Poèmes Posthumes. Par Sabine Sicaud. (1913-1928) TABLE DES MATIERES PREMIERS POEMES. Château De Biron. L'heure Du Platane. La Grotte Des Lépreux. La Vieille Femme De La Lune. Le Camélia Rouge. Les Bégonias. Les Fontanelles. Les Trois Chansons. Premières feuilles. Vigne Vierge D'Automne. La Solitude. CHEMINS. Carte postale. Chemins de l'Est. Chemins de l'Ouest. Chemins du Nord. Chemins du Sud. Le chemin creux. Le chemin de crève-coeur. Le chemin de Dieu. Le chemin de l'amour. Le chemin de sable. Le chemin des arbres. Le chemin des chansons. Le chemin des chevaux. Le chemin des Hauts-Plateaux. Le chemin des Hors-la-loi. Le chemin des jardins. Le chemin des veuves. Quand j'habitais Florence. DOULEUR, JE VOUS DETESTE. Ah! Laissez-Moi Crier. Aux Médecins Qui Viennent Me Voir. Demain. (poème inachevé) Douleur, Je Vous Déteste. Jours De Fièvre. Maladie. (fragment) Médecins. Printemps. Quand Je Serai Guérie. Un Médecin? Vous Parler? FEUILLES DE CARNETS (Fragments) Il est parti sur son cheval. . . L'oustalet est vide. . . La chaise vide. . . La main des dieux. . . N'oublie pas la chanson. . . Ne me parle pas d'absence. . . Ne regarde pas si loin. . . Tu te chaufferas. . . PREMIERS POEMES. Château De Biron. Sur les chemins nus, plus personne. Couleur de sanguine pâlie Un horizon de bois frissonne. De quelle âpre mélancolie Nous enveloppe ici l’automne? Un gémissement de poulie Survit seul en haut du puits rond. La cour d’honneur et le perron En vain parleraient d’Italie. . . Trop de couloirs sombres relient Aux salles où nos pas résonnent Des retraits que nous ignorons. Trop d’ombre se tasse aux chevrons Le long de frises abolies. Feu le duc aux «souliers tout ronds» A rejoint défunt Bragelonne. Dans les cuisines, plus personne. Le soir meurt, plein de moucherons. Vieux château des Gontaut-Biron Avec quelle mélancolie Vous regardez venir l’automne. . . L'Heure Du Platane. Sentez-vous cette odeur, cette odeur fauve et rousse de beau cuir neuf, chauffé par l’automne qui flambe? Tous les cuirs du Levant sont là, venus ensemble de souks lointains saturés d’ambre et de santal. Des huiles et des gommes d’or les éclaboussent. En de jaunes parfums d’essences et de gousses, tous les cuirs précieux d’un faste oriental, cuirs gaufrés et gravés, pointillés de métal, peints et damasquinés, sont là. Ceux de Cordoue s’allongent en panneaux où la lumière joue comme dans l’escalier d’un palacio ducal; ceux de Russie ont des reflets de pourpre ardente; ceux de Venise la douceur d’épais velours, et ceux des Flandres aux blonds rares, aux bruns sourds, semblent chez le bourgmestre attendre une kermesse. Quelles mains ont offert à ces livres de messe la reliure somptueuse qui m’enchante? Et ce manteau pareil à la robe de Dante, qui le tailla pour des poètes ignorés? Beaux livres d’autrefois, je vous aime, dorés sur un fond de soleil ainsi que des Icones, et ma bibliothèque est un gala d’automne ce soir, entre les bras d’un arbre mitré d’or. La légende se brode à même le décor. Mes livres, des très vieux aux très jeunes, s’étagent de branche en branche, à la façon d’oiseaux pensifs, et par-dessus la mosaïque des massifs prennent la gamme fauve et rousse du feuillage. Car ils sont habillés de feuilles, en ce temps où les platanes roux et fauves se dépouillent. La vierge, dans l’allée, a filé sa quenouille afin que chaque page ait un signet flottant. Vous qui lisez, le front penché, dans une chambre, ne sentez-vous donc pas qu’au seuil froid de novembre tout ce maroquin neuf et ces parchemins d’or sont faits pour que, ce soir, on traduise, dehors, uniquement, les strophes du platane? Automne, guilloché de soleil, broché d’insectes jaunes, plein de miel et de grains, et de cette odeur forte que promène le vent du sud, de porte en porte; Automne, qui donc pourrait croire aux feuilles mortes, croire, ce soir, à la tristesse de la mort? La Grotte Des Lépreux. Vallée Du Gavaudun. Ne me parlez ni de la tour, Ni des belles ruines rousses, Ni de cette vivante housse De feuillages en demi-jour. La gorge est trop fraîche et trop verte; La rivière, comme un serpent, S'y tord, à peine découverte Sous trop d'herbe où reste en suspens Le mystère des forêts vierges. Ne me parlez ni de l'auberge, Ni des écrevisses qu'on prend Dans la mousse et les capillaires. Je n'ai vu, de ce coin de terre, Ni la paix du soir transparent, Ni celle des crêtes désertes. Mais, barrant le ciel, deux rochers Tout à coup si nus, écorchés, Avec plusieurs bouches ouvertes! Vers ces bouches noires, clamant On ne sait quelle horreur ancienne, Savez-vous si, furtivement, De pauvres âmes ne reviennent? Où sont-ils, où sont-ils, mon Dieu, Ces parias vêtus de rouge Qui, là-haut, guettaient les soirs bleus Par les trous béants de ce bouge? Grotte des Lépreux, seuil maudit Au bord de la falaise ocreuse. . . Il faudrait qu'on ne m'eût pas dit Quel frisson traversait jadis Ce décor de feuilles heureuses. . . La Vieille Femme De La Lune. On a beaucoup parlé dans la chambre, ce soir. Couché, bordé, la lune entrant par la fenêtre, On évoque à travers un somnolent bien-être, La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir. Qu'elle doit être lasse et qu'on voudrait connaître Le crime pour lequel nous pouvons tous la voir Au long des claires nuits cheminer sans espoir! Pauvre vieille si vieille, est-ce un vol de bois mort Qui courbe son vieux dos sur la planète ronde? Elle a très froid, qui sait, quand le vent souffle fort. Va-t-elle donc marcher jusqu'à la fin du monde? Et pourquoi dans le ciel la traîner jusqu'au jour! On dort. . . Nous fermerons les yeux à double tour. . . Lune, laisse-la donc s'asseoir une seconde. Le Camélia Rouge. Au milieu des plantes fragiles qu’une vitre épaisse défend, plusieurs boutons pointent, fragiles, un premier cocon vert se fend. Déjà, le long des pots d’argile, on devine du bleu, du blanc. Un cyclamen joue au volant, -Soignez les petits pots d’argile- Mais plus haut, bien plus haut déjà, vers les branches qui se ravivent une fée a passé. Déjà en bouffette de pourpre vive Le premier cocon se changea. Cocarde rouge -est-ce un insigne? Velours sombre jaspé de clair, dans le sang, deux plumes de cygne. . . De quelle infante est-ce l’insigne? Rose orgueilleuse de l’hiver, on la sent faite pour des gerbes qu’on vendra tôt, qu’on vendra cher, bien avant la saison des gerbes! Fleurs des sillons, des bois, de l’herbe, vous n’entendez rien à cela. C’est pour des doigts trop blancs, trop las, que l’on cueille ces branches-là. Branche verte aux feuilles vernies vous offrant en cérémonie cette corolle sans parfum. . . Vers les boudoirs, vers les palaces, les rameaux s’en vont un à un. Dans le cadre des hautes glaces, saluez la fleur des palaces. Vous parlez de cette main lasse de la Dame aux camélias. Je ne sais pas ce qu’il y a dans le coeur des camélias; je n’y cherche ni l’humble grâce ni l’arôme de tant de fleurs- De s’ouvrir à la Chandeleur dans une atmosphère factice, d’être rare; d’être une fleur avant que d’autres ne fleurissent, de tout ce qu’il y a de factice lui sais-je gré? Je ne sais pas. Je l’aime à l’abri des frimas pour tout ce qu’il est ou n’est pas. Immobile papillon rouge entre deux feuilles qui ne bougent il est sous les vitres, là-bas, le premier camélia rouge. Les Bégonias. Ce sont les bégonias clairs couleur de fruits, couleur de chair, couleur de coquillages pâles. Bégonias aux lourds pétales couleur de perles et d’opales -couleur des fleurs aussi qui moururent hier- Ce sont les bégonias pâles. Bégonias si grands ouverts sentez-vous les doigts de l’hiver menacer votre coeur ouvert? Et vous dont la pourpre est si vive, bégonias couleur de sang couleur du soleil qui descend vers la mer qu’une houle avive- Bégonias éblouissants qui parlez de gloire et de sang au bout de tiges mutilées, sentez-vous tout ce que l’on sent quand le vent, le brouillard, la pluie ou la gelée se glissent le long des allées? Ciseaux du jardinier. . . que n’ont-ils fait déjà! Tiges molles qu’on déchargea d’une orgueilleuse fleur fanée. . . C’est bien fini pour cette année. Vos haillons de velours se dispersent déjà. Sur vos têtes découronnées un nom, barbare un peu, dira que vous étiez de cette pâleur fine ou de ce rouge altier que les soirs d’automne exagèrent. Bégonias d’âme étrangère, fleurs de luxe, fleurs qu’on aima comme on aime d’autres climats dans l’air un peu trouble des serres- Fleurs des jardins aux grilles d’or, voici l’heure, l’heure où l’on dort au fond des grands palais de verre. C’est l’heure des graines qu’on serre, des bulbes roses et velus gardant, de fleurs qui ne sont plus, le germe frêle sous la terre. Fleurs trop doubles; fleurs sans parfum, sans arôme léger, aucun, mais d’une beauté de mystère, feuillages verts, feuillages bruns, rameaux de corail un à un, couchés dans les massifs défunts, c’est l’heure des prisons de verre. Dormez. Le vent souffle dehors et tant de beaux rêves sont morts d’une mort sans réveil possible! Coeurs tendres ou coeurs impassibles, j’aime vous savoir endormis dans le terreau fin des semis cependant que le long des vitres impassibles le vent qui souffre, le vent fou emporte des haillons là-bas, je ne sais où. . . Les Fontanelles. Ce n'est qu'une maison blanche entre les arbres. . . Petites fontaines. . . Sans doute Il fut là parmi les reflets De sources et de ruisselets Tous ces bruits charmants qu’on se plaît À rêver le long d’une route. Grelots clairs, tendres ou follets, De sources et de ruisselets, Mousses fines que juin veloute, Oasis au bord d’une route. Un coin vert, des arbres en voûte Et notre âme s’apaise toute. Vous qui passez vite arrêtant Vos yeux pleins de fièvre un instant Sur cette fraîcheur qui repose, Puissiez-vous entendre longtemps Ce petit grelot d’un instant Au lointain de votre âme close. . . Deux gouttes d’eau, si peu de chose Mais cette fraîcheur qui repose. Les Charmettes, Milly, Nohant, Noms qui chantent, noms émouvants Comme un vieux jardin plein de roses; Le ruisseau du Cayla jasant; Arnaga, la vasque où se pose Le soir basque en robe d’argent. . . Un vieux banc, l’allée, une rose, Tout ce qui survit dans les choses! Vous qui prononcez à mi-voix, Tendrement, des noms d’autrefois, Dites, n’est-il un peu leur frère Ce diminutif où l’on voit Courir dans les syllabes claires Les sourcelettes de nos bois? Fontanelles. . . petites voix Qui dans l’ancien temps nous bercèrent. Sous la menthe et les capillaires N’est-ce pas le miroir étroit Où se penchent les «fatsillères»? Ici vint Françoun la bergère Ô chansons, chansons de naguère! Est-ce un parc, est-ce un petit bois? De la grande route on ne voit Qu’un bouquet d’arbres si tranquilles! Un brouillard léger sur la ville Estompe le rouge des toits- Et d’être blanche, d’être là Sous le ciel qu’eût aimé Virgile, Toute simple, avec cet éclat Seulement des fleurs que voilà Parmi de beaux arbres tranquilles, Cette maison nous est déjà Quelque chose comme un asile. Asile que l’on rêve au bout D’un chemin battu par l’orage, Halte claire du paysage. Vert non pas anglais, vert plus doux Qu’ont les pelouses de chez nous. Couchants lilas, baignés de roux, Volets s’ouvrant dans le feuillage. Vous qui partez, souvenez-vous. Ce n’est qu’une maison française. Des livres, les toiles qui plaisent, Un intérieur aux tons doux, Du gris, du rose Louis seize, Une vieille maison française. De loin, de près, je ne sais d’où, Puissiez-vous revoir aux jours tristes Un petit coin vert de chez nous. Que sa grâce, un peu vous assiste, Vous qui partez dans le soir triste. «Les Fontanelles» Villeneuve-sur-Lot Les Trois Chansons. Entends la chanson de l'eau. . . Comme il pleut, comme il pleut vite! Il semble que des grelots Dans la gouttière s'agitent. À l'abri dans ton dodo Entends la chanson de l'eau! Entends la chanson du vent. . . Comme les branches s'agitent! Les nids d'oiseaux, bien souvent, Sont bercés, bercés trop vite. À l'abri des rideaux blancs Entends la chanson du vent. Entends la chanson du feu. . . Comme les flammes s'agitent! Le feu jaune, rouge et bleu Pour te chauffer brûle vite. Quand tes yeux clignent un peu, Entends la chanson du feu. Écoute les trois chansons Qui se font toutes petites Et douces comme un ronron Pour que tu dormes plus vite. Si tu veux, bébé, dormons Au bruit léger des chansons. Premières Feuilles. Vous vous tendez vers moi, vertes petites mains des arbres, Vertes petites mains des arbres du chemin. Pendant que les vieux murs un peu plus se délabrent, Que les vieilles maisons montrent leurs plaies, Vous vous tendez vers moi, bourgeons des haies, Verts petits doigts. Petits doigts en coquilles, Petits doigts jeunes, lumineux, pressés de vivre, Par-dessus les vieux murs vous vous tendez vers nous. Le vieux mur dit: «Gare au vent fou, Gare au soleil trop vif, gare aux nuits qui scintillent, Gare à la chèvre, à la chenille, Gare à la vie, ô petits doigts!» Verts petits doigts griffus, bourrus et tendres, Vous sentez bien pourquoi Les vieux murs, ce matin, ont la voix de Cassandre. Petits doigts en papier de soie, Petits doigts de velours ou d'émail qui chatoie, Vous savez bien pourquoi Vous n'écouterez pas les murs couleur de cendre. . . Frêles éventails verts, mains du prochain été, Nous sentons bien pourquoi vous n'écoutez Ni les vieux murs, ni les toits qui s'affaissent; Nous savons bien pourquoi Par-dessus les vieux murs, de tous vos petits doigts, Vous faites signe à la jeunesse! Vigne Vierge D'Automne. Vous laissez tomber vos mains rouges, Vigne vierge, vous les laissez tomber Comme si tout le sang du monde était sur elles. À leur frisson, toute la balustrade bouge, Tout le mur saigne, Ô vigne vierge. . . Tout le ciel est imbibé D’une même lumière rouge. C’est comme un tremblement d’ailes rouges qui tombent, D’ailes d’oiseaux des îles, d’ailes Qui saignent. C’est la fin d’un règne- Ou quelque chose de plus simple infiniment. Ce sont les pieds palmés de hauts flamants Ou de fragiles pattes de colombes Qui marchent dans l’allée. (Où vont-elles, si rouges?) Leurs traces étoilées Rejoignent l’autre vigne, où l’on vendange. Si rouge, Est-ce déjà le sang des cuves pleines? Ah! simplement la fête des vendanges, Simplement n’est-ce pas? Et pourtant, que vos mains sont tremblantes! Leurs veines Se rompent une à une. . . Tant de sang. . . Et cette odeur si fade, étrange. Ces mains qui tombent d’un air las, Ô vigne vierge, d’un air las et comme absent, Ces mains abandonnées. . . (Lady Macbeth n’eut-elle pas ce geste Après avoir frotté la tache si longtemps?) Mains qui se crispent, mains qui restent En lambeaux rouges sur octobre palpitant; Dites, oh! dites chaque année Êtes-vous les mains meurtrières de l’Automne? Ou chaque année, Sans rien qui s’en émeuve ni personne, Des mains assassinées Qui flottent au fil rouge de l’automne? La Solitude. Solitude. . . Pour vous cela veut dire seul, Pour moi -qui saura me comprendre? Cela veut dire: vert, vert dru, vivace tendre, Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul. Mot vert. Silence vert. Mains vertes De grands arbres penchés, d'arbustes fous; Doigts mêlés de rosiers, de lauriers, de bambous, Pieds de cèdres âgés où se concertent Les bêtes à Bon Dieu; rondes alertes De libellules sur l'eau verte. . . Dans l'eau, reflets de marronniers, D'ifs bruns, de vimes blonds, de longues menthes Et de jeune cresson; flaques dormantes Et courants vifs où rament les «meuniers»; Rainettes à ressort et carpes vénérables; Martin-pêcheur. . . En mars, étoiles de pruniers, De poiriers, de pommiers; grappes d'érables. En mai, la fête des ciguës, Celle des boutons d'or: splendeur des prés. Clochers blancs des yuccas, lances aiguës Et tiges douces, chèvrefeuille aux brins serrés, Vigne-vierge aux bras lourds chargés de palmes, Et toujours, et partout, fraîche, luisante, calme, L'invasion du lierre à petits flots lustrés Gagnant le mur des cours, les carreaux des fenêtres, Les toits des pavillons vainement retondus. . . Lierre nouant au front du chêne, au cou du hêtre, Ses bouquets de grains noirs comme un piège tendu À la grive hésitante; vert royaume Des merles en habit -royaume qui s'étend Ainsi que dans un parc de Florence ou de Rome En nappes d'émeraude et cordages flottants. . . Lierre de cette allée au porche de lumière Dont les platanes séculaires, chaque été, Font une longue cathédrale verte -lierre De la grotte en rocaille où dorment abrités Chaque hiver, les callas et les cactus fragiles; Housse, que la poussière blanche de la ville Givre à peine les soirs de très grand vent -pour moi, Vert obligé des vieilles pierres, Des arbres vieux, des toits qui penchent, des vieux toits- Un château? Non, Madame, une gentilhommière, Un ermitage vert qui sent les bois, le foin, Où les bruits de la route arrivent d'assez loin Pour n'être plus qu'une musique en demi-teintes. Un train sur le talus se hâte avec des plaintes, Mais l'horizon tout rose et mauve qu'il rejoint Transpose le voyage en couleurs de légende. On regarde un instant vers ces trains qui s'en vont Traînant leur barbe grise -et c'est vrai qu'ils répandent Un peu de nostalgie au fil de l'été blond. . . Mais le jazz des moineaux fait rage dans les feuilles, Les pigeons blancs s'exaltent, le cyprès Est la tour enchantée où des notes s'effeuillent Autour du rossignol. Du pré, Monte la fièvre des grillons, des sauterelles, Toutes les herbes ont des pattes, ont des ailes- Et l'Âne et le Cheval 2 de la Fable sont là Et Chantecler3 se joue en grand gala Jour et nuit dans la cour où des plumes voltigent. Au clair de l'eau, c'est l'éternel prodige Du têtard de velours devenu crapaud d'or, De la voix de cristal parmi les râpes neuves D'innombrables grenouilles. Le chat dort. Dickette -chien s'affaire -et sur leur tête pleuvent Des pastilles de lune ou de soleil brûlant. S'il pleut vraiment, la pluie à pleins seaux ruisselants S'éparpille de même aux doigts verts qui l'arrêtent. Un tilleul, des bambous. L'abri vert du poète, Du vert, comprenez-vous? Pour qu'aux vieilles maisons Rien ne blesse les yeux sous leurs paupières lasses. Douceur de l'arbre, de la mousse, du gazon. . . Vous dites: Solitude? Ah! dans l'heure qui passe, Est-il rien de vivant plus vivant qu'un jardin, De plus mystérieux, parfumé, dru, tenace, Et peuplé -si peuplé qu'il arrive soudain Qu'on y discourt avec mille petits génies Sortis l'on ne sait d'où, comme chez Aladin. Un mot vert. . . Qui dira la fraîcheur infinie D'un mot couleur de sève et de source et de l'air Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre, Un mot désert peut-être et desséché pour d'autres, Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert Comme un îlot, un cher îlot dans l'univers?. . . CHEMINS. Carte postale. Quand l’anémone rouge et les jacinthes bleues Fleurissent les parcs d’Angleterre, Une petite fille en robe rouge ou bleue Descend les escaliers de pierre. De green, les parterres, le lierre, Les beaux arbres jamais taillés Et les sous-bois pleins de jacinthes. . . En robe rouge ou bleue - anémone ou jacinthe- Une petite fille est peinte Dans le printemps vert et mouillé De la vieille Angleterre. Chemins De L'Est. Quand j’étais Russe, il m’arrivait de m’appeler Katia, Masha, Tania. J’avais une niania, une baba, tout ce qui chante en «a» dans les noms russes. Dans notre isba Notre-Dame de Portchaïef luisait comme une étoile et dehors les étoiles luisaient comme la mosaïque de notre église à Pâques. Et sur la terre pâle de sa pâleur de neige ou rouge de ses coquelicots, courait comme le vent mon beau petit cheval de Sibérie. Traîneaux, bateaux, troupeaux, blanche et rouge Russie, danses, musique de chez moi, quand j’étais Russe. . . Pouvoir de tant souffrir, d’être si vieux, si jeune, de faire un geste de la main sans pleur ni cri. J’avais de longues tresses blondes comme aujourd’hui. Chemins De L'Ouest. Pour qui vous a-t-on faits, grands chemins de l'Ouest? chemins de liberté que l'on suppose tels et qui mentez sans doute. . . Espaces où surgit le Popocatepelt, où le noir séquoïa cerne d'étranges routes, où la faune et la flore ont de si vastes ciels que l'homme ne sait plus à quel étage vivre. Chemins de liberté que nous supposons libres. À travers les Pampas court mon cheval sans bride, mais la ville géante a ses réseaux de feu, et les jeunes mortels faits de toutes les races ont leurs lassos, leurs murs, leur pères et leurs dieux. Des " Trois Puntas " à la mer des Sargasses, Amériques du Sud, du Nord, pays des toisons d'or, des mines d'or, de l'or qui fait l'homme libre et l'esclave, le Pampero peut-être ignore les entraves et l'aigle boréal, les pièges du chasseur. . . Mais, ô ma liberté, plus chère qu'une soeur, c'est en moi que tu vis, sereine et sédentaire, pendant que les chemins font le tour de la terre. Chemins Du Nord. Lorsque «je pâlissais au nom de Vancouver» et que j'étais du Nord trop de froid traversait ma pelisse d'hiver et mon bonnet de bêtes mortes. Mes frères chassaient les oursons jusqu'au fond des grottes de fées; du sang parlait sous leurs trophées, les Tomtes se cachaient, le vent hurlait aux portes et la glace barrait les fjords lorsque j'étais du Nord. Murs blancs du froid, prison. Je ne voyais jamais passer Nils Holgersson. Selma, Selma,3 pourquoi m'aviez-vous oubliée? Il fallait naître à Morbacka, le jour de Pâques. Je savais bien pourtant que j'étais conviée. . . Chemins Du Sud. Chemins du Sud avec un nom qui vous fait mal certains jours à force de creuser des nostalgies. . . Inscrits en rouge ou bleu sur le cristal de vos grandes agences de voyage, inscrits sur les navires au mouillage, sur l’avion postal ou sur l’oiseau qui craint le froid des jours plus courts, certains jours -certains jours comme se fait insidieuse leur magie! Chemins du Sud -l’odeur du pamplemousse ou du désert sans oasis ou de la forêt vierge aux dangereuses nuits. Pistes de bêtes dans la brousse ou dans ces mers pleines d’étoiles rousses dont parlent entre eux les marins. Soleil du Sud qui fait la peau d’huile et d’ébène, soirs de villages indigènes, tam-tam. . .Plus loin que vous, au Sud, Bolero de Ravel qui pourtant faites mal comme ces noms aux tristesses étranges, bord astral de ces routes sans ange où sombre lentement la Croix du Sud. . . Le Chemin Creux. Le vieux chemin creusé d'ornières? Il a trop plu. Le vieux chemin de la Carrière, Celui du vieux moulin qui ne moud plus, Le chemin du Seigneur qui n'a plus de château, Le chemin du Bourreau, Le chemin de la malle-poste, Et ceux qui les croisaient, tous les chemins herbus, Tous les chemins pleins d'eau, Tous les chemins perdus. . . Entre les ronces hautes, Les prunelliers, la douce-amère, les bryones, Le vert était celui des grottes et le jaune Celui de la mélancolie. Même le gel craquant sous le pas des brebis Y devient triste avant la nuit tombée. Les chemins creux, la pluie, Le givre gris, Le dernier scarabée. . . Prenons la route neuve Qui sur un pont solide et neuf passe le fleuve. Le Chemin De Crève-Coeur. Un seul coeur? Impossible Si c'est par lui qu'on souffre et que l'on est heureux. On dit: coeur douloureux, Coeur torturé, coeur en lambeaux- Puis: joyeux et léger comme un oiseau des Iles, Un coeur si grand, si lourd, si gros Qu'il n'y a plus de place Pour rien d'autre que lui dans notre corps humain. Puis évadé, baigné d'une grâce divine? Un coeur si plein De tout le sang du monde et ne gardant la trace Que d'une cicatrice fine qui s'efface? Impossible! Il me faut plusieurs coeurs. Le même ne peut pas oublier dans la joie Tout ce qu'il a connu de détresse une fois -Une fois ou plusieurs, chaque fois pour toujours- Mon coeur se souviendrait qu'il fut un coeur trop lourd Et ne serait jamais un coeur neuf, sans patrie, Sans bagage à porter de vie en vie. Le Chemin De Dieu. Il est plusieurs chemins dans le Royaume de mon père. . . S’ils se côtoient, se croisent ou s’ignorent, ont leurs pentes de joies, leurs gouffres, leurs clairières et leur faune et leur flore, n’importe. Il est plusieurs chemins. Il est plusieurs montagnes de hauteur différente avec plusieurs versants. . . et bien des taupières où grimpent des fourmis. Si nul ne t’accompagne que l’ombre de ton corps sur le cadran solaire, mettras-tu plus de temps à gravir la montagne? Si tu dors sous la tente des riches caravanes, mettras-tu moins de temps à sortir des savanes? Si tu n’as pas d’amis dont la barque et les rames aient bravé la tempête aux quatre coins du monde, mettras-tu plus de temps pour atteindre le port que vous n’en auriez mis ramant ensemble? Quels chemins se ressemblent! Tant de lames profondes et de côtes sans fjords, tant de vagues de sable autour de minarets, tant de neige et de vent sur le mon Everest. . . Et le chemin de Dieu peut être si modeste. Le Chemin De L'Amour. Amour, mon cher Amour, je te sais près de moi Avec ton beau visage. Si tu changes de nom, d'accent, de coeur et d'âge, Ton visage du moins ne me trompera pas. Les yeux de ton visage, Amour, ont près de moi La clarté patiente des étoiles. De la nuit, de la mer, des îles sans escales, Je ne crains rien si tu m'as reconnue. Mon Amour, de bien loin, pour toi, je suis venue Peut-être. Et nous irons Dieu sait où maintenant? Depuis quand cherchais-tu mon ombre évanouie? Quand t'avais-je perdu? Dans quelle vie? Et qu'oserait le ciel contre nous maintenant? Le Chemin De Sable. Ne pas se rappeler en suivant ce chemin. . . Ne pas se rappeler. . . Je te donnais la main. Nos pas étaient semblables, Nos ombres s'accordaient devant nous sur le sable, Nous regardions très loin ou tout près, simplement. L'air sentait ce qu'il sent en ce moment. Le vent ne venait pas de l'Océan. De là Ni d'ailleurs. Pas de vent. Pas de nuage. Un pin Dont le jumeau fut coupé dans le temps Était seul. Nous parlions ou nous ne parlions pas. Nous passions, mais si sûrs de la belle heure stable! Ne te retourne pas sur le chemin de sable. Le Chemin Des Arbres. I Le Chemin Du Cèdre. J’ai rencontré le cèdre Nous nous sommes tous deux reconnus. Il m’a dit: «C’est toi, toi que je sais, dont les bras sont enduits de ma résine blanche et dont les cheveux brillent de mes fines aiguilles et dont les poches craquent de mes pommes de cèdre. . .» Je n’ai rien dit. Mais son odeur à lui, d’encens, d’ambre et de cèdre, est bien ce que je sais comme il sait tout le reste. II Le Chemin Du Chêne. J’ai rencontré le chêne, le vieux chêne aux abeilles, Il a toujours le coeur ouvert, mais moins d’abeilles, moins de miel semble-t-il au fond de son coeur noir. Des essaims l’ont quitté peut-être- ou j’ai passé trop tard ce soir. Le chêne secouait sa vieille tête comme un homme bien seul. . . III Le Chemin De L’Ormeau. J’ai rencontré l’ormeau. Pas un ormeau célèbre, mais un ormeau sans ex-voto, tournant le dos à la route des hommes. Sa colonne de bois, rugueuse, nue, énorme, quelqu’un l’a-t-il jamais serrée entre ses bras? Nous l’avions mesurée avec un fil de soie la colonne de bois qui ne s’arrête pas de grossir en silence. Mais grossir -qui jamais voit grossir un ormeau? Tant de jours et de nuits, tant de soleil et d’eau, de paix, d’oubli, de chance. . .tant et tant! Entre les émondeurs, les chenilles, l’autan, J’ai rencontré la Patience. IV Le Chemin Des Genévriers. J’ai retrouvé mes petits genévriers, tordus, piquants roussis, cramponnés aux rochers comme des acrobates. Ah! le bleu d’outremer de leurs petites baies le long des couchants écarlates! Ils se hérissent, ronds ou si déchiquetés que tout le ciel traverse leurs petits corps fantasques. Le gazon ras joue au tapis de Perse mais le vent s’y jette en bourrasque. Ici, les lièvres et les chèvres Échappent aux hommes d’en bas Ici bleuissent les genièvres pour l’oiseau que l’on ne voit pas. Petit grain bleu, sauvage, amer, semé parmi les toisons rousses d’arbres nains que l’hiver rebrousse comme les oursins dans la mer. V Le Chemin Du Roseau. Puis j’ai rencontré le roseau, le roseau vert qui dit: «Je plie et ne romps pas». Les pieds dans l’eau, il se courbait si bas que ses rubans encombraient le ruisseau. Il avait oublié son âme de pipeau. Son front vert saluait, saluait sans relâche, son dos se balançait comme un dos de serpent et jamais le soleil ne le voyait en face. Il disait aux pipas: «Je plie et ne romps pas, je plie et ne romps pas. . .» enfin, ce qu’il disait au chêne de Monsieur Jean de La Fontaine. Et l’âne qui broutait l’a brouté tout de même. Je n’ai pas rencontré le baobab. Le Chemin Des Chansons. C’est la chanson du pauvre noir, sa chanson de route. Dans l’île, de sa case où la nuit chaude écoute, cette chanson est née. D’une voix basse et résignée, elle berce les pauvres noirs dans toutes les îles. C’est la chanson de l’Homme jaune au fond des rizières. Elle descend, remonte, monotone, en jonque, le long des rivières. Elle bourdonne au coeur des maisons de papier, mais dit: dans mes bateaux de guerre, on m’entendra jusqu’au bout de la terre. Pour la chanson des hommes blancs, il faut plus d’instruments et des voix plus savantes. Plus de ciel où monter, plus de ciel d’où tomber, dit l’Homme blanc qui chante. Mais le chant du Peau-Rouge, du guerrier, du chasseur, du cavalier Peau-Rouge, du pirate Peau-Rouge et du sorcier Peau-Rouge, sur la route perdue entre toutes les routes qui le retrouvera? Le Chemin Des Chevaux. N’as-tu pas un cheval blanc Là-bas dans ton île? Une herbe sauvage Croît-elle pour lui? Ah! Comme ses crins flottants Flottent dans les bras du vent Quand il se réveille! Il dort comme un oiseau blanc Quelque part dans l’île. J’ai beau marcher dans la rue Comme tout le monde, C’est l’herbe, l’herbe inconnue, Et le cheval chevelu Couleur de la lune, Qui sont de chez moi, là-bas, Dans une île ronde. Caparaçonnés, au pas, au galop, Je ne connais pas tes quatre chevaux. Tu vas à Paris, La chanson le dit, Sur ton cheval gris. Tu vas à La Haye Sur la jument baie. Tu vas au manoir Sur le cheval noir. Et je ne sais où Sur le poulain roux. Mais mon cheval blanc Nuit et jour m’attend Au seuil de mon île. Le Chemin Des Hauts-Plateaux. I C’est le chemin des Hauts-Plateaux, Le petit chemin sec en bordure du ciel. Un chêne rabougri s’y dresse entre les ronces. Des vallons bleus s’enfoncent Des deux côtés comme deux sillons d’eau Contre un vaisseau de pierre. Et l’herbe et la broussaille et la pierre et la terre Sont craquantes et dures Sur le pont du vaisseau qu’ont fui les matelots. Sans hublots, sans mâture, Le plateau se découpe en bordure du ciel. Dans sa maigre verdure ou ses haillons de bure, Le chêne y veille seul, debout, en proie au vent, Au soleil, à la lune, à l’ombre, frissonnant D’un frisson éternel. II Sur l’autre promontoire Un bosquet d’arbres noirs Fut le Bois des Supplices. Quand dort l’oiseau de jour, L’oiseau de nuit s’y glisse À rames de velours En bordure du ciel. . . Pujols, chemin de la Corniche. Le Chemin Des Hors-La-Loi. C’est le chemin des Hors-la-loi Sans pavés. Sans poteaux ni bornes. Sans fils télégraphiques En portées de musique. Sans affiches rouges ou jaunes. Sans rivière, sans pont du Roy, Sans maisons, sans clochers, sans rien. Un chemin sans troupeau ni chien Sous une lune qui s’écorne Toute seule au milieu du ciel. Chemins, chemins habituels Faits pour les gens en uniforme, Vous nous menez chacun sait où. Mais la lune a des complaisances Pour les rebelles et les fous. Et quand l’aventure commence Elle transpose on ne sait où Le petit chemin sans ornières, Sans bannières et sans frontières, Qui peut-être un jour fut à nous. Le Chemin Des Jardins. Jusqu’ici le coeur se cachait dans l’arbre et l’arbre touffu savait le défendre. Mais les émondeurs tourmentèrent l’arbre. Le coeur s’en alla. Dans le vieux jardin le lierre espéra. Mais le nouveau maître en voulait au lierre et tout ce qui grimpe et tout ce qui dure fut déraciné. Au bord du grenier les nids d’hirondelles auraient pu cacher le coeur exilé Mais sous un toit neuf que peut la gênoise dans sa nudité? Ni toit ni jardin n’ont plus d’ombre sûre. Si même la sauge avait refleuri, rien ne cacherait la Vierge Marie. Quand l’arbre n’eut plus que deux bras en croix où le coeur s’en fut, on ne le sait pas. Le Chemin Des Veuves. Veuves -tant de veuves si veuves avec ce nom créé pour elles, avec ce noir comme preuve. Pauvre veuve. On dit: pauvre veuve, et c’est le malheur en série. Ah! c’est un Dieu sourd que l’on prie. Veuve jeune, belle peut-être, ou vieille et seule un soir de vent. Ah! cet arbre sous la fenêtre. . . On allait dehors deux ensemble. On savait bien peu l’un de l’autre, mais la prière des Apôtres brûlait peut-être dans le vent. Quai désert. Havre dévasté. Qui peut dire de quel moment on est veuf pour l’éternité? Quand J'Habitais Florence. Quand j’habitais Florence avec tous mes parents, Ma mère, ma grand-mère et l’arrière grand-mère Aux longs cheveux d’argent, J’aimais tant les iris de nos jardins toscans Et le parfum de leur terre légère. . . Ah! le printemps, depuis, n’est plus un vrai printemps! Il n’a plus la couleur des vitraux, vos couleurs, Sainte-Marie-des-Fleurs, Et celles de l’Arno Sous les ponts recourbés où passait Béatrice. Le soleil qui baignait les salles des Offices N’a plus cet or subtil des matins déjà chauds Le long des murs anciens et des champs de repos. Les rossignols, depuis, ont tous une voix triste Et l’aube qui persiste À l’ombre des cyprès, je ne la connais plus. Nos jardins d’autrefois, nous les avons perdus. DOULEUR, JE VOUS DETESTE. Ah! Laissez-moi crier. . . Ah! Laissez-moi crier, crier, crier . . . Crier à m’arracher la gorge! Crier comme une bête qu’on égorge, Comme le fer martyrisé dans une forge, Comme l’arbre mordu par les dents de la scie, Comme un carreau sous le ciseau du vitrier. . . Grincer, hurler, râler! Peu me soucie Que les gens s’en effarent. J’ai besoin De crier jusqu’au bout de ce qu’on peut crier. Les gens? Vous ne savez donc pas comme ils sont loin, Comme ils existent peu, lorsque vous supplicie Cette douleur qui vous fait seul au monde? Avec elle on est seul, seul dans sa geôle. Répondre? Non. Je n’attends pas qu’on me réponde. Je ne sais même pas si j’appelle au secours, Si même j’ai crié, crié comme une folle, Comme un damné, toute la nuit et tout le jour. Cette chose inouïe, atroce, qui vous tue, Croyez-vous qu’elle soit Une chose possible à quoi l’on s’habitue? Cette douleur, mon Dieu, cette douleur qui tue. . . Avec quel art cruel de supplice chinois, Elle montait, montait, à petits pas sournois, Et nul ne la voyait monter, pas même toi, Confiante santé, ma santé méconnue! C’est vers toi que je crie, ah! c’est vers toi, vers toi! Pourquoi, si tu m’entends, n’être pas revenue? Pourquoi me laisser tant souffrir, dis-moi pourquoi Ou si c’est ta revanche et parce qu’autrefois Jamais, simple santé, je ne pensais à toi. Aux Médecins Qui Viennent Me Voir. Je ne peux plus, je ne peux plus, vous voyez bien. . . C’est tout ce que je puis. Et vous me regardez et vous ne faites rien. Vous dites que je peux, vous dites -aujourd’hui Comme il y a des jours et des jours -que l’on doit Lutter quand même et vous ne savez pas Que j’ai donné toute ma pauvre force, moi, Tout mon pauvre courage et que j’ai dans mes bras Tous mes efforts cassés, tous mes efforts trompés Qui pèsent tant - si vous saviez! Pourquoi ne pas comprendre? Au bois des Oliviers Jésus de Nazareth pleurait, enveloppé D’une moins lourde nuit que celle où je descends. Il fait noir. Tout est laid, misérable, écoeurant, sinistre. . .Vainement, vous tentez en passant un absurde sourire auquel nul ne se prend. C’est d’un geste raté, d’une voix sonnant faux que vous me promettez un secours pour demain. Demain! C’est à présent, tout de suite, qu’il faut une main secourable dans ma main. Je suis à bout. . . C’est tout ce que je peux souffrir, c’est tout. Je ne peux plus, je ne crois plus, n’espère plus. Vous n’avez pas voulu, pas su comprendre, sans pitié Vous me laissez mourir de ma souffrance. . . Au moins, Faites-moi donc mourir comme on est foudroyé D’un seul coup de couteau, d’un coup de poing - ou d’un de ces poisons de fakir, vert et or, Qui vous endorment pour toujours, comme on s’endort Quand on a tant souffert, tant souffert jour et nuit, Que rien ne compte plus que l’oubli, rien que lui. . . Demain. (Poème inachevé.) Tout voir -je vous ai dit que je voulais tout voir, Tout voir et tout connaître! Ah! ne pas seulement le rêver. . . le pouvoir! Ne pas se contenter d’une seule fenêtre Sur un même horizon, Mais dans chaque pays avoir une maison Et flâner à son gré de l’une à l’autre -ou mieux, Avoir cette maison roulante, Cette maison volante, d’où les yeux Peuvent aller plus loin, plus loin toujours! Attente D’on ne sait quoi. . . je veux savoir ce qu’on attend. Tout savoir. . . Tout savoir de l’univers profond, Des êtres et des choses, De la terre et des astres, jusqu’au fond. Savoir la cause De cet amour qu’on a pour des noms de pays, Des noms qui chantent à l’oreille avec instance Comme s’ils appelaient depuis longtemps, Depuis toujours -des noms immenses Dont on est envahi, Ou des noms tout petits, presque ignorés. Longs pays blancs du Nord, pays dorés Du Sud ou du Levant plein de mystère. . . Et les jeunes, aux villes claires: New-York, San Francisco, Miami, des lumières, Du bruit, de la vitesse, de l’espace. . . Ah! tout voir, tout savoir des minutes qui passent, De celles qui viendront. . . Demain, comme je t’aime! Je ne fais qu’entrouvrir les yeux, lever le front, Commencer de comprendre. Hier, savais-je même Ce que c’était que respirer dans le jour tendre? Bonheur de voir, d’entendre, Qui vient à vous dans un frisson; Tant de beauté, tant de couleurs, de sons. . . Royaume de la vie! Les images m’entourent de leur ronde, La musique est en moi comme une ivresse. Ne suis-je pas cette jeune princesse Qui s’en allait, suivie De tous ses petits pages? Rien au monde Peut-il me cacher ton visage, cher Passant? Te voilà. . . D’où viens-tu? Quelle est ton âme? Es-tu prince ou poète? Je pressens Tout ce que tu diras si tu viens de là-bas Où, pour toi, quelque vieille femme, en son isba, Implore Notre-Dame. «Notre-Dame de Potchaïeff, guidez ses pas!» Tu te nommes Boris ou Michel, n’est-ce pas? Non? C’est Tommy? Pardon. Tu viens du golf et je te sais vainqueur. Serrons-nous les deux mains, en camarades. Beppo? Tu dis Beppo? C’est donc La voix de Roméo qui nous parle et son coeur Que tu m’apportes? Soit. Je suis en promenade Et nous pouvons causer. De qui? De Juliette1? Ou de vous, les Tristan, les Siegfried, les Vincent, Les Cyrano, les Poliche peut-être. . . Oui, ton âme, Poliche, la connaître. Moi je te comprendrai. Va, si la vie est faite De telles cruautés, c’est qu’on n’a pas compris. Tu dis: «On peut comprendre et rester impuissant.» Qui sait? Qui sait, Poliche. Je pense que surtout l’on peut s’être mépris Et nous ne savons pas de quoi nous sommes riches. Tous les bonheurs, sait-on jamais leur prix? . . .Sait-on si l’important n’est pas d’aimer quand même, Fût-ce un rêve toujours fuyant, pourvu qu’on aime. . . Douleur, Je Vous Déteste. L'Honneur de souffrir. Anna de Noailles. Douleur, je vous déteste! Ah! que je vous déteste! Souffrance, je vous hais, je vous crains, j'ai l'horreur De votre guet sournois, de ce frisson qui reste Derrière vous, dans la chair, dans le coeur. . . Derrière vous, parfois vous précédant, J'ai senti cette chose inexprimable, affreuse: Une bête invisible aux minuscules dents Qui vient comme la taupe et fouille et mord et creuse Dans la belle santé confiante -pendant Que l'air est bleu, le soleil calme, l'eau si fraîche! Ah! «l'Honneur de souffrir»?. . . Souffrance aux lèvres sèches, Souffrance laide, quoi qu'on dise, quel que soit Votre déguisement -Souffrance Foudroyante ou tenace ou les deux à la fois- Moi je vous vois comme un péché, comme une offense À l'allègre douceur de vivre, d'être sain Parmi des fruits luisants, des feuilles vertes, Des jardins faisant signe aux fenêtres ouvertes. . . De gais canards courent vers les bassins, Des pigeons nagent sur la ville, fous d'espace. Nager, courir, lutter avec le vent qui passe, N'est-ce donc pas mon droit puisque la vie est là Si simple en apparence. . . en apparence! Faut-il être ces corps vaincus, ces esprits las, Parce qu'on vous rencontre un jour, Souffrance, Ou croire à cet Honneur de vous appartenir Et dire qu'il est grand, peut-être, de souffrir? Grand? Qui donc en est sûr et que m'importe! Que m'importe le nom du mal, grand ou petit, Si je n'ai plus en moi, candide et forte, La Joie au clair visage? Il s'est menti, Il se ment à lui-même, le poète Qui, pour vous ennoblir, vous chante. . . Je vous hais. Vous êtes lâche, injuste, criminelle, prête Aux pires trahisons! Je sais Que vous serez mon ennemie infatigable Désormais. . . Désormais, puisqu'il ne se peut pas Que le plus tendre parc embaumé de lilas, Le plus secret chemin d'herbe folle ou de sable, Permettent de vous fuir ou de vous oublier! Chère ignorance en petit tablier, Ignorance aux pieds nus, aux bras nus, tête nue À travers les saisons, ignorance ingénue Dont le rire tintait si haut. Mon Ignorance, Celle d'Avant, quand vous m'étiez une inconnue, Qu'en a-t-on fait, qu'en faites-vous, vieille Souffrance? Vous pardonner cela qui me change le monde? Je vous hais trop! Je vous hais trop d'avoir tué Cette petite fille blonde Que je vois comme au fond d'un miroir embué. . . Une Autre est là, pâle, si différente! Je ne peux pas, je ne veux pas m'habituer À vous savoir entre nous deux, toujours présente, Sinistre Carabosse à qui les jeunes fées Opposent vainement des Pouvoirs secourables! Il était une fois. . . Il était une fois -pauvres voix étouffées! Qui les ranimera, qui me rendra la voix De cette Source, fée entre toutes les fées, Où tous les maux sont guérissables? Jours De Fièvre. Ce que je veux? Une carafe d'eau glacée. Rien de plus. Nuit et jour, cette eau, dans ma pensée, Ruisselle doucement comme d'une fontaine. Elle est blanche, elle est bleue à force d'être fraîche. Elle vient de la source ou d'une cruche pleine. Elle a cet argent flou qui duvête les pêches Et l'étincellement d'un cristal à facettes. Elle est de givre fin, de brouillard, de rosée, Jaillit de chaque vasque en gerbes irisées, Glisse de chaque branche en rondes gouttelettes. Au coeur de la carafe, elle rit. Elle perle Sur son ventre poli, comme une sueur gaie. En mille petits flots, pour rien, elle déferle, Ou n'est qu'un point comme un brillant dans une haie. Elle danse au plafond, se complaît dans la glace, Frappe aux carreaux avec la pluie. Ah! ces cascades. . . C'est le Niagara, vert bleu, vert Nil, vert jade, C'est l'eau miraculeuse en un fleuve de grâce; Toute l'eau des névés, des lacs, des mers nordiques, Toute l'eau du Rocher de Moïse, l'eau pure D'une oasis perdue au centre de l'Afrique; Toute l'eau qui mugit, toute l'eau qui murmure, Toute l'eau, toute l'eau du ciel et de la terre, Toute l'eau concentrée au creux glacé d'un verre! Je ne demande rien qu'un verre d'eau glacée. . . Vous ne voyez donc pas mes doigts brûlants de fièvre, Mes doigts tendus vers l'eau qui fuit? Mes pauvres lèvres Sèches comme une plante à la tige cassée? La soif qui me torture est celle des grands sables Où galope toujours le simoun. Je ne pense Qu'à ce filet d'eau merveilleuse, intarissable, Où des poissons heureux circulent. Transparence, Fraîcheur. . . Est-il rien d'autre au monde que j'implore? Alcarazas, alcarazas. . . un café maure Et, dans la torpeur bleue où des buveurs s'attardent, Un verre débordant parmi les autres verres, Un verre sans couleurs subtiles qui le fardent, Mais rempli de cette eau si froide, nette, claire. . . Ah! prenez pour cette eau ce qui me reste à vivre, Mais laissez-la couler en moi, larmes de givre, Don de l'hiver à ce brasier qui me consume. Vous souvient-il de ces bruits clairs, dans de l'écume, Au bord d'un gave fou? J'ai soif de tous les gaves. Les sabots des mulets, vous souvient-il, s'y lavent, Les pieds du chemineau s'y délassent. Dieu juste, Ne puis-je boire au moins comme le pré, l'arbuste, Le chien de la montagne au fil de l'eau qui court? Cette eau. . . Cette eau qui m'échappe toujours, Qui, nuit et jour, obsède ma pensée. . . Ne m'accorderez-vous deux gouttes d'eau glacée? Maladie. (Fragment.) Filliou. . .Je veux Filliou. Ne t’en va pas, Filliou. Ferme la porte. Sortir? Pour aller où? Dis? Je ne veux pas que tu sortes! J’ai tout le temps besoin de toi. Pour tout, Pour t’avoir là. Reste, Filliou. . . Si tu t’en vas, je sonnerai si fort, si fort, Que les murailles tomberont toutes ensemble. Ma cloche vient de Chamonix. Elle ressemble À celle qui chantait, l’été dernier, au bord De ce vallon près de Ciboure. Tout le port Y scintillait, tu te souviens? Tout le décor S’assombrissait vers les montagnes et la cloche Montait dans le chemin tout proche. Au cou d’une petite vache rousse Elle a chanté peut-être aussi Ma clarine à moi, celle-ci. . . Filliou, Filliou, c’est à grandes secousses Qu’elle se fâche, tu sais bien, Si tu descends! Reviens. . . Lis quelque chose, dis, Quelque chose de gai. . .dis, tu n’as rien De très comique, d’inédit? Alors, assieds-toi là. . .Raconte-moi, Filliou, Raconte. . . On ne l’avait jamais fini, ce conte Qui nous passionnait! Dis-le-moi jusqu’au bout. . . C’est «Coeur de Nénuphar et Tige de Bambou», Tu te souviens? Le soir, tu l’inventais pour nous Et c’était merveilleux, si merveilleux, Filliou! Raconte. . . Médecins. Ne cherchez donc pas dans vos livres! Est-il si compliqué de vivre? Quel mal ils m’auront fait, ces tristes médecins. . . Je ne dis pas que ce soit à dessein Et l’on n’est pas toujours exprès des assassins; Mais tant de drogues, de piqûres, Et si peu de savoir? Ils me tueront, c’est clair. Me laisser tant souffrir, souffrir tout un hiver, Pour jouer ensuite aux Augures! Je les vois en bouchers me palper tour à tour, Puis s’enfermer d’un air sinistre, Conseil de guerre? de ministres? Concile? Ou, verrous clos, sous l’abat-jour, La conspiration de mélo, dans la cave? Je rirais bien, si ce n’était beaucoup plus grave. Mais il s’agit de moi qui ne sais rien Et de ces gens à qui, dirait-on, j’appartiens, Parce qu’ils font semblant de savoir quelque chose. Bouchut en sait mille fois plus, hélas! Mon vieux Bouchut qui prend son herbe et se la dose Et toujours se guérit des misères qu’il a Sans en chercher la cause. . . Vieux Bouchut, vieux Bouchut, dans ton bain de soleil, Tu te moques de leurs remèdes! Ton ventre est chaud, ton petit nez vermeil. Tu me suffis, Bouchut. Viens à mon aide. . . Printemps. Et puis, c’est oublié. Ai-je pensé, vraiment, ces choses-là? Bon soleil, te voilà Sur les bourgeons poisseux qui vont se déplier. Le miracle est partout. Le miracle est en moi qui ne me souviens plus. Il fait clair, il fait gai sur les bourgeons velus; Il fait beau -voilà tout. Je m’étire, j’étends mes bras au bon soleil Pour qu’il les dore comme avant, qu’ils soient pareils Aux premiers abricots dans les feuilles de juin. L’herbe ondule au fil du chemin Sous le galop du vent qui rit. Les pâquerettes ont fleuri. Je viens, je viens! Mes pieds dansent tout seuls Comme les pieds du vent rieur, Comme ceux des moineaux sur les doigts du tilleul. (Tant de gris au-dehors, de gris intérieur, De pluie et de brouillard, était-ce donc hier?) Ne me rappelez rien. Le ciel est si léger! Vous ne saurez jamais tout le bonheur que j’ai À sentir la fraîcheur légère de cet air. Un rameau vert aux dents comme le «Passeur d’eau», J’ai sans doute ramé bien des nuits, bien des jours. . . Ne me rappelez rien. C’est oublié. Je cours Sur le rivage neuf où pointent les roseaux. Rameau vert du Passeur ou branche qu’apporta La colombe de l’Arche, ah! la verte saveur Du buisson que tondra la chèvre aux yeux rêveurs! Être chèvre sans corde, éblouie à ce tas De bourgeons lumineux qui mettent un halo Sur la campagne verte -aller droit devant soi Dans le bruit de grelots Du ruisseau vagabond -suivre n’importe quoi, Sauter absurdement, pour sauter -rire au vent Pour l’unique raison de rire. . . Comme Avant! C’est l’oubli, je vous dis, l’oubli miraculeux. Votre visage même à qui j’en ai voulu De trop guetter le mien, je ne m’en souviens plus, C’est un autre visage -et mes deux chats frileux, Mon grand Dikette-chien sont d’autres compagnons Faits pour gens bien portant, nouveaux, ressuscités. Bon soleil, bon soleil, voici que nous baignons Dans cette clarté chaude où va blondir l’été. Hier n’existe plus. Qui donc parlait d’hier? Il fait doux, il fait gai sur les bourgeons ouverts. . . Quand Je Serai Guérie. Filliou, quand je serai guérie, Je ne veux voir que des choses très belles. . . De somptueuses fleurs, toujours fleuries; Des paysages qui toujours se renouvellent, Des couchers de soleil miraculeux, des villes Pleines de palais blancs, de ponts, de campaniles Et de lumières scintillantes. . . Des visages Très beaux, très gais; des danses Comme dans ces ballets auxquels je pense, Interprétés par Jean Borlin. Je veux des plages Au décor de féerie, Avec des étrangers sportifs aux noms de princes, Des étrangères en souliers de pierreries Et de splendides chiens neigeux aux jambes minces. Je veux, frôlés de Rolls silencieuses, De longs trottoirs de velours blond. Terrasses, Orchestres bourdonnant de musiques heureuses. . . Vois-tu, Filliou, le Carnaval qui passe? La Riviera débordante de roses? J'ai besoin de ne voir un instant que ces choses Quand je serai guérie! J'aurai ce châle aux éclatantes broderies Qui fait songer aux courses espagnoles, Des cheveux courts en auréole Comme Mae Murray, des yeux qui rient, Un teint de cuivre et l'air, non pas d'être guérie, Mais de n'avoir jamais connu de maladie! J'aurai tous les parfums, " les plus rares qui soient ", Une chambre moderne aux nuances hardies, Une piscine rouge et des coussins de soie Un peu cubistes. J'ai besoin de fantaisie. . . J'ai besoin de sorbets et de liqueurs glacées, De fruits craquants, de raisins doux, d'amandes fraîches. Peut-être d'ambroisie. . . Ou simplement de mordre au coeur neuf d'une pêche? J'ai besoin d'oublier tant de sombres pensées, Tant de bols de tisane et d'heures accablantes! Il me faudra, vois-tu, des choses si vivantes Et si belles, Filliou. . . si belles - ou si gaies! Nul ne sait à quel point nous sommes fatiguées, Toutes deux, de ce gris de la tapisserie, De l'armoire immobile et de ces noires baies Que le laurier nous tend derrière la fenêtre. Tant de voyages, dis, de pays à connaître, De choses qu'on rêvait, qui pourront être Quand je serai guérie. . . Un Médecin? Un médecin? Mais alors qu’il soit beau! Très beau. D’une beauté non pas majestueuse, Mais jeune, saine, alerte, heureuse! Qu’il parle de plein air, non pas trop haut, Mais assez pour que du soleil entre avec lui. Qu’il sache rire -tant d’ennui Bâille aux quatre coins de la chambre- Et qu’il sache te faire rire, toi, souffrant De ta souffrance et du mal de Décembre. Décembre gris, Décembre gris, Noël errant Sous un ciel de plomb et de cendre. Un médecin doit bien savoir D’où ce gris mortel peut descendre? Qu’il soit gai pour vaincre le soir Et les fantômes de la fièvre- Qu’il dise les mots qu’on attend Ou qu’on les devine à ses lèvres. Qu’il soit gai, qu’il soit bien portant, (Ne faut-il croire à l’équilibre Qui doit redevenir le nôtre, aux membres libres, À l’esprit jouant sans efforts?) Qu’il soit bien portant, qu’il soit fort -sans insolence, Avec douceur, contre le sort. . . Il nous faut tant de confiance! Qu’il aime ce que j’aime -J’ai besoin Qu’il ait cet art de tout comprendre Et de s’intéresser, non pas de loin, Mais en ami tout proche, à ce qui m’intéresse. Qu’il soit bon -nous voulons une indulgence tendre Pour accepter notre révolte ou nos faiblesses. De la science? Il en aura, n’en doutez point, S’il est ce que je dis, ce que j’exige. Mais exiger cela, c’est, vous le voyez bien, Leur demander, quand ils n’y peuvent rien, Quelque chose comme un prodige! Lequel, parmi vos diplômés, Ressemble au médecin qu’espère le malade? Lequel, dans tout ce gris tenace, épais, maussade, Sera celui que moi je vois, les yeux fermés? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ou bien, alors, prenons-le contrefait, Cagneux, pointu, perclus, minable; Qu’il flotte en ses effets Comme un épouvantail -et semble inguérissable Des pires maux, connus ou inconnus! Prenons-le blême et vieux, que son crâne soit nu, Ses yeux rougis, sa lèvre amère- Et que rien ne paraisse au monde plus précaire, Plus laid, plus rechigné que cet être vivant, Afin que, chaque jour, l’apercevant Comme un défi, parmi les fleurs venant d’éclore, Nous pensions, rassurés, soulagés, fiers un peu De nous sentir si forts par contraste: «Grand Dieu! Qu’il doit être savant pour vivre encore!» Vous Parler? Vous parler? Non. Je ne peux pas. Je préfère souffrir comme une plante, Comme l'oiseau qui ne dit rien sur le tilleul. Ils attendent. C'est bien. Puisqu'ils ne sont pas las D'attendre, j'attendrai, de cette même attente. Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul. Je ne veux pas d'indifférents prêts à sourire Ni d'amis gémissants. Que nul ne vienne. La plante ne dit rien. L'oiseau se tait. Que dire? Cette douleur est seule au monde, quoi qu'on veuille. Elle n'est pas celle des autres, c'est la mienne. Une feuille a son mal qu'ignore l'autre feuille. Et le mal de l'oiseau, l'autre oiseau n'en sait rien. On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble? Et se ressemblât-on, qu'importe. Il me convient De n'entendre ce soir nulle parole vaine. J'attends -comme le font derrière la fenêtre Le vieil arbre sans geste et le pinson muet. . . Une goutte d'eau pure, un peu de vent, qui sait? Qu'attendent-ils? Nous l'attendrons ensemble. Le soleil leur a dit qu'il reviendrait, peut-être. . . FEUILLES DE CARNETS. (Fragments) Il est parti sur son cheval. . . Il est parti sur son cheval, dans l’herbe. Le vent du Nord le cingle, mais il feint de promener son cheval. On dit: «Comme il oublie déjà. la terre lui paraît toujours belle.» Mais son cheval croit porter un fantôme et tourne la tête pour le regarder. Il a sifflé son chien comme auparavant. Il touche au passage les feuilles nouvelles. Celui qui reste qu’exigez-vous de lui? Ils disent, ils crient: «Ce n’est pas possible.» Et l’aube renaît. Son cheval sans maître est déjà vendu. Les choses aimées le seront par d’autres ou s’habitueront à ne l’être plus. La vie continue. L'oustalet est vide. . . L’oustalet est vide. Il est éventré, l’on ne sait pourquoi. La guerre des hommes était loin d’ici. . . Les vents du pays sautaient par-dessus comme des cabris, Sans même effleurer son toit de joubarbes. Et le feu du ciel, qu’aurait-il puni dans ces quatre murs couleur de cigales? Un pauvre foyer, couleur de souris, mourut en secret sous la crémaillère. Peut-être un passant, le temps d’une averse, rêva-t-il, hier de le ranimer?. . . Peut-être les dieux nous attendent-ils? Le chemin s’arrête. . . Au bord du ravin, n’est-ce pas, l’odeur de ces violettes dont tu te souviens?. . . La chaise vide. . . Ah comment feras-tu La chaise vide. . . Ah comment feras-tu pour supporter cela? Et moi qui pars, comment ferai-je pour supporter le reste? La main des dieux. . . La main des dieux, tu peux refuser de la prendre. La main du mendiant, tu peux aussi. Toutes les mains qui frôleront la tienne, tu peux les oublier. La main de ton ami, ferme les doigts sur elle, et serre-la si fort que le sang de ton coeur y batte avec le sien au même rythme. N'Oublie Pas La chanson. . . N’oublie pas la chanson du soleil, Vassili. Elle est dans les chemins craquelés de l’été, dans la paille des meules, dans le bois sec de ton armoire, . . .si tu sais bien l’entendre. Elle est aussi dans le cri du criquet. Vassili, Vassili, parce que tu as froid, ce soir, Ne nie pas le soleil. Ne me parle pas d'absence. . . Ne parle pas d’absence, toi qui ne sais pas. Mets seulement ta joue contre la mienne. As-tu jamais interrogé la porte qui doit s’ouvrir pour le retour et désespéré. . .? As-tu jamais, au petit jour, songé qu’on pourrait ne plus se revoir peut-être et imaginé?. . . Serre-moi plus fort. Nos deux ombres séparées, que deviendraient-elles? Ne regarde pas si loin. . . Ne regarde pas si loin, Vassili, tu me fais peur. N’est-il pas assez grand le cirque des steppes? Le ciel s’ajuste au bord. Ne laisse pas ton âme s’échapper au-delà comme un cheval sauvage. Tu vois comme je suis perdue dans l’herbe. J’ai besoin que tu me regardes, Vassili. Tu te chaufferas. . . -Tu te chaufferas au feu de paysan? -Je me chaufferai au feu de paysan. -Tu auras de vieilles lampes à pétrole? -Je les aurai. -Un jardin de curé? -Un jardin de curé. -Et un pot de basilic? -Et deux pots de basilic. Et ta pitié pour moi et ma pitié pour toi. Source: http://www.poesies.net