Poèmes D'Enfant. Par Sabine Sicaud. (1913-1928) TABLE DES MATIERES Préface De La Comtesse De Noailles. Bonnets De Bain. Cloches De Pâques. Des livres? Soit... Diégo. Fafou. L'Allée Des Bambous. La Bruyère. La Châtaigne. La Chatte Et Son Fils. La Chèvre. La Glycine. La Graine De Raisin Oubliée. La Paix. La Rose Bleue. Le Cinéma. Le Cytise Le Funiculaire De La Rhune. Le Jasmin. Le Papillon De Nuit. Le Petit Cèpe. Le Premier Cyclamen. Le Tamaris. Les Fleurs De Fèves. Les Papillons De Jour. Les Pèlerins De La Dune. Matin D'Automne. Nivôse. Pluviôse. Thermidor. Préface De La Comtesse De Noailles. Mademoiselle Sabine Sicaud a un beau visage grave, tranquille, offert aux spectacles du monde comme un miroir ambré. L’oeil lui- même, qui voit exactement et curieusement toute chose, est une sombre liqueur rêveuse. Ce regard et ces traits émouvants attestent une âme contemplative, mais rien ne décèle l’habile et malicieux démon qui, pourtant, dicte au jeune poète ces vers incisifs et pittoresques, car les poèmes de l’enfant prodige sont chargés de savoir et tressautent de ruses charmantes. Ils ont un départ naïf ou téméraire qui nous touche le coeur, nous fait craindre la juvénile inexpérience, mais ils se tirent du mauvais pas et du piège tendu à l’inspiration par des tours gracieux, savants, toujours réussis et toujours poétiques. Corot, Carrière et Puvis de Chavannes, Thermidor et Pluviôse, mille mots délicats, imprévus, bien posés, viennent briller sur le petit théâtre admirablement ingénieux de la rusée petite fille, à qui obéissent les rythmes brisés, rattachés, qui nous dispensent, avec un heureux mouvement, le monde varié des images. Elle raconte, et son chant qui danse ne craint pas les pirouettes de l’elfe. La nature et la vie nous sont livrés par cette enfant avec une gentillesse et un talent extrêmes. Elle semble nous aborder avec un vaporisateur suave et taquin, qu’elle manie gracieusement, hardiment, et voici le parfum des Fleurs de fèves, l’histoire du Petit cèpe, du Cytise, et aussi, dessiné dans un jet aigu et ruisselant d’encre de Chine, le portrait satanique de Fafou, la chatte noire aux moeurs farouches. Que pouvons-nous souhaiter à cette petite fille dont les poèmes sont des poèmes heureux, -miracle dans l’inspiration des enfants, qu’oppresse la mystérieuse nature, et qui l’interrogent avec mélancolie? C’est de rester fidèle à son espiègle vision de l’univers, aux divinités des bois, des jardins, de la demeure, qu’elle honore en ses vers charmants, et qui, sans doute, voudront la protéger contre les flèches perfides, au-devant desquelles, pourtant, se précipite l’impatiente adolescence! Comtesse de Noailles. Bonnets De Bain. Bonnets et maillots de bain dans les années 1920 Voyez. . . voyez, la mer, comme un étang, Se jaspe de fleurs vives: Nénuphars éclatants, Rouges nélumbiums, iris jaunes des rives. . . Le vent du large semble avoir fauché cela Pour le jeter, dans le vieux port, en moisson folle. Moisson qui danse au chant des vagues, farandole De corolles aux tons de flamme. C’est bien là, Dites, l’Espagne toute proche? J’ai cru voir un champ de lotus, au pied des roches, Et ce sont les oeillets de Carmen, regardez! Les pétales en bas, ils dansent! Renversés, luisants d’eau, sur l’écran bleu, ridé Par mille petits rires, leur présence Est la gaîté du beau soir basque, lamé d’or. Cocardes aux couleurs de quel toréador? Pompons de mules montagnardes, Petits vases vernis et ronds, je les regarde Et je cligne des yeux, et ne veux rien savoir Des visages cachés sous les dômes de soie. Cheveux blonds? Cheveux noirs? Qu’importe! Dans la joie De ces reflets qui semblent Se prendre par la main pour mieux bondir, Je songe à l’invisible fil qui vous rassemble, Ô gais ballons d’enfants! -Lanternes de saphir, De rubis, de topaze et d’émeraude; Fruits d’Aladin, autour de qui des poissons rôdent Et que la vague, à coups furtifs, poudre d’argent; Coquillages magiques, surnageant Au bout de tiges qu’on prétend de chair humaine, C’est de loin que vous me plaisez, jouant au creux De cette vasque rousse et calme du Port-Vieux! Un écho de jazz-band vous mène. . . Et, du haut des falaises, me penchant Sur l’anse verte, mauve, rose et rouge, Dans le faux jour oblique du couchant, C’est vous encore que je vois, taches qui bougent, Derniers petits bonnets prenant leur vol, Oiseaux-fleurs de ce châle à franges et ramages Dont, elle aussi, pour mieux avoir l’air espagnol, Se pare, à son heure, la plage. . . Biarritz, septembre 1925 Cloches De Pâques. -Les cloches sont parties... Les grosses cloches les premières. Ou les petites, que sait-on? si diverties, Si pimpantes de s'en aller toutes légères! - Leur jupe bouffait autour d'elles; Et le battant ne disait rien, Comme un oiseau blotti dans une cage. Elles volaient sans ailes, Par des chemins à elles, très anciens, Des chemins bleus au-dessus des nuages. -Les gros bourdons, parfois devant, parfois derrière, S'essoufflaient à vouloir montrer qu'ils allaient vite. Et les petites cloches des couvents Ou des églises de campagne, si petites Qu'elles semblaient des gobelets d'enfants, si fières D'aller quand même à Rome -étaient devant, Derrière, et partout à la fois, toutes légères... -Les enfants regardaient en l'air, criant: Bonjour! Les gens d'âge levaient aussi la tête, Mais ne les voyaient plus de leurs yeux clignotants. -Et les enfants attendent leur retour, Comme une grande fête. Les gens d'âge attendent aussi, comme on attend Quand on n'est plus bien sûr de croire aux oeufs de Pâques... -Cependant, il faut croire aux miracles, toujours. Resonnez les Matines, frère Jacques! Je vois les cloches reparaître, se hâtant... -De leur jupe, sur les jardins, glisse autour d'elles Tout le printemps de Rome, et chaque battant S'échappent, aux alléluias, deux hirondelles. Des livres? Soit... Des livres? Soit. Mais en hiver. Que le jardin soit gris, la vitre grise! Que la brise, dehors, soit de la bise Et la chaleur, dedans, celle de tisons clairs. Des livres. . . Mais un ciel de Londres Et des larmes, sur les carreaux, en train de fondre. . . Manteaux sentant le vétiver - Chats en boule, manchons, marrons, l’hiver! Alors, si vous voulez, un livre -pas des livres - Un seul, mais beau comme le printemps vert, L’été doré, le rouge automne grand ouvert, Plein d’oisillons bavards et de papillons ivres! Lequel m’offrirez-vous, lequel M’apportera cela, demain, père Noël? Des images, bien sûr. . . C’est le temps des images. Saluons-nous, Bergers, Rois Mages! Et des contes. . . Bonjour, prince Charmant! Et de l’histoire. . . -que vois-je, mais autrement - Et des voyages. . . que me gâtent les naufrages! Père Noël, père Noël, ne cachez-vous Dans votre hotte, un brin de houx, Dans votre barbe, un grain de givre? Ne remplaceraient-ils ce gros livre, entre nous? Mon livre à moi n’est pas un livre Comme ceux qu’on imprime, et, jusqu’au bout, Vos feuillets bien coupés, je ne pourrais les suivre. On ne lit pas un conte. . . On s’en souvient. Je l’écoute, brodé par les flammes dansantes, Ceux qu’on ne me dit pas, je les invente! L’Histoire? Un conte aussi. Pour les voyages, rien, Rien, sachez-le, ne me retient Si quelque oiseau bleu me fait signe. Quant aux poèmes. . . soit. Nous attendrons l’été. L’été n’a pas besoin de rimes qui s’alignent. Attendons seulement le pourpre velouté De cette rose que je sais, près de la vigne. . . Décembre 1925 Diégo. Son nom est de là-bas, comme sa race. L’oeil vif, le pas dansant, les cheveux noirs, C’est un petit cheval des sierras, qui, le soir, Longtemps, regarde vers le sud, humant l’espace. Il livre toute sa crinière au vent qui passe Et, près de son oreille, on cherche le pompon D’un oeillet rouge. Sur son front, Ses poils frisent, pareils à de la laine. Rien en lui de ces chevaux minces qui s’entraînent Le long d’un champ jalonné de poteaux; Ni rien du lourd cheval né dans les plaines, Ces plaines grasses et luisantes de canaux Où des chalands s’en vont avec un bruit de chaînes. Il ignore le turf, et les charrois et les labours, Celui dont le pied sûr comme celui des chèvres, Suivit là-haut les sentiers bleus, dans les genièvres. Sur ses naseaux, larges ouverts, un frisson court. Avec d’autres poulains échevelés, il vint, un jour, De la montagne aux herbes odorantes. Poussé par des bergers en capes de brigands Il vint, petit cheval hirsute à crinière flottante. . . Il a gardé ses yeux surpris, des yeux d’enfant Qui fixent loin, comme à travers les choses. . . Et parfois on y voit luire un éclair, sans cause. On dit alors : « Vient-il de Corse? » Mais il a D’autres regards aussi, pleins de tendresse. La jument du vieux cheik a de ces regards-là Pour le maître en burnous qu’elle aime. « Une caresse Fait l’antilope et le cheval de la maison. » Pas un tournant d’allée, un morceau de gazon, Une porte d’ici qu’il ne connaisse. . . Et les portes peuvent s’ouvrir imprudemment Le petit cheval noir y secoue, un moment, Sa tête qui dit : « Non, pourquoi fuirais-je? » Il hennit comme on rit, à mi-voix, en arpège; Et sa queue, ainsi qu’un éventail, S’agite avec le bruit de feuillages qu’on traîne. Il connaît chaque route au-delà du portail, Et peut-être sait-il où chaque route mène. Se prêtant au harnais, par jeu, derrière lui Il a tiré parfois cette chose qui bouge - Une voiture -et fait tinter le collier rouge Dont les grelots ont le son de clarines la nuit. Parfois, comme pris de folie, On le voit bondissant pour rien, pour un peu d’eau, Un jet de l’arroseur ou trois gouttes de pluie Un papier tournoyant, et ses petits sabots Allument le pavé. Parfois, dans le pré, libre, Il se met à ruer d’un air farouche, exprès! Il galope en zigzags, ou, pliant les jarrets, Se tient debout, nous défiant, en équilibre. . . Quand on le mène boire, il saisit, par un coin, Nos tabliers, nos manches, ce qu’il peut, et nous dirige, Lui, le petit cheval sans bride. Un brin de foin Pend de sa lèvre brune -ou quelque tige Arrachée au vieux mur -et son oeil songe, au loin. . . Voici longtemps, longtemps, bien des années, Qu’il est de la maison, le petit cheval noir Dont le poil, fil à fil, en bouclettes fanées, S’argente sur le front. Il se plaît à nous voir, À nous porter, à nous conduire. Il nous appelle Et nous taquine et reste jeune et reste gai. . . Pourtant, Quand le vent vient du sud, battant des ailes Comme un aigle de la Sierra, quand le printemps A ce parfum de romarin qui nous étonne, Et tous les soirs, et tous les soirs d’été, d’automne, Qu’attend-il, mon petit cheval aux yeux d’enfant, De quoi se souvient-il qui nous étonne, Quand le vent vient du sud? Fafou. Chimère, dromadaire, kangourou? Non. Rien que cette ombre chinoise, Fafou, sur la fenêtre, à contre-jour, Fafou, Toute seule et pensive. . . Un fuchsia pavoise L’écran vert derrière elle, et j’entends, à deux pas, Des oiseaux qui l’ont vue et s’égosillent. Fafou se pose en gargouille. Un oeil las Semble à peine s’ouvrir dans son profil où brille, Cependant, quelque chose, on ne sait quoi d’aigu. . . Par là, se cache un nid d’oisillons nus Pour qui la mère tremble -Fafou songe. Un tout petit pétale rouge, qui s’allonge, Marque d’un trait sa gueule fine. . . Un bâillement. Puis un autre. . . Fafou dormait innocemment. Fafou dormait, vous dis-je! Elle s’étire, La queue en yatagan, Puis en cierge; le dos bombé, puis creux. Le pire, C’est qu’elle n’a pas l’air de voir, s’égosillant, La mère-oiseau dans l’if si proche. . . Une patte en fusil, assise, la voilà Qui se brosse, candide, et sa robe a l’éclat D’un beau satin de vieille dame où se raccroche La lumière du soir. Une dame? ou quelque vieux diable en habit noir? Fafou, je n’aime pas ces yeux d’un autre monde, Ces yeux de revenant. . . Tout à l’heure croissants, Maintenant lunes rondes, Pourquoi ces trous phosphorescents Dans cette face obscure? Sur la toile Qui se fonce, elle aussi -la toile du jardin Où les pendants des fuchsias sont des étoiles La robe d’un noir vif s’éteint. . . -Elle n’est plus qu’un badigeon d’encre ou de suie, Un pelage sinistre! Où l’as-tu pris Ce noir d’enseigne de chat noir lavé de pluie? -Chat noir ou lion noir? Chauve-souris, Chouette, quoi? Je ne sais plus. Sur la fenêtre, Une tête où l’oreille plate disparaît. . . Lézard, couleuvre ou tortue? Ah! Si près, L’oiseau même ne sait qui redouter, quel être Fantastique et changeant va ramper cette nuit Dans le jardin au noir mystère de caverne! -Du noir, du noir. . . Un point luit, Deux points. . . deux vers luisants, vertes lanternes. . . Fafou, je ne veux pas! D’où reviens-tu, démon, de quel sabbat, De quelle grotte de sorcière, Lorsque tes yeux me font cette peur, tout à coup? -C’est l’heure des gouttières, De la jungle! Foulant, d’un piétinement doux, Une vendange imaginaire, sur la pierre, Quelle arme aiguises-tu? Je ne veux pas, Fafou! Viens sous la lampe! Un ruban rose au cou, Un beau ruban rose de jeune fille, rose pâle, Je te veux, comme en haut d’une carte postale, Une petite chatte noire, voilà tout. . . L'Allée Des Bambous. Je sais un tunnel, un tunnel au porche vert, Où nul train ne passe. . . L’été, le soleil y sème, de place en place, De petites mosaïques; l’hiver, La neige le fleurit de blanc; mais il est vert, Tout vert dessous, et les moineaux s’y tassent, Chaque soir, en pelotes grises, par milliers. Est-ce un vrai tunnel? Au bout, je vois la terrasse, La maison pâle, un massif dépouillé. C’est l’automne. Le vent pousse des feuilles mortes; Il les pousse longtemps. . . Qu’importe! Le tunnel s’en moque. J’entends Remuer ses feuilles vivantes. Elles disent au vent : « Tu vois; Nos petites lames tranchantes? Ce sont des couteaux verts, des sabres que tes doigts Ne détacheront pas de leur tige. Tu vois, Nous sommes là depuis les vieilles guerres Et nous serons De la prochaine guerre. . . Vois nos lames claires! » Et le vent dit : « Les houx eux-mêmes sécheront, Et l’aloès féroce aux fleurs de braise, Et l’yucca de métal sombre, et le cactus. . . Et vous n’êtes que des roseaux, pas plus. » Et moi je dis à mon tunnel, pour qu’il se taise : « Ô beau tunnel, soyez béni d’être en roseaux! Vous êtes la chapelle verte des oiseaux; L’allée où, comme une princesse japonaise, Je me promène sous des palmes, en rêvant. Pour moi, vos feuilles sont de gais poissons vivants, Des éventails de soie au long manche de jade, L’aigrette que portait au front Shéhérazade; Les oriflammes d’un cortège, les rubans De la houlette qu’un berger en satin blanc Oublia hier sous vos arcades. Vos tiges sont de fines colonnades Et non l’étui d’un glaive ou de poignards sournois. . . Ô couloir de bambous, mystérieux pour moi Comme une douce nuit profonde et verte, N’enviez par l’arme qui tue ou blesse, l’arme ouverte Ou cachée, à l’affût, qui se mouille de sang!... » Et le beau tunnel vert, dans le soir qui descend, Me berce d’un bruit d’ailes, Et c’est comme un grand bois qui s’endort -ou la mer, Quand la mer nous appelle De toutes ses petites vagues au front vert, Des vagues qu’on dirait chuchotantes dans l’air Et dont chacune aurait des ailes. . . La Bruyère. Ô bruyère, bruyère, Je croyais te connaître et je ne savais rien De cette odeur mêlée à la rumeur légère Qui vient du fond des pignadas, qui vient Des longs pays qui sont les tiens, bruyère. . . -Je connaissais ta petite âme de chez nous, Ta petite âme éparse au pied de chênes roux Et de sorbiers déjà couleur d’automne. . . -Mais ce rose éclatant, ces violets pourprés, Ces épis de corail aux grains serrés, Cette lumière en fins grelots qui sonnent, Les trouve-t-on chez nous, même l’automne? -Ici, les pins tendent si haut leurs parasols Que les vents de la dune se prélassent Et que le soleil joue à pile ou face, Librement, sur tes chauds tapis couvrant le sol. . . -Et c’est comme une flamme au ras des sables, Un couchant rouge et mauve interminable Sous les hauts parasols, Quand tu fleuris, bruyère. . . -Tes fleurs. . . tes fleurs sont le tapis D’un temple ouvert, bourdonnant de prières. . . Entre les piliers bruns, des parfums assoupis D’encens et de résine, Des parfums d’immortelle et de mousse marine Accompagnent le tien, bercé dans l’air. . . -Et ton âme d’ici, je la découvre De ce wagon-joujou courant près de la mer, Au seuil de ces pays roses et verts Qui s’ouvrent Sur le vert et le rose argentés de la mer. . . Côte d’Argent, 1925 La Châtaigne. Illustration Lucille Veilleux. Peut-être un hérisson qui vient de naître? Dans la mer, ce serait un oursin, pas bien gros. . . Ici, la boule d’un chardon -peut-être Ou le pompon sournois d’une bardane Ou d’un cactus? Mais non, dans le bois qui se fane, Dans le bois sans piquants, moussu, discret et clos, Cette chose a roulé subitement, d’en-haut, Comme un défi. . . parmi les feuilles qui se fanent. Allez, j’ai bien compris. C’est la saison. Les geais, à coups de bec, ont travaillé dans l’arbre. Même les parcs où veillent, tout pensifs, les dieux de marbre, Ont de ces chutes-là sur leurs gazons. Marron d’Inde là-bas, châtaigne ici. Châtaigne Rude et sauvage, verte encore, détachée Par force de la branche où les grands vents, déjà, l’atteignent Le vent et les geais ricaneurs, et la nichée Des écoliers armés de pierres et de gaules. Comme il faut se défendre! Sur l’épaule De la douce prairie en pente, l’on pouvait Glisser un jour, à son heure, qui sait? Et se blottir dans un coin tiède, pour l’hiver. . . Ah! Pourquoi tant d’épines, tant d’aiguilles, Tant de poignards dressés, pauvre peloton vert? Une fente. . . Voici qu’un peu de satin brille Et le coeur neuf est là, dessous, et rien ne sert D’être châtaigne obscure, âpre au goût, si menue! Fendue, on est une châtaigne presque nue. . . Et le coup de sabot sur la tête viendra, Et le couteau pointu, l’eau bouillante, le pot Qui sue avec de petits rires, des sanglots Dans les tisons trop rouges; tout sera Comme il est dit en l’ordinaire histoire des châtaignes. Et vous ne voudriez pas, quand me renseigne Dans la ville brumeuse, un cri rauque: « Marrons tout chauds! » Quand j’aperçois, joufflus, blêmes, sans peau, Ou craquelés et durs avec des taches de panthère, Les frères de ma sauvageonne, tous ses frères Vous ne le voudriez pas, que j’évoque, là-bas, Un vieil arbre perdant ses feuilles rousses, Et me souvienne du choc sourd, lourd, lourd comme un glas, De pauvres fruits tués qui tombent sur la mousse? La Chatte Et Son Fils. La petite panthère noire aux yeux dorés Nous apporte son fils. . . Dans la maison amie, Elle déménage et le cache à son gré - Tiède boule innocente et qu’on trouve endormie Dans l’armoire ou la boîte à fil, ou sur un livre. . . Bébé nègre, ses petits poings serrés, En un Paradis vague il semble vivre, Un Paradis où l’on tette et l’on dort. Ses yeux bleus qui, plus tard, seront deux sequins d’or, Tantôt s’ouvrent, ainsi que deux fleurs étonnées, Tantôt ne laissent voir qu’une fente, cernée De minuscules cils qui seront noirs. Tout noir, Depuis son petit jusqu’au bout de la queue, -Sauf l’imprévu de ces deux yeux en gouttes bleues - On le prend pour un essuie-plumes, ou, le soir, Pour un des pelotons de la corbeille. . . Grave, assise en presse-papier, Sa mère le surveille et nous surveille. . . Et le joujou de velours ras et noir, copié Sur le plus grand jouet de peluche, en sourdine, Déjà, tire l’on ne sait d’où, quand il lui plaît, Un ronron d’avion qui part ou de rouet. . . Tourne-broche, machine à coudre, lame fine D’un Tom Pouce qui se ferait scieur de long, Quelque chose bourdonne et l’on cherche un frelon Dans ce coin sombre, où rêve un fauve en miniature. Elle -sa mère -nous regarde. Sa figure, Qui trouve le moyen d’évoquer à la fois Le Soudan noir, le Siam jaune et le mystère De ce Nil vert qui reflétait les sphinx de pierre, Sa figure, soudain, se crispe. . . Deux plis droits Rétrécissent le front et deux plis élargissent La lèvre retroussée. . . Est-ce un rire muet? Une ride chagrine? L’on ne sait. Hors de leur gaine, en pointes lisses, Dix griffes, un instant, se montrent. . . Qu’y a-t-il? Mais rien. . . Deux rouets, maintenant, tournent ensemble, Et c’est comme le grincement léger d’un fil Reliant deux petits moteurs, dans l’air qui tremble. La Chèvre. L’herbe est si fraîche, ce matin, Que son velours tendre nous hante - Son velours neuf qui sent la menthe, Le jeune fenouil et le thym. La vache s’étire, gourmande, Vers le champ de trèfle voisin. Tous les verts bordent le chemin Du vert acide au vert amande. Mais c’est un velours trop soigné Qui s’aligne entre les clôtures. . . Dans les ronces, à l’aventure, La chèvre aime s’égratigner. Elle aime le vert des broussailles Où l’ombre devient fauve un peu, Et ce vert d’arbres presque bleus Que tous les vents d’orage assaillent. C’est bien au-delà des sillons Et des vergers gorgés de sèves, Que les clochettes de son rêve Éparpillent leurs carillons. . . Parfois, un glas les accompagne. . . Mais il fait beau, c’est le matin! Chevrette de Monsieur Seguin Ne regardez pas la montagne. . . La Glycine. Ô beau pied de glycine Qui rampes sur le toit! Glycine en fleurs, tendre glycine -bleu pavois Des grilles, des balcons, des murs trop neufs, des toits Trop vieux -souple glycine! Ce matin, sous le ciel frémissant comme toi, C’est dans tes grappes et tes feuilles, Tout le miracle bleu du printemps qui m’accueille! En papillons, du bleu s’effeuille. . . Du bleu. . . du bleu nuancé de lilas, De violet si doux qu’on ne sait pas Si l’on voit des touffes d’iris ou de lilas. Par terre est un champ de pétales. Jacinthes, violettes pâles? Non, mais, en l’air, une guirlande qui s’étale, Qui s’effrange, qui glisse en gouttes de satin. . . Il pleut mauve. Il a plu cette nuit, ce matin. La terre est mauve; l’herbe mauve. Le jardin Est un jardin pareil à ceux que j’imagine Autour d’un petit pont sur des lotus, en Chine. Jardins d’Asie. . . Ombre au pied des collines, Toits retroussés, bassins fleuris et murmurants. . . C’est comme un frais bonheur inconnu qui me prend, Un bonheur du matin, fait d’air si transparent, De couleurs et d’odeurs si fines, Qu’on y sent toute l’âme en fête des glycines! Ô glycine, collier des gouttières chagrines, Manteau léger du parc aux grands escaliers blancs Et de la pierre des vieux bancs Devant les chaumes en ruines; -Treille aux raisins d’azur, festons d’argent, Vitrail d’évêque où chaque palme dessine Entre des pendentifs d’améthystes, en rangs; Flocons d’encens, clairs sachets odorants, Qui tombent sur mon front, sur ma poitrine, Comme un présent de mai! -Glycine, Dont le nom grec veut dire : doux, douceur, Vin sucré. . . dont le nom est comme une liqueur, Comme un parfum dans la brise câline, Dont le nom, doucement, glisse comme tes fleurs, Je te salue au seuil du Bel Été, Glycine. . . La Graine De Raisin Oubliée. Adieu, paniers! Les vendanges sont faites! Qu’attends-tu, graine que je sais, doux grain vivant Qui s’obstine, grain tendre?... C’est le temps! Comme les castagnettes, Claquent les feuilles sèches dans le vent. Sur les coteaux, la vigne a chanté jusqu’au bout Sur chanson rouge. Et, par toutes les routes, Les chars s’en sont allés, comme ivres. Toutes, Toutes les grappes ont saigné toutes leurs gouttes. Qu’attends-tu, graine défiant l’Automne roux? À voix basse chante le moût, À voix haute le vigneron, À voix lointaine et sans entrain, la grive. . . -« Où faut-il maintenant qu’on vive? Où faut-il? dit la grive. Ô raisins blonds, Ô raisins noirs, ô raisins bleus! » -« Clic, clac! -chantent les feuilles sèches - La campagne couleur pêche, De miel et de framboise est déjà morte un peu. Elle sera morte demain pour de longs jours. . . » Te voilà cependant jeune et vivante, Seule au coeur de la treille en loques, dans l’attente D’on ne sait quoi d’heureux, graine de frais velours! Graine de saphir moite à reflet de rubis, Graine mûrie après les autres, retenue Par une vrille folle entre deux branches nues, Qu’attends-tu? Vois, le vent déchire les habits Du somptueux platane. Tu subis, Tu subiras le vent, tu subiras la pluie, Le gel. . . « Qu’importent l’heure enfuie, L’heure à venir, dis-tu, je vis. . . » Et tu veux vivre, Vivre, même boule de givre, Même chair molle, avec des rides coulissant Ta petite figure de négresse? (Car tu deviendras vieille et noire; je pressens Déjà ces choses tristes: la vieillesse, Le ratatinement, l’ennui. . .) survivre là, Dehors, parmi l’hiver aux longues plaintes, Même séchée en raisin de Corinthe, Même noyée en éponge, cela Tu le veux donc?... soit. L’homme et l’oiseau l’oublièrent. Mais ne songes-tu pas à tant de grains, tes frères, Tes frères dont le sang rouge ou doré s’en va Par les grands chemins de la terre, Vers les ports, les villes en feu, les bourgs, là-bas, Là-bas, en tonneaux lourds ou flacons rares? Tes frères, que sais-tu de leur vie, au-delà De ton étroit verger? Vins brûlants ou mousseux, vins musqués, vins légers, Vins qui sentent la rose et la mûre, et se parent Des noms chantants de vieux pays. . . dis-moi, Que sais-tu d’eux? -« Rien. Leur destin les mène. Je vis; je ne suis qu’une graine. . . J’attends, où tu me vois, De tomber toute seule et de germer peut-être. Le sillon me fera comme un nid, sous le toit Du vieux cep grelottant, un nid où peut renaître Une tige sauvage et libre. . . Je veux être Encore jeune vigne aux beaux jours qui viendront! » À pleine voix chante le vigneron, À voix lointaine et plaintive, la grive. . . La Paix. Comment je l'imagine? Eh bien, je ne sais pas... Peut-être enfant, très blonde, et tenant dans ses bras Des branches de glycine? Peut-être plus petite encore, ne sachant Que sourire et jaser dans un berceau penchant Sous les doigts d'une vieille femme qui fredonne... Parfois, je la crois vieille aussi... Belle, pourtant, De la beauté de ces Madones Qu'on voit dans les vitraux anciens. Longtemps - Bien avant les vitraux -elle fut ce visage Incliné sur la source, en un bleu paysage Où les dieux grecs jouaient de la lyre, le soir. Mais à peine un moment venait-elle s'asseoir Au pied des oliviers, parmi les violettes. Bellone avait tendu son arc... Il fallait fuir. Elle a tant fui, la douce forme qu'on n'arrête Que pour la menacer encore et la trahir! Depuis que la terre est la terre Elle fuit... Je la crois donc vieille et n'ose plus Toucher au voile qui lui prête son mystère. Est-elle humaine? J'ai voulu Voir un enfant aux prunelles si tendres! Où? Quand? Sur quel chemin faut-il l'attendre Et sous quels traits la reconnaîtront-ils Ceux qui, depuis toujours, l'habillent de leur rêve? Est-elle dans le bleu de ce jour qui s'achève Ou dans l'aube du rose avril? Écartant, les blés mûrs, paysanne aux mains brunes Sourit-elle au soldat blessé? Comment la voyez-vous, pauvres gens harassés, Vous, mères qui pleurez, et vous, pêcheurs de lune? Est-elle retournée aux Bois sacrés, Aux missels fleuris de légendes? Dort-elle, vieux Corot, dans les brouillards dorés? Dans les tiens, couleur de lavande, Doux Puvis de Chavannes? dans les tiens, Peintre des Songes gris, mystérieux Carrière? Ou s'épanouit-elle, Henri Martin, dans ta lumière? Et puis, je me souviens... Un son de flûte pur, si frais, aérien, Parmi les accords lents et graves; la sourdine De bourdonnants violoncelles vous berçant Comme un océan calme; une cloche passant, Un chant d'oiseau, la Musique divine, Cette musique d'une flotte qui jouait, Une nuit, dans le chaud silence d'une ville; Mozart te donnant sa grande âme, paix fragile... Je me souviens... Mais c'est peut-être, au fond, qui sait? Bien plus simple... Et c'est toi qui, la connais, Sans t'en douter, vieil homme en houppelande, Vieux berger des sentiers blonds de genêts, Cette paix des monts solitaires et des landes, La paix qui n'a besoin que d'un grillon pour s'exprimer. Au loin, la lueur d'une lampe ou d'une étoile; Devant la porte, un peu d'air embaumé... Comme c'est simple, vois! Qui parlait de tes voiles Et pourquoi tant de mots pour te décrire? Vois, Qu'importent les images: maison blanche, Oasis, arc-en-ciel, angélus, bleus dimanches! Qu'importe la façon dont chacun porte en soi, Même sans le savoir, ton reflet qui l'apaise, Douceur promise aux coeurs de bonne volonté... Ah! tant de verbes, d'adjectifs, de périphrases! -Moi qui la sens parfois, dans le jardin, l'été, Si près de se laisser convaincre et de rester Quand les hommes se taisent... La Rose Bleue. Je ne te connais pas, rose qui n’est pas rose, Ni couleur de soleil, ni de rouge velours, Ni d’un blanc de petite nonne, et qui me cause Une anxiété vague, étrange rose. Je ne te connais pas, je te sais quelque part, Chez le fleuriste en vogue -à l’abri d’une serre - Ou dans un parc trop beau comme avivé de fards Et de sources factices -quelque part Où l’abeille elle-même hésite, un peu craintive. Jardiniers trop savants, que n’ont-ils fait déjà! « L’églantier qui tendait vers moi ses branches vives, Qu’en ont-ils fait? » dit l’abeille craintive. Qu’en ont-ils fait? » dit la cétoine au bonnet vert. Et l’Amour nu, sur sa colonne, en pénitence, Dit: « Qu’ont-ils fait de ce tendre univers où librement des fleurs jonchaient les chemins verts? » Qu’ont-ils fait, qu’ont-ils fait de toi rose des haies? Trop somptueuse ou trop pâle soudain, Chaque printemps déjà tu nous semblais moins vraie dans la miraculeuse fête des jardins. . . Et te voici du bleu convenu des turquoises, du bleu des hortensias bleus, des lotus bleus, des ciels trop bleus sur des porcelaines chinoises. . . Te voici bleue, ô rose bleue! et fausse un peu Comme des yeux qui mentiraient, de beaux yeux lisses, larges et fiers, baignés d’azur. . . et juin se glisse dans le petit coeur frais des roses d’autrefois! Et moi je songe au bleu de la sauge des bois, aux bouquets ronds que brodaient, en couronne, d’adorables myosotis, un brin fanés; aux bluets des vastes champs blonds à moissonner; aux pervenches d’avril, aux clochettes d’automne; au muscari, qu’aigrettent des saphirs; au bleu d’insecte bleu des bourraches velues; aux gentianes dans les herbes chevelues. . . Je songe à tous les yeux qui s’ouvrent pour offrir tous les tons bleus de l’eau, de l’air, des pierreries : au bleu de l’aconit, à la douceur fleurie du lin candide, au regard clair du romarin. . . à ce reflet de mer qu’ont les yeux des marins et les houppettes des chardons le long des côtes. . . Je songe à la chanson qui se chante à voix haute ou si discrètement dans le creux des fossés. . . Je songe à vous, je songe à vous, ô chanson bleue, qui chantez en de pauvres coeurs et les bercez! Je vous revois, jardinets de banlieue avec ces visages de fleurs qui font penser à des enfants dans une chambre; je vous vois, fenêtre à l’ombre où l’on cultive une jacinthe. . . Et vous, champs de Harlem, brumes où tinte le carillon d’autres jacinthes; bleu de toits drapés d’une glycine; poudre fine d’un épi de lavande au soleil des collines, matins bleus, pays bleus, je vous reconnais bien, d’ici, rien qu’aux parfums du vent qui passe. . . . . . Et d’autres, mieux que moi, comme l’on se souvient, se souviendront d’étés anciens, d’odeurs vivaces. Mais quelqu’un dira-t-il, ô rose, infante bleue, Dame étrangère qui surprend, même là-bas, dans ces parcs où des paons royaux traînent leur queue, dira-t-il qu’il te connaissait, Princesse bleue? Même poète, osera-t-il Franchir la grille ou marchander la gerbe? tant de sentiers sont bleus, depuis avril, d’un bleu tout simple. . . Osera-t-il? Et, même osant, que savoir d’une rose qui n’est plus cette rose avec l’âme d’hier? -Le temps des dieux et des métamorphoses, s’il revenait, pourtant, dame en bleu qui fut rose? Les Contes de Perrault?... J’ai tant rêvé, sais-tu, de baguettes magiques, de breuvages transformant, pour la perdre ou la sauver, la Belle dont un Prince avait rêvé. . . J’ai tant rêvé, comme le Prince, que, peut-être, sous ton déguisement, je te reconnaîtrais? Va, ce n’est pas ta faute. . . et l’on peut mettre Une robe d’azur sans trop mentir, peut-être. . . De l’orgueil? On te croit de l’orgueil? Je dirais : « Ne devinez-vous pas qu’être une rose bleue c’est être seule et triste?... » Et le secret de ton odeur perdue aussi, je le dirais, pour qu’on t’accueille avec douceur, ma Rose. . . Le Cinéma. Fatty Arbuckle et Charlie Chaplin, dans "Charlot et Fatty font la bombe" (1914) (Pour un vieux Monsieur qui ne comprend pas le cinéma) Trou d’ombre. Grotte obscure, où l’on sent, vaguement, Bouger des êtres. La pâleur de l’écran nu Comme une baie ouverte, au fond, sur l’inconnu. . . Musique en sourdine, tiédeur, chuchotements, Odeur de mandarine, De sucre d’orge et d’amandes grillées. Attente, carillon d’un timbre qui s’obstine, Petite danse de lueurs éparpillées. . . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . Puis, coup de soleil brusque. Le mystère De ce carré de neige s’animant. Floraisons de jardins, pics, fleuves, coins charmants, Coins tragiques, villes, forêts, la vaste terre. . . La vaste terre, et le ciel vaste, et la magie De visages parlant des yeux, des lèvres, Sans la voix. Gestes précis, calme, énergie Ou nerfs qui cèdent, Fièvres, Bonheurs et désespoirs. Des paroles, pourquoi? Un sourire, une larme, Un battement de cils. . . L’émotion n’est pas dans le vacarme. Une ligne, des points. . . voici le fil Du roman triste ou gai qui se déroule. Aimes-tu voir les hommes s’agiter? Assis, tu regardes la foule. Aimes-tu le désert? Tu le parcours, l’été, Sous un torrent de feu, sans autre peine Que de laisser pour toi marcher les sables. . . Plaines, Montagnes, mers, te livrent leurs secrets, Et le pôle est si près Que Nanouk l’Esquimau l’accueille en frère; Et la jungle est si près Que tu t’en vas avec le chasseur de panthères. . . Ô beaux voyages que jamais tu ne ferais! Tous les héros, tu les connais, Ceux de l’Histoire et ceux de la légende; Tous les contes des Mille et une nuits, -Les contes d’autrefois, ceux d’aujourd’hui - Et les temples, et les palais, Et les vieux bourgs où les clairs de lune descendent. . . Tu les connais. . . Tu les connais, toi, prisonnier, Peut-être, de murs gris, de choses grises, toi Dont la vie est grise ou pire. . . Vois, des fleurs s’ouvrent, des oiseaux t’invitent, vois: Aux vergers d’Aladin s’emplissent des paniers. . . Cueille des rêves, toi qui fus un prisonnier! Ainsi qu’une arche de porphyre, La muraille s’écarte. . . Évade-toi! Il pleut, ou le vent souffle sur le toit, Ou c’est juillet qui brûle, ou dans la rue, C’est trop dimanche avec trop de gens qui bavardent, Viens dans ce petit coin merveilleux et regarde. . . Ici, l’heure vécue, Même terrible -tous les drames sont possibles! - N’est qu’à demi terrible, Et te voilà, comme les tout-petits, Riant, toi qui pleurais. . . Tu ris, Toi, vieux, comme les écoliers que rien n’étonne. Charlie est là. . . Charlie! Et Keaton, et Fatty, Et pour ce bon rire, conquis Sur toi-même, c’est le meilleur d’eux-mêmes Qu’ils te donnent. Art muet, soit. . . N’ajoute rien. Tu l’aimes, Tu l’aimeras, quoi que tu dises, l’art vivant Qui t’offre son visage neuf et son langage, Ses ralentis, ses raccourcis, tous ses mirages, Tous ses décors mouvants. . . Près de ces gens qui, dans l’ombre, s’effacent, Viens seulement t’asseoir, veux-tu, sans parti pris? De la nuit d’une salle étroite, aux longs murs gris, Regarde ce miracle: un film qui passe. . . Le Cytise. Non, pas une glycine. Au lieu de grappes mauves, Ce sont des grappes d’or. . . On dirait des pendants d’oreilles de jadis, en bel or fauve. . . Ou des pastilles d’ambre, ou les confetti d’or Qui joncheraient, pour un grand mariage, Le tout petit sentier. . . C’est le décor Où des torches s’allument. Vois flamber le paysage! Survient le vent. Et c’est une cascade lumineuse de topazes, Un long feu d’artifice, un jet d’eau qui s’embrase, Un quatorze Juillet de mai! Vois, dans le vent, La joie ardente du printemps! Pas de canons, d’ailleurs, ni de Bastilles prises. C’est la fête rustique du Cytise. En cheveux de soleil, -Papillotes. Jeune perruque ébouriffée - Le Cytise s’éveille. Il est pareil À quelque page blond sortant d’un magique sommeil. Il fut un arbre mort -et le voici pareil Au Printemps même, secouant sa tête ébouriffée. . . Lancés par la main d’un Génie, ou par les fées, C’est l’éparpillement de petits sabots jaunes, si légers, Si menus et vernis, qu’ils émerveillent Le vieux cyprès bourru, chaussé de brun. Et les abeilles Vont et viennent, avec ce bruit que l’on entend dans les vergers. Et moi, comme toi, vieux cyprès, je m’émerveille Longtemps, devant cela, que nul ne semble voir, -Sauf nous deux -le jeune cytise en fleurs, au bord du soir. Le Funiculaire De La Rhune. La Côte Basque -St-Jean-de-Luz, La Rhune et son funiculaire Source: Le Lot-et-Garonne en cartes postales Joujou de bois garni, le petit train se hisse Par des chemins à lui, dont on s’effraye un peu, Vers le sommet qui semble fuir, lilas et bleu. . . L’air vif sent l’arnica, le baume et la réglisse. Joujou de bois garni, le petit train se hisse. Les moutons étonnés le regardent venir. . . On les dirait pourtant -lui de bois, eux, de laine, - Pris au même bazar, dans les boîtes d’étrennes. Un rayon de soleil s’amuse à revernir Chaque fois, le joujou qu’ils regardent venir. Dans le bas, s’assombrit la gorge romantique Où dort, tapi, le toit de bruns contrebandiers. Au loin, des pics ont l’air en neige d’amandiers; Et, sur toute la côte où danse l’Atlantique, C’est le galop de grands nuages romantiques. Pays Basques et sierras. . . l’Amérique, au-delà De ce voile d’argent, pointillé de navires. Chenille à cinq anneaux, le train-joujou s’étire Vers la cime où le bleu s’estompe de lilas. . . Vois-tu cette eau d’argent -l’Amérique au-delà, - Vois-tu ce vert des prés, ce jaune de la dune, Ce brun des pignadas, ces blancheurs de villas, Saint-Jean-de-Luz, Biarritz et Bayonne, et cela Qui règne ici déjà, par moitié, sur la Rhune, Cette couleur d’Espagne où se chauffe la dune? Entre deux rocs géants, Don Quichotte apparaît. Sens-tu, sens-tu le vent qui vous glace et vous, brûle, -Qui vous brûle à midi, vous glace au crépuscule - Acharné sur ta cape, arrachant nos bérets? Sur l’aile des moulins, Don Quichotte apparaît. La clochette du train sonne comme une folle. . . C’est l’heure. . . Descendons. Le petit train s’en va. Là-haut, resté debout, moderne Quebranta, Mi sur terre française et mi sur l’espagnole, Le marchand de biscuits -A Dios, señoritas! - Regarde gravement le joujou qui s’en va Avec son esquila tintant comme une folle. Le Jasmin. Un nom de fleur. . . Pour vous, ce n’est peut-être Qu’un nom charmant, sans plus. Il en est tant! Pour d’autres, c’est peut-être, à la fin du printemps, Dans l’air tendre, un parfum qu’ils pensent reconnaître. La fleur même. . . ils l’ont vue un jour; ils savent bien Qu’elle est blanche et petite et rit aux heures chaudes En la fraîcheur de retombantes palmes d’émeraude. Mais, pour moi. . . de tout ce qu’elle est pour moi, nul ne sait rien. Nul, s’il n’a, comme moi, contre sa joue, Senti les fins petits doigts caressants D’un arbuste penché dans le soir qui descend, Et senti comment des étoiles se dénouent Quand le vent joue avec des branches -nul, ailleurs, Ou sous un ciel pareil, s’il n’a, pour une branche, Pour une branche d’où glisse un bouquet d’étoiles blanches, Connu la grâce d’un jardin sauvage et sa douceur, Nul ne sait. . . Ô bijoux vivants, pétales Faits de neige et de lait, de jeune émail, De nacre ou d’ivoire si blanc, de blanc corail, D’une chair de jacinthe ou d’ixaura si pâle, Blancheur qu’à sa mantille, entre un oeillet de sang Et le jaune pompon d’une rose, l’Espagne, La brune Espagne, veut comme au front blanc de ses montagnes - Blancheur qui semble un talisman, blancheur en qui l’on sent Quelque chose du cygne, des colombes, De l’hermine -et qui vient, comme l’encens, D’un sol qui brûle sous des cieux éblouissants. Mon jasmin d’Orient! mon jasmin qui retombe Du vieux mur que je sais dans un jardin gascon, N’êtes-vous pas vraiment tout ce que j’imagine? L’âme des citronniers, des lauriers-roses, des glycines, Je la respire en vous comme sur un balcon Tourné vers les pays des caravanes. . . Je suis à la terrasse où des fleurs se défont Comme des glands de perles sur vos fronts, Graves petites filles musulmanes! J’en tresse comme vous des colliers à sept rangs - Et c’est un vieux marchand couleur de datte sèche Qui me vendit hier ses flacons odorants Pour asperger d’ardentes gouttes la nuit fraîche. . . Et vous pouvez être là-bas, mon doux jasmin, Rose comme la rose ou blond comme l’abeille. -Le mimosa d’Égypte a des touffes pareilles, Les roses d’Ispahan ont ces tons de carmin - Mais vous restez pour moi du blanc des coquillages, Minuscules cornets d’albâtre, cire en pleurs, Miettes de clair de lune aux trous noirs du feuillage, Fleurs de mon beau jasmin sauvage, dont le coeur Semble caché dans l’étui blanc d’une veilleuse. C’est blanc que vous voyait, le long de nos chemins, Dans l’ensorcellement d’une journée heureuse, Le grand poète de chez nous, qui, brin par brin, Vous cueillait, rameaux de Gascogne, pour sa Muse! Tout blanc, vous vous tendez aux papillons qui musent Autour de l’Ermitage, entre les espaliers. Au chapeau du vieux puits vous mettez une aigrette; Vous couronnez le toit penchant de Françonnette Et, pour l’Aveugle, parfumez Castelculier. C’est pourquoi, le Poète et vous, portez sans doute Le même nom qu’une fée a choisi. C’est pourquoi l’on vous veut, parant la route De ceux qui vont, chantant les fleurs de leur pays. Jasmin, jasmin d’argent, n’êtes-vous pas l’image De l’étoile que les bergers suivaient avec les Mages? La nuit a pris sa cape grise. . . Conduisez À travers les jardins le long pèlerinage! Qui donc verra jamais votre petit visage, Si menu, si menu, sous les rameaux entrecroisés, Tel que, moi, je le vois, sans même ouvrir la porte, Sans même avoir besoin de regarder dehors, Si c’est le temps du premier scarabée aux ailes d’or? Vous êtes là. . . si c’est l’hiver, qu’importe! Puisque, à mes yeux, vous ne vous fanez pas, Mystérieux jasmin qui me parlez tout bas, Puisque vous ne pouvez avoir pour moi de feuilles mortes. Le Papillon De Nuit. Dans le ciel, une fleur sombre Va silencieusement. . . Petite barque ramant, Avion planant dans l’ombre. Sur les ailes, de gros yeux. . . Quel oiseau mystérieux, Velu, menu, va, ramant, Va silencieusement? C’est à l’heure où les parfums Se dégagent un à un Des géraniums trop lourds Et des verveines froissées, Qu’un papillon de velours, -Comme une fleur de pensée - Quitte les parterres d’ombre. Dans le ciel, une fleur sombre. N’allume pas, toi qui sais, La lampe aux clartés perfides. . . Vois, le paon de nuit dévide Son fil en zigzags muets. N’allume pas, toi qui sais. . . Laisse la chambre dans l’ombre, Une fleur dans le ciel sombre. . . Le Petit Cèpe. Va, je te reconnais, jeune cèpe des bois... Au bord du chemin creux, c'est bien toi que je vois Ouvrant timidement ton parapluie. A-t-il plu cette nuit sur la ronce et la thuie? Déjà, le soleil tendre essuie Les plus hautes feuilles du bois... Tu voulais garantir les coccinelles? Il fait beau. Tu seras, jeune cèpe, une ombrelle, L'ombrelle en satin brun d'un roi de Lilliput! Ne te montre pas trop, surtout... Le chemin bouge...chut! Fais vite signe aux coccinelles! Des gens sont là, dont les grands pieds viennent vers toi. On te cherche, mon petit cèpe... Que l'ajonc bourdonnant de guêpes, Le genièvre et le houx cachent les larges toits De tes aînés, les frères cèpes, Car l'un mène vers l'autre et la poêle est au bout! Voici qu'imprudemment tout un village pousse: Rouge et couleur de sang, vert et couleur de mousse, Girolle en bonnet roux, Chapeaux rouges, verts, blonds, partout, Les toits d'un rond village poussent! Depuis l'oronge en oeuf, le frais pâturon blanc Doublé de crépon rose, Jusqu'au méchant bolet qu'on appelle Satan, Je les reconnais tous, les joyeux, les moroses, Les perfides, les bons, les gris, les noirs, les roses, Tes cousins de l'humide automne et du printemps... Mais c'est pour toi, cher petit cèpe, que je tremble! Tu n'es encore qu'un gros clou bien enfoncé; Ta tête a le luisant du marron d'Inde et lui ressemble. Surtout, ne hausse pas au revers du fossé Ta calotte de moine! on te verrait... je tremble. Moi, tu le sais, je fermerai les yeux. Exprès, je t’oublierai sous une feuille sèche. Je t’oublierai, petit Poucet. Je ne puis, ni ne veux Être pour toi l’Ogre qui rêve de chair fraîche. . . Je passerai, fermant les yeux! Dans mon panier, j’emporterai quelques fleurs, une fraise. . . Rien, peut-être. . .Mais toi, sur le talus, À l’heure où les chemins se taisent, Levant ton capuchon, tu ne nous craindras plus! Brun et doré, sur le talus, Tu t’épanouiras en coupole si ronde, Si large, que la lune en marche -une seconde - S’arrêtera pour te frôler de son doigt blanc. La nuit Se fera douce autour de toi, bleue et profonde. Mignonne hutte de sauvage -table ronde Pour les rainettes dont l’oeil jaune et songeur luit, Mon cèpe! tu ne seras plus un clou dans l’herbe verte, Mais un pin-parasol dans l’ombre où se concertent Les fourmis qui, toujours, s’en vont en longs circuits; Tu seras une belle tente, grande ouverte, Où les grillons viendront chanter, la nuit. . . Le Premier Cyclamen. Il est petit. . . c’est un bébé. Sa première fleur est ouverte. On dirait un volant tombé Sur le bord de raquettes vertes. Dix feuilles rondes à pois blancs Sur des tiges rose praline. . . Bulbe gonflé, qui fait semblant De dormir sur la terre fine. . . Chut! Deux autres boutons sont prêts À montrer leur petit nez rouge. C’est un beau rouge de vin frais, Un plumet d’Indien qui bouge. . . Et demain, trois petits bonnets, Trois bonnets d’évêque pour rire, D’un air si comique et jeunet, Salueront. . . pour tant nous en dire Sur cette fête du Printemps Dont ils annoncent l’ouverture, Que nous ne saurons -hésitants Devant l’estrade en miniature - S’il s’agit bien de ce Beau Temps Qui chasse « vent, pluie et froidure », Ou de trois petits charlatans Nous contant la Bonne Aventure. Le Tamaris. Tout l’hiver, le laurier t’a bravé. Tout l’hiver, Les deux ifs, s’éventant de leurs franges épaisses, Tout dit : « N’aimes-tu pas cette fraîcheur de l’air? » Et le cèdre était vert, le cyprès était vert, Et les bambous avaient des gestes d’allégresse, Et le palmier jouait à l’oasis. . . Et le lierre en habit vert bouteille, et la mousse En laine vert grenouille, et l’herbe vert maïs, Te narguaient, en couvrant le sol brun d’une housse, Où le givre cousait des boutons de cristal. . . Et le magnolia de faïence vernie, Le fusain compassé, le yucca de métal, Regardaient avec ironie Tes rameaux grelottants. . . Le buis même, le buis Des bons vieux jardinets de presbytère, Semblait fat et repu sur un morceau de terre Large comme la main et l’ « artichaut des puits » Encadrait le bassin de roses agressives. . . Et tous disaient: « Voyez, grâce à nos feuilles vives, Ce n’est jamais l’hiver, jamais l’hiver! » Et devant toi, si découvert, Si nu, si maigre, avec de petits doigts si frêles, Je m’arrêtais, ne sachant plus. . . Mon arbrisseau léger, dont le front chevelu Frisé par la brise de mer aux tièdes ailes, Prenait là-bas, dans le soleil, un vert si doux, Un vert qui se teintait de rose à tous les bouts Dès que le temps des fleurs ouvrait sa boîte à poudre Et son étui de rouge parfumé - Faudrait-il se résoudre À ne plus voir ton fin visage ranimé? Ah! qu’ils m’importent peu, les autres, les tenaces, Les toujours verts, si tu dois rester nu! Comprendront-ils jamais ce qu’il y a de grâce, De charme délicat dans tes bourgeons menus Lorsque tu ressuscites, Mon tamaris, pour qui l’hiver est bien l’hiver. . . D’avoir tremblé pour toi, comme on se penche vite Sur ce premier duvet imperceptible hier, Et comme on t’aime pour ce vert, ce tendre vert Si miraculeusement neuf, d’après l’hiver. . . Les Fleurs De Fèves. Une odeur de vanille, insistante, si douce. . . Les fèves sont en fleurs! Un papillon, puis deux, entre les jeunes pousses - Déjà, ce long parfum plein de douceur. . . Il tient tout le vallon que suit la route, Il envahit la plaine, toute. Les fèves sont en fleurs. . . Noeuds de satin, blanches cocardes, Coquillages de nacre où tremble un signe noir, Fleurs de fèves! Tendez vos petits encensoirs À ce bon vent chaud qui musarde. . . Étagez vos blanches cocardes! Droites, en velours vert-de-gris, Les feuilles, bien en vain, montent la garde! En vain, chacune a pris Comme un reflet d’acier, doublant son velours gris! Moi, je sais, fleurs de fèves, Que vous faites semblant de vous presser autour De cette lourde tige où s’épaissit la sève. Grelots de ce hochet trop lourd Vous sonnez, à vous-mêmes, votre rêve. . . Des ailes! Vous voulez des ailes et je sais, Quand le vent joue à la raquette dans la plaine, Que ces volants qui vont et viennent, Ces petites plumes qui montent, c’est Vous, rien que vous, les fleurs de fèves, qu’on suppose Immobiles, sur le pied vert qui vous retient. Une part, une autre se pose. . . Qui s’en doute? N’avouez rien. Vous deviez, si près de la terre, Y demeurer peut-être? Allez, Moi, je sais que l’on n’est cette chose légère, Un papillon d’avril, que pour voler! Pourquoi les arbres seuls auraient-ils sur leurs branches Des papillons pouvant ouvrir leurs ailes blanches Et jouer dans le vent, pourquoi? Demain, haussant un petit doigt -Écrin velu de la première cosse - Vous nous tendrez un rang de perles, déjà grosses, Et vous serez des fèves sages, sans parfum. Demain, les papillons s’en iront un à un Vers les acacias de la colline. . . Le vent jouera plus loin, c’est tout. Votre odeur fine, Insistante, si douce, votre odeur Nous l’oublierons. . . Nous l’oublierons déjà, fèves en fleurs. . . Les Papillons De Jour. Dans le ciel, une fleur de fève, Qui tourne et vole et cabriole. . . Flocons passant en farandoles Que la brise soulève. . . Ailes s’ouvrant comme des yeux. . . Papillons blancs, papillons bleus, Qu’attire l’odeur des corolles. . . Fleurs qui volent et cabriolent! Gais feux d’artifice lancés Dans la campagne, sur les haies; Saphirs et rubis des futaies Par un coup de vent dispersés. . . Dans le ciel, une fleur de fève. Les Pèlerins De La Dune. Les pins. . .Les pins aux verts cheveux, Aux sandales d’or et de cuivre, Un par un, deux par deux, Droit devant eux, S’en vont, comme ivres. . . Ivres de soleil, et de vent, Les bras tendus, penchés souvent - Tant le vent du large les pousse, Tant le soleil mord jusqu’au sang La dune rousse Les pins s’en vont, chargés d’encens, D’or et de myrrhe, vers là-bas, Vers des pays qu’on ne sait pas, tendant les bras. . . Les pins s’en vont dans un bruit d’ailes, Un bruit de pas, un bruit de voix surnaturelles. Je les entends, je les entends. . . À pas légers, La forêt suit, comme un troupeau suit le berger. À voix basse, bouche fermée, Comme les chanteurs de l’Ukraine, L’Océan dit ses peines. La dernière houle, calmée Froisse et défroisse des étoffes qu’elle traîne. . . Et le vent joue à l’imiter, dans les remous Des pins en marche. Ô patriarches, Verts pèlerins des sables roux, Pèlerins vers je ne sais où, C’est bien vous qui marchez, c’est vous Qui faites, sous mes orteils nus, frémir la dune. . . Le soir tombe. . . Et peut-être ici A-t-on rêvé, mouillés de lune, De soirs mauves, gris pâle aussi, Et diaphanes. . . De vos soirs, Puvis de Chavannes1. . . Moi, j’ai vu des pins, un par un, Devenir bleus, devenir bruns, Je les ai vus, fouettés d’embruns, Disloqués par le vent sauvage, Et conduisant toujours, toujours, Le même long pèlerinage. . . Hallucinés, aveugles, sourds, Je les ai vus en Don Quichotte, Je les ai vus en Juif-errant, Chauves, bossus, manchots, branlants, Ombres chinoises de la côte. Et derrière, j’ai vu, pressés Comme les moutons de la fable, D’autres pins, tous les pins blessés, Cramponnés aux pentes de sable. . . Dans les pots d’argile, saignait Leur sève épaisse, goutte à goutte. . . Les premiers pins suivaient leur route. Moi seule les accompagnais. . . Vers quelle Espagne de miracles? Vers quelles sierras, quels châteaux, Quels tabernacles? Non, ne me dites pas tout haut L’histoire des pins de la dune, L’histoire vraie en quatre mots. . . Puisque je vois, au clair de lune, Au clair de soleil, verte ou brune, Marcher la forêt devant moi. . . Puisque c’est vrai, lorsque j’y crois. Côte d’Argent, août 1925 Matin D'Automne. C’est un matin. . . non pas un matin de Corot 1 Avec des arbres et des nymphes -sur la terre, C’est un coin tout petit, entre des murs de pierres Pas bien hauts. . . C’est un matin dans le petit jardin du presbytère. C’est un matin d’automne: Vigne rouge, dahlias jaunes Petits doigts tortillés de chrysanthèmes roux; Un tournesol montrant sa face de roi nègre Sous un vieux diadème de plumes raides, un peu maigres. . . Arrosoir vert, près du géranium en pot. C’est un matin, sans nymphes de Corot. Le curé dort, la maison dort, le chemin dort, Pendant que, doucement, tombent des pièces d’or. . . C’est un matin d’automne. . . L’aube, qui s’est levée à pas de loup, d’abord frissonne En peignoir rose. . . puis se met à rire dans le ciel, Et tout devient rose comme elle, et rit comme elle, Et ce sont des clartés roses et blondes telles Que le petit jardin doré semble irréel. Réveillée en sursaut, dans le clocher, la cloche sonne : « Vite! Vite! Levez-vous, bonnes gens C’est le matin! C’est le matin d’automne! Je sonne! Il fait beau temps! Entends, vieille servante au bonnet blanc, du presbytère. C’est l’heure, lève-toi. . . Lève-toi, vieux curé; Vois les oiseaux, vois la lumière! Prends ta soutane et ton bonnet carré, Ouvre ta porte et va. . . l’heure te presse! L’allée a tous les tons fauves des vieux missels. . . Va vite, ne t’attarde pas, sous le grand ciel, Au tout petit jardin plein d’allégresse. . . Couleur de feu, couleur de fleurs, couleur de miel, Il est trop beau! tu le prendrais pour un autel. Tu manquerais la messe. . . » Nivôse. Illustration, Guy Rancourt. Laissez tomber les plumes de la neige. . . Les oiseaux qui les ont perdues apportent des nouvelles toutes blanches. . . Les ailes qui les ont perdues ont plané sur les Finlande et les Norvège. Elles ont caressé des forêts blanches et les vertigineuses étendues où le soleil frileux, si peu de temps, se penche. . . Oh! pourquoi balayer les plumes de la neige! Elles parlent de soleils blancs comme la lune et de lacs blancs où les traîneaux courent si vite. . . Elles parlent de légendes au clair de lune et de cabanes où les « Tomtes » nous invitent. Des ailes ont semé leurs plumes, une à une. . . Tendez les mains aux plumes de la neige! C’est comme l’âme de pays qui nous invitent, de pays racontés par Selma Lagerlöf. . . Pluviôse. Il pleut. Il pleut à petit bruit Sur le vieux chemin de traverse. . . -Quel Dieu, pour nous punir te verse, Ô campagne, le jour, la nuit, Cette pluie à si menu bruit? -C’est comme un chagrin qui nous suit Et goutte à goutte nous transperce, Un gris sans fin qui porte en lui Tant de lassitude et d’ennui Que le coeur tout entier s’y noie. -Un linceul d’eau grise tournoie Sur les vieux chemins qui se noient. . . -Ô luisantes feuilles de soie Qui dans le soleil et la joie Brodaient les vergers lourds de fruits! Jardinet rose autour d’un puits. . . -Se peut-il que l’hiver s’emploie À gâcher tous les coins de joie? -On va, songeant aux nids détruits. La corde pleure sur le puits, Les arbres pleurent dans la plaine. . . -Comme dans le coeur de Verlaine, Il pleut, il pleure à petit bruit. C’est comme un chagrin qui nous suit. . . Et peut-être aussi qui nous mène, -Vers où, vers quoi, si tôt, si tard? Au glas persistant des gouttières Un château se meurt quelque part! -Des chaumes s’effondrent, épars. . . -Et des yeux gris, dans le brouillard, (Est-ce une toile de Carrière?) Regardent au loin, quelque part, Vers la ville aux jaunes lumières. . . Thermidor. Des lézards et des chats suis-je la soeur? D’où me vient cet amour des pierres chaudes Et de ce plein soleil où rôdent Comme des taches de rousseur? Insectes roux, lumière vive Qui force les yeux à cligner; Ample été dont on est baigné Sans qu’un frisson d’air vous arrive! La pierre brûle sous les doigts. Le sable en feu Parle d’Afrique à l’herbe sèche. Une odeur d’encens et de pêche Parle d’Asie au cèdre bleu. L’insecte: abeille, moucheron, cétoine, Puceron fauve, agrion d’or, Sur chaque brindille s’endort. Il fait rouge sous les pivoines. Il fait jaune dans les yeux clairs Du lézard, mon frère, qui bâille. Prends garde aux yeux clairs des murailles, Insecte roux, brun, rouge ou vert! Et toi, lézard, prends garde aussi. . . prends garde Au chat noir qui dort, à l’envers, Paupière close et poings ouverts, Une oreille molle en cocarde. . . Savons-nous de quoi sont tigrés, Jaspés, striés, vos regards d’ambre, Frères dont s’étirent les membres Sur ma pierre au lichen doré? Je voudrais que ce soit du soleil en paillettes Qui flambe seulement dans les petits lacs blonds De vos yeux somnolents où midi se reflète! Dans mes yeux qui sont bleus, même un peu gris au fond, Mes yeux à moi, je sais bien ce que mettent Les rayons d’un été me traversant le front. Même les cils rejoints, même faisant de l’ombre Avec mes doigts serrés devenus transparents, C’est comme un incendie aux trous d’un rideau sombre! Tout l’or des joailliers, des princes d’Orient, Peuple mes yeux fermés d’étoiles qui s’obstinent. . . Lézards, mes compagnons, chats dormants qu’hallucine La ronde du soleil contre le mur ardent, Me direz-vous jamais ce que voit en dedans -Ce que voit dans la nuit qui descend en sourdine - Votre oeil clair de chasseurs que juillet hallucine?... Source: http://www.poesies.net