Le Troisième Livre De La Franciade. Par Pierre De Ronsard (1524-1585). TOME III TABLE DES MATIERES Argument Du Troisième Livre De La Franciade. Le Troisième Livre De La Franciade. Notes. Variantes. Notes Des Variantes. Argument Du Troisième Livre De La Franciade. Ce livre contient les amours d'Hyante et de Clymène. Clymène, au commencement, par grand artifice et par belles etcomme justes remonstrances, s'efforce d'arracher l'affection amoureuse du coeur d'Hyante sa soeur, afin que toute seule elle puisse jouyrde l'amour du prince troyen. Ces deux soeurs vont au temple pour sacrifier aux dieux, afin qu'ils destournent toute maligne affection de leurs esprits. Le fils d'Hector va sur le rivage de la mer, où il addresse sa prière à Apollon. Leucothoé, fille de Protée, luy prophetise ses fortunes à venir, et Dicée offre au seigneur troyen sa fille Hyante en mariage, lequel le remercie, s'excusant sur le destin. Orée, fils du roy, immole une hecatombe aux dieux. Terpin chante un bel hymne à la deesse Victoire. Venus, changée en la vieille prestresse [laquelle servoit au temple] de la deesse Hecate, vient sur le chevet d'Hyante et environne tout le lict de sa ceinture pleine d'estrange vertu. Francus celèbre les funerailles d'un capitaine son cher amy (1). Clymène, furieuse, par le conseil de sa nourrice, tasche de flechir Francion par une lettre amoureuse. Cybèle, transformée en Turnien, compagnon de Francus, l'admonneste de courtiser Hyante, pour apprendre et sçavoir d'elle les iois| lesquels doivent sortir de son sang. [Tous les rois de ce temps là, les pontifes et sacerdotes. se mesloient d'expiations, purgations et lustrations, et de magie, c'est à dire de la science ignorée du vulgaire, qui gist en la cognoissance des astres, et des herbes, gommes, fleurs, racines et fruicts, paroles, murmures et charactères, que nous appelons incantations magiciennes.] La mesme deesse s'en-vole après en l'antre de la Jalousie. La Jalousie infecte de son venin la poitrine de Clymène. Enfin Clymène, poursuivant son faux démon transformé en la figure d'un sanglier, s'eslance dedans le goufre de la mer. Les dieux en font une deesse marine. Le Troisième Livre De La Franciade. l'obscure nuit (var 1), qui d'un sommeil enserre Les dieux au ciel, les hommes en la terre, [Laissant couler froidement (var 2) sur les yeux Une eau puisée au fleuve stygieux, L'une sur l'autre attachoit les paupières, (var 3) Charme trompeur des peines journalières. Mais le dernier qui tient les yeux sillés N'alloit glissant ses présents escoulez (var 4) Dessus le chef des deux soeurs esveillées, De trop de soins amoureux travaillées. (var 5) Adonc Hyante à sa soeur parle ainsy: « Mais d'où me vient, chère soeur, ce soucy (var 6) Que ma raison a perdu sa puissance, Que mon penser d'un autre prend naissance Sans me resoudre (var 7), et qu'un nouvel esmoy Me ravist toute et chasse hors de moy. Ke ne tien plus de mon coeur que l'escorce; edans s'y loge une puissante force Que je ne puis ny penser (var 8) ny nommer, Si ce n'estoit le mal qu'on dit aimer. « Je songe assez pour les causes apprendre De mon travail, et ne les puis comprendre; (var 9) Bref, je n'ay peu ny boire ny manger Depuis le jour que j'ay veu restranger. Toujours pendue en sa blonde jeunesse D'oeil et d'esprit; maugré moy je confesse N'avoir jamais senty telle douleur, Qui me fait perdre et sommeil et couleur. « Depuis un jour je suis toute esperdue, Me consommant comme neige fondue. Ah! je me meurs! Mon mal pourtant me plaist Et ne puis dire en quelle part il est] (2) Sans s'arrester, mon esprit est volage. De ce Troyen tousjours le beau visage L'honneur, la grace, en l'ame me revient, Toujours, toujours et toujours me souvient (var 10) De son combat et de sa main guerrière Qui l'accompagne en sa barbe première. « Père des Dieux, quelle aimable vertu! Quel port il a! Comme il s'est combatu Pour le secours de nostre frère unique! Il est vrayment de la race heroïque! Sa main, sa force et son coeur genereux Monstrent assez qu'il est du sang des preux. « Si j'estois libre, et si j'avois puissance De vivre à moy, je ferois alliance Par mariage à ce vaillant Troyen. « Plustost le feu du grand Saturnien Tombé menu la teste me foudroye, Plustost la terre en se crevant m'envoye Par les liens du sommeil oublieux, Bouchoit partout l'ouverture des yeux, Mais non des soeurs, toute nuict éveillées, De trop d'amour en l'ame travaillées. Adonc Hyante à sa soeur parle ainsi: « D'où vient, ma soeur, que je suis en souci, Que ma raison a perdu sa puissance, Que mon penser d'un autre prend naissance, Sue je m'oublie, et qu'un nouvel esmoy Me trouble toute et m'en-volle de moy! Et que, peu sage, ainsi je me marie Sans le congé de ceux qui m'ont nourrie. » A-tant se teut: le coeur luy est failly. Comme ruisseaux les larmes ont sailli De ses beaux yeux, presages de sa peine; Quand d'autre part luy respondit Clymène, Qui moins n'ardoit de secrette langueur Pour le Troyen qui luy brusloit le coeur. Mais plus que l'autre elle estoit avisée, Qjji ne vouloit une amour divisée, Ains vouloit seule, en toute affection, Dame, jouyr du coeur de Francion. Pource, en mentant par un grand artifice, Luy conseilla que l'amour estoit vice. Ainsi son mal par fraude elle cacha, Et l'inconstance à sa soeur reprocha. « Où sont, ma soeur, ces responses hautaines Que tu rendois à tant de capitaines, Princes et rois, que pour ses gouverneurs Crète nourrit en pompes et honneurs? Qui, travaillez d'une amoureuse flame, Tous à l'envi te courtisoient pour femme? Quoy! seulement d'un courage endurci Ne desdaignois ces maris, mais aussi Tu mesprisois les hommes dont l'audace Est trop cruelle encontre nostre race. Quoy? disois-tU, comme un superbe roy L'homme contraint les femmes à sa loy; Non seulement les estime inutiles A gouverner les sceptres et les villes, Mais, sans nul tiltre et sans point commander, Les fait filer, les laines escarder, Ourdir et coudre, et de paroles braves En son foyer les tance comme esclaves. [Qu'heureuse fust Lemnos, au temps passé, Ou le pouvoir des hommes fut cassé, Par la finesse et prouesse des femmes, Si que les noms des hommes estoient blames. « A labourer les terres ils servoient, Sans autre charge, et les dames avoient Le magistrat et seules la police, Administraient le sceptre et la justice] (var 11) Où sont ces mots ? Ou est ce coeur si haut? A ton besoin le cour ge te faut, Qui maintenant à la première veue D'un estranger as l'ame toute esmeue, Et veux ton nom sans raison diffamer Pour un pirate, un corsaire de mer, Qui va cherchant par les ondes sa proye, Sous faux-semblant de refaire une Troye; Et, par amour espiant la saison De desbaucher les filles de maison, Au premier vent loin d'amis les emmène Pour les laisser sur quelque froide arène; Car, estant saoul de son premier plaisir, Et ne voulant que changer et choisir, Les abandonne, et, sans tenir promesse, Marche, luitif, où l'orage le presse. «De tel malheur l'exemple encore vit En ce pays d'Ariadne, qui suivit Maugre Minos le parjure Thesée, Tant elle fut â prendre bien-aisée. Mais tout soudain ce pirate meschant, De son serment et d'elle sefaschant, La quitta seule au matin endormie, Appast des loups, au rivage de Die. Pource, ma soeur, d'un advis sage et pront L'honneste honte attache sur ton front, Et sans toy laisse errer à l'advanture Des estrangers la teste si parjure. » Ainsi disoit, dissimulant à fin De la tromper; mais Amour le plus fin, Qui ne se trompe, et qui passoit en elle De nerfs en nerfs, de mouelle en mouelle, La faisoit caute en son mal sans pareil, Qui ne vouloit ny raison ny conseil. (var 12) A-tant du jour la lumière sacrée Dedans la chambre estoit par tout entrée, Quand les deux soeurs, ainçoisdeux beaux printemps, Sortent du lict. Us demeurent longtemps A se peigner, s'attiffer, et à faire Par le miroir un visage pour plaire; En cent façons retordent leurs cheveux Ondez, crespez, entrefrisez de noeuds, Et d'un long art mille beautez s'attachent; Puis teste et col d'un guimple elles se cachent, Qui, bien plissé, jusqu'aux pieds leur glissoit, Et l'air voisin de parfum remplissoit. Ces jeunes soeurs en ce poinct habillées D'un pas superbe au temple sont allées, Comme à l'oracle, afin de sçavoir mieux, Priant au ciel, la volonté des dieux: (var 13) Ou s'ils vouloient d'une main favorable Guarir leur playe autrement incurable , Ou s'ils vouloient desdaigner sans secours Leurs passions diverses en amours, Et sans espoir entretenir leurs flames. De toutes parts une suitte de dames Les entournoit; elles marchoient d'un train Ainsi aue fait Diane au large sein , A qui la trousse et le bel arc ensemble Chargent l'espaule. Autour d'elle s'assemble Un grand monceau de nymphes qui en rond Tournent le bal. Elle de tout le front, Haute de col, apparoît sur la troupe Qui va dansant dessus la belle croupe Du mont Taygette, ou sur l'esmail d'un pré Du fleuve Eurote à son frère sacré. Or' ces deux soeurs malades et peu sages, Près des autels, au devant des images Des puissans dieux, tristes sepromenoient. Ores les yeux fichez elles tenoient Sur la victime, et courbes et beantes Prenoient conseil des entrailles tremblantes , Ou les gesiers decoupez regardoient, Et l'advenir aux devins demandoient. Ha! pauvres soeurs, pauvres soeurs insensées! Ny pleurs, ny voeux , ny offrandes laissées, Ny tournoyer des autels à l'entour,. Ne guarit point le mal que fait Amour. (3) La belle Hyante avoit en sa main blanche Un vase plein de vin, qu'elle espanche Droict au milieu des cornes et du front De la victime; et Clymène, qui tond Le poil sacré de la beste, le jette Dedans le feu: « Comme ce poil craquette, Ce disoit-elle, et brule tout en soy, Ainsi Francus puisse brusler de moy! » Mais pour néant ces deux soeurs abusées Prioient au temple en leurs voeux amusées: Les dieux malins leurs oreilles fermoient; Les vents en vain la prière semoient De ces deux soeurs qui n'estoient plus qu'un songe. Amour les mord, les relime et leur ronge Coeur, poulmon, foye, et n'ont autre pouvoir En leur malheur qu'espérer sans espoir. (var 14) Adonc Francus, que le souci reveille, S'estoit levé devant l'aube vermeille. De la grand peau d'un ours il s'habilla, Un javelot en sa dextre esbranla (var 15) Au large fer. Vandois, d'où vint la race Des Vandomois, le suivoit à la trace. Luy, se laissant en larmes consumer, S'alla planter sur le bord de la mer; Et, jettant l'oeil sur les eaux./Egeennes, Seul, regardait si les barques troyennes Venoient à bord; puis, voyant le vaisseau Qui le portoit échoué dessus l'eau , Demi-couvert de falaize et de bourbe, Les yeux au Ciel, sur le rivage courbe , Poussant du coeur maints sanglots en avant, Parloit ainsi aux ondes et au vent: ce Heureux trois fois les hommes que la terre En son giron, mère commune, enserre D'un eternel et paisible sommeil! Si comme nous ils n'ont part au Soleil, Ils n'ont aussi le soin qui nous martire, D'autant facheux que tousjours il desire. (var 16) Ce meschant soin qui compagnon me suit Me fait chercher la Gaule qui me fuit, Terre estrangère et qui ne veut m'attendre, Que du seul nom j'ay prise sans la prendre. « Je suis (je croy) la maudisson des Dieux, Qui sans demeure erre de lieux en liétix, De flots en flots, de naufrage en naufrage, Ayant le vent et la mer en partage, Comme un plongeon, qui, en toute sai-on, A seulement les vagues pour maison; Des flots salez il prend sa nourriture, Puis un sablon lui sert de sepulture. [Ainsy la mer me porte sans effect, Et mon voyage est tousjours imparfaict. « Bonté des Dieux, et toy, Destin, qui meines A ton plaisir toutes choses humaines, Aurai-je point en repos le moyen De rebastir le murdardanien? Voirrai-je point une troyenne plaine? Voirrai-je point ceste Gauloise Seine Qui m'est promise en lieu des larges tours De Simoïs et Xanthe, dont les cours Arrouzoient Troye, et d'une onde poussée Rompoient le sein de la mer renversée ? ] « Donne, Apollon, maistresse Deité De ceux qui vont bastir une cité, Un bon augure à fin que tu m'ottroyes Des murs certains après si longues voyes. Si je ne puis les Gaules conquerir, Sans plus errer puissé-ie icy mourir Enveloppé d'une horrible tempeste; Aux Dieux marins victime soit ma teste, Pour sacrifice agreable à la mort, D'un peu de sable en-tombé sur ce bord! » Il dit ainsi, quand des ondes humides Sortit le choeur des cinquante Phorcydes Et tout le choeur de Glauque et Melicert, Et Palémon à l'habillement verd, Le vieil Triton à la perruque bleue, Homme d'enhaut et poisson par la queue, Tenantès mains pour sceptre leurs tridens, Poussent la nef de Francus au dedans Du prochain port. La navire poussée, Ayant la proue et la poupe froissée, Alloit mehaigne (4), ainsi que le serpent Qui sur le ventre à peine va rampant, Quand un passant du coup d'une houssine Luy entre-rompt les ressorts de l'eschine, Plis dessus plis, en cent ondes retors, Siffle, retraine et retourne son corps; En se lechant son venin il remasche, Et renouer ensemble se retâche, (var 17) Mais pour neant, car son dos est perclus; Ainsi trainoit le bateau de Francus. Hors du troupeau bien loin s'est escartée Leucothoé, la fille de Protée, A qui Phoebus, pour la favoriser, Donna jadis l'art de prophétiser. (var 18). Ses longs cheveux erroient sur la marine; Son chef estoit plus haut que sa poitrine Tiré sur l'eau, quand se jouant ainsy, Francus appelle, «yant de luy soucy: « Enfant royal, qui dois donner naissance A tant de Rois, la seule patience Rompt la fortune, et mal ne peut s'offrir Qui ne soit doux, quand on le veut souffrir. Sois courageux. Toute rude avanture Par temps se faict douce quand on l'endure; Pour endurer, Hercule se fit Dieu. Tu planteras ta muraille au milieu Des bras de Seine, où la Gaule fertile Te doit donner une isle pour ta ville, Gaule abondante en peuples redoutez, Peuples guerriers aux armes indontez, Que telle terre et plantureuse et belle, Riche, nourrit d'une grasse mammelle. « Or, puis qu'Amour te veut favoriser, Son beau secours tu ne dois mespriser; Ne t'en va donc sans courtiser Hyante, Fille du Roy, qu'Hecate la puissante A fait prestresse en son Temple sacré. Amour, qui fait toute chose à son gré, Victorieux, a navré son courage D'un poignant trait tiré de ton visage. Par sa magie elle peut attirer La Lune en bas, le Ciel faire virer A contre-cours, et des fleuves les courses Encontre-mont rebrousser à leurs sources. [D'un clair midy elle faict une nuict; Dessous ses pieds la terre faict un bruit Quand il lui plaist, et sa force commande A Proserpine et à toute la bande De ces esprits, jadis hostes des morts, Qui, plainsd'oubly, revont en nouveaux corps. (var 19)] Elle, qui est de ton amouT gaignée, Te fera voir ta future lignée, Et tous les rois qui sortiront de toi, Forts à la guerre et prudens à la loy, Qui d'un long ordre et de longue puissance Tiendront un jour le beau sceptre de France. « Mais cependant que tu pleures en vain , Rongeant ton coeur d un genereux desdain Sur ceste rive escumeuse et déserte, Ah! malheureux! tu as fait une perte D'un cher amy qui tousjours te suivoit. Son esperance en la tienne vivoit, Seur compagnon de ta dure fortune. Las! il est mort. Junon par sa rancune A fait de terre un sanglier grand et fort Naistre à son dam pour lui donner la mort. « Au poinct du jour, comme il alloit en queste, Il a de front rencontré cette beste Au dos rebours, aux yeux fiers et ardents, Qui receloit la foudre entre ses dents; D'un coup meurdrier l'a navré dedans l'aîne Et froid et mort renversé dans la plaine. (var 20) Seur compagnon de ta fortune amere; Las! il nest plus: Junon par sa colère L'a fait mourir d'estrange mort, à fin Quelle empeschast le cours de ton destin; Mais elle en vain se rouille de rancune, La Destinée est plus que la Fortune! [Comme il vouloit un sanglier assaillir, A veu sa main et son espieu faillir; « Va d'un pied viste et le fais enterrer, Et son esprit ne laisse plus errer Dessus le corps longtemps sans sepulture, Qu'il ne te soit un malheureux augure. Dessous ta main le Monde il eust soubmis, Si le Destin envieux eust permis Qu'il eust en Gaule ordonné ton armée. L'homme n'esl rien qu'une vaine fumée! » A-tant la Nymphe en parlant devalla Son chef sous l'eau; l'onde, qui çà, qui là, Flot dessus flot en se ridant grommelle, D'un long tortis l'engloutit dessous elle. Tandis Dicé, que le soin tient ravi, De Francion le pas avoit suivi; Deux grans levriers, yssus de bonne race, (Fidelle guet) le suivoient à la trace; En abordant Francus plein de soucy, Luy prit la dextre et le salue ainsi: « Prince Troyen, dont la vertu première Du père tien efface la lumière; Quand mon pais en deux je partirois, Et d'une part honoré je t'aurois, Encor beaucoup je serois redevable A ta vertu, qui n'a point de semblable. Tu as sauvé mon enfant du danger; Seul tu as peu du Tyran me vanger, Monstre cruel, engeance de malice, Mocqueur des Dieux, mespriseur de Justice, Qui, m'ahontant de toute indignité, De son harnois estonnoit ma cité. « Je t'offrirois en lieu de ta prouesse Un grand amas de pompeuse richesse, Le fier sanglier de sa defense en l'aine L'a navré mort estendu sur la plaine.] (5) Bagues, lingots, coupes d'or et vaisseaux; Mais tu ne veux, fleur des jouvenceaux, Ta vertu vendre à si fresle despense; Le seul honneur te plaist pour recompense. « Le seul honneur en l'antique saison Assit Hercule, et Thésée et Jason Dedans le Ciel, et je t'ose promettre Que ta prouesse encores te doit mettre Dessus la nue, auprès de tes ayeux Que la vertu enroolle entre les Dieux. « Pource, estranger, la richesse mesprise; Ne rouille point ton coeur de convoitise, Et, comme prince aux armes bien appris, De tes labeurs louange soit le prix. Entre les biens les plus grands de ma ville, Mon seul trésor (var 21) j'ay une chère fille, Qui de beauté ne fait place à Venus, Dont ja les ans accomplis sont venus Qu'elle doit estre en fleur d'âge menée Dessous la loy du nopcier Hymenée. S'elle te plaist, nous joindrons en sa main La tienne, afin que dès le lendemain Tu sois espoux d'une si chaste fille, Et de vous deux s'élève une famille (var 22) Grande en honneurs, de ceste terre rois, D'où tes ayeux sont issus autrefois: Et de vous deux alliance se face. De tel accord pourra naistre une race. Car, si on croit à nostre vieille annale, Crète de Teucre est la terre natale. » Ainsi Dicée en le tenant luy dit, Quand Francion luy contre-respondit: « Prince Cretois, qui à bon droit te vantes D'estre sorti de ces vieux Corybantes Qui, sous le glaive et la loy qu'ils tenoient, D'heureuse paix leurs peuples maintenoient. (var 23) En peu de mots pour si haute entreprise Je respondray: j'auray tousjours esprise D'un souvenir l'âme qui vit en moy, (var 24) Pour tant de biens que j'ay receus de toy, Qui, pauvre et nud, le jouet du naufrage, Il as permis seulement ton rivage, Mais, asseurant ma fortune et mon cours, M'as presenté ta fille et ton secours. « Or si j'avois puissance sur ma vie, Si du Destin elle n'estoit ravie, Et si j'estois porté de mon plaisir. Je ne voudrais ton royaume choisir Pour demeurer, ains, allegre dejoye, J'irois chercher encor ma vieille Troye, Et me plairoit entre les vieux tombeaux De mes ayeux bastir des murs nouveaux, Et d'habiter la cendre de mes pères; Mais les Destins, autheurs de mes misères, Un souvenir vivra toujours en moy. Contre mon gré me trainent et me font Enfoncer l'oeil et abaisser le front. Je souffre tout, ne pouvant autre chose Contre le ciel, qui des hommes dispose. (var 25) [Ce fier destin la Gaule me promet, Qui seulement marier me permet En Allemagne, et non en autre place. Du sang troyen meslé parmy la race Du sang germain des roys doivent sertir, Qu'on me promet le monde assujetir, Ayant borné par le glaive leur gloire Du rond du ciel, la mer de leur victoire. (var 26)] Donne, sans plus, à ce prince troyen Des charpentiers, du bois, et le moyen De rebastir une flotte nouvelle, Pour retenter la fortune cruelle, Et le malheur par qui tout est domté, Qui maugré moy force ma volonté. » Il dit ainsi. Dicée, qui prend garde A son maintien, tout estonné regarde D'yeux et d'esprit ce Troyen qui parloit, Et pour son gendre en son coeur le vouloit. En cependant son jeune fils Orée, Pour celebrer la victoire honorée , Et pour aux dieux s'acquiter de ses voeux , Dedans ses parcs avoit choisi cent boeufs Au large front, agreables offrandes, Entiers et sains, victimes les plus grandes; Et près la ville, en un bocage saint, Manoir des dieux religieux et craint, Les amena. (On dit qu'en ceste place Minos parloit à Jupin face à face, Quand il prenoit les Ioix de ce grand Dieu.) Il mit de rang les cent boeufs au milieu Du verd bocage, et de gazons il dresse A la Victoire un autel d'allegresse. De tous costez errant en divers lieux, Il amusoit son esprit et ses yeux A regarder s'il verrait d'avanture Quelque grand arbre esgayé de verdure. Non guères loin sur le tertre prochain Vit à l'escart un chesne au large sein , Aux larges bras, qui ses branches fueillues D'un chef superbe envoyoit jusqu'aux nues. De ses rameaux tout le chesne esbrancha, Et sur la cyme en trophée attacha Du mort Gean les armes despouillées, Cuissots sanglants, grèves de sang mouillées, Maille, plastron, gantelets et brassards, Le javelot, le poignard et les dards, La large espée (var 27) et l'effroyable creste Du morion gardien de la teste. Devant l'autel les boeufs il assomma. Le sang qui sort à gros bouillons fuma Sous le cousteau qui fendoit leur poitrine: L'un la peau crue arrache de l'eschine, L'un les estrippe, et l'autre peu à peu, D'une estincelle allumoit un grand feu; Dedans le ciel en voloit la fumée! Quand par le feu l'humeur fut consumée, De la chair crue, un chacun s'approcha, Et pour manger sur l'herbe se coucha. Le vin se verse, et l'escumeuse couppe De main en main erre parmy la troupe, Que, de bon coeur s'invitant, recevoient, Et la moustache en la tasse lavoient. De la cité les dames bien coiffées, Aux doux regards, aux gorges atifées De beaux joyaux, au riche corps vestu D'un or broché en la soye battu, (var 28) Menoient le bal. Terpin, qui les devance, Tout le premier mesuroit la cadance, Chantant cet hymne, et mariant sa voix Au luth poussé du trembler de ses doits: « Fille du Ciel, invincible Victoire, Dont les habits sont pourfilez de gloire, D'honneur, de pompe, et dont le front guerrier Est illustré de palme et de laurier; [Qui devant toy fais broncher les murailles, Qui pends douteuse au milieu des batailles, Qui tout le monde estonnes de ton bruit, Que la Loy craint, que la Justice fuit, Quand le Renom aux ailes emplumées Seme par tout l'effroy de tes armées, Et quand chacun en tressaillant de peur Attent suspens qui sera le vainqueur; (6)] [Royne, qui soeur de Fortune te nommes, Qui tousjours pends douteuse sur les hommes Et le conseil casses du bataillant, Qui seule fais d'un couhart un vaillant Et d'un vaillant un couhart, quand ta face Cache en nos coeurs ou le chaud ou la glace; Tu es douteuse, incertaine et sans foy; Tu fais, defais, comme il te plaist, un roy, Puis le refais, et les citez tenues Sous tyrannie eslèves dans les nues. Tantost l'espoir, tantost la peur te suit. Tout l'univers se comble de ton bruit, Quand le Renom aux aisles emplumées Seine partout l'effroy de tes armées. Aucune fois tu flattes les humains; Aucune fois tu coules de leurs mains Un songe vain, faute de te poursuivre, Et le vaincu vainqueur tu laisses vivre; Et le vainqueur, qui te pense souvent Tenir chez luy, ne tient rien que du vent. Pour compaignon tu meines l'Arrogance, Et ne sçay quelle impudente Esperance Qui, pour gaigner aucune fois le bien De ton voisin, te fait perdre le tien. (7)] Le sang, la mort, la colère acharnée, Et des soldars la licence effrenée, Et le mespris des grands dieux immortels Suivent ton char; ce neantmoins tu es Mère des rois, des sceptres et des villes; Tu fais germer les campagnes fertiles Et foisonner les costaux de raisins, Rempart des tiens, crainte de tes voisins. « Devant ton char, que la Crainte environne, Marche Enyonet la fière Bellonne, Et la Jeunesse, au sang bouillant et chaut, Et le Peril, à qui le conseil faut. « Sans ton secours Mars ne sçauroit rien faire. Des fiers tyrans tu fus seule adversaire Lors que ta mère un harnois te donna. Pource Jupin d'honneur la couronna, Et ne voulut par promesse asseurée Que desormais son eau fust parjurée. « Escoute-moy, vieille race des dieux: Du bon Francus les faits laborieux Attache au ciel en lettres immortelles; En sa faveur romps le vol de tes aisles, Et, sans partir, sois en toute saison De ce Troyen hostesse en sa maison! (var 29)» Il dit ainsi: la joyeuse assemblée A jusqu'au ciel la chanson redoublée. [C'estoit au mois que le bel an tourné Avoit partout le printemps ramené, Son jeune enfant, quand la terre très-belle Comme un serpent sa robe renouvelle, Et quand Amour pousse de toutes parts, L'arc en la main, ses flames et ses dards; Quand les forests, les plaines et les fleuves, Tertres et bois, vestus de robes neuves, Enorgueillis de cent mille couleurs, Pompent leur sein d'un riche email de fleurs. Mais quoyque l'an et le printemps ensemble Fussent trez beaux, leur jeunesse ne semble (Bien que fleurie en mille nouveautez) Ny au maintien, aux graces, aux beaultez Du jouvenceau Francion, ny à celles Qui donnoient lustre aux rovales pucelles: Comme trois lys à l'envy florissoient, En leurs regards les traicts d'amour croissoient, Et sur leurs fronts au vif estoient descrites Venus, Pithon et toutes les Charites. Ce Francion avoit un beau menton, Crespu de soye et pareil au coton Prime et douillet, dont le fruitier automne La peau des coings blondement environne. Sa taille estoit d'un prince genereux, Grande, heroïque et pareille à ces preux Jason, Thesée, et à ceux qui semée Ont en tous lieux leur vive renommée. Sa large espaule, et sa greve et sa main, Et le relief honneste de son sein, Estoient si beaux, si bien faicts de nature, Qu'on ne pourroit les tracer en peinture. De ces deux soeurs, par un art nompareil, Les beaux cheveux surmontaient le soleil Enlassez d'or; semblable estoit leur joue Au teint vermeil de la rose qui noue Dedans du laict, et sortoit de leurs ris Je ne scay quel enchanteur des esprits. De ronds tetins, messagers de jeunesse, S'enfloit leur sein; une gaillarde presse D'amours, d'attraits, de graces et de jeux Une embuscade avoient dans leurs cheveux. Le doux parler en leurs bouches habite ', Et l'homme auroit le courage d'un Scythe Et seroit né des tigres et des ours Qui, les voyant, ne s'alumoit d'amours. A tant Vesper de flammes habillée S'estoit au ciel la première esveillée, Menant le bal des astres radieux (8) Qui çà et là sautent parmy les cieux. (var 30)] Finis les voeux qu'on rtndoit à Victoire, Voicy Venus ilafiàùpïere noire, Mue d'amour, qui vint-surlaminuict De ces deux soeurs environner Je lict. Elle se change en la vieille prestresse, Qui sous Hyante avoit de la deesse Autels et temple en venerable soin; Tousjours au guet elle escoutoit de loin L'abboy des chiens qui. d'Hecate cornue Aux carrefours annonçaient la venue, Quand à trois fronts affreuse elle arrivoit Dedans son temple, où l'Horreur la suivoit. En se couchant sur le chevet d'Hyante, Luy dit ainsi: « D'un chesne d'Erymante Ou d'un rochçr, le rempart de la mer, Oses-tu bien ta poitrine enfermer? As-tu succé des louves la mammelle As-tu le coeur d'une tygre cruelle, Coeur sans amour, sans grace ny mercy, Qui du Troyen n'as pitié ny soucy?.. Pauvre Troyen qui a laissé sa terre, Non, comme il dit, pour les Gaules conquerre, Mais, tout ravy du bruit de ta beaute, A de la mer vaincu la cruauté Pour voir ta face, et, s'il estoit possible, Se joindre à toy d'un lien invincible; Et toutesfois, fière de son ennuy. Tu vois sa playe et te mocques de luy. » Disant ainsi, de sa belle ceinture Du lict d'Hyante encerna la closture. Ceste ceinture estrangement pouvoit, Que la nature en se jouant avoit De sa main propre à filets d'or tissue, Et d'elle en don Venus l'avoit receue, Quand le boiteux Lemnien tant osa. Que pour sa femme au ciel il l'espousa, Dont est sorty tout l'estre de ce monde: Tout cé qui noue au plus profond de l'onde, Ceux qui d'un aile en l'air se font un train, Tout ce qui paist la terre au large sein , Tout animal cazanier et sauvage Fut enfanté de ce grand mariage. [En la tissure estoient pourtraicts au vif Deux Cupidons. L'un avoit un arc d'if Au traict moussu, qui tire aux fantaisies, Craintes, soupçons, rancoeurs et jalousies; L'autre de palme avoit l'arc decore , Son traict estoit à la pointe doré, Poignant, glissant, dont il cache dans l'ame Et verse au sang une gentille flame Qui nous chatouille et nous fait desirer Que nostre genre entier puisse durer. Là fut Jeunesse en longs cheveux portraicte, Forte, puissante, au gros coeur, la retraite Des chauds desirs; Jeunesse qui tousjours Pour compagnie ameine les Amours. Comme un enfant pendoit à sa mamelle Le Jeu trompeur, la Fraude, la Cautelle, Les Ris, les Pleurs, les Guerres et la Paix, Trêves, discords et accords imparfaicts, Et le Devis qui deçoit nos courages, Voire l'esprit des hommes les plus sages.] Quand la ceinture eut versé sa vertu Dessus le lict, le feu qui n'avoit eu Puissance entière au coeur des Damoiselles Se renforça de larges estincelles, De nerfs en nerfs, d'os en os, prit vigueur, Puis tout soudain se fist roy de leur coeur. (var 31) [Comme le feu caché sous les fougères Qu'au mois d'hyver les peureuses bergères D'un devanteau vont et revont soufflant Feuille sur feuille, et, largement enflant Poulmons et gorge, a toute peine evantent; D'un petit trac mille flames s augmentent En longue pointe; à la fin un grand feu En se suivant s'alonge peu à peu, Brule les champs, et d'une forte voye Jusques au ciel une fumée envoye Trouble d'esclairs. Le feu victorieux Règne au sommet des chesnes les plus vieux. Ainsi d'Amour les flames allumées De peu à peu dedans l'esprit semées De ces deux soeurs par un traq devoyé Un grand brasier ont au coeur envoyé,] Incontinent que la belle journée, Chassant la nuit, au ciel fut retournée, Le bon Troyen, larmoyant sans confort, Fait apprester les obsèques du mort Qui d un sanglier avoit l'aisne tranchée, Et que la nymphe au sein de l'eau cachée (var 32) Avoit enjoint de soudain enterrer, Et son esprit ne point laisser errer Dessus le corps privé de sepulture, Qu'il ne servist de malheureux augure. L'esprit humain qui son hoste a laissé N'est pas heureux si Styx il n'a passé; L'honneur du corps dont la vie est cassée Est le sepulchre, et la terre amassée Sur le tombeau qui finit les douleurs, Et des amis les regrets et les pleurs. Premièrement on explane une place Large en quarré de deux cents pas d'espace, Où au milieu on assemble un bucher, Puis sur la cyme un Iict pour le coucher. Par les forests d'une penible traite Va haut et bas mainte large charrette, Qui, gemissant sous le faix, apportait Le bois coupé que le fer abbatoit. Avec les coins le chesne bon à fendre Trebusche kay; ou laisse là descendre ( ???) Avec grand bruit de la cyme des monts Touffus ormeaux, trembles aux larges fronts. [Contre le til la mordante cognée Coup dessus coup resonne embesoignée, Et plat à terre on laisse devaler Les gras fousteaux faciles à bruler.] Le sapin tombe, et le pin plus utile Pour voir la mer; puis on dresse une pile Bois dessus bois, nourisson des forests; Tous les.costez sont parez de cyprès, Le bas de pin, et de chesne le faiste: Dedans le ciel le bucher a la teste! [D'une autre part ses plus loyaux amis Sur les charbons des chaudrons avoient mis. La flamme esparse autour du ventre large Fait bouillir l’eau; les uns prennent la charge D'oindre et laver le corps froid, triste deuil! Autres après le couchent au cercueil, Et, souspirant, ils arrousoient leurs armes, Le corps, la bière et la terre de larmes. Le bon Francus, pleurant et sanglotant, De son amy la teste alloit portant Melancholique et triste de pensées. Les uns portoient des torches renversées, Autres chantoient les faits du demi-dieu. Mais aussitost qu'ils arrivent au lieu Où il falloit que la flame soudaine Le devorast, une tristesse humaine, Un long souspir entre-baigné de pleurs, Un triste cri, presage des malheurs, Venant d'une ame en longs souspirs attaincte, Dedans le ciel envoya sa complainte.] Dessus couché, au plus haut du sommet De ceste pile , en larmovant on met Le corps tout froid, office pitoyable (var 33) Tout ce qu'il eut en sa vie agréable Y fut jetté, autant qu'en permettoit Le bien tfoyen que l'exil agitoit. Francus, qui tient une torche fumeuse, Boute le feu; la flamèche gommeuse D'un pied tortu rampant à petit saut, En se suivant s'en-vole jusqu'en haut; Le bois craquette , et la pile allumée Tomba sous elle en cendres consumée, Le vent soufflant du soir jusqu'au matin. Incontinent le vieil prestre Mystin, Qui du corps mort, soigneux, avoit la garde, Lave la braise et la cendre boivarde, Choisit les os, et les enferme au sein (Sacré tombeau) d'un vase fait d'airain; Puis arrousa par grand' ceremonie D'une saincte eau trois fois la compagnie; Les derniers mots de l'obseque acheva. A-tant se teut, et le peuple s'en-va. Francus, qui veut sous les ombres descendre, Tond ses cheveux, les jette sous la cendre Du trespassé, cent fois la rebaisant: « Cher compagoon, pren de moy ce present, Triste tesmoin de ma fatale perte. » Disant ainsy, la cruche il a couverte De ses cheveux, qu'il avoit autrefois Promis en voeux au grand peuple gaulois, (var 34) Au dieu de Seine et aux nymphes compagnes Qui de Paris (.) arrousent les campagnes. [«Nous n'irons plus, comme nous soulions faire, Tous deux seulets en un lieu solitaire, Loing de la troupe ensemble deviser; D'un dur sommeil il te faut reposer. La mort te tient, de silence suivie, Et maugré moy je traine ceste vie, Qui m'estoit douce alors que je pouvois Voir ton visage et entendre ta voix. Soulagement de ma fortune extresme, Cher compagnon, ainçois second moy mesme, Je te supply, ne te faches de quoy Plus grands presents tu n'as receu de moy, Qui suis banny sans foyer et sans terre, Qui pour partage ay la mer et la guerre. « Mais si le Ciel, qui predit mon bonheur, (9) Me faict un jour de ce peuple seigneur Que Seine embrasse en son giron fertille, Je bastiray en ton nom une ville Et couvriray d'un tombeau solennel Tes os couchez en repos eternel. » A-tant se teut. Les larmes rcspandues, Dessus la face en roulant descendues, L'une sur l'autre à gouttes se hastoient, Et les souspirs l'estomac lui battoient, Blasmant la mort d'une plainte profonde, Qui rien de bon ne laisse vivre au monde.] Ce triste office à l'envy regardèrent Les jeunes soeurs qui leurs beaux yeux dardèrent (var 35) Sur ce Troyen, dont les larmes jettées Avoient beaucoup les graces augmentées. Bref, le voyant ensemble bon et fort, Plus que devant Amour gaigna le fort De leur raison par les sens renversée, D'un trait nouveau reblessant leur pensée; Mais plus Clymène ardant il retouchoit, D'autant que plus sa flame elle cachoit. De toute chose elle perd la memoire, Se perd soy mesme; une tristesse noire Bien loin du corps desroba son esprit, Qui de pensers seulement se nourrist (var 36). D'un feu secret elle escoule ses peines Aux nerfs, aux os, aux muscles et aux veines, Et dans le foye, où la playe se fait Grande en douleur, quand Amour de son trait Blesse un amant, et bref depuis la plante Jusqu'à la nuque un soucy la tourmente, Poingt, frape, bat. Elle, qui sent parmy Ses propres os loger son ennemy, Pense et repense, et discourt en sa teste; Son penser vole et jamais ne s'arreste, Deçà, delà, virant et tournoyant. Comme l'esclair du soleil flamboyant Sortant de l'eau naguères respandue Dans un chaudron à la panse estendue, (var 37) Ce prompt esclair, ore bas, ores haut, Par la maison sautelle de maint saut, Et bond sur bond aux soliveaux ondoye, Pirouettant d'une incertaine vaye, Et fait courir ses longs rayons espars De place en place errer de toutes pars. Ainsi discourt sans arrest de pensée De trop d'amour la pucelle offensée; Sur maint penser maint autre redoubla, Mais cestuy-cy le meilleur luy sembla: Ce fut de prendre une chambre secrette, Et loin à part pleurer toute seulette. Dessus un coffre à bouche se coucha; Puis quand Phebus en la mer se cacha, Se jette au lict. Le sommeil qui la presse Fit pour un temps à son mal prendre cesse, Mais pour-neant: car le songe trompeur, Entre-meslant l'esperance en la peur, Vint l'effroyer comme il a de coustume D'effroyer ceux de qui la playe fume Dessous le coeur, quand un extresme ennuy (var 38) Commande au corps et regne tout en luy. Elle songeoit, pleine d'amour extresme, Entre-dormant, que Francus de soy-mesme Estoit venu en Crète pour oser Prier son pere afin de l'espouser, Et que, la dextre en la dextre ayant mise De l'estranger, la fuy avoit promise; Que par courroux desdit il s'en estoit; Que le Troyen pour elle combatoit A toute force, et que, tout bouillant d'ire, Il la trainoit en sa creuse navire. Bien loin de Crète, en la profonde mer, Et que son pere ardânt faisoit armer Mille vaisseaux afin de la poursuivre, Et le larron ne laisser ainsi vivre;. Que le rivage estoit remply de feus, D armes, de nauz et de peuples esmeus, Faisant grand bruit, et ce bruit la reveille. Or, comme Amour traistrement la conseille, Devant le jour hors du lict se leva, Et par sa chambre à tastons elle va, Touchant les murs d'une main incertaine, Et ramassa son esprit à grand' peine, Que le sommeil du corps lui destacha; Puis derechef au lict se recoucha, D'amour, de peur et de rage frapée, Où derechef le songé l'a trompée. Tousjours au coeur Francus lui revenoit, Et le maintien qu'en parlant il tenoit, Quel geste il eut, quel port et quelle face, Et auelle fut la douceur de sa grace, Quelle sa robe et quel.fut son parler, Ses doux regards, sa taille et son aller, Son menton crespe et sa perruque blonde. Elle pensoit qu'il n'y eust prince au monde Pareil à luy; tousjours sa douce vois,; Ses doux propos et ses devis courtois, Comme pasmée et pleine de merveille, Coup dessus coup lui refrappoient l'oreille. Aucunefois elle songeoit errer Par les deserts, et seule s'egarer Parmy rochers, rivières et bocages, Sans compagnie, entre bestes sauvages, Et que Francus, amoureux estranger, Le fer au poing la sauvoit du danger. [Aucunes fois, après l'avoir vengée, L'offroit luy mesme afin d'estre mangée, Puis hors des dents des lions la sauvoit, Et son secours luy nuisoit et servoit.] Tout en sursaut elle s'est resveillée, Nuds pieds, sans robe, affreuse, eschevelée; Puis s accoudant dessus le coin d'un banc, Mille souspirs repoussa de son flanc: « Pauvrette moy! en quel effroy m'ont mise Ces songes, las! qui toute nuictm'ont prise. L'ame m'en tremble, et le coeur m'en debat: Crainte et amour me font un grand combat. Certes je suis toute autre devenue Que je n'estois; je crains que la venue De ce Troyen ne m'apporte malheur Comme en songeant il m'apporte douleur! Tousjours j'y pense! heureuse et plus qu'heureuse, Si forcenant je n'estois amoureuse, Et si jamais pour eviter la mort Le fils d'Hector n'eust touché nostre bort. » Comme au printemps on void une genice, Qui n'a le col courbé sous le service Du premier joug, courir parmy les champs, A qui le tau aux aiguillons trenchans Pique le flanc et la pousse en furie; Ny les ruisseaux , hostes de la prairie, Forests ni fleurs, bocage ni rocher, Ne la sçauroient engarefer de moucher, De toutes parts vagabonde et courante: Ainsi Clymène, en son esprit errante, Court et recourt, et n'est jamais osté Le poignant trait qui navre son costé. « Que dois~je faire? où iray-je? dit-elle; Pour me guarir personne ne m'appelle! Je meurs sans aide, et si je ne veux pas Que soeur ni frere entende mon trespas, Faut-il qu'en pleurs je distille ma vie! Que de ma soeur ainsi je me desfie, Qui seule fut mon conseil autrefois, Sui m'aimoit seule, et que seule j'aimois! êlas! faut-il que mon mal je lui conte! Et quoy, Clymène, auras-tu point de honte De confesser qu'Amour soit ton veinqueur, Que tu voulois lui arracher du coeur, Quand l'autre jour par un fin artifice Tu luy prouvois qu'aymer estoit un vice? Non! c'est tout un. Des parents l'amitié Va surmontant Amour de la moitié; (var 39) Et si elle est de Francus amoureuse, Me fera lieu, me voyant langoureuse. Pauvre abusée! hé I ne sçais-tu pas bien Que les parens desrobent notre bien, Et que pour eux entier ils le desirent, Joyeux au coeur quand les autres souspirent? Ce n'est qu'un sang que ma soeur et que moy: Elle prendra pitié de mon esmoy! Foy ni pitié ne regnent plus en terre, Et le parent au parent fait la guerre! Las! que feray-je? Il vaut mieux la tenter: Le secours vient en voyant lamenter. Il n'y a louve aux forests, tant soit fiere, Qui ne soit douce aux pleurs d'une priere, Helas! on dit en proverbe souvent: Prière et pleurs se perdent comme vent! Oui! si l'on prie une ame inexorable; Mais ma soeur est et douce et pitoyable. Au pis aller, je ne saurois sentir En l'essayant que honte et repentir. » En la façon qu'elle estoit habillée, Nuds pieds, sans robe, affreuse eschevelée, Delibera contre le mal d'amours De voir sa soeur et demander secours. Elle courut comme son pied la porte. Mais aussi tost qu'elle fut à la porte, Se recula; comme le pelerin Qui de fortune a trouvé par chemin Un long serpent timbré d une grand'creste Qui le menace et s'enfle de la teste, Et fait mourir les herbes du toucher: Il se recule et n'ose en approcher. Ainsi tourna la pucelle en arrière. Dessus la langue elle avoit la prière, La larme à l'oeil, le soucy sur le front, Dedans l'esprit un pensement profond, Et maint sanglot se crevoit en sa bouche Quand trop cr amour qui la touche et retouche Qui compaignon ses pas alloit suivant, Fit avancer ses jambes en avant, Et derechef la honte les recule; L'honneur la gèle et le desir la brule. Trois fois Amour la voulut faire entrer, Honte trois fois vint ses pieds rencontrer, Trois fois revient et trois fois s'en retourne; Son pied douteux, qui maintenant sejourne], Maintenant va comme Amour le seduit, Porté d'ardeur, derechef la conduit, Et la vergogne encores la repousse. Ce dieu qui bat d'une forte secousse Son coeur douteux si bien la fourvoya, Que dans la chambre en fin la convoya En gemissant, comme une fiancée Qui dès long temps a lié sa pensée Au jouvenceau qui debvoit l'espouser, Que la mort' fait en terre reposer, (var 40) Elle, de dueil et d'amour enflammée, Lamente seule en sa chambre enfermee, [Secretement, de peur que ses regrets Ne soient oûis des passants indiscrets, Qui de brocards piqueroient la pauvrette. Elle en esprit son fiancé regrette] D'un cry muet, à bouche close. Ainsi Pleuroit Clymène, et cachoit son soucy. Pour raconter sa douleur, qui n'a trève, Ores au bout de sa langue s'estève La voix poussée et aux lèvres lui pend, Ores tombée aux poumons redescend Sans nul effect, car le son, qui ne touche Langue ny dent, ne desserroit sa bouche: Ainsi qu'on voici les fantaumes de nuit Béer (i) en songe et ne faire aucun bruit. Or, comme Amour en fureur l'importune, Sans declarer à sa soeur sa fortune, Seule en sa chambre en haste s'en reva, Où de longs pleurs sa poitrine lava. - A ses soupirs la bride elle destache, Rompt ses habits, ses cheveux elle arrache, Esgratignée, et d'un esprit transi Pensoit, douteuse, et repensoit ainsi: « Que dois-je faire ? helas! en quelle peine Me tient Amour! Hà! chetive Clymène, Tu vis sans vie, et, folle, tu n'as soin (Cruelle à toy) de toy-mesme au besoin! Las! puis qu'Amour ta part ne favorise, Par la fureur conduy ton entreprise. Quand la fortune en se jouant nous pert, Pour la raison le desespoir nous sert. Dois-je prier un homme qui peut-estre Ne sçait mon mal ? Si je luy fay parestre, Il trahiroit mon amour sans guerdon. Il est issu du roy Laomedon, i. Ouvrir la bouche sans parler. Inceptus clamor frustratur hiantts… Prince sans foy, et luy prendrait à gloire , De me tromper, et en feroit victoire.: Dois-je me plaindre et ma soeur retenter? Cela feroit son ardeur augmenter; Car je sçay bien (Amour m'a fait sçavante) Que Francion est amoureux d'Hyante, Et que ma soeur ce Troyen aime mieux Queson coeur propre et le jour de ses yeux. Je n'en sçay rien, seulement je m'en doute: L'amant douteux toute parole escoute. Dois-je par fraude et par dol controuver Qu'au fond du coeur ma soeur laisse couver Un feu peu chaste, et le dire à mon frère? En le disant, il me seroit contraire; Pour un soupçon ne voudroit un discord Contre celuy qui l'a sauvé de mort. Je souffre trop sans donner cognoissance De mon travail; la seule patience Est le remède: un feu, souventefois,: Meurt de son gré quand il n'a plus de bois. Pensers et pleurs apprestent la matière A mon brazier; il faut que toute entière. En liberté je me redonne à moy: Un amoureux sur luy n'a point de loy! Plus fil à fil ses liens il desserre, Et plus Amour à la chaine l'enferre. A tous venans dirai-je mon malheur? Dire son mal allège la douleur. Non, ny mon sang, mon honneur ny ma race Ne veulent point que fable je me face, Et que chacun, d'un coeur dissimulant, Flatte mon mal, et puis, en s'en allant, Me deshonore, et, tançant sa famille, Par mon malheur fasse sage sa fille. [Donc que feray-je? Irai-je en autre part Comme bannie? Amour, qui tient le dard Dedans mon cueur en si profonde playe, Ne permet point qu'autre pays j'essaye; Puis, pour passer meint fleuve et meint rocher, Je ne sçaurois de mon flanc arracher Ce trait qui met la tristesse en mes veines, Mon cueur en fèii et mes yeux en fontaines. Pour le meilleur, Clymène, il faut mourir, Et par la mort ton amour secourir. » Comme en son coeur elle perisoit la sorte De se tuer, ou d'une sangle forte Pendre son col au bout d'un soliveau Ou se percer l'estomac d'un couteau, Ou s'estoufer au plus profond des ondes, Ou s'en-aller par les forests profondes, Par les deserts de rochers enfermez, Servir de proye aux lions affamez, Une poison luy sembla la meilleure Pour destacher son ame tout à l'heure Loin de son corps, et du corps le souci. D'un pesant pas et d'un pesant sourci, Cruellement de passions outrée, Elle est pleurante au cabinet entrée Où tout le bien que plus cher elle avoit D'un soin de femme en garde reservoit. Sur ses genoux elle mit une quesse, Puis mit la clef en la serrure espesse; La clef tourna, la serrure s'ouvrit. Là, choisissant entre mille, elle prit Une poison qu'on dit que Promethée A de son sang autrefois enfantée, Quand le vautour, tout herissé de faim, A coups de bec luy deschiroit le sein. [Le sang coula dessus la terre mère; Le soleil chaud, qui toute chose esclaire, Luy donna force, accroissance et vigueur. Elle a de tige un coude de longueur; Rouge est sa fleur, sa fueille un peu noirastre, Que la sorcière et la fausse marastre Sçavent cueillir de leurs ongles trenchans, Disant dessus des mots qui sont meschans, Voire et qui font, quand la lune décline, Hors des enfers retourner Proserpine. (var 41) Quand elle vid telle forte poison, S'évanouyt de longue pasmoison, Rouant les yeux et horriblant la face, Et de ses pieds trepigna sur la place. Un spasme avoit tous ses nerfs estendus. Elle cria; ses cris sont entendus De sa nourrice, à qui, dés son enfance, Elle portoit honneur et reverence. Or, de fortune, elle estoit près de l'huis. Clymène avoit raconté ses ennuis Un jour devant à la vieille chenue, Qui, se doutant d'une mesavenue, (var 42) Tousjours en peur de sa fille vivoit, Et, pas à pas, soigneuse la suivoit. D'un coup de pied la porte elle a poussée, Puis, en voyant la pucelle pressée De traits de mort, d'un parler redouté, Luy a l'espoir dans le coeur rebouté, La conseillant: « O princesse bien-née, En quel malheur tourne ta destinée? Suy la raison: le Destin ne peut rien Sur l'homme autheur de son mal et son bien. [Nous sommes seuls maistres de nos fortunes; Comme il nousplaist, ell' sont blanches ou brunes, Et le grand Dieu, bon père des humains, Le franc arbitre a mis entre nos mains. Sans nous lier aux etoiles celestes. Dont les vertus ne nous sont manifestes, Ny au destin, qui ne peut nous borner. Bien que le ciel il fasse retourner Et les saisons en leur temps il ramène, Il ne peut rien sur la prudence humaine, Si non d'autant qu'elle luy donne lieu. Nostre vouloir en nous est nostre Dieu.] Je ne dy pas que le sort n'ait puissance Sur tout cela qui çà bas prend naissance, Mais on le peut corriger par conseil, Et à la playe apposer l'appareil: Chacun y sert a soy-mesme de guide. Amour ressemble au scorpion homicide Qui blesse l'homme. A la playe qu'il fait Luy-mesme sert de remède parfait. « Donc ne crains point ton malheur faire entendre A ce Troyen qui met ton coeur en cendre. Il est trop beau pour n'estre point espris; (var 43) Il est neveu de l’amoureux Paris, Juge courtois, qui, vuidant la querelle, Donna la pomme à Venus, la plus belle. Tous ses ayeux, grands princes genereux, Furent jadis des beautez amoureux, Troè, Dardan et le beau Ganymède. Contre l'amour on trouve assez remède, Quand la raison se veut évertuer, Et non ainsi laschement se tuer. Bagues, joyaux et robbes bien-ouvrées, Avec argent sont tousjours recouvrées Quand on les perd; rien n'est icy perdu Qui ne puisse estre à son maistre rendu, Mais par argent ne s'achette la vie Quand une fois la Parque l'a ravie. [C'est un thrésor qui n'a point de pareil. Garde donc bien les rayons du soleil. Si tu pensois, quand la tombe nous serre, Qu'on cultivast les vignes sous la terre, Qu'on labourast les champs, que les saisons De leurs présents remplissent les maisons, Tu es trompée. Une nuit éternelle Règne partout, et tout renferme en elle. « Le jeu, l'amour, ne vivent plus là bas; Ce n'est qu'horreur, que tombeaux, que trépas, Faute de jour, frayeurs, silences sombres, Et vains esprits qui volent par les ombres. (var 44)] L'homme est bien sot qui tombe en desespoir; Rien n'est perdu qu'on ne puisse ravoir. Champs et maisons, et bagues bien ouvrées A force d'or sont toujours recouvrées. Par la fortune on perd le bien mondain, Par elle mesme on le racquiert soudain. Mais nos trésors ne rachètent la vie Quand une fois la parque l'a ravie. Quand elle dort en un tombeau reclus, C'est fait, les soeurs ne la refilent plus. Il faut descendre aux bords acherontides, Voir Rhadamante et les trois Eumcnidcs, Et le palais du frère du sommeil. Doncques jouis des rayons du soleil, Et, sans descendre en l'abysme profonde, Demeure vive hostesse de ce monde. Le jeu, l'amour, ne vivent plus là bas; Ce n'est qu'horreur, que tombeaux, que trépas, Tu es, Clymène, encore en ton printemps, Tu n'as d'amour senty les passe-temps Ny les plaisirs du chaste mariage. Garde-toy donq pour un meilleur usage; Tente Francus et fay-luy par escrit Sçavoir le mal qui ronge ton esprit. » De tels propos la fille elle admoneste. Prompte au conseil, la pucelle fut preste: Trois fois la plume elle prit en ses dois, Et de la main luy tomba par trois fois; Trois fois elle eut la bouche ouverte et close, Puis, soupirant, cette lettre compose, Et la voulut de tels mots ordonner: « Salut à toy, qui me le peux donner. L'aveugle archer m'a tellement blessée De ton amour le coeur et la pensée Que je mourray si guarir tu ne veux D'un prompt secours le mal dont je me deulx, Amour m'a faict en ce papier t'écrire Ce que l'honneur me deffendoit de dire, Et j ay ma bouche ouverte mille fois, Mais la vergongne a retenu ma vois. « A cet escrit vueilles donques permettre Ta blanche main. L'ennemy lit la lettre De l'ennemy; la mienne vient d'aimer, Qui de pitie te devrait enflamer. [Si tu t'enquiers en quoy le temps je passe: Songer, resver, repenser en ta grace, Et, me perdant, t'engager mon desir, Est seulement le tout de mon plaisir. Faute de jour, frayeur, silences sombres, Et vains esprits qui ne volent qu'en ombres. Soit que le jour de l'Orient retourne, Soit qu'à midy dessus nous il sejourne, Soit que la mer le reçoive à coucher, Je pense en toy, et si n'ay rien plus cher Que de me paistre en ta vaine figure. Ainsy pour toy cent passions j'endure , Et sans pouvoir ny veiller, ny dormir, Seule en mon lict, je ne fais que gémir. Que ne me fist Diane la pucelle Mourir le jour, d'une flèche cruelle^ Que je tevy? Le temps vescu depuis N'est qu'une mort vive de mes ennuis (var 45)] Comment vivroy-je? Ah! mon ame affolée, Laissant mon corps, en la tienne est allée. Je suis perdue, et ne me puis trouver; J'ay beau les sorts des sorciers esprouver, Rien ne me sert, ny herbe ny racine; Tu es mon mal, tu es ma medecine, Tu es mon roy, de toy seul je despens, Je meurs pour toy, et si ne m'en repens. « Ayes pitié d'une fille amoureuse; La volupte sur toutes doucereuse C'est en amour cueillir la prime fleur, Non un bouton qui n'a plus de couleur. Tu me diras que je suis indiscrette, Comme nourrie en ceste isle de Crète, Où Jupiter de tant d'amours espris Le premier laict de sa nourrice a pris [Et que je suis d'Ariadne parente, Fille à Minos, qui d'amour violente Oza son père et son pays changer Pour un Thésée, un parjure estranger]. Certes, ce n'est ma terre ny ma race Qui me contraint, c'est seulement ta face Et ta jeunesse, et ton oeil nompareil. Malheureux est qui ne voit le soleil Quand il esclaire, et son oeil tourne arrière Pour ne jouir de si belle lumière! [Oste ton front, oste moy tes beaux yeux, Oste ta taille égale aux demy-dieux, Ton entretien , ton maintien, ta parole, Et, qui plus est, ta vertu qui m'affole, Tu esteindras de mon coeur le flambeau; Mais, te voyant si vertueux et beau, Je t'aimerai d'ardeur insatiable, Et, si je faux, tu en es punissable.] Je ne crains point, comme les.dames font, De m'appeller femme d'un vagabond, Pauvre fuitif qui n'a maison ny Troye; Il ne m'en chaut, las! pourveu que je soye A ton service et tu daignes m'aimer, Soit que tu vueille espouse me nommer, Soit ton esclave, et deussé-je, amusée, Tourner ton fil autour d'une fusée. Labeurs presens et futurs je reçoy, Pourveu, Troyen, que je puisse estre à toy. Je ne craindray tes perilleux voyages, Terres ny mer, tempestes ny orages; Ou, si j'ay peur, j'auray peur seulement De toy, mon tout, et non de mon tourment. Si je peris, au moins en ta presence Je periray, ou ta cruelle absence (Si tu ne veux pour tienne m'acquerir) Cent fois le jour me tu'ra sans mourir.» De tels vers fut son epistre achevée, Puis Ja scella d'une agathe engravée, La mit au sein de la nourrice, et lors Une sueur ruissela de son corps. Avec la lettre encor' luy baille l'ame Pour luy porter, et my-morte se pâme. Tandis Cybèle avoit changé de peau, Et transformé son vieil corps en un beau, Prenant la face et la voix et la taille De Turnien (qui depuis la muraille Bastit de Tours et la ville fonda). Lors de tels mots Francion aborda: «Jusques à quand, fils d'Hector, sans rien faire Nous tiendras-tu sur ce bord solitaire, Acagnardez en paresseux sejour, A boire , à rire, à demener l'amour; A perdre en vain nos jours par les bocages, Suivant les cerfs et les bestes sauvages? Que ne fais-tu (sans le temps consommer) Ce que t'a dit la nymphe de la mer? Courtise Hyante, afin qu'elle te face Voir ces grands rois qui viendront de ta race; Puis donne voile, et, sans plus t'allecher, Va-t-en ailleurs ta fortune chercher. » Ce Turnien avoit la face belle, Les yeux, le front, compagnon très fidelle De Francion, qu'à part il escoutoit, Et ses secrets en privé luy contoit. Il estoit fils de la nymphe Aristine, Qu'Hector avoit sous sa masle poitrine Pressée au bord du fleuve Simoïs. Ses chers parens en furent réjouis, Enorgueillis de voir leur fille pleine Du fruit issu d'un si grand capitaine. Elle accoucha dessus le bord herbeux Du fleuve mesme, en regardant ses boeufs, Qui, bien cornus, paissoient par le rivage; D'un prince tel il avoit son lignage. Ceste deesse, en s'en-volant de là, Bien loin du peuple à l'escart s'en alla Voir la maison toute rance et moisie Où croupissoit la vieille Jalousie. C'estoit un antre à l'entour tapissé D'un gros halier d'espines herissé. [Le clair ruisseau ny la vive fontaine N'y gazouilloient luitans contre l'arène; Mais d'un marest une vapeur sortoit Qui parmy l'air, puante, se portoit.] Jamais clarté n'y flamboit allumée , Et toutefois ce n'estoit que fumée. Elle estoit louche et avoit le regard, Parlant à vous, tourné d'une autre part. [De fiel estoit sa poitrine empoulée, Son col plombé, sa dent toute rouillée; De froid venin sa langue noircissoit, Comme saffran son teint se jaunissoit; Boufie, enflée, inconstante et farouche, A qui le ris ne pendoit À la bouche. Jamais ses yeux ne prenoient le sommeil Soit au coucher ou lever du soleil, Veillant sans fin, toujours pensive et blesme, Et se rongeoit de sa lime elle mesme , Se tourmentant de travail et d'ennuy Quand le bonheur favorisoit autruy. Devant sa porte estoit Melancolie, Froide déesse, et la chaude Folie, Le Desespoir, la Rage et le Trepas. Elle prenoit à terre ses repas De noirs serpents tout herissez d'escailles, Nourrissement de ses noires entrailles. D'un mauvais oeil Cybèle regarda; Lors la déesse ainsi luy commanda: (var 46)] « Vieille, debout; marche en Crète, et te haste; Pren tes serpens, et de Clymène gaste Par ta poison les veines et le coeur. Dans l'estomac jette-luy la rancueur, Le desespoir, la fureur et la rage; Mesle son sang et trouble son courage; Tu le peux faire, et je veux qu'il soit fait.» A-tant s'en-vole et laisse l'antre infait. Quand Jalousie eut la parole ouye De la déesse, elle en fut réjouye; Puis , en frisant de serpens ses cheveux, Et s'appuyant d'un baston espineux, Alla trouver en Crète la pucelle, Que le sommeil couvoit dessous son aile, Et dont le coeur, qui de dueil se fendoit, Entre-dormant nouvelles attendoit. Incontinent ceste vieille maline De la pucelle assiegea la poitrine; D'un froid venin ses lèvres elle enfla, Et la poison haletant luy soufla Aux yeux, au coeur; et en l'ame renverse Un long serpent qui, en glissant, lui perse Foye et poumons; et lors, en desnouant Ses cheveux tors, elle alla secouant Mille lezars au sein de la pauvrette , Qui la suçoient d'une langue secrette, A sourdes dents les membres luy mordoient, Et leur venin par ses os espandoient. Comme ceci s'achevoit, la nourrice, Espiant l'heure et la saison propice, A Francion la lettre presenta, Et de parole encore le tenta. Francus la prit, et, après l'avoir leue, De honte espris, baisse en terre la veue. Il trembla tout. Une froide sueur Lava son corps; un battement de cueur Fit esbranler sa poitrine etonnée; Puis de tels mots response il a donnée. « Vieille, deloge, ou par le fer trenchant Je puniray un acte si meschant, Ou je feray chastier par le père Un fait si plein d'horrible vitupère. (var 47) Je ne suis pas en ceste isle venu Pour tromper ceux à qui je suis tenu. Le beau Paris, pour Helène ravie, De mille nauz vid sa faute suivie, Tuer son père, Ilion embraser, Et jusqu'au fond ses murailles raser. Je crains des Dieux la vengeance homicide, Et Jupiter foudroyant, qui preside Au coeur d'un roi qui benin veut loger Sans le cognoistre un fuitif estranger. Si l'hoste faut, d'une tempeste haute Ou d'un orage il sent punir sa faute. Toujours du mal le paiment est comptant. « Or, si j'estois de nature inconstant, (var 48) Prompt au plaisir où Venus nous appelle, J'aimerois mieux sa soeur Hyante qu'elle: « Vieille, desloge, ou par le fer trenchant Je te pay'ray de ton port si meschant, Ou je feray que le père Dicée Voirra l'escrit de sa fille insensée. Créte habiter, et la Gaule oublier, Et par promesse icy me marier. Elle est modeste, et plus que la beauté L'homme en la femme aime l'honnesteté. (var 49) » Il dit ainsi. Une froide gelée S'est par les os de la vieille escoulée; Tremblant de peur, à la fin elle va D'un pied si prompt que Clymène trouva Encore au lit du sommeil assommée: « Réveille-toy, ma fille mieux aimée; Ce beau Troyen, d'un autre amour piqué, Et de ta lettre et de toy s'est moqué. » Toute en sursaut, oyant telle parole, Se réveilla; son esprit, qui s'en-vole Vers l'estranger, emporté du penser, Luy fit ainsi ses plaintes commencer: « Donques ma lettre a servi de risée! Ha! pauvre moy! j'estois mal-avisée, Folle d'amour , d'envoyer un escrit A ce banni sans cueur et sans esprit, Qui n'a sceu prendre aux cheveux la fortune! C est un niais que la mer importune Comme il merite, et qui sottement pert Le bien qu'Amour luy a de grâce offert, N'osant cueillir, pour crainte de l'espine, Le beau bouton de la rose pourprine. Puis il se vante, ô le brave empereur! Que de la Gaule il sera conquéreur, Qui n'a sceu vaincre une fille veincue. J'ay de sa honte et l'ame toute esmeue, Et tout le coeur; il n'est du sang des preus, Mais d'un pasteur et d'un piqueur de boeufs. Son front, ses yeux, son parler et sa grace, Son port royal, qui les autres surpasse, Sont, ô Venus, indignes de son corps, Laid par dedans et beau par le dehors! Ame couarde en un beau corps logée, Que ciel, que terre, et que la mer./Egée Vont bourrelant: car vray-semblable il est Que ta simplesse à Jupiter desplaist. « Du beau Pâris (dont tu mens ta lignée) La beauté fut d'amour accompagnée; Helène à luy de bon coeur se rendit, Et par combats dix ans la defendit, Plein de sueur, de guerres et de peines, Coeur genereux qui valoit cent Heleines. Mais tu ne vaux, jeune escumeur de mer, Qu'à bien ramer, et non à bien aimer. Puisse arriver que ma soeur soit trompée, Et, sans espoir en ses larmes trempée, Soit delaissee au front de quelque bord, Et qu'elle pleure aux vagues sans confort. « Quand ce banni, par honneste cautelle, Aura tiré le plaisir qu'il veut d'elle, D'un coeur parjure oubli'ra sa beauté: Car l'oeil senestre envain ne m'est sauté. « Si le destin les Gaules lui ordonne, Qu'en ma faveur cent guerres il lui donne; Ains que bastir les rempars de Paris, Voye à ses yeux ses alliez peris; Qu'il soit chassé, et que de terre en terre En suppliant secours il aille querre; Puis, par les siens surpris en trahison, Soit membre à membre occis en sa maison. » Disant ainsi, de son chef elle arrache Ses longs cheveux, qu'en pleurant elle attache Contre son lict, signe de chasteté, Et que son corps n'avoit encore esté Honni d'amour; puis sa chambre elle baise: « Chambrette, adieu; que j'estois à mon aise Ains que ce traistre et fuitif incognu A nostre bord naufragé fust venu! » Incontinent la fureur et la rage De jalousie irrite son courage, Et tellement la douleur la ferut Que par les champs hurlante elle courut. Cestoit le jour que les folles Evantes, Criant Bacchus, seules, alloient errantes (Ayans les corps environnez de peaux) Par les forests, aux faistes des coupeaux, Par les deserts, par ces taillis sauvages, Et sur le bord des sablonneux rivages; L'air respondoit sous le bruit enroué D'Evan, d'Iach, de Bassar, d'Evoé. Ce puissant Dieu qui blesse les pensées D'un traict felon les avoit insensées; En ses liens captives les avoit, Et de raison la fureur leur servoit. Ceste pucelle, à qui l'erreur commande, S'alla jetter au milieu de la bande Eschevelée, et d'un bras forcené Branloit un dar.l de pampre environné. « Qui, la première, en me suivant, dit-elle, De ce sangler respandra la cervelle, Et d'un espieu la première en son flanc Fera la playe et s'yvra de son sang? Marchons, courons, suivons comme tempeste Les pas fourchus de ceste noire beste, Monstre hideux qui s'enfuit devant nous; Armons nos mains et l'assomons de coups! » Son faux demon avoit pour couverture Pris d'un sangler la menteuse nature; Et figurant Francus de bord en bord, De bois en bois l'amenoit à la mort. Loing du troupeau s'eslança la première, Branlant au poing une fourche guerrière. (var 50) Luy, vagabond, sans qu'on le peust toucher Gagna courant le faiste d'un rocher, Qui sous ses pieds tenoit la mer sujette. Là ce demon à corps perdu se jette Dedans le gouffre: elle, qui s'avança Pour le tuer, comme luy se lança. La mer en bruit; trois fois sous l'eau profonde Son corps alla , trois fois revint sur l'onde, Trois fois le flot le revint abysmer. Elle mouroit, sans les dieux de la mer, Qui, soulevans la jalouse tombée, Luy ont du corps la Parque desrobée, Et, luy perdant sa figure et son nom, L'ont enrollée à la troupe d'Inon Et du vieil Glauque à la double naissance; Dessus la mer lui ont donné puissance De faire enfler les vagues et le vent, Fière déesse, et qui a bien souvent Contre Francus poussé la frenesie, Gardant sous l'onde encor sa jalousie. [La passion, cause de nos trepas, Quand le corps meurt en l'esprit ne meurt pas. Le remords vit et du mort l'alegeance Par ombre ou songe est de prendre vengeance. Il hait l'auteur de son malheur passé, Et l'offenseur est tousjours offensé.] Notes. (1) Je me doute que l'autheur entend icy dessous quelque grand capitaine de nostre temps. Ed. i572. (2) quelques corrections indiquées en note; mais dans les éditions posthumes on le trouve modifié de la manière suivante: L'humide nuit, qui de son voile enferme L'oeil et le soing de l'homme, qu'elle cherme ( ???) (3) Mot de marinier. (3) Ces quatre vers ont été ajoutés dans l'édition de 1578. (4) Mehaigne, perclus, ce que les Grecs appelaient impos. Nos critiques se moqueront de ce vieil mot françois; mais il les faut laisser caqueter. Au contraire , je suis d'opinion que nous devons retenir les vieux vocables significatifs jusques à tant que l'usage en aura forgé d'autres nouveaux en leur place. (5) Les sept premiers vers sont dans 1578 et 1584; les quatre derniers ne sont que dans les éditions posthumes. (6) Vers ajoutes dans l'édition de i 578. (7) Ce passage ne se trouve que dans l'édition de 1572. (8) (Editions posthumes): Puis, reprenant la tasse tour à tour, Remplirent l'air d'allegresse et d'amour. Ces seuls distiques remplacent cinquante vers du texte primitif. Ronsard. III. (9) Il est permis aux dieux, aux morts, aux pontifes, aux devins et aux poètes, en leur fureur, de prevoir l'advenir et les noms qui ne sont encore imposez aux choses. Voyez les Commentaires de Virgile, au sixiesme, sur ce passage: Portutque requin Velinos. Variantes. (var 1) Var. (i 578): humide. (var 2) Var.: lentement. (var 3) Des animaux engluait les paupières, Trompant le soin des peines... (var 4) distillés. (var 5) D'espoir, de crainte et d'amour travaillées. (var 6) D'où vient, ma soeur, que je suis en soucy. (var 7)que je m'égare. (var 8) sçavoir. (var 9) En mes discours je m'efforce à comprendre D'ou vient ma peine, et si ne puis l'entendre. (var 10) Ravie en luy pensive me retient. Tousjours au coeur me recourt et revient. Sous les enfers ma demeure choisir, Que mon honneur soit trompé d'un plaisir, (var 11) (1584): et les dames avoient Entre leurs mains ............. ..le fait de la police, Le magistrat, les lois et la justice. Ronsard.-III. i0 (var 12) Toute en soupçon sans conseil l'esbranloit, Et d'appareil sa playe ne vouloit. (var 13) Pour consulter à l'oracle des dieux Sur la santé de leur mal ennuyeux. (var 14) Les dieux malins leurs soupirs n'escoutoient, Ains sans effect les vents les emportoient. (var 15) Du cuirpelu d'un lion sevestit; Le dard au poing, de la chambre sortit. (var 16) Ny le desir de grandeur ny d'empire; (var 17) Sifle aigu, l'escume enfle sa joue, Et comme il peut se reprend et renoue. (var 18) A qui Phebus, amoureux d'elle, avoit Donnél'esprit qui le futur sçavoit. ***(var 19) (1578): Du fleuve Oubly, s'en vont en nouveaux corps. (1) ***1 De ces esprits qui, desdaignant les bords (var 20) Dedans son coeur le tien mesme vivoit, (var 21) Entre les biens que fortune labile M'a concedez... (var 22) Si son Printemps ne te vient à desdain, Joins par serment ta main dedans sa main, (var 23) (1578): Qui par la loy leurs peuples gouvernoient, Et par le glaive en paix les maintenoient. (var 24) Qui par la loy, ame de la cité, Gardoient leur sceptre en tranquille unité; Puis qu'il t'a pieu sagement me semondre, En peu de mots il me faut te respondre: (var 25) Et sans gronder souffrir à bouche close Tous les malheurs que le ciel me propose. (var 26) Dont les vertus, triomphes et victoires, Tout l'univers rempliront de leurs gloires. (var 27) (Car le tyran avoit accoustamé Pour ornement d'aller tousjours armé, Non par besoin)... (var 28) De la cité les dames honorables, Sortans dehors en robes venerables, Et serenant le ciel de leurs regars, Les mains ensemble, à petits bons gaillars.. (var 29) Que Styx conçoit à son bord odieux, Horrible soeur des Fureurs immortelles; En la faveur de Francus romps tes ailes, Sois-luy compagne, et loin de tout meschef, Pren-le en ta garde et luy pends sur le chef. (var 30)(1578): Tous les coteaux et les bords d'alentour Ne resonnoient qu'allegresse et qu'amour. (var 31) (éd. posthumes): Chaudes au coeur oà le sang bouillonnoit Par U desir qui les aiguillonnoit. (var 32) Sefrappoit de regret la poitrine, Se souvenant que la nymphe marine. (var 33) Sur cette pile, au plus haut du sommet, Plein de parfums en larmoyant on met Le corps du mort, office charitable! (var 34) Voaez au Dieu qui baigne les François. (var 35) Tandis les soeurs d'un regard tout rary Jetttoient les yeux et le coeur à l'envy. (var 36) Son esprit, plein d'une tristesse noire, L'effaroucha d'imaginations, Troublant son sang d'estranges passions. (var 37) (1578): Qui rebat l'onde au giron respandue D'un creux chaudron à la panse estendue. (1584): Qui rebat l'onde, à lumiere eslancée, Dans le giron d'une cuve versée. (var 38) Dessous le coeur, quand le mal chaleureux Par le sang traine un ulcère amoureux. (var 39) Il ne m'en chaut, elle aura son retour; La parenté fait surmonter l'amour, (var 40) A son amant, qui, premier qu'appaiser Sa fiame, est mort avant que l'espouser. (var 41) Et n'est poison qui si prompte delivre Loin de son ame un corps fasché de vivre. (var 42) Or' de fortune à l'huis elle escoutoit: Car la pucelle un peu devant s'estoit A sa nourrice en segret découverte. Ceste nourrice, en doute de sa perte. Ronsard. III. (var 43) Et qui de race à l'amour est appris. (var 44) A partir du vers: Et non ainsi lâchement se tuer, le texte est ainsi conçu dans l'édition de 1578: L'âme couarde et vilaine s'offense, Toujours la bonne au mal fait resistance. (2) (var 45) Dans les éditions de i 578 et 1584, le 3e et le 4e vers sont ainsi conçus: Te rechercher, l'engager mon desir, Est mon seul bien, mon tout et mon plaisir. Les quatre derniers vers sont retranchés. (var 46) (1578): Sa dent rouillée et son visage blesme Monstroient assez qu'elle mangeoit soy-mesme, Rongeant son coeur de haine et de souci. D'elle s'approche et luy a dit ainsi. (var 47) Le sang vermeil sur le front luy saillit, Presque la voix aux poumons luy faillit; Puis, à la fin, d'une langue estonnée, Telle response à la vieille a donnée: (var 48) Or' si j'avois le loisir et l'envie Sous Hymenéeassujettir ma vie, (var 49) Elle est modeste, et l'honneste amoureux Est plus des moeurs que des biens desireux. (var 50) Elle, pensant par fausse impression, Que le sangler fust le vrai Francion, Pour le tuer la premiere est courue, Branlant au poing une fourche cornue. Notes Des Variantes. (1) Dans les éditions posthumes, ces six vers sont remplacés par ce distique: Elle commande aux fantômes des morts Et aux esprits qui cherchent nouveaux corps. (2) Dans l'édition de 1584, la même version est conservée, sauf les quatre derniers vers, qui ont disparu. Les éditions posthumes ne donnent que les vers; à 12 de la variante de 1578, et les vers 17 et 18, dont le premier mot, Et, est remplacé par Donq. Source: http://www.poesies.net