Trois Nouvelles. Par Prosper Mérimée 1803-1870 TABLE DES MATIERE Le Vase Étrusque. Mateo Falcone. La Partie de Trictrac. LE VASE ÉTRUSQUE(1830) Auguste Saint-Clair n'était point aimé dans ce qu'on appelle le monde; la principale raison, c'est qu'il ne cherchait à plaire qu'aux gens qui lui plaisaient à lui-même. Il recherchait les uns et fuyait les autres. D'ailleurs il était distrait et indolent. Un soir, comme il sortait du Théâtre-Italien, la marquise A*** lui demanda comment avait chanté Mlle Sontag. " Oui, madame ", répondit Saint-Clair en souriant agréablement, et pensant à tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité ; car il parlait à un grand seigneur, à un grand homme et même à une femme à la mode, avec autant d'aplomb que s'il eût entretenu son égal. - La marquise décida que Saint-Clair était un prodige d'impertinence et de fatuité. Mme B*** l'invita à dîner un lundi. Elle lui parla souvent; et, en sortant de chez elle, il déclara que jamais il n'avait rencontré de femme plus aimable. Mme B*** amassait de l'esprit chez les autres pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée. Saint-Clair la revit le jeudi de la même semaine. Cette fois, il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina à ne plus reparaître dans son salon. Mme B *** publia que Saint-Clair était un jeune homme sans manières et du plus mauvais ton. Il était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but; mais sa victoire lui coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne. Il est vrai qu'il est difficile de trouver un ami! " Difficile! Est-ce possible? Deux hommes ont-ils existé qui n'eussent pas de secret l'un pour l'autre? " Saint-Clair ne croyait guère à l'amitié, et l'on s'en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les jeunes gens de la société. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets; mais toutes ses pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les Français aiment à parler d'eux-mêmes; aussi Saint-Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot désigne les personnes que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient de sa méfiance à leur égard; en effet, celui qui, sans qu'on l'interroge, nous fait part de son secret, s'offense ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s'imagine qu'il doit y avoir réciprocité dans l'indiscrétion. " Il est boutonné jusqu'au menton, disait un jour le beau chef d'escadron Alphonse de Thémines; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair - Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert; quelqu'un m'a juré sa parole qu'il l'avait rencontré deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon aise avec lui. " Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée et sans voir personne. Alphonse l'arrêta, lui prit le bras, et, avant qu'ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l'histoire de ses amours avec Mme ***, dont le mari est si jaloux et si brutal. Le même soir, Jules Lambert perdit son argent à l'écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants: rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second et, par la même occasion, lui emprunta de l'argent, qu'il a toujours oublié de lui rendre. Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient qu'à lui seul. Il était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait. D'ailleurs, il était grand, bien fait; sa physionomie était noble et spirituelle, presque toujours trop grave ; mais son sourire était plein de grâce. J'oubliais un point important. Saint-Clair était attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il? C'est ce qu'il était difficile de décider. Seulement, si cet être si froid ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait être l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve chez laquelle on le voyait assidu. Pour conclure à leur intimité, on avait les présomptions suivantes: d'abord la politesse presque cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice versa; puis son affectation de ne jamais prononcer son nom dans le monde; ou, s'il était obligé de parler d'elle, jamais le moindre éloge; puis, avant que Saint-Clair lui fût présenté, il aimait passionnément la musique, et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis qu'ils s'étaient vus, leurs goûts avaient changé. Enfin, la comtesse ayant été aux eaux l'année passée, Saint-Clair était parti six jours après elle. Mon devoir d'historien m'oblige à déclarer qu'une nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de campagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions d'un voleur qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait à Mme de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tête en dehors pour le voir encore plus longtemps tandis qu'il s'éloignait en descendant le sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s'arrêta, jeta autour de lui un coup d'oeil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d'une nuit d'été lui permettait de distinguer sa figure pâle, toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l'engager à rentrer; mais il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair d'un saut, est au bout du sentier. Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne; tantôt il s'arrêtait ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté de l'orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d'avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il était à la porte d'une petite maison isolée qu'il avait louée pour la saison. Il avait une clef: il entra, puis il se jeta sur un grand canapé et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait alors que des pensées de bonheur " Que je suis heureux! se disait-il à chaque instant. Enfin je l'ai rencontré ce coeur qui comprend le mien!... - Oui, c'est mon idéal que j'ai trouvé... J'ai tout à la fois un ami et une maîtresse... Quel caractère!... quelle âme passionnée!... Non, elle n'a jamais aimé avant moi... " Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les affaires de ce monde: " C'est la plus belle femme de Paris ", pensait-il. Et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. - " Elle m'a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs l'élite de la société. Ce colonel de hussards si beau, si brave, et pas trop fat; - ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et qui joue si bien les proverbes; - ce Lovelace russe qui a vu le Balkan et qui a servi sous Diébitch, - surtout Camille T***, qui a de l'esprit certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le front... elle les a tous éconduits. Et moi!... " Alors venait son refrain: " Que je suis heureux! que je suis heureux! " Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer; puis il se promenait, puis il se roulait sur son canapé. Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu'un amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait souvent dans l'une ou l'autre de ces deux positions, n'avait trouvé d'autre moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours; le café pris, il fallait absolument changer de conversation. Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d'amour de saint-Clair. D'ailleurs, on ne peut pas toujours rester dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il bâilla, étendit les bras, vit qu'il était grand jour; il fallait enfin penser à dormir Lorsqu'il se réveilla, il vit à sa montre qu'il avait à peine le temps de s'habiller et de courir à Paris, où il était invité à un déjeuner-dîner avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance. On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne; je laisse au lecteur à en déterminer le numéro. Qu'il lui suffise de savoir qu'on en était venu à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons, où tout le monde veut parler à la fois, où les bonnes têtes commencent à concevoir des inquiétudes pour les mauvaises. " Je voudrais, dit Alphonse de Thémines, qui ne perdait jamais une occasion de parler de l'Angleterre, je voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint-Clair "; et, en parlant ainsi, il remplit son verre et ceux de ses voisins. Saint-Clair, un peu embarrassé, se préparait à répondre; mais Jules Lambert le prévint: " J'approuve fort cet usage, dit-il, et je l'adopte "; et, levant son verre: "À toutes ]es modistes de Paris ! J'en excepte celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses, etc. - Hourra! hourra! " crièrent les jeunes anglomanes. Saint-Clair se leva, son verre à la main: " Messieurs, dit-il, je n'ai point un coeur aussi vaste que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or ma constance est d'autant plus méritoire que, depuis longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis sûr cependant que vous approuvez mon choix, si toutefois vous n'êtes pas déjà mes rivaux. À Judith Pasta, messieurs! Puissions-nous revoir bientôt la première tragédienne de l'Europe! " Thémines voulait critiquer le toast; mais les acclamations l'interrompirent. Saint-Clair ayant paré cette botte se croyait hors d'affaire pour la journée. La conversation tomba d'abord sur les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour parler de la politique. De Lord Wellington, on passa aux chevaux anglais, et, des chevaux anglais, aux femmes par une liaison d'idées facile à saisir; car pour des jeunes gens, un beau cheval d'abord et une jolie maîtresse ensuite sont les deux objets les plus désirables. Alors, on discuta les moyens d'acquérir ces objets si désirables. Les chevaux s'achètent, on achète aussi des femmes; mais, de celles-là, n'en parlons point. Saint-Clair, après avoir modestement allégué son peu d'expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour plaire à une femme, c'est de se singulariser, d'être différent des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité? Il ne le croyait pas. " Si bien qu'à votre sentiment, dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu'un homme droit et fait comme tout le monde? - vous poussez les choses bien loin, répondit Saint-Clair mais j'accepte, s'il le faut, toutes les conséquences de ma proposition. Par exemple, si j'étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais faire des conquêtes. D'abord, je ne m'adresserais qu'à deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en est grand, qui ont la prétention d'avoir un caractère original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux premières, je peindrais l'horreur de ma position, la cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les apitoyer sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner que je suis capable d'un amour passionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m'empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire d'épier le premier accès de sensibilité. Quant aux femmes qui prétendent à l'originalité, la conquête en est facile. Persuadez-leur seulement que c'est une règle bien et dûment établie qu'un bossu ne peut avoir de bonne fortune; elles voudront aussitôt donner le démenti à la règle générale. - Quel don Juan! s'écria Jules. - Cassons-nous les jambes, messieurs, dit le colonel Beaujeu, puisque nous avons le malheur de n'être pas nés bossus. - Je suis tout à fait de l'avis de Saint-Clair dit Hector Roquantin, qui n'avait pas plus de trois pieds et demi de haut; on voit tous les jours les plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais... - Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour qu'on nous apporte du vin ", dit Thémines de l'air du monde le plus naturel. Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la fable du renard qui a la queue coupée. " Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation, plus je vis, et plus je vois qu'une figure passable ", et en même temps il jetait un coup d'oeil complaisant sur la glace qui lui était opposée, " une figure passable et du goût dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles"; et, d'une chiquenaude, il fit sauter une petite miette de pain qui s'était attachée au revers de son habit. " Bah! s'écria le nain, avec une jolie figure et un habit de Staub, on a des femmes que l'on garde huit jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose peur se faire aimer, ce qui s'appelle aimer... Il faut... - Tenez, interrompit Thémines, voulez-vous un exemple concluant? vous avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c'était. Des manières comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval... Mais il était beau comme Adonis et mettait sa cravate comme Brummel. Au total, c'était l'être le plus ennuyeux que j'aie connu. - Il a pensé me tuer d'ennui, dit le colonel Beaujeu. Figurez-vous que j'ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui. - Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu'il a causé la mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez tous connu? - Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu'il a été assassiné par les brigands auprès de Fondi? - D'accord; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thomton, avaient arrangé d'aller à Naples tous ensemble de peur des brigands. Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thomton le sut, il prit les devants, d'effroi, je pense, d'avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul, et vous savez le reste. - Thomton avait raison, dit Thémines; et, de deux morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût fait autant. " Puis, après une pause: " Vous m'accordez donc, reprit-il, que Massigny était l'homme le plus ennuyeux de la terre? - Accordé! s'écria-t-on par acclamation. - Ne désespérons personne, dit Jules; faisons une exception en faveur de ***, surtout quand il développe ses plans politiques. - Vous m'accorderez présentement, poursuivit Thémines, que Mme de Coursy est une femme d'esprit s'il en fut. " Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tête et s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui. " Qui en doute? dit-il enfin, toujours penché sur son assiette et paraissant observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine. - Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens que c'est une des trois plus aimables femmes de Paris. - J'ai connu son mari, dit le colonel. Il m'a souvent montré des lettres charmantes de sa femme. - Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez-moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle la pluie et le beau temps. - À la fin de l'automne, murmura Saint-Clair, quand elle sera de retour à Paris... Je... je crois qu'elle ne reçoit pas à la campagne. - Voulez-vous m'écouter? " s'écria Thémines. Le silence se rétablit. Saint-Clair s'agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d'assises. " vous n'avez pas vu la comtesse il y a trois ans, vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'elle était alors: belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh bien, savez-vous, parmi ses nombreux adorateurs, lequel a été honoré de ses bontés? Massigny! Le plus bête des hommes et le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes. Croyez-vous qu'un bossu aurait pu en faire autant? Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur et soyez hardi. " Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au narrateur; mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur; mais sa langue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen détourné d'engager une querelle. " Quoi! s'écria Jules d'un air de surprise, Mme de Coursy s'est donnée à Massigny! Frailty thy naine is woman! - C'est une chose si peu importante que la réputation d'une femme! dit Saint-Clair d'un ton sec et méprisant. Il est bien permis de la mettre en pièces pour faire un peu d'esprit, et... " Comme il parlait il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu'il avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c'était un présent de Massigny à son retour d'Italie; et, circonstance accablante! ce vase avait été apporté de Paris à la campagne. Et tous les soirs, en ôtant son bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque. La parole expira sur ses lèvres; il ne vit plus qu'une chose, il ne pensa plus qu'à une chose: le vase étrusque! La belle preuve! dira un critique: soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose! Avez-vous été amoureux, monsieur le critique? Thémines était en trop belle humeur pour s'offenser du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il répondit d'un air de légèreté et de bonhomie: " Je ne fais que répéter ce que l'on a dit dans le monde. La chose passait pour certaine quand vous étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez peu Mme de Coursy; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez elle. Il est possible qu'on se soit trompé et que Massigny m'ait fait un conte. Pour en revenir à ce qui nous occupe, quand l'exemple que je viens de citer serait faux, je n'en aurais pas moins raison. vous savez tous que la femme de France la plus spirituelle, celle dont les ouvrages... " La porte s'ouvrit, et Théodore Néville entra. Il revenait d'Égypte. Théodore! sitôt de retour! Il fut accablé de questions. " As-tu rapporté un véritable costume turc? demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom égyptien? - Quel homme est le pacha? dit Jules. Quand il se rendit indépendant? As-tu vu couper une tête d'un seul coup de sabre? - Et les aimées? dit Roquantin. Les femmes sont-elles belles au Caire? - Avez-vous vu le général L***? demanda le colonel Beaujeu. Comment a-t-il organisé l'armée du pacha? Le colonel C*** vous a-t-il donné un sabre pour moi? - Et les pyramides? et les cataractes du Nil? et la statue de Memnon? Ibrahim pacha? etc. " Tous parlaient à la fois; Saint-Clair ne pensait qu'au vase étrusque. Théodore s'étant assis les jambes croisées, car il avait pris cette habitude en Égypte et n'avait pu la perdre en France, attendit que les questionneurs se fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n'être pas facilement interrompu. " Les pyramides! d'honneur c'est un regular humbug. C'est bien moins haut qu'on ne croit. Le Munster à Strasbourg n'a que quatre mètres de moins. Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m'en parlez pas. La seule vue d'un hiéroglyphe me ferait évanouir Il y a tant de voyageurs qui s'occupent de ces choses-là! Moi, mon but a été d'étudier la physionomie et les moeurs de toute cette population bizarre qui se presse dans les rues d'Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des Môghrebins. J'ai rédigé quelques notes à la hâte pendant que j'étais au lazaret. Quelle infamie que ce lazaret! J'espère que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres! Moi, j'ai fumé tranquillement ma pipe au milieu de trois cents pestiférés. Ah! colonel, vous verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai des armes superbes que j'ai rapportées. J'ai un djerid qui a appartenu au fameux Mourad bey Colonel, j'ai un yatagan pour vous et un khandjar pour Auguste. vous verrez mon metchlâ, mon burnous; mon hhaïck. Savez-vous qu'il n'aurait tenu qu'à moi de rapporter des femmes? Ibrahim pacha en a tant envoyé de Grèce, qu'elles sont pour rien... Mais à cause de ma mère... J'ai beaucoup causé avec le pacha. C'est un homme d'esprit, parbleu! sans préjugés. vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D'honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet. J'ai puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux sur l'état des partis en France. Il s'occupe beaucoup de statistique en ce moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous qu'il est bonapartiste enragé! Il ne parle que de Napoléon. Ah! quel grand homme que Bounabardo! me disait-il. Bounabardo, c'est ainsi qu'ils appellent Bonaparte. - Giourdina, c'est-à-dire Jourdain, murmura tout bas Thémines. - D'abord, continua Théodore, Mohamed Ali était fort réservé avec moi. vous savez que tous les Turcs sont très méfiants. Il me prenait pour un espion, le diable m'emporte! ou pour un jésuite. - Il a les jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu que j'étais un voyageur sans préjugés, curieux de m'instruire à fond des coutumes, des moeurs et de la politique de l'Orient. Alors il s'est déboutonné et m'a parié à coeur ouvert. À ma dernière audience, c'était la troisième qu'il m'accordait, je pris la liberté de lui dire: " Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. - Mon Dieu! me dit-il, je le voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux, qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent pas quand une fois j'aurai proclamé l'indépendance de l'Égypte. " C'est un beau vieillard, belle barbe blanche, ne riant jamais. Il m'a donné des confitures excellentes, mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le plus de plaisir, c'est la collection des costumes de la garde impériale par Charlet. - Le pacha est-il romantique? demanda Thémines. - Il s'occupe peu de littérature; mais vous n'ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont un poète nommé Melek AyataInefous-Ebn-Esraf, qui a publié dernièrement des Méditations auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. À mon arrivée au Caire, j'ai pris un maître d'arabe, avec lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n'aie pris que peu de leçons, j'en ai assez vu pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes nos traductions. Tenez, voulez-vous voir de l'écriture arabe? Ce mot en lettres d'or c'est Allah, c'est-à-dire Dieu. " En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu'il avait tirée d'une bourse de soie parfumée. " Combien de temps es-tu resté en Égypte? demanda Thémines. - Six semaines. " Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Saint-Clair sortit presque aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son cheval l'empêchait de suivre nettement ses idées. Mais il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à un mort et à un vase étrusque. Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où, la veille il avait si longuement et si délicieusement analysé son bonheur. L'idée qu'il avait caressée le plus amoureusement, c'était que sa maîtresse n'était pas une femme comme une autre, qu'elle n'avait aimé et ne pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve disparaissait dans la triste et cruelle réalité. "Je possède une belle femme, et voilà tout. Elle a de l'esprit: elle en est plus coupable, elle a pu aimer Massigny! - Il est vrai qu'elle m'aime maintenant... de toute son âme... comme elle peut aimer. être aimé comme Massigny l'a été!... Elle s'est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à mes importunités. Mais je me suis trompé. Il n'y avait pas de sympathie entre nos deux coeurs. Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l'aime pour sa beauté. J'amuse quelquefois madame. " Eh bien, aimons Saint-Clair s'est-elle dit, puisque l'autre est mort! Et si Saint-Clair meurt ou m'ennuie, nous verrons. " Je crois fermement que le diable est aux écoutes invisible auprès d'un malheureux qui se torture ainsi lui-même. Le spectacle est amusant pour l'ennemi des hommes; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là pour les rouvrir Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à ses oreilles: L'honneur singulier D'être le successeur.. Il se leva sur son séant et jeta un coup d'oeil farouche autour de lui. Qu'il eût été heureux de trouver quelqu'un dans sa chambre! Sans doute il l'eût déchiré. La pendule sonna huit heures. À huit heures et demie, la comtesse l'attend. - S'il manquait au rendez- vous! " Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny? " Il se recoucha sur son canapé et ferma les yeux. " Je veux dormir ", dit-il. Il resta immobile une demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. " Que je voudrais qu'il fût huit heures et demie! pensa-t-il. Alors il serait trop tard pour me mettre en route. " Dans son coeur il ne se sentait pas le courage de rester chez lui; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se promena dans la chambre, puis s'assit, prit un livre, et ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n'eut pas la force de l'ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers devant ses fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et, vit qu'il n'avait pu parvenir à passer trois minutes. " Je ne puis m'empêcher de l'aimer, s'écria-t-il en grinçant des dents et frappant du pied; elle me domine, et je suis son esclave, comme Massigny l'a été avant moi! Eh bien, misérable, obéis, puisque tu n'as pas assez de coeur pour briser une chaîne que tu hais! " Il prit son chapeau et sortit précipitamment. Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation d'amour-propre à contempler notre faiblesse du haut de notre orgueil. " Il est vrai que je suis faible, se dit-on, mais si je voulais! " . Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche qui se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main, elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe. Son coeur battait avec violence, ses genoux tremblaient; il n'avait pas la force de parler, et il était devenu si timide, qu'il craignait que la comtesse ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie. Il prit la main qu'elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu'elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine. Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse. Tous deux s'assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure de son amie; une seule rose dans ses cheveux. La veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la duchesse de Portland d'après Lesly (elle est coiffée de cette manière), et Saint-Clair n'avait dit que ces mots: " J'aime mieux cette rose toute simple que vos coiffures compliquées. " Il n'aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement.: " À femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne connaîtrait rien. " La nuit dernière en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait toujours qu'il eût quelque chose entre les mains), il avait dit: " Les bijoux ne sont bons que pour cacher des défauts. vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter " Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu'à ses paroles les plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers, boucles d'oreilles et bracelets. - Dans la toilette d'une femme il remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien d'autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L'herbe était encore toute mouillée; cependant la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie et des souliers de satin noir... Si elle allait être malade? " Elle m'aime ", se dit Saint-Clair . Et il soupira sur lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour les amants. Pour la comtesse, sa physionomie radieuse exprimait un mélange d'amour et de malice enjouée qui la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque chose dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa petite main fermée et cachant l'objet qu'elle tenait: " L'autre soir dit-elle, j'ai cassé votre montre. La voici raccommodée. " Elle lui remit la montre, et le regardait d'un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de rire. vive Dieu! que ses dents étaient belles! comme elles brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres! (Un homme a l'air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d'une jolie femme. ) Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre dans sa poche: " Regardez donc, continua-t-elle, ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. vous qui êtes si savant, vous qui avez été à l'École polytechnique, vous devez voir cela. - Oh! je m'y connais fort peu ", dit Saint-Clair Et il ouvrit la boîte de la montre d'un air distrait. Quelle fut sa surprise! le portrait en miniature de Mme de Coursy était peint sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore? Son front s'éclaircit; il ne pensa plus à Massigny; il se souvint seulement qu'il était auprès d'une femme charmante, et que cette femme l'adorait. L'alouette, cette messagère de l'aurore, commençait à chanter, et de longues bandes de lumière pâle sillonnaient les nuages à l'orient. C'est alors que Roméo dit adieu à Juliette; c'est l'heure classique où tous les amants doivent se séparer Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clef du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étrusque dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond de son âme. Cependant il était en belle humeur, et l'idée bien simple que Thémines avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit. Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire jusqu'à la porte du parc, s'enveloppait la tête d'un châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à faire croire qu'il allait bientôt le faire voler en éclats. " Ah! Dieu! prenez garde! s'écria Mathilde; vous allez casser mon beau vase étrusque. " Et elle lui arracha la clef des mains. Saint-Clair était très mécontent, mais il était résigné. Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et, ouvrant sa montre, il se mit à considérer le portrait qu'il venait de recevoir " Quel est le peintre? demanda-t-il. -M. R... Tenez, c'est Massigny qui me l'a fait connaître. (Massigny, depuis son voyage à Rome, avait découvert qu'il avait un goût exquis pour les beaux-arts, et s'était fait le Mécène de tous les jeunes artistes. ) vraiment, je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté. " Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l'aurait rendue bien difficile à raccommoder Il se contint pourtant et la remit dans sa poche; puis, remarquant qu'il était déjà jour il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l'accompagner traversa le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut seul dans la campagne. " Massigny! Massigny! s'écriait-il avec une rage concentrée, te trouverai-je donc toujours!... Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny!... Imbécile que j'étais! J'ai pu croire un instant que j'étais aimé d'un amour égal au mien... et cela parce qu'elle se coiffe avec une rose et qu'elle ne porte pas de bijoux!... elle en a plein un secrétaire... Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait tant les bijoux!... Oui, elle a un bon caractère il faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de ses amants. Morbleu! j'aimerais mieux cent fois qu'elle fût une courtisane et qu'elle se fût donnée pour de l'argent. Au moins pourrais-je croire qu'elle m'aime, puisqu'elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas. " Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint s'offrir à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil de la comtesse allait finir Saint-Clair devait l'épouser aussitôt que l'année de son veuvage serait révolue. Il l'avait promis. Promis? Non. Jamais il n'en avait parlé. Mais telle avait été son intention, et la comtesse l'avait comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille, il aurait donné un trône pour hâter le moment où il pourrait avouer publiquement son amour; maintenant il frémissait à la seule idée de lier son sort à l'ancienne maîtresse de Massigny. " Et pourtant JE LE Dois! se disait-il, et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent que la chose a été publique. Et puis, d'ailleurs, elle ne me connaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l'aime que comme Massigny l'aimait. " Alors il se dit non sans orgueil: "Trois mois elle m'a rendu le plus heureux des hommes. Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière. " Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval anglais qui de très loin l'appela par son nom et l'accosta sur-le-champ. C'était Alphonse de Thémines. Dans la situation d'esprit où se trouvait Saint-Clair, la solitude est particulièrement agréable: aussi la rencontre de Thémines changea-t-elle sa mauvaise humeur en une colère étouffée. Thémines ne s'en apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le contrarier, Il parlait, il riait, il plaisantait sans s'apercevoir qu'on ne lui répondait pas. Saint-Clair voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt, espérant que le fâcheux ne l'y suivrait pas; mais il se trompait; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie. Thémines tourna bride et doubla le pas pour se mettre en ligne avec Saint-Clair et continuer la conversation plus commodément. J'ai dit que l'allée était étroite. À toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher de front; aussi n'est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très bon cavalier effleurât le pied de Saint-Clair en passant à côté de lui. Celui-ci, dont la colère était arrivée à son dernier période, ne put se contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa badine le nez du cheval de Thémines. " Que diable avez-vous, Auguste? s'écria Thémines. Pourquoi battez-vous mon cheval? -Pourquoi me suivez-vous? répondit Saint-Clair d'une voix terrible. - Perdez-vous le sens, Saint-Clair? Oubliez-vous que vous me parlez? - Je sais bien que je parle à un fat. - Saint-Clair!... vous êtes fou, je pense... Écoutez: demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence. - À demain donc, monsieur " Thémines arrêta son cheval; Saint-Clair poussa le sien; bientôt il disparut dans le bois. Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu'il serait tué le lendemain, et alors c'était un dénouement tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer; demain, plus d'inquiétudes, plus de tourments. Il rentra chez lui, envoya son domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et demie à la petite porte du parc. " Qu'avez-vous donc aujourd'hui, Auguste? dit la comtesse. vous êtes d'une gaieté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et, moi, j'étais si gaie! Aujourd'hui, nous avons changé de rôle. Moi, j'ai un mal de tête affreux. -Belle amie, je l'avoue, oui, j'étais bien ennuyeux hier. Mais, aujourd'hui, je me suis promené, j'ai fait de l'exercice; je me porte à ravir. - Pour moi, je me suis levée tard, j'ai dormi longtemps ce matin, et j'ai fait des rêves fatigants. - Ah! des rêves? Croyez-vous aux rêves? - Quelle folie! - Moi, j'y crois; je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement tragique. - Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves. Pourtant, je me rappelle... dans mon rêve j'ai vu Massigny; ainsi vous voyez que ce n'était rien de bien amusant. - Massigny? J'aurais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plaisir à le revoir? - Pauvre Massigny! - Pauvre Massigny? - Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez ce soir Il y a dans votre sourire quelque chose de diabolique. vous avez l'air de vous moquer de vous-même. - Ah! voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières, vos amies. - Oui, Auguste, vous avez aujourd'hui la figure que vous avez avec les gens que vous n'aimez pas. - Méchante! allons, donnez-moi votre main. " Il lui baisa la main avec une galanterie ironique et ils se regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair baissa les yeux le premier et s'écria: . " Qu'il est difficile de vivre en ce monde sans passer pour méchant! Il faudrait ne jamais parler d'autre chose que du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de bienfaisance. " Il prit un papier sur une table: " Tenez, voici le mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-dessus, mon ange: comme cela, vous ne direz pas que je suis méchant. - En vérité, Auguste, vous m'étonnez... - Cette orthographe me fait penser à une lettre que j'ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j'ai rangé mes papiers, car j'ai de l'ordre de temps en temps. Or donc, j'ai retrouvé une lettre d'amour que m'écrivait une couturière dont j'étais amoureux quand j'avais seize ans. Elle a une manière à elle d'écrire chaque mot, et toujours la plus compliquée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien, comme j'étais alors tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d'avoir une maîtresse qui n'écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai brusquement. Aujourd'hui, en relisant cette lettre, j'ai reconnu que cette couturière devait avoir un amour véritable pour moi. - Bon! une femme que vous entreteniez?... - Très magnifiquement: à cinquante francs par mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait qu'un jeune homme qui a de l'argent se perd et perd les autres. - Et cette femme, qu'est-elle devenue? - Que sais-je?... Probablement elle est morte à l'hôpital. - Auguste... si cela était vrai, vous n'auriez pas cet air insouciant. - S'il faut dire la vérité, elle s'est mariée à un honnête homme; et, quand on m'a émancipé, je lui ai donné une petite dot. - Que vous êtes bon!... Mais pourquoi voulez-vous paraître méchant? - Oh! je suis très bon... Plus j'y songe, plus je me persuade que cette femme m'aimait réellement... Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une forme ridicule. - vous auriez dû m'apporter votre lettre. Je n'aurais pas été jalouse... Nous autres femmes, nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style d'une lettre, si l'auteur est de bonne foi, ou s'il feint une passion qu'il n'éprouve pas. - Et cependant combien de fois vous laissez-vous attraper par des sots ou des fats! " En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre que Mathilde ne remarqua point. " Allons donc! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des don Juan. vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que souvent vous ne trouvez que des dofla Juana, encore plus rouées que vous. - Je conçois qu'avec votre esprit supérieur mesdames, vous sentez un sot d'une lieue. Aussi je ne doute pas que votre ami Massigny qui était sot et fat, ne soit mort vierge et martyr.. - Massigny? Mais il n'était pas trop sot, et puis il y a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une histoire sur Massigny... Mais ne vous l'ai-je pas déjà contée, dites-moi? - Jamais, répondit Saint-Clair d'une voix tremblante. - Massigny, à son retour d'Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le connaissait; il me le présenta comme un homme d'esprit et de goût. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Massigny fut d'abord très assidu ; il me donnait comme de lui des aquarelles qu'il achetait chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour il m'envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre autres choses, que j'étais la plus honnête, femme de Paris; c'est pourquoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelques visites, entre autres Massigny. Ma cousine me dit: "Je vais vous lire une déclaration d'amour que j'ai reçue ce matin. " Elle prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le pauvre Massigny. " Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière surprise, et crut d'abord qu'il se trouvait mal. Saint-Clair ne pouvait dire que ces mots: " Pardonnez-moi! pardonnez-moi! " Enfin il se releva. Il était radieux. Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour la première fois: " Je vous aime. " " Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes, s'écria-t-il; depuis deux jours, je te soupçonnais... et je n'ai pas cherché une explication avec toi... - Tu me soupçonnais!... Et de quoi? - Oh! je suis un misérable!... On m'a dit que tu avais aimé Massigny, et... -Massigny! " et elle se mit à rire; puis, reprenant aussitôt son sérieux: "Auguste, dit-elle, pouvez-vous être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher! " Une larme roulait dans ses yeux. " Je t'en supplie, pardonne-moi. - Comment ne te pardonnerais-je pas, cher ami?... Mais d'abord laisse-moi te jurer.. - Oh! je te crois, je te crois, ne me dis rien. - Mais au nom du Ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable? - Rien, rien au monde que ma mauvaise tête... et... vois-tu, ce vase étrusque, je savais qu'il t'avait été donné par Massigny... " La comtesse joignit les mains d'un air d'étonnement; puis elle s'écria, en riant aux éclats: " Mon vase étrusque! mon vase étrusque! " Saint-Clair ne put s'empêcher de rire lui-même, et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit: " Je ne te lâche pas que tu ne m'aies pardonné. - Oui, je te pardonne, fou que tu es! dit-elle en l'embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse aujourd'hui; voici la première fois que je te vois pleurer et je croyais que tu ne pleurais pas. " Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher. (C'était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat d'un Lapithe contre un Centaure. ) Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus honteux et le plus heureux des hommes. " Eh bien, dit Roquantin, au colonel Beaujeu qu'il rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-elle vraie? - Trop vraie, mon cher, répondit le colonel d'un air triste. - Contez-moi donc comment cela s'est passé. - Oh! fort bien, Saint-Clair a commencé par me dire qu'il avait tort, mais qu'il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais que l'approuver Thémines voulait que le sort décidât lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût Thémines. Thémines a tiré: j'ai vu Saint-Clair tourner une fois sur lui-même, et il est tombé raide mort. J'ai déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups de feu, ce tournoiement étrange qui précède la mort. - C'est fort extraordinaire, dit Roquantin. Et Thémines, qu'a-t-il fait? - Oh! ce qu'il faut faire en pareille occasion. Il a jeté son pistolet à terre d'un air de regret. Il l'a jeté si fort, qu'il en a cassé le chien. C'est un pistolet anglais de Manton; je ne sais s'il pourra trouver à Paris un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un. " La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne; hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour. Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d'un long voyage; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu'elle crut voir le cadavre de cette femme qu'elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l'emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d'une maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le docteur M... qui lui donna des soins. 1830 MATEO FALCONE(1829) En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au nord-ouest, vers l'intérieur de l'île, on voit le terrain s'élever assez rapidement, et après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstinés par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le bord d'un maquis très étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois: tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n'est; arrive que pourra; on est sûr d'avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir les racines qui sont, restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant, des cépées très épaisses qui, en peu d'années, parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme maquis. Différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer. Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles, n'oubliez pas un manteau bien garni d'un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes, et vous n'aurez rien à craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à la ville pour y renouveler vos munitions. Mateo Falcone, quand j'étais en Corse en 18..., avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître ça et là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l'événement que je vais raconter il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit, mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines; mais, à cent vingt pas, il l'abattait d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse. À quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une minute dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre. Avec un mérite aussi transcendant Mateo Falcone s'était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi: d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu'à corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour: du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu'il nomma Fortunato: c'était l'espoir de sa famille, l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées: leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses dispositions. Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop loin; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison; le père refusa donc: on verra s'il n'eut pas lieu de s'en repentir Il était absent depuis quelques heures et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la ville, chez son oncle le caporal, quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse. Cet homme était un bandit, qui, étant parti de nuit pour aller chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses. Après une vigoureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats et sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être rejoint. Il s'approcha de Fortunato et lui dit: " Tu es le fils de Mateo Falcone? - Oui. - Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes. cache-moi, car je ne puis aller plus loin. - Et que dira mon père si je te cache sans sa permission? - Il dira que tu as bien fait. - Qui sait? - cache-moi vite; ils viennent. - Attends que mon père soit revenu. - Que j'attende? malédiction! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue. " Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid: " Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta carchera. - J'ai mon stylet. , - Mais courras-tu aussi vite que moi? " Il fit un saut, et se mit hors d'atteinte. " Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone! Me laisseras-tu donc arrêter devant ta maison? " L'enfant parut touché. " Que me donneras-tu si je te cache? " dit-il en se rapprochant. Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa ceinture, et il en tira une pièce de cinq francs qu'il avait réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit à la vue de la pièce d'argent; il s'en saisit, et dit à Gianetto: " Ne crains rien. " Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa, de plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité. Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à collet jaune, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On sait qu'en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs.) Il se nommait Tiodoro Gamba: c'était un homme actif, fort redouté des bandits dont il avait déjà traqué plusieurs. " Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant; comme te voilà grandi! As-tu vu passer un homme tout à l'heure? - Oh! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit l'enfant d'un air niais. - Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi? - Si j'ai vu passer un homme? - Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir et une veste brodée de rouge et de jaune? - Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune? - Oui, réponds vite, et ne répète pas mes questions. - Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur son cheval Piero. Il m'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu... - Ah! petit drôle, tu fais le malin! Dis-moi vite par où est passé Gianetto, car c'est lui que nous cherchons; et, j'en suis certain, il a pris par ce sentier. - Qui sait? - Qui sait? C'est moi qui sais que tu l'as vu. - Est-ce qu'on voit les passants quand on dort? - Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t'ont réveillé. - Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit? L'escopette de mon père en fait bien davantage. - Que le diable te confonde, maudit garnement! Je suis bien sûr que tu as vu le Gianetto. Peut-être même l'as-tu caché. Allons, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n'y est pas. Il n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir cherché à gagner le maquis en clopinant. D'ailleurs, les traces de sang s'arrêtent ici. - Et que dira papa? demanda Fortunato en ricanant; que dira-t-il s'il sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti? -Vaurien! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, sais-tu qu'il ne tient qu'à moi de te faire changer de note? Peut-être qu'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin. " Et Fortunato ricanait toujours. " Mon père est Mateo Falcone! dit-il avec emphase. - Sais-tu bien, petit drôle, que je puis t'emmener à Corte ou à Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis où est Gianetto Sanpiero. " L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta: " Mon père est Mateo Falcone! -Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec Mateo. " Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à voix basse avec ses soldats, qui avaient déjà visité toute la maison. Ce n'était pas une opération fort longue, car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en une seule pièce carrée. L'ameublement se compose d'une table, de bancs, de coffres et d'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin. Un soldat s'approcha du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un coup de baïonnette dans le foin avec négligence, en haussant les épaules, comme s'il sentait que sa précaution était ridicule. Rien ne remua; et le visage de l'enfant ne trahit pas la plus légère émotion. L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable, déjà ils regardaient sérieusement du côté de la plaine, comme disposés à s'en retourner par où ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents. " Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi; et, si je ne craignais de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte! je t'emmènerais avec moi. - Bah! - Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et, pour ta peine d'avoir menti, il te donnera le fouet jusqu'au sang. - Savoir? - Tu verras... Mais tiens... sois brave garçon, et je te donnerai quelque chose. - Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis: c'est que, si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d'un luron comme vous pour aller l'y chercher " L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier: " Fripon! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier comme un paon; et les gens te demanderaient: " Quelle heure est-il? " et tu leur dirais: " Regardez à ma montre. " - Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre. - Oui; mais le fils de ton oncle en a déjà une... pas aussi belle que celle-ci, à la vérité... Cependant il est plus jeune que toi. " L'enfant soupira. " Eh bien, la veux-tu cette montre, petit cousin? " Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'oeil, ressemblait à un chat à qui l'on présente un poulet tout entier. Et comme il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux pour ne pas s'exposer à succomber à la tentation; mais il se lèche les babines à tout moment, et il a l'air de dire à son maître: " Que votre plaisanterie est cruelle! " cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa montre. Fortunato n'avança pas la main; mais il lui dit avec un sourire amer: " Pourquoi vous moquez-vous de moi? - Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et cette montre est à toi. " Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité; et, fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles. " Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne pas la montré à cette condition! Les camarades sont témoins; et je ne puis m'en dédire. " En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant qu'elle touchait presque la joue pâle de l'enfant. celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à peu, sa main droite s'éleva vers la montre: le bout de ses doigts la toucha; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant lâchât pourtant le bout de la chaîne... le cadran était azuré... la boîte nouvellement fourbie...; au soleil, elle paraissait toute de feu... La tentation était trop forte. Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter. On ne tarda pas à voir le foin s'agiter; et un homme sanglant, le poignard à la main, en sortit; mais, comme il essayait de se lever en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt on le garrotta fortement malgré sa résistance. Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Fortunato qui s'était rapproché. "Fils de...! " lui dit-il avec plus de mépris que de colère. L'enfant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue, sentant qu'il avait cessé de la mériter mais le proscrit n'eut pas l'air de faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup de sang-froid à l'adjudant: " Mon cher Gamba, je ne puis marcher, vous allez être obligé de me porter à la ville. - Tu courais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartit le cruel vainqueur; mais sois tranquille: je suis si content de te tenir, que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué. Au reste, mon camarade, nous allons te faire une litière avec des branches et ta capote; et à la ferme de crespoli nous trouverons des chevaux. - Bien, dit le prisonnier; vous mettrez aussi un peu de paille sur votre litière, pour que je sois plus commodément. " Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout d'un coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme s'avançait courbée péniblement sous le poids d'un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu'un fusil à la main et un autre en bandoulière; car il est indigne d'un homme de porter d'autre fardeau que ses armes. À la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils venaient pour l'arrêter Mais pourquoi cette idée? Mateo avait-il donc quelques démêlés avec la justice? Non. Il jouissait d'une bonne réputation. c'était, comme on dit, un particulier bien famé; mais il était corse et montagnard, et il y a peu de corses montagnards qui, en scrutant bien leur mémoire, n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette; car depuis plus de dix ans il n'avait dirigé son fusil contre un homme; mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture de faire une belle défense, s'il en était besoin. " Femme, dit-il à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens toi prête. " Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en bandoulière et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il avait à la main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres qui bordaient le chemin, et prêt, à la moindre démonstration hostile, à se jeter derrière le plus gros tronc, d'où il aurait pu faire feu à couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L'emploi d'une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les armes de son mari. D'un autre côté, l'adjudant était fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente. " Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s'il était son ami, et qu'il voulût le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient à deux d'entre nous, aussi sûr qu'une lettre à la poste, et s'il me visait, nonobstant la parenté!... " Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long. " Holà! eh! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave? c'est moi, je suis Gamba, ton cousin. " Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté, et, à mesure que l'autre parlait, il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il était dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant le joignit. " Bonjour frère, dit l'adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t'ai vu. - Bonjour frère! - J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd'hui; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d'empoigner Gianetto Sanpiero. - Dieu soit loué! s'écria Giuseppa. Il nous a volé une chèvre laitière la semaine passée. " . ces mots réjouirent Gamba. " Pauvre diable! dit Mateo, il avait faim. - Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu mortifié; il m'a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela, il a cassé le bras au caporal chardon; mais il n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français... Ensuite, il s'était si bien caché, que le diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver - Fortunato! s'écria Mateo. - Fortunato! répéta Giuseppa. - Oui, le Gianetto s'était caché sous ce tas de foin là-bas; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat général. - Malédiction! " dit tout bas Mateo. Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange; puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant: " Maison d'un traître! " Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé l'insulte. cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé. Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux baissés à Gianetto. " Loin de moi! " lui cria le proscrit d'une voix foudroyante. Puis, se tournant vers un des voltigeurs: " Camarade, donne-moi à boire ", dit-il. Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos. " J'aime, disait-il, à être couché à mon aise. " On s'empressa de le satisfaire; puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine. Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche. L'enfant regardait d'un oeil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée. " Tu commences bien! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante pour qui connaissait l'homme. - Mon père! " s'écria l'enfant en s'avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux. Mais Mateo lui cria: " Arrière de moi! " Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas de son père. Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato. " Qui t'a donné cette montre? demanda-t-elle d'un ton sévère. - Mon cousin l'adjudant. " Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces. " Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi? " Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique. " Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien à qui tu parles? - Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait une trahison. " Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le jeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre. L'enfant obéit. Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras. " c'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme. - Laisse-moi, répondit Mateo: je suis son père. " Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser L'endroit lui parut convenable pour son dessein. " Fortunato, va auprès de cette grosse pierre. " L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla. " Dis tes prières. - Mon père, mon père, ne me tuez pas. - Dis tes prières! " répéta Mateo d'une voix terrible. L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen! à la fin de chaque prière. " Sont-ce là toutes les prières que tu sais? - Mon père, je sais encore l'Ave Maria et la litanie que ma tante m'a apprise. - Elle est bien longue, n'importe. " L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte. " As-tu fini? - Oh! mon père, grâce! pardonnez-moi! Je ne le ferai plus! Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Gianetto! " Il parlait encore; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant: " Que Dieu te pardonne! " L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père; mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba roide mort. Sans jeter un coup d'oeil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. Il avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu. " Qu'as-tu fait? s'écria-t-elle. - Justice. - Où est-il? - Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien; je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro Bianchi de venir demeurer avec nous. " 1829 . LA PARTIE DE TRICTRAC(1830) Les voiles sans mouvement pendaient collées contre les mâts; la mer était unie comme une glace, la chaleur était étouffante, le calme désespérant. Dans un voyage sur mer les ressources d'amusement que peuvent offrir les hôtes d'un vaisseau sont bientôt épuisées. on se connaît trop bien, hélas! lorsqu'on a passé quatre mois ensemble dans une maison de bois longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le premier lieutenant, vous savez d'abord qu'il vous parlera de Rio-Janeiro, d'où il vient, puis du fameux pont d'Essling, qu'il a vu faire par les marins de la garde, dont il faisait partie. Au bout de quinze jours, vous connaissez jusqu'aux expressions qu'il affectionne, jusqu'à la ponctuation de ses phrases, aux différentes intonations de sa voix. Quand jamais a-t-il manqué de s'arrêter tristement après avoir prononcé pour la première fois dans son récit ce mot, l'empereur.. " Si vous l'aviez vu alors!!! " (trois points d'admiration) ajoute-t-il invariablement. Et l'épisode du cheval du trompette, et le boulet qui ricoche et qui emporte une giberne où il y avait pour sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc., etc.! - Le second lieutenant est un grand politique; il commente tous les jours le dernier numéro du Constitutionnel, qu'il a emporté de Brest; ou, s'il quitte les sublimités de la politique pour descendre à la littérature, il vous régalera de l'analyse du dernier vaudeville qu'il a vu jouer. Grand Dieu!... Le commissaire de marine possédait une histoire bien intéressante. Comme il nous enchanta la première fois qu'il nous raconta son évasion du ponton de Cadix! mais, à la vingtième répétition, ma foi, l'on n'y pouvait plus tenir.. - Et les enseignes, et les aspirants!... Le souvenir de leurs conversations me fait dresser les cheveux à la tête. Quant au capitaine, généralement, c'est le moins ennuyeux du bord. En sa qualité de commandant despotique, il se trouve en état d'hostilité secrète contre tout l'état-major; il vexe, il opprime quelquefois, mais il y a un certain plaisir à pester contre lui. S'il a quelque manie fâcheuse pour ses subordonnés, on a le plaisir de voir son supérieur ridicule, et cela console un peu. À bord du vaisseau sur lequel j'étais embarqué, les officiers étaient les meilleures gens du monde, tous bons diables, s'aimant comme des frères, mais s'ennuyant à qui mieux mieux. Le capitaine était le plus doux des hommes, point tracassier (ce qui est une rareté). C'était toujours à regret qu'il faisait sentir son autorité dictatoriale. Pourtant, que le voyage me parut long! surtout ce calme qui nous prit quelques jours seulement avant de voir la terre!... Un jour, après le dîner que le désoeuvrement nous avait fait prolonger aussi longtemps qu'il était humainement possible, nous étions tous rassemblés sur le pont, attendant le spectacle monotone mais toujours majestueux d'un coucher de soleil en mer. Les uns fumaient, d'autres relisaient pour la vingtième fois un des trente volumes de notre triste bibliothèque; tous bâillaient à pleurer. Un enseigne assis à côté de moi s'amusait, avec toute la gravité digne d'une occupation sérieuse, à laisser tomber la pointe en bas, sur les planches du tillac, le poignard que les officiers de marine portent ordinairement en petite tenue. C'est un amusement comme un autre, et qui exige de l'adresse pour que la pointe se pique bien perpendiculairement dans le bois. Désirant faire comme l'enseigne, et n'ayant point de poignard à moi, je voulus emprunter celui du capitaine, mais il me refusa. Il tenait singulièrement à cette arme, et même il aurait été fâché de la voir servir à un amusement aussi futile. Autrefois ce poignard avait appartenu à un brave officier mort malheureusement dans la dernière guerre... Je devinai qu'une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le capitaine commença sans se faire prier; quant aux officiers qui nous entouraient, comme chacun d'eux connaissait par coeur les infortunes du lieutenant Roger, ils firent aussitôt une retraite prudente. Voici à peu près quel fut le récit du capitaine: Roger, quand je le connus, était plus âgé que moi de trois ans; il était lieutenant; moi, j'étais enseigne. Je vous assure que c'était un des meilleurs officiers de notre corps; d'ailleurs, un coeur excellent, de l'esprit, de l'instruction, des talents, en un mot un jeune homme charmant. Il était malheureusement un peu fier et susceptible; ce qui tenait, je crois, à ce qu'il était enfant naturel, et qu'il craignait que sa naissance ne lui fît perdre de la considération dans le monde, mais, pour dire la vérité, de tous ses défauts, le plus grand, c'était un désir violent et continuel de primer partout où il se trouvait. Son père, qu'il n'avait jamais vu, lui faisait une pension qui aurait été bien plus que suffisante pour ses besoins, si Roger n'eût pas été la générosité même. Tout ce qu'il avait était à ses amis. Quand il venait de toucher son trimestre, c'était à qui irait le voir avec une figure triste et soucieuse: " Eh bien, camarade, qu'as-tu? demandait-il, tu m'as l'air de ne pouvoir pas faire grand bruit en frappant sur tes poches: allons, voici ma bourse, prends ce qu'il te faut, et viens-t'en dîner avec moi. " Il vint à Brest une jeune actrice fort jolie, nommée Gabrielle, qui ne tarda pas à faire des conquêtes parmi les marins et les officiers de la garnison. Ce n'était pas une beauté régulière, mais elle avait de la taille, de beaux yeux, le pied petit, l'air passablement effronté; tout cela plaît fort quand on est dans les parages de vingt à vingt-cinq ans. On la disait par-dessus le marché la plus capricieuse créature de son sexe, et sa manière de jouer ne démentait pas cette réputation. Tantôt elle jouait à ravir, on eût dit une comédienne du premier ordre; le lendemain, dans la même pièce elle était froide, insensible; elle débitait son rôle comme un enfant récite son catéchisme. Ce qui intéressa surtout nos jeunes gens, ce fut l'histoire suivante que l'on racontait d'elle. Il paraît qu'elle avait été entretenue très richement à Paris par un sénateur qui faisait, comme l'on dit, des folies pour elle. Un jour, cet homme, se trouvant chez elle, mit son chapeau sur sa tête; elle le pria de l'ôter, et se plaignit même qu'il lui manquât de respect. Le sénateur se mit à rire, leva les épaules, et dit en se carrant dans un fauteuil: " C'est bien le moins que je me mette à mon aise chez une fille que je paie. " Un bon soufflet de crocheteur, détaché par la main blanche de la Gabrielle, le paya aussitôt de sa réponse et jeta son chapeau à l'autre bout de la chambre. De là rupture complète. Des banquiers, des généraux avaient fait des offres considérables à la dame; mais elle les avait toutes refusées, et s'était faite actrice, afin, disait-elle, de vivre indépendante. Lorsque Roger la vit et qu'il apprit cette histoire, il jugea que cette personne était son fait, et, avec la franchise un peu brutale qu'on nous reproche à nous autres marins, voici comment il s'y prit pour lui montrer combien il était touché de ses charmes. Il acheta les plus belles fleurs et les plus rares qu'il put trouver à Brest, en fit un bouquet qu'il attacha avec un beau ruban rose, et, dans le noeud, arrangea très proprement un rouleau de vingt-cinq napoléons; c'était tout ce qu'il possédait pour le moment. Je me souviens que je l'accompagnai dans les coulisses pendant un entracte. Il fit à Gabrielle un compliment fort court sur la grâce qu'elle avait à porter son costume, lui offrit le bouquet et lui demanda la permission d'aller la voir chez elle. Tout cela fut dit en trois mots. Tant que Gabrielle ne vit que les fleurs et le beau jeune homme qui les lui présentait, elle lui souriait, accompagnant son sourire d'une révérence des plus gracieuses; mais, quand elle eut le bouquet entre les mains et qu'elle sentit le poids de l'or, sa physionomie changea plus rapidement que la surface de la mer soulevée par un ouragan des tropiques; et certes elle ne fut guère moins méchante, car elle lança de toute sa force le bouquet et les napoléons à la tête de mon pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure pendant plus de huit jours. La sonnette du régisseur se fit entendre, Gabrielle entra en scène et joua tout de travers. Roger ayant ramassé son bouquet et son rouleau d'or d'un air bien confus, s'en alla au café offrir le bouquet (sans l'argent) à la demoiselle du comptoir, et essaya, en buvant du punch, d'oublier la cruelle. Il n'y réussit pas; et, malgré le dépit qu'il éprouvait de ne pouvoir se montrer avec son oeil poché il devint amoureux fou de la colérique Gabrielle. Il lui écrivait vingt lettres par jour, et quelles lettres! soumises, tendres, respectueuses, telles qu'on pourrait les adresser à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans être décachetées; les autres n'obtinrent pas de réponse. Roger cependant conservait quelque espoir quand nous découvrîmes que la marchande d'oranges du théâtre enveloppait ses oranges avec les lettres d'amour de Roger que Gabrielle lui donnait par un raffinement de méchanceté. Ce fut un coup terrible pour la fierté de notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. Il parlait de demander l'actrice en mariage; et, comme on lui disait que le ministre de la Marine n'y donnerait jamais son consentement, il s'écriait qu'il se brûlerait la cervelle. Sur ces entrefaites, il arriva que les officiers d'un régiment de ligne en garnison à Brest voulurent faire répéter un couplet de vaudeville à Gabrielle, qui s'y refusa par pur caprice. Les officiers et l'actrice s'opiniâtrèrent si bien que les uns firent baisser la toile par leurs sifflets, et que l'autre s'évanouit. Vous savez ce que c'est que le parterre d'une ville de garnison. Il fut convenu entre les officiers que, le lendemain et les jours suivants, la coupable serait sifflée sans rémission, qu'on ne lui permettrait pas de jouer un seul rôle avant qu'elle eût fait amende honorable avec l'humilité nécessaire pour expier son crime. Roger n'avait point assisté à cette représentation; mais il apprit, le soir même, le scandale qui avait mis tout le théâtre en confusion, ainsi que les projets de vengeance qui se tramaient pour le lendemain. Sur-le-champ son parti fut pris. Le lendemain, lorsque Gabrielle parut, du banc des officiers partirent des huées et des sifflets à fendre les oreilles. Roger, qui s'était placé à dessein tout auprès des tapageurs, se leva et interpella les plus bruyants en termes si outrageux, que toute leur fureur se tourna aussitôt contre lui. Alors, avec un grand sang-froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivit les noms qu'on lui criait de toutes parts; il aurait pris rendez-vous pour se battre avec tout le régiment, si, par esprit de corps, un grand nombre d'officiers de marine ne fussent survenus, et n'eussent provoqué la plupart de ses adversaires. La bagarre fut vraiment effroyable. Toute la garnison fut consignée pour plusieurs jours; mais, quand on nous rendit la liberté, il y eut un terrible compte à régler. Nous nous trouvâmes une soixantaine sur le terrain. Roger seul, se battit successivement contre trois officiers; il en tua un, et blessa grièvement les deux autres sans recevoir une égratignure. Je fus moins heureux pour ma part: un maudit lieutenant, qui avait été maître d'armes, me donna dans la poitrine un grand coup d'épée, dont je manquai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau spectacle que ce duel ou plutôt cette bataille. La marine eut tout l'avantage et le régiment fut obligé de quitter Brest. Vous pensez bien que nos officiers supérieurs n'oublièrent pas l'auteur de la querelle. Il eut pendant quinze jours une sentinelle à sa porte. Quand ses arrêts furent levés, je sortis de l'hôpital et j'allai le voir. Quelle fut ma surprise, en entrant chez lui, de le voir assis à déjeuner, tête à tête avec Gabrielle! Ils avaient l'air d'être depuis longtemps en parfaite intelligence. Déjà ils se tutoyaient et se servaient du même verre. Roger me présenta à sa maîtresse comme son meilleur ami, et lui dit que j'avais été blessé dans l'espèce d'escarmouche dont elle avait été la première cause. Cela me valut un baiser de cette belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes martiales. Ils passèrent trois mois ensemble parfaitement heureux, ne se quittant pas d'un instant. Gabrielle paraissait l'aimer jusqu'à là fureur, et Roger avouait qu'avant de connaître Gabrielle il n'avait pas connu l'amour. Une frégate hollandaise entra dans le port. Les officiers nous donnèrent à dîner. on but largement de toutes sortes de vins; et, la nappe ôtée, ne sachant que faire, car ces messieurs parlaient très mal français, on se mit à jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup d'argent; et leur premier lieutenant surtout voulait jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d'ordinaire, crut qu'il s'agissait dans cette occasion de soutenir l'honneur de son pays. Il joua donc, et tint tout ce que voulut le lieutenant hollandais. Il gagna d'abord, puis perdit. Après quelques alternatives de gain et de perte, ils se séparèrent sans avoir rien fait. Nous rendîmes le dîner aux officiers hollandais. on joua encore. Roger et le lieutenant furent remis aux prises. Bref, pendant plusieurs jours, ils se donnèrent rendez-vous, soit au café, soit à bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout le trictrac, et augmentant toujours leurs paris, si bien qu'ils en vinrent à jouer vingt-cinq napoléons la partie. C'était une somme énorme pour de pauvres officiers comme nous: plus de deux mois de solde! Au bout d'une semaine Roger avait perdu tout l'argent qu'il possédait, plus trois ou quatre mille francs empruntés à droite et à gauche. Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle avaient fini par faire ménage commun et bourse commune: c'est-à-dire que Roger qui venait de toucher une forte part de prises, avait mis à la masse dix ou vingt fois plus que l'actrice. Cependant il considérait toujours que cette masse appartenait principalement à sa maîtresse, et il n'avait gardé pour ses dépenses particulières qu'une cinquantaine de napoléons. Il avait été cependant obligé de recourir à cette réserve pour continuer à jouer. Gabrielle ne lui fit pas la moindre observation. L'argent du ménage prit le même chemin que son argent de poche. Bientôt Roger fut réduit à jouer ses derniers vingt-cinq napoléons. Il s'appliquait horriblement; aussi la partie fut-elle longue et disputée. Il vint un moment, où Roger, tenant le cornet, n'avait plus qu'une chance pour gagner: je crois qu'il lui fallait six quatre. La nuit était avancée. Un officier qui les avait longtemps regardés jouer avait fini par s'endormir sur un fauteuil. Le Hollandais était fatigué et assoupi; en outre, il avait bu beaucoup de punch. Roger seul était bien éveillé, et en proie au plus violent désespoir. Ce fut en frémissant qu'il jeta les dés. Il les jeta si rudement sur le damier que de la secousse une bougie tomba sur le plancher. Le Hollandais tourna la tête d'abord vers la bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf, puis il regarda les dés. - Ils marquaient six et quatre. Roger, pâle comme la mort, reçut les vingt-cinq napoléons. Ils continuèrent à jouer. La chance devint favorable à mon malheureux ami, qui pourtant faisait écoles sur écoles, et qui casait comme s'il avait voulu perdre. Le lieutenant hollandais s'entêta, doubla, décupla les enjeux: il perdit toujours. Je crois le voir encore: c'était un grand blond, flegmatique, dont la figure semblait être de cire. Il se leva enfin, ayant perdu quarante mille francs, qu'il paya sans que sa physionomie décelât la moindre émotion. Roger lui dit: " Ce que nous avons fait ce soir ne signifie rien, vous dormiez à moitié; je ne veux pas de votre argent. -Vous plaisantez, répondit le flegmatique Hollandais; j'ai très bien joué, mais les dés ont été contre moi. Je suis sûr de pouvoir toujours vous gagner en vous rendant quatre trous. Bonsoir! " Et il le quitta. Le lendemain, nous apprîmes que, désespéré de sa perte, il s'était brûlé la cervelle dans sa chambre après avoir bu un bol de punch. Les quarante mille francs gagnés par Roger étaient étalés sur une table, et Gabrielle les contemplait avec un sourire de satisfaction. " Nous voilà bien riches, dit-elle; que ferons-nous de tout cet argent? " Roger ne répondit rien; il paraissait comme hébété depuis la mort du Hollandais. " Il faut faire mille folies, continua la Gabrielle: argent gagné aussi facilement doit se dépenser de même. Achetons une calèche et narguons le préfet maritime et sa femme. Je veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un congé et allons à Paris; ici, nous ne viendrons jamais à bout de tant d'argent! " Elle s'arrêta pour observer Roger, qui les yeux fixés sur le plancher, la tête appuyée sur sa main, ne l'avait pas entendue, et semblait rouler dans sa tête les plus sinistres pensées. " Que diable as-tu, Roger? s'écria-t-elle en appuyant une main sur son épaule. Tu me fais la moue, je crois; je ne puis t'arracher une parole. - Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec un soupir étouffé. - Malheureux! Dieu me pardonne, n'aurais-tu pas des remords pour avoir plumé ce gros mynheer? " Il releva la tête et la regarda d'un oeil hagard. " Qu'importe!... poursuivit-elle, qu'importe qu'il ait pris la chose au tragique et qu'il se soit brûlé ce qu'il avait de cervelle! Je ne plains pas les joueurs qui perdent; et certes son argent est mieux entre nos mains que dans les siennes; il l'aurait dépensé à boire et à fumer au lieu que, nous, nous allons faire mille extravagances toutes plus élégantes les unes que les autres. " Roger se promenait par la chambre, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et remplis de larmes. Il vous aurait fait pitié si vous l'aviez vu. " Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient bien croire que tu as triché? - Et si cela était vrai? s'écria-t-il d'une voix sourde en s'arrêtant devant elle. - Bah! répondit-elle en souriant, tu n'as pas assez d'esprit pour tricher au jeu. - oui, j'ai triché, Gabrielle; j'ai triché comme un misérable que je suis. " Elle comprit à son émotion qu'il ne disait que trop vrai: elle s'assit sur un canapé et demeura quelque temps sans parler " J'aimerais mieux, dit-elle enfin d'une voix très émue, j'aimerais mieux que tu eusses tué dix hommes que d'avoir triché au jeu. " Il y eut un mortel silence d'une demi-heure. Ils étaient assis tous les deux sur le même sofa, et ne se regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier, et lui dit bonsoir d'une voix assez calme. " Bonsoir! " lui répondit-elle d'un ton sec et froid. Roger m'a dit depuis qu'il se serait tué ce jour-là même s'il n'avait craint que nos camarades ne devinassent la cause de son suicide. Il ne voulait pas que sa mémoire fût infâme. Le lendemain, Gabrielle fut aussi gaie qu'à l'ordinaire: on eût dit qu'elle avait déjà oublié la confidence de la veille. Pour Roger, il était devenu sombre, fantasque, bourru; il sortait à peine de sa chambre, évitant ses amis, et passait souvent des journées entières sans adresser une parole à sa maîtresse. J'attribuais sa tristesse à une sensibilité honorable, mais excessive, et j'essayai plusieurs fois de le consoler; mais il me renvoyait bien loin en affectant une grande indifférence pour son partner malheureux. Un jour même, il fit une sortie violente contre la nation hollandaise, et voulut me soutenir qu'il ne pouvait pas y avoir en Hollande un seul honnête homme. Cependant il s'informait en secret de la famille du lieutenant hollandais ; mais personne ne pouvait lui en donner des nouvelles. Six semaines après cette malheureuse partie de trictrac, Roger trouva chez Gabrielle un billet écrit par un aspirant qui paraissait la remercier de bontés qu'elle avait eues pour lui, Gabrielle était le désordre en personne, et le billet en question avait été laissé par elle sur sa cheminée. Je ne sais si elle avait été infidèle, mais Roger le crût, et sa colère fut épouvantable. Son amour et un reste d'orgueil étaient les seuls sentiments qui pussent encore l'attacher à la vie, et le plus fort de ses sentiments allait être ainsi soudainement détruit. Il accabla d'injures l'orgueilleuse comédienne; et, violent comme il était, je ne sais comment il se fit qu'il ne la battît pas. " Sans doute, lui dit-il, ce freluquet vous a donné beaucoup d'argent? C'est la seule chose que vous aimiez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de nos matelots s'il avait de quoi les payer - Pourquoi pas? répondit froidement l'actrice. oui, je me ferais payer par un matelot, mais... je ne le volerais pas. " Roger poussa un cri de rage. Il tira en tremblant son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des yeux égarés; puis, rassemblant toutes ses forces, il jeta l'arme à ses pieds et s'échappa de l'appartement pour ne pas céder à la tentation qui l'obsédait. Ce soir-là même, je passai fort tard devant son logement, et, voyant de la lumière chez lui, j'entrai pour lui emprunter un livre. Je le trouvai fort occupé à écrire. Il ne se dérangea point, et parut à peine s'apercevoir de ma présence dans sa chambre. Je m'assis près de son bureau, et je contemplai ses traits; ils étaient tellement altérés, qu'un autre que moi aurait eu de la peine à le reconnaître. Tout d'un coup j'aperçus sur le bureau une lettre déjà cachetée, et qui m'était adressée. Je l'ouvris aussitôt. Roger m'annonçait qu'il allait mettre fin à ses jours, et me chargeait de différentes commissions. Pendant que je lisais, il écrivait toujours sans prendre garde à moi: c'était à Gabrielle qu'il faisait ses adieux... Vous pensez quel fut mon étonnement, et ce que je dus lui dire, confondu comme je l'étais de sa résolution. " Comment, tu veux te tuer, toi qui es si heureux? - Mon ami, me dit-il en cachetant sa lettre, tu ne sais rien; tu ne me connais pas, je suis un fripon; je suis si méprisable, qu'une fille de joie m'insulte; et je sens si bien ma bassesse, que je n'ai pas la force de la battre. " Alors il me raconta l'histoire de la partie de trictrac, et tout ce que vous savez déjà. En l'écoutant, j'étais pour le moins aussi ému que lui; je ne savais que lui dire; je lui serrais les mains, j'avais les larmes aux yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin l'idée me vint de lui représenter qu'il n'avait pas à se reprocher d'avoir causé volontairement la mine du Hollandais, et que, après tout, il ne lui avait fait perdre par sa... tricherie... que vingt-cinq napoléons. " Donc! s'écria-t-il avec une ironie amère, je suis un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant d'ambition! N'être qu'un friponneau!... " Et il éclata de rire. Je fondis en larmes. Tout à coup la porte s'ouvrit; une femme entra et se précipita dans ses bras: c'était Gabrielle. " Pardonne-moi, s'écria-t-elle en l'étreignant avec force, pardonne-moi. Je le sens bien, je n'aime que toi. Je t'aime mieux maintenant que si tu n'avais pas fait ce que tu te reproches. Si tu veux, je volerai, j'ai déjà volé... Oui, j'ai volé, j'ai volé une montre d'or... Que peut-on faire de pis? " Roger secoua la tête d'un air d'incrédulité; mais son front parut s'éclaircir " Non, ma pauvre enfant, dit-il en la repoussant avec douceur, il faut absolument que je me tue. Je souffre trop, je ne puis résister à la douleur que je sens là. - Eh bien, si tu veux mourir Roger je mourrai avec toi! Sans toi, que m'importe la vie! J'ai du courage, j'ai tiré des fusils; je me tuerai tout comme un autre. D'abord, moi qui ai joué la tragédie, j'en ai l'habitude. " Elle avait les larmes aux yeux en commençant, cette dernière idée la fit rire, et Roger lui-même laissa échapper un sourire. " Tu ris, mon officier, s'écria-t- elle en battant des mains et en l'embrassant; tu ne te tueras pas! " Et elle l'embrassait toujours, tantôt pleurant, tantôt riant, tantôt jurant comme un matelot; car elle n'était pas de ces femmes qu'un gros mot effraie. Cependant je m'étais emparé des pistolets et du poignard de Roger et je lui dis: . " Mon cher Roger, tu as une maîtresse et un ami qui t'aiment. Crois-moi, tu peux encore avoir quelque bonheur en ce monde. " Je sortis après l'avoir embrassé, et je le laissai seul avec Gabrielle. Je crois que nous ne serions parvenus qu'à retarder seulement son funeste dessein, s'il n'avait reçu du ministre l'ordre de partir comme premier lieutenant, à bord d'une frégate qui devait aller croiser dans les mers de l'Inde, après avoir passé au travers de l'escadre anglaise qui bloquait le port. L'affaire était hasardeuse. Je lui fis entendre qu'il valait mieux mourir noblement d'un boulet anglais que de mettre fin lui-même à ses jours, sans gloire et sans utilité pour son pays. Il promit de vivre. Des quarante mille francs, il en distribua la moitié à des matelots estropiés ou à des veuves et des enfants de marins. Il donna le reste à Gabrielle, qui d'abord jura de n'employer cet argent qu'en bonnes oeuvres. Elle avait bien l'intention de tenir parole, la pauvre fille; mais l'enthousiasme était chez elle de courte durée. J'ai su depuis qu'elle donna quelques milliers de francs aux pauvres. Elle s'acheta des chiffons avec le reste. Nous montâmes, Roger et moi, sur une belle frégate, la Galatée: nos hommes étaient braves, bien exercés, bien disciplinés; mais notre commandant était un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu'il jurait mieux qu'un capitaine d'armes, parce qu'il écorchait le français et qu'il n'avait jamais étudié la théorie de sa profession, dont il entendait assez médiocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa d'abord. Nous sortîmes heureusement de la rade, grâce à un coup de vent qui força l'escadre de blocus de gagner le large, et nous commençâmes notre croisière par biler une corvette anglaise et un vaisseau de la compagnie sur les côtes de Portugal. Nous voguions lentement vers les mers de l'Inde, contrariés par les vents et par les fausses manoeuvres de notre capitaine, dont la maladresse augmentait le danger de notre croisière. Tantôt chassés par des forces supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux marchands, nous ne passions pas un seul jour sans quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le détail de la frégate dont il était chargé, ne pouvaient distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l'officier le plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que son service était fini, il se renfermait dans sa chambre, sans livres, sans papier; il passait des heures entières couché dans son cadre, et le malheureux ne pouvait dormir. Un jour voyant son abattement, je m'avisai de lui dire: " Parbleu! mon cher, tu t'affliges pour peu de chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais, bien! - et tu as des remords pour plus d'un million. or dis-moi, quand tu étais l'amant de la femme du préfet de..., n'en avais-tu point? Pourtant elle valait mieux que vingt-cinq napoléons. " Il se retourna sur son matelas sans me répondre. Je poursuivis: " Après tout, ton crime, puisque tu dis que c'est un crime, avait un motif honorable, et venait d'une âme élevée. " Il tourna la tête et me regarda d'un air furieux. " oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait Gabrielle? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière chemise pour toi... Si tu perdais, elle était réduite à la misère... C'est pour elle, c'est par amour pour elle que tu as triché. Il y a des gens qui tuent par amour... qui se tuent... Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un homme comme nous, il y a plus de courage à... voler, pour parler net, qu'à se tuer " Peut-être maintenant, me dit le capitaine interrompant son récit, vous semblé-je ridicule. Je vous assure que mon amitié pour Roger me donnait, dans ce moment, une éloquence que je ne retrouve plus aujourd'hui; et, le diable m'emporte, en lui parlant de la sorte, j'étais de bonne foi, et je croyais tout ce que je disais. Ah! j'étais jeune alors! Roger fut quelque temps sans répondre; il me tendit la main. " Mon ami, dit-il en paraissant faire un grand effort sur lui-même, tu me crois meilleur que je ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu'à gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise... Moi, estimer mon honneur moins que vingt cinq napoléons!... Quelle bassesse! oui, je serais heureux de pouvoir me dire: " J'ai volé pour tirer Gabrielle de la misère... " Non!... non! je ne pensais pas à elle... Je n'étais pas amoureux dans ce moment... J'étais un joueur... j'étais un voleur... J'ai volé de l'argent pour l'avoir à moi... et cette action m'a tellement abruti, avili, que je n'ai plus aujourd'hui de courage ni d'amour... je vis, et je ne pense plus à Gabrielle... je suis un homme fini. " Il paraissait si malheureux que, s'il m'avait demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés. Un certain vendredi, jour de mauvais augure nous découvrîmes une grosse frégate anglaise, l'Alceste, qui prit chasse sur nous. Elle portait cinquante-huit canons, nous n'en avions que trente-huit. Nous fîmes force de voiles pour lui échapper; mais sa marche était supérieure; elle gagnait sur nous à chaque instant, il était évident qu'avant la nuit, nous serions contraints de livrer un combat inégal. Notre capitaine appela Roger dans sa chambre, où ils furent un grand quart d'heure à consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit par le bras, et me tira à l'écart. " D'ici à deux heures, me dit-il, l'affaire va s'engager; ce brave homme là-bas qui se démène sur le gaillard d'arrière a perdu la tête. Il y avait deux partis à prendre: le premier, le plus honorable, était de laisser l'ennemi arriver sur nous, puis de l'aborder vigoureusement en jetant à son bord une centaine de gaillards déterminés; l'autre parti, qui n'est pas mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger en jetant à la mer une partie de nos canons. Alors nous pourrions serrer de très près la côte d'Afrique que nous découvrons là- bas à bâbord. L'Anglais, de peur de s'échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper; mais notre... capitaine n'est ni un lâche ni un héros: il va se laisser démolir de loin à coups de canon, et, après quelques heures de combat, il amènera honorablement son pavillon. Tant pis pour vous: les pontons de Portsmouth vous attendent. Quant à moi, je ne veux pas les voir - Peut-être, lui dis-je, nos premiers coups de canon feront-ils à l'ennemi des avaries assez fortes pour l'obliger à cesser la chasse. - Écoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux me faire tuer; il est temps que j'en finisse. Si par malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole que tu me jetteras à la mer. C'est le lit où doit mourir un bon marin comme moi. - Quelle folie! m'écriai-je, et quelle commission me donnes-tu là! - Tu rempliras le devoir d'un bon ami. Tu sais qu'il faut que je meure. Je n'ai consenti à ne pas me tuer que dans l'espoir d'être tué, tu dois t'en souvenir. Allons, fais-moi cette promesse; si tu me refuses, je fais demander ce service à ce contremaître, qui ne me refusera pas. " Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis: " Je te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu que tu sois blessé à mort, sans espérance de guérison. Dans ce cas, je consens à t'épargner des souffrances. - Je serai blessé à mort ou bien je serai tué. " Il me tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors, il fut plus calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur son visage. Vers trois heures de l'après-midi les canons de chasse de l'ennemi commencèrent à porter dans nos agrès. Nous carguâmes alors une partie de nos voiles: nous présentâmes le travers à l'Alceste, et nous fîmes un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec vigueur. Après environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien à propos, voulut essayer l'abordage. Mais nous avions déjà beaucoup de morts et de blessés, et le reste de notre équipage avait perdu de son ardeur; enfin nous avions beaucoup souffert dans nos agrès, et nos mâts étaient fort endommagés. Au moment où nous déployâmes nos voiles pour nous rapprocher de l'Anglais, notre grand mât, qui ne tenait plus à rien, tomba avec un fracas horrible. L'Alceste profita de la confusion où nous jeta d'abord cet accident. Elle vint passer à notre poupe en nous lâchant à demi-portée de pistolet toute sa bordée; elle traversa de l'avant à l'arrière notre malheureuse frégate, qui ne pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons. Dans ce moment, j'étais auprès de Roger, qui s'occupait à faire couper les haubans qui retenaient encore le mât abattu. Je le sens qui me serrait le bras avec force; je me retourne, et je le vois renversé sur le tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir un coup de mitraille dans le ventre. Le capitaine courut à lui: " Que faire, lieutenant? s'écria-t-il. - Il faut clouer notre pavillon à ce tronçon de mât et nous faire couler " Le capitaine le quitta aussitôt, goûtant fort peu ce conseil. " Allons, me dit Roger souviens-toi de ta promesse. - Ce n'est rien, lui dis-je, tu peux en revenir - Jette-moi par-dessus le bord, s'écria-t-il en jurant horriblement et me saisissant par la basque de mon habit; tu vois bien que je n'en puis réchapper: jette- moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre pavillon. " Deux matelots s'approchèrent de lui pour le porter à fond de cale. " À vos canons, coquins, s'écria-t-il avec force: tirez à mitraille et pointez au tillac. Et toi, si tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour le plus lâche et le plus vil de tous les hommes! " Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le capitaine appeler son aspirant et lui donner l'ordre d'amener notre pavillon. " Donne-moi une poignée de main ", dis-je à Roger Au moment même où notre pavillon fut amené... " Capitaine, une baleine à bâbord! interrompit un enseigne accourant à nous. - Une baleine? s'écria le capitaine transporté de joie et laissant là son récit. Vite, la chaloupe à la mer! la yole à la mer toutes les chaloupes à la mer! - Des harpons, des cordes! etc. " Je ne pus savoir comment mourut le pauvre lieutenant Roger 1830 Source: http://www.poesies.net