Nouvelles. Par Prosper Mérimée. (1803-1870) TOME II TABLE DES MATIERES Vision De Charles XI. L’Enlèvement De La Redoute. Federigo. La Chambre Bleue. Djoûmane. Vision De Charles XI. There are more things in heav’n and earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy. SHAKSPEARE, Hamlet. On se moque des visions et des apparitions surnaturelles ; quelques-unes, cependant, sont si bien attestées, que, si l’on refusait d’y croire, on serait obligé, pour être conséquent, de rejeter en masse tous les témoignages historiques. Un procès-verbal en bonne forme, revêtu des signatures de quatre témoins dignes de foi, voilà ce qui garantit l’authenticité du fait que je vais raconter. J’ajouterai que la prédiction contenue dans ce procès- verbal était connue et citée bien longtemps avant que des événements arrivés de nos jours aient paru l’accomplir. Charles XI, père du fameux Charles XII, était un des monarques les plus despotiques, mais un des plus sages qu’ait eus la Suède. Il restreignit les privilèges monstrueux de la noblesse, abolit la puissance du sénat, et fit des lois de sa propre autorité ; en un mot, il changea la constitution du pays, qui était oligarchique avant lui, et força les États à lui confier l’autorité absolue. C’était d’ailleurs un homme éclairé, brave, fort attaché à la religion luthérienne, d’un caractère inflexible, froid, positif, entièrement dépourvu d’imagination. Il venait de perdre sa femme Ulrique Eléonore. Quoique sa dureté pour cette princesse eût, dit-on, hâté sa fin, il l’estimait, et parut plus touché de sa mort qu’on ne l’aurait attendu d’un coeur aussi sec que le sien. Depuis cet événement, il devint encore plus sombre et taciturne qu’auparavant, et se livra au travail avec une application qui prouvait un besoin impérieux d’écarter des idées pénibles. À la fin d’une soirée d’automne, il était assis en robe de chambre et en pantoufles devant un grand feu allumé dans son cabinet au palais de Stockholm. Il avait auprès de lui son chambellan, le comte Brahé, qu’il honorait de ses bonnes grâces, et le médecin Baumgarten, qui, soit dit en passant, tranchait de l’esprit fort, et voulait que l’on doutât de tout, excepté de la médecine. Ce soir-là, il l’avait fait venir pour le consulter sur je ne sais quelle indisposition. La soirée se prolongeait, et le roi, contre sa coutume, ne leur faisait pas sentir, en leur donnant le bonsoir, qu’il était temps de se retirer. La tête baissée et les yeux fixés sur les tisons, il gardait un profond silence, ennuyé de sa compagnie, mais craignant, sans savoir pourquoi, de rester seul. Le comte Brahé s’apercevait bien que sa présence n’était pas fort agréable, et déjà plusieurs fois il avait exprimé la crainte que Sa Majesté n’eût besoin de repos : un geste du roi l’avait retenu à sa place. À son tour, le médecin parla du tort que les veilles font à la santé ; mais Charles lui répondit entre ses dents : « Restez, je n’ai pas encore envie de dormir. » Alors on essaya différents sujets de conversation qui s’épuisaient tous à la seconde ou troisième phrase. Il paraissait évident que Sa Majesté était dans une de ses humeurs noires, et, en pareille circonstance, la position d’un courtisan est bien délicate. Le comte Brahé, soupçonnant que la tristesse du roi provenait de ses regrets pour la perte de son épouse, regarda quelque temps le portrait de la reine suspendu dans le cabinet, puis il s’écria avec un grand soupir : « Que ce portrait est ressemblant ! Voilà bien cette expression à la fois si majestueuse et si douce !... -Bah ! » répondit brusquement le roi, qui croyait entendre un reproche toutes les fois qu’on prononçait devant lui le nom de la reine. « Ce portrait est trop flatté ! La reine était laide. » Puis, fâché intérieurement de sa dureté, il se leva et fit un tour dans la chambre pour cacher une émotion dont il rougissait. Il s’arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la cour. La nuit était sombre et la lune à son premier quartier. Le palais où résident aujourd’hui les rois de Suède n’était pas encore achevé, et Charles XI, qui l’avait commencé, habitait alors l’ancien palais situé à la pointe de Ritterholm qui regarde le lac Moeler. C’est un grand bâtiment en forme de fer à cheval. Le cabinet du roi était à l’une des extrémités, et à peu près en face se trouvait la grande salle où s’assemblaient les États quand ils devaient recevoir quelque communication de la couronne. Les fenêtres de cette salle semblaient en ce moment éclairées d’une vive lumière. Cela parut étrange au roi. Il supposa d’abord que cette lueur était produite par le flambeau de quelque valet. Mais qu’allait-on faire à cette heure dans une salle qui depuis longtemps n’avait pas été ouverte ? D’ailleurs, la lumière était trop éclatante pour provenir d’un seul flambeau. On aurait pu l’attribuer à un incendie ; mais on ne voyait point de fumée, les vitres n’étaient pas brisées, nul bruit ne se faisait entendre ; tout annonçait plutôt une illumination. Charles regarda ces fenêtres quelque temps sans parler. Cependant le comte Brahé, étendant la main vers le cordon d’une sonnette, se disposait à sonner un page pour l’envoyer reconnaître la cause de cette singulière clarté ; mais le roi l’arrêta. « Je veux aller moi-même dans cette salle », dit-il. En achevant ces mots on le vit pâlir, et sa physionomie exprimait une espèce de terreur religieuse. Pourtant, il sortit d’un pas ferme ; le chambellan et le médecin le suivirent, tenant chacun une bougie allumée. Le concierge, qui avait la charge des clefs, était déjà couché. Baumgarten alla le réveiller et lui ordonna, de la part du roi, d’ouvrir sur-le-champ les portes de la salle des États. La surprise de cet homme fut grande à cet ordre inattendu ; il s’habilla à la hâte et joignit le roi avec son trousseau de clefs. D’abord il ouvrit la porte d’une galerie qui servait d’antichambre ou de dégagement à la salle des États. Le roi entra ; mais quel fut son étonnement en voyant les murs entièrement tendus de noir ! « Qui a donné l’ordre de faire tendre ainsi cette salle ? demanda-t-il d’un ton de colère. -Sire, personne, que je sache, répondit le concierge tout troublé, et, la dernière fois que j’ai fait balayer la galerie, elle était lambrissée de chêne comme elle l’a toujours été... Certainement ces tentures-là ne viennent pas du garde-meuble de Votre Majesté. » Et le roi, marchant d’un pas rapide, était déjà parvenu à plus des deux tiers de la galerie. Le comte et le concierge le suivaient de près ; le médecin Baumgarten était un peu en arrière, partagé entre la crainte de rester seul et celle de s’exposer aux suites d’une aventure qui s’annonçait d’une façon assez étrange. « N’allez pas plus loin, sire ! s’écria le concierge. Sur mon âme, il y a de la sorcellerie là-dedans. À cette heure... et depuis la mort de la reine, votre gracieuse épouse..., on dit qu’elle se promène dans cette galerie... Que dieu nous protège ! -Arrêtez ! sire ! s’écriait le comte de son côté. N’entendez-vous pas ce bruit qui part de la salle des États ? Qui sait à quels dangers Votre Majesté s’expose ! -Sire, disait Baumgarten, dont une bouffée de vent venait d’éteindre la bougie, permettez du moins que j’aille chercher une vingtaine de vos trabans. -Entrons, dit le roi d’une voix ferme en s’arrêtant devant la porte de la grande salle ; et toi, concierge, ouvre vite cette porte. » Il la poussa du pied, et le bruit, répété par l’écho des voûtes, retentit dans la galerie comme un coup de canon. Le concierge tremblait tellement, que sa clef battait la serrure sans qu’il pût parvenir à la faire entrer. « Un vieux soldat qui tremble ! dit Charles en haussant les épaules. Allons, comte, ouvrez-nous cette porte. -Sire, répondit le comte en reculant d’un pas, que Votre Majesté me commande de marcher à la bouche d’un canon danois ou allemand, j’obéirai sans hésiter ; mais c’est l’enfer que vous voulez que je défie. » Le roi arracha la clef des mains du concierge. « Je vois bien, dit-il d’un ton de mépris, que ceci me regarde seul » ; et, avant que sa suite eût pu l’en empêcher, il avait ouvert l’épaisse porte de chêne, et était entré dans la grande salle en prononçant ces mots : « Avec l’aide de Dieu ! » Ses trois acolytes, poussés par la curiosité, plus forte que la peur, et peut-être honteux d’abandonner leur roi, entrèrent avec lui. La grande salle était éclairée par une infinité de flambeaux. Une tenture noire avait remplacé l’antique tapisserie à personnages. Le long des murailles, paraissaient disposés, en ordre, comme à l’ordinaire, des drapeaux allemands, danois ou moscovites, trophées des soldats de Gustave-Adolphe. On distinguait au milieu des bannières suédoises, couvertes de crêpes funèbres. Une assemblée immense couvrait les bancs. Les quatre ordres de l’État(1) siégeaient chacun à son rang. Tous étaient habillés de noir, et cette multitude de faces humaines, qui paraissaient lumineuses sur un fond sombre, éblouissaient tellement les yeux, que, des quatre témoins de cette scène extraordinaire, aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Ainsi un acteur vis-à-vis d’un public nombreux ne voit qu’une masse confuse, où ses yeux ne peuvent distinguer un seul individu. (1) La noblesse, le clergé, les bourgeois et les paysans. Sur le trône élevé d’où le roi avait coutume de haranguer l’assemblée, ils virent un cadavre sanglant, revêtu des insignes de la royauté. À sa droite, un enfant, debout et la couronne en tête, tenait un spectre à la main ; à sa gauche, un homme âgé, ou plutôt un autre fantôme, s’appuyait sur le trône. Il était revêtu du manteau de cérémonie que portaient les anciens administrateurs de la Suède, avant que Wasa en eût fait un royaume. En face du trône, plusieurs personnages d’un maintien grave et austère, revêtus de longues robes noires, et qui paraissaient être des juges, étaient assis devant une table sur laquelle on voyait des grands in- folio et quelques parchemins. Entre le trône et les bancs de l’assemblée, il y avait un billot couvert d’un crêpe noir, et une hache reposait auprès. Personne, dans cette assemblée surhumaine, n’eut l’air de s’apercevoir de la présence de Charles et des personnes qui l’accompagnaient. À leur entrée, ils n’entendirent d’abord qu’un murmure confus, au milieu duquel l’oreille ne pouvait saisir des mots articulés ; puis le plus âgé des juges en robe noire, celui qui paraissait remplir les fonctions de président, se leva, et frappa trois fois de la main sur un in-folio ouvert devant lui. Aussitôt il se fit un profond silence. Quelques jeunes gens de bonne mine, habillés richement, et les mains liées derrière le dos, entrèrent dans la salle par une porte opposée à celle que venait d’ouvrir Charles XI. Ils marchaient la tête haute et le regard assuré. Derrière eux, un homme robuste, revêtu d’un justaucorps de cuir brun, tenait le bout des cordes qui leur liaient les mains. Celui qui marchait le premier, et qui semblait être le plus important des prisonniers, s’arrêta au milieu de la salle, devant le billot, qu’il regarda avec un dédain superbe. En même temps, le cadavre parut trembler d’un mouvement convulsif, et un sang frais et vermeil coula de sa blessure. Le jeune homme s’agenouilla, tendit la tête ; la hache brilla dans l’air, et retomba aussitôt avec bruit. Un ruisseau de sang jaillit sur l’estrade et se confondit avec celui du cadavre ; et la tête, bondissant plusieurs fois sur le pavé rougi, roula jusqu’aux pieds de Charles, qu’elle teignit de sang. Jusqu’à ce moment, la surprise l’avait rendu muet ; mais, à ce spectacle horrible, sa langue se délia ; il fit quelques pas vers l’estrade, et s’adressant à cette figure revêtue du manteau d’Administrateur, il prononça hardiment la formule bien connue : « Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix. » Le fantôme lui répondit lentement et d’un ton solennel : « CHARLES ROI ! ce sang ne coulera pas sous ton règne... (ici la voix devint moins distincte) mais cinq règnes après. Malheur, malheur, malheur au sang de Wasa ! » Alors les formes des nombreux personnages de cette étonnante assemblée commencèrent à devenir moins nettes et ne semblaient déjà plus que des ombres colorées, bientôt elles disparurent tout à fait ; les flambeaux fantastiques s’éteignirent, et ceux de Charles et de sa suite n’éclairèrent plus que les vieilles tapisseries, légèrement agitées par le vent. On entendit encore, pendant quelque temps, un bruit assez mélodieux, qu’un des témoins compara au murmure du vent dans les feuilles, et un autre, au son que rendent les cordes de harpe en cassant au moment où l’on accorde l’instrument. Tous furent d’accord sur la durée de l’apparition, qu’ils jugèrent avoir été d’environ dix minutes. Les draperies noires, la tête coupée, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec les fantômes ; seulement la pantoufle de Charles conserva une tache rouge, qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scènes de cette nuit, si elles n’avaient pas été trop bien gravées dans sa mémoire. Rentré dans son cabinet, le roi fit écrire la relation de ce qu’il avait vu, la fit signer par ses compagnons, et la signa lui-même. Quelques précautions que l’on prît pour cacher le contenu de cette pièce au public, elle ne laissa pas d’être bientôt connue, même du vivant de Charles XI ; elle existe encore, et jusqu’à présent, personne ne s’est avisé d’élever des doutes sur son authenticité. La fin en est remarquable : « Et, si ce que je viens de relater, dit le roi, n’est pas l’exacte vérité, je renonce à tout espoir d’une meilleure vie, laquelle je puis avoir méritée pour quelques bonnes actions, et surtout pour mon zèle à travailler au bonheur de mon peuple, et à défendre la religion de mes ancêtres. » Maintenant, si l’on se rappelle la mort de Gustave III, et le jugement d’Ankarstroem, son assassin, on trouvera plus d’un rapport entre ces événements et les circonstances de cette singulière prophétie. Le jeune homme décapité en présence des États aurait désigné Ankarstroem. Le cadavre couronné serait Gustave III. L’enfant, son fils et son successeur, Gustave- Adolphe IV. Le vieillard, enfin, serait le duc de Sudermanie, oncle de Gustave IV, qui fut régent du royaume, puis enfin roi après la déposition de son neveu. L’Enlèvement De La Redoute. Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en Grèce il y a quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement, que je l’écrivis de mémoire aussitôt que j’en eus le loisir. Le voici : « Je rejoignis le régiment le 4 septembre1 au soir. Je trouvai le colonel au bivac. Il me reçut d’abord assez brusquement ; mais après avoir lu la lettre de recommandation du général B***, il changea de manières, et m’adressa quelques paroles obligeantes. « Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l’instant même d’une reconnaissance. Ce capitaine, que je n’eus guère le temps de connaître, était un grand homme brun, d’une physionomie dure et repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu’il devait cette voix étrange à une balle qui l’avait percé de part en part à la bataille d’Iéna. 1 1812. « En apprenant que je sortais de l’école de Fontainebleau, il fit la grimace et dit : « Mon lieutenant est mort hier... » Je compris qu’il voulait dire : « C’est vous qui devez le remplacer, et vous n’en êtes pas capable. » Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins. « La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située à deux portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge comme cela est ordinaire à son lever. Mais ce soir elle me parut d’une grandeur extraordinaire. Pendant un instant la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d’un volcan au moment de l’éruption. « Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune. « Elle est bien rouge », dit-il ; « c’est signe qu’il en coûtera bon pour l’avoir, cette fameuse redoute ! » J’ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m’affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant l’immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au-delà du village de Cheverino. « Lorsque je crus que l’air frais et piquant de la nuit avait assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu ; je m’enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je n’avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j’étais blessé, je serais dans un hôpital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j’avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement je disposais comme une espèce de cuirasse le mouchoir, et le portefeuille que j’avais sur la poitrine. La fatigue m’accablait, je m’assoupissais à chaque instant, et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force et me réveillait en sursaut. « Cependant la fatigue l’avait emporté, et quand on battit la diane j’étais tout à fait endormi. Nous nous mîmes en bataille, on fit l’appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer une journée tranquille. « Vers trois heures un aide de camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes ; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine ; nous les suivîmes lentement, et au bout de vingt minutes nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute. « Une batterie d’artillerie vint s’établir à notre droite, une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles commencèrent un feu très vif sur l’ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée. « Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d’ailleurs pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres. « Aussitôt que l’ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m’obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d’un air aussi dégagé qu’il me fut possible. Au reste, je n’avais pas peur, et la seule crainte que j’éprouvasse, c’était que l’on ne s’imaginât que j’avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j’étais sous le feu d’une batterie. J’étais enchanté d’être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B***, rue de Provence. « Le colonel passa devant notre compagnie ; il m’adressa la parole : « Eh bien ! vous allez en voir de grisesa pour votre début. » « Je souris d’un air tout à fait martial en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière. « Il paraît que les Russes s’aperçurent du mauvais succès de leurs boulets, car ils les remplacèrent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où nous étions postés. Un assez gros éclat m’enleva mon shako et tua un homme auprès de moi. « Je vous fais mon compliment », me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon shako, « vous en voilà quitte pour la journée. » Je connaissais cette superstition militaire qui croit que l’axiome non bis in idemb trouve son application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon shako. « C’est faire saluer les gens sans cérémonie », dis-je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente. « Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n’aurez rien de plus et vous commanderez une compagnie ce soir ; car je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j’ai été blessé, l’officier a Expression hors d’usage qui signifie éprouver de graves ennuis. b Axiome juridique : « On ne sévit pas deux fois pour la même faute. » auprès de moi a reçu quelque balle morte, et », ajouta-t- il d’un ton plus bas et presque honteux, « leurs noms commençaient toujours par un P. » « Je fis l’esprit fort ; bien des gens auraient fait comme moi ; bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l’étais, je sentais que je ne pouvais confier mes sentiments à personne, et que je devais toujours paraître froidement intrépide. « Au bout d’une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement ; alors nous sortîmes de notre couverta pour marcher sur la redoute. « Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxième fut chargé de tourner la redoute du côté de la gorgeb ; les deux autres devaient donner l’assaut. J’étais dans le troisième bataillon. « En sortant de derrière l’espèce d’épaulement qui nous avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit : souvent je tournais la tête, et je m’attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus a Expression militaire : être à l’abri, à couvert de l’ennemi. b La gorge est le passage étroit qui donne accès à l’intérieur d’une plage fortifiée. familiarisés avec ce bruit. « À tout prendre », me dis-je, « une bataille n’est pas une chose si terrible. » « Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs : tout à coup les Russes poussèrent trois hourrasc, trois hourras distincts, puis demeurèrent silencieux et sans tirer. « Je n’aime pas ce silence », dit mon capitaine ; « cela ne nous présage rien de bon. » Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus m’empêcher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant de l’ennemi. « Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les soldats s’élancèrent sur ces ruines nouvelles avec des cris de Vive l’empereur ! plus forts qu’on ne l’aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié. « Je levai les yeux, et jamais je n’oublierai le spectacle que je vis. La plus grande partie de la fumée s’était élevée et restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d’une vapeur bleuâtre on apercevait derrière leur parapet à demi-détruit les grenadiers russes, l’arme haute, immobiles comme des statues. Je crois voir encore c Cri d’attaque réglementaire des troupes russes. chaque soldat, l’oeil gauche attaché sur nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure, à quelques pieds de nous, un homme tenant une lance à feua était auprès d’un canon. « Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était venue. « Voilà la danse qui va commencer, s’écria mon capitaine. Bonsoir. » Ce furent les dernières paroles que je l’entendis prononcer. « Un roulement de tambours retentit dans la redoute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et j’entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J’ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée de fumée. J’étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu à mes pieds : sa tête avait été broyée par un boulet, et j’étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie il ne restait debout que six hommes et moi. « À ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet en criant : Vive l’empereur ! il fut suivi aussitôt de tous les survivants. Je n’ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous a C’est une mèche emmanchée qui sert à mettre le feu à la charge de poudre. entrâmes dans la redoute, je ne sais comment. On se battit corps à corps au milieu d’une fumée si épaisse que l’on ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j’entendis crier victoire ! et la fumée diminuant, j’aperçus du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux. « Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près de la gorge. Quelques soldats s’empressaient autour de lui : je m’approchai : « Où est le plus ancien capitaine ? » demandait-il à un sergent. - Le sergent haussa les épaules d’une manière très expressive. -« Et le plus ancien lieutenant ? -Voici monsieur qui est arrivé d’hier », dit le sergent d’un ton tout à fait calme. -Le colonel sourit amèrement. - « Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef ; faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l’ennemi est en force ; mais le général C*** va vous faire soutenir. » - « Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé ? » - « F..., mon cher, mais la redoute est prise. » Federigo.(1) Il y avait une fois un jeune seigneur nommé Federigo, beau, bien fait, courtois et débonnaire, mais de moeurs fort dissolues ; car il aimait avec excès le jeu, le vin et les femmes, surtout le jeu ; n’allait jamais à confesse, et ne hantait les églises que pour y chercher des occasions de péché. Or il advint que Federigo, après avoir ruiné au jeu douze fils de famille (qui se firent ensuite malandrins, et périrent sans confession dans un combat acharné avec les condottieri du roi), perdit lui- même, en moins de rien, tout ce qu’il avait gagné, et de plus tout son patrimoine, sauf un petit manoir, où il alla cacher sa misère derrière les collines de Cava. Trois ans s’étaient écoulés depuis qu’il vivait dans la solitude ; chassant le jour, et faisant, le soir, sa partie d’hombre(2) avec le métayer. Un jour qu’il venait de rentrer au logis après une chasse, la plus heureuse qu’il eût encore faite, Jésus-Christ, suivi des saints apôtres, vint frapper à sa porte et lui demanda l’hospitalité. Federigo, qui avait l’âme généreuse, fut charmé de voir arriver des convives en un jour où il avait amplement de quoi les régaler. Il fit donc entrer les pèlerins dans sa case, leur offrit de la meilleure grâce du monde la table et le couvert, et les pria de l’excuser s’il ne les traitait pas selon leur mérite, se trouvant pris au dépourvu. (1) Ce conte est populaire dans le royaume de Naples. On y remarque, ainsi que dans beaucoup d’autres nouvelles originaires de la même contrée, un mélange bizarre de la mythologie grecque avec les croyances du christianisme; il paraît avoir été composé vers la fin du Moyen Âge. (Note de l’auteur.) (2) Jeu de cartes. Notre-Seigneur, qui savait à quoi s’en tenir sur l’opportunité de sa visite, pardonna à Federigo ce petit trait de vanité en faveur de ses dispositions hospitalières. « Nous nous contenterons de ce que vous avez, lui dit-il, mais faites apprêter votre souper le plus promptement possible, vu qu’il est tard, et que celui-ci a grand faim », ajouta-t-il en montrant saint Pierre. Federigo ne se le fit pas répéter, et voulant offrir à ses hôtes quelque chose de plus que le produit de sa chasse, il ordonna au métayer de faire main basse sur son dernier chevreau, qui fut incontinent mis à la broche. Lorsque le souper fut prêt et la compagnie à table, Federigo n’avait qu’un regret, c’était que son vin ne fût pas meilleur. « Sire, dit-il à Jésus-Christ : « Sire, je voudrais bien que mon vin fût meilleur ; « Néanmoins, tel qu’il est, je l’offre de grand coeur. » Sur quoi, Notre-Seigneur ayant goûté le vin : « De quoi vous plaignez-vous ? » dit-il à Federigo ; « votre vin est parfait ; je m’en rapporte à cet homme » (désignant du doigt l’apôtre saint Pierre). Saint Pierre, l’ayant savouré, le déclara excellent (proprio stupendo), et pria son hôte de boire avec lui. Federigo, qui prenait tout cela pour de la politesse, fit néanmoins raison à l’apôtre ; mais quelle fut sa surprise en trouvant ce vin plus délicieux qu’aucun de ceux qu’il eût jamais goûtés au temps de sa plus grande fortune ! Reconnaissant à ce miracle la présence du Sauveur, il se leva aussitôt comme indigne de manger en si sainte compagnie : mais Notre-Seigneur lui ordonna de se rasseoir ; ce qu’il fit sans trop de façons. Après le souper, durant lequel ils furent servis par le métayer et sa femme, Jésus-Christ se retira avec les apôtres dans l’appartement qui leur avait été préparé. Pour Federigo, demeuré seul avec le métayer, il fit sa partie d’hombre comme à l’ordinaire, en buvant ce qui restait du vin miraculeux. Le jour suivant, les saints voyageurs étant réunis dans la salle basse avec le maître du logis, Jésus-Christ dit à Federigo : « Nous sommes très contents de l’accueil que tu nous as fait, et voulons t’en récompenser. Demande-nous trois grâces à ton choix et elles te seront accordées ; car toute puissance nous a été donnée au ciel, sur la terre et dans les enfers. » Lors Federigo tirant de sa poche le jeu de cartes qu’il portait toujours sur lui : « Maître, dit-il, faites que je gagne infailliblement toutes les fois que je jouerai avec ces cartes. -Ainsi soit-il ! » dit Jésus-Christ (Ti sia concesso). Mais saint Pierre, qui était auprès de Federigo, lui disait à voix basse : « À quoi penses-tu, malheureux pécheur ? Tu devais demander au maître le salut de ton âme. -Je m’en inquiète peu, répondit Federigo. -Tu as encore deux grâces à obtenir, dit Jésus- Christ. -Maître, poursuivit l’hôte, puisque vous avez tant de bonté, faites, s’il vous plaît, que quiconque montera dans l’oranger qui ombrage ma porte, n’en puisse descendre sans ma permission. -Ainsi soit-il ! » dit Jésus-Christ. À ces mots, l’apôtre saint Pierre donnant un grand coup de coude à son voisin : « Malheureux pécheur, lui dit-il, ne crains-tu pas l’enfer réservé à tes méfaits ? Demande donc au maître une place dans son saint paradis ; il en est temps encore... -Rien ne presse », repartit Federigo en s’éloignant de l’apôtre, et Notre-Seigneur ayant dit : « Que souhaites-tu pour troisième grâce ? -Je souhaite, répondit-il, que quiconque s’assiéra sur cet escabeau, au coin de ma cheminée, ne puisse s’en relever qu’avec mon congé. » Notre-Seigneur, ayant exaucé ce voeu comme les deux premiers, partit avec ses disciples. Le dernier apôtre ne fut pas plus tôt hors du logis, que Federigo, voulant éprouver la vertu de ses cartes, appela son métayer, et fit une partie d’hombre avec lui, sans regarder son jeu. Il la gagna d’emblée, ainsi qu’une seconde et une troisième. Sûr alors de son fait, il partit pour la ville, et descendit dans la meilleure hôtellerie, dont il loua le plus bel appartement. Le bruit de son arrivée s’étant aussitôt répandu, ses anciens compagnons de débauche vinrent en foule lui rendre visite. « Nous te croyions perdu pour jamais, s’écria don Giuseppe ; on assurait que tu t’étais fait ermite. -Et l’on avait raison, répondit Federigo. -À quoi diable as-tu passé ton temps depuis trois ans qu’on ne te voit plus ? demandèrent à la fois tous les autres. -En prières, mes très chers frères, repartit Federigo d’un ton dévot ; et voici mes Heures », ajouta-t-il en tirant de sa poche le paquet de cartes qu’il avait précieusement conservé. Cette réponse excita un rire général, et chacun demeura convaincu que Federigo avait réparé sa fortune en pays étranger aux dépens de joueurs moins habiles que ceux avec lesquels il se retrouvait alors, et qui brûlaient de le ruiner pour la seconde fois. Quelques- uns voulaient, sans plus attendre, l’entraîner à une table de jeu ; mais Federigo, les ayant priés de remettre la partie au soir, fit passer la compagnie dans une salle où l’on avait servi, par son ordre, un repas délicat, qui fut parfaitement accueilli. Ce dîner fut plus gai que le souper des apôtres ; il est vrai qu’on n’y but que du malvoisie et du lacryma ; mais les convives, excepté un, ne connaissaient pas de meilleur vin. Avant l’arrivée de ses hôtes, Federigo s’était muni d’un jeu de cartes parfaitement semblable au premier, afin de pouvoir, au besoin, le substituer à l’autre, et en perdant une partie sur trois ou quatre, écarter tout soupçon de l’esprit de ses adversaires. Il avait mis l’un à sa droite et l’autre à sa gauche. Lorsqu’on eut dîné, la noble bande étant assise autour d’un tapis vert, Federigo mit d’abord sur table les cartes profanes, et fixa les enjeux à une somme raisonnable pour toute la durée de la séance. Voulant alors se donner l’intérêt du jeu, et connaître la mesure de sa force, il joua de son mieux les deux premières parties, et les perdit l’une et l’autre, non sans un dépit secret. Il fit ensuite apporter du vin, et profita du moment où les gagnants buvaient à leurs succès passés et futurs, pour reprendre d’une main les cartes profanes, et les remplacer de l’autre par les bénites. Quand la troisième partie fut commencée, Federigo, ne donnant plus aucune attention à son jeu, eut le loisir d’observer celui des autres, et le trouva déloyal. Cette découverte lui fit grand plaisir. Il pouvait dès lors vider en conscience les bourses de ses adversaires. Sa ruine avait été l’ouvrage de leur fraude, non de leur bien- jouer ou de leur fortune : il pouvait donc concevoir une meilleure opinion de sa force relative, opinion justifiée par des succès antérieurs. L’estime de soi (car à quoi ne s’accroche-t-elle pas ?), la certitude de la vengeance et celle du gain, sont trois sentiments bien doux au coeur de l’homme. Federigo les éprouva tous à la fois ; mais songeant à sa fortune passée, il se rappela les douze fils de famille aux dépens desquels il s’était enrichi ; et, persuadé que ces jeunes gens étaient les seuls honnêtes joueurs auxquels il eût jamais eu affaire, il se repentit, pour la première fois, des victoires remportées sur eux. Un nuage sombre succéda sur son visage aux rayons de la joie qui perçait, et il poussa un profond soupir en gagnant la troisième partie. Elle fut suivie de plusieurs autres, dont Federigo s’arrangea pour gagner le plus grand nombre, en sorte qu’il recueillit dans cette première soirée de quoi payer son dîner et un mois du loyer de son appartement. C’était tout ce qu’il voulait pour ce jour-là. Ses compagnons, désappointés, promirent, en le quittant, de revenir le lendemain. Le lendemain et les jours suivants, Federigo sut gagner et perdre si à propos, qu’il acquit en peu de temps une fortune considérable, sans que personne en soupçonnât la véritable cause. Alors il quitta son hôtel pour aller habiter un grand palais où il donnait de temps à autre des fêtes magnifiques. Les plus belles femmes se disputaient un de ses regards ; les vins les plus exquis couvraient tous les jours sa table, et le palais de Federigo était réputé le centre des plaisirs. Au bout d’un an de jeu discret, il résolut de rendre sa vengeance complète, en mettant à sec les principaux seigneurs du pays. À cet effet, ayant converti en pierreries la plus grande partie de son or, il les invita huit jours d’avance à une fête extraordinaire pour laquelle il mit en réquisition les meilleurs musiciens, baladins, etc., et qui devait se terminer par un jeu des mieux nourris. Ceux qui manquaient d’argent en extorquèrent aux juifs ; les autres apportèrent ce qu’ils avaient, et tout fut raflé. Federigo partit dans la nuit avec son or et ses diamants. De ce moment, il se fit une règle de ne jouer à coup sûr qu’avec les joueurs de mauvaise foi, se trouvant assez fort pour se tirer d’affaire avec les autres. Il parcourut ainsi toutes les villes de la terre, jouant partout, gagnant toujours, et consommant en chaque lieu ce que le pays produisait de plus excellent. Cependant le souvenir de ses douze victimes se présentait sans cesse à son esprit, et empoisonnait toutes ses joies. Enfin il résolut un beau jour de les délivrer ou de se perdre avec elles. Cette résolution prise, il partit pour les enfers un bâton à la main, et un sac sur le dos, sans autre escorte que sa levrette favorite, qui s’appelait Marchesella. Arrivé en Sicile, il gravit le mont Gibel, et descendit ensuite dans le volcan, autant au-dessous du pied de la montagne, que la montagne elle-même s’élève au- dessus de Piamonte. De là, pour aller chez Pluton, il faut traverser une cour gardée par Cerbère. Federigo la franchit sans difficulté, pendant que Cerbère faisait fête à sa levrette, et vint frapper à la porte de Pluton. Lorsqu’on l’eut conduit en sa présence : « Qui es- tu ? lui demanda le roi de l’abîme. -Je suis le joueur Federigo. -Que diable viens-tu faire ici ? -Pluton, répondit Federigo, si tu estimes que le premier joueur de la terre soit digne de faire ta partie d’hombre, voici ce que je te propose : nous jouerons autant de parties que tu voudras ; que j’en perde une seule, et mon âme te sera légitimement acquise, avec toutes celles qui peuplent tes États ; mais si je gagne, j’aurai le droit d’en choisir une parmi tes sujettes, pour chaque partie que j’aurai gagnée, et de l’emporter avec moi. -Soit, dit Pluton ; et il demanda un paquet de cartes. -En voici un », dit aussitôt Federigo en tirant de sa poche le jeu miraculeux, et ils commencèrent à jouer. Federigo gagna une première partie, et demanda à Pluton l’âme de Stefano Pagani, l’un des douze qu’il voulait sauver. Elle lui fut aussitôt livrée ; et l’ayant reçue, il la mit dans son sac. Il gagna de même une seconde partie, puis une troisième, et jusqu’à douze, se faisant livrer chaque fois, et mettant dans son sac, une des âmes auxquelles il s’intéressait. Lorsqu’il eut complété la douzaine, il offrit à Pluton de continuer. « Volontiers, dit Pluton (qui pourtant s’ennuyait de perdre), mais sortons un instant ; je ne sais quelle odeur fétide vient de se répandre ici. ») Or il cherchait un prétexte pour se débarrasser de Federigo ; car à peine celui-ci était-il dehors avec son sac et ses âmes, que Pluton cria de toute sa force qu’on fermât la porte sur lui. Federigo, ayant de nouveau traversé la cour des enfers, sans que Cerbère y prît garde, tant il était charmé de sa levrette, regagna péniblement la cime du mont Gibel. Il appela ensuite Marchesella, qui ne tarda pas à le rejoindre, et redescendit vers Messine, plus joyeux de sa conquête spirituelle, qu’il ne l’avait jamais été d’aucun succès mondain. Arrivé à Messine, il s’y embarqua pour retourner en terre ferme, et terminer sa carrière dans son antique manoir. (À quelques mois de là, Marchesella mit bas une portée de petits monstres, dont quelques-uns avaient jusqu’à trois têtes. On les jeta tous à l’eau.) Au bout de trente ans (Federigo en avait alors soixante-dix), la Mort entra chez lui et l’avertit de mettre sa conscience en règle, parce que son heure était venue. « Je suis prêt, dit le moribond ; mais avant de m’enlever, ô Mort, donne-moi, je te prie, un fruit de l’arbre qui ombrage ma porte. Encore ce petit plaisir, et je mourrai content. -S’il ne te faut que cela, dit la Mort, je veux bien te satisfaire » ; et elle monta dans l’oranger pour cueillir une orange. Mais lorsqu’elle voulut descendre, elle ne le put pas ; Federigo s’y opposait. « Ah ! Federigo, tu m’as trompée, s’écria-t-elle ; je suis maintenant en ta puissance ; mais rends-moi la liberté, et je te promets dix ans de vie. -Dix ans ! voilà grand-chose ! dit Federigo. Si tu veux descendre, ma mie, il faut être plus libérale. -Je t’en donnerai vingt. -Tu te moques ! -Je t’en donnerai trente. -Tu n’es pas tout à fait au tiers. -Tu veux donc vivre un siècle ? -Tout autant, ma chère. -Federigo, tu n’es pas raisonnable. -Que veux-tu ! j’aime à vivre. -Allons, va pour cent ans, dit la Mort ; il faut bien en passer par-là » ; et elle put aussitôt descendre. Dès qu’elle fut partie, Federigo se leva dans un état de santé parfaite, et commença une nouvelle vie avec la force d’un jeune homme et l’expérience d’un vieillard. Tout ce que l’on sait de cette nouvelle existence est qu’il continua à satisfaire curieusement toutes ses passions, et particulièrement ses appétits charnels, faisant un peu de bien quand l’occasion s’en présentait, mais sans plus songer à son salut que pendant sa première vie. Les cent ans révolus, la Mort vint de nouveau frapper à sa porte, et le trouva dans son lit. « Es-tu prêt ? lui dit-elle. -J’ai envoyé chercher mon confesseur, répondit Federigo ; assieds-toi près du feu jusqu’à ce qu’il vienne. Je n’attends que l’absolution pour m’élancer avec toi dans l’éternité. » La Mort, qui était bonne personne, alla s’asseoir sur l’escabeau, et attendit une heure entière, sans voir arriver le prêtre. Commençant enfin à s’ennuyer, elle dit à son hôte : « Vieillard, pour la seconde fois, n’as-tu pas eu le temps de te mettre en règle, depuis un siècle que nous ne nous sommes vus ? -J’avais, par ma foi, bien autre chose à faire, dit le vieillard avec un sourire moqueur. -Eh bien ! reprit la Mort indignée de son impiété, tu n’as plus une minute à vivre ! -Bah ! dit Federigo, tandis qu’elle cherchait en vain à se lever ; je sais par expérience que tu es trop accommodante pour ne pas m’accorder encore quelques années de répit. -Quelques années, misérable ! (et elle faisait d’inutiles efforts pour sortir de la cheminée). -Oui sans doute ; mais cette fois-ci, je ne serai point exigeant, et, comme je ne tiens plus à la vieillesse, je me contenterai de quarante ans pour ma troisième course. » La Mort vit bien qu’elle était retenue sur l’escabeau, comme autrefois sur l’oranger, par une puissance surnaturelle ; mais, dans sa fureur, elle ne voulait rien accorder. « Je sais un moyen de te rendre raisonnable », dit Federigo ; et il fit jeter trois fagots sur le feu. La flamme eut en un moment rempli la cheminée, en sorte que la Mort était au supplice. « Grâce, grâce, s’écria-t-elle en sentant brûler ses vieux os ; je te promets quarante ans de santé. » À ces mots, Federigo dénoua le charme, et la Mort s’enfuit à demi rôtie. Au bout du terme, elle revint chercher son homme, qui l’attendait de pied ferme, un sac sur le dos. « Pour le coup, ton heure est venue, lui dit-elle en entrant brusquement : il n’y a plus à reculer ; mais que veux-tu faire de ce sac ? -Il contient les âmes de douze joueurs de mes amis, que j’ai autrefois délivrés de l’enfer. -Qu’ils y rentrent avec toi ! » dit la Mort ; et saisissant Federigo par les cheveux, elle s’élança dans les airs, vola vers le midi, et s’enfonça avec sa proie dans les gouffres du mont Gibel. Arrivée aux portes de l’enfer, elle frappa trois coups. « Qui est là ? dit Pluton. -Federigo le joueur, répondit la Mort. -N’ouvrez pas, s’écria Pluton, qui se rappela aussitôt les douze parties qu’il avait perdues : ce coquin-là dépeuplerait mon empire. » Pluton refusant d’ouvrir, la Mort transporta son prisonnier aux portes du purgatoire ; mais l’ange de garde lui en interdit l’entrée, ayant reconnu qu’il se trouvait en état de péché mortel. Il fallut donc à toute force et au grand regret de la Mort, qui en voulait à Federigo, diriger le convoi vers les régions célestes. « Qui es-tu ? » dit saint Pierre à Federigo, quand la Mort l’eut déposé à l’entrée du paradis. « Votre ancien hôte, répondit-il, celui qui vous régala jadis du produit de sa chasse. -Oses-tu bien te présenter ici dans l’état où je te vois ? s’écria saint Pierre. Ne sais-tu pas que le ciel est fermé à tes pareils ? Quoi ! tu n’es pas même digne du purgatoire, et tu veux une place dans le paradis ! -Saint Pierre, dit Federigo, est-ce ainsi que je vous reçus quand vous vîntes avec votre divin maître, il y a environ cent quatre-vingts ans, me demander l’hospitalité ? -Tout cela est bel et bon, repartit saint Pierre d’un ton grondeur, quoique attendri ; mais je ne puis pas prendre sur moi de te laisser entrer. Je vais informer Jésus-Christ de ton arrivée : nous verrons ce qu’il dira. » Notre-Seigneur, étant averti, vint à la porte du paradis, où il trouva Federigo à genoux sur le seuil, avec ses douze âmes, six de chaque côté. Lors, se laissant toucher de compassion : « Passe encore pour toi, dit-il à Federigo ; mais ces douze âmes que l’enfer réclame, je ne saurais en conscience les laisser entrer. -Eh quoi ! Seigneur, dit Federigo, lorsque j’eus l’honneur de vous recevoir dans ma maison, n’étiez- vous pas accompagné de douze voyageurs, que j’accueillis, ainsi que vous, du mieux qu’il me fut possible ? -Il n’y a pas moyen de résister à cet homme, dit Jésus-Christ : entrez donc, puisque vous voilà ; mais ne vous vantez pas de la grâce que je vous fais : elle serait de mauvais exemple. » La Chambre Bleue. À madame de la Rhune. Un jeune homme se promenait d’un air agité dans le vestibule d’un chemin de fer. Il avait des lunettes bleues, et, quoiqu’il ne fût pas enrhumé, il portait sans cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche, il tenait un petit sac noir qui contenait, comme je l’ai appris plus tard, une robe de chambre de soie et un pantalon turc. De temps en temps, il allait à la porte d’entrée, regardait dans la rue, puis tirait sa montre et consultait le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une heure ; mais il y a des gens qui craignent toujours d’être en retard. Le train n’était pas de ceux que prennent les gens pressés : peu de voitures de première classe. L’heure n’était pas celle qui permet aux agents de change de partir après les affaires terminées, pour dîner dans leur maison de campagne. Lorsque les voyageurs commencèrent à se montrer, un Parisien eût reconnu à leur tournure des fermiers ou de petits marchands de la banlieue. Pourtant, toutes les fois qu’une femme entrait dans la gare, toutes les fois qu’une voiture s’arrêtait à la porte, le coeur du jeune homme aux lunettes bleues se gonflait comme un ballon, ses genoux tremblotaient, son sac était près d’échapper de ses mains et ses lunettes de tomber de son nez, où, pour le dire en passant, elles étaient placées tout de travers. Ce fut bien pis quand, après une longue attente, parut, par une porte de côté, venant précisément du seul point qui ne fût pas l’objet d’une observation continuelle, une femme vêtue de noir, avec un voile épais sur le visage, et qui tenait à la main un sac de maroquin brun, contenant, comme je l’ai découvert dans la suite, une merveilleuse robe de chambre et des mules de satin bleu. La femme et le jeune homme s’avancèrent l’un vers l’autre, regardant à droite et à gauche, jamais devant eux. Ils se joignirent, se touchèrent la main et demeurèrent quelques minutes sans se dire un mot, palpitants, pantelants, en proie à une de ces émotions poignantes pour lesquelles je donnerais, moi, cent ans de la vie d’un philosophe. Quand ils trouvèrent la force de parler : -Léon, dit la jeune femme (j’ai oublié de dire qu’elle était jeune et jolie), Léon, quel bonheur ! Jamais je ne vous aurais reconnu sous ces lunettes bleues. -Quel bonheur ! dit Léon. Jamais je ne vous aurais reconnue sous ce voile noir. -Quel bonheur ! reprit-elle. Prenons vite nos places ; si le chemin de fer allait partir sans nous !... (Et elle lui serra le bras fortement.) On ne se doute de rien. Je suis en ce moment avec Clara et son mari, en route pour sa maison de campagne, où je dois demain lui faire mes adieux... Et, ajouta-t-elle en riant et baissant la tête, il y a une heure qu’elle est partie, et demain,... après avoir passé la dernière soirée avec elle... (De nouveau elle lui serra le bras), demain, dans la matinée, elle me laissera à la station, où je trouverai Ursule, que j’ai envoyée devant, chez ma tante... Oh ! j’ai tout prévu ! Prenons nos billets... Il est impossible qu’on nous devine ! Oh ! si on nous demande nos noms dans l’auberge ? j’ai déjà oublié... -Monsieur et madame Duru. -Oh ! non. Pas Duru. Il y avait à la pension un cordonnier qui s’appelait comme cela. -Alors, Dumont ? -Daumont. -À la bonne heure, mais on ne nous demandera rien. La cloche sonna, la porte de la salle d’attente s’ouvrit, et la jeune femme, toujours soigneusement voilée, s’élança dans une diligence avec son jeune compagnon. Pour la seconde fois, la cloche retentit ; on ferma la portière de leur compartiment. -Nous sommes seuls ! s’écrièrent-ils avec joie. Mais, presque au même moment, un homme d’environ cinquante ans, tout habillé de noir, l’air grave et ennuyé, entra dans la voiture et s’établit dans un coin. La locomotive siffla et le train se mit en marche. Les deux jeunes gens, retirés le plus loin qu’ils avaient pu de leur incommode voisin, commencèrent à se parler bas et en anglais par surcroît de précaution. -Monsieur, dit l’autre voyageur dans la même langue et avec un bien plus pur accent britannique, si vous avez des secrets à vous conter, vous ferez bien de ne pas les dire en anglais devant moi. Je suis Anglais. Désolé de vous gêner, mais, dans l’autre compartiment, il y avait un homme seul, et j’ai pour principe de ne jamais voyager avec un homme seul... Celui-là avait une figure de Jud. Et cela aurait pu le tenter. Il montra son sac de voyage, qu’il avait jeté devant lui sur un coussin. -Au reste, si je ne dors pas, je lirai. En effet, il essaya loyalement de dormir. Il ouvrit son sac, en tira une casquette commode, la mit sur sa tête, et tint les yeux fermés pendant quelques minutes ; puis il les rouvrit avec un geste d’impatience, chercha dans son sac des lunettes, puis un livre grec ; enfin, il se mit à lire avec beaucoup d’attention. Pour prendre le livre dans le sac, il fallut déranger maint objet entassé au hasard. Entre autres, il tira des profondeurs du sac une assez grosse liasse de billets de la banque d’Angleterre, la déposa sur la banquette en face de lui, et, avant de la replacer dans le sac, il la montra au jeune homme en lui demandant s’il trouverait à changer des banknotes à N***. -Probablement. C’est sur la route d’Angleterre. N*** était le lieu où se dirigeaient les deux jeunes gens. Il y a à N*** un petit hôtel assez propret, où l’on ne s’arrête guère que le samedi soir. On prétend que les chambres sont bonnes. Le maître et les gens ne sont pas assez éloignés de Paris pour avoir ce vice provincial. Le jeune homme, que j’ai déjà appelé Léon, avait été reconnaître cet hôtel quelque temps auparavant, sans lunettes bleues, et, sur le rapport qu’il en avait fait, son amie avait paru éprouver le désir de le visiter. Elle se trouvait, d’ailleurs, ce jour-là, dans une disposition d’esprit telle, que les murs d’une prison lui eussent semblé pleins de charmes, si elle y eût été enfermée avec Léon. Cependant, le train allait toujours ; l’Anglais lisait son grec sans tourner la tête vers ses compagnons, qui causaient si bas, que des amants seuls eussent pu s’entendre. Peut-être ne surprendrai-je pas mes lecteurs en leur disant que c’étaient des amants dans toute la force du terme, et, ce qu’il y avait de déplorable, c’est qu’ils n’étaient pas mariés, et il y avait des raisons qui s’opposaient à ce qu’ils le fussent. On arriva à N***. L’Anglais descendit le premier. Pendant que Léon aidait son amie à sortir de la diligence sans montrer ses jambes, un homme s’élança sur la plate-forme, du compartiment voisin. Il était pâle, jaune même, les yeux creux et injectés de sang, la barbe mal faite, signe auquel on reconnaît souvent les grands criminels. Son costume était propre mais usé jusqu’à la corde. Sa redingote, jadis noire, maintenant grise au dos et aux coudes, était boutonnée jusqu’au menton, probablement pour cacher un gilet encore plus râpé. Il s’avança vers l’Anglais, et, d’un ton très humble : -Uncle !... lui dit-il. -Leave me alone, you wretch ! s’écria l’Anglais, dont l’oeil gris s’alluma d’un éclat de colère. Et il fit un pas pour sortir de la station. -Don’t drive me to despair, reprit l’autre avec un accent à la fois lamentable et presque menaçant. -Veuillez être assez bon pour garder mon sac un instant, dit le vieil Anglais, en jetant son sac de voyage aux pieds de Léon. Aussitôt il prit le bras de l’homme qui l’avait accosté, le mena ou plutôt le poussa dans un coin, où il espérait n’être pas entendu, et, là, il lui parla un moment d’un ton fort rude, comme il semblait. Puis il tira de sa poche quelques papiers, les froissa et les mit dans la main de l’homme qui l’avait appelé son oncle. Ce dernier prit les papiers sans remercier et presque aussitôt s’éloigna et disparut. Il n’y a qu’un hôtel à N***, il ne faut donc pas s’étonner si, au bout de quelques minutes, tous les personnages de cette véridique histoire s’y retrouvèrent. En France, tout voyageur qui a le bonheur d’avoir une femme bien mise à son bras est sûr d’obtenir la meilleure chambre dans tous les hôtels ; aussi est-il établi que nous sommes la nation la plus polie de l’Europe. Si la chambre qu’on donna à Léon était la meilleure, il serait téméraire d’en conclure qu’elle était excellente. Il y avait un grand lit de noyer, avec des rideaux de perse où l’on voyait imprimée en violet l’histoire magique de Pyrame et de Thisbé. Les murs étaient couverts d’un papier peint représentant une vue de Naples avec beaucoup de personnages ; malheureusement, des voyageurs désoeuvrés et indiscrets avaient ajouté des moustaches et des pipes à toutes les figures mâles et femelles ; et bien des sottises en prose et en vers écrites à la mine de plomb se lisaient sur le ciel et sur la mer. Sur ce fond pendaient plusieurs gravures : Louis-Philippe prêtant serment à la Charte de 1830 ; la Première entrevue de Julie et de Saint- Preux ; l’Attente du bonheur et les Regrets, d’après M. Dubuffe. Cette chambre s’appelait la chambre bleue, parce que les deux fauteuils à droite et à gauche de la cheminée étaient en velours d’Utrecht de cette couleur ; mais, depuis bien des années, ils étaient cachés sous des chemises de percaline grise à galons amarante. Tandis que les servantes de l’hôtel s’empressaient autour de la nouvelle arrivée et lui faisaient leurs offres de service, Léon, qui n’était pas dépourvu de bon sens quoique amoureux, allait à la cuisine commander le dîner. Il lui fallut employer toute sa rhétorique et quelques moyens de corruption pour obtenir la promesse d’un dîner à part ; mais son horreur fut grande lorsqu’il apprit que, dans la principale salle à manger, c’est-à-dire à côté de sa chambre, MM. les officiers du 3e hussards, qui allaient relever MM. les officiers du 3e chasseurs à N***, devaient se réunir à ces derniers, le jour même, dans un dîner d’adieu où régnerait une grande cordialité. L’hôte jura ses grands dieux qu’à part la gaieté naturelle à tous les militaires français, MM. les hussards et MM. les chasseurs étaient connus dans toute la ville pour leur douceur et leur sagesse, et que leur voisinage n’aurait pas le moindre inconvénient pour madame, l’usage de MM. les officiers étant de se lever de table dès avant minuit. Comme Léon regagnait la chambre bleue, sur cette assurance qui ne le troublait pas médiocrement, il s’aperçut que son Anglais occupait la chambre à côté de la sienne. La porte était ouverte. L’Anglais, assis devant une table sur laquelle étaient un verre et une bouteille, regardait le plafond avec une attention profonde, comme s’il comptait les mouches qui s’y promenaient. -Qu’importe le voisinage ! se dit Léon. L’Anglais sera bientôt ivre, et les hussards s’en iront avant minuit. En entrant dans la chambre bleue, son premier soin fut de s’assurer que les portes de communication étaient bien fermées et qu’elles avaient des verrous. Du côté de l’Anglais il y avait double porte ; les murs étaient épais. Du côté des hussards la paroi était plus mince, mais la porte avait serrure et verrou. Après tout, c’était contre la curiosité une barrière bien plus efficace que les stores d’une voiture, et combien de gens se croient isolés du monde dans un fiacre ! Assurément, l’imagination la plus riche ne peut se représenter de félicité plus complète que celle de deux jeunes amants qui, après une longue attente, se trouvent seuls, loin des jaloux et des curieux, en mesure de se conter à loisir leurs souffrances passées et de savourer les délices d’une parfaite réunion. Mais le diable trouve toujours le moyen de verser sa goutte d’absinthe dans la coupe du bonheur. Johnson a écrit, mais non le premier, et il l’avait pris à un Grec, que nul homme ne peut se dire : « Aujourd’hui je serai heureux. » Cette vérité reconnue, à une époque très reculée, par les plus grands philosophes est encore ignorée par un certain nombre de mortels et singulièrement par la plupart des amoureux. Tout en faisant un assez médiocre dîner, dans la chambre bleue, de quelques plats dérobés au banquet des chasseurs et des hussards, Léon et son amie eurent beaucoup à souffrir de la conversation à laquelle se livraient ces messieurs dans la salle voisine. On y tenait des propos étrangers à la stratégie et à la tactique, et que je me garderai bien de rapporter. C’était une suite d’histoires saugrenues, presque toutes fort gaillardes, accompagnées de rires éclatants, auxquels il était parfois assez difficile à nos amants de ne pas prendre part. L’amie de Léon n’était pas une prude ; mais il y a des choses qu’on n’aime pas à entendre, même en tête-à-tête avec l’homme qu’on aime. La situation devenait de plus en plus embarrassante, et comme on allait apporter le dessert de MM. les officiers, Léon crut devoir descendre à la cuisine pour prier l’hôte de représenter à ces messieurs qu’il y avait une femme souffrante dans la chambre à côté d’eux, et qu’on attendait de leur politesse qu’ils voudraient bien faire un peu moins de bruit. Le maître d’hôtel, comme il arrive dans les dîners de corps, était tout ahuri et ne savait à qui répondre. Au moment où Léon lui donnait son message pour les officiers, un garçon lui demandait du vin de Champagne pour les hussards, une servante du vin de Porto pour l’Anglais. -J’ai dit qu’il n’y en avait pas, ajouta-t-elle. -Tu es une sotte. Il y a tous les vins chez moi. Je vais lui en trouver, du porto ! Apporte-moi la bouteille de ratafia, une bouteille à quinze et un carafon d’eau- de-vie. Après avoir fabriqué du porto en un tour de main, l’hôte entra dans la grande salle et fit la commission que Léon venait de lui donner. Elle excita tout d’abord une tempête furieuse. Puis une voix de basse qui dominait toutes les autres, demanda quelle espèce de femme était leur voisine. Il se fit une sorte de silence. L’hôte répondit : -Ma foi ! messieurs, je ne sais trop que vous dire. Elle est bien gentille et bien timide, Marie-Jeanne dit qu’elle a une alliance au doigt. Ça se pourrait bien que ce fût une mariée, qui vient ici pour faire la noce, comme il en vient des fois. -Une mariée ? s’écrièrent quarante voix, il faut qu’elle vienne trinquer avec nous. Nous allons boire à sa santé, et apprendre au mari ses devoirs conjugaux ! À ces mots, on entendit un grand bruit d’éperons, et nos amants tressaillirent, pensant que leur chambre allait être prise d’assaut. Mais soudain une voix s’élève qui arrête le mouvement. Il était évident que c’était un chef qui parlait. Il reprocha aux officiers leur impolitesse et leur intima l’ordre de se rasseoir et de parler décemment et sans crier. Puis il ajouta quelques mots trop bas pour être entendus de la chambre bleue. Ils furent écoutés avec déférence, mais non sans exciter pourtant une certaine hilarité contenue. À partir de ce moment, il y eut dans la salle des officiers un silence relatif, et nos amants, bénissant l’empire salutaire de la discipline, commencèrent à se parler avec plus d’abandon... Mais, après tant de tracas, il fallait du temps pour retrouver les tendres émotions que l’inquiétude, les ennuis du voyage, et surtout la grosse joie de leurs voisins avaient fortement troublées. À leur âge cependant, la chose n’est pas très difficile, et ils eurent bientôt oublié tous les désagréments de leur expédition aventureuse pour ne plus penser qu’aux plus importants de ses résultats. Ils croyaient la paix faite avec les hussards ; hélas ! ce n’était qu’une trêve. Au moment où ils s’y attendaient le moins, lors qu’ils étaient à mille lieues de ce monde sublunaire, voilà vingt-quatre trompettes soutenues de quelques trombones qui sonnent l’air connu des soldats français : La victoire est à nous ! Le moyen de résister à pareille tempête ? Les pauvres amants furent bien à plaindre. Non, pas tant à plaindre, car à la fin les officiers quittèrent la salle à manger, défilant devant la porte de la chambre bleue avec un grand cliquetis de sabres et d’éperons, et criant l’un après l’autre : -Bonsoir, madame la mariée ! Puis tout bruit cessa. Je me trompe, l’Anglais sortit dans le corridor et cria : -Garçon ! apportez-moi une autre bouteille du même porto. Le calme était rétabli, dans l’hôtel de N***. La nuit était douce, la lune dans son plein. Depuis un temps immémorial, les amants se plaisent à regarder notre satellite. Léon et son amie ouvrirent leur fenêtre, qui donnait sur un petit jardin, et aspirèrent avec plaisir l’air frais qu’embaumait un berceau de clématites. Ils n’y restèrent pas longtemps toutefois. Un homme se promenait dans le jardin, la tête baissée, les bras croisés, un cigare à la bouche. Léon crut reconnaître le neveu de l’Anglais qui aimait le bon vin de Porto. Je hais les détails inutiles, et, d’ailleurs, je ne me crois pas obligé de dire au lecteur tout ce qu’il peut facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure, tout ce qui se passa dans l’hôtel de N***. Je dirai donc que la bougie qui brûlait sur la cheminée sans feu de la chambre bleue était plus d’à moitié consumée, quand, dans l’appartement de l’Anglais, naguère silencieux, un bruit étrange se fit entendre, comme un corps lourd peut en produire en tombant. À ce bruit se joignit une sorte de craquement non moins étrange, suivi d’un cri étouffé et de quelques mots indistincts, semblables à une imprécation. Les deux jeunes habitants de la chambre bleue tressaillirent. Peut-être avaient-ils été réveillés en sursaut. Sur l’un et l’autre, ce bruit, qu’ils ne s’expliquaient pas, avait causé une impression presque sinistre. -C’est notre Anglais qui rêve, dit Léon en s’efforçant de sourire. Mais il voulait rassurer sa compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou trois minutes après, une porte s’ouvrit dans le corridor, avec précaution, comme il semblait ; puis elle se referma très doucement. On entendit un pas lent et mal assuré qui, selon toute apparence, cherchait à se dissimuler. -Maudite auberge ! s’écria Léon. -Ah ! c’est le paradis !... répondit la jeune femme en laissant tomber sa tête sur l’épaule de Léon. Je meurs de sommeil... Elle soupira et se rendormit presque aussitôt. Un moraliste illustre a dit que les hommes ne sont jamais bavards lorsqu’ils n’ont plus rien à demander. Qu’on ne s’étonne donc point si Léon ne fit aucune tentative pour renouer la conversation ; ou disserter sur les bruits de l’hôtel de N***. Malgré lui, il en était préoccupé et son imagination y rattachait maintes circonstances auxquelles, dans une autre disposition d’esprit, il n’eût fait aucune attention. La figure sinistre du neveu de l’Anglais lui revenait en mémoire. Il y avait de la haine dans le regard qu’il jetait à son oncle, tout en lui parlant avec humilité, sans doute parce qu’il lui demandait de l’argent. Quoi de plus facile à un homme jeune encore et vigoureux, désespéré en outre, que de grimper du jardin à la fenêtre de la chambre voisine ? D’ailleurs, il logeait dans l’hôtel, puisque, la nuit, il se promenait dans le jardin. Peut-être,... probablement même,... indubitablement, il savait que le sac noir de son oncle renfermait une grosse liasse de billets de banque... Et ce coup sourd, comme un coup de massue sur un crâne chauve !... ce cri étouffé !... ce jurement affreux ! et ces pas ensuite ! Ce neveu avait la mine d’un assassin... Mais on n’assassine pas dans un hôtel plein d’officiers. Sans doute cet Anglais avait mis le verrou en homme prudent, surtout sachant le drôle aux environs... Il s’en défiait, puisqu’il n’avait pas voulu l’aborder avec son sac à la main... Pourquoi se livrer à des pensées hideuses quand on est si heureux ? Voilà ce que Léon se disait mentalement. Au milieu de ses pensées, que je me garderai d’analyser plus longuement et qui se présentaient à lui presque aussi confuses que les visions d’un rêve, il avait les yeux fixés machinalement vers la porte de communication entre la chambre bleue et celle de l’Anglais. En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et le parquet, il y avait un intervalle d’au moins deux centimètres. Tout à coup, dans cet intervalle, à peine éclairé par le reflet du parquet, parut quelque chose de noirâtre, plat, semblable à une lame de couteau, car le bord, frappé par la lumière de la bougie, présentait une ligne mince, très brillante. Cela se mouvait lentement dans la direction d’une petite mule de satin bleu, jetée indiscrètement à peu de distance de cette porte. Était-ce quelque insecte comme un mille-pattes ?... Non ; ce n’est pas un insecte. Cela n’a pas de forme déterminée... Deux ou trois traînées brunes, chacune avec sa ligne de lumière sur les bords, ont pénétré dans la chambre. Leur mouvement s’accélère, grâce à la pente du parquet... Elles s’avancent rapidement, elles viennent effleurer la petite mule. Plus de doute ! C’est un liquide, et, ce liquide, on en voyait maintenant distinctement la couleur à la lueur de la bougie, c’était du sang ! Et tandis que Léon, immobile, regardait avec horreur ces traînées effroyables, la jeune femme dormait toujours d’un sommeil tranquille, et sa respiration régulière échauffait le cou et l’épaule de son amant. Le soin qu’avait eu Léon de commander le dîner dès en arrivant dans l’hôtel de N*** prouve suffisamment qu’il avait une assez bonne tête, une intelligence élevée et qu’il savait prévoir. Il ne démentit pas en cette occasion le caractère qu’on a pu lui reconnaître déjà. Il ne fit pas un mouvement et toute la force de son esprit se tendit avec effort pour prendre une résolution en présence de l’affreux malheur qui le menaçait. Je m’imagine que la plupart de mes lecteurs, et surtout mes lectrices, remplis de sentiments héroïques, blâmeront en cette circonstance la conduite et l’immobilité de Léon. Il aurait dû, me dira-t-on, courir à la chambre de l’Anglais et arrêter le meurtrier, tout au moins tirer sa sonnette et carillonner les gens de l’hôtel. -À cela je répondrai d’abord que, dans les hôtels de France, il n’y a de sonnettes que pour l’ornement des chambres et que leurs cordons ne correspondent à aucun appareil métallique. J’ajouterai respectueusement, mais avec fermeté, que, s’il est mal de laisser mourir un Anglais à côté de soi, il n’est pas louable de lui sacrifier une femme qui dort la tête sur votre épaule. Que serait-il arrivé si Léon eût fait un tapage à réveiller l’hôtel ? Les gendarmes, le procureur impérial et son greffier seraient arrivés aussitôt. Avant de lui demander ce qu’il avait vu et entendu, ces messieurs sont, par profession, si curieux qu’ils lui auraient dit tout d’abord : -Comment vous nommez-vous ? Vos papiers ? Et madame ? Que faisiez-vous ensemble dans la chambre bleue ? Vous aurez à comparaître en cour d’assises pour dire que le tant de tel mois, à telle heure de nuit, vous avez été les témoins de tel fait. Or c’est précisément cette idée de procureur impérial et de gens de justice qui la première se présenta à l’esprit de Léon. Il y a parfois dans la vie des cas de conscience difficiles à résoudre ; vaut-il mieux laisser égorger un voyageur inconnu, ou déshonorer et perdre la femme qu’on aime ? Il est désagréable d’avoir à se poser un pareil problème. J’en donne en dix la solution au plus habile. Léon fit donc ce que probablement plusieurs eussent fait à sa place : il ne bougea pas. Les yeux fixés sur la mule bleue et le petit ruisseau rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme fasciné, tandis qu’une sueur froide mouillait ses tempes et que son coeur battait dans sa poitrine à la faire éclater. Une foule de pensées et d’images bizarres et horribles l’obsédaient, et une voix intérieure lui criait à chaque instant : « Dans une heure, on saura tout, et c’est ta faute ! » Cependant, à force de se dire : « Qu’allais-je faire dans cette galère ? » on finit par apercevoir quelques rayons d’espérance. Il se dit enfin : -Si nous quittions ce maudit hôtel avant la découverte de ce qui s’est passé dans la chambre à côté, peut-être pourrions-nous faire perdre nos traces. Personne ne nous connaît ici ; on ne m’a vu qu’en lunettes bleues ; on ne l’a vue que sous son voile. Nous sommes à deux pas d’une station, et en une heure nous serions bien loin de N***. Puis, comme il avait longuement étudié l’Indicateur pour organiser son expédition, il se rappela qu’un train passait à huit heures allant à Paris. Bientôt après, on serait perdu dans l’immensité de cette ville où se cachent tant de coupables. Qui pourrait y découvrir deux innocents ? Mais n’entrerait-on pas chez l’Anglais avant huit heures ? Toute la question était là. Bien convaincu qu’il n’avait pas d’autre parti à prendre, il fit un effort désespéré pour secouer la torpeur qui s’était emparée de lui depuis si longtemps ; mais, au premier mouvement qu’il fit, sa jeune compagne se réveilla et l’embrassa à l’étourdie. Au contact de sa joue glacée, elle laissa échapper un petit cri : -Qu’avez-vous ? lui dit-elle avec inquiétude. Votre front est froid comme un marbre. -Ce n’est rien, répondit-il d’une voix mal assurée. J’ai entendu un bruit dans la chambre à côté... Il se dégagea de ses bras et d’abord écarta la mule bleue et plaça un fauteuil devant la porte de communication, de manière à cacher à son amie l’affreux liquide qui, ayant cessé de s’étendre, formait maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il entr’ouvrit la porte qui donnait sur le corridor et écouta avec attention : il osa même s’approcher de la porte de l’Anglais. Elle était fermée. Il y avait déjà quelque mouvement dans l’hôtel. Le jour se levait. Les valets d’écurie pansaient les chevaux dans la cour, et, du second étage, un officier descendait les escaliers en faisant résonner ses éperons. Il allait présider à cet intéressant travail, plus agréable aux chevaux qu’aux humains, et qu’en termes techniques on appelle la botte. Léon rentra dans la chambre bleue, et, avec tous les ménagements que l’amour peut inventer, à grands renforts de circonlocutions et d’euphémismes, il exposa à son amie la situation où il se trouvait. Danger de rester ; danger de partir trop précipitamment ; danger encore plus grand d’attendre dans l’hôtel que la catastrophe de la chambre voisine fût découverte. Inutile de dire l’effroi causé par cette communication, les larmes qui la suivirent, les propositions insensées qui furent mises en avant ; que de fois les deux infortunés se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, en se disant : « Pardonne-moi ! pardonne- moi ! » Chacun se croyait le plus coupable. Ils se promirent de mourir ensemble, car la jeune femme ne doutait pas que la justice ne les trouvât coupables du meurtre de l’Anglais, et, comme ils n’étaient pas sûrs qu’on leur permit de s’embrasser encore sur l’échafaud, ils s’embrassèrent à s’étouffer, s’arrosant à l’envi de leurs larmes. Enfin, après avoir dit bien des absurdités et bien des mots tendres et déchirants, ils reconnurent, au milieu de mille baisers, que le plan médité par Léon, c’est-à-dire le départ par le train de huit heures, était en réalité le seul praticable et le meilleur à suivre. Mais restaient encore deux mortelles heures à passer. À chaque pas dans le corridor, ils frémissaient de tous leurs membres. Chaque craquement de bottes leur annonçait l’entrée du procureur impérial. Leur petit paquet fut fait en un clin d’oeil. La jeune femme voulait brûler dans la cheminée la mule bleue ; mais Léon la ramassa, et après l’avoir essuyée à la descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut surpris de trouver qu’elle sentait la vanille ; son amie avait pour parfum le bouquet de l’impératrice Eugénie. Déjà tout le monde était réveillé dans l’hôtel. On entendait des garçons qui riaient, des servantes qui chantaient, des soldats qui brossaient les habits des officiers. Sept heures venaient de sonner. Léon voulut obliger son amie à prendre une tasse de café au lait, mais elle déclara que sa gorge était si serrée, qu’elle mourrait si elle essayait de boire quelque chose. Léon, muni de ses lunettes bleues, descendit pour payer sa note. L’hôte lui demanda pardon, pardon du bruit qu’on avait fait, et qu’il ne pouvait encore s’expliquer, car MM. les officiers étaient toujours si tranquilles ! Léon l’assura qu’il n’avait rien entendu et qu’il avait parfaitement dormi. -Par exemple, votre voisin de l’autre côté, continua l’hôte, n’a pas dû vous incommoder. Il ne fait pas beaucoup de bruit, celui-là. Je parie qu’il dort encore sur les deux oreilles. Léon s’appuya fortement au comptoir pour ne pas tomber, et la jeune femme, qui avait voulu le suivre, se cramponna à son bras, en serrant son voile devant ses yeux. -C’est un milord, poursuivit l’hôte impitoyable. Il lui faut toujours du meilleur. Ah ! c’est un homme bien comme il faut ! Mais tous les Anglais ne sont pas comme lui. Il y en avait un ici qui est un pingre. Il trouve tout trop cher, l’appartement, le dîner. Il voulut me compter son billet pour cent vingt-cinq francs, un billet de la banque d’Angleterre de cinq livres sterling... Pourvu encore qu’il soit bon !... Tenez, monsieur, vous devez vous y connaître, car je vous ai entendu parler anglais avec madame... Est-il bon ? En parlant ainsi, il lui présentait une banknote de cinq livres sterling. Sur un des angles, il y avait une petite tache rouge que Léon s’expliqua aussitôt. -Je le crois fort bon, dit-il d’une voix étranglée. -Oh ! vous avez bien le temps, reprit l’hôte ; le train ne passe qu’à huit heures, et il est toujours en retard. Veuillez donc vous asseoir, madame ; vous semblez fatiguée... En ce moment, une grosse servante entra. -Vite de l’eau chaude, dit-elle, pour le thé de milord ! Apportez aussi une éponge ! Il a cassé sa bouteille et toute sa chambre est inondée. À ces mots, Léon se laissa tomber sur une chaise ; sa compagne en fit de même. Une forte envie de rire les prit tous les deux, et ils eurent quelque peine à ne pas éclater. La jeune femme lui serra joyeusement la main. -Décidément, dit Léon à l’hôte, nous ne partirons que par le train de deux heures. Faites-nous un bon déjeuner pour midi. Biarritz, septembre 1866. Djoûmane. Le 21 mai 18.., nous rentrions à Tlemcen. L’expédition avait été heureuse ; nous ramenions boeufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des otages. Après trente-sept jours de campagne ou plutôt de chasse incessante, nos chevaux étaient maigres, efflanqués, mais ils avaient encore l’oeil vif et plein de feu ; pas un n’était écorché sous la selle. Nos hommes, bronzés par le soleil, les cheveux longs, les buffleteries sales, les vestes râpées, montraient cet air d’insouciance au danger et à la misère qui caractérise le vrai soldat. Pour fournir une belle charge, quel général n’eût préféré nos chasseurs aux plus pimpants escadrons habillés de neuf ? Depuis le matin, je pensais à tous les petits bonheurs qui m’attendaient. Comme j’allais dormir dans mon lit de fer, après avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile cirée ! Je dînerais assis sur une chaise, j’aurais du pain tendre et du sel à discrétion ! Puis je me demandais si mademoiselle Concha aurait une fleur de grenadier ou du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les serments prêtés à mon départ ; mais, fidèle ou inconstante, je sentais qu’elle pouvait compter sur le grand fond de tendresse qu’on rapporte du désert. Il n’y avait personne dans notre escadron qui n’eût ses projets pour la soirée. Le colonel nous reçut fort paternellement, et même il nous dit qu’il était content de nous ; puis, il prit à part notre commandant et, pendant cinq minutes, lui tint à voix basse des discours médiocrement agréables, autant que nous en pouvions juger sur l’expression de leurs physionomies. Nous observions le mouvement des moustaches du colonel, qui s’élevaient à la hauteur de ses sourcils, tandis que celles du commandant descendaient piteusement défrisées jusque sur sa poitrine. Un jeune chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre, prétendit que le nez du commandant s’allongeait à vue d’oeil ; mais bientôt les nôtres s’allongèrent aussi, lorsque le commandant revint nous dire : « Qu’on fasse manger les chevaux et qu’on soit prêt à partir au coucher du soleil ! Les officiers dînent chez le colonel à cinq heures, tenue de campagne ; on monte à cheval après le café... Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas contents, messieurs ?... » Nous n’en convînmes pas et nous le saluâmes en silence, l’envoyant à tous les diables à part nous, ainsi que le colonel. Nous n’avions que peu de temps pour faire nos petits préparatifs. Je m’empressai de me changer, et, après avoir fait ma toilette, j’eus la pudeur de ne pas m’asseoir dans ma bergère, de peur de m’y endormir. À cinq heures, j’entrai chez le colonel. Il demeurait dans une grande maison moresque, dont je trouvai le patio rempli de monde, Français et indigènes, qui se pressaient autour d’une bande de pèlerins ou de saltimbanques arrivant du Sud. Un vieillard, laid comme un singe, à moitié nu sous un bournous troué, la peau couleur de chocolat à l’eau, tatoué sur toutes les coutures, les cheveux crépus et si touffus, qu’on aurait cru de loin qu’il avait un colback sur la tête, la barbe blanche et hérissée, dirigeait la représentation. C’était, disait-on, un grand saint et un grand sorcier. Devant lui, un orchestre composé de deux flûtes et de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la pièce qui allait se jouer. Il disait qu’il avait reçu d’un marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et les bêtes féroces, et, après un petit compliment à l’adresse du colonel et du respectable public, il procéda à une sorte de prière ou d’incantation, appuyée par sa musique, tandis que les acteurs sous ses ordres sautaient, dansaient, tournaient sur un pied et se frappaient la poitrine à grands coups de poing. Cependant, les tambours et les flûtes allaient toujours précipitant la mesure. Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre à ces gens le peu de cervelle qu’ils avaient, le sorcier en chef tira de quelques paniers placés autour de lui des scorpions et des serpents, et, après avoir montré qu’ils étaient pleins de vie, il les jetait à ces farceurs, qui tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les mettaient en pièces à belles dents, s’il vous plaît. Nous regardions d’une galerie haute le singulier spectacle que nous donnait le colonel, pour nous préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je m’amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se rapprocher du spectacle. Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses cheveux tombaient sur ses épaules en tresses menues terminées par de petites pièces d’argent, qu’elle faisait tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée avec plus de recherche que la plupart des filles du pays : mouchoir de soie et d’or sur la tête, veste de velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant voir ses jambes nues entourées d’anneaux d’argent. Point de voile sur la figure. Était-ce une juive, une idolâtre ? ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes dont l’origine est inconnue et que ne troublent pas des préjugés religieux ? Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang du cercle où ces enragés exécutaient leurs exercices. En voulant s’approcher encore davantage, elle fit tomber un long panier à base étroite qu’on n’avait pas ouvert. Presque en même temps, le sorcier et l’enfant firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement s’opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi. Un serpent très gros venait de s’échapper du panier, et la petite fille l’avait pressé de son pied. En un instant, le reptile s’était enroulé autour de sa jambe. Je vis couler quelques gouttes de sang sous l’anneau qu’elle portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses lèvres, tandis qu’elle se roulait dans la poussière. -Courez donc, cher docteur ! criai-je à notre chirurgien-major. Pour l’amour de Dieu, sauvez cette pauvre enfant. -Innocent ! répondit le major en haussant les épaules. Ne voyez-vous pas que c’est dans le programme ? D’ailleurs, mon métier est de vous couper les bras et les jambes. C’est l’affaire de mon confrère là-bas de guérir les filles mordues par les serpents. Cependant le vieux sorcier était accouru, et son premier soin fut de s’emparer du serpent. -Djoûmane ! Djoûmane ! lui disait-il d’un ton de reproche amical. Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la queue, et, le tenant à bout de bras, il fit le tour du cercle, montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans pouvoir se redresser. Vous n’ignorez pas qu’un serpent qu’on tient par la queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut relever qu’un quart tout au plus de sa longueur, et, par conséquent, ne peut mordre la main qui l’a saisi. Au bout d’une minute, le serpent fut remis dans son panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien s’occupa de la petite fille, qui criait et gigotait toujours. Il lui mit sur la plaie une pincée de poudre blanche qu’il tira de sa ceinture, puis murmura à l’oreille de l’enfant une incantation dont l’effet ne se fit pas attendre. Les convulsions cessèrent ; la petite fille s’essuya la bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la poussière, le remit sur sa tête, se leva, et bientôt on la vit sortir Un instant après, elle montait dans notre galerie pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur ses épaules force pièces de cinquante centimes. Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes dîner. J’avais bon appétit et je me préparais à faire honneur à une magnifique anguille à la tartare, quand notre docteur, auprès de qui j’étais assis, me dit qu’il reconnaissait le serpent de tout à l’heure. Il me fut impossible d’en manger une bouchée. Le docteur, après s’être bien moqué de mes préjugés, réclama ma part de l’anguille et m’assura que le serpent avait un goût délicieux. -Ces coquins que vous venez de voir, me dit-il, sont des connaisseurs. Ils vivent dans des cavernes comme des Troglodytes, avec leurs serpents ; ils ont de jolies filles, témoin la petite aux culottes bleues. On ne sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins,. et je veux faire connaissance de leur cheik. Pendant le dîner, nous apprîmes pour quel motif nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi chaudement par le colonel R***, cherchait à gagner les montagnes du Maroc. Deux routes à choisir : une au sud de Tlemcen en passant à gué la Moulaïa, sur le seul point où des escarpements ne la rendent pas inaccessible ; l’autre par la plaine, au nord de notre cantonnement. Là, il devait trouver notre colonel et le gros du régiment. Notre escadron était chargé de l’arrêter au passage de la rivière, s’il le tentait ; mais cela était peu probable. Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs de rochers, et il n’y a qu’un seul point, comme une sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent passer. Le lieu m’était bien connu, et je ne comprends pas pourquoi on n’y a pas encore élevé un blockhaus. Tant il y a que, pour le colonel, il y avait toutes chances de rencontrer l’ennemi, et, pour nous, de faire une course inutile. Avant la fin du dîner, plusieurs cavaliers du Maghzen avaient apporté des dépêches du colonel R***. L’ennemi avait pris position et montrait comme une envie de se battre. Il avait perdu du temps. L’infanterie du colonel R*** allait arriver et le culbuter. Mais par où s’enfuirait-il ? Nous n’en savions rien, et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle pas d’un dernier parti qu’il pouvait prendre, se jeter dans le désert ; ses troupeaux et sa smala y seraient bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques signaux pour s’avertir du mouvement de l’ennemi. Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et nous emportions, nous, des fusées pour faire savoir que nous avions besoin d’être soutenus. Selon toute vraisemblance, l’ennemi ne pourrait pas se montrer avant le point du jour, et nos deux colonnes avaient plusieurs heures d’avance sur lui. La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je commandais le peloton d’avant-garde. Je me sentais fatigué, j’avais froid ; je mis mon manteau, j’en relevai le collet, je chaussai mes étriers, et j’allais tranquillement au grand pas de ma jument, écoutant avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me racontait l’histoire de ses amours, malheureusement terminées par la fuite d’une infidèle qui lui avait emporté avec son coeur une montre d’argent et une paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire, et elle me semblait encore plus longue que de coutume. La lune se levait comme nous nous mettions en route. Le ciel était pur, mais du sol s’élevait un petit brouillard blanc, rasant la terre, qui semblait couverte de cardes de coton. Sur ce fond blanc la lune lançait de longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect fantastique. Tantôt je croyais voir des cavaliers arabes en vedette : en m’approchant, je trouvais des tamaris en fleur ; tantôt je m’arrêtais, croyant entendre les coups de canon de signal : Wagner me disait que c’était un cheval qui courait. Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses dispositions. Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre escadron aurait suffi pour arrêter là un corps considérable. Solitude complète de l’autre côté de la rivière. Après une assez longue attente, nous entendîmes le galop d’un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. À son chapeau de paille surmonté de plumes d’autruche, à sa selle brodée d’où pendait une dgebira ornée de corail et de fleurs d’or, on reconnaissait un chef ; notre guide nous dit que c’était Sidi-Lala en personne. C’était un beau jeune homme, bien découplé, qui maniait son cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l’air son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais quels mots de défi. Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce qu’il disait ; mais je m’y opposai, et, pour qu’il ne fût pas dit que les Français eussent refusé de combattre en champ clos avec un Arabe, je demandai au commandant la permission de passer le gué et de croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le chef ennemi s’éloignait au petit galop pour prendre du champ. Dès qu’il me vit sur l’autre bord, il courut sur moi le fusil à l’épaule. -Méfiez-vous ! me cria Wagner. Je ne crains guère les coups de fusil d’un cavalier, et, après la fantasia qu’il venait d’exécuter, le fusil de Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil rata, comme je m’y attendais. Aussitôt mon homme fit tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement qu’au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je n’attrapai que son bournous flottant. Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma droite et le rabattant bon gré mal gré vers les escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il de faire des crochets, je le serrais de plus en plus. Après quelques minutes d’une course enragée, je vis son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce mouvement singulier, j’arrivai sur lui comme un boulet, je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse gauche. Homme et cheval disparurent ; ma jument et moi, nous tombâmes après eux. Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au bord d’un précipice et nous étions lancés... Pendant que j’étais encore en l’air, -la pensée va vite ! -je me dis que le corps de l’Arabe amortirait ma chute. Je vis distinctement sous moi un bournous blanc avec une grande tache rouge : c’est là que je tombai à pile ou face. Le saut ne fut pas si terrible que je l’avais cru, grâce à la hauteur de l’eau ; j’en eus par-dessus les oreilles, je barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop comment je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la rivière. Ce qu’étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n’en sais rien. J’étais trempé, grelottant, dans la boue, entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas, espérant trouver un endroit où les escarpements seraient moins roides ; plus j’avançais, plus ils me semblaient abrupts et inaccessibles. Tout à coup, j’entendis au-dessus de ma tête des pas de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment, c’était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son ne sortit de ma gorge ; sans doute, dans ma chute, je m’étais brisé la poitrine. Figurez-vous ma situation ! J’entendais les voix de nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait : -S’il m’avait laissé faire, il aurait vécu pour être colonel. Bientôt le bruit diminua, s’affaiblit, je n’entendis plus rien. Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et j’espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge. D’un effort désespéré, je m’élançai, et... sss !... la racine se tord et m’échappe avec un sifflement affreux... C’était un énorme serpent... Je retombai dans l’eau : le serpent, glissant entre mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla qu’il laissait comme une traînée de feu... Une minute après, j’avais retrouvé mon sang-froid, et cette lumière tremblotant sur l’eau n’avait pas disparu. C’était, comme je m’en aperçus, le reflet d’une torche. À une vingtaine de pas de moi, une femme emplissait d’une main une cruche à la rivière, et de l’autre tenait un morceau de bois résineux qui flambait. Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa tranquillement sa cruche sur sa tête, et, sa torche à la main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me trouvai à l’entrée d’une caverne. La femme s’avançait fort tranquillement et montait une pente assez rapide, une espèce d’escalier taillé contre la paroi d’une salle immense. À la lueur de la torche, je voyais le sol de cette salle, qui ne dépassait guère le niveau de la rivière, mais je ne pouvais découvrir qu’elle en était l’étendue. Sans trop savoir ce que je faisais, je m’engageai sur la rampe après la femme qui portait la torche et je la suivis à distance. De temps en temps, sa lumière disparaissait derrière quelque anfractuosité de rocher, et je la retrouvais bientôt. Je crus apercevoir encore l’ouverture sombre de grandes galeries en communication avec la salle principale. On eût dit une ville souterraine avec ses rues et ses carrefours. Je m’arrêtai, jugeant qu’il était dangereux de m’aventurer seul dans cet immense labyrinthe. Tout à coup, une des galeries au-dessous de moi s’illumina d’une vive clarté. Je vis un grand nombre de flambeaux qui semblaient sortir des flancs du rocher pour former comme une grande procession. En même temps s’élevait un chant monotone qui rappelait la psalmodie des Arabes récitant leurs prières. Bientôt je distinguai une grande multitude qui s’avançait avec lenteur. En tête marchait un homme noir, presque nu, la tête couverte d’une énorme masse de cheveux hérissés. Sa barbe blanche tombant sur sa poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine tailladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt mon sorcier de la veille, et, bientôt après, je retrouvai auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle d’Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie et son mouchoir brodé sur la tête. Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge les suivaient, tous avec des torches, tous avec des costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes, de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient de tous côtés la lumière des flambeaux. Le vieux sorcier s’arrêta juste au-dessous de moi, et toute la procession avec lui. Il se fit un grand silence. Je me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui, protégé par de grosses pierres derrière lesquelles j’espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du vieillard, j’aperçus une large dalle à peu près ronde, ayant au centre un anneau de fer. Il prononça quelques mots dans une langue à moi inconnue, qui, je crois en être sûr, n’était ni de l’arabe ni du kabyle. Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais où, tomba à ses pieds ; quelques-uns des assistants l’engagèrent dans l’anneau, et, à un signal, vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre, qui semblait très lourde, se souleva, et on la rangea de côté. J’aperçus alors comme l’ouverture d’un puits, dont l’eau était à moins d’un mètre du bord. L’eau, ai-je dit ? je ne sais quel affreux liquide c’était, recouvert d’une pellicule irisée, interrompue et brisée par places, et laissant voir une boue noire et hideuse. Debout, près de la margelle du puits, le sorcier tenait la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il faisait des gestes étranges pendant qu’il prononçait une espèce d’incantation au milieu du recueillement général. De temps en temps, il élevait la voix comme s’il appelait quelqu’un : « Djoûmane ! Djoûmane ! » criait- il ; mais personne ne venait. Cependant, il roulait les yeux, grinçait des dents, et faisait entendre des cris rauques qui ne semblaient pas sortir d’une poitrine humaine. Les momeries de ce vieux coquin m’agaçaient et me transportaient d’indignation ; j’étais tenté de lui jeter sur la tête une des pierres que j’avais sous la main. Pour la trentième fois peut-être, il venait de hurler ce nom de Djoûmane, quand je vis trembler la pellicule irisée du puits, et à ce signe toute la foule se rejeta en arrière ; le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls au bord du trou. Soudain un gros bouillon de boue bleuâtre s’éleva du puits, et de cette boue sortit la tête énorme d’un serpent, d’un gris livide, avec des yeux phosphorescents... Involontairement, je fis un haut-le-corps en arrière ; j’entendis un petit cri et le bruit d’un corps pesant qui tombait dans l’eau... Quand je reportai la vue en bas, un dixième de seconde après peut-être, j’aperçus le sorcier seul au bord du puits, dont l’eau bouillonnait encore. Au milieu des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir qui couvrait les cheveux de la petite fille... Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur l’ouverture de l’horrible gouffre. Alors, tous les flambeaux s’éteignirent à la fois, et je restai dans les ténèbres au milieu d’un silence si profond, que j’entendais distinctement les battements de mon coeur... Dès que je fus un peu remis de cette horrible scène, je voulus sortir de la caverne, jurant que, si je parvenais à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents. Il s’agissait de trouver son chemin ; j’avais fait, à ce que je croyais, une centaine de pas dans l’intérieur de la caverne, ayant le mur de rocher à ma droite. Je fis demi-tour, mais je n’aperçus aucune lumière qui indiquât l’ouverture du souterrain ; mais il ne s’étendait pas en ligne droite, et, d’ailleurs, j’avais toujours monté depuis le bord de la rivière ; de ma main gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon sabre et je sondais le terrain, avançant lentement et avec précaution. Pendant un quart d’heure, vingt minutes..., une demi-heure peut-être, je marchai sans trouver l’entrée. L’inquiétude me prit. Me serais-je engagé, sans m’en apercevoir, dans quelque galerie latérale, au lieu de revenir par le chemin que j’avais suivi d’abord ?... J’avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu’au lieu du froid de la pierre, je sentis une tapisserie, qui, cédant sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière. Redoublant de précaution, j’écartai sans bruit la tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui donnait dans une chambre fort éclairée dont la porte était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue d’une étoffe à fleurs de soie et d’or. Je distinguai un tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le tapis, il y avait un narghileh d’argent et des cassolettes. Bref, un appartement somptueusement meublé dans le goût arabe. Je m’approchai à pas de loup jusqu’à la porte. Une jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel était posée une petite table basse en marqueterie, supportant un grand plateau de vermeil chargé de tasses, de flacons et de bouquets de fleurs. En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sentait enivré de je ne sais quel parfum délicieux. Tout respirait la volupté dans ce réduit ; partout je voyais briller de l’or, de riches étoffes, des fleurs rares et des couleurs variées. D’abord, la jeune femme ne m’aperçut pas ; elle penchait la tête et d’un air pensif roulait entre ses doigts les grains d’ambre jaune d’un long chapelet. C’était une vraie beauté. Ses traits ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je venais de voir, mais plus formés, plus réguliers, plus voluptueux. Noire comme l’aile d’un corbeau, sa chevelure, Longue comme un manteau de roi, s’étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à larges raies, laissait deviner des bras et une gorge admirables. Une veste de velours soutachée d’or serrait sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue une babouche dorée qu’elle faisait danser d’un mouvement capricieux et plein de grâce. Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et m’aperçut. Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main, elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe d’approcher. Je la saluai en portant la main à mon coeur et à ma tête, pour lui montrer que j’étais au fait de l’étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux mains écarta ses cheveux, qui couvraient le divan ; c’était me dire de prendre place à côté d’elle. Je crus que tous les parfums de l’Arabie sortaient de ces beaux cheveux. D’un air modeste, je m’assis à l’extrémité du divan en me promettant bien de me rapprocher tout à l’heure. Elle prit une tasse sur le plateau, et, la tenant par la soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café, et, après l’avoir effleurée de ses lèvres, elle me la présenta : -Ah ! Roumi, Roumi !... dit-elle... -Est-ce que nous ne tuons pas le ver, mon lieutenant ?... À ces mots, j’ouvris les yeux comme des portes cochères. Cette jeune femme avait des moustaches énormes, c’était le vrai portrait du maréchal des logis Wagner... En effet, Wagner était debout devant moi et me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi. -Il paraît que nous avons pioncé tout de même, mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est bouillant. Source: http://www.poesies.net