Poésies II Par Robert Desnos. (1900-1945) TABLE DES MATIERES Calixto. À La Mystérieuse. O Douleur De L’Amour. . . J’ai Tant Rêvé De Toi. . . Les Espaces Du Sommeil. Si Tu Savais. Non L’Amour N’Est Pas Mort. Comme Une Main A L’Instant De La Mort. À La Faveur De La Nuit. À La Caille. Maréchal Ducono. Petrus D’Aubervilliers. Le Bon Bouillon. Frères Mirontons. Le Frère Au Pétard. Minute! Rue Aubry-le-Boucher (En Démolition.) À Pierrot Les Grandes Feuilles Sur Le Fait Des « Dieux Verts ». Ce Coeur Qui Haïssait La Guerre. Le Legs. Ce Coeur Qui Haïssait La Guerre. . . Si, Comme Aux Vents Désignés Par La Rose. . . Sol De Compiègne. Chant Du Tabou. Le Veilleur Du Pont-Au-Change. Vaincre Le Jour. Chanson De Route. Printemps. Calixto. (Septembre 1943) À S’ENDORMIR À LA LÉGÈRE, AU BRUIT DES SOURCES, SOUS LE CIEL, RÊVANT AU RYTHME PLANÉTAIRE, ON PLONGE, GISANT, DANS LA TERRE ET SI JAMAIS RÊVE AU RÉEL RÉVÉLA SECRET OU MYSTÈRE C’EST EN DORMANT AU BRUIT DBS EAUX ET DU VENT FERMANT SES CISEAUX. À S’ENDORMIR À LA LÉGÈRE, SUR LA TERRE, DANS QUEL FOUILLIS, TERRIENS, SOMBREZ-VOUS? LA FOUGÈRE S’ÉCROULE EN PANIERS DE LINGÈRE DANS UNE ARMOIRE DE TAILLIS BRODÉS DE SOIE OÙ S’EXAGÈRE LA LUMIÈRE, HORS DU MANTEAU, DE TA CHAIR, NYMPHE CALIXTO. Hors du manteau, la lumière De ta chair, nymphe Calixto, En pleine étoile se libère Du clair de jour et nous éclaire Tard ou, suivant la saison, tôt. Mais qu’importe si l’on préfère, Jailli du manteau de ta chair, Ton coeur lui-même sombre et clair. Que l’éclair sombre sur les rives Où ta chair décline un couchant Érotique au ciel où s’inscrivent Nord, Sud, Est, Ouest et leurs dérives Et les ourses qui dans ce champ Vont brouter des herbes cursives, Aurores, nuages, lueurs Et boire aux rêves les sueurs. C’est l’heure où les robes s’écroulent, Où les cuisses, le ventre rond, Un sourire sous la cagoule, Les hanches, la croupe qui roule Vigne promise au vigneron, Au bain de la nuit qui s’écoule S’abandonnent dans les baisers Et s’irritent pour s’apaiser. Avec des femmes que j’ignore, Ô mes amis d’Outre-Océan, Sous un plafond de météores Vous déterrez la mandragore. Je suis toujours du même clan, Je guette au même sémaphore, Nymphe prétexte, Calixto, Le prochain signal de morte-eau. Que ton chariot, avec ses roues, Ne puisse franchir l’horizon, Ou qu’Artémis, le vent en proue, Te rencontre en ourse garoue Et t’ajoute à ses venaisons, Que ton sang colore la boue Avec celui, ô libation, Du fruit de ta parturition Au ciel des couches solitaires Enfantant des rêves de feu Ou de glace ou sentant la terre. Sur les étreintes adultères, Sur l’équivoque et sur le jeu Dessinant ton quadrilatère, Tu es froide comme le Nord, Nymphe en peine, vaisseau sans port. Depuis longtemps tu fais la bête Mais la belle est sous le manteau, Ainsi dans le poisson l’arête, Ainsi sous ta chair le squelette Sur quoi se brise le couteau, Ainsi la pensée en ta tête, Le souvenir, le voeu, l’espoir La lumière pour mieux voir. Et de même sous le langage Se dissimulent maints secrets. La toute belle en ses bagages Cache l’étoile aux bons présages Et le prisonnier aux aguets, Rêve de belle et de voyages Comme aux jours de la nef Argo Dont les marins parlaient argot. Au rif sans qui les châsses N’auraient plus que dalle à bigler Et seraient creuses comme un glasse Lorsque le siffleur en a clâsse, Au rif d’abord, la bonne clé Ouvrant les lourdes pour la câsse, Au rif d’abord, donnons condé Pour crônir ceux qui sont ladé. À la tardé, dans le silence, Amis, pallas d’esgourder À la source, bonir la lance. À la tardé, pourtant méfiance Car elle peut tout inonder Tout estourbir dans sa violence. Ah! Que la lance à la tardé Maccabe ceux qui sont ladé. Pour escoffier ces yeux de bronze, Que l’air se frime en pur cambouis Avant prennent le train onze. Et qu’il les sale et les déronce, Les entubant ribouis, Jusqu’au battant, engonces! Qu’il soit bléchard et débridé Pour pourrir ceux qui sont ladé. Quant au bouzin, quant à la crotte Qui pavoise et fait son persil, Lorsque la moulana bagotte À fond de baba sur les mottes, Que son bide en soit bien farci, Et que jamais ils déhottent. Qu’elle soit un Bagneux fadé Pour saper ceux qui sont ladé! La grande borgne est loucedoque! C’est encor marre pour leur blot Lorsque, mettant les loucepoques, Ils chialeront la lousseroque De les assister au pajot Tant ils auront la loussefroque De voir les largues en pétard À labactem les passer dar. Notre sorgue à nous sera douce, Toute au béguin, toute aux bécots. Sans gaffer rien, même la rousse, Nous pioncerons plus pouce. Même n’ayant monaco Nous le piccolerons sans frousse Tandis que les vers de sapin Leur boufferont châsses et tarin. Mais plus vif que rif, air, bouzin, lance Feront les pognes des butteurs Pour liquider la connivence Et le sapement en instance. C’est le boniment des lutteurs Le cri des piafs, le jour de danse Le coup de bambou au château, C’est du billard, c’est du gâteau. Mais toi Calixto la grande ourse N’aurais-tu pas largué ton bled? Icicaille à tes grandes ourses, Le raisiné cascade à sources Rien n’est plus droit, tout est en Z. Comme des faisans à la Bourse, Les demi-sels se croient des mecs. Mektoub! un jour ils l’auront sec. Car le trèpe est toujours le trèpe, Il la boucle et prend ses biftons Pour régler leur compte à ces crèpes, Visant leur mesure de crêpe Pour le jour de la Saint-Bâton. Elle n’est pas folle la guêpe Qui, dans la noye, ô Calixto Entrave ce jour pour bientôt. Les clignotantes dans la sorgue En attendant font leur tapin, Le bourguignon fait ronfler l’orgue Pendant que se bourre la morgue, Le piaf des bois gouale aux lapins Et le piscaille à pleines forgues Ripe en fusant dans les coinstos Où le flot frise et fait château. Dans l’allée où la nuit s’épaissit sous les chênes Le pas lent cheval retentit et, parfois S’attarde. Un son de cor s’efface dans la plaine Et les arbres jumeaux grincent de tous leur bois Comme le brodequin qu’aux mises en géhenne On serrait sur le pied captif aux abois. Chambre ardente, réveils quand les hommes de peine Chargent douze fusils pour outrager les lois. Dans l’allée, à travers les feuilles de Septembre, Je vois briller des noeuds d’étoiles à tes membres Comme des feux de quart sur le pont des bateaux. J’entends chanter un chant de meurtre et de torture Par la coque et la barre et le bruit des mâtures Imite un brodequin faisant craquer des os. Par les arbres brisée en ténébreuse écume La nuit connaît une agonie et sa fureur Se transforme en cyclone où la flamme s’allume D’où le vent est absent, où le calme est terreur. Tout est silence alors. La nébuleuse fume Au trépied destin convoité par la peur, Le feu danse et, déjà, le marteau sur l’enclume Attend le forgeron pour le dernier labeur. Un milliard d’êtres souhaitaient voir ce spectacle Et voici la nuit, où les constellations Se rangent sans erreur en forme de pentacles, Tout s’accomplit tandis que tout dort, homme ou femme; Ah! que le jour se lève à la fin de de l’action Et je leur montrerai les vestiges du drame. L’aube à la fin s’enfuit cruche brisée Quand tu trébuches, Calixto, et ta lanterne Change et le paysage, avec lui-même, alterne Révélant des tessons sur la terre baisée. Tes baisers Calixto dans la vague alizée Sont roulés et polis et tes yeux dans leur cerne Sombrent à fond de larme et ton regard en berne N’atteint plus ton reflet sur la mer apaisée. Ourse, rejoins, une tanière obscure À force de soleil et, courbant l’encolure, Continue, invisible, à marcher par les airs. On entendra pourtant tes râles et tes plaintes Dans la vie où s’embrouille un fil de labyrinthe: Écoutez Calixto rugir dans son désert. Que fureur soit ton cri! Les laves et les neiges Se mêlent dans ce coeur vomissant les rayons, Les dents mordant la langue et tranchant le bâillon Plus dures qu’à ta chair les mâchoires du piège. Et tournant et ruant autour de ton manège, Soleil d’algèbre et son moyeu de tourbillons Et tire et brise et scelle un à un les maillons D’une chaîne enserrant les membres du cortège. Râle, à quoi bon les cris, la bave et le salpêtre Un sommeil de mangeaille et de pourpre renaître Tu, vous, les autres, nous, clames, clamez, clamons, Trois serpents plein la gueule et l’averse d’ordure Qui tombe sur tes yeux et dans ta chevelure. Le jour qui t’effaça disperse les démons. Cesse, ô Calixto, de crier ciel, ce ciel, est ton exil Loin de l’amant olympien, celui qui ouvrit ta tunique. (Car tu en as fait de belles sur terre aux jours de ton avril Avant de sentir dans ta chair, non la chair, mais la flèche antique) Un pape ou deux, à l’opposé, au dernier jour de la semaine, Cherchent au fond des catacombes le chemin de ton domaine. La belle engeance de tomber dans des abîmes de ténèbres Que le vin, lui-même banni, ne peut briser à coups de trique. Bel avantage! renoncer à l’ivresse de ton algèbre Si on ne la retrouve, ô Calixto, dans le fond des barriques. Ah! que le destin nous préserve toujours du pain sans levain, Des nuits sans rêves, des ciels sans astres et des caves sans vin. Mais ris, ô Calixto, de celui qui espère après sa mort Retrouver le souvenir de ses amours avec sa conscience: Autant enterrer le cheval avec sa bride, avec son mors, Et cependant la mort ainsi ne sera que nuit et silence. Le système du monde et la morale ont chacun leur ornière, Crimes ou vertus, rien d’humain ne change ton itinéraire. N’attendre rien ni châtiment, ni récompense ici ou là Et que ce là, soit haut ou bas, ait la vertu de plumer les ailes Afin de retrouver, sous son travesti d’ange à falbalas, Avec la volupté, sa chair et son sourire de femelle Et la liberté sans laquelle il a pas de vertu qui tienne. Mais, Calixto, tout cela n’appartient qu’à la raison humaine. Et est une cause au tourbillon d’étoiles et d’atomes Éparpillés dans ce que nous savons récent univers, Cause peut-être morte, ensevelie au fond de tant de psaumes, Ressemble-t-elle à notre image? a-t-elle aussi squelette et chair, Non, sans doute mais, si elle est, elle est indifférente à nous, À nos vertus et à nos lois. Époussetez donc vos genoux! Captive paysage en perpétuelle dégradation au chant des oiseaux, au chant des moissons et des fontaines Que se tisse autour de ton corps cette robe de permission Qui t’habille à minuit et qui sonne et tinte comme des chaînes Froide comme le nord, chaude comme la mort, longue comme elle, Que nous dégrafons, Calixto, dans un rêve au tien parallèle. Et nous-mêmes, captifs de ce même univers et de sa chute, Même à sourire, condamnés, de tout ce que nous ignorons, Nous sourirons à l’ange avec lequel nous entamons la lutte, Ange fantôme, ange illusoire, ange menteur et fanfaron Qui, sans doute, vaincra mais qui ne connaîtra pas le laurier Tant une minute de vie a triomphé du meurtrier. Qu’il soit donc le cadavre bête, à la main gardant le couteau Sur quoi la rouille, avec le sang, compose un visage et son masque, Le sphinx à tête d’âne et muet, abandonné sur un coteau, Carcasse épouvantail qui s’incline dans la bourrasque. touchez pas, les vers eux seuls lui donnent vie et feu et cendre; Il ne s’anime que si nous tentons, contre eux, de le défendre. Surtout taisez-vous! Lui parler serait bêtise et temps perdu Mais, dans pleine de son pied dans la terre molle, Par ton image, Calixto, comme un oeil le ciel est fendu. L’oiseau vient boire à la fois l’ombre et la lumière en sa corolle, Le dernier relent des charniers le vent l’emporte et le disperse, Le sol palpite comme un ventre et pressent la prochaine averse. Tu viens au labyrinthe où les ombres s’égarent Graver sur les parois la frise passé Où la vie et le rêve et l’oubli, espacés Par les nuits, revivront en symboles bizarres. Je viens au labyrinthe où, plus gros amarre, Se noua le vieux fil avant de se casser. Ses deux bouts sur le sol roulent sans se lasser Tout se tait, mais je sens naître au loin la fanfare. Tu viens au labyrinthe et, pas sans défaut, Du seuil au seuil tu vas, tu passes sans assaut, Ton être se dissout dans sa propre légende. Je viens au labyrinthe oublier mes cinq sens. J’ai choisi le courant sans en choisir le La fanfare avant que je l’entende. Sur le bord de l’abîme où tu vas disparaître, Contemple encore la rose, écoute la chanson Qu’autrefois tu chantais au seuil de ta maison Vis encore un instant consenti à ton être. Et puis tu rejoindras dans l’oubli tes ancêtres, Ô passante! Et passée avec tant de saisons Tu te perdras dans la planète et ses moissons. Ne va pas espérer pourtant un jour, renaître. Une étoile filante, au fond des temps, rejoint Maintes lueurs, maints crépuscules et maints points Du jour au bord fleuve où tu te désappris. La matière est, en toi, consciente d’elle-même, Au loin l’écho se tait qui répétait « je t’aime » Et le pur mouvement n’émeut plus nul esprit. Abandonnons à toi, rivière, De nous, l’infidèle reflet Que tu laves, que tu lacères, À qui tu restes étrangère Et que tu laisses aux galets. À s’endormir à la légère, Nous rejoindrons ce faux portrait Qui nous ressemble trait pour trait. Baignant nos pieds, voici la Saône Voici des ponts, voici du vent, Voici Lyon et voici le Rhône, Voici la lune sur son trône Qui, dans son palais du Levant, Éteint les torches aux pylônes Pour mieux attirer Don Juan À l’aisselle du confluent. Car cette nuit est nuit de noces. De par le monde on boit du vin, On entend des bruits de carrosses Et des aboiements de molosses Au fond des bois et des ravins. L’or qui tintait pour le négoce Met le reflet des chandeliers Au cou des femmes, en colliers. Un couple, sous le ciel, s’épouse. Bien loin, dans un lieu très secret, Des violons, sur les pelouses, Font pleurer des femmes jalouses Et chacun boit, mais nul ne sait Pour qui les heures de nuit cousent Un trousseau de fièvre et d’amour Et le linceul du petit jour. On dit grand mystère, à minuit, près d’une source Un jeune homme de pleines vertus Va dévêtir une jeune fille dont la grâce et la pudeur égalent l’ardeur de volupté ; On dit qu’un couple, au matin, sera réveillé Par l’odeur de la forêt et le chant des oiseaux ; On dit qu’ils vivront longuement une inaltérable jeunesse. On dit qu’ils seront le couple parfait, Que la femme enfantera, dans la joie, des enfants à leur image, On dit que leur bonheur ne cédera pas à l’ennui, ni leur désir à la lassitude, On dit qu’on aurait voulu naître tel père et telle mère Et vivre les années qui suivront cette noce, On dit, mais on n’est pas certain, qu’ils ont, à l’instant, échangé leur premier baiser. On dit, et de cela on est sûr, qu’ils sont les enfants de la terre Que leurs vertus, leurs pensées et leurs désirs ignorent tout ce qui n’est pas la terre, Qu’ils goûteront sans danger à tous les fruits. Et, toi, Calixto, étoile de la terre, à peine visible dans la lumière, Tu continues à servir de repère sur notre route certaine vers un but lointain. Mais le regard que nous portons sur toi s’envole et rompt le fil qui devrait t’attacher à nous et nous à toi. Mais tu te trisses, tu décarres Et dans la boîte à réfléchir La der des noyes, malabare, Remet du noir et plus que mare Nous corne qu’il faut dégauchir. Minute! à la dernière gare Le dur attendra mézigo: Signé « Canrobert » ou « Gigot ». À revivre tous les naufrages Pour en être sauvé toujours Par la vague même et l’orage, Tel atteignit un paysage Au-delà des nuits et des jours. C’était le domaine des sages, Il en donna la clé aux fous Pour chercher un lieu sans verrous. À s’endormir à la légère, Ô lumière, ô Calixto, Il prit la route buissonnière Vers un réveil qui le libère Autant des ports que des bateaux. À s’endormir à la légère, En retrouvant la pesanteur Il retrouva son créateur, À s’endormir à la légère: La terre et, seulement, la terre... À La Mystérieuse. (1926) Ô Douleur De L’Amour. . . Ô douleurs de l’amour! Comme vous m'êtes nécessaires et comme vous m'êtes chères. Mes yeux qui se ferment sur des larmes imaginaires, mes mains qui se tendent sans cesse vers le vide. J'ai rêvé cette nuit de paysages insensés et d'aventures dangereuses aussi bien du point de vue de la mort que du point de vue de la vie qui sont aussi le point de vue de l’amour. Au réveil vous étiez présentes, ô douleurs de l’amour, ô muses du désert, ô muses exigeantes. Mon rire et ma joie se cristallisent autour de vous. C’est votre fard, votre poudre, votre rouge, votre sac de peau de serpent, vos bas de soie... et c’est aussi ce petit pli entre l’oreille et la nuque, à la naissance du cou, c’est votre pantalon de soie et votre fine chemise et votre manteau de fourrure, votre ventre rond c’est mon rire et mes joie vos pieds et tous vos bijoux. En vérité, comme vous êtes bien vêtue et bien parée. Ô douleurs de l’amour, anges exigeants, voilà que je vous imagine à l’image même de mon amour que je confonds avec lui... Ô douleurs de l’amour, vous que je créé et habille, vous vous confondez avec mon amour dont je ne connais que les vêtements et aussi les yeux, la voix, le visage, les mains, les cheveux, les dents, les yeux... J’Ai Tant Rêvé De Toi. . . J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère? J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années je deviendrais une ombre sans doute, Ô balances sentimentales. J’ai tant rêvé de toi qu’il n'est plus temps sans doute que je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu. J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie. Les Espaces Du Sommeil. Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles du monde et la grandeur et le tragique et le charme. Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de légende cachées dans les fourrés. Il y a toi. Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère et celle de la lanterne du chiffonnier. Il y a toi. Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule et les premiers frissons de l’aube. Il y a toi. Un air de piano, un éclat de voix. Une porte claque. Un horloge. Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels. Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse. Il y a toi l’immolée, toi que j’attends. Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et disparaissent. Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes apparaissent et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus. Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures. Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne. Et l’âme palpable de l’étendue. Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a 2 000 ans et le cri du paon dans des parcs en flamme et des baisers. Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde et des essieux qui grincent sur des routes médusantes. Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais au contraire. Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner sans y paraître. Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve. Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux clos aussi bien au rêve qu’à la réalité. Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur les plages, où la corneille vole dans des usines en ruines, où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb, Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de métamorphoses et qui me laisses ton gant quand je baise ta main. Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer, des fleuves, des forêts, des villes, des herbes, des poumons de millions et millions d’êtres. Dans la nuit il y a les merveilles du mondes. Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil. Dans la nuit il y a toi. Dans le jour aussi. Si Tu Savais. Loin de moi et semblable aux étoiles et à tous les accessoires de la mythologie poétique, Loin de moi et cependant présente à ton insu, Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t’imagine sans cesse, Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir. Si tu savais. Loin de moi et peut-être davantage encore de m’ignorer et m’ignorer encore. Loin de moi parce que tu ne m’aimes pas sans doute ou ce qui revient au même, que j’en doute. Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés. Loin de moi parce que tu es cruelle. Si tu savais. Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière au bout de sa tige aquatique, ô triste comme sept heures du soir dans les champignonnières. Loin de moi silencieuse encore ainsi qu’en ma présence et joyeuse encore comme l’heure en forme de cigogne qui tombe de haut. Loin de moi à l’instant où chantent les alambics, l'instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur les oreillers blancs. Si tu savais. Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique des coquilles d’huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule, au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants. Si tu savais. Loin de moi, volontaire et matériel mirage. Loin de moi c’est une île qui se détourne au passage des navires. Loin de moi un calme troupeau de boeufs se trompe de chemin, s’arrête obstinément au bord d’un profond précipice, loin de moi, ô cruelle. Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète. Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l’étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi. Si tu savais. Loin de moi une maison achève d’être construite. Un maçon en blouse blanche au sommet de l’échafaudage chante une petite chanson très triste et, soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison: les baisers des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres des belles inconnues et leurs rêves même à minuit, et les secrets voluptueux surpris par les lames de parquet. Loin de moi, Si tu savais. Si tu savais comme je t’aime et, bien que tu ne m’aimes pas, comme je suis joyeux, comme je suis robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l’univers. Comme je suis joyeux à en mourir. Si tu savais comme le monde m’est soumis. Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière. Ô toi, loin-de-moi, à qui je suis soumis. Si tu savais. Non L’Amour N’Est Pas Mort. Non, l’amour n’est pas mort en ce coeur et ces yeux et cette bouche qui proclamait ses funérailles commencées. Écoutez, j’en ai assez du pittoresque et des couleurs et du charme. J’aime l’amour, sa tendresse et sa cruauté. Mon amour n’a qu’un seul nom, qu’une seule forme. Tout passe. Des bouches se collent à cette bouche. Mon amour n’a qu’un nom, qu’une seule forme. Et si quelque jour tu t’en souviens Ô toi, forme et nom de mon amour, Un jour sur la mer entre l’Amérique et l’Europe, À l’heure où le rayon final du soleil se réverbère sur la surface ondulée des vagues, ou bien une nuit d’orage sous un arbre dans la campagne, ou dans une rapide automobile, Un matin de printemps boulevard Malesherbes, Un jour de pluie, À l’aube avant de te coucher, Dis-toi, je l’ordonne à ton fantôme familier, que je fus seul à t’aimer davantage et qu’il est dommage que tu ne l’aies pas connu. Dis-toi qu’il ne faut pas regretter les choses: Ronsard avant moi et Baudelaire ont chanté le regret des vieilles et des mortes qui méprisèrent le plus pur amour. Toi quand tu seras morte Tu seras belle et toujours désirable. Je serai mort déjà, enclos tout entier en ton corps immortel, en ton image étonnante présente à jamais parmi les merveilles perpétuelles de la vie et de l'éternité, mais si je vis Ta voix et son accent, ton regard et ses rayons, L’odeur de toi et celle de tes cheveux et beaucoup d’autres choses encore vivront en moi, Et moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire, Moi qui suis Robert Desnos et qui pour t’avoir connue et aimée, Les vaux bien ; Moi qui suis Robert Desnos, pour t’aimer Et qui ne veux pas attacher d’autre réputation à ma mémoire sur la terre méprisable. Comme Une Main A L’Instant De La Mort. Comme une main à l’instant de la mort et du naufrage se dresse comme les rayons du soleil couchant, ainsi de toutes parts jaillissent tes regards. Il n’est plus temps, il n’est plus temps peut-être de me voir, Mais la feuille qui tombe et la roue qui tourne te diront que rien n’est perpétuel sur terre, Sauf l’amour, Et je veux m’en persuader. Des bateaux de sauvetage peints de rougeâtres couleurs, Des orages qui s’enfuient, Une valse surrannée qu’emportent le temps et le vent durant les longs espaces du ciel. Paysages. Moi, je n’en veux pas d’autres que l’étreinte à laquelle j’aspire, Et meure le chant du coq. Comme une main, à l’instant de la mort, se crispe, mon coeur se serre. Je n’ai jamais pleuré depuis que je te connais. J’aime trop mon amour pour pleurer. Tu pleureras sur mon tombeau, Ou moi sur le tien. Il ne sera pas trop tard. Je mentirai. Je dirai que tu fus ma maîtresse. Et puis vraiment c’est tellement inutile, Toi et moi, nous mourrons bientôt. À La Faveur De La Nuit. Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit. Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre. Cette ombre à la fenêtre c'est toi, ce n'est pas une autre, c’est toi. N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges. Ferme les yeux. Je voudrais les fermer avec mes lèvres. Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau. La fenêtre s’ouvre: ce n´est pas toi. Je le savais bien. À La Caille. Maréchal Ducono. Maréchal Ducono se page avec méfiance, Il rêve à la rebiffe et il crie au charron Car il se sent déja loquedu et marron Pour avoir arnaqué le populo de France. S’il peut en écraser, s'étant rempli la panse, En tant que maréchal à maousse ration, Peut-il être à la bonne, ayant dans le croupion Le pronostic des fumerons perdant patience? À la péter les vieux et les mignards calenchent, Les durs bossent à cran et se brossent le manche: Maréchal Ducono continue à pioncer. C’est tarte, je t’écoute, à quatre-vingt-six berges, De se savoir vomi comme fiotte et faux derge Mais tant pis pour son fade, il aurait dû clamser Petrus D’Aubervilliers. Parce qu’il est bourré d’aubert et de bectanse L’auverpin mal lave, le baveux des pourris Croit-il encor farcir ses boudins par trop rances Avec le sang des gars qu’on fusille à Paris? Pas vu? Pas pris! Mais il est vu, donc il est frit, Le premier bec de gaz servira de potence. Sans préventive, sans curieux et sans jury Au demi-sel qui nous a fait payer la danse. Si sa cravate est blanche elle sera de corde. Qu’il ait des roustons noirs ou bien qu’il se les morde, Il lui faudra fourguer son blaze au grand pégal. Il en bouffe, il en croque, il nous vend, il nous donne Et, à la Kleberstrasse, il attend qu’on le sonne Mais nous le sonnerons, nous, sans code pénal. Le Bon Bouillon. Le grand sorcier peut bien bonir pour les moujinques La paix! Le pet! pour le gnière aux tifs pointus. Les vingt-deux sont sonnés, vla les flics! vla la trinque! C’est deux fois l’heure du bouillon pour le têtu. Car à Wagram, à la Popinque ou aux Vertus Il n´est pas un fauché pour endosser son drinke, Il faudrait être cloche ou fada ou tordu Pour mettre un seul linvé sur les hitlo-germinques. Hitler, mon patelin te porte au sinoqué. Tu l’as voulu, tu l’auras pas, tu vas raquer, Tu ne t’en iras pas en faisant Charlemagne. Car, frère mironton, si tu vas au pétard Tu peux te suicider, à la dure, au pétard, Mais je crois que plutôt tu en tiens pour le bagne. Frères Mirontons. Pour le rond, pour le dix et pour la terre jaune, Une chiée à la dent, mais j’ai l'estomme en vrac À les imaginer, deux par deux, cul à trac La dossière et le zob à la mode d’Ancône. Tel empapahouta chez nous demande aumône Aux louchébems ou aux sergots ou même aux macs, Tels autres sont mordus pour des girons, des jacks Pour un télégraphiste, enfin pour un beau môme, Les frères mirontons n’en demandent pas tant, La ficelle, elle seule, émeut leur palpitant, Par discipline ils se font donc dorer la rose. Passe encor de se faire emmancher par un dur Ou d’aller au petit d’un mignon, d’un pas mûr, Mais pour l’Oberleutnant se défoncer le prose! Le Frère Au Pétard. À Pantin la verdure a pu traîner ses grolles, Tas de branques farcis de bobards à la noix, A force de calter s’atigent leurs guibolles Et, pour roter pardon, ils n’auront plus de voix. Au train onze on verra s’esbigner les mariolles Quand nous aurons condé de crécher dans nos bois Et renifleront au rif des roubignolles Le nazi dont les soeurs ont payé leurs exploits. Ils pourront déflaquer au barbu conjugal, Le bide enflé leur régulière aura grand mal À vêler les lardons qui porteront leur blaze. Une chose est cherrer, une autre aller au pieu, Et les meilleurs cherreurs viennent toujours au lieu Où plus fortiche attend et leur bouffe le naze. Minute! Tu dis vrai quand tu dis qu’ils rembarquent la chtouille Au pays où l’on cache avec un élastic. Que déhotent leurs crocs, que valdinguent leurs douilles, Ils se piquouseront, en gruingue, à l’arsenic. Mais tu te gourres si tu crois que leur andouille, Un chouïa, seulement, morfila de vrais crics. Des boudins, je te dis, panèrent ces panouilles, Des veaux à faire aller, au refile, un indic. Ils vont droit aux pétards écumants de vérole, Ils se croient des caïds, ce sont des branquignoles, Pour se faire plomber raquant en michetons. Ils n’ont pas eu nos soeurs, ils n’ont pas eu nos dames, Ce n’est pas leurs bécots qui leur donnent la rame Mais de se répéter "Nous sommes les vrais cons." Rue Aubry-Le-Boucher (En Démolition.) Rue Aubry-le-Boucher on peut te foutre en l’air, Bouziller tes tapins, tes tôles et tes crèches Où se faisaient trancher des soeurs comaco blèches Portant bavette en deuil sous des nichons riders. On peut te maquiller de béton et de fer On peut virer ton blaze et dégommer ta dèche Ton casier judiciaire aura toujours en flèche Liabeuf qui fit risette un matin à Deibler. À Sorgue, aux Innocents, les esgourdes m’en tintent. Son fantôme poursuit les flics. Il les esquinte. Par vanne ils l’ont donné, sapé, guillotiné Mais il décarre, malgré eux. Il court la belle, Laissant en rade indics, roussins et hirondelles, Que de sa lame Aubry tatoue au raisiné. À Pierrot Les Grandes Feuilles Sur Le Fait Des "Dieux verts". Pierrot tu jactes bien et, verts comme des dos, Tes sacrés nom de dieu de Bons Dieux ont la touche Qui chante à ma mousmée. Elle en rote, elle en louche Elle en jouit dans sa loque et palpite du pot. Quant à moi, pour le gringue ayant peu d’à-propos, Ne m’en ressentant pas pour enculer des mouches, Je la boucle en serrant ma pipe entre les touches Mais j’estime tes Grecs des durs et des francos. La mère Guette-au-Trou qui depuis trente berges Fait son blé des bitards enfournés par nos verges Peut s’habiller. Jamais les soeurs qui font le tas Ne pourront chier des mecs comme ceux dont tu causes Autant pisser du pive ou dégraisser son prose D’un colombin doré reniflant les lilas. Ce Coeur Qui Haïssait La Guerre. Poèmes Ecrits Dans La Clandestinité (1943-1945) Le Legs. Et voici, Père Hugo, ton nom sur les murailles! Tu peux te retourner au fond du Panthéon Pour savoir qui a fait cela. Qui l’a fait? On! On c’est Hitler, on c’est Goebbels... C’est la racaille, Un Laval, un Pétain, un Bonnard, un Brinon, Ceux qui savent trahir et ceux qui font ripaille, Ceux qui sont destinés aux justes représailles Et cela ne fait pas un grand nombre de noms. Ces gens de peu d’esprit et de faible culture Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure. Ils ont dit : « Le bonhomme est mort. Il est dompté. » Oui, le bonhomme est mort. Mais par-devant notaire Il a bien précisé quel legs il voulait faire : Le notaire a nom : France, et le legs : Liberté. Ce Coeur Qui Haïssait La Guerre... Ce coeur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille! Ce coeur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit, Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine. Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat. Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos. Mais non, c’est le bruit d’autres coeurs, de millions d’autres coeurs battant comme le mien à travers la France. Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces coeurs, Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre : Révolte contre Hitler et mort à ses partisans! Pourtant ce coeur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons, Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères Et des millions de Francais se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera. Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit. Si, Comme Aux Vents Désignés Par La Rose. . . (1943) Si, comme aux vents désignés par la rose Il est un sens à l’espace et au temps, S’ils en ont un ils en ont mille et plus Et tout autant s’ils n'en possèdent pas. Or qui de nous n’imagine ou pressent, Ombres vaguant hors des géométries, Des univers échappant à nos sens? Au carrefour de routes en obliques Nous écoutons s’éteindre un son de cor, Toujours renaissant, toujours identique. Cette vision du ciel et de la rose Elle s’absorbe et se dissout dans l’air Comme les sons dont frémit notre chair Ou les lueurs sous nos paupières closes. Nous nous heurtons à d’autres univers Sans les sentir, les voir ou les entendre Au creux été, aux cimes de l’hiver, D’autres saisons sur nous tombent en cendre. Tandis qu’aux vents désignés par la rose Claque la porte et claquent les drapeaux, Gonfle la voile et sans visible cause Une présence absurde à nous s’impose Matérielle, indifférente et sans repos. Sol De Compiègne. CHOEUR (très pressé et comme se chevauchant) Craie et silex et herbe et craie et silex Et silex et poussière et craie et silex Herbe, herbe et silex et craie, silex et craie (ralenti) Silex, silex et craie Et craie et silex Et craie... UNE VOIX Quelque part entre l’Hay-les-Roses Et Bourg-la-Reine et Antony Entre les roses de l’Hay Entre Clamart et Antony CHOEUR (très rythmé) Craie et silex - craie et silex Et craie Et silex et craie et silex et craie Et silex UNE VOIX Entre les roses de l’Hay Et les arbres de Clamart Avez-vous vu la sirène La sirène d’Antony Qui chantait à Bourg-la-Reine Et qui chante encore à Fresnes. CHOEUR Sol de Compiègne! Terre grasse et cependant stérile Terre de silex et de craie Dans ta chair Nous marquons l’empreinte de nos semelles Pour qu’un jour la pluie de printemps S’y repose comme l’oeil d’un oiseau Et reflète le ciel, le ciel de Compiègne Avec tes images et tes astres Lourd de souvenirs et de rêves Plus dur que le silex Plus docile que la craie sous le couteau UNE VOIX À Paris près de Bourg-la-Reine J’ai laisse seules mes amours Ah! que les bercent les sirènes Je dors tranquille, oh! mes amours Et je cueille, à l’Hay, les roses Que je vous porterai un jour Alourdies de parfums et de rêves Et, comme vos paupières, écloses Au clair soleil d’une vie moins brève Pleine d’éclairs comme un silex, Lumineuse comme la craie CHOEUR (alterné) Et craie et silex et silex et craie Sol de Compiègne! Sol fait pour la marche Et la longue station des arbres, Sol de Compiègne! Pareil à tous les sols du monde, Sol de Compiègne! Un jour nous secouerons notre poussière Sur ta poussière Et nous partirons en chantant. UNE VOIX Nous partirons en chantant En chantant vers nos amours La vie est brève et bref le temps. AUTRE VOIX Rien n’est plus beau que nos amours AUTRE VOIX Nous laisserons notre poussière Dans la poussière de Compiègne (scandé) Et nous emporterons nos amours Nos amours qu’il nous en souvienne CHOEUR Qu’il nous en souvienne. Chant du tabou. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous! Ainsi chantent les héros qui te suivent. -Le tabou est sur toi et nul n’osera te toucher. Ta vie est sacrée et ta personne frappe d’épouvante les meurtriers. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous, car nous avons ravivé les anciennes coutumes et les usages préhistoriques. -Le tabou est sur toi et nous ne voulons être que ta peuplade barbare, obéissant à tes ordres et mourant sans mot dire. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous, et c'est pourquoi nous avons élargi, autour de toi, notre cercle sur la terre. -Le tabou est sur toi! Nos conquêtes, sanglants sacrifices, sont la mesure de notre commune folie, la tienne et la nôtre. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous! Partout où nous passons nous creusons nos cimetières à la place des architectures. -Le tabou est sur toi et nul ne peut rien contre toi, ô chef! ô intouchable! pareil aux déments, aux lépreux et aux pestiférés. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous! Une mort magique nous garde, seule, dans ses étables et ses abattoirs. -Le tabou est sur toi, ô chef! ô fossoyeur! et ton peuple marche à tes cris vers l’inexorable sacrifice. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous. La nourriture que tu nous refuses, nous ne pouvons te la donner. -Le tabou est sur toi et tu mourras de faim, comme nous-mêmes, suivant le rite, et les peuples de la terre se réjouiront. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous, bêtes cruelles, bourreaux imbéciles. -Le tabou est sur toi! Adolphe Hitler! Führer! Chef! Destin même d’un peuple qui a choisi d’être criminel et haï. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous! Ainsi chantent les soldats de l’agonisante Allemagne, gueules de brutes, cervelles de singes, coeurs de porcs de l’agonisante Allemagne. -Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous! Rien ne peut nous libérer du tragique destin que nous avons choisi en toi, nous, la foule allemande des déments et qui doutons de n’être pas morts déjà et vampires affamés en quête de pourriture et de néant. -Le tabou, le tabou est sur toi, le tabou est sur nous et la ruine et la mort, la défaite et la famine, et pas même une légende d’or et de sang pour tirer nos ombres de leur tourment. Le tabou est sur toi, le tabou est sur nous. Le Veilleur Du Pont-Au-Change. Je suis le veilleur de la rue de Flandre, Je veille tandis que dort Paris. Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit. J’entends passer des avions au-dessus de la ville. Je suis le veilleur du Point-du-Jour. La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil, Sous vingt-trois ponts à travers Paris. Vers l’ouest j’entends des explosions. Je suis le veilleur de la Porte Dorée. Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres. J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte. Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers. Le vent du sud m’apporte une fumée âcre, Des rumeurs incertaines et des râles Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard. Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest, Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris. Je suis le veilleur du Pont-au-Change Veillant au coeur de Paris, dans la rumeur grandissante Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi, Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français, Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler. Je suis le veilleur du Pont-au-Change Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris, Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue, Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse. Dans l’air froid tous les fracas de la guerre Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes. Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout, Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé, Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe, Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang, D’eau salée, de poudre et de bûchers, De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine. Je suis le veilleur du Pont-au-Change Et je vous salue, au seuil du jour promis Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers, Du Point-du-Jour à la Porte Dorée. Je vous salue vous qui dormez Après le dur travail clandestin, Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires, Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages, Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons, Je vous salue au seuil du nouveau matin. Je vous salue sur les bords de la Tamise, Camarades de toutes nations présents au rendez-vous, Dans la vieille capitale anglaise, Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne, Américains de toutes races et de tous drapeaux, Au-delà des espaces atlantiques, Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba, Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco. J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change, Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure, Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore, Moi aussi j’ai abattu mon ennemi. Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï, La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante, Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons, Amis, amis et frères des nations amies. J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains, Dans les lourds relents de l’océan Pacifique, Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité, Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King, Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio. Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des coeurs, Du front de Russie flambant dans la neige, Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet, Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines. Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais, Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves, camarades de lutte. J’entends vos voix et je vous appelle, Je vous appelle dans ma langue connue de tous Une langue qui n’a qu’un mot : Liberté! Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler. Il est mort dans la rue déserte Au coeur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés Au Fort de Romainville et au Mont Valérien, Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons. Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent, Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes, Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre. À la Porte Dorée, au Point-du-Jour, Rue de Flandre et Poterne des Peupliers, À travers toute la France, dans les villes et les champs, Mes camarades guettent les pas dans la nuit Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre. Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux. À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix, Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe, Qui déchirent des lèvres avides de baisers Et qui volent longuement à travers les étendues Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares Et qui se brisent contre les fenêtres du feu. Que ma voix vous parvienne donc Chaude et joyeuse et résolue, Sans crainte et sans remords Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades, Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française. Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats, Nous vous donnons le bonjour, Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir, Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour, À vous qui êtes proches et, aussi, à vous Qui recevrez notre voeu du matin Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons. Et bonjour quand même et bonjour pour demain! Bonjour de bon coeur et de tout notre sang! Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris, Même si les nuages le cachent il sera là, Bonjour, bonjour, de tout coeur bonjour! Vaincre Le Jour. Vaincre le jour, vaincre la nuit, Vaincre le temps qui colle à moi, Tout ce silence, tout ce bruit, Ma faim, mon destin, mon horrible froid. Vaincre ce coeur, le mettre à nu, Écraser ce corps plein de fables Pour le plonger dans l’inconnu, Dans l’insensible, dans l’impénétrable. Briser enfin, jeter au noir Des égouts ces vieilles idoles, Convertir la haine en espoir, En de saintes les mauvaises paroles. Mais mon temps n’est-il pas perdu? Tu m’as pris tout le sang, Paris. À ton cou je suis ce pendu, Ce libertaire qui pleure et qui rit. Chanson De Route. (1944) C’est avec du crottin de Pégase Qu’Eusèbe a fumé son jardin. Avec du crottin de Pégase? Oh! Oh! Pour du crottin, c’est du crottin Eusèbe appartient au gratin. C’est avec du crottin de Licorne Qu’Eusèbe a fumé son jardin. Avec du crottin de Licorne? Oh! Oh! Pour du crottin, c’est du crottin Eusèbe n’est pas un crétin. C’est avec du crottin de Minotaure Qu’Eusèbe a fumé son jardin. ouais du du crottin de minotaure! Oh! Oh! non du crottin mais de la bouse qu’Eusèbe a mis sur sa pelouse. Printemps. Tu, Rrose Sélavy, hors de ces bornes erres Dans un printemps en proie aux sueurs de l’amour, Aux parfums de la rose éclose aux murs des tours, à la fermentation des eaux et de la terre. Sanglant, la rose au flanc, le danseur, corps de pierre Paraît sur le théâtre au milieu des labours. Un peuple de muets d’aveugles et de sourds applaudira sa danse et sa mort printanière. C’est dit. Mais la parole inscrite dans la suie S’efface au gré des vents sous les doigts de la pluie Pourtant nous l’entendons et lui obéissons. Au lavoir où l’eau coule un nuage simule À la fois le savon, la tempête et recule l’instant où le soleil fleurira les buissons. Source: http://www.poesies.net