Discours De Réception De Prosper Jolyot De Crébillon. (1731) Par Prosper Jolyot De Crébillon Père. (1674-1762) Le 27 Septembre 1731. Remerciement prononcé le 27 Septembre 1731. par M. de Crebillon, lorsqu’il fut reçu à la place de M. de la Faye. TABLE DES MATIERES Muse, voici le jour... Vers Adressés A M. De Fontenelle. Compliment Au Roi, Sur Le Rétablissement De Sa Santé. Vers Du même M. De Crebillon, récités au Roi après son Compliment. Réponse Au Discours De Réception De L’Abbé Girard. Compliment Au Roi Sur Le Glorieux Succès De Sa Campagne. Notes. Muse, voici le jour... Muse, voici le jour si long-temps attendu, Jour dont aucun espoir ne m’annonçoit l’Aurore; Jour heureux, qui pour nous ne luiroit point encore, Si de nos seuls succès sa course eût dépendu. Muse, vous le voyez; une troupe immortelle Daigne vous partager ses honneurs, ses emplois: Parlez, et s’il se peut, justifiez son choix: Mais ne prononcez rien qui ne soit digne d’elle. Apollon, c’est ici que tu dois m’avouer. Puisque ta voix m’appelle au Temple de Mémoire; Je ne demande rien qui ne soit à ta gloire, Ce sont tes savoris que je voudrois louer. Aucun fiel n’a jamais empoisonné ma plume. Serois-je pour chanter des efforts superflus? Dieu des vers, aux rayons dont brillent tes Elus, Souffre pour un moment que mon feu se rallume. Je les vois tout couverts de ces rayons divins: Dans leurs mains chaque jour tu déposes ta Lyre; Ma Muse, un jour de gloire est un jour de délire, Sers mon audace, et prends la Lyre dans leurs mains. Téméraire, arrêtez, et respectez Minerve; Elle a, comme Apollon, ses Autels en ces lieux: La Raison y préside, et son front sérieux Se rideroit aux traits d’une indiscrette verve. Je la vois qui déja blâme nos vains efforts; Puisque du moindre excès sa dignité s’offense, Muse, ne célébrons que ma reconnoissance: La Raison elle-même avoura nos transports. Mais quel éclat nouveau tout-à-coup m’environne? Sommes-nous sur l’Olimpe ou dans le champ de Mars? Quel charme vient d’unir sous mêmes étendards Les ensans des neuf Soeurs aux Enfans de Bellone? Pourpre, Mitres et Croix, Mars, Neptune et Thémis, Tout se confond ici, s’allie et s’humanise; Sans orgueil avec moi le Héros fraternise, Et je ne crois plus voir qu’une troupe d’amis. Ame de Richelieu, contemple ton ouvrage, Qui doit ainsi que toi percer la nuit des temps: Ces illustres Mortels, sans cesse renaissans, Comme pour t’assurer un éternel hommage. Dans l’art de gouverner moins Ministre que Roi, L’Univers, en tremblant, adora ton genie; Tout plia devant toi dans le cours de ta vie: Tu soumets l’avenir et régnes après toi. Cependant il n’est plus, ce mortel si célébre, Qui fit trembler Thétis et le fier Dieu de l’Ebre. Quelle éclipse pour vous! Et quel astre nouveau Pouvoit ici du jour ramener le flambeau? Mais en Sujets la France aussi riche que Rome, En même temps regrette et produit un grand homme. Armand vous laissoit-il l’espoir d’un successeur? Il apparut, cueillit ce sublime héritage; Et sur Armand Seguier eut même un avantage, Du plus grand des mortels il fut le Précurseur. Louis, ô nom chéri! Souverain adorable; Des caprices du Sort exemple mémorable, A tes Mânes sacrés nous n’offrons plus de fleurs Que nos regrets profonds n’arrosent de nos pleurs. Vous, qui l’avez suivi de victoire en victoire, A la fois compagnon et témoin de sa gloire, Qui de tout votre sang fûtes la consacrer, Guerrier, qui mieux que vous pourroit la célébrer? Quel Roi mérita mieux une auguste louange? De dons et de vertus quel précieux mélange! C’étoit après les Dieux, l’ame de l’Univers. Roi, grand par ses exploits plus grand par ses revers; La mort termine en vain son illustre carrière. Ce demi-Dieu mortel ressemble à la lumière Qui prend de nouveaux feux dans l’ombre de la nuit; Et semble encor s’accroître au moment qu’elle fuit. France, console-toi, LOUIS vient de renaître; Des Hommes tels que lui peuvent-ils cesser d’être? Digne Trône d’un Roi fameux par ses travaux, On diroit que le Ciel te doive des Héros; Que le Sang des Bourbons, Tige heureuse et séconde, Doive dans chaque Enfant donner un Maître au Monde. François, loin de gémir sous d’odieuses loix, Vous retrouvez toujours vos Pères dans vos Rois. Votre bonheur constant ne dépend point des Parques. A peine vous perdez le plus grand des Monarques, Qu’un autre, jeune encor, fait briller des vertus, Que Rome à quarante ans admiroit dans Titus. Juste, clément, pieux, son austère jeunesse Semble déjà dicter les loix de sa vieillesse. Un Ministre attentif, prudent, religieux Fuyant des vains lauriers l’état ambitieux, Qui fait, du bien public sage dépositaire, User, en citoyen, du pouvoir arbitraire; Aigle de Jupiter, mais ami de la Paix, Il gouverne la foudre, et ne tonne jamais. LOUIS, c’est mériter l’Empire de la Terre, Que savoir dignement confier son tonnerre. Tu crains, après ces Noms, de reparoître au jour, La Faye; et que crains-tu? C’est ici ton séjour, Vient t’y montrer paré de ces graces naïves, Qu’Apollon dans tes Vers semble tenir captives. De ton génie heureux prête-moi la douceur. Viens toi-même établir ton foible Successeur. De combien d’agrémens ta raison fut ornée? Sur quels objets encor parut-elle bornée? Le goût du vrai, du beau, censeur ingénieux, Qui, sans s’humilier, montroit à faire mieux: Le Sel Athénien, l’Urbanité Romaine; Tour à tour Lélius, Malherbe, ou la Fontaine; Aimable paresseux plongé dans le loisir, Quel n’eût il pas été? Mais sa Muse volage Parmi tant de talens qui n’avoit qu’à choisir, Aimoit trop de l’esprit le doux libertinage. Quelle perte pour vous! Quelle honte pour moi! Apollon, je me tais; j’espérois mieux de toi. Il faut plus de grandeur, quand l’audace est extrême. Sur ta foi j’ai suivi mon orgueilleux projet: Tu ne te plaindras pas du moins de mon sujet; Et tu me le fais croire au-dessus de toi-même. Vers Adressés A M. De Fontenelle. par M. de Crébillon De L’Académie Françoise. Prononcés dans la même Académie. Toi ([1]), qui fus animé d’un souffle d’Apollon, Dépositaire heureux de son talent suprême, Esprit divin, qui n’eus d’autre pair que lui-même, Héros de Melpomène et du sacré vallon, Parois, nous consacrons une Fête à ta gloire, À ce nom qui suffit pour nous illustrer tous; Viens voir un héritier digne de ta mémoire, Une seconde fois renaître parmi nous. LOUIS, ton règne fut le règne des merveilles; L’Univers est encor rempli de tes hauts faits; Mais les lauriers cueillis par l’aîné des Corneilles; Font voir que tu fus grand jusques dans tes Sujets. Si ton auguste Fils n’a point vu le Permesse Enfanter sous ses loix ce Mortel si fameux Il a dans ses Neveux un Sujet que la Grèce Eût placé dès l’enfance au rang des Demi-Dieux. Jeune encor; ses Ecrits excitèrent l’envie; Mais il en triompha par leur sublimité. À peine il vit briller l’aurore de sa vie, Qu’il vous parut déjà dans sa maturité. S’il cueillit en Nestor les fruits de sa jeunesse, Dix-sept lustres n’ont point ralenti ses talents; L’âge qui détruit tout, rajeunit sa vieillesse, Son génie étoit fait pour braver tous les temps, Albion ([2]) qui prétend nous servir de modèle, Croit que Lok et Newton n’eurent jamais d’égaux; Le Germain, que Leibnits compte peu de Rivaux; Et nous, que L’Univers n’aura qu’un Fontenelle. Prodigue en sa faveur, le Ciel n’a point borné Les présens qu’il lui fit aux seuls dons du génie; Minerve l’instruisit, et son coeur fut orné De toutes les vertus par les soins d’Uranie. Loin de s’enorgueillir de l’éclat de son nom, Modeste, retenu, simple, même timide, On diroit quelquefois qu’il craint d’avoir raison, Et n’ose prononcer un avis qui décide. Illustres Compagnons de ce nouveau Nestor, Assemblés pour lui ceindre une double couronne, Pour la rendre à ses yeux plus précieuse encor, Parez-la des lauriers que votre main moissonne. C’est ici le séjour de l’immortalité; En vain mille ennemis attaquent votre gloire, Ces Auteurs ténébreux passeront l’onde noire; C’est vous qui tiendrez lieu de la postérité. Si les Ecrits pervers, la noirceur, l’impudence, Ont fermé votre Temple aux hommes sans honneur; Les talens, le génie et la noble candeur, Ont toujours parmi vous trouvé leur récompense. Le foin de célébrer le plus grand des Mortels, N’est pas, quoique constant, le seul qui vous anime; Quelquefois des Mortels d’un ordre moins sublime Ont vu brûler pour eux l’encens sur vos Autels. Daignez donc soutenir le zèle qui m’inspire, Pour chanter Fontenelle il faut plus d’une voix. Ranimez les accens d’un vieux Chantre aux abois, Ou du moins un moment prêtez-moi votre Lyre, Assidu parmi vous, dix lustres de travaux Ont déjà signalé sa brillante carrière, Mais ce ne fut pour vous qu’un instant de lumière, Condamnez Fontenelle à dix lustres nouveaux. Pour pénétrer le Ciel et ses routes profondes, Destin, accorde-lui des jours sains et nombreux. Il en fallut beaucoup pour parcourir les mondes, II en faut encor plus pour contenter nos voeux. Compliment Au Roi, Sur Le Rétablissement De Sa Santé. Par M. De Crebillon, Directeur De L’Académie, Le 17 Novembre 1741. Sire, Votre Majesté vient de voir dans nos transports et dans nos acclamations, une image naïve de l’état déplorable où la crainte de perdre un si digne Souverain, avait réduit toute la France; et on ne lira point sans étonnement, que le plus aimable et le meilleur de tous les Rois nous ait coûté plus de larmes que les Tyrans n’en ont j’aurais fait répandre. L’admiration des Etrangers, et l’amour des Peuples, furent toujours des objets de la plus noble ambition: César lui-même se fût estimé trop heureux de pouvoir inspirer ces sentiments dans le cours d’une longue vie; et VOTRE MAJESTÉ, qui les inspira dès l’enfance, qui les a justifiés chaque jour, nous en a fait une sorte de religion dans le cours de six mois. Trop heureux les François, fi V. M. plus ménagère d’une vie si précieuse, n’éprouvait pas si souvent leur tendresse, et ne leur causait pas des alarmes plus terribles pour eux que la haine d’un ennemi, qui, grâce à votre valeur, ne nous donne plus d’autre soin que celui de vous élever des Trophées! Puisse l’Académie Françoise, SIRE, après avoir partagé vivement la douleur et la joie de tant de fidèles Sujets, célébrer au gré, de ses voeux les vertus d’un si grand Maître! Vers Du même M. De Crebillon, récités au Roi après son Compliment. Quel orage soudain s’élève et m’environne! L’épouvante et l’horreur règnent de toutes parts! Que de gémissements! L’air mugit, le Ciel tonne; Dieux! quels tristes objets s’offrent à mes regards! Où suis-je? Quoi, je touche à l’infernale rive! François infortunés, y portez-vous vos pas? Qui vous amène en foule aux portes du trépas? J’entends parmi vos pleurs une bouche plaintive Articuler ces mots qui me glacent d’effroi: O déplorable sang! O malheureuse Reine!... La-Reine!... Ah! c’en est fait, notre Mort est certaine. La France va donc perdre et son Père, et son Roi, François, le désespoir où votre âme se livre, Doit aller aussi loin que la rigueur du Sort. Si LOUIS ne vit plus, il faut cesser de vivre: Pouvons-nous souhaiter une plus digne mort? Roi, notre unique bien, quoi! la Parque perfide Voudrait porter sur vous une main parricide!... Mais quel bruit éclatant vient agiter les airs! Quelle étrange lueur roule dans les ténèbres! À travers tant d’objets terribles et funèbres, Je vois quelque clarté pâlir dans les Enfers. Est-ce le Dieu des Morts qui tient sa cour funeste? Mais non, ce qui paraît n’a rien que de céleste. Et quel est donc le Dieu que je vois accourir? Il tend vers nous les bras, c’est pour nous secourir: Mille rayons brillants forment son Diadème: Le Dieu des Morts n’a point ce port majestueux, Cet air noble et touchant, ni ce front vertueux: C’est, je n’en doute plus, LOUIS LE GRAND lui-même Qui vient sécher nos pleurs et calmer nos regrets. Hélas! il veille encor sur ses anciens Sujets. Ce Roi, qui si longtemps a gouverné la terre, Règne-t-il en des lieux inconnus au tonnerre? On dirait qu’aux Enfers il va donner des lois: Voilà ses traits, ses yeux, je reconnais sa voix. « Fermez, dit-il, fermez la retraite des Ombres; « Mon Fils n’entrera point dans les Royaumes sombres: « S’il mourait, que d’exploits seraient ensevelis! « Et qui pourra compter les exploits de mon Fils! « Entre César et moi le Ciel marque sa place: « Mais les Dieux seront lents à terminer ses jours; « Et si la Gloire a droit d’en prolonger le cours, « Il n’est point de Nestor que son âge n’efface. « François, vous reverrez ce Roi si généreux « Puissent le voir aussi les fils de vos neveux. Il dit, et tout-à-coup les Enfers disparaissent La mort fuit, le jour vient, et les François renaissent. Mais quel éclat nouveau vient embellir ces lieux? Passons-nous des Enfers dans le séjour des Dieux? Quels feux étincelants brillent sur l’hémisphère? Ah! si c’était LOUIS.... Mais en vain je l’espère, Il est trop occupé de ses nobles travaux Il brave également la mort et le repos. Qu’est-ce donc que je vois? C’est un autre lui-même, La Gloire, je le juge à sa beauté suprême; C’est elle en ce moment qui vient nous l’annoncer? La Gloire prend toujours soin de le devancer. Hélas! il est donc vrai, nous allons voir paraître Ce Héros le plus grand que le Ciel ait fait naître? Venez, voyez, chantez l’aimable Souverain Dont vous a fait présent la faveur du Destin. O François! Peuple heureux et si digne de l’être, Venez en rendre grâce à votre auguste Maître: C’est lui, c’est sa bonté qui vous rend tous heureux; Qu’il soit après le Ciel l’objet de tous nos voeux; Qu’en vos Temples pour lui sans cesse l’encens fume; Que par le Peuple épars le salpêtre s’allume; Que le feu s’élançant par éclats dans les Cieux, De leur reconnaissance aille instruire les Dieux. Réponse Au Discours De Réception De L’Abbé Girard. Le 29 Décembre 1744. Réponse de M. De Crébillon aux discours de M. l'abbé Girard, et de M. l'abbé de Bernis Discours prononcé dans la séance publique. Le Mardi 29 décembre 1744 Paris Palais Du Louvre. Monsieur, (3) Vous avez recherché avec empressement l’Académie, c’étoit faire son éloge; elle vous reçoit, c’est faire le vôtre; heureux si, en nous associant les Hommes célèbres qui nous sont indiqués par les suffrages du Public, nous n’avions pas de si grandes pertes à déplorer; celle que nous venons de faire dans la personne de votre illustre prédécesseur, nous coûtera des regrets éternels; en vain nous retrouvvons en vous ses vertus et ses talens; les mêmes charmes ne font pas la même personne, et il est souvent plus aisandé d’être dédommagés que consolés; d’ailleurs, l’estime, l’amitié et la reconnoissance perdroient trop de leurs plus belles fonctions, si l’on pouvoit oublier les morts: un souvenir durable est le plus digne monument que nous puissions ériger aux Hommes vertueux; et que ne devons-nous point à la mémoire de M. l’Abbé Rothelin? Ce fut un des plus grands sujets que l’Académie ait jamais eu; recommandable par sa naissance, par son attachement à ses devoirs, par ses liaisons, par ses moeurs; l’esprit orné, mais naturel, et qui ne connut jamais d’autre art que celui de dire son avis, sans humilier celui des autres. Critique sage, profond et poli; mais ferme lorsqu’il s’agissoit de sacrifier ces endroits défectueux que les Auteurs, soit dégoût, soit paresse ou vanité si l’on veut, cherchent toujours à justifier; ce seroit peu de dire qu’il aima les Lettres, il les protégea, et plusieurs d’entre ceux qui les cultivent, ne le désavoueront point pour protecteur, ni même pour bienfaiteur: magnifique, libéral, il ne lui manqua, pour être un second Mécène, que les trésors du favori d’Auguste; mais s’il ne les eut pas dans les mains, il les eut dans le coeur. L’air de dignité qui donne du relief aux plus grandes vertus, ou qui sert du moins à les faire respecter, la décence qui les décore, si elle ne les suppose pas toujours, regnoit dans les moindres actions de M. l’Abbé Rothelin, non comme des ornemens empruntés pour parer les dehors, mais à titre de qualités personnelles et nées avec lui; enfin il fit honneur à sa naissance, à son état et à l’Académie. Les louanges que je donne à votre Prédécesseur, Monsieur, sont d’autant moins suspectes, que je suis peut-être de tous les Académiciens, celui qui a le moins profité du bonheur de l’avoir pour Confrère. Puisque nos usages, Monsieur, (4) et la fatalité de mon ministère me forcent, pour ainsi dire, de rendre aujourd’hui les derniers devoirs au mort que vous remplacez, et que d’ailleurs il est naturel d’entretenir de nos pertes ceux que nous avons choisis pour les réparer, je viens à M. l’Abbé Gédoyn. Si le genre de vie qu’il avoit embrassé, ne lui permit point de se dévouer au service de l’État, ainsi que ses ancêtres, il n’en fut pas moins utile à sa Patrie, par le désir ardent qu’il avoit pour l’accroissement des Lettres, auquel il contribua si long-temps lui-même. Son assiduité parmi nous, son attachement pour la Compagnie, non- seulement nous le rendirent infiniment cher, mais lui avoient gagné toute notre confiance; et nous regretterons toujours cette aimable franchise avec laquelle il nous disoit si souvent et si bien nos vérités; talent désirable dans la société, mais quelquefois dangereux, à moins qu’il ne soit soutenu par les qualités qui brilloient dans Monsieur l’Abbé Gédoyn; beaucoup de probité, beaucoup d’esprit, beaucoup d’érudition, et un grand usage du monde. Je ne dirai rien de ses Ouvrages, ce ne seroit qu’une répétition de ce que vous en avez dit, et il seroit difficile de rien ajouter au tour ingénieux que vous avez pris pour louer votre Prédécesseur. Votre génie a paru jusqu’ici tourner du côté de la Poësie; mais vous avez généreusement sacrifié votre goût particulier à celui que M. l’Abbé Gédoyn avoit pour l’Histoire, en nous donnant vous-même celle du progrès des Lettres en France, et qui amenoit si naturellement l’éloge de notre Fondateur; éloge tant de fois entrepris, et avec si peu de succès, que l’on pourroit nous regarder moins comme ses Panégyristes, que comme un monument tacite de sa gloire. Mais c’est le sort de ces mortels fameux que la vertu élève au- dessus des autres hommes, de ne pouvoir être loués que par leur réputation. En vain les murs de ce Palais retentissent du nom de Louis LE GRAND: après beaucoup de louanges, et multipliées presque à l’infini, qui de nous pourra se flatter de lui en avoir donné qui fussent dignes de lui? et que n’aurons-nous point à craindre, si nous osons célébrer les vertus de son Successeur; de ce Roi l’objet de notre admiration, mais trop souvent le douloureux objet de nos larmes; de ce Père aimable qui fait voir chaque jour avec tant d’éclat, et à la gloire de notre Nation, que l’amour prodigieux des François pour leur Souverain, n’est pas un amour de caprice? Avec quelles couleurs enfin peindre un Héros que l’on vient de voir, jeune encore, et à peiné échappé au danger qui menaçait sa vie, que dis-je, presque mourant, se frayer tout-à- coup un chemin des bords de l’Achéron au faîte de la gloire? Ce dernier trait paraîtra sans doute trop poétique dans un discours en Prose; mais, Monsieur, en vous adressant la parole, il étoit bien juste de vous parler un moment votre langue maternelle. Compliment Au Roi Sur Le Glorieux Succès De Sa Campagne. Le 09 Septembre 1745. Sur le glorieux succès de sa Campagne, par M. De Crebillon, Directeur De L’Académie Françoise. Sire, Votre Majesté, en se couvrant d’une gloire nouvelle, n’a fait que varier nos alarmes. Vous avez voulu nous payer en Héros et en Roi, des sentiments d’amour que nous vous devions si naturellement comme à notre père; mais si nous vous avons vu partir avec confiance pour les succès; si la nouvelle d’une grande victoire n’a point étonné nos peuples; enfin si vous nous avez accoutumés sans peine à mépriser l’ennemi, quand vous allez combattre, j’ose assurer V. M. qu’Elle n’accoutumera jamais les François à lui voir hasarder sa Personne sacrée. Ce qu’on doit pardonner en faveur d’une réputation à faire, paroît de trop quand la réputation est faite. Dès qu’il nous faudra vous craindre vous-même, et pâlir les premiers à vos moindres mouvements, nous ne vous verrons plus partir sans murmurer. C’est dans ces occasions, SIRE, qu’il est permis à notre tendresse de parler avec liberté. Hé! comment pourrions-nous, sans frémir, nous rappeler qu’un petit coin de la terre inconnu jusqu’ici, ait vu dans un même jour ce que l’Univers a de plus grand, ce que la France a de plus précieux, exposé à des périls qui semblent n’être faits que pour le soldat? Cependant, Sire, quelles que soient nos craintes, vous n’entendrez point nos voix timides troubler le cours de vos conquêtes, ni vous demander la paix. Non, Sire, ne la donnez jamais à l’Europe cette paix tant désirée, que vos ennemis ne soient hors d’état de la troubler: qu’ils tombent ces audacieux, et que leur désolation apprenne à la terre effrayée combien les forces d’un Roi de France sont redoutables, sur-tout quand la sagesse et la valeur- du Monarque, sont encore au-dessus de sa puissance! Mais, SIRE, ne pouvons-nous pas nous flatter que V. M. qui vient d’être le témoin de l’intrépidité de ses troupes, comme elle en a été l’âme, daignera du moins leur confier le soin de sa vengeance, et qu’elle se contentera d’éclairer ces hommes généreux et fidèles dont elle a. tant de fois éprouvé le courage et le zèle? Victorieux, adoré et digne de l’être, il ne manque à V. M. qu’un peu d’amour pour elle- même, pour une vie glorieuse à laquelle la vie de tant de milliers d’hommes est si tendrement attachée. Notes. (1) Le grand Corneille. (2) L’Angleterre. (3) M. L’Abbé Girard. (4) M. L’Abbé De Bernis. Source: http://www.poesies.net