Nouvelle Continuation Des Amours. (1556) Par Pierre De Ronsard (1524-1585). TABLE DES MATIERES I Elégie. II Chanson I. III Chanson II. V Chanson III. VI Chanson IV. VII Chanson V. VIII Chanson VI. IX Chanson VII. X Chanson VIII. XI Chanson IX. XII O toy qui n'es de rien en ton cueur amoureuse... XIII S'il y a quelque fille en toute une contrée... XIV Nouvelle continuation des amours... XV J'ayme la fleur de Mars, j'ayme la belle Rose... XVI Aultre (j'en jure Amour) ne se scauroit vanter... XVII Amour (comme lon dict), ne naist d'oysiveté... XVIII Les villes et les bourgs me sont si odieux... XIX Las! pour vous trop aymer je ne vous puis aymer... XX Ode. XXI Chanson X. XXII Chanson XI. XXIII Chanson XII. XXIV Chanson XIII. XXV Chanson XIV. XXVI Si tost que tu as beu quelque peu de rosée... XXVII J'ay cent mile tormentz, et n'en voudrois moins d'un... XXVIII Mars fut vostre parein quand naquistes, Marie... XXIX Belle, gentille, honnête, humble et douce Marie... XXX Mes souspirs, mes amys, vous m'estes agreables... XXXI Comment au departir l'adieu pourroy je dire... XXXII Quand je vous voy, ma gentille maistresse... XXXIII Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil... XXXIV Chanson XV. XXXV Chanson XVI. XXXVI Chanson XVII. XXXVII Chanson XVIII. XXXVIII Chanson XIX. XXXIX L' Alouette. XL Le Gay. XLI O ma belle maitresse, à tout le moins prenez... XLII Chanson XX. XLIII Chanson XXI. XLIV A Son Livre. I Elégie. Quand j'estois libre, ains que l'amour cruelle Ne fust éprise encore en ma moüelle Je vivois bien heureux: De toutes partz cent mille jeunes filles Se travailloient par leurs flames gentilles De me rendre amoureux: Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche, Qui n'a masché le frein dedans sa bouche Va seulet escarté, N'ayant soucy, sinon d'un pied superbe A mille bons fouler les fleurs et l'herbe Vivant en liberté: Ores il court le long d'un beau rivage, Ores il erre au fond d'un boys sauvage, Ou sur quelque mont hault: De toutes partz les poutres hanissantes Luy font l'amour, pour neant blandissantes, A luy qui ne s'en chault. Ainsi j'allois, dedaignant les pucelles, Qu'on estimoit en beaulté les plus belles, Sans respondre à leur vueil: Lors je vivois amoureux de moymesme, Content et gay, sans porter couleur blesme, Ni les larmes à l'oeil. J'avois escrite au plus hault de la face Avec la honte une agreable audace Pleine d'un franc desir: Avec le pied marchoit ma fantasie Deça, delà, sans peur ne jalousie Vivant de mon plaisir. Mais aussi tost que par mauvais desastre Je vey ton sein blanchissant comme albastre, Et tes yeux, deux soleilz, Tes beaux cheveux espanchez par ondées, Et les beaux lys de tes levres bordées De cent oeilletz vermeilz: Incontinent j'appris que c'est service: La liberté (de ma vie nourrice) Füit ton oeil felon, Comme la nue, en temps serein poussée Fuit à grandz pas l'aleine courroucée De l'Oursal Aquilon. Et lors tu mis mes deux mains à la chesne, Mon col au cep, et mon coeur à la gesne, N'ayant de moy pitié, Non plus (helas) qu'un oultrageux corsere (O fier destin) a pitié d'un forcere A la chesne lié. Tu mis apres en signe de conqueste Maistralement tes deux piedz sur ma teste, Et du front m'a osté La jeune honte, et l'audace premiere, Acouhardant mon ame prisonniere Serve à ta volonté: Vengeant d'un coup mille faultes commises, Et les beaultez qu'à grand tort j'avois mises Paravant à mespris, Qui me prioyent, en lieu que je te prie: Mais d'autant plus que mercy je te crie Tu es sourde à mes cris, Et ne responz non plus que la fonteine Qui de Narcis mira la forme vaine, Vengeant dessus son bord Mille beaultez des Nymphes amoureuses, Que cet enfant par mines dedaigneuses Avoit mises à mort. II Chanson I. Petite pucelle Angevine, Qui m'as par un traitre souris Tiré le cueur de la poictrine, Puis, des l'heure que tu le pris, Contre droict et contre raison, Tu l'enfermas dans ta prison. Où de toy (sa rude joliere) Il reçoit un tel traictement, Qu'une tigresse la plus fière Auroit pitié de son torment, Et amoliroit sa rigueur, Aux miseres de sa langueur. Mais toy, plus fiere et plus cruelle Qu'un roc pendu dessus la mer, Tu deviens tous les jours plus belle Du dueil qui le faict consommer, Tirant ta beaulté de le veoir Mourir soubz toy de desespoir. Et non sans plus, maitresse rude, Tu fais mon cueur languir à tort, Par une honneste ingratitude Me donnant une lente mort, Voyant pasmer en triste esmoy Dans ta prison mon cueur et moy Mais en lieu d'un sacré Poëte, De moy, qui chantois ton honneur, Tu as nouvelle amitié faicte Avec je ne scay quel Seigneur, Qui maintenant tout seul te tient, Et plus de moy ne te souvient. Ha, fille trop sotte et trop nice, Tu ne scais encore que c'est De faire aus grandz seigneurs service, Qui en amour n'ont point d'arrest, Et qui suyvent sans loyaultez En un jour dix mile beautez. Si tost qu'ilz en ont une prise, Ils la delaissent tout expres, Afin qu'une autre soit conquise Pour la laisser encore apres, Et n'ont jamais aultre plaisir Que de changer et de choisir. Celuy qui ores est ton maistre, Et qui te tient comme veinqueur, Te laissera demain, peult estre, Et je le vouldrois de bon coeur! Si le ciel de nous a soucy Puisse arriver demain ainsi. Le ciel qui les vices contemple Punist les traitres amoureux: Anaxarete en sert d'exemple, Qui devint rocher malheureux, Perdant sa vie, pour avoir Osé son amy decevoir. III Chanson II. Amour, dy moy de grace (ainsi des bas humains, Et des dieux soit tousjours l'empire entre tes mains) Qui te fournist de fleches, Veu que tousjours armé en mile et mile lieux, Tu perdz tes traitz es cueurs des hommes et des dieux Empennez de flammeches? Mais je te pri' dy moy, est-ce point le dieu Mars, Quand il revient chargé des armes des soudars Occis à la bataille? Ou bien si c'est Vulcan qui dedans ses fourneaux (Après les tiens perduz) t'en refaict de nouveaux, Et en don te les baille? Pauvret (respond Amour), et quoy ignores-tu, (O jentil serviteur!) la puissante vertu Des beaux yeux de t'amye? Plus je respens mes traitz sur hommes et sur Dieux, Et plus en un moment m'en fournissent les yeux De ta belle Marie. V Chanson III. Mais voyez, mon cher esmoy, Voyez combien de merveilles Vous parfaites dedans moy Par voz beautez nompareilles. De telle façon voz yeux, Vostre ris et vostre grace, Vostre front, et voz cheveux Et vostre angelique face, Me brulent depuis le jour Que j'en eu la connoissance, Desirant par grande amour En avoir la jouissance. Que si ce n'estoient les pleurs Dont ma vie est arrosée, Long temps a que les chaleurs D'Amour l'eussent embrasée. Au contraire, voz beaux yeux, Vostre ris, et vostre grace, Vostre front, et voz cheveux, Et vostre angelique face Me gelent depuis le jour Que j'en eu la connoissance, Desirant par grande amour En avoir la joüissance. Que, si ne fust les chaleurs Dont mon âme est embrasée, Long temps a que par mes pleurs En eau se fut épuisée. Voyez donc, mon cher esmoy, Voyez combien de merveilles Vous parfaites dedans moy Par voz beaultez nompareilles. VI Chanson IV. Pourquoy tournez vous voz yeux Gratieux De moy quand voulez m'occire? Comme si n'aviez pouvoir Par me voir, D'un seul regard me destruire. Las! vous le faites afin Que ma fin Ne me semblast bien heureuse, Si j'allois en perissant Joüissant De vostre oeillade amoureuse. Mais quoy? vous abusez fort: Ceste mort, Qui vous semble tant cruelle Me semble un gaing de bon heur Pour l'honneur De vous, qui estes si belle. VII Chanson V. Bon jour mon cueur, bon jour ma doulce vie. Bon jour mon oeil, bon jour ma chere amye, Hé bon jour ma toute belle, Ma mignardise, bon jour, Mes delices, mon amour, Mon dous printemps, ma doulce fleur nouvelle Mon doulx plaisir, ma douce columbelle, Mon passereau, ma gente tourterelle, Bon jour, ma doulce rebelle. Hé fauldra-t-il que quelcun me reproche Que j'ay vers toy le cueur plus dur que roche De t'avoir laissé, maitresse, Pour aller suivre le Roy, Mandiant je ne sçay quoy Que le vulgaire appelle une largesse? Plustost perisse honneur, court, et richesse, Que pour les biens jamais je te relaisse, Ma doulce et belle deesse. VIII Chanson VI. Belle et jeune fleur de quinze ans Qui sens encore ton enfance, Mais bien qui celes au dedans Un cueur remply de desçevance, Cachant soubz ombre d'amitié Une jeunette mauvaitié, Ren moy (si tu as quelque honte) Mon cueur, que tu m'as emmené, Dont tu ne fais non plus de conte Que d'un prisonnier enchesné, Ou d'un valet, ou d'un forcere Qui est esclave d'un corsere. Une autre moins belle que toy, Mais d'une nature plus bonne, Le veult par force avoir de moy, Me priant que je le luy donne: Elle l'aura puis qu'autrement Il n'a de toy bon traitement. Mais non: j'ayme trop mieux qu'il meure Que de l'oster hors de tes mains, J'ayme trop mieux qu'il y demeure Soufrant mille maux inhumains, Qu'en te changeant jouyr de celle Qui doucement à soy l'appelle. IX Chanson VII. Le printemps n'a point tant de fleurs, L'autonne tant de raisins meurs, L'esté tant de chaleurs halées, L'yver n'a point tant de gelées Ni la mer n'a tant de poissons, Ni la Secile de moissons, Ni l'Afrique n'a tant d'arenes, Ni le mont d'Ide de fonteines, Ni la nuict tant de clairs flambeaux, Ni les forestz tant de rameaux, Que je porte au cueur, ma maitresse, Pour vous de peine et de tristesse. X Chanson VIII. Demandes tu, douce ennemye, Quelle est pour toy ma pauvre vie? Helas certainement elle est Telle qu'ordonner te la plest: Pauvre, chetive, langoureuse, Dolente, triste, malheureuse, Et si Amour a quelque esmoy Plus facheux, il loge chez moy. Apres demandes tu, m'amie, Quelle compagnie a ma vie? Certes acompagnée elle est De telz compagnons qu'il te plest: Ennuy, travail, peine et tristesse, Larmes, souspirs, sanglotz, detresse: Et s'Amour a quelque soucy Plus facheux, il est mien aussi. Voila comment pour toy, m'amye, Je traine ma chetive vie, Heureux du mal que je reçoy Pour t'aymer cent fois plus que moy. XI Chanson IX. Veu que tu es plus blanche que le lyz, Qui t'a rougi ta levre vermeillette D'un si beau teint? qui est ce qui t'a mis Sur ton beau sein ceste couleur rougette? Qui t'a noircy les arcz de tes sourcis? Qui t'a bruny tes beaux yeux, ma maitresse! O grand beaulté remplie de soucis, O grand beaulté pleine de grand liesse? O douce, belle, honeste cruauté, Qui doucement me contrains de te suivre: O fiere, ingrate, et facheuse beauté, Avecque toy je veulx mourir et vivre. XII O toy qui n'es de rien en ton cueur amoureuse... O toy qui n'es de rien en ton cueur amoureuse Que d'honneur et vertu qui te font estimer, Quoy? en glace et en feu voiras tu consommer Tousjours mon pauvre cueur sans luy estre piteuse? Bien que tu sois vers moy ingrate, et dedaigneuse, Fiere, dure, rebelle, et nonchallant'd'aymer, Encor je ne me puis engarder de nommer La terre où tu naquis sur toute bien heureuse. Je ne te puis häyr, quoi que tu me sois fiere, Mais bien je hay celluy qui me mena de nuyct Prendre de tes beaux yeulx l'acointance premiere: Celluy seul tout expres à la mort m'a conduit, Celluy seul me tua! hé mon Dieu n'esse pas Tuer, que de conduire un homme à son trespas? XIII S'il y a quelque fille en toute une contrée... S'il y a quelque fille en toute une contrée Qui soit inexorable, inhumaine, et cruelle, Tousjours ell'est de moy pour dame rencontrée, Et tousjours le malheur me faict serviteur d'elle: Mais si quelcune est douce, honneste, amyable et belle, La prise en est pour moy tousjours desesperée: J'ay beau estre courtois, jeune, accord et fidelle, Elle sera tousjours d'un sot enamourée. Souz tel astre malin je naquis en ce monde: "Voila que c'est d'aymer: ceulx qui ont merité D'estre recompensez sont en douleur profonde, Et le sot voluntiers est tousjours bien traité. O traitre et lasche Amour, que tu es malheureux: Malheureux est celluy qui devient amoureux. XIV Nouvelle continuation des amours... Hé que voulez vous dire? êste-vous si cruelle De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux Qui démènent l'amour: voyez les colombeaux, Regardez le ramier, voyez la tourterelle, Voyez deçà delà d'une fretillante aile Voleter par le bois les amoureux oiseaux, Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux, Et toute chose rire en la saison nouvelle: Ici, la bergerette, en tournant son fuseau Dégoise ses amours, et là, le pastoureau Répond à sa chanson; ici toute chose aime, Tout parle de l'amour, tout s'en veut s'enflammer: Seulement votre coeur, froid d'une glace extrême Demeure opiniâtre et ne veux point aimer. XV J'ayme la fleur de Mars, j'ayme la belle Rose... J'ayme la fleur de Mars, j'ayme la belle Rose, L'une qui est sacrée à Venus la deesse, L'autre qui a le nom de ma belle maitresse, Pour qui ne nuict ne jour en paix je ne repose. J'ayme trois oiseletz, l'un qui sa plume arrose De la pluye de May, et vers le ciel se dresse: L'autre qui veuf au boys lamente sa detresse: L'autre qui pour son filz mile mottez compose. J'ayme un pin elevé où Venus apendit. Ma jeune liberté, quand serf elle rendit Mon cueur, que doucement un bel oeil emprisonne. J'ayme un gentil laurier, de Phebus l'arbrisseau, Dont ma belle maistresse en tortant un rameau Lié de ses cheveux me fist une couronne. XVI Aultre (j'en jure Amour) ne se scauroit vanter... Aultre (j'en jure Amour) ne se scauroit vanter D'avoir part en mon cueur, vous seule en estes dame, Vous seule gouvernez les brides de mon ame, Et seulz voz yeux me font ou pleurer ou chanter: Ils m'ont sceu tellement d'un regard enchanter Que je ne puis ardoir d'autre nouvelle flame: Quand j'aurois devant moy toute nue une femme, Encores sa beauté ne me scauroit tenter: Si vous n'estes d'un lieu si noble que Cassandre Je ne scaurois qu'y faire, Amour m'a fait descendre Jusques à vous aymer, Amour qui n'a point d'yeus, Qui tous les jours transforme en cent sortes nouvelles, Aigle, Cigne, Toreau ce grand maistre des Dieux, Pour le rendre amoureux de noz femmes mortelles. XVII Amour (comme lon dict), ne naist d'oysiveté... Amour (comme lon dict), ne naist d'oysiveté, S'il naissoit de repos il ne fust plus mon maistre: Je cours, je vays, je viens, et si ne me depestre De son lien qui tient serve ma liberté. Je ne suis point oisif, et ne l'ay point esté, Tousjours la hacquebute, ou la paume champestre, Ou l'escrime qui rend une jeunesse adextre Me tient en doux travail tout le jour arresté: Ores le chien couchant, ores la grande chasse, Ores un gros ballon bondissant en la place, Ores nager lutter, voltiger et courir M'amusent sans repos: mais plus je m'exercite, Plus Amour naist dans moy, et plus je sentz nourrir Son feu, qu'un seul regard au cueur me ressuscite. XVIII Les villes et les bourgs me sont si odieux... Les villes et les bourgs me sont si odieux Que je meurs, si je voy quelque tracette humaine: Seulet dedans les boys pensif je me promeine, Et rien ne m'est plaisant que les sauvages lieux. Il n'y a dans ces bois sangliers si furieux, Ni roc si endurcy, ny ruisseau, ny fonteine, Ni arbre tant soit sourd, qui ne sache ma peine, Et qui ne soit marry de mon mal ennuyeus. Ung penser, qui renaist d'un aultre, m'acompaigne Avec un pleur amer qui tout le sein me baigne, Reschauffé de souspirs qui renfrongner me font: Si bien que si quelcun me trouvoit au bocage Voyant mon poil rebours, et l'horreur de mon front, Homme ne me diroit, mais un monstre sauvage. XIX Las! pour vous trop aymer je ne vous puis aymer... Las! pour vous trop aymer je ne vous puis aymer, Car il fault en aimant avoir discretion: Helas! je ne l'ay pas: car trop d'affection Me vient trop folement tout le cueur enflammer. D'un feu desesperé vous faictes consommer Mon cueur, qui va brulant sans intermission, Et si bien la fureur nourrit ma passion Que la raison me fault, dont je me deusse armer. Ah! guerissez moy donc de ma fureur extreme, Afin qu'avec raison honorer je vous puisse, Ou pardonnez au moins mes faultes à vous mesme, Et le peché commis en tatant vostre cuisse: Car je n'eusse touché en lieu si deffendu, Si pour trop vous aymer mon sens ne fust perdu. XX Ode. Un enfant dedans un bocage Tendoit finement ses gluaux, A fin de prendre des oyseaux Pour les emprisonner en cage. Quand il veit par cas d'adventure, Pres un buys Amour emplumé, Qui voloit par le boys ramé Comme oyseau de mauvais augure. Son plumage luisoit plus beau Que n'est du paon la queue estrange, Et sa face sembloit un Ange Qu'on voit portrait en un tableau. Cet enfant qui ne scavoit pas Que c'estoit, fut si plein de joye Que pour prendre une si grand' proye Tendit sa glus et tous ses lats. Mais quand il veid qu'il ne pouvoit (Pour quelques gluaus qu'il peut tendre) Ce cauteleux oyseau surprendre, Qui voletant le decevoit, Lors il se print à mutiner. Et gettant sa glux de colere, Vint trouver une vieille mere Qui se mesloit de deviner. Il luy va le fait expliquer, Et sur le hault d'un buys lui monstre L'oyseau de mauvaise rencontre, Qui ne faisoit que s'en moquer. La vieille, en branlant ses cheveux Qui ja grisonnoient de vieillesse, Luy dit: Cesse, mon enfant, cesse, Si bien tost mourir tu ne veux, De prendre ce fier animal: Cet oyseau, c'est Amour qui vole, Qui tousjours les hommes affole Et jamais ne fait que du mal. O que tu seras bien heureux Si tu le fuys toute ta vie, Et si jamais tu n'as envye D'estre au rolle des amoureux. Mais j'ay grand doubte qu'à l'instant Que d'homme parfait auras l'age, Ce malheureux oyseau volage Qui par ces arbres te fuyt tant, Sans y penser te surprendra Comme une jeune et tendre queste, Et foullant de ses piedz ta teste, Que c'est que d'aimer t'aprendra. XXI Chanson X. Quand je te veux raconter mes douleurs Et de quel feu en te servant je meurs Et quel venin desseche ma moüelle, Ma voix tremblote, et ma langue chancelle, Mon cueur tressault, et mon sang au dedans Est tout troublé de gros souspirs ardens. Sur mes genoulz se sied une gelée, Jusqu'aux talons une sueur salée De tout mon corps comme un fleuve se suit, Et sur mes yeux nage une obscure nuict: Tanseulement mes larmes abondantes Sont les tesmoings de mes flames ardentes, De mon amour, et de ma foy aussi, Qui sans parler te demandent mercy. XXII Chanson XI. Il m'advint hyer de jurer Qu'on voirroit mon amour durer Apres la mort, ma chere amye, Et afin de t'asseurer mieux Je feis le serment par mes yeux, Et par mon cueur, et par ma vie. Quoy? dis-tu, cela est à moy. Bien! je le veulx qu'il soit à toy, Mais las! ma langueur miserable, Et mes pleurs sont miens pour le moins, Qui te serviront de tesmoings Que ma parole est veritable. Alors, belle, tu me baisas, Et doucement desatizas Le feu de ma gentille rage: Puis tu feis signe de ton oeil, Que tu recevois bien mon dueil, Et ma langueur pour tesmoignage. XXIII Chanson XII. Je suis tellement langoureux Qu'au vray raconter je ne puis Ni où je suis, ne qui je suis: Chetif quiconque est amoureux. J'ay pour mon hoste nuict et jour Dedans le cueur un fier esmoy, Qui va exerceant dessus moy Toutes les cruaultez d'Amour: Et ne puis me desenflamer De celle qui m'occist à tort: Car plus el'me donne la mort, Plus je suis contraint de l'aymer. XXIV Chanson XIII. Je te hay bien (croy moy) maitresse, Je te hay bien, je le confesse. Mais toy que je debvrois plus fort Hayr mile fois que la mort, Il faut que maugré moy je t'ayme Dix mille fois plus que moymesme: Car plus ta fiere cruaulté M'espovante, plus ta beaulté (Pour mourir et vivre avec elle) A ton service me r'appelle. XXV Chanson XIV. Si le ciel est ton pays et ton pere, Si l'Ambrosie est ton vin savoureux, Si Venus est ta delicate mere, Si tu te pais de Nectar bienheureux, Que viens tu faire (ô cruel) en la terre? Pourquoy viens tu habiter dans mon sein? Pourquoy fais tu contre mes ôs la guerre? Pourquoy boys tu mon pauvre sang humain? Pourquoy prendz tu de mon cueur nourriture? O filz d'un tygre, ô cruel animal: Hé que tu es de meschante nature! Je suis à toy, pourquoy me fais tu mal? XXVI Si tost que tu as beu quelque peu de rosée... Si tost que tu as beu quelque peu de rosée, Soit de nuict, soit de jour, caché dans un buisson, Pendant les aesles bas, tu dis une chanson D'une notte rustique à ton gré composée. Si tost que j'ay ma vie un petit arrousée Des larmes de mes yeux, en la mesme façon Couché dedans ce boys j'espen un triste son, Selon qu'à larmoyer mon ame est disposée. Si te passé je bien, d'autant que tu ne pleures Sinon trois moys de l'an, et moy à toutes heures, Navré d'une beauté qui me tient en servage. Mais helas, Rousignol, ou bien à mes chansons (Si quelque amour te poingt) accorde tes doux sons, Ou laisse moy tout seul pleurer en ce bocage. XXVII J'ay cent mile tormentz, et n'en voudrois moins d'un... J'ay cent mile tormentz, et n'en voudrois moins d'un, Tant ils me sont plaisantz, pour vous belle maitresse: Un facheux desplaisir me vaut une liesse, Et jamais mon seigneur ne me fut importun. Je suis bien asseuré que si jamais aucun Fut heureux en servant une humaine déesse, De cueur et de parolle heureux je me confesse, Et ne veux point ceder en bon heur à quelqu'un. Tant plus je suis malade, et plus je suis dispos, J'appelle mon travail un gratieux repos: Amour m'aprend par cueur ce langage, et m'assure Qu'il vault trop mieux mourir pour si belle victoire Que de gaigner ailleurs: il le dit et le jure Par son arc et ses traitz, et je le veux bien croire. XXVIII Mars fut vostre parein quand naquistes, Marie... Mars fut vostre parein quand naquistes, Marie, La Mer vostre mareine: un Dieu cruel et fier, L'autre, element auquel on ne se doit fier, Car tost son onde est douce, et tost elle est marrie. Soubz un tiltre d'honneur ce guerrier nous convie De hanter les combatz, puis est nostre meurtrier: La Mer quand ell'est douce en flatant vient prier Qu'on aille en son giron, puis nous oste la vie. Vous tenez de ce Dieu, mais trop plus de la Mer, Qui feistes vos beaux yeux serenement calmer, Vostre front, vostre bouche, et tout vostre visage, Affin de m'atirer, puis quand me veistes pris Vous feistes sur mon chef deborder un orage, Pour me noyer aux flotz de la douce Cypris. XXIX Belle, gentille, honnête, humble et douce Marie... Belle, gentille, honnête, humble et douce Marie, Qui mon coeur dans vos yeux prisonnier détenez, Et qui par monts et vaux comme esclave menez De votre blanche main ma prisonnière vie. Hé quantesfois le jour me prend il une envie De rompre vos prisons, mais plus vous me donnez Espoir de liberté, plus vous m'emprisonnez L'âme, qui languirait sans vous être asservie. Hà je vous aime tant que je suis fol pour vous, J'ai perdu ma raison, et ma langue débile. Au milieu des propos vous nomme à tous les coups, Vous, comme son sujet, sa parole, et son style, Et qui parlant ne fait qu’interpréter, sinon Mon esprit qui ne pense en rien qu'en votre nom. XXX Mes souspirs, mes amys, vous m'estes agreables... Mes souspirs, mes amys, vous m'estes agreables D'autant que vous sortez pour un lieu qui le vault: Je porte dans le cueur des flames incurables, Le feu pourtant m'agrée, et du mal ne me chault: Autant me plaist sentir le froid comme le chault, Plaisir et desplaisir me sont biens incroiables, Bien heureux je m'estime aymant en lieu si hault, Et si veulx estre mis au rang des miserables. Des miserables, non, mais au rang des heureux, Car un homme ne peult (sans se veoir amoureux) Sentir en doux torment que vallent les liesses: Non, je ne voudrois pas pour l'or de l'univers N'avoir souffert les maux qu'en aymant j'ay souffertz, Pour l'attente d'un bien qui vault mille tristesses. XXXI Comment au departir l'adieu pourroy je dire... Comment au departir l'adieu pourroy je dire, Duquel le souvenir tanseulement me pasme: Adieu donc chere vie, adieu donc ma chere ame, Adieu mon cher soucy, par qui seul je souspire. Adieu le bel object de mon plaisant martire, Adieu bel oeil divin qui m'englace et m'enflame, Adieu ma doulce glace, adieu ma doulce flame, Adieu par qui je vis, et par qui je respire: Adieu belle, humble, honeste, et gentille maistresse, Adieu les doulx liens où vous m'avez tenu Maintenant en travail, maintenant en liesse: Il est temps de partir, le jour en est venu: Mais avant que partir je vous supplie, en lieu De moy, prendre mon cueur, tenez je le vous laisse, Voy le là, baisez moy, maistresse, et puis adieu. XXXII Quand je vous voy, ma gentille maistresse... Quand je vous voy, ma gentille maistresse, Je deviens fol, sourd, muet, et sans ame, Dedans mon sein mon pauvre cueur se pasme, Entre-surpris de joye et de tristesse. Par tout mon chef le poil rebours se dresse, De glace froide une fiebvre m'enflamme Venes et nerfz: en tel estat, ma dame, Je suis pour vous, quand à vous je m'adresse. Mon oeil creint plus les vostres qu'un enfant Ne creint la verge, ou la fille sa mere, Et toutefois vous ne m'estes severe Sinon au point que l'honneur vous deffend: Mais c'est assez, puisque de ma misere La garison d'autre part ne despend. XXXIII Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil... Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil, Voye un pin elevé par desus le vilage, Et là tout au plus hault de son pointu fueillage Voyra ma liberté, qu'un favorable acueil A pendu pour trophée aus graces d'un bel oeil, Qui depuis quinze mois me detient en servage: Mais servage si doux que la fleur de mon age Est heureuse d'avoir le bien d'un si beau dueil. Amour n'eust sceu trouver un arbre plus aymé Pour pendre ma despouille, en qui fut transformé Jadis le bel Atys sur la montaigne Idée: Mais entre Atys et moy il y a difference, C'est qu'il fut amoureux d'une vieille ridée, Et moy d'une beauté qui ne sort que d'enfance. XXXIV Chanson XV. Ma maistresse est toute angelette, Toute belle fleur nouvellette, Toute mon gratieux acueil, Toute ma petite brunette, Toute ma doulce mignonnette, Toute mon cueur, toute mon oeil. Toute ma grace et ma Charite, Toute belle perle d'eslite, Toute doux parfun Indien, Toute douce odeur d'Assirie, Toute ma douce tromperie, Toute mon mal, toute mon bien. Toute miel, toute reguelyce, Toute ma petite malice, Toute ma joye, et ma langueur, Toute ma petite Angevine, Ma toute simple, et toute fine, Toute mon âme, et tout mon coeur. Encore un envieux me nie Que je ne doibs aymer m'amye: Mais quoy? si ce bel envieux Disoit que mes yeux je n'aymasse, Penseriez-vous que je laissasse, Pour son dire, à n'aymer mes yeux? XXXV Chanson XVI. Je ne veulx plus que chanter de tristesse, Car autrement chanter je ne pourrois, Veu que je suis absent de ma maistresse: Si je chantois autrement, je mourrois. Pour ne mourir il fault donc que je chante En chantz piteux ma plaintive langueur, Pour le despart de ma maistresse absente, Qui de mon sein me déroba le cueur. Déjà l'Esté, et Cerez la bledtiere, Ayant son front enceint de son present, A ramené sa moisson nourriciere Depuis le temps que mort je suis absent De ses beaux yeux, dont la lumiere belle Seule pourroit garison me donner, Et si j'estois là bas en la nacelle Me pourroit faire en vie retourner. Mais ma raison est si bien corrompue Par une faulce imagination Que nuict et jour je la porte en la veue, Et sans la voir j'en ay la vision. Comme celuy qui contemple les nues Pense adviser mile formes là sus D'hommes, d'oyseaux, de chimeres cornues, Et ne voit rien, car ses yeux sont deceuz: Et comme cil qui d'une aleine forte, En haute mer, à puissance de bras Tire la rame, il pense qu'ell'soit torte Rompue en l'eau, toutesfois ne l'est pas: Ainsi je voy d'une veüe trompée Celle qui m'a tout le sens depravé, Qui dans mes yeux, et dans l'âme frappée Par force m'a son portrait engravé, Et soit que j'erre au plus hault des montaignes, Ou dans un boys, loing de gens et de bruit, Soit dans des prez; ou parmi les campagnes, Tousjours à l'oeil ce beau portrait me suit. Si j'apperçoy quelque champ qui blondoie D'espicz frisez au travers des sillons, Je pense veoir ses beaux cheveux de soye Refrisotez en mile crespillons. Si j'apperçoy quelque table carrée D'yvoire, ou jaspe applany proprement, Je pense veoir la voulte mesurée De son beau front egallé plenement. Si le Croissant au premier moys j'advise, Je pense veoir son sourcy ressemblant A l'arc d'un Turc, qui la sagette a mise Dedans la coche, et menace le blanc. Quand à mes yeux les estoilles drillantes Viennent la nuict en temps calme s'offrir, Je pense veoir ses prunelles ardentes, Que je ne puis ny füyr ny souffrir. Quand j'apperçoy la rose sur l'espine, Je pense veoir de ses levres le tainct, Mais la beauté de l'une au soir decline, L'autre beauté jamais ne se destainct. Quand j'apperçoy des fleurs dans une prée S'épanouir au lever du Soleil, Je pense veoir de sa joüe pourprée Et de son sein le beau lustre vermeil. Si j'apperçoy quelque chesne sauvage Qui jusqu'au ciel esleve ses rameaux, Je pense veoir en luy son beau corsage, Ses pieds, sa greve, et ses coudes jumeaux. Si j'entendz bruire une fontaine clere, Je pense ouyr sa voix dessus le bord, Qui, se plaignant de ma triste misere, M'apelle à soy pour me donner confort. Voila comment pour estre fantastique En cent façons ses beaultez j'apperçoy, Et m'esjouys d'estre melancolique Pour recevoir tant de formes en moy... Amour vrayement est une maladie, Les medecins la scavent bien juger, L'appellant mal, fureur de fantasie Qui ne se peult par herbes soulager. J'aymerois mieux la fiebvre dans mes venes, Ou quelque peste, ou quelqu'autre douleur, Que de souffrir tant d'amoureuses peines, Qui sans tüer me consomment le cueur. Or'va, chanson, dans les mains de ma sainte, Mon angelette, et luy racompte aussi Que ce n'est point tromperie ny fainte De tout cela que j'ay descrit icy. XXXVI Chanson XVII. Comme la cire peu à peu, Quand pres du foüyer on l'approche, Se fond à la chaleur du feu: Ou comme au feste d'une roche, La nege, encores non foulée, Au soleil se perd escoulée: Quand tu tournes tes yeux ardens Sur moy, d'une oeillade sutille, Je sens tout mon cueur au dedans Qui se consomme, et se distile, Et ma pauvre ame n'a partie Qui ne soit en feu convertie: Comme une rose qu'un amant Cache au sein de quelque pucelle, Qu'ell'est tout le jour enfermant Pres de son tetin qui pommelle, Puis chet fanie sur la place Au soir quand elle se delace: Et comme un lys par trop lavé De quelque pluye printaniere Penche à bas son chef agravé Dessus la terre nourriciere, Sans que jamais il se releve Tant l'humeur pesante le greve: Ainsi mon chef à mes genoux Me tombe, et mes genoux à terre, Sur moy ne bat vene ni poux, Tant la douleur le cueur me serre: Je ne puis parler, et mon ame Engourdie en mon corps se pasme. Lors ainsi pasmé je mourrois, Si d'un seul baiser de ta bouche Mon ame tu ne secourois Et mon corps froid comme une souche, Me resouflant en chaque vene La vie par ta douce alene: Afin d'estre plus tormenté, Et que plus souvent je remeure, Comme le cueur de Promethé Qui renaist cent fois en une heure, Pour servir d'apast miserable A son vautour insatiable. XXXVII Chanson XVIII. Hyer au soir que je pris maugré toy Un doux baiser assis de sur ta couche, Sans y penser, je laissay dans ta bouche Mon âme, las! qui s'enfuit de moy. Me voyant prest sur l'heure de mourir, Et que mon ame amuzée à te suivre Ne revenoit mon corps faire revivre, Je t'envoiay mon coeur pour la querir. Mais mon coeur pris de ton oeil blandissant Ayma trop mieux estre chez toy, ma dame, Que retourner: et non plus qu'à mon ame Ne luy chaloit de mon corps perissant. Et si je n'eusse en te baisant ravy Du feu d'Amour quelque chaleur ardente, Qui depuis seule (en lieu de l'ame absente Et de mon coeur) de vie m'a servy, Voulant hyer mon torment apaiser, Par qui sans ame et sans coeur je demeure, Je fusse mort entre tes bras, à l'heure Que maugré toy je te pris un baiser. XXXVIII Chanson XIX. Plus tu cognois que je brusle pour toy, Plus tu me hais, cruelle: Plus tu cognois que je vis en esmoy, Et plus tu m'es rebelle. Mais c'est tout un, car las! je suis tant tien Que je beniray l'heure De mon trespas: au moins s'il te plaist bien Qu'en te servant je meure. XXXIX L' Alouette. HE Dieu, que je porte d’envie Aux felicitez de ta vie, Alouette, qui de l’amour Caquettes dés le poinct du jour, Secouant la douce rosée En l’air, dont tu es arrosée. Davant que Phebus soit levé Tu enleves ton corps lavé Pour l’essuyer pres de la nue, Tremoussant d’une aile menue: Et te sourdant à petits bons, Tu dis en l’air de si doux sons Composez de ta tirelire, Qu’il n’est amant qui ne desire Comme toy devenir oyseau, Pour desgoiser un chant si beau: Puis quand tu es bien eslevée, Tu tombes comme une fusée Qu’une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse choir, Quand au fouyer elle sommeille, Frappant son sein de son oreille: Ou bien quand en filant le jour Voit celui qui luy fait l’amour Venir pres d’elle à l’impourveue, De honte elle abaisse la veue, Et son tors fuseau delié Loin de sa main roule à son pié. Ainsi tu roules, Alouette, Ma doucelette mignonnette, Qui plus qu’un rossignol me plais Chantant par un taillis espais. Tu vis sans offenser personne, Ton bec innocent ne moissonne Le froment, comme ces oyseaux Qui font aux hommes mille maux, Soit que le bled rongent en herbe, Ou soit qu’ils l’egrenent en gerbe: Mais tu vis par les sillons verds, De petits fourmis et de vers: Ou d’une mouche, ou d’une achée Tu portes aux tiens la bechée, Ou d’une chenille qui sort Des fueilles, quand l’Hyver est mort. A tort les mensongers Poëtes Ont mal faint que vous, Alouettes D’avoir vostre pere haï Jadis jusqu’à l’avoir trahi, Coupant de sa teste Royale La blonde perruque fatale, Dans laquelle un crin d’or portoit En qui toute sa force estoit. Mais quoy! vous n’estes pas seulettes A qui les mensongers Poëtes Ont fait grand tort: dedans le bois Le Rossignol à haute vois Caché dessous quelque verdure Se plaint d’eux, et leur dit injure. Si fait bien l’Arondelle aussi Quand elle chante son cossi. Ne laissez pas pourtant de dire Mieux que devant la tirelire, Et faites crever par despit Ces menteurs de ce qu’ils ont dit. Ne laissez pour cela de vivre Joyeusement, et de poursuivre A chaque retour du Printemps Vos accoustumez passetemps Ainsi jamais la main pillarde D’une pastourelle mignarde Parmi les sillons espiant Vostre nouveau nid pepiant, Quand vous chantez ne le desrobe Ou dans son sein ou dans sa robe. Vivez oiseaux et vous haussez Tousjours en l’air, et annoncez De vostre chant et de vostre aile Que le Printemps se renouvelle. XL Le Gay. Te tairas tu, Gay babillard, Tu entreromps le chant raignard De ce Linot qui se degoise, Qui fait l'amour dans ce buisson, Et d'une plaisante chanson Sa jeune femelle apprivoise. Tu cries encore, vilain, Va-ten : tu as le gousier plein D'un chant qui prédit les orages : Que ne vient icy l'Esprevier! On t'orroit 3 bien plus hault crier Le jargon de mille langages. Va-ten donc tes petis couver, Ou bien afin de leur trouver Je ne sçay quoy pour leur bêchée Pendant que tu m'es importun. Puisse arriver icy quelqu'un Qui te derobbe ta nichée. XLI O ma belle maitresse, à tout le moins prenez... O ma belle maitresse, à tout le moins prenez De moi vostre servant ce Roussignol en cage. Il est mon prisonnier, et je vis en servage De vous, qui sans mercy en prison me tenez: Allez donq Roussignol, en sa chambre, et sonnez Mon dueil à son oreille avec vostre ramage, Et s'il vous est possible émouvez le courage De ma dame à pitié, puis vous en revenez: Non, ne revenez point! que feriez vous chez moi? Sans aucun reconfort, vous languiriez d'esmoy: "Un prisonnier ne peut un autre secourir. Dittes luy que je n'ay sur vostre bien envie, Et que tant seulement je me pleins de ma vie Qui languist en prison, et si n'y peut mourir. XLII Chanson XX. Je suis un demidieu quand assis vis à vis De toy, mon cher soucy, j'escoute les devis, Devis entrerompus d'un gracieux soubrire, Soubris qui me detient le coeur emprisonné, Car en voyant tes yeux je me pasme estonné, Et de mes pauvres flancz un seul mot je ne tire. Ma langue s'engourdist, un petit feu me court Honteux de sous la peau, je suis muet et sourd, Et une obscure nuit de sur mes yeux demeure, Mon sang devient glacé, l'esprit fuit de mon corps, Je tremble tout de crainte, et peu s'en faut alors Qu'à tes pieds estendu languissant je ne meure. XLIII Chanson XXI. Si je t'assaus, Amour, Dieu qui m'est trop cognu! En vain je te feray dans ton camp des alarmes, Tu es un vieil routier, et bien apris aus armes, Et moy jeune guerrier, mal apris et tout nu. Si je fuis devant toy, je ne sçaurois aller En lieu que je ne sois devancé de ton aisle. Si je veux me cacher, l'amoureuse estincelle Qui reluist en mon coeur me viendra déceler. Si je veux m'embarquer, tu es fils de la mer, Si je m'enleve au ciel, ton pouvoir y commande, Si je tombe aux enfers, ta puissance y est grande. Ainsi maistre de tout, force m'est de t'aymer. Or' je t'aymerai donq, bien qu'envis de mon coeur, Si c'est quelque amitié que d'aymer par contrainte. Toutesfois (comme on dit) on voit souvent la creinte S'accompaigner d'amour, et l'amour de la peur. XLIV A Son Livre. Mon fils, si tu sçavois que lon dira de toy, Tu ne voudrois jamais déloger de chez moy, Enclos en mon poulpitre: et ne voudrois te faire User ny fueilleter aux mains du populaire: Quand tu seras party, sans jamais retourner, Il te faudra bien loing de mes yeux sejourner, Car ainsi que le vent sans retourner s'en vole, Sans espoir de retour s'échappe la parole. Ma parole c'est toy, à qui de nuict et jour J'ay conté les propos que m'a tenus Amour, Pour les mettre en ces vers qu'en lumiere tu portes, Crochettant, maugré moy, de mon escrin les portes, Pauvret! qui ne sçais pas que les petis enfans De la France ont le nez plus subtil qu'Elephans. Donc, avant que tenter le hazard du naufrage, Voy du port la tempeste, et demeure au rivage: On se repent trop tard quand on est embarqué Tu seras assez tost des medisans moqué D'yeux et de haussebecs, et d'un branler de teste: Sage est celuy qui croit à qui bien l'admonneste. Tu sçais (mon cher enfant) que je ne te voudrois Ny tromper ny moquer, grandement je faudrois, Et serois engendré d'une ingrate nature, Si je voulois trahir ma propre geniture, Car ainsi que tu es nagueres je te fis, Et je ne t'ayme moins qu'un pere ayme son fils. Quoy? tu veux donc partir, et tant plus je te cuide Retenir au logis plus tu hausses la bride. Va donc, puis qu'il te plaist: mais je te suppliray De respondre à chacun ce que je te diray, Afin que toi (mon fils) gardes bien, en l'absence, De moy le pere tien l'honneur et l'innocence. Si quelque dame honneste et gentille de coeur (Qui aura l'inconstance et le change en horreur) Me vient, en te lisant, d'un gros sourcy reprendre Dequoy je ne devois abandonner Cassandre, Qui la première au coeur le trait d'Amour me meist, Et que le bon Petrarque un tel peché ne feist, Qui fut trente et un an amoureux de sa dame, Sans qu'une autre jamais luy peust eschaufer l'ame: Responds luy, je te pry, que Petrarque sur moy N'avoit authorité pour me donner sa loy, Ny à ceux qui viendroient apres luy, pour les faire Si long temps amoureux sans s'en pouvoir deffaire Luy mesme ne fut tel: car à voir son escrit Il estoit esveillé d'un trop gentil esprit Pour estre sot trente ans, abusant sa jeunesse, Et sa Muse, au giron d'une seule maitresse: Ou bien il jouissoit de sa Laurette, ou bien Il estoit un grand fat d'aymer sans avoir rien, Ce que je ne puis croire, aussi n'est-il croiable: Non, il en jouissoit, puis l'a faitte admirable, "Chaste, divine, sainte: aussi tout amant doit Loüer celle de qui jouissance il reçoit: Car celuy qui la blasme apres la jouissance N'est homme, mais d'un Tygre il a prins sa naissance. Quand quelque jeune fille est au commencement Cruelle, dure, fiere, à son premier amant, Et bien! il faut attendre, il peut estre qu'un heure Viendra, sans y penser, qui la rendra meilleure: Mais quand elle devient de pis en pis tousjours, Plus dure, et plus cruelle, et plus rude en amours, Il la faut laisser là, sans se rompre la teste De vouloir adoucir une si sotte beste: Je suis de tel advis, me blasme de ce cas Ou loue qui voudra, je ne m'en soucy pas. Les femmes bien souvent sont causes que nous sommes Inconstans et legers, amadouant les hommes D'un pouvoir enchanteur, les tenant quelques fois Par une douce ruse un an, ou deux, ou trois Dans les liens d'Amour, sans aucune alegence: Cependant un valet en aura jouissance, Ou quelque autre mignon, dont on ne se doubt'ra, Sa faux en la moisson segrettement mettra: Et si ne laisseront, je parle des rusées Qui ont au train d'amour leurs jeunesses usées (C'est bien le plus grand mal qu'un homme puisse avoir De servir quelque vieille apte à bien decevoir), D'enjoindre des labeurs qui sont insuportables, Des services cruels, des tâches miserables: Car sans avoir esgard à la simple amitié, Aux prieres, aux coeurs, cruelles, n'ont pitié De leurs pauvres servans, tant elles font les braves, Qu'un Turc a de pitié de ses pauvres esclaves. Il faut vendre son bien, il faut faire presens De chaisnes, de carquans, de diamans luisans, Il faut donner la perle, et l'habit magnifique, Il faut entretenir la table, et la musique, Il faut prendre querelle, il faut les suporter: Certes j'aymerois mieux de sur le dos porter La hotte, pour curer les estables d'Augée, Que d'estre serviteur d'une dame rusée. "La mer est bien à craindre, aussi est bien le feu, Et le ciel quand il est de tonnerres esmeu, Mais trop plus est à craindre une femme clairgesse D'esprit subtil et prompt quand elle est tromperesse: Par mille inventions mille maux elle fait, Et d'autant qu'elle est femme, et d'autant qu'elle sçait. Quiconque fut le Dieu qui la meist en lumiere Vrayment il fut autheur d'une grande misere: Il failloit par presens consacrez aux autels Achetter noz enfans des grands Dieux immortels Et non user sa vie avec ce soing aymable, Les femmes, passion de l'homme miserable, Miserable et chetif, d'autant qu'il est vassal, Vingt ou trente ans qu'il vit, d'un si fier animal. Mais, je vous pry, voyez comment par fines ruses Elles sçavent trouver mille faintes excuses Apres qu'el'ont peché! voyez Helene aprés Qu'Ilion fut brulé de la flame des Grecs, Comme elle amadoüa d'une douce blandice Son badin de mary qui pardonna son vice, Et qui plus que devant de ses yeux fut espris, Qui scintilloient encor les amours de Paris. Ulys qui fut si caut, bien qu'il sceust qu'une troppe De jeunes poursuyvans baizassent Penelope, Devorans tout son bien, si esse qu'il bruloit D'embrasser son espouse, et jamais ne vouloit Devenir immortel avec Circe la belle, Pour ne revoir jamais Penelope, laquelle Pleurant luy rescrivoit de son facheux sejour, Pendant que, luy absent, elle faisoit l'amour (Si bien que le Dieu Pan de ses jeus print naissance, D'elle et de ses muguets la commune semence), Envoyant tout exprés pour sa commodité Son fils chercher Ulysse en Sparte la cité. Vélà comment la femme avec ses ruses donte L'homme, de qui l'esprit toutes bestes surmonte. Quand un jeune homme peut heureusement choisir Une belle maitresse esleüe à son plaisir, Soit de haut ou bas lieu, pourveu qu'elle soit fille Humble, courtoise, honeste, amoureuse et gentille, Sans fard, sans tromperie, et qui sans mauvaistié Garde de tout son coeur une simple amitié, Aymant trop mieux cent fois à la mort estre mise Que de rompre sa foy quand elle l'a promise, Il la faut bien aymer tant qu'on sera vivant Comme une chose rare arrivant peu souvent. Celuy certainement merite sur la teste Le feu le plus ardent d'une horrible tempeste Qui trompe une pucelle, et mesmement alors Qu'elle se donne à nous et de coeur et de corps. N'esse pas un grand bien quand on fait un voiage De rencontrer quelcun qui d'un pareil courage Veut nous acompagner, et comme nous passer Les chemins tant soient-ils facheux à traverser? Aussi n'esse un grand bien de trouver une amye Qui nous ayde à passer cette chetive vie, Qui sans estre fardée, ou pleine de rigueur Traitte fidelement de son amy le coeur? Dy leur, si de fortune une belle Cassandre Vers moy se fust monstrée un peu courtoise et tendre, Un peu douce et traitable, et songneuse à garir Le mal dont ses beaux yeux dix ans m'ont fait mourir, Non seulement du corps, mais sans plus d'une oeillade Eust voulu soulager mon pauvre coeur malade, Je ne l'eusse laissée, et m'en soit à tesmoing Ce jeune enfant aislé qui des amours a soing. Mais voiant que tousjours el'devenoit plus fiere, Je delyé du tout mon amitié premiere Pour en aymer une autre en ce pais d'Anjou, Où maintenant Amour me detient sous le jou: Laquelle tout soudain je quitteray, si elle M'est, comme fut Cassandre, orgueilleuse et rebelle, Pour en chercher une autre, afin de voir un jour De pareille amitié recompenser m'amour, Sentant l'affection d'un autre dans moymesme, "Car un homme est bien sot d'aymer si on ne l'ayme. Or', si quelqu'un aprés me vient blasmer de quoy Je ne suis plus si grave en mes vers que j'estoy A mon commencement, quand l'humeur Pindarique Enfloit empoulément ma bouche magnifique, Dy luy que les amours ne se souspirent pas D'un vers hautement grave, ains d'un beau stille bas, Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle, L'ingenieux Ovide, et le docte Catulle: Le fils de Venus hait ces ostentations: Il sufist qu'on luy chante au vray ses passions, Sans enfleure ny fard, d'un mignard et dous stille, Coulant d'un petit bruit comme une eau qui distille. Ceus qui font autrement ils font un mauvais tour A la simple Venus, et à son fils Amour. S'il advient quelque jour que d'une voix hardie J'anime l'eschaufaut par une tragedie Sententieuse et grave, alors je feray voir Combien peuvent les nerfs de mon petit sçavoir: Et si quelque Furie en mes vers je rencontre, Hardi, j'opposeray mes Muses alencontre, Et feray resonner d'un haut et grave son (Pour avoir par au bouc) la tragique tansson: Mais ores que d'Amour les passions je pousse, Humble je veux user d'une Muse plus douce. Non, non, je ne veux pas que pour ce livre icy On me lise au poulpitre, ou dans l'escole aussi D'un Regent sourcilleux: il suffist si m'amye Le touche de la main dont elle tient ma vie: Car je suis satisfait, si elle prend à gré Ce labeur, que je voue à ses pieds consacré, Et à celles qui sont de nature amiables, Et qui jusqu'à la mort ne sont point variables. Source: http://www.poesies.net