Poèmes Choisis. Par Sabine Sicaud. (1913-1928) La Poésies Des Vulnérables. TABLE DES MATIERES Chemins De L'Ouest. Douleur, je vous déteste. . . Jours De Fièvre. La Grotte Des Lépreux. La paix. La Solitude. La Vieille Femme De La Lune. Le Chemin Creux. Le Chemin De Crève-Coeur. Le chemin De L'Amour. Le Chemin De Sable. Les Trois Chansons. Premières Feuilles. Printemps. Quand je serai guérie. . . Vigne Vierge D'Automne. Vous parler. . . Chemins De L'Ouest. Pour qui vous a-t-on faits, grands chemins de l'Ouest? chemins de liberté que l'on suppose tels et qui mentez sans doute... Espaces où surgit le Popocatepelt, où le noir séquoïa cerne d'étranges routes, où la faune et la flore ont de si vastes ciels que l'homme ne sait plus à quel étage vivre. Chemins de liberté que nous supposons libres. A travers les Pampas court mon cheval sans bride, mais la ville géante a ses réseaux de feu et les jeunes mortels faits de toutes les races ont leurs lassos, leurs murs, leur pères et leurs dieux. Des " Trois Puntas " à la mer des Sargasses, Amériques du Sud, du Nord, pays des toisons d'or, des mines d'or, de l'or qui fait l'homme libre et l'esclave, le Pampero peut-être ignore les entraves et l'aigle boréal, les pièges du chasseur... Mais, ô ma liberté, plus chère qu'une soeur, c'est en moi que tu vis, sereine et sédentaire, pendant que les chemins font le tour de la terre. Douleur, je vous déteste. . . (L'Honneur De Souffrir Anna De Noailles.) Douleur, je vous déteste! Ah! que je vous déteste! Souffrance, je vous hais, je vous crains, j'ai l'horreur De votre guet sournois, de ce frisson qui reste Derrière vous, dans la chair, dans le coeur... Derrière vous, parfois vous précédant, J'ai senti cette chose inexprimable, affreuse: Une bête invisible aux minuscules dents Qui vient comme la taupe et fouille et mord et creuse Dans la belle santé confiante - pendant Que l'air est bleu, le soleil calme, l'eau si fraîche! Ah! " l'Honneur de souffrir "?... Souffrance aux lèvres sèches, Souffrance laide, quoi qu'on dise, quel que soit Votre déguisement - Souffrance Foudroyante ou tenace ou les deux à la fois - Moi je vous vois comme un péché, comme une offense A l'allègre douceur de vivre, d'être sain Parmi des fruits luisants, des feuilles vertes, Des jardins faisant signe aux fenêtres ouvertes... De gais canards courent vers les bassins, Des pigeons nagent sur la ville, fous d'espace. Nager, courir, lutter avec le vent qui passe, N'est-ce donc pas mon droit puisque la vie est là Si simple en apparence... en apparence! Faut-il être ces corps vaincus, ces esprits las, Parce qu'on vous rencontre un jour, Souffrance, Ou croire à cet Honneur de vous appartenir Et dire qu'il est grand, peut-être, de souffrir? Grand? Qui donc en est sûr et que m'importe! Que m'importe le nom du mal, grand ou petit, Si je n'ai plus en moi, candide et forte, La Joie au clair visage? Il s'est menti, Il se ment à lui-même, le poète Qui, pour vous ennoblir, vous chante... Je vous hais. Vous êtes lâche, injuste, criminelle, prête Aux pires trahisons! Je sais Que vous serez mon ennemie infatigable Désormais... Désormais, puisqu'il ne se peut pas Que le plus tendre parc embaumé de lilas, Le plus secret chemin d'herbe folle ou de sable, Permettent de vous fuir ou de vous oublier! Chère ignorance en petit tablier, Ignorance aux pieds nus, aux bras nus, tête nue A travers les saisons, ignorance ingénue Dont le rire tintait si haut. Mon Ignorance, Celle d'Avant, quand vous m'étiez une inconnue, Qu'en a-t-on fait, qu'en faites-vous, vieille Souffrance? Vous pardonner cela qui me change le monde? Je vous hais trop! Je vous hais trop d'avoir tué Cette petite fille blonde Que je vois comme au fond d'un miroir embué... Une Autre est là, pâle, si différente! Je ne peux pas, je ne veux pas m'habituer A vous savoir entre nous deux, toujours présente, Sinistre Carabosse à qui les jeunes fées Opposent vainement des Pouvoirs secourables! Il était une fois... Il était une fois - pauvres voix étouffées! Qui les ranimera, qui me rendra la voix De cette Source, fée entre toutes les fées, Où tous les maux sont guérissables? Jours De Fièvre. Ce que je veux? Une carafe d'eau glacée. Rien de plus. Nuit et jour, cette eau, dans ma pensée, Ruisselle doucement comme d'une fontaine. Elle est blanche, elle est bleue à force d'être fraîche. Elle vient de la source ou d'une cruche pleine. Elle a cet argent flou qui duvête les pêches Et l'étincellement d'un cristal à facettes. Elle est de givre fin, de brouillard, de rosée, Jaillit de chaque vasque en gerbes irisées, Glisse de chaque branche en rondes gouttelettes. Au coeur de la carafe, elle rit. Elle perle Sur son ventre poli, comme une sueur gaie. En mille petits flots, pour rien, elle déferle, Ou n'est qu'un point comme un brillant dans une haie. Elle danse au plafond, se complaît dans la glace, Frappe aux carreaux avec la pluie. Ah! ces cascades... C'est le Niagara, vert bleu, vert Nil, vert jade, C'est l'eau miraculeuse en un fleuve de grâce; Toute l'eau des névés, des lacs, des mers nordiques, Toute l'eau du Rocher de Moïse, l'eau pure D'une oasis perdue au centre de l'Afrique; Toute l'eau qui mugit, toute l'eau qui murmure, Toute l'eau, toute l'eau du ciel et de la terre, Toute l'eau concentrée au creux glacé d'un verre! Je ne demande rien qu'un verre d'eau glacée... Vous ne voyez donc pas mes doigts brûlants de fièvre, Mes doigts tendus vers l'eau qui fuit? Mes pauvres lèvres Sèches comme une plante à la tige cassée? La soif qui me torture est celle des grands sables Où galope toujours le simoun. Je ne pense Qu'à ce filet d'eau merveilleuse, intarissable, Où des poissons heureux circulent. Transparence, Fraîcheur... Est-il rien d'autre au monde que j'implore? Alcarazas, alcarazas... un café maure Et, dans la torpeur bleue où des buveurs s'attardent, Un verre débordant parmi les autres verres, Un verre sans couleurs subtiles qui le fardent, Mais rempli de cette eau si froide, nette, claire... Ah! prenez pour cette eau ce qui me reste à vivre, Mais laissez-la couler en moi, larmes de givre, Don de l'hiver à ce brasier qui me consume. Vous souvient-il de ces bruits clairs, dans de l'écume, Au bord d'un gave fou? J'ai soif de tous les gaves. Les sabots des mulets, vous souvient-il, s'y lavent, Les pieds du chemineau s'y délassent. Dieu juste, Ne puis-je boire au moins comme le pré, l'arbuste, Le chien de la montagne au fil de l'eau qui court? Cette eau... Cette eau qui m'échappe toujours, Qui, nuit et jour, obsède ma pensée... Ne m'accorderez-vous deux gouttes d'eau glacée? La Grotte Des Lépreux. Vallée Du Gavaudun. Ne me parlez ni de la tour, Ni des belles ruines rousses, Ni de cette vivante housse De feuillages en demi-jour. La gorge est trop fraîche et trop verte; La rivière, comme un serpent, S'y tord, à peine découverte Sous trop d'herbe où reste en suspens Le mystère des forêts vierges. Ne me parlez ni de l'auberge, Ni des écrevisses qu'on prend Dans la mousse et les capillaires. Je n'ai vu, de ce coin de terre, Ni la paix du soir transparent, Ni celle des crêtes désertes. Mais, barrant le ciel, deux rochers Tout à coup si nus, écorchés, Avec plusieurs bouches ouvertes! Vers ces bouches noires, clamant On ne sait quelle horreur ancienne, Savez-vous si, furtivement, De pauvres âmes ne reviennent? Où sont-ils, où sont-ils, mon Dieu, Ces parias vêtus de rouge Qui, là-haut, guettaient les soirs bleus Par les trous béants de ce bouge? Grotte des Lépreux, seuil maudit Au bord de la falaise ocreuse... Il faudrait qu'on ne m'eût pas dit Quel frisson traversait jadis Ce décor de feuilles heureuses... La Paix. Comment je l'imagine? Eh bien, je ne sais pas... Peut-être enfant, très blonde, et tenant dans ses bras Des branches de glycine? Peut-être plus petite encore, ne sachant Que sourire et jaser dans un berceau penchant Sous les doigts d'une vieille femme qui fredonne... Parfois, je la crois vieille aussi... Belle, pourtant, De la beauté de ces Madones Qu'on voit dans les vitraux anciens. Longtemps - Bien avant les vitraux - elle fut ce visage Incliné sur la source, en un bleu paysage Où les dieux grecs jouaient de la lyre, le soir. Mais à peine un moment venait-elle s'asseoir Au pied des oliviers, parmi les violettes. Bellone avait tendu son arc... Il fallait fuir. Elle a tant fui, la douce forme qu'on n'arrête Que pour la menacer encore et la trahir! Depuis que la terre est la terre Elle fuit... Je la crois donc vieille et n'ose plus Toucher au voile qui lui prête son mystère. Est-elle humaine? J'ai voulu Voir un enfant aux prunelles si tendres! Où? Quand? Sur quel chemin faut-il l'attendre Et sous quels traits la reconnaîtront-ils Ceux qui, depuis toujours, l'habillent de leur rêve? Est-elle dans le bleu de ce jour qui s'achève Ou dans l'aube du rose avril? Ecartant, les blés mûrs, paysanne aux mains brunes Sourit-elle au soldat blessé? Comment la voyez-vous, pauvres gens harassés, Vous, mères qui pleurez, et vous, pêcheurs de lune? Est-elle retournée aux Bois sacrés, Aux missels fleuris de légendes? Dort-elle, vieux Corot, dans les brouillards dorés? Dans les tiens, couleur de lavande, Doux Puvis de Chavannes? dans les tiens, Peintre des Songes gris, mystérieux Carrière? Ou s'épanouit-elle, Henri Martin, dans ta lumière? Et puis, je me souviens... Un son de flûte pur, si frais, aérien, Parmi les accords lents et graves; la sourdine De bourdonnants violoncelles vous berçant Comme un océan calme; une cloche passant, Un chant d'oiseau, la Musique divine, Cette musique d'une flotte qui jouait, Une nuit, dans le chaud silence d'une ville; Mozart te donnant sa grande âme, paix fragile... Je me souviens... Mais c'est peut-être, au fond, qui sait? Bien plus simple... Et c'est toi qui, la connais, Sans t'en douter, vieil homme en houppelande, Vieux berger des sentiers blonds de genêts, Cette paix des monts solitaires et des landes, La paix qui n'a besoin que d'un grillon pour s'exprimer. Au loin, la lueur d'une lampe ou d'une étoile; Devant la porte, un peu d'air embaumé... Comme c'est simple, vois! Qui parlait de tes voiles Et pourquoi tant de mots pour te décrire? Vois, Qu'importent les images: maison blanche, Oasis, arc-en-ciel, angélus, bleus dimanches! Qu'importe la façon dont chacun porte en soi, Même sans le savoir, ton reflet qui l'apaise, Douceur promise aux coeurs de bonne volonté... Ah! tant de verbes, d'adjectifs, de parenthèses! - Moi qui la sens parfois, dans le jardin, l'été, Si près de se laisser convaincre et de rester Quand les hommes se taisent... La Solitude. Solitude... Pour vous cela veut dire seul, Pour moi - qui saura me comprendre? Cela veut dire: vert, vert dru, vivace tendre, Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul. Mot vert. Silence vert. Mains vertes De grands arbres penchés, d'arbustes fous; Doigts mêlés de rosiers, de lauriers, de bambous, Pieds de cèdres âgés où se concertent Les bêtes à Bon Dieu; rondes alertes De libellules sur l'eau verte... Dans l'eau, reflets de marronniers, D'ifs bruns, de vimes blonds, de longues menthes Et de jeune cresson; flaques dormantes Et courants vifs où rament les " meuniers "; Rainettes à ressort et carpes vénérables; Martin-pêcheur... En mars, étoiles de pruniers, De poiriers, de pommiers; grappes d'érables. En mai, la fête des ciguës, Celle des boutons d'or: splendeur des prés. Clochers blancs des yuccas, lances aiguës Et tiges douces, chèvrefeuille aux brins serrés, Vigne-vierge aux bras lourds chargés de palmes, Et toujours, et partout, fraîche, luisante, calme, L'invasion du lierre à petits flots lustrés Gagnant le mur des cours, les carreaux des fenêtres, Les toits des pavillons vainement retondus... Lierre nouant au front du chêne, au cou du hêtre, Ses bouquets de grains noirs comme un piège tendu A la grive hésitante; vert royaume Des merles en habit - royaume qui s'étend Ainsi que dans un parc de Florence ou de Rome En nappes d'émeraude et cordages flottants... Lierre de cette allée au porche de lumière Dont les platanes séculaires, chaque été, Font une longue cathédrale verte - lierre De la grotte en rocaille où dorment abrités Chaque hiver, les callas et les cactus fragiles; Housse, que la poussière blanche de la ville Givre à peine les soirs de très grand vent - pour moi, Vert obligé des vieilles pierres, Des arbres vieux, des toits qui penchent, des vieux toits - Un château? Non, Madame, une gentilhommière, Un ermitage vert qui sent les bois, le foin, Où les bruits dé la route arrivent d'assez loin Pour n'être plus qu'une musique en demi-teintes. Un train sur le talus se hâte avec des plaintes, Mais l'horizon tout rose et mauve qu'il rejoint Transpose le voyage en couleurs de légende. On regarde un instant vers ces trains qui s'en vont Traînant leur barbe grise - et c'est vrai qu'ils répandent Un peu de nostalgie au fil de l'été blond... Mais le jazz des moineaux fait rage dans les feuilles, Les pigeons blancs s'exaltent, le cyprès Est la tour enchantée où des notes s'effeuillent Autour du rossignol. Du pré, Monte la fièvre des grillons, des sauterelles, Toutes les herbes ont des pattes, ont des ailes - Et l'Ane et le Cheval de la Fable sont là Et Chantecler se joue en grand gala Jour et nuit dans la cour où des plumes voltigent. Au clair de l'eau, c'est l'éternel prodige Du têtard de velours devenu crapaud d'or, De la voix de cristal parmi les râpes neuves D'innombrables grenouilles. Le chat dort. Dickette-chien s'affaire - et sur leur tête pleuvent Des pastilles de lune ou de soleil brûlant. S'il pleut vraiment, la pluie à pleins seaux ruisselants S'éparpille de même aux doigts verts qui l'arrêtent. Un tilleul, des bambous. L'abri vert du poète, Du vert, comprenez-vous? Pour qu'aux vieilles maisons Rien ne blesse les yeux sous leurs paupières lasses. Douceur de l'arbre, de la mousse, du gazon... Vous dites: Solitude? Ah! dans l'heure qui passe, Est-il rien de vivant plus vivant qu'un jardin, De plus mystérieux, parfumé, dru, tenace, Et peuplé - si peuplé qu'il arrive soudain Qu'on y discourt avec mille petits génies Sortis l'on ne sait d'où, comme chez Aladin. Un mot vert... Qui dira la fraîcheur infinie D'un mot couleur de sève et de source et de l'air Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre, Un mot désert peut-être et desséché pour d'autres, Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert Comme un îlot, un cher îlot dans l'univers?... La Vieille Femme De La Lune. On a beaucoup parlé dans la chambre, ce soir. Couché, bordé, la lune entrant par la fenêtre, On évoque à travers un somnolent bien-être, La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir. Qu'elle doit être lasse et qu'on voudrait connaître Le crime pour lequel nous pouvons tous la voir Au long des claires nuits cheminer sans espoir! Pauvre vieille si vieille, est-ce un vol de bois mort Qui courbe son vieux dos sur la planète ronde? Elle a très froid, qui sait, quand le vent souffle fort. Va-t-elle donc marcher jusqu'à la fin du monde? Et pourquoi dans le ciel la traîner jusqu'au jour! On dort... Nous fermerons les yeux à double tour... Lune, laisse-la donc s'asseoir une seconde. Le Chemin Creux. Le vieux chemin creusé d'ornières? Il a trop plu. Le vieux chemin de la Carrière, Celui du vieux moulin qui ne moud plus, Le chemin du Seigneur qui n'a plus de château, Le chemin du Bourreau, Le chemin de la malle-poste, Et ceux qui les croisaient, tous les chemins herbus, Tous les chemins pleins d'eau, Tous les chemins perdus... Entre les ronces hautes, Les prunelliers, la douce-amère, les bryones, Le vert était celui des grottes et le jaune Celui de la mélancolie. Même le gel craquant sous le pas des brebis Y devient triste avant la nuit tombée. Les chemins creux, la pluie, Le givre gris, Le dernier scarabée... Prenons la route neuve Qui sur un pont solide et neuf passe le fleuve. Le Chemin De Crève-Coeur. Un seul coeur? Impossible Si c'est par lui qu'on souffre et que l'on est heureux. On dit: coeur douloureux, Coeur torturé, coeur en lambeaux - Puis: joyeux et léger comme un oiseau des Iles, Un coeur si grand, si lourd, si gros Qu'il n'y a plus de place Pour rien d'autre que lui dans notre corps humain. Puis évadé, baigné d'une grâce divine? Un coeur si plein De tout le sang du monde et ne gardant la trace Que d'une cicatrice fine qui s'efface? Impossible! Il me faut plusieurs coeurs. Le même ne peut pas oublier dans la joie Tout ce qu'il a connu de détresse une fois - Une fois ou plusieurs, chaque fois pour toujours - Mon coeur se souviendrait qu'il fut un coeur trop lourd Et ne serait jamais un coeur neuf, sans patrie, Sans bagage à porter de vie en vie. Le Chemin De L'Amour. Amour, mon cher Amour, je te sais près de moi Avec ton beau visage. Si tu changes de nom, d'accent, de coeur et d'âge, Ton visage du moins ne me trompera pas. Les yeux de ton visage, Amour, ont près de moi La clarté patiente des étoiles. De la nuit, de la mer, des îles sans escales, Je ne crains rien si tu m'as reconnue. Mon Amour, de bien loin, pour toi, je suis venue Peut-être. Et nous irons Dieu sait où maintenant? Depuis quand cherchais-tu mon ombre évanouie? Quand t'avais-je perdu? Dans quelle vie? Et qu'oserait le ciel contre nous maintenant? Le Chemin De Sable. Ne pas se rappeler en suivant ce chemin... Ne pas se rappeler... Je te donnais la main. Nos pas étaient semblables, Nos ombres s'accordaient devant nous sur le sable, Nous regardions très loin ou tout près, simplement. L'air sentait ce qu'il sent en ce moment. Le vent ne venait pas de l'Océan. De là Ni d'ailleurs. Pas de vent. Pas de nuage. Un pin Dont le jumeau fut coupé dans le temps Etait seul. Nous parlions ou nous ne parlions pas. Nous passions, mais si sûrs de la belle heure stable! Ne te retourne pas sur le chemin de sable. Les Trois Chansons. Entends la chanson de l'eau... Comme il pleut, comme il pleut vite! Il semble que des grelots Dans la gouttière s'agitent. A l'abri dans ton dodo Entends la chanson de l'eau! Entends la chanson du vent... Comme les branches s'agitent! Les nids d'oiseaux, bien souvent, Sont bercés, bercés trop vite. A l'abri des rideaux blancs Entends la chanson du vent. Entends la chanson du feu... Comme les flammes s'agitent Le feu jaune, rouge et bleu Pour te chauffer brûle vite. Quand tes yeux clignent un peu, Entends la chanson du feu. Ecoute les trois chansons Qui se font toutes petites Et douces comme un ronron Pour que tu dormes plus vite. Si tu veux, bébé, dormons Au bruit léger des chansons. Premières Feuilles. Vous vous tendez vers moi, vertes petites mains des arbres, Vertes petites mains des arbres du chemin. Pendant que les vieux murs un peu plus se délabrent, Que les vieilles maisons montrent leurs plaies, Vous vous tendez vers moi, bourgeons des haies, Verts petits doigts. Petits doigts en coquilles, Petits doigts jeunes, lumineux, pressés de vivre, Par-dessus les vieux murs vous vous tendez vers nous. Le vieux mur dit: " Gare au vent fou, Gare au soleil trop vif, gare aux nuits qui scintillent, Gare à la chèvre, à la chenille, Gare à la vie, ô petits doigts! Verts petits doigts griffus, bourrus et tendres, Vous sentez bien pourquoi Les vieux murs, ce matin, ont la voix de Cassandre. Petits doigts en papier de soie, Petits doigts de velours ou d'émail qui chatoie, Vous savez bien pourquoi Vous n'écouterez pas les murs couleur de cendre... Frêles éventails verts, mains du prochain été, Nous sentons bien pourquoi vous n'écoutez Ni les vieux murs, ni les toits qui s'affaissent; Nous savons bien pourquoi Par-dessus les vieux murs, de tous vos petits doigts, Vous faites signe à la jeunesse! Printemps. Et puis, c'est oublié. Ai-je pensé, vraiment, ces choses-là? Bon soleil, te voilà Sur les bourgeons poisseux qui vont se déplier. Le miracle est partout. Le miracle est en moi qui ne me souviens plus. Il fait clair, il fait gai sur les bourgeons velus; Il fait beau - voilà tout. Je m'étire, j'étends mes bras au bon soleil Pour qu'il les dore comme avant, qu'ils soient pareils Aux premiers abricots dans les feuilles de juin. L'herbe ondule au fil du chemin Sous le galop du vent qui rit. Les pâquerettes ont fleuri. Je viens, je viens! Mes pieds dansent tout seuls Comme les pieds du vent rieur, Comme ceux des moineaux sur les doigts du tilleul. (Tant de gris au-dehors, de gris intérieur, De pluie et de brouillard, était-ce donc hier?) Ne me rappelez rien. Le ciel est si léger! Vous ne saurez jamais tout le bonheur que j'ai A sentir la fraîcheur légère de cet air. Un rameau vert aux dents comme le " Passeur d'eau ", J'ai sans doute ramé bien des nuits, biens des jours... Ne me rappelez rien. C'est oublié. Je cours Sur le rivage neuf où pointent les roseaux. Rameau vert du Passeur ou branche qu'apporta La colombe de l'Arche, ah! la verte saveur Du buisson que tondra la chèvre aux yeux rêveurs! Etre chèvre sans corde, éblouie à ce tas De bourgeons lumineux qui mettent un halo Sur la campagne verte - aller droit devant soi Dans le bruit de grelots Du ruisseau vagabond - suivre n'importe quoi, Sauter absurdement, pour sauter - rire au vent Pour l'unique raison de rire... Comme Avant! C'est l'oubli, je vous dis, l'oubli miraculeux. Votre visage même à qui j'en ai voulu De trop guetter le mien, je ne m'en souviens plus, C'est un autre visage - et mes deux chats frileux, Mon grand Dikette-chien sont d'autres compagnons Faits pour gens bien portant, nouveaux, ressuscités. Bon soleil, bon soleil, voici que nous baignons Dans cette clarté chaude où va blondir l'été. Hier n'existe plus. Qui donc parlait d'hier? Il fait doux, il fait gai sur les bourgeons ouverts... Quand je serai guérie. . . Filliou*, quand je serai guérie, Je ne veux voir que des choses très belles... De somptueuses fleurs, toujours fleuries; Des paysages qui toujours se renouvellent, Des couchers de soleil miraculeux, des villes Pleines de palais blancs, de ponts, de campaniles Et de lumières scintillantes... Des visages Très beaux, très gais; des danses Comme dans ces ballets auxquels je pense, Interprétés par Jean Borlin. Je veux des plages Au décor de féerie, Avec des étrangers sportifs aux noms de princes, Des étrangères en souliers de pierreries Et de splendides chiens neigeux aux jambes minces. Je veux, frôlés de Rolls silencieuses, De longs trottoirs de velours blond. Terrasses, Orchestres bourdonnant de musiques heureuses... Vois-tu, Filliou, le Carnaval qui passe? La Riviera débordante de roses? J'ai besoin de ne voir un instant que ces choses Quand je serai guérie! J'aurai ce châle aux éclatantes broderies Qui fait songer aux courses espagnoles, Des cheveux courts en auréole Comme Maë Murray, des yeux qui rient, Un teint de cuivre et l'air, non pas d'être guérie, Mais de n'avoir jamais connu de maladie! J'aurai tous les parfums, " les plus rares qui soient ", Une chambre moderne aux nuances hardies, Une piscine rouge et des coussins de soie Un peu cubistes. J'ai besoin de fantaisie... J'ai besoin de sorbets et de liqueurs glacées, De fruits craquants, de raisins doux, d'amandes fraîches. Peut-être d'ambroisie... Ou simplement de mordre au coeur neuf d'une pêche? J'ai besoin d'oublier tant de sombres pensées, Tant de bols de tisane et d'heures accablantes! Il me faudra, vois-tu, des choses si vivantes Et si belles, Filliou... si belles - ou si gaies! Nul ne sait à quel point nous sommes fatiguées, Toutes deux, de ce gris de la tapisserie, De l'armoire immobile et de ces noires baies Que le laurier nous tend derrière la fenêtre. Tant de voyages, dis, de pays à connaître, De choses qu'on rêvait, qui pourront être Quand je serai guérie... (*) petit nom que l'auteur donnait à sa mère Vigne Vierge D'Automne. Vous laissez tomber vos mains rouges, Vigne vierge, vous les laissez tomber Comme si tout le sang du monde était sur elles. A leur frisson, toute la balustrade bouge, Tout le mur saigne, Ô vigne vierge... Tout le ciel est imbibé D'une même lumière rouge. C'est comme un tremblement d'ailes rouges qui tombent, D'ailes d'oiseaux des îles, d'ailes Qui saignent. C'est la fin d'un règne - Ou quelque chose de plus simple infiniment. Ce sont les pieds palmés de hauts flamants Ou de fragiles pattes de colombes Qui marchent dans l'allée. (Où vont-elles, si rouges?) Leurs traces étoilées Rejoignent l'autre vigne, où l'on vendange. Si rouge, Est-ce déjà le sang des cuves pleines? Ah! simplement la fête des vendanges, Simplement n'est-ce pas? Et pourtant, que vos mains sont tremblantes! Leurs veines Se rompent une à une... Tant de sang... Et cette odeur si fade, étrange. Ces mains qui tombent d'un air las, Ô vigne vierge, d'un air las et comme absent, Ces mains abandonnées... (Lady Macbeth n'eut-elle pas ce geste Après avoir frotté la tache si longtemps?) Mains qui se crispent, mains qui restent En lambeaux rouges sur octobre palpitant; Dites, oh! dites chaque année Etes-vous les mains meurtrières de l'Automne? Ou chaque année, Sans rien qui s'en émeuve ni personne, Des mains assassinées Qui flottent au fil rouge de l'automne? Vous parler. . . Vous parler? Non. Je ne peux pas. Je préfère souffrir comme une plante, Comme l'oiseau qui ne dit rien sur le tilleul. Ils attendent. C'est bien. Puisqu'ils ne sont pas las D'attendre, j'attendrai, de cette même attente. Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul. Je ne veux pas d'indifférents prêts à sourire Ni d'amis gémissants. Que nul ne vienne. La plante ne dit rien. L'oiseau se tait. Que dire? Cette douleur est seule au monde, quoi qu'on veuille. Elle n'est pas celle des autres, c'est la mienne. Une feuille a son mal qu'ignore l'autre feuille. Et le mal de l'oiseau, l'autre oiseau n'en sait rien. On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble? Et se ressemblât-on, qu'importe. Il me convient De n'entendre ce soir nulle parole vaine. J'attends - comme le font derrière la fenêtre Le vieil arbre sans geste et le pinson muet. . . Une goutte d'eau pure, un peu de vent, qui sait? Qu'attendent-ils? Nous l'attendrons ensemble. Le soleil leur a dit qu'il reviendrait, peut-être. . . Source: http://www.poesies.net