Le Quatrième Livre De La Franciade. Par Pierre De Ronsard (1524-1585). TOME IV TABLE DES MATIERES Argument Du Quatriesme Livre De La Franciade. Le Quatrième Livre De La Franciade. L'Autheur Parle De Luy-Mesme. Notes. Variantes. Notes Des Variantes. Argument Du Quatriesme Livre. Dicéese courrouce, sçachant la mort de sa fille Clymène, et pense comme il doit punir Francion, qu'il soupçonnoit en estre cause. Ce prince phrygien fait entendre à Hyante l'amour qu'il luy porte. Hyante et Francus vont le lendemain au temple; une corneille parle et advertit Amblois de n'accompagner Francion. Ce prince supplie Hyante de luy monster les roys qui sortiront de son estoc. Hyante discourt si elle doit aimer ou non. Elle commande à Francion d'apprester un sacrifice aux esprits des enfers, et se parfumer d'encens masle et autres semblables suffumigations. Il obeit à ce commandement Le poète descrit une fosse et horrible descente aux enfers. Après que Francus a immolé la victime et invoqué toutes les puissances de l'empire de Pluton, Hyante vient toute tremblante et folle de fureur, laquelle prophetise audit Francus son voyage es Gaules. Elle predit le songe du fantosme qui doit apparoistre à Marcomire, et ce que fera Marcomire ayant en son armée trois cens capitaines. Après, elle discourt comme les ames viennent et revont en nouveaux corps, et de quoy tout ce qui est vivant en ce monde prend sa naissance; que deviennent les ames, le corps mourant, quelle punition elles endurent aux enfers pour leurs pechez et comment elles s'en purgent, et par quel espace de temps. Francion sacrifie derechef aux deïtez infernales, et les ames sortent incontinent pour boire du sang de la victime. Lors il demande à Hyante qui sont ceux qu'il voit, et par ce moyen apprend sommairement quelques noms (1) des roys de France, les actes infames des vicieux et les gestes magnanimes des vertueux. Bref, ce livre est des plus beaux, pour estre divisé en quatre parties. La première est d'amour, la seconde de magie, la troisiesme de la philosophie pythagorique, dite *******. L'autheur se sert exprès de cette vieille opinion, à fin que cela luy soit comme un chemin et argument plus facile pour faire venir les esprits de nos roys en nouveaux corps; car, sans telle invention, il eust fallu se monstrer plustost historiographe que poète. La quatriesme partie consiste au narré de la première origine des monarques de France jusques à Pepin (2), duquel commence la seconde generation. Le Quatrième Livre De La Franciade. Qand la nouvelle au père fut venue, D'ardeur et d'ire une bouillante nue Pressa son coeur, qui menu sanglotoit. De coups plombez l'estomac se battoit, Pensant, songeant et discourant la sorte Comme sa fille en la mer estoit morte. II souspiroit, et d'un bourbier fangeux Des-honoroit sa barbe et ses cheveux; Prise de deuil, sa raison se fourvoye. (var 1) Son fils Orée aux oracles envoye, Auquel (cherchant d'un coeur devotieux Trois jours entiers la volonté des Dieux Par mainte offrande en victime immolée) Telle voix fut du trepié revelée: «Si le roy veut se soulager d'ennuy, Ne loge plus d'arondelles chez luy. (var 2)» Telle parole en doute respondue Fut aisément de ce prince entendue; C'est qu'il devoit, par prudente raison, Les estrangers chasser de sa maison, (var 3) Hommes sans foy, parjures et sans âme, Et du trespas de sa fille le blasme. «En nul pays la foy n'a plus de lieu, Disoit ce prince, et Jupin le grand Dieu N'a plus de soin de l'humaine malice, Et le peché ne craint plus la justice. Cest estranger, pauvre, chetif et nu, Un vif naufrage à ma rive venu, Couvert d'escume et de bourbe et de sable, Ah! que j'ay fait compagnon de ma table, Que j'ay voulu pour mon gendre choisir, Et luy partir ma terre à son plaisir, Moque mon sceptre, et, masqué de feintise, Ma vieille barbe et mes cheveux mesprise! Et, sous couleur d'un destin, ne veut point Par foy promise aux femmes estre joint, Second Paris, pirate qui consomme Ses ans sur l'eau. Toutefois ce preud'homme, Fin artisan de cauteleux moyens, Comme heritier du malheur des Troyens, En toute terre à l'impourveu se rue, Seduit des rois les filles et les tue; Puis, en faisant ses galères ramer, Lave le meurdre ez vagues de la mer, Met voile au vent; le vent, qui luy ressemble, Pousse sa voile et sa foy tout ensemble; Et tu le vois, Jupin aux rouges bras, Tu le vois bien, et ne le punis pas (var 4)! «Or, pour souler de vengeance mon ire, Je le veux pendre au mast de son navire, Couvert de soufre et de salpestre ardant, Afin qu'en l'air il se voye pendant, Vestu de flame, et sente consumée Sa triste vie esteinte de fumée [Ou bien du corps ses boyaux arracher Et membre à membre en morceaux les trancher, Puis les jeter sans droit de sepulture Parmy les champs, des mastins la pasture]. Que dis-je? Où suis-je? En quelle folle erreur, Troublé d'esprit, me pousse la fureur? Il ne faut pas qu'un prince debonnaire Du premier coup s'enflame de colère; Il ne doit croire aux flateurs de leger: Le commun bruit est tousjours mensonger. Il doit attendre et sagement cognoistre La verité que le temps fait paroistre; J'attendray donq; un roy ne doit sentir D'un prompt courroux un tardif repentir.» Tandis Francus, qui la saison espie, Aborde Hyante, et de tels mots la prie: «Vierge sans pair, dont la grace et les yeux Qui sous tes pieds presses serve ma teste, Qui de mon coeur remportes pour conqueste L'orgueil premier qui n'avoit point este D'un autre amour que du tien surmonté; Si la pitié, si l'humble courtoisie Peut des humains gaigner la fantaisie, Soit par mes pleurs ton courage adoucy; Guary ma playe et me prens à mercy. Quand je touchay ton isle de ma dextre, Je ne vins pas, ô destin! afin d'estre (var 5), Comme je suis, miserable amoureux, Ains pour chasser le peril dangereux Sui menassoit ma teste du naufrage, ourir devoy-je au plus fort de l'orage, Puisque sur terre Amour m'est plus amer Que la tempeste au milieu de la mer S Contre l'Amour, invincible adversaire, 'ay resisté, mais en vain, car l'ulcère S'en aigrissoit plus je voulois celer Le mal qu'il faut par force reveler.] L'homme seroit heureux en toute chose, S'il ne cachoit au fond de l'ame enclose La passion que nous engendre Amour, Qui de la vie embrunit le beau jour, Et verse au coeur par mauvaise coustume Bien peu de miel et beaucoup d'amertume. [Et toutesfois la raison et les yeux Nous font aymer! S'il est ainsy, ô Dieux, Que l'amour soit aux veines espandue Par la raison, vous l'avez cher vendue!] Heureux trois fois, voire quatre, un rocher Qui, sans tendons, sans muscles et sans chair, Vit insensible, et qui n'a l'ame atteinte Ny de douleur, ny d'amour, ny de crainte! Jevoudrois estre en quelque rive ainsi! Je vivrois dur, sans ame et sans souci, Où maintenant par trop de cognoissance Je sens mon mal, et si je n'ay puissance De delivrer mon esprit affligé, Que tes beux yeux retiennent engagé. (var 6)» Il dit ainsi; mainte larme roulée Onde sur onde en son sein est coulée. Hyante alors, souspirant d'autre part, Contre-respond: «Troyen, il est trop tard Pour deviser, et la nuict sommeilleuse De nos propos est, ce semble, envieuse; Chacun nous voit et jette l'oeil sur nous. Du fait d'autruy le vulgaire est jalous: Allons dormir, la nuict nous le conseille. Si le matin, dés l'Aurore vermeille, Te plaist venir au bocage sacré Où mes ayeux à costé (f un beau pré Ont fait bastir d'Hecate le grand temple, Plus privément, en imitant l'exemple Des amoureux, tu me diras ton soin, Et j'en prendray la déesse à tesmoin.» Ainsi disans, main en main se pressèrent, (var 7) Et tous honteux à regret se laisserent; Mais le souci ne laissa sans gemir Les deux amans toute la nuict dormir. Quand le Soleil perruqué de lumière Eut de Tethys, sa vieille nourricière, En se levant abandonné les eaux, Et fait grimper contre-mont ses chevaux Et que l'Aurore à la main safranée Eut annoncé la clarté retourneé, Le soin d'amour, qui poignant travailla La belle Hyante, au matin l'éveilla, Et, pour aller au lieu de sa promesse, Se revestit d'un habit de princesse. En cent façons son chef elle peigna, D'eau de senteurs son visage baigna, Prit un collet ouvert à rare voye, Entre-broché de fils d'or et de soye, Rare, subtil, à replis bien tissus; Puis un beau guimple affubla par dessus, Prime, dougé, filé de main sçavante, Qui la couvrait du chef jusqu'à la plante. [A chaque oreille un ruby luy pendoit; Un diamant en table descendoit De sur son front, dont la vive étincelle Tenoit sa grace et sa face plus belle.] Son col d'yvoire enrichit d un carquan Fait en serpent (ouvrage de Vulcan), D'or et d'esmail merveille élabourée, Qu'il fit jadis pour la deesse Rhée; Et Rhée à Nède en present le bailla. * De ce serpent tout le dos escailla D'aspres replis, (var 8) si bien que la facture De I artizan surmontoit la nature. De Nède après un Corybante l'eut; Puis à Dicee en partage il escheut, Qui, pour garder tel bien à sa famille, L'âvoit donné dés long temps à sa fille. Hyante adonc fit son coche atteler; Tous les chemins faisoit estinceler Soubs ses joyaux. Et lors douze pucelles, Qu'on Iuy choisit en beauté les plus belles, Qui dès enfance au logis la suivoient Et de son corps soigneuse garde avoient, (var 9) D'un pas leger dedans l'estable allèrent, Hastant leurs mains, et le coche attelèrent. A chaque roue ils entent un moyeu, Douze rayons font passer au milieu Jusqu'à la gente, et autour de la gente Mettent d'airain une bande pesante, Le garde roue, où maints doux argentez A grosse teste en ordre estoient plantez. Au limon d'or, couple à couple, ils attachent Quatre jumens souple-jarrets, qui marchent D'un pas venteux, et font dessous leurs pieds Voler menu les sablons deliez. Elle en son char monte seule et se guide; Une main tient le fouet, l'autre la bride, (var 10) Chassant tousjours les jumens en avant. Le char rouloit plus viste que le vent! Quand les juments au temple l'ont rendue, Soudain à bas du char est descendue, A bonds legers s'eslançoient en avant. Osta leur bride. Elles non guière loin En hennissant vont paistre le sain-foin, Trefles et thym; puis, de manger faschées, Se sont sur l'herbe au frais de l'eau couchées. Le temple estoit d'un taillis couronné, Et le taillis de prés environné. (var 11) Là l'amoureuse, après le sacrifice Qu'elle devoit? controuve une malice: Ce fut s'asseoir, et faire d'un grand tour Comme elle asseoir ses filles à l'entour. «Il n'est pas temps, cher troupeau quej'honore, De retourner à la maison encore: Sur l'herbe tendre il vaut mieux sejourner; Au frais du soir nous pourrons retourner. Chantons, dansons, que chacune s'avance, Et la carole elle mesme commence.» Mais ny le bal ni autre passe-temps Ne luy playsoient; ses beaux yeux inconstans Tousjours au guet s'escartoient en arrière Sur les chemins, pour voir si la poussière Dessous Francus iroit point s'eslevant. A chasque bruit, à chasque flair de vent, Elle trembloit, et sans estre asseurée, D'yeux et d'esprit erroit toute esgarée. De bon matin Francus qui s'eveilla De ses habits en Troyen s'habilla [Prit son turban enflé d'espaisses bandes; De son habit les manches estoient grandes, Et cet habit au talon descendoit. N'estoient tombez, comme chose sacrée, Entourné d'eaux d'une prochaine prée. Riche de fleurs que la faux ne trenchoit, Ny le bestail de sa dent ne touchoit. (....) Coup dessus coup ses ailes secouant, Et herissant le noir de son plumage, En voix humaine eschangea son ramage. «Ah! où vas-tu, viel prophète insensé, Qui par ton art en l'esprit n'as pensé (Bien que tu sois prudent en toute chose) Que la pucelle aura la bouche close Et tout le coeur revesche et rechigné Si elle voit l'amant accompagné? Maudit devin, tourne le pas arrière, Laisse-le seul user de sa prière, Et leur devis compagnon ne defens. Tu ne sçais pas cela que les enfans N'ignorent point? Va, jamais Cytherée De sa faveur n'a ton ame inspirée.» Le vieil Amblois, qui telle voix ouit, Dedans le coeur soudain s'en réjouit, Et cognut bien la corneille évantée Avoir d'un Dieu la parolle empruntée. Pource, en tournant sur le trac de ses pas, Dit à Francus: «Prince amoureux, tu n'as Besoin de guide; un dieu qui te supporte En lieu de moy te sert d'heureuse escorte. De tes souhaits ton coeur sera content. Sans nul refus la pucelle t'attend, Obeissante et preste à te complaire. Par doux propos commence ton affaire; Sois doux en tout; le desdain genereux. D'une fille aime un courtois amoureux.» Francus, luisant de beautés et de grace, Luy apparut d'une colline basse Beau comme Amour; les rayons de ses yeux Estoient pareils à cet astre des cieux, Qui, bien nourry de l'humeur marinière, Jette de nuit une espesse lumière, ((var 12) Et de rayons redoutables et crains Verse la soif et la fièvre aux humains, De sa splendeur effaçant chasque estoile. Elle, qui tint dessus sa face un voile, Par le travers du crespe l'apperçeut; Adonc un trait en l'ame elle reçeut. Le coeur luy bat au fond de la poitrine; Ses pieds tenus comme d'une racine Ne remuoient ny deçà ny delà. Dessus sa joue une rougeur alla, [Chaude de honte; une froide gelée Sur ses genoux lentement est coulée, Et ne sçay quelle ombrageuse obscurté De ses beaux yeux offusqua la clarté;] Et tout le corps comme fueille luy tremble. Ils sont long temps sans deviser ensemble, Tous deux muets l'un devant l'autre assis; Ainsi qu'on voit deux pins, qui vis-à-vis D'un beau ruisseau sont plantez au rivage, Ne remuer ny cyme ny fueillage, Cois et sans bruit en attendant le vent; Mais quand il soufle et les pousse en avant, L'un prés de l'autre en murmurant se jettent, Cyme sur cyme, et ensemble caquettent; Ainsi devoient babiller à leur tour Les deux amans dessous le vent d'amour. Francus venu, la compagnie attainte, De honte et peur, se recula de crainte, Et se cachant sous le bocage ombreux, En leur devis les laissèrent tous deux. L'amant vit bien dez la premiere oeillade Que l'amoureuse au coeur estoit malade, Que son esprit cherchoit à s'en-voler; Pource il la flate et commence à parler. «Chasse la crainte et la rougeur qui monte Dessus ton front; tu ne dois avoir honte De parler seule à moy seul, estranger: Je ne vien pas, vierge, pour t'outrager, Mais pourt'aimer; et mon humble courage Ne semble point à ceux du premier âge, Fiers estrangers, Hercules et Jason,, Qui ravissoient les filles de maison. Telle insolence au coeur n'est point entrée D'un qui n'a lieu, ni terre, ni contrée, A qui le ciel sa clarté va niant. Je suis, hélas! estranger, et priant; Le grand Jupin à telles gens preside, Et sous sa main les conserve et les guide; Père commun, les defend contre tous. Pource au besoin j'embrasse tes genous. Imitant Dieu, sois, vierge, secourable A moy, fuitif, priant et miserable. «Jadis Ariadne en ce pays icy, Prise d'amour, prit Thesée à mercy; Victorieux sans danger le renvoye Par un filet qui conduisoit sa voye. Un gentil coeur aide tousjours autruy! Pour tel bien-fait elle encore aujourd'hui Reluit au ciel, et ses yeux manifestes (var 13) Roulent de nuict par les voûtes celestes. Je ne requiers richesses ni thresors, Ny grand empire enflé de larges bors; Je veux sans plus que ton bel art me face Voir ces grans rois qui naistront de ma race, Et par sur tous un Charles De Valois, Qui l'univers envoira sous ses lois. [Pour un tel roy toute peine m'est douce, Le vent m'est doux, la mer qui se courrouce, Foudres, esclairs, ne m'offensent, pourveu Que de moy naisse un si puissant neveu. Montre le moy; tu en as la puissance. Le bas enfer te rend obeissance, Tant ton sçavoir est divin et parfaict. Hecate en vain, prestresse, ne te faict Garder son temple et commet ses mystères. Herbes et fleurs et plantes salutaires Craignent ta main. Les murmurantes voix, Les poincts couplez, les mots redits trois fois Te font service, et la fureur divine Du Delien eschauffe ta poitrine, Prophète ensemble et ensemble qui peux Tirer d'enfer les esprits quand tu veux.] «Je bastiray pour telle recompense Maint temple fait de royale despense En ton honneur; et si je puis jamais Aborder Seine, icy jete promets Par ton Hecate et par ses triples testes Que tous les ans en solennelles festes A jours certains je te feray des jeux, Où sur la lyre à jamais nos neveux Par vers chantez diront ta renommée; Et s'il te plaist espouse estre nommée D'un fugitif, je te donne la foy De n'espouser autre femme que toy. [Tu me diras, douteuse d'esperance, Qu'un estranger erre sans assurance, Et que la voile au premier vent qui vient L'emporte ensemble et sa foy, qui ne tient Ny jurement ny convenance aucune, Et que tout fuit au vouloir de Neptune. Je le sçay bien, mais, las! je ne suis tel. Tesmoin en soit le soleil immortel, Qui de ses yeux toute chose regarde! Si mon serment envers toy je ne garde, Jamais son jour ne me soit departy Et vif puisse-je en terre estre englouty! Tu me diras, comme princesse fière, Que je ne puis assigner ton douère Que sur la mer, mes erreurs et le vent, Sur un destin qui me va decevant, Qui me promet et jamais ne me baille Qu'un long soucy qui tousjours me travaille. Je le sçay bien, mais c'est beaucoup encor De te donner pour ton beau-père Hector, Paris pour oncle et Priam pour grand-père, Qui peust jadis, quand fortune prospère Le caressoit, l'Orient surmonter. Entre les tiens c'est beaucoup de conter Teucre, Assarac et l'ancienne race Du vieil Dardan, qui au ciel a sa place.] Je te supply (var 14) par ta jeune beauté, Par ton beau port tout plein de royauté, Par ton Orée, et par la vieille teste Du père tien, d'accorder ma requeste. [Tu le feras; je le juge à tes yeux, Qui sont si beaux, si doux, si gracieux; Puis une dame en vertus admirable, Comme tu es, est toujours pitoyable.]» Ainsi disoit Francus en la louant. D'aise qu'elle eut son coeur s'alloit jouant, Folle d'esprit; toute femme douée De grand beauté desire estre louée. Comme un printemps Francus luy paroissoit; Mais rien au coeur si fort ne la pressoit Que le sainct nom du promis mariage. S en souvenant elle ardoit d'avantage Et consumoit sa vigueur peu à peu, Comme la cire à la chaleur du feu. Elle vouloit, tant le plaisir l'affole, Tout à la fois desgorger sa parole, Et ne pouvoit sa Tangue demesler, Tant tout d'un coup elle vouloit parler. (.....) «Pour mon espoux un banni dois-je suivre, Et par les vents, par les tempestes, vivre Comme un plongeon porté du flot amer, Qui prend sa vie et sa mort dans la mer? (var 15) Non, ceste terre, où j'ay mon parentage, Me peut donner un riche mariage, Et, sans me perdre, au gré de mon plaisir, Je puis en Crète autre mary choisir, Riche de biens, de race noble et forte. Ah! je me trompe, et mon isle ne porte Des fils d'Hector, et, quand elle en auroit, Nul esgaler sa vertu ne pourroit, Ny sa beauté, ny sa jeunesse tendre, Armes d'Amour qui prise me font rendre. [Vaut il pas mieux franche me deslier De tant d'amour, que mon père oublier Pour un fuitif qui n'a point de demeure, De foy. de loy r Mourir puissé-je à l'heure Que, destachant de honte le bandeau, Je presseray de mes pieds son bateau, Sans avoir soing des vergogneux diffames Que mes parents, les filles et les femmes, Me jetteroient: Hyante, pour n'avoir Ny jugement, ny raison, ny sçavoir, Brute, lascive, amoureuse, insensée, A ses amis et sa terre laissée Pour un banny qui, traitre, la deçoit!] Desja mon coeur son malheur aperçoit. Par les citez ira ma renommée, (var 16) De bouche en bouche en vergongne semée. Je n'oseray par les danses baller; Honte et despit retiendront mon parler, Et, par les lieux où sera l'assemblée Des jouvenceaux, j'auray l'ame troublée, Fable de tous, des tables le propos: Et lors la terre engloutisse mes os! [Fuyez, amours, delices, mignardises, Regards, attraits dont les filles sont prises! Venez, honneur, pour me servir d'escu; Venez, vertu, dont Amour est vaincu!] Que dis-je, helas! il n'a pas la nature D'homme meschant, et si la conjecture Ne me deçoit en voyant sa beauté, Il n'a le coeur rempli de cruauté. Au fond de l'ame un rocher il ne porte, Et ce penser mon travail reconforte. Au pis aller, c'est un plaisant malheur De secourir quelc'un en sa douleur!» Ainsi pensoit, d'amour toute affalée. Francus vid bien qu'elle estoit esbranfêe; Pource, en touchant son menton derechef, Et ses genoux, l'adjura par le chef De son Hecate, hostesse familière De ses secrets, d'accorder sa prière. Hyante songe à par-soy longuement, Comme un qui rêve et qui n'a sentiment, Puis en sursaut, de son destin pressée, Se réveilla d'une longue pensée; Loin de son front la honte s'en alla, Et, prenant coeur, ainsin elle parla, Chaude d'amour qui au sang luy commande: «Non seulement je feray ta demande, Amy Troyen, et cognoistras par moy Ces puissans rois qui sortiront de toy; Mais, qui plus est, si tu avois envie D'avoir mon sang, mes poumons et ma vie, Mon estomac en deux je t'ouvrirais, Et pour present je te les offrirais. Or il te faut pour chose necessaire Sçavoir devant cela que tu dois faire Afin, Troyen, que les esprits d'embas, Fantaumes vains, ne t'espouyantent pas, Et que ton ame en rien ne soit atteinte, En les voyant, de frayeur et de crainte. Sortons d'icy, à fin de te monstrer Où les esprits te viendront rencontrer. «Lève les yeux, et regarde à main destre; Voy ce vallon tout desert et champestre. Là tu viendras après trois jours, au soir, Quand le soleil en l'eau se laisse choir. Je m'en iray par monts et par valées, Par les forests, par les eaux reculées, Trois jours entiers, loin du regard humain, Couper à jeun, d'une serpe d'airain, Herbes et fleurs, bois, racines et plantes. Puis, invoquant les deitez puissantes, Pluton, Cerbère, Hecate et tous les dieux Qui sont seigneurs des manoirs stygieux, Trois jours finis, au soir, sur la vesprée, Dans le vallon, en la place montrée, J'apparoistray. Sois diligent et caut A preparer de ta part ce qu'il faut. «Premierement, arreste en ta memoire De ne yenir sans mainte brebis noire Qui soit sterile; ameine à noire peau Vaches et porcs les plus grands du troupeau. Ta robbe soit de couleur noire et veuve; Lave ton corps dans le courant d'un fleuve Par trois matins, et trois fois, en priant, Et l'Occident regarde et l'Orient. «De masle encens et de souffre qui fume Puant au nez tout le corps te parfume; Ayes le chef de pavot couronne, Et tout le corps de vervene entourné; Masche du sel, et pour quelque lumière Qui s'obscurcisse espoisse de fumière, Ny pour les feux de salpestre fumeux, Ny pour l.'aboy des mastins escumeux, Ny pour le cry des idoles menues Qui sortiront comme petites nues, Ne sois peureux, et, sans trembler d'effroy, Ne tourne point les yeux derrière toy; Car si, craintif, tu retournes la face, Tout est perdu. Au milieu de la place Fais une fosse assez large, où dedans Le sang versé des victimes respans Tiède, à bouillons, et tout ensemble mesle Du vin, du laict et du miel pesle-mesle. «Quand tu verras que les esprits voudront Boire le sang, et qu'espais se tiendront Prés de la fosse au sang toute trempée, Hors du fourreau tire ta large espée, Les menaçant, et ne souffre, hardy, Boire un esprit, si je ne te le dy. (var 17). Adonc, ayant l'ame toute grossie De la fureur qui vient de prophetie, Je te monst'ray la plus grand part de ceux Qui sortiront enfans de tes neveux. Je te diray quelque part de leurs gestes, Et non pas tout: les puissances celestes Ne veulent point qu'une mortelle vois Les faits futurs chante tout à la fois. «Or je sçay bien qu'après t'avoir monstrée Ta race, helas! tu fuiras ma contrée, Comme Thesée abandonnant ta foy. A tout le moins, Francus, souvienne-toy De ton Hyante et de ta foy promise. Or, quand mon père au tombeau m'auroit mise, Maugré la mort, maugré toute rigueur, J'auroy tousiours un Francus dans le coeur, Et tes beautes, dont prise tu me lies. Et s'il advient, ingrat, que tu m'oublies, Ce jour puissé-je un oiseau devenir, Pour de mon nom te faire souvenir, Volant sur toy, et peut être qu'à l'heure Aurais pitié de moy, pauvre, qui pleure Ppur ton depart, qu'arrester je ne puis, Car ton destin est plus que je ne suis, (var 18)» Ainsi disant, bras à bras s|accollèrent, Puis au logis par deux chemins allèrent. Elle en son char monte sans y monter: Son foible esprit se laissoit emporter Après Francus, et toute froide et blesme En son logis retourna sans soy-mesme. Au jour promis, Francus ne faillit pas. Il a choisi, du troupeau le plus gras Et le plus grand, trois gentces vestues De noire peau, aux cornes bien tortues, Au large front, à l'oeil grand et ardant, Et dont la queue avoit le bout pendant Jusques à terre, et sans coups les ameine; Puis trois brebis grosses de noire laine, A langue blanche, à qui l'oeil tressailloit, Offrande entière où rien ne defailloit, Que le belier n'avoit jamais cognues, Grasses brebis, bien noires et pelues. Prit un fuzil, et frappant à maints coups Dru et menu l'acier sur les caillous, En fit sortir mille et mille flammeches, Les nourrissant avec les feuilles seches; Puis, en soufflant et soufflant peu à peu, De ce genièvre allume un petit feu Qui devint grand, nourry par la pasture Des bois qui sont gommeux de leur nature. De noir pavot et d'encens parfuma L'air d'alentour; de Tache il alluma, De la cygûe, et faisoit de leurs braises (var 19) Sortir un flair dont les esprits sont aises: Car ils ne vont ny mangeant ny beuvant, Nourris en l'air de vapeur et de vent. Sous le vallon s'élevoit un bocage Branche sur branche, espoissi de fueillage, Dont les cheveux par le fer non tondus S'entr'ombrageoient l'un sur l'autre espandus. Percez n'estoient ny de l'aube première, Ny du midv. Une chiche lumière D'un jour blafard au dedans pallissoit, Et d'ombre triste affreux se herissoit, [Plein de silence et d'horreur et de crainte. Arbre n'estoit où ne pendist empreinte L'image sainct d'Hécate au triple front, Qui règne en ciel, en terre et au profond]. Prés ce bocage une fosse cavée, A grande gueule en abysme crevée, Béoit au ciel ouverte d'un grand tour, Qui corrompoit la lumière du jour D'une vapeur noire, grasse et puante, Que nul oiseau de son aile volante N'eust sceu passer, tant le ciel ombrageux S'espoississoit d'un air marescageux, Et de vapeurs pesle-mesle allumées, A gros bouillons ondoyans de fumées. De là maints cris, maints trainemens de fers, Estoient ouys, souspirail des enfers. Près cest abysme en horreur desbordée Creusa le lieu profond d'une coudée, De toutes parts l'eslargissant en rond; Puis la victime attira par le front, Les yeux tournez vers l'Occident, et pousse Les noirs taureaux sur le bord de la fousse De la main gauche, et le poil qui vestoit Le front cornu des bestes il jettoit Dedans le creux de la fosse, et r'espanche Du miel, du Yin, de la farine blanche, Avec du lait, et, brouillant tout cela, Du mandragore au jus froid il mesla. (var 20) Lors, en tirant de sa gaine yvoirine Un long couteau, le cache en la poitrine De la victime, et le coeur luy chercha. Dessus sa playe à terre elle broncha En trepignant; le sang rouge il amasse Dedans le creux d'une profonde tasse, Puis le renverse en la fosse à trois fois, L'espée au poing, priant à haute voix (var 21) La royne Hecate et toutes les familles Du noir Enfer, qui de la Nuict sont filles, Le froid abysme et l'ardent Phlegeton, Styx et Cocyt', Proserpine et Pluton, L'Horreur, la Peur, les Ombres, le Silence, Et le Chaos, qui fait sa demeurance Dessous la terre, en la profonde nuit, Voisin d'Erèbe, où le soleil ne luit. Il achevoit, quand un effroy luy serre Tout l'estomac; un tremblement de terre, Se crevassant par les champs, se fendit; Un long aboy des mastins s'entendit Par le bocage, et Hyante est venue Comme un esprit affublé d'une nue. «Voicy, disoit, la déesse venir. Je sens Hecate horrible me tenir, Je tremble toute, et sa force puissante Tout le cerveau me frappe et me tourmente. Tant plus je veux alenter son ardeur, Plus d'aiguillons elle me lance au coeur, Me transportant, si bien que je n'ay veine Ny nerf sur moy, ny ame qui soit saine, Car mon esprit, qui le doemon reçoit, Rien que fureur et horreur ne conçoit.» [A-tant retint sa parole esvolée, Donnant repos à son ame esbranlée, Puis coup sur coup le doemon luy esprit Le sang, le coeur, la cervelle et l'esprit.] Plus que devant une rage l'allume; Elle apparut plus grand' que de coustume; De teste en pied le corps luy frissonnoit, Et rien d'humain sa langue ne sonnoit. [Le vent par l'air ses cheveux luy emmeine; Son estomach s'esventoit d'une haleine Courte et pantoise, et ses yeux qui trembloient Deux grands flambeaux allumés ressembloient.] Lors, en rouant ses yeux à demy-morte Devers Francus, luy dit en telle sorte: «Prince Troyen invaincu de travaux, Qui sur la mer as souffert mille maux, Et qui en dois par longue et longue guerre Souffrir encor' de plus grands sur la terre, En Gaule iras, mais tu ne voudrois pas Y estre allé; mille et mille trespas, Mille perils plus aigus que tempeste, Desja tous prests te pendent sur la teste. Comme ton.père, en defendant son fort, Conneut Tydide et Achille le fort, Fils invaincu d'immortelle déesse, Conneut Ajax et l'achaïque presse, Tu dois un jour cognoistre à ton malheur Mille ennemis d'invincible valeur, Si que le cours de la gauloise Seine Du sang troyen ondoy'ra toute pleine D'armes, d'escus, de chevaux renversez, Et de bouclairs d'outre en outre percez. (var 22) [Mais parsustout garde toy que le fleuve D'Aisne en ses eaux durement ne t'abreuve, Et que Remus, sous ombre de vouloir Te marier, ne te fasse douloir. «La gloire humaine enfin est perissante; La mort saisist toute chose naissante. Prends coeur au reste; avecque la vertu Tu vaincras tout par le glaive pointu.J Toy parvenu vers la froide partie Où la Hongrie est jointe à la Scythie, Tu bastiras prés le bord Istrien, Sejour des tiens, le mur Sicambrien, ?ue tes enfans en longue et longue race Tendront après pour leur royale place. [Le bon Hymen, ayant soucy de toy, Te doit conjoindre à la fille d un roy Qui regira, sous sa dextre garnie, lTun juste fer, les champs de Pannonie.] Le grand soleil, qui voit tout de ses yeux, Ne vit jamais princes si glorieux Que tes enfants tous charges de trophées, Ayant de Mars les âmes eschauffees. (var 23) Par mainte guerre en maints lieux douteront Huns, Goths, Alains, et au chef porteront Mille lauriers, signe que parconqueste A leurs voisins auront froissé la teste. «Ja deux mil ans auront fini leur tour Quand ta Sicambre et les champs d'alentour Seront laissez de ta race germaine Conduite en sort par un grand capitaine Qui, soubs l'obscur des ombres de la nuit, Verra dormant un fantaume en son lit. (De Dieu certain çà bas viennent les songes, Et Dieu n'est pas artisan de mensonges.) Ce grand fantaume aura trois chefs divers, L'un de chouan, aux yeux ardans et pers, L'autre d'un aigle, et l'autre la figure D'un grand lion à la maschoire dure; Puis tous ces trois en un s'assembleront, Et ces trois corps un homme sembleront, Qui murmurant se voudra faire entendre; Mais Marcomir' ne le pourra comprendre. Voulant savoir, du songe tout esmeu, Que portendoit ce grand fantaume veu, Alla trouver une vieille prophète, Qui fut du songe infaillible interprète: C'est qu'il falloit par le conseil des dieux Laisser Sicambre et chercher d'autres lieux, Et s'en aller vers le Rhin, où la Gaule Du roy Brutus n'entrevoit que l'espaule, Et rechercher ses anciens amis, Qui dès longtemps leur siège y avoient mis, (var 24) Seigneurs du Rhin, où sa corne bessonne D'un large cours dedans la mer s'entonne.] «Donc amassant son peuple et le rangeant Sous trois cens ducs, hautain. ira chargeant Le corps des siens de fer et de cuiraces, Et leurs regards de guerrières menaces; . Mars en leurs coeurs sera si bien entré Qu'ils laisseront leurs maisons de bon gré, Prenans congé des vieux dieux de leur terre. Loin devant eux courra la triste guerre! «Des laboureurs les champs abandonnez Dessous leurs pieds trembleront estonnez, Et des ruisseaux les courses azurées N'estancheront leurs gorges alterées, Presque espuisez jusqu'au profond des eaux, Ou soit par eux, ou soit par leurs chevaux Peuple invincible en toutes sortes d'armes, Vaillans pietons, chevaleureux gendarmes, Fiers, courageux, aux batailles ardant, Qui d'Orient jusques à l'Occident, Victorieux, espandra ses armées. Les champs de Tyr, les terres Idumées Les coignoistront, et toy, fleuve qui fuis Dedans la mer desgorge par sept huis; Et d'Apollon la roche inaccessible Cognoistra bien leur puissance invincible; Voire tous rois se verront surmontez, Si les Gaulois ne sont de leurs costez. «Or, à la fin, de troupe plus espaisse Que n'est la nège ou la gresle que presse Le vent d'hyver, qui bond à bond se suit, Et sur le toict des maisons fait grand bruit; Et plus espais que fueilles d'un bocage, Du Rhein venteux gaigneront le rivage; Puis, surmontant par l'effort du harnois Phrysons, Gueldrois, Zelandois, Holandois, Verront la Meuse, et par forte puissance De leurs voisins prendront obeyssance, De toutes parts aimez et redoutez Comme guerriers aux armez indomtez, Terreur des rois et des fortes murailles. Sous Marcomire auront longues batailles Contre la Gaule intraitable; et je veux De ce grand-duc te monstrer les neveux, Et les enfans yssus de ta lignée, Par qui la Gaule un jour sera gaignée, Et qui tiendront (sang troyen et germain) Le sceptre entier laissé de main en main.» A-tant la vierge un petit se repose, Et Francion luy demande autre chose: «Vierge, l'honneur des dames et de moy, Toute divine, heureux germe de roy, Je te suppli', prophète véritable, Sage en conseil, av-moy s'il est croyable Que les esprits qui sont sortis dehors De leurs vieux corps r'entrent en nouveaux corps, Quelle fureur, quelle maudite envie Les tient seduits de retourner en vie, Et d'où leur vient ce furieux amour Que de revoir encore un coup le jour, Se revestant de muscles et de veines Pour re-souffrir tant de nouvelles peines; Et quand doit l'homme esperer un repos, Si, despouillé de chair, de nerfs et d'os, Mesme au tombeau le repos il ne treuve, Et d'une peau en recherche une neuve; Donques la mort n'est la fin de nos maux, Puisqu'on mourant, de travaux en travaux Nous revivons, pour mourir à toute heure, Errans sans fin, sans repos ny demeure.» A-tant se teut. Elle, qui l'entendit, D'un haut discours luy contre-respondit: (var 25) «Seigneur troyen, tout ce qui vit au monde Est composé de la terre et de l'onde, D'air et de feu (membres de l'univers), Et bien qu'ils soient quatre elemens divers, Ils sontentr'eux liez de telle sorte Que l'un à l'autre enchainé se rapporte, Et s'empruntant d'un accord se refont, Et changeant d'un en l'autre s'en-revont. «Or, tout ainsi que le corps sans une ame (Ame surgeon de la divine flame) Ne pourrait vivre, ains mourrait sans avoir Un esprit vif qui le corps fait mouvoir, Et chaud et prompt par les membres a place, Ainsi la grande universelle masse Verrait mourir ses membres discordans, S'elle n'avoit un esprit au dedans Infus par tout, qui l'agite et remue, Par qui sa course en vie est maintenue, Esprit actif meslé dans le grand tout, Qui n'a milieu, commencement ny bout. «Des elements, corruptible matière, Et du grand Dieu, dont l'essence est entière, Incorruptible, immortelle, et qui fait Vivre par luy tout ce monde parfait, Vient nostre genre, et les poissons qui nouent, Et les oiseaux qui parmy l'air se jouent, Les habitans des bocages ombreux, Et les serpents qui vivent en leur creux, Voire du ciel les diverses puissances, Tous les démons et les intelligences, Vont de ces deux comme nous se formant, De Dieu l'esprit, le corps de l'element. De là nous vient la tristesse et la crainte; De là la joye en nos coeurs est emprainte, L'amour, la haine et les ambitions; De là se font toutes nos passions. «Or de nos corps la qualité diverse Empesche et nuit que nostre ame n'exerce Sa vive force enclose en la maison De terre, ainçois en la morne prison Des membres lourds, qui la chargent et pressent, Et vers le ciel retourner ne la laissent, Tant le fardeau terrestre et ocieux Ne luy permet qu'elle revole aux cieux. «Elle, d'en haut nostre hostesse venue, Est par contrainte icy bas detenue, Où, n'employant sa première vigueur, Par habitude et par trait de longueur Consent au corps, et faut qu'en despit d'elle, S'estant infuse en la chair corporelle, Elle se souille et honnisse aux pechez Dont les humains ont les corps entachez. «Or quand la mort aux hommes familière Dissipe au vent nostre douce lumière, L'ame pourtant après le froid trespas, Laissant son corps, son taq ne laisse pas Ny sa souilleure; elle emporte l'ordure Empreinte en soy, qui longuement luydure; Pource aux enfers, comme un songe leger, Elle devalle, afin de se purger Et nettoyer la macule imprimée Qu'elle receut dans le corps renfermée. [L'une un caillou pousse amont d'un rocher, L'autre sa soif ne sçauroit estancher, Et l'autre au vent dedans l'air est perdue; Sur une roue une autre est estendue, L'autre en un crible espuise en vain de l'eau, Et l'autre sent les griffes d'un oyseau; L'autre dessoubs un arbre qui chancelle Tremble d'effroy qu'il ne tombe sur elle.] En l'air, en l'eau, par le feu, dans le vent, Vont expiant, et purgeant, et lavant Les vieux delits de leurs fautes commises, A l'examen de Rhadamant'soumises. En ces tourmens ardans et violans L'une est mille ans, et l'autre deux mil ans, L'autre trois mil, et ne sont soulagées Qu'elles ne soient parfaitement purgées, Et que la tache adherante ne soit Nette en souffrant le mal qu'elle reçoit. Quand un long tour de siècles et d'années L'une sur l'autre à course retournées Ont nettoyé leurs taches, et ont fait L'esprit divin estre pur et parfait, Et que le feu de très-simple nature Ne tient plus rien de la terrestre ordure, Tout aussi pur comme il estoit alors Que pur et simple il vint en nostre corps; Adonc Mercure à la verge d'y voire, Les assemblant, au fleuve les fait boire, Fleuve qui fait toute chose oublier: Car autrement ne se voudroient lier En nouveaux corps, s'ils avoient souvenance Des maux passés dont ils font penitence. (var 26) «Ainsi qu'aigneaux en troupes amassez Par le baston de Mercure poussez, Les ames vont sur la rive guidées Boire le fleuve à friandes ondées; Puis à l'instant perdent tout souvenir. Lors un desir les prend de revenir Et de revoir leur liaison première, Et du soleil la celeste lumière.» A-tant se teut; Francion tout soudain Prend un couteau au manche fait d'airain, Et d'une truye infertile et brehaigne Ouvre la gorge. En tombant elle saigne Dessus la terre, où le sang renversé Tiède fuma dans le creux du fossé; Priant Mercure et les soeurs Eumenides, Le vieil Caron, vouloir servir de guides A ces esprits qui devoient quelquefois Venir aux corps des monarques françois. Comme il disoit, entre soufres et flames Voicy venirde Pabysme les ames. Un tourbillon tournoyant et fumeux, Un feu de poix resineux et gommeux Alloit devant, qui de puante haleine Infectoit l'air, le taillis et la plaine, Avec grand son, comme un tonnerre bruit Brisant la nue espaisse d'une nuict. (var 27) Adonc Francus, ayant l'ame frappée De froide peur, au poing saque l'espée, Les souffrant boire, et, se tirant à part Sur un terreau qui pendoit à l'escart, Pour mieux pouvoir leurs visages cognoistre, Sçavoir leurs noms, leurs habits et'leur estre, Les contemploit, et, de frayeur transi, Appelle Hyante et luy demande ainsi: «Quel est celuy de royale apparence Qui d'un grand pas tous les autres devance, Et d'olivier se couronne le front?» Elle luy dit: «C'est le roy Pharamond, gui, des Gaulois abaissant un peu l'ire fle desir conceu sous Marcomire D'assujetir les terres et les rois, Adoucira les armes par les lois, Et la fierté sicambroise et scythique Amollira par la douceur salique, Pour refroidir du chaud mestier de Mars Le coeur felon de ses braves soudars. - Quel est ce prince appuyé d'une hache Qui tout son chef ombrage d'un panache, Au front sevère, aux yeux gros et ardans, A longue barbe, à longs cheveux pendans, Qui rien qu'horreur ne monstre en son visage? - C'est Clodion, qui l'ocieux courage Des vieux Gaulois aux armes refera, Et leur paresse en guerre eschauffera, (var 28) Donnant courage à leurs masles poitrines Pour conquerir les provinces voisines. «Luy, tout ardent du feu de guerroyer, Enfant de Mars, doit un jour foudroyer L'orgueil romain; puis d'une vertu vive Du Rhin gaulois outrepasser la rive, Et la forest Charbonniere percer. «A forte main doit un jour renverser Les Turingeois, et la muraille ancienne De Mons, Cambray et de Valencienne, Et de Tournay, et doit rougir les bors De Somme, tiède au carnage des morts; Doit bien avant en Gaule faire entrée. Nulle puissance en armes rencontrée Son masle coeur supporter ne pourra; Comme une foudre en Bourgongne courra, Vaincra Tholoze, et les Gots (3) d'Aquitaine Comme sapins estendra sur la plaine; Puis, en donnant exemple à ses neveux De liberté, portera longs cheveux, S'esjouissant pour remarque immortelle Que Chevelu toute Gaule l'appelle. - Quel est celuy qui marche le premier Après ces deux, au visage guerrier, Qui tient la face aux astres élevée? - C'est le vaillant et juste Merovée, Aspre ennemy des Huns, qui descendront Plus dru que gresle, et par force prendront, Pillant, bruslant, à flames allumées (Marstout sanglant conduira leurs armées), Trêves, Colongne, et mille forts chasteaux Que le grand Rhin abreuve de ses eaux, Et ru’ront mets à l'egal de la terre. Cruelle engeance, indomptable à la guerre, La mer ne jette aux bords tant de sablons Que de Germains hideux en cheveux blonds S'amasseront, trope venant sur trope, Pour mettre à sac l'occidentale Europe Sous Attila, cruel prince inhumain, Extrême fleau de l'Empire romain. Contre un tel peuple espoinçonné de rage, Tout acharné de meurdre et de carnage, Craint pomme foudre à trois ppinctes tortu, Ce Merovée opposant sa vertu, Près de Chalons doit atterrer l'audace De ces felons menu dessus la place. L'un dessus l'autre adentez tomberont; Le ventre creux des mastins ils auront Pour leur servir de digne sepulture, Nuds sur le champ gras de leur pourriture. (var 29) «Luy le premier, suivi de ses Troyens, Regaignera les bords parisiens,, Sens, Orleans, et la coste de Loire, «Puis de ton nom, Francus, ayant memoire, Le nom de Gaule en France changera. Ton sang versé par armes vangera, Et nul des tiens chargé de tant de proye Ne doit pousser si haut le nom de Troye; Vaillant monarque, invincible; invaincu, Victorieux. Autour de son escu (Frayeur, horreur des guerres eschaufées) Naistront lauriers et palmes, et trophées, Et le premier fera voir aux François Que vaut l'honneur acquis par le harnois; Puis il mourra, car toute chose née Est en naissant à la mort destinée. «De son grand nom les vieux Sicambriens Seront long temps nommez Merovéens, Et ses vertus auront tant de louanges, Qu'aimé des siens, redouté des estranges, Après sa mort, d'inviolable loy Nul, tant soit preux, n'aura l'honneur de roy Portant au chef la couronne elevée, S'il n'est yssu de la gent Merovée. - L'autre qui vient, baissant un peu les yeux, Ensemble triste et ensemble joyeux, Est-il des miens? dy^le moy, je te prie. - C'est Childeric, roy de meschante vie, Ord de luxure, infect de volupté, Au coeur paillard des vices surmonté, Prince prodigue, execrable en despenses, Qui, pour fournir à ses folles bombances, De ses sujets rongera tous les os, Boira le sang, haussera lesimpos, Tailles, tributs, et de si orde injure Faite aux François nourrira sa luxure. Il ravira des pucelles la fleur (Honte aux parens, des pères la douleur!) Et sera plein de telle nonchalance, Que, deniant aux peuples audiance, Consommera pour neant le soleil, (var 30) Sans voir jamais ny palais ny conseil. «Pource la France, à l'envi conjurée Contre sa vie ainsi demesurée, Le chassera de son throsne royal. Fuira banni vers son ami loyal, Roy d'Austrasie, où, suivant son usage, Sans reverer le sainct droit d'hostelage, Et Jupiter protecteur d'amitié, Opiniastre en toute mauvaistié (Dieux, destournez un acte tant infame Du coeur des rois!), luy honnirasa femme Pour le loyer de l'avoir bien receu. L'homme de bien est volontiers deceu (var 31) [De Childeric esliront en la place Un duc Gillon, d'italienne race, Qui regira les Romains à Soissons, Pire que l'autre en cent mille façons. Le bon François, qui son prince desire, Plaignant le roy chassé de son empire, Rappellera Childeric son seigneur. Luy, se voyant en son premier honneur] Amendera par vergogne ses fautes. Lors, plein de force et d'entreprises hautes, (var 32) Pour effacer de ses pechez le nom, Brave au combat, ne taschera sinon Que la vertu par les armes suivie Perde le bruit de sa première vie. «[Adonc suivra Gillon son ennemy Par les forests, les rochers, et parmy Les flots du Rhin. Gillon, plein de vergogne, S'ira sauver dans les murs de Couloene, Que Childeric, à qui le coeur ne fauït, Le fer au poing emportera d'assault; Puis, sans donner aux Romains nulles trèves Fera broncher les murailles de Trèves] Où ce Gillon vagabond s'enfuira. (var 33) Les fiers Saxons en bataille occira; Il tu'ra Paul, de nation romaine, Et d'Orleans tirant jusqu'au domaine Du riche Anjou, hazardeux aux dangers, Se fera roy, victorieux d'Angers, Et des Romains les armes estoufées Au Dieu de Loire appendra pour trofées. «Vois-tu Clovis, grand honneur des Troyens, Qui, le premier abhorrant les Payens Et des Gentils les menteuses escoles, Pour suivre Christ laissera ses idoles, Donnant baptesme aux François devoyez? Et, lors, du ciel luy seront envoyez Un oriflame, estendart pour la crainte De ses haineux, et l'ampoulle tressainte, Huile sacré, onction de vos rois. Son estendart, deshonoré de trois Crapaux boums pour sa vieille peinture, Prendra des lys à la blanche peinture, (var 34) Present du ciel. Dieu, qui le choisira, De coeur, de force et d'honneur l'emplira. [Ne vois-tu pas comme son front assemble La gravité et la douceur ensemble, Ayant le bras armé sans estre armé, Ensemble craint, ensemble bien-aymé? Nul ne vaincra ce roi de courtoisie; Mais quand l'espée au poing aura saisie, Nul conquerant, tant soit brave de coeur, De ce Clovis ne vaincra la fureur. Ii poursuivra d'une ardente colère Siagre, fils de Gillon, qui son père Deposseda, et son camp assaudra Si vivement que Soissons il prendra, Perdant du tout la puissance romaine; Puis dès le Rhin jusqu'aux rives de Seine, De Seine k Loire, il sera conquereur, Des rois voisins le foudre et fa terreur.] «Luy, conduisant une gaillarde armée (La fortune est d'inconstance emplumée), Outre le Rhin contre les Allemahs, Peuples hardis, aux guerres vehemens Sera pressé d'une si grande suite, Que, tout honteux de penser à la fuite, En son péril aura recours à Dieu: Lors, s eslançant furieux au milieu Des Allemans, de sa françoise espée Rendra de sang la campagne trempée, Tu'ra leur roy, et des peuples dontez Tributs chaque an Fuy seront apportez. «Lors, enrichi des despoiiilles conquises, Au nom de Christ bastira des eglises; Puis, se chargeant (après avoir vaincu) Le dos de fer et le bras de l'escu, Ira de Vienne aborder le rivage. Un cerf chassé monstrera le passage Au camp françois, grand miracle divin Près de Poitiers fera trembfer le Clin Dessous ses pieds, aheurtant de furie Alaric, roy des peuples de Gothie. «Dejà le vent branle les estendaïs Pied contre pied.se fichent les soldars, Joyeux de sang. Tout le coeur leur bouillonne, Une poussière en rond les environne, Et sans relasche au milieu des travaux Sont renversez chevaliers et chevaux. «Le roy Clovis, ardant à la conqueste, Perçant son camp, opposera sa teste Contre Marie; là, d'un coeur hazardeux, Ces puissans rois s'affronteront tous deux, Braves, hautains, furieux comme foudres. (var 35) Sous leurs chevaux deux tourbillons de poudres Noirciront l'air, et sans avoir repos, Ici Clovis, ici le roy des Gots. Poussez, tournez de fortune diverse, Seront portez tous deux à la renverse. Le mol sablon imprimera leurs corps. Eux relevez, plus ardents et plus forts, Cherchant la mort, espandront sur la place, Grèves, cuissots, morions et cuirace, Suans tous deux de colèfe et de coups; Mais, à la fin, Clovis, plein de courrous, Fera du Goth victime à Proserpine, D'une grand'playe enfondrant sa poitrine. Ainsi Clovis Alaric occira. L'ame gothique aux Enfers s'en ira. [Puis, s'emparant des thresors de ce prince, Prendra Tholose et toute la province D'Alby, Rouergue, Auvergne et Limousin, Et tout le champ de Garonne voisin. De là, pompeux d'une si noble gloire, Des Bourguignons ravira la victoire, Les massacrant d'un courage trop chaud, Pour le forfait de leur roy Gondebaud. Bref, ce Clovis, d'invincible puissance, Doit bouter hors son empire d'enfance, Le faire masle et le rendre aussy fort Qu'un grand rocher, la muraille d'un bord. (var 36)] D'un père tel, lequel durant sa vie Ne vaincra pas tant seulement l'envie Des rois vassaux à son glaive pointu, Mais si fameuse estendra sa vertu, Qu'enseveli dessous la terre sombre Fera trembler les princes de son ombre: Tant vaut l'honneur d'un prince après sa mort Qui en vivant fut equitable et fort! (var 37) Or, pour monstrer que telle creature Se vestira de celeste nature, Avant sa mort les feux presagieux, Le tremble-terre et les foudres des cieux Esbranleront sa royale demeure. Mais quoi! Troyen, il faut que l'homme meure: En son bateau Caron prend un chacun, Et du tombeau le chemin est commun. «Voy Childebert et Clotaire son frère, Qui, tous ardans d'une juste colère Que Gondebaud, comme prince cruel, Ayt fait meurdrir leur oncle maternel, Dessus son fils Sigismond de Bourgongne, Detelle mort vengeront lavergongne. Les rois unis et leurs camps compagnons Donnant bataille ensemble aux Bourguignons, Les meurdriront d'une mort très-amère, Gratifians aux larmes de leur mère, Qui souspiroit de ne point voir vengé Le corps royal de son père outragé. «Ce Childebert et Clotaire, grands princes, Pour augmenter les bords de leurs provinces, Rompant après la nature et la loy, (Entre les rois ne dure point la foy, Tant le desir de regner leur commande), Frères germains, suivis d'une grand'bande D'hommes armez, partiaux et meschans, Voudront, helas! de leurs glaives trenchans S'entre-tuer, et rougir les batailles Du sang tiré de leurs propres entrailles; Mais sur le poinct qu'ils voudront s'assaillir, Voicy du jour la lumière faillir; Neiges et vents et tourbillons et gresle Du ciel crevé tomberont pesle-mesle, Entre-semez de foudres et d'esclairs; Hommes, chevaux, morions et bouclairs Seront frappez d'un orageux tonnerre. Un tel miracle appaisera la guerre De ces germains; le bon Dieu l'a permis, Puis de haineux devenus bons amis, Frères de sang et de coeur, sans rancune Ramasseront leurs puissances en une, Fiers aux combats, invaincus chevaliers; Puis, en poussant milliers dessus milliers D'hommes armez, par hautes destinées, Irontgaignerles cymes Pyrénées, Princes hardis, mespriseurs de travaux. Les monts d'Espagne au bruit de leurs chevaux Retentiront, et, couverts de gens d'armes, Les champs luiront sous la splendeur des armes. (var 38) Lors Àlmaric, (4) roy des Gots, qui tiendra Sous luy l'Espagne, ardant les assaudrà (Nouveau fuzil de l'ancienne noise), Mais pour neant; car la vertu françoise, De pieds, de mains et de teste poussant, Ira des Gots la force renversant (var 39) Leur roy, voyant sa puissance coupée Du fer gaulois, sçà'ura que vaut l'espéè De Chiidebert, qui, luy perçant là peau, Coites e't coeur, ira jûsqù au pommeau. D'une grand'playe en la poitrine ouverte Avec le sang fuira l'ame deserte Du conps gothicq, et (franche de ses os, Ira chercher là bas autre repos. (var 40) [Ces frères rois, airis frayeur des campagnes, Ardront, perdront, pilleront les E'spagnes, Mettant à sac «t peuples et seigneurs. Lors, tout enflez de butins et d'honneurs], Et d'une gloire aux François eternelle Viendront revoir leur terre paternelle; Puis sans ehîans, des hommes le confort Comme tous rois sçauront que peut la morts - [Quel est cest autre, ehonté de sa face? - C'est Aribert, deshonneur de ta race, Le nourrisson de toute volupté', Qui pour tofi fHs ne doit tstre conté.] L'autre d'après; qui, tout morne-, se fasche-, Qui tient sa gorge et qui, marchant, remasche Mainte menace et rève tout à soy, C'est Childeric, indigne d'estre roy; Mange-sujet, tout rouillé d'avarice, Cruel tyran, serviteur de tout vice, Lequel d'imposts son peuple destruiray Ses citoyens en exil bannira, Affamé d'or, et par armes contraires Voudra ravir la terre de ses frères, N'aimant personne et de personne aimé; Qui de putains un serrail diffamé Fera mener en quelque part qu'il aille, Soit temps de paix ou soit temps de bataille-; En voluptez consommera le jour-, Et n'aura Dieu que le ventre et l'amour. [Du peuple sien n'entendra les complaintes; Toutes vertus, toutes coustumes saintes Des vieux Gaulois fuiront devant ce roy, Grand ennemy des pasteurs de sa loy. (var 41)] «Les escoliers n'auront les benéfices, Les gens de bien ny honneurs ny offices; Tout se fera par ftateurs eshontez, Et les vertus seront les voluptez. [Jamais d'en haut la puissance celeste Ne monstra tant son ire manifeste, Et jamais Dieu, le grand père de tous, Ne monstra tant aux hommes son courroux. Signes de sang, de meurtres et de guerre, De tous costez un tremblement de terre, Horrible peur des hommes agitez, De fond en comble abattra les citez.] «Jamais les feux la terre ne crevèrent En plus de lieux; jamais ne s'eslevèrent Plus longs cheveux de comètes aux cieux; [Jamais le vent, esprit audacieux, (var 42) En fracassant et forests et montagnes, Ne fist tel bruict balayant les campagnes. Les pains coupez de sang se rougiront, En plein hyver les arbres fleuriront,] Et toutesfois, pour ces menaces hautes, Ce meschant roy n'amendera ses fautes; Mais tout superbe, en vices endurci, Contre le ciel élevant le sourci, (0 coeur brulé d'infame paillardise!) Estoufera, contre sa foy promise, En honnissant le sainct Met nuptial, Sa propre espouse, espoux tres-desloyal. «Ny lict, ny foy, ny la nuict amoureuse Ne defendront Galsonde malheureuse Qu'en luy pressant le gosier de sa main Ne la suffoque, homicide inhumain! Acte d'un Scythe, et non d'un roy de France, Lequel devoit s'opposer en defence Pour la sauver, et luy-mesmes s'offrir Plustost cent fois à la mort que souffrir De voir sa femme ou captive ou touchée; Et toutefois, auprès de luy couchée, Joincte à son flanc, le baisant en son liet, Seure en ses bras, l'estranglera de nuiet. (......) «L'autre d'après est Clotaire, son fils, Par qui seront Les Saxons desconfis, Ne souffrant vivre en leur terre occupée Masle debout plus grand que son espée, Sage guerrier, victorieux et fort, Qui, pour l'honneur, mesprisera la mort. «De Brunehaut, princesse miserable, Fera punir le vice abominable, Luy attachant à la queu' d'un cheval Bras et cheveux, puis à mont et à val, Par les rochgrs, par les ronces tirée, En cent morceaux la rendra dechirée, Si qu'en tous lieux ses membres diffamez Seront aux loups pour carnage semez. (var 43) [Bien qu'un grand roy ne puisse avoir louange Quand par la mort d'une femme il se venge, Pourtant Clotaire est absous par les loix D'avoir vengé le sang de tant de rois Que par poison, par glaive et par cautelle Avoit occis ceste rovne cruelle. «Les Loestrigons, les Cyclopes, qui n'ont Qu'un ceil au front, en leurs rochers ne sont Si cruels qu'elle, à toute peste née, Qui, en filant menée sur menée, Guerre sur guerre et debats sur debats, Fera mourir La France par combats; Mais à la fin, soubs les mains de Clotaire, Doit de ses maux recevoir le salaire.] «Ce gentil prince, entre ses nobles faits, Voyant ses gens en bataille desfaits, Et Dagobert, son fils, jusqu'à la taye, Près la cervelle, attaint d'une grand' playet Perdre le sang en longue pasmoison, Revestira son chauve poil grison D'un morion, armes de la jeunesse, Et tout son corps refroidi de vieillesse Réchaufera d'un coeur jeune et gaillard; Puis, en brossant les flancs de son Bayard, (5) Chaud de colère et de vengeance fière, Passant a aou le fil d'une rivière, Ira trouver le roi sur l'autre bord Qui se moquoit de son fils demi-mort. Alors ces rois, d'un valeureux courage, Front contre front, sur le premier rivage, S'acharneront comme loups au combat. Le bon Clotaire à la renverse abat Son ennemi, et sa teste coupée Embroche droite au bout de son espée, Avec grans cris repassant vers les siens, Acte gaulois et digne des Troyens, De siècle en siècle à jamais memorable. Tant vaut un père à son fils pitoyable! - L'autre qui vient en magnifique arroy, Qui de maintien represente un grand roi, Est-il des miens? dy-Ie moy, je te prie. - C'est Dagobert, fleur de chevalerie. En sa jeunesse aura le coeur hautain, Revesche en moeurs, coupera de sa main (Acte impiteux) la barbe de son maistre; Puis par le temps venant son âge à croistre, De prince fier deviendra gracieux, Tant seulement en deux points vicieux: L'un, de nourrir par trop de concubines; L'autre, de faire excessives rapines Sur mainte eglise. à fin d'enrichir un Moustier à part du revenu commun. [Au reste, accort, de bonnes moeurs et sage, Qui craindra Dieu, gui punira l'outrage Des orphelins, qui vivra par conseil, Qui n'aura point aux armes son pareil.] Prudent guerrier, qui sera sans contrainte L'amour des siens, de ses voisins la crainte, [Qui chassera les peuples circoncis De ses pays; par qui seront occis Les Esclavons; qui dessus la campagne Estendra morts les peuples d'Allemagne,] Et les Lombars par guerre destruira; Qui les Gascons rudement punira, Et qui rendra la nation servile Des Poitevins, et qui Poitiers leur ville Saccagera par glaives et par feux, Et la fera labourer par des boeufs, Semant du sel où furent ses murailles; Qui destruira les Hongres par batailles, Trenchant au fer tant de peuples armez. Des os des morts les champs seront semez, Et les chevaux nageront jusqu'au ventre, Souillez de sang; la rivière qui entre Dedans la mer à peine par ses bords Pourra couler, tant elle aura de morts. Luy, tout enfle de gloire militaire, Rendra sous luy Bretagne tributaire, Et leur royaume en duché changera. Tout au contraire, amy, deschargera (Aux uns hautain, aux autres debonnaire) Les fiers Saxons, surmontez par son père, De trois cens boeufs qu'ils devoient tous les ans. Puis, desliant de ses membres pesans L'ame legère, après mainte victoire, Rendra son nom d'eternelle memoire. «L'autre qui suit, d'honneur environné, Qui a le front de palme couronné, Qui ja les Turcs menace de la guerre, Sera Clovis, lequel ira conquerre Hierusalem et les sceptres voisins D'Egypte jointe aux peuples sarrazins. [Outre la mer, bien loing de sa patrie, Tiendra des Juifs l'heureuse seigneurie, Et son ost brave et luy brave à la main Boiront sept ans les ondes du Jourdain.] Puis, retourné victorieux en France, De ses enfans punira l'arrogance, Qui, par flateurs, par jeunes gens deceus, Vers celle ingrats qui les avoit conceus, De tout honneur degraderont leur mère, Et donneront la bataille à leur père. «Leur mère, adonc, ah! mère sans merci, Fera bouillir leurs jambes, et ainsi Tous mehaignez les doit jetter en Seine. Sans guide iront où le fleuve les meine A l'abandon des vagues et des vens; Grave supplice! afin que les enfans Par tel exemple apprennent à ne faire Those qui soit à leurs parens contraire. Bien que ce roy soit magnanime et fort, Soit aumosnier, des pauvres le support, Pourtant son ame, aux vices inclinée, De trop de vin se verra dominée. L'amour, la gueule et les plaisirs qui font Rougir de honte un prince, le feront Esclave roy de vilaine luxure, Trompant son nom, soy-mesme et sa nature. «Vois-tu ceux-cy qui abaissent les yeux, Honteux de voir la lumière des cieux, Qui ne devroient au monde jamais naistre, Ny moins avoir Hector pour leur ancestre? Clotaire est l'un, et l'autre Childeri, Theodoric l'autre, en delices nourri, Trois faineants, grosses masses de terre, Ny bons en paix, ny bons en temps de guerre, La maudisson du peuple despité. «L'un, pour souiller son corps d'oisiveté, Pour n'aller point au conseil ny pour faire Chose qui soit au prince necessaire, Pour ne donner audience à chacun, Pour n'avoir soin de soy ny du commun, Pour ne voir point ny palais ny justices, Mais pour rouiller sa vie entre les vices, Traistre à son peuple et à soy desloyal, Sans plus monter en son throne royal, Ains le fraudant de son naturel guide, A Ebrouin en laschera la bride, Et le fera, soit en guerre ou en paix, Chef du conseil et maire du palais. «Cet Ebrouin aura soin des batailles, De la finance, et d'augmenter les tailles, Et de respondre à tous ambassadeurs; Et son estat aura tant de grandeurs, Comme chargé d'une peine honorable, Qu'il deviendra si craint et redoutable (En ce pendant que les rois amusez A bouffonner, aux femmes abusez, Sans nul conseil, trahis de leur plaisance, Sont rois de nom, Ebrouin de puissance) Qu'en peu de jours ces maires, approuvez De tout le peuple, aux honneurs elevez, Puissans de faits, de parole et d'audace, Des premiers rois aboliront la race, Et se feront, d'autorité pourveus, Eux-mesmes rois, leurs fils et leurs neveux. Pource, Troyen, ne commets telle faute; N'élève point en dignité trop haute Quelque vassal; ton dommage en depend. Quand un roy faut, trop tard il s'en repent. L'autre second, de luxure tout palle, Perdra long temps sa dignité royale, Et sans égard à son sang descendu De tant de rois, sera moine tondu Et renfermé dedans un monastère. (6) «Le tiers, qui vient pensif et solitaire, De ses sujets comme peste hay, A contre-coeur des seigneurs obey. Chaud de colère, à regner mal-habile, Fera fouetter le chevalier Bodille, En lieu public, lié contre un posteau, Tout deschiré de veines et de peau. «Bodille, plein d'un valeureux courage, Tousjours pensif en si vilain outrage, Ne remaschant que vengeance en son coeur, Lairra couler quelque temps en longueur, Puis, sans respect de sceptre ou de couronne (Tant le despit furieux l'espoinçonne), Tout allumé de honte et de courroux, Ce roy peu sage occira de cent coups. «Luy, de son prince ayant la dextre teinte, Près le roy mort tura la royne enceinte; D'un mesme coup, tant son fiel sera grand, Perdant le père, et la mère, et l'enfant Qui se cachoit dedans le ventre encore. Seigneur troyen, le prince ne s'honore De felonie; il faut que la fierté (var 44) Soit aux lions, aux princes la bonté, Comme mieux-nez, et qui ont la nature Plus prés de Dieu que toute creature. Ce roy doit estre abusé par flateurs, Peste des rois, courtisans et menteurs, Qui des plus grands assiegeant les aureilles, Font les discrets et leur content merveilles. Pource, Francus, si le Ciel te fait roy, Sage, entretiens des vieillars près de toy, Qui te diront leurs raisons sans feintise, En longs cheveux, en longue barbe grise. «Ne vueilles point pour conseillers choisir Ces jeunes fols qui parlent à plaisir. Le plus souvent les princes s'abestissent De deux ou trois que mignons ils choisissent, Vrais ignorans qui font les suffisans, Qui ne seroient entre les artizans Dignes d'honneur, grosses lames ferrées Du peuple simple à grand tort honorées, Qui vivent gras des edits et des maux Que les rois font à leurs pauvres vassaux; Tant la fa wir, qui les fautes efface, Fait que le sot pour habile homme passe! «Quelle fureur, qu'un roy, père commun, Doive chasser tous les autres pour un, Ou deux, nu trois, et blesser par audace Un masle coeur issu de noble race, Sans regarder si le flatteur dit vray! Ce Childeric doit cognoistre à i'essay Le mal qui vient at croire à flatterie, Perdant d'un Coud femme, enfant et la vie. «Voy, Francion, ces autres rois dontez De vin, d'amour, de toutes voluptez, Qui, abestis, en un monceau se pressent, Et le regard contre la terre baissent. Une grand' nue esparse sur leur front Les obscurcit; regarde comme ils vont Effeminez, et d'une alleure lente Monstrent au front une ame nonchalante. Ah malheureux! ils seront fils des tiens, Germe maudit, Troyennes, non Troyens;, Qui tant s'en faut qu'ils soient en France dignes D'avoir au chef les couronnes insignes, Qu'ils ne sont pas, pestes du genre humain, Dignes d'avoir l'aiguillon en la main; Rois sans honneur, sans coeur, sans entreprise, Dont la vertu sera la paillardise. Leur beau royaume, acquis par le harnois De tant d'ayeux très invincibles rois, Par la sueur de tant de capitaines, Par sang, par fer, par discours et par peines, En peu de jours tombé de sa vigueur, Ah! fier destin! perdra puissance et coeur. (var 45) Ne vois-tu pas commeClovis en pleure? Tay-toy, grand roy: rien çà-bas ne demeure En son entier; tant plus le sceptre est haut, Et plus il tombe à terre d'un grand saut. «Ces rois hideux en longue barbe espesse, En longs cheveux ornez presse sur presse De chaisnes d'or et de carquans gravez, Hauts dans un char en triomphe elevez Une fois l'an se feront voir en pompe, Enflez d'un fard qui le vulgaire trompe, Quittant leur sceptre aux maires du palais, Dont ils seront esclaves et valets, Masques de rois, idoles animées, Et non pasteurs ny princes des armées, Qui se verront, honnis de voluptez, De leurs vassaux à la fin surmontez. Appren, Troyen, comme un lasche courage Perd en un jour son sceptre et son lignage. Il ne faut estre aux affaires retif: La royauté est un mestier actif. «Voy Chilperic, le dernier de la race De Pharamond, comme il baisse la face, Moyne razé pour sa lubricité, Un faineant moisi d'oisiveté, Qui jà, ce semble, aux plaisirs s'abandonne. Cestuy perdra le sceptre et la couronne Du grand Clovis, et son maire Pepin S'en fera roy par ne sçay quel destin, En transferant l'ancien diadesme De la maison de son maistre à soy-mesme. Bien qu'à grand' peine ait quatre pieds de corps, Bas de stature, et de membres peu forts, Il aura l'ame active et vigoureuse, Et de conseil et de prudence heureuse, Il dontera la force des plus grans; Pource, Francus, par tel exemple apprens Que tout royaume augmente en accroissance Par la vertu, et non par la puissance; Et que Dieu seul, qui toute chose peut, Perd et maintient les sceptres comme il veut. Pour les garder l'homme en vain se travaille, Car c'est Tuy seul qui les oste et les baille. - Qui sont ces deux qui vont marchant à part? Qui de la troupe eslongnez à l'escart Discourent seuls de grans propos ensemble? A voir leur port, l'un et l'autre me semble Sage guerrier, et nul ne s'est montré De tant d'honneur ny de gloire illustré? - Celuy, Troyen, qui fait bruire ses armes, Grand capitaine et pasteur de gendarmes, Qui jà la main sur une lance met, Qui d'un panache ombrage son armet, Au fier maintien, au superbe courage, Qui rien que Mars ne monstre en son visage, Sera Martel, gouverneur des François, Non roy de nom, mais le maistre des rois. Jusques au Ciel fera monter l'empire Du nom Gaulois, et nul devant son ire N'opposera ny lance ny escu, Qu'il ne soit pris, oufuitif, ou vaincu. «Voy quels lauriers, marques de sa conqueste, Vont plis sur plis environnant sa teste! Voy son maintien, combien il est gaillard, Et de quels yeux il enfonce un regard! II occira par bataille cruelle Des forts Saxons la nation rebelle; Ceux de Bavière à mort desconfira; Les Allemans tributaires fera Jusqu'au Danube, et la terre frizonne Rendra, vainqueur, servile à sa couronne; Prendra d'assaut, invaincu chevalier, Nismes, Marseille, Arles et Montpellier, Beziers, Narbonne, et toute la Provence Fera servile à son obeissance; Prendra Bordeaux et Blaye, et tous les forts Que la Gironde arrouse de ses bords. «Voi-cy comme Eude, Empereur d'Aquitaine, Les Sarrazins, peuple innombrable, ameine Contre Martel, à la guerre conduits Par Abdirame, antique sang des Juifs, Qui d'Abraham et de Sara, sa femme, Se vantera. Ce cruel Abdirame, Cruel de moeurs, de visage et de coeur, (var 46) Des puissans dieux et des hommes mocqueur, Tout acharné de meurdre et de furie, Enflé d'orgueil, enflé de vanterie, Doit amasser les siens de toutes pars, Femmes, enfans, vieux et jeunes soudars, Valets, bouviers, marchans, afin que l'onde D'un si grand ost effroyast tout le monde. «Ces Sarrazins, au travail obstinez, Outre-passans les cloistres-Pyrenez, Et file à file espuisans toute Espagne, Se planteront au pied de la campagne Avec grands cris, tels que les grues font Quand queue à queue en ordre s'en revont, Hautes aux vents, et, dehachant les nues, Vont reloger en leurs terres cognues, Fuyant l'hyver; un cry trenchant et haut Se fait en l'air, tout le Ciel en tressaut. «La mer ne pousse aux rives tant d'areines, De tant de feux les voûtes ne sont pleines Au ciel la nuict, que de peuples pressez Dessous ce roy se verront amassez. Ils tariront le coulant des fontaines, Dessous leurs pieds feront trembler les plaines, Grands comme pins en hauteur élevez; Prendront Bordeaux et les peuples lavez Dé la Gironde, et d'ardeur violante Viendront puiser les eaux de la Charante, Ne pardonnans à temples ny moutiers. D'avares mains saccageront Poictiers, Razans chasteaux et villes enfermées, Et prés de Tours camperont leurs armées. «Là l'invincible, indontable Martel, Ne s'estonnant de voir un nombre tel, Mais d'autant plus ayant l'ame eschaufée Qu'il verra grand le gain de son trofée, Chaud de louange, au peril hazardeux, Ira planter son camp au devant d'eux, Les menaçant; la déesse Bellonne Courra devant, et Mars, qui aiguillonne Le coeur des rois, pour sauver de meschef Ce vaillant duc, luy pendra sur le chef. «Ce jour Martel aura tant de courage, Qu'apparoissant en hauteur d'avantage Que de coustume, on dira qu'un grand dieu Vestant son corps, aura choisy son lieu. (var 47) «Luy, tout horrible en armes flamboyantes, Meslant le fifre aux trompettes bruyantes, Et de tambours rompant le Ciel voisin, Eveillera le peuple sarrazin. Qui l'air d'autour emplira de hurlées. Ainsi qu'on voit les torrents aux valées Du haut des monts descendre d'un grand bruit, En escumant; la ravine se suit A gros bouillons, et, maistrisant la plaine, Caste des boeufs et des bouviers la peine; Ainsi courra, de la fureur guidé, Avec grand bruit ce peuple desbridé. «Or comme on voit alors qu'une tempeste D'un grand rocher vient arracher la teste, Puis, la poussant et lui pressant le pas, La fait rouler du haut iusques à bas; Tour dessus tour, bona dessus bond se roule Ce gros morceau qui rompt, fracasse et foule Les bois tronquez, et d'un bruit violant, Sans resistance, à val se va boulant. Mais quand sa cheute en tournant est roulée Jusqu'au profond de la creuse valée, S'arreste coy; bondissant il ne peut Courir plus outre, et d'autant plus qu'il veut Les éditions posthumes donnent ensuite ces quatre vers: Le sacre fait, l'hostie estant rompue Et départie à la troupe repue Du vray sainetpain, chacun, armé de Dieu, S'arme de fer et s'arrange en son lieu. Rompre le bord, et plus il se courrousse, Plus le rempart le chasse et le repousse. Ainsi leur camp en bandes divisé, Ayant trouvé le peuple baptisé (Bien qu'acharne de meurdre et de tuerie), Sera contraint d'arrester sa furie. «Chacun de rang en son ordre se met, Le pied le pied, l'armet touche l'armet, La main la main et la lance la lance, Contre un cheval l'autre cheval s'eslance, Et le pieton l'autre pieton assaut. Icy l'adresse, icy la force vaut, Sort et vertu pesle-mesle s'assemblent; Dessous les coups les armeures qui tremblent Font un grand son. Victoire, qui pendoit Douteuse au Ciel, les combats regardoit. «Au mois d'esté, quand la pauvre famille Du laboureur tient en main la faucille Et, se courbant, abat de son seigneur Les espics meurs, des campagnes l'honneur, Tant de moisson, tant de blonde javelle L'une sur l'autre espais ne s'amoncelle, De tous costez esparse sur les champs, Que de corps morts par les glaives tranchans Seront meurdris de la gent sarrazine. En moins d'un jour, hostes de Proserpine, Iront là bas trois cens mille tuez, L'un dessus l'autre en carnage ruez. «Mille ans après, les tourangelles plaines Seront de morts et de meurdres si pleines, (var 48) D'oz, de harnois, de vuides morions, Que les bouviers, en traçant leurs sillons, N'orront sonner sous la terre ferue Que de grands oz hurtez de la charrue. Tel au combat sera ce grand Martel, Qui, plein de gloire et d'honneur immortel, Perdra, vainqueur, par mille beaux trofées, Des Sarrazins les races estoufées, Et des François le nom victorieux Par sa prouesse envoyra jusqu'aux Cieux. «L'autre est Pepin, heritier de son père, Tant en vertu qu'en fortune prospère, Qui mari'ra la justice au harnois, Et regira les siens par bonnes lois. Luy, bas de corps, de coeur grand capitaine, Par neuf conflits assaillant l'Aquitaine, De Gaïfer occira les soudars Il rendra serf le prince des Lombars, Dontant sous luy les forces d'Italie. Rome, qui fut tant de fois assaillie, Sera remise en son premier honneur; Par luy le Pape en deviendra seigneur, Et des François prendra son accroissance; Tant le bon zèle aura lors de puissance! «Par cent combats, par cent mille façons, Renversera le peuple des Saxons, Peuple guerrier, des François adversaire, Et sous sa main le rendra tributaire. La loy pendra sur son glaive pointu Craint de chacun; taut vaudra sa vertu, De la fortune heureuse accompagnée! Sous luy faudra de Clovis la lignée, Si qu'en perdant le sang très-ancien Des premiers rois, fera naistre le sien, Donnant lumière à sa race nouvelle Par ses hauts faits de sadextre immortelle. N'espère rien au monde de certain: Ainsi que vent tout coule de la main; Enfant d'Hector, tout se change et rechange; Le temps nous fait, le temps mesme nous mange. Princes et rois et leurs races s'en vont; De leurs trespas les autres se refont. Chose ne vit d'eternelle durée, La vertu seule au monde est asseurée!» L'Autheur Parle De Luy-Mesme. Si le roy Charles eust vescu, J'eusse achevé ce long ouvrage; Si tost que la mort l'eut vaincu, Sa mort me vainquit le courage. Nil intentatum nostri liquere Poeta, Nu minimum meruere dccus, vestigia trita Ausi desererez et celebrare domestica factun, Les François qui mes vers liront, S'ils ne sont et Grecs et Romains, En lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains. Notes. (1) L'un après l'autre les noms (édition 1572), (2) Charles le Grand (1572). (3) Les Gots qui avoient conquis l'Aquitaine. Ronsard. III (4) La première édition porte Almaric, les suivantes mettent Alari. C'est Amalaru, roi des Wisigoths. (5) Bavard, cheval généreux et prompt I la main. (6) Chilpéric. Variantes. (var 1) rompt sa robe, et tout privé de joye, Ronsard III. (var 2) (1578): Si le Roy veut sa peine soulager, Il ne doit plus d'arondelles loger. (var 3) (1578): Que le vieillard esteigne le tizon, Et l'arondelle oste de sa maison. Editions posthumes: C'est de l'amour esteindre le tizon, Et iestranger chasser de sa maison. (var 4) Et tu le vois, Jupiter! sans souci Ny de bien-fait ny de mal-fait aussi. Pourroient tenter les hommes et les Dieux, (var 5) Quand la fortune à mes desirs senestre Poussa ma nef, ce ne fut pas pour estre. (var 6) De voir mon coeur remis en liberté, Tant je me suis à tes yeux endetté. (var 7) Les yeux ils abaisserent, (var 8) En Arc-en-Ciel. (var 9) D'ardeur de femme envieuse d'aller Au lieu promis; et lors douze pucelles, De ses surets ministres plusfidelles, Qui seules part en ses graces avoient, Et dés enfance en tous lieux la suivoient, (var 10) D'un brave train, qui fit tourbillonneux En-nubler l'air d'un poudrier sablonneux. Elle monta: une main tient la bride, L'autre le fouet. Par la campagne vuide (var 11) (1578): Le temple estoit au milieu d'un taillis, Dont les cheveux par le fer assaillis (var 12) Respand au ciel une rousse lumière. (var 13) Est un bel astre, et ses feux manifestes (var 14) Je te suppli' par ta belle lumiere, Qui dans mon coeur flamboye la premiere, Par ton regard. (var 15) Loin de mon père, avecq un estranger Qui n'a rien seur, sinon que le danger? (var 16) Je fremis toute et ne suis plus en moy I la par esprit prophète j'aperçoy Qu'en tous endroits ira ma renommée. (var 17) Et fay semblant de les vouloir trencher,; Siprés de toy s'efforçaient d'approcher. (var 18) Ne permets point qu'en ton histoire on lise Des faits malins qui noircissent ton nom; Par la candeur achete un beau renom, Et, fils de roy, ne seduis en cautelle Le coeur royal d'une amante pucelle. J'auray tousjours, maugré toute rigueur, Maugré la mort, ton pourtraict en mon coeur, Bien que la terre en béant departie :. M'avallast morte aux Enfers engloustie. Amour, cent fois plus puissant que la mort, L'Enfer traverse et vole outre son bort. (var 19) Le dos du fer encontre les caillous, Fit rejaillir sur les estoupes séches A poincte vive un milier de flamméches Que l'alumette au bec de soulfre adonq Prompte reçeut : laflame vole en-long; Puis eslargie aviva (1) sa pasture Des pins eommeux, aui sont secs de nature. L air a alentour d encens il parfuma D'ache et pavot; en trois lieux alluma Trois feux en rond, faisant loin de leurs braises. (var 20) Du vin, du miel, appelant pargrans cris Hyante, Hecate et tous les bas esprits. (var 21) Puis le renverse, et, s'inclinant le chef, Contre la fosse invoqua derechef. (var 22) Et dans ses eaux l'un sur l'autre tombez Voirra chevaux et bouclairs embourbez. (var 23) (1578) Le grand soleil, qui voit tout de ses yeux, Voirra tes fils, les uns malicieux, Les autres bons : la nature n assemble Toutes vertus en une race ensemble; Mais, en meslant le bien avecq' le mal, Tient la balance en contre-poids égal; Tous neantmoins honorez de trophées Auront de Mars les ames eschauffées. (var 24) Qui, par Morfée en sommeillant instruit, Verra, miracle! un fantaume de nuit. (var 25) Vers ajoutés en 1578: D'une voix sage. Apollon, qui la laisse En son bon sens pour un temps, ne la presse, Afin de mieux par raison discourir Des hauts secrets qu'elle voulait ouvrir. (var 26) A nouveaux corps, et ne voudroient plus estre Pour r'acquerir des maux par tantrenaistre. (var 27). Vers ajoutés en 1584: Cejour, Hecate aux enfers redoutée Les revestit d'une forme empruntée, D'un corps fantasque, esblouissant les yeux Faits d'air espais, pour les cognoistre mieux. (var 28) Des peuples siens reschaufera l'ardeur, Les emplissant de force et de vigueur. (var 29) Les vieux corbeaux leur corps en-tomberont, Et des mastins les gorges affamées Qui vont flairant le meurdre des armées. (var 30) Perdra en vain les filles du Soleil (2). (var 31) L'homme courtpis aisement est deceu! (var 32) Lors doit après, par entreprises hautes, Se corriger et amender ses fautes. (var 33) Son bras armé du Rhin se saisira. (var 34) Crapaux, prendront pour marques honorées En champ d'azur des fleurs de lis dorées. (var 35) Comme lions, ou plustost comme foudres. (var 36) En place de ce passage, les éditions posthumes contiennent: " De ses vertus l'acquise renommée Sera si large et si au loing semée, Que ses enfans ne seront maintenus En leur grandeur que pour estre venus (3) (var 37) Ce distique est omis dans l'édition de 1572; il est remplacé par le suivant dans les éditions posthumes: Et plus pourront en la tombe enfermez Ses os, qu'un camp de grands princes armez. (var 38) Retentiront, -et le court des rivièrei Sera humé de leurs-troupes guerrieres, (var 39) Se bandant toute et de ieines et d'ài, Fera broncher sur la poudre les Gots, (var 40) Du corps goihic, qui, grinçant, maudira Dequoy si tost son printemps s'en ira: (var 41) Tel prince semble au pourceau qui se veaûtre En un bourbier: un plaisir tire l'autre. Déjà le ciel par signes le preschoit Que d'un tel rôy Ta vie lefaschoit. (var 42) Pc son malheur monstres presagieux. (var 43) Doit chastier la malice execrable. Jambes et bras à deux chevaux tirez; Ses vieux cheveux, des ronces deschirez, Seront espars comme flocons de laine Que la brebis a laissé sur la plaine, Par les chardons aux poignans hameçons, Et de son sang rougiront les buissons. Rien si malin qu'une femme peut naistre, Ny rien si bon, quand bonne elle veut estre. (var 44) Tout allumé de honte et de fureur, Fera payer à ce roy son erreur Par son sang propre, en rougissant sa dextre Dedans le coeur de son prince et son maistre, Et d'un tel fiel sa vengeance emplira, Que, le roy mort, la royne il occira, Et son enfant enclos en ses entrailles. Il faut qu'un roy soit cruel aux batailles Mais doux aux siens; il faut que la fierté (var 45) Tout en un jour, par laschete de cceur, Perdra puissance, aecroissance et vigueur. (var 46) Cruel de port, de moustache et de coeur. (var 47) on le dira vesta D'un corps divin renforce de vertu. (var 48) Seront encor de carcasses si pleines, Notes Des Variantes. (1) Rendit vive. (2) Les Heures. (3) Et la comparaison suivante, qui ne manque pas de beauté: Son corps tombé bruira sur la poussiere Comme un belier qui sur une riviere Congne des paux, le fondement d'un pont; Le fleuve en bruit, tout le ciel luy respond. Source: http://www.poesies.net