Poèmes Posthumes. (1909) Par Renée Vivien. (1877-1909) (Pauline Mary Tarn) TABLE DES MATIERES LE VENT DES VAISSEAUX. Les Quatre Vents. Le Rire Des Vents. Les Dieux Lares S'Irritent. . . Le Palais Du Poète. Une Chapelle. Chapelle De Marins. Essor D'Une Mouette. Aux Mouettes. La Mauvaise Auberge. Péché D'Orgueil. Venue Du Jour. À Mon Démon Familier. Aube. Le Dernier Dieu. Domination du Poème. Orgueil De Poète. Aveu Dans Le Silence. Défaite. Traîtrise Du Regard. Le Poète. Palais Sous La Mer. Intangible. Voile Impatiente. La Mouette Qui S'Eleva. HAILLONS. L'Heure. Le Sablier. Cible. Le Coeur Lourd. Solitude Nocturne. Traitrise Du Sablier. Ce Que Dit Le Rosier. Résurrection Mauvaise. Déroute. La Bonne Coupe. Vieillesse Commençante. Vivre. Vertige. Dura Lex, Sed Lex. Bête Sournoise. Souhait Familier. Echo D'Une Grande Voix. Interprêtation D'Un Songe Islandais. Détronée. Paysage Hollandais. Appel. Pélerinage. A L'Heure Du Couchant. Cyprès Du Purgatoire. Epitaphe Sur Une Pierre Tombale. DANS UN COIN DE VIOLETTES. Sous La Protection Des Violettes. Amour. Inspiration. Les Sept Lys De Marie. Mon Paradis. Ressouvenir. Invocation A La Lune. La Promesse Des Fées. Présence. Résurrection. Oiseaux Dans La Nuit. Notre Heure. Etonnement Devant Le Jour. La Lune Consolatrice. Absence. A L'Ennemie Aimée. Essentielle. Terreur Du Mensonge. Sanctuaire D'Asie. L'Aile Brisée Mains Sur Un Front De Malade. Pour mon Coeur. Pour Le Lys. Emerveillement. Amour Méprisable. Amour, toi le Larron. . . Veillée Heureuse. Prière Aux Violettes. AUTRES POEMES POSTHUMES. Chanson. J'ai ruiné mon coeur. . . A Mon Avril. Le Miroir. Lucidité. Il vaut mieux être vil. . . Berceuse A Hélène. C'Est Ainsi. Adieux A La Sirène. Perle Abandonnée. Désir. LE VENT DES VAISSEAUX. (1909) Les Quatre Vents. Les quatre Vents se sont réunis sous mon toit. Voici le Vent du Nord revêtu de blanc froid. . . Voici le Vent du Sud portant les odeurs chaudes Et toi, Vent de l'Ouest, qui pleures et qui rôdes!. . . Te voici, Vent de l'Est amer et bienfaisant, Toi dont les larges cris font trembler les coeurs lâches, Toi qui grondes, toi qui domines, qui te fâches, Toi qui donnes la force et la gloire du sang! Vous voici réunis, ô quatre Vents que j'aime! Et vous chantez, et vous criez tous réunis Avec la joie et de désespoir infinis Que ressent le poète en face du poème. Tous vous obéissez au signe de mon doigt. Mais, ô Vent de l'Ouest, qui rôdes et qui pleures, C'est vers toi que s'en vont les songes de mes heures!. . . Les quatre Vents se sont réunis sous mon toit. Le Rire Des Vents. Les quatre Vents ont ri dans le ciel du matin, Puis leur humeur étant changeante, une querelle S'est élevée entre eux. Et la femme autour d'elle Vit s'abattre en riant le courroux du destin. Les quatre Vents on ri dans le ciel de l'aurore D'un grand rire pareil aux désespoirs fervents. Avez-vous entendu le bruit des quatre Vents Qui détruisent, riant, et détruisent encore? Et comme l'on soufflette en la force des mains, Comme l'on rit en choeur, comme l'on chante et danse, Les quatre Vents ont ri de savoir leur puissance Sur le troupeau soumis et triste des humains. Les Dieux Lares s'irritent. . . Mon coeur n'est rassuré qu'à demi. . . Mes Dieux lares Revêtent, ce jour-ci, des formes très bizarres. Leur regard est comme un poignard mal émoussé. . . Et je tremble, craignant leur aspect courroucé. . . C'est toi qui me maudis et c'est toi qui me damnes. . . Et cependant je vous servis bien, ô les Manes!. . . Le Palais Du Poète. Les murs de ce palais sont d'ébène et d'ivoire Et les plafonds gemmés d'astres comme les cieux. Les esclaves y vont à pas silencieux Avec leurs pas très doux et leur face très noire. Et les cyprès aigus s'y dorent au couchant. . . On n'entend jamais plus la fuite d'or du sable Dans le lent sablier. . . car l'instant adorable Y demeure, attiré par le pouvoir du chant. . . Et le repos, semblable à l'écho, se prolonge Infiniment suave et tendre et musical, Comme un chant murmuré selon un rythme égal. . . Ici l'on goûte en paix l'éternité du songe. . . Comme un serpent couché, le lent chagrin s'endort. . . Le coeur tranquille enfin, et l'âme enfin ravie, Le Poète s'attarde en oubliant la vie Et croit goûter déjà la douceur de la Mort. En attendant la paix de cet instant unique, Les parfums sont très doux que brûlent les flambeaux. . . Et dans les vases d'or que les grands lys sont beaux! Car le Poète écoute, en pleurant, Sa Musique!. . . Une chapelle. Le grand vent de la mer a quitté la chapelle. C'est pourquoi notre voix commune le rappelle. Le grand vent de la mer est las de la chapelle Et la détruit tout en se lamentant sur elle. . . Car il subit la loi de sa rude nature En la reconnaissant si terrible et si dure! Et voici ce que fut la chapelle où l'on prie, Celle où pieusement on célèbre Marie. Chapelle De Marins. Voici le soir. . . Voici l'orage aux cris amers, Et la foule s'assemble au fond de la chapelle Où l'on cherche Marie et n'espère qu'en Elle. O vaisseau qui se noie en l'abîme des mers, O Dieu! je cherche en vain l'ombre de la chapelle, Voici le soir. . . Voici l'orage aux cris amers. Et dans mon coeur sévit la tempête des mers! O Dieu! je cherche en vain l'ombre de la chapelle. Marie! - O lys très blanc, qui règnes sur la mer! Essor D'Une Mouette. Aidez-moi dans ma fuite, ô les beaux vents fidèles! Car je sens remuer en moi mes longues ailes! Et sans craindre l'effroi des espaces amers, J'obéis à l'appel impérieux des mers! Je ne sais où j'irai, ni quel souffle m'emporte. . . Mais je ne reviendrai que triomphante ou morte, Je n'obéis qu'à vous, à votre étrange loi. Me voici prête pour la fuite. . . Portez-moi! Aux Mouettes. Je vous envie autant que je vous aime, oiseaux Qui traversez sans moi tout l'infini des eaux. Vous qui passez battant tout l'infini des ailes, Rendez-moi, rendez-moi comme vous infidèles! Que je sois libre ainsi que vous dans le ciel clair, Que mon domaine soit le règne de la mer! Et partout subissant l'éternelle infortune, J'obéirai, muette, à l'ordre de la lune. Dans une obéissance au regard somnolent J'endurerai son règne intermittent et lent. Mais mon sort est parmi les choses méprisées, Et pourtant! Et pourtant! - O mes ailes brisées! La Mauvaise Auberge. Le monde inhospitable est pareil à l'auberge Où l'on vit mal, où tout est mal, où l'on dort mal. . . Et, pendant que le cri des femmes se prolonge, Je cherche le Palais Impossible du Songe. Je fais, dans cette auberge, un modeste repas. . . En songeant à ce qui pourrait être. . . Et n'est pas. . . Péché D'Orgueil. Le mensonge de ces gloires immédiates Vers qui monte l'encens de vaines aromates! O mensonge de ces paroles que l'on dit Et que pleure un poète, en un beau soir maudit! Je porte dans mon coeur et dans mon âme nue L'orgueil d'être farouche, et d'être méconnue! Et je garde, malgré les deuils, mon coeur hautain Ainsi qu'un solitaire en un pays lointain. . . Venue Du Jour. Le jour se glisse tel qu'un mauvais animal A travers mes vitraux pour surprendre mon mal! Le jour se glisse, ainsi qu'un serpent s'insinue, Dans mes regards. . . Il entre et voit mon âme nue. Il voit la vérité de mon trop grand amour, O jour maudit parmi tous les jours. . . Mauvais jour! Maudit sois-tu jusqu'à la limite lointaine Des temps, toi qui surpris ma colère et ma haine! Maudit, toi qui sus voir, de tes yeux clairs, ô Jour, L'affreuse immensité de mon terrible amour! A Mon Démon Familier. Toi qui hantes mes nuits cruelles, ô Démon! Qui vient ouvrir sur moi tes prunelles hagardes Et qui te tiens debout dans la chambre et regardes, Emporte-moi sur tes ailes de goémon! Tu règnes sur mon coeur implacable et suprême! Que le vent de la mer nous emporte tous deux Dans le divin mépris des courants hasardeux, O toi que je redoute et cherche, ô Toi que j'aime!. . . Les peuples sont petits et laids. Allons loin d'eux, De leurs propos mesquins, de leurs coeurs infidèles. Envolons-nous au bruit puissant des larges ailes Que tu sais déployer dans le vent orageux! Malgré le temps mauvais, debout dans la défaite, Me voici faisant face à l'orage, à la mer. . . O mon Démon, accours à ma voix, comme hier, Et reconnais en moi ton Maître le Poète!. . . Aube. Voici le matin clair. . . Mon âme ouvre les yeux. De ses nocturnes yeux ouverts, elle regarde. . . Avec cette stupeur tragiquement hagarde, Redoutant la lumière évidente des cieux. C'est l'heure que je crains, celle où s'ouvrent les yeux. Vient-il donc m'apporter quelque douleur nouvelle, Ce matin dont m'atteint la première stupeur? Je les referme en vain dans l'instant anxieux. . . Voici, j'ai trop ployé sous le poids du destin Pour ne point redouter l'inconnu de l'aurore. Dois-je donc m'éveiller? Dois-je souffrir encore?. . . Que vient-tu m'apporter, ô le nouveau matin? Le Dernier Dieu. Cruel, impérieux, malveillant et funeste, Seul, entre les Dieux morts, il ressurgit et reste Le Dernier Dieu, de Dieu trois fois maudit, l'Amour! Pourquoi s'attarde-t-il en ce nouveau séjour Et n'a-t-il point suivi les Divinités mortes Qu'on vénérait jadis, belles, grandes et fortes? Pourquoi ne suivit-il, vers l'ombre de l'oubli, Aphrodite impuissante et Zeus au front pâli? Pourquoi ce dernier Dieu survit-il sur la terre? Son visage entrevu dans l'ombre est un mystère, Dans cette ombre du temple où brûle un feu latent. Autour de lui la foule implore, prie, attend. . . Ah! détourne de moi ta colère et ta haine, Ô Dieu! dont on subit la rancune lointaine Qui s'éveille ou s'endort au hasard de ta haine! Ne me hait point, ô Dieu! mais prends pitié de moi, Car je te dédierai mon ardeur et ma foi. Ô dernier Dieu! le plus puissant! Pardonne-moi!. . . Domination Du Poème. Je subis tout mon sort. . . L'impérieux poème Me domine à l'égal de la femme qu'on aime. Amèrement jaloux, despotique et méchant, Voici que vient régner, sur mon âme, le chant. Servilement je sers l'impérieux poème, Mille fois plus aimé que la femme qu'on aime. Qu'il soit méchant, qu'il soit tyrannique et jaloux, On ne l'en sert que plus promptement, à genoux!. . . Orgueil De Poète. Je voile avec dédain le trésor qui me reste. . . Mon orgueil de poète est en moi comme un mal Tenace, suraigu, dominant, animal. . . Car l'orgueil du poète est terrible et funeste. . . Quand la foule amassait la farine et le mil, Mon orgueil m'enjoignit de m'astreindre et me taire, Inexorable autant que le lointain tonnerre Et l'orgueil de celui qui chante dans l'exil. . . Qu'ailleurs l'aube de gloire irradie et rougeoie! Que m'importe le vent qui disperse mes vers Dans les replis obscurs de l'obscur univers, Puisque je n'ai chanté que pour ma seule joie? Aveu Dans Le Silence. Dans l'orage secret, dans le désordre extrême Je n'ose avouer à moi-même que j'aime! Cela m'est trop cruel, trop terrible. . . Mais j'aime! Pourquoi je l'aime ainsi? L'éclat de ses cheveux. . . Sa bouche. . . Son regard!. . . Ce qu'elle veut, je veux. Je ne vis que de la clarté de ses cheveux. . . Et je ne vis que du rayon de ce sourire Qui m'attendrit, et que j'appelle et je désire. . . O miracle de ce miraculeux sourire!. . . Sa robe a des plis doux qui chantent. . . Et ses yeux Gris-verts ont un regard presque. . . miraculeux. . . j'adore ses cheveux et son front et ses yeux. Elle ne saura point, jamais, combien je l'aime Cependant! - Car jamais ma jalousie extrême Ne lui laissera voir, jamais, combien je l'aime! Défaite. Dans un silence obscur, j'apprends la patience, Moi dont l'orgueil fut grand, même dans le silence. . . Car mon plus grand péché fut celui de l'orgueil Et de cela je garde en moi l'immense deuil. . . Malgré tous mes efforts la défaite est certaine. . . Et ta grande douceur, ô mon Amie! est vaine! Puisqu'elle n'a point su m'épargner un des pleurs Que j'ai versés. . . Mais le couchant est plein de fleurs. . . Traîtrise Du Regard. Ton regard embusqué sous tes paupières sombres Guette. . . Ton faux regard est là, traîtreusement. . . Il épie, en secret, le passage des ombres Dans mes yeux. . . Il me guette, inexorablement. J'ai peur de ce regard sournois. . . O perfidie De ton regard profond et brun, de ton regard! Je te vois maintenant différente, étourdie, Oublieuse. . . Et je t'aime. . . Il est trop tard. . . Trop tard! Le Poète. Il porte obscurément la pourpre du poète, Ce passant qu'on rencontre au détour du chemin, Vers lequel nul ne tend sa secourable main Et qui lève vers l'aube un front large d'ascète. Mais sous le grand manteau percé de mille trous, Si vieux qu'il est pareil aux innombrables toiles Que l'araignée a su tramer sous les étoiles, S'ouvrent ses yeux divins, prophétiques et fous. Cet inconnu c'est le poète en son passage, Et le vent du chemin lui dicte, ainsi qu'un dieu Dicte un ordre divin, son chant impérieux. . . . . . Mais, hélas! nul n'entend le merveilleux message. Toi, dont le vent clément rafraîchit le front nu, Tu n'oses même pas solliciter l'Aumône, Mais les siècles futurs te verront sur un trône, Couronné de rayons, ô divin Inconnu! Palais Sous La Mer. Puisque tu sus surprendre enfin mon coeur amer, Je te découvrirai mon palais sous la mer! Tu verras, comme on voit en des visions rares, Les étranges corails, les éponges bizarres! Je te découvrirai mes jardins, loin des vents, Où chaque fleur respire, où les fruits sont vivants. Puis tu verras les beaux poissons dont l'aile vole Aussi légèrement que se dit la parole. Tu verras le soir glauque et fuyant sous les eaux, Et nous regarderons ainsi que des oiseaux Passer la mouette ivre et des voiles sereines, Et parfois chanteront, pour nous deux, les Sirènes! Intangible. Nul n'oserait frôler l'effilement des doigts Que je tends en un geste indifférent et triste. L'amour n'a point d'écho pour répondre à ma voix, Nul n'ose interroger mes regards d'améthyste. . . Car moi, fille royale, ainsi je l'ai voulu, Sachant que mon bonheur était dans le silence. . . Seuls, les beaux chants lointains de l'autrefois m'ont plu, Car c'est vers l'autrefois que mon âme s'élance. . . Et nul n'ose troubler la sombre paix d'un seuil Que garde l'inconnu. Mais j'y règne, impassible. . . J'y sers obscurément le Dieu de mon long deuil. . . Nul n'ose m'approcher. . . Car je suis l'Intangible. . . Voile Impatiente. La voile est lente et lourde, attardée en ce port. Elle qui sut braver les plus fortes tempêtes, Et qui connaît leurs cris et leurs plaintes secrètes, Pour elle, le repos est pareil à la mort. . . La voile est lente et lourde, attardée en ce port. . . O le charmant péril du magnifique orage, De son retentissant tonnerre, de l'éclair Qui déchire la nuit en un rayon trop clair. . . Défiant la folie ou l'effort du courage. . . Vieux marins, veillez. . . Le temps est à l'orage! Mais la voile s'agite, au fond morne du port. . . Elle appelle le vent des plus grandes tempêtes, Car les mâts sont hissés. . . Toutes ses soeurs sont prêtes. . . Nulle ne craint le vent qui menace la mort. . . Mais la voile pourrit dans la vase du port. . . La Mouette Qui S'Eleva. Oh! soyez-moi cléments, mes espaces fidèles! Car je sens remuer en moi mes grandes ailes! Et je subis ici la volupté du vent, Moi qui sus l'affronter et le braver souvent. Vent qui fais s'élever en moi mes larges ailes, Vent qui sait dominer les vagues infidèles, Viens vers moi! Porte-moi, comme tu fis souvent, Toi qui sais dominer la mer immense, ô vent! HAILLONS. L'Heure. Voici l'inévitable et terrible moment Où mon destin s'écrit inévitablement. Une muette horreur m'envahit et m'accable Devant le calme front de l'heure inévitable. Il ne me reste plus l'élan d'un jeune espoir... Sans force et sans ardeur, je m'abandonne au soir. Je n'entends plus le luth ni la musicienne Ni le jour glorieux... Ah! que la fin survienne!... Le Sablier. Le bien-être s'en va de mon corps douloureux... Et l'ombre revenue emplit encor mes yeux. O bien-être! reviens dans mon coeur douloureux! La terreur d'une proche et certaine agonie Me hante brusquement d'une horreur infinie. O spectre horrible et prompt de la proche agonie! Instant inévitable, éloigne-toi de moi! Je veux vivre et n'ai point la ferveur de la foi Qui ferait éloigner toute crainte de moi! Comme en un sablier glisse et coule le sable, La vie insidieuse échappe, inexorable... Voici que lentement glisse et coule le sable!... Cible. Pour les rires ailés je suis la large cible, Car je vis dans le songe adorable et terrible. Accourez vivement en choeur, vous, ombres vertes, Et riez en voyant ma face découverte. Mon coeur est las enfin des mauvaises amours, Des songes de mes nuits et des maux de mes jours. Mon coeur est vieux autant qu'un très ancien grimoire Et, désespérément, j'appelle l'Heure Noire. Le Coeur Lourd. J'ai le coeur lourd, pourtant les voiles sont légères, Et l'on entend voler les âmes passagères. Toi que j'aime d'amour, te voici près de moi. Tu m'as donné ton coeur, je t'ai donné ma foi. Et nous voici parmi les choses amicales: La verdure, la menthe et le cri des cigales. D'où me vient ce chagrin parmi cette rumeur Et d'où vient que mon coeur est si lourd?... O mon coeur! Solitude Nocturne. Oh! l'horreur d'être seule au profond de la nuit Dans l'effroi du futur et de l'instant qui fuit! Instant au front hagard! Présence de la Nuit! Voici que se réveille en mon coeur la rancoeur, La rancoeur endormie au profond de mon coeur! Je ne puis étouffer cette ancienne rancoeur. Et j'écoute le bruit monotone des flots En y mêlant le bruit d'intérieurs sanglots. La douleur de jadis pleure comme les flots. Traitrise Du Sablier. Je tiens entre mes doigts le traître sablier Qui s'écoule avec un bruit doux et régulier. C'est l'heure où je m'en vais et voici que tu pleures, Exactitude atroce et fatale des heures!... Ecoute glisser l'heure en un glissement doux: Je t'aime, tu le sais, et c'en est fait de nous. Que le sable d'argent est doux sous le soleil! Mais le soir cependant le teindra de vermeil. O sable lent et doux qui marques l'heure lente, O sable, sois chéri par mon âme indolente! Pour moi qui suis marquée et du temps et du sort Marque enfin cet instant espéré de la mort! Ce Que Dit Le Rosier. Je parlais au rosier dans un beau soir perdu; Et voici ce que le rosier m'a répondu: Pourquoi briser ainsi mon rêve De terre grasse et de paix brève? Ayant su l'écouter alors je reconnus Que ces mots étaient vrais... Je partis, les pieds nus. Car, en ce monde où la fatigue se prolonge, Chacun sait que rien n'est si parfait que le songe. Résurrection Mauvaise. O tristesse, ô rancoeur des songes tôt ravis! Par un matin d'automne, enfin, je la revis Celle dont le nom seul étourdit et caresse, Celle qui fut pour moi l'Amour dans la Jeunesse, Celle-là qui reçut mes sanglotants aveux, Celle dont j'adorais les suprêmes cheveux; Son image lointaine en moi demeurait belle Et je me dis avec étonnement: C'est elle! Ce sont là les cheveux de lune d'or tramés, Et ce sont là les yeux qui furent tant aimés... Le coeur soudain mordu par l'angoisse légère, Très pâle, je voulus saluer l'étrangère. Mais le salut courtois ne vint point de mon coeur Où ne frémissait plus même un peu de rancoeur. Je dis alors, la voix un peu triste, un peu lasse: "Toi qui passes, la route est large et longue... Passe! "N'espère point troubler le calme de mon deuil, O Morte qui survis, regagne ton cercueil!" Déroute. Voici que me fascine enfin le mal hagard... Enfin, je suis en proie aux multiples malaises, Et mes yeux aveuglés par les larmes mauvaises S'attachent... La ténèbre a repris mon regard. Car mon coeur est vaincu, mon âme est en déroute. J'erre à tâtons, selon le hasard de la route. Et mon coeur bat moins fort, et mon âme s'enfuit. Et je n'aperçois plus la lueur sur la route. Mais tandis que le temps irrévocable fuit, Et que je n'ose plus affronter cette face Qui fut mienne, j'aurai cette dernière audace D'affronter, seule à seule, en silence, la Nuit! La Bonne Coupe. Je souhaite âprement la coupe de ciguë, Car l'amour est en moi comme une fièvre aiguë... Je veux terriblement le breuvage final Qui seul guérit, qui seul peut endormir le mal. J'ai traîné cette vie incertaine et mauvaise, Car mon âme est, en moi, en éternel malaise... Je sens grandir toujours l'effroi des lendemains! Qui donc m'apportera la ciguë en ses mains?... Vieillesse Commençante. C'est en vain aujourd'hui que le songe me leurre. Me voici face à face inexorablement Avec l'inévitable et terrible moment: Affrontant le miroir trop vrai, mon âme pleure. Tous les remèdes vains exaspèrent mon mal, Car nul ne me rendra la jeunesse ravie... J'ai trop porté le poids accablant de la vie Et sanglote aujourd'hui mon désespoir final. Hier, que m'importaient la lutte et l'effort rude! Mais aujourd'hui l'angoisse a fait taire ma voix. Je sens mourir en moi mon âme d'autrefois, Et c'est la sombre horreur de la décrépitude! Vivre. Puisqu'il est, semble-t-il, nécessaire de vivre En portant le poids lourd des anciens désespoirs, Tous les matins, et tous les jours, et tous les soirs, Interrogeons nos coeurs et sachons l'art de vivre! Sachons enfin chanter les roses du matin, O nous qui replions les ailes de notre âme! Sachons nous réjouir en paix du mets infâme Et nous accommoder des chants et du festin! Puisqu'il est, paraît-il, urgent et nécessaire De revoir le mauvais rayon d'un mauvais jour Et de voir s'échapper l'espoir d'un bel amour, Que bientôt nos draps blancs se changent en suaire!... Vertige. Après de vains efforts pour atteindre la cime, Je me vois suspendue au-dessus de l'abîme, Et me verrai bientôt engloutir par l'abîme... Je le sens aujourd'hui, c'est en vain que mes mains S'agrippent dans l'horreur des efforts surhumains... Malgré moi, malgré moi, se desserrent mes mains... Et cependant là-haut, très claire, sous l'aurore, La lune resplendit, glorieuse, et se dore, O consécration de la nouvelle aurore! Je croyais bien pouvoir la surprendre aujourd'hui La cime sur laquelle un beau soleil a lui. Quand l'atteindrai-je enfin? Qu'elle est belle aujourd'hui! Pour l'atteindre, chacun oserait le vertige... Elle est bleue et pareille à la fleur sur sa tige! Je l'atteindrai!... Voici que survient le vertige... Dura Lex, Sed Lex. L'univers m'apparaît comme un songe mauvais... Qui me dira sur quel chemin obscur je vais? Qui me dira pourquoi mon coeur trop lourd se brise Devant la froide horreur de la Chose Incomprise? Je n'ai plus dans les yeux l'arc-en-ciel de l'Espoir. Qui me dira pourquoi je tremble vers le soir? En écoutant gémir la terre infortunée Je sens trop, vers le soir, cette horreur d'être née. Je le sais... Dure loi peut-être. C'est la loi. Mais Toi, dans tout ce rêve abominable? Et Moi? Bête Sournoise. Mon mal insinuant est la bête qui ronge, Qui ronge et se repaît insatiablement; Et mon mal se blottit pour guetter le moment Où se croit délivré l'essor triste du songe. Je crois tout oublier de l'ancienne rancoeur... Dans la splendeur du soir mon âme se pavoise De l'or des étendards... Mais la bête sournoise M'enfonce lentement ses griffes dans le coeur. Jamais ne s'adoucit un peu, ni ne s'arrête La volonté du mal dans ses regards ardents... Mon coeur garde toujours l'empreinte de tes dents, O chagrin d'autrefois, vile et puante bête! Souhait Familier. O souvenir des soirs amèrement fidèles, O l'assombrissement sur moi des grandes ailes! S'envoler et monter dans le beau ciel du soir, Ce serait donc la fin de l'ancien désespoir? Et ce serait la paix, et ce serait la trêve, Ce serait, dans un coeur, l'éternité du rêve... Ne jamais plus se tourmenter ni s'enflammer. Surtout, ne plus aimer! ô Dieux! Ne plus aimer! Echo D'Une Grande Voix. A la manière de Dante Gabriel Rossetti. Ne vois-tu rien parmi les nuages du soir? Ouvre les yeux afin de voir et de mieux voir... -Je regarde sans voir. Ne vois-tu rien venir de ce que tu redoutes? -Je regarde et je vois la poussière des routes, Les nuages du soir! Ne vois-tu rien venir cependant? Ah! regarde, Regarde! Penche-toi, pleure, prie et regarde! -Je vois venir le soir! Interprêtation D'Un Songe Islandais. Dans cette nuit qui fut autrefois la mémoire, Un songe m'est venu du fond de la nuit noire. Et j'interprète ainsi le songe de mes yeux: Que le grand mal soit pis! car ce sera le mieux! Plus le mal sera grand et plus grande la joie Qui s'illumine alors et rayonne et flamboie! Plus s'exaspérera mon horreur de la nuit Et du front qui se ride et de l'heure qui fuit, Plus je découvrirai l'amour des choses saintes, Des chapelles où les lumières sont éteintes, Plus s'exaspérera cet amour du divin Qu'on boit avec la sainte ivresse au fond du vin. Ainsi se répandra, comme un rayon se glisse, En mon coeur très obscur, la gloire du calice! Détronée. La Reine détrônée est triste en son palais... Où sont les chants légers, les parfums et les voiles Et les manteaux brodés de roses et d'étoiles? Où sont les harpes d'or et les fleurs et les lais? La Reine détrônée en la salle du trône Est très triste... Elle sait que, dès le lendemain, L'Ordre s'accomplira... Nulle loyale main N'assistera l'exil faible et lent d'une aumône? Elle a pris le chemin qui mène vers l'oubli. Et le manteau royal, la sainte bandelette Ne l'entoureront plus de splendeur violette. L'or roux ne ceindra plus ce front triste et pâli... Il ne demeure plus de la grandeur sereine D'autrefois, de la vie emplissant les palais De pierre inaltérable, et des fleurs et des lais, Que cette majesté dernière: Je fus reine! Paysage Hollandais. Voici que s'alourdit en moi le lourd malaise, L'eau mauvaise pourrit dans le morne canal... Et je sens augmenter, dans mon coeur, tout le mal Ainsi que se pourrit, là-bas, cette eau mauvaise... C'est l'impuissant ennui de mon regard lassé. La fièvre me surprend en traîtresse ennemie... Avec terreur je vois cette face blêmie, Qui fut mienne pourtant dans les jours du passé. Nul cher baiser ne vient surprendre enfin mes lèvres Et je n'espère plus secours ni réconfort. Cette tristesse est plus terrible que la mort... Que je hais cette eau trouble où s'embusquent les fièvres! Appel. En proie à l'existence, à ce mal très cruel, Je lance à l'infini mon douloureux appel... A cette heure terrible et trouble de silence Je ressens tout le mal aigu... Le soir encense... Que dans ce crépuscule où s'enlise l'effroi Quelqu'une vienne enfin pour me sauver... A moi! Lasse des faux baisers et des paroles creuses, Que surviennent pour moi des heures moins fiévreuses! Lasse de tous ces jours qui ne sont pas meilleurs, Que je m'en aille enfin n'importe où, mais ailleurs! Pélerinage. Il me semble n'avoir plus de sexe ni d'âge, Tant les chagrins me sont brusquement survenus. Les Temps se sont tissés... Et me voici pieds nus, Achevant le terrible et long pèlerinage... Je sais que l'aube d'or ne sait que décevoir, Que la jeunesse a tort de suivre les chimères, Que les yeux ont trompé... Mes lèvres sont amères... Ah! que la route est longue et que lointain le soir! Et la procession lente et triste défile De ces implorateurs que lasse le chemin. Parfois on me relève, une me tend la main, Et tous nous implorons le Divin Soir tranquille! A L'Heure Du Couchant. Voici: Mon coeur est plein de chuchotements tristes Et mes yeux sont remplis de brume, vers le soir... En vain le couchant fait pleuvoir ses améthystes Et me promet la nuit et le silence noir... Rien ne peut alléger le poids lourd qui m'oppresse Et m'inflige soudain une étrange paresse. Je sens la vanité de tout ce que j'aimais, Et qui ne me sera plus si cher désormais... Puisque mes souvenirs deviennent infidèles, Que je m'enfuie enfin! Qu'on me prête des ailes! Cyprès Du Purgatoire. Nous voici toutes deux mortes, car tout survient... Voici les hauts et longs cyprès du Purgatoire Dressés sur le chemin de la céleste gloire, Et malgré tout, mon coeur, qui t'aime, se souvient. Vois, leurs sommets se sont perdus dans le ciel morne De l'éternel couchant qui ne finira pas, Et nous, les deux Esprits désunis et très las, Nous voici cheminant sur le chemin sans borne. Debout dans un couchant se dressent les cyprès Et l'on y cherche en vain un frisson de ramure, Un chant, un vol d'oiseau... Dans leur noire verdure, Ils se dressent... Viens près de moi, encore plus près!... Epitaphe Sur Une Pierre Tombale. Voici la porte d'où je sors... O mes roses et mes épines! Qu'importe l'autrefois? Je dors En songeant aux choses divines... Voici donc mon âme ravie, Car elle s'apaise et s'endort Ayant, pour l'amour de la Mort, Pardonné ce crime: la Vie DANS UN COIN DE VIOLETTES. Sous La Protection Des Violettes. Je place sous la protection des violettes Mes adorations très humblement muettes. . . Ô vous les violettes! Vous qui savez, par la puissance du parfum, Évoquer telle voix, et tel long regard brun. . . Puissance du parfum! Exaucez le grand cri de celle qui vous aime Et sachez parfumer ma vie et mon poème Sachant que je vous aime. Je suis lasse de lys, je suis lasse des roses, De leur haute splendeur, de leurs fraîcheurs écloses, De toute la beauté des grands lys et des roses. Votre odeur s'exaspère en l'ombre et dans le soir, Violettes, ô fleurs douces au désespoir, Violettes du soir! Amour. Mirage de la mer sous la lune, ô l'Amour! Toi qui déçois, toi qui parais pour disparaître Et pour mentir et pour mourir et pour renaître, Toi qui crains le regard juste et sage du jour! Toi qu'on nourrit de songe et de mélancolie, Inexplicable autant que le souffle du vent Et toujours inégal, injuste trop souvent, Je te crains à l'égal de ta soeur la folie! Je te crains, je te hais et pourtant tu m'attires Puisque aussi le fatal est proche du divin. Voici qu'il m'est donné de te connaître enfin, Et je mourrais pour l'un de tes moindres sourires! Inspiration. L'esprit souffle. . . Et le vent emporte les paroles Qui vacillent ainsi que les musiques folles. Inexplicable autant que l'amour et la foi, Ô l'Inspiration! reviens bientôt vers moi! Reviens comme le vent qui chante et se lamente, Reviens comme une haleine implacable ou démente! Reviens comme le vent qui m'inspira l'amour, Et je t'accueillerai, dans l'instant du retour, Avec l'emportement et l'angoisse démente Qu'inspire le retour d'une infidèle amante! Les Sept Lys De Marie. Le Sept Lys ont fleuri devant l'antique porche. Chacun d'entre eux est plus long et plus droit qu'une torche, Leurs pistils sont pareils à des flammes de torche. Les Sept Lys ont fleuri miraculeusement Dans le silence auguste et dans l'ombre, au moment Où s'élève le Christ, miraculeusement. . . Sous l'imposition des mains saintes du prêtre Dans l'ombre et dans l'encens on les vit apparaître. . . Le peuple vit alors sourire le vieux prêtre. . . Et tous les contemplaient avec des yeux d'amour. Le prêtre dit, portant ses regards à l'entour: « Mes frères, contemplons les fleurs du Saint-Amour! » Leur parfum s'exhalait vers la Divine Image. Tous ont compris le sens du glorieux Message Sur l'autel où Marie écoute le Message Et les Lys répandaient une paix autour d'eux Et l'Hostie avait moins de rayonnement qu'eux, La transparente Hostie était moins blanche qu'eux. . . Apparaissez encore, ô Sept Lys de Marie, Au moment où la foule à genoux pleure et prie! Apparaissez encore en l'honneur de Marie! Mon Paradis. Mon Paradis est un doux pré de violettes Où le chant régnera sur des âmes muettes. Mon Ciel est un beau chant parmi les violettes. Mon Ciel est la très calme éternité du soir Où le regard se fait plus profond pour mieux voir Et c'est l'Éternité dans le ciel d'un beau soir. . . Mon Paradis est une éternelle musique. Qui s'exhale divine allégresse rythmique. . . Mon Paradis est le règne de la musique. . . Car ce sera, là-haut, le triomphe du chant, Le règne de la paix dans le Ciel du couchant, Où rien ne survit plus que l'amour et le chant. Ressouvenir. Ô passé des chants doux! ô l'autrefois des fleurs!. . . Je chante ici le chant des anciennes douleurs. Je le chante, sans pleurs et sans haine à voix basse, Comme on se bercerait d'une musique lasse. . . Profond, irrépressible, autant que le soupir, S'échappe de mon coeur le mauvais souvenir. . . Je vois s'abandonner mon âme lente et lasse Au charme des bruits doux, de la lumière basse. Que vont envelopper les anciennes douleurs?. . . Ô l'autrefois des chants! ô le passé des fleurs! Invocation A La Lune. Ô Lune chasseresse aux flèches très légères, Viens détruire d'un trait mes amours mensongères! Viens détruire les faux baisers, les faux espoirs, Toi dont les traits ont su percer les troupeaux noirs! Toi qui fus autrefois l'Amie et la Maîtresse, Incline-toi vers moi, dans ma grande détresse!. . . Dis-moi que nul regard n'est divinement beau Pour qui sait contempler le grand regard de l'eau!... Ô Lune, toi qui sais disperser les mensonges, Éloigne le troupeau serré des mauvais songes! Et, daignant aiguiser l'arc d'argent bleu qui luit, Accorde-moi l'espoir d'un rayon dans la nuit! Ô Lune, toi qui sais rendre l'âme à soi-même Dans sa vérité froide, indifférente et blême! Ô toi, victorieuse adversaire du jour, Accorde-moi le don d'échapper à l'amour! La Promesse Des Fées. Le vent du soir portait des chansons par bouffées, Et, par lui, je reçus la promesse des Fées. . . Avec des mots très doux, les elfes m'ont promis D'être immanquablement mes fidèles amis. Mais n'attachez jamais votre âme à leurs paroles, Un Elfe est tôt enfui, souffle vif d'ailes folles!... Leur vol tourbillonnait, vague comme un parfum. Cependant tous semblaient obéir à quelqu'un. La première portait sur son front découvert Une couronne d'or. . . Son manteau semblait vert. Et la couronne d'or, brûlant comme la flamme, Rayonnait au-dessus d'un visage de femme. Malgré l'étonnement d'un coeur audacieux, Je ne pus endurer la splendeur de ses yeux. . . Car j'entendais un bruit d'étreintes étouffées. . . Aussi j'ai voulu fuir l'amour fatal des Fées. . . Mais, devant ce bonheur mêlé d'un si grand mal, Ne regrettais-je pas un peu l'amour fatal! Présence. Ta présence me donne une heure de jeunesse, Il me semble que mon mal se ralentit, puis cesse, Car c'est toi mon bonheur et c'est toi ma jeunesse! Ô parfum de ta robe! Ô fraîcheur de ton front! Jamais les cruels temps futurs n'obscurciront Cette douce clarté de tes yeux, de ton front! Tu m'apportes ta voix, ta présence et ton rire, Et je t'attends, je te contemple, et je t'admire. En moi rayonne encor la splendeur de ton rire! Sous le rayonnement solaire de tes yeux, Ô jeune et belle autant que le furent les dieux! Il me semble oublier mon coeur qui se fait vieux! Résurrection. Et je t'aime! Et voici que s'épand dans mes moelles Miraculeusement la clarté des étoiles, Belle que je choisis pour Reine des étoiles! Me voici revenue à la vie, à l'amour Qui transfigure en or les choses d'alentour, Au charme du poème, au rire de l'amour. Tantôt je m'enfonçais dans l'horreur des ténèbres Et je portais en moi des visions funèbres Ah! l'horreur, ah! l'horreur tenace des ténèbres! Mais voici le matin. . . Nous voici toutes deux Vivantes. . . C'en est fait de mes songes hideux. Comme par le passé, Chère, nous sommes deux. Ô bonheur de me voir revenue à la vie! Car l'aurore s'est faite en mon âme ravie; Miraculeusement, je vois rire la vie!. . . Voici que l'univers me donne moins d'effroi, Très chère, puisque enfin me voici près de toi, Et je n'ai plus d'angoisse et je n'ai plus d'effroi! Oiseaux Dans La Nuit. Cette nuit, des oiseaux ont chanté dans mon coeur.. C'était la bonne fin de l'ancienne rancoeur. . . J'écoutais ces oiseaux qui chantaient dans mon coeur. Dans ma grande douleur, la nuit me fut clémente Et tendre autant que peut se montrer une amante. Ce fut la rare nuit qui se montra clémente. Dans ton ombre, j'ouïs le chant de ses oiseaux. Et je dormis enfin. . . Mes songes furent beaux Pour avoir entendu le chant de ces oiseaux. . . Notre Heure. Écoute le doux bruit de cette heure que j'aime Et qui passe et qui fuit et meurt en un poème! Écoute ce doux bruit tranquille et passager Des ailes de l'Instant qui s'envole, léger! Je crois que ma douleur n'est que celle d'un autre. . . Et cette heure est à nous comme une chose nôtre. . . Car cette heure ne peut être à d'autres qu'à nous, Avec son doux parfum et son glissement doux. . . Elle est pareille à la chanson basse qui leurre Et qui vient de la mer. . . Ah! retenir notre heure! Ô triste enchantement de se dire: Jamais Je ne retrouverai cette heure que j'aimais! Etonnement Devant Le Jour. Mes yeux sont éblouis du jour que je revois! L'ayant cru défier pour la dernière fois. Mes yeux sont étonnés de revoir cette aurore, Ainsi, moi qui souffris autant, je vis encore! Je vis encor, je souffre et peux encor souffrir. . . Sans exhaler mon coeur dans un dernier soupir! Mais comment puis-je ainsi voir la lumière en face, Moi dont le coeur est lourd et dont l'âme est si lasse? Ô mon destin mauvais. . . Je suis devant l'amour Un adversaire nu. . . Voici venir le jour!. . . Moi dont l'être est plus las que le dernier automne Qui se meurt sur les lacs, je vis. . . Et je m'étonne! La Lune Consolatrice. Et voici que mon coeur s'épanouit et rit. . . Moi qui longtemps souffris, me voici consolée Par ce noir violet d'une nuit étoilée, Moi qui ne savais point que la lune guérit! Moi qui ne savais point que la lune console De tout le chagrin lourd, de toute la rancoeur! Sa consolation illumine le coeur D'un rayon éloquent autant qu'une parole. Et d'un rayon furtif comme un furtif bienfait Elle se glisse au fond torturé de mon âme, Elle se glisse avec une douceur de femme. Et c'est insinuant comme un obscur bienfait. Comme un obscur bienfait s'insinue, elle glisse. . . Tout le ciel émergeant de l'ombre est radieux. Éternellement chère à mon coeur, à mes yeux, Sois louée à jamais, Lune consolatrice! Absence. Ô Femme au coeur de qui mon triste coeur a cru, Je te convoite, ainsi qu'un trésor disparu. Je te maudis, mais en t'aimant. . . Mon coeur bizarre Te cherche, ô Émeraude admirablement rare! Que je suis exilée! Et que pèse le temps, Malgré le beau soleil des midis éclatants! Retombant chaque soir dans un amer silence, Je pleure sur le plus grand des maux: sur l'absence!. . . A L'Ennemie Aimée. Tes mains ont saccagé mes trésors les plus rares, Et mon coeur est captif entre tes mains barbares. Tu secouas au vent du nord tes longs cheveux Et j'ai dit aussitôt: Je veux ce que tu veux. Mais je te hais pourtant d'être ainsi ton domaine, Ta serve. . . Mais je sens que ma révolte est vaine. Je te hais cependant d'avoir subi tes lois, D'avoir senti mon coeur près de ton coeur sournois. . . Et parfois je regrette, en cette splendeur rare Qu'est pour moi ton amour, la liberté barbare. . . Essentielle. Ainsi, l'on se contemple avec des yeux sacrés Devant l'autel des mers et sur l'autel des prés. . . Toi dont la chevelure en plis d'or illumine, Tu m'as fait partager ton essence divine. . . Et tu m'as emportée au fond même du ciel, Ô toi que l'on adore, ô l'Être Essentiel! Tes yeux ont le regard que n'ont point d'autres femmes. . . Et ce fut, pour nous, comme une rencontre d'âmes. Mon coeur nouveau renaît de mon coeur d'autrefois. . . Que dire de tes yeux? Que dire de ta voix? Ô ma splendeur parfaite, ô ma Toute Adorée! La mer était en nous, unie à l'empyrée! Terreur Du Mensonge. Oui, j'endure aujourd'hui le pire des tourments, Tu m'as menti. . . Tu m'as trompé. . . Et tu me mens!. . . Mensonge caressant qui glisse de ta bouche! Ô serment que l'on croit, ô parole qui touche! Ô multiples douleurs qui s'abattent sur vous Ainsi qu'un petit vent pluvieusement doux!. . . Comme un lilas ne peut devenir asphodèle, Jamais tu ne seras ni franche ni fidèle. Tu seras celle-là qui se dérobe et fuit Plus sinueusement qu'un démon dans la nuit. Ô toi que j'aime encor! L'horreur de ton mensonge Est dans mon coeur amer. . . Il me mord, il me ronge. . . Je suis lasse d'avoir suivi les noirs chemins. . . Col frêle qu'on voudrait prendre entre ses deux mains! Sanctuaire D'Asie. J'abriterai dans mon sanctuaire d'Asie Mon éternel besoin d'ombre et de poésie. Là-bas, guettant les mille et trois Dieux aux pieds d'or, Des prêtres, jour et nuit, veillent sur leur trésor. Oui, désespérément, je fixe mon exode Vers ce refuge énorme et sombre de pagode, Où, dressant vers le ciel les lotus léthéens, Les étangs dorment leurs sommeils paludéens. L'Aile Brisée. Elles est venue avec ses cheveux et sa robe, Sa robe de beau pourpre et ses beaux cheveux d'or! Et mon âme aussitôt a pris un prompt essor Dans l'ivresse du cher instant que l'on dérobe!.. Mon coeur lourd est léger comme une bulle d'or, Puisque je la revois près de moi revenue! Et comme en un miracle, apparue, advenue, Une aile de chimère a repris son essor! Mains Sur Un Front De Malade. C'est l'imposition fraîche et lente des mains Sur mon front que remplit l'horreur des lendemains, Ô bénédiction suave de ses mains! Les douces mains de femmes ont des gestes de prêtre Et répandent en vous la paix et le bien-être, La consolation que vient donner le prêtre! Elles n'apprennent point le geste qui guérit, Elles l'ont toujours su. . . Dans l'horreur de la nuit Cette imposition très calme nous guérit. . . Apaise mon grand mal, de tes mains secourables, Tandis que l'heure glisse aux sabliers des sables, Car le bienfait me vient de tes mains secourables! Donne-moi ta fraîcheur et donne-moi ta paix! Et calme le démon qui sur moi se repaît, En signant sur mon front le geste de la paix! Pour mon Coeur. Mystérieux, amer et terrible, ô mon coeur, Éloigne enfin de toi la haine et la rancoeur! Sache combien est grand ce bienfait qu'on te donne De pouvoir pardonner, ô mon coeur! et pardonne! Ne garde plus l'amer souvenir des joies dues! Et qu'il soit comme un mot effacé sur les nues! Sois léger et sois doux comme l'ombre d'une aile, Ô mauvais coeur, tenace et méchant et fidèle! Ô mon coeur! exhalant, dans un vaste soupir, Le pardon retenu, sache enfin t'attendrir!. . . Pour Le Lys. Ô Toi, Femme que j'aime! Ô Lys irréprochable! Très chère qu'on ne peut approcher qu'à genoux, Lève sur moi tes yeux si doux et ton front doux! Et que le repas soit comme la Sainte Table. Réveille, avec ta voix, mes rêves somnolents. Voyant mon front fiévreux, accablé par les rêves, Toute droite, dans la pourpre et l'or tu te lèves, Toujours silencieuse, avec tes gestes lents. Ô l'Image divine! Ô la Femme que j'aime! Qui fais que je m'éveille avec la face au jour Et qui, par le pouvoir immense de l'amour, As fait que le matin m'est apparu moins blême. Ô puissance! ô beauté de la Femme que j'aime! Emerveillement. Avec l'étonnement de mes regards, je vis Le choeur des beaux rayons de lune aux tons bleuis. Et mes regards étaient stupéfaits et ravis. . . Avec mes yeux ouverts grandement je les vis. C'est pourquoi maintes fois, au hasard d'une veille, Ouvert sur l'infini, mon regard s'émerveille. Amour Méprisable. L'Amour dont je subis l'abominable loi M'attire vers ce que je crains le plus, vers Toi! Tu fus et tu seras l'Inconnue ennemie. . . Je t'adore en pleurant, ô si mauvaise amie! Car voici la raison de mon tourment infâme: Je ne surprendrai pas le regard de ton âme. C'est pourquoi je te hais, c'est pourquoi je te crains. . . J'appelle un autre amour, d'autres yeux, d'autres mains, Et surtout, pour calmer la plainte qui s'élève Du fond de mon coeur las, un rêve, un divin rêve! Amour, toi le Larron. . . Amour, toi, le larron éternel, qui dérobes Les lourds trésors des coeurs et le secret des robes! Tu te glisses et te dissimules la nuit, Et ton pas est le pas du traître qui s'enfuit. . . Ton pas est plus léger que le doux pas du Songe! Et l'on n'entend jamais ce bruit sournois qui ronge. N'as-tu point d'amitié? N'as-tu point de raison? Voici que s'insinue en mon coeur ton poison. Épargne-moi! Vois mon visage et mon front blême. . . Mon ennemi l'Amour, je te hais et je t'aime. Veillée Heureuse. J'épie, avec amour, ton sommeil dans la nuit: Ton front a revêtu la majesté de l'ombre, Tout son enchantement et son prestige sombre. . . Et l'heure, comme une eau nocturne, coule et fuit! Tu dors auprès de moi, comme un enfant. . . J'écoute Ton souffle doux et faible et presque musical S'élevant, s'abaissant, selon un rythme égal. . . Ton âme, loin de moi, suit une longue route. . . Tes yeux lassés sont clos, ô visage parfait! Te contemplant ainsi, j'écoute, ô mon amante! Comme un chant très lointain ton haleine dormante, Je l'entends, et mon coeur est doux et satisfait. Prière Aux Violettes. Sous la protection humble des violettes Je remets les soupirs et les douleurs muettes Qui viennent m'assiéger ce soir. . . Ce trop beau soir!. . . Dans cet effondrement du final désespoir Leur parfum est semblable aux prières des Saintes. . . Ô fleur entre les fleurs! Ô violettes saintes! Lorsque enfin, en un temps, s'arrêtera mon coeur Las de larmes, et tout enivré de rancoeur, Qu'une pieuse main les pose sur mon coeur! Vous me ferez alors oublier, Violettes! Le long mal qui sévit dans le coeur des poètes. . . Je dormirai dans la douceur des violettes! AUTRES POEMES POSTHUMES. Chanson. Lorsque la lune vient pleurer Sur les tombes des fleurs fidèles Mon souvenir vient t'effleurer Dans un enveloppement d'ailes. Il se fait tard, tu vas dormir Les paupières déjà mi-closes... Dans l'air des nuits on sent frémir L'agonie ardente des roses - Sur ton front lourd d'accablement Tes cheveux font de légers voiles... Dans le ciel brûle infiniment La flamme blanche des étoiles - Et la Déesse du Sommeil De ses mains lentes fait éclore Des fleurs qui craignent le soleil Et qui meurent avant l'aurore - J'ai ruiné mon coeur. . . J'ai ruiné mon coeur, j'ai dévasté mon âme Et je suis aujourd'hui le mendiant d'amour: Des souvenirs, pareils à la vermine infâme, Me rongent à la face implacable du jour. J'ai ruiné mon coeur, j'ai dévasté mon âme Et je viens lâchement implorer du destin Un reflet de tes yeux au caprice divin, O forme fugitive, ô pâleur parfumée Si prodigalement, si largement aimée! J'ai cherché ton regard dans les yeux étrangers, J'ai cherché ton baiser sur des lèvres fuyantes; La vigne qui rougit au soleil des vergers M'a versé dans ses flots le rire des Bacchantes; J'ai cherché ton regard dans les yeux étrangers Sans libérer mon coeur de tes âpres caresses. Et, comme les soupirs des plaintives maîtresses Qui pleurent dans la nuit un été sans retour, J'entends gémir l'écho des paroles d'amour. O forme fugitive, ô pâleur parfumée, Incertaine douceur arrachée au destin, Si prodigalement, si largement aimée, J'ai perdu ton sourire au caprice divin; O forme fugitive, ô pâleur parfumée, Tu m'as fait aujourd'hui le mendiant d'amour Étalant à la face implacable du jour La douleur sans beauté d'une misère infâme. . . J'ai ruiné mon coeur, j'ai dévasté mon âme. A Mon Avril. Répands sur mon front d'insomnie Tes cheveux d'aurore et de joie, O toi, ma tendresse infinie, Avril, mon printemps, mon amour! Quoi de plus tendre et de plus beau Que de voir, miracle suprême! Des roses naître du tombeau! Cela s'est fait, puisque je t'aime. Dans mon âme, où l'angoisse est morte, Le souvenir est effacé. . . Donne-moi tes lèvres! qu'importe La douleur que fut le passé! L'oubli me sourit dans tes yeux Et je dis à la vie en larmes Un grand hommage silencieux Car elle a de suprêmes charmes. Car j'ai, dans ma pauvre existence, Parmi les jours où j'ai pleuré, Quelque chose de doux, d'immense, De lumineux et de sacré! C'est pour cela que je bénis Non seulement toi, ma très blonde, Mais aussi les temps infinis, L'espace et les cieux et le monde! J'ai compris quelle aube suprême Se lève sur le grand néant, Et qu'on espère, et que l'on aime Et que l'on meurt en souriant! Le Miroir. Je t'admire, et je ne suis que ton miroir fidèle Car je m'abîme en toi pour t'aimer un peu mieux; Je rêve ta beauté, je me confonds en elle, Et j'ai fait de mas yeux le miroir de tes yeux. Je t'adore, et mon coeur est le profond miroir Où ton humeur d'avril se reflète sans cesse. Tout entier, il s'éclaire à tes moments d'espoir Et se meurt lentement à ta moindre tristesse. O toujours la plus douce, ö blonde entre les blondes, Je t'adore, et mon corps est l'amoureux miroir Où tu verras tes seins et tes hanches profondes, Tes seins pâles qui font si lumineux le soir! Penche-toi, tu verras ton miroir tout à tout Pâlir ou te sourire avec tes mêmes lèvres Où trembleront encor tes mêmes mots d'amours; Tu verras frémir des mêmes longues fièvres. Contemple ton miroir de chair tendre et nacrée Car il s'est fait très pur afin de recevoir Le reflet immortel de la Beauté sacrée. . . Penche-toi longuement sur l'amoureux Miroir! Lucidité. L'art délicat du vice occupe tes loisirs, Et tu sais réveiller la chaleur des désirs Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe. L'odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe. Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel. Tu n'aimes que le faux et l'artificiel, La musique des mots et des murmures mièvres. Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres. Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés. Les deuils suivent tes pas en mornes défilés. Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre. Ton corps s'est amolli sous des baisers sans nombre, Et ton âme est flétrie et ton corps est usé. Languissant et lascif, ton frôlement rusé Ignore la beauté loyale de l'étreinte. Tu mens comme l'on aime, et, sous ta douceur feinte, On sent le rampement du reptile attentif. Au fond de l'ombre, telle une mer sans récif, Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche. . . O femme! je le sais, mais j'ai soif de ta bouche! Il vaut mieux être vil. . . Il vaut mieux être vil que d'être estimé vil. Quels sont ces espion de ma pauvre nature Dont je suis à la fois la dupe et la pâture Et dont l'arrêt prescrit l'irrévocable exil? Quels sont ces espions en effet? Que faut-il Faire pour contenter ceux-là? Quelle pâture Leur jeter? Quels sont-ils? Et de quelle nature, Ceux-là qui m'ont jugé, disant que je suis vil? Pour moi je ne connais ni leurs noms ni leurs faces, Mais je les sais petits et trompeurs et voraces Et n'ayant que l'amour des gloires et du bien. Moi qui vis au milieu des hommes et des femmes Pourtant, et ne devrais plus m'ébahir de rien, Je demeure étonné devant ces pauvres âmes. Berceuse A Hélène. Je suis triste, ma reine, Que mon coeur, mon coeur a de peine, Je suis triste, ma reine, D'être si loin de vous. Je vous ai vue à peine, Que mon coeur, mon coeur a de peine, Je vous ai vue à peine Près du Fossé-aux-Loups. Mon âme est pleine, pleine, Que mon coeur, mon coeur a de peine, Mon âme est pleine, pleine De vers aux rimes d'or. Je veille, Hélène, Hélène Que mon coeur, mon coeur a de peine, Je veille, Hélène, Hélène, C'est le lecteur qui dort. La chose est souveraine, Que mon coeur, mon coeur a de peine, La chose est souveraine Et ça ne coûte rien. Dors tranquille et sereine, Que mon coeur, mon coeur a de peine, Dors tranquille et sereine, Dors mon enfant, c'est pour ton bien. C'Est Ainsi. Faire des vers, des vers gamins, Et rire, et rire, et rire encore, Et, comme un pierrot qui picore, Cueillir leurs parfums aux jasmins; Forger des vers comme des armes, Pointus, effilés, sans merci, Ou, pour expier son souci, Égrener des ave de larmes, C'est bon supérieurement Et tout le reste est journalisme; La strophe d'or est comme un prisme Où s'irise le firmament. Et crevât-on, phtisique et blême, Avec des recors à la clé, Le violon qu'on a raclé Laisse des notes en nous-même. La flûte, avec ses quatre trous, Quatre regards de mélodie, Quand elle est triste, psalmodie Comme un martyr sous les verrous; Et rien n'y fait, ni les gendarmes, Ni les huissiers, ni les tailleurs; L'air de flûte a toujours des larmes En attendant des jours meilleurs! Adieux A La Sirène. Je t'ai gardé, auprès de moi, toute une nuit... Et maintenant retourne à la mer, ma Sirène! Vers la mer, tour à tour menaçante ou sereine, Car ton front se détourne et mon regard te fuit... Retourne à cette mer toujours renouvelée, Vers laquelle en secret ton songe amer revient, Qui t'a bercée, et qui t'appelle et te retient, Grande comme les cieux, et, comme eux, étoilée! Toi que mes yeux en pleurs ne reverront jamais, Qui ne peux habiter la maison chaude et tendre Où fut notre bonheur, qui ne peux plus m'entendre, Va, plonge dans les flots, Sirène que j'aimais! Perle Abandonnée. Je rends, comme l'on jette une perle à la mer, Au néant cet amour qui me fut rare et cher... Le voici rejeté dans le lit de la mer, Car rien de toi jamais ne me sera plus cher... S'échappant de mes mains, il s'en retourne aux ondes Dont ma main le reçut... Perfides et profondes, O vagues, qui roulez, comme roulent les mondes, Toujours elle fut vôtre, ô cauteleuses ondes! Reprenez le présent refusé, traîtres flots! Avec le calme oubli des antiques sanglots, J'ai jeté mon amour au plus profond des flots! Qu'il devienne la proie insensible des flots... J'ai repris mon regret et ma mélancolie. Cet amour qui ne fut qu'un songe de folie, Que je le lance loin de moi, que je l'oublie! Ah! que j'oublie, et que j'oublie, et que j'oublie... Désir. Ô toi dont le beau corps est fait de volupté, Toi, dont le clair regard séduit, affole et grise, J'aime frôler et voir ta pâle nudité, Et cueillir sur ta bouche une douceur promise; Me pâmer de bonheur et n'entendre aucun bruit; Oublier que j'existe et vivre dans un songe; Fermer les yeux, rêver, me perdre dans la nuit, Quand l'écho des aveux ardemment se prolonge. Source: http://www.poesies.net