La Franciade. (1572) Par Pierre De Ronsard. (1524-1585) TOME I TABLE DES MATIERES Prologue. Préface. Le Premier Livre De La Franciade. Notes. Variantes. Notes Des Variantes. Prologue. IN PETRI RONSARDI FRANCIADA AVRATUS POETA RECIUS. I juppiter è Phrygia servavit turre cadentem -Ficto dissimulans Astyanacta dolo. Scilicet ut Francos mutato nomine reges Conderet, unde suos Francia jactat avos. A Jove servatae periisset tempore rursus Astyanacteae gloria tota domus, Ni Jovis exemplum tu nunc, Ronsarde, secutus, Fictis servasses Astyanacta modis. A emula Smymaeo contendens Mantua civi Liquerat incertis nutantia pramia Musis; At nunc Viigilius magno ne pugnet Homero, Sustulit ambiguae tandem certamina palmae Francias et veterem litem interjecta diremit. Sic medius, Ronsarde , sedes tantae arbiter artis, Ut neuter primus, sed sit tibi uterque secundus. J. Passeratius. Sonnet. Qui m'osera nier la vieille opinion De naistre en nouveaux corps, si docte il considère -Revivre en cest autheur Virgile avecq Homère, Qui semblables ne font qu'une entière union? Trois unitez en tout font la perfection: Et pour la Poèsie en ces trois-un parfaire, Il falloit ce troisiesme au nombre satisfaire. Egal à la romaine et grecque nation. Celuy qui veut portraire au vif toutes les Muses, Et les sainctes fureurs par Apollon infuses, Et luy-mesme Apollon qui les Poètes fait, Bref, qui veut en tableau monstrer la Poèsie, Dont une gentille ame est brusquement saisie, Qu'il tire de Ronsard seulement le portrait (1). Encore que l'histoire en beaucoup de sortes se conforme à la poésie, comme en vehemence de parler, harangues, descriptions de batailles, villes, fleuves, mers, montaignes et autres semblables choses où le poète ne doibt, non plus que l'orateur, falsifier le vray, si est-ce quand à leur suject ils sont aussi eslongnez l'un de l'autre que le vraysemblable est eslongné de la verité. L'histoire reçoit seulement la chose comme elle est ou fut, sans desguisure ny fard, et le poète s'arreste au vraysemblable, à ce qui peut estre, et à ce qui est desjà receu en la commune opinion. Je ne veux conclure qu'on doive effacer du rang des poètes un grand nombre de Grecs et Latins, pour honorer d'un si venerable tiltre Homère, Virgile et quelques autres pareils d'invention et de sujet; j'ose seulement dire (si mon opinion a quelque poix) que le poète qui escrit les choses comme elles sont ne merite tant que celuy qui les feint et se recule le plus. Elle n'est remplacée par la suivante que dans les éditions posthumes. qu'il luy est possible de l'historien; non toutefois pour feindre une poèsie fantastique comme celle de l'Arioste, de laquelle les membres sont aucunement beaux, mais le corps est tellement contrefaict et monstrueux qu'il ressemble mieux aux resveries d'un malade de fièvre continue qu'aux inventions d'un homme bien sain. Il faut que l'historien, de poinct en poinct, du commencement jusqu'à la fin, deduise son oeuvre, où le poète, s'acheminant vers la fin, et redevidant le fuzeau au rebours de l'histoire, porté de fureur et d'art (sans toutesfois se soucier beaucoup des reigles de grammaire) et sur tout favorisé d'une prevoyance et naturel jugement, face que la fin de son ouvrage, par une bonne liaison, se rapporte au commencement. Je dycecy pource que la meilleure partie des nostres pense que la Franciadc soit une histoire des rois de France, comme si j'avois entrepris d'estre historiographe, et non poète; bref, ce livre est un roman comme l’Hiliade et l’Henéïde, où, par occasion, le plus brefvement que je puis, je traitte de nos princes, d autant que mon but est d'escrire les faits de Francion, et non de fil en fil, comme les historiens, les gestes de nos rois. Et si je parle de nos monarques plus longuement que l'art Virgilien ne le permet, tu dois sçavoir, lecteur, que Virgile (comme en toutes choses) en cettecy est plus heureux que moy, qui vivoit sous Auguste, second empereur, tellement que, n'estant charge que de peu de rois et de Césars, ne devoit beaucoup allonger le papier, où j'ay le faix de soixante et trois rois sur les bras. Et si tu me dis que d'un si grand nombre je ne devois eslire que les principaux, je te responds que Charles nostre seigneur et roy, par une genereuse et magnanime candeur, n'a voulu permettre que ses ayeulx fussent pjeferez les uns aux autres, à fin que la bonté des bons et la malice des mauvais luy fussent comme un exemple domestique pour le retirer du vice et le pousser à la vertu. Au reste, j'ay patronné mon oeuvre (dont ces quatre premiers livres te serviront d'eschantillons) plustot sur la naïve facilité d'Homère que sur la curieuse diligence de Virgile, imitant toutesfois à mon possible de l'un et de l'autre l'artifice et l'argument, plus basty sur la vraysemblance que sur la verité; car, pour ne dissimuler ce qu'il m'en semble, je ne sçaurois croire d'une armée grecque aye jamais combattu dix ans evant Troye: le combat eust esté de trop longue durée, et les chevaliers y eussent perdu le courage, absents si longtemps de leurs femmes, enfans et maisons, aussi que la coutume de la guerre ne permet qu'on combate si longuement devant une forte ville, en un pais estranger. Et davantage je ne sçaurois croire que Priam, Hector, Polydame, Alexandre et mille autres tels ayent jamais esté, qui ont tous les noms greqs, inventez par Homère: car, si cela estoit vray, les chevaliers troyens eussent porté le nom de leur pais phrygien; et est bien aisé a cognoistre, par les mesmes noms, que la guerre troyenne a esté feinte par Homère, comme quelques graves auteurs ont fermement assuré. Les fables qui en sont sorties depuis sont toutes puisées de la source de cest Homère, lequel, comme fils d'un Dsemon, ayant l'esprit surnaturel, voulant s'insinuer en la faveur et bonne grace des vEacides, et aussi (peut estre) que le bruit de telle guerre estoit receu en la comune opinion des hommes de ce temps là, entreprit une si divine et parfaite poesie pour se rendre, et ensemble les jfëacides, par son labeur à jamais très honorez. Je sçay bien que la plus grande partie des historiens et poètes sont du costé d'Homère; mais, quand à moy, je pense avoir dit la verité, me soumettant toujours à la correction de la meilleure opinion. Autant en faut estimer de Virgile, lequel, lisant en Homère quVEnée ne devoit mourir à la guerre troyenne, et que sa posterité releveroit le nom phrygien, et voyant que les vieilles Annales de son temps portoyent qu'yEnée avoit fondé la ville d'Alba, où depuis fut Rome, pour gaigner la bonne grace des Césars, qui se vantoyent estre sortis d'Iule, fils d'Mnèe, conceut cette divine /Enéide qu'aveq toute reverence nous tenons encores aujourd'huy entre les mains. Suivant ces deux grands personnages, j'ay fait le semblable ; car, voyant que le peuple françois tient pour chose très- assurée, selon les Annales, que Francion, fils d'Hector, suivy d'une compaignie de Troyens, après le sac de Troye, aborda aux palus Masotides, et de là plus avant en Hongrie, j'ay allongé la toille, et l'ay faict venir en Franconie, à laquelle il donna le nom; puis en Gaule, fonder Paris, en l'honneur de son oncle Paris. Or il est vraysemblable que Francion a faict tel voyage, d'autant qu'il le pouvoit faire, et, sur ce fondement de vraysem blance, j'ay basti ma Franciade de son nom: les esprits conçoivent aussi bien que les corps. Ayant donc une extresme envie d'honorer la maison de France, et par sur tout le roy Charles neufiesme mon prince, non seulement digne d'estre loué de moy, mais des meilleurs escrivains du monde, pour ses heroïques et divines vertus, et dont l'esperance ne promet rien de moins aux François que les heureuses victoires de Charlemaigne son ayeul, comme sçavent ceux qui ont cet honeur de le cognoistre de prés, et ensemble desirant de perpetuer mon renom à l'immortalité , fondé sur le bruit commun, et sur la vieille créance des Chroniques de France, je n'ay sceu trouver un plus excellent sujet que cestui-cy. Or, comme les femmes qui sont prestes d'enfanter choisissent un bon air, une saine maison, un riche parrain pour tenir leur enfant, ainsi j'ay choisi le plus riche argument, les plus beaux vers et le plus insigne parrain de l'Europe pour honorer mon livre et soutenir mon labeur. Et si tu me dis, lecteur, que je devois composer mon ouvrage en vers alexandrins, pour ce qu'ils sont pour le jourd'huy plus favorablement receuz de nos seigneurs et dames de la court et de toute la jeunesse françoise, lesquels vers j'ay remis le premier en honeur , je te responds qu'il m'eust esté cent fois plus aisé d'escrire mon oeuvre en vers alexandrins qu'aux autres, d'autant qu'ils sont plus longs, et par consequent moins sujets, sans la honteuse conscience que j'ay qu'ils sentent trop leur prose. Or, tout ainsi que je ne les aprouve du tout, si ce n'est en tragediesrou versions, aussi je ne les veux du tout condamner: j'en laisse à chacun son libre jugement pour en user comme il voudra. Je revien seulement à ce qui touche mon faict. Je ne doute qu'on ne m'accuse de peu d'artifice en ce que la harangue de Jupiter au commencement de mon premier livre est trop longue et que je ne devois commencer par là. Tu dois sçavoir que trente lignes de latin en vallent plus de soixante de nostre françois, et aussi qu'il failloit que je me servisse de l'industrie des Tragiques, où, quand le poète ne peut desmesler son dire et que la chose est douteuse, il fait toujours comparoistre quelque'Dieu pour esclaircir l'obscur de la matière. Les hommes ne sçavoient comme Francion avoit esté sauvé du sac de Troye; un seul Jupiter le sçavoit. Pour ce, j'ay esté contraint de l'introduire pour mieux desnouer le doute, et donner à comprendre le fait, et mesmes à Junon, laquelle est prinse icy, comme presque en tous autres poètes, pour une maligne necessité qui contredit souvent aux vertueux, comme elle fit à Hercule; mais la prudence humaine est maistresse de telle violente fatalité. Si tu vois beaucoup de feintes en ce premier livre, comme la descente de Mercure, l'ombre d'Hector, la venue de Cybèle, Mars transformé , j'ay esté forcé d'en user, pour persuader aux exilez de Troye que Francion estoit fils d'Hector, lesquels autrement ne l'eussent creu, d'autant qu'ils pensoyent que le vrav fils d'Hector estoit mort, et aussi que Francion avoit toujours esté assez pauvrement nourri, sans autorité royalle ny aucun degré de mediocre dignité. Quelque autre, curieux en l'oeuvre d'autruy, me reprendra de quoy je n'ay suivi la perfecte reigle de poèsie, ne commençant mon livre par la fin, comme faisant embarquer Francion encore jeune et mal fierimenté. Celuy doit entendre qu'Hélénin son oncle avoit desja envoyé en plusieurs beaux voyages, pratiquer les moeurs des peuples et des rois, et qu'à son retour en Chaonie, où son oncle et sa mere habitoyent, fut pressé de partir par la contrainte du destin, imitant en cecy plustost Apolloine Rhodien que Virgile, d'autant qu'il m'a semblé meilleur de le faire ainsi. Et si tu me dis qu'il combat trop tostet en trop bas age le tyran Phouère, je te responds qu'Achille combattit en pareil aage, et renversa les forteresses des alliez de Troye ayant à peine laissé la robbe de femme qu'il portoit. Son fils Pyrrhe fit de mesme, et beaucoup davantage, si nous voulons croire à Quinte Calabrais. Or, lecteur, pour ne te vouloir trop vendre ma marchandise, ny aussi pourla vouloir trop mépriser, je te dy qu'il ne se trouve point de livré parfait, et moins le mien,, auquel je pourrai, selon la longueur de ma vie, le jugement et la sincere opinion de mes amis, adjouter ou diminuer, comme celuy qui ne jure en l'amour de soy mesmes, ny en l'opiniastreté de ses inventions. Je te supliray seulement d'une chose, lecteur, de vouloir bien prononcer mes vers et accomoder ta voix à leur passion, et non comme quelques uns les lisent, plustost à la façon d'une missive, ou de quelques lettres royaux, que d'un poème bien prononcé , et te suplie encore de rechef, où tu verras cette marque «I» vouloir un peu eslever ta voix pour donner grace à ce que tu liras. Bref, quand tu auras acheté mon livre, je ne te pourray empescher de le lire ny d'en dire ce qu'il te plaira, comme estant chose tienne; mais, devant que me condamner, tu pourras retenir ce quatrin par lequel j'ay fermé ce preface pour fermer la bouche à ceux qui, de nature, sont envieux du bien et de l'honneur d'autruy: Un list ce livre pour apprendre, L'autre le list comme envieux; Il est aisé de me reprendre, Mais malaisé de faire mieux. Tu excuseras les fautes de l'imprimeur; car tous les yeux d'Argus n'y verroient assez clair, mesme en la première impression. Préface. Carmen reprehendite quod non Multa dies et multa litura coèrcuit, atque Praesectum decies non castigavit ad unguem. Il ne faut t'esmerveiller, lecteur, dequoy je n'ay composé ma Franciade en vers Alexandrins, qu'autrefois en ma jeunesse, par l' ignorance, je pensois tenir en nostre langue le rang des carmes heroïques, encorcs qu'ils respondent plus aux senaires des tragiques qu'aux magnanimes vers d'Homère et de Virgile, les estimant pour lors plus convenables aux magnifiques argumens et aux plus excellentes conceptions de l'esprit que les autres vers communs. Depuis, j'ay veu, cogneu et pratiqué par longue experience que je m'estois abuse; car ils sentent trop la prose tres facile, et sont trop enervez et flaques, si ce n'est pour les traductions, ausquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpreter les sens de l'autheur qu'on entreprend. Au reste, ils ont trop de caquet, s'ils ne sont bastis de la main d'un bon artisan, qui les face autant qu'il luy sera possible hausser comme les peintures relevées, et quasi separer du langage commun, les ornant et enrichissant de figures, schemes, tropes, metaphores, phrases et periphrases eslongnées presque du tout, ou pour le moins separées de la prose triviale et vulgaire (car le style prosaïque estennemy capital de l'eloquence poètique), et les illustrant de comparaisons bien adaptées, de descriptions florides, c'est à dire enrichies de passemens, broderies, tapisseries et entrelassemens de fleurs poètiques, tant pour representer la chose, que pour l'ornement et splendeur des vers, comme ceste brave et très excellente description du sacerdote de Cybele, Chloreus, en l'onziesme livre des Eneides; et le catalogue des capitaines envoyez à la guerre; puis la fin du septiesme livre des Éneides, et ceste inveterée querelle de ces deux bonnes dames Junon et Venus au dixiesme. Relisant telles belles conceptions, tu n'auras cheveu en teste qui ne se dresse d'admiration. El encore davantage, si tu lis attentivement le huictiesme du mesme autheur, quand Venus flatte et enjole son mary Vulcan pour le persuader de forger des armes à son fils Mnèe: Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertis, jusques au vers Haec pater jEoliis properat dum Lemnius mis. Et davantage si tu lis ceste oraison indignée et farouche de Jarbas à Jupiter son pere, où tu verras un famina, un littus arandum, Et nunc ille Paris cum semiviro comitatu; et cette lamentation miserable de la pauvre vieille mere d'Euryale voyant la teste de son fils fichée sur le haut d'une lance, il n'y a coeur si dur qui se peust contenir de pleurer. Et ceste brave vanterie de Numanus. beaufrere de Turne, qui se commence: «primam ante aciem» jusques à ce vers, Talia jactantem dictis; et la colere d'Hercule tuant Cacus; et ceste lamentable plainte de Mezence sur le corps mort de son fils Lausus, et mille autres telles ecstatiques descriptions, que tu liras en un si divin autheur, lesquelles te feront poète, encores que tu fusses un rocher, t'imprimeront des verves, et t'irriteront les naïfves et naturelles scintilles de l'ame que dés la naissance tu as receuès, t'inclinant plustost à ce mestier qu'à cestuy-là; car tout homme dés le naistre reçoit en l'ame je ne sçay quelles fatales impressions qui le contraignent suivre plustost son destin que sa volonté. Les excellens poètes nomment peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile, voulant descrire le jour ou la nuict, ne dit point simplement et en paroles nues: Il estoit jour, il estoit nuit; mais par belles circonlocutions, Postera Phcebea Iustrabat lampade terras, Humentemque Aurora polo dimoverat umbram. Puis, Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, sylvaeque et saeva quierant Equora, cum medio volvuntur sidera lapsu, Cum tacet omnis ager, pecudes, pictaeque volucres. Et mille autres. Ceste virgiliane description de la nuict est prise presque de mot à mot d'Apolloine Rhodien. Voy comme il descrit le printemps: Vere novo gelidus canis cum montibus humor Liquitur, et Zephyro putris se gleba resolvit. Labourer, vertere terram. Filer, tolerare vitam colo, tenuique Minerva. Le pain, dona laboratoe Cereris. Le vin, pocula Bacchi. Telles semblables choses sont plus belles par circonlocutions que par leurs propres noms; mais il en faut sagement user: car autrement tu rendrais ton ouvrage plus enflé et boufi que plein de majesté. Tu n'oubliras les descriptions du lever et coucher du soleil, les signes qui se levent et couchent avec luy, ny les serenitez, orages et tempestes: Ipse pater media nimborum in nocte corusca Fulmina molitur dextra. Puis, ille flagrant! Aut Athon aut Rhodopen aut alta Ceraunia telo Dejicit; ingeminant Austri et densissimus imber. Tu enrichiras ton poème par varietez prises de la nature, sans extravaguer comme un frenetique. Car, f>our vouloir trop éviter, et du tout te bannir du parer vulgaire, si tu veux voler sans consideration par le travers des nues et faire des grotesques, Chimeres et monstres, et non une naïfve et naturelle poèsie, tu seras imitateur d'Ixion, qui engendra des phantasmes au lieu de legitimes et naturels enfans. Tu dois davantage, lecteur, illustrer ton oeuvre de paroles recherchées et choisies et d'argumens renforcez, tantost par fables, tantost par quelques vieilles histoires, pourveu qu'elles soient briefvement escrites et de peu de discours, l'enrichissant d'epithetes significatifs et non oisifs, c'est à dire qui servent à la substance des vers, et par excellentes, et toutefois rares, sentences; car, si les sentences sont trop frequentes en ton oeuvre heroïque, tu le rendras monstrueux, comme si tout ton corps n'estoit composé que d'yeux et non d'autres membres, qui servent beaucoup au commerce de nostre vie; si ce n'estoit en la tragedie et comedie, lesquelles sont du tout didascaliques et enseignantes, et qu'il faut qu'en peu de paroles elles enseignent beaucoup, comme mirouers de la vie humaine, d'autant qu'elles sont bornées et limitées de peu d'espace, c'est à dire d'un jour entier. Les plus excellens maistres de ce mestier les commencent d'une minuict à l'autre, et non du poinct du jour au soleil couchant, pour avoir plus d'estendue et de longueur de temps. Le poème heroïque, qui est tout guerrier, comprend seulement les actions d'une année entiere, et semble que Virgile y ait failly, selon que luy-mesme l'escrit: Annuus exactis completur mensibus orbis, Ex quo rdliquias divinique ossa parentis Condidimus terra. Il y avoit desja un an passé quand il fit les jeux funebres de son pere en Sicile, et toutefois il n'aborda de long temps après en Italie. Tous ceux qui escrivent en carmes, tant doctes puissent-ils estre, ne sont pas poètes. 11 y a autant de difference entre un poète et un versificateur qu'entre un bidet et un genereux coursier de Naples, et, pour mieux les accomparer, entre un venerable prophete et un charlatan vendeur de triades. Il me semble, quand je les voy armez de mesmes bastons que les bons maistres, c'est à dire des mesmes vers, des mesmes couleurs, des mesmes nombres et pieds dont se servent les bons autheurs, qu'ils ressemblent à ces Hercules desguisez ès tragedies, lesquels acheptent la peau d'un lion chez un peletier, une grosse massue chez un charpentier, .et une fausse perruque chez un attiffcur; mais, quand ce vient à combattre quelque monstre, la massue leur tombe de la main, et s'enfuyent du combat comme des couards et poltrons. Ces versificateurs se contentent de faire des vers sans ornement, sans grace et sans art, et leur semble avoir beaucoup fait pour la republique quand ils ont composé de la prose rimée. Au contraire, le poète heroïque invente et forge argumens tous nouveaux, fait entreparler les Dieux aux hommes et les hommes aux Dieux, fait haranguer les capitaines comme il faut, descrit les batailles et assauts, factions et entreprises de guerre; se mesle de conjecturer les augures et interpreter les songes , n'oublie les expiations et les sacrifices que l'on doit à la divinité; tantost il est philosophe, tantost medecin, arboriste, anatomiste et jurisconsulte, se servant de l'opinion de toutes sectes, selon que son argument le demande; bref, c'est un homme lequel, comme une mouche à miel, delibe et succe toutes fleurs, puis en fait du miel et son profit selon qu'il vient à propos. Il a pour maxime très-necessaire en son art de ne suivre jamais pas à pas la verité, mais la vray-semblance et le possible; et sur le possible, et sur ce qui se peut faire, il bastit son ouvrage, laissant la veritable narration aux historiographes, qui poursuivent de fil en esguille, comme on dit en proverbe, leur subject entrepris, du premier commencement jusques à la fin. Au contraire, le poète bien advisé, plein de laborieuse industrie, commence son oeuvre par le milieu de l'argument, et quelquefois par la fin; puis il deduit et poursuit si bien son argument par le particulier accident et evenement de la matiere qu'il s'est proposé d'escrire, tantost par personnages parlans les uns aux autres, tantost par songes, propheties et peintures inserées contre le dos d'une muraille et des harnois, et principalement des boucliers, ou par les dernieres paroles des hommes qui meurent, ou par augures et vol d'oiseaux et phantastiques visions de Dieux et de démons, ou monstrueux langages des chevaux navrez à mort, tellement que le dernier acte de l'ouvrage se cole, se lie et s'enchaisne si bien et si à propos l'un dedans l'autre, que la fin se rapporte dextreraent et artificiellement au premier poinct de l'argument. Telles façons d'escrire et tel art plus divin que humain est particulier aux poètes, lequel de prime face est caché au lecteur, s'il n'a l'esprit bien rusé pour comprendre un tel artifice. Plusieurs croyent que le poète et l'historien soient d'un mesme mestier; mais ils se trompent beaucoup, car ce sont divers artisans qui n'ont rien de commun l'un avecques l'autre, sinon les descriptions des choses, comme batailles, assauts, montaignes, forests et rivieres, villes, assietes de camp, stratagemes, nombre des morts, conseils et pratiques de guerre; en cela il ne faut point que le poète faille, non plus que l'historien. Au reste, ils n'ont rien de commun {comme j'ay dit), sinon que l'un ne l'autre ne doit jamais mentir contre la verité de la chose, comme a failli Virgile au temps, c'est à dire en la chronique, lequel a faict Didon, fille de Belus, estre du temps d'JEnée, encore qu'elle fust cent ans devant pour le moins; mais il inventa telle ruse pour gratifier Auguste et le peuple romain, vainqueur de Carthage, donnant par les imprecations de Didon commencement de haine et de discorde mortelle entre ces deux florissantes nations. La plus grande partie de ceux qui escrivent de nostre temps se traisnent enervez à fleur de terre, comme foibles chenilles qui n'ont encor la force de grimper aux faistes des arbres, lesquelles se contentent seulement de paistre la basse humeur de la terre, sans affecter la nourriture des hautes cymes, ausquelles elles ne peuvent atteindre à cause de leur imbecillité. Les autres sont trop empoulez et presque crevez d'enflures comme hydropiques, lesquels pensent n'avoir rien fait d'excellent, s'il n'est extravagant, creux et bouffy, plein de songes monstrueux et de paroles a la narration enrichie d'un beau langage est la seule perfection de telles compositions. Veux-tu sçavoir, lecteur, quand les vers sont bons et dignes de la reputation d'un excellent ouvrier? Suy le conseil d'Horace. 11 faut que tu les desmembres et desassembles de leur nombre, mesure et pieds, que tu les transportes, faisant les derniers mots les premiers et ceux du milieu les derniers. Si tu trouves, apres tel desassemblement de la ruine du bastiment, de belles et excellentes paroles, et phrases non vulgaires qui te contraignent d'enlever ton esprit outre lé parler commun, pense que tels vers sont bons et dignes d'un excellent poète. Exemple des mauvais vers: Madame, en bonne foy, je vous donne mon coeur; N'usez point envers moy, s'il vous plaist, de rigueur. Efface coeur et rigueur, tu ne trouveras un seul mot qui ne soit vulgaire ou trivial. Où si tu lis ceux-cy: Son harnois il endosse, et, furieux aux armes, Profendit par le fer un scadron de gensd'arme tu trouveras au desmembrement et desliaison de ces deux carmes, qui servent d'exemple pour les autres, toutes belles et excellentes paroles: harnois, endosse, furieux, armes, profendit, fer, scadron, gensd'armes. Cela se doit faire tant que l'humain artifice le pourra, car bien souvent la matiere ny le sens ne desirent pas telle hausseure de voix, et principalement les narrations et pourparlers des capitaines, conseils et deliberations ès grandes affaires, lesquelles ne demandent que parole nue et simple et l'exposition du faict, car tantost il doit estre orné et tantost non , car c'est un extreme vice à un orfèvre de plomber de l'or. Il faut imiter les bons mesnagers, qui tapissent bien leurs salles, chambres et cabinets, et non les galetas où couchent les valets. Tu auras les conceptions grandes et hautes, comme je t'ay plusieurs fois adverti, et non monstrueuses ny quintessencieuses, comme sont celles des Espagnols. Il faudroit un Apollon pour les interpreter, encor il y seroit bien empesché avec tous ses oracles et trepieds. Tu n'oubliras les noms propres des outils de tous mestiers, et prendras plaisir à t'en enquerre le plus que tu pourras, et principalement de la chasse. Homere a tiré toutes ses plus belles comparaisons de là. Je veux t'advertir, lecteur, de prendre garde aux lettres, et feras jugement de celles qui ont plus de son et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U, et les consonnes M, B, et les SS, finissants les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vrayes lettres heroïques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers. Suy Virgile, qui est maistre passé en la composition et structure des carmes; regarde un peu quel bruit font ces deux icy sur la fin du huictiesme de VMneide: Una omnes ruere, ac totum spumare reductis Convulsum remis, rostris stridentibus sequor. Tu en pourras faire en ta langue autant que tu fourras. Tu n'oublieras aussi d'inserer en tes vers ces umieres, ou plustost petites ames de la poèsie, comme: Italiam metire jacens, qui est proprement un sarcasme, c'est à dire une mocquerie que le vainqueur fait sur le corps navré à mort de son ennemy: Et fratrem ne desere frater. Et dulces moriens reminiscitur Argos, Seminecesque micant digiti, ferrumque retractant. Au reste, lecteur, si je te voulois instruire et t'informer de tous les preceptes qui appartiennent à la poèsie heroïque, il me faudroit une rame de papier; mais les principaux, que tu as leus auparavant, te conduiront facilement à la cognoissance des autres. Or menons à nos vers communs de dix à onze syllabes, lesquels, pour estre plus courts et pressez, contraignent les poètes de remascher et ruminer plus longuement; et telle contrainte, en meditant et repensant, fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, riches paroles et phrases elabourées: tant vaut la meditation , qui, par longueur de temps, les engendre en un esprit melancholique, quand la bride de la contrainte arreste et refraint la premiere course impetueuse des fureurs et monstrueuses imaginations de l'esprit, à l'exemple des grandes rivieres qui bouillonnent, escument et fremissent à l'entour de leurs remparts , où, quand elles courent la plaine sans contrainte , elles marchent lentement et paresseusement, sans frapper les rivages ny d'escumes ny de bruit. Tu n'ignores pas, lecteur, qu'un poète ne doit jamais estre mediocre en son mestier, ny sçavoir sa leçon à demy,mais tout bon, tout excellent et tout parfait. La mediocrité est un extrême vice en la poèsie; il vaudroit mieux ne s'en mesler jamais et apprendre un autre mestier. Davantage, je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux, pourveu qu'ils soient moulez et façonnez sus un patron desja reçeu du peuple. Il est fort difficile d'escrire bien en nostre langue, si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le present de mots et de diverses manieres de parler. Ceux qui escrivent journellement en elle sçavent bien à quoy leur en tenir, car c'est une extreme geine de se servir tousjours d'un mot. Outre je t'adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principalement ceux qui eut cours apres que la langue eu plus d'usage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatifs non seulement du dit langage, mais de toutes les provinces de France, pour servir à la poesie lors que tu en auras besoin. Malheureux est le debteur lequel n'a qu'une seule espece de monnoye pour payer son creancier. Outreplus, si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons, tu le pourras provigner, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau: exemple de lobbc, qui est un vieil mot françois qui signifie mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur le nom le verbe lobber, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon. Tu te donneras de garde, si ce n'est par grande contrainte, de te servir des mots terminez en ion qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abomination, testification, car tels mots sont languissants et ont une trainante voix, et, qui plus est, occupent languidement la moitié d'un vers. C'est autre chose d'escrire en une langue florissante qui est pour le present reçeue du peuple, villes, bourgades et citez comme vive et naturelle, approuvée des rois, des princes, des senateurs, marchands et trafiqueurs, et de composer en une langue morte, muette et ensevelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, laquelle ne s'apprend plus qu'à l'escole par le fouet et par la lecture des livres, ausquelles langues mortes il n'est licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appuy d'empereurs, ny de rois, de magistrats ny de villes, comme chose morte, laquelle s'est perdue par le fil des ans, ainsi que font toutes choses humaines, qui perissent vieilles pour faire place aux autres suivantes et nouvelles. Car ce n'est la raison que la nature soit tousjours si prodigue de ses biens à deux ou trois nations, qu'elle ne veuille conserver ses richesses aussi bien pour les dernieres comme les premieres. En telles langues passées et defunctes (comme j'ay dit) il ne faut rien innover, comme ensevelies, ayant resigné leur droict aux vivantes, qui florissent en empereurs, princes et magistrats, qui parlent naturellement, sans maistre d'escole, l'usage le permettant ainsi, lequel usage le permet en la mesme façon que le commerce et trafic des monnoyes pour quelque espace de temps; ledit usage les descrie quand il veut. Pource il ne se faut estonner d'ouir un mot nouveau, non plus que de voir quelque nouvelle jocondalle, nouveaux tallars, royales, ducats de sainct Estienne et pistolets. Telle monnoye, soit d'or ou d'argent, semble estrange au commencement, puis l'usage l'adoucit et domestique, la faisant recevoir, luy donnant authorité, cours et credit, et devient aussi commune que nos testons et nos escus au soleil. Tu seras très-advisé en la composition des vocables, et ne les feras prodigieux, mais par bon jugement, lequel est la meilleure partie de l'homme, quand il est clairet net, et non embabouiné ny corrompu de monstrueuses imaginations de ces robins de cour qui veulent tout corriger. Je te conseille d'user indifferemment de tous dialectes, comme j'ay desja dit; entre lesquels le courtisan est tousjours le plus beau, à cause de la majesté du prince; mais il ne peut estre parfait sans l'aide des autres, car chacun jardin a sa particuliere fleur, et toutes nations ont affaire les unes des autres; comme en nos havres et ports la marchandise bien loin cherchée en l'Amerique se debite par tout. Toutes provinces, tant soient-elles maigres, servent aux plus fertiles de quelque chose, comme les plus foibles membres et les plus petits de l'homme servent aux plus nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diligemment la langue grecque et latine, voire italienne et espagnole; puis, quand tu les sçauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon soldat et composer en ta langue maternelle, comme a fait Homere, Hesiode, Platon, Aristote et Theophraste, Virgile, Tite-Live, Salluste, Lucrece et mille autres, qui partaient mesme langage que les laboureurs, valets et chambrieres. Car c'est un crime de leze majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir deterrer je ne sçay quelle cendre des anciens et abbayer les verves des trespassez, et encore opiniastrement se braver là dessus, et dire: J'atteste les Muses que je ne suis point ignorant, et ne crie point en langage vulgaire comme ces nouveaux venus qui veulent corriger le Magnificat, encores que leurs escrits estrangers, tant soient-ils parfaits, ne sçauroient trouver lieu aux boutiques des apothicaires pour faire des cornets. Comment veux-tu qu'on te lise, latineur, quand à peine lit- on Stace, Lucain, Seneque, Silius et Claudian, qui ne servent que d'ombre muette en une estude, ausquels on ne parle jamais que deux ou trois fois en sa vie, encore qu'ils fussent grands maistres en leur langue maternelle? Et tu veux qu'on te lise, qui as appris en l'escole, à coups de verges, le langage estranger que sans peine et naturellement ces grands parloient à leurs valets, nourrices et chambrieres? 0 quantesfois ay-je souhaité que les divines testes et sacrées aux muses de Josephe Scaliger, Daurat, Pimfiont, d'Emery, Florent Chrestien, Passerat, vouussent employer quelques heures à si honorable labeur! Gallica se quantis attollet gloria verbis! Je supplie très-humblement ceux ausquels les Muses ont inspiré leur faveur de n'estre plus latineurs ni grecaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfants, de leur pauvre mere naturelle. Ils en rapporteront plus d'honneur et de reputation à l'advenir que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter; car, quelque chose qu'ils puissent escrire, tant soit-elle excellente, ne semblera que le cry d'une oye au prix du chant de ces vieils cygnes, oiseaux dediez à Phebus Apollon. Après la premiere lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de conte que de sentir un bou quet fani. Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps. Davantage, qu ils considerent comme le Turc, en gaignant la Grece, en a perdu la langue du tout. Le mesme seigneur, occupant par armes la meilleure partie de toute l'Europe où on souloit parler la langue latine, l'a totalement abolie, reduisant la chrestienté, de si vaste et grande qu'elle estoit, au petit pied, ne luy laissant presque que le nom, comme celle qui n'a plus que cinq ou six nations où la langue romaine se debite; et n'eust esté le chant de nos eglises et psalmes, chantez au lutrin, long temps y a que la langue romaine se fust esvanouye, comme toutes choses humaines ont leurs cours; et pour le jourd'huy vaut autant parler un bon gros latin, pourveu que l'on soit entendu, qu'un affetté langage de Ciceron. Car on ne harangue plus devant empereurs ne senateurs romains, et la langue latine ne sert plus de rien que pour nous truchementer en Allemaigne, Pologne, Angleterre et autres lieux de ce pays là. D'une langue morte l'autre prend vie, ainsi qu'il plaist à l'arrest du destin et à Dieu qui commande, lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient eternelles comme luy, lequel je supplie très-humblement, lecteur, te vouloir donner sa grace et le desir d'augmenter le langage de ta nation. Quant à nostre escriture, elle est fort vicieuse et corrompue, et me semble qu'elle a grand besoin de reformation, et de remettre en son premier honneur le K et le Z, et faire des characteres nouveaux pour la double N, à la mode des Espagnols n; pour "escrire monseigneur, et une L double pour escrire orgueilleux. Je t'en diray d'avantage quand j'en auray le loisir. A Dieu, candide Lecteur. Descriptûs servare vices operumque colores Cur ego, si nequeo ignoroque, poeta salutor? Cur nescire, pudens prave, quam discere malo? Res gesta regumque ducumque et tristia bella Quo possint scriki numero monstravit Homerus. Horomere, de science et de nom illustré, Et le romain Virgile assez nous ont monstré Comment et par quel art et par quelle pratique Tl falloit composer un ouvrage heroïque. De quelle forte haleine, et de quel ton de vers Varié d'argumens et d'accidens divers. J'ay suyviïeur patron. A genous, Franciade, Adore Aveneide, adore l'Iliade; Revere leurs portraits, et les suy d'aussi loing Su'ils m'ont passé d'esprit, d'artifice et de soing! ïracle non estrange à celui qui contemple Ces deux grands demy-dieux, dignes chacun d'un temple, L'un Romain, l'autre Grec, à qui les Cieux amis Et les Muses avoient tout dit et tout permis, Et non à moy, François, dont la langue peu riche omère, de science et de nom illustré, Et le romain Virgile assez nous ont monstré Comment et par quel art et par quelle pratique Il falloit composer un ouvrage heroïque, De quelle forte haleine, et de quel ton de vers Varié d'argumens et d'accidens divers. J'ai suyvi leur patron. A genous, Franciade, Adore l'AEneide, adore l'Iliade; Revere leurs portraits, et les suy d'aussi loing Qu'ils m'ont passé d'esprit, d'artifice et de soing! Miracle non estrange à celui qui contemple Ces deux grands demy-dieux, dignes chacun d'un temple, L'un Romain, l'autre Grec, à qui les Cieux amis Et les Muses avoient tout dit et tout permis, Et non à moy, François, dont la langue peu riche Couverte de halliers, tous les jours se desfriche, Sans mots, sans ornemens, sans honneur et sans pris, Comme un champ qui fait peur aux plus gentils esprits Des laboureurs actifs à nourrir leurs mesnages, Qui tournent les guerets pleins de ronces sauvages Et d'herbes aux longs pieds, retardement des boeufs, A faute d'artisans qui n'ont point devant eux Desfriché ny viré la campagne ferue, Qui maintenant, revesche, arresteleur charrue, Luittant contre le soc d'herbes environné. Mais quoy? prenons en gré ce qui nous est donné, Achevons nostre tasche, et croyons d'asseurance Que ces deux estrangers pourront loger en France, Si la Parque me rit, reschaufant la froideur Des hommes bien adroits à suivre mon ardeur, Sans craindre des causeurs les langues venimeuses, Pourveu'que nous rendions nos provinces fameuses, Non d'armes, mais d'escrits; car nous ne sommes pas De nature inclinez à suivre les combas, Mais le bal des neuf Soeurs, dont la verve nous baille Plus d'ardeur qu'aux soldarts de vaincre à la bataille. Ils ne sont ulcerez sinon parle dehors, Aux jambes et aux bras, et sur la peau du corps; Nous au fond de l'esprit et au profond de l'ame, Tant l'aiguillon d'honneur vivement nous entame. La Muse en telle part de son traict va poignant, Et, encor que le coup n'apparoisse saignant, Si est-ce qu'il nous blesse et nous rend fantastiques, Chagrins, capricieux, hagards, melancholiques, Vaisseaux dont Dieu se sert, soit pour prophetizer, Ou soit pour enseigner, soit pour authoriser, Vestus d'habits grossiers, par paroles rurales, Les arrests de nature et les choses fatales. Tels du vieil Apollon les ministres estoient, Ou fust sur le trepied, ou fust lors qu'ils chantoient, Et tels ceux d'aujourd'huy; car l'antique Cybelle (La nature j'enten) n'a tary sa mammelle Pour, maigre, n'allaiter les siècles à venir, Ny ne fera jamais. Ce seroit devenir Une mère brehaigne au lieu d'estre feconde. Tout tel qu'auparavant sera tousjours le monde. Or, comme il plaist à Dieu les siècles et les ans Apportent à nos vers richesses et presans, Credit entre les rois, où souvent par fortune Un prend le bien acquis à toute une commune. Cela s'est tousjours fait, et tousjours se fera, Tant que le monde entier en ses membres sera. Maint court aux jeux d'Olympe, un seul le prix emporte: La chance des mortels roule de telle sorte. Le Premier Livre De La Franciade. Argument Du Premier Livre De La Franciade. Par Amadis Jamin Secretaire de la chambre du Roy (2). En ce laborieux ouvrage de la Franciade, l'autheur s'est proposé la façon d'escrire des anciens, et surtout du divin Homere; et, combien qu'en ce premier livre il ait principalement imité Homere et Virgile, si est-ce que l'embarquement de Francus est à l'imitation d'Apolloine Rhodien. Il ressemble à l'abeille, laquelle tire son profit de toutes les fleurs pour en faire son miel; aussi, sans jurer en l'imitation d'un des anciens plus que des autres, il considere ce qui est en eux de meilleur, de quoy il enrichit (comme tousjours il a esté heureux) nostre langue françoise. Or, pour venir à ce premier livre, qui est comme le fondement et project du reste du bastiment, l'argument est tel: Après que Francus fut retourné du long voyage où son oncle Helenin l'avoit envoyé en diverses nations pour en apprendre les moeurs et façons, et par telle cognoissance se rendre sage, ruzé et praticq capitaine, ce qu'Helenin avoit fait, ne voulant qu'il fust recognu pour enfant d'Hector entre les Grecs, lesquels pensoient pour certain que Pyrrhe, fils d'Achille, l'eust fait mourir, le precipitant du faiste d'une tour, Jupiter, qui l'avoit sauvé du sac de Troye, et en lieu du corps vray avoit baillé une feinte de luy à ses ennemis, se resouvenant du Destin , pour lequel il l'avoit garanti de si cruelle mort, et se repentant de la destruction de Troye, envoye Mercure, messager des dieux, vers Helenin , oncle paternel dudit Francus, afin qu'il l'avertisse quelles sont les destinées de Francion son neveu, lequel depuis un an laissoit enerver sa jeunesse d'oisiveté, sans soucy de relever sus luy l'honneur de ses ayeuls. Helenin, après avoir ouy le commandement de Jupiter (aussi que son esprit prophetique avoit prevoyance des destins et presageoit la grandeur de son neveu fils d'Hector), luy fit equipper quelque nombre de navires , dans lesquels il s'embarqua, laissant Buthrote, ville d'Epire, où il faisoit sa demeure avec son oncle et sa mere Andiomache. Le poète luy donne une compagnie d'hommes guerriers par une belle et gentille invention; car, le jour du mandement de Jupiter, tous les Troyens bannis estoient assemblez, par le congé des princes de la Grece [desquels ils estoient esclaves], pour chommer la feste de Cybele, leur déesse, tous equippez d'armes telles que souloient porter les Corybantes et Curetes quand ils celebroient les honneurs de la mere des Dieux. Junon se courrouce voyant que la gloire des Phrygiens s'efforçoit [par bonne et future destinée, de renouveller Troye et de la faire] reflorir. Cybele et Mars favorisent Francion et luy enflament le coeur du desir de louange et de vertu. Helenin luy enseigne sommairement quel chemin il doit tenir sur la mer pour Yenir de Crete à l'emboucheure du Danube. Le Premier Livre De La Franciade, Au Roy Tres-Chrestien Charles Neufiesme Der Ce Nom. Use, enten-moy des sommetsde Parnasse, Guide ma langue et me chante la race Des roys françois yssus de Francion, Enfant d'Hector, Troyen de nation, Qu'on appeloit en sa jeunesse tendre Astyanax, et du nom de Scamandre. De ce Troyen conte-moy les travaux, Guerres , desseings, et combien sur les eaux Il a de fois (en despit de Neptune Et de Junon) surmonté la fortune Et sur la terre eschappé de peris, Ains que bastir les grands murs de Paris. Charles, mon prince, enflez-moy le courage; En vostre honneur j'entrepren cet ouvrage, Soyez mon guide (var 1) et gardez d'abysmer Ma nef, qui flotte en si profonde mer. Desja vingt ans avoient laissé derriere Le jour fatal que la Grece guerriere Avoit brulé le mur Neptumen Quand du haut ciel le grand Saturnien Jettant les yeux dessus Troye deserte, Fut courroucé d'une si grande perte; D'un chef despit sa perruque esbranla (Var 2), Puis au conseil tous les Dieux appela. Du ciel d'airain les fondemens tremblerent Dessous le pied des Dieux qui s'assemblerent Allant de rang en leur siege appresté. Lors Jupiter, pompeux de majesté, Les surmontant de puissance et de gloire, Haut s'esleva sur son throne d'yvoire, Le sceptre au poing, puis, fronçant le sourci, Renfrongné d'ire, aux Dieux parloit ainsi: «Je n'ai jamais telle douleur reçeue Pour les mortels ny pour les Dieux conçeue (Var 3) Que j'eu la nuict qu on bruloit Ilion, Quand le cheval, enflé d'un milion D'hommes guerriers, de sa voûte fermée Versa dans Troye une moisson armée D'espieux, d'escus, de lances et de darts Branlez ès mains des Argives soldarts. Non seulement les Dolopes gendarmes Passoient les corps par fe trenchant des armes, Mais nos maisons (sacrileges) pilloient, Et de leurs Dieux les autels despouilloyent, Oui nuict et jour par la ville troyenne Nous honoroient d'une odeur sabéenne. «Là forcenoyent deux tygres sans merci, Le grand Atride et le petit aussi, Joyeux de sang; le carnacier Tydide, Et le superbe neritier dVEacide, Le grand Ajax, seigneur du grand bouclair; Leurs morions brilloient comme un esclair (var 4) Qui çà, qui là, s'esclatte de la nue. Ces furieux ensanglantoient la rue D'un peuple au lict surprins et devestu, Du fer ensemble et du feu combatu. «Ainsi qu'on voit une fiere lionne Que la fureur et la faim espoinçonne Trancher, mâcher le debile troupeau; Entre les dents sanglante en est la peau, Qui pend encor en sa machoire teinte. Le pasteur fuit, qui se pasme de crainte! «Ainsi les Grecs detailloient et brisoient Le peuple nu; les feux qui reluisoient Sur les maisons à flames enfumées Donnoient lumiere aux princes des armées, Au meurtre, au sang; un si cruel effort Monstroit par tout l'image de la mort. «Ettoy, Junon, dessus la porte assise, Hastois les Grecs ardans à l'entreprise, Avec Pallas, qui, sur le haut sommet Du premier mur, horrible en son armet Que la Gorgonne asprit de mainte escaille, De sa grand pique esbranloit la muraille Coup dessus coup-, et d'une forte vois Comme un tonnerre appeloit les Gregeois, Les animant à la vengeance pronte. Dont toutes deux devriez rougir de honte D'avoir destruit un royaume si beau , Fait qu'Ilion n'est plus qu'un grand tombeau Et que Priam, monarque de l'Asie , Sang dessus sang a répandu sa vie Sur ses enfans, qui avoit surmonté Tous les mortels en justice et bonté (var 5) Ce roy, pleurant son estat miserable, En cheveux gris, en barbe venerable, Du cruel Pyrrhe indignement pressé, Sur mon autel me tenoit embrassé, Quand il receut en sa gorge frappée De l'Achillin le revers de T'espée, Qui d'un grand coup le chef luy decolla; Bien loin la teste en sautelant alla! Le corps sans nom, sans chaleur et sans face, Comme un grand tronc broncha dessus la place. «Cet arrogant qui les Dieux despitoit, Qui de fureur son pere surmontoit, Non seulement sur la troyenne place, Cueur sans mercy, tranchoit la populace (var 6), Mais outrageoit le sexe feminin, Qui de nature est courtois et benin. «Il poursuivoit au travers de la flame Du preux Hector Andromache la femme, Qui, gemissant pour neant son destin, Eschevelée, avoit à son tetin Son fils pendu, en qui le vray image Du grand Hector estoit peint au visage. Des bras aymez je desrobay le fils (3). Lors en sa place une feinte je fis, Que je formay du vain corps d'une nue, Pour estre un jour en lieu de luy cognue, Du tout semblable à l'heritier d'Hector, Mesmes cheveux crespelus de fin or, Les mesmes yeux, le front mesme et la taille. Puis ceste feinte à la mère je baille Pour la donner à Pyrrhe, et tout soudain , Enveloppant l'enfant dedans mon sein (4), Loing le sauvay de l'espée homicide. Le vain (5) sans plus fut proye diacide! «Je l'adverti d'aller trouver après Son fils au temple, où deux chevaliers grecs L'une sur l'autre amonceloient la proye, Tout l'or captif de Priam et de Troye, Femmes, enfans et vieillars enchainez, De leurs maisons par les cheveux trairiez, Et qu'il avoit pour marque manifeste L'ardant esclair d'une flame celeste Au haut du chef, vray signe qu'il serait Pasteur du peuple, et qu'un jour il ferait Naistre des rois à qui la destinée Avoit la terre en partage donnée. «Je n'achevois de parler que "Voici Pyrrhe venir, qui ravit tout ainsi L'image feint hors des bras de la mere Qu'un loup le fan d'une biche legere. Il le porta sur le haut d'une tour, D'où, le rouant et tournant de maint tour En tourbillons, d'un bras armé le rue, Pied contre-mont sur le dur de la rue, A chef froissé, par morceaux decoupé. Mais le Grec fut de ma ruse trompé; Car Francus vit, et maugré toute envie, De ses poumons va respirant la vie Dedans Buthrote, en ces champs où la vois Vit prophetique ès chesnes Dodonois, Pres d'Helenin son oncle et d'Andromache, Qui sans honneur par les tourbes le cache. «Desja la fleur de son âge croissant Va d'un poil d'or son menton jaunissant, Et tout son coeur bouillonne de jeunesse. Je ne veux plus qu'il languisse en paresse Comme incognu, sans sceptre et sans honneur, Mais, tout remply de force et de bon-heur, Je veux qu'il aille où son destin l'appelle, Tige futur d'une race si belle, Sans plus en vain consommer son loisir. Parte de là: tel est nostre plaisir.» Il dit ainsy. Les dieux, qui s'esleverent, Tous d'un accord sa parole approuverent, En murmurant comme flots de la mer De qui le front commence à se calmer, Quand Aquilon assoupit son orage ( ..) Tout flamboyant en l'esclair du harnois Descampera du rivage gaulois; Comme un torrent qui s'enfle et renouvelle, Viendra couvrir les champs de la Mozelle; Puis, en l'honneur de son oncle Paris, Aux bords de Seine ira fonder Paris, Siege royal d'un sceptre si superbe. Or, ce Paris, qui maintenant n'est qu'herbe, Isle serrée entre deux flots tortuz, Dedans le ciel envoirra ses vertuz; Et ses maisons en marbre elabourées Voisineront les estoiles dorées. Devant le mur maint combat se fera; Seine de meurtre à bouillons s'enflera, Tournant sanglante, à courses vagabondes , Hommes, chevaux et armes sous ses ondes. Mais ce Francus, par hautesse de coeur, Des ennemis sera tousjours vainqueur. Incontinent que la belle victoire L'aura, couvert d'éternelle memoire, Ja faict des cieux immortel citoyen, En peu de jours le brave nom troyen Perdra son lustre, et la ville, deserte, Sera de poudre et de buissons couverte. Mais aussitost que les destins auront Parfaict leurs cours, un prince, Pharamond, Prince de haute et superbe pensée, Filz d'un des filz de la royne laissee En Franconie, estant Germain conceu Et des Troyens en droite ligne yssu, Suivant l'oracle et ma voix veritable, Fait capitaine, aux peuples redoutable, Par l'Allemagne un camp amassera, Qui les sablons de nombre passera. Le ciel luira sous l'esclair de ses armes Et ses pietons, ses soldats , ses gendarmes, Les uns à pié, les autres en chevaux, Rompront la terre et tariront les eaux. De luy naistra le grand roy Merovée, Par qui sera la ville relevee, Et les honneurs de son ayeul Francus. Ayant la Gaule et les Gaulois vaincus, Ores par ruze et ores par bataille, Rebastira de Paris la muraille Et de remparts son mur enfermera; La Gaule, après, de Francus nommera, Chef des François, qui, pour la souvenance D'un si grand prince, aura le nom de France. De Merové, des peuples conquereur, Viendra maint prince et maint grand empereur; Haut eslevez en dignité supresme, Entre lesquels un roy, Charles neufiesme, Neufiesme en nom et premier en vertu, Naistra pour veoir le monde combattu Dessous ses pieds, d'où le soleil se plonge Et d'où ses rais sur la terre il allonge, Et s'eslançant de l'humide sejour, Apporte aux dieux et aux hommes le jour. Jamais Hercule en tournoyant la terre, Ny l'Indian remparré de lierre, L'un en son char et l'autre à pié, n'eut tant, Le glaive au poing, d'honneur en combattant, Bien que l'un ait, à grands coups de massue, Assommé l'hydre et les filz de la nue, Et l'autre, armé de thyrses menaçants, Ayt surmonté tant de peuples puissants. De ce grand roy je n'ay borné l'empire; L'an si dispos, qui se change et se vire, Cassant des roys et le sceptre et la loy, Ne perdra point l'empire de ce roy, Qui florira comme une chose ferme, En son entier, sans limite et sans terme. Toutes grandeurs dessous luy prendront fin. Maistre du monde! Ainsy le fort destin L'a faict escrire ès voutes azurées Du plus haut ciel, en eraveures ferrées, Estant ce roy du monde spatieux Entier seigneur et roy de tous les cieux. Et si tu veux contre nous entreprendre, Tu te verras au milieu de l'air pendre; Puis à tes pieds, Junon, j'attacheray Ma grosse enclume, ou je te chasseray D'un tour de bras par le travers des nues, Ou sous le creux des terres inconnues. Je t'envoyray pour jamais ou longtemps Dans les enfers, compagne des Titans, Et te feray, à ton malheur, cognoistre Que je suis seul ton espoux et ton maistre»] (6). Disant ainsy, Mercure il appella. Mercure adonc legèrement alla, Prompt messager qui aux dieux optempère, Devant le thrône où l'appelloit son père. «Vole, mon fils, où Francus est nourri; Dis que je suis ardentement marry Contre sa mère et ceux qui le retiennent, Et des destins promis ne leur souviennent (var 6). Je ne l'ai pas du feu gregeois sauvé Pour estre ainsy, de paresse aggravé, Un fay-neant en la fleur de son âge. Mais j'esperoy que d'un masle courage Iroit un jour des Gaules surmonter Le peuple rude et fascheux à donter, Chaud a la guerre et ardant à la proye, Pour y fonder une nouvelle Troye. Pource desloge et le fais en-aller: Le temps perdu ne se peut r'appeller.» A peine eut dit, que Mercure s'appreste; Sa capeline affubla sur sa teste, De talonniers ses talons assortit, D'un mandillon son espaule vestit, A frange d'or, a mi-jambe escoulée, Prit sa houssine à deux serpens ailée; Puis se plongeant de son long en avant, Dedans la nue, à l'abandon du vent, Fendoit le ciel, ores planant des oesles, Ores hachant coup sur coup des aisselles, Ores à pointe et ores d'un long tour, Environnoit le ciel tout à l'entour; Ainsy qu'on voit aux rives du Meandre L'oiseau de proye entre les airs se pendre, Puis s'eslancer à pointes de roideur Sur les canards herissez de froideur, Tremblants de voir le gerfaut qui ombrage (var7) D'un corps plumeux tout le haut du rivage. Après qu'il eut de ciel en ciel volé, Finalement de son talon ailé Se vint planter au bord d'une vallée Puis à chef bas enfonçant sa volée, Ores àpoincte, ores d'un grand contour, Hachoit menu tout le ciel d'alentour; Où Andromache estoit ce jour allée (???) Avec son fils, pour repaistre ses yeux Des jeux sacrez à la mère des dieux. Ce jour estoit la feste solennelle Que tous les ans on chommoit à Cybelle Au mois d'avril, saison où la rigueur De son Atys luy eschauffa le coeur, Que les Troyens avoient en reverance, De fils en fils, l'honorant par usance (var 8). Or, ces captifs en Argos espandus, De tous costez aux jeux s'estoient rendus, Par le congé des princes de la Grèce, Pour celebrer le jour de leur deesse. Eux, equippez de bouclairs et de dars, Contre-imitoient ces antiques soudars, Les Corybans, qui, serrez d'une bande, S'armoient autour de Cybelle la grande. Les plus vieillards, d'un baston secourus, Les jouvenceaux estoient tous accourus, Femmes, enfants, se souvenant encore D'Ide et de Troye, où la Mère on adore. A l'impourveu Mercure est arrivé, Qui Helenin discourant a trouvé Bien loing du bruit, près le rivage humide, Sur les destins de Francus Hectoride. Le resveillant d'un profond pensement (var 9), Ce dieu luy dit: «Oy le commandement De Jupiter, qui, courroucé, m'envoye Parler à toy par la celeste voye. «Va (m'a-t'il dit) où Francus est nourri, Huche les vents, dy que je suis marri (7) Contre sa mère et ceux qui le retiennent, Et des destins promis ne leur souviennent. Je n'ay Francus du feu gregeois sauvé Pour estre ainsi, de paresse aggravé, Un fay-neant en la fleur de son âge. Mais j'esperoy que d'un masle courage Iroit un jour des Gaules surmonter Le peuple rude et fascheux à donter, Chaud à la guerre et ardent à la proye, Pour y fonder une nouvelle Troye, Dont la memoire en tout temps floriroit, Et par le feu jamais ne perirait. «Pource, Helenin, et toy mère Andromache, N'amollissez en paresse si lâche L'enfant d'Hector, à qui les cieux amis Ont tant d'honneurs et de sceptres promis; Qui doit hausser la race priamide, Doit abaisser la grandeur aesonide (var 10), Doit vaincre tout, et qui doit une fois Estre l'estoc de tant et tant de rois, Et par sur tous d'nn Charles qui du monde Doit en la main porter la pomme ronde. Fay-luy dresser et vivres et vaisseaux; Fay-le marcher sur l'eschine des eaux Aux lieux promis, où son destin le mèine. Un grand honneur vient d'une grande peine» (var 11). Il n'avoit dit, que plustost qu'un esclair, Haussé d'un vol, s esvanouit en l'air, Loing de la terre ainsi qu'une fumée Qui dans la nue en rien est consommée, Laissant la femme et le mary peureux De veoir un dieu venir du ciel vers eux, Plein de menace et d'esperance estrange, Meslant un blasme avec une louange, Qui de frayeur les faisoit esmouvoir, Et deuil ensemble et plaisir concevoir (var 12). En ce-pendant la jeunesse troyenne Haut invoquant la Berecynthienne, D'encens fumeux parfumoit son autel, Sacrant maints voeux à son nom immortel. Les uns avoient les perruques couvertes D'un large pampre aux grandes fueilles vertes, Aux noeuds retors des zephyres soufflez. Les uns frappoient les tabourins enflez, Les uns aux sons de la flute percée Fouloient la terre; autres, fols de pensée, Comme agités de fureur sauteloient; Autres, chargés de grands bouclers, baloient Un branle armé; autres de voix aigues Faisoient sonner les forests chevelues Et retentir les rives d'alentour. Les crus vieillards d'un grand et large tour Ici dansoient à testes couronnées; Là, la jeunesse aux plaisantes années (var 13) De pieds, de mains et de voix respondoient, Et leurs chansons aux vieillards accordoient. Le prestre, orné d'une sotane blanche, Ceint d'une boucle au dessus de la hanche, Mitré de pin, la troupe devançoit, Et les honneurs de Cybelle dansoit. «Enten du ciel tes louanges, Cybelle, Mère des dieux, jeune, ancienne et belle, Qui as le chef de citez attourné, Qui as ton char en triomphe tourné Par deux lions, quand toy, mère honorée, Montes au ciel, à la voûte dorée, Pour au milieu de tes enfans t'asseoir. «[Saincte qui fais une frayeur avoir Au cueur malin qui risque tes mysteres, Ayme-rochers, ayme-bois solitaires, Mere, deesse, ayme-bal, ayme-son De ces guerriers qui font le limaçon Autour de toy, quand, haute sur ta troupe, Des monts troyens tu vas foulant la croupe, Pleurant Athys, ton mignon très aimé, Qui fut d'enfant en un pin transformé. Et rechantant des hymnes tour à tour, Faisoient sonner les rives d'alentour. Les bons vieillars à testes grisonnées, Les jouvenceaux aux plaisantes années. «Tu as choisi des hommes pour compagnes, Tu as esleu les troyennes montagnes, Prenant plaisir, au sommet Idean, Aymant sur tous le peuple phrygian.] «Sois nous propice, o grande et sainte mere! Oste nos cols de servitude amere (var 14), Et de captifs mets-nous en liberté. Assez, deesse, assez avons esté Foulez aux pieds de ceste argive audace. Donne qu'un jour quelcun de nostre race Refonde Troye, et Qu'il repousse encor Jusques au ciel le noble sang d'Hector (var 15). Redonne-nous un royaume, et rassemble De toutes parts tous les Troyens ensemble. Dessus la Grèce envoye nos honneurs Et nous fais d'elle et du monde seigneurs» (var 16). Disant ces mots, il redoubla la dance. Le peuple suit le prestre à la cadance, Le temple en bruit! Cybelie, qui ouit Telle requeste, au ciel s'en rejouit. En ce pendant, la prompte Renommée, Au front de vierge, à reschine emplumée, Le cor en bouche, avoit jà respandu Que Mercure est du haut ciel descendu, Et qu'il avoit d'une voix courroucée Par Jupiter Andromache tancée, Et par sus tous Helenin, qui sçavoit L'arrest de fer que le Destin avoit Escrit au ciel pour cet enfant qu'on nomme Astyanax, qui paresseux consomme Son âge en vain sur le bord estranger, Sans du malheur les Troyens revanger. Ceste deesse à bouche bien ouverte, D'aureilles, d'yeux et de plumes couverte, Semoit par tout qu'Astyanax estoit Vray fils d'Hector, et qu'on luy apprestoit Mainte navire en armes ordonnée. Pour aller suyvre ailleurs sa destinée. Prince invincible, et que seul il feroit Que le Troyen du Grec triompherait; Et qu'il falloit que la jeunesse active, Qui par la Grece est maintenant captive, Suyvist Francus, futur père des rois, Qui s'en alloit dedans le camp gaulois Replanter Troye et la race Hectorée, Pour y regner d'eternelle durée. Ainsi disoit la nymphe. Ce-pendant Helenin fut songeant et regardant Au mandement que Jupiter luy donne; De cent discours en soy mesme raisonne, Or' plein de joye, ores plein de douleur. Mais ce conseil luy sembla le meilleur: C'est d'obeir au grand Pere celeste, Donner Francus au Destin; et, au reste, Faire apprester et navires et gens, Sur terre et mer actifs et diligens, Non engourdis de paresse ocieuse, Qui, reschauffez d'une ame industrieuse, Sages, pourront les perils eviter, Et par travail louange meriter. Comme il pensoit, avisa d'avanture En l'air serein le bon-heur d'un augure Venant du ciel pour signe très-heureux. Fut un faucon hautain et genereux Que deux vautours poursuivoient à outrance. Plus forts de becs, d'ongles et de puissance, Qui çà, qui là, le faucon rebattoient, Tournoient, viroient, poursuyvoient, tourmentoient, Ne luy donnant ny repos ny haleine De s'echapper par la celeste plaine. Luy, pour-neant, resistant d'un grand cueur, Trop foible estoit contre telle rigueur, Quand Jupiter, miracle! le transforme En une grande et belliqueuse forme D'un aigle noir d'audace revestu; Comme un rasoir luy fit le bec pointu, Aigu, courbé, et ses serres tortues Plus que devant fit dures et pointues. Lors luy, couvrant d'un grand ombre les champs, En ses deux pieds aiguisez et trenchans Prit les vautours, les desplume et les tue, Puis, fait vainqueur, s'en-vola dans la nue. D'un oeil prudent Helenin aperceut L'augure bon que soudain il conceut. [Il previt bien que deux grands adversaires Retarderaient Francus en ses affaires, Et, s'opposant à son premier honneur, A forte main empescheroient son heur; Mais qu'il ferait, combattant, apparoistre Que de petit deviendrait un grand maistre, Et chasserait ses ennemis devant Son camp armé, comme une poudre au vent.] Pour ce, soudain resolu, delibere (var 17) Lors, tout joyeux, en son coeur delibere. (Prenant l'advis d'Andromache la mère, Et des bons dieux, et des pères grisons) Luy apprester des venteuses maisons Pour naviger à rames mesurées Dessus le dos des ondes azurées, Et s'en aller au gré de Jupiter. Contre le ciel on ne peut resister. Incontinent, par toute Chaonie, Se respandit une tourbe infinie De bucherons, pour renverser à bas Maint chesne vieil ombragé de ses bras. Par les forests erre ceste grand bande, Qui ore un pin, ore un sapin demande, Guignant de l'oeil les arbres les plus beaux, Et plus duisans à tourner en vaisseaux. Contre le tronc sonne mainte coignée D'un bras nerveux à l'oeuvre embesongnée, Qui mainte playe et mainte redoublant Coup dessus coup contre l'arbre tremblant, K chef branlé d'une longue traverse, Le fait tomber tout plat à la renverse Avec grand bruit. Le bois estant bronché, Fut dextrement par le fer detranché, Fer bien denté, bien aigu, qui par force A grands esclats fit enlever l'ecorce Du corps du pin sur la terre estendu, En longs carreaux et limandes fendu. Pleine de bois, la charrette attellée Va haut et bas par mont et par vallée, Qui, gemissant enroué sous l'effort Du pesant faix, le versoit sur le bord. Le manouvrier, ayant matiere preste, Or' son compas, ore sa ligne appreste Soigneux de l'oeuvre, et coignant à grands coups Dedans les aiz une suite de clous, D'un art maistrier les vieux sapins transforme, Et de vaisseaux leur fait prendre la forme, Au ventre creux, et d'artifice pront, D'un bec de fer leur aiguise le front. [Les prochains monts qui les bords environnent Soubs les marteaux des charpentiers resonnent D'un bruit doublé qui de loing et de près Fait retentir les parlantes forests De Chaonie, où la cyme qui tremble Appelle l'autre et caquettent ensemble. Ces artisans, ayant le fer au poing, L'oeil sur le bois et en l'esprit le soing , Tous à l'envy fourmilloient sur l'arene. Icy l'un fait le fond d'une carene, L'autre la prou', l'autre la poupe, et joinct D'un art subtil l'ais à l'ais bien àpoinct.] L'autre, tirant le chanvre à toute force Pli dessus pli, entorse sus entorse, Menant la main ores haut, ores bas, Fait le cordage, et l'autre pend au mas A double ranc des aisles bien venteuses, Pour mieux voler sur les vagues douteuses Et pour passer sur l'eschine de l'eau Plutost que l'air n'est passé d'un oiseau (var 18). Incontinent qu'accomply fut l'ouvrage, Devant la proue on bêche le rivage Comme un fossé large et creux, pour passer Les nefs qu'on veut dedans la mer pousser. Là maints rouleaux à la course glissante, Près l'un de l'autre, au milieu de la sente Sont estendus, afin qu'en se suivant Les grands vaisseaux glissassent en avant, Dessur leur dos, qui craquetant se vire En rond, frayé du faix de la navire. Les matelots à la peine indontez, Deçà, delà, rangez de deux costez, En trepignant des pieds contre la place, De mains, de bras, d'espaules et de face Poussoient les nefs pour les faire rouler. Une sueur ne cesse de couler Du front fumeux; une pantoise haleine Bat leurs poumons, tant ils avoient de peine, A toute force en hurtant, d'esbranler Si gros fardeaux paresseux à couler. Finalement, les navires poissées Dedans la mer tombèrent eslancées, A demi sault, sault qui fut retenu De l'ancre pris sur le rivage nu (var 19). Il estoit nuict, et le charme du somme Silloit par tout les paupières de l'homme, Charmant au lit si doucement lié Par le dormir le travail oublié. Tous animaux, ceux qui dans l'air se jouent, Ceux qui la mer entrecoupent et nouent, Ceux que les monts et les bois enfermoient, Près du repos à chef baissé dormoient [L'un sus un arbre et l'autre dessoubs l'onde, L'un soubs l'horreur d'une forest profonde; L'autre ès rochers un dur giste pressoit Et de son nez le somme repoussoit]. Mais Helenin , qui soucieux ne cesse De repenser en son neveu, n'abaisse L'oeil au dormir, ains veillant et rêvant, Or' se couchant et ores se levant, Mille discours discourt en sa pensée. Du dieu courrier la parolle annoncée Le presse tant, qu'à toute heure, en tous lieux, La mer son sein en s'ouvrant leur presta, Puis l'anchre croche au bord les arresta. Il a tousiours Mercure dans les yeux Et dans l'esprit la belle destinée Qui pour Francus au ciel est ordonnée. [Comme il pensoit cent pensements divers, Voicy saillir du profond des enfers L'ombre d'Hector en la mesme manière Qu'il estoit lors que sa dextre guerrière, Se confiant en l'aide de ses dieux, Braguard, hautain, superbe, furieux, Haut animant la troyenne jeunesse, Darda le feu dans les vaisseaux de Grece, Ayant brisé en mille et mille parts D'un grand caillou la porte des remparts. Telle ombre estant au grand Hector pareille Pousse Helenin et ainsy le conseille: «Frère tres-cher, qu'en vivant j'aimois mieux Que mon enfant, que mon coeur, que mes yeux, Dont la prudence a regi mon armée, Or' qu'au tombeau ma vie est enfermée, Et que j'ay peu mon mortel despouiller, Esprit certain, je te veux conseiller. Obéis, frère, au grand dieu qui commande En ma faveur une chose si grande. Les champs gaulois aux Troyens sont promis; Ainsy pour nous le destin l'a permis: Au ciel ira de mon enfant la race. Pource, aussitost que la nouvelle face Du jour poindra, courrière du soleil, Fays assembler les peuples au conseil. D'un oeil accort, par le peuple, regarde Les hommes nez d'une age plus gaillarde, Et par sus tous choisis en tes vaisseaux La fleur esleue entre les jouvenceaux Pronts à la guerre et qui pour nul orage, Chauts de l'honneur, ne perdront le courage. Toy bienheureux, demeures icy roy, Ayant ma femme Andromache chez toy, Pour ton espouse à toy ferme liée, Du filz d'Achille à tort repudiée. Vive ta Troye et ton mur |a parfaict Sur le patron d'Ilion contrefaict. Adieu , mon sang! D'une longue volée Je m'en retourne en l'obscure vallée.» A peine eust dit, soudain le frere alla Pour l'accoler; mais l'ombre s'envola Loing de ses bras, comme un songe frivole Qui au reveil loing des hommes s'envole Dedans la nue; et le voulant alors Prendre, il ne prist que du vent pour le corps.] (var 20) Incontinent que l'aube ensaffranée Eut du beau jour la clarté ramenée, Prompt, hors du lit ce bon prince sortit; Premièrement sa chemise vestit, Puis son sayon; puis sa cape tracée A fils d'argent sur l'espaule a troussée, [Prit son espé, qui, fidèle, pendoit A spn chevet. Un couteau descendoit Du long la gaine ivoirine, et le manche Estoit orné de belle agathe blanche]; Le pommeau fust d'un argent ciselé (var 21). Ainsi vestu hors la porte est allé, Le dard au poing, commandant qu'on assemble Grands et petits au conseil tous ensemble. Lors les heraux, claire-voix, ont sonné De toutes parts le conseil ordonné; Le peuple oisif, pour nouvelles apprendre, Droit en la place en foule se vint rendre. Luy dans son trosne, honoré, se rendit: Chacun se teust, puis en ce point a dit: (var 22) «Peuple troyen, dardanienne race, Ce jouvenceau qui par la populace Vit sans honneur, Astyanax nommé, Est fils d'Hector, que tant avez aimé, Qui, magnanime en si longues batailles, Dix ans entiers a gardé vos murailles; Qui le rampart contre terre rua Des Grecs tremblans; qui Patrocle tua, Et retourna pompeux dedans la ville, Environné du corselet d'Achille. «Or ce grand roy qui seul commande aux dieux, Qui honora Hector et nos ayeux La nuit que Troye estoit un grand carnage, Sauva l'enfant par une feinte image. Sans majesté privé je l'ay tenu, De peur qu'il fust des Gregeois recognu. Je 1 ay transmis par une longue voye, Tantost vers Thebe et tantost devers Troye, Voir le tombeau de son père, et aussi Les noirs enfans de Memnon, qui d'ici Sont eloignez, noble race Hectorée, Et de l'Aurore habitent la contrée. En maint pais je l'ay fait voyager. Il a cognu maint peuple et maint danger, Cognu les moeurs des hommes, pour se faire Guerrier pratique en toute grande affaire. «Depuis un an ce prince est de retour, Sans action mangeant en vain le jour, Lent, nonchalant, sans imiter la trace De sa très-noble et vertueuse race, Bien qu'il soit brave et sous bon astre né, Et pour hauts faits hautement destiné. «Tousjours pour luy ce grand prince me tance, Prince de l'air qui les foudres eslance, Dequoy si tard je le retiens ici Sans de son bien avoir autre souci. Encor hier, sa puissance j'atteste Que par le ciel en clarté manifeste Je vy Mercure arriver contre moy, Qui m'effroya du vouloir de son roy. «Si tu n'as soin, dit-il, de ta lignée, Si la vertu de l'heur accompagnée N'esmeut ton coeur à voyager plus loin, Au moins conçois en l'esprit quelque soin] De ton neveu et n'estoune perdue Sa jeune gloire à qui la Gaule est due, De qui doit naistre un million de rois Qui l'univers tiendront dessoubs leurs loix. Ce foudroyant seigneur de la tempeste, Qui branle tout d un seul clin de sa teste, M'a fait du ciel icy bas devaller, Pour t'avertir de le laisser aller Où son destin l'appelle et le convoye, Bastir ailleurs une nouvelle Troye| Dont le renom ira jusques aux cieux. Tel est le veuil du grand maistre des dieux (Var 23). «Pource, Troyens de race magnanime, Si la vertu natale vous anime, Suivez ce prince et le vueillez choisir; Tout vostre sang soit bouillant d'un desir D'accompagner sa vaillante entreprise, Que le destin dextrement favorise. Le jeune sang desireux de hazart Trouve tousjours son mieux en quelque part.» Il vaut trop mieux en liberté mourir Et par le sang la franchise acquerir, Que de languir en honte si vilaine. Un beau mourir orne la vie humaine.» Il dit ainsi; puis se levant de là, Pressé du peuple en son palais alla. Mars, qui aimoit Hector durant sa vie, De secourir Francion eut envie; En sa faveur fit son coche atteler, Puis, fouettant ses chevaux parmy l'air. Qui à bouillons soufloient de leurs narines Fiames de feu ardantes et divines, Vint s'abaisser sous le pied d'un rocher Près du rivage, où faisant détacher Ses beaux coursiers le long d'une verdure, Trefle et sain-foin leur donna pour pasture. Puis comme un trait roidement s'eslança Dedans Buthrote, où sa forme il laissa, Et prit les yeux, le front et le visage, La voix, le geste et la taille d'Arage Là chargé d'ans, vieil compagnon d'Hector (var 24). Celuy portoit la grande targe d'or De cet heros, quand pour garder sa terre Sa main estoit plus crainte qu'un tonnerre. Ce capitaine avoit tousjours esté Par les Troyens en grande authorité. En son semblant le dieu guerrier se change, Autour du front des cheveux blancs arrange , Se laboura de rides tout le front Marche au baston comme les vieillards font, Et d'une voix toute caduque et rance Francus aborde, et en ce poinct le tance. «Vraye Troyenne, et non Troyen, as-tu Déjà d'Hector oublié la vertu, Qui t'engendra pour estre l'exemplaire, Comme il estoit, du labeur militaire, Futur honneur des peuples et des rois? As-tu, couard, oublié ton harnois Pour (alleché d'ocieuses plaisances) User ta vie en festins et en danses, Faire l'amour, et tout le jour en vain Pleines tourner les coupes en la main? Honte et vergongne, où estes-vous allées! Ne vois-tu pas que les ondes salées Pour t'emmener se couvrent de vaisseaux? Dresse l'aureille, entens les jouvenceaux Qui foule à foule au rivage se rendent Et tous armez capitaine t'attendent. «Toy, sang trop froid pour un jeune guerrier, Tout engourdi demeures le dernier, Serf de ta mère, et te fraudes toy-mesmes Du haut espoir de tant de diadèmes. [Et du destin qui t'appelle aux honneurs Pour commander aux plus braves seigneurs. Rien n'est si laid que la froide jeunesse D'un fils de roy, qui se rouille en paresse.] Tel n'estoit pas Hector le père tien, Qui des Troyens fut jadis le soutien: Armes, chevaux et toute guerre active Furent ses jeux, et non la vie oisive. Qui, te charmant, d'un somme t'a lie, Ayant ta ville et ton père oublié, Que la vertu, la vaillance et la gloire Ont illustré d'eternelle memoire. [Monstre à ce peuple au cueur morne et peureux Que tu es fils d'un père genereux. L'homme ne peut signaler sa noblesse S'il n'a le sang eschauffé de prouesse.]» Disant ainsi, ce grand dieu belliqueur De Francion enflama tout le coeur, Luy arracha le bandeau d'ignorance, Et le remplit d'audace et d'asseurance. Il luy souffla un horreur dans les yeux, Le fit ardant, aux armes furieux, Et tellement sa prouesse r'allume, Qu'il apparut plus grand que de coustume, Si que, marchant au milieu des plus forts, Haut relevé, de la teste et du corps Les surpassoit, comme ce Dieu surpasse Sur le bord d'Hebre, ou sur les monts de Thrace, Tous les soldats, quand, d'ardeur animé, Parmy la presse apparoist tout armé, Couvert de poudre, et se plante à l'encontre D'un meschant roy, que sa lance rencontre Pour le punir d'avoir contre equité Vendu son peuple ou trahi sa cité. Tel fut Francus; après ce dieu se mesle Par les Troyens amassez pesle-mesle, Qui se pressoient à foule aux carrefours. Luy, renfrogné, de mots piquants et courts (Var 25) A la vertu rechaufoit leur courage. «Quoy? voulez-vous en vergongneux servage Vivre tousjours, et sans langue et sans coeurs Tousjours souffrir l'orgueil de ces vainqueurs? Rompez, froissez d'une allegresse preste Le joug cruel qui vous presse la teste, Sans plus servir de passe-temps ici A ces seigneurs qui vous bravent ainsi. [Ressentez-vous par une belle audace Du premier sang de votre noble race; Enflez-vous d'ire, et vous souvienne encor Des mains, du coeur, du courage d'Hector, Qui fut jadis la crainte des plus braves De ces Gregeois qui vous tiennent esclaves. Un seul de vous en vaille un million, Et par la mer emportez Ilion.] Encore Dieu qui regarde vos peines, Dieu qui a soin des affaires humaines, Comme les Grecs ne vous est outrageux: La fortune aide aux hommes courageux.» Tel aiguillon leur versa dedans l'ame Une fureur, une ardeur, une flame De liberté, de vaincre et de s'armer Et d'emporter Ilion par la mer. A tant un peuple en armes effroyables, Comme toisons de neiges innombrables Qu'on veoit du ciel espaisses trebucher Quand l'air venteux nos terres veut cacher (var 26), Va fremissant au bord de la marine: Dessous le pas du soldat qui chemine Vole une poudre, et sous le pied qui fuit Pour s'embarquer, la terre fait un bruit; Fils ne maisons ces hommes né retardent. Tristes, de loing les femmes les regardent (var 27). Ils s'assembloient d'un pied ferme rangez, De dards, d'escus et de piques chargez, ". Faisant un cri sur les rives chenues , Ainsi qu'on voit les bien-volantes grues Faire un grand cri quand passer il leur faut La mer pour vivre en un pays plus chaud. Autant qu'on voit dans les creux marecages Du bas Poitou oiseaux de tous plumages, Marest bourbeux, limonneux et tremblants, Oiseaux gris, verts, jaunes, rouges et blancs, Qui, s'esgayant, en leurs aisles se jouent, Les uns sur l'eau, les autres au fond nouent, Autres font bruit à l'entour de leur ny, D'un nombre espais, incroyable, infiny; Les uns le ciel ombragent comme nues, Autres plus bas sur les rives connues, Soubs les rouseaux ou soubs l'ombre des joncs, Oyes, canards, et cygnes aux cols longs Estendent l'aile et s'esplument et cryent, Qui haut, qui bas; les rivages en bruient: Autant venoient, d'un magnanime effort Coupant les champs, d'hommes dessus le bord (var 28). La terre tremble, et les flancs qui emmurent Les flots salez dessous le pied murmurent De tant de gens au rivage arrestez, Tous herissez de morions crestez. Comme un pasteur du bout de sa houlette , Sous la clairté de Vesper la brunette, Au premier soir separe les chevreaux Des boucs cornus, des beliers les agneaux; Ainsi Francus d'une prompte allegresse Tiroit à part la gaillarde jeunesse Au sang hardi, serrant d'une autre part Vieilles, vieillards et enfans à l'escart, Qui froids n'avoient ny teste ny poitrine Pour supporter la guerre et la marine, Peuple sans nerfs et sans ardeur, que Mars N'enrolle plus au rang de ses soldars. Francus, vestu d'armes toutes dorées, Des mains d'un maistre artisan labourées, Comme le feu d'un tonnerre luisoit, Et si grand peuple en ordre conduisoit, Monstrant, guerrier, sa taille bien formée, Tel qu'on voit Mars au milieu d'une armée. Les morions, les piques des soldars Et les harnois fourbis de toutes pars, Et l'emery des lames acerées, Frappez menu de flames etherées, Et du rebat du soleil radieux, Une lumière envoyoient dans les cieux, Qui çà, qui là, comme à pointes menues En tremblotant s'esclatoit dans les nues. Maint estendart ply sur ply se mouvant De tous costez se bouffoit par le vent, Qui d'un grana ombre ombrageoit la campagne, Et la trompette au haut de la montagne, Enflant l'airain par enrouez accords, Faisoit bondir les cueurs dedans les corps (var 29). Adonc, Francus, qui seul maistre commande, Prompt et gaillard au milieu de la bande, Voulant sa main d'une lance charger, D'Astyanax en Francus fit changer Son premier nom, en signe de vaillance, Et des soldats fut nommé porte-lance, Pheré-enchos, nom des peuples vaincus [Mal prononcé, et dit depuis Francus: Lance oui fut à nos François commune Depuis le temps que la bonne fortune Fit aborder en Gaule ce Troyen Pour y fonder le mur parisien (8)]. Comme il estoit sur le bord de la rive, Tout eclatant d'une lumière vive Comme Orion de flammes esclairci, Voici venir Andromache, et aussi L'oncle Helenin, qui, augure et prophète, Estoit des dieux veritable interprète. Ceste Andromache, à qui l'estomach fend D'aise et de crainte, accolloit son enfant A plis serrez, comme fait le lierre Qui bras sur bras les murailles enserre. «Mon fils, disoit, que tout seul j'ay conceu, Autre que toy concevoir je n'ay sceu Du grand Hector: Ilithye odieuse - De maint enfant m'a este envieuse. Pource, le soin que mère je devois Mettre en plusieurs, en toy seul je l'avois: Je te pendoy petit à ma mamelle, Je t'ourdissoy quelque robe nouvelle, Seul tu estois mon plaisir et ma peur, Enfant, mary, seul mon frère et ma soeur, Seul père et mère, et voyant la semence De tous les miens germer en ton enfance, Me consoloy de t'avoir enfanté, Me restant seul de toute parenté. Du grand Achil les armes et l'audace Dessous la terre ont envoyé ma race (var 30). Pour toy le jour seulement me plaisoit; Si quelque ennuy lamenter me faisoit, Te regardant j'allegeoy ma tristesse, Comme soustien de ma foible vieillesse. Las! je pensoy qu'au jour de mon trespas, Quand l'esprit vole et le corps va là bas, Que tu ferais mes obsèques funèbres, Clouant mes yeux enfermez de tenèbres, Me laverois le corps froid de tiede eau, Et de gazons me ferois un tombeau, Comme bannie au bord de ce rivage (Car aux bannis il n'en faut d'avantage), Serrant ensemble en un mesme repos De mon mary les cendres et les os [Haut invoquant nos noms et ce qui reste De nous après l'heure extresme et funeste. «Las! je vois bien, mon fils, que tu t'en vois Bien loing de moy, et que ma triste voix Comme ta voile au vent sera portée, Demeurant seule icy desconfortée. Mais pour mon corps, qui n'attend que sa fin, Ne laisse, fils, à suivre ton destin]. «O Jupiter, si la pitié demeure Là haut au ciel, ne permets que je meure, Ains qu'il se face en armes un grand roy, Et que le bruit en vole jusqu'à moy! «Donne, grand Dieu, qu'au milieu de la guerre Puisse ruer ses ennemis par terre, Mordants la poudre, en leur sang renversez, D'une grand' playe en l'estomac persez; Que des citez la puissante muraille Trebuche à bas en quelque part qu'il aille, Soit à cheval, soit à pied guerroyant, Et que quelqu'un s'escrie, en le voyant Favorise de fortune prospère: Le fils vaut mieux aux armes que le père.» Disant ainsi, pour present (uy donna Un riche habit que sa main façonna, Où fut pourtraite au vif la grande Troye En filets d'or joints à filets de soye. Avec ses murs, ses rempars et ses forts. Xanthe traînoit, à l'environ des bords, Pour passement sa rivière azurée. Là s'eslevoit la montagne sacrée, Ide neigeuse, où d'argent sauteloit Maint vif ruisseau qui en la mer couloit. Au pied du mont fut en riche peinture Le beau Troyen qui chassoit d'aventure Un cerf au bois, où Jupiter le vit, Qui par son aigle en proye le ravit. Ce jeune enfant emporté par les nues Tendoit en vain vers Troye les mains nues, En l'air ravy. Ses chiens qui le voyoient L'ombre de l'aigle et les vents aboyoient. Hector avoit ceste robe portée Le jour qu'Helène en triomphe abordée Entra dans Troye, et depuis ne l'avoit Mise; sans plus, de parade servoit Au cabinet où les plus cheres choses De ce grand prince estoient toutes encloses. La luy donnant: «Prenez, dit-ell', mon fils, Ce beau present que de mes mains je fis, Pour gage seur d'amitié maternelle, Ayant de moy souvenance eternelle.» Ainsi, pleurant, Francus elle accolla, Puis espasmée au logis s'en alla, Où de son corps l'ame estant detachée, Dessus un lict ses servans l'ont couchée (var 31), Pour la donner au sommeil adoucy Qui des mortels enchante le soucy. En-ce-pendant Helenin prend la corne D'un grand taureau au col pesant et morne , Au large front et (var 32) de fleurs couronné, L'a d'une main au rivage amené, Puis un grand coup de maillet luy desserre Entre les yeux: le taureau tombe à terre Sur les genoux, à chef bas estendu. Il l'esgorgea: le sang s'est respandu A longs filets dans le creux d'une tasse. Dedans le sang qu'à bouillons il amasse Mesla du vin, par trois fois l'escoula Dessus la mer, puis Neptune appella: «Père Neptun , Saturnien lignage, A qui la mer est venue en partage [Pere vieillard, escumeux et chenu, Grand nourricier de ce monde tenu Entre tes bras de qui la vive course Coule toujours d'une eternelle source], Que le soleil n'a peu jamais tarir, Pour te laisser toutes choses nourrir, Enten ma voix: donne que le navire De ce Troyen sillonne ton empire Sans nul danger, et cesse le courroux Que dés long temps tu gardes contre nous. [Des meilleurs Dieux la benine nature Tend à sauver l'humaine créature. Aux pleurs humains ne donner point de lieu Sans pardonner, ce n'est pas estre dieu.]» Neptune ouyt la Troyenne priere A chef haussé sur l'onde mariniere, Et se plaignant encore d'Ilion, Une partie octroye, et l'autre non. Il octroya que la flotte Troyenne Pourrait aller dessus l'onde Egéenne; Mais ne voulut l'autre part octroyer, D'y sejourner long temps sans la noyer. Lors Helenin addresse sa parole A son neveu; et ainsi le console: «Courage, prince, il te faut endurer; Tu dois long temps maint sillon mesurer De la grand mer, avant que tu parviennes Sur la Dunoue, et tes barques Troyennes. Tous n'irez pas sans perir; mais afin De t'enseigner, escoute ton chemin, Non tout du long. Il te le faut apprendre D'un Dieu qui peut perfectement l'entendre (var 33). «Sortant du port, gagne la grande mer, Fay ta galère à tour de bras ramer (Ta main ne soit du labeur affoiblie) Entre Coryce et l'isle .fëgialie. Quand tu seras au flot Laconien, Pren à main dextre, et, sage, avise bien De ne heurter au rocher de Malée, Où l'onde en l'onde est asprement meslée. Là, maint serpent et maint grand chien marin Mange les nefs, et d'un gosier malin Hume la mer, et, glouton, la rejette Plus roide au ciel qu'une viste sagette. Par tourbillons la vague qui se suit Contre les bords abbaye d'un grand bruit (var 34). «De là poussant tes navires armées Outre la mer des Cyclades semées, Revoirras Troye et les funèbres lieux Pleins des tombeaux de tes nobles ayeux. De là singlant à rames vagabondes Par le destroit des homicides ondes, Voirras le pas où se nofa la soeur Pendue aux crins de son belier mal-seur. Tu feras voile au Thracien Bosphore, Où l'Inachide estant vestue encore D'un poil de vache, à coups d'ongles passa En lieu de rame, et son nom luy laissa. Puis approchant du grand Danube large, Qui par sept huiz en la mer se descharge, Aborderas à l'isle qui des Pins Porte le nom; là sçauras tes destins L'un après l'autre, hoste de la rivière De qui la corne est si brave et si fière. «Ce fleuve, ayant sur la teste un rozeau, Et dans la main un vase tout plein d'eau, Et du menton versant une fontaine, Te dira tout d'une bouche certaine.» A tant se teut: Junon, qui descendit, En le tançant la voix luy defendit. Tandis la troupe au travail non oisive Le taureau mort renverse sur la rive: Ils ont le cuir en tirant escorché, Puis estripé, puis menu dehaché A morceaux crus; ils ont d'une partie Sur les charbons fait de la chair rostie, Embroché l'autre, et cuite peu à peu Blanche de sel à la chaleur du feu, L'ont retirée, en des paniers l'ont mise, Puis sur la table en des plats l'ont assise, Ont pris leur siège, ont detranché le pain, Ont fait tourner le vin de main en main, Boivant de rang à tasses couronnées, 'D'un coeur joyeux l'un à l'autre données. Après qu'ils ont du boire et du manger Osté la faim, ils s'allèrent loger Au premier front de la rive mouillée Sur des licts faits d'herbes et de fueillée, Où toute nuict jouyrent du repos, Ronflant le somme au murmure des flots. Au decoucher de l'aurore nouvelle Le vieil Vandois du siflet les appelle (Qui seul estoit le pilote ordonné), Voyant le vent heureusement tourné. Un bruit se fait par les bancs du navire, Puis à sa tasche un chacun se retire. Francus premier le siflet entendit: Lors tout armé sa main dextre estendit Dessus la terre, et ses yeux vers la nue: Estant debout sur la rive chenue Prioit ainsi: «O grand Patarean A l'arc d'argent, tire-loin, Thymbrean, Garde, Apollon, entière ceste troupe, Dieu d'embarquage, et permets que je coupe Sous heureux sort la commande (9) qui tient Ma nef au bord. «A peine eut dit, qu'il vient Hors du fourreau tirer sa large espée. Du coup la corde en deux parts fut coupée Qui la navire au rivage arrestoit, Ferme attachée à un tronc qui estoit D'un chesne vieil foudroyé du tonnerre, De quatre pieds eslevé sur la terre: Puis vers le vent addressa son parler: «Vent, le balay des ondes et de l'air, Qui de la nue en cent sortes te joues, Qui ce grand Tout éventes et secoues, Qui peux cent bras et cent bouches armer, Vïen-t'en heureux ton haleine enfermer Dedans ma voile, afin que sous ta guide J'aille tenter ce grand royaume humide. [Et si jamais le destin ou le sort Conduit ma flotte heureusement à bord, De marbre blanc je te voue une image Au naturel de ton moiteux visage Et de ton chef d'orages obscurcy.] a. Grand Jupiter, qui du monde as soucy (var 35), Enten ma voix; donne, père celeste, En ma faveur un signe manifeste: Tu le peux faire; on dit que quelquefois Tu fis voler deux pigeons par ces bois. L'un fut donné à Jason pour escorte; Donne-moy l'autre, afin qu'heureux je porte De mon salut le signe tres-certain, Estant couvert du secours de ta main.» Comme il prioit, des Dieux le père et maistre Fit par trois fois tonner à main senestre; Et ce-pendant les rudes matelots, Peuple farouche ennemy du repos, D'un cry naval hors du rivage proche Démarent l'anchre à la machoire croche, Guindent le mast à cordes bien tendu. Chaque soldat en son banc s'est rendu Tiré par sort; de bras et de poitrine Ils s'efforçoient: la navire chemine! Les cris, les pleurs dedans le ciel voloient Dessus l'adieu de ceux qui s'en alloient! A tant Francus s'embarque en son navire; Les avirons à double rang on tire. Le vent poupier qui fortement soufla Dedans la voile à plein ventre l'enfla, Faisant sifler antennes et cordage: La nef bien loin s'escarte du rivage! L'eau sous la poupe abboyant fait un bruit, Un traict d'escume en tournoyant la suit. [D'un blanc chemin suivant la vague perse; Comme un sentier de neige qui traverse L'herbe d'un pré, un long trac blanchissant Est au pasteur de loing apparaissant.] Qui a point veu la brigade en la danse Frapper des pieds la terre à la cadance D'un ordre égal, d'un pas juste et conté, Sans point faillir d'un ni d'autre costé, Quand la jeunesse aux danses bien apprise De quelque Dieu la feste solemnise, Il a peu voir les avirons egaux Frapper d'accord la campagne des eaux. Ceste navire egalement tirée S'alloit trainant dessus l'onde azurée A dos rompu, ainsi que par les bois (Sur le Printemps, au retour des beaux mois), Va la chenille, errante à toute force Avec cent pieds, sur les plis d'une escorce; Ainsi qu'on void vers le soir maint chevreau A petits bonds suivre le pastoureau, Qui va devant entonnant la musette. Les autres nefs d'une assez longue traitte Suivoient la nef de Francus, qui devant Coupoit la mer sous la faveur auvent, A large voile, à my cercle entonnée, Portant de fleurs la poupe couronnée. L'eau fait un bruit sous le fort aviron; L'onde tortue ondoye à l'environ De la carène, et autour de la proue Maint tourbillon en escumant se roue. La terre fuit; seulement à leurs yeux Paroist la mer et la voûte des cieux. Notes. (l) Cette préface ne se trouve que dans l'édition originale de la Franciade, ainsi intitulée: Les quatre premiers livre (sic) de la Franciade. Au roy très chrestien Charles neufiesme de ce nom, par P. de R., gentilh. vand. Paris, G. Buon, in-4, 1572. (Privil. de 1 560. Concession de six ans faite à Buon. Achevé d'imprimer le 13 septembre.) (2) Amadis Jamyn avoit composé, sur les indications de Ronsard, les arguments des vingt-quatre livres de la Franciade. Quatre de ces arguments ont été publiés. Les quelques changements apportés il ces morceaux, dans les éditions successives, consistent en peu de mots ajoutés; ils ont été renfermés entre crochets. (3) J'ay esté contraint de representer Jupiter à la mode des poètes tragiques, lesquels font parler un dieu quand la chose est du tout desesperée et hors de la cognoissance des hommes. Pource homme vivant n'eust sçeu sçavoir comment Francus avoit esté sauvé, si Jupiter mesmes, qui l'avoit garanti, ne l'eust raconté. (4) C'est ce que disent les Latins sinus. C'estoit une piece de drap ou d'autre semblable matiere large et longue, pliée, cousue et entée à la robe, en la partie qui est devant l'estomac, qu'ils retroussoient par dessus l'espaule dextre, et du bout s'en couvroient la teste, car ils ne portoient point de bonnet. J'ay veu des vieilles medailles de telle sorte. (5) La chose vaine, phrase grecque, c'est à dire l'image. (6) Les 124 vers qui précèdent ne se trouvent que dans la première édition. (7) Hucher, vieil mot françois qui signifie appeller. De là vient un huchet, c'est un cornet duquel on appelle les chiens et les laniers à la chasse. (8) Vers ajoutés dans l'édition de i578 et conservés depuis. (9) Commande est la grosse corde qui tient le bateau. Les Grecs l'appellentTrpujutvr,aiov, les Latins miens. Variantes. (var 1) Sers-moy de phare. Dans les éditions qui suivent celle de l'auteur tutoye Charles IX. (Var 2) Baissa les yeux et vid Troye deserte, Toute de sable et de tombes couverte, Se courrouçant sa perruque esbranla. (Var 3) Jamais au coeur je n'eu telle tristesse Ni pour mortel, pour Dieu, ny pour déesse. (var 4) Là, l'Ithaquois charge du grand bouclair Qui ne fut sien, brillant comme un esclair. (var 5) Fait que (1) Priam, meurdri dessus sa race, De son sang tiede ensanglantait ma face, (var 6) Huche les vents; dy que je suis marry Contre sa mere et ceux qui sans louange Trompent son âge en une terre estrange. (var 7) Ainsi qu'on voit sur les bords de Meandre L'aigle (2) foudrier du haut de l'air se pendre, Puis, advisant sa proye entre les joncs, Canars, herons et cygnes, aux cols longs, Rode à l'entour, et, tournoyant, ombrage... (var 8) Lors qu'Ilion estoit leur demeurance. (var 9) Qui loin du peuple Helenin a trouvé Discourant seul. La verve prophetique Luy preparait une humeur ecstatique, Desja ravy de son entendement. (var 10) Domter la Grece, et la race oeacide, (var 11) L'honneur s'achepte aux despens de la peine! (var 12) Loin de leurs yeux s'evanouit en l'air, Enveloppé dans l'obscur d'une nue, Laissant la mere en esmoy detenue, Et son mary de frayeur tout transi, De peur d'un Dieu qui les tançoit ainsi. (var 13) Baloient armez une danse insensée, (var 14) Pour aller voir tes fils et tes neveux, Et abreuver de nectar avec eux. Sois-nous propice, O très-grande deesse! Romps de tes mains le lien qui nous presse. (var 15) Refonde Troye, et retablisse encor Un nouveau sceptre aux reliques d'Hector. (var 16) Afin qu'aymez du Destin le plus fort, Nous revivions heureux par nostre mort. (var 17) Le bon augure, avenu dextrement, Fut du prophète entendu promptement. Lors, tout joyeux, en son coeur delibere. (var 18) A double rang des voiles demy rondes, Boutes de vent pour voler sur les ondes, Voiles qui sont les ailes d'un vaisseau Qui court fortune et vague dessus l'eau. (var 19) La mer son sein en s'ouvrant leur presta, Puis l'anchre croche au bord les arresta. (var 20) en place des 46 vers précédents: De qui le sang et troyen et germain Doit enserrer le monde dans sa main. (var 21) Prit son espee au pommeau cizelé. (var 22) Luy de son sceptre au milieu s'appuya, Puis de tels mots sa langue desplia. (Var 23). en place des 13 vers précédents: Au moins n'estouffe à son premier besoin De ton neveu la bouillante jeunesse, Fay-l' eschapper des liens de la Grece. (var 24) Du vieil Guisin qu'on estimoit tressage, Lequel suivoit aux batailles Hector. (Var 25) Et les tançant dans le coeur leur poussoit Un aiguillon qui mordant les pressoit. (var 26) Que l'air venteux par l'air fait cheminer, Quand rhyver vient nos champs enfariner. (var 27) Tant à grands pas les plaines ils arpentent: Trop tard les Grecs du congé se repentent. (var 28) Autant qu'on voit d'oiseaux de tous plumages Au mois d'avril, hostes des marescages, S'amonceler pour pondre et pour couver; L'un, tremoussant, ses plumes veut laver; L'autre sous l'eau tient ses ailes plongées, L'autre l'avalle à friandes gorgees, Et l'autre tourne à l'entour de son ny, Peuple qui vole en troupes infiny, Et (3) criaillant sur lu rives cognues, Se presse ensemble aussi espais que nues: Autant venoient le corselet au corps D'hommes à foule au premier front des bords. (var 29) en place des 6 vers qui précèdent: Ainsi que luit sous l'ardente dainé Mainte Muette au plus clair de l'esté. (var 30) Du Grec vainqueur la furieuse armée A par le fer ma race consommée. (var 31) Le corps tout seul au logis s'en alla, L'ame demeure en son fils attachée; Puis sur un lict ses servans l'ont couchée. (var 32) Au large front et sans aucun effort De son bon gré l'ameine sur le bort. (var 33) De la grand mer, avant que tu arrives Fatalement aux Pannoniques rives. Tous n'irez pas: c'est l'arrest du destin. Mais four cela ne fauls à ton chemin, Que je te veux non tout du long apprendre, De peur qu'un Dieu ne m'en vienne reprendre. (var 34) Là maint gosier des chiens marins gloutons Hument les nefs, puis comme pelotons Rouez en l'air, par morceaux les vomissent Dessus les bords j les rives, qui fremissent D'abois rompus soubs le pied des rochers, Glacent de peur tout le sang des nochers. (var 35) Dieu qui le ciel regis de ton sonrey, Si des humains tu as quelque soucy. Notes Des Variantes. (1) Priam fut tué près l'autel de Jupiter. (2) Qui porte la foudre, comme harquebusier, qui porte la harquebuse, archer, qui porte l'arc. Sur tels mots desja usitez et reçeus, j'ay forgé foudrier, suyvant Horace. Licuit, semperque licebit. Signatum prsesente nota producere nomen. Cela est permis aux langages vifs, dont les peuples usent aujourd'huy,non aux langues mortes, comme la grecque et romaine, lesquelles ne peuvent plus rien innover, comme celles qui ont fait leur temps, ensevelies et du tout esteintes. (3) Criailler est un verbe fréquentatif de crier, c'est à dire crier souvent. Mot fort usité en Vendomois, Anjou et le Maine. Source: http://www.poesies.net