d’observateur: je veux deviner sans cela. Une des chambres où je remontais la pendule était une chambre à coucher d’homme. J’en conclus que la dame avait un mari. Il me parut au reste, dans tout ce qui suivit, qu’il venait rarement à Paris, qu’il habitait probablement à la campagne et qu’il ne se servait, pour lui, de son logement de ville que comme d’une auberge plus commode, et qu’il ne compliquait pas autrement la vie intérieure de la jeune et belle émancipée. -Aussi je n’en parlerai plus. J’y allais avant une heure, les visites du matin que j’y pouvais observer devaient donc être d’une assez grande intimité. Un jour, je m’aperçus en entrant qu’on causait à demi-voix dans la chambre voisine... Lorsque j’y passai, j’y remarquai un assez jeune homme (mais sans distinguer ses traits). Ainsi durant plusieurs mois... (on ne se gêne pas devant nous). Il me parut qu’il y avait unisson. Et, par parenthèse, je vous dirai, en manière d’avis, qu’il faut être bon et très bien né pour ne pas en vouloir de haine (quand on a un peu d’esprit) à ceux qui ne se gênent pas plus devant vous. Rien n’est plus naturel à l’homme heureux que d’étaler son air de bonheur devant les indifférents. Rien ne serait plus naturel aux passants qu’il défie, que de briser ce bonheur. Les choses en seraient encore à ce commencement d’observation qui est le point le plus ordinaire où je m’arrête: des conversations à voix plus ou moins basse dans la chambre d’à côté... Mais, un jour, en entrant, au moment où j’ouvris la porte, j’entendis un cri... et elle s’élança comme vers moi. Je vivrais cent ans que j’aurais encore présents ce cri et ce bond impétueux. Évidemment elle attendait quelqu’un, et elle n’avait pas imaginé que ce pût être un autre. J’eus l’air de ne pas être étonné de la méprise, je me dirigeai comme à l’ordinaire vers la pendule, et elle, se précipitant sur le piano, y fit pleuvoir un déluge de notes plaintives, déchirantes... tout un délire qu’elle improvisait sans doute. Je passai dans l’autre pièce et je dus y rester un peu plus longtemps; car je n’y avais pu entrer la dernière fois et la pendule s’était arrêtée. Pendant que je poussais l’aiguille et attendais à chaque heure la fin de la sonnerie (pardon de ces détails de métier), et que tout un siècle d’émotions se passait dans son coeur et débordait de ses doigts, quelqu’un entra dans l’autre pièce, et je n’entendis que ces mots: «Est-ce vous qui étiez hier au soir à l’Opéra? et avec qui?» Quand je repassai, en traversant rapidement le salon, j’eus le temps de voir sur le front de la jeune femme la douleur, la passion, la jalousie; et la fierté enflammée de ses traits m’éclaira sur le sens de ce peu de mots. Mais quel fut mon étonnement de reconnaître dans ce jeune homme un visiteur favorisé que je venais de rencontrer, une demi-heure auparavant, dans un boudoir élégant de la rue du Helder et presque aux pieds d’une beauté déjà mûre et en négligé! Le fond des choses me fut expliqué à l’instant. Infidèle, et à un tel amour! -Mais cette personne est bien moins belle! pensai-je. Et quant aux autres qualités de talent ou de coeur, la différence des intérieurs en disait assez au coup d’oeil. Voilà bien la loi de l’amour, et c’est ainsi qu’il a tout réglé. Quand je revins... changement!... plus de fleurs, les fenêtres closes. Le piano dans son fourreau. Je ne me rencontrais plus jamais avec l’amant comme cela avait lieu auparavant. Je ne remontais plus que la pendule du salon et celle de la chambre à coucher sans maître. On laissa l’autre s’arrêter dans la pièce où la malade (car elle l’était) se tenait d’habitude... Parfois des cris étouffés que j’entendais... tous les ans, vers décembre, aux environs de l’anniversaire du cri fatal, crise... Au moindre bruit d’une personne qui entrait à cette heure, il y avait presque évanouissement... le bruit de mes pas lui faisait mal. Je dus plus d’une fois partir sans avoir remonté. Cela dura deux ans... Quand je l’entrevoyais pourtant, passant à travers le salon, comme une ombre blanche, amincie encore, pâlie, elle était bien belle! Une fois, dans une absence d’été, le domestique (le vieil intendant) me fit entrer dans la pièce pour visiter cette pendule depuis si longtemps arrêtée... Je la visitai et y trouvai un billet sous la clef; ou plutôt la clef était comme enveloppée dedans, et j’emportai le tout. Horloge d’où s’élançait l’heure Vibrante en passant dans l’or pur, Comme l’oiseau qui chante ou pleure Dans un arbre où son nid est sûr, Ton haleine égale et sonore Sous le froid cadran ne bat plus: Tout s’éteint-il comme l’aurore Des beaux jours qu’à ton front j’ai lus? (Marceline Valmore.) Elle revint à Paris; peu à peu il me sembla qu’une sorte de mouvement se remît dans sa vie. Parfois j’entendais de la porte une explosion harmonieuse du piano... Il est vrai qu’en entrant, tout avait cessé, elle s’était enfuie... mais enfin c’était quelque chose que de se reprendre aux goûts chéris, même pour exprimer la douleur. Qu’était-ce que ce mortel indifférent et peu digne qui était l’objet et la cause de tels maux, sans plus s’en soucier? le hasard m’éclaira un jour sur son compte. Je l’entendis annoncer chez un de mes abonnés, à la minute où je m’y trouvais, un matin qu’il y avait concert. Je reconnus... quoi? un nom assez familier aux lecteurs de mon journal quotidien, pour certains petits contes assez communs à mon sens et que je n’y lisais jamais; -un auteur de petites feuilles; peu de chose en vérité. -La rougeur me couvrit le front pour la noble déçue. Quoi! madame, c’était là le choix! c’est là le culte immortel de la plus noble douleur! -Ce jour-là, j’avoue qu’en faisant un retour sur moi-même et sur mon mécompte de Genève, je me sentis un peu consolé. Cinq ans se sont passés; au moral, tout ce qui ne tue pas se guérit ou a l’air de se guérir. La machine humaine a cela de singulier, que, même après que le grand ressort est brisé, elle fait semblant d’aller encore. Un jour, je m’aperçus que quelques conversations du matin (c’est à trois heures maintenant que j’y vais) se tenaient de nouveau dans la pièce voisine et laissée ouverte... Je pouvais désormais librement y remonter la pendule, et le timbre d’or me semblait rajeuni. Un homme d’un extérieur distingué et grave me parut s’attacher à cette beauté jeune encore et qu’un reste de pâleur ne rend que plus touchante. Les soins délicats, assidus, comme une sûre promesse de fidélité, ressortaient à mes yeux de ses manières et de leur affectueuse douceur. Elle l’écoute, lui sourit si je ne me trompe; mais les troubles, à l’anniversaire, continuent toujours. J’observe tout cela, du coin de mon métier, avec un intérêt réel et vrai pour la créature privilégiée qui ne me connaît pas et qui ne m’a pas, je crois, adressé deux fois la parole dans sa vie. L’homme m’intéresse aussi, parce qu’il est bon et a l’air touché. Pourtant, avec lui, quand mon oeil l’effleure en passant, mon ironie a prise et recommence. Il est toléré, il est écouté, il se croit heureux. Mais moi qui ai vu l’autre règne, qui ai entendu cet inexprimable cri vers moi, et qui ai su pourquoi, j’ai en pitié son bonheur. P.-S. -Quand je dis qu’il se croit heureux, je ne sais trop; car, un jour d’été que la pendule avait encore besoin de réparation (rien ne nuit aux pendules comme d’avoir été négligées longtemps), et que le vieil intendant me l’apporta, j’y trouvai ce nouveau papier sous la clef au lieu des anciens vers sur l’Horloge; est-ce une indiscrétion à moi de les avoir copiés? il est vrai que j’ai pour excuse de n’y avoir guère rien compris. A l’endroit des vers, je me retrouve horloger et dirais volontiers comme Rousseau de Genève: «Je n’entends rien à cette mécanique-là.» Ils disent tous qu’ils chantent, et moi, je cause. Quoi qu’il en soit, les voici tels quels: Comment chanter quand l’Amie est en pleurs, En pleurs ardents, en cuisantes douleurs, Quand l’insomnie, A son chevet, comme pour l’insulter, Chaque nuit, dresse une imago bannie, Comment chanter? D’un court sommeil quand un odieux rêve Toujours l’éveille, et debout la soulève: Pâleur de mort! Quand, plus étreint que ce vieillard de Troie Sous deux serpents son noble coeur se tord Comme une proie; Tenant sa main que je n’ose baiser, Dans ma tendresse essayant d’apaiser Son âpre veine, Quand j’ai senti passer un brusque effroi, Et ce beau sein ressaisi d’une peine Qui n’est pas moi, Comment chanter? -Mais si la belle aimée S’est adoucie et par degrés calmée, Si sa pâleur N’est plus qu’un charme où sourit l’amour même; Sans s’irriter, si sa molle douleur Permet: Je t’aime! Si son regard le plus lent, le plus fin, Envoie au mien, dans un oubli divin, L’âme sacrée, Et si sa lèvre, enflant ses beaux trésors, Semble mûrir pour l’heure désirée, On chante alors; On chante un peu, comme après une pluie L’oiseau mouillé dont l’aile se ressuie Sous un rayon; On chante aussi comme un rayon qui tremble, Qui craint qu’au ciel le fuyant tourbillon Ne se rassemble. Que si l’amie, heureuse d’écouter, Osait encore après moi répéter Ce mot: Je t’aime! Si tout son coeur, à la fin découvert, Tombait au mien dans un aveu suprême D’un seul concert, Chant du bonheur! ô quelle hymne de fête Pour couronner et bénir la conquête A deux genoux! A moins, à moins qu’à ce chant qui s’élance Ne se mêlât le murmure plus doux, Ou le silence! Joseph Delorme. Madame De Pontivy. Non, il n’est pas vrai que l’amour n’ait qu’un temps plus ou moins limité à régner dans les coeurs; qu’après une saison d’éclat et d’ivresse, son déclin soit inévitable; que cinq années, comme on l’a dit, soit le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n’entrave et qui meurt ensuite d’elle-même. Non, il n’est pas vrai que l’amour, en des coeurs complets, soit comme un je ne sais quoi qu’un rien a fait naître et qu’un rien aussi fait évanouir; que cette passion la plus élevée et l’a plus belle soit comme un cristal précieux que tôt ou tard un accident détruit, et qui d’un coup se brise à terre, sans plus pouvoir se réparer. Cela quelquefois a lieu ainsi. Mais quand la pensée et l’âme y tiennent la place qui convient à ce nom d’amour, quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les coeurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée ne sont pas irréparables. L’amour, comme tout ce qui tient à la pensée, ne saurait être à la merci d’un jeu du dehors, d’un tort sans intention; il ne se brise pas comme le verre dont le cadre neuf a tout d’un coup joué sous un rayon ardent ou sous une pluie humide. Ces sortes d’images n’ont rien de commun avec lui. Ce n’est pas même un diamant qui peut être rayé. Car, lui, il est l’âme même; il vit d’une vie invisible; il se guérit par ses propres baumes, il se répare, il recommence, il n’a pas cessé; il va jusqu’à la tombe et s’éternise au delà. Voilà bien l’amour, tel qu’il mérite d’être rappelé sans cesse, tel qu’on l’a vu en de tendres exemples. Plus d’un (et des plus beaux sans doute) ont été cachés: car c’est le propre de l’amour le plus vrai de chérir le mystère et de vouloir être enseveli. Dévoilons- en pourtant, avec la pudeur qui sied, un modèle de plus, déjà bien ancien, et dont les monuments secrets nous sont venus dans un détail heureux où nous n’aurons qu’à choisir. On y verra, en une situation simple, toute l’ardeur et toute la subtilité de ce sentiment éternel; on y verra surtout la force de vie et d’immortalité qui convient à l’amour vrai, cette impuissance à mourir, cette faculté de renaître, et cette jeunesse de la passion recommençante avec toutes ses fleurs, comme on nous le dit des rosiers de Poestum qui portent en un an deux moissons. Madame de Pontivy, d’abord mademoiselle d’Aulquier, orpheline, avait été appelée par une tante à Paris, et placée avec la faveur de madame de Maintenon à la maison de Saint-Cyr. Au milieu de cette génération gracieuse, jaseuse, légère et peu passionnée, qui allait devenir l’élite des jeunes femmes du commencement de Louis XV, elle gardait sa sensibilité concentrée et dormante. Une sorte de fierté modeste, ou de sauvagerie timide, isolait son âme et permettait de la méconnaître. On l’eût crue indifférente de nature, quand seulement elle était indifférente aux riens, et qu’elle attendait. Elle ne vit point Racine et n’eut point ses leçons pour Esther: il était mort qu’elle naissait à peine. Mais les traditions du tendre instituteur s’étaient transmises; elle vit jouer ses pièces sacrées, elle y eut son rôle peut-être; elle dut néanmoins peu réussir à ces jeux, comme si elle se réservait pour les affections sérieuses. Un voile couvrait sa voix; un voile couvrait son âme et ses yeux et toutes ses beautés, jusqu’à ce que vînt l’heure. Sa vie devait être comme ces vallées presque closes, où le soleil ne paraît que lorsqu’il est déjà ardent, et sur les onze heures du matin. Pour ses sentiments, comme pour ses agréments, il y avait eu peu de signes précurseurs et peu de nuances. On aurait pu dire d’elle, en changeant quelque chose au vers du poète: Et la grâce elle-même attendit la beauté. Au sortir de Saint-Cyr, quand déjà la mort de Louis XIV entraînait la chute des pouvoirs élevés par ce roi avec le plus de complaisance, mademoiselle d’Aulquier, qui perdait l’appui de madame de Maintenon, fut demandée en mariage par un gentilhomme breton qui la rencontra à la terre de sa tante et en devint soudainement amoureux. Le peu de fortune qu’elle avait, et l’envie de sa tante de se débarrasser d’une pupille de cet âge, décidèrent à l’accorder. M. de Pontivy l’emmena aussitôt en Bretagne dans un manoir des plus sombres. C’était le moment où des troubles commencèrent à éclater dans cette province, et l’on passa vite à la rébellion ouverte. Une correspondance avec l’Espagne envenimait la situation. La jeune fille de Saint-Cyr, tombée ainsi au milieu de ces gentilshommes révoltés, et de ce prochain de Bretagne moins joli et plus tumultueux que jamais, le prit sur un tout autre ton d’intérêt et d’émotion, on peut le croire, que madame de Sévigné en son temps simple spectatrice pour son plaisir, du bout de son avenue des Rochers. M. de Pontivy se trouvait au nombre des plus ardents et des plus compromis. Madame de Pontivy croyait l’aimer, et elle l’aimait d’une première amour peut-être, mais faible et de peu de profondeur: elle ne soupçonnait pas alors qu’on pût sentir autrement. Plus tard elle se rappela qu’un jour, un soir, six mois environ après le mariage, elle qui était inquiète d’ordinaire et toute à la minute quand son époux ne rentrait pas, avait laissé sonner l’heure à la petite et à la grosse horloge sans faire attention et s’oubliant à quelque rêverie. C’est qu’à partir de ce jour-là, ce premier amour, comme un enfant qui ne devait pas vivre, était mort en elle. Mais elle ne se rendit compte de cela qu’ensuite, et alors elle était simplement et aveuglément dévouée, quoique souffrant de cette vie étrange. La révolte manqua, comme on eût pu s’y attendre. Un grand nombre de gentilshommes furent arrêtés. M. de Pontivy avec d’autres parvint à s’échapper par mer, et se réfugia en Espagne. Madame de Pontivy arriva en hâte à Paris, réclamée par sa tante, qu’effrayait cette idée d’une parente compromise. Pour elle, elle ne songeait qu’à obtenir, à force de démarches, la grâce de son mari, ou du moins le maintien des biens en vue de sa fille; car elle avait, de la première année de son mariage, une fille qu’elle chérissait avec une passion singulière, telle que M. de Pontivy n’en avait jamais excité en elle, et qui donnait à entrevoir la puissance de tendresse de cette âme encore confuse. Établie chez sa tante, elle se trouva dans le monde le plus différent de celui qu’elle venait de quitter, dans un monde pourtant à sa manière presque aussi belliqueux. On était au fort des intrigues molinistes, et madame de Noyon, sa tante, liée avec les Tencin, les Rohan, tenait bannière levée pour ce parti. Mais, à travers toutes les sortes de discussions sur la Bulle, et au plus vif de ses propres inquiétudes pour obtenir la grâce impossible de son mari, madame de Pontivy rencontra chez sa tante M. de Murçay. M. de Murçay était un caractère très à part, fort peu extérieur et tout nuancé, qu’elle n’aurait jamais eu l’occasion d’apprécier sans doute, si, pour lui rendre service dans l’angoisse touchante où il la vit, il ne s’était approché d’elle avec plus d’entraînement qu’il n’avait coutume. Allié ou parent éloigné de madame de Maintenon, il était né protestant: on l’avait converti de bonne heure à la religion catholique. Fort jeune, il avait servi avec distinction dans la dernière guerre de Louis XIV, et il avait été honoré à Denain d’une magnifique apostrophe de Villars. Mais une délicatesse très éveillée et très fine lui eût défendu, même si ce règne avait duré, de se prévaloir de la faveur de sa parente et des avantages d’une conversion imposée à son enfance. Il rougissait à ce seul souvenir; peu calviniste d’ailleurs, aussi bien que légèrement catholique, homme sensible, comme bientôt on allait dire, inclinant à la philosophie, mais dissimulant tout cela sous une discrétion habituelle. Le poli de ses dehors recouvrait à la fois un caractère ferme et un coeur tendre. Quoique l’expiration du règne de Louis XIV et de la dévotion régnante fût pour lui un énorme poids de moins, quoiqu’il se sentît avec joie délivré de cette condition de faveur à laquelle il aurait pu difficilement se soustraire, et dont l’idée le blessait par une honte secrète (lui converti, enfant, par astuce et intérêt), pourtant il ne voyait dans la Régence qu’un débordement déplorable et la ruine de toutes les nobles moeurs. Sa pensée se reportait en arrière, et ce temps, dont il n’aurait pas voulu la continuation, il le regrettait par une sorte de contradiction singulière, et qui n’est pas si rare. En un mot, ses moeurs et ses rêves d’idéal étaient assez au rebours de ses autres opinions, et, comme on aurait dit plus tard, de ses principes. Celte espèce d’opposition s’est depuis rencontrée souvent, mais jamais, je crois, dans une nature d’âme plus noblement composée et mieux conciliante en ses contrastes que celle de M. de Murçay. Par sa condition dans le monde et ses avantages personnels, il avait d’ailleurs conservé assez d’accès et de crédit, un crédit toujours désintéressé. Lorsqu’il vit chez madame de Noyon cette jeune nièce, belle et naïve, redevenue ou restée un peu sauvage malgré l’éducation de Saint-Cyr, si entièrement occupée d’un mari qui l’avait mise en de cruels embarras, et apportant un dévouement vrai parmi tant d’agitations factices, il en fut touché d’abord, et demanda à la tante la permission d’offrir à madame de Pontivy, avec ses hommages, le peu de services dont il serait capable. Il fut agréé et se mit à solliciter, pour elle, dans une affaire de plus en plus désespérée. A force de voir madame de Pontivy, de s’intéresser à ce mari en fuite, de chercher du moins à maintenir les biens, à force de visiter les gens du roi convoqués à l’Arsenal, et de rapporter son peu de succès à la cliente qu’il voulait servir, il l’aima, et ne put plus en douter un soir que son coeur, comme de lui-même, se trahit. Madame de Pontivy était plus charmante ce soir-là que de coutume; la mode des paniers, qu’elle adoptait pour la première fois, faisait ressortir la finesse d’une taille qui n’en avait pas besoin; une langueur plus douce semblait attendrir sa figure, soit que ce fût l’effet de la poudre légère répandue sur ses boucles de cheveux jusque-là si bruns, soit que ce fût déjà un peu d’amour. On venait de s’entretenir avec feu du désastre du Système, et la perte que plus d’un interlocuteur y faisait avait animé le discours. On y avait mêlé, avec non moins de zêle, l’enregistrement de la Bulle. L’affaire de madame de Pontivy, venant après sur le tapis, profita d’un reste de ce feu et de ce zèle. Chacun ouvrait un avis et essayait un conseil. Il faut dire encore que la figure et la situation de madame de Pontivy commençaient à faire bruit; que ce dévouement, si naturel chez elle et si simple, allait lui composer, sans qu’elle y songeât, une existence à la mode, et que madame de Noyon, d’abord indifférente ou contrariée, s’accommodait déjà mieux, dans sa vanité de tante, d’une nièce à réputation d’Alceste. On était donc à s’étendre assez complaisamment à l’article des sollicitations de madame de Pontivy, quand madame de Tencin, qui venait de la complimenter sur son redoublement de beauté, ajouta tout d’un coup, comme saisie d’une inspiration lumineuse: «Mais que ne voit- elle monsieur le Régent? c’est monsieur le Régent qu’il faut voir.» Un sourire rapide et équivoque passa sur quelques visages de femmes, mais presque toutes s’accordèrent à répéter: «C’est monsieur le Régent qu’il faut que vous voyiez!» Madame de Noyon, que frappait une nouvelle perspective, entrait dans cet avis avec une facilité et une satisfaction qui ne semblait en peine d’aucune conséquence; et madame de Pontivy elle-même, dans la franchise de son âme, ouvrait la bouche pour dire: «Eh bien! oui, je verrai, s’il le faut, monsieur le Régent», quand M. de Murçay, qui jusque- là avait gardé le silence, s’avançant brusquement vers madame de Pontivy, dont le bilboquet (c’était alors la fureur) venait fort à propos de tomber à terre, lui dit assez bas en le lui remettant et en lui serrant la main avec signification: «Gardez-vous-en bien!» Madame de Pontivy, qui allait consentir, rougit subitement, et sans trop savoir pourquoi, répondit avec bonheur: «Il serait peu convenable, j’imagine, de voir moi-même monsieur le Régent»; et l’avis de madame de Tencin, qui allait passer tout d’une voix, se retira et tomba de lui-même comme indifféremment. Mais, à son geste, à son bond impétueux de coeur, M. de Murçay avait senti qu’il aimait. Madame de Pontivy avait senti aussi s’agiter en elle quelque chose d’inconnu; et quand elle fut seule et qu’elle en chercha le nom, et que celui d’amour vint à sa pensée, elle s’effraya et se jeta à genoux dans son oratoire en cachant sa face dans ses mains; et le lendemain, dans la matinée, comme, sans se rendre compte, elle embrassait plus fréquemment sa fille, l’enfant réveilla son effroi en lui disant: «Pourquoi est-ce que vous m’aimez encore plus aujourd’hui?» Elle se rassurait pourtant en pensant que toutes les démarches et toutes les conversations de ces derniers jours avaient eu pour but M. de Pontivy, son rappel, ou du moins la conservation des biens et l’honneur de sa maison. Et il arrivait que cette pensée, commençant par M. de Pontivy, n’aboutissait bientôt qu’a sentir et à admirer tout ce qu’avait de délicat la conduite de M. de Murçay, qui, l’aimant (elle n’en pouvait douter), agissait si sincèrement pour le retour et dans l’intérêt d’un rival. Mais cette idée de rival était un trait qui la faisait de nouveau bondir, en lui montrant présent le danger. Ce qui n’empêchait pas qu’à la prochaine visite, en ne voulant causer avec M. de Murçay que des moyens de sauver et de ramener l’absent, elle l’oubliait insensiblement tout à fait, pour jouir du charme de cette conversation si attentive et si tendre, si variée dans son prétexte unique, et si doucement conduite. Elle luttait ainsi en vain contre une passion dont elle ne s’était pas soupçonnée capable, et qu’elle découvrait déjà formée en elle. Elle souffrait, et sa santé s’en altérait; mais chaque jour, sous la langueur croissante, dans les traits un peu pâlis de sa beauté, redoublait la grâce. Le printemps venait de l’emmener dans une terre assez éloignée avec sa tante, lorsque M. de Murçay, qui était resté à Paris jusqu’à la terminaison de l’affaire, arriva une après-midi de mai pour leur en annoncer le résultat. Ces dames étaient au jardin, et il les alla joindre sous les berceaux. Il ne fit qu’entrevoir et saluer en chemin madame de Noyon, qu’une visite, au même moment, rappelait au salon, et il se trouva seul en face de madame de Pontivy qui ne l’attendait pas, assise ou plutôt couchée sur un banc, au pied d’une statue de l’Amour qui semblait secouer sur elle son flambeau, et dans une effusion d’attitude à faire envie aux nymphes. Il la put voir quelques instants du fond de l’entrée, avant qu’elle l’aperçût. Elle s’élança à sa voix, et balbutia toute troublée. -«J’arrive, lui dit-il; la grâce absolue a été bien loin rejetée. Le bannissement à vie, c’est à quoi il a fallu se rabattre. Voilà toute notre amnistie. A ce prix, les biens sont conservés.» -«Le bannissement!» dit-elle, et elle montra du doigt une lettre qu’elle venait de recevoir, et qui était restée entr’ouverte sur le banc du berceau. M. de Murçay, enhardi par ce signe, la prit et la lut, tandis qu’elle gardait le silence; il y vit que M. de Pontivy, qui l’écrivait, y parlait, en cas de bannissement définitif, d’un projet de départ pour elle-même qui irait le rejoindre en Espagne: «Eh! quoi? partirez-vous?» s’écria- t-il; et il l’interrogeait bien moins qu’il ne l’implorait. -«Oh! je le devrais, répondit-elle avec pleurs, je le devrais pour lui, pour moi. Ma fille, il est vrai, est un lien; mais, ma fille!... pour elle aussi je devrais partir;... et je ne puis, je ne puis!» Et elle cachait sa tête dans ses mains avec sanglots. Il s’approcha d’elle, et mit un genou en terre; elle ne le voyait pas. Il lui prit une main avec force et respect, et, sans lever les yeux vers elle: «A toujours! lui dit-il; partez, restez, vous avez ma vie!» Madame de Noyon, qui ne tarda pas à rentrer dans le cabinet de verdure, rompit leur trouble. Une vie nouvelle commença pour eux. La souffrance de madame de Pontivy se changea par degrés en une délicieuse rêverie qui elle-même, à la fin, disparut dans une joie charmante. M. de Murçay avait une terre voisine de celle de madame de Noyon. Ces dames l’y vinrent voir durant toute une semaine, et il put jouir, à chaque pas, dans ses jardins et ses prairies, de l’ineffable partage d’un amant sensible qui fait les honneurs de l’hospitalité à ce qu’il aime. Quant à elle, la seule idée d’avoir dormi sous le même toit que lui, sous le toit de son ami, était sa plus grande fête et l’attendrissait à pleurer. L’hiver, à Paris, multipliait les occasions naturelles de se voir, chez madame de Noyon et ailleurs; leur vie put donc s’établir sans rien choquer. Les assiduités de M. de Murçay, même lorsqu’elles devinrent continuelles, changèrent peu de chose à la situation extérieure de madame de Pontivy. La plus prudente discrétion, il est vrai, ne cessait de régler leurs rapports. Et puis le monde, ayant voulu d’abord absolument que madame de Pontivy fût une héroïne conjugale, tint bon dans son dire. Cela arrangeait apparemment. Madame de Pontivy était à peu près la seule en ce genre, et le monde, qui a besoin de personnifier certains rôles, lui garda le sien dont aucune femme, il faut le dire, n’était bien jalouse. Ce fut donc comme une utilité convenue, dans les propos du monde, que ce rôle de dévouement assigné à madame de Pontivy; et je ne répondrais pas que bien des femmes n’aient cru faire une épigramme piquante, en disant d’elle et de ses rêveries, comme madame du Deffand ne put s’empêcher un jour: «Quant à madame de Pontivy, on sait qu’elle n’a de pensée que pour son prochain absent.» La passion, telle qu’elle peut éclater en une âme puissante, illuminait au dedans les jours de madame de Pontivy. L’amour, l’amour même et l’amour seul! Le reste était comme anéanti à ses yeux, ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l’amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. L’âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire: mais quand l’ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu’elle le partageait, mais parce qu’elle voulait ce qu’elle aimait pleinement heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait lieu en certains mois d’hiver plus observés du monde, elle ne souffrait pas et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu’elle le vît. Elle était divinement heureuse quand elle avait pu, durant une absence de madame de Noyon, passer une journée entière avec lui sous prétexte d’aller à la Visitation de Chaillot voir une amie d’enfance, et elle désirait alors avec passion jours et nuits semblables. Elle n’était pas moins heureuse divinement, quand elle l’avait vu une demi-heure de soirée au milieu d’une compagnie qui empêchait toute confidence, et ce bonheur dû au seul regard et à la présence de la personne chérie la possédait tout entière sans qu’elle crût manquer de rien. Il est des poisons si violents, qu’une goutte tue aussi bien que le feraient toutes les doses. Son amour, en sens contraire, était pour elle un de ces généreux poisons. La violence du philtre rejetait les mesures. Elle vivait autant d’un quart d’heure de présence quasi muette, qu’elle aurait vécu d’une éternité partagée. M. de Murçay était aussi bien comblé; mais le bonheur dans chacun a ses teintes; elles étaient pâlissantes chez lui. Il s’y mêlait vite une sorte de tristesse qui en augmentait peut-être le charme, mais qui en dérobait l’éclat. C’était l’aspect habituel de son amour: il n’y manquait rien, mais une certaine ardeur désirable ne le couronnait pas. Cet esprit si fin, cette âme si tendre, qui avait eu tous ses avantages dans les préambules de la passion, se reposait volontiers maintenant et se perdait dans les flammes de son amie, comme l’étoile du matin dans une magnifique aurore. Madame de Pontivy remarquait par instants ce peu de rayonnement d’un coeur au fond si pénétré, et elle lui en faisait des plaintes tendres qu’apaisaient bientôt de parfaites paroles ou mieux des soupirs brûlants; et puis, son propre soleil, à elle, couvrait tout. Ils étaient donc heureux sans que le monde les soupçonnât et les troublât. Pas de jalousie entre eux, nulle vanité; elle, toute flamme! lui, toute certitude et quiétude. L’histoire des heureux est courte. Ainsi se passèrent des années. Il arriva pourtant que le désaccord de la situation et des caractères se fit sentir. Madame de Pontivy ne voyait que la passion. Pourvu que cette passion régnât et eût son jour, son heure, ou même seulement un mot à la dérobée et un regard, les sacrifices, les absences et les contraintes ne lui coûtaient pas: elle l’estimait de valeur unique qu’on ne pouvait assez payer. M. de Murçay, qui pensait de même, souffrait pourtant à la longue de ces heures vides ou envahies par les petitesses. Esprit libre, éclairé, il avait fini par se révolter de cette fabrique d’intrigues molinistes dont la maison de madame de Noyon devenait le foyer de plus en plus animé. Il en avait ri autrefois, il s’en irritait désormais, car il lui fallait adorer madame de Pontivy dans ce cadre, et l’en séparer sans cesse par la pensée. Son esprit si juste allait par moments jusqu’à l’exagération sur ce point, et quand il se la représentait, elle, sa chère idole, comme au milieu d’un arsenal et d’une fournaise théologique, et qu’il lui recommandait de ne pas s’y fausser les yeux, elle n’avait qu’un mot à dire pour lui montrer qu’il se grossissait un peu le fantôme, et qu’il oubliait les du Deffand, les Caylus et les Parabère (sans compter lui-même), qui apportaient parfois à cette monotonie de bulles et de conciles un assez agréable rafraîchissement. Son monde à lui, en effet, selon ses goûts, aurait été plutôt celui dont elle citait là les noms, ou encore le monde de madame de Lambert et de M. de Fontenelle. Il penchait assez décidément pour les modernes, et s’il avait fallu placer madame de Pontivy au milieu de quelque querelle, il aurait mieux aimé qu’elle fût dans colle-ci que dans l’autre. Une lettre encore de l’époux arrivait à de certains intervalles, et ramenait, au sein de leur certitude habituelle, une crainte, un point noir à l’horizon, que madame de Pontivy écartait vite de sa passion, comme un soleil d’été repousse les brouillards, mais que lui, moins ardent quoique aussi sensible, ne perdait jamais entièrement de vue. Par une délicatesse rare, autant il avait été question entre eux, au début, de cet époux, leur matière ordinaire, autant, depuis l’amour avoué, il n’en était jamais fait mention qu’à l’extrémité, pour ainsi dire. M. de Murçay, qui peut- être y pensait le plus constamment, évitait surtout d’en parler; c’était au plus par quelque allusion de lieu qu’il le désignait; et je croirais, en vérité, que, depuis la déclaration du berceau, il ne lui arriva jamais de nommer le mari de madame de Pontivy par son nom dans le tête-à-tête. Cette pensée ne laissait pourtant pas d’être une épine cachée. Madame de Pontivy, sans être exigeante, mais parce qu’elle était passionnée, trouvait nécessaire et simple que M. de Murçay se retranchât quelquefois certaines paroles, certains jugements, certaines relations même, qui pouvaient aliéner de lui l’esprit de sa tante, plus absolue en vieillissant, et rendre leur commerce moins facile. Placée au centre d’une seule idée, elle ne voyait partout alentour que des moyens, et elle ne concevait pas qu’un goût de philosophie, judicieux ou non, une opinion quelconque sur les oracles ou les miracles, ou encore sur le chapeau de l’abbé Dubois, pût venir jeter le moindre embarras dans la chose essentielle et sacrée. Il lui répliquait là-dessus avec toutes sortes de développements: «Mon amie, la passion, croyez-le, est chez moi comme en vous, mais avec ses différences de nature, qu’il faut bien accepter. Vous êtes mon soleil ardent, vous le savez; je ne suis peut-être que l’astre qui s’éclaire de vous, qui s’éteint en vous, et que vous ne revoyez briller que quand vous semblez disparaître. Mais, quoi qu’il en soit de moi en particulier, n’oubliez pas aussi que l’homme a des facultés diverses, et que l’amour le mieux régnant laisse encore à un amant réfléchi le loisir de regarder. Tâchons donc que ce soit du même point que nous regardions même ce qui n’est pas nous. Et je ne parle pas seulement de ce qui intéresse l’honnêteté naturelle et la justice: soyons d’accord en causant de tout, même des choses de bel-esprit, afin de mieux appuyer l’exact rapport de nos âmes. Voyons avec justesse les spectacles même indifférents à notre amour, pour que la préférence de notre amour ait tout son prix. Quand vous lisez madame de Motteville ou Retz qui vous charment tant, et que nous en causons, il nous est doux de sentir notre amour tendrement animé sous cette concordance unie de notre jugement, comme il nous était doux l’autre jour, en marchant, de causer à travers la grande charmille. On se retrouve à de certaines ouvertures du feuillage; on se regarde un moment, on se touche la main; et l’on continue derrière le riant rideau.» Il lui parlait souvent ainsi, essayant d’orner et d’introduire une part de raison durable dans la passion toujours vive, et rien alors ne semblait plus manquer à leur vie embellie. Mais comme l’illusion d’une certaine perspective a besoin de se trouver même dans les choses de l’amour lorsque son règne se prolonge, ces personnages, qui, de loin, sous leurs lambris élégants et leurs berceaux, nous semblent réaliser un idéal de vie amoureuse, enviaient eux-mêmes d’autres cadres et d’autres groupes qui leur figuraient un voisinage plus heureux. Ils auraient voulu vivre près d’Anne d’Autriche avant la Fronde, à la cour de Madame Henriette durant ses voyages de Fontainebleau, ou aux dernières belles années de Louis XIV, dans les labyrinthes encore illuminés de Versailles, entre mesdames de Maintenon et de Montespan. Ils étaient bien d’accord à former ensemble ces voeux, sur lesquels ils reportaient et variaient sans cesse leur présent bonheur. Leur roman était là, car le roman n’est jamais le jour que l’on vit: c’est le lendemain dans la grande jeunesse; plus tard c’est déjà la veille et le passé. Aux raisonnements aimables de M. de Murçay, madame de Pontivy, charmée par instants et souriant en toute complaisance, répondait que c’était juste, mais au fond ne demeurait pas convaincue. Elle en revenait toujours à son idée, que la passion est tout, et le reste insignifiant ou très secondaire; ou bien elle accordait que les distinctions de M. de Murçay étaient parfaites, qu’il y avait nécessité pour elle de se rendre plus raisonnable et un peu moins tendre, et qu’elle tâcherait l’un et l’autre; ce qu’il n’entendait pas du tout ainsi. Il résultait de là, souvent de simples contradictions enjouées, parfois aussi des tiraillements réels et des froideurs, à la suite desquelles, au milieu de leurs entraves, se ménageaient bientôt des raccommodements passionnés. L’entraînement, après ces désaccords, reprenant avec moins d’équilibre et de prudence, aurait pu leur devenir fatal. En ces instants de vrai délire, elle était capable de tout témoignage. La mort ou la ruine lui eussent peu coûté; elle désirait mourir avec lui; elle allait jusqu’à désirer un fils. Mais ce gage si dangereux lui était refusé. Une chute qu’elle avait faite, il y avait peu d’années, sans lui laisser douleur ni trace, avait apporté quelque dérangement dans son être. Cet amour durait depuis des saisons et composait, après tout, un rare bonheur dans une exacte fidélité, sans aucune des coquetteries du monde, ni aucun échec du dehors; il n’était troublé que de lui-même et par des torts légers. Un jour qu’ils étaient à une grande fête de Sceaux (quand la duchesse du Maine, dans les années qui suivirent sa prison, eut rouvert sa cour), la soirée avait été belle; la nuit étoilée repoussait de sa blancheur les flambeaux qui luttaient avec elle d’éclat; les promenades s’étaient prolongées tard dans les parterres, au bruit des orchestres voilés, et les couples fuyants et reparus, les clartés scintillantes dans le feuillage, les douces bizarreries des ombres sur les gazons, devenaient une magie complète où ne manquait pas le concert des deux amants. M. de Murçay, après les lents détours vingt fois recommencés, salua madame de Pontivy, comme pour retourner à Paris cette nuit même, y ayant une affaire dès le matin; il promettait d’être de retour à Sceaux au réveil des dames. Elle lui dit: «Quoi! vous ne restez pas!» -«C’est impossible, répondit-il, j’ai promis»; et il répéta qu’il serait de retour au lever même. Mais cette idée, après une nuit presque toute passée ensemble dans les bosquets, de coucher encore sous le même toit (même sans aucune autre facilité de tendresse), cette pure idée lui échappa: il eut un tort. Le lendemain au réveil, il était là, il avait dévoré le chemin. Mais l’impression n’était pas la même. «Oh! ce n’eût pas été ainsi dans les premiers temps», lui dit-elle alors, en respirant tristement la rose et le réséda du matin qu’il lui offrait; et elle le fit souvenir du sentiment délicieux qu’elle avait eu en dormant chez lui à la campagne, sous son toit, dans ce premier printemps: «Oh! alors ce n’eût pas été ainsi», répétait-elle. Il comprit qu’il avait manqué; il se confessa coupable de n’avoir pas saisi à l’instant cette même impression. Mais la passion de madame de Pontivy avait souffert, et elle travaillait sur elle-même, pour la diminuer, disait-elle, et la mettre à ce niveau de raisonnable tendresse. «Allez! lui disait-elle encore d’autres fois, l’âge arrive, le coeur se flétrit, même dans le bonheur; je n’aurai plus tant d’efforts à faire bientôt pour éteindre en moi ce dont votre juste affection se plaint, cette flamme imprudente où elle se brûle.» Et il la rassurait, la conjurait de rester ainsi, et qu’il l’aimait pour telle, et qu’il s’estimerait éternellement malheureux comme objet d’une passion moindre. Elle le croyait un moment; mais le lendemain elle revenait à la charge, et disait: «Hier, dans mon amour de vingt ans, je croyais qu’il n’y a rien d’impossible, de la part d’un homme qui aime, pour l’objet aimé. Mon ami, c’était une illusion. Aujourd’hui j’ai vieilli, j’ai réfléchi, je me suis donné tort; et vous n’avez, mon ami, à recevoir aucun pardon, n’étant en rien coupable.» La combattant sur ce découragement qu’il sentait injuste, il obtenait de meilleurs aveux, et négligeait ces petits souvenirs accumulés, les croyant dévorés chaque fois par la passion survenante. Il comptait de toute certitude sur elle, sur son amour toujours le même, quand un automne arriva. Madame de Pontivy, emmenée par sa tante dans une campagne éloignée, dut ne pas voir durant tout ce temps M. de Murçay, qui (en refroidissement d’ailleurs avec madame de Noyon pour quelques sorties un peu vives contre l’esprit persécuteur) se confina de son côté dans une terre isolée, autre que celle où il avait reçu une fois son amie. C’est alors que, sans cause extérieure, et en ce calme triste et doux, une révolution faillit arriver dans leur amour. Les lettres de madame de Pontivy étaient plus rares, plus abattues; tous les souvenirs attiédissants s’accumulaient en elle de préférence, et lui devenaient son principal aliment. Une sorte de scrupule de convenance lui naissait aussi, comme prétexte qu’elle se donnait involontairement dans ses sentiments un peu froissés. L’idée de sa fille, encore au couvent, mais qui n’avait plus un très grand nombre d’années pour en sortir, l’idée aussi de son mari, alors en Amérique, et qui avait peu de chances sans doute, peut-être même assez peu de fantaisie de revenir en France, mais dont pourtant, depuis la mort du Régent, on pouvait parler à M. le Duc, ces flottantes pensées s’élevaient et grossissaient en elle comme des vapeurs, dans le vide où elle se sentait. Elle n’y résistait pas, et s’en laissait entourer, réservant seulement en son sein l’affection profonde. «Oh! mon ami, lui écrivait-elle, quelle femme riche d’amour et de flamme est morte en moi! Ne croyez pas, mon bien cher ami, que je puisse ne plus vous aimer; au fond et au-dessous vous êtes toujours l’être nécessaire à mon existence... Mais votre Hermione n’est plus qu’une bien triste Aricie. Mon ami, j’ai bien souffert!» Et lui, sans douter d’elle, sans croire à la mort de l’amour, ne pouvait pourtant se dissimuler un changement essentiel. Il se disait qu’elle ne l’aimait plus autant, qu’elle ne l’aimait plus de la même manière qu’aux autres absences des dernières années; que quelque chose s’était calmé en elle à son sujet; et, tout en se répétant cela dans l’avenue la plus enfoncée et la plus ténébreuse où il passait ses journées, il heurtait machinalement du pied chaque tronc d’arbre, il aspirait le soupir du vent à travers les feuilles à peine émues, et se surprenait à désirer de se perdre bientôt dans d’autres Élysées funèbres, sans plus garder de sentiment immortel ni de souvenir. La crise était grave. Cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accident du dehors, se mourait, en quelque sorte, de lui-même et de sa propre langueur. Quant à M. de Murçay pourtant, son sentiment, un peu éclipsé durant le règne enflammé de l’autre, recommençait à briller dans sa nuance la plus douce, et cette saison solitaire lui était d’un attendrissement inexprimable, dont les plaintes n’arrivaient qu’imparfaites dans ses lettres à madame de Pontivy. Tout pour lui donnait cours et sujet à l’unique pensée. Que ne le savait-elle? que ne le suivait-elle dans les bois? Il était sorti un matin selon son habitude; les derniers jours avaient été ardents; et il regagnait son avenue voilée, quoique le ciel, ce jour-là, fût plus frais et comme formé d’un dais de petits nuages suspendus. Il remarquait pour la première fois quelque arbre qui avait déjà jonché la terre de ses feuilles jaunies: «Oh! ce n’est pas l’automne, c’est un coup de soleil, disait-il; c’est ce pauvre arbuste des îles qui se dépouille avant l’heure.» Mais, le soir, quand les nuages eurent fui, et qu’il vit, vers les collines, sur un horizon transparent et froid, la lune naissante, il comprit que c’était l’automne, venu cette année-là plus tôt, et il en tirait présage, se demandant et demandant à ce croissant, à ce ciel pâli, à la nuit, si c’était déjà aussi l’automne de l’amour. Il y avait des moments plus sombres et comme désespérés, quand le silence de madame de Pontivy, après une lettre tendre qu’il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire à lui-même ces mots: Laissez-moi, tout a fui! Et, pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d’Orphée. Ce qu’il écrivait de ses pensées rompues à madame de Pontivy ne recevait que réponses rares et bonnes, mais chaque fois plus découragées. L’automne s’achevant, il revint à Paris, et il attendait, pour se présenter chez madame de Noyon, qu’il avait quittée en froid, un mot, un signe de madame de Pontivy, elle-même de retour. Mais rien. Il allait se hasarder à une démarche, quand, un soir, en entrant chez madame de Ferriol qui avait nombreuse compagnie, il y trouva madame de Noyon et sa nièce déjà arrivées. Sa vue avait porté du premier coup d’oeil sur madame de Pontivy: il contint mal son émotion. Elle était entourée de femmes, assez proche de la cheminée, dont la séparait un seul fauteuil occupé; et elle semblait elle-même assez émue pour ne pas songer à se prêter à un entretien avec lui. Elle ne bougea point de sa place. Après plus d’une heure d’attente et de propos saccadés, frivoles, par où s’exhalait une irritation étouffée, après avoir essuyé quelques traits de madame de Noyon, et avoir fait une espèce de paix suffisante pour le moment, M. de Murçay, allant droit à madame de Pontivy, toujours entourée, lui dit assez haut pour que sa voisine du coin de la cheminée l’entendît, qu’il désirait l’entretenir quelques instants de ce qu’elle savait, et qu’il lui en demandait la faveur avant qu’elle se retirât. «Certainement», répondit madame de Pontivy; et la voisine, qui voulut bien comprendre à demi, se leva après quelques minutes. M. de Murçay, s’asseyant à la hâte près de celle dont il ne pouvait se croire désuni, commença en des termes aussi passionnés que le permettait le lieu, et avec des regards que mouillaient, malgré lui, des larmes à grand’peine dévorées: «Quoi! lui disait-il, est-il possible? est-ce bien possible que ce soit là en effet la fin d’un amour comme le nôtre? Quoi! madame, le ralentissement, le silence, et puis rien? Quoi! si je n’avais insisté presque contre la convenance tout à l’heure, je manquais, après des mois, la première occasion de vous parler? Quoi! votre coeur n’a pas eu un cri à ma rencontre? J’ai eu des torts, des détails de froideur, de négligence; je le confesse et j’en pleure: mais que sont-ils? et combien me les suis-je reprochés! combien de fois en ai-je souffert! je les aurais rachetés aussitôt échappés, mais le monde survenant me contraignait; et ma foi en vous, d’ailleurs, répondait à tout. Je croyais à un feu perpétuel qui purifie. Je croyais tellement à un abîme sans fond où aucun de mes torts ne s’amassait! Oh! madame, ajoutait-il, en élevant de temps en temps la voix sur ce mot (car il fallait aussi songer au monde d’alentour), cette amitié, cette affection que vous m’offrez à toujours et avec fidélité, avec une fidélité à laquelle je crois tout aussi fermement que jamais, oh! je ne la méprise pas, je ne la rejette pas avec dédain, cette affection, mais je ne puis m’en satisfaire. Elle me laisse vide et désert au prix des précédentes douceurs. Je ne veux pas être aimé ainsi. Non, et si les obstacles qui séparent notre existence cessaient, si celui d’Amérique mourait demain dans son exil, je ne voudrais pas, au taux de cette tendresse que vous m’offrez sans passion, je ne voudrais pas des douceurs d’un commerce et d’une union continue. Non, être aimé comme devant, ou être malheureux toujours! Le souvenir de la passion perdue m’est plus beau qu’une tiède jouissance. Je partirai, j’irai en de lointains voyages, je reviendrai dans cette vieille terre pleine de vous, où je vous ai reçue; je ne vous reverrai jamais! mais je vivrai d’un passé détruit, et ma vie sera une désolation éternelle et fidèle.» Et en parlant ainsi, il reprenait ses avantages près de ce coeur qui le revoyait s’animer comme au temps des premiers charmes. Cette nature sensible, à côté de l’autre nature plus passionnée mais lassée, lui rendait en ce moment tous les rayons pleins de chaleur qu’il en avait longtemps reçus, et elle le regardait avec larmes: «Eh bien! c’est assez; demain, onze heures, à Chaillot», lui dit-elle; et il se retira dans une angoisse et une attente voisines des plus jeunes serments. Le lendemain, à l’heure de midi, par un de ces ciels demi-riants dont on ne saurait dire la saison, ils marchaient ensemble dans les allées solitaires, et vertes encore, d’un vaste jardin non cultivé, qui ne recevait qu’eux. M. de Murçay, reprenant le discours de la veille, récapitulait leur amour et disait: «Quoi! tout cela brisé en un jour... sans cause! pour un mot dit ou omis çà et là sans intention! pour un tort indéfinissable et dont on ne saurait marquer le moment! Quoi! l’amour brisé comme un simple ressort, comme une porcelaine tombée des mains! vous ne le croyez pas!... Laissez-moi faire, ô mon amie! Oubliez, oubliez seulement. Promettez que rien n’est accompli, supposez que rien n’est commencé. Redevenez Sylvie. Je veux reconquérir votre coeur; je l’espère. Je veux remonter en vous pas à pas les degrés de mon trône. Je le ferai; vous ne me reconnaîtrez plus, ce sera un autre que vous croirez aimer, et ce n’est qu’à la fin, en comparant, que vous verrez que c’était bien le même. Laissez, je veux ressusciter en vous l’Amour, cet enfant mort qui n’était qu’endormi.» Elle écoutait avec charme et silence, et, soulevant du doigt, pendant qu’il parlait, la dentelle noire qui la voilait à demi, elle ne perdait rien de ce qu’ajoutaient les regards. «Oh! permettez-moi, disait-il en lui tenant la main avec le respect le plus tendre, dites que vous me permettez de reprendre courage et de vous adresser mes timides espérances, dites que vous tâcherez de m’aimer et que vous me permettez de vouloir vous convaincre.» -«Eh bien! je tâcherai, lui dit-elle avec une grâce attendrie, et je vous permets. A ce soir donc, chez ma tante.» Et elle s’échappa là-dessus, et courut à la petite porte qui donnait vers le souvent voisin, le laissant assez étonné de sa brusque sortie, et comme si, dans ce début nouveau qu’il implorait, elle essayait déjà les ruses des premières rencontres. Elle n’eut pas à s’efforcer beaucoup ni à raffiner les ruses; la flamme revint naturelle, où l’ardeur n’avait pas cessé. Un peu plus d’attention, de volonté, s’y mêla sans doute de part et d’autre, mais pour unir tout et sans rien refroidir. Il reprit son assiduité chez madame de Noyon, et, partout où madame de Pontivy alla durant cet hiver, il était le premier, en entrant, qu’elle y rencontrât; le dernier, à la sortie, qui la quittât du regard. Il l’entourait d’un soin affectueux, d’une fraîcheur de désir et de jeunesse, que son sentiment n’avait jamais connue d’abord dans cette vivacité, mais qu’une fois averti, il puisait avec vérité dans sa profondeur. Elle recevait tout avec une grâce plus clairvoyante, avec un sourire plus pénétré, qu’elle-même n’en avait témoigné autrefois dans le temps de l’aveugle ardeur. Il y avait un léger échange de rôles entre eux; ils s’étaient donné l’un à l’autre quelque chose d’eux-mêmes qui s’entre-croisait dans cette seconde moisson; ou plutôt ils arrivaient à la fusion véritable et parfaite des âmes. Elle évitait pourtant de se prononcer encore. Aux premiers jours du printemps, ils allèrent à Sceaux pour une semaine; la petite cour s’y trouvait d’un brillant complet. Une après-dînée, la conversation tourna, comme il arrivait souvent, sur les questions de coeur, et on y agita les caractères et la durée de l’amour. De grandes autorités furent invoquées; on cita le grand Condé, alors duc d’Enghien, aux prises avec Voiture et mademoiselle de Scudéry; on cita M. le Duc son fils, à la maison de Gourville à Saint-Maur, tenant tête à mesdames de Coulanges et de La Fayette, en leurs grands jours de subtilités. Madame du Maine, en vraie Condé qu’elle était, possédait à merveille tous ces précédents. Mais lorsqu’on en vint à la durée de l’amour, même fidèle, madame du Deffand, de son esprit railleur, éclata, et dit que la plus longue éternité, quand éternité il y avait, en était de cinq ans. Et comme quelques-uns se récriaient sur ce lustre tracé au compas, M. de Malezieu, l’oracle, et qui avait connu La Bruyère, cita de lui ce mot: «En amour, il n’y a guère d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimés.» M. de Murçay et madame de Pontivy se regardèrent et rougirent; ils se taisaient dans une même pensée plus sérieuse que tous ces discours. On discuta à perte de vue; mais on en était généralement à adopter la pensée de La Bruyère dans le tour plus épigrammatique de madame du Deffand, quand madame du Maine, s’adressant à mademoiselle de Launay qui ne s’était pas mêlée aux propos: «Et vous, Launay, que décidez-vous?» dit-elle. Et celle-ci, de ce ton de gaieté, pourtant sensible, où elle excellait: «En fait d’amour et de coeur, je ne sais qu’une maxime, répliqua-t-elle; le contraire de ce qu’on en affirme est possible toujours.» A un quart d’heure de là, M. de Murçay et madame de Pontivy, qui avaient le besoin de se voir seuls, se rencontrèrent, par un instinct secret, en un endroit couvert du jardin. De subites larmes brillèrent dans leurs yeux, et ils tombèrent aux bras l’un de l’autre. Après le premier épanchement et le renouvellement confus des aveux, M. de Murçay, promenant ses regards, fit remarquer à son amie que ce berceau, dans sa disposition, était tout pareil à celui où ils s’étaient pour la première fois déclarés. Une statue de l’Amour était ici également; mais le dieu (sans doute pour les illuminations des nuits) élevait et croisait sur sa tête deux flambeaux: «Voilà notre second amour, dit-il. Oh! non, ce n’est pas l’automne encore!» Ils eurent de la sorte plusieurs printemps, et, dans cette harmonie rétablie, il eût été de plus en plus malaisé de distinguer en eux les différences premières. Son ardeur, à elle, laissait les nuances; ses lueurs, à lui, allaient à l’ardeur. L’ivresse entre eux régnait plus égale, plus éclaircie, bien que toujours de l’ivresse. Le mari cependant, qui était aux Antilles, mourut. Mais il était tard déjà, et ils se trouvaient si heureux, si amoureux du passé, qu’ils craignirent de rien déranger à une situation accomplie, d’où disparaissait même la crainte lointaine. Sa fille d’ailleurs avait grandi; et c’était elle plutôt qu’il fallait songer à marier. On la maria en effet; mais bientôt elle mourut à son premier enfant. Ce fut une grande douleur, et leur lien encore, s’il était possible, se resserra. Et ils s’avançaient ainsi dans les années qu’on peut appeler crépusculaires, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés. 15 mars 1837. Christel. Durant l’hiver de 1819, vers la fin de février; dans une petite ville du Perche, arrivèrent, pour s’y établir, une mère et sa fille; elles venaient tenir le bureau de poste aux lettres, que de graves plaintes portées contre le prédécesseur avaient rendu vacant. Elles arrivèrent le soir, et, dès le lendemain, elles occupaient, dans la rue qui continue la place, la petite maison où depuis bien des années était situé le bureau. Le loyer de cette maison leur avait été cédé; la pièce du rez-de-chaussée sur la rue devint leur résidence habituelle. Après quelques légers changements qu’elles firent exécuter, la distribution du bureau se présentait ainsi: la pièce, avec deux fenêtres, n’avait point d’entrée par la rue; la porte extérieure était celle de l’ancienne allée, dont la cloison, du côté de la chambre, avait été à moitié abattue, et où l’on avait placé une grille de bois à travers laquelle se faisaient les échanges de lettres. Comme suite à la grille, vers le fond de l’allée, une porte grillée aussi, et non fermée, donnait entrée dans le bureau. Les deux personnes qui venaient occuper cette humble et assujettissante position, et passer de longues journées sans murmure à ces fenêtres monotones et en vue de cette grille de bois, étaient bien loin de s’y trouver accoutumées par leur vie antérieure. La baronne M..., veuve d’un chef d’escadron mort en 1815 de chagrin et de fatigue après les désastres des Cent-Jours, était Allemande de naissance. Rencontrée à Lintz, aimée et enlevée de son gré par M. M..., alors lieutenant sous Moreau, elle s’était brouillée pour la vie avec sa très noble famille, et avait suivi partout son mari dans les diverses contrées. Sa fille, née en Suisse, dans le frais Appenzel, avait plus tard doré son enfance au soleil d’Espagne. Cette jeune personne qui avait atteint dix- huit ans faisait l’unique soin de sa mère. A la mort de M. M..., sans fortune, sans pension, la fière et noble veuve avait vécu, durant deux années, de quelques économies, de la vente de quelques bijoux, des restes enfin d’une situation qui avait pu sembler brillante. Elle préférait tout à la seule idée de renouer communication avec sa famille d’Allemagne à dix quartiers, qui, même après le mariage de Marie-Louise, avait été pour elle sans pardon. La détresse menaçante, la vue surtout de sa fille, allaient la forcer peut-être à écrire. L’arrivée du général Dessolle au ministère fut un éclair d’espérance; son mari avait servi sous lui. Le général, en attendant mieux, fit aussitôt accorder ce bureau de poste, et c’est ainsi qu’elles arrivaient. Il y avait deux mois environ que la mère et la fille remplissaient l’office qui devenait leur unique ressource dans le présent, et même leur dernière perspective d’avenir (on disait déjà que M. Dessolle se retirait); leur vie était établie telle, ce semble, qu’elle devait demeurer longtemps. Elles ne sortaient pas, elles n’avaient fait aucune connaissance dans la ville; une ancienne domestique amenée avec elles les servait. La mère malade, et à jamais brisée au dedans, ne bougeait guère du fauteuil placé près de la fenêtre du fond. Dès que la porte de la rue s’ouvrait et qu’un visage paraissait à la grille, la jeune fille était debout, élancée, polie, prévenante pour chacun (comme si elle n’avait été élevée qu’à cela), recevant de sa main blanche les gros sous des paysans qui affranchissaient pour leur pays ou payse en condition à Paris. Les jours de marché particulièrement, elle répondait à tous et les aidait quelquefois à écrire l’adresse de leurs lettres ou même la lettre tout entière. Elle fut bientôt connue et respectée de ces gens des environs, bien qu’ils fussent d’une fibre en général ingrate, d’une nature revêche et dure. Un jour, une après-midi, pendant que sa mère, au sortir du dîner, sommeillait dans son fauteuil, comme il lui arrivait souvent (et c’étaient ses meilleures heures de repos), la jeune fille, Christel[6], rêveuse, attentive au rayon de premier printemps qui perçait jusqu’à elle ce jour-là et jouait dans la chambre, rangeait d’une main distraite les lettres reçues, la plupart à distribuer, quelques-unes (pour les châteaux des environs) à garder poste restante. Parmi ces dernières, il lui arriva d’en remarquer jusqu’à trois à la même adresse, à celle du comte Hervé de T..., et toutes les trois de la même main, d’une main qui semblait élégante, et de femme, et comme mystérieuse. Parmi ces autres papiers grossiers, la netteté du pli les séparait et disait qu’un ongle délicat y avait passé. L’odeur fine qui s’en exhalait sentait encore le lieu embaumé d’où le triple billet coup sur coup était sorti. Ces traces légères remirent Christel aux regrets de la vie élevée et choisie pour laquelle elle était née. Fille simple, généreuse, capable de tous les devoirs et de tous les sacrifices, elle avait un fonds de distinction originelle, plus d’une goutte de sang des nobles aïeux de sa mère, qui se mêlait, sans s’y perdre, à toutes les franchises d’une nature ingénue et aux justes notions d’une éducation saine. Sa soumission au sort dissimulait seulement l’intime fierté, comme sa simplicité courante permettait toutes les grâces, comme sa douceur recélait des flammes. Christel souffrait; ce jour-là elle souffrait plus. Elle se cachait soigneusement de sa mère, et de peur de se trahir, elle tâchait de ne se l’avouer à elle-même que durant l’heure de ce sommeil de chaque après-dînée, qui la laissait comme seule à sa tristesse. Christel n’avait aimé encore ni pensé à aimer que sa mère; elle ne l’avait jamais quittée que pendant une année pour aller à Écouen, et ç’avait été la dernière année de cette maison. Les douleurs de sa patrie française tenaient une grande place dans la jeune âme, et couvraient pour elle le vague des autres sentiments. Pourtant les frais souvenirs d’enfance qu’elle évoquait à cette heure, les beaux lieux qu’elle avait traversés et qui s’étaient peints si brillants en elle, tel bosquet d’Alsace, tel balcon de Burgos, les mille échos d’une militaire fanfare dans le labyrinthe gazonné d’un jardin des camps, n’étaient là, sans qu’elle le sût, que comme un prélude sans cesse recommençant, comme un cadre en tous sens remué pour celui qu’elle ignorait et qui ne venait pas. Christel prit les trois petites lettres et les mit à part sur un coin du bureau, comme pour ne pas les mêler aux autres. Quel bonjour empressé, se disait-elle, quel appel impatient et redoublé, quel gracieux chant d’avril devait-il en sortir pour celui qui les lirait! Elle achevait à peine de les poser qu’un jeune homme entra, et, se découvrant respectueusement derrière la grille, demanda si l’on n’avait pas de lettres à l’adresse qu’il nomma. Christel, au moment où la porte de la rue s’était ouverte, avait brusquement quitté sa place et était déjà debout, à demi élancée, comme elle faisait pour tous (craignant toujours, la noble enfant, de ne pas assez faire). A la question de l’adresse, elle répondit oui vivement, sans avoir besoin de regarder au bureau, et avant d’y songer, puis, s’apercevant peut-être de sa promptitude, elle remit les trois lettres en rougissant. Le comte Hervé était trop occupé de ce qu’il recevait pour s’apercevoir d’autre chose; il sortit en saluant, et lorsqu’il passa devant les fenêtres, Christel vit qu’il avait déjà brisé l’un des cachets, et qu’il commençait à lire avidement ce qui semblait si pressé de l’atteindre. D’autres lettres vinrent les jours suivants; il revint lui-même, poli, silencieux, tout entier à ce qu’il recevait. Un singulier intérêt s’y mêlait pour Christel: évidemment ce jeune homme aimait, il était aimé. Le comte Hervé n’avait pas vingt-cinq ans; il était beau, bien fait; il avait servi quelque temps dans les gardes d’honneur, puis dans les mousquetaires, je crois, en 1814. Depuis plusieurs mois il avait quitté le service, Paris et le monde, pour vivre dans la terre de son père, à une lieue de là. C’était une des plus anciennes et des grandes familles du pays. Christel n’apprit ces détails que successivement, et sans rien faire pour s’en enquérir; mais, quoique sa mère et elle ne reçussent habituellement aucune personne du lieu, les simples propos des voisines, la plupart du temps en émoi si l’on voyait le jeune homme arriver au galop du bout de la place, puis mettre son cheval au pas en approchant, auraient suffi pour instruire. Cet intérêt de Christel pour une situation qu’elle devina du premier coup fut-il, un seul instant, purement curieux, attentif sans retour, et, si l’on peut dire, désintéressé? Un certain trouble et la souffrance ne s’y joignirent-ils pas aussitôt? Elle-même l’a-t- elle jamais su? Ce qui est certain, c’est qu’un jour en agitant dans ses mains quelqu’une de ces lettres mignonnes, odorantes, et transparentes presque sous la finesse du pli, elle se sentit saigner comme d’une soudaine blessure; elle se trouva empoisonnée comme dans le parfum. En les remettant ce jour-là, une rougeur plus brûlante lui monta au front, elle pâlit aussitôt; elle aimait. Amour, Amour, qui pourra sonder un seul de tes mystères? depuis la naissance du monde et son éclosion sous ton aile, tu les suscites toujours inépuisés dans les coeurs, et tu les varies. Chaque génération de jeunesse recommence comme dans Éden, et t’invente avec le charme et la puissance des premiers dons. Tout se perpétue, tout se ranime chaque printemps, et rien ne se ressemble, et chaque coup de tes miracles est toujours nouveau. Le plus incompréhensible et le plus magique des amours est encore celui que l’on voit et, s’il est possible, celui que l’on sent. Ne dites pas qu’il ne naît qu’une seule fois pour un même objet dans un même coeur, car j’en sais qui se renflamment comme de leur cendre et qui ont eu deux saisons. Ne dites pas qu’il naît ou ne naît pas tout d’abord décidément d’un seul regard, et que l’amitié une fois liée s’y oppose; car un poète qui savait aussi la tendresse a dit: Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer, Aussitôt qu’on le voit, prend droit de nous charmer, Et qu’un premier coup d’oeil allume en nous les flammes Où le ciel, en naissant, a destiné nos âmes[7]! Dante, Pétrarque, ces mélodieux amants ont pu noter l’an, et le mois, et l’heure, où le dieu leur vint; ils ont eu l’étincelle rapide, sacrée, le coup de tonnerre lumineux. Un autre aussi sincère, après deux années de lenteur, a pu dire: Tout me vint de l’aveugle habitude et du temps. Au lieu d’un dard au coeur comme les combattants, J’eus le venin caché que le miel insinue, Les tortueux délais d’une plaie inconnue, La langueur irritante où se bercent les sens; Tourments moins glorieux, moins beaux, moins innocents, Mais plus réels au fond pour la moelle qui crie, Qu’une resplendissante et prompte idolâtrie! Chacun à son tour se croit le mieux aimant et le plus frappé. La jeunesse va penser que ces chers orages ne sont complets que pour elle: attendez! l’âge mûr en son retard, s’il les rencontre, les accusera plus violents et plus amassés. Ainsi chacun aime d’un amour souverain et parfait, s’il aime vraiment. Mais de tous ces amours le plus parfait pourtant et le plus simple, à les bien comparer, sera toujours celui qui est né le plus sans cause. Pourquoi Christel aima-t-elle le comte Hervé? Pourquoi du second jour l’admirait elle si passionnément? Il vient, il entre et salue, et n’est que froidement poli; pas une parole inutile, pas un regard. Elle ne le connaît que de nom et par une simple information dérobée aux propos voisins. Elle l’admire par ce besoin d’admirer qui est dans l’amour. Qu’a-t-il donc fait pour cela? Comme si, pour être aimé, il était besoin de mériter! Il est beau, jeune, ému, fidèle évidemment, et peut-être malheureux: que faut il de plus? Il a de la grâce à cheval quand il repasse devant les fenêtres et qu’elle le voit monter. Il lui semble qu’elle connaisse tout de lui: oh! combien elle compterait fermement sur lui, si elle était celle qu’il aime. Ces lettres perpétuelles faisaient comme un feu qui circulait par ses mains et qui rejaillissait dans son coeur. Le courrier de Paris arrivait vers deux heures et demie, à l’issue du dîner; bien peu après, dès que sa mère lassée commençait à sommeiller, Christel s’approchait sans bruit du bureau et faisait rapidement le départ; puis elle prenait la lettre pour Hervé, mise tout d’abord de côté, et la tenait longtemps dans sa main, et non pas sans trembler, comme si elle se fût permis quelque chose de défendu. Elle la tenait quelquefois jusqu’à ce que sa mère s’éveillât ou que lui-même il vînt, ce qu’il faisait d’ordinaire vers quatre heures. Elle avait fini par lire couramment la pensée du cachet qui se variait sans cesse avec caprice, facile blason de coquetterie encore plus que d’amour, et qui ne demande qu’à être compris. Le cachet du jour lui disait donc assez bien la nuance de sentiment qu’elle allait transmettre, et fixait en quelque sorte son tourment. Elle voulait quelquefois s’abuser encore: l’empreinte de cire rose ou bleue lui montrait-elle une fleur, une pensée haute et droite sur sa tige comme un lys (le lys était alors fort régnant): C’est peut-être un lys et non une pensée, se disait-elle. Mais le lendemain le lévrier fidèle et couché ne lui laissait aucun doute et la poursuivait de tristes et amères langueurs. Le lion au repos la faisait rêver; à de certaines fois où il n’y avait autour du cachet que le nom même des jours de la semaine, elle respirait plus librement. Un jour, y considérant avec surprise une tête de mort et deux os en croix, elle se dit: Est-ce sérieux, n’est-ce qu’un jeu? s’affiche-t-elle donc ainsi, la douleur? Elle n’avait pas tardé non plus à distinguer, entre toutes, les lettres qu’il écrivait, tantôt mises dans la boîte par lui-même, qui revenait exprès pour cela, tantôt apportées par un domestique qu’elle eut vite reconnu. Son coup d’oeil saisissait, sans qu’un seul mot fût dit. Ses lettres, à lui, étaient simples, sous enveloppe, sans cachet, adressées à Paris, poste restante, à un nom de femme qui ne devait pas être le véritable; il semblait qu’elles fussent au fond bien plus sérieuses. Avec quelle émotion elle les pressait, quand elle y imprimait le timbre voulu! Quel était-il, cet amour qui occupait tant le comte Hervé, qui l’avait arraché aux plaisirs d’une vie brillante, et le reléguait depuis près de six mois aux champs dans une unique pensée? Peu nous importe ici, et le récit en serait trop semblable à celui de tant de liaisons incomplètes et avortées. Une femme du grand monde, à laquelle il avait rendu de longs soins, avait paru l’accueillir, lui promettre quelque retour; elle avait même semblé lui accorder, lui permettre sans déplaisir quelqu’un de ces gages qui ne se laissent pas effleurer impunément. Elle avait fait semblant de l’aimer un peu, ou elle l’avait cru. Des obstacles survenus dans leur situation l’avaient décidé, lui, à partir, à se confiner pour un temps dans cet exil fidèle. Elle lui témoigna d’abord qu’elle lui en savait gré, eut l’air de l’en aimer mieux, et se multiplia à le lui dire. Mais peu à peu, les obstacles ou les distractions aidant, elle se rabattit à l’amitié (grand mot des femmes, soit pour introduire, soit pour congédier l’amour), et elle en vint le plus ingénument du monde à oublier de plus douces promesses si souvent écrites, et même faites à lui parlant, et non seulement de la voix. On n’en était pas là encore; pourtant il y avait quelquefois des ralentissements dans la correspondance. Hervé semblait s’y attendre en ne venant pas, ou par moments il venait en vain. Quand la correspondance allait bien, quand les cachets de Paris marquaient une pensée (car décidément, si royalistes qu’on les voulût faire, cela ne pouvait ressembler à un lys), quand chaque courrier avait une réponse d’Hervé, Christel le sentait avec une anxiété cruelle, et il lui semblait que le courrier qui emportait cette réponse lui arrachait, à elle, le plus tendre de son âme, le seul charmant espoir de sa jeunesse. Mais si les lettres de Paris tardaient, s’il revenait plus d’une fois sans rien trouver; si poli, discret, silencieux toujours, se bornant avec elle à l’indispensable question, il avait pourtant trahi son angoisse par une main trop vivement avancée, par quelque mouvement de lèvre impatient, elle le plaignait surtout, elle souffrait pour lui et pour elle-même à la fois; pâle et tremblante en sa présence sans qu’il s’en doutât, elle lui remettait la missive tant attendue, à lui pâle et tremblant aussi, mais de ce qu’il redoute d’un seul côté ou de ce qu’il espère. Elle voudrait la lettre heureuse pour lui, et elle la craint heureuse; elle est déchirée si elle l’a vu sourire aux premières lignes (car en ces cas d’attente il décachetait brusquement), et s’il lui semble plus triste après avoir parcouru, elle demeure triste et déchirée encore. Oh! si alors, un peu après, quelque pauvre jeune fille paysanne venait apporter, en la tournant dans ses mains, une lettre de sa façon pour un soldat du pays, et la remettait, pour l’affranchir, avec toute sorte d’embarras et rougissant jusqu’aux yeux, elle aussi, tout bas, rougissait en la prenant et se disait: C’est comme moi! Vers ce temps, un jeune homme, fils d’un riche notaire de l’endroit, pour lequel madame M... avait eu en arrivant quelque lettre, mais qu’elle n’avait pas cultivé, parut désirer d’être présenté chez elle et d’obtenir le droit de la visiter. L’intention était évidente. Madame M... en toucha un soir quelque chose à sa fille; dès les premiers mots, celle-ci coupa court, et, se jetant dans les bras de sa mère, la supplia avec un baiser ardent de ne jamais lui en reparler ni de rien de pareil. La mère n’insista pas, mais, à la chaleur du refus et à mille autres signes que son oeil silencieux depuis quelque temps saisissait, elle avait compris. Pourtant, depuis des mois déjà que le comte Hervé venait plusieurs fois par semaine, il ne s’était rien passé au dehors entre Christel et lui, rien qui fût le moins du monde appréciable, sinon à la sagacité d’un coeur tout à fait intéressé. Pour deviner qu’une passion était en jeu, il aurait fallu être un rival, ou il fallait être une mère, une mère prudente, inquiète et malade, qu’éclaire encore sur l’avenir secret de sa fille la crainte affreuse de la trop tôt quitter. Lui-même, Hervé, avait à peine distingué, dans cette chambre où il n’entrait jamais, la jeune fille, messagère passive de son amour. Elle en eut un jour la preuve bien cruelle. C’était un dimanche; elle était sortie avec sa mère pour une promenade, ce qui leur arrivait si rarement. Toutes deux suivaient à pas lents la grande route, à cet endroit, fort agréable, d’où la vue s’étend sur des champs arrosés et coupés comme de plusieurs petites rivières, et, par delà encore: Sur ce pays si vert, en tous sens déroulé, Où se perd en forêts l’horizon ondulé. Il y avait assez de monde le long de la route; de loin on vit venir, à cheval, le comte Hervé; c’était l’heure ordinaire de sa visite, et une lettre au bureau l’attendait. Christel trembla; elle pria, à ce moment, sa mère de s’appuyer plus fort sur son bras, sans crainte de la lasser. Hervé passa bientôt sur la chaussée devant elles au petit trot; il les regarda d’une façon assez marquée; mais, ne les ayant jamais vues au dehors, ne s’étant jamais demandé apparemment ce que pouvait être Christel avec sa souple et fine taille en plein air, il ne les reconnut pas à temps et ne les salua pas. Dix minutes après, au retour, les rencontrant encore et ayant deviné sans doute (à ne voir que la domestique au bureau) que ce pouvait être elles, il les salua. Juste image du degré d’attention de sa part et d’indifférence! Que fait donc à certains moments le coeur, et quelles sont ses distractions étranges! Absorbé sur un point et comme aveugle, tout à côté il ne discerne rien. Mille fois du moins, dans ces vieux romans tant goûtés, on voit le page, messager d’amour, dans sa grâce adolescente, faire oublier à la dame du château celui qui l’envoie. Les brillants ambassadeurs des rois, près des belles fiancées qu’ils vont quérir aux rivages lointains, ont souvent touché les prémices des coeurs. Ici, c’est près du jeune homme qu’une belle jeune fille est messagère: élégante, légère, demi- penchée, émue et alarmée, lisant, depuis des mois, la mort ou la vie dans son regard, et il ne l’a pas vue! Il est vrai qu’elle ne lui apparaît qu’en toilette simple, sans autre fleur qu’elle-même, derrière des barreaux non dorés, dans une chambre étroite que masque un bureau obscur: mais est-ce qu’elle ne l’éclaire pas? Christel avait d’affreux moments, des moments durs, humiliés, amers; la langueur et la rêverie premières étaient bien loin; le souvenir de ce qu’elle était la reprenait et lui faisait monter le sang au front; elle se demandait, en se relevant, pour qui donc elle se dévorait ainsi. Elle faisait appel dans sa détresse, oh! non plus à ses goûts anciens, à ses gracieux, amours de jeune fille, à ses lectures chéries (tout cela était trop insuffisant et dès longtemps flétri pour elle), mais à des sentiments plus mâles et plus profonds, comme à des ressources désespérées, -à son culte de la patrie, par exemple. Elle se représentait son père, le drapeau sous lequel il avait combattu, le deuil de l’invasion; elle excitait, elle provoquait en elle l’orgueil blessé des vaincus; elle cherchait à impliquer dans l’inimitié de ses représailles le jeune noble royaliste, le mousquetaire de 1814, mais en vain; le ressort sous sa main ne répondait pas; l’amour, qui aime à brouiller les drapeaux, se riait de ses factices colères. L’Empereur évoqué en personne sur son rocher n’y pouvait rien. -Elle voulait voir du mépris de la part d’Hervé, de la fierté insolente dans cette inattention soutenue, et tâchait de s’en irriter; mais non, c’était moins et c’était pis, elle le sentait bien; ce prétendu dédain s’enfonçait plus cruel, précisément en ce qu’il était plus involontaire; c’était de l’oubli. Comment donc oublier à son tour? Comment se fuir elle-même, s’isoler contre l’incendie intérieur qui s’acharnait? Elle jetait dans un coin ces lettres odieuses, et se jurait de ne les plus voir ni toucher. Si elle avait pu, du moins, sortir, se distraire par le monde, vivre de la vie du bal et s’étourdir comme la plus frivole dans le tourbillon insensé, ou mieux, s’échapper et courir par les bois, biche légère, et chercher, s’il en est, le dictame dans les antres secrets, au sein de la nature éternelle! Dieux! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts! Mais non, encore non; sa cage la tient; il faut qu’elle y reste enfermée, sous cette grille, près du poison lent qui passe par ses mains et qui la tue, elle-même devenue jusqu’au bout l’instrument docile et muet de son martyre. Des larmes d’impuissance, de jalousie, d’humiliation et de honte, brûlent ses joues, et, versées au dedans de son âme, y dévastent partout la vie, l’espérance, la fraîcheur des bosquets du souvenir. -S’il entre pourtant, s’il a paru au seuil, en ce moment même, avec sa simple question habituelle, tête découverte et strictement poli, la voilà touchée; tout cet assaut de fierté s’amollit en humble douleur, et le reste n’est plus. Six longs mois s’étaient écoulés depuis la première visite; on atteignait à la mi-octobre. Depuis quelque temps, les lettres venaient plus rares; une fois, deux fois, il s’était présenté sans en trouver. Il avait peine à y croire. A la seconde fois, déjà sorti à demi, il revint sur ses pas, et insista pour qu’on voulût bien chercher encore. Elle le fit pour le satisfaire, sachant elle-même trop bien le résultat. Elle apporta le paquet entier des lettres restantes sur la petite tablette en dedans de la grille, et là tous deux penchés, dans leur inquiétude si diverse, suivaient une à une les adresses; leurs têtes s’effleuraient presque à travers les barreaux; mais, même ce jour-là, il n’eut pas l’idée de franchir la porte tout à côté pour chercher plus près d’elle, avec elle. La pauvre mère sommeillait-elle alors? Elle se taisait dans son fauteuil du fond, et palpitait, à en mourir, autant que sa chère enfant. Que faire? Plus souffrante depuis quelques jours, elle était dans une presque impuissance de se lever. Un mouvement brusque eût éclairé sa fille, l’eût avertie qu’elle s’était trahie, eût, pour ainsi dire, donné de l’air à cet incendie secret qui autrement, toute issue fermée, avait chance de s’étouffer peut-être. La sage mère s’en flattait encore, et elle contint au dedans toute pensée. Une troisième fois il revint, et il n’y avait pas de lettres davantage. Il insista de nouveau, lui, si convenable toujours, comme un homme que l’inquiétude égare un peu, et qui ne prend pas garde de dissimuler. Elle, au milieu de la chambre, debout, plus pâle que lui, répondait par monosyllabes sans comprendre, lorsque tout à coup, ne pouvant soutenir une lutte si inégale, elle se sentit chanceler, fit un geste comme pour se prendre à la grille, et tomba évanouie. La mère, qui, dès le commencement, n’avait rien perdu de ce trouble, s’arrachant précipitamment de son siège, où la clouait jusque-là la douleur, et essayant de soulever la défaillante: «Oh! monsieur! s’écriait-elle elle-même égarée; ma chère fille! ma pauvre fille! qu’en avez-vous fait? Quoi? monsieur... vous ne devinez pas!» Il s’était avancé pourtant, il avait franchi la grille, et était entré dans la petite chambre pour la première fois, -trop tard! Bien souvent, entre les sentiments humains qui se pourraient compléter et satisfaire dans un mutuel bonheur, il y a pour obstacle... Quoi? ni muraille, ni cloison, ni grille de fer, mais une simple grille de bois comme ici, et entr’ouverte encore, et on regarde à travers, et on ne devine pas, et on meurt ou on laisse mourir! Christel reprit ses sens avec lenteur; elle vit, en rouvrant les yeux, Hervé près d’elle, comme s’il eût attendu son retour à la vie, et elle répondit à ce premier regard par un indéfinissable sourire. Il revint tous les jours suivants; il ne demanda plus de lettres, et il n’en vint plus (du moins de cette main-là). Un singulier et touchant concert tacite s’établit entre ces trois êtres. Nulle explication ne fut demandée ni donnée. La mère ne parla point en particulier à sa fille. Hervé, attentif et discret, vint, revint, et s’y trouva naturellement assis, chaque après- midi, pour de longues heures. Il apprécia, dès qu’il eut tourné son regard, ces deux personnes distinguées, si nobles vraiment. La faiblesse de Christel continuait; la pâleur et le froid du marbre n’avaient pas quitté ses joues; seulement elle souriait désormais, et ses yeux, d’un bleu plus céleste, semblaient remercier d’un bonheur. Son mal réel l’obligeant à garder le repos, on ne se tenait plus dans la pièce du devant; une personne qu’Hervé avait indiquée, une ancienne femme de charge, capable et sûre, y passait le jour, à des conditions modiques, et, tout en suivant son travail d’aiguille, répondait aux venants. C’était dans une chambre du fond proche de celle de madame M..., qu’on vivait retiré. La fenêtre donnait sur un petit jardin, dont le mur, très bas et assez éloigné, laissait voir au delà, bien loin, les prairies et les collines, mais toutes dépouillées; c’était maintenant l’hiver. Que cette chambre d’une simple et virginale élégance, qu’ornait en un coin le portrait du père, et, au- dessous, la harpe (hélas! trop muette) de Christel, eût été agréable et riante l’été devant cette nature bocagère, près de ces hôtes chéris: Hervé se le disait pour la première fois aux premières neiges. La dure saison ne fut cependant pas dénuée, pour eux, d’intimes douceurs. Sans s’interroger, ils se racontaient insensiblement leur vie jusque-là, et elle se rejoignait par mille points. Oh! souvent, combien d’îles charmantes et variées à ce confluent des souvenirs! Hervé et Christel n’avaient pas besoin de confronter longuement leurs âmes, de s’en expliquer la source et le cours: On s’est toujours connu, du moment que l’on aime, a dit un poète; mais il est doux de se reconnaître, de faire pas à pas des découvertes dans une vie amie comme dans un pays sûr, de jouir jour par jour de ce nouveau, à peine imprévu, qui ressemble à des réminiscences légères d’une ancienne patrie et à ces songes d’or retrouvés du berceau. En peu de temps ils mirent ainsi bien du passé dans leur amour. La famille d’Hervé avait des alliances en Allemagne: lui-même en savait parfaitement la langue. Quelle joie pour Christel, quel attendrissement pour la mère de s’y rencontrer avec lui comme en un coin libre et vaste de la forêt des aïeux! La petite bibliothèque de Christel possédait quelques livres favoris, venus de là-bas par sa mère; il leur en lisait parfois, une ode de Klopstock, quelque poème de Matthisson, une littérature allemande déjà un peu vieillie, mais élevée et cordiale toujours. Un livre alors tout nouveau, et qu’il leur avait apporté, enchanta fréquemment les heures: c’étaient les Méditations poétiques; plus d’une fois, en lisant ces élégies d’un deuil si mélodieux, il dut s’arrêter par le trop d’émotions et comme sous l’éclair soudain d’une allusion douloureuse. Cette harpe immobile dans un angle de la chambre attirait aussi son regard, et il eût désiré que Christel y touchât; mais la faiblesse de la jeune fille ne le lui eût pas permis sans une extrême fatigue. On se disait que ce serait pour le printemps, et qu’elle le saluerait d’un chant plus joyeux après tant de silence. Ils eurent ainsi des soirs de bonheur, sans rien presser, sans trop prévoir. Hervé, certes, aimait Christel: l’aimait-il de véritable amour, c’est-à-dire de ce qui n’est ni voulu ni motivé, de ce qui n’est ni la reconnaissance, ni la compassion, ni même l’appréciation profonde, raisonnée et sentie de tous les mérites et de toutes les grâces? Car l’amour en soi n’est rien de tout cela, et, en de certains moment étranges, il s’en passerait. Je n’ose affirmer tout à fait pour Hervé; mais il l’aimait avec tendresse, il la chérissait plus qu’une soeur; et il est certain que, dès le second jour de cette intimité, il agita de naturels, de délicats et loyaux projets. Mieux il connut madame M... et ses origines, et moins il prévit d’obstacles insurmontables à ses désirs dans sa propre famille à lui. Bien des fois déjà les propositions d’avenir avaient erré sur ses lèvres, et la seule timidité, cette pudeur de toute affection sincère, avait fait ses paroles moins précises qu’il n’aurait voulu. Un soir qu’on avait plus longuement causé de guérison et d’espérance, qu’on avait projeté pour Christel des promenades à cheval au printemps, qu’on s’était promis de se diriger sur les domaines d’Hervé, vers un bois surtout de hêtres séculaires qu’avaient habité les fées de son enfance, et dont il aimait à vanter la royale beauté, il crut le moment propice, et, après quelques mots sur sa mère, à laquelle il avait parlé, disait-il, de cette visite désirée: «Il est temps, ajouta-t-il d’un ton marqué, qu’elle connaisse celle qui lui vient.» Christel tressaillit et l’arrêta; ce fut un simple geste, un signe de tête accompagné d’un coup d’oeil au ciel, le tout si résigné, si reconnaissant, si négatif à la fois, avec un sourire si pâli, et dans un sentiment si profond et si manifeste du néant de pareils projets à l’égard d’une malade comme elle, que la mère navrée ne put qu’échanger avec Hervé un lent regard noyé de larmes. Le printemps revenait; avril, dès le matin, perçait avec sa pointe égayée, et les rayons autour des bourgeons, et les oiseaux à la vitre, se jouaient comme au jour où Christel, il y avait juste un an, avait remarqué les lettres fatales pour la première fois. L’horizon champêtre du petit salon s’arrangeait au loin déjà vert, et présageait peu à peu l’ombrage et les fleurs. Christel ne quittait plus cette chambre; on y avait placé à un bout son lit si modeste, qui, sans rideaux, sous un châle jeté, paraissait à peine. Elle se levait pourtant, et restait sur sa chaise toute l’après-midi et les soirs comme auparavant. Malgré sa faiblesse croissante, depuis quelques jours elle semblait mieux; je ne sais quel mouvement de physionomie et de regard, plus de couleur à ses joues, avaient l’air de vouloir annoncer l’influence heureuse de la jeune saison. Hervé se disait qu’il fallait croire, ses discours aussi le disaient, et depuis deux heures, aux rayons du soleil baissant, on parlait de l’avenir. Christel s’était prêtée à l’illusion et en avait tiré parti pour tracer à Hervé, avec un détail rempli tout bas de voeux et de conseils, une vie de bonheur et de vertu, où lui, qui l’écoutait, la supposait active et présente en personne, mais où elle se savait d’avance absente, excepté d’en haut et pour le bénir: «Vous vivrez beaucoup dans vos terres, lui disait-elle; Paris et le monde ne vous rappelleront pas trop; il y a tant à faire autour de soi pour le bien le plus durable et le plus sûr! Vous prendrez garde à toutes ces haines de là-bas, et vous tâcherez surtout de concilier ici.» Et la famille, et les enfants, elle venait aussi d’en parler, et embellissait par eux les devoirs: «Ils auront les mêmes fées que vous sous vos mêmes ombrages.» Hervé n’essayait plus de comprendre, il nageait dans une sainte joie; le jour tombant et de si franches paroles l’enhardissaient; il exprima nettement ce désir prochain d’union, et cette fois, soit qu’elle fût trop faible, après tant d’efforts, ou trop attendrie, elle le laissa s’expliquer jusqu’au bout sans l’interrompre. Il avait fini lorsqu’il vit dans l’ombre une main qui s’avançait comme pour chercher la sienne; il la donna et sentit qu’après une tremblante étreinte, celle de Christel ne se retirait qu’après lui avoir remis celle même de sa mère. Un long silence d’émotion suivit; le jour était tout à fait tombé; on n’entendait qu’un soupir. Après un certain temps, tout d’un coup la domestique entra, sans qu’on l’eût appelée, apportant un flambeau: mais la brusque lumière éclaira d’abord le front blanc de Christel renversé en arrière, et ses yeux calmes à jamais endormis. Ô Mort, que tu as de formes diverses, et que celui qui t’a déjà rencontrée peut néanmoins te trouver nouvelle! On t’a vue, quand tu te prends à la jeunesse et à la beauté, t’y acharner avec violence, y revenir coup sur coup, pour les ébranler, comme avec sa hache le bûcheron furieux, et leur livrer de longs assauts dans des agonies terribles. D’autres fois, tu t’attaques lentement et d’une ruine continue à l’enveloppe en même temps qu’au fond, tu opères degré par degré l’oeuvre de destruction dans les plus florissantes natures, tu y ravages tout avec un art cruel avant de frapper le dernier coup au coeur; une vieillesse comme centenaire est empreinte sur des visages de vingt ans. Mais à d’autres fois aussi, et quand tu te sers, ô Clémente, de tes plus douces flèches, tu ne fais qu’affaiblir, diminuer insensiblement le souffle, en conservant aux traits leur harmonie et au front son pur contour; et quand tu y imprimes ton baiser glacé, il semble que ce soit une dernière couronne. -Ô Mort, que tu as de formes diverses! tu en as presque autant que l’amour. Dès le lendemain, Hervé emmena la mère et la conduisit au château de sa famille, où tous les égards délicats, et de sa part un soin vraiment filial, l’environnèrent. Ce ne fut pas pour longtemps, et, avant la fin du prochain automne, elle avait rejoint, sous les premières feuilles tombantes du cimetière, l’unique trésor qu’elle avait perdu. Et qu’est devenu Hervé? Oh! ceci importe moins; les hommes, même les meilleurs souvent, et les plus sensibles, ont tant de ressources en eux, tant de successives jeunesses! Il a souffert, mais il a continué de vivre. Le monde l’a repris; les passions politiques l’ont distrait, peut-être aussi d’autres passions de coeur, si ce n’en est pas profaner le nom que de l’appliquer à des attraits si passagers. Quoi qu’il soit devenu, et quoi qu’il fasse, il se ressouvient éternellement, du moins, de cette divine douleur de jeune fille, et, à ses bons et plus graves moments, sous cette neige déjà que le bel âge enfui a laissée par places à son front, il en fait le refuge secret de ses plus pures tristesses, et la source la plus sûre encore de ce qui lui reste d’inspirations désintéressées. «-C’est trop vrai, dit alors une jeune et belle femme, et déjà éprouvée, qui avait écouté jusque-là en silence toute cette histoire; ô hommes, combien vous faut-il donc ainsi de ces existences cueillies en passant pour vous tresser un souvenir!» 15 Novembre 1839. Notes. (1) Considérations sur l’esprit et les moeurs, 1787, p. 219. (2) Ibid., 1787, p. 225. (3) Sainte-Beuve a donné dans son étude sur Gavarni (Nouveaux Lundis, t. VI) un petit roman par lettres du grand artiste, assez semblable à celui-ci. Le sien, inédit jusqu’à ce jour, avait la priorité. Il y a, au fond, de l’analogie entre les deux héroïnes: toutes deux éprises d’esprit, appartenant au monde aristocratique, se livrant à moitié seulement (un peu chipies l’une et l’autre), troublant et inquiétant beaucoup, par cela même, celui qui se sent encouragé par ce demi-abandon, et qui n’en veut pas démordre. - Pour Sainte-Beuve, l’homme des coteaux modérés, il dut souffrir, car l’escarpement avait été rude. (4) Qui sait jamais ces choses-là? C’est surtout en ces matières qu’il ne faut jamais rien nier ni rien affirmer. (5) La note suivante était jointe à cette lettre: «Concevoir, mettre dans la bouche de l’amoureux un idéal de petit roman dans lequel la femme, sans se piquer d’une telle profession de vérité, tromperait un peu son amoureux, lui ferait croire sans trop de mensonge et avec un certain art pourtant qu’elle l’aime, qu’elle voudrait l’aimer, qu’elle craint de trop l’aimer.» «Coquetterie innocente, permise, illusion qui aide à la durée des vrais sentiments. (Tracer ce petit roman au sein de l’autre comme contraste.)» (6) Christel, dans les ballades du Nord, quelque chose de plus doux que Christine. (7) Molière, Princesse d’Élide, acte I, scène II