Poésies I Par Robert Desnos. (1900-1945) TABLE DES MATIERES Siramour. The Night Of Loveless Nights. Complainte De Fantômas. Les Portes Battantes. Au Bout Du Monde. Les Hommes Sur La Terre. Quartier Saint-Merri. Sur soi-Même. 10 Juin 1936. Les Sources De La Nuit. Il Etait Une Feuille. Inédits. Âge, Voyages Et Paysages. Funérailles. Et Avec Ca, Madame? Les Présages. Bonsoir Tout Le Monde. Le Satyre. Siramour. Semez, semez la graine Aux jardins que j’avais. Je parle ici de la sirène idéale et vivante, De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit Où les constellations profondes comme des puits grincent de toutes leurs poulies et renversent à pleins seaux sur la terre et le sommeil un tonnerre de marguerites et de pervenches. Nous irons à Lisbonne, âme lourde et coeur gai Cueillir la belladone aux jardins que j’avais, Je parle ici de la sirène idéale et vivante, Pas la figure de proue mais la figure de chair, La vivante et l’insatiable, Vous que nul ne pardonne, Ame lourde et coeur gai, Sirène de Lisbonne, Lionne rousse aux aguets. Je parle ici de la sirène idéale et vivante. Jadis une sirène À Lisbonne vivait. Semez, semez la graine Aux jardins que j’avais. Que Lisbonne est jolie. La fumée des vapeurs Sous la brise mollie Prend des formes de fleurs. Nous irons à Lisbonne Ame lourde et coeur gai, Vous que nul ne pardonne, Lionne rousse aux aguets. Semez, semez la graine, Je connais la chanson Que chante la sirène Au pied de la maison. Nous irons à Lisbonne Ame lourde et coeur gai, Cueillir la belladone Aux jardins que j’avais. Il est minuit très noire, La nuit toutes les fleurs, Versez, versez à boire, Sont de même couleur. Je connais la sirène Je connais sa chanson: Voyez sa robe traîne Et charme les poissons. Mais la graine qui germe Connaîtra pas ses fleurs. Chaque jour a son terme, Chaque amour ses douleurs. Tout en elle est semblable à son élément, Mais à de montagne et qui glace les membres Du nageur qui risque et devient son amant: Il souffre. Il sombre. Il meurt dans ces flots de décembre. Allongée dans son lit, le tain de son miroir, Elle épouse docile un corps et son image, Quitte à rendre à la terre un cadavre le soir. Les oiseaux de sa rive ont un charmant ramage. Cette eau qui désaltère est fatale au buveur. On le retrouve mort auprès de quelque borne Et plus sûr poignard poignardé en plein coeur Que celui que l’on trempe en cette onde qui s’orne Des cristaux de la lune et de l’azur polaire Et qui chante en coulant sur les fonds de cailloux Et qui rugit au fond des gorges solitaires Ainsi putain battue par son voyou. Mais celui-là qui peut, plongeur au coeur robuste, Atteindre rive et sécher au soleil Les gouttes scintillant sur ses reins et son buste Et la boue des bas-fonds collée à ses orteils, Est désormais trempé comme un poignard de mort, Une lame de crime aux touches sans remède, Un estoc de jadis pour redresseur de torts, Plus dur que les aciers de Sheffield et Tolède. Honneur à toi, Sirène, honneur à toi torrent, Ô femme dont l’amour trempe une âme solide. Qu’importe si ta bouche aux baisers effarants Fut salée par les pleurs de tes amants avides. Don Juan te rencontra avant les mille et trois. toi qui lui donnas son tourment et son charme, l’écho de tes chants qu’écoutaient dans sa voix Celles qu’il abîmait dans et les larmes. Les deux fils de Don Juan apprirent par tes lèvres, Lord Byron le destin, le courage et l’orgueil, Et Nerval où trouver le philtre d’outre-fièvres Pour te ressusciter dans ses rêves en deuil. Il est minuit au pied du château qui n’est ni celui de la Belle au bois dormant, ni le seul en Espagne, ni le roi des nuages mais celui dont les murailles dressées au sommet montagne dominent la mer et la plaine et maints autres châteaux dont les tours blanchissent au loin comme les voiles perdues sur la mer. Il est minuit dans la plaine et sur la mer, il est minuit dans les constellations vues et voici que l’étoile, la tantôt noire, la tantôt bleue, surgit au-delà de l’écume éclatée comme un orage bas dans les ténèbres liquides. À ses rayons, la bouteille abandonnée dans et les ajoncs s’illumine des voies lactées paraît contenir et ne contient pas car, bien bouchée, elle recèle en ses flancs la sirène masquée, la captive et redoutable sirène masquée, celle nomme l’Inouïe dans les mers où jamais elle ne daigne chanter et la Fantomas dans les rêves. Et, vrai, vêtue du frac et du haut de forme, on l’imagine parcourant un bois de mauvais augure tandis que les musiques fête lointaine somment vainement les échos de ramener à elles ce charmant travesti. On l’imagine encore, amazone, dans ce même bois, à l’automne, serrant contre elle un bouquet de roses trop épanouies dont les pétales s’envolent sous les efforts combinés du vent et du trot de son cheval. Pour l’instant captive elle attend la délivrance dans sa prison bien bouchée par une main amoureuse, tandis lettre, non remise à son destinataire, moisit sur le sol. où les dés et les horloges font des bruits singuliers qui étonnent les veilleurs. où l’amant qui déshabille sa maîtresse s’étonne du crissement musical et inaccoutumé de la soie et du linge. Pales et rêveurs, tous écoutent ces manifestations de l’invisible qui n’est que leurs pensées et leurs rêves et, ceux-là, sur les chiffres fatidiques et, ceux-ci, sur qui marqua jadis le rendez-vous manqué et les derniers, sur l’éclat de la chair admirable éternisent quelques secondes leurs regards qui, soudain, voient loin, très loin au-delà des enjeux et des changements de date, au-delà des caresses et des serments, au-delà même des chants indéchiffrables des sirènes. Il est minuit sur le château, sur la plaine et sur la mer. Il est minuit sur les jeux et les enjeux. Il est minuit au cadran des horloges. Il est minuit sur et sur les lettres égarées et la sirène chante, mais sa voix ne dépasse pas les parois de verre, mais le buveur survient et boit la chanson et libère la sirène, celle nomme l’Inouïe et nomme aussi la Fantomas. Cigogne étoile aimée du silence et des sens Baisers défunts des rois la lance désirée Le cercle tracé sous les toits du ciel assassin Par le sang sans vergogne et les roses et les fourrés Bourgogne naissante à l’aube baiser Bateaux encerclés intelligibles paroles du cercle En trois segments martyrisé Du signe plus reliant l’amant à sa maîtresse L’hippocampe à la sirène Et que nul ne les atteigne ni ne les sépare. Que ceux qui le tenteraient Soient confondus sont de mauvaise foi Réduits à l’impuissance sont de bonne foi. Que rien par ce cercle qui les isole Ne sépare la sirène de l’hippocampe L’hippocampe de la sirène Et que dit-il lui : Que rien ne l’atteigne elle Dans sa beauté dans sa jeunesse dans sa santé Dans sa fortune dans son bonheur et dans sa vie. Que le buveur, ivre de la chanson, parte sur un chemin biscornu bordé d’arbres effrayants au bruit de la mer hurlant et gueulant et montant la plus formidable marée de tous les temps, non hors de son lit géographique, mais coulant flux rapide hors de la bouteille renversée tandis que, libre, la sirène étendue sur le sol non loin de cette cataracte, considère l’étoile, la tantôt noire, la tantôt bleue, et s’imagine la reconnaître et la reconnaît en effet. Ceci se passe, ne l’oublions pas, dans une véritable plaine, sur un véritable rivage, sous un véritable ciel. Et il véritable bouteille et véritable sirène, tandis que s’écoule une mer véritable qui emporte la lettre et monte à l’assaut du château. Écoulement tumultueux du contenu de l’insondable bouteille. C’était pourtant une bouteille comme les autres et elle ne devait pas contenir plus de 80 centilitres et, pourtant, voilà que l’Océan tout entier jaillit de son goulot où adhèrent encore des fragments de cire. Frémissement des monts et des fondations du château sous l’assaut de déplacement de l’étoile, rien ne peut distraire la sirène de sa rêverie en proie à sa propre respiration, dans l’odeur de violette de la nuit. Monte, monte Océan, roule tes vagues et reflète en les déformant les monstres inscrits dans les constellations et joyeux de se mesurer avec les terribles créatures de tes cavernes et de tes gouffres, monte, monte, emporte les buissons de thym et de prunelliers et fais, sur ébouler les tumulus de glaise et d’argile et les tas de cailloux, renverse la tombe oubliée par un criminel d’autrefois et un fossoyeur paresseux à l’aube jour d’été où les diamants de la vie résonnaient formidablement dans les verres du cabaret et s’étalaient en cartes d’îles inconnues sur la nappe blanche. Monte, monte et roule ton écume en fourrures élégantes puisque la sirène se plonge en toi, se roule en toi et monte avec toi vers le porche obscur du château, citadelle d’ombre et de fantômes, béant sur la ligne d’horizon qu’il engloutit interminablement. Et voici que la sirène pénètre dans le château et s’égare dans un long corridor de draperies et de toiles d’araignées à l’issue duquel, lance et flamme et épée dans les mains, dans son armure de fer l’attend un chevalier. Long combat, mêlée où le cliquetis de l’armure se mêle au cliquetis des écailles, éclairs des épées dans l’ombre, ahan des combattants, reflets des étoiles du ciel sur la cuirasse et les cuissards et de l’Océan sur la queue de la sirène, sang s’insinuant dans les jointures des dalles, souffle qui fait vibrer les toiles d’araignées. L’une de celles-ci s’agite sur le mur et son ombre en fait une créature abominablement géante. Quand la sirène s’éloigne, les pièces de l’armure baignent, pêle-mêle, dans le sang, sur le sol, tandis qu’à son tour la tantôt noire, la tantôt bleue, pénètre à son tour dans le corridor, s’empare de l’épée du chevalier, attaque la sirène. Escrime fabuleuse, ce spectacle je le vois, il se déroule sous mes yeux, escrime fabuleuse que celle de l’étoile dont les branches se rétractent et s’allongent tour à tour. Zigomar du ciel, astucieuse duelliste, étoile, ton dernier reflet est parti vers des planètes distantes de millions et millions de kilomètres et, demain, dans des millions les astronomes surpris de ne plus voir ton fanal parmi les récifs sidéraux publieront grand naufrage vient d’avoir lieu dans les espaces célestes et qu’il faut noter ta disparition sur la liste déjà longue des phénomènes inexplicables et je doute que l’on donnerait créance à qui dirait que une sirène qui, te frappant dans ton coeur à cinq branches, a supprimé ton éclat de l’écrin des comètes, des soleils, des planètes, des nébuleuses et de tes soeurs, les autres étoiles, parmi lesquelles te regretteront tes compagnes préférées, l’étoile du Nord et l’étoile du Sud. Ô sirène ! je te suivrai partout. En dépit de tes crimes, compte tenu de la légitime défense, tu es séduisante à mon coeur et je pénètre par ton regard dans un univers sentimental où n’atteignent pas les médiocres préoccupations de la vie. Je te suivrai partout. Si je te perds, je te retrouverai, sois-en sûre et, bien qu’il y ait quelque courage à t’affronter, je t’affronterai car il ne de souhaiter ici ni victoire m défaite tant est beau l’éclat de tes armes et celui de tes yeux quand tu combats. Marche dans ce château désert. Ton ombre surprend, sur, les marches des escaliers. Ta queue fourchue se prolonge longuement d’étage en étage. Tu étais tout à au plus profond des souterrains. Te voici maintenant au sommet du donjon. Soudain tu t’élèves, tu montes, tu t’éloignes en plein ciel. Ton ombre, immense, a diminué rapidement et ta minuscule silhouette se découpe maintenant sur la surface de la lune. Sirène tu deviens flamme et tu incendies si violemment la nuit qu’il n’est pas une lumière à subsister près de toi dans des parterres de fleurs inconnues hantées par les lucioles. Bonjour la flamme. Elle me tend ses longs gants noirs. Et le matin le feu l’aube et les ténèbres et l’éclair. Bonjour la flamme. Tu ne me brûles pas. Tu me transportes. Et je ne serais plus que cendre, ô flamme, si tu m’abandonnais. Alors, comme les astres tombaient du ciel sur le lac invisible dans lequel je m’enfonçais avec délices, Elle mit ses mains à mon cou et, me regardant dans les yeux de ce regard que mes yeux absorbent, elle dit : « C’est toi que j’aurais dû aimer. » Souviens-toi de cette parole pour les années futures, toi seule digne d’incarner l’inégalable amour que je portais à une autre à jamais disparue, Et puisses-tu ne jamais la prononcer de nouveau Dans un carrefour de rides, sous un ciel de jours fanés et de désirs abolis. Je baise tes mains, Tu as le droit de ne pas m’aimer Insensé celui qui le méconnaît Je baise tes mains. Très haut dans le ciel montent les fumées calmes et le chant oiseau si difforme que les nuages n’osent l’accueillir et que le ciel est plus clair et plus pur quand vole cet oiseau solitaire. Je baise tes mains. Je baise tes mains avant le départ pour la nuit, à l’arrivée des cauchemars, quand tu dors et quand tu rêves et quand tu penses à moi et quand tu penses pas. Je baise tes mains, tu as le droit de ne pas m’aimer. Et toi, Te souviens-tu de cette sirène de cire que tu m’as donnée ? Tu te prévoyais déjà en elle et dans celle qui te ressemble. Tu ne meurs pas de la transfiguration de mon amour, mais tu en vis, elle te perpétue. Car qui prévaut même sur toi, même sur elle. Et tu ne seras vraiment morte Que le jour où j’aurai oublié que j’ai aimé. Cette sirène que tu m’as donnée, c’est elle. Sais-tu quelle chaîne effrayante de symboles m’a conduit de toi qui fus l’étoile à elle qui est la sirène ? Ô soeurs parallèles du ciel et de l’Océan ! Mais toi. Je t’ai rencontrée l’autre nuit, Une fameuse nuit d’orages, de larmes, de tendresse et de colère Oui, je t’ai rencontrée, c’était bien toi. Mais quand je me suis approché et que je t’ai appelée et que je t’ai parlé, C’est une autre femme qui m’a répondu : « Comment savez-vous mon nom ? » Regarde ton nouveau visage, car tu n’es pas morte. Par la grâce de regarde ton nouveau visage. Regarde, il est aussi beau que fut le premier. Tu n’as guère changé. Tes yeux de pervenche, tes yeux désormais éteints ne brillent plus dans un visage douloureux et ironique. Non, deux yeux plus sombres dans un visage à la fois plus sévère et plus gai. Elle aime comme toi les petits bistros, les zincs à l’aube dans les quartiers populaires, la joie des ouvriers quand ils sont joyeux. Te rappelles-tu une nuit d’abîmes ? Nous avons passé devant le Trocadéro et au-delà, sur un boulevard où passe le métro aérien, non loin du Vel’ d’Hiv’, Nous avons bu de la bière au « Rendez-vous des camionneurs ». Il était six heures du matin. Un plombier plaisanta longtemps avec nous. Et, une autre fois, dans ce café où l’on sert du faro et de la gueuse lambik, te souviens-tu de Marie de la gare de l’Est ? Elle fut jadis belle, aimée, riche. Elle se lave maintenant aux fontaines Wallace. Mais, comme elle a gardé un certain goût de luxe, Une fois par mois elle va se faire épouiller dans un hôpital. Il me semble parfois que ce n’est pas avec toi mais avec ton nouveau corps, ton nouveau visage que j’ai vu toutes ces choses. Regarde, regarde ton nouveau visage. Il est aussi beau que fut le premier. Regarde, regarde ton nouveau corps. Je me souviens de la rencontre entre ces deux visages de mon amour, de mon unique amour. C’est peut-être de cela que tu es morte. Mais tu vis, vous vivez, Amantes bien nommées, insoumises à mon amour, Visages bien nommés, corps bien nommés. Je pleure sur la mémoire que tu perdis en mourant, mais la mort m’est indifférente. Moi, je me souviens. Je te trouve semblable à toi-même, Aussi cruelle et aussi douce, Et ne m’accordant tellement Que pour me faire plus violemment regretter le peu que tu me refuses. Nous voici vieux déjà tous deux. Nous avons trente ans de plus qu’aujourd’hui, Nous pouvons parler de jadis sans regret, sinon sans désir. Tout de même nous aurions pu être heureux, S’il était dit qu’on puisse l’être Et que les choses s’arrangent dans la vie. Mais du malheur même naquit notre insatiable, notre funeste, notre étonnant amour. Et de cet amour le seul bonheur que puissent connaître deux coeurs insatiables comme les nôtres. Écoute, écoute monter les grandes images vulgaires que nous transfigurons. Voici l’Océan qui gronde et chante et sur lequel le ciel se tourmente et s’apaise semblable à ton lit. Voici l’Océan semblable à notre coeur. Voici le ciel où naufragent les nuages dans l’éclat triste d’un fanal promené à tour de rôle par les étoiles. Voici le ciel semblable à nos deux coeurs. Et puis voici les champs, les fleurs, les steppes, les déserts, les plaines, les sources, les fleuves, les abîmes, les montagnes, Et tout cela peut se comparer à nos deux coeurs. Mais ce soir je ne veux dire qu’une chose : Deux montagnes étaient semblables de forme et de dimensions Tu es sur l’une Et moi sur l’autre. Est-ce que nous nous reconnaissons ? Quels signes nous faisons-nous ? Nous devons nous entendre et nous aimer. Peut-être m’aimes-tu ? Je t’aime déjà. Mais ces étendues entre nous, qui les franchira ? Tu ne dis rien mais tu me regardes Et, pour ce regard, Il n’y a ni jour ni étendue. Ma seule amie mon amour. Je n’ai pas fini de te dire tout. Mais à quoi bon... L’indifférence en toi monte comme un rosier vorace qui, détruisant les murailles, se tord et grandit, Étouffe l’ivrogne de son parfum... Et puis, est-ce que cela meurt ? Un clair refrain retentit dans la ruelle lavée par le matin, la nuit et le printemps. Le géranium à la fenêtre fermée semble deviner alors que surgit le héros du drame. Je ne te conte cette histoire qui ne tient pas debout que parce que je n’ose pas continuer comme j’ai commencé. Car je crois à la vertu des mots et des choses formulées. Nul jeu, ce soir, sur la table de bois blanc. Un ciel creux comme une huître vide Une terre plate La demoiselle sans foudre apparaîtra-t-elle ? Un coeur de poisson abandonné sur le carrelage d’une cuisine n’en peut plus d’ennui. Il se gonfle Près de lui dans la boîte à ordures luit l’arête. Corridor sombre traversé par les chats Une porte de saltimbanque s’ouvre et se ferme alternativement sur une femme, sur un homme, sur un homme, sur une femme. Et la demoiselle sans foudre dit qu’au carrefour d’aubépines et de sainfoin elle perdit un bas Qu’elle perdit au pied du chêne fendu Et sa chemise sur la berge. La demoiselle sans foudre est nue toute nue Elle tient un coeur palpitant de poisson dans la main Elle regarde vaguement devant elle Elle se mord les lèvres jusqu’au sang et parfois et chantonne. La demoiselle sans foudre est seule toute seule. Le coeur de poisson palpite dans sa main L’ombre tombe sur son corps nu et le fait étinceler C’est ainsi que naissent les constellations C’est ainsi que naît le désir C’est alors que se souvenant de lui-même un noctambule s’arrête sous un réverbère au coin d’une rue, regarde rougeoyer la lumière. Et avant de reprendre son chemin s’imagine tel qu’il était des années auparavant avec son regard vif et sa bouche sanglante. À l’heure où la demoiselle sans foudre venait tendrement le border dans son lit. La sirène rencontre son double et lui sourit. Elle s’endort alors du sommeil adorable dont elle ne s’éveillera pas. Elle rêve peut-être. Elle rêve certainement. Nous sommes au matin d’un jour de moissons lumineuses et de tremblements de terre et de marées de diamants, les premières retombant sur tes cheveux et surgissant de tes yeux, les seconds signalant ta promenade et les troisièmes montant à l’assaut de ton coeur. Il est cinq heures du matin dans la forêt de pins où se dresse le château de la sirène, mais la sirène ne s’éveillera plus car elle a vu son double, elle t’a vu. Désormais ton empire est immense. D’un sentier sort un bûcheron sur lequel la rosée tremble et s’étoile. Au premier arbre qu’il abat surgit un grand nombre de libellules ! Elle s’éparpillent dans des territoires de brindilles. Au second arbre se brisent les premières vagues. Au troisième arbre tu m’as dit : « Dors dans mes bras. » Tu diras au revoir pour moi à la petite fille du pont à la petite fille qui chante de si jolies chansons à mon ami de toujours que j’ai négligé à ma première maîtresse à ceux qui connurent celle que tu sais à mes vrais amis et tu les reconnaîtras aisément à mon épée de verre à ma sirène de cire à mes monstres à mon lit Quant à toi que j’aime plus que tout au monde Je ne te dis pas encore au revoir Je te reverrai Mais j’ai peur de n’avoir plus longtemps à te voir. Amer destin celui de compter la feuille et la pierre blanche Malice errant le premier du mois de mai Salua d’un coeur vaillant chapeau claque et gants blancs Salua dis-je le dis-je et la lune en mousseline Salua bien des choses Salua surtout le dis-je Salua vraiment salua Salua Et comme j’ai l’honneur de le dire La cataracte du Niagara ne tiendrait peut-être pas dans votre verre. Peut-être pas Monsieur peut-être Peut-être et comment va Madame peut-être Madame peut-être s’ennuie Madame peut-être a des vapeurs Peut-être. Quand il mit son doigt sur le plaid Sur le plaid d’Égypte monsieur mais oui Nous ne sommes pas tous comme ça dans la famille C’est heureux pour mon père et ma mère Et pourtant plus on est de fous... Oui c’est heureux Plus on rit Oui. J’ai écrit cette chanson qui en vaut bien d’autres Un soir où je n’étais ni gai ni triste Bien que de jour en jour je connaisse mieux les hommes Ni gai ni triste Un soir où je n’avais pas bu Un soir ou j’avais vu celle que j’aime J’ai écrit cette chanson qui en vaut bien d’autres Pour amuser celle que j’aime. Mais je connais une chanson bien plus belle Celle d’une aube dans la rue ou parmi les champs prêts à la moisson ou sur un lit désert On a brûlé ce début de printemps les dernières bûches de l’hiver De vieilles douleurs deviennent douces au souvenir Des yeux plus jeunes s’ouvrent sur un univers lavé. J’ai connu cette aube grâce à toi Mais se lèvera-t-elle jamais Sur les douleurs que tu provoques ? Tu sais de quelle apparition je parle Et de quelle réincarnation Coulez coulez larmes et fleuves Et vins dans les verres. Le temps n’est plus où nous riions Quand nous étions ivres. Elle est haut la sirène parmi les étoiles soeurs de la vaincue. Impératrices de peu de nuages, reines heure de la nuit, planètes néfastes. Et voici que d’un seul bond, d’une seule chute, la sirène plonge dans la mer au milieu d’une gerbe d’écume qui fait pâlir la Voie Lactée. L’épave est toujours à la même place enlisée dans le sable où ses armes rouillées ont des allures de poulpes. Une huître gigantesque bâille et montre sa gigantesque perle dans l’orient de laquelle le homard et le crabe écartent les algues comme une forêt vierge. Il était une fois une algue errante Il était une fois un rein et une reine Dans des courants de tulle et de tussor, Une algue qui avait vu bien des choses, bien des actes répréhensibles Et bien des couchers de soleil Et bien des couchers de sirènes. Elle voguait à l’aventure, rêvant aux résédas qui s’ennuient dans leur pot de terre, sur l’appui de la fenêtre des demoiselles vieillies par l’abstinence et le regret de leur jeunesse. Une hélice après avait meurtri les branches et les graines magiques de cette algue qui se dissolvait lentement en pourriture dans l’eau salée. Un poisson volant lui dit : « Bonjour l’algue. » Car, si l’on peut donner la parole à un poisson volant, il n’est pas d’exemple qu’on puisse la donner à une algue perdue au large, détachée d’on ne sait quel haut-fond et travaillée par les phénomènes de la dissolution et de la germination. La sirène, je la perds, je crois la perdre, mais je la retrouve toujours, la sirène nage vers la plage, pénètre dans la forêt du rosier mortel et, là, rencontre l’oiseau hideux, l’oiseau muet et, durant un jour ou mille ans, lui apprend à chanter et transfigure cette bête. Les arbres se penchent longuement sur cette rencontre et des drapeaux inconnus fleurissent dans leur feuillage. Fougères, rasoirs, baisers perdus, tout s’écroule et renaît par une belle matinée tandis que, par un sentier désert, délaissant sur l’herbe les cartes réussite certaine, la sirène s’éloigne vers la plage d’où elle partit au début de cette histoire décousue. Regagne la plage au pied du château fort La mer a regagné son lit L’étoile ne brille plus mais sa place décolorée comme une vieille robe luit sinistrement. Regagne la plage. Regagne la bouteille S’y couche. L’ivrogne remet le bouchon Le ciel est calme. Tout va s’endormir au bruit du flux blanchi d’écume. Ô rien ne peut séparer la sirène de l’hippocampe ! Rien ne peut défaire cette union Rien C’est la nuit Tout dort ou fait semblant de dormir Dormons, dormons, Ou faisons semblant de dormir. Ne manie pas ce livre à la légère À la légère à la légère à la légère à la légère. Je sais ce qu’il veut dire mieux que personne. Je sais où je vais, Ce ne sera pas toujours gai. Mais l’amour et moi L’aurons voulu ainsi. The Night Of Loveless Nights. Nuit putride et glaciale, épouvantable nuit, Nuit du fantôme infirme et des plantes pourries, Incandescente nuit, flamme et feu dans les puits, Ténèbres sans éclairs, mensonges et roueries. Qui me regarde ainsi au fracas des rivières ? Noyés, pêcheurs, marins ? Éclatez les tumeurs Malignes sur la peau des ombres passagères, Ces yeux m’ont déjà vu, retentissez clameurs ! Le soleil ce jour-là couchait dans la cité L’ombre des marronniers au pied des édifices, Les étendards claquaient sur les tours et l’été Amoncelait ses fruits pour d’annuels sacrifices. Tu viens de loin, c’est entendu, vomisseur de couleuvres, Héros, bien sûr, assassin morne, l’amoureux Sans douleur disparaît, et toi, fils de tes oeuvres Suicidé, rougis-tu du désir d’être heureux ? Fantôme, c’est ma glace où la nuit se prolonge Parmi les cercueils froids et les coeurs dégouttants, L’amour cuit et recuit comme une fausse oronge Et l’ombre d’une amante aux mains d’un impotent. Et pourtant tu n’es pas de ceux que je dédaigne. Ah ! serrons-nous les mains, mon frère, embrassons-nous Parmi les billets doux, les rubans et les peignes, La prière jamais n’a sali tes genoux. Tu cherchais dans la plage aux pieds des rochers droits La crique où vont s’échouer les étoiles marines : C’était le soir, des feux à travers le ciel froid Naviguaient et, rêvant au milieu des salines, Tu voyais circuler des frégates sans nom Dans l’éclaboussement des chutes impossibles. Où sont ces soirs ? Ô flots rechargez vos canons Car le ciel en rumeur est encombré de cibles. Quel destin t’enchaîna pour servir les sévères, Celles dont les cheveux charment les colibris, Celles dont les seins durs sont un fatal abri Et celles dont la nuque est un nid de mystère, Celles rencontrées nues dans les nuits de naufrage, Celles des incendies et celles des déserts, Celles qui sont flétries par l’amour avant l’âge, Celles qui pour mentir gardent les yeux sincères, Celles au coeur profond, celles aux belles jambes, Celles dont le sourire est subtil et méchant, Celles dont la tendresse est un diamant qui flambe Et celles dont les reins balancent en marchant, Celles dont la culotte étroite étreint les cuisses, Celles qui, sous la jupe, ont un pantalon blanc Laissant un peu de chair libre par artifice Entre la jarretière et le flots des volants, Celles que tu suivis dans l’espoir ou le doute, Celles que tu suivis ne se retournaient pas Et les bouquets fanés qu’elles jetaient en route T’entraînèrent longtemps au hasard de leurs pas Mais tu les poursuivras à la mort sans répit, Les yeux las de percer des ténèbres moroses, De voir lever le jour sur le ciel de leur lit Et d’abriter leur ombre en tes prunelles closes. Une rose à la bouche et les yeux caressants Elles s’acharneront avec des mains cruelles À torturer ton coeur, à répandre ton sang Comme pour les punir d’avoir battu pour elles. Heureux s’il suffisait, pour se faire aimer d’elles, D’affronter sans faiblir des dangers merveilleux Et de toujours garder l’âme et le coeur fidèle Pour lire la tendresse aux éclairs de leurs yeux, Mais les plus audacieux, sinon les plus sincères, Volent à pleine bouche à leur bouche un aveu Et devant nos pensées, comme aux proues les chimères, Resplendit leur sourire et flottent leurs cheveux. Car l’unique régit l’amour et ses douleurs, Lui seul a possédé les âmes passionnées Les uns s’étant soumis à sa loi par malheur N’ont connu qu’un bourreau pendant maintes années. D’autres l’ont poursuivi dans ses métamorphoses : Après les yeux très bleus voici les yeux très noir Brillant dans un visage où se flétrit la rose, Plus profonds que le ciel et que le désespoir. Maître de leur sommeil et de leurs insomnies Il les entraîne en foule, à travers les pays, Vers des mers éventrées et des épiphanies. . . La marée sera haute et l’étoile a failli. Quelqu’un m’a raconté que, perdu dans les glaces, Dans un chaos de monts, loin de tout océan, Il vit passer, sans heurt et sans fumée, la masse Immense et pavoisée d’un paquebot géant. Des marins silencieux s’accrochaient aux cordages Et des oiseaux gueulards volaient dans les haubans Des danseuses rêvaient au bord des bastingages En robes de soirée et coiffées de turbans. Les bijoux entouraient d’étincelles glaciales Leur gorge et leurs poignets et de grands éventails De plumes, dans leurs mains, claquaient vers des escales Où les bals rougissaient les tours et les portails. Les danseurs abîmés dans leur mélancolie En songe comparaient leurs désirs à l’acier. C’était parmi les monts, dans un soir de folie, De grands nuages coulaient sur le flanc des glaciers. Un autre découvrit, au creux d’une clairière, Un rosier florissant entouré de sapins. Combien a-t-il cueilli de roses sanguinaires Avant de s’endormir sous la mousse au matin ? Mais ses yeux ont gardé l’étrange paysage Inscrit sur leur prunelle et son coeur incertain A choisi pour cesser de battre sans courage Ce lieu clos par l’odeur de la rose et du thym. Du temps où nous chantions avec des voix vibrantes Nous avons traversé ces pays singuliers Où l’écho répondait aux questions des amantes Par des mots dont le sens nous était familier. Mais, depuis que la nuit s’écroule sur nos têtes, Ces mots ont dans nos coeurs des accents mystérieux Et quand un souvenir parfois nous les répète Nous désobéissons à leur ordre impérieux. Entendez-vous chanter des voix dans les montagnes Et retentir le bruit des cors et des buccins ? Pourquoi ne chantons-nous que les refrain du bagne Au son d’un éternel et lugubre tocsin ? Serait-ce pas Don Juan qui parcourt ces allées Où l’ombre se marie aux spectres de l’amour ? Ce pas qui retentit dans les nuits désolées A-t-il marqué les coeurs avec un talon lourd ? Ce n’est pas le Don Juan qui descend impassible L’escalier ruisselant d’infernales splendeurs Ni celui qui crachait aux versets de la Bible Et but en ricanant avec le commandeur. Ses beaux yeux incompris n’ont pas touché les coeurs, Sa bouche n’a connu que le baiser du rêve, Et c’est celui que rêve en de sombres ardeurs Celle qui le dédaigne et l’ignore et sans trêve Heurte ses diamants froids, ses lèvres sépulcrales, Sa bouche silencieuse à sa bouche et ses yeux, Ses yeux de sphinx cruels et ses mains animales A ses yeux, a ses mains, à son étoile, aux cieux. Mais lui, le coeur meurtri par de mortes chimères, Gardant leur bec pourri planté dans ses amours, Pour un baiser viril, ô beautés éphémères, Vous sauvera sans doute au seuil du dernier jour. Le rire sur sa bouche écrasera des fraises Ses yeux seront marqués par un plus pur destin. C’est Bacchus renaissant des cendres et des braises, Les cendres dans les dents, les braises dans les mains. Mais pour un qui renaît combien qui, sans mourir, Portent au coeur, portent aux pieds de lourdes chaînes. Les fleuves couleront et les morts vont pourrir. . . Chaque an reverdira le feuillage des chênes. J’habite quand il me plaît un ravin ténébreux au-dessus duquel le ciel se découpe en un losange déchiqueté par l’ombre des sapins des mélèzes et des rochers qui couvrent les pentes escarpées. Dans l’herbe du ravin poussent d’étranges tubéreuses des ancolies et des colchiques survolées par des libellules et des mantes religieuses et si pareils sans cesse le ciel la flore et la faune où succèdent aux insectes les corneilles moroses et les rats musqués que je ne sais quelle immuable saison s’est abattue sur ce toujours nocturne ravin avec son dais en losange constellé que ne traverse aucun nuage. Sur les troncs des arbres deux initiales toujours les mêmes sont gravées. Par quel couteau par quelle main pour quel coeur ? Le vallon était désert quand j’y vins pour la première fois. Nul n’y était venu avant moi. Nul autre que moi ne l’a parcouru. La mare où les grenouilles nagent dans l’ombre avec des mouvements réguliers reflète des étoiles immobiles et le marais que les crapauds peuplent de leur cri sonore et triste possède un feu follet toujours le même. La saison de l’amour triste et immobile plane en cette solitude. Je l’aimerai toujours et sans doute ne pourrai-je jamais franchir l’orée des mélèzes et des sapins escalader les rochers baroques pour atteindre la route blanche où elle passe à certaines heures. La route où les ombres n’ont pas toujours la même direction. Parfois il me semble que la nuit vient seulement de s’abattre. Des chasseurs passent sur la route que je ne vois pas. Le chant de cors de chasse résonne sous les mélèzes. La journée a été longue parmi les terres de labour à la poursuite du renard du blaireau et du chevreuil. Le naseau des chevaux fume blanc dans la nuit. Les airs de chasse s’éteignent. Et je déchiffre difficilement les initiales identiques sur le tronc des mélèzes qui bornent le ravin. Nulle étoile en tombant n’a fait jaillir l’écume, Rien ne trouble les monts, les cieux, le feu, les eaux, Excepté cet envol horizontal de plumes Qui révèle la chute et la mort d’un oiseau. Et rien n’arrêtera cette plume envolée, Ni les cheveux luisants d’un cavalier sauvage, Ni l’encre méprisable au fond d’un encrier, Ni la vague chantante et le grondant orage, Ni le cou séduisant des belles misérables, Ni la branche de l’arbre et le tombeau fermé, Ni les bateaux qui font la nuit grincer des câbles, Ni le mur où des coeurs par des noms sont formés, Ni le chant des lépreux dans les marais austères, Ni la glace qui dort au fond des avenues En reflétant sans cesse un tremblant réverbère Et jamais, belle neige, un corps de femme nue, Ni les monstres marins aux écailles fumeuses, Ni les brouillards du nord avec leurs plaies d’azur, Ni la vitre où le soir une femme rêveuse Retrace en sa mémoire un amour au futur, Ni l’écho des appels d’un voyageur perdu, Ni les nuages fuyards, ni les chevaux en marche, Ni l’ombre d’un plongeur sur les quais et les arches, Ni celle du pavé à son cou suspendu, Ni toi Fouquier-Tinville aux mains de cire claire : Les étoiles, les mains, l’amour, les yeux, le sang Sont autant de fusées surgissant d’un cratère. Adieu ! C’est le matin blanchi comme un brisant. Ô mains qui voudriez vous meurtrir à l’amour Nous saurons vous donner le plus rouge baptême Près duquel pâliront le feu des hauts fourneaux Et le soleil mourant au sein des brouillards blêmes. Les plus beaux yeux du monde ont connu nos pensées, Nous avons essayé tous les vices fameux, Mais les baisers et les luxures insensées N’ont pas éteint l’espoir dans nos coeurs douloureux. Je vis alors s’ouvrir des portes de cristal Sur le cristal plus pur d’un fantôme adorable : « Jetez dans le ruisseau votre coeur de métal « Et brisez les flacons sur le marbre des tables ! « Crevez vos yeux et vos tympans et que vos langues « Par vos bouches crachées soient mangées par les chiens, « Dites adieu à vos désirs, bateaux qui tanguent, « Que vos mains et vos pieds soient meurtris par des liens ! « Soyez humbles, perdez au courant de vos transes « Votre espoir, votre orgueil et votre dignité « Pour que je puisse encore augmenter vos souffrances « En instituant sur vous d’exquises cruautés. » C’est elle qui parla. C’est aussi l’amoureuse, C’est le coeur de cristal et les yeux sans pitié, Les plus beaux yeux du monde, ô sources lumineuses, La belle bouche avec des dents de carnassier. Enfonce tes deux mains dans mon cerveau docile, Mords ma lèvre en feignant de m’offrir un baiser, Si la force et l’orgueil sont des vertus faciles, Dure est la solitude à l’amour imposée. Je parlais d’un fantôme et d’un oiseau qui tombe, Mon rêve perd les mots que ma bouche employait. La prairie où je parle est creusée par les tombes Et l’écho retentit du bruit clair des maillets. On dresse l’échafaud dans la prison prochaine. Le condamné qui dort dans un lit trop étroit Rêve des grands corbeaux qui survolaient la plaine Quand il y rencontra le désir et l’effroi. Ces deux spectres zélés cheminaient côte à côte Déchirant leur manteau et leur face aux branchages, De faux amants frappés sans merci par leur faute A leur suite faisaient un long pèlerinage. Des incendies sifflaient sur les toits des hameaux. Les poissons attirés par de célestes nasses Montaient avec lenteur à travers les rameaux. Des bûcherons sortaient de leurs chaumières basses. Le condamné qui dort parlait avec l’un d’eux, Plus spectral que le chêne où se plantait la hache : « Écoutez, disait-il, mugir au loin les boeufs, Le vent qui souffle ici brisera leur attache. » Écoute jusqu’au jour la voix de la cruelle, Sa bouche a la saveur d’un fruit empoisonné, Le ciel et la montagne où les troupeaux s’appellent Viennent de se confondre à nos yeux étonnés. Charmé par les oiseaux, et par l’amour trompé, Dans de noirs corridors, sous de sombres portiques, L’amant recherchera la marque de l’épée Qu’Isis au coeur de feu dans son coeur a trempée... Ô lame au fil parfait, soeur des fleuves mystiques ! L’oiseau qui chantait pour elle Dans sa cage ne chante plus Et la reine des hirondelles Ne tourne plus, ne tourne plus. Un jour j’ai rencontré le vautour et l’orfraie. Leur ombre sur le sol ne m’a pas étonné. J’ai déchiffré plus tard sur des remparts de craie L’initiale au charbon d’un nom que je connais. Un vampire a frappé ma vitre de son aile : Qu’il entre, couronné des algues de l’étang, Avec son beau collier de vives coccinelles Qui prédisent l’amour, la pluie et le beau temps. Coucher avec elle Pour le sommeil côte à côte Pour les rêves parallèles Pour la double respiration Coucher avec elle Pour l’ombre unique et surprenante Pour la même chaleur Pour la même solitude Coucher avec elle Pour l’aurore partagée Pour le minuit identique Pour les mêmes fantômes Coucher coucher avec elle Pour l’amour absolu Pour le vice pour le vice Pour les baisers de toute espèce Coucher avec elle Pour un naufrage ineffable Pour se prostituer l’un à l’autre Pour se confondre Coucher avec elle Pour se prouver et prouver vraiment Que jamais n’a pesé sur l ’âme et le corps des amants Le mensonge d’une tache originelle Toujours avoir le plus grand amour pour elle N’est pas difficile Mais tout est douteux pour les coeurs de feu, pour les coeurs fidèles Toujours avoir le plus grand amour Y a-t-il des trahisons involontaires Non la chair n’est jamais menteuse Et le corps du plus vicieux reste pur Pur comme le plus grand amour pour elle Dans mon seul coeur il fleurit sans contrainte Nulle boue jamais n’atteignit l’image de celle La seule aimée dans le coeur de l’amant. Nulle boue jamais n’atteignit le plus grand amour pour elle C’est pour sa pureté qu’on admire le diamant Nulle boue ne tache le diamant ni le coeur de celle La plus aimée dans le coeur de l’amant Le plus sincère amant capable du plus grand amour N’est pas un chaste ni un ascète ni un puritain Et s’il éprouve le corps des plus belles C’est qu’il sait bien que le plus beau est celui de l’aimée Le plus sincère amant est un débauché Sa bouche a connu et éprouve tous les baisers Se livrerait-il à tous les vices Il n’en vaudrait que mieux Car le plus sincère amant s’il n’est pas aimé par celle qu’il aime Peu lui importe, il l’aimera Éternellement désirera d’être aimé Et d’aimer sans espoir deviendra pur comme un diamant. Tout son corps ne sera gu’une proie décevante Pour les fausses amantes et pour les faux amours Et sans pitié l’amant le véritable sacrifiera tout pour celle qu’il aime Qu’importe s’il a toujours le plus grand amour pour elle Au jour de la rencontre désirée Il sera plus pur gue l’aube et le feu Et prêt pour l’extase Toujours avoir le plus grand amour pour elle Il n’y a pas de trahison corporelle Et que ton coeur batte toujours pour elle Que tes yeux se ferment sur son unique image. Être aimé par elle Nul bonheur nulle félicité Désir pas même Mais volonté ou plutôt destin Être aimé par elle Non pas une nuit de toutes les nuits Mais à jamais pour l’éternel présent Sans paysage et sans lumières Être aimé par elle Écrit dans les signes du temps Malgré tout contre antan et futur A jamais Mais pour être aimé par elle Faut-il perdre jusqu’à l’amour La vie n’en parlons pas L’amour l’amour non plus Être aimé par elle C’est inévitable Pas de chants pas de cris Nul sentiment Être aimé par elle Marbre impassible Mers figées Ciels implacables Mais attendre attendre longtemps attendre encore Attendre ? nié par l’éternité. Mourir après elle Est le rôle dévolu à l’amant A lui seul le droit suprême De graver un nom sur une pierre périssable De graver un nom sur un arbre périssable Et de s’éteindre pour jamais S’éteindre lui après elle Mais l’amour le plus grand amour Brûlera comme une flamme éternelle. Depuis de si longs mois, ma chère, que je t’aime Pourquoi ne pas vouloir connaître mes travaux ? Si mes jours sont soumis à de mornes systèmes Mes nuits sont escortées par de nobles prévôts. Dois-je veiller encore un bûcher renaissant, Si vif que le Phénix ne pourrait y survivre, Ou dois-je, naufragé, vers les vaisseaux passant Effeuiller sans raison les pages de ce livre ? Dois-je m’anéantir pour éteindre ma foi ? L’univers de mon rêve exalte ton image Mais les pays fameux que j’ai créés pour toi Seront-ils traversés mieux que par ton mirage ? S’il faut mourir au pied des idoles rivales, Je suis prêt. Confessant ta cruelle grandeur Je mourrai si tu veux pour n’être en tes annales Que l’écho faiblissant d’une inutile ardeur. Je donne tout pour toi, jusqu’au coeur des fantômes, Soumis à mon fatal et délicieux tourment Quitte pour disparaître en deux lignes d’un tome Et sans être invoqué le soir par les amants. Je suis las de combattre un sort qui se dérobe, Las de tenter l’oubli, las de me souvenir Du moindre des parfums émanant de ta robe, Las de te détester et las de te bénir. Je valais mieux que ça mais tu l’as méconnu. Un jour d’entre les jours de soleil sur les roches Souviens-toi de l’amant dont le coeur était nu Et qui sut te servir sans peur et sans reproche. Attends-tu que j’aborde à de lointains rivages Pour dire en regardant tes genoux désertés : « Qui donc s’en est allé, j’ignore son visage « Mais pourquoi s’en va-t-il seul vers sa liberté ? « Il faut le retrouver, serviteur infidèle, « L’enchaîner à mon bagne après l’avoir châtié « Et qu’il me serve encore avec un coeur modèle « Sans même pour sa peine éprouver ma pitié. « Car je suis impérieuse et veux qu’on m’obéisse, « Nul ne doit me quitter sans être congédié « Tant pis pour celui-là qui rentre à mon service « Si son orgueil hautain ne l’a pas répudié. « Je connais pour les coeurs des prisons fantasques : « Que l’amant fugitif y retourne au plus tôt « Car il me faut ce soir de nombreux domestiques « Pour cirer mes souliers et m’offrir le manteau. » A quoi bon ? L’évadé connaît bien sa prison. Sans doute a-t-il choisi de trop précieux otages Pour vouloir à nouveau te payer sa rançon ; Les trésors d’un coeur pur ne souffrent pas partage. Évade-toi de l’eau, des prisons, des potences, Adieu, je partirai comme on meurt un matin. Ce ne sont pas les lieues qui feront la distance Mais ces mots : Je l’aimais ! murmurés au lointain. Adorable signe inscrit dans les eaux mortes Profondeurs boueuses Ô poissons qui rôdez autour des algues Où est la source que j’entends couler depuis si longtemps et que je n’ai jamais rencontrée Qui ferme sans cesse des portes lourdes et sonores ? Eaux mortes Source invisible Criminel attends-moi au détour du sentier parmi les grandes ciguës. Pareilles aux nuages les soirées sans raison naissent et meurent avec ce tatouage au-dessus du sein gauche : Demain L’eau s’écoule lentement par une fêlure de la bouteille où les plus fameux astrologues viennent boire l’élixir de vie Tandis que l’homme aux yeux clos ne sait que répéter : « Une cigogne de perdue deux de retrouvées » Et que les ciguës se fanent dans l’ombre du rendez-vous Et que demain ponctuel mais masqué en costume de prud’homme ouvre un grand parapluie rouge au milieu de la prairie où sèche le linge des fermières de l’aube. Blêmes effigies fantômes de marbre dressés dans les palais nocturnes Une lame de parquet craque Une épée tombe toute seule et se fiche dans le sol Et je marche sans arrêt à travers une succession De grandes salles vides dont les parquets cirés ont le reflet de l’eau. Il y a des mains dans cette nuit de marais Une main blanche et qui est comme un personnage vivant Et qui est la main sur laquelle je voudrais poser mes lèvres et où je n’ose pas les poser. Il y a les mains terribles Main noircie d’encre de l’écolier triste Main rouge sur le mur de la chambre du crime Main pâle de la morte Mains qui tiennent un couteau ou un revolver Mains ouvertes Mains fermées Mains abjectes qui tiennent un porte-plume Ô ma main toi aussi toi aussi Ma main avec tes lignes et pourtant c’est ainsi Pourquoi maculer tes lignes mystérieuses Pourquoi ? plutôt les menottes plutôt te mutiler plutôt plutôt Écris écris car c’est une lettre que tu écris a elle et ce moyen impur est un moyen de la toucher Mains qui se tendent mains qui s’offrent Y a-t-il une main sincère parmi elles Ah je n’ose plus serrer les mains Mains menteuses mains lâches mains que je hais Mains qui avouent et qui tremblent quand je regarde les yeux Y a-t-il encore une main que je puisse serrer avec confiance Mains sur la bouche de l’amour Mains sur le coeur sans amour Mains au feu de l’amour Mains à couper du faux amour Mains basses sur l’amour Mains mortes à l’amour Mains forcées pour l’amour Mains levées sur l’amour Mains tenues sur l’amour Mains hautes sur l’amour Mains tendues vers l’amour Mains d’oeuvre d’amour Mains heureuses d’amour Mains à la pâte hors l’amour horribles mains Mains liées par l’amour éternellement Mains lavées par l’amour par des flots implacables Mains à la main c’est l’amour qui rôde Mains pleines c’est encore l’amour Mains armées c’est le véritable amour Mains de maître mains de l’amour Main chaude d’amour Main offerte à l’amour Main de justice main d’amour Main forte à l’amour ! Mains Mains toutes les mains Un homme se noie une main sort des flots Un homme s’en va une main s’agite Une main se crispe un coeur souffre Une main se ferme ô divine colère Une main encore une main Une main sur mon épaule Qui est-ce ? Est-ce toi enfin ? Il fait trop sombre ! quelles ténèbres ! Je ne sais plus à qui sont les mains Ce qu’elles veulent Ce qu’elles disent Les mains sont trompeuses Je me souviens encore de mains blanches dans l’obscurité étendues sur une table dans l’attente Je me souviens de mains dont l’étreinte m’était chère Et je ne sais plus Il y a trop de traîtres trop de menteurs Ah même ma main qui écrit Un couteau ! une arme ! un outil ! Tout sauf écrire ! Du sang du sang ! Patience ! ce jour se lèvera. Églantines flétries parmi les herbiers Ô feuilles jaunes Tout craque dans cette chambre Comme dans l’allée nocturne les herbes sous le pied. De grandes ailes invisibles immobilisent mes bras et le retentissement d’une mer lointaine parvient jusqu’à moi. Le lit roule jusqu’à l’aube sa bordure d’écume et l’aube ne paraît pas Ne paraîtra jamais. Verre pilé, boiseries pourries, rêves interminables, fleurs flétries, Une main se pose à travers les ténèbres toute blanche sur mon front, Et j’écouterai jusqu’au jour improbable Voler en se heurtant aux murailles et aux meubles l’oiseau de paradis, l’oiseau que j’ai enfermé par mégarde Rien qu’en fermant les yeux. Jamais l’aube à grands cris bleuissant les lavoirs, L’aube, savon trempé dans l’eau des fleuves noirs, L’aube ne moussera sur cette nuit livide Ni sur nos doigts tremblants ni sur nos verres vides. C’est la nuit sans frontière et fille des sapins Qui fait grincer au port la chaîne des grappins Nuit des nuits sans amour étrangleuse du rêve Nuit de sang nuit de feu nuit de guerre sans trêve Nuit de chemin perdu parmi les escaliers Et de pieds retombant trop lourds sur les paliers Nuit de luxure nuit de chute dans l’abîme Nuit de chaînes sonnant dans la salle du crime Nuit de fantômes nus se glissant dans les lits Nuit de réveil quand les dormeurs sont affaiblis. Sentant rouler du sang sur leur maigre poitrine Et monter à leurs dents la bave de l’angine Ils caressent dans l’ombre un vampire velu Et ne distinguent pas si le monstre goulu N’est pas leur coeur battant sous leurs côtes souillées. Nuit d’échos indistincts et de braises mouillées Nuit d’incendies étincelant sur les miroirs Nuit d’aveugle cherchant des sous dans les tiroirs Nuit des nuits sans amour, où les draps se dérobent, Où sur les boulevards sifflent les policiers Ô nuit ! cruelle nuit où frissonnent des robes Où chuchotent des voix au chevet des malades, Nuit dose pour jamais par des verrous d’acier Nuit ô nuit solitaire et sans astre et sans rade ! Dans tes yeux, dans ton coeur et dans le ciel aussi Vois s’étoiler soudain l’univers imprécis, La fissure grandir étroite et lumineuse Comme si quelque fauve aux griffes paresseuses Avait étreint la nuit et l’avait déchirée (Mais la lueur sera pâle et lente la marée) Des nervures courir dans le cristal fragile Des fêlures mimer des couleuvres agiles Qui rouleraient et se noueraient dans la lueur Pâle d’une aube étrange. Ainsi lorsque le joueur Fatigué de tourner les cartes symboliques Voit le matin cruel éclairer les portiques Maintes pensées et maints désirs presque oubliés Maints éventails flétris tombent sur les paliers. Tais-toi, pose la plume et ferme les oreilles Aux pas lents et pesants qui montent l’escalier. La nuit déjà pâlit mais cette aube est pareille A des papillons morts au pied des chandeliers. Une tempête de fantômes sacrifie Tes yeux qui les défient aux larmes du désir. Quant au ciel, plus fané qu’une photographie Usée par les regards, il n’est qu’un long loisir. Appelle la sirène et l’étoile à grands cris Si tu ne peux dormir bouche close et mains jointes Ainsi qu’un chevalier de pierre qui sourit A voir le ciel sans dieux et les enfers sans plainte. Ô Révolte ! Complainte De Fantômas. I Écoutez,... Faites silence... La triste énumération De tous les forfaits sans nom, Des tortures, des violences Toujours impunis, hélas ! Du criminel Fantômas. II Lady Beltham, sa maîtresse, Le vit tuer son mari Car il les avait surpris Au milieu de leurs caresses. Il coula le paquebot Lancaster au fond des flots. III Cent personnes il assassine. Mais Juve aidé de Fandor Va lui faire subir son sort Enfin sur la guillotine... Mais un acteur, très bien grimé, À sa place est exécuté. IV Un phare dans la tempête Croule, et les pauvres bateaux font naufrage au fond de l’eau. Mais surgissent quatre têtes : Lady Beltham aux yeux d’or, Fantômas, Juve et Fandor. V Le monstre avait une fille Aussi Jolie qu’une fleur. La douce Hélène au grand coeur Ne tenait pas de sa famille, Car elle sauva Fandor Qu’était condamné à mort. VI En consigne d’une gare Un colis ensanglanté ! Un escroc est arrêté ! Qu’est devenu le cadavre ? Le cadavre est bien vivant C’est Fantômas, mes enfants ! VII Prisonnier dans une cloche Sonnant un enterrement Ainsi mourut son lieutenant. Le sang de sa pauv' caboche Avec saphirs et diamants Pleuvait sur les assistants. VIII Un beau jour des fontaines Soudain chantèr'nt à Paris. Le monde était surpris, Ignorant que ces sirènes De la Concorde enfermaient Un roi captif qui pleurait. IX Certain secret d’importance Allait être dit au tzar. Fantômas, lui, le reçut car Ayant pris sa ressemblance Il remplaçait l’empereur Quand Juv’ l’arrêta sans peur. X Il fit tuer par la Toulouche, Vieillarde aux yeux dégoûtants, Un Anglais à grands coups de dents Et le sang remplit sa bouche. Puis il cacha un trésor Dans les entrailles du mort. XI Cette grande catastrophe De l’autobus qui rentra Dans la banque qu’on pilla Dont on éventra les coffres... Vous vous souvenez de ça?... Ce fut lui qui l’agença. XII La peste en épidémie Ravage un grand paquebot Tout seul au milieu des flots. Quel spectacle de folie ! Agonies et morts hélas ! Qui a fait ca ? Fantômas. XIII Il tua un cocher de fiacre Au siège il le ficela Et roulant cahin-caha, Malgré les clients qui sacrent, Il ne s’arrêtait jamais L’fiacre qu’un mort conduisait. XIV Méfiez-vous des roses noires, Il en sort une langueur Épuisante et l’on en meurt. C’est une bien sombre histoire Encore un triste forfait De Fantômas en effet ! XV Il assassina la mère De l’héroïque Fandor. Quelle injustice du sort, Douleur poignante et amère... Il n’avait donc pas de coeur, Cet infâme malfaiteur ! XVI Du Dôme des Invalides On volait l’or chaque nuit. Qui c’était ? mais c’était lui, L’auteur de ce plan cupide. User aussi mal son temps Quand on est intelligent ! XVII À la Reine de Hollande Même, il osa s’attaquer. Juve le fit prisonnier Ainsi que toute sa bande. Mais il échappa pourtant À un juste châtiment. XVIII Pour effacer sa trace Il se fit tailler des gants Dans la peau d’un trophée sanglant, Dans d’la peau de mains d’cadavre Et c’était ce mort qu’accusaient Les empreintes qu’on trouvait. XIX À Valmondois un fantôme Sur la rivière marchait. En vain Juve le cherchait. Effrayant vieillards et mômes, C’était Fantômas qui fuyait Après l’coup qu’il avait fait. XX La police d’Angleterre Par lui fut mystifiée. Mais, à la fin, arrêté, Fut pendu et mis en terre. Devinez qui arriva : Le bandit en réchappa. XXI Dans la nuit sinistre et sombre, À travers la Tour Eiffel, Juv’ poursuit le criminel. En vain guette-t-il son ombre. Faisant un suprême effort Fantômas échappe encor. XXII D’vant le casino d’Monte-Carlo Un cuirassé évoluait. Son commandant qui perdait Voulait bombarder la rade. Fantômas, c’est évident, Était donc ce commandant. XXIII Dans la mer un bateau sombre Avec Fantômas à bord, Hélène Juve et Fandor Et des passagers sans nombre. On ne sait s’ils sont tous morts, Nul n’a retrouvé leurs corps. XIV Ceux de sa bande, Beaumôme, Bec de Gaz et le Bedeau, Le rempart du Montparno, Ont fait trembler Paris, Rome Et Londres par leurs exploits. Se sont-ils soumis aux lois ? XXV Pour ceux du peuple et du monde, J’ai écrit cette chanson Sur Fantômas, dont le nom Fait tout trembler à la ronde. Maintenant, vivez longtemps, Je le souhaite en partant. FINAL Allongeant son ombre immense Sur le monde et sur Paris, Quel est ce spectre aux yeux gris Qui surgit dans le silence ? Fantômas, serait-ce toi Qui te dresses sur les toits ? Les Portes Battantes. Au Bout Du Monde. Ça gueule dans la rue noire au bout de laquelle l’eau du fleuve frémit contre les berges. Ce mégot jeté d’une fenêtre fait une étoile. Ça gueule encore dans la rue noire. Ah ! vos gueules ! Nuit pesante, nuit irrespirable. Un cri s’approche de nous, presque à nous toucher, mais il expire juste au moment de nous atteindre. Quelque part, dans le monde, au pied d’un talus, Un déserteur parlemente avec des sentinelles qui ne comprennent pas son langage. Quartier Saint-Merri. Au coin de la rue de la Verrerie Et de la rue Saint-Martin Il y a un marchand de mélasse. Un jour d’avril, sur le trottoir Un cardeur de matelas Glissa, tomba, éventra l’oreiller qu’il portait. Cela fit voler des plumes Plus haut que le clocher de Saint-Merri. Quelques-unes se collèrent aux barils de mélasse. Je suis repassé un soir par là, Un soir d’avril, Un ivrogne dormait dans le ruisseau. La même fenêtre était éclairée. Du côté de la rue des Juges-Consuls Chantaient des gamins. Là, devant cette porte, je m’arrête. C’est de là qu’elle partit. Sa mère échevelée hurlait à la fenêtre. Treize ans, à peine vêtue, Des yeux flambant sous des cils noirs, Les membres grêles. En vain le père se leva-t-il Et vint à pas pesants, Traînant ses savates, Attester de son malheur Le ciel pluvieux. En vain, elle courait à travers les rues. Elle s’arrêta un instant rue des Lombards À l’endroit exact où, par la suite, Passa le joueur de flûte d’Apollinaire. Du cloître Saint-Merri naissaient des rumeurs. Le sang coulait dans les ruisseaux, Prémice du printemps et des futures lunaisons. L’horloge de la Gerbe d’Or Répondait aux autres horloges, Au bruit des attelages roulant vers les Halles. La fillette à demi nue Rencontra un pharmacien Qui baissait sa devanture de fer. Les lueurs jaune et verte des globes Brillaient dans ses yeux, Les moustaches humides pendaient. -Que fais-tu, la gosse, à cette heure, dans la rue ? Il est minuit, Va te coucher. -Dans mon jeune temps, j’aimais traîner la nuit J’aimais rêver sur des livres, la nuit. Où sont les nuits de mon jeune temps ? -Le travail et l’effort de vivre M’ont rendu le sommeil délicieux. C’est d’un autre amour que j’aime la nuit. Un peu plus loin, au long d’un pont Un régiment passait Pesamment. Mais la petite fille écoutait le pharmacien. Liabeuf ou son fantôme maudissait les menteurs Du côté de la rue Aubry-le-Boucher. -Va te coucher petite Les horloges sonnent minuit, Ce n’est ni l’heure ni l’âge de courir les rues. L’eau clapotait contre un ponton Trois vieillards parlaient sous le pont L’un disait oui et l’autre non. -Oui le temps est court, non le temps est long... -Le temps n’existe pas dit le troisième. Alors parut la petite fille. En sifflotant le pharmacien S’éloignait dans la rue Saint-Martin Et son ombre grandissait. -Bonjour petite dit l’un des vieux -Bonsoir dirent les deux autres -Vous sentez mauvais dit la petite. Le régiment s’éloignait dans la rue Saint-Jacques, Une femme criait sur le quai, Sur la berge un oiseau blessé sautillait. -Vous sentez mauvais dit la petite -Nous sentirons tous mauvais, dit le premier vieillard Quand nous serons morts. -Vous êtes morts déjà, dit la petite Puisque vous sentez mauvais ! Moi seule ne mourrai jamais. On entendit un bruit de vitre brisée. Presque aussitôt retentit La trompe grave des pompiers. Des lueurs se reflétaient dans la Seine. On entendit courir des hommes, Puis ce fut le bruit de la foule. Les pompes rythmaient la nuit, Des rires se mêlaient aux cris, Un manège de chevaux de bois se mit à fonctionner. Chevaux de bois ou cochons dorés Oubliés sur le parvis Depuis la dernière fête. Charlemagne rougeoyait, Impassibles les heures sonnaient, Un malade agonisait à l’Hôtel-Dieu. L’ombre du pharmacien Qui s’éloignait vers Saint-Martin-des-Champs Épaississait la nuit. Les soldats chantaient déjà sur la route : Des paysans pour les voir Collaient aux fenêtres leurs faces grises. La petite fille remontait l’escalier Qui mène de la berge au quai. Une péniche fantôme passait sous le pont. Les trois vieillards se préparaient à dormir Dans les courants d’air au bruit de l’eau. L’incendie éventrait ses dernières barriques. Les poissons morts au fil de l’eau Flèches dans la cible des ponts, Passaient avec des reflets. Tintamarre de voitures Chants d’oiseaux Son de cloche -Ho ! petite fille Ta robe tombe en lambeaux On voit ta peau. -Où vas-tu petite fille ? -C’est encore toi le pharmacien Avec tes yeux ! ronds comme des billes ! Détraqué comme une vieille montre, Là-bas, sur le parvis Notre-Dame Le manège hennissait sa musique. Des chevaux raides se cabraient aux carrefours. Hideusement nus, Les trois vieillards s’avançaient dans la rue. Au coin des rues Saint-Martin et de la Verrerie Une plume flottait à ras du trottoir Avec de vieux papiers chassés par le vent. Un chant d’oiseau s’éleva square des Innocents. Un autre retentit à la Tour Saint-Jacques. Il y eut un long cri rue Saint-Bon Et l’étrange nuit s’effilocha sur Paris. Sur Soi-Même. Fer, anémone, drap. Fer de lance perce l’anémone qui saigne sur le drap. Fer teinté du sang des anémones, blancheur des draps. Un fer au coeur, une anémone à la blessure, un drap pour linceul. Fer, anémone, drap. Et ce drap rougi d’un sang d’anémone flotte à la hampe du fer Et le drap essuie le fer qui trancha l’anémone. Jette l’anémone flétrie ! Restent le fer et le drap. Jette le fer rouillé ! Reste le drap. Reste le drap qui pourrira plus longtemps que le cadavre qu’il enveloppe. Reste le drap qui ne laissera pas de squelette. Jette le drap ! Reprends le fer ! Cueille l’anémone ! La chair autour du fer de ton squelette : Ton corps, Drapeau rouge replié. 10 Juin 1936. Au détour du chemin, Il étendit la main, Devant le beau matin. Le ciel était si clair Que les nuages dans l’air Ressemblaient à l’écume de la mer. Et la fleur des pommiers Blanchissait dans les prés Où séchait le linge lavé. La source qui chantait, Chantait la vie qui passait Au long des prés, au long des haies. Et la forêt à l’horizon, Où verdissait le gazon, Comme une cloche était pleine de sons. La vie était si belle, Elle entrait si bien dans ses prunelles Dans son coeur et dans ses oreilles, Qu’il éclata de rire : Il rit au monde et aux soupirs Du vent dans les arbres en fleur. Il rit à l’odeur de la terre, Il rit au linge des lavandières, Il rit aux nuages passant dans l’air. Comme il riait en haut de la colline, Parut la fille de belle mine Qui venait de la maison voisine. Et la fille rit aussi Et quand son rire s’évanouit Les oiseaux chantaient à nouveau. Elle rit de le voir rire Et les colombes qui se mirent Dans le bassin aux calmes eaux Écoutèrent son rire Dans l’air s’évanouir. Jamais plus ils ne se revirent. Elle passa souvent sur le chemin Où l’homme tendit la main À la lumière du matin. Maintes fois il se souvint d’elle Et sa mémoire trop fidèle Se réflétait dans ses prunelles. Maintes fois elle se souvint de lui Et dans l’eau profonde du puits C’est son visage qu’elle revit. Les ans passèrent un à un En palissant comme au matin Les cartes qu’un joueur tient dans sa main. Tous deux pourrissent dans la terre, Mordus par les vers sincères. La terre emplit leur bouche pour les faire taire. Peut-être s’appelleraient-ils dans la nuit, Si la mort n’avait horreur du bruit : Le chemin reste et le temps fuit. Mais chaque jour le beau matin Comme un oeuf tombe dans la main Du passant sur le chemin. Chaque jour le ciel est si clair Que les nuages dans l’air Sont comme l’écume sur la mer. Morts ! Épaves sombrées dans la terre, Nous ignorons vos misères Chantées par les solitaires. Nous nageons, nous vivons, Dans l’air pur de chaque saison. La vie est belle et l’air est bon. Les Sources De La Nuit. Les sources de la nuit sont baignées de lumière. C’est un fleuve où constamment boivent des chevaux et des juments de pierre en hennissant. Tant de siècles de dur labeur aboutiront-ils enfin à la fatigue qui amollit les pierres ? Tant de larmes, tant de sueur, justifieront-ils le sommeil sur la digue ? Sur la digue où vient se briser le fleuve qui va vers la nuit, où le rêve abolit la pensée. C’est une étoile qui nous suit. À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin, Étoile, suivez-nous, docile, et venez manger dans notre main, Maîtresse enfin de son destin et de quatre éléments hostiles. Il Etait Une Feuille. Il était une feuille avec ses lignes- Ligne de vie Ligne de chance Ligne de coeur- Il était une branche au bout de la feuille- Ligne fourchue signe de vie Signe de chance Signe de coeur- Il était un arbre au bout de la branche- Un arbre digne de vie Digne de chance Digne de coeur- coeur gravé, percé, transpercé, Un arbre que nul jamais ne vit. Il était des racines au bout de l’arbre- Racines vignes de vie Vignes de chance Vigne de coeur- Au bout de ces racines il était la terre- La terre tout court La terre toute ronde La terre toute seule au travers du ciel La terre. Inédits. Âge, Voyages Et Paysages. Rien ne ressemble plus à l’inspiration Que l’ivresse d’une matinée de printemps, Que le désir d’une femme. Ne plus être soi, être chacun. Poser ses pieds sur terre avec agilité. Savourer l’air qu’on respire. Je chante ce soir non ce que nous devons combattre Mais ce que nous devons défendre. Les plaisirs de la vie. Le vin qu’on boit avec des camarades. L’amour. Le feu en hiver. La rivière fraîche en été. La viande et le pain de chaque repas. Le refrain que l’on chante en marchant sur la route. Le lit où l’on dort. Le sommeil, sans réveils en sursaut, sans angoisse du lendemain. Le loisir. La liberté de changer de ciel. Le sentiment de la dignité et beaucoup d’autres choses dont on ose refuser la possession aux hommes. J’aime et je chante le printemps fleuri J’aime et je chante l’été avec ses fruits J’aime et je chante la joie de vivre J’aime et je chante le printemps J’aime et je chante l’été, saison dans laquelle je suis né. Funérailles. « Ne poussez pas ! ne poussez pas ! « Tas de salauds ! « Espèce de vache avec vos mamelles pendantes avez-vous fini de pousser ! « Du calme, il y en a pour tout le monde. « Regardez-moi cette putain avec ses airs de marquise ! « Tu pues ! tu pues ! « C’est criminel d’emmener des enfants dans cette foule ! « Si on les emmène c’est qu’on ne peut pas faire autrement. « Ça va durer encore longtemps ? « Madame vous perdez votre culotte. « Qu’est-ce que ça peut vous faire ? « Et puis d’abord je vous emmerde -C’est un enterrement, un bel enterrement. Tout le monde veut en être. On se piétine pour entrer au cimetière, Mais il y aura de la place pour tout le monde. Et Avec Ca, Madame? Insiste, persiste, essaye encore. Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne. Aujourd’hui des fous et des sots se promènent par la ville. Parole, on les prend pour des sages. L’équilibre et la lucidité sont un des cas de la folie humaine. Insiste, persiste, essaye encore. Connaissant de ton destin ce qu’homme digne du nom doit en connaître. Résolu comme un digne de ce nom doit être résolu. Revenu de bien des illusions dans le domaine du rêve et de l’amitié. Rêvant et aimant autant qu’en ta jeunesse, Moins la duperie. Insiste et persiste encore Capable de parler des étoiles et du ciel et de la nuit et du jour, de la mer, des montagnes et des fleuves. Mais plus dupe. Ni désespéré. Moins encore résigné. Dur comme la pierre et t’effritant comme elle. En marche vers la force dont le chemin est aussi celui de la mort Résolu à aller aussi loin, aussi longtemps que possible. C’est à dire vivre. Les Présages. En voilà une affaire pour du sel renversé, Un sablier brisé, Une bouteille débouchée, Une voiture dans le fossé Et la culbute ratée. Remettez le sel dans la salière, Le bouchon sur la bouteille, La voiture sur la route, La tête par-dessus le cul. Mais le sablier ? Vous pouvez le retourner, Temps passé est bien passé Tâchez d’en profiter. Le vent emporte le sable Nos souvenirs et nos amitiés... Ne vous montez pas le bourrichon ! Avec vous-mêmes, pas de chiqué. Temps passé est bien passé Vivez. Bonsoir Tout Le Monde. -Couché dans ton lit Entre tes draps, Comme une lettre dans son enveloppe, Tu t’imagines que tu pars Pour un long voyage. -Mais non, je n’imagine rien. Je ne suis pas né d’hier Je connais le sommeil et ses mystères Je connais la nuit et ses ténèbres Et je dors comme je vis. Le Satyre. Enfin sortir de la nuit, Sortir de la boue. Ho ! Comme elles tiennent aux pieds et aux membres La nuit et la boue ! Ce chemin me conduira aux rivières claires où l’on se baigne entre deux rives de gazon. Rivières ombragées par les arbres, Effleurées par l’aile des oiseaux, Eau pure, eau pure, vous me lavez. Je m’abandonnerai à ton courant dans lequel naviguent les feuilles encore vertes que le vent fit tomber. Eau pure qui lave sans arrêt les images reflétées. Eau pure qui frissonne sous le vent, Je me baignerai et je laisserai le reflet de moi-même en toi-même, eau pure ! Tu le laveras, ce reflet où je ne veux me reconnaître, Ou bien emporte-le, loin, Jusqu’aux océans qui le dissoudront comme du sel. Que tombent le veston, le col et la cravate, uniforme abominable de la vie grise que je mène. Que jaillissent les pieds, hors des lourds souliers. Que glissent le long des jambes, les jambes du pantalon. Que le tissu me frôle. Ah ! la fraîcheur du vent, la chemise soudain jaillie Comme le sperme ou la mousse du champagne. Et cet éclat de ma chair entrevue nue sous un rayon du soleil. Le poil se hérisse, semblable au gazon Où fleurit, énorme, la fleur du sexe et l’ombre des cuisses. L’arrivée de l’air dans les corridors sombres et puants de la chair, Les fesses dévoilées, lumineuses, comme un corps de nymphe... Corps flétri, boutonneux, à la chair grise comme ma vie. Et là, dans la gorge, un désir de bergère et de princesse isolées qui naît et remonte comme une nausée. J’avais jadis des fleurs dans les mains, J’avais dans la bouche le suc des fleurs et des herbes et la sève des arbres et le sable des plages et même la terre mouillée des marais, Une délicieuse amertume à laquelle le vent ajoutait la sienne, emplissait ma bouche. Mon corps était couvert de pollen. Je sentais le pré, la rivière, et les forêts à fougères et à champignons. Je marchais dans la terre Jusqu’aux genoux, jusqu’au sexe, jusqu’au nombril, jusqu’à la bouche et aux yeux. Mais quoi ? Seul ici sous ces ombrages... Ma solitude se peuple des fantômes et des créatures de ma sexualité. Quelle foule ! Quelle cohue !... Ainsi parle le satyre. Déjà ses bretelles pendent ignoblement. Ainsi parle le satyre. Est-ce bien lui-même, ou se confond-il parmi la multitude de personnages qui l’environnent ? Mais d’abord son décor : Le mur lyrique aux inscriptions amoureuses, Le mur contre lequel il colle au crépuscule, comme une affiche, son ombre. Le mur suintant d’urines de chien et d’homme, Le mur dont il se détourne, Comme surpris. Le mur où, fusillées par d’invisibles fusils, les images de lui-même se superposent, s’agglomèrent, et puent. Et puis la pissotière faiblement éclairée, Aux vitraux multicolores, Pleine du chant des fontaines, Odorante, fendue comme une casemate Ouverte uniquement sur la rue bruyante. Et puis la forêt... semée de champignons obscènes, Fleurie de fleurs charnues, Sentant mille odeurs de crime, de trahison, de honte et de mystère. Au pied d’un arbre, un soir, quand les cloches tintent dans la plaine, Un désespéré se suicide. Dans l’ombre d’un buisson deux amants se pénètrent. Au fil d’un ruisseau, la feuille morte et l’herbe arrachée Naviguent. Dans la boue se marque l’empreinte des pattes d’oiseaux. Au tronc des chênes, les initiales gravées cessent de signifier quelque chose, année par année. La noisette mûrit sous les feuilles, Le bruit dans les terriers. La morille et la girolle naissent, sentent et pourrissent Et toi enfin, satyre, Guettant le phare des autos, La nuit, Pour te débrailler sur le bord de la route Ou te faire surprendre Dans une pose de fange Au détour d’un sentier. Ah ! que brament les cerfs dans les vallons... Entendre dans ton crâne Le dernier bruit du monde, Le retentissement du coup de fusil d’un chasseur maladroit Qui jette sa poudre aux moineaux. Des prêtres déguenillés ont jeté ici leur froc aux orties Et tu reconnais soudain le sale frisson des confessions, Le murmure des péchés inventés, Et l’abîme qui sépare tes rêves déchaînés Du ventre large ouvert à coups de couteau Où tu fouillerais l’amas gluant des intestins. Mais non ! Le satyre rêve et se roule dans le fumier doré de son imagination. Son élan, son sexe et son désir Retombent avant le but. Croupe souillée, Dénoncée par la lâcheté même de sa chair, Le satyre disparaît Fond, Fuit, S’évanouit. Et il ne reste Perdue dans un champ de moineaux Qu’une défroque d’épouvantail châtré, Vidée comme un lapin, Gonflée d’un vent qui vient de loin, Qui vient d’ailleurs, Comme le rêve d’amour et la pensée, Gonflée d’un vent qui vient de loin, Après avoir séché les draps maculés par l’amour, Ensemencé d’herbe et de fleurs étranges Les dépotoirs et les tas d’ordures ; Un épouvantail gonflé de vent et qui ne fait même plus peur aux oiseaux et aux enfants. Puéril comme le jeu de billes, Puéril comme l’univers secret de tout homme, Puéril comme la guerre, Et sanglant et cruel comme la guerre, Et boueux et honteux comme l’univers secret de tout homme Et absurde et logique comme le jeu de billes C’est le satyre qui s’approche dans l’ombre Et violente superpose et foule Ses rêves tumultueux. Source: http://www.poesies.net