Poésie Complete. Par Sabine Sicaud. (1913-1928) TABLE DES MATIERES Préface De La Comtesse De Noailles. PREMIERS POEMES. Château De Biron. L'heure Du Platane. La Grotte Des Lépreux. La Vieille Femme De La Lune. Le Camélia Rouge. Les Bégonias. Les Fontanelles. Les Trois Chansons. Premières feuilles. Vigne Vierge D'Automne. La Solitude. POEMES D'ENFANT. Bonnets De Bain. Cloches De Pâques. Des livres? Soit... Diégo. Fafou. L'Allée Des Bambous. La Bruyère. La Châtaigne. La Chatte Et Son Fils. La Chèvre. La Glycine. La Graine De Raisin Oubliée. La Paix. La Rose Bleue. Le Cinéma. Le Cytise Le Funiculaire De La Rhune. Le Jasmin. Le Papillon De Nuit. Le Petit Cèpe. Le Premier Cyclamen. Le Tamaris. Les Fleurs De Fèves. Les Papillons De Jour. Les Pèlerins De La Dune. Matin D'Automne. Nivôse. Pluviôse. Thermidor. CHEMINS. Carte postale. Chemins de l'Est. Chemins de l'Ouest. Chemins du Nord. Chemins du Sud. Le chemin creux. Le chemin de crève-coeur. Le chemin de Dieu. Le chemin de l'amour. Le chemin de sable. Le chemin des arbres. Le chemin des chansons. Le chemin des chevaux. Le chemin des Hauts-Plateaux. Le chemin des Hors-la-loi. Le chemin des jardins. Le chemin des veuves. Quand j'habitais Florence. DOULEUR, JE VOUS DETESTE. Ah! Laissez-Moi Crier. Aux Médecins Qui Viennent Me Voir. Demain. (poème inachevé) Douleur, Je Vous Déteste. Jours De Fièvre. Maladie. (fragment) Médecins. Printemps. Quand Je Serai Guérie. Un Médecin? Vous Parler? FEUILLES DE CARNETS. (Fragments) Il est parti sur son cheval. . . L'oustalet est vide. . . La chaise vide. . . La main des dieux. . . N'oublie pas la chanson. . . Ne me parle pas d'absence. . . Ne regarde pas si loin. . . Tu te chaufferas. . . DERNIERS POEMES. Au Jardin. Corrida De Muerte. Et que m'importe. . . TEXTES EN PROSE. Album De Famille. Aphorismes. Évocation D'Un Aïeul. Évocation Des Grands-Pères Paternel Et Maternel. La Moule. Le Volant. Les Petits Lapins Blancs. FRAGMENTS DE POEMES. La Chanson Du Petit Caillou. Le Carrefour. Le Chemin De L'Oiseau. Le Chemin Du Bonheur. Le Chemin Du Guerrier Le Chemin Du Moulin. Les Vieux Tilleuls. Potager Basque. Sur Une Visite Aux Studios Gaumont. Préface De La Comtesse De Noailles. Mademoiselle Sabine Sicaud a un beau visage grave, tranquille, offert aux spectacles du monde comme un miroir ambré. L’oeil lui- même, qui voit exactement et curieusement toute chose, est une sombre liqueur rêveuse. Ce regard et ces traits émouvants attestent une âme contemplative, mais rien ne décèle l’habile et malicieux démon qui, pourtantPOEME dicte au jeune poète ces vers incisifs et pittoresques, car les poèmes de l’enfant prodige sont chargés de savoir et tressautent de ruses charmantes. Ils ont un départ naïf ou téméraire qui nous touche le coeur, nous fait craindre la juvénile inexpérience, mais ils se tirent du mauvais pas et du piège tendu à l’inspiration par des tours gracieux, savants, toujours réussis et toujours poétiques. Corot, Carrière et Puvis de Chavannes, Thermidor et Pluviôse, mille mots délicats, imprévus, bien posés, viennent briller sur le petit théâtre admirablement ingénieux de la rusée petite fille, à qui obéissent les rythmes brisés, rattachés, qui nous dispensent, avec un heureux mouvement, le monde varié des images. Elle raconte, et son chant qui danse ne craint pas les pirouettes de l’elfe. La nature et la vie nous sont livrés par cette enfant avec une gentillesse et un talent extrêmes. Elle semble nous aborder avec un vaporisateur suave et taquin, qu’elle manie gracieusement, hardiment, et voici le parfum des Fleurs de fèves, l’histoire du Petit cèpe, du Cytise, et aussi, dessiné dans un jet aigu et ruisselant d’encre de Chine, le portrait satanique de Fafou, la chatte noire aux moeurs farouches. Que pouvons-nous souhaiter à cette petite fille dont les poèmes sont des poèmes heureux, -miracle dans l’inspiration des enfants, qu’oppresse la mystérieuse nature, et qui l’interrogent avec mélancolie? C’est de rester fidèle à son espiègle vision de l’univers, aux divinités des bois, des jardins, de la demeure, qu’elle honore en ses vers charmants, et qui, sans doute, voudront la protéger contre les flèches perfides, au-devant desquelles, pourtant, se précipite l’impatiente adolescence! Comtesse de Noailles. PREMIERS POEMES. Château De Biron. Sur les chemins nus, plus personne. Couleur de sanguine pâlie Un horizon de bois frissonne. De quelle âpre mélancolie Nous enveloppe ici l’automne? Un gémissement de poulie Survit seul en haut du puits rond. La cour d’honneur et le perron En vain parleraient d’Italie. . . Trop de couloirs sombres relient Aux salles où nos pas résonnent Des retraits que nous ignorons. Trop d’ombre se tasse aux chevrons Le long de frises abolies. Feu le duc aux «souliers tout ronds» A rejoint défunt Bragelonne. Dans les cuisines, plus personne. Le soir meurt, plein de moucherons. Vieux château des Gontaut-Biron Avec quelle mélancolie Vous regardez venir l’automne. . . L'Heure Du Platane. Sentez-vous cette odeur, cette odeur fauve et rousse de beau cuir neuf, chauffé par l’automne qui flambe? Tous les cuirs du Levant sont là, venus ensemble de souks lointains saturés d’ambre et de santal. Des huiles et des gommes d’or les éclaboussent. En de jaunes parfums d’essences et de gousses, tous les cuirs précieux d’un faste oriental, cuirs gaufrés et gravés, pointillés de métal, peints et damasquinés, sont là. Ceux de Cordoue s’allongent en panneaux où la lumière joue comme dans l’escalier d’un palacio ducal; ceux de Russie ont des reflets de pourpre ardente; ceux de Venise la douceur d’épais velours, et ceux des Flandres aux blonds rares, aux bruns sourds, semblent chez le bourgmestre attendre une kermesse. Quelles mains ont offert à ces livres de messe la reliure somptueuse qui m’enchante? Et ce manteau pareil à la robe de Dante, qui le tailla pour des poètes ignorés? Beaux livres d’autrefois, je vous aime, dorés sur un fond de soleil ainsi que des Icones, et ma bibliothèque est un gala d’automne ce soir, entre les bras d’un arbre mitré d’or. La légende se brode à même le décor. Mes livres, des très vieux aux très jeunes, s’étagent de branche en branche, à la façon d’oiseaux pensifs, et par-dessus la mosaïque des massifs prennent la gamme fauve et rousse du feuillage. Car ils sont habillés de feuilles, en ce temps où les platanes roux et fauves se dépouillent. La vierge, dans l’allée, a filé sa quenouille afin que chaque page ait un signet flottant. Vous qui lisez, le front penché, dans une chambre, ne sentez-vous donc pas qu’au seuil froid de novembre tout ce maroquin neuf et ces parchemins d’or sont faits pour que, ce soir, on traduise, dehors, uniquement, les strophes du platane? Automne, guilloché de soleil, broché d’insectes jaunes, plein de miel et de grains, et de cette odeur forte que promène le vent du sud, de porte en porte; Automne, qui donc pourrait croire aux feuilles mortes, croire, ce soir, à la tristesse de la mort? La Grotte Des Lépreux. Vallée Du Gavaudun. Ne me parlez ni de la tour, Ni des belles ruines rousses, Ni de cette vivante housse De feuillages en demi-jour. La gorge est trop fraîche et trop verte; La rivière, comme un serpent, S'y tord, à peine découverte Sous trop d'herbe où reste en suspens Le mystère des forêts vierges. Ne me parlez ni de l'auberge, Ni des écrevisses qu'on prend Dans la mousse et les capillaires. Je n'ai vu, de ce coin de terre, Ni la paix du soir transparent, Ni celle des crêtes désertes. Mais, barrant le ciel, deux rochers Tout à coup si nus, écorchés, Avec plusieurs bouches ouvertes! Vers ces bouches noires, clamant On ne sait quelle horreur ancienne, Savez-vous si, furtivement, De pauvres âmes ne reviennent? Où sont-ils, où sont-ils, mon Dieu, Ces parias vêtus de rouge Qui, là-haut, guettaient les soirs bleus Par les trous béants de ce bouge? Grotte des Lépreux, seuil maudit Au bord de la falaise ocreuse. . . Il faudrait qu'on ne m'eût pas dit Quel frisson traversait jadis Ce décor de feuilles heureuses. . . La Vieille Femme De La Lune. On a beaucoup parlé dans la chambre, ce soir. Couché, bordé, la lune entrant par la fenêtre, On évoque à travers un somnolent bien-être, La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir. Qu'elle doit être lasse et qu'on voudrait connaître Le crime pour lequel nous pouvons tous la voir Au long des claires nuits cheminer sans espoir! Pauvre vieille si vieille, est-ce un vol de bois mort Qui courbe son vieux dos sur la planète ronde? Elle a très froid, qui sait, quand le vent souffle fort. Va-t-elle donc marcher jusqu'à la fin du monde? Et pourquoi dans le ciel la traîner jusqu'au jour! On dort. . . Nous fermerons les yeux à double tour. . . Lune, laisse-la donc s'asseoir une seconde. Le Camélia Rouge. Au milieu des plantes fragiles qu’une vitre épaisse défend, plusieurs boutons pointent, fragiles, un premier cocon vert se fend. Déjà, le long des pots d’argile, on devine du bleu, du blanc. Un cyclamen joue au volant, -Soignez les petits pots d’argile- Mais plus haut, bien plus haut déjà, vers les branches qui se ravivent une fée a passé. Déjà en bouffette de pourpre vive Le premier cocon se changea. Cocarde rouge -est-ce un insigne? Velours sombre jaspé de clair, dans le sang, deux plumes de cygne. . . De quelle infante est-ce l’insigne? Rose orgueilleuse de l’hiver, on la sent faite pour des gerbes qu’on vendra tôt, qu’on vendra cher, bien avant la saison des gerbes! Fleurs des sillons, des bois, de l’herbe, vous n’entendez rien à cela. C’est pour des doigts trop blancs, trop las, que l’on cueille ces branches-là. Branche verte aux feuilles vernies vous offrant en cérémonie cette corolle sans parfum. . . Vers les boudoirs, vers les palaces, les rameaux s’en vont un à un. Dans le cadre des hautes glaces, saluez la fleur des palaces. Vous parlez de cette main lasse de la Dame aux camélias. Je ne sais pas ce qu’il y a dans le coeur des camélias; je n’y cherche ni l’humble grâce ni l’arôme de tant de fleurs- De s’ouvrir à la Chandeleur dans une atmosphère factice, d’être rare; d’être une fleur avant que d’autres ne fleurissent, de tout ce qu’il y a de factice lui sais-je gré? Je ne sais pas. Je l’aime à l’abri des frimas pour tout ce qu’il est ou n’est pas. Immobile papillon rouge entre deux feuilles qui ne bougent il est sous les vitres, là-bas, le premier camélia rouge. Les Bégonias. Ce sont les bégonias clairs couleur de fruits, couleur de chair, couleur de coquillages pâles. Bégonias aux lourds pétales couleur de perles et d’opales -couleur des fleurs aussi qui moururent hier- Ce sont les bégonias pâles. Bégonias si grands ouverts sentez-vous les doigts de l’hiver menacer votre coeur ouvert? Et vous dont la pourpre est si vive, bégonias couleur de sang couleur du soleil qui descend vers la mer qu’une houle avive- Bégonias éblouissants qui parlez de gloire et de sang au bout de tiges mutilées, sentez-vous tout ce que l’on sent quand le vent, le brouillard, la pluie ou la gelée se glissent le long des allées? Ciseaux du jardinier. . . que n’ont-ils fait déjà! Tiges molles qu’on déchargea d’une orgueilleuse fleur fanée. . . C’est bien fini pour cette année. Vos haillons de velours se dispersent déjà. Sur vos têtes découronnées un nom, barbare un peu, dira que vous étiez de cette pâleur fine ou de ce rouge altier que les soirs d’automne exagèrent. Bégonias d’âme étrangère, fleurs de luxe, fleurs qu’on aima comme on aime d’autres climats dans l’air un peu trouble des serres- Fleurs des jardins aux grilles d’or, voici l’heure, l’heure où l’on dort au fond des grands palais de verre. C’est l’heure des graines qu’on serre, des bulbes roses et velus gardant, de fleurs qui ne sont plus, le germe frêle sous la terre. Fleurs trop doubles; fleurs sans parfum, sans arôme léger, aucun, mais d’une beauté de mystère, feuillages verts, feuillages bruns, rameaux de corail un à un, couchés dans les massifs défunts, c’est l’heure des prisons de verre. Dormez. Le vent souffle dehors et tant de beaux rêves sont morts d’une mort sans réveil possible! Coeurs tendres ou coeurs impassibles, j’aime vous savoir endormis dans le terreau fin des semis cependant que le long des vitres impassibles le vent qui souffre, le vent fou emporte des haillons là-bas, je ne sais où. . . Les Fontanelles. Ce n'est qu'une maison blanche entre les arbres. . . Petites fontaines. . . Sans doute Il fut là parmi les reflets De sources et de ruisselets Tous ces bruits charmants qu’on se plaît À rêver le long d’une route. Grelots clairs, tendres ou follets, De sources et de ruisselets, Mousses fines que juin veloute, Oasis au bord d’une route. Un coin vert, des arbres en voûte Et notre âme s’apaise toute. Vous qui passez vite arrêtant Vos yeux pleins de fièvre un instant Sur cette fraîcheur qui repose, Puissiez-vous entendre longtemps Ce petit grelot d’un instant Au lointain de votre âme close. . . Deux gouttes d’eau, si peu de chose Mais cette fraîcheur qui repose. Les Charmettes, Milly, Nohant, Noms qui chantent, noms émouvants Comme un vieux jardin plein de roses; Le ruisseau du Cayla jasant; Arnaga, la vasque où se pose Le soir basque en robe d’argent. . . Un vieux banc, l’allée, une rose, Tout ce qui survit dans les choses! Vous qui prononcez à mi-voix, Tendrement, des noms d’autrefois, Dites, n’est-il un peu leur frère Ce diminutif où l’on voit Courir dans les syllabes claires Les sourcelettes de nos bois? Fontanelles. . . petites voix Qui dans l’ancien temps nous bercèrent. Sous la menthe et les capillaires N’est-ce pas le miroir étroit Où se penchent les «fatsillères»? Ici vint Françoun la bergère Ô chansons, chansons de naguère! Est-ce un parc, est-ce un petit bois? De la grande route on ne voit Qu’un bouquet d’arbres si tranquilles! Un brouillard léger sur la ville Estompe le rouge des toits- Et d’être blanche, d’être là Sous le ciel qu’eût aimé Virgile, Toute simple, avec cet éclat Seulement des fleurs que voilà Parmi de beaux arbres tranquilles, Cette maison nous est déjà Quelque chose comme un asile. Asile que l’on rêve au bout D’un chemin battu par l’orage, Halte claire du paysage. Vert non pas anglais, vert plus doux Qu’ont les pelouses de chez nous. Couchants lilas, baignés de roux, Volets s’ouvrant dans le feuillage. Vous qui partez, souvenez-vous. Ce n’est qu’une maison française. Des livres, les toiles qui plaisent, Un intérieur aux tons doux, Du gris, du rose Louis seize, Une vieille maison française. De loin, de près, je ne sais d’où, Puissiez-vous revoir aux jours tristes Un petit coin vert de chez nous. Que sa grâce, un peu vous assiste, Vous qui partez dans le soir triste. «Les Fontanelles» Villeneuve-sur-Lot Les Trois Chansons. Entends la chanson de l'eau. . . Comme il pleut, comme il pleut vite! Il semble que des grelots Dans la gouttière s'agitent. À l'abri dans ton dodo Entends la chanson de l'eau! Entends la chanson du vent. . . Comme les branches s'agitent! Les nids d'oiseaux, bien souvent, Sont bercés, bercés trop vite. À l'abri des rideaux blancs Entends la chanson du vent. Entends la chanson du feu. . . Comme les flammes s'agitent! Le feu jaune, rouge et bleu Pour te chauffer brûle vite. Quand tes yeux clignent un peu, Entends la chanson du feu. Écoute les trois chansons Qui se font toutes petites Et douces comme un ronron Pour que tu dormes plus vite. Si tu veux, bébé, dormons Au bruit léger des chansons. Premières Feuilles. Vous vous tendez vers moi, vertes petites mains des arbres, Vertes petites mains des arbres du chemin. Pendant que les vieux murs un peu plus se délabrent, Que les vieilles maisons montrent leurs plaies, Vous vous tendez vers moi, bourgeons des haies, Verts petits doigts. Petits doigts en coquilles, Petits doigts jeunes, lumineux, pressés de vivre, Par-dessus les vieux murs vous vous tendez vers nous. Le vieux mur dit: «Gare au vent fou, Gare au soleil trop vif, gare aux nuits qui scintillent, Gare à la chèvre, à la chenille, Gare à la vie, ô petits doigts!» Verts petits doigts griffus, bourrus et tendres, Vous sentez bien pourquoi Les vieux murs, ce matin, ont la voix de Cassandre. Petits doigts en papier de soie, Petits doigts de velours ou d'émail qui chatoie, Vous savez bien pourquoi Vous n'écouterez pas les murs couleur de cendre. . . Frêles éventails verts, mains du prochain été, Nous sentons bien pourquoi vous n'écoutez Ni les vieux murs, ni les toits qui s'affaissent; Nous savons bien pourquoi Par-dessus les vieux murs, de tous vos petits doigts, Vous faites signe à la jeunesse! Vigne Vierge D'Automne. Vous laissez tomber vos mains rouges, Vigne vierge, vous les laissez tomber Comme si tout le sang du monde était sur elles. À leur frisson, toute la balustrade bouge, Tout le mur saigne, Ô vigne vierge. . . Tout le ciel est imbibé D’une même lumière rouge. C’est comme un tremblement d’ailes rouges qui tombent, D’ailes d’oiseaux des îles, d’ailes Qui saignent. C’est la fin d’un règne- Ou quelque chose de plus simple infiniment. Ce sont les pieds palmés de hauts flamants Ou de fragiles pattes de colombes Qui marchent dans l’allée. (Où vont-elles, si rouges?) Leurs traces étoilées Rejoignent l’autre vigne, où l’on vendange. Si rouge, Est-ce déjà le sang des cuves pleines? Ah! simplement la fête des vendanges, Simplement n’est-ce pas? Et pourtant, que vos mains sont tremblantes! Leurs veines Se rompent une à une. . . Tant de sang. . . Et cette odeur si fade, étrange. Ces mains qui tombent d’un air las, Ô vigne vierge, d’un air las et comme absent, Ces mains abandonnées. . . (Lady Macbeth n’eut-elle pas ce geste Après avoir frotté la tache si longtemps?) Mains qui se crispent, mains qui restent En lambeaux rouges sur octobre palpitant; Dites, oh! dites chaque année Êtes-vous les mains meurtrières de l’Automne? Ou chaque année, Sans rien qui s’en émeuve ni personne, Des mains assassinées Qui flottent au fil rouge de l’automne? La Solitude. Solitude. . . Pour vous cela veut dire seul, Pour moi -qui saura me comprendre? Cela veut dire: vert, vert dru, vivace tendre, Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul. Mot vert. Silence vert. Mains vertes De grands arbres penchés, d'arbustes fous; Doigts mêlés de rosiers, de lauriers, de bambous, Pieds de cèdres âgés où se concertent Les bêtes à Bon Dieu; rondes alertes De libellules sur l'eau verte. . . Dans l'eau, reflets de marronniers, D'ifs bruns, de vimes blonds, de longues menthes Et de jeune cresson; flaques dormantes Et courants vifs où rament les «meuniers»; Rainettes à ressort et carpes vénérables; Martin-pêcheur. . . En mars, étoiles de pruniers, De poiriers, de pommiers; grappes d'érables. En mai, la fête des ciguës, Celle des boutons d'or: splendeur des prés. Clochers blancs des yuccas, lances aiguës Et tiges douces, chèvrefeuille aux brins serrés, Vigne-vierge aux bras lourds chargés de palmes, Et toujours, et partout, fraîche, luisante, calme, L'invasion du lierre à petits flots lustrés Gagnant le mur des cours, les carreaux des fenêtres, Les toits des pavillons vainement retondus. . . Lierre nouant au front du chêne, au cou du hêtre, Ses bouquets de grains noirs comme un piège tendu À la grive hésitante; vert royaume Des merles en habit -royaume qui s'étend Ainsi que dans un parc de Florence ou de Rome En nappes d'émeraude et cordages flottants. . . Lierre de cette allée au porche de lumière Dont les platanes séculaires, chaque été, Font une longue cathédrale verte -lierre De la grotte en rocaille où dorment abrités Chaque hiver, les callas et les cactus fragiles; Housse, que la poussière blanche de la ville Givre à peine les soirs de très grand vent -pour moi, Vert obligé des vieilles pierres, Des arbres vieux, des toits qui penchent, des vieux toits- Un château? Non, Madame, une gentilhommière, Un ermitage vert qui sent les bois, le foin, Où les bruits de la route arrivent d'assez loin Pour n'être plus qu'une musique en demi-teintes. Un train sur le talus se hâte avec des plaintes, Mais l'horizon tout rose et mauve qu'il rejoint Transpose le voyage en couleurs de légende. On regarde un instant vers ces trains qui s'en vont Traînant leur barbe grise -et c'est vrai qu'ils répandent Un peu de nostalgie au fil de l'été blond. . . Mais le jazz des moineaux fait rage dans les feuilles, Les pigeons blancs s'exaltent, le cyprès Est la tour enchantée où des notes s'effeuillent Autour du rossignol. Du pré, Monte la fièvre des grillons, des sauterelles, Toutes les herbes ont des pattes, ont des ailes- Et l'Âne et le Cheval 2 de la Fable sont là Et Chantecler3 se joue en grand gala Jour et nuit dans la cour où des plumes voltigent. Au clair de l'eau, c'est l'éternel prodige Du têtard de velours devenu crapaud d'or, De la voix de cristal parmi les râpes neuves D'innombrables grenouilles. Le chat dort. Dickette -chien s'affaire -et sur leur tête pleuvent Des pastilles de lune ou de soleil brûlant. S'il pleut vraiment, la pluie à pleins seaux ruisselants S'éparpille de même aux doigts verts qui l'arrêtent. Un tilleul, des bambous. L'abri vert du poète, Du vert, comprenez-vous? Pour qu'aux vieilles maisons Rien ne blesse les yeux sous leurs paupières lasses. Douceur de l'arbre, de la mousse, du gazon. . . Vous dites: Solitude? Ah! dans l'heure qui passe, Est-il rien de vivant plus vivant qu'un jardin, De plus mystérieux, parfumé, dru, tenace, Et peuplé -si peuplé qu'il arrive soudain Qu'on y discourt avec mille petits génies Sortis l'on ne sait d'où, comme chez Aladin. Un mot vert. . . Qui dira la fraîcheur infinie D'un mot couleur de sève et de source et de l'air Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre, Un mot désert peut-être et desséché pour d'autres, Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert Comme un îlot, un cher îlot dans l'univers?. . . POEMES D'ENFANT. Bonnets De Bain. Bonnets et maillots de bain dans les années 1920 Voyez. . . voyez, la mer, comme un étang, Se jaspe de fleurs vives: Nénuphars éclatants, Rouges nélumbiums, iris jaunes des rives. . . Le vent du large semble avoir fauché cela Pour le jeter, dans le vieux port, en moisson folle. Moisson qui danse au chant des vagues, farandole De corolles aux tons de flamme. C’est bien là, Dites, l’Espagne toute proche? J’ai cru voir un champ de lotus, au pied des roches, Et ce sont les oeillets de Carmen, regardez! Les pétales en bas, ils dansent! Renversés, luisants d’eau, sur l’écran bleu, ridé Par mille petits rires, leur présence Est la gaîté du beau soir basque, lamé d’or. Cocardes aux couleurs de quel toréador? Pompons de mules montagnardes, Petits vases vernis et ronds, je les regarde Et je cligne des yeux, et ne veux rien savoir Des visages cachés sous les dômes de soie. Cheveux blonds? Cheveux noirs? Qu’importe! Dans la joie De ces reflets qui semblent Se prendre par la main pour mieux bondir, Je songe à l’invisible fil qui vous rassemble, Ô gais ballons d’enfants! -Lanternes de saphir, De rubis, de topaze et d’émeraude; Fruits d’Aladin, autour de qui des poissons rôdent Et que la vague, à coups furtifs, poudre d’argent; Coquillages magiques, surnageant Au bout de tiges qu’on prétend de chair humaine, C’est de loin que vous me plaisez, jouant au creux De cette vasque rousse et calme du Port-Vieux! Un écho de jazz-band vous mène. . . Et, du haut des falaises, me penchant Sur l’anse verte, mauve, rose et rouge, Dans le faux jour oblique du couchant, C’est vous encore que je vois, taches qui bougent, Derniers petits bonnets prenant leur vol, Oiseaux-fleurs de ce châle à franges et ramages Dont, elle aussi, pour mieux avoir l’air espagnol, Se pare, à son heure, la plage. . . Biarritz, septembre 1925 Cloches De Pâques. -Les cloches sont parties... Les grosses cloches les premières. Ou les petites, que sait-on? si diverties, Si pimpantes de s'en aller toutes légères! - Leur jupe bouffait autour d'elles; Et le battant ne disait rien, Comme un oiseau blotti dans une cage. Elles volaient sans ailes, Par des chemins à elles, très anciens, Des chemins bleus au-dessus des nuages. -Les gros bourdons, parfois devant, parfois derrière, S'essoufflaient à vouloir montrer qu'ils allaient vite. Et les petites cloches des couvents Ou des églises de campagne, si petites Qu'elles semblaient des gobelets d'enfants, si fières D'aller quand même à Rome -étaient devant, Derrière, et partout à la fois, toutes légères... -Les enfants regardaient en l'air, criant: Bonjour! Les gens d'âge levaient aussi la tête, Mais ne les voyaient plus de leurs yeux clignotants. -Et les enfants attendent leur retour, Comme une grande fête. Les gens d'âge attendent aussi, comme on attend Quand on n'est plus bien sûr de croire aux oeufs de Pâques... -Cependant, il faut croire aux miracles, toujours. Resonnez les Matines, frère Jacques! Je vois les cloches reparaître, se hâtant... -De leur jupe, sur les jardins, glisse autour d'elles Tout le printemps de Rome, et chaque battant S'échappent, aux alléluias, deux hirondelles. Des livres? Soit... Des livres? Soit. Mais en hiver. Que le jardin soit gris, la vitre grise! Que la brise, dehors, soit de la bise Et la chaleur, dedans, celle de tisons clairs. Des livres. . . Mais un ciel de Londres Et des larmes, sur les carreaux, en train de fondre. . . Manteaux sentant le vétiver - Chats en boule, manchons, marrons, l’hiver! Alors, si vous voulez, un livre -pas des livres - Un seul, mais beau comme le printemps vert, L’été doré, le rouge automne grand ouvert, Plein d’oisillons bavards et de papillons ivres! Lequel m’offrirez-vous, lequel M’apportera cela, demain, père Noël? Des images, bien sûr. . . C’est le temps des images. Saluons-nous, Bergers, Rois Mages! Et des contes. . . Bonjour, prince Charmant! Et de l’histoire. . . -que vois-je, mais autrement - Et des voyages. . . que me gâtent les naufrages! Père Noël, père Noël, ne cachez-vous Dans votre hotte, un brin de houx, Dans votre barbe, un grain de givre? Ne remplaceraient-ils ce gros livre, entre nous? Mon livre à moi n’est pas un livre Comme ceux qu’on imprime, et, jusqu’au bout, Vos feuillets bien coupés, je ne pourrais les suivre. On ne lit pas un conte. . . On s’en souvient. Je l’écoute, brodé par les flammes dansantes, Ceux qu’on ne me dit pas, je les invente! L’Histoire? Un conte aussi. Pour les voyages, rien, Rien, sachez-le, ne me retient Si quelque oiseau bleu me fait signe. Quant aux poèmes. . . soit. Nous attendrons l’été. L’été n’a pas besoin de rimes qui s’alignent. Attendons seulement le pourpre velouté De cette rose que je sais, près de la vigne. . . Décembre 1925 Diégo. Son nom est de là-bas, comme sa race. L’oeil vif, le pas dansant, les cheveux noirs, C’est un petit cheval des sierras, qui, le soir, Longtemps, regarde vers le sud, humant l’espace. Il livre toute sa crinière au vent qui passe Et, près de son oreille, on cherche le pompon D’un oeillet rouge. Sur son front, Ses poils frisent, pareils à de la laine. Rien en lui de ces chevaux minces qui s’entraînent Le long d’un champ jalonné de poteaux; Ni rien du lourd cheval né dans les plaines, Ces plaines grasses et luisantes de canaux Où des chalands s’en vont avec un bruit de chaînes. Il ignore le turf, et les charrois et les labours, Celui dont le pied sûr comme celui des chèvres, Suivit là-haut les sentiers bleus, dans les genièvres. Sur ses naseaux, larges ouverts, un frisson court. Avec d’autres poulains échevelés, il vint, un jour, De la montagne aux herbes odorantes. Poussé par des bergers en capes de brigands Il vint, petit cheval hirsute à crinière flottante. . . Il a gardé ses yeux surpris, des yeux d’enfant Qui fixent loin, comme à travers les choses. . . Et parfois on y voit luire un éclair, sans cause. On dit alors : « Vient-il de Corse? » Mais il a D’autres regards aussi, pleins de tendresse. La jument du vieux cheik a de ces regards-là Pour le maître en burnous qu’elle aime. « Une caresse Fait l’antilope et le cheval de la maison. » Pas un tournant d’allée, un morceau de gazon, Une porte d’ici qu’il ne connaisse. . . Et les portes peuvent s’ouvrir imprudemment Le petit cheval noir y secoue, un moment, Sa tête qui dit : « Non, pourquoi fuirais-je? » Il hennit comme on rit, à mi-voix, en arpège; Et sa queue, ainsi qu’un éventail, S’agite avec le bruit de feuillages qu’on traîne. Il connaît chaque route au-delà du portail, Et peut-être sait-il où chaque route mène. Se prêtant au harnais, par jeu, derrière lui Il a tiré parfois cette chose qui bouge - Une voiture -et fait tinter le collier rouge Dont les grelots ont le son de clarines la nuit. Parfois, comme pris de folie, On le voit bondissant pour rien, pour un peu d’eau, Un jet de l’arroseur ou trois gouttes de pluie Un papier tournoyant, et ses petits sabots Allument le pavé. Parfois, dans le pré, libre, Il se met à ruer d’un air farouche, exprès! Il galope en zigzags, ou, pliant les jarrets, Se tient debout, nous défiant, en équilibre. . . Quand on le mène boire, il saisit, par un coin, Nos tabliers, nos manches, ce qu’il peut, et nous dirige, Lui, le petit cheval sans bride. Un brin de foin Pend de sa lèvre brune -ou quelque tige Arrachée au vieux mur -et son oeil songe, au loin. . . Voici longtemps, longtemps, bien des années, Qu’il est de la maison, le petit cheval noir Dont le poil, fil à fil, en bouclettes fanées, S’argente sur le front. Il se plaît à nous voir, À nous porter, à nous conduire. Il nous appelle Et nous taquine et reste jeune et reste gai. . . Pourtant, Quand le vent vient du sud, battant des ailes Comme un aigle de la Sierra, quand le printemps A ce parfum de romarin qui nous étonne, Et tous les soirs, et tous les soirs d’été, d’automne, Qu’attend-il, mon petit cheval aux yeux d’enfant, De quoi se souvient-il qui nous étonne, Quand le vent vient du sud? Fafou. Chimère, dromadaire, kangourou? Non. Rien que cette ombre chinoise, Fafou, sur la fenêtre, à contre-jour, Fafou, Toute seule et pensive. . . Un fuchsia pavoise L’écran vert derrière elle, et j’entends, à deux pas, Des oiseaux qui l’ont vue et s’égosillent. Fafou se pose en gargouille. Un oeil las Semble à peine s’ouvrir dans son profil où brille, Cependant, quelque chose, on ne sait quoi d’aigu. . . Par là, se cache un nid d’oisillons nus Pour qui la mère tremble -Fafou songe. Un tout petit pétale rouge, qui s’allonge, Marque d’un trait sa gueule fine. . . Un bâillement. Puis un autre. . . Fafou dormait innocemment. Fafou dormait, vous dis-je! Elle s’étire, La queue en yatagan, Puis en cierge; le dos bombé, puis creux. Le pire, C’est qu’elle n’a pas l’air de voir, s’égosillant, La mère-oiseau dans l’if si proche. . . Une patte en fusil, assise, la voilà Qui se brosse, candide, et sa robe a l’éclat D’un beau satin de vieille dame où se raccroche La lumière du soir. Une dame? ou quelque vieux diable en habit noir? Fafou, je n’aime pas ces yeux d’un autre monde, Ces yeux de revenant. . . Tout à l’heure croissants, Maintenant lunes rondes, Pourquoi ces trous phosphorescents Dans cette face obscure? Sur la toile Qui se fonce, elle aussi -la toile du jardin Où les pendants des fuchsias sont des étoiles La robe d’un noir vif s’éteint. . . -Elle n’est plus qu’un badigeon d’encre ou de suie, Un pelage sinistre! Où l’as-tu pris Ce noir d’enseigne de chat noir lavé de pluie? -Chat noir ou lion noir? Chauve-souris, Chouette, quoi? Je ne sais plus. Sur la fenêtre, Une tête où l’oreille plate disparaît. . . Lézard, couleuvre ou tortue? Ah! Si près, L’oiseau même ne sait qui redouter, quel être Fantastique et changeant va ramper cette nuit Dans le jardin au noir mystère de caverne! -Du noir, du noir. . . Un point luit, Deux points. . . deux vers luisants, vertes lanternes. . . Fafou, je ne veux pas! D’où reviens-tu, démon, de quel sabbat, De quelle grotte de sorcière, Lorsque tes yeux me font cette peur, tout à coup? -C’est l’heure des gouttières, De la jungle! Foulant, d’un piétinement doux, Une vendange imaginaire, sur la pierre, Quelle arme aiguises-tu? Je ne veux pas, Fafou! Viens sous la lampe! Un ruban rose au cou, Un beau ruban rose de jeune fille, rose pâle, Je te veux, comme en haut d’une carte postale, Une petite chatte noire, voilà tout. . . L'Allée Des Bambous. Je sais un tunnel, un tunnel au porche vert, Où nul train ne passe. . . L’été, le soleil y sème, de place en place, De petites mosaïques; l’hiver, La neige le fleurit de blanc; mais il est vert, Tout vert dessous, et les moineaux s’y tassent, Chaque soir, en pelotes grises, par milliers. Est-ce un vrai tunnel? Au bout, je vois la terrasse, La maison pâle, un massif dépouillé. C’est l’automne. Le vent pousse des feuilles mortes; Il les pousse longtemps. . . Qu’importe! Le tunnel s’en moque. J’entends Remuer ses feuilles vivantes. Elles disent au vent : « Tu vois; Nos petites lames tranchantes? Ce sont des couteaux verts, des sabres que tes doigts Ne détacheront pas de leur tige. Tu vois, Nous sommes là depuis les vieilles guerres Et nous serons De la prochaine guerre. . . Vois nos lames claires! » Et le vent dit : « Les houx eux-mêmes sécheront, Et l’aloès féroce aux fleurs de braise, Et l’yucca de métal sombre, et le cactus. . . Et vous n’êtes que des roseaux, pas plus. » Et moi je dis à mon tunnel, pour qu’il se taise : « Ô beau tunnel, soyez béni d’être en roseaux! Vous êtes la chapelle verte des oiseaux; L’allée où, comme une princesse japonaise, Je me promène sous des palmes, en rêvant. Pour moi, vos feuilles sont de gais poissons vivants, Des éventails de soie au long manche de jade, L’aigrette que portait au front Shéhérazade; Les oriflammes d’un cortège, les rubans De la houlette qu’un berger en satin blanc Oublia hier sous vos arcades. Vos tiges sont de fines colonnades Et non l’étui d’un glaive ou de poignards sournois. . . Ô couloir de bambous, mystérieux pour moi Comme une douce nuit profonde et verte, N’enviez par l’arme qui tue ou blesse, l’arme ouverte Ou cachée, à l’affût, qui se mouille de sang!... » Et le beau tunnel vert, dans le soir qui descend, Me berce d’un bruit d’ailes, Et c’est comme un grand bois qui s’endort -ou la mer, Quand la mer nous appelle De toutes ses petites vagues au front vert, Des vagues qu’on dirait chuchotantes dans l’air Et dont chacune aurait des ailes. . . La Bruyère. Ô bruyère, bruyère, Je croyais te connaître et je ne savais rien De cette odeur mêlée à la rumeur légère Qui vient du fond des pignadas, qui vient Des longs pays qui sont les tiens, bruyère. . . -Je connaissais ta petite âme de chez nous, Ta petite âme éparse au pied de chênes roux Et de sorbiers déjà couleur d’automne. . . -Mais ce rose éclatant, ces violets pourprés, Ces épis de corail aux grains serrés, Cette lumière en fins grelots qui sonnent, Les trouve-t-on chez nous, même l’automne? -Ici, les pins tendent si haut leurs parasols Que les vents de la dune se prélassent Et que le soleil joue à pile ou face, Librement, sur tes chauds tapis couvrant le sol. . . -Et c’est comme une flamme au ras des sables, Un couchant rouge et mauve interminable Sous les hauts parasols, Quand tu fleuris, bruyère. . . -Tes fleurs. . . tes fleurs sont le tapis D’un temple ouvert, bourdonnant de prières. . . Entre les piliers bruns, des parfums assoupis D’encens et de résine, Des parfums d’immortelle et de mousse marine Accompagnent le tien, bercé dans l’air. . . -Et ton âme d’ici, je la découvre De ce wagon-joujou courant près de la mer, Au seuil de ces pays roses et verts Qui s’ouvrent Sur le vert et le rose argentés de la mer. . . Côte d’Argent, 1925 La Châtaigne. Illustration Lucille Veilleux. Peut-être un hérisson qui vient de naître? Dans la mer, ce serait un oursin, pas bien gros. . . Ici, la boule d’un chardon -peut-être Ou le pompon sournois d’une bardane Ou d’un cactus? Mais non, dans le bois qui se fane, Dans le bois sans piquants, moussu, discret et clos, Cette chose a roulé subitement, d’en-haut, Comme un défi. . . parmi les feuilles qui se fanent. Allez, j’ai bien compris. C’est la saison. Les geais, à coups de bec, ont travaillé dans l’arbre. Même les parcs où veillent, tout pensifs, les dieux de marbre, Ont de ces chutes-là sur leurs gazons. Marron d’Inde là-bas, châtaigne ici. Châtaigne Rude et sauvage, verte encore, détachée Par force de la branche où les grands vents, déjà, l’atteignent Le vent et les geais ricaneurs, et la nichée Des écoliers armés de pierres et de gaules. Comme il faut se défendre! Sur l’épaule De la douce prairie en pente, l’on pouvait Glisser un jour, à son heure, qui sait? Et se blottir dans un coin tiède, pour l’hiver. . . Ah! Pourquoi tant d’épines, tant d’aiguilles, Tant de poignards dressés, pauvre peloton vert? Une fente. . . Voici qu’un peu de satin brille Et le coeur neuf est là, dessous, et rien ne sert D’être châtaigne obscure, âpre au goût, si menue! Fendue, on est une châtaigne presque nue. . . Et le coup de sabot sur la tête viendra, Et le couteau pointu, l’eau bouillante, le pot Qui sue avec de petits rires, des sanglots Dans les tisons trop rouges; tout sera Comme il est dit en l’ordinaire histoire des châtaignes. Et vous ne voudriez pas, quand me renseigne Dans la ville brumeuse, un cri rauque: « Marrons tout chauds! » Quand j’aperçois, joufflus, blêmes, sans peau, Ou craquelés et durs avec des taches de panthère, Les frères de ma sauvageonne, tous ses frères Vous ne le voudriez pas, que j’évoque, là-bas, Un vieil arbre perdant ses feuilles rousses, Et me souvienne du choc sourd, lourd, lourd comme un glas, De pauvres fruits tués qui tombent sur la mousse? La Chatte Et Son Fils. La petite panthère noire aux yeux dorés Nous apporte son fils. . . Dans la maison amie, Elle déménage et le cache à son gré - Tiède boule innocente et qu’on trouve endormie Dans l’armoire ou la boîte à fil, ou sur un livre. . . Bébé nègre, ses petits poings serrés, En un Paradis vague il semble vivre, Un Paradis où l’on tette et l’on dort. Ses yeux bleus qui, plus tard, seront deux sequins d’or, Tantôt s’ouvrent, ainsi que deux fleurs étonnées, Tantôt ne laissent voir qu’une fente, cernée De minuscules cils qui seront noirs. Tout noir, Depuis son petit jusqu’au bout de la queue, -Sauf l’imprévu de ces deux yeux en gouttes bleues - On le prend pour un essuie-plumes, ou, le soir, Pour un des pelotons de la corbeille. . . Grave, assise en presse-papier, Sa mère le surveille et nous surveille. . . Et le joujou de velours ras et noir, copié Sur le plus grand jouet de peluche, en sourdine, Déjà, tire l’on ne sait d’où, quand il lui plaît, Un ronron d’avion qui part ou de rouet. . . Tourne-broche, machine à coudre, lame fine D’un Tom Pouce qui se ferait scieur de long, Quelque chose bourdonne et l’on cherche un frelon Dans ce coin sombre, où rêve un fauve en miniature. Elle -sa mère -nous regarde. Sa figure, Qui trouve le moyen d’évoquer à la fois Le Soudan noir, le Siam jaune et le mystère De ce Nil vert qui reflétait les sphinx de pierre, Sa figure, soudain, se crispe. . . Deux plis droits Rétrécissent le front et deux plis élargissent La lèvre retroussée. . . Est-ce un rire muet? Une ride chagrine? L’on ne sait. Hors de leur gaine, en pointes lisses, Dix griffes, un instant, se montrent. . . Qu’y a-t-il? Mais rien. . . Deux rouets, maintenant, tournent ensemble, Et c’est comme le grincement léger d’un fil Reliant deux petits moteurs, dans l’air qui tremble. La Chèvre. L’herbe est si fraîche, ce matin, Que son velours tendre nous hante - Son velours neuf qui sent la menthe, Le jeune fenouil et le thym. La vache s’étire, gourmande, Vers le champ de trèfle voisin. Tous les verts bordent le chemin Du vert acide au vert amande. Mais c’est un velours trop soigné Qui s’aligne entre les clôtures. . . Dans les ronces, à l’aventure, La chèvre aime s’égratigner. Elle aime le vert des broussailles Où l’ombre devient fauve un peu, Et ce vert d’arbres presque bleus Que tous les vents d’orage assaillent. C’est bien au-delà des sillons Et des vergers gorgés de sèves, Que les clochettes de son rêve Éparpillent leurs carillons. . . Parfois, un glas les accompagne. . . Mais il fait beau, c’est le matin! Chevrette de Monsieur Seguin Ne regardez pas la montagne. . . La Glycine. Ô beau pied de glycine Qui rampes sur le toit! Glycine en fleurs, tendre glycine -bleu pavois Des grilles, des balcons, des murs trop neufs, des toits Trop vieux -souple glycine! Ce matin, sous le ciel frémissant comme toi, C’est dans tes grappes et tes feuilles, Tout le miracle bleu du printemps qui m’accueille! En papillons, du bleu s’effeuille. . . Du bleu. . . du bleu nuancé de lilas, De violet si doux qu’on ne sait pas Si l’on voit des touffes d’iris ou de lilas. Par terre est un champ de pétales. Jacinthes, violettes pâles? Non, mais, en l’air, une guirlande qui s’étale, Qui s’effrange, qui glisse en gouttes de satin. . . Il pleut mauve. Il a plu cette nuit, ce matin. La terre est mauve; l’herbe mauve. Le jardin Est un jardin pareil à ceux que j’imagine Autour d’un petit pont sur des lotus, en Chine. Jardins d’Asie. . . Ombre au pied des collines, Toits retroussés, bassins fleuris et murmurants. . . C’est comme un frais bonheur inconnu qui me prend, Un bonheur du matin, fait d’air si transparent, De couleurs et d’odeurs si fines, Qu’on y sent toute l’âme en fête des glycines! Ô glycine, collier des gouttières chagrines, Manteau léger du parc aux grands escaliers blancs Et de la pierre des vieux bancs Devant les chaumes en ruines; -Treille aux raisins d’azur, festons d’argent, Vitrail d’évêque où chaque palme dessine Entre des pendentifs d’améthystes, en rangs; Flocons d’encens, clairs sachets odorants, Qui tombent sur mon front, sur ma poitrine, Comme un présent de mai! -Glycine, Dont le nom grec veut dire : doux, douceur, Vin sucré. . . dont le nom est comme une liqueur, Comme un parfum dans la brise câline, Dont le nom, doucement, glisse comme tes fleurs, Je te salue au seuil du Bel Été, Glycine. . . La Graine De Raisin Oubliée. Adieu, paniers! Les vendanges sont faites! Qu’attends-tu, graine que je sais, doux grain vivant Qui s’obstine, grain tendre?... C’est le temps! Comme les castagnettes, Claquent les feuilles sèches dans le vent. Sur les coteaux, la vigne a chanté jusqu’au bout Sur chanson rouge. Et, par toutes les routes, Les chars s’en sont allés, comme ivres. Toutes, Toutes les grappes ont saigné toutes leurs gouttes. Qu’attends-tu, graine défiant l’Automne roux? À voix basse chante le moût, À voix haute le vigneron, À voix lointaine et sans entrain, la grive. . . -« Où faut-il maintenant qu’on vive? Où faut-il? dit la grive. Ô raisins blonds, Ô raisins noirs, ô raisins bleus! » -« Clic, clac! -chantent les feuilles sèches - La campagne couleur pêche, De miel et de framboise est déjà morte un peu. Elle sera morte demain pour de longs jours. . . » Te voilà cependant jeune et vivante, Seule au coeur de la treille en loques, dans l’attente D’on ne sait quoi d’heureux, graine de frais velours! Graine de saphir moite à reflet de rubis, Graine mûrie après les autres, retenue Par une vrille folle entre deux branches nues, Qu’attends-tu? Vois, le vent déchire les habits Du somptueux platane. Tu subis, Tu subiras le vent, tu subiras la pluie, Le gel. . . « Qu’importent l’heure enfuie, L’heure à venir, dis-tu, je vis. . . » Et tu veux vivre, Vivre, même boule de givre, Même chair molle, avec des rides coulissant Ta petite figure de négresse? (Car tu deviendras vieille et noire; je pressens Déjà ces choses tristes: la vieillesse, Le ratatinement, l’ennui. . .) survivre là, Dehors, parmi l’hiver aux longues plaintes, Même séchée en raisin de Corinthe, Même noyée en éponge, cela Tu le veux donc?... soit. L’homme et l’oiseau l’oublièrent. Mais ne songes-tu pas à tant de grains, tes frères, Tes frères dont le sang rouge ou doré s’en va Par les grands chemins de la terre, Vers les ports, les villes en feu, les bourgs, là-bas, Là-bas, en tonneaux lourds ou flacons rares? Tes frères, que sais-tu de leur vie, au-delà De ton étroit verger? Vins brûlants ou mousseux, vins musqués, vins légers, Vins qui sentent la rose et la mûre, et se parent Des noms chantants de vieux pays. . . dis-moi, Que sais-tu d’eux? -« Rien. Leur destin les mène. Je vis; je ne suis qu’une graine. . . J’attends, où tu me vois, De tomber toute seule et de germer peut-être. Le sillon me fera comme un nid, sous le toit Du vieux cep grelottant, un nid où peut renaître Une tige sauvage et libre. . . Je veux être Encore jeune vigne aux beaux jours qui viendront! » À pleine voix chante le vigneron, À voix lointaine et plaintive, la grive. . . La Paix. Comment je l'imagine? Eh bien, je ne sais pas... Peut-être enfant, très blonde, et tenant dans ses bras Des branches de glycine? Peut-être plus petite encore, ne sachant Que sourire et jaser dans un berceau penchant Sous les doigts d'une vieille femme qui fredonne... Parfois, je la crois vieille aussi... Belle, pourtant, De la beauté de ces Madones Qu'on voit dans les vitraux anciens. Longtemps - Bien avant les vitraux -elle fut ce visage Incliné sur la source, en un bleu paysage Où les dieux grecs jouaient de la lyre, le soir. Mais à peine un moment venait-elle s'asseoir Au pied des oliviers, parmi les violettes. Bellone avait tendu son arc... Il fallait fuir. Elle a tant fui, la douce forme qu'on n'arrête Que pour la menacer encore et la trahir! Depuis que la terre est la terre Elle fuit... Je la crois donc vieille et n'ose plus Toucher au voile qui lui prête son mystère. Est-elle humaine? J'ai voulu Voir un enfant aux prunelles si tendres! Où? Quand? Sur quel chemin faut-il l'attendre Et sous quels traits la reconnaîtront-ils Ceux qui, depuis toujours, l'habillent de leur rêve? Est-elle dans le bleu de ce jour qui s'achève Ou dans l'aube du rose avril? Écartant, les blés mûrs, paysanne aux mains brunes Sourit-elle au soldat blessé? Comment la voyez-vous, pauvres gens harassés, Vous, mères qui pleurez, et vous, pêcheurs de lune? Est-elle retournée aux Bois sacrés, Aux missels fleuris de légendes? Dort-elle, vieux Corot, dans les brouillards dorés? Dans les tiens, couleur de lavande, Doux Puvis de Chavannes? dans les tiens, Peintre des Songes gris, mystérieux Carrière? Ou s'épanouit-elle, Henri Martin, dans ta lumière? Et puis, je me souviens... Un son de flûte pur, si frais, aérien, Parmi les accords lents et graves; la sourdine De bourdonnants violoncelles vous berçant Comme un océan calme; une cloche passant, Un chant d'oiseau, la Musique divine, Cette musique d'une flotte qui jouait, Une nuit, dans le chaud silence d'une ville; Mozart te donnant sa grande âme, paix fragile... Je me souviens... Mais c'est peut-être, au fond, qui sait? Bien plus simple... Et c'est toi qui, la connais, Sans t'en douter, vieil homme en houppelande, Vieux berger des sentiers blonds de genêts, Cette paix des monts solitaires et des landes, La paix qui n'a besoin que d'un grillon pour s'exprimer. Au loin, la lueur d'une lampe ou d'une étoile; Devant la porte, un peu d'air embaumé... Comme c'est simple, vois! Qui parlait de tes voiles Et pourquoi tant de mots pour te décrire? Vois, Qu'importent les images: maison blanche, Oasis, arc-en-ciel, angélus, bleus dimanches! Qu'importe la façon dont chacun porte en soi, Même sans le savoir, ton reflet qui l'apaise, Douceur promise aux coeurs de bonne volonté... Ah! tant de verbes, d'adjectifs, de périphrases! -Moi qui la sens parfois, dans le jardin, l'été, Si près de se laisser convaincre et de rester Quand les hommes se taisent... La Rose Bleue. Je ne te connais pas, rose qui n’est pas rose, Ni couleur de soleil, ni de rouge velours, Ni d’un blanc de petite nonne, et qui me cause Une anxiété vague, étrange rose. Je ne te connais pas, je te sais quelque part, Chez le fleuriste en vogue -à l’abri d’une serre - Ou dans un parc trop beau comme avivé de fards Et de sources factices -quelque part Où l’abeille elle-même hésite, un peu craintive. Jardiniers trop savants, que n’ont-ils fait déjà! « L’églantier qui tendait vers moi ses branches vives, Qu’en ont-ils fait? » dit l’abeille craintive. Qu’en ont-ils fait? » dit la cétoine au bonnet vert. Et l’Amour nu, sur sa colonne, en pénitence, Dit: « Qu’ont-ils fait de ce tendre univers où librement des fleurs jonchaient les chemins verts? » Qu’ont-ils fait, qu’ont-ils fait de toi rose des haies? Trop somptueuse ou trop pâle soudain, Chaque printemps déjà tu nous semblais moins vraie dans la miraculeuse fête des jardins. . . Et te voici du bleu convenu des turquoises, du bleu des hortensias bleus, des lotus bleus, des ciels trop bleus sur des porcelaines chinoises. . . Te voici bleue, ô rose bleue! et fausse un peu Comme des yeux qui mentiraient, de beaux yeux lisses, larges et fiers, baignés d’azur. . . et juin se glisse dans le petit coeur frais des roses d’autrefois! Et moi je songe au bleu de la sauge des bois, aux bouquets ronds que brodaient, en couronne, d’adorables myosotis, un brin fanés; aux bluets des vastes champs blonds à moissonner; aux pervenches d’avril, aux clochettes d’automne; au muscari, qu’aigrettent des saphirs; au bleu d’insecte bleu des bourraches velues; aux gentianes dans les herbes chevelues. . . Je songe à tous les yeux qui s’ouvrent pour offrir tous les tons bleus de l’eau, de l’air, des pierreries : au bleu de l’aconit, à la douceur fleurie du lin candide, au regard clair du romarin. . . à ce reflet de mer qu’ont les yeux des marins et les houppettes des chardons le long des côtes. . . Je songe à la chanson qui se chante à voix haute ou si discrètement dans le creux des fossés. . . Je songe à vous, je songe à vous, ô chanson bleue, qui chantez en de pauvres coeurs et les bercez! Je vous revois, jardinets de banlieue avec ces visages de fleurs qui font penser à des enfants dans une chambre; je vous vois, fenêtre à l’ombre où l’on cultive une jacinthe. . . Et vous, champs de Harlem, brumes où tinte le carillon d’autres jacinthes; bleu de toits drapés d’une glycine; poudre fine d’un épi de lavande au soleil des collines, matins bleus, pays bleus, je vous reconnais bien, d’ici, rien qu’aux parfums du vent qui passe. . . . . . Et d’autres, mieux que moi, comme l’on se souvient, se souviendront d’étés anciens, d’odeurs vivaces. Mais quelqu’un dira-t-il, ô rose, infante bleue, Dame étrangère qui surprend, même là-bas, dans ces parcs où des paons royaux traînent leur queue, dira-t-il qu’il te connaissait, Princesse bleue? Même poète, osera-t-il Franchir la grille ou marchander la gerbe? tant de sentiers sont bleus, depuis avril, d’un bleu tout simple. . . Osera-t-il? Et, même osant, que savoir d’une rose qui n’est plus cette rose avec l’âme d’hier? -Le temps des dieux et des métamorphoses, s’il revenait, pourtant, dame en bleu qui fut rose? Les Contes de Perrault?... J’ai tant rêvé, sais-tu, de baguettes magiques, de breuvages transformant, pour la perdre ou la sauver, la Belle dont un Prince avait rêvé. . . J’ai tant rêvé, comme le Prince, que, peut-être, sous ton déguisement, je te reconnaîtrais? Va, ce n’est pas ta faute. . . et l’on peut mettre Une robe d’azur sans trop mentir, peut-être. . . De l’orgueil? On te croit de l’orgueil? Je dirais : « Ne devinez-vous pas qu’être une rose bleue c’est être seule et triste?... » Et le secret de ton odeur perdue aussi, je le dirais, pour qu’on t’accueille avec douceur, ma Rose. . . Le Cinéma. Fatty Arbuckle et Charlie Chaplin, dans "Charlot et Fatty font la bombe" (1914) (Pour un vieux Monsieur qui ne comprend pas le cinéma) Trou d’ombre. Grotte obscure, où l’on sent, vaguement, Bouger des êtres. La pâleur de l’écran nu Comme une baie ouverte, au fond, sur l’inconnu. . . Musique en sourdine, tiédeur, chuchotements, Odeur de mandarine, De sucre d’orge et d’amandes grillées. Attente, carillon d’un timbre qui s’obstine, Petite danse de lueurs éparpillées. . . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . Puis, coup de soleil brusque. Le mystère De ce carré de neige s’animant. Floraisons de jardins, pics, fleuves, coins charmants, Coins tragiques, villes, forêts, la vaste terre. . . La vaste terre, et le ciel vaste, et la magie De visages parlant des yeux, des lèvres, Sans la voix. Gestes précis, calme, énergie Ou nerfs qui cèdent, Fièvres, Bonheurs et désespoirs. Des paroles, pourquoi? Un sourire, une larme, Un battement de cils. . . L’émotion n’est pas dans le vacarme. Une ligne, des points. . . voici le fil Du roman triste ou gai qui se déroule. Aimes-tu voir les hommes s’agiter? Assis, tu regardes la foule. Aimes-tu le désert? Tu le parcours, l’été, Sous un torrent de feu, sans autre peine Que de laisser pour toi marcher les sables. . . Plaines, Montagnes, mers, te livrent leurs secrets, Et le pôle est si près Que Nanouk l’Esquimau l’accueille en frère; Et la jungle est si près Que tu t’en vas avec le chasseur de panthères. . . Ô beaux voyages que jamais tu ne ferais! Tous les héros, tu les connais, Ceux de l’Histoire et ceux de la légende; Tous les contes des Mille et une nuits, -Les contes d’autrefois, ceux d’aujourd’hui - Et les temples, et les palais, Et les vieux bourgs où les clairs de lune descendent. . . Tu les connais. . . Tu les connais, toi, prisonnier, Peut-être, de murs gris, de choses grises, toi Dont la vie est grise ou pire. . . Vois, des fleurs s’ouvrent, des oiseaux t’invitent, vois: Aux vergers d’Aladin s’emplissent des paniers. . . Cueille des rêves, toi qui fus un prisonnier! Ainsi qu’une arche de porphyre, La muraille s’écarte. . . Évade-toi! Il pleut, ou le vent souffle sur le toit, Ou c’est juillet qui brûle, ou dans la rue, C’est trop dimanche avec trop de gens qui bavardent, Viens dans ce petit coin merveilleux et regarde. . . Ici, l’heure vécue, Même terrible -tous les drames sont possibles! - N’est qu’à demi terrible, Et te voilà, comme les tout-petits, Riant, toi qui pleurais. . . Tu ris, Toi, vieux, comme les écoliers que rien n’étonne. Charlie est là. . . Charlie! Et Keaton, et Fatty, Et pour ce bon rire, conquis Sur toi-même, c’est le meilleur d’eux-mêmes Qu’ils te donnent. Art muet, soit. . . N’ajoute rien. Tu l’aimes, Tu l’aimeras, quoi que tu dises, l’art vivant Qui t’offre son visage neuf et son langage, Ses ralentis, ses raccourcis, tous ses mirages, Tous ses décors mouvants. . . Près de ces gens qui, dans l’ombre, s’effacent, Viens seulement t’asseoir, veux-tu, sans parti pris? De la nuit d’une salle étroite, aux longs murs gris, Regarde ce miracle: un film qui passe. . . Le Cytise. Non, pas une glycine. Au lieu de grappes mauves, Ce sont des grappes d’or. . . On dirait des pendants d’oreilles de jadis, en bel or fauve. . . Ou des pastilles d’ambre, ou les confetti d’or Qui joncheraient, pour un grand mariage, Le tout petit sentier. . . C’est le décor Où des torches s’allument. Vois flamber le paysage! Survient le vent. Et c’est une cascade lumineuse de topazes, Un long feu d’artifice, un jet d’eau qui s’embrase, Un quatorze Juillet de mai! Vois, dans le vent, La joie ardente du printemps! Pas de canons, d’ailleurs, ni de Bastilles prises. C’est la fête rustique du Cytise. En cheveux de soleil, -Papillotes. Jeune perruque ébouriffée - Le Cytise s’éveille. Il est pareil À quelque page blond sortant d’un magique sommeil. Il fut un arbre mort -et le voici pareil Au Printemps même, secouant sa tête ébouriffée. . . Lancés par la main d’un Génie, ou par les fées, C’est l’éparpillement de petits sabots jaunes, si légers, Si menus et vernis, qu’ils émerveillent Le vieux cyprès bourru, chaussé de brun. Et les abeilles Vont et viennent, avec ce bruit que l’on entend dans les vergers. Et moi, comme toi, vieux cyprès, je m’émerveille Longtemps, devant cela, que nul ne semble voir, -Sauf nous deux -le jeune cytise en fleurs, au bord du soir. Le Funiculaire De La Rhune. La Côte Basque -St-Jean-de-Luz, La Rhune et son funiculaire Source: Le Lot-et-Garonne en cartes postales Joujou de bois garni, le petit train se hisse Par des chemins à lui, dont on s’effraye un peu, Vers le sommet qui semble fuir, lilas et bleu. . . L’air vif sent l’arnica, le baume et la réglisse. Joujou de bois garni, le petit train se hisse. Les moutons étonnés le regardent venir. . . On les dirait pourtant -lui de bois, eux, de laine, - Pris au même bazar, dans les boîtes d’étrennes. Un rayon de soleil s’amuse à revernir Chaque fois, le joujou qu’ils regardent venir. Dans le bas, s’assombrit la gorge romantique Où dort, tapi, le toit de bruns contrebandiers. Au loin, des pics ont l’air en neige d’amandiers; Et, sur toute la côte où danse l’Atlantique, C’est le galop de grands nuages romantiques. Pays Basques et sierras. . . l’Amérique, au-delà De ce voile d’argent, pointillé de navires. Chenille à cinq anneaux, le train-joujou s’étire Vers la cime où le bleu s’estompe de lilas. . . Vois-tu cette eau d’argent -l’Amérique au-delà, - Vois-tu ce vert des prés, ce jaune de la dune, Ce brun des pignadas, ces blancheurs de villas, Saint-Jean-de-Luz, Biarritz et Bayonne, et cela Qui règne ici déjà, par moitié, sur la Rhune, Cette couleur d’Espagne où se chauffe la dune? Entre deux rocs géants, Don Quichotte apparaît. Sens-tu, sens-tu le vent qui vous glace et vous, brûle, -Qui vous brûle à midi, vous glace au crépuscule - Acharné sur ta cape, arrachant nos bérets? Sur l’aile des moulins, Don Quichotte apparaît. La clochette du train sonne comme une folle. . . C’est l’heure. . . Descendons. Le petit train s’en va. Là-haut, resté debout, moderne Quebranta, Mi sur terre française et mi sur l’espagnole, Le marchand de biscuits -A Dios, señoritas! - Regarde gravement le joujou qui s’en va Avec son esquila tintant comme une folle. Le Jasmin. Un nom de fleur. . . Pour vous, ce n’est peut-être Qu’un nom charmant, sans plus. Il en est tant! Pour d’autres, c’est peut-être, à la fin du printemps, Dans l’air tendre, un parfum qu’ils pensent reconnaître. La fleur même. . . ils l’ont vue un jour; ils savent bien Qu’elle est blanche et petite et rit aux heures chaudes En la fraîcheur de retombantes palmes d’émeraude. Mais, pour moi. . . de tout ce qu’elle est pour moi, nul ne sait rien. Nul, s’il n’a, comme moi, contre sa joue, Senti les fins petits doigts caressants D’un arbuste penché dans le soir qui descend, Et senti comment des étoiles se dénouent Quand le vent joue avec des branches -nul, ailleurs, Ou sous un ciel pareil, s’il n’a, pour une branche, Pour une branche d’où glisse un bouquet d’étoiles blanches, Connu la grâce d’un jardin sauvage et sa douceur, Nul ne sait. . . Ô bijoux vivants, pétales Faits de neige et de lait, de jeune émail, De nacre ou d’ivoire si blanc, de blanc corail, D’une chair de jacinthe ou d’ixaura si pâle, Blancheur qu’à sa mantille, entre un oeillet de sang Et le jaune pompon d’une rose, l’Espagne, La brune Espagne, veut comme au front blanc de ses montagnes - Blancheur qui semble un talisman, blancheur en qui l’on sent Quelque chose du cygne, des colombes, De l’hermine -et qui vient, comme l’encens, D’un sol qui brûle sous des cieux éblouissants. Mon jasmin d’Orient! mon jasmin qui retombe Du vieux mur que je sais dans un jardin gascon, N’êtes-vous pas vraiment tout ce que j’imagine? L’âme des citronniers, des lauriers-roses, des glycines, Je la respire en vous comme sur un balcon Tourné vers les pays des caravanes. . . Je suis à la terrasse où des fleurs se défont Comme des glands de perles sur vos fronts, Graves petites filles musulmanes! J’en tresse comme vous des colliers à sept rangs - Et c’est un vieux marchand couleur de datte sèche Qui me vendit hier ses flacons odorants Pour asperger d’ardentes gouttes la nuit fraîche. . . Et vous pouvez être là-bas, mon doux jasmin, Rose comme la rose ou blond comme l’abeille. -Le mimosa d’Égypte a des touffes pareilles, Les roses d’Ispahan ont ces tons de carmin - Mais vous restez pour moi du blanc des coquillages, Minuscules cornets d’albâtre, cire en pleurs, Miettes de clair de lune aux trous noirs du feuillage, Fleurs de mon beau jasmin sauvage, dont le coeur Semble caché dans l’étui blanc d’une veilleuse. C’est blanc que vous voyait, le long de nos chemins, Dans l’ensorcellement d’une journée heureuse, Le grand poète de chez nous, qui, brin par brin, Vous cueillait, rameaux de Gascogne, pour sa Muse! Tout blanc, vous vous tendez aux papillons qui musent Autour de l’Ermitage, entre les espaliers. Au chapeau du vieux puits vous mettez une aigrette; Vous couronnez le toit penchant de Françonnette Et, pour l’Aveugle, parfumez Castelculier. C’est pourquoi, le Poète et vous, portez sans doute Le même nom qu’une fée a choisi. C’est pourquoi l’on vous veut, parant la route De ceux qui vont, chantant les fleurs de leur pays. Jasmin, jasmin d’argent, n’êtes-vous pas l’image De l’étoile que les bergers suivaient avec les Mages? La nuit a pris sa cape grise. . . Conduisez À travers les jardins le long pèlerinage! Qui donc verra jamais votre petit visage, Si menu, si menu, sous les rameaux entrecroisés, Tel que, moi, je le vois, sans même ouvrir la porte, Sans même avoir besoin de regarder dehors, Si c’est le temps du premier scarabée aux ailes d’or? Vous êtes là. . . si c’est l’hiver, qu’importe! Puisque, à mes yeux, vous ne vous fanez pas, Mystérieux jasmin qui me parlez tout bas, Puisque vous ne pouvez avoir pour moi de feuilles mortes. Le Papillon De Nuit. Dans le ciel, une fleur sombre Va silencieusement. . . Petite barque ramant, Avion planant dans l’ombre. Sur les ailes, de gros yeux. . . Quel oiseau mystérieux, Velu, menu, va, ramant, Va silencieusement? C’est à l’heure où les parfums Se dégagent un à un Des géraniums trop lourds Et des verveines froissées, Qu’un papillon de velours, -Comme une fleur de pensée - Quitte les parterres d’ombre. Dans le ciel, une fleur sombre. N’allume pas, toi qui sais, La lampe aux clartés perfides. . . Vois, le paon de nuit dévide Son fil en zigzags muets. N’allume pas, toi qui sais. . . Laisse la chambre dans l’ombre, Une fleur dans le ciel sombre. . . Le Petit Cèpe. Va, je te reconnais, jeune cèpe des bois... Au bord du chemin creux, c'est bien toi que je vois Ouvrant timidement ton parapluie. A-t-il plu cette nuit sur la ronce et la thuie? Déjà, le soleil tendre essuie Les plus hautes feuilles du bois... Tu voulais garantir les coccinelles? Il fait beau. Tu seras, jeune cèpe, une ombrelle, L'ombrelle en satin brun d'un roi de Lilliput! Ne te montre pas trop, surtout... Le chemin bouge...chut! Fais vite signe aux coccinelles! Des gens sont là, dont les grands pieds viennent vers toi. On te cherche, mon petit cèpe... Que l'ajonc bourdonnant de guêpes, Le genièvre et le houx cachent les larges toits De tes aînés, les frères cèpes, Car l'un mène vers l'autre et la poêle est au bout! Voici qu'imprudemment tout un village pousse: Rouge et couleur de sang, vert et couleur de mousse, Girolle en bonnet roux, Chapeaux rouges, verts, blonds, partout, Les toits d'un rond village poussent! Depuis l'oronge en oeuf, le frais pâturon blanc Doublé de crépon rose, Jusqu'au méchant bolet qu'on appelle Satan, Je les reconnais tous, les joyeux, les moroses, Les perfides, les bons, les gris, les noirs, les roses, Tes cousins de l'humide automne et du printemps... Mais c'est pour toi, cher petit cèpe, que je tremble! Tu n'es encore qu'un gros clou bien enfoncé; Ta tête a le luisant du marron d'Inde et lui ressemble. Surtout, ne hausse pas au revers du fossé Ta calotte de moine! on te verrait... je tremble. Moi, tu le sais, je fermerai les yeux. Exprès, je t’oublierai sous une feuille sèche. Je t’oublierai, petit Poucet. Je ne puis, ni ne veux Être pour toi l’Ogre qui rêve de chair fraîche. . . Je passerai, fermant les yeux! Dans mon panier, j’emporterai quelques fleurs, une fraise. . . Rien, peut-être. . .Mais toi, sur le talus, À l’heure où les chemins se taisent, Levant ton capuchon, tu ne nous craindras plus! Brun et doré, sur le talus, Tu t’épanouiras en coupole si ronde, Si large, que la lune en marche -une seconde - S’arrêtera pour te frôler de son doigt blanc. La nuit Se fera douce autour de toi, bleue et profonde. Mignonne hutte de sauvage -table ronde Pour les rainettes dont l’oeil jaune et songeur luit, Mon cèpe! tu ne seras plus un clou dans l’herbe verte, Mais un pin-parasol dans l’ombre où se concertent Les fourmis qui, toujours, s’en vont en longs circuits; Tu seras une belle tente, grande ouverte, Où les grillons viendront chanter, la nuit. . . Le Premier Cyclamen. Il est petit. . . c’est un bébé. Sa première fleur est ouverte. On dirait un volant tombé Sur le bord de raquettes vertes. Dix feuilles rondes à pois blancs Sur des tiges rose praline. . . Bulbe gonflé, qui fait semblant De dormir sur la terre fine. . . Chut! Deux autres boutons sont prêts À montrer leur petit nez rouge. C’est un beau rouge de vin frais, Un plumet d’Indien qui bouge. . . Et demain, trois petits bonnets, Trois bonnets d’évêque pour rire, D’un air si comique et jeunet, Salueront. . . pour tant nous en dire Sur cette fête du Printemps Dont ils annoncent l’ouverture, Que nous ne saurons -hésitants Devant l’estrade en miniature - S’il s’agit bien de ce Beau Temps Qui chasse « vent, pluie et froidure », Ou de trois petits charlatans Nous contant la Bonne Aventure. Le Tamaris. Tout l’hiver, le laurier t’a bravé. Tout l’hiver, Les deux ifs, s’éventant de leurs franges épaisses, Tout dit : « N’aimes-tu pas cette fraîcheur de l’air? » Et le cèdre était vert, le cyprès était vert, Et les bambous avaient des gestes d’allégresse, Et le palmier jouait à l’oasis. . . Et le lierre en habit vert bouteille, et la mousse En laine vert grenouille, et l’herbe vert maïs, Te narguaient, en couvrant le sol brun d’une housse, Où le givre cousait des boutons de cristal. . . Et le magnolia de faïence vernie, Le fusain compassé, le yucca de métal, Regardaient avec ironie Tes rameaux grelottants. . . Le buis même, le buis Des bons vieux jardinets de presbytère, Semblait fat et repu sur un morceau de terre Large comme la main et l’ « artichaut des puits » Encadrait le bassin de roses agressives. . . Et tous disaient: « Voyez, grâce à nos feuilles vives, Ce n’est jamais l’hiver, jamais l’hiver! » Et devant toi, si découvert, Si nu, si maigre, avec de petits doigts si frêles, Je m’arrêtais, ne sachant plus. . . Mon arbrisseau léger, dont le front chevelu Frisé par la brise de mer aux tièdes ailes, Prenait là-bas, dans le soleil, un vert si doux, Un vert qui se teintait de rose à tous les bouts Dès que le temps des fleurs ouvrait sa boîte à poudre Et son étui de rouge parfumé - Faudrait-il se résoudre À ne plus voir ton fin visage ranimé? Ah! qu’ils m’importent peu, les autres, les tenaces, Les toujours verts, si tu dois rester nu! Comprendront-ils jamais ce qu’il y a de grâce, De charme délicat dans tes bourgeons menus Lorsque tu ressuscites, Mon tamaris, pour qui l’hiver est bien l’hiver. . . D’avoir tremblé pour toi, comme on se penche vite Sur ce premier duvet imperceptible hier, Et comme on t’aime pour ce vert, ce tendre vert Si miraculeusement neuf, d’après l’hiver. . . Les Fleurs De Fèves. Une odeur de vanille, insistante, si douce. . . Les fèves sont en fleurs! Un papillon, puis deux, entre les jeunes pousses - Déjà, ce long parfum plein de douceur. . . Il tient tout le vallon que suit la route, Il envahit la plaine, toute. Les fèves sont en fleurs. . . Noeuds de satin, blanches cocardes, Coquillages de nacre où tremble un signe noir, Fleurs de fèves! Tendez vos petits encensoirs À ce bon vent chaud qui musarde. . . Étagez vos blanches cocardes! Droites, en velours vert-de-gris, Les feuilles, bien en vain, montent la garde! En vain, chacune a pris Comme un reflet d’acier, doublant son velours gris! Moi, je sais, fleurs de fèves, Que vous faites semblant de vous presser autour De cette lourde tige où s’épaissit la sève. Grelots de ce hochet trop lourd Vous sonnez, à vous-mêmes, votre rêve. . . Des ailes! Vous voulez des ailes et je sais, Quand le vent joue à la raquette dans la plaine, Que ces volants qui vont et viennent, Ces petites plumes qui montent, c’est Vous, rien que vous, les fleurs de fèves, qu’on suppose Immobiles, sur le pied vert qui vous retient. Une part, une autre se pose. . . Qui s’en doute? N’avouez rien. Vous deviez, si près de la terre, Y demeurer peut-être? Allez, Moi, je sais que l’on n’est cette chose légère, Un papillon d’avril, que pour voler! Pourquoi les arbres seuls auraient-ils sur leurs branches Des papillons pouvant ouvrir leurs ailes blanches Et jouer dans le vent, pourquoi? Demain, haussant un petit doigt -Écrin velu de la première cosse - Vous nous tendrez un rang de perles, déjà grosses, Et vous serez des fèves sages, sans parfum. Demain, les papillons s’en iront un à un Vers les acacias de la colline. . . Le vent jouera plus loin, c’est tout. Votre odeur fine, Insistante, si douce, votre odeur Nous l’oublierons. . . Nous l’oublierons déjà, fèves en fleurs. . . Les Papillons De Jour. Dans le ciel, une fleur de fève, Qui tourne et vole et cabriole. . . Flocons passant en farandoles Que la brise soulève. . . Ailes s’ouvrant comme des yeux. . . Papillons blancs, papillons bleus, Qu’attire l’odeur des corolles. . . Fleurs qui volent et cabriolent! Gais feux d’artifice lancés Dans la campagne, sur les haies; Saphirs et rubis des futaies Par un coup de vent dispersés. . . Dans le ciel, une fleur de fève. Les Pèlerins De La Dune. Les pins. . .Les pins aux verts cheveux, Aux sandales d’or et de cuivre, Un par un, deux par deux, Droit devant eux, S’en vont, comme ivres. . . Ivres de soleil, et de vent, Les bras tendus, penchés souvent - Tant le vent du large les pousse, Tant le soleil mord jusqu’au sang La dune rousse Les pins s’en vont, chargés d’encens, D’or et de myrrhe, vers là-bas, Vers des pays qu’on ne sait pas, tendant les bras. . . Les pins s’en vont dans un bruit d’ailes, Un bruit de pas, un bruit de voix surnaturelles. Je les entends, je les entends. . . À pas légers, La forêt suit, comme un troupeau suit le berger. À voix basse, bouche fermée, Comme les chanteurs de l’Ukraine, L’Océan dit ses peines. La dernière houle, calmée Froisse et défroisse des étoffes qu’elle traîne. . . Et le vent joue à l’imiter, dans les remous Des pins en marche. Ô patriarches, Verts pèlerins des sables roux, Pèlerins vers je ne sais où, C’est bien vous qui marchez, c’est vous Qui faites, sous mes orteils nus, frémir la dune. . . Le soir tombe. . . Et peut-être ici A-t-on rêvé, mouillés de lune, De soirs mauves, gris pâle aussi, Et diaphanes. . . De vos soirs, Puvis de Chavannes1. . . Moi, j’ai vu des pins, un par un, Devenir bleus, devenir bruns, Je les ai vus, fouettés d’embruns, Disloqués par le vent sauvage, Et conduisant toujours, toujours, Le même long pèlerinage. . . Hallucinés, aveugles, sourds, Je les ai vus en Don Quichotte, Je les ai vus en Juif-errant, Chauves, bossus, manchots, branlants, Ombres chinoises de la côte. Et derrière, j’ai vu, pressés Comme les moutons de la fable, D’autres pins, tous les pins blessés, Cramponnés aux pentes de sable. . . Dans les pots d’argile, saignait Leur sève épaisse, goutte à goutte. . . Les premiers pins suivaient leur route. Moi seule les accompagnais. . . Vers quelle Espagne de miracles? Vers quelles sierras, quels châteaux, Quels tabernacles? Non, ne me dites pas tout haut L’histoire des pins de la dune, L’histoire vraie en quatre mots. . . Puisque je vois, au clair de lune, Au clair de soleil, verte ou brune, Marcher la forêt devant moi. . . Puisque c’est vrai, lorsque j’y crois. Côte d’Argent, août 1925 Matin D'Automne. C’est un matin. . . non pas un matin de Corot 1 Avec des arbres et des nymphes -sur la terre, C’est un coin tout petit, entre des murs de pierres Pas bien hauts. . . C’est un matin dans le petit jardin du presbytère. C’est un matin d’automne: Vigne rouge, dahlias jaunes Petits doigts tortillés de chrysanthèmes roux; Un tournesol montrant sa face de roi nègre Sous un vieux diadème de plumes raides, un peu maigres. . . Arrosoir vert, près du géranium en pot. C’est un matin, sans nymphes de Corot. Le curé dort, la maison dort, le chemin dort, Pendant que, doucement, tombent des pièces d’or. . . C’est un matin d’automne. . . L’aube, qui s’est levée à pas de loup, d’abord frissonne En peignoir rose. . . puis se met à rire dans le ciel, Et tout devient rose comme elle, et rit comme elle, Et ce sont des clartés roses et blondes telles Que le petit jardin doré semble irréel. Réveillée en sursaut, dans le clocher, la cloche sonne : « Vite! Vite! Levez-vous, bonnes gens C’est le matin! C’est le matin d’automne! Je sonne! Il fait beau temps! Entends, vieille servante au bonnet blanc, du presbytère. C’est l’heure, lève-toi. . . Lève-toi, vieux curé; Vois les oiseaux, vois la lumière! Prends ta soutane et ton bonnet carré, Ouvre ta porte et va. . . l’heure te presse! L’allée a tous les tons fauves des vieux missels. . . Va vite, ne t’attarde pas, sous le grand ciel, Au tout petit jardin plein d’allégresse. . . Couleur de feu, couleur de fleurs, couleur de miel, Il est trop beau! tu le prendrais pour un autel. Tu manquerais la messe. . . » Nivôse. Illustration, Guy Rancourt. Laissez tomber les plumes de la neige. . . Les oiseaux qui les ont perdues apportent des nouvelles toutes blanches. . . Les ailes qui les ont perdues ont plané sur les Finlande et les Norvège. Elles ont caressé des forêts blanches et les vertigineuses étendues où le soleil frileux, si peu de temps, se penche. . . Oh! pourquoi balayer les plumes de la neige! Elles parlent de soleils blancs comme la lune et de lacs blancs où les traîneaux courent si vite. . . Elles parlent de légendes au clair de lune et de cabanes où les « Tomtes » nous invitent. Des ailes ont semé leurs plumes, une à une. . . Tendez les mains aux plumes de la neige! C’est comme l’âme de pays qui nous invitent, de pays racontés par Selma Lagerlöf. . . Pluviôse. Il pleut. Il pleut à petit bruit Sur le vieux chemin de traverse. . . -Quel Dieu, pour nous punir te verse, Ô campagne, le jour, la nuit, Cette pluie à si menu bruit? -C’est comme un chagrin qui nous suit Et goutte à goutte nous transperce, Un gris sans fin qui porte en lui Tant de lassitude et d’ennui Que le coeur tout entier s’y noie. -Un linceul d’eau grise tournoie Sur les vieux chemins qui se noient. . . -Ô luisantes feuilles de soie Qui dans le soleil et la joie Brodaient les vergers lourds de fruits! Jardinet rose autour d’un puits. . . -Se peut-il que l’hiver s’emploie À gâcher tous les coins de joie? -On va, songeant aux nids détruits. La corde pleure sur le puits, Les arbres pleurent dans la plaine. . . -Comme dans le coeur de Verlaine, Il pleut, il pleure à petit bruit. C’est comme un chagrin qui nous suit. . . Et peut-être aussi qui nous mène, -Vers où, vers quoi, si tôt, si tard? Au glas persistant des gouttières Un château se meurt quelque part! -Des chaumes s’effondrent, épars. . . -Et des yeux gris, dans le brouillard, (Est-ce une toile de Carrière?) Regardent au loin, quelque part, Vers la ville aux jaunes lumières. . . Thermidor. Des lézards et des chats suis-je la soeur? D’où me vient cet amour des pierres chaudes Et de ce plein soleil où rôdent Comme des taches de rousseur? Insectes roux, lumière vive Qui force les yeux à cligner; Ample été dont on est baigné Sans qu’un frisson d’air vous arrive! La pierre brûle sous les doigts. Le sable en feu Parle d’Afrique à l’herbe sèche. Une odeur d’encens et de pêche Parle d’Asie au cèdre bleu. L’insecte: abeille, moucheron, cétoine, Puceron fauve, agrion d’or, Sur chaque brindille s’endort. Il fait rouge sous les pivoines. Il fait jaune dans les yeux clairs Du lézard, mon frère, qui bâille. Prends garde aux yeux clairs des murailles, Insecte roux, brun, rouge ou vert! Et toi, lézard, prends garde aussi. . . prends garde Au chat noir qui dort, à l’envers, Paupière close et poings ouverts, Une oreille molle en cocarde. . . Savons-nous de quoi sont tigrés, Jaspés, striés, vos regards d’ambre, Frères dont s’étirent les membres Sur ma pierre au lichen doré? Je voudrais que ce soit du soleil en paillettes Qui flambe seulement dans les petits lacs blonds De vos yeux somnolents où midi se reflète! Dans mes yeux qui sont bleus, même un peu gris au fond, Mes yeux à moi, je sais bien ce que mettent Les rayons d’un été me traversant le front. Même les cils rejoints, même faisant de l’ombre Avec mes doigts serrés devenus transparents, C’est comme un incendie aux trous d’un rideau sombre! Tout l’or des joailliers, des princes d’Orient, Peuple mes yeux fermés d’étoiles qui s’obstinent. . . Lézards, mes compagnons, chats dormants qu’hallucine La ronde du soleil contre le mur ardent, Me direz-vous jamais ce que voit en dedans -Ce que voit dans la nuit qui descend en sourdine - Votre oeil clair de chasseurs que juillet hallucine?... CHEMINS. Carte postale. Quand l’anémone rouge et les jacinthes bleues Fleurissent les parcs d’Angleterre, Une petite fille en robe rouge ou bleue Descend les escaliers de pierre. De green, les parterres, le lierre, Les beaux arbres jamais taillés Et les sous-bois pleins de jacinthes. . . En robe rouge ou bleue -anémone ou jacinthe- Une petite fille est peinte Dans le printemps vert et mouillé De la vieille Angleterre. Chemins De L'Est. Quand j’étais Russe, il m’arrivait de m’appeler Katia, Masha, Tania. J’avais une niania, une baba, tout ce qui chante en «a» dans les noms russes. Dans notre isba Notre-Dame de Portchaïef luisait comme une étoile et dehors les étoiles luisaient comme la mosaïque de notre église à Pâques. Et sur la terre pâle de sa pâleur de neige ou rouge de ses coquelicots, courait comme le vent mon beau petit cheval de Sibérie. Traîneaux, bateaux, troupeaux, blanche et rouge Russie, danses, musique de chez moi, quand j’étais Russe. . . Pouvoir de tant souffrir, d’être si vieux, si jeune, de faire un geste de la main sans pleur ni cri. J’avais de longues tresses blondes comme aujourd’hui. Chemins De L'Ouest. Pour qui vous a-t-on faits, grands chemins de l'Ouest? chemins de liberté que l'on suppose tels et qui mentez sans doute. . . Espaces où surgit le Popocatepelt, où le noir séquoïa cerne d'étranges routes, où la faune et la flore ont de si vastes ciels que l'homme ne sait plus à quel étage vivre. Chemins de liberté que nous supposons libres. À travers les Pampas court mon cheval sans bride, mais la ville géante a ses réseaux de feu, et les jeunes mortels faits de toutes les races ont leurs lassos, leurs murs, leur pères et leurs dieux. Des " Trois Puntas " à la mer des Sargasses, Amériques du Sud, du Nord, pays des toisons d'or, des mines d'or, de l'or qui fait l'homme libre et l'esclave, le Pampero peut-être ignore les entraves et l'aigle boréal, les pièges du chasseur. . . Mais, ô ma liberté, plus chère qu'une soeur, c'est en moi que tu vis, sereine et sédentaire, pendant que les chemins font le tour de la terre. Chemins Du Nord. Lorsque «je pâlissais au nom de Vancouver» et que j'étais du Nord trop de froid traversait ma pelisse d'hiver et mon bonnet de bêtes mortes. Mes frères chassaient les oursons jusqu'au fond des grottes de fées; du sang parlait sous leurs trophées, les Tomtes se cachaient, le vent hurlait aux portes et la glace barrait les fjords lorsque j'étais du Nord. Murs blancs du froid, prison. Je ne voyais jamais passer Nils Holgersson. Selma, Selma,3 pourquoi m'aviez-vous oubliée? Il fallait naître à Morbacka, le jour de Pâques. Je savais bien pourtant que j'étais conviée. . . Chemins Du Sud. Chemins du Sud avec un nom qui vous fait mal certains jours à force de creuser des nostalgies. . . Inscrits en rouge ou bleu sur le cristal de vos grandes agences de voyage, inscrits sur les navires au mouillage, sur l’avion postal ou sur l’oiseau qui craint le froid des jours plus courts, certains jours -certains jours comme se fait insidieuse leur magie! Chemins du Sud -l’odeur du pamplemousse ou du désert sans oasis ou de la forêt vierge aux dangereuses nuits. Pistes de bêtes dans la brousse ou dans ces mers pleines d’étoiles rousses dont parlent entre eux les marins. Soleil du Sud qui fait la peau d’huile et d’ébène, soirs de villages indigènes, tam-tam. . .Plus loin que vous, au Sud, Bolero de Ravel qui pourtant faites mal comme ces noms aux tristesses étranges, bord astral de ces routes sans ange où sombre lentement la Croix du Sud. . . Le Chemin Creux. Le vieux chemin creusé d'ornières? Il a trop plu. Le vieux chemin de la Carrière, Celui du vieux moulin qui ne moud plus, Le chemin du Seigneur qui n'a plus de château, Le chemin du Bourreau, Le chemin de la malle-poste, Et ceux qui les croisaient, tous les chemins herbus, Tous les chemins pleins d'eau, Tous les chemins perdus. . . Entre les ronces hautes, Les prunelliers, la douce-amère, les bryones, Le vert était celui des grottes et le jaune Celui de la mélancolie. Même le gel craquant sous le pas des brebis Y devient triste avant la nuit tombée. Les chemins creux, la pluie, Le givre gris, Le dernier scarabée. . . Prenons la route neuve Qui sur un pont solide et neuf passe le fleuve. Le Chemin De Crève-Coeur. Un seul coeur? Impossible Si c'est par lui qu'on souffre et que l'on est heureux. On dit: coeur douloureux, Coeur torturé, coeur en lambeaux- Puis: joyeux et léger comme un oiseau des Iles, Un coeur si grand, si lourd, si gros Qu'il n'y a plus de place Pour rien d'autre que lui dans notre corps humain. Puis évadé, baigné d'une grâce divine? Un coeur si plein De tout le sang du monde et ne gardant la trace Que d'une cicatrice fine qui s'efface? Impossible! Il me faut plusieurs coeurs. Le même ne peut pas oublier dans la joie Tout ce qu'il a connu de détresse une fois -Une fois ou plusieurs, chaque fois pour toujours- Mon coeur se souviendrait qu'il fut un coeur trop lourd Et ne serait jamais un coeur neuf, sans patrie, Sans bagage à porter de vie en vie. Le Chemin De Dieu. Il est plusieurs chemins dans le Royaume de mon père. . . S’ils se côtoient, se croisent ou s’ignorent, ont leurs pentes de joies, leurs gouffres, leurs clairières et leur faune et leur flore, n’importe. Il est plusieurs chemins. Il est plusieurs montagnes de hauteur différente avec plusieurs versants. . . et bien des taupières où grimpent des fourmis. Si nul ne t’accompagne que l’ombre de ton corps sur le cadran solaire, mettras-tu plus de temps à gravir la montagne? Si tu dors sous la tente des riches caravanes, mettras-tu moins de temps à sortir des savanes? Si tu n’as pas d’amis dont la barque et les rames aient bravé la tempête aux quatre coins du monde, mettras-tu plus de temps pour atteindre le port que vous n’en auriez mis ramant ensemble? Quels chemins se ressemblent! Tant de lames profondes et de côtes sans fjords, tant de vagues de sable autour de minarets, tant de neige et de vent sur le mon Everest. . . Et le chemin de Dieu peut être si modeste. Le Chemin De L'Amour. Amour, mon cher Amour, je te sais près de moi Avec ton beau visage. Si tu changes de nom, d'accent, de coeur et d'âge, Ton visage du moins ne me trompera pas. Les yeux de ton visage, Amour, ont près de moi La clarté patiente des étoiles. De la nuit, de la mer, des îles sans escales, Je ne crains rien si tu m'as reconnue. Mon Amour, de bien loin, pour toi, je suis venue Peut-être. Et nous irons Dieu sait où maintenant? Depuis quand cherchais-tu mon ombre évanouie? Quand t'avais-je perdu? Dans quelle vie? Et qu'oserait le ciel contre nous maintenant? Le Chemin De Sable. Ne pas se rappeler en suivant ce chemin. . . Ne pas se rappeler. . . Je te donnais la main. Nos pas étaient semblables, Nos ombres s'accordaient devant nous sur le sable, Nous regardions très loin ou tout près, simplement. L'air sentait ce qu'il sent en ce moment. Le vent ne venait pas de l'Océan. De là Ni d'ailleurs. Pas de vent. Pas de nuage. Un pin Dont le jumeau fut coupé dans le temps Était seul. Nous parlions ou nous ne parlions pas. Nous passions, mais si sûrs de la belle heure stable! Ne te retourne pas sur le chemin de sable. Le Chemin Des Arbres. I Le Chemin Du Cèdre. J’ai rencontré le cèdre Nous nous sommes tous deux reconnus. Il m’a dit: «C’est toi, toi que je sais, dont les bras sont enduits de ma résine blanche et dont les cheveux brillent de mes fines aiguilles et dont les poches craquent de mes pommes de cèdre. . .» Je n’ai rien dit. Mais son odeur à lui, d’encens, d’ambre et de cèdre, est bien ce que je sais comme il sait tout le reste. II Le Chemin Du Chêne. J’ai rencontré le chêne, le vieux chêne aux abeilles, Il a toujours le coeur ouvert, mais moins d’abeilles, moins de miel semble-t-il au fond de son coeur noir. Des essaims l’ont quitté peut-être- ou j’ai passé trop tard ce soir. Le chêne secouait sa vieille tête comme un homme bien seul. . . III Le Chemin De L’Ormeau. J’ai rencontré l’ormeau. Pas un ormeau célèbre, mais un ormeau sans ex-voto, tournant le dos à la route des hommes. Sa colonne de bois, rugueuse, nue, énorme, quelqu’un l’a-t-il jamais serrée entre ses bras? Nous l’avions mesurée avec un fil de soie la colonne de bois qui ne s’arrête pas de grossir en silence. Mais grossir -qui jamais voit grossir un ormeau? Tant de jours et de nuits, tant de soleil et d’eau, de paix, d’oubli, de chance. . .tant et tant! Entre les émondeurs, les chenilles, l’autan, J’ai rencontré la Patience. IV Le Chemin Des Genévriers. J’ai retrouvé mes petits genévriers, tordus, piquants roussis, cramponnés aux rochers comme des acrobates. Ah! le bleu d’outremer de leurs petites baies le long des couchants écarlates! Ils se hérissent, ronds ou si déchiquetés que tout le ciel traverse leurs petits corps fantasques. Le gazon ras joue au tapis de Perse mais le vent s’y jette en bourrasque. Ici, les lièvres et les chèvres Échappent aux hommes d’en bas Ici bleuissent les genièvres pour l’oiseau que l’on ne voit pas. Petit grain bleu, sauvage, amer, semé parmi les toisons rousses d’arbres nains que l’hiver rebrousse comme les oursins dans la mer. V Le Chemin Du Roseau. Puis j’ai rencontré le roseau, le roseau vert qui dit: «Je plie et ne romps pas». Les pieds dans l’eau, il se courbait si bas que ses rubans encombraient le ruisseau. Il avait oublié son âme de pipeau. Son front vert saluait, saluait sans relâche, son dos se balançait comme un dos de serpent et jamais le soleil ne le voyait en face. Il disait aux pipas: «Je plie et ne romps pas, je plie et ne romps pas. . .» enfin, ce qu’il disait au chêne de Monsieur Jean de La Fontaine. Et l’âne qui broutait l’a brouté tout de même. Je n’ai pas rencontré le baobab. Le Chemin Des Chansons. C’est la chanson du pauvre noir, sa chanson de route. Dans l’île, de sa case où la nuit chaude écoute, cette chanson est née. D’une voix basse et résignée, elle berce les pauvres noirs dans toutes les îles. C’est la chanson de l’Homme jaune au fond des rizières. Elle descend, remonte, monotone, en jonque, le long des rivières. Elle bourdonne au coeur des maisons de papier, mais dit: dans mes bateaux de guerre, on m’entendra jusqu’au bout de la terre. Pour la chanson des hommes blancs, il faut plus d’instruments et des voix plus savantes. Plus de ciel où monter, plus de ciel d’où tomber, dit l’Homme blanc qui chante. Mais le chant du Peau-Rouge, du guerrier, du chasseur, du cavalier Peau-Rouge, du pirate Peau-Rouge et du sorcier Peau-Rouge, sur la route perdue entre toutes les routes qui le retrouvera? Le Chemin Des Chevaux. N’as-tu pas un cheval blanc Là-bas dans ton île? Une herbe sauvage Croît-elle pour lui? Ah! Comme ses crins flottants Flottent dans les bras du vent Quand il se réveille! Il dort comme un oiseau blanc Quelque part dans l’île. J’ai beau marcher dans la rue Comme tout le monde, C’est l’herbe, l’herbe inconnue, Et le cheval chevelu Couleur de la lune, Qui sont de chez moi, là-bas, Dans une île ronde. Caparaçonnés, au pas, au galop, Je ne connais pas tes quatre chevaux. Tu vas à Paris, La chanson le dit, Sur ton cheval gris. Tu vas à La Haye Sur la jument baie. Tu vas au manoir Sur le cheval noir. Et je ne sais où Sur le poulain roux. Mais mon cheval blanc Nuit et jour m’attend Au seuil de mon île. Le Chemin Des Hauts-Plateaux. I C’est le chemin des Hauts-Plateaux, Le petit chemin sec en bordure du ciel. Un chêne rabougri s’y dresse entre les ronces. Des vallons bleus s’enfoncent Des deux côtés comme deux sillons d’eau Contre un vaisseau de pierre. Et l’herbe et la broussaille et la pierre et la terre Sont craquantes et dures Sur le pont du vaisseau qu’ont fui les matelots. Sans hublots, sans mâture, Le plateau se découpe en bordure du ciel. Dans sa maigre verdure ou ses haillons de bure, Le chêne y veille seul, debout, en proie au vent, Au soleil, à la lune, à l’ombre, frissonnant D’un frisson éternel. II Sur l’autre promontoire Un bosquet d’arbres noirs Fut le Bois des Supplices. Quand dort l’oiseau de jour, L’oiseau de nuit s’y glisse À rames de velours En bordure du ciel. . . Pujols, chemin de la Corniche. Le Chemin Des Hors-La-Loi. C’est le chemin des Hors-la-loi Sans pavés. Sans poteaux ni bornes. Sans fils télégraphiques En portées de musique. Sans affiches rouges ou jaunes. Sans rivière, sans pont du Roy, Sans maisons, sans clochers, sans rien. Un chemin sans troupeau ni chien Sous une lune qui s’écorne Toute seule au milieu du ciel. Chemins, chemins habituels Faits pour les gens en uniforme, Vous nous menez chacun sait où. Mais la lune a des complaisances Pour les rebelles et les fous. Et quand l’aventure commence Elle transpose on ne sait où Le petit chemin sans ornières, Sans bannières et sans frontières, Qui peut-être un jour fut à nous. Le Chemin Des Jardins. Jusqu’ici le coeur se cachait dans l’arbre et l’arbre touffu savait le défendre. Mais les émondeurs tourmentèrent l’arbre. Le coeur s’en alla. Dans le vieux jardin le lierre espéra. Mais le nouveau maître en voulait au lierre et tout ce qui grimpe et tout ce qui dure fut déraciné. Au bord du grenier les nids d’hirondelles auraient pu cacher le coeur exilé Mais sous un toit neuf que peut la gênoise dans sa nudité? Ni toit ni jardin n’ont plus d’ombre sûre. Si même la sauge avait refleuri, rien ne cacherait la Vierge Marie. Quand l’arbre n’eut plus que deux bras en croix où le coeur s’en fut, on ne le sait pas. Le Chemin Des Veuves. Veuves -tant de veuves si veuves avec ce nom créé pour elles, avec ce noir comme preuve. Pauvre veuve. On dit: pauvre veuve, et c’est le malheur en série. Ah! c’est un Dieu sourd que l’on prie. Veuve jeune, belle peut-être, ou vieille et seule un soir de vent. Ah! cet arbre sous la fenêtre. . . On allait dehors deux ensemble. On savait bien peu l’un de l’autre, mais la prière des Apôtres brûlait peut-être dans le vent. Quai désert. Havre dévasté. Qui peut dire de quel moment on est veuf pour l’éternité? Quand J'Habitais Florence. Quand j’habitais Florence avec tous mes parents, Ma mère, ma grand-mère et l’arrière grand-mère Aux longs cheveux d’argent, J’aimais tant les iris de nos jardins toscans Et le parfum de leur terre légère. . . Ah! le printemps, depuis, n’est plus un vrai printemps! Il n’a plus la couleur des vitraux, vos couleurs, Sainte-Marie-des-Fleurs, Et celles de l’Arno Sous les ponts recourbés où passait Béatrice. Le soleil qui baignait les salles des Offices N’a plus cet or subtil des matins déjà chauds Le long des murs anciens et des champs de repos. Les rossignols, depuis, ont tous une voix triste Et l’aube qui persiste À l’ombre des cyprès, je ne la connais plus. Nos jardins d’autrefois, nous les avons perdus. DOULEUR, JE VOUS DETESTE. Ah! Laissez-moi crier. . . Ah! Laissez-moi crier, crier, crier . . . Crier à m’arracher la gorge! Crier comme une bête qu’on égorge, Comme le fer martyrisé dans une forge, Comme l’arbre mordu par les dents de la scie, Comme un carreau sous le ciseau du vitrier. . . Grincer, hurler, râler! Peu me soucie Que les gens s’en effarent. J’ai besoin De crier jusqu’au bout de ce qu’on peut crier. Les gens? Vous ne savez donc pas comme ils sont loin, Comme ils existent peu, lorsque vous supplicie Cette douleur qui vous fait seul au monde? Avec elle on est seul, seul dans sa geôle. Répondre? Non. Je n’attends pas qu’on me réponde. Je ne sais même pas si j’appelle au secours, Si même j’ai crié, crié comme une folle, Comme un damné, toute la nuit et tout le jour. Cette chose inouïe, atroce, qui vous tue, Croyez-vous qu’elle soit Une chose possible à quoi l’on s’habitue? Cette douleur, mon Dieu, cette douleur qui tue. . . Avec quel art cruel de supplice chinois, Elle montait, montait, à petits pas sournois, Et nul ne la voyait monter, pas même toi, Confiante santé, ma santé méconnue! C’est vers toi que je crie, ah! c’est vers toi, vers toi! Pourquoi, si tu m’entends, n’être pas revenue? Pourquoi me laisser tant souffrir, dis-moi pourquoi Ou si c’est ta revanche et parce qu’autrefois Jamais, simple santé, je ne pensais à toi. Aux Médecins Qui Viennent Me Voir. Je ne peux plus, je ne peux plus, vous voyez bien. . . C’est tout ce que je puis. Et vous me regardez et vous ne faites rien. Vous dites que je peux, vous dites -aujourd’hui Comme il y a des jours et des jours -que l’on doit Lutter quand même et vous ne savez pas Que j’ai donné toute ma pauvre force, moi, Tout mon pauvre courage et que j’ai dans mes bras Tous mes efforts cassés, tous mes efforts trompés Qui pèsent tant -si vous saviez! Pourquoi ne pas comprendre? Au bois des Oliviers Jésus de Nazareth pleurait, enveloppé D’une moins lourde nuit que celle où je descends. Il fait noir. Tout est laid, misérable, écoeurant, sinistre. . .Vainement, vous tentez en passant un absurde sourire auquel nul ne se prend. C’est d’un geste raté, d’une voix sonnant faux que vous me promettez un secours pour demain. Demain! C’est à présent, tout de suite, qu’il faut une main secourable dans ma main. Je suis à bout. . . C’est tout ce que je peux souffrir, c’est tout. Je ne peux plus, je ne crois plus, n’espère plus. Vous n’avez pas voulu, pas su comprendre, sans pitié Vous me laissez mourir de ma souffrance. . . Au moins, Faites-moi donc mourir comme on est foudroyé D’un seul coup de couteau, d’un coup de poing - ou d’un de ces poisons de fakir, vert et or, Qui vous endorment pour toujours, comme on s’endort Quand on a tant souffert, tant souffert jour et nuit, Que rien ne compte plus que l’oubli, rien que lui. . . Demain. (Poème inachevé.) Tout voir -je vous ai dit que je voulais tout voir, Tout voir et tout connaître! Ah! ne pas seulement le rêver. . . le pouvoir! Ne pas se contenter d’une seule fenêtre Sur un même horizon, Mais dans chaque pays avoir une maison Et flâner à son gré de l’une à l’autre -ou mieux, Avoir cette maison roulante, Cette maison volante, d’où les yeux Peuvent aller plus loin, plus loin toujours! Attente D’on ne sait quoi. . . je veux savoir ce qu’on attend. Tout savoir. . . Tout savoir de l’univers profond, Des êtres et des choses, De la terre et des astres, jusqu’au fond. Savoir la cause De cet amour qu’on a pour des noms de pays, Des noms qui chantent à l’oreille avec instance Comme s’ils appelaient depuis longtemps, Depuis toujours -des noms immenses Dont on est envahi, Ou des noms tout petits, presque ignorés. Longs pays blancs du Nord, pays dorés Du Sud ou du Levant plein de mystère. . . Et les jeunes, aux villes claires: New-York, San Francisco, Miami, des lumières, Du bruit, de la vitesse, de l’espace. . . Ah! tout voir, tout savoir des minutes qui passent, De celles qui viendront. . . Demain, comme je t’aime! Je ne fais qu’entrouvrir les yeux, lever le front, Commencer de comprendre. Hier, savais-je même Ce que c’était que respirer dans le jour tendre? Bonheur de voir, d’entendre, Qui vient à vous dans un frisson; Tant de beauté, tant de couleurs, de sons. . . Royaume de la vie! Les images m’entourent de leur ronde, La musique est en moi comme une ivresse. Ne suis-je pas cette jeune princesse Qui s’en allait, suivie De tous ses petits pages? Rien au monde Peut-il me cacher ton visage, cher Passant? Te voilà. . . D’où viens-tu? Quelle est ton âme? Es-tu prince ou poète? Je pressens Tout ce que tu diras si tu viens de là-bas Où, pour toi, quelque vieille femme, en son isba, Implore Notre-Dame. «Notre-Dame de Potchaïeff, guidez ses pas!» Tu te nommes Boris ou Michel, n’est-ce pas? Non? C’est Tommy? Pardon. Tu viens du golf et je te sais vainqueur. Serrons-nous les deux mains, en camarades. Beppo? Tu dis Beppo? C’est donc La voix de Roméo qui nous parle et son coeur Que tu m’apportes? Soit. Je suis en promenade Et nous pouvons causer. De qui? De Juliette1? Ou de vous, les Tristan, les Siegfried, les Vincent, Les Cyrano, les Poliche peut-être. . . Oui, ton âme, Poliche, la connaître. Moi je te comprendrai. Va, si la vie est faite De telles cruautés, c’est qu’on n’a pas compris. Tu dis: «On peut comprendre et rester impuissant.» Qui sait? Qui sait, Poliche. Je pense que surtout l’on peut s’être mépris Et nous ne savons pas de quoi nous sommes riches. Tous les bonheurs, sait-on jamais leur prix? . . .Sait-on si l’important n’est pas d’aimer quand même, Fût-ce un rêve toujours fuyant, pourvu qu’on aime. . . Douleur, Je Vous Déteste. L'Honneur de souffrir. Anna de Noailles. Douleur, je vous déteste! Ah! que je vous déteste! Souffrance, je vous hais, je vous crains, j'ai l'horreur De votre guet sournois, de ce frisson qui reste Derrière vous, dans la chair, dans le coeur. . . Derrière vous, parfois vous précédant, J'ai senti cette chose inexprimable, affreuse: Une bête invisible aux minuscules dents Qui vient comme la taupe et fouille et mord et creuse Dans la belle santé confiante -pendant Que l'air est bleu, le soleil calme, l'eau si fraîche! Ah! «l'Honneur de souffrir»?. . . Souffrance aux lèvres sèches, Souffrance laide, quoi qu'on dise, quel que soit Votre déguisement -Souffrance Foudroyante ou tenace ou les deux à la fois- Moi je vous vois comme un péché, comme une offense À l'allègre douceur de vivre, d'être sain Parmi des fruits luisants, des feuilles vertes, Des jardins faisant signe aux fenêtres ouvertes. . . De gais canards courent vers les bassins, Des pigeons nagent sur la ville, fous d'espace. Nager, courir, lutter avec le vent qui passe, N'est-ce donc pas mon droit puisque la vie est là Si simple en apparence. . . en apparence! Faut-il être ces corps vaincus, ces esprits las, Parce qu'on vous rencontre un jour, Souffrance, Ou croire à cet Honneur de vous appartenir Et dire qu'il est grand, peut-être, de souffrir? Grand? Qui donc en est sûr et que m'importe! Que m'importe le nom du mal, grand ou petit, Si je n'ai plus en moi, candide et forte, La Joie au clair visage? Il s'est menti, Il se ment à lui-même, le poète Qui, pour vous ennoblir, vous chante. . . Je vous hais. Vous êtes lâche, injuste, criminelle, prête Aux pires trahisons! Je sais Que vous serez mon ennemie infatigable Désormais. . . Désormais, puisqu'il ne se peut pas Que le plus tendre parc embaumé de lilas, Le plus secret chemin d'herbe folle ou de sable, Permettent de vous fuir ou de vous oublier! Chère ignorance en petit tablier, Ignorance aux pieds nus, aux bras nus, tête nue À travers les saisons, ignorance ingénue Dont le rire tintait si haut. Mon Ignorance, Celle d'Avant, quand vous m'étiez une inconnue, Qu'en a-t-on fait, qu'en faites-vous, vieille Souffrance? Vous pardonner cela qui me change le monde? Je vous hais trop! Je vous hais trop d'avoir tué Cette petite fille blonde Que je vois comme au fond d'un miroir embué. . . Une Autre est là, pâle, si différente! Je ne peux pas, je ne veux pas m'habituer À vous savoir entre nous deux, toujours présente, Sinistre Carabosse à qui les jeunes fées Opposent vainement des Pouvoirs secourables! Il était une fois. . . Il était une fois -pauvres voix étouffées! Qui les ranimera, qui me rendra la voix De cette Source, fée entre toutes les fées, Où tous les maux sont guérissables? Jours De Fièvre. Ce que je veux? Une carafe d'eau glacée. Rien de plus. Nuit et jour, cette eau, dans ma pensée, Ruisselle doucement comme d'une fontaine. Elle est blanche, elle est bleue à force d'être fraîche. Elle vient de la source ou d'une cruche pleine. Elle a cet argent flou qui duvête les pêches Et l'étincellement d'un cristal à facettes. Elle est de givre fin, de brouillard, de rosée, Jaillit de chaque vasque en gerbes irisées, Glisse de chaque branche en rondes gouttelettes. Au coeur de la carafe, elle rit. Elle perle Sur son ventre poli, comme une sueur gaie. En mille petits flots, pour rien, elle déferle, Ou n'est qu'un point comme un brillant dans une haie. Elle danse au plafond, se complaît dans la glace, Frappe aux carreaux avec la pluie. Ah! ces cascades. . . C'est le Niagara, vert bleu, vert Nil, vert jade, C'est l'eau miraculeuse en un fleuve de grâce; Toute l'eau des névés, des lacs, des mers nordiques, Toute l'eau du Rocher de Moïse, l'eau pure D'une oasis perdue au centre de l'Afrique; Toute l'eau qui mugit, toute l'eau qui murmure, Toute l'eau, toute l'eau du ciel et de la terre, Toute l'eau concentrée au creux glacé d'un verre! Je ne demande rien qu'un verre d'eau glacée. . . Vous ne voyez donc pas mes doigts brûlants de fièvre, Mes doigts tendus vers l'eau qui fuit? Mes pauvres lèvres Sèches comme une plante à la tige cassée? La soif qui me torture est celle des grands sables Où galope toujours le simoun. Je ne pense Qu'à ce filet d'eau merveilleuse, intarissable, Où des poissons heureux circulent. Transparence, Fraîcheur. . . Est-il rien d'autre au monde que j'implore? Alcarazas, alcarazas. . . un café maure Et, dans la torpeur bleue où des buveurs s'attardent, Un verre débordant parmi les autres verres, Un verre sans couleurs subtiles qui le fardent, Mais rempli de cette eau si froide, nette, claire. . . Ah! prenez pour cette eau ce qui me reste à vivre, Mais laissez-la couler en moi, larmes de givre, Don de l'hiver à ce brasier qui me consume. Vous souvient-il de ces bruits clairs, dans de l'écume, Au bord d'un gave fou? J'ai soif de tous les gaves. Les sabots des mulets, vous souvient-il, s'y lavent, Les pieds du chemineau s'y délassent. Dieu juste, Ne puis-je boire au moins comme le pré, l'arbuste, Le chien de la montagne au fil de l'eau qui court? Cette eau. . . Cette eau qui m'échappe toujours, Qui, nuit et jour, obsède ma pensée. . . Ne m'accorderez-vous deux gouttes d'eau glacée? Maladie. (Fragment.) Filliou. . .Je veux Filliou. Ne t’en va pas, Filliou. Ferme la porte. Sortir? Pour aller où? Dis? Je ne veux pas que tu sortes! J’ai tout le temps besoin de toi. Pour tout, Pour t’avoir là. Reste, Filliou. . . Si tu t’en vas, je sonnerai si fort, si fort, Que les murailles tomberont toutes ensemble. Ma cloche vient de Chamonix. Elle ressemble À celle qui chantait, l’été dernier, au bord De ce vallon près de Ciboure. Tout le port Y scintillait, tu te souviens? Tout le décor S’assombrissait vers les montagnes et la cloche Montait dans le chemin tout proche. Au cou d’une petite vache rousse Elle a chanté peut-être aussi Ma clarine à moi, celle-ci. . . Filliou, Filliou, c’est à grandes secousses Qu’elle se fâche, tu sais bien, Si tu descends! Reviens. . . Lis quelque chose, dis, Quelque chose de gai. . .dis, tu n’as rien De très comique, d’inédit? Alors, assieds-toi là. . .Raconte-moi, Filliou, Raconte. . . On ne l’avait jamais fini, ce conte Qui nous passionnait! Dis-le-moi jusqu’au bout. . . C’est «Coeur de Nénuphar et Tige de Bambou», Tu te souviens? Le soir, tu l’inventais pour nous Et c’était merveilleux, si merveilleux, Filliou! Raconte. . . Médecins. Ne cherchez donc pas dans vos livres! Est-il si compliqué de vivre? Quel mal ils m’auront fait, ces tristes médecins. . . Je ne dis pas que ce soit à dessein Et l’on n’est pas toujours exprès des assassins; Mais tant de drogues, de piqûres, Et si peu de savoir? Ils me tueront, c’est clair. Me laisser tant souffrir, souffrir tout un hiver, Pour jouer ensuite aux Augures! Je les vois en bouchers me palper tour à tour, Puis s’enfermer d’un air sinistre, Conseil de guerre? de ministres? Concile? Ou, verrous clos, sous l’abat-jour, La conspiration de mélo, dans la cave? Je rirais bien, si ce n’était beaucoup plus grave. Mais il s’agit de moi qui ne sais rien Et de ces gens à qui, dirait-on, j’appartiens, Parce qu’ils font semblant de savoir quelque chose. Bouchut en sait mille fois plus, hélas! Mon vieux Bouchut qui prend son herbe et se la dose Et toujours se guérit des misères qu’il a Sans en chercher la cause. . . Vieux Bouchut, vieux Bouchut, dans ton bain de soleil, Tu te moques de leurs remèdes! Ton ventre est chaud, ton petit nez vermeil. Tu me suffis, Bouchut. Viens à mon aide. . . Printemps. Et puis, c’est oublié. Ai-je pensé, vraiment, ces choses-là? Bon soleil, te voilà Sur les bourgeons poisseux qui vont se déplier. Le miracle est partout. Le miracle est en moi qui ne me souviens plus. Il fait clair, il fait gai sur les bourgeons velus; Il fait beau -voilà tout. Je m’étire, j’étends mes bras au bon soleil Pour qu’il les dore comme avant, qu’ils soient pareils Aux premiers abricots dans les feuilles de juin. L’herbe ondule au fil du chemin Sous le galop du vent qui rit. Les pâquerettes ont fleuri. Je viens, je viens! Mes pieds dansent tout seuls Comme les pieds du vent rieur, Comme ceux des moineaux sur les doigts du tilleul. (Tant de gris au-dehors, de gris intérieur, De pluie et de brouillard, était-ce donc hier?) Ne me rappelez rien. Le ciel est si léger! Vous ne saurez jamais tout le bonheur que j’ai À sentir la fraîcheur légère de cet air. Un rameau vert aux dents comme le «Passeur d’eau», J’ai sans doute ramé bien des nuits, bien des jours. . . Ne me rappelez rien. C’est oublié. Je cours Sur le rivage neuf où pointent les roseaux. Rameau vert du Passeur ou branche qu’apporta La colombe de l’Arche, ah! la verte saveur Du buisson que tondra la chèvre aux yeux rêveurs! Être chèvre sans corde, éblouie à ce tas De bourgeons lumineux qui mettent un halo Sur la campagne verte -aller droit devant soi Dans le bruit de grelots Du ruisseau vagabond -suivre n’importe quoi, Sauter absurdement, pour sauter -rire au vent Pour l’unique raison de rire. . . Comme Avant! C’est l’oubli, je vous dis, l’oubli miraculeux. Votre visage même à qui j’en ai voulu De trop guetter le mien, je ne m’en souviens plus, C’est un autre visage -et mes deux chats frileux, Mon grand Dikette-chien sont d’autres compagnons Faits pour gens bien portant, nouveaux, ressuscités. Bon soleil, bon soleil, voici que nous baignons Dans cette clarté chaude où va blondir l’été. Hier n’existe plus. Qui donc parlait d’hier? Il fait doux, il fait gai sur les bourgeons ouverts. . . Quand Je Serai Guérie. Filliou, quand je serai guérie, Je ne veux voir que des choses très belles. . . De somptueuses fleurs, toujours fleuries; Des paysages qui toujours se renouvellent, Des couchers de soleil miraculeux, des villes Pleines de palais blancs, de ponts, de campaniles Et de lumières scintillantes. . . Des visages Très beaux, très gais; des danses Comme dans ces ballets auxquels je pense, Interprétés par Jean Borlin. Je veux des plages Au décor de féerie, Avec des étrangers sportifs aux noms de princes, Des étrangères en souliers de pierreries Et de splendides chiens neigeux aux jambes minces. Je veux, frôlés de Rolls silencieuses, De longs trottoirs de velours blond. Terrasses, Orchestres bourdonnant de musiques heureuses. . . Vois-tu, Filliou, le Carnaval qui passe? La Riviera débordante de roses? J'ai besoin de ne voir un instant que ces choses Quand je serai guérie! J'aurai ce châle aux éclatantes broderies Qui fait songer aux courses espagnoles, Des cheveux courts en auréole Comme Mae Murray, des yeux qui rient, Un teint de cuivre et l'air, non pas d'être guérie, Mais de n'avoir jamais connu de maladie! J'aurai tous les parfums, " les plus rares qui soient ", Une chambre moderne aux nuances hardies, Une piscine rouge et des coussins de soie Un peu cubistes. J'ai besoin de fantaisie. . . J'ai besoin de sorbets et de liqueurs glacées, De fruits craquants, de raisins doux, d'amandes fraîches. Peut-être d'ambroisie. . . Ou simplement de mordre au coeur neuf d'une pêche? J'ai besoin d'oublier tant de sombres pensées, Tant de bols de tisane et d'heures accablantes! Il me faudra, vois-tu, des choses si vivantes Et si belles, Filliou. . . si belles -ou si gaies! Nul ne sait à quel point nous sommes fatiguées, Toutes deux, de ce gris de la tapisserie, De l'armoire immobile et de ces noires baies Que le laurier nous tend derrière la fenêtre. Tant de voyages, dis, de pays à connaître, De choses qu'on rêvait, qui pourront être Quand je serai guérie. . . Un Médecin? Un médecin? Mais alors qu’il soit beau! Très beau. D’une beauté non pas majestueuse, Mais jeune, saine, alerte, heureuse! Qu’il parle de plein air, non pas trop haut, Mais assez pour que du soleil entre avec lui. Qu’il sache rire -tant d’ennui Bâille aux quatre coins de la chambre- Et qu’il sache te faire rire, toi, souffrant De ta souffrance et du mal de Décembre. Décembre gris, Décembre gris, Noël errant Sous un ciel de plomb et de cendre. Un médecin doit bien savoir D’où ce gris mortel peut descendre? Qu’il soit gai pour vaincre le soir Et les fantômes de la fièvre- Qu’il dise les mots qu’on attend Ou qu’on les devine à ses lèvres. Qu’il soit gai, qu’il soit bien portant, (Ne faut-il croire à l’équilibre Qui doit redevenir le nôtre, aux membres libres, À l’esprit jouant sans efforts?) Qu’il soit bien portant, qu’il soit fort -sans insolence, Avec douceur, contre le sort. . . Il nous faut tant de confiance! Qu’il aime ce que j’aime -J’ai besoin Qu’il ait cet art de tout comprendre Et de s’intéresser, non pas de loin, Mais en ami tout proche, à ce qui m’intéresse. Qu’il soit bon -nous voulons une indulgence tendre Pour accepter notre révolte ou nos faiblesses. De la science? Il en aura, n’en doutez point, S’il est ce que je dis, ce que j’exige. Mais exiger cela, c’est, vous le voyez bien, Leur demander, quand ils n’y peuvent rien, Quelque chose comme un prodige! Lequel, parmi vos diplômés, Ressemble au médecin qu’espère le malade? Lequel, dans tout ce gris tenace, épais, maussade, Sera celui que moi je vois, les yeux fermés? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ou bien, alors, prenons-le contrefait, Cagneux, pointu, perclus, minable; Qu’il flotte en ses effets Comme un épouvantail -et semble inguérissable Des pires maux, connus ou inconnus! Prenons-le blême et vieux, que son crâne soit nu, Ses yeux rougis, sa lèvre amère- Et que rien ne paraisse au monde plus précaire, Plus laid, plus rechigné que cet être vivant, Afin que, chaque jour, l’apercevant Comme un défi, parmi les fleurs venant d’éclore, Nous pensions, rassurés, soulagés, fiers un peu De nous sentir si forts par contraste: «Grand Dieu! Qu’il doit être savant pour vivre encore!» Vous Parler? Vous parler? Non. Je ne peux pas. Je préfère souffrir comme une plante, Comme l'oiseau qui ne dit rien sur le tilleul. Ils attendent. C'est bien. Puisqu'ils ne sont pas las D'attendre, j'attendrai, de cette même attente. Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul. Je ne veux pas d'indifférents prêts à sourire Ni d'amis gémissants. Que nul ne vienne. La plante ne dit rien. L'oiseau se tait. Que dire? Cette douleur est seule au monde, quoi qu'on veuille. Elle n'est pas celle des autres, c'est la mienne. Une feuille a son mal qu'ignore l'autre feuille. Et le mal de l'oiseau, l'autre oiseau n'en sait rien. On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble? Et se ressemblât-on, qu'importe. Il me convient De n'entendre ce soir nulle parole vaine. J'attends -comme le font derrière la fenêtre Le vieil arbre sans geste et le pinson muet. . . Une goutte d'eau pure, un peu de vent, qui sait? Qu'attendent-ils? Nous l'attendrons ensemble. Le soleil leur a dit qu'il reviendrait, peut-être. . . FEUILLES DE CARNETS. (Fragments) Il est parti sur son cheval. . . Il est parti sur son cheval, dans l’herbe. Le vent du Nord le cingle, mais il feint de promener son cheval. On dit: «Comme il oublie déjà. la terre lui paraît toujours belle.» Mais son cheval croit porter un fantôme et tourne la tête pour le regarder. Il a sifflé son chien comme auparavant. Il touche au passage les feuilles nouvelles. Celui qui reste qu’exigez-vous de lui? Ils disent, ils crient: «Ce n’est pas possible.» Et l’aube renaît. Son cheval sans maître est déjà vendu. Les choses aimées le seront par d’autres ou s’habitueront à ne l’être plus. La vie continue. L'oustalet est vide. . . L’oustalet est vide. Il est éventré, l’on ne sait pourquoi. La guerre des hommes était loin d’ici. . . Les vents du pays sautaient par-dessus comme des cabris, Sans même effleurer son toit de joubarbes. Et le feu du ciel, qu’aurait-il puni dans ces quatre murs couleur de cigales? Un pauvre foyer, couleur de souris, mourut en secret sous la crémaillère. Peut-être un passant, le temps d’une averse, rêva-t-il, hier de le ranimer?. . . Peut-être les dieux nous attendent-ils? Le chemin s’arrête. . . Au bord du ravin, n’est-ce pas, l’odeur de ces violettes dont tu te souviens?. . . La chaise vide. . . Ah comment feras-tu La chaise vide. . . Ah comment feras-tu pour supporter cela? Et moi qui pars, comment ferai-je pour supporter le reste? La main des dieux. . . La main des dieux, tu peux refuser de la prendre. La main du mendiant, tu peux aussi. Toutes les mains qui frôleront la tienne, tu peux les oublier. La main de ton ami, ferme les doigts sur elle, et serre-la si fort que le sang de ton coeur y batte avec le sien au même rythme. N'Oublie Pas La chanson. . . N’oublie pas la chanson du soleil, Vassili. Elle est dans les chemins craquelés de l’été, dans la paille des meules, dans le bois sec de ton armoire, . . .si tu sais bien l’entendre. Elle est aussi dans le cri du criquet. Vassili, Vassili, parce que tu as froid, ce soir, Ne nie pas le soleil. Ne me parle pas d'absence. . . Ne parle pas d’absence, toi qui ne sais pas. Mets seulement ta joue contre la mienne. As-tu jamais interrogé la porte qui doit s’ouvrir pour le retour et désespéré. . .? As-tu jamais, au petit jour, songé qu’on pourrait ne plus se revoir peut-être et imaginé?. . . Serre-moi plus fort. Nos deux ombres séparées, que deviendraient-elles? Ne regarde pas si loin. . . Ne regarde pas si loin, Vassili, tu me fais peur. N’est-il pas assez grand le cirque des steppes? Le ciel s’ajuste au bord. Ne laisse pas ton âme s’échapper au-delà comme un cheval sauvage. Tu vois comme je suis perdue dans l’herbe. J’ai besoin que tu me regardes, Vassili. Tu te chaufferas. . . -Tu te chaufferas au feu de paysan? -Je me chaufferai au feu de paysan. -Tu auras de vieilles lampes à pétrole? -Je les aurai. -Un jardin de curé? -Un jardin de curé. -Et un pot de basilic? -Et deux pots de basilic. Et ta pitié pour moi et ma pitié pour toi. DERNIERS POEMES Au Jardin. Le bébé, dans le jardin, Comme un petit chat se glisse. «Bonjour!» dit le romarin. «Je sens bon» dit la mélisse. «Comme il fait beau ce matin!» Dit le coq aux plumes lisses. «Fait beau?» disent les poussins. «Beau» dit leur maman nourrice. «Veux-tu nous donner la main? Vois nos gentilles cabanes!» Disent les petits lapins. «Vois mon trou» dit le lucane. «Moi» dit l'escargot malin «Je porte ma maisonnette.» «Moi je dors dans le bassin» Dit en sautant la rainette. «Sous ma peau jaune à gros grains, Vois si mon ventre bat vite!» Dit le crapaud tout chagrin, «Faudra-t-il que je t'évite?» Mais le bébé du jardin Fait sa voix la plus petite Et dit: «Bonjour, mon copain, Je suis un frère en visite. Un prince, peut-être bien, Sous ta robe jaune habite?» Le crapaud cligne un oeil fin Et sa main droite s'agite. Un prince, peut-être bien. . . C'est une fable au jardin. Corrida De Muerte. Du sang. . . Je le sais trop. J’en ai l’horreur, Le remords comme vous qui chérissez les bêtes. Mais ce vertige de soleil! cette couleur Des Goya qui bougent et chantent -ce que jette L’éclat des éventails, des fleurs, Des lèvres et des yeux sur les plazas en fête À Séville, à Madrid, partout où l’on entend Des grelots et des castagnettes. . . Ce décor éclatant Où des mules aux pompons rouges se profilent. . . Ah! tout cela, toute la fièvre d’une ville, Parce qu’un beau toréador aux sourcils noirs Va passer comme un roi de légende -pourrais-je, Ayant vu tout cela, dites, ne plus le voir? Ne plus revoir les gradins qu’on assiège, L’arène fauve où la quadrille décrira Cette courbe qui s’infléchit vers les tribunes, Le geste, en rapide salut, d’une main brune Vers l’oeillet qui s’effeuille aux doigts des señoras; L’or et l’argent brodés; le chatoiement des soies; Dans l’air, cette dansante joie Où la clef du toril tombe subitement Comme un défi poignant le coeur. . . sans doute, Faudrait-il échapper à l’ensorcellement Du mot magique: «A los toros», que chaque route, Chaque balcon, demain, se renverra, Bayonne, sous ton ciel aux couleurs espagnoles. . . Mais, oublier? Voyez flotter les banderoles! Plus haut que les frontons d’Aguilera Monte cette rumeur, là-bas. . . Pardonnez-moi, Taureaux noirs aux beaux yeux sauvages qui s’affolent, Pauvres doux vieux chevaux ruant d’effroi, Pardonnez-moi. . . Devant l’art souple qui se joue De la mort et la brave -et le cadre où se noue Le drame préparé dans les ganaderias Là-bas, au pied vert des montagnes - Je ne sais plus pourquoi, je ne sais pas Comment l’amour de ces choses me gagne! Pardonnez-moi de ne plus voir que la beauté Du poème barbare, et d’oublier l’épée Sous la cape écarlate. . . Il faudrait moins d’été, Moins de soleil peut-être et de roses coupées, Moins d’éventails ouverts et de gens qui se hâtent, Pour dire -le pensant -: Je ne veux plus vous voir, Ô corridas de muerte, Corridas aux couleurs des romantiques soirs Dont la muleta saigne entre des rochers noirs Sur les arènes de la mer luisante et verte. . . Biarritz (Veille de course.) Et que m'importe. . . Et que m'importe la coque de ton âme, qu'elle soit jeune ou vieille, épaisse ou fine; que l'on t'appelle un homme ou une femme, que tu sois une cloche, un gong ou le grelot d'une source invisible, j'entendrai bien le son. TEXTES EN PROSE. Album De Famille. «Je me fais conter leur histoire et je découvre toujours que la fin de leur vie fut triste, nullement par leur faute, non; elles semblent avoir été punies de leurs qualités; Aurore, si douce, Élisabeth, délicieuse; Tamaïe, d'un coeur sauvage (par contre Imbertoune, autoritaire, et Marianne qui terrorisait les servantes, furent récompensées. Cela donne à réfléchir. . .» Aphorismes. «Ne te laisse pas diminuer surtout, ni par les autres, ni par toi.» «Seule m’attire la plus haute marche de l’escalier. Certains dorment ou jouent sur la plus basse. Qui a raison?» «Si quelque oiseau bleu me fait signe, rien, sachez-le, ne me retient.» Evocation D'Un Aïeul. Pendant que nous montions la côte dans le tonneau, X. . . nous a parlé du père de Madame Élisabeth [arrière grand-mère de S.S.]. C'était passionnant. Il nous semblait voir l'habit bleu barbeau, le chapeau tyrolien et le jabot de dentelle. Il était petit et portait de hauts talons. Il montait de très grands chevaux, l'un noir, Barzignan, l'autre blanc, Arzane. Il dansait, chantait, peignait, composait des comédies en vers et en prose, s'était improvisé maître de ballet dans un pensionnat de demoiselles et jouait du violon. Il en joua tout le long du chemin quand il s'en fut à Rome; c'était un voeu qu'il avait fait pour expier sa conduite envers sa jeune femme, Aurore, qui pleurait souvent. (Avec ses airs de violon, il payait les auberges). Il avait une grande réputation de médecin; on venait le chercher de loin; et il avait tellement d'esprit que les histoires qu'il racontait sont encore célèbres. Mais il se faisait payer «en nature» par les gens du pays, en blé par le meunier; en rubans par la mercière; en poisson par le pêcheur, et cela réservait bien des surprises à la famille. Une fois, après une maladie grave du charron, il lui commanda un carrosse et le charron voulut si bien se distinguer qu'il réussit un carrosse deux fois plus large que les chemins où l'on passait alors. L'arrière grand-père continua ses visites à cheval, et le carrosse finit en cage à poules devant la tour de la Tite. La Tite était sa maison de campagne et se composait uniquement d'une tour sur le colline de C. (Lot et Garonne), entourée de fossés où vivait un bouc (paiement du chevrier, je pense). L'escalier de la tour, transformé en bibliothèque, avait des rangées de livres, de marche en marche, jusqu'au sommet, et je ne sais plus ce qu'on trouvait sur la plateforme. Quand il eut quatre-vingt ans, l'arrière grand-père estima qu'il avait assez fait de médecine et que le droit serait plus intéressant. Il prit ses inscriptions à la Faculté de Poitiers. . . et les étudiants de cette époque parlèrent jusqu'à leur mort de ce délicieux petit vieux plus jeune qu'eux tous et qui racontait des choses si divertissantes. . . Evocation Des Grands-Pères Paternel Et Maternel. Monsieur Docteur habitait la Dordogne et regrettait la Gironde. Il était médecin et regrettait de n'être pas vigneron. Ses parents avaient de grands vignobles sur les collines de Plassac. Sa soeur, Mme Apollonie, sa mère et ses parentes, étaient des sortes de géantes, bourgeoises, catholiques, ayant chacune son curé au séminaire. Monsieur Docteur en était devenu presque mécréant. Son frère, médecin à Bordeaux, l'était tout à fait. Madame Loïde, femme de Monsieur Docteur, n'y pouvait rien mais obtint de faire élever le «petit Gaston» au collège des Pères, de Bazas, ce qui donna un résultat auquel elle ne s'attendait pas du tout. Sa famille à elle était originaire de Riom; son frère se nommait Phédonis, sa belle-soeur Émaïr. Mais ceci est une autre histoire. Leur villa était entourée de cèdres et la petite rivière du Dropt, derrière, était célèbre par ses carpes bleues. . . Mon grand-père d'ici s'effaça tout d'un coup, l'année de la guerre. Il y aura un chapitre pour lui. Il avait les yeux bleus et une âme ravissante. Il fut le poète dessinateur du jardin et construisit la grotte, pierre par pierre, avec de petits rochers à figure qu'on apportait des bois de la «Citadelle» dans des charrettes à boeufs. La Moule. Est-ce bien vous, petites moules noires, tassées dans ce panier, Sur ce lit de cheveux rudes et gris qui sont des algues? Est-ce bien vous, si loin de la mer? Qui vous a détachées du rocher où vous pendiez en grappes, comme des raisins noirs? Vous viviez si tranquilles votre petite vie de coquillages Autour de vous, dansaient les vagues. Votre chair blonde, dans son cocon de laque, était bien cramponnée. Petites bourses noires (étuis d’ébène à doublure de nacre) vous étiez closes. Cachiez-vous une perle? Non Mais cette fleur étrange qu’est votre petit corps d’un jaune pâle, citron et clair de lune. À marée basse, comme de tout petits points noirs, on vous voyait. Puis la mer vous enveloppait de sa robe à volants, vous polissait de ses mains vertes. D’autres coquilles -mauves, blanches ou roses -vous entouraient. Parfois, vous vous entrebâilliez aux grands courants du large et l’Océan entrait en vous C’est pourquoi, sacs de deuil, vous avez gardé la mélancolie des mers dolentes. Menues boîtes magiques, tulipes noires en bouton, vous évoquez le mystère des profondeurs sous-marines, des jardins où s’épanouissent l’éponge et le corail, parmi les algues. Petits bénitiers sombres, on respire en vous toute l’odeur de sel, de varech et d’iode, qui est l’âme de votre pays; on y respire l’odeur amère des tempêtes et l’odeur du sable au soleil, une odeur qui nous emmène si loin de votre panier, petites moules, de votre panier échoué à l’étalage d’un marchand, le panier où vous êtes si tristes Le Volant. Le soir. Crépuscule hésitant blond en dehors des arbres, brun au- dessous. Dans le feuillage sombre, quelque chose a glissé, quelque chose de blanc Pauvre oisillon tombé du nid, peut-être? Je m’approche, si doucement. L’oiseau ne crie pas; mais je crois distinguer ses ailes hérissées, son éventail de queue défrisé, déplumé Un merle blanc, qui sait? Et, tout à coup, au ras de mon visage, il reprend son élan, fuit très haut, tourbillonne; et je m’aperçois que ce n’est pas un oiseau, mais un papillon -ou un flocon de neige. En papillote, le revoici. Il se pose un instant entre deux branches et c’est une fleur. C’est une fleur d’amandier que le vent chaud apporte. Elle repart, pirouettant. Je me retourne et la revois au bord d’un pot, sur des raquettes vertes Un cyclamen déjà! Mais deux, trois, cinq petites houppes tombent du ciel Est-ce une oie qu’on plume là-haut? Un édredon qu’on découd? Tantôt il n’y a plus sous les feuilles qu’un point clair - minuscule rond de lune; -tantôt me frôle un pinceau pour la barbe, couronné de savon. Une couronne? Attendez donc. Couronne de marquis, en perles -ou de sauvage, en plumes -ou de paon blanc, en filigrane? Un va-et-vient s’établit sous la voûte des tilleuls complices. La petite chose monte et redescend, s’éloigne et se rapproche. Une ou plusieurs? Les voilà qui se croisent De qui se moque-t-on? Et vous riez? Ne pouviez-vous dire que ces raquettes étaient de vraies raquettes et que, jusqu’à la nuit, vous jouez au volant? Les Petits Lapins Blancs. Un tas de neige, dans un coin, c’est Hermine. Contre le grillage, des flocons en rang; les fils d’Hermine. Ils guettent le jour. Clignant de l’oeil en haut des cages, le vieux soleil les trouve là, si tôt qu’il vienne. «Bonjour, soleil!» Ils le saluent, faisant claquer leurs petits pieds. «Quelle heure est-il?», disent les poules. «L’heure des champs mouillés, des verts petits chemins», dit le vent qui s’amuse aux graines du tilleul. Mais le tilleul fait signe de la main. «Calme-toi, vent. Je suis chargé de perles dures. S’ils allaient croire à du plomb, ces petits!» Le vent se sauve et rit dans les bambous. «C’est le matin! c’est le matin! Les lapins gris broutent sur la colline!» Les petits lapins blancs appuient leur nez, très fort, contre la grille. «Qu’est-ce qu’une colline?» Ils ruent, s’excitent du talon, clac! clac! Je leur demande; Petits jouets à ressort, de quel bazar sortez-vous donc? Êtes-vous de peluche ou de plume, petites pelotes? Que signifient ces taches d’encre sur le dos, cette autre sur le front, ce nez où la grille s’imprime et ces oreilles d’âne doublées de velours rose? Un lapin blanc qui se respecte n’est qu’une boule blanche et ses yeux ne sont pas deux flaques de café, mais des yeux rouges transparents, pareils à des pastilles de groseille. Voilà que vous tournez, maintenant, dans la cage! Est-ce un manège? Une course? Qui gagne? Vous sautez sur le dos de ce manchon qui est votre mère Vous êtes des poussins? Puis, non. Ce sont bien des jouets de treize sous. Vingt pattes de devant, fines et raides, jouent du tambour sur la grille tendue, tenant, en guise de baguettes, deux rayons de soleil. Un bazar! dis-je. Réclame à l’étalage Voyez lapins! FRAGMENTS DE POEMES. Georges Braque, L'oiseau bleu et gris (estampe, 1962) Ce soir, être ensemble, un point, c'est tout. . . . Ne t'éloigne pas de la fenêtre, disait l'Oiseau bleu. Même si tu ne m'entends pas, je suis toujours sur l'arbre. Les rasoirs ont tranché mes pieds, disait-il, non mes ailes. . . . . . .Il est aveugle. -Alors, attends qu'il parle. -Et s'il ne parle pas? -Alors, touche sa main. -Et s'il la retire? -Alors dis-lui les mots que nous savions dans l'île. La Chanson Du Petit Caillou. On le croit silencieux: moi je sais qu'il chante. Il chante, au bord du chemin, sa chanson de petit caillou. Mais comme il chante à voix basse, les hommes, d'ordinaire, n'en savent rien. A-t-il appris dans la rivière, ou sur le barrage du ruisseau, les secrets de l'eau qui court? A-t-il appris le long de la route, les secrets des êtres qui passent? Le Carrefour. Est-ce ma route? Soit. Pour aujourd'hui Je la suivrai jusqu'à la nuit. Au petit jour, demain, si je me suis trompée, Un Carrefour viendra. La flèche ou l'écriteau diront bien quelque chose Et tant pis pour la route où fleurit une rose. Les roses sont coupées. La Vierge aura ce soir un brin de réséda Sur son petit pied noir de vierge en bois d'Espagne. Elle a des fleurs par tous les temps La vierge des routiers dans la campagne. Sa niche les abrite et leur prière y brille Comme une lampe de couleur. Notre-Dame des Champs, Notre-Dame des Villes, Priez pour nous, pauvres pécheurs. Et le Calvaire aussi met sur la route -Une des quatre, ou sur le carrefour - La pitié de ses bras ouverts. Le sentier rocailleux et vert Où passèrent les diligences Et la route blanche du bourg Et celle du pont rouge où court Le ruisseau de Sainte-Innocence Et celle à qui toujours s'ajoutent Des embranchements sans poteau. Des routes, des routes, des routes. . . N'avons-nous pas choisi trop tôt? La mienne se perd dans les sables. Je voudrais savoir où se perd Le bout du chemin muletier Que l'on ne voit jamais l'hiver. Ah! sous les mélèzes d'été, Le soleil a glissé peut-être Les clefs d'or de la Liberté. Le jeune écureuil les grignote. Le vieil écureuil s'en méfie. -Vit-il des cages aux fenêtres? Les hommes chantent à voix haute Le long des routes carrossables. La route que j'avais choisie Était une route de sable. Devait-elle devant la mer Cette route jaune et friable Se perdre au galop des marées Comme au galop du vent se fond dans le desert La piste des gazelles? J'ai perdu sa trace nacre Comme un filet d'eau dans le sable. Et la route des oasis Après les minarets, les gourbis et les tentes, C'est un autre pays qu'on traverse avec elle, Un pays loin d'ici. La route de ce soir n'a qu'un oiseau qui chante, Un oiseau tout modeste et gris et sans souci Qui n'émigre jamais vers un ciel inconnu. Lorsque le petit jour, demain, sera venu, Oserai-je quitter l'oiseau de ce pays? Le Chemin De L'Oiseau. Je ne choisirai pas cette route ni l'autre Où des oiseaux tout court ont trop chanté À la saison des chasses. On a trahi partout leurs souvenirs de l'Arche Et saint François ne leur a plus parlé. Saint Hubert, Saint Hubert: Plumes que vent emporte; Plumes et feuilles mortes Sous le ciel pommelé. . . Le Chemin Du Bonheur. Le bonheur? Oh! tant de visages. . . Petits et grands bonheurs, vieux et jeunes bonheurs, Bonheurs sans âge. Le brin d'herbe oublié derrière les faucheurs. Mon bonheur. Mon bonheur qui sent la fleur sauvage Mes doigts l'ont tant serré qu'ils en sont douloureux Et je ne sais plus bien ni comment je le veux Ni comment seront faits les barreaux de sa cage. Mon bonheur de ce soir et celui de demain, Se ressembleraient-ils, ne seront plus les mêmes. Bonheur des grands chemins Vous apprivoise-t-on comme un duvet que sème Le pissenlit amer dans les remous du vent? Bonheur de la maison, brillez-vous sous la cendre Comme le tison d'or que l'on croit endormi? Bonheur de ceux qu'on aime et par qui sont remis Tous les vagues remords de nos coeurs anxieux, Bonheur qu'on lit au fond des yeux Comme un miracle tendre, Bonheur de croire à la bonté du jour levant Malgré tout ce qui fut, tout ce qui vous attend. . . Le Chemin Du Guerrier. Et tous invoquaient Dieu Mon Dieu est grand Dit le guerrier qui va-t-en guerre. Je gagnerai la guerre. Mon Dieu est juste Dit le guerrier qui va-t-en guerre Contre l'autre guerrier. Le bon combat je gagnerai. Mon Dieu est le plus fort Dit le guerrier du Nord, Il m'a promis la gloire. Mon Dieu est tout-puissant Dit le guerrier du Sud. La victoire est à moi. Vos dieux? Mais il n'y a -Dit le petit oiseau qui vole d'arbre en arbre- Il n'y a qu'un seul Dieu, Un seul Dieu dans les Cieux. Et vous a-t-il promis, guerriers victorieux, Qu'était gagné par le fer et le feu Le salut de votre âme? Le Chemin Du Moulin. Embranchement. Le moulin me fait signe. Ce n’est pas un moulin à vent Mais ses ailes battent dans l’eau secrètement Et ses canards sont blancs comme des cygnes. Ses colombes ont l’air du Saint-Esprit. Son porche A l’air de précéder une église. Au couchant Sa fenêtre à meneaux flambe comme une torche. Il n’a pas d’autre nom que le Moulin, pour le passant. Les Vieux Tilleuls. Peut-être, quelques temps, des gens se trouveront Pour dire: «Il était là des arbres vénérables»; Mais d'une ombre si large, et fraîche, et secourable, Au seuil de ces maisons lasses, courbant le front; D'une branche frôlant dans un geste qui berce Le mur du vieux couvent doucement assoupi; De ce vert qu'ils avaient, un soir, sous une averse; De ce blond de miel vierge et de jeunes épis Qu'ils prenaient dans le mois des fleurs et des abeilles; De tous ceux qui vers eux tendirent leurs corbeilles; De ceux-là qu'enchantait on ne sait quoi d'ancien, Un air que chaque chose, autour, avait fait sien, Air d'hospitalité, de paix, de bonhomie, Qui donnait à la ville une figure amie, De tout ce qui s'en va quand le bûcheron vient, Qui donc se souviendra comme je me souviens? Ô Baucis, dormiez-vous sous l'écorce moussue? Que l'on vous ait chassée à coups de hache, hier, Une femme en tremblant s'en est-elle aperçue!. . . Quelqu'un a-t-il senti que le deuil de l'hiver, Le poids des été lourds, une angoisse inconnue, S'emparaient aujourd'hui de cette place nue? Un mur, de la poussière et des rails. . . Il fut là De la sève montante et des bourgeons lilas, Et toute la douceur d'une vieille avenue. . . Il fut des jours d'automne en robe de gala Et des matins charmants pleins de nids qui s'éveillent, Et des coins où jasaient en rond de bonnes vieilles Dont quelqu'une à ses doigts laissait pendre un fuseau, Et, lorsque la fraîcheur qui flotte sur les eaux Venait de la rivière un peu haute la veille, Il fut, s'effilochant le long du vieux rempart, Des crépuscules bleus de sous-bois pleins de sèves. . . Sauf aux pays sans doute où les vieux arbres rêvent. . . Vieux arbres dont le temps, sous nos regards, s'achève, Charme de ce mot «vieux» qu'on s'explique plus tard. . . Est-ce vrai qu'à cette heure, il n'attriste personne Ce chemin désormais grand ouvert aux départs? Une gare. . . un fanal. . . une cloche qui sonne Et tant de hâte, hélas! vers quels nouveaux destins. . . Une autre cloche, ici, tintait chaque matin, Chaque soir, et souvent dans la claire journée, Avec ce rythme lent d'oraisons égrenées, Cette voix des couvents derrière des murs gris. Mais le gris de ces murs était voilé de branches, Les cigales, dehors, chantaient le beau dimanche, Et des parfums semblaient tomber du ciel fleuri. . . Ce parfum des tilleuls, vous n'avez pas compris Ce qu'il glissait peut-être en des murailles closes; Parfum qui tient de l'ambre et du sureau, des roses, Du genêt, du foin mûr, un peu de l'oranger, Parfum moite et sucré dont la mouche s'enivre Et qu'au-dessus des trois secoue un vent léger, Parfum qui faisait croire à la douceur de vivre. . . Peut-être quelques-uns de vous se souviendront D'une tisane blonde où ce parfum persiste. Mais les vieilles maisons!. . . Les vieilles maisons tristes, Si laides tout à coup, lasses, penchant le front, La coiffe de travers, l'âme dépaysée, Les maisons de la rue, en aurez-vous pitié? Il fallait, voyez-vous, devant cette croisée, Des essaims bourdonnants, les signes d'amitié D'un vieil arbre qui bouge, et de l'ombre, et des feuilles, Cette obscurité verte où midi se recueille, Une échelle et des fleurs à cueillir librement, Pour que ces vieux logis eussent leur raison d'être. . . Ô Tilleuls reflétés au creux d'une fenêtre, Vous tombez, et voici rompu l'enchantement. Tout est dit. . . Qu'à leur tour, les vieilles maisons croulent. Un coup de pioche, et là, d'autres maisons demain. . . Qu'importe le rêveur égaré dans la foule Qui suivait l'ombre douce et flânait en chemin. . . Potager Basque. Le rouge du piment, celui de la tomate, Luisent joyeusement contre le petit mur. Le bel oignon de cuivre et le melon trop mûr Joignent leur blondeur fauve à la gamme écarlate. Des grains de malaga qui font songer aux dattes Achèvent de confire au haut du petit mur. Le cardonnette en fleurs mêle une ombre d'azur Aux doigts fins de l'hysope offrant ses aromates, Mais le crépi de cahxu qui par morceaux éclate Semble jusqu'à la nuit, le long du petit mur, Réfléchir un soleil si blanc, tapant si dur, Que les lézards ont dû fermer leurs yeux d'agate. Sur Une Visite Aux Studios Gaumont. Je vous dois cette chose Avoir vu devant moi s'ouvrir la porte close, Comme celle d'Ali Baba, Sa caverne était là -sans voleurs -toute blanche Et bleue, et mauve, en ses feux allumés, son branle-bas, Ses décors, ses lointains d'étoffes et de planches. Studio. . . Temple de la magie! Ô lampes d'Aladin, Puzzle mystérieux de villes, de jardins, Visages peints de couleurs irréelles. . . On tourne. . . Scène brève entre mille autres. Rien, Un détail, mais qu'on pousse et qui vivra, lien Rattachant je ne sais quelles pages entre elles. Nous sommes, paraît, dans un café concert Et c'est Constantinople. . . Et c'est la mer D'où vient ce matelot qui danse, Et tant de peine pour danser à contretemps, Pour tituber, le verre en main, roulant, chantant, En gestes mal venus qui recommencent! Metteurs en scène, je vous aime d'avoir chaud, De vous époumoner, d'être, à la fois, paroles, Rythme, souffle, souffleur, de vivre tous les rôles Tous les instants du film derrière le rideau. Et vous, les humbles figurants, foule anonyme Sur laquelle mes yeux glissaient jadis, indifférents Je vous retrouverai, désormais, sur l'écran, Un par un, et comme plus proches, presque intimes D'avoir pu vous comprendre mieux -ou deviner. . . Le reste, maintenant, je l'imagine. Et quand vous passerez, coteaux de Palestine, Puits de Jacob, avec votre Cochbas halluciné, Derrière les vrais paysages, Les grands artistes, les grands noms, je reverrai Dans un coin de studio, tant d'efforts ignorés, Tant de soucis, de travaux patients, de maquillages. De vrais rires, de vrais chagrins aussi. . . Tant de visages. Source: http://www.poesies.net