Contrée. (1944) Par Robert Desnos. (1900-1945) TABLE DES MATIERES La Cascade. La Rivière. Le Coteau. La Route. Le Cimetière. La Clairière. La Caverne. Le Souvenir. La Prophétie. Le Sort. La Moisson. La Sieste. La Ville. La Maison. Le Paysage. La Nuit d'été. La Peste. La Nymphe Alceste. La Voix. La Vendange. L'Équinoxe. La Plage. L'Asile. Le Réveil. L'Épitaphe. La Cascade. Quelle flèche a percé le ciel et le rocher ? Elle vibre. Elle étale, ainsi qu’un paon, sa queue Ou, comme la comète à minuit vient nicher, Le brouillard de sa tige et ses pennes sans noeuds. Que surgisse le sang de la chair entr’ouverte, Lèvres taisant déjà le murmure et le cri, Un doigt posé suspend le temps et déconcerte Le témoin dans les yeux duquel le fait s’inscrit. Silence ? nous savons pourtant les mots de passe, Sentinelles perdues loin des feux de bivouac Nous sentirons monter dans les ténèbres basses L’odeur du chèvrefeuille et celle du ressac. Qu’enfin l’aube jaillisse à travers tes abîmes, Distance, et rayon dessine sur les eaux, Présage du retour de l’archer et des hymnes, Un arc-en-ciel et son carquois plein de roseaux. La Rivière. D’un bord à l’autre bord j’ai passé la rivière, Suivant à pied le pont qui la franchit d’un jet Et mêle dans les eaux son ombre et son reflet Au fil bleui par le savon des lavandières. J’ai marché dans le gué qui chante à sa manière. Étoiles et cailloux sous mes pas le jonchaient. J’allais vers le gazon, j’allais vers la forêt Où le vent frissonnait dans sa robe légère. J’ai nagé. J’ai passé, mieux vêtu par cette eau Que par ma propre chair et par ma propre peau. C’était hier. Déjà l’aube et le ciel s’épousent. Et voici que mes yeux et mon corps sont pesants, Il fait clair et j’ai soif et je cherche à présent La fontaine qui chante au coeur d’une pelouse. Le Coteau. Derrière ce coteau la vallée est dans l’ombre, L’odeur du bois qui flambe et de l’herbe parvient Jusqu’au désert présent, lueurs et rocs sans nombre, Avec des cris d’enfant et des abois de chien. Les cris sont déchirants de l’enfant qu’on égorge. Le chien appelle en vain. Un sort est sur ces lieux. Rien n’est réel ici que cette odeur de forge Qui nous berce et nous saoule et nous rougit les yeux. L’aube peut revenir et le soleil nous prendre. En vain : les aboiements et les cris perceront L’épaisseur de la nuit, l’épaisseur de la cendre Qui remplissent nos coeurs, qui brûlent sous nos fronts. La Route. Une route est près d’ici, J’entends le bruit des voitures, Le vent, les pas indécis D’une lourde créature Qui va, qui vient, qui soupire, Trébuche sur les cailloux, Implore, mendie, expire. Est-ce un dieu ? Est-ce un voyou ? Lourdement sa main se dresse Sur la prairie des cheveux. Elle esquisse une caresse Et crispe ses doigts nerveux. Enfin le restant du corps Surgit droit jusqu’aux nuages Et le soleil couvre d’or Le géant des marécages. Est-ce Hercule ? Ou est-ce Atlas ? Il marche à travers la plaine. De son long sans un hélas Il tombe et perd son haleine. Il recouvre de sa masse Le paysage en entier Et puis plus rien, plus de trace, Ni colline, ni sentier. Moins réel que les mirages Ainsi disparaît celui Qui voulait dicter aux âges, Aux vents, aux jours et aux nuits. Le Cimetière. Ici sera ma tombe, et pas ailleurs, sous ces trois arbres. J’en cueille les premières feuilles du printemps Entre un socle de granit et une colonne de marbre. J’en cueille les premières feuilles du printemps, Mais d’autres feuilles se nourriront de l’heureuse pourriture De ce corps qui vivra, s’il le peut, cent mille ans. Mais d’autres feuilles se nourriront de l’heureuse pourriture, Mais d’autres feuilles se noirciront Sous la plume de ceux qui content leurs aventures. Mais d’autres feuilles se noirciront D’une encre plus liquide que le sang et l’eau des fontaines : Testaments non observés, paroles perdues au-delà des monts. D’une encre plus liquide que le sang et l’eau des fontaines Puis-je défendre ma mémoire contre l’oubli Comme une seiche qui s’enfuit à perdre sang, à perdre haleine ? Puis-je défendre ma mémoire contre l’oubli ? La Clairière. Le socle sans statue, à l’ombre de ces arbres S’enfonce dans le sol un peu plus chaque jour Sous l’invisible poids d’un fantôme de marbre Qui le piétine et le talonne et se fait lourd. À moins qu’en s’en allant vers un fatal banquet Le commandeur ne l’ait renvoyé au naufrage. Comme un caillou qu’on jette à l’eau, du bord des plages, Il fait mouche à sa cible et rejoint son reflet. Mais je devrais entendre, au moins, près de l’étang La fanfare sonnée par Don Juan qui l’invite... La voici, les échos la portent, je l’entends. Je sens sous mes deux pieds la terre qui palpite. La Caverne. Voici dans les rochers l’accès du corridor, Il descend, dans la nuit, au coeur de la planète. Le bruit du monde ici se dissout et s’endort. À son seuil le soleil et la lune s’arrêtent. Eurydice est passée par là, voici son pied Dans la terre marqué mais la piste se brise La phrase s’interrompt, le serment est délié, Le cavalier se cabre et se fixe à la frise. Ces autres pas qui vont ailleurs sont ceux d’Orphée, L’éclipse est terminée et le ciel resplendit En nous rendant notre ombre et sa maison hantée Loin, derrière un fourré d’épines et de roses La ménade s’endort dans le bois interdit. Un nuage est au ciel comme une fleur éclose. Le Souvenir. M’étant par bonheur attardé, En flânant dans les avenues, À votre fenêtre accoudée Je vous ai bien surprise nue, Mais mon coeur était accordé. Mais mon coeur était accordé À des voix de très loin venues. Le noir de l’ombre avait fardé Les grands yeux blancs de la statue Du carrefour où j’ai rodé. Venant d’Arcueil ou de Passy Un vent frais soufflait dans la rue : Je suis passé, c’était ici Et je vous ai surprise nue Tachant de blanc la molle nuit. Feuille morte des temps passés, Fantôme une nuit apparue, Beaux drapeaux au matin hissés, Qu’êtes-vous belle devenue, Dans Paris la ville pressée ? Pressée de vivre et de flamber, Impassible et bien vite émue, De tant de nuits vite tombées, Telle celle où vous étiez nue À votre fenêtre accoudée. La Prophétie. D’une place de Paris jaillira une si claire fontaine Que le sang des vierges et les ruisseaux des glaciers Près d’elle paraîtront opaques. Les étoiles sortiront en essaim de leurs ruches lointaines Et s’aggloméreront pour se mirer dans ses eaux près de la Tour Saint-Jacques. D’une place de Paris jaillira une si claire fontaine Qu’on viendra s’y baigner, en cachette, dès l’aurore. Sainte Opportune et ses lavandières seront ses marraines Et ses eaux couleront vers le sud venant du nord. Un grand marronnier rouge fleurit à la place Où coulera la fontaine future, Peut-être dans mon grand âge Entendrai-je son murmure ; Or le chant est si doux de la claire fontaine Qu’il baigne déjà mes yeux et mon coeur. Ce sera le plus bel affluent de la Seine, Le gage le plus sûr des printemps à venir, de leurs oiseaux et de leurs fleurs. Le Sort. J’ai souhaité ta mort et rien ne peut l’empêcher de venir prématurément Je t’ai vu couvert de sueur et de sanies À l’instant même de ton agonie E tout en toi était cruel et dément. Écoute. Ce jour-là un gros nuage s’élevait des collines de Bicêtre Et montait derrière le Dôme du Val-de-Grâce. Un enfant criait qui venait de naître, Rue Saint-Jacques, dans une maison basse. Rien ne peut désormais te sauver de la honte et de la douleur Car mon souhait avait la saveur des choses qui se réalisent. Déjà d’imperceptibles signes physiques, dans ton esprit et dans ton coeur, T’avertissent qu’il est temps et adieu la valise. Rien ne te servirait de pleurer et te repentir, Rien ne te servirait d’avoir une attitude noble, Car le néant est ton seul devenir Et ton nom ne survivra pas dans les proverbes du peuple. Le nuage noir a débordé le Val-de-Grâce et Saint-Sulpice, Il s’est longuement reflété dans la Seine avant de se résoudre en orage. Moi je le regardais du haut d’une blanche bâtisse Et son tonnerre a libéré de grands oiseaux de leur cage. La Moisson. Incroyable est de se croire Vivant, réel, existant. Incroyable est de se croire Mort, feu, défunt, hors du temps. Incroyable est de se croire Et plus incroyable encore De se croire, pour mémoire, Un rêve, une âme sans corps. Belles roses du passé, Roses, odorantes roses, Qui dès l’aube frémissez, À la nuit déjà décloses, Votre sort rapide et long Est égal à nos années Même si, dans le salon, On vous apporte fanées. Nos dieux étaient trop fragiles, C’étaient de petites gens, Dans un petit domicile, Vivant de fort peu d’argent. Plus grande est notre fortune Et plus sombre est notre sort. Nous ne voulons pas la lune. Nous ne craignons pas la mort. Par nos cinq sens ligoté Notre univers rapetisse. Adieu rêve, adieu beauté ! De vous je fais sacrifice Au monde trop limité. La Sieste. Cent mille années dans mon sommeil d’après-midi Ont duré moins longtemps qu’une exacte seconde. Je reparais du fond d’un rêve incontredit Dans la réalité de ma chair et du monde. Je retrouve en ma bouche une ancienne saveur Et des noms de jadis et des baisers si tendres Que je ne sais plus qui je suis ni si mon coeur Bat dans le sûr présent ou le passé de cendres. Éclatez ! Ô volcans ! du fond des souvenirs, Noyez sous votre lave un esprit qui se lasse, Brûlez les vieux billets et puissiez vous ternir À jamais le miroir dont le tain mord la glace. La Ville. Se heurter à la foule et courir par les rues, Saisi en plein soleil par l’angoisse et la peur, Pressentir le danger, la mort et le malheur, Brouiller sa piste et fuir une ombre inaperçue, C’est le sort de celui qui, rêvant en chemin, S’égare dans son rêve et se mêle aux fantômes, Se glisse en leur manteau, prend leur place au royaume Où la matière cède aux caresses des mains. Tout ce monde est sorti du creux de sa cervelle. Il l’entoure, il le masque, il le trompe, il l’étreint, Il lui faut s’arrêter, laisser passer le train Des créatures nées dans un corps qui chancelle. Nausée de souvenirs, regrets des soleils veufs, Résurgence de source, écho d’un chant de brume, Vous n’êtes que scories et vous n’êtes qu’écume. Je voudrais naître chaque jour sous un ciel neuf. La Maison. Trois fois le vent, plus libre et plus furieux qu’un ange, A soufflé dans son cor auprès de la maison. Qu’un ange ? C’est un ange évadé de prison Qui descend l’escalier mais que l’ombre dérange, L’ombre qui le repousse et dont la toile étrange Accroche des soleils aux fils de l’horizon Et plus de vers luisants qu’il n’en est au gazon Ou dans l’obscurité protectrice des granges. Il descend et son pas tinte dans l’escalier Comme un pot de cristal sur le sol du cellier. Il descend, il atteint déjà le vestibule. Le porche s’ouvre en grand sur l’entonnoir des nuits. J’écoute et l’imagine. Il marche, il sort, il fuit, Il vole dans un ciel crevé de péninsules. Le Paysage. J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses Chargeant de leurs parfums la forêt où repose Une flamme à l’issue de sentiers sans détour. J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose, Illumine en fuyant l’adieu au carrefour. C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit, Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage. À vieillir tout devient rigide et lumineux, Des boulevards sans noms et des cordes sans noeuds. Je me sens me roidir avec le paysage. La Nuit d’été. Aux rosiers remontants ta robe déchirée Accroche des lambeaux, les vapeurs du matin. Tu mêles en marchant les lilas et le thym Aux fleurs d’autres saisons et d’une autre contrée. Tu te diriges vers le bois, là où l’orée Ouvre un chemin retentissant de cris lointains. Le feu de la Saint-Jean dans le vallon s’éteint. La nuit, la courte nuit, déjà s’est égarée. Jeune fille aux beaux seins, au regard sans lumière, J’ai déjà vu tes soeurs. Tu n’es pas la première À te perdre en courant les jardins et les champs. Quand, à travers la haie, tu te fis un passage La ronce t’a griffé la cuisse et le visage Et le ciel a pâli au bruit de nouveaux chants. La Peste. Dans la rue un pas retentit. La cloche n’a qu’un seul battant. Où va-t-il le promeneur qui se rapproche lentement et s’arrête par instant ? Le voici devant la maison. J’entends son souffle derrière la porte. Je vois le ciel à travers la vitre. Je vois le ciel où les astres roulent sur l’arête des toits. C’est la grande Ourse ou Bételgeuse, c’est Vénus au ventre blanc, c’est Diane qui dégrafe sa tunique près d’une fontaine de lumière. Jamais lunes ni soleils ne roulèrent si loin de la terre, jamais l’air de nuit ne fut si opaque et si lourd. Je pèse sur ma porte qui résiste... Elle s’ouvre enfin, son battant claque contre le mur. Et tandis que le pas s’éloigne je déchiffre sur une affiche jaune les lettres noires du mot « Peste ». La Nymphe Alceste. Tu es née, à minuit, du baiser de deux sources, Alceste, et l’univers ne t’offre que reflets, Lueurs, lampe allumée au lointain, feux follets Et dans le ciel les sept flambeaux de la Grande Ourse. Il fait noir et, partant au signal de la course, Tu ne soupçonnes pas que la nuit se soumet Et se dissout quand le soleil, sur les sommets, Par le chant des oiseaux répand l’or de sa bourse. Je sais que reviendront l’aurore et le matin. Je les ai vus, tu les verras, j’en suis certain. Déjà mon coeur se gonfle au rythme de leur danse. Mais saurai-je à ta soeur qui doit naître en plein jour, Nymphe Alceste, annoncer, dès midi, le retour Du crépuscule, de la nuit et du silence. La Voix. Une voix, une voix qui vient de si loin Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles, Une voix, comme un tambour, voilée Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous. Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau Elle ne parle que d’été et de printemps, Elle emplit le corps de joie, Elle allume aux lèvres le sourire. Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages. Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ? Elle dit « La peine sera de courte durée » Elle dit « La belle saison est proche ». Ne l’entendez-vous pas ? La Vendange. Les fauves sont partis, soumis au vendangeur Tandis qu’en la cité, construite à son de flûte, Au cirque, le laurier se fane après la lutte, Que le nom des champions s’efface au mur d’honneur. Le cortège s’éloigne. Il passe les hauteurs, Des tas de soldats tués pourrissent sous les buttes, La terre, ivre de sang, transpire, écume, jute Et d’un filmier puissant submerge les vainqueurs. Toi seul restes toi-même, ô Vin, dans tes barriques, Tu teindras notre bouche à tes couleurs magiques, Puis nous irons rejoindre en terre les palais Dont la cloche rythmant la chanson des cigales, Se tait, comme autrefois la flûte et les cymbales. Le vent même s’est tu. Le tonnerre se tait. L’Équinoxe. Un coq à d’autres coqs répond. Le temps est gris, L’équinoxe roulant ses tonneaux à grand-peine Depuis la mer du Nord jusqu’aux bords de la Seine À travers les odeurs, les éclairs et les cris. Le corps décapité de l’évêque Denis Saigne avec les raisins d’Argenteuil et Suresnes. On enchaîne à des chars des héros et des reines. Les temples, un à un, croulent sur les parvis Mais, tout à l’heure encore, un arc-en-ciel de nuit Enjambait la vallée et la lune vers lui Roulait. Le jour parut et tout ne fut que brume. Mérite-t-il vraiment le nom de jour, ce jour Dont s’encrasse la ville et la vie et l’amour ? Oui, car la flamme enfin, dans le brouillard s’allume. La Plage. Sur la plage où blanchit la mer dans les ténèbres, Où le figuier frémit sous le poids des oiseaux, Un homme, à demi-voix, n’a prononcé qu’un mot : Celui qui l’a reçu s’éloigne sous les cèdres. Il est l’heure. Bacchus entreprend sa conquête. Un rendez-vous l’accable et, comme un ruisseau sourd, L’espace le pénètre. Il fit nuit. Fait-il jour ? Qu’importe, dispersez les foyers de la fête. Dans un pays de bois et de fraiches rivières Un homme sent couler, dans ses veines, son sang. Il connait ce pays, ces hommes, leur accent. Déjà l’odeur du sol lui était familière. Sur la plage celui qui livra le secret Gît avec un poignard entre les deux épaules, Mais sa voix flotte encor sur l’eau, le long du môle Et répète le mot d’où naquit son regret. Sans cesse elle redit ces syllabes : Corinthe, Et la terre gémit de langueur et de crainte. L’Asile. Celui-là que trahit les rages de son ventre Et que tel pâle éclair de ses nuits a, souvent, Humilié, s’humilie. Il se soumet, il entre À l’asile de fous comme on entre au couvent. Puissé-je rester libre et garder ma raison Comme un sextant précis à travers les tempêtes, Lieux d’asile mon coeur, ma tête et ma maison Et le droit de fixer en face hommes et bêtes. Vertu tu n’es qu’un mot, mais le seul mot de passe Qui m’ouvre l’horizon, déchire le décor Et soumet à mes voeux l’espéré Val-de-Grâce Où le sage s’éveille, où le héros s'endort. Que le rêve de l’un et la réalité De l’autre soient présents bientôt dans la cité. Le Réveil. Entendez-vous le bruit des roues sur le pavé ? Il est tard. Levez-vous. Midi à son de trompe Réclame le passage à l’écluse et, rêvé, Le monde enfin s’incarne et déroule ses pompes. Il est tard. Levez-vous. L’eau coule en la baignoire. Il faut laver ce corps que la nuit a souillé. Il faut nourrir ce corps affamé de victoire. Il faut vêtir ce corps après l’avoir mouillé. Après avoir frotté les mains que tachait l’encre, Après avoir brossé les dents où pourrissaient Tant de mots retenus comme bateaux à l’ancre, Tant de chansons, de vérités et de secrets. Il est tard. Levez-vous. Dans la rue un refrain Vous appelle et vous dit « Voici la vie réelle ». On a mis le couvert. Mangez à votre faim Puis remettez le mors au cheval qu’on attelle. Pourtant pensez à ceux qui sont muets et sourds Car ils sont morts, assassinés, au petit jour. L’Épitaphe. J’ai vécu dans ces temps et depuis mille années Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué. Toute noblesse humaine étant emprisonnée J’étais libre parmi les esclaves masqués. J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre. Je regardais le fleuve et la terre et le ciel Tourner autour de moi, garder leur équilibre Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel. Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ? Regrettez-vous les temps où je me débattais ? Avez-vous cultivé pour des moissons communes ? Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ? Vivants, ne craignez rien de moi, car je suis mort. Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps. Source: http://www.poesies.net