Nouvelles Hébrides. Par Robert Desnos. (1900-1945) Pénalités De L’Enfer Ou Nouvelles Hébrides. TABLE DES MATIERES L’Horloge A Court Circuit. Le Robinet Lyrique. Testament Pour Mes Amis. Clé De Sol. Prière. L’Horloge A Court Circuit. Aragon, Breton, Vitrac et moi, habitons une maison miraculeuse au bord d’une voie ferrée. Le matin je descends sur la pointe des pieds l’escalier assourdi de tapis tricolores pour ne pas réveiller Mme Breton qui dort encore. C’est curieux comme les locomotives hurlantes crient dans mon poignet temporal. Péret m’attend en bas: nous nous en allons alors dans une île déserte. Le Zanzibar n’est peut- être pas une nourriture quand il n’y a plus de disques à donner aux entonnoirs prismatiques. Péret s’endort et je m’en vais. Aux fortifications les douaniers ricanent quand je passe et me demandent mon permis de conduire. Je suis à pied. Des sourires mielleux et de grossières insultes. Je me sauve mais ils restent sur le pas de la porte à remuer les bras et agiter leur casquette. Mais il n’y a personne dans Paris, plus personne, sauf une vieille épicière morte dont le visage trempe dans un plein compotier de sourires à la crème. Les tramways et les autobus sont alignés par deux. Les rues en plein midi sont éclairées à l’électricité. Les horloges sonnent ensemble des heures différentes. Je rentre à la maison. Les portraits de Vitrac, de Baron, de M. et Mme Breton et d’Aragon sont cloués aux marches de l’escalier. Dans la chambre de Vitrac il y a un baril de whisky ; dans celle d’Aragon un cornet à piston; dans celle de Baron un lot de vieilles chaussures; sur la porte de la chambre de M. et Mme Breton il y a une inscription effrayante à la craie: « Numérotez vos abattis. » Je rentre, il y a la tête de Benjamin Péret dans la glace. Je cours vers l’île déserte, une éruption volcanique l’a détruite. Péret est sur un petit môle et me fait des signes et il lui pousse une barbe immense dans laquelle je m’embarrasse en essuyant mes pieds. Adieu Péret. Adieu! Quand François 1er mourut les orbes des sphères lumineuses n’ont laissé nulle trace sur les vitres des fenêtres cadenassées de crêpe. Adieu Péret. Le train passait rapidement. Péret sauta dans ce train, Benjamin sur la route des floraisons chimiques. Pas assez vite cependant. Un de ses bras, le gauche, resta dans l’espace au-dessus du quai. À cinq cents kilomètres Benjamin me faisait encore des signes pour que je le lui envoie. Des troupeaux piétinèrent des angélus et des tapis de cheveux de femme. À quoi bon. Le bras de Benjamin Péret je l’ai laissé dans cette gare qui marque le pas, le bras de Benjamin Péret, seul dans .l’espace, au-dessus du quai, indique la sortie, et au-delà, le Grand Café du Progrès, et au-delà... et au-delà... De petits filaments lumineux poussent à mes vêtements de laine. « Fermez la portière, ou, dans ce compartiment, je ferai monter les signaux d’alarme et les villes horizontales les unes après les autres [A quoi bon tirer le cordon]. Le concierge brûle les petits canards dont sa femme accouche à chaque minute révolue. Il ne s’arrêtera pas et, d’ailleurs, quand il ouvrirait la porte, nous allons si vite, la maison en pastel de celluloïd serait loin, déjà en ruine, déjà détruite, reconstruite et, qui sait, peut-être habitée par ce monsieur qui tombe en faisant des cabrioles sans pouvoir m’entraîner. » Je ferme les yeux. La magnifique toison qui m’énerve et me fait frissonner à des endroits précis, et au menton, et à la nuque, et à l’oreille, a un trou. À la suite de moi-même je m’amoindris au point de passer par ce trou, ce trou derrière lequel je me retrouve moi-même sur la toison sans envers. La voix des femmes qui sort d’un lampadaire, la nuit, rue de Rivoli: « Veux-tu, chéri, cueillir des pigments biliaires au champ numéro 3 dans la campagne de la chansonnette? » Le champ numéro 3 ? J’y suis allé sur les mains. « Eh quoi, ce n’est qu’un palais avec trente-six allées plantées de colonnes. Un enfant joue au cerceau avec le soleil et le numéro 3 coupe le paysage en quatre parties. » Une pythonisse me fait des signes. Une foule m’acclame. Les hommes ont retiré leurs pantalons et leurs caleçons; ils les agitent au-dessus de leur tête. Le vent joue avec leur sexe négligemment. Quelques-uns même ont été emportés. Leur propriétaire alors était porté en triomphe autour de la statue d’une carafe et d’une lunette d’approche. Les femmes, elles, ne relevaient pas leurs jupes. Elles peignaient au ripolin des phrases en mon honneur sur le ventre de leurs maris. « Ah non! je ne veux pas être manchot. Qu’on affrète un train, un vapeur, un globe, pour moi seul et je partirai, car dans une gare je ne conçois pas qu’on sorte par la porte ni par les fenêtres mais par les échelles qui montent indéfiniment vers l’horizon. » Toute la famille autour de la table à festin: le père, la mère, le fils (treize ans), la fille (quinze ans), les trois cousines (onze, douze, treize ans). L’oncle, la tante. Arrivé au dessert le père prononce en vers le discours d’usage: « Ma barbe qui se roule a fait tourner la procession de Saint-André-du-Roule au miroir des actions Prenez exemple mes enfants sur l’histoire du trousseau de clefs qui vous a doté en naissant d’une maîtresse sur un balai. » Les trois cousines et la fille jouent alors un morceau à huit mains sur le cul des bouteilles. Le garçon récite une fable: « La limpidité qui fonde ma justice a l’ignorance des athlètes Moralité: la chaude-pisse est en germe en l’enfant qui tette. » La mère couche son fils sur ses jambes, baisse la culotte, relève la chemise. Et une fessée ! Les trois petites cousines se pâment en silence, la soeur étouffe de volupté. Les autres en perdent le boire et le manger. La mère s’excite au jeu; le garçon jouit dans les jupes de sa mère. Deux heures après elle s’arrête enfin, mais ce derrière rouge est si beau qu’on ne saurait se lasser de le voir. À genoux dans un coin, chemise épinglée sur les épaules et culotte bas. Une heure après, dans la chambre à coté la soeur (quinze ans) et la cousine aînée fessent les deux autres petites. Et tout le monde de jouir. Les autres personnages se sont enfermés. Dix ans après, les quatre filles sont putains Taverne de l’Olympia; les parents sont paralysés et font de la dentelle; le fils est capitaine au long cours. C’est lui qui m’a rapporté mon chapeau que le vent avait enlevé jusqu’aux Nouvelles Hébrides. Depuis ce temps j’ai repris mon livre de mathématiques. Je ne vais à la Bibliothèque Nationale que pour lire des livres obscènes et je suis prêt à faire l’amour avec n’importe qui. Mes narines sont l’entrée d’un métropolitain sonore. Mon ami Baignoire, mon amie, mon amie Verdure, mon ami, allons-nous ? Cette bouteille de rhum me figure irrésistiblement les hémisphères de Magdebourg, et, si des souvenirs guerriers me conduisent parfois jusqu’au bout du soleil, d’autres pensées me trouent la cervelle d’oriflammes parallèles. Voici l’histoire de ma vie. Des petits soldats en culottes rouges sur le fiacre en temps de pluie et la chanson sinistre de ce métropolitain l’axe de mon coeur. Je suis le chemin des forêts vierges que tracent les bordures des trottoirs. Ce serait un crime de piétiner ces ombres silencieuses et capables de mauvais desseins. Le Courrier de Lyon a volé mes cantiques aux lames du parquet sur lesquelles je nage voluptueusement vers des terres inconnues. Au moment suprême où je me noie je ferme les yeux à demi, les traits de mon visage descendent vers mon nombril et je ressemble à ce vieux gros monsieur qui porte une lanterne en guise de nom. La maîtresse qui a des mains si douces qu’on désire en être frappé. Pourquoi ceux-ci pissent-ils et crachent ils si loin? Moi je n’ai pas la force d’en faire autant. Douze drapeaux à la hampe de mon Angleterre à aube. La maîtresse anglaise qui vous frappe si doucement. Le criquet que j’avale chantera toute la vie durant. La chanson que chante le marchand de cresson, la voici: « Petits trous à soupçon de dentelles à fleurs Je n’aurai jamais l’araignée horrible à vous réparer. Mon Dieu! mon Dieu! à ces trous à marrées Redonnez le son tricolore et l’amour de l’honneur. » Et maintenant que je suis vieux comme un jeune capitaine, maintenant que l’escalier s’ouvre devant moi, après la porte fermée, je monte. Une ampoule à chaque étage le silence et j’ai peur de qui n’est pas là. Mon sang le monte derrière moi jusqu’à ma lèvre inférieure. Vite, vite je monte vite et je retombe toute la nuit. Mon ombre alors sur les toits des hangars, mélangée à celle d’un individu et d’un objet. Quel regret de ne pouvoir projeter seulement la mienne propre. Je sors le bras dans l’espace. Le vent le rejette. Je ne suis vraiment seul que dans la foule. La douleur volontairement subie de l’amour et des bonbons en costume marin m’accompagnait dans cette aventure. L’ampoule éclaire la scène. Le policeman est immobile. Long silence. La pendule sonne trois coups. Silence. Un coup. Silence. Entrée de Baignoire et Verdure. BAIGNOIRE : Le ruban fil de fer aime le parachute inouï dans son silence à ressort. VERDURE : Dormir en chair ferme serait mon rêve mais je suis emporté au roulis de petits nuages téléphoniques capitonnés d’épures ingénieuses. BAIGNOIRE : Riche parfum et gage de victoire le son des gaz lacrymogènes dans les manchons des fiancées inamovibles. VERDURE : Erreur. Ce silence a le coeur amolli par la fuite dans des tuyaux obscurs où des académiciens tendent leurs casquettes à caducées aux aumônes des parapluies rouges. BAIGNOIRE : Ton ticket de métro. VERDURE : Le mien et le tien et ta valise. BAIGNOIRE : La tienne et la mienne et ta couverture. VERDURE : La mienne et la tienne et nos deux billets. BAIGNOIRE : À quoi bon renfermer les fauves derrière des grillages si minces. Les curieux géophages qui mettent l’horizon en bobines leur disent tous la même parole désobligeante qui les incite à rester sédentaires. L’horloge à court circuit La scène est limitée par des rideaux à carreaux de couleur. Pas trace de porte ni de fenêtre. On entre et sort en soulevant les rideaux. Une table, deux chaises. Personnages : L’AMPOULE, très grosse, pend très bas à un fil au-dessus de la table. Elle est allumée. Elle seule éclaire la scène. LA PENDULE. Posé sur la table, un réveille-matin, de préférence à sonnerie bruyante. LE POLICEMAN. En son et étoffe. Appuyé à la paroi dans un coin. BAIGNOIRE } Age sexe et costume VERDURE } ad libitum. VERDURE : Remonte l’escalier la montre le beau poteau. BAIGNOIRE : On ne peut pas être et avoir été. Ils sortent. Long silence. LE POLICEMAN : Pourquoi n’ont-ils pas éteint l’électricité? Long silence, puis l’horloge sonne quatre coups. Silence. Un coup. Silence. Cinq coups. Silence... Et ainsi de suite. Arrivée à douze elle recommence. Les silences qui séparent les heures des demies deviennent de plus en plus courts jusqu’à se confondre avec les silences très courts qui séparent les coups. Le policeman de son et d’étoffe tombe par terre. La pendule sonne continuellement. Le rideau tombe. « Robert Desnos, vous aimez cette femme. Pourquoi ne le lui dites-vous pas? -J’ai honte. -Robert Desnos ce n’est pas la honte qui vous fait taire et pourtant vous n’êtes pas sentimental. -Je ne suis pas sentimental mais je suis un être capable d’affection. Il est bon de jouer à la roulette avec son podex pour centre. -Robert Desnos vous aimez vos amis. -Je connais cette femme. Elle est mère d’une fille de quatorze ans. Les lèvres de la fille sont voluptueuses et habiles à préparer les amants aux voluptés maternelles. Ne me parlez pas de Baignoire. Il épie derrière les murailles les inversions de son fils en mimant de sa main droite le balancier des pendules. Vous savez ces pendules qui s’emballent à la douzième heure. » Sur la plage, Louis Morin attend l’heure du bain. Il a treize ans, il séjourne dans une pension de famille. Arrivent le Capitaine et Miss Flowers. Le Capitaine est jeune, beau et peu compliqué, Miss Flowers pose à l’Américaine, monte à cheval, déjeune le matin en pyjama éclatant. Tous les trois vont se baigner. À cent mètres de la côte il y a un îlot. Ils nagent vers lui, ils arrivent, abordent. Du côté opposé à la côte il y a une plage, tous les trois s’y allongent. Soudain Miss Flowers s’accroupit sur les épaules de Louis Morin allongé sur le ventre. Surpris, il martèle le sable de ses pieds. Miss Flowers est lourde et sa chair à travers le maillot sent bon. Louis Morin est jeune, ému, fatigué. Cinq minutes après le beau Capitaine allongé soupire et amincit ses yeux. Miss Flowers console Louis qui, dépouille de son caleçon, geint et pleure doucement. On fouette beaucoup les garçons de cet âge en Amérique. Miss Flowers a chaud, elle se soulage à grandes claques sonores. Louis Morin n’a même plus la force de crier, sa croupe sursaute, se crispe, monte et descend. Pour regagner la côte il s’appuie sur le Capitaine et sur Miss Flowers. Le soir à la promenade il donne le bras à l’officier. L’Américaine les surveille maternellement, leur offre des bonbons, leur raconte des histoires. Quand sa main frôle l’enfant celui-ci rougit et baisse les yeux. Les jours suivants les trois personnages ne se quittent plus, se baignent deux fois par jour; Louis Morin marche difficilement. L’Américaine arrive à Paris. Un garçon fardé se promenait gare Saint-Lazare. Tous deux rentrent dans un hôtel. Qu’est-ce qu’elle peut bien me vouloir? « Voulez-vous me laisser faire? » Elle retire le veston, le gilet, la chemise, le pantalon, le caleçon. Il est nu. Il a des souliers noirs, des bas gris attachés par des jarretelles à une ceinture noire qui maintient le ventre et fait saillir la croupe. « Qu’il est beau. -Vous trouvez? -Venez ici. » Et il n’en sera pas encore revenu le lendemain matin. Le Capitaine, lui, monte un escalier. « Qu’est-ce que Monsieur désire? Petit garçon? Petite fille? -Je veux un fauteuil et le Daily Mail. » Arrive Louis Morin. « Bonjour, petit bonhomme, ca va? Que voulez-vous? -Un lit à une place. » Arrive Miss Flowers. « Que voulez-vous? -Mon cheval et ma cravache et trois filles avec leurs bas noirs, leurs souliers noirs et des jarretières rouges... et chacune deux verges. Je m’arrête Pelican’s bar, un collier de perles dans chaque main et mes diamants à mes chevilles. Le nègre qui jouait de l’alto s’arrête. Il était mort. On le remplace en hâte. Le chef d’orchestre s’assoit, il était mort; un garçon prend sa place. Le pianiste pousse un cri, il était mort-né. On ferme le piano. Je me retourne. L’inverti fuyait avec mes diamants et mes deux colliers de perles. Alors, je suis venue vous chercher. -C’est bien », dit le Capitaine, et d’un geste il brisa trois vitres à la fenêtre et l’ampoule. Puis tous les trois sortirent dans la rue. Je passais à ce moment. Benjamin Péret était rentré dans son compartiment et Paris était vide. Boulevard Montparnasse, le Capitaine s’arrêta, posa son doigt sur ses lèvres: chut! et s’enfonça dans l’obscurité d’une porte cochère. Place de la Concorde Louis Morin s’arrêta, jeta son chapeau par terre. « Quelle imprudence, s’écria-t-il, quelle imprudence, il n’en reviendra pas! » Il pleurait et nous serrait les bras « Que veut-il dire? » demanda Miss Flowers. Je ne savais. « Vous ne pouvez pas comprendre, répondit le garçon, mais attendez-moi là. Dans une heure, si je ne suis pas de retour, vous n’aurez qu’à nous venger. » Et il disparut vers le boulevard Saint-Germain. Miss Flowers et moi nous restâmes seuls dans la nuit noire de la place de la Concorde non éclairée. Depuis que la ville était désertée le gaz avait brûlé onze jours durant, l’électricité avait lui huit jours mais depuis la veille tout était éteint, même les petites lanternes rouges qui signalent les chantiers et les rues barrées. Peu de temps après le départ de Morin, trois horloges sonnèrent l’une deux coups, l’autre sept coups, la troisième onze coups. Miss Flowers me baisa sur la bouche. « Est-il vrai, dis-je alors, est-il vrai que les flots acides aient la propriété de ronger les piles des ponts et que les grands points d’interrogation rouges et bleus qui jalonnent les voies ferrées des rapides se soient éteints à jamais ! » J’ai connu plusieurs villes et des noms de femmes. Mais cette langue et ces lèvres ont une odeur, une saveur connues des seuls admirateurs des déesses du Sénégal et de ma ville natale. Miss Flowers posa sa main sur mon bras. À ce moment, dans 1e lointain: un coup de feu, puis un deuxième, puis un troisième. Quelqu’un soupira profondément tout près de nous mais la nuit était si noire que nous ne pûmes rien distinguer. Derrière Notre-Dame et le Palais-Bourbon des fusées de couleurs violentes s’élevaient lentement et ne retombaient jamais. Les trois horloges résonnèrent. Malgré l’éloignement nous entendîmes distinctement le déclic des mécanismes et le déclenchement des roues dentées. Puis trois coups de feu séparés claquèrent encore au loin. « Allons-nous-en, dit Miss Flowers. Ils sont morts, sûrement morts. » Nous nous engageâmes dans l’avenue des Champs-Élysées. Un air de fête foraine nous parvenait à travers les arbres mais nous ne pûmes en découvrir l’origine. Parfois sur la ville déserte c’était le cri prolongé plein et l’on eût dit très proche des locomotives. Quelles locomotives? La place de l’Étoile était déserte et noire. Miss Flowers s’arrêta. « L’amour multiplié, me dit-elle, a le secret des bouches à l’envers. Des coquilles jonchent le chemin des amoureux alcaloïdes. Le guerrier numide qui me posséda a su imposer sa retenue honorable au congrès des murmures. N’écoutez point parler vos muscles ni le chant des vapeurs verticaux dans vos oreilles à mécanique. » Le projecteur écrasait des personnages historiques sur le macadam humide où s’enfonçaient les réverbères que j’allumais un à un avec des allumettes-bougies. Quand toute la place fut lumineuse ma compagne m’entraîna dans un coin et me dit: « Les diamants volés par l’inverti et les deux colliers de perles permettent d’accéder au plus puissant trône du globe. Je sais que le monarque est à l’agonie. Il faut retrouver les colliers et les diamants, Robert Desnos, il le faut. -Oui, répondis-je, et venger nos compagnons. » Le jour se levait, Paris était toujours enveloppé dans son silence et les pavés blanchis par les pluies récentes se succédaient toujours à l’infini. Deux rails inutiles coulaient vers l’inconnu avec la lumière du ciel. Les deux autres étaient à sec. « À ce soir, me dit Flowers. Allez dormir. Cette nuit nous nous retrouverons dans la salle désertée du Pelican’s bar. Je regagnai la maison miraculeuse au bord de la voie ferrée. Elle était toujours déserte. Les photos clouées jaunissaient sur les marches bleu blanc rouge. Je m’assis d’abord dans un fauteuil puis je me couchai. Benjamin Péret transparaissait dans la glace. L’inverti voleur de bijoux a caché ceux-ci sous les arches de deux ponts métalliques. Retrouvez-les cette nuit si vous voulez voir régner la belle Américaine que vous aimez. Des puissances mauvaises vous surveillent et veulent votre perte. Il est inutile que vous interrogiez les cartes, dormez. La lutte sera chaude la nuit prochaine. Préparez votre automobile au réveil et chargez d’avance vos revolvers. A cinq heures du soir je m’éveillai. Je remplis le réservoir de l’auto de course, je plaçai six revolvers à portée de la main, j’allumai le phare de droite et je partis vers la salle du Pelican’s bar. Les musiciens pourrissaient sur l’estrade; Miss Flowers n’arrivait pas. Je composai de nombreux cocktails que je disposai régulièrement sur les tables. J’observai que des bouches invisibles les vidaient. Je savais ce que je voulais. D’un bond je fus dehors. Je verrouillai la porte sur mes talons et à toute la vitesse de mon auto je partis à la poursuite des ravisseurs. J’entendais les cris de Miss Flowers qui m’appelait à son secours. Je ne répondais pas pour ne pas signaler ma présence. Je remarquai qu’au tournant des rues l’auto des bandits cornait avec une trompe de pompiers. Et à travers Paris c’était une poursuite inconnue du poursuivi sous l’oeil des horloges pneumatiques affolées. Je rejoignis l’auto. J’apercevais Flowers nue des pieds à la ceinture. Elle portait un corsage noir rayé de rouge, un collier d’or, un chapeau de feutre. Au volant j’aperçus le Capitaine et à côté de lui Louis Morin. Comme ils persistaient à ne pas me voir, je tirai deux coups de revolver, l’auto s’arrêta. Le Capitaine et Louis Morin étaient morts. Miss Flowers s’assit à côté de moi et notre auto reprit sa course vers la Seine. J’observais le triangle noir que dessinaient les cuisses nues et serrées de ma compagne. «Le salut angélique, dis-je, a respiré le parfum végétal des couronnes mortuaires des autos neuves les jours de boue. Avez-vous remarqué que la sentinelle sanglotait au coin de la barrière d’acier? Voulez-vous alors me tendre le bijou le beau bijou électrique... » mais je m’arrêtai. La jeune femme penchée vers moi baisait mes lèvres. Quand je relevai la tête le pont de Passy était là. Miss Flowers descendit. Cinq minutes après elle reparut avec les colliers et les diamants. Elle s’en fit une ceinture et nous repartîmes. Le jour peu de temps après se leva comme un rideau. Aux fenêtres de Paris fleurissaient des drapeaux verts brodés d’un triangle rouge et du mot Whisky. L’air était calme. Tout était silencieux. Nous sortîmes par la porte Maillot. A travers les routes et les sentiers nous gagnâmes Bordeaux. Un bateau en partance nous attendait. A peine embarqué il partit et plusieurs heures après nous débarquâmes à Casablanca, salués par une grue géante qui posait les pierres de la jetée. Au bout de la jetée s’étendait une campagne aride plantée de palmiers nains. Un chameau à notre approche se leva et s’enfuit. Nous fîmes cent mètres et nous trouvâmes devant un lampadaire électrique et un trottoir de pierre de dix mètres de long environ. Il n’y avait pas d’autres vestiges d’habitation alentour. « C’est ici Casablanca » me dit ma compagne. Elle s’enroula alors les perles autour des hanches et de l’aine, mit les diamants à ses chevilles et s’écria: « Le roi est mort de peur au creux des chansons italiques; je suis la reine. » La nuit tomba immédiatement et le lampadaire s’alluma. J’enlaçai alors la jeune Américaine et nous nous aimâmes frénétiquement tandis que dans la rade le vapeur mugissait. Au bout de deux heures d’étreintes nous nous relevâmes et laissant le lampadaire éclairer le désert autour de lui nous réembarquâmes. Au large d’Espagne le capitaine du navire s’approcha de moi. « Vous ne me reconnaissez pas ? Je vous ai rapporté jadis un chapeau emporté par le vent aux Nouvelles Hébrides et ma soeur et mes cousines ont bu des cocktails avec vous à la Taverne de l’Olympia. D’un geste il arracha sa barbe. « Le Capitaine, m’écriai-je, mais je l’ai tué avec Louis Morin, il y a plusieurs jours à Paris, en délivrant ma maîtresse. » Le Capitaine riait. Puis il me prit par la main et m’emmena à l’avant du bateau. Déshabillé et tatoué de dessins bleus Louis Morin était empalé. Le vent le faisait tourner dans tous les sens et par instants il soupirait profondément. « Vous voyez, me dit le Capitaine, il n’est pas mort. » Il appela trois marins qui retirèrent l’enfant du pal. Du sang avait coulé le long de ses cuisses et de ses mollets. Ils l’essuyèrent avec une éponge et tous les trois nous nous rendîmes dans la cabine de Miss Flowers. A la vue du Capitaine et de son compagnon elle alluma une cigarette et nous en offrit une à chacun. Nous terminâmes la soirée à boire du porto et du cherry brandy et à manger de la pieuvre à la sauce mayonnaise, ce qui ressemble fort à du homard. La nuit tomba avec un bruit de verre cassé. Nous nous séparâmes et je ne tardai pas à m’endormir. Je fus bientôt réveillé par un bruit léger au hublot. Un bras passait par l’ouverture. Au bouton de manchette je reconnus le bras de Benjamin Péret que j’avais laissé dans la gare. Il se dirigea vers moi me saisit au cou et m’aurait étranglé si je n’avais prononcé le mot fatidique - Araucaria. L’étreinte se desserra aussitôt, le bras ouvrit la porte et disparut dans le couloir. Je me rendormis. Le lendemain matin Miss Flowers avait mis une culotte de cheval et des bottes. « Le bras vous a-t-il battu aussi, me dit-elle? -Non mais il a voulu m’étrangler. » Le Capitaine et Louis Morin partirent d’un franc éclat de rire. Peu de temps après nous atterrîmes. Paris murmurait des chansons à la mécanique au clair sanglot des ponts métalliques. Des pieds sillonnaient toutes rues. Nous nous dirigeâmes vers le lieu du crime. Le bras de Benjamin Péret étreignait encore le cou des cadavres. Il s’éloigna en poussant de grands cris. Quant aux cadavres eux-mêmes ils se relevèrent et disparurent au tournant de la rue. Pelican’s bar, des canards sauvages jouaient à la marelle aux nations. Sur la porte ces mots étaient écrits : (équation) Sans nous arrêter à cela nous ouvrîmes la porte et nous installâmes à boire du porto jusqu’à la fin de la journée. Le lendemain matin comme nous descendions l’avenue des Champs-Élysées, nous vîmes au Rond-Point un manège de chevaux de bois. Nous approchâmes. Bien qu’il n’y eut personne, il tournait régulièrement mathématiquement. Des oreilles et des bouches se promenaient dans l’atmosphère. Quelques lèvres s’entrouvraient pour nous tirer la langue et c’était tout. Le lendemain des yeux se collèrent sans raison devant toutes les serrures, à toutes les vitres, et nous dûmes les crever à coups d’épingle pour rentrer dans notre logis. Miss Flowers de nouveau avait abandonné ses vêtements inférieurs. Nue des pieds à la ceinture, elle promenait par les rues désertes un corsage de soie bleu rayé d’argent, très serré à la ceinture. Des gants-dominos s’enfonçaient sous ses manches. Ses perles sanglaient son cou. Un grand chapeau à plume blanche sur le tout. La violoniste, ne bougez pas un petit oiseau va sortir. Le coeur de ses fesses et le triangle de ses cuisses. Et parfois ses baisers dans l’oreille. Le cinquième jour la tour Eiffel s’enfonça dans le sol, sans bruit. A la place il jaillit une fontaine à poissons de mer d’où s’échappèrent des crabes par les avenues et les boulevards. Le sixième ma maîtresse me montra à l’intérieur des immeubles les ascenseurs qui montaient et descendaient inlassablement. Le septième les avertisseurs d’incendie éclairèrent mieux que le soleil les carrefours où se trouvaient des boutiques de pharmaciens. De celles-ci s’échappaient des cris de locomotives et des hurlements de klaxons. J’étais fatigué d’habiter la maison à signal. D’ailleurs les robinets sans arrêt déversaient des partitions et des églises dans les escaliers. Je m’aventurai un jour dans une maison close. Un phallus immense l’habitait seul. Il était traversé d’une épingle. Des brosses à dents tenaient lieu de tapis et le phallus me disait : « si tu rougis du vieillard accordéon, que diront les sonnettes ? « Si les sonnettes jaunissent la teinture bleu de tournesol, que diront les phonographes? « Si dans les entonnoirs le bleu devient oiseau, que te dira alors ta mère, que te dira ton père? « Ah ne tente pas autre chose que d’user le trottoir et la route aux frottis de tes mains. Les glaces sans tain simulent d’impossibles naufrages et des mâts de cocagne ne doivent pas en un stérile effort vertical transformer l’élan inutile des flèches et des obus. Des boussoles en guise de nombril conspueront les gardiens de squares. Les réverbères se noueront par leur milieu et ceci est la prophétie du sexe masculin sans vérole, sans désir sans refus sans dégoût. » Je le quittai sans répondre. Des seringues vidaient les ampoules électriques de sorte que le congrès des Soleils menaça, si cela continuait, de déverser des bestiaux et des bidons de pétrole sur les trottoirs. Les seringues n’en tinrent aucun compte et les ruisseaux empoisonnèrent les poissons en signe de deuil. Un homme nommé Dyethylmalonylurée et une femme appelée Hexaméthylènetétramine voulurent préserver la tour Eiffel qui était reparue de la paralysie générale que présageait le signe de Rombey dont elle est atteinte. Leurs efforts aboutirent à contracter des maladies honteuses et ils furent chassés honteusement de la cité. Un beau soir les papillons reparurent. Ils volèrent la nuit durant autour de nos cigarettes; au jour ils repartirent en laissant des cendres à nos pieds et ce fut tout. Miss Flowers n’était jamais lasse et trouvait chaque matin un nouveau regain d’amour et une caresse pour moi. Je n’étais jamais las et voilà comment nous nous aimâmes dans la ville orthopédique. Le Capitaine s’était reclus je ne sais où avec Louis Morin. Le son de leurs voix nous parvenait parfois par le téléphone. Mais nous n’osions prendre le récepteur car voici ce que nous y entendions chaque fois: « Allô. Allô. «La blancheur des médicaments l’amour à cinq heures du soir. Café de la botte à Zébu l’Afrique et l’enseigne des vapeurs opéra qui triste à l’Éléonore en fleurs ont inculqué le cran d’arrêt des couteaux en émail blanc et vert. L’étoile M. Poincaré prononce un discours décisif à Nancy. De petits Russes ont été dévorés par les secours américains. Le dollar à 2,50 fr. le mètre la bourse des injections à cadran horaire au radium et l’incurie des fonctions publiques chez les anémies de la némésis en argent contrôlé sur le Rhin. Tite. Stop. Allô. Allô. L’avocat qui piétine un parfum a navré le coeur du couple du papa. Lait - Cacao - Dubonnet. » Certaines nuits des êtres humains filiformes sortirent de cet appareil et cassèrent les cordons de tirage des doubles rideaux. Voilà pourquoi nous ne téléphonions plus. Au roulement des quatre bouées de sauvetage nous drainâmes les colombes éparses dans Paris. Nos souvenirs transformaient le macadam en filaments alphabétiques qui écrivirent nos noms dans des couloirs de coton hydrophile. Debout sur le socle de creux oxygène le Capitaine parla : « Je connais le secret du tube acoustique où des caravanes embranchent la discorde ménagère. Un porte-plume, en plein midi, un poivrier à l’extrémité d’un promontoire, un revolver au succès amoureux, ont plus de retentissement dans ma mémoire que la langue de Miss Flowers dans la lumière de mes nocturnes petits candélabres. « La forêt où j’ai pendu mes vices est graissée d’une huile odoriférante. Un concert de poires d’angoisse souffle l’épouvante entre deux yeux minéraux et rugissants. « Un clan de mérovingiens surgi du plus profond des régions sympathiques indique à tout venant la formule de l’acide et du silence des cygnes. » Louis Morin parut alors. D’un coup de poignard il traversa les poumons dynamos du Capitaine. Celui-ci, sans rien ajouter, tendit sa canne et son gant à l’adolescent. Deux infirmières le conduisirent au lac prochain, d’où nous l’entendîmes commander à l’armée des ressacs éperdus. « Close est ma chambre dans le palus, dit Louis Morin. Un parterre de trombones numérote la chance des jockeys impossibles à décrire. Les étoiles Léonides élèvent le tympan des coccinelles barbares » et il chanta une chanson : « Au clair de lune sur la berge Rôde l’homme aux trois cierges La pucelle qui l’irrite A détruit le pont des Arts Donnez-moi un bouquet d’orchite Et la note exacte des pétards. « Pour redresser mes ruts plus rien ne pourra suffire. Des paquebots éventrés inondent de rhum enflammé les réservoirs semés de gazon et sur le tombeau du vieillard respectable j’ai couché une fille de dix-huit ans. Agenouillée pour sa prière elle a su me guider car elle était nue. Et depuis saignante et douloureuse elle attend les cuisses inondées de sang que le rut des passants veuille bien enfin défoncer le tympan matrimonial. » Terrible, Miss Flowers courba sous sa main l’inverti cynique. Ses vêtements furent bientôt des loques dans le ruisseau. Un sexe flexible et masculin surgit au corps de la jeune Américaine. Elle réédita le supplice de la vierge sodomisée. Puis quand le garçon fut à jamais courbé dans l’humiliante posture elle trancha de ses ongles ce sexe supplémentaire au ras des testicules, l’abandonnant dans le corps secoué de spasmes. De nouveau femme, elle se redressa dans la splendeur de deux boucliers à l’acétylène tandis que la victime vomissait des lacs de lumière et d’alcool frelaté. Dix-sept ans après je suis passé par là. Louis Morin dans la même posture gémissait sans vieillir. Miss Flowers et moi nous repartîmes. Dans un hôpital, dix-huit filles à plat ventre étaient reliées à des pompes à bicyclettes. Les baudruches éclatèrent quand elles atteignirent les tropiques. Dévorée par un cancer, la mère dix-huit fois douloureuse se prostituait aux chenils astrologiques et un petit peu de sauce mayonnaise fut l’emblème de cette partie de notre aventure. Baignoire et Verdure transformés en rampe d’escalier nous entraînaient au sommet du gratte-ciel. A chaque étage des femmes nues se jetaient dans le vide. Un bilboquet phallique éclairait la cité inhabitable d’où les vieillards s’enfuyaient. Arrivés au trente-septième étage nous vîmes que nous étions seuls. L’escalier disparut. En bas le phallus nous attendait en passant sa langue saliveuse sur les lèvres. D’un cri, nous nous jetâmes dans l’espace. Des voiliers nous recueillirent au nord de l’Irlande, des coraux tombaient sans cesse du ciel et les flots nous avaient couverts d’inscriptions. Voici ce qui était écrit sur le corps de Miss Flowers : «Trois femmes empalées vives à l’image des fleurs artificielles La Seine a vomi sur ses rives les reliques de ses pucelles Ni queue ni tête à vos amants par vos lèvres tranchées sans merci c’est le pal qui sincèrement révéla votre persil. » Ne calculez pas le catalogue à l’envers. Les criminels ont le coeur à trois porte de music-hall. Narquois et querelleur voilà le plus beau des foetus écureuil et le nom du Dieu de mes pères : carrosse. Un seul mot était écrit sur mon ventre : « Cornouaille. » J’en conçus aussitôt un grand orgueil, je meurtris le bastingage de mes bonds désordonnés et la place de la Concorde fut soudain peuplée de petits chiens bassets qui invoquaient la lune absente. Flétri dans son silence mon espoir naquit alors dans le jupon de la femme à soufflet, mais Miss Flowers camouflée en homme poursuivait les poisons de César Borgia dans l’aquarium d’un réverbère. « Je ne saurais calculer cet horaire », disaient les membres qui se tortillaient sur le trottoir. Je reconnus la tête de Baignoire et de Verdure. Ils étaient coupés en morceaux et chaque partie de leur corps parlait en choeur par catégories : Bouches.- Nous mordons les sommets neigeux aux flancs des génisses coloris de muscadin bâtard. Pieds.- A fleur de tête à fleur de peau voici l’idéal des crevettes numériques. Abandonnez vos dents Abandonnez vos intestins Abandonnez vos prunelles sans musique Et le Niagara éclatera en colonels d’Afrique dévorés par les Burgraves. Intestins.- La bobinette et la navrance des steamers et des boîtes à musique n’ont pas ressuscité le Christ Nous avons assez longtemps rampé pour trouver le boa constrictor mais celui-ci n’est qu’un splendide éclat de rire dans l’enfer des oreilles inoculé. Épouvanté je m’enfuis par la rue Royale. Les membres en se tortillant me précédèrent et dans cet équipage je me retrouvai soudain devant la porte de la maison. M’y enfermer fut un jeu. Un cinématographe à la vapeur me révéla d’invraisemblables luxures auxquelles Benjamin Péret prêtait sa voix et sa critique puritaine. Enfermé dans ma chambre je l’entendais lutter contre des multitudes de lézards dont les yeux perçaient les murailles de rayons X. À la fin, n’y tenant plus, j’ouvris la porte. Le cadavre de notre pauvre ami rampait dans l’ombre. Bientôt il eut disparu. Sans maîtresse, sans ami, sans lutte je m’endormis. Au réveil, des liens très fins et très solides avaient fixé des soleils éteints au plafond de ma chambre. Quand je me levai ils se mirent à vrombir et à tourner vertigineusement. Pendant ce temps ma chambre changeait de formes. Les murailles élastiques se déformèrent. D’abord ovoïde puis circulaire, elle fut bientôt un grand triangle où des reines égyptiennes martyrisaient mes collections d’animaux rares. Insoucieux de ce spectacle je me contemplais dans la glace où parmi les algues et les phoques des spectres en habit noir s’empressaient autour d’une roulette qui vrombissait en tournant vertigineusement. La rue droite roulait sur d’invisibles roulettes. Des têtes d’enfants roulaient dans les égouts avec un bruit sourd. Au coin de deux boulevards une jolie mamelle m’arrêta. Une fleur poussait à la place du téton rose auquel j’aurais voulu sucer des Minerves en calomel. Bientôt la fleur fut entière et ses cinq pétales reproduisaient cinq couleurs changeantes. Peu à peu ces pétales se mirent à tourner et à vrombir vertigineusement. Enfin le tout fit explosion. Je fus à demi enseveli sous les décombres de trois reines égyptiennes attardées dans ma pyramide. Quand je me relevai, j’avais cessé de vivre. Un monde aquatique et muet frappait aux parois de mes tempes et des brochets voraces regardaient par les fenêtres de mes prunelles venir Miss Flowers enfin retrouvée. « Ami, me dit-elle, un poulpe étrange étreint l’éponge où le sang de mes doigts va chercher sa substance. Je suis morte et tu dois l’être puisque tous les deux nous nous voyons et nous entendons. » Un baiser unit nos bouches et dans l’étreinte nos langues changèrent de place et depuis nous sommes condamnés à n’exprimer chacun que les pensées de l’autre. Peu de temps après je fus admis dans la salle du trône. Miss Flowers se leva et au moment où j’allais m’agenouiller pour baiser ses cuisses nues elle dit : « Un pucelage a refleuri sur moi. Il est d’acier chromé et de ceux qu’ambitionnent les Saintes catholiques. Tous les boucs du monde ne le pourraient pourfendre. Si je fus pour ta luxure celle dont tu ne pouvais heurter le fond avec ton membre je suis désormais la reine aux amours postérieures et matérielles. » Elle passa et disparut sans que je puisse dire un mot. J’observa i alors que du siège du trône émergeait une verge d’ivoire et de corail. Grosse à souhait elle s’adaptait exactement à l’anatomie de ma maîtresse qui régnait ainsi dans une volupté perpétuelle. Bien des Reines avaient, immobilisées par ce viril fauteuil, contemplé leur sexe indéfloré. Bien des Rois avaient dans la splendeur de leur jeunesse étalé là leur orgueil solitaire. Plus tard ils avaient laissé pousser leur barbe pour dérober aux foules leurs parties génitales inutiles flétries par l’inaction. Mais de ce membre de matière inerte je ne voulus connaître que les relations avec celle dont jamais plus je ne devais connaître la possession. Mes lèvres se baissèrent vers le gland de corail. À peine mon baiser l’eut-il effleuré que des clarinettes invisibles se mirent à siffler une note semblable et sans arrêt. Un peu de fumée jaillit et à la place du phallus je reconnus Vitrac. Il portait sa tête sous son bras. D’un geste il la plaça entre ses jambes. J’observai alors qu’il n’avait ni culotte ni caleçon. Sur le pan de devant de sa chemise on lisait : HONNEUR PATRIE sur celui de derrière : MARENGO PAUL DÉROULÈDE SAUMON Quant à la tête, elle tournait dans toutes les directions en léchant son propriétaire. Au moment suprême Vitrac ouvrit la bouche. Une nuée de phallus s’en échappèrent qui se mirent sur un rang de chaque côté de la rue. Une voix annonça : « M. André Breton ». Immédiatement les phallus devinrent des réverbères à réflecteurs de sorte que je vis entrer à la fois vingt-cinq exemplaires de M. André Breton. Il me tendit les mains et me dit vingt-cinq fois : « Le Mikado dans son magasin a flétri l’hirondelle en fleur L’impératrice a tranché ses seins d’un coup de dent de peigne et pleure. » Il passa. Les phallus reprirent leur forme. Une voix annonça : « Mme Breton ». La rue ne fut plus alors bordée que de petites colonnes à claire-voie. Sur chacune Philippe Soupault se tenait à cloche-pied. À sa main droite il avait un rosier. Il chantait : « Le cul la mer et l’artichaut ont ont ébranlé trois promontoires Un vieux professeur d’histoire d’expliquer ce mystère à chaud Un collégien part en voyage sans oublier son parapluie un mari de femme de femme volage en percera son creux nombril. » Mme Breton parut a cet instant. J’observai sa marche silencieuse. Tous les dix mètres elle se mirait dans le ruisseau. Quand elle s’en allait l’image restait en place. Le concierge d’un immeuble voisin en conçut un grand dépit. Il appela son fils et tous les deux coururent derrière Mme Breton. Affolé j’allais, oubliant que j’étais mort, me précipiter à son secours, mais toutes les images du ruisseau entourèrent les misérables. Quand j’arrivai, je constatai qu’ils étaient coupés en petits morceaux. Mme Breton me regardait. Elle me tendit la main et dit : « La fleur du ruisseau simule un dirigeable. Je déplore votre mort. Une aventure épouvantable modifiera ce triste sort vous n’avez qu’à considérer l’hypothénuse et les planètes ce sont les phares en liberté qui vous rendront belle silhouette. » Elle disparut. Les phallus reparurent. Sur chacun d’eux le concierge et son fils alternativement étaient empalés. Au milieu de la rue, assis sur une chaise, Philippe Soupault jouait de la guitare. Les automobilistes en passant lui jetaient des fleurs et des confetti. Il en eut bientôt un grand tas près de lui. D’un geste il le balaya et le ciel fut couvert de jolis aéroplanes. Soupault les tenait par des fils de soie réunis dans sa main et c’est dans cet équipage qu’il quitta le cimetière où mon ombre achevait de se dissoudre dans une tasse à café en faisant des ronds blancs. Max Morise porta la tasse à sa bouche. À peine l’eut-il touchée qu’il lui poussa des poils verts par tout le corps. Ils débordaient des manches de son veston, des jambes de sa culotte et cela m’amusa si fort que, tandis qu’il s’en allait en traînant sa toison, je déracinai de rire un calvaire inoccupé. Le Pape y voulut voir l’oeuvre du diable. Il vint lui-même en automobile l’asperger avec un petit entonnoir en cristal rempli de quinquina. Grâce à cela je ressuscitai et je dispersai les morts dans les étoiles avoisinantes et le Pape dans le lit de la Seine dont il n’eût dû jamais sortir. J’étais très gêné de me trouver nu au milieu du cimetière. Les morts dispersés dans les étoiles m’insultaient grossièrement. Je pensais réintégrer mon tombeau, quand une main se posa sur mon épaule. Je me retournai, c’était Louis Aragon. Il était vêtu d’une large culotte de cow-boy et d’une chemise de soie noire échancrée. Le large sombrero accroché à la ceinture pendait sur sa hanche droite, sur la tête il avait une couronne de diamants et au bras droit son brassard de première communion. D’un geste il me tendit celui-ci que je transformai en cache-sexe. Nous nous en allâmes. Des filles nous épiaient dans les rues. Elles avaient toutes l’oeil droit crevé et elles chantaient en choeur : « Le polyglotte aux jambes torses nous apprendra l’alphabet morse pour aller au pôle aux morses apprendre le secret de l’amour et sa force. » Passant devant une glace, je constatai que le brassard s’agitait sous mon ventre. J’y portai la main. J’attrapai un long serpent bicolore qui me siffla dans l’oreille : « L’hiver tremble au bout du bambou et l’enfer a vomi des cylindres La fiancée tient le bon bout du petit cuirassier qui ne saura que geindre. » Mais je n’écoutai point cela. Du serpent je fis un lasso que je lançai vigoureusement dans la direction du troupeau de mustangs qui galopait à travers la savane. Le choc m’enleva et m’assit sur une cavale pétulante que je reconnus immédiatement. Aragon avait fait de même et nous galopions de concert vers un horizon de montagnes pigmenté de poissons rouges. Ceux-ci dévoraient les pommes aux arbres et nous faillîmes nous noyer en voulant les tuer à coups de revolver. Mais quand je fus sûr que l’astrologue en bicarbonate était loin, je mis pied à terre. Malgré ses hennissements, je couchai la cavale à terre. Ce fut une terrible étreinte que celle qui nous mêla au milieu des ruades. Aragon chantait : « Un petit télégraphiste a cassé la fleur d ’omelette une dactylographe a camouflé mon regard. Qu’on me rende mes allumettes et je construis l’univers au pochoir. Nous collions sur le ciel margarine l’image de nos luxures ça fait trois francs dans un magazine habitué à chanter l’orgueil des chairs en bures. » Quand je me relevai la cavale s’était transformée. J’avais devant moi Miss Flowers. Elle cria : « L’inondation ravage un quartier méningite. Un fleuve a pirouetté sur l’axe de deux regards et la faveur des silences osseux permettra au peau-rouge de vous inculquer ses opinions philosophiques. » Au galop du cheval d’Aragon, elle disparut vers la plaine. Nos appels ne la firent pas même retourner. Aragon me fit alors observer combien ma tenue était négligée, il me reprocha vivement l’abandon du brassard brodé. Mais tout cela n’était que des galères au creux de ma main. Nous nous assîmes en silence et lorsque le soleil sonna douze coups nous ne jetâmes aucune pièce de monnaie dans l’assiette que nous tendait Louis Morin. Vers quatre heures de l’après-midi nous nous relevâmes. À peine avions-nous fait cent mètres que nous vîmes un spectacle étrange. Deux phallus que nous savions être ceux de Louis Morin et du Capitaine, accolés par les testicules, dansaient et parlaient. Le bras de Benjamin Péret battait la mesure au-dessus. Le tout était une belle panoplie. Ce que disaient les deux phallus accolés : « N’écoutez pas l’avocat carafe si je vous dis le bon chemin du bordel à champagne télégraphe et la faillite du vent du nord qui prend le train Je ne connais pas le trou du marquis Vieux Corse il est temps de mourir et la tête de Barrès à qui l’on arrache un sanglot d’entre les roues du rire Nicolas II sur la terrasse du pain et du mouron pour les vieilles peintures trois amoureux au coin d ’un bois et la bécasse qui transforme les vierges en confitures. » Comme ils s’étaient arrêtés le bras de Benjamin Péret tourna une petite manivelle qui saillait entre les testicules. Aussitôt l’ensemble repartit de plus belle : « Frileuse la sonnette assouplit les muscles Victor le fox-trott et le petit vieillard à piston Dieu garde la fumée du vierge araucaria Les langues des locomotives au bout de tes tétons. Messieurs de Goncourt vont à la Bible en cinéma rendre justice au petit cambrioleur qui tournait les manettes ça remplirait 244 litres. » Nous aurions écouté longtemps ce langage charmant si Verdure n’était survenu. Je me levai. « Qu’allez-vous faire ? dit Aragon. -L’amour, répondis-je. -Mais c’est un homme. -Homme ou femme, peu m’importe. Le bijou que je cherche est inclus dans son ventre palpitant. Je l’irai chercher. De mes mains j’étranglerai le soleil et les golfes à fleur d’oranger ne sauront qu’arrondir des échines luxurieuses pour la satisfaction de mon amour. -Quelle erreur, me dit Aragon, vous n’avez jamais aimé les oignons crus et le son des mirages. » A ce moment le bras de Benjamin Péret saisit les sexes récitateurs et les emporta loin. Nous ne devions plus les revoir ni l’un ni les autres. A toute la vitesse de ses patins à roulettes Aragon s’en alla. Il bouscula au passage une horde de peaux-rouges en fleur de mai. Quand il ne fut plus qu’un point, je tournai le dos et marchai. Je devais marcher une grande partie de la nuit. Le Robinet Lyrique. On assassine une assiette creuse en vol de gypaète qui passe le bras autour d’une caille je n’aurai donc jamais de plomb dans la tête la fenêtre est ouverte et le thermomètre chante sa taille Escargot de Bourgogne creuse ta tombe le mégot meurt entre tes intestins et l’accordéon qui se résorbe en bombe connaît seul la seringue à destin Nicolas II sur sa terrasse du pain et du mouron pour les vieilles peintures trois amoureux au coin du bois et la bécasse qui transforme les vierges en confitures. Testament Pour Mes Amis. Messieurs de Goncourt vont à la Bible en cinéma rendre justice au petit cambrioleur qui tournait les manettes ça remplirait 244 litres. Clé De Sol. L’anémie pour l’automobile a le son des portes ouvertes la morale et la farine de Cordouan qui pétrit les pertes d’une cuisinière en fonte de Bessarabie. Prière. Frileuse la sonnette assouplit les muscles Victor le fox-trott et le petit vieillard à piston Dieu garde la fumée du vierge araucaria La langue des locomotives au bout de tes tétons. Controverses Philosophiques. N’imitez pas l’avocat carafe si je vous dis le bon chemin du bordel à champagne télégraphe et la faillite du vent du nord qui prend le train Je ne connais pas le trou du marquis vieux Corse il est temps de mourir et la tête de Barrès à qui l’on arrache un sanglot d’entre les roues du rire Proverbe vous n’êtes pas toutes les eaux minérales Des touches de chansons nous servent de semelles et les boeufs pâtureurs dans les cuvettes de cristal L’aveugle à ressort dans l’escalier secret du bocal à quenelles. Je guidai ma marche sur deux disques de chemin de fer rouge et jaune qui faisaient naître des fleurs étranges dans l’atmosphère. En arrivant, la porte de la pharmacie s’ouvrit d’elle-même. Paul Smara était au comptoir occupé à conjuguer un verbe pour ressusciter Isabeau de Bavière. Sur les tablettes s’alignaient les bocaux. Douze contenaient chacun une ampoule électrique bleue. Douze contenaient trois doigts qui s’agitaient dans tous les sens continuellement. Un bocal semblait vide. « Que voulez-vous ? me dit Paul Smara. -Ce bocal. -Noir de fumée la pyramide et la chute des corpuscules chromatiques, voilà les causes de mes insuccès. Ce bocal prenez-le si cela vous fait plaisir. Au surplus votre destin m’est indifférent. » Je saisis le bocal convoité. Aussitôt le bouchon sauta et vola dans l’air en disant : « Je suis Guillaume Apollinaire. » Immédiatement je me sentis paralysé, aveugle et sourd du côté gauche. Je m’aperçus bientôt qu’il n’en était rien mon corps s’était séparé en deux de haut en bas. L’autre partie se tenait devant moi. La section du corps était vitrée. Je pouvais juger de mon aspect par celui de ma moitié. À travers la vitre je regardais les chiffres s’entrelacer sans cesse. Quatre abeilles volaient autour d’un coquelicot que je savais être un poumon. Un commutateur électrique se trouvait à peu près au centre de tout cela. À ma grande surprise ma moitié parla en ces termes : « Moi, Guillaume Apollinaire, je t’emprunte ce fragment de ton corps tu me le dois bien. Le Sacré-Coeur jubile en invoquant la fleur des pois. Le peintre Delaunay m’a crucifié sur la tour Eiffel mais cette gloire est lourde. Sur un train d’ondes hertziennes, je suis venu jusqu’ici. Les express qui passent sur ton corps sans te faire de mal ont la saveur des bananes. Les prolégomènes et les postulats ne te feront aucun mal et la sentinelle enceinte multipliera les désirs de la garnison. Viens. » A cloche-pied nous nous en allâmes. Nous fîmes fortune à jouer à la marelle avec des enfants de milliardaires et les femmes en gésine à notre vue accouchaient spontanément d’équations mystérieuses qui chantaient la gloire du poète de Calligrammes. Malheureusement l’hôte chéri de mon demi-corps se prit dans un piège à loups. Il fut immédiatement transformé en fils télégraphiques. Et voilà. Je vous confie le secret. Tous les fils télégraphiques ne sont autres qu’Apollinaire. Il y écrit la merveilleuse chanson dont aucune note n’est dans un interligne. La chanson qui tourne autour de la terre. Quant à moi, j’avais repris ma forme normale. Une échelle double se trouvait là; je montai pour confier les secrets de la savane à l’âme de Croniamental. Elle n’était malheureusement pas assez haute je dus redescendre. Mais au lieu de descendre la tête à l’envers je le fis à reculons, de sorte que je ne sus pas quand j’arrivais à la surface et que je continuai de descendre. Je m’aperçus trop tard de ma méprise. J’approchais du feu central. Celui-ci était une grande salle où les entonnoirs se heurtaient dans un tintamarre harmonieux. Je le traversai sans crainte. Au centre il y avait un petit bassin où nageait un canard de celluloïd. Je continuai mon voyage, Miss Flowers me tendit la main pour sortir à l’air libre et elle me conta ce qui suit : « Un dirigeable évolue au-dessus de la ville. Des gens qui ne sont qu’une boule autour de laquelle tournent cinq bras et cinq jambes l’habitent. Quelques-uns sont descendus en tournoyant. Des gerbes de feu ont alors jailli sans raison des bouches d’égouts, les orgues des cathédrales ont clamé l’horreur des parfums en prison et des limaces de métal rampent le long des murs... Éperdue, j’ai confié ma peur à l’âme d’Apollinaire. -Que t’a-t-il dit ? -Il m’a dit : « Pire n’est pas un péjoratif. » « Ponce Pilate n’est pas un exemple de la gravitation universelle. » « Les corridors de l’enfer ont des recoins où se cache le feu de vos cigarettes quand elles s’éteignent. » Grande était ma perplexité. Un canot automobile était amarré tout prêt. Nous sautâmes dedans et partîmes. Des mains émergeaient de la Seine. Quelques-unes portaient des bouteilles. Dans l’une je trouvai ce message : « Riche et clair espoir du feu le parfum des chères martyres exhale mais combien peu le drapeau qui flotte à Palmyre. Éventez-vous de vos mouchoirs sinon nous mourrons ce soir et dans les villes assiégées des enfants au coeur léger diront l’aventure absurde du rossignol et du guerrier kurde. » Que pouvions-nous faire? Miss Flowers et moi sortîmes nos mouchoirs. Des cavaliers isolés, sur la berge, les prirent pour cible. Aucune balle ne nous toucha. Le ciel en fut troué à hauteur de nos yeux. Derrière un bouquet d’ormes retentissait la sonnerie des clairons. Un étendard invisible claquait comme un obus. Les nuages épousèrent la forme de fleurs ignorées. Le canot automobile fuyait vers la mer. Un petit drapeau triangulaire flottait à l’arrière. Le courant accélérait encore notre allure. Dans le lit du fleuve flottaient des cadavres. Je reconnus au passage le cadavre définitif de Benjamin Péret. Plus loin nous vîmes un homme nager en remontant le courant. Il nous salua au passage de ces mots : « L’eau solidifiée des pôles est l’espoir des fiancées idéales. Au bal des confetti retentiront d’éclatantes fanfares. Les guerriers asiatiques vêtus de soie et de plume planteront les vôtres aux murailles avec des épingles d’argent. Les fleurs mourront sans papillons. Gagnez la haute mer ! un parfum de mort m’attire en ces lieux. Des faits horribles vont se produire ! Fuyez ! « Je connais ce nageur, me dit, quand il fut passé, ma compagne assise à côté de moi. Il marchait sans bruit, un jour, dans la rue. Il se retourna soudain et me dit en désignant un paisible cocher : " Cet homme va mourir. " Des étoiles enflammées giclèrent du ciel sur les toits, des toits dans la rue. Quand l’ordre se rétablit, cet homme avait disparu. Le cocher était mort. » Je me taisais occupé à ausculter le mystère qui nous avoisinait. Bientôt la mer apparut. Les galets des plages du littoral étaient des crânes de morts que les flots roulaient sans les briser. Les phares agitaient les bras dans la brume vers des flottes qui découpaient à l’horizon des pignons noirs surmontés de drapeaux. Le canot se dirigea vers eux. Des foules silencieuses se suspendaient aux échelles de corde. Le capitaine se tenait à la passerelle de chaque bâtiment. Un mousse juché sur le plus haut mât chantait : « Je vois les tours de Notre-Dame et les clairons de Jéricho cette foule que j’affame a perdu son or à Monaco. » Difficilement nous traversâmes les dix-huit rangs de nains qui nous encerclaient. Quelques-uns nous firent des signes, les hublots fermèrent un à un les paupières. À quelques lieues plus loin nous trouvâmes un navire isolé, le dernier, qui rejoignait les autres à toute vapeur. Vitrac se tenait à l’arrière. Ses cheveux traînaient des nageuses nues de tous les recoins des vagues et les marsouins familiers sautaient à l’entour de l’hélice comme des chiens caressants. Puis ce fut la mer sans rivages ni oiseau ni courant. Le canot s’arrêta de lui- même. « Vous rappelez-vous le nom du vapeur de Vitrac ? me dit Flowers. -Le Saint-Gildas les coqs, répondis-je. -Et le premier que nous rencontrâmes ? -La boussole éperdue. -Votre silence m’étonne autant que cette floraison d’astres au fond des eaux. » Je regardai. Le ciel était obscur, mais du fond de la mer montaient des lueurs de minute en minute plus nettes. Bientôt lumière éclatante ! L’ombre de notre canot se projeta sur les nuages qui nous surplombaient. Les poissons dont les yeux électriques éclairaient les bas-fonds furent à fleur d’onde, émergèrent et du vol sûr, droit et silencieux, des dirigeables ils filèrent vers la terre. Une baleine tanguait un peu. Le serpent de mer prolongea longtemps la lueur de ses écailles humides. Des crabes géants, les pattes écartées, flottaient dans l’air avec une silencieuse résignation au coin de leur gueule baveuse. Puis tout fut désert. Alors l’eau commença à diminuer, des arbres, des coraux émergèrent, la mer déserta les îles comme une gencive arrachée autour des dents, tout fut à sec. Sur le sable je vis un petit coffret : je l’ouvris. Les diamants et les perles après lesquels Miss Flowers avait couru pendant si longtemps y étincelaient. Elle ne parut pas surprise. Elle en ceignit ses hanches et son cou et, anxieux, nous attendîmes. Les nuages du ciel se déchirèrent poussés par un vent rapide. La lune apparaissait par instants à travers leur fuite, de sorte qu’elle semblait rouler vertigineusement. Quand le ciel fut étoilé et pur, nous aperçûmes distinctement les flottes nombreuses qui montaient vers le ciel en suivant un invisible escalier en spirale. Les poissons les suivaient, derrière venaient les oiseaux. Les hirondelles sifflaient, leur passage précéda les oiseaux de mer et les rapaces; les autres volaient pêle-mêle. Avec le balancement des baudruches, les éléphants précédèrent le reste des animaux. Ils cornèrent aux mondes d’invraisemblables proclamations. Puis ce fut l’ordre et le calme. La faveur nacrée des rapides dans les hémisphères, le roulement des cylindres massifs, l’engrenage exact des vocabulaires inconnus furent désormais la raison d’être des crimes. Des garçons plantés aux passages à niveau invitèrent les voyageurs à descendre. Ceux qui obéirent furent traînés par les pieds jusqu’au marais prochain. Les équerres des mathématiciens provoquèrent des catastrophes retentissantes dont les arbres portèrent à l’équateur le récit effrayant. Nues, hâves et désolées, des femmes à chaque borne attendirent, cuisses écartées, l’amour. Des nègres les narines transpercées de bracelets d’or emprisonnèrent les danseurs éperdus. Les tambours battirent sans fin le réveil dans les casernes vides et les trompettes de cavalerie firent retentir dans le même temps l’extinction des feux. Les bouteilles changèrent de forme. Les prêtres adorèrent des dieux cloués sur des étoiles à cinq branches. Les enfants qui naquirent portèrent tous le nombril en relief et non en creux. Les rêves des adolescents furent des cauchemars abstraits comparables à la vie du chiffre 244 dans la série d’équations d’une quelconque démonstration algébrique. Les astronomes observèrent des signaux lumineux dans les cieux sans astres. Les enfants moururent volontairement et sans raison, les vieillards prolongèrent leur existence au moyen de piqûres intra-veineuses qui rendaient leurs veines saillantes au-dessus du nez, aux tempes et aux chevilles. Par un sentier qui descendait d’une colline, parurent Mr et Mrs Josephson et Malkine. Leur présence rétablit la norme. De jeunes éléphants mangèrent des tablettes de chocolat dans la main de Mrs Josephson. Le mari de celle-ci vit s’incliner vers lui les réverbères et les mâts à drapeaux. Quant à Malkine, il regardait du haut d’un cap monter les flots silencieux. Le serpent de mer rôda longtemps à l’entour de lui puis il reprit sa pose assoupie autour des îles Marquises. Les vagues lentes et majestueuses soulevèrent notre canot, le moteur reprit à ronfler, l’hélice battit les flots. Debout à l’avant Miss Flowers clama : « Qui est-ce qui fait naître les fleurs dans les poumons des poitrinaires ? « Qui est-ce qui détruit l’équilibre des diaphragmes ? « Qui est-ce qui, d’un geste, courbe vers les fleuves les canons et les sémaphores ? « Qui est-ce qui noie sans pitié les prunelles dans les souvenirs alphabétiques ? « Qui ? Qui ? Celui-là seul sera mon amant. » Et le canot continua de filer tandis que la lune au- dessus de nous se surmontait lentement d’un point d’interrogation lumineux et inexplicable. Feuillages minéraux breuvages ferments, nos nuits d’amour vous ressemblèrent. Les algues odorantes qui nous ombragèrent ont laissé sur nos fronts le reflet des méridiens rapides. La fuite des heures simula le vertige des hautes altitudes. Sur quel tableau noir ai-je inscrit la relation du coeur et des mains et la formule du carbure insoupçonné ? Roulez, cercles de feu des danses et des boulevards pluvieux. Des chandelles automatiques créaient des vagues tumultueuses et des villes submergées tendirent au ciel des moteurs qui se rouillaient. Les carabiniers et les batteurs d’estrade suffoquèrent quand la lumière du projecteur balaya la campagne. Des vieillards impotents prononcèrent, avant de perdre leur dernière dent, des paroles qui plongèrent leurs fils dans l’horreur et la désolation. Les pêcheurs à la ligne furent entraînés dans le sillage de poissons robustes. Des éclairs rayèrent le ciel en silence. Le canot s’arrêta au milieu d’une rade. Une jetée neuve s’avançait surmontée d’un petit phare de briques rouges. La ville était composée de rues tirées au cordeau qui se coupaient à angle droit. Des policemen se tenaient à chaque angle. Une foule cosmopolite, blancs, nègres, jaunes, se hâtait sans paroles. Les autos elles-mêmes ne ronflaient pas, tout au plus sifflaient-elles parfois. Dans un théâtre nous assistâmes à un accouchement. Dix-huit nains l’accompagnaient sur des mirlitons. Le soir des femmes vinrent à nous. Miss Flowers les dévisagea curieusement. Elles regardèrent le bout de nos ongles et passèrent. Dans un café le Capitaine, Verdure et Baignoire buvaient du whisky. Nous entrâmes nous asseoir à leur table. « Vous avez retrouvé vos bijoux ? dit l’officier en pâlissant. -Oui, dit Miss Flowers, j’ai trouvé aussi ceci au fond de la mer. » Verdure, Baignoire et moi poussâmes un cri. Sa main élevait une boussole au radium qui portait deux aiguilles. Le Capitaine la considéra. « Cette aiguille, dit-il, indique le pôle Sud mais l’autre indique une direction inconnue. -C’est celle que nous suivons. -Vous rencontrerez sur votre route des jockeys anonymes. Les ruades de leurs chevaux feront paraître des armées de samouraïs bardés de bronze. -Les voici déjà », dit l’Américaine. Nous nous levâmes. Dans la rue défilait une armée de Chinois. Ils étaient vêtus de complets à carreaux, armés de revolvers et tenaient de la main droite des pavillons de phonographes. Leurs yeux atones semblaient ceux des aveugles. Une musique étrange les suivait. La foule faisait sur les trottoirs de grands gestes sans signification. Miss Flowers me dit : « Ne croyez-vous pas que le sang des jeunes filles coule plus rapide au centre des torrents ? La charnière des coffrets à secret se brise devant mon regard. L’événement que nous attendons va se produire. » De derrière la cloison de bois découpé sortit une femme. Elle avait un vaporisateur dans les mains. Un jet de liquide bleu nous rafraîchit le visage. Une grande plaine s’ouvrit devant nous. Nos compagnons avaient disparu. Tout était désert alentour de nous. On apercevait à peine à l’horizon le sommet extrême de la tour Eiffel. Un miroir ou une surface métallique y étincelait. Un drapeau claquait au-dessus. Je me trouvai place du Havre. La gare Saint-Lazare ne fut pour moi qu’un amas de confetti verts et rouges où des multitudes d’oiseaux psalmodiaient les litanies de Marie : « Sainte Vierge ayez pitié de qui ne l’est pas ou plutôt non pas de pitié pour elle, ni de justice mais le pouvoir pour les prostitués et les prostituées de régner sur ce peuple imbécile. » Miss Flowers surgit d’une bouche d’égout. Un enfant au milieu de la place effrayait les autos. Enfin la rade s’ouvrit devant nous. Entre deux eaux flottaient les têtes des généraux de la République. Flowers en pêcha une dans une ombrelle. Celle de Hoche. Les pêcheurs du quai, à genoux autour d’elle, se masturbèrent en cadence. Leurs femmes présentèrent un étrange tableau. La tête de l’une complètement enfouie dans le sexe de l’autre, elles tournèrent sur elles-mêmes comme des toupies. Mais déjà le Panthéon s’ouvrait devant nous. Des ministres en vestons blancs de barman débitaient des membres de grands hommes. La tête de Hoche fut adjugée 3 francs 50. Des Anglaises acquirent les viscères de Victor Hugo à bas prix et le sexe de Sadi Carnot fut l’objet d’enchères inouïes entre les invertis multicolores et M. Nobel. Enfin nous sortîmes. La cathédrale où jadis le phallus m’avait prédit de terribles choses était là. À la place de la porte du tabernacle, il y avait un disque de chemin de fer rouge. La locomotive roula avec un bruit formidable à travers les voûtes et derrière elle des colimaçons rampaient rapidement, laissant la traînée argentée des rails et des bracelets de femme. Des prêtres apparurent. Les cierges brûlaient à la place de leur braguette et leurs timons se tendirent vers moi. Réfugié sur l’autel, j’arrachai le crucifix et je m’en défendis à grands coups d’estoc. Quand le choeur fut parsemé de leurs crânes défoncés, je m’arrêtai. Le vin du calice était d’un beau grenat. Une étiquette portait le mot « quinquina ». D’un trait je l’avalai. Je dévissai alors la tête du Christ de mon épée improvisée. C’était le manche d’une clef. À l’instant où je la retirai, je m’aperçus que le sexe du dieu figuré avait disparu et qu’en réalité c’était l’extrémité de cette clef. J’ouvris le tabernacle-disque d’alarme. J’en sortis le collier de Miss Flowers. La foule qui assistait à la scène à genoux, jupes et pantalons et caleçons retroussés pour avoir la peau nue sur les dalles, se releva. Je constatai que le collier avait des milliers de kilomètres de long. La foule m’aida à le porter et le soleil transpercé de dix-sept couteaux de couleurs différentes me vit traîner alors l’univers derrière moi, tarasque baveuse à colonne vertébrale de pierreries. Sur le ventre blanc des femmes, étaient tatouées les parties du monde : « Afrique Amérique Asie Océanie Europe Salut ! Les seins de mes nourrices futures à vos golfes ensoleillés et vos pôles dans leurs yeux » Paquebots paquebots nés des coeurs de baleines ne sombreriez-vous pas enfin dans nos mémoires si quatre chevaux noirs dispersant leur haleine suscitaient le tocsin des adieux dans la foire Le capitaine à bord de la belle Eugénie Au creux du phonographe insultait les comètes Les trois nageurs étaient trois rois d’épiphanie qui portèrent l’encens au foetus endormi dans un bocal d’alcool entre deux épaulettes L’homme au pilon de marbre orgueil ce n’est pas moi Les maréchaux ténors chamarrés de tempêtes en chantant ont léché le sexe des statues au festin des poissons ils sont morts d’une arête qui traversa leur oeil leur coeur et leur nombril Amours des nébuleuses Oh! seins de ma maîtresse Les yeux des astronomes ont jailli des lunettes et ces yeux dans les cieux tels des yeux de négresse reflètent en leur rondeur ma luxure et ma tête. Les toits des maisons devinrent le centre de bals concentriques où pleurèrent les battements de mon coeur. Mon nom, cent quatre fois inscrit sur les murs, dessina la flèche que j’aime. Flèches de la direction des trains multiples vers le littoral d’où s’évadent des ponts transmarins. Leurs arches un instant furent des ellipses grâce aux reflets dans l’eau et des lanciers anglais à veste rouge me supplièrent de les aimer. Je sais comment s’allume un incendie je sais résoudre l’équation du deuxième degré et vos échines sont mes osselets, mon joli jeu d’osselets. La cravate de chanvre au cou j’ai tué le roi d’Angleterre. Le prince Pigalle m’a donné sa fille en mariage et j’aime la main de femme qui gagne au poker. Le coeur des garçons saute en silence sur les lames de cristal du parquet, une femme se dessine sur chacune et j’ouvre d’un regard cent quarante-trois portes. Cent quarante-trois femmes en sortent. Elles ont des perruques vertes et leurs genoux entrechoqués rythmèrent la danse d’un serpent et d’une tortue. Miss Flowers met la main sur mon épaule : « Vos yeux cinq parties du monde à cent quatre- vingts degrés je les mangerai. » Ses dents s’enfoncèrent dans mes orbites. Je sentis le liquide du cristallin se répandre entre mes gencives. Quand elle desserra son baiser d’autres yeux me repoussèrent, et verts. Vingt fois elle goba mes prunelles, vingt fois des yeux verts renaquirent dans mes orbites et je ne pus que rire. Ses cheveux queue de paon distinguaient trente- sept univers. Miss Flowers releva ses jupes. Son sexe Afrique Afrique où fleurit l’équateur s’ouvrit comme une belle fleur. Je me couchai dedans. Bercez bercez, sommeil et volupté, l’amour des deux amants nourris de regards. Sur son nombril pivotait la boussole aux deux aiguilles et son pôle ô c’est ce cul musclé où mes doigts disparaissent. Ses seins étaient à portée de ma bouche mes dents s’accouplèrent aux deux tétons laiteux. deux phallus entre les dents, j’entraîne dans ma chute trois constellations et les fleuves amazones coulèrent entre mes aisselles. Quatre avions survolaient la ville. Une gerbe de flammes en jaillit. Dix-huit parachutes se balancèrent dans l’espace entre les quatre colonnes de feu. Quand ils furent près du sol je pus constater que c’était dix-huit femmes aux larges jupes. Une hélice tournait à la place de chacun de leurs bras. Elles atterrirent doucement. Une ancre d’or traînait accrochée à leur ceinture et leurs cheveux longs et bleus noyaient des sloops avec leurs équipages. La foule cependant avalait le collier. Quand chaque individu eut avalé une pierre ils furent transformés en pilules. Un génie invisible les mit en bocal sur des tablettes de verre dans la pharmacie. Je n’avais plus dans la main que la main de Miss Flowers. « Croyez-vous, me dit-elle, en avoir fini avec mes persécuteurs ? Non ! -Qu’y a-t-il encore ? dis-je. -Regardez. » Nous étions cernés par des bandits à la solde du Capitaine. Nous dûmes nous réfugier dans la pharmacie. Les coups de revolver crevèrent des flacons de liquides parfumés. « Dans la liqueur fragile où nagent mes descendants, dis-je, il y a place pour plusieurs villes. -Il s’agit bien de cela », répondit-elle, et la sagesse était en elle. Notre provision de cartouches s’épuisait... Déjà les assaillants escaladaient le monceau de ceux que nous avions tués. La Seine est un fleuve paisible, mais lorsque la colère de Dieu ou des éléments la possède elle peut, d’un seul flot, sortir de son lit, balayer les ponts, heurter les bases du Louvre et du Palais de Justice et, plus sûrement que la foudre, le feu, le canon, la main des hommes, emporter dans ses eaux justicières les monuments et les méchants. Cependant que ces événements se passaient, la Seine en effet montait lentement aux marches des quais, bientôt les pontons furent des points à l’horizon. Les péniches depuis longtemps avaient dépassé Le Havre. J’aperçus la tête d’un bandit derrière un bocal bleu de la vitrine. D’une aiguille à ponctions lombaires je perforai son coeur. Le sang jaillit jusqu’aux ampoules électriques et nous fûmes éclairés de rouge. L’eau gagnait du terrain. Le Louvre se dissolvait. Des tableaux furent emportés vers les Amériques et les statues de marbre s’enlisèrent dans la vase. La rue de Rivoli était un torrent et fuyait. L’eau escaladait la rue Notre-Dame-de-Lorette. M. Louis de Gonzague Frick émergea longtemps. Son oeil, phare blanc, répercuta le soleil jusqu’à l’horizon, un bras attesta le vide et ce fut tout pour M. Louis de Gonzague Frick. La porte de la pharmacie céda soudain sous le poids des agresseurs Les derniers bocaux fracassèrent encore quelques cervelles. Une main étreignait Flowers au cou. Je posai ma main sur l’épaule. La tête se retourna. Je ne la connaissais pas. Un violent coup de poing me fit choir à terre. Je perdis connaissance. L’eau entrant dans mes narines me fit revenir à moi. Deux pieds barbotaient à portée de ma main, je les saisis. L’homme tomba. Accroupi sur sa nuque, j’attendis qu’il fût noyé. Nous étions sauvés. Flowers tomba dans mes bras. L’eau atteignait nos hanches. D’étagère en étagère nous lui échappions. Mais l’eau montait, montait toujours. Le plafond arrêta notre ascension. Allions-nous mourir ainsi ? Ludions sans essor. Ma main se posa sur quelque chose de rond. Je m’approchai de l’oeil-de-boeuf que eau atteignait déjà. Sauvés! nous étions sauvés. C’étaient des ballons d’oxygène. En hâte nous sortimes après que j’eus regardé l’heure à la pendule suspendue au mur. Il était trois heures et quart. Dehors le soleil rayonnait. Nous nous retournâmes, l’oeil-de-boeuf avait disparu déjà submergé. Je crus voir un bateau au loin. C’était le sommet de l’Arc de Triomphe. Lui aussi fut en peu de temps hors de notre vision. Des appels ! André Breton était à l’avant de la barque. Il m’aida à monter. Mais Miss Flowers refusa. Nous la vîmes partir soutenue par deux testicules géants vers un anus sanglant à l’horizon dans lequel s’engouffraient les ondes les étoiles et la nuit. Je regardai l’heure. Il était huit heures vingt-cinq minutes du soir. « Y a-t-il longtemps, demandai-je à André Breton, que les flots coulent à pleines veines sur les histoires nationales ? -Il y a six jours. -Ainsi, le labyrinthe de couloirs que trace ma vie dans l’atmosphère crée les pulsations du coeur d’un monde sonore et métallique ! -Oui, mais regardez ! » L’eau s’enfuyait vers l’ouest avec la rapidité d’un torrent. Bientôt nous reposâmes sur le sol vaseux. Au galop d’un mustang, Miss Flowers passa. « À la vitesse du tour du monde en vingt-quatre heures les eaux tournent autour de la terre d’est en ouest. Fuyez sinon le flux oriental vous noiera. » Ah nos pieds bondirent aux marchepieds des motocyclettes. « Quelle heure est-il ? dis-je à André Breton. -Il est huit heures dix. » Nous fuyons. Des trains entiers hors des rails poursuivaient le reflux pour échapper au retour des mers unifiées. Les grosses locomotives aux prunelles sanglantes meuglaient. Les autos se poursuivaient avec des klaxons de désespoir et la population universelle tournait autour du globe. Ah ceux que la fatigue arrêta ! ceux que les chagrins contraignirent au repos près des tombeaux à préjugés ! L’eau les noya sans regret et sans amour. Tremblez nations ! nations! vos drapeaux en vain imitent les vagues mais des bigorneaux et des moules s’accrochent aux hampes. Où sont vos gloires nationales et vos orgueils périmés ? Où sont vos vanités meurtrières aux nageoires bigarrées et trouées comme de vaillants étendards ? Épaves au gré du courant équatorial et des maelströms tropicaux. Les statues de vos grands hommes ? Les temples où vos drapeaux se cristallisent dans les ors mortuaires ? Les tombes de vos généraux, de vos philanthropes et de vos philatélistes ? Écueils ! écueils! écueils! où se brisent les vapeurs affolés. La vague un instant joue avec des cuisses luxurieuses et des enfants nouveau-nés sont empalés sur la flèche des cathédrales à six cents mètres de profondeur ! Nous les avons vus quand, les pieds lourds de vase, nous poursuivions les flots en compagnie des crabes sympathiques parmi l’étincellement des poissons dépaysés qui sautaient dans des flaques sans oxygène. Vos lois et vos devises ? Les pieuvres et les homards qui s’entretuent y trouvent des raisons d’espoir ! Les algues s’accrochent aux parapets des ponts transocéaniques où nous passons une fois par jour. La ville d’Ys ? Je l’ai traversée un jour. Les boutiques d’oculistes au nombre de cent deux y étaient éclairées. Les yeux artificiels aux couleurs différentes étincelaient dans leurs écrins, ô bijoux clairvoyants, et les habitants immunisés contre la noyade nous regardaient passer en ricanant. « Quelle heure est-il, André Breton ? -Il est huit heures dix. -Encore! » Quand nous passions près des vespasiennes le bruit des machines à écrire nous effrayait et des phrases lumineuses décrivaient de surprenantes paraboles dans les nuages parsemés d’arcs-en-ciel et d’aurores boréales. « Quelle heure est-il, André Breton ? -Il est huit heures dix. » Un avion durant huit jours nous transporta. La file des locomotives attelées aux trains multiples de cent et les automobiles présentaient un spectacle tragique. Ceux qui s’étaient réfugiés sur les hautes montagnes avaient vu les glaciers fondre dans l’eau salée, puis le ressac avait effrité les cimes rocheuses et des processions de cadavres marquaient les parallèles et le sens de la marche du soleil. « Quelle heure est-il, André Breton ? -Il est huit heures dix. » Des pieuvres attardées dans les trous d’eau attaquèrent des fugitifs. Des gens enlisés par centaines furent noyés et le soleil projetait toujours notre ombre de façon égale sur le sol. « Quelle heure est-il, André Breton ? -Il est huit heures dix. » À l’atterrissage nous retrouvâmes Mme Breton. Un collier de coquillages entourait son cou et Harry le petit ouistiti jouait du mirliton sur son épaule. Tous les trois nous poursuivîmes notre fuite. Certains qui avaient embarqué dans des sous-marins s’enfoncèrent dans le sol et le feu central liquéfia les parois étanches. Ceux-là que la course lassait attendaient la mort en d’effroyables amours et les atolls laiteux qu’ils déterminaient à la surface des ondes illusionnèrent des nageurs en péril. SOUDAIN LA MER S’ARRÊTA ! Peu de temps ! Elle se reprit à tourner mais d’ouest en est. Les nuits et les jours se succédèrent deux fois plus vite qu’en temps normal. Nous conservâmes le souvenir attendri du perpétuel matin qui avait éclairé les jours précédents. La lune au croissant mince fut dans le ciel le socle de notre globe mappemonde échappée et folle. Durant quelques heures, nous fuîmes avec un régiment de pompiers. Leurs trompes sans cesse appelaient le feu libérateur et ils jetaient leurs casques comme un lest encombrant. Ceux-ci parsemèrent longtemps notre route. Les nuages y dessinaient les parties du monde englouties et des hippocampes mouraient d’avoir voulu s’y mirer. Des millions de Chinois couraient coudes au corps. Les canons engloutissaient le flot par la culasse et crachaient des... magots à pleine gueule. Les paquebots engloutis depuis de longues années et receleurs de trésors n’arrêtaient personne. Au détour d’une presqu’île je me retrouvai seul. J’entrevis Aragon quelques heures mais lui aussi me perdit. Baron, Vitrac et Morise passèrent à portée de ma voix mais je ne pus les rejoindre. Miss Flowers durant quatre jours me donna la nourriture étoilée de ses seins laitiers. Les volcans projetaient en vain des cendres et des laves. Ils étaient périodiquement éteints et périodiquement ils se rallumaient. Que peu de chose alors étaient les croyances, les religions et les respects. Le salut individuel seul comptait et personne ne s’en fit faute. Des parcs d’huîtres entiers décoraient les vestiges d’orgueils et les astronomes des planètes voisines constatèrent autour de la terre l’existence d’un anneau bleu comme une lame de sabre. C’était la file ininterrompue des avions dont les hélices cadençaient des éloges héroïques. Présidents de Républiques ! Rois ! Épiciers ! Hommes chauves vos couronnes de laurier nous les avons données au lycéen premier prix de gymnastique et votre cerveau, éponge gorgée d’eau, pisse par vos orbites glauques. Enfin, après trente-quatre jours de cette vie, les océans et les fleuves s’emboîtèrent dans leurs lits. Des baigneuses nues nagèrent en vue des plages à la mode, les femmes relevèrent leurs jupes en ma présence et tout fut comme par le passé. Louis Aragon me dit : « Notre corps détermine dans l’air une matrice éternelle. La trace de vos gestes est invisible mais immortelle dans l’espace. J’ai trouvé le moyen d’y couler du bronze. » Il s’arrêta devant un arbre. « Ici, dit-il, ici se tint Arthur Rimbaud dix minutes durant. Regardez. » Le bronze coulait, liquide, d’un bidon. Bientôt il détermina une statue à cent quarante-trois bras, à soixante-dix-neuf jambes, à tête monstrueuse où se creusaient trois mille quatre yeux, où brûlaient cinquante-huit fronts, où s’ouvraient quatre-vingt-quatre bouches. Je regardai Aragon. « Vous avez coulé la statue non de Rimbaud mais de tous ceux qui se sont arrêtés ici, la statue unique de tous ceux qui se sont arrêtés. Ah maudits soient les morts ou plutôt ignorons-les. Seuls les vivants sont beaux et dans le présent, non dans le passé. J’ai deux bras, deux jambes, deux yeux, une bouche, je suis capable de faire l’amour et je méprise infiniment ceux-là qui ne le peuvent plus. « Monstrueuse statue qui incarnes mes scrupules et mes préjugés, je te renie. Je t’avais crue vivante, agile, et suffisamment belle pour être aimée de volupté ! Mais tes bras tentaculaires ridiculement figés dans une seule attitude, mais ta bouche froide et sans ventouses, mais tes membres sans spasmes ! Je les hais. « Ô vous que j’imaginais au seuil de mes masturbations : Rimbaud, Apollinaire, Lautréamont, Jarry, Jacques Vaché, vous sentez mauvais, vous êtes laids, vous êtes incapables de faire ou de penser l’amour, vous êtes morts ! « VOUS ÊTES MORTS ! VOUS ÊTES MORTS ! » Qui sont Rimbaud, Apollinaire, Lautréamont, Jarry, Jacques Vaché ? Ces noms me disent d’anciennes saveurs mais j’ai oublié ce qu’ils signifient ! Ainsi quand le trappeur se heurte à un clan d’Indiens sur le sentier de guerre, il se dissimule d’abord derrière des buissons, des roches. Il s’aplatit, tourne autour d’eux pour que le vent emporte loin d’eux son odeur, rampe invisible aux veux non exercés, évite de courber les herbes, étouffe jusqu’au bruit des battements de son coeur, éteint l’éclat de ses prunelles mais d’un regard perçant, d’une ouïe attentive, observe et recueille les bruits et les mouvements du paysage. Un renard se lève à son approche; il pourrait le saisir mais peu lui importe la toison soyeuse et rare. Il le laisse fuir. Il abandonne les précieuses peaux de loutres qu’il porte dans son carnier et qui l’embarrassent. Il ne conserve que son rifle de Winchester et continue à fuir. Il passe au milieu d’un nid de répugnantes couleuvres. Il n’y prend pas garde. L’une d’elles se glisse par sa chemise échancrée et se blottit contre son ventre. Le froid mortel des écailles ne le fait même pas tressaillir. La couleuvre cruelle lui mord sauvagement le nombril. Son orteil lui-même ne tressaille pas. Le sang coule contre sa peau jusqu’à son pubis impassible lui aussi. Il supporte la douleur jusqu’à ce que, vaincu par un si beau courage, le reptile ressorte lentement et rejoigne ses semblables dans l’obscurité des taillis humides. Mais à quoi bon tant d’héroïsme. Les chiens de prairie des Indiens ont reniflé, la lune surgit soudain et projette une ombre, une sentinelle jette un cri guttural. Et voilà toute la tribu à la poursuite du malheureux. Les huit balles de son fusil abattent huit Indiens, mais cent les suivent. Il court alors. Un canon s’ouvre devant lui, il va se réfugier dans les propices ténèbres des rocs. Trop tard : un avant-poste de Sioux l’a vu. Il revient alors sur ses pas, déjoue ses poursuivants au-devant de qui il se précipite, entre dans leur camp, sème la panique parmi les femmes et disperse le feu dans les tentes qui flambent brillamment. La lueur attire ceux qui le recherchent, mais pénétrant dans le parc des chevaux, de quelques coups de bow-knife il coupe les traits qui les attachent, enfourche l’un d’eux et fuit avec le troupeau. Va-t-il échapper ? Les flèches sifflent autour de lui et s’enfoncent dans le sol. Ainsi voit-on dans les manuels d’histoire de France la bataille de Poitiers et le roi Jean et son fils. Prends garde à droite, trappeur, prends garde à gauche. Il précipite son galop, il est hors de portée des traits d’arcs, hélas, mais non de celle du rifle du chef aux plumes d’aigle. Une balle crève la panse du mustang qui le porte. Ils tombent à terre tous les deux. Il va être pris. Pas encore. Une cavale affolée par les cris des Indiens passe à le frôler. Il saisit sa queue, il bondit sur son échine. Enfin va-t-il échapper ? Oui. Non. Des Indiens ont pu saisir deux ou trois de leurs chevaux. Et au galop. Trois lassos sifflent. Le trappeur fut happé par les trois noeuds coulants et traîné dans l’herbe. Son bow-knife était enfoncé dans ses guêtres le long de sa jambe. Il tranche un des lassos, il tranche le second. Mais, à demi étranglé, ses forces lui manquent Il ne peut se libérer du troisième. Quand il revient à lui, il est fixé au poteau de torture, les Sioux marchent autour, de leur marche silencieuse, la pointe du pied posée la première. Ils chantent : Mon orteil dans la trace de ton orteil vaillant compagnon et l’ombre de mes plumes d’aigle et de vautour dans l’ombre de tes plumes d’aigle et de vautour et mon haleine dans la trace de la pirogue de ton haleine Enfonçons nos lances dans le flanc des juments brunes nos élans vers le soleil lancent de belles chevelures brunes Les yeux de nos squaws sont deux entailles de tomahawk la carapace de la grande tortue n’a pas de plus beaux dessins que nos tatouages guerriers Enfonçons nos lances dans le flanc des juments brunes nos élans vers le soleil lancent de belles chevelures brunes Nos yeux brillent comme la cigarette de maïs des planteurs espagnols notre calumet nous emporte au pays de la paix et de la guerre plus vite et plus loin que la bête soufflante des faces pâles qui gravit l’échelle vers le point du ciel où brille le soleil du soir Enfonçons nos lances dans le flanc des juments brunes nos élans vers le soleil lancent de belles chevelures brunes Nous l’attaquons parfois la fourrure de castor, fortune des trappeurs les belles métisses se pâment dans nos bras nous mettons sur leur poitrine nos mocassins mais nous n’aimons que nos squaws Enfonçons nos lances dans le flanc des juments brunes nos élans vers le soleil lancent de belles chevelures brunes Et nous scalpons nous scalpons les belles métisses nous scalpons les trappeurs et les chauffeurs Chantons vaillant compagnon Et buvons l’eau de feu Quand il revient à lui un hurlement général s’élève et tournant et dansant les guerriers tournent autour du supplicié. Les tomahawks volent dans l’air. Bois brûlé le trappeur va-t-il avoir le crâne défoncé par eux ? Non. Cinquante tomahawks viennent s’enfoncer à quelques centimètres de son visage dans le poteau auquel il est lié. Trois fois le jeu recommence. Puis les femmes arrivent. Elles lui enfoncent leurs aiguilles sous les ongles, elles mordent ses joues, ses cuisses, ses mains Puis la danse des hommes reprend. Cette fois de fins poignards viennent s’enfoncer dans la poitrine offerte, à peine s’enfoncent-ils juste ce qu’il faut pour qu’un filet de sang s’écoule. Plein d’orgueil, le trappeur chante durant ce temps : Saint Sébastien ne fut jamais aussi joyeux encore un coup de tomahawk il emporte la région de cervelle où je pensais à Ketty la fichue garce qui me trompa mais que j’eus pucelle Trente-deux étoiles à mon drapeau étoiles et raies sur les rails se sont brisées sous le galop de leur mustang à leur face je ne cracherai pas ma langue Je veux crier je veux hurler je veux chanter je veux vivre encore dix minutes de lyrique lâcheté par la parole et par la lutte de mes regards dans leur regard Encore un coup de tomahawk dans un fragment de mon cerveau qui m’échappe par lambeaux c’est là qu’était la peinture de Miss Flowers de San Francisco Frappez, frappez, vaillants Comanches ! mes seins mon sexe et mes gencives ! mes dents en collier sur les gorges lascives ! ma chevelure sur vos hanches ! vos culs sur mes juments rétives ! Étoiles de mon drapeau étoiles et raies je me fous bien de vos couleurs et de vos devises et de vos banquiers dans leurs coffres-forts Massachusetts Alaska Oregon Missouri Mississipi New York Kentucky je ne regrette rien Washington et La Fayette Franklin ni ma bicyclette ni mon rifle avec lequel j’ai tué un président de république ! Encore un coup de tom Je voudrais un peu de rhum! Soudain tous s’arrêtent et le grand Chef s’approche le couteau à la main. Trente secondes après la chevelure du malheureux surgit au bout de son bras tendu, hurrah hurrah hurrah et la danse en rond reprend et quarante-neuf fléchettes de sarbacanes viennent s’enfoncer autour de l’oeil droit et quarante-neuf autres autour de l’oeil gauche et une quatre-vingt-dix-neuvième perfore la prunelle droite une centième la prunelle gauche. En vain a-t-il voulu fermer les yeux; les premières fléchettes avaient cloué ses paupières aux joues et au front. Son nombril est le centre d’une cible hérissée de dards affilés et la danse continue. A trois milles de là, le cow-boy James et ses amis mènent leur troupeau de vaches et de taureaux. Les Sioux tout à leur vengeance n’ont pas placé de sentinelles, leur chant parvient jusqu’au plus jeune cow-boy placé en arrière-garde. Il appelle longuement James à l’échine longue placé en tête, James le chef. Celui-ci est en train de chanter : Vaillant taureau que je renverse par les cornes vaillant cheval sur les routes sans bornes ah quelle ivresse J’ai prospecté l’or j’ai chassé le castor on m’appela Bois brûlé teneur de manada du Névada. Je fus trappeur et les renards fourrés se sont pris à mes pièges dans les fourrés avec le pied de la peur Je suis marquis en Europe ici je suis cavalier ayant chacune une origine propre quatre fortunes en mes mains ont filé Je me fous de mon marquisat je surveille un troupeau de vaches dix-huit cavales sans relâche à tour de rôle j’exténue sous mon galop Mon revolver et ma carabine ont planté le drapeau étoiles et raies dans la poitrine de bien des gars dans les tripots. « Oh James, entends-tu le chant des maudits ? -Ô Bob courte oreille, me crois-tu donc sourd ? J’entends. » Les soixante garçons se sont réunis, le fusil en arrêt. « Holà les gars, entendez-vous ! -À mort », répondent les hardis compagnons. Ils engagent tout un conciliabule puis quatre d’entre eux s’en vont de façon à tourner le camp des Peaux-Rouges. Les autres durant ce temps disposent les boeufs et les taureaux et les vaches inquiètes sur un large pont. Un incendie est allumé derrière eux. Le troupeau fonce en mugissant aiguillonné par les rudes hommes. Est-ce le reflet de l’incendie là-bas de l’autre côté de la plaine ? Non, ç’en doit être un autre, sinon qu’auraient été faire les quatre compagnons qui partirent tout à l’heure ? Les Indiens ont vu le danger mais trop tard. Le troupeau les piétine eux et leurs femmes. Le troupeau passe en mugissant sur les enfants et les tentes et ne s’arrête qu’à la rencontre du second brasier. Il revient alors sur ses pas et s’acharne à son oeuvre de destruction. James et ses compagnons font un terrible carnage. Ceux qui ne sont pas tués sont carbonisés, une dizaine sont prisonniers. Rapidement ils leur ouvrent le ventre, tranchent leurs parties génitales, leur mettent dans la bouche, tranchent leurs têtes et leur enfoncent dans le ventre. Ils aperçoivent alors le trappeur à son poteau. Il remue encore faiblement et réclame de l’eau. Ils l’écorchent alors vif et le regardent mourir avec de grands éclats de rire. Le feu cependant se rapproche. Les cow-boys se rassemblent alors et James termine son chant de gloire. J’ai caché dans un trou sur les bords du grand fleuve mes titres de noblesse et trois chemises neuves mon lasso le plus beau collier que jamais puisse avoir un mort étranglera longtemps encore avant que je consente à quitter les halliers de l’ouest où le soleil danse comme un bélier. Quand les deux incendies, après s’être rejoints, meurent faute de combustible il n’y a plus trace d’hommes ni d’animaux, de vivants ni de morts. C’est ainsi que j’ai connu Miss Flowers. Le 17 juillet 1916, je traversais le pont qui va de la Morgue à l’île Saint- Louis. Une femme marchait devant moi, vêtue d’un costume tailleur bleu foncé quadrillé de raies plus foncées encore. J’avais remarqué place du Parvis-Notre- Dame le nerveux balancement de ses hanches et de sa croupe. Arrivée sur le pont dont j’ai parlé plus haut, elle s’adressa à un sergent de ville : « L’humidité magistrale à dose massive ne justifie pas le pouvoir des avocats. Aux barres des navires en détresse pleurent des chevelures. Les coquillages d’où elles s’échappent imitent le bruit des automobiles. La nativité de la très Sainte Vierge a meurtri mes seins. Silence oiseau vorace. -Faites donc, je vous en prie », répondit le représentant de la force publique. La femme alors enjamba le parapet. Au moment où elle culbutait dans le vide j’entrevis une tache noire au milieu du linge entre ses cuisses blanches que faisaient brider des jarretières élastiques. L’agent chantait, durant ce temps, une petite chanson : Tu n’as jamais connu mon amour pour tes yeux Maréchal de Grammont l’alpiniste en bouteille et le bateau de Shackleton dont les roues à moyeux d’escalade écrasaient des poissons durs d’oreille. Agent, dis-je, écoutez-moi. Ce veston (je le retirai) contient ma fortune gardez-le bien. Ce pantalon (je le retirai) faites attention qu’on ne marche pas dessus à cause du pli. Ces chaussettes (je les retirai) sont en soie, je les ai payées onze francs. » Quand je finis mes vêtements furent à terre à l’exception de ma chemise l’agent mit sabre au clair et monta la garde. J’enjambai le parapet et plongeai. Le vert-de-gris minéral aux commissures de mes pensées attribue la chaleur du soleil aux regards des passants. Je nageai en chantonnant une petite chose obscène dont je ne me souviens plus. La femme se débattait à quelques brasses de moi. Bientôt je l’eus rejointe. Son chapeau resta dans ma main et sa chevelure se dénoua. Par l’extrémité de ses cheveux roux je l’entraînai sur les marches d’un petit escalier qui trempait dans l’eau. Je sortis la rivière dans mes bras, la ruisselante rivière qui collait ma chemise à mon corps. Quatre cents femmes m’observaient au travers du tissu. Moi, je ne voyais que les deux dents canines placées de chaque côté de la bouche de la femme que je venais de sauver. La foule descendit silencieusement à ma rencontre. Deux agents s’approchèrent de moi. « Quelle heure est-il ? -Il est dans la cave. -Et le poisson ? -Avec des aiguilles piquées sur les bouchons. -Allez. » La femme dans mes bras, je remontai vers le quai. Quatre automobilistes à lunettes d’écaille me saisirent. Je me débattis, en vain. Mon fardeau fut arraché et, quand je me relevai, l’auto vert pomme disparaissait au tournant du quai Saint-Louis. Un chauffeur complaisant m’offrit une place dans sa voiture et, à toute vitesse. . . . . . . . . . . . . . . . . Le lendemain le sergent de ville qui prenait la garde de deux heures du matin à six heures au pied des escaliers de la rue des Envierges distingua une masse dans l’ombre. C’étaient quatre smokings noirs à revers de sang frais. Justement ému, il se précipita chez le docteur, celui-ci lui arracha l’oeil droit et l’agent, le lendemain matin, fut décoré de la médaille de sauvetage. Accroupi à l’avant de l’auto, sur le capot, j’entrai en correspondance avec celle que je voulais délivrer au moyen de signaux lumineux. De la main je cachais et découvrais le phare de droite de la voiture de façon à reproduire les signes de l’alphabet morse. Elle me répondait en faisant de même avec sa cigarette. Enfin, vers midi, nous nous arrêtâmes devant une auberge. Fugitifs et poursuivants nous déjeunâmes tous à la même table puis, sur le coup de deux heures, la course reprit plus sauvage et plus acharnée. Dans le wagon-couloir je me heurtai à l’un des ravisseurs. Je bondis à sa gorge. Son râtelier sauta dans ma main. Je m’enfuis. Seul dans mon compartiment, je posai le râtelier sur la banquette et l’interrogeai : « La couleur du ciel ? -Do dièse. -La température de ses aisselles ? -Minérale. -Son nom ? » Au moment où le râtelier allait répondre une balle de revolver le pulverisa. Des bandits masqués attaquaient le train. Les vitres se brisèrent de façon à dessiner des étoiles parfaites. À travers l’une d’elles, je vis la femme en travers de l’arçon d’un cavalier. Je saisis le cheval par la queue et, à un train d’enfer, tous les trois nous partîmes. Quand le cavalier arrêta son galop, il se retourna, me tendit la main : « Bonjour cher ami. -Bonjour. -Une partie de poker ? -oui. » A minuit j’avais gagné trente mille francs. Le train roulait toujours. L’inconnu posa cent billets de mille sur la table. « Je vous les joue contre ce que vous voudrez. » Nous abattîmes les cartes. « Flosh », dit-il. J’avais Flosh royal. Je constatai que les figurines de ses bank-notes représentaient la belle inconnue. La table se mit à tourner sur elle-même. Décapité, la tête au centre de la table et le corps au diable, le bandit avait disparu. « Avez-vous du feu ? » me dit-elle. Je lui en donnai. Mais qu’est-ce que je voulais lui demander, me demandai-je à moi-même. Je m’en souvins quand elle fut dans la chambre. Son nom ! Je ne savais pas son nom. Je me couchai. Bientôt je constatai que des ennemis introduisaient du chloroforme dans ma chambre par le trou de la serrure. Il y avait dans le mur un trou fait par un clou qu’on avait arraché. Je sortis par là aussi facilement que par une porte cochère. Quand je rentrai le lendemain matin je me couchai exténué. Mais le chloroforme bourdonna de nouveau à mes oreilles. Une porte cochère s’ouvrait dans le mur. Je m’en allai. René Crevel cependant, surgit de la cheminée. Miss Flowers s’assit à terre. Je fis de même. Le dirigeable brisa l’horizon et survola la plaine; cinq hélices à deux pales s’en échappèrent. Nous nous aperçûmes bientôt que c’étaient ces créatures étranges dont l’apparition avait effrayé jadis ma compagne. Avec la grâce des acrobates faisant la roue ils se dirigèrent vers nous, se laissèrent choir sur le sol : Nous nous nommons Eusèbe Clarinette Fanfreluche Synonyme Torpilleur si notre image vous fait peur n’attrapez pas la coqueluche nous allons vous conter des choses surnuméraire alcaloïde. qui feront mourir d’ankylose les amoureuses ovoïdes. Napoléon debout sur son cheval simule un feu d’artifice au pétrole et les boeufs patineurs dans leurs cuvettes de cristal ont fait mourir Sébastopol. Britanicus au creux d’or des citrons et l’aigre sifflement des branches de hiboux ma mort qui m’enveloppe aux râles du coton tatouera l’hémisphère aux flancs des acajous. André Breton clamant un phare au chant des flottes a fait naître la voile aux bouchons ajourés l’oiseau que l’engrenage et l’air ont adoré calcule avec lenteur l’évolution des notes. Le lustre au doigt Vitrac incline au collodion la fraîcheur d’une clef dans l’humble corridor la prière infinie d’où naîtra le pardon au fond des lacs d’acier perpétrés par la mort. La roulotte au combat qu’armèrent les canons suggère à tout venant l’incendie des jachères et le grave problème où triomphe Aragon trace au ciel un diamètre et l’effroi quaternaire. Miss Flowers se leva. « Nu-tête, nu-pieds, nu-jambes, nu-cerveau, nu-corps, c’était donc là l’idéal de vos faces en pilules d’iode. Que fais-je ici et vous-même ? À ce soir, au Pelican’s bar. Des appareils photographiques y reproduiront les traits de personnages imaginaires. Venez. » Elle s’en alla. À ce moment reparurent les vingt-cinq images d’André Breton. Elles passèrent devant moi et chacune me récita un poème. Je n’ai pu me souvenir de tous. En voici quelques-uns : L’inconnu marocain c’est notre raison d’être au sémaphore ami des rails et incendies près d’un disque solaire au bon vouloir du mètre Créer l’enfant perfide à l’épaule amaigrie. Piston vieille et violon sur la cime des toits ont fait fuir le ciel bleu qui naît de la chemise nos voeux incendieront le dernier de vos rois et le feu de nos mains dans votre main s’attise. Puis dans un coup de vent elles disparurent. Les êtres à cinq bras et cinq jambes se mirent à tourner autour de moi. Je me dirigeai vers la tour Eiffel. À l’entrée dans Paris, je constatai que les gabelous étaient décapités. Leurs têtes étaient enfoncées sur les piques des portes. Dans une rue transversale je revis défiler l’armée des Chinois. Les êtres étranges et moi roulâmes vers eux à une vitesse folle. Bientôt nous les atteignîmes. Je les suivis. Ils entrèrent tous dans un établissement de bains. Des cabines s’échappaient le commandement des officiers et le chant de travail des marins : C’est bâbord qui gagne qui gagne C’est bâbord qui gagne tribord C’est tribord qui gagne, qui gagne... et le grincement des amarres contre les bornes de bronze. Je pénétrai dans une des salles. La baignoire était pleine d’eau bleue. Je m’y étendis. Les robinets murmuraient le récit d’un crime effroyable au coin du feu. Les gens qui les écoutaient en tremblaient de peur. Une petite fille tomba dans le brasier. On la laissa se carboniser sans y prendre garde. Du trou d’écoulement d’eau s’échappa enfin le gros ballon. L’envol ne fut qu’un bond au-dessus des toits. La nacelle était d’osier. Je voulus regarder l’heure. Je constatai que ma montre avait été remplacée par l’inexplicable boussole découverte par Miss Flowers. Le ballon se dirigeait rapidement dans la direction inconnue de l’aiguille supplémentaire. Je remarquai que cette aiguille n’était pas fixe et que cependant elle ne faisait pas un angle constant avec celle du nord. Je regardai la terre. André Breton agitait vingt- cinq fois ses deux bras sur les immeubles neufs. Tristan Tzara sur l’horizon marchait sur les mains. Les êtres hélicoïdaux couraient à terre. Au loin, au-dessus de la tour Eiffel, évoluait le mystérieux dirigeable. Je regardais mon ballon. Les parties du globe étaient peintes exactement sur l’enveloppe. Le premier nom de ville que je lus fut Bornéo, le deuxième Buenos- Aires, le troisième Alençon. Je fus tiré de ce jeu par un ronflement de moteur. Le dirigeable me frôla. Au banc du pilote je reconnus le Capitaine et Louis Morin. « J’ai vu, leur criai-je, vos parties génitales danser et chanter dans la savane. -Nous en avons fait des aérostats », me répondirent-ils. Ils passèrent mais, avant leur complète disparition, je reconnus Miss Flowers à l’arrière. Elle fumait une cigarette. Puis le vent nous emporta dans des directions contraires. Une forêt de baobabs et de palmiers s’étendait sous mes pieds. Lentement le ballon descendait. J’aperçus dans un sentier une femme de race créole. Elle était accroupie et je ne comprenais pas ce qu’elle faisait. À la jumelle je la vis distinctement, jupes troussées, introduire un serpent vert dans son intimité. Mais le serpent était trop long. Elle se releva, et les jupes toujours retroussées sur la croupe elle s’en alla. Le serpent se tordait comme une queue et sifflait une jolie petite chanson- dont j’ai oublié l’air. Enfin le sphérique atterrit. Je partis aussitôt à la poursuite de cette femme. Je la rattrapai bientôt. « Bonjour Desnos, me dit-elle. -Comment me connaissez-vous ? -J’ai bu des cocktails avec vous et mes trois cousines taverne de l’Olympia, mon frère le Capitaine est de vos amis. -Que faites-vous de ce serpent ? dis-je. -C’est un jeu d’amour et d’enfant. Le fruit qui s’ouvre a mordu mes seins le soir où je me prostituai à un écureuil. D’ailleurs cela ne vous regarde pas. » Nous continuâmes en silence. Cependant au bout de quelques minutes : « Quel est ce pays ? dis-je. -C’est le pays des boussoles affolées. Un bateau hier sans que nous sachions pourquoi est tombé sur la cime des arbres. Je suis venue ici emportée par un homme beau et riche. Mais tous les hommes qui viennent ici ont de singulières boussoles à deux aiguilles. -Adieu », lui dis-je. Elle ne répondit pas mais le serpent m’injuria ignoblement. Bientôt ils tournèrent le sentier. J’étais seul. A travers les arbres, je me dirigeai vers un petit kiosque à musique. Une porte s’ouvrit, je pénétrai dans un long couloir puis enfin dans la salle du Pelican’s bar. Miss Flowers était assise au comptoir sur un haut tabouret. Je m’installai près d’elle. Le barman parlait. En me voyant il apporta deux bouteilles de kummel et continua son histoire : « Minerve succéda au chant guerrier du vieux monsieur un être monsieur... » Deux adolescents s’assirent à côté de moi. « Je te dis qu’il en est. -Bien sûr ça saute aux yeux. -Tu crois qu’il couche avec cette poule américaine ? -Et puis après. » cheminée fusée appel de main clair soleil que nous voulez-vous nous- voulons la clef de la porte qui donne sur la rue nous voulons la rue qui donne sur la campagne nous voulons la campagne qui donne sur la mer nous voulons la mer qui fait danser le bateau nous voulons le bateau qui fume avec lenteur nous voulons la fumée gui conduit aux continents nous voulons les continents les cieux les bateaux les fumées les rues les campagnes les mers et nous voulons défoncer les portes. Le barman sortit son revolver. « Haut les mains », cria-t-il. Tous les consommateurs obéirent. Seul je me mis à rire : « Ce revolver n’est qu’un sexe tranché, cet homme est un eunuque. » Le barman ne bougea pas. Je le touchai. Il mit la chose sans sa poche et partit. Les autres personnages firent de même. Nous restâmes seuls Flowers et moi. Les êtres du dirigeable entrèrent. Ils étaient trente. Ils sautèrent gracieusement sur les tables, sur le comptoir et nous confectionnèrent un cocktail dont voici la formule : Kummel 1/5 cherry brandy 1/3 fine 2/15 whisky 2/15 gin 3/15 angustura XX gouttes glace et ronds de citron Après quoi ils s’en allèrent sans avoir prononcé une parole. Il est vrai qu’ils n’avaient pas de bouches. Je mis la boussole mystérieuse sur la table. Les aiguilles tournaient rapidement en sens contraire. Les pôles se heurtaient. De grands ours blancs étreignaient des boas, les phares d’automobiles parlèrent : « Le feu qui marche à reculons le son qui sort de l’oreille la parole qui gonfle l’estomac l’oeil lumineux voilà les caractéristiques du maître de l’heure et des mines d’argent » Les chauffeurs accélérèrent alors l’allure de leurs voitures. Paris fut sillonné de bolides. Des cercles de feu solide tournaient autour. Quelques- uns étaient munis d’une queue lumineuse. Les astronomes désaxés tombèrent dans la lune. Flowers et moi nous nous taisions toujours. Enfin la porte s’ouvrit. Personne n’entra. Je fermai la porte. La porte s’ouvrit, personne n’entra. « Sortons », dit l’Américaine. Je lui fis remarquer que la Grande Roue était rebâtie Elle tournait plus vite qu’une roue d’automobile. Son axe brillait. Au-dessus de notre tête le dirigeable évoluait lentement; une flottille d’aéroplanes et de ballons sphériques l’entourait. Ces derniers s’enflammèrent soudain. Ils brûlèrent du feu silencieux et pâle de l’hydrogène. Les nacelles tombèrent avec grand fracas mais nous ne pûmes en trouver de traces. Les avions se dispersèrent à tous les coins du paysage. Le dirigeable s’éleva verticalement. Arrivé à une grande hauteur il s’épanouit en parachute et descendit longtemps. Une femme y était suspendue. Je reconnus celle que le serpent sodomisait dans la forêt des baobabs. Miss Flowers la reconnut. « Bonjour Maud. -Bonjour Flowers. » Elles se dépouillèrent de leurs vêtements et sans plus se soucier de moi que d’une escadre de dreadnoughts, elles s’aimèrent voluptueusement. Moi, je voyais les contre-torpilleurs heurter les mines flottantes, les sous- marins transformer les puissants cuirassés en gerbe d’écume, les avions bombarder les submersibles. À un moment il ne subsista plus de toute la flotte puissante qu’un mât qui sortait de quelques mètres au-dessus des flots. La flamme tricolore claqua encore puis elle s’abîma à la suite du navire. Quand je fus bien sûr que la tour Eiffel avait disparu, je me dirigeai vers le Champ-de-Mars. Je ne m’étais pas trompé. Pour la seconde fois la tour avait été engloutie. À la place s’ouvrait un escalier. J’allais le descendre quand des cris me firent retourner. C’étaient Miss Flowers et Maud. « Attendez-nous, attendez-nous. » Je les pris par la main et nous nous enfonçâmes dans le souterrain. Sur les murs étaient inscrits des maximes et des. proverbes : « Si vous cherchez la mort vous trouverez la ville. » « La ville où tu dois vivre a deux oreilles et une bouche et deux yeux. » « Les yeux des miracles remontent toujours des yeux sans lunette. » « On se lasse de tout et surtout de connaître. » « Si tu plantes l’ivraie, tu récolteras des coquelicots. » « Un bienfait est parfois utile à quelqu’un. » « Ce qui serait extraordinaire c’est que l’extraordinaire n’arriva point. » « Rien ne sert de courir il faut faire l’amour. » « A père avare grand-père paralysé. » « A beau mentir qui cherche fortune. » « On a souvent besoin d’une feuille de papier à cigarettes. » « L ingratitude est une lâcheté et la reconnaissance une escroquerie. » « Le coeur est un oiseau comestible en silence arithmétique. » « Les boîtes de cigarettes de luxe sont toujours vides. » Miss Flowers les lisait à haute voix. Maud fit un faux pas. Un majordome parut devant nous. Il avait une casquette galonnée d’or et un habit bleu barbeau. Murmure indécis de forêt dans la courroie de transmission qui porte aux lointains continents les baisers de la petite dactylographe. Les douaniers en vain visaient les pigeons voyageurs contrebandiers. Les gratte-ciel étaient illuminés. Des bateaux de haute mer annonçaient leur arrivée. Les ivrognes mimaient les gestes des sémaphores. Les télégraphistes dans le bureau éclairé au pétrole copiaient les nouvelles du jour : « Un crime a été commis. Une femme, une mère de famille a été condamnée pour avoir volé un pain. Comment ? Montehus vous le dira ce soir au Kursaal. » Après l’avoir lu, Miss Flowers déchira le télégramme que lui tendait le majordome. « Venez », nous dit-elle. En hâte nous regagnâmes le Pelican’s bar. La tour Eiffel derrière nous se levait du sol, par curiosité. La salle était emplie de gens graves. Soudain des cris éclatèrent. Maud tomba poignardée. L’électricité s’éteignit. Elle se ralluma une seconde sur dix. Les gens avaient le temps de viser un visage et d’abattre le poing dans l’obscurité. Le sang giclait alors dans leur manche entre la chemise et le veston, jusqu’au coude. Un éclair me permit de voir le Capitaine. Il brandissait un siphon. Aucun cri ne troublait la lutte. Miss Flowers et moi buvions des cocktails inépuisables. Soudain la lumière se fit. Il n’y avait plus personne dans la salle. De Maud il ne restait qu’un soulier de daim à haut talon. Source: http://www.poesies.net