Pierre Corneille, (1606-1684). Théâtre complet. Tome I Au lecteur I II III Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique [1660] Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire Discours des trois unités d'action, de jour, et de lieu Mélite Adresse Au lecteur Argument Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Clitandre Adresse Préface Argument Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V La Veuve Adresse Au lecteur Argument Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X La Galerie du Palais Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII La Suivante Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX La Place Royale Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Médée Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII L'Illusion comique Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Le Cid Textes cornéliens pour comprendre "Le Cid" Adresse Avertissement Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte V Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Horace Adresse Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Acte II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Acte V Scène première Scène II Scène III Cinna Adresse Montagne Examen Acteurs Acte premier Scène première Scène II Scène III Scène IV Acte II Scène première Scène II Acte III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte V Scène première Scène II Scène III Oeuvre de Colaboration: La Comédie des Tuileries (Par par Boisrobert, P. Corneille, Rotrou, Colletet et L'Estoile) Acteurs du troisième acte Acte III ( Par Pierre Corneille) Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Au lecteur I Au lecteur (1644) C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce présent, et j'aurais été plus aise de la suppression entière de la plus grande partie de ces poèmes, que d'en voir renouveler la mémoire par ce recueil. Ce n'est pas qu'ils n'aient tous eu des succès assez heureux pour ne me repentir point de les avoir faits; mais il y a une si notable différence d'eux à ceux qui les ont suivis, que je ne puis voir cette inégalité sans quelque sorte de confusion. Et certes, j'aurais laissé périr entièrement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que le bruit qu'ont fait les derniers obligeait déjà quelques curieux à la recherche des autres, et pourrait être cause qu'un imprimeur, faisant sans mon aveu ce que je ne voulais pas consentir, ajouterait mille fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valait mieux, et pour votre contentement et pour ma réputation, y jeter un coup d'œil, non pas pour les corriger exactement (il eût été besoin de les refaire presque entiers), mais du moins pour en ôter ce qu'il y a de plus insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composés, et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la faiblesse d'un homme qui commençait à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, et plus d'estime que d'établissement. Ainsi étant demeuré provincial, ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve quelquefois le caractère. Pour la conduite, je me dédirais de peu de chose si j'avais à les refaire. Je ne m'étendrai point à vous spécifier quelles règles j'y ai observées: ceux qui s'y connaissent s'en apercevront aisément, et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser les faibles, et étourdir les ignorants. II Au lecteur (1648 Voici une seconde partie de pièces de théâtre un peu plus supportables que celles de la première. Elles sont toutes assez régulières, avec cette différence toutefois, que les règles sont observées avec plus de sévérité dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut élargir et resserrer, selon que les incidents du poème le peuvent souffrir. Telle est celle de l'unité de jour, ou des vingt et quatre heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa faveur, jusqu'à forcer un peu les événements que nous traitons, pour les y accommoder; mais si je n'en pouvais venir à bout, je la négligerais même sans scrupule, et ne voudrais pas perdre un beau sujet pour ne l'y pouvoir réduire. Telle est encore celle de l'unité du lieu, qu'on doit arrêter, s'il se peut, dans la salle d'un palais, ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le théâtre, mais qu'on peut étendre jusqu'à toute une ville, et se servir même, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirais la même chose de la liaison des scènes, si j'osais la nommer une règle; mais comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que ce petit mot: Neu quid hiet, dont la signification peut être douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observée, quoiqu'il leur fût assez aisé, ne mettant qu'une scène ou deux à chaque acte; que le miracle de l'Italie, le Pastor Fido, l'a entièrement négligée: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une règle; mais un embellissement qui fait grand effet, comme il est aisé de le remarquer par les exemples du Cid et de l'Horace. Sabine ne contribue non plus aux incidents de la tragédie dans ce dernier que l'Infante dans l'autre, étant toutes deux des personnages épisodiques qui s'émeuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en ressentent, mais qu'on pourrait retrancher sans rien ôter de l'action principale. Néanmoins l'une a été condamnée presque de tout le monde comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmuré, cette inégalité ne provenant que de la liaison des scènes qui attache Sabine au reste des personnages et qui n'étant pas observée dans le Cid, y laisse l'Infante tenir sa cour à part. Au reste, comme les tragédies de cette seconde partie sont prises de l'histoire, j'ai cru qu'il ne serait pas hors de propos de vous donner au-devant de chacune le texte ou l'abrégé des auteurs dont je les ai tirées, afin qu'on puisse voir par là ce que j'y ai ajouté du mien et jusques où je me suis persuadé que peut aller la licence poétique en traitant des sujets véritables III Au lecteur (1663) Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pièces de Théatre. Ils sont réglez à huit chacun. Vous pourrez trouver quelque chose d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et je veux bien vous en rendre raison. L'usage de nostre Langue est à present si épandu par toute l'Europe, principalement vers le Nord, qu'on y voit peu d'Estats où elle ne soit connuë; c'est ce qui m'a fait croire qu'il ne seroit pas mal à propos d'en faciliter la prononciation aux Estrangers, qui s'y trouvent souvent embarrassez par les divers sons qu'elle donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le chemin, et donné ouverture à y mettre distinction par de différents Caractéres, que jusqu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment. Ils ont separé les i et les u consones d'avec les i et les u voyelles, en se servant tousiours de l'j et de l'v, pour les premiéres, et laissant l'i et l'u pour les autres, qui jusqu'à ces derniers temps avoient esté confondus. Ainsi la prononciation de ces deux lettres ne peut estre douteuse, dans les impressions où l'on garde le mesme ordre, comme en celle-cy. Leur exemple m'a enhardy à passer plus avant. J'ay veu quatre prononciations differentes dans nos s, et trois dans nos e, et j'ay cherché les moyens d'en oster toutes ambiguitez, ou par des caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques exceptions. Je ne sçay si j'y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner jour à faire un travail plus achevé sur cette matiere, et peut-estre que ce ne sera pas rendre un petit service à nostre Langue et au Public. Nous prononçons l's de quatre diverses manieres: tantost nous l'aspirons, comme en ces mots, peste, chaste; tantost elle allonge la syllabe, comme en ceux-cy, paste, teste; tantost elle ne fait aucun son, comme à esbloüir, esbranler, il estoit; et tantost elle se prononce comme un z, comme à présider, presumer. Nous n'avons que deux differens caracteres, f, et s, pour ces quatre differentes prononciations; il faut donc establir quelques maximes générales pour faire les distinctions entieres. Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aspire toûjours: soy, sien, sauver, suborner; à la fin, elle n'a presque point le son, et ne fait qu'allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se commence par une consone; et quand il commence par une voyelle, elle se détache de celuy qu'elle finit pour se joindre avec elle, et se prononce toûjours comme un z, soit qu'elle soit précedée par une consone, ou par une voyelle. Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés une consone, ou avant une consone. Entre deux voyelles elle passe tousiours pour z, et aprés une consone elle aspire tousiours, et cette difference se remarque entre les verbes composez qui viennent de la mesme racine. On prononce prezumer, rezister, mais on ne prononce pas conzumer, ny perzister. Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour se servir du grand ou du petit, selon qu'ils se sont le mieux accommodez avec les lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de mesme, quand l's est avant une consone dans le milieu du mot, et je n'ay pû souffrir que ces trois mots, reste, tempeste, vous estes, fussent escrits l'un comme l'autre, ayant des prononciations si differentes. J'ay reservé la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l'ay supprimée entierement au troisiéme mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par un accent sur la lettre qui la précede. J'ay donc fait ortographer ainsi les mots suivants et leurs semblables, peste, funeste, chaste, resiste, espoir; tempeste, haste, teste; vous étes, il étoit, ébloüir, écouter, épargner, arréter. Ce dernier verbe ne laisse pas d'avoir quelques temps dans sa conjugaison, où il faut luy rendre l's, parce qu'elle allonge la syllabe; comme à l'imperatif arreste, qui rime bien avec teste; mais à l'infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire, j'arrétois, j'ay arrété, j'arréteray, nous arrétons, etc. Quant à l'e, nous en avons de trois sortes. L'e feminin, qui se rencontre tousiours, ou seul, ou en diphtongue, dans toutes les derniéres syllabes de nos mots qui ont la terminaison féminine, et qui fait si peu de son, que cette syllabe n'est jamais contée à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont tousiours une plus que les autres. L'e masculin, qui se prononce comme dans la langue Latine, et un troisiéme e qui ne va jamais sans l's, qui luy donne un son eslevé qui se prononce à bouche ouverte, en ces mots: succes, acces, expres. Or comme ce seroit une grande confusion, que ces trois e, en ces trois mots, aspres, verite, et apres, qui ont une prononciation si differente, eussent un caractére pareil, il est aisé d'y remédier, par ces trois sortes d'e que nous donne l'Imprimerie, e, é, è, qu'on peut nommer l'e simple, l'e aigu, et l'e grave. Le premier servira pour nos terminaisons feminines, le second pour les Latines, et le troisiéme pour les eslevées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils, aspres, verité, après, ce que nous estendrons à succès, excès, procès, qu'on avoit jusqu'icy escrits avec l'e aigu, comme les terminaisons Latines, quoi que le son en soit fort différent. Il est vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce que cette terminaison n'estant jamais sans s, quand il s'en rencontroit une après un é Latin, ils la changeoient en z, et ne la faisoient préceder que par un e simple. Ils impriment veritez, Deïtez, dignitez, et non pas verités, Deïtés, dignités; et j'ay conservé cette Orthographe: mais pour éviter toute sorte de confusion entre le son des mots qui ont l'e Latin sans s, comme verité, et ceux qui ont la prononciation élevée, comme succès, j'ay cru à propos de nous servir de différents caractéres, puisque nous en avons, et donner l'è grave à ceux de cette dernière espece. Nos deux articles pluriels, les et des, ont le mesme son, quoy qu'écrits avec l'e simple: il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû qu'il fust besoin d'y rien changer. Je dy la mesme chose de l'e devant deux ll, qui prend le son aussi eslevé en ces mots, belle, fidelle, rebelle, etc., qu'en ceux-cy, succès, excès; mais comme cela arrive toûjours quand il se rencontre avant ces deux ll, il suffit d'en faire cette remarque sans changement de caractére. Le mesme arrive devant la simple l, à la fin du mot, mortel, appel, criminel, et non pas au milieu, comme en ces mots, celer, chanceler, où l'e avant cette l garde le son de l'e feminin. Il est bon aussi de remarquer qu'on ne se sert d'ordinaire de l'é aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on supprime l's qui le suit; comme à établir, étonner: cependant il se rencontre souvent au milieu des mots avec le mesme son, bien qu'on ne l'écrive qu'avec un e simple; comme en ce mot severité, qu'il faudroit escrire sévérité, pour le faire prononcer exactement, et je l'ay fait observer dans cette impression, bien que je n'aye pas gardé le mesme ordre dans celle qui s'est faite in folio. La double ll dont je viens de parler à l'occasion de l'e, a aussi deux prononciations en nostre Langue, l'une seche et simple, qui suit l'Ortographe, l'autre molle, qui semble y joindre une h. Nous n'avons point de différents caractéres à les distinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu'il n'y a point d'i avant les deux ll, la prononciation ne prend point cette mollesse. En voicy des exemples dans les quatre autres voyelles: baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les fois qu'il y a un i avant les deux ll, soit seul, soit en diphtongue, la prononciation y adjouste une h. On escrit bailler, éveiller, briller, chatoüiller, cueillir, et on prononce baillher, éveillher, brillher, chatouillher, cueillhir. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui viennent du Latin, et qui ont deux ll dans cette Langue, comme ville, mille, tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime, illicite, etc. Je dis qui ont deux ll en Latin, parce que les mots de fille et famille en viennent, et se prononcent avec cette mollesse des autres qui ont l'i devant les deux ll, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette différence, c'est qu'ils ne tiennent pas les deux ll des mots Latins, filia et familia, qui n'en ont qu'une, mais purement de nostre Langue. Cette régle et cette exception sont générales et asseurées. Quelques Modernes, pour oster toute l'ambiguité de cette prononciation, ont escrit les mots qui se prononcent sans la mollesse de l'h, avec une l simple, en cette maniere, tranquile, imbecile, distile, et cette Ortographe pourroit s'accommoder dans les trois voyelles a, o, u, pour escrire simplement baler, affoler, annuler, mais elle ne s'accommoderoit point du tout avec l'e, et on auroit de la peine à prononcer fidelle et belle, si on escrivoit fidele et bele; l'i mesme sur lequel ils ont pris ce droit, ne le pourroit pas souffrir tousiours, et particulierement en ces mots ville, mille, dont le premier, si on le reduisoit à une l simple, se confondroit avec vile, qui a une signification toute autre. Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les différentes manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en nostre Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accoustumer, ils n'auront pas suivy ce nouvel ordre si ponctuellement, qu'il ne s'y soit coulé bien des fautes, vous me ferez la grace d'y suppléer. Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique [1660] Bien que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poèmes leur aient plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entre eux n'ont pas atteint le but de l'art. Il ne faut pas prétendre, dit ce philosophe, que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir, mais seulement celui qui lui est propre; et pour trouver ce plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut suivre les préceptes de l'art, et leur plaire selon ses règles. Il est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour, personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir ce que c'est que cette unité d'action, et jusques où peut s'étendre cette unité de jour et de lieu. Il faut que le poète traite son sujet selon le vraisemblable et le nécessaire, Aristote le dit, et tous ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si clairs et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire, non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire. Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier, qui accompagne toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, où il parle de la comédie, qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime très fausse, qu'il faut que le sujet d'une tragédie soit vraisemblable; appliquant ainsi aux conditions du sujet la moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable: il en donne pour exemple la Fleur d'Agathon, où les noms et les choses étaient de pure invention, aussi bien qu'en la comédie; mais les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent toujours aller au-delà du vraisemblable, et ne trouveraient aucune croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étaient soutenus, ou par l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs déjà tous persuadés. Il n'est pas vraisemblable que Médée tue ses enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'Andromède, exposée à un monstre marin, ait été garantie de ce péril par un cavalier volant, qui avait des ailes aux pieds; mais c'est une fiction que l'antiquité a reçue; et comme elle l'a transmise jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on la voit sur le théâtre. Il ne serait pas permis toutefois d'inventer sur ces exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter serait rejeté, s'il n'avait point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que les sujets viennent de la fortune, qui fait arriver les choses, et non de l'art, qui les imagine. Elle est maîtresse des événements, et le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe une secrète défense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi les anciennes tragédies se sont arrêtées autour de peu de familles, parce qu'il était arrivé à peu de familles des choses dignes de la tragédie. Les siècles suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous aient donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous. Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige à remplir nos poèmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisaient; c'est quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au-delà de leurs maximes, bien qu'il aille au-delà de leur pratique. Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est qu'Aristote et Horace après lui en ont écrit assez obscurément pour avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir jusques ici ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en philosophes. Comme ils avaient plus d'étude et de spéculation que d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes, mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y réussir. Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans de travail pour la scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues. Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours, que la poésie dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs, n'est pas pour l'emporter opiniâtrement sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute même serait très inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai qu'Aristote, dans tout son Traité de la Poétique, n'a jamais employé ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes; qu'il préfère la partie du poème qui regarde le sujet à celle qui regarde les moeurs, parce que cette première contient ce qui agrée le plus, comme les agnitions et les péripéties; qu'il fait entrer dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est composée; et qu'il l'estime enfin plus que le poème épique, en ce qu'elle a de plus la décoration extérieure et la musique, qui délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le plaisir qu'on y prend est plus parfait; mais il n'est pas moins vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le monde, si nous n'y mêlons l'utile, et que les gens graves et sérieux, les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y trouvent rien à profiter: Centuriae seniorum agitant expertia frugis. Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délectable, il ne laisse pas d'y être nécessaire, et il vaut mieux examiner de quelle façon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai déjà dit, une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poèmes. J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes. La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout quand on fait parler un homme passionné, ou qu'on lui fait répondre par un autre; car il ne doit avoir non plus de patience pour les entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire. Dans les délibérations d'Etat, où un homme d'importance consulté par un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu de plus d'étendue; mais enfin il est toujours bon de les réduire souvent de la thèse à l'hypothèse; et j'aime mieux faire dire à un acteur, l'amour vous donne beaucoup d'inquiétudes, que, l'amour donne beaucoup d'inquiétudes aux esprits qu'il possède. Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes poèmes demeureraient bien estropiés, si on en retranchait ce que j'y en ai mêlé; mais encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun, qui ne manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action; et quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il faut toujours craindre que ce ne soit un de ces ornements ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher. J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent grâce, quand celui qui les prononce et celui qui les écoute ont tous deux l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette patience. Dans le quatrième acte de Mélite, la joie qu'elle a d'être aimée de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa nourrice, qui de son côté satisfait à cette démangeaison qu'Horace attribue aux vieilles gens, de faire des leçons aux jeunes; mais si elle savait que Tircis la crût infidèle, et qu'il en fût au désespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffrirait pas quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune, au premier acte, ne saurait justifier la défiance qu'elle a de Cléopâtre, que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la réconciliation des grands après une offense signalée, parce que, depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le coeur. L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de la Suite du Menteur, sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire. Vous en trouverez ici quelques autres de cette nature. La seule règle qu'on y peut établir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout les mettre en la bouche de gens qui aient l'esprit sans embarras, et qui ne soient point emportés par la chaleur de l'action. La seconde utilité du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son effet, quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si reconnaissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse; et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent Agamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de ceux de son frère Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'à bien considérer ces actions qu'ils choisissaient pour la catastrophe de leurs tragédies, c'étaient des criminels qu'ils faisaient punir, mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avait abusé de la femme de son frère; mais la vengeance qu'il en prend a quelque chose de plus affreux que ce premier crime. Jason était un perfide d'abandonner Médée, à qui il devait tout; mais massacrer ses enfants à ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignait des concubines qu'Agamemnon ramenait de Troie; mais il n'avait point attenté sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces maîtres de l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger son père, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donné des Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donné à sa mère, qu'ils font jouir paisiblement avec son Egisthe du royaume d'un mari qu'elle avait assassiné. Notre théâtre souffre difficilement de pareils sujets: le Thyeste de Sénèque n'y a pas été fort heureux; sa Médée y a trouvé plus de faveur; mais aussi, à le bien prendre, la perfidie de Jason et la violence du roi de Corinthe la font paraître si injustement opprimée, que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts, et regarde sa vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-même de ceux qui l'oppriment. C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé d'en venir à cette autre manière de finir le poème dramatique par la punition des mauvaises actions et la récompense des bonnes, qui n'est pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassé, dont chacun peut se départir à ses périls. Il était dès le temps d'Aristote, et peut-être qu'il ne plaisait pas trop à ce philosophe, puisqu'il dit qu'il n'a eu vogue que par l'imbécillité du jugement des spectateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût du peuple, et écrivent selon les souhaits de leur auditoire. En effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur notre théâtre sans lui souhaiter de la prospérité, et nous fâcher de ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accablé, nous sortons avec chagrin, et remportons une espèce d'indignation contre l'auteur et les acteurs; mais quand l'événement remplit nos souhaits, et que la vertu y est couronnée, nous sortons avec pleine joie, et remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage, et de ceux qui l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu, en dépit des traverses et des périls, nous excite à l'embrasser; et le succès funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter l'horreur naturelle, par l'appréhension d'un pareil malheur. C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre, comme la quatrième en la purgation des passions par le moyen de la pitié et de la crainte. Mais comme cette utilité est particulière à la tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, où je traiterai de la tragédie en particulier, et passe à l'examen des parties qu'Aristote attribue au poème dramatique. Je dis au poème dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit convient aussi à la comédie, et que la différence de ces deux espèces de poèmes ne consiste qu'en la dignité des personnages, et des actions qu'ils imitent, et non pas en la façon de les imiter, ni aux choses qui servent à cette imitation. Le poème est composé de deux sortes de parties. Les unes sont appelées parties de quantité, ou d'extension; et Aristote en nomme quatre: le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. Les autres se peuvent nommer des parties intégrantes, qui se rencontrent dans chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce philosophe y en trouve six: le sujet, les moeurs, les sentiments, la diction, la musique, et la décoration du théâtre. De ces six, il n'y a que le sujet dont la bonne constitution dépende proprement de l'art poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires: les moeurs, de la morale; les sentiments, de la rhétorique; la diction, de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art, dont il n'est pas besoin que le poète soit instruit, parce qu'il y peut faire suppléer par d'autres que lui, ce qui fait qu'Aristote ne les traite pas. Mais comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui concerne les quatre premières, la connaissance des arts dont elles dépendent lui est absolument nécessaire, à moins qu'il ait reçu de la nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce défaut. Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la comédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière, qu'Aristote définit simplement une imitation de personnes basses et fourbes. Je ne puis m'empêcher de dire que cette définition ne me satisfait point; et puisque beaucoup de savants tiennent que son Traité de la Poétique n'est pas venu tout entier jusques à nous, je veux croire que dans ce que le temps nous en a dérobé il s'en rencontrait une plus achevée. La poésie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il s'arrête ici à la condition des personnes, sans dire quelles doivent être ces actions. Quoi qu'il en soit, cette définition avait du rapport à l'usage de son temps, où l'on ne faisait parler dans la comédie que des personnes d'une condition très médiocre; mais elle n'a pas une entière justesse pour le nôtre, où les rois même y peuvent entrer, quand leurs actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on met sur la scène un simple intrique d'amour entre des rois, et qu'ils ne courent aucun péril, ni de leur vie, ni de leur Etat, je ne crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le soit assez pour s'élever jusqu'à la tragédie. Sa dignité demande quelque grand intérêt d'Etat, ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément, et peut servir de fondement à ces intérêts, et à ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du second rang dans le poème, et leur laisse le premier. Cette maxime semblera nouvelle d'abord: elle est toutefois de la pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragédie où il n'y ait qu'un intérêt d'amour à démêler. Au contraire, ils l'en bannissaient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes, reconnaîtront qu'à leur exemple je ne lui ai jamais laissé y prendre le pas devant, et que dans le Cid même, qui est sans contredit la pièce la plus remplie d'amour que j'aie faite, le devoir de la naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler. Je dirai plus. Bien qu'il y ait de grands intérêts d'Etat dans un poème, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire fasse taire sa passion, comme en Don Sanche, s'il ne s'y rencontre point de péril de vie, de pertes d'Etats, ou de bannissement, je ne pense pas qu'il ait droit de prendre un nom plus relevé que celui de comédie; mais pour répondre aucunement à la dignité des personnes dont celui-là représente les actions, je me suis hasardé d'y ajouter l'épithète d'héroïque, pour le distinguer d'avec les comédies ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; mais aussi il est sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le théâtre sans quelqu'un de ces grands périls. Nous ne devons pas nous attacher si servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose de nous-mêmes, quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne fût-ce que pour mériter cette louange que donnait Horace aux poètes de son temps: Nec minimum meruere decus, vestigia groeca Ausi deserere; et n'avoir point de part en ce honteux éloge: O imitatores, servum pecus! Ce qui nous sert maintenant d'exemple, dit Tacite, a été autrefois sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple en pourra servir un jour. La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse: celle-là s'arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands périls pour ses héros: celle-là se contente de l'inquiétude et des déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs. Toutes les deux ont cela de commun, que cette action doit être complète et achevée; c'est-à-dire que dans l'événement qui la termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poème en demeurait là, l'action ne serait pas complète, parce que l'auditeur sortirait dans l'incertitude de ce que cet empereur aurait ordonné de cet ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Egypte, ne favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament: pour attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole Pompée; ce n'est pas assez, il faut voir comment César recevra ce grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre mort; ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter par sa perte le malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse Cléopâtre en paisible possession du royaume dont elle demandait la moitié, et César hors de péril; l'auditeur n'a plus rien à demander, et sort satisfait, parce que l'action est complète. Je connais des gens d'esprit, et des plus savants en l'art poétique, qui m'imputent d'avoir négligé d'achever le Cid, et quelques autres de mes poèmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la comédie. Quant à la première, c'est le péril d'un héros qui la constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien qu'il ait de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa maîtresse quand la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements, sans lui en faire déterminer le jour. Ce serait une chose insupportable que Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son père, et Rodrigue serait ridicule, s'il faisait la moindre démonstration de le désirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne pourrait dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce, dans l'instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux, et meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la comédie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion que de rendre amis ceux qui étaient ennemis; ce qu'il faut entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter, et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un père qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par le consentement de ceux qui y mettaient obstacle; ce qui arrive presque toujours dans les nôtres, qui n'ont que très rarement une autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y aurait pas grand artifice au dénouement d'une pièce, si, après l'avoir soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y consentait tout d'un coup au cinquième, par cette seule raison que c'est le cinquième, et que l'auteur n'oserait en faire six. Il faut un effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui sauvait la vie en quelque rencontre où il fût prêt d'être assassiné par ses ennemis, ou que par quelque accident inespéré, il fût reconnu pour être de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne paraissait. Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi n'ajouter rien au-delà, parce que quand l'effet est arrivé, l'auditeur ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte; mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main. Je ne puis déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le cinquième de Mélite et de la Veuve. On n'y voit les premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a séparés. Cependant ils en pouvaient être déjà instruits, si je l'eusse voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour servir de témoins au mariage de ceux du second ordre; ce qui fait languir toute cette fin, où ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui était assez générale en ce temps-là, d'autant que ces mêmes préceptes, bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur ceux même qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la vieille habitude qu'on avait alors à ne voir rien de mieux ordonné a été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts, et que la nouveauté d'un genre de comédie très agréable, et qui jusque-là n'avait point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles toutes les parties d'un corps qui plaisait à la vue, bien qu'il n'eût pas toutes ses proportions dans leur justesse. La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action qu'elles choisissent pour imiter doit avoir une juste grandeur, c'est-à-dire qu'elle ne doit être, ni si petite qu'elle échappe à la vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mémoire de l'auditeur et égare son imagination. C'est ainsi qu'Aristote explique cette condition du poème, et ajoute que pour être d'une juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une fin. Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier rien; mais à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation dans les trois actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna attendait au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât les quatre autres en protestations d'amour à Emilie, ou en jalousies contre Maxime, cette conspiration surprenante ferait bien des révoltes dans les esprits, à qui ces quatre premiers auraient fait attendre toute autre chose. Il faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, ait un commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et rend compte de sa conspiration à Emilie, voilà le commencement; Maxime en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà la fin. Ainsi dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque toujours établi deux amants en bonne intelligence; je les ai brouillés ensemble par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de cette même fourbe qui les séparait. A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un mot touchant celle de sa représentation, que nous bornons d'ordinaire à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des vers qu'on y récite à quinze cents, et veulent que les pièces de théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux que leur règle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux mille aux comédies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies, sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait montré trop de chagrin pour cette longueur. C'est assez parlé du sujet de la comédie, et des conditions qui lui sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un autre lieu; il y a de plus, que les événements en doivent toujours être heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragédie, où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur, ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens à la seconde partie du poème, qui sont les moeurs. Aristote leur prescrit quatre conditions, qu'elles soient bonnes, convenables, semblables, et égales. Ce sont des termes qu'il a si peu expliqués, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il veut dire. Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poèmes, tant anciens que modernes, demeureraient en un pitoyable état, si l'on en retranchait tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou vicieux, ou tachés de quelque faiblesse qui s'accorde mal avec la vertu. Horace a pris soin de décrire en général les moeurs de chaque âge, et leur attribue plus de défauts que de perfections; et quand il nous prescrit de peindre Médée fière et indomptable, Ixion perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir que les lois ne sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les armes, il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et convenable à la personne qu'on introduit. Cléopâtre, dans Rodogune, est très méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent. J'ose dire la même chose du Menteur. Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui voudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage d'Aristote, qui suit d'assez près celui que je tâche d'expliquer. La poésie, dit-il, est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont été, et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la ressemblance, ainsi les poètes, représentant des hommes colères ou fainéants, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon. Ce dernier mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux emportements de la colère d'Achille cette bonté nécessaire aux moeurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère, et dont Robortel parle ainsi: Unumquodque genus per se supremos quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non tamen degenerans a sua natura et effigie pristina. Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en ce qu'il porte que les moeurs des hommes colères ou fainéants doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y rencontre un haut exemplaire d'équité ou de dureté. Il y a du rapport de la dureté à la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle d'Achille en ce vers: ... Iracundus, inexorabilis, acer. Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me fait douter si le mot grec a été rendu dans le sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis. Pacius le tourne desides; Victorius, inertes; Heinsius, segnes; et le mot de fainéants, dont je me suis servi pour le mettre en notre langue, répond assez à ces trois versions; mais Castelvetro le rend en la sienne par celui de mansueti, "débonnaires ou pleins de mansuétude;" et non seulement ce mot a une opposition plus juste à celui de colères, mais aussi il s'accorderait mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle , dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois interprètes traduisent ce mot grec par celui d'équité ou de probité, qui répondrait mieux au mansueti de l'Italien qu'à leurs segnes, desides, inertes, pourvu qu'on n'entendît par là qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément: mais j'aimerais mieux encore celui de piacevolezza, dont l'autre se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui laisser sa force en la nôtre, on le pourrait tourner par celui de condescendance, ou facilité équitable d'approuver, excuser, et supporter tout ce qui arrive. Ce n'est pas que je me veuille faire juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations, chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois pour nous. Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend Aristote par cette bonté de moeurs qu'il leur impose pour première condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses tant qu'il se peut, en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu lui-même à cette pensée, lorsque voulant marquer un exemple d'une faute contre cette règle, il se sert de celui de Ménélas dans l'Oreste d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité. Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourrait ne déplaire pas, qui est que cette bonté de moeurs ne regarde que le premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persécutent, ou le font périr; mais comme c'est restreindre à un seul ce qu'Aristote dit en général, j'aimerais mieux m'arrêter, pour l'intelligence de cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère dont j'ai parlé, qui peut convenir à tous ceux qui paraissent sur la scène; et je ne pourrais suivre cette dernière interprétation sans condamner le Menteur, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre. En second lieu, les moeurs doivent être convenables. Cette condition est plus aisée à entendre que la première. Le poète doit considérer l'âge, la dignité, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses parents, à ses amis, à son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou d'un général d'armée, afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut faire haïr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir, il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque âge n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un agisse à la manière de l'autre, bien qu'il ait quelquefois des habitudes et des passions qui conviendraient mieux à l'autre. C'est le propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillard; cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en sont assez souvent devant nos yeux; mais il passerait pour fou s'il voulait faire l'amour en jeune homme, et s'il prétendait se faire aimer par les bonnes qualités de sa personne. Il peut espérer qu'on l'écoutera, mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent être raisonnables, s'il ne croit avoir affaire à une âme assez intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses, ou à l'ambition du rang. La qualité de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait connaître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers: Sit Medea ferox invictaque... Qui peindrait Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand discoureur, ou Médée en femme fort soumise, s'exposerait à la risée publique. Ainsi ces deux qualités, dont quelques interprètes ont beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit entre elles sans la désigner, s'accorderont aisément, pourvu qu'on les sépare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imaginées, qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poète, en réservant l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable, comme je le viens de dire. Il reste à parler de l'égalité, qui nous oblige à conserver jusqu'à la fin à nos personnages les moeurs que nous leur avons données au commencement: Servetur ad imum Qualis ab incepto processerit, et sibi constet. L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, non seulement quand nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais encore lorsqu'en conservant l'égalité au-dedans, nous donnons l'inégalité au-dehors, selon l'occasion. Telle est celle de Chimène, du côté de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la présence du Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs inégalement égales. Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit que la tragédie se peut faire sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps n'en ont point. Le sens de ce passage est assez malaisé à concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les moeurs qu'un homme est méchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi, constant ou irrésolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou méchant, et qui n'ait quelqu'une de ces autres qualités. Pour accorder ces deux sentiments qui semblent opposés l'un à l'autre, j'ai remarqué que ce philosophe dit ensuite que si un poète a fait de belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a fait encore rien par là qui concerne la tragédie. Cela m'a fait considérer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne en homme de bien, un méchant agit et raisonne en méchant, et l'un et l'autre étale de diverses maximes de morale suivant cette diverse habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que la tragédie peut se passer, et non pas de l'habitude même, puisqu'elle est le principe des actions, et que les actions sont l'âme de la tragédie, où l'on ne doit parler qu'en agissant et pour agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous pouvons dire que quand il parle d'une tragédie sans moeurs, il entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du fait, comme Cléopâtre dans le second acte de Rodogune, et non pas sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son premier acte. Car, je le répète encore, faire un poème de théâtre où aucun des acteurs ne soit bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela est absolument impossible. Après les moeurs viennent les sentiments, par où l'acteur fait connaître ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les troubles de l'esprit, pour en consulter, délibérer, exagérer ou exténuer; mais il y a cette différence pour ce regard entre le poète dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art, et le rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il fait parler ne sont pas des orateurs. La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures, que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique. Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poème épique, puisque ceux que le poète fait parler ne sont pas des poètes. Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranché la musique de nos poèmes. Une chanson y a quelquefois bonne grâce, et dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les machines descendent. La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle, de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas le poète; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire plus qu'il ne m'en a appris. Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. Le prologue est ce qui se récite avant le premier chant du choeur; l'épisode, ce qui se récite entre les chants du choeur; et l'exode, ce qui se récite après le dernier chant du choeur. Voilà tout ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutôt la situation de ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la représentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir. Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier acte, l'épisode fait les trois suivants, l'exode le dernier. Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du choeur, bien que la version ordinaire porte, devant la première entrée du choeur, ce qui nous embarrasserait fort, vu que dans beaucoup de tragédies grecques le choeur parle le premier, et ainsi elles manqueraient de cette partie, ce qu'Aristote n'eût pas manqué de remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme, afin de lever la difficulté, j'ai considéré qu'en ore que le mot grec , dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un chemin ou place publique, qui était le lieu ordinaire où nos anciens faisaient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend lui-même un peu après, en disant que le du choeur est la première chose que dit tout le choeur ensemble. Or quand le choeur entier disait quelque chose, il chantait; et quand il parlait sans chanter, il n'y avait qu'un de ceux dont il était composé qui parlât au nom de tous. La raison en est que le choeur alors tenait lieu d'acteur, et que ce qu'il disait servait à l'action, et devait par conséquent être entendu; ce qui n'eût pas été possible, si tous ceux qui le composaient, et qui étaient quelquefois jusqu'au nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut donc rejeter ce premier du choeur, qui est la borne du prologue, à la première fois qu'il demeurait seul sur le théâtre et chantait: jusque-là il n'y était introduit que parlant avec un acteur par une seule bouche, ou s'il y demeurait seul sans chanter, il se séparait en deux demi-choeurs, qui ne parlaient non plus chacun de leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce qu'ils disaient, et s'instruire de ce qu'il fallait qu'il apprît pour l'intelligence de l'action. Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention d'Aristote, et pour suppléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas dit, ou que les années nous ont dérobé de son livre, je dirai qu'il doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l'action principale que pour les épisodiques, en sorte qu'il n'entre aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier, ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. Cette maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours gardée; mais j'estime qu'elle sert beaucoup à fonder une véritable unité d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent dans le poème. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours servis de gens qui survenaient par hasard au cinquième acte, et ne seraient arrivés qu'au dixième, si la pièce en eût eu dix. Tel est ce vieillard de Corinthe dans l'Oedipe de Sophocle et de Sénèque, où il semble tomber des nues par miracle, en un temps où les acteurs ne sauraient plus par où en prendre, ni quelle posture tenir, s'il arrivait une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquième acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier, en faisant dire à Oedipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort de son père. Ainsi dans la Veuve, bien que Célidan ne paraisse qu'au troisième, il y est amené par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est pas de même des Maures dans le Cid, pour lesquels il n'y a aucune préparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans le Menteur avait le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette édition, où le dénouement se trouve préparé par Philiste, et non plus par lui. Je voudrais donc que le premier acte contînt le fondement de toutes les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudrait introduire d'ailleurs dans le reste du poème. Encore que souvent il ne donne pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du sujet, et que tous les acteurs n'y paraissent pas, il suffit qu'on y parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paraître aient besoin de les aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que par l'ordre de son maître, un confident qui reçoit le secret de son ami et le plaint dans son malheur, un père qui ne se montre que pour consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action n'ont point besoin d'être insinués au premier acte; et quand je n'y aurais point parlé de Livie dans Cinna, j'aurais pu la faire entrer au quatrième, sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterais qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux actions différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur. Il a été besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela suffit pour faire une surprise très agréable, de le voir délibérer s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspiré contre lui. Cette surprise aurait perdu la moitié de ses grâces s'il ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y eût point connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans Don Sanche, le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel de celle d'Aragon dans ses Etats, sont deux choses tout à fait différentes: aussi sont-elles proposées toutes deux au premier acte, et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y manquer. Ce premier acte s'appelait prologue du temps d'Aristote, et communément on y faisait l'ouverture du sujet, pour instruire le spectateur de tout ce qui s'était passé avant le commencement de l'action qu'on allait représenter, et de tout ce qu'il fallait qu'il sût pour comprendre ce qu'il allait voir. La manière de donner cette intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez grossièrement, en introduisant, tantôt un dieu dans une machine, par qui les spectateurs recevaient cet éclaircissement, et tantôt un de ses principaux personnages qui les en instruisait lui-même, comme dans son Iphigénie, et dans son Hélène, où ces deux héroïnes racontent d'abord toute leur histoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours. Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une simple narration. Le monologue d'Emilie, qui ouvre le théâtre dans Cinna, fait assez connaître qu'Auguste a fait mourir son père, et que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui; mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose Cinna jette dans son âme, que nous en avons la connaissance. Surtout le poète se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le théâtre, il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il pense. Ainsi ce serait une faute insupportable si un autre acteur apprenait par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'ait personne à qui la faire entendre, et je ne le voudrais pas condamner en un autre, mais j'aurais de la peine à me le souffrir. Plaute a cru remédier à ce désordre d'Euripide en introduisant un prologue détaché, qui se récitait par un personnage qui n'avait quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'était point du tout du corps de la pièce. Aussi ne parlait-il qu'aux spectateurs pour les instruire de ce qui avait précédé, et amener le sujet jusques au premier acte où commençait l'action. Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ses prologues, et en a changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne paraissent que dans la protase, où se doit faire la proposition et l'ouverture du sujet. Ils en écoutaient l'histoire, qui leur était racontée par un autre acteur; et par ce récit qu'on leur en faisait, l'auditeur demeurait instruit de ce qu'il devait savoir, touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur le théâtre. Tels sont Sosie dans son Andrienne, et Davus dans son Phormion, qu'on ne revoit plus après la narration, et qui ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse; mais je voudrais pour sa perfection que ces mêmes personnages servissent encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit. Pollux dans Médée est de cette nature. Il passe par Corinthe en allant au mariage de sa soeur, et s'étonne d'y rencontrer Jason, qu'il croyait en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son divorce avec Médée, pour épouser Créuse, qu'il aide ensuite à sauver des mains d'Egée, qui l'avait fait enlever, et raisonne avec le Roi sur la défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements, et par conséquent on se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui. Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange adroite du prince devant qui ces poèmes doivent être représentés. Dans l'Andromède, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour éclairer son théâtre en faveur du Roi, pour qui elle a préparé un spectacle magnifique. Le prologue de la Toison d'or, sur le mariage de Sa Majesté et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler des choses de notre temps, par une fiction poétique, qui fait un grand accommodement de théâtre. L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont hors de la principale, et qui lui servent d'un ornement dont elle se pourrait passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes. La consultation d'Auguste au second de Cinna, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Emilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie, sont de l'action principale; et dans Héraclius, ces trois actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourrait se passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et être attachés à l'action principale, c'est-à-dire y servir de quelque chose; et particulièrement ces personnages épisodiques doivent s'embarrasser si bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit que les mauvais poètes en font par ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de l'emploi. L'Infante du Cid est de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos modernes. Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit que l'action du poème dramatique doit être complète. Je n'y ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus, et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera est cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste, qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans la Mariane, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'aient plu extraordinairement; mais je ne conseillerais à personne de s'assurer sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et quoique son auteur eût bien mérité ce beau succès par le grand effort d'esprit qu'il avait fait à peindre les désespoirs de ce monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenait le personnage, y contribuait beaucoup. Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités, et les parties du poème dramatique. Quelques personnes de condition, qui peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique assez heureusement. Comme ce recueil est séparé en trois volume, j'ai séparé les principales matières en trois Discours, pour leur servir de préfaces. Je parle au second des conditions particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des événements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manière de le traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le troisième sur les trois unités, d'action, de jour, et de lieu. Cette entreprise méritait une longue et très exacte étude de tous les poèmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont commenté les traités qu'Aristote et Horace ont faits de l'art poétique, ou qui en ont écrit en particulier; mais je n'ai pu me résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas fâchés que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je connais mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à ceux que je reprendrais en quelque chose, ou que je ne louerais pas assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans esprit de contestation, je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises, sans y rechercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suffit de me faire entendre; je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire, et ne fais point de scrupule de m'y servir souvent des mêmes termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres, dont peut-être la variété ne dirait pas si justement ce que je veux dire. J'ajoute à ces trois Discours généraux l'examen de chacun de mes poèmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les défauts, et en revanche je me donnerai la liberté de remarquer ce que j'y trouverai de moins imparfait. Balzac accorde ce privilège à une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire d'eux-mêmes par franchise ce que d'autres diraient par vanité. Je ne sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour n'en désespérer pas. Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire Outre les trois utilités du poème dramatique dont j'ai parlé dans le discours que j'ai fait servir de préface à la première partie de ce recueil, la tragédie a celle-ci de particulière que par la pitié et la crainte elle purge de semblables passions. Ce sont les termes dont Aristote se sert dans sa définition, et qui nous apprennent deux choses: l'une, qu'elle excite la pitié et la crainte; l'autre, que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la première assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernière; et de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier chapitre de ses Politiques un dessein d'en parler fort au long dans ce traité, et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprètes veulent que nous ne l'ayons pas entier, parce que nous n'y voyons rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre, et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à nous. Nous avons pitié, dit-il, de ceux que nous voyons souffrir un malheur qu'ils ne méritent pas, et nous craignons qu'il ne nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir à nos semblables. Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte d'un pareil pour nous; cette crainte, au désir de l'éviter; et ce désir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable, que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce philosophe. Ils se gênent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un avec l'autre, que Paul Beni marque jusqu'à douze ou quinze opinions diverses, qu'il réfute avant que de nous donner la sienne. Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffère en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes, peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute il a entendu trop littéralement ce mot de nos semblables, et n'a pas assez considéré qu'il n'y avait point de rois à Athènes, où se représentaient les poèmes dont Aristote tire ses exemples, et sur lesquels il forme ses règles. Ce philosophe n'avait garde d'avoir cette pensée qu'il lui attribue, et n'eût pas employé dans la définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si rarement, et dont l'utilité se fût restreinte à si peu de personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour premiers acteurs dans la tragédie, et que les auditeurs n'ont point de sceptres par où leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions dont les auditeurs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement aisé à faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir avec facilité que si un roi, pour trop s'abandonner à l'ambition, à l'amour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur si grand qu'il lui fait pitié, à plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du commun doit tenir la bride à de telles passions, de peur qu'elles ne l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre. Celles des autres hommes y trouveraient place, s'il leur en arrivait d'assez illustres et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que l'histoire prît assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scédase n'était qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrais pas la sienne indigne d'y paraître, si la pureté de notre scène pouvait souffrir qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles, après que l'idée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne d'une sainte qui en fut garantie. Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette crainte où Aristote semble nous obliger, il nous aide à choisir les personnes et les événements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur quoi je suppose, ce qui est très véritable, que notre auditoire n'est composé ni de méchants, ni de saints, mais de gens d'une probité commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des périls où elles engagent ceux qui leur défèrent trop. Cela supposé, examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragédie, pour en venir avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection. En premier lieu, il ne veut point qu'un homme fort vertueux y tombe de la félicité dans le malheur, et soutient que cela ne produit ni pitié, ni crainte, parce que c'est un événement tout à fait injuste. Quelques interprètes poussent la force de ce mot grec , qu'il fait servir d'épithète à cet événement, jusqu'à le rendre par celui d'abominable; à quoi j'ajoute qu'un tel succès excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait souffrir, que de pitié pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce sentiment, qui n'est pas le propre de la tragédie, à moins que d'être bien ménagé, peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser l'auditeur mécontent par la colère qu'il remporte, et qui se mêle à la compassion, qui lui plairait s'il la remportait seule. Il ne veut pas non plus qu'un méchant homme passe du malheur à la félicité, parce que non seulement il ne peut naître d'un tel succès aucune pitié, ni crainte, mais il ne peut pas même nous toucher par ce sentiment naturel de joie dont nous remplit la prospérité d'un premier acteur, à qui notre faveur s'attache. La chute d'un méchant dans le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait point de pitié, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous ne sommes pas si méchants que lui, pour être capables de ses crimes, et en appréhender une aussi funeste issue. Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le choix d'un homme qui ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant, et qui, par une faute, ou faiblesse humaine, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemples Oedipe et Thyeste, en quoi véritablement je ne comprends point sa pensée. Le premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père, parce qu'il ne le connaît pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage. Néanmoins, comme la signification du mot grec peut s'étendre à une simple erreur de méconnaissance, telle qu'était la sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir quelle passion il nous donne à purger, ni de quoi nous pouvons nous corriger sur son exemple. Mais pour Thyeste, je n'y puis découvrir cette probité commune, ni cette faute sans crime qui le plonge dans son malheur. Si nous le regardons avant la tragédie qui porte son nom, c'est un incestueux qui abuse de la femme de son frère; si nous le considérons dans la tragédie, c'est un homme de bonne foi qui s'assure sur la parole de son frère, avec qui il s'est réconcilié. En ce premier état il est très criminel; en ce dernier, très homme de bien. Si nous attribuons son malheur à son inceste, c'est un crime dont l'auditoire n'est point capable, et la pitié qu'il prendra de lui n'ira point jusqu'à cette crainte qui purge, parce qu'il ne lui ressemble point. Si nous imputons son désastre à sa bonne foi, quelque crainte pourra suivre la pitié que nous en aurons; mais elle ne purgera qu'une facilité de confiance sur la parole d'un ennemi réconcilié, qui est plutôt une qualité d'honnête homme qu'une vicieuse habitude; et cette purgation ne fera que bannir la sincérité des réconciliations. J'avoue donc avec franchise que je n'entends point l'application de cet exemple. J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-là même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent dans le Cid, et en ont causé le grand succès: Rodrigue et Chimène y ont cette probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'autant qu'ils sont passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. Je m'en rapporte à ceux qui en ont vu les représentations: ils peuvent en demander compte au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchés au théâtre, pour reconnaître s'ils en sont venus par là jusqu'à cette crainte réfléchie, et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut qu'il n'ait parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que parce qu'il écrivait après Platon, qui bannit les poètes tragiques de sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il écrivait pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de les bannir des Etats bien policés, il a voulu trouver cette utilité dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la raison même sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui manquait: la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n'étaient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre; et n'y pouvant trouver une utilité solide, hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie se peut passer selon son avis, il en a substitué une qui peut-être n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que Robortel ne les trouve que dans le seul Oedipe, et soutient que ce philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires que leur manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans le Cid, mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous voulons rejeter un coup d'oeil sur cette règle, nous avouerons que le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pas observée. L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien qu'ils n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, ni aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près de périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous corriger sur leur exemple. Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte, parce qu'il n'est pas digne de la première, et que les spectateurs ne sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa punition; mais il serait à propos de mettre quelque distinction entre les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une violence de passion, dont le mauvais succès peut faire effet dans l'âme de l'auditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien amoureux, il peut faire une supercherie à son rival, il peut s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition le peut engager dans un crime ou dans une action blâmable. Il est peu de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de peur de leur rendre leur bien, comme Cléopâtre dans Rodogune; mais il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur cet exemple. Cependant, quelque difficulté qu'il y ait à trouver cette purgation effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons qu'à dire que par cette façon de s'énoncer il n'a pas entendu que ces deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence toutefois, que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du Comte n'en fait aucune dans le Cid, et peut toutefois mieux purger en nous cette sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne purge les attachements de ce violent amour qui les rend à plaindre l'un et l'autre. L'auditeur peut avoir de la commisération pour Antiochus, pour Nicomède, pour Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au contraire, il n'en a point pour Cléopâtre, ni pour Prusias, ni pour Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence; et tout cela proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans Cinna peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute. Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui nous fait pitié, et nous la devons toute à la force de l'exemple. Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même, si nous voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais: Celui-là n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la pitié et ne fait point naître de crainte, et cet autre n'y est pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait point naître de pitié; mais il les rebute, parce, dit-il, qu'ils n'excitent ni pitié ni crainte, et nous donne à connaître par là que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent pas, et que s'ils produisaient l'une des deux, il ne leur refuserait point son suffrage. L'exemple d'Oedipe qu'il allègue me confirme dans cette pensée. Si nous en croyons, il a toutes les conditions requises en la tragédie; néanmoins son malheur n'excite que de la pitié, et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir, et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter; puisqu'il est certain qu'il n'eût jamais tué son père, ni épousé sa mère, si son père et sa mère, à qui l'oracle avait prédit que cela arriverait, ne l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivât. Ainsi non seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette crainte, mais elle ne naîtra que de l'image d'une faute qu'ils ont faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'exprimera en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors de la tragédie. Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière, établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier acteur, comme peut faire Rodrigue dans le Cid, et Placide dans Théodore, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on ne se puisse servir de divers personnages pour faire naître ces deux sentiments, comme dans Rodogune; et même ne porter l'auditeur qu'à l'un des deux, comme dans Polyeucte, dont la représentation n'imprime que de la pitié sans aucune crainte. Cela posé, trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe, ou du moins quelque favorable interprétation , pour n'être pas obligés de condamner beaucoup de poèmes que nous avons vu réussir sur nos théâtres. Il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans l'infortune, parce que, cela étant abominable, il excite plus d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son malheur; il ne veut pas non plus qu'un très méchant y tombe, parce qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui souffre excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre celui qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui, j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la scène des hommes très vertueux ou très méchants dans le malheur. En voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir, parce qu'on n'en voyait pas d'exemples sur les théâtres de son temps. La première est, quand un homme très vertueux est persécuté par un très méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure enveloppé, comme dans Rodogune et dans Héraclius, qu'on n'aurait pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première, et Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre, et que Cléopâtre et Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent, parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de Cléopâtre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme très vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation sur lui, et qui montre plus de faiblesse que de crime dans la persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le rendrait exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire la même chose de Prusias dans Nicomède, et de Valens dans Théodore. L'un maltraite son fils, bien que très vertueux, et l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais tous les deux n'ont que des faiblesses qui ne vont point jusques au crime, et loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devraient braver pour bien agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse politique. Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui fait de si beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne une lumière. Toute action, dit-il, se passe, ou entre des amis, ou entre des ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune commisération, sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un indifférent, cela ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action; mais quand les choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache aux intérêts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt de tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa soeur; c'est ce qui convient merveilleusement à la tragédie. La raison en est claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une personne qui devrait s'intéresser à sa conservation, et qui quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec répugnance. Horace et Curiace ne seraient point à plaindre, s'ils n'étaient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il était poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Antiochus toucherait beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandait le sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât celui de sa mère; ou si, après la mort de son frère, qui lui donne sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avait à se défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse. C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisération, que la proximité du sang et les liaisons d'amour ou d'amitié entre le persécutant et le persécuté, le poursuivant et le poursuivi, celui qui fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites, non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours observée: je ne la vois point dans l'Ajax de Sophocle, ni dans son Philoctète; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci. Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies parfaites, je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent point soient imparfaites: ce serait les rendre d'une nécessité absolue, et me contredire moi-même. Mais par ce mot de tragédies parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières à cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre, bien qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet. Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connaît ou ne le connaît pas, et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse combination de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de tragédies, à qui notre philosophe attribue divers degrés de perfection. On connaît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste sa mère; et la moindre espèce est celle-là. On le fait périr sans le connaître, et on le reconnaît avec déplaisir après l'avoir perdu; et cela, dit-il, ou avant la tragédie, comme Oedipe, ou dans la tragédie, comme l'Alcméon d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse blessé, qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé, selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré d'excellence, quand on est prêt de faire périr un de ses proches sans le connaître, et qu'on le reconnaît assez tôt pour le sauver, comme Iphigénie reconnaît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devait le sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui. Il en cite encore deux autres exemples, de Mérope dans Cresphonte, et de Hellé, dont nous ne connaissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la quatrième espèce de ceux qui connaissent, entreprennent et n'achèvent pas, qu'il dit avoir quelque chose de méchant, et rien de tragique, et en donne pour exemple Hémon qui tire l'épée contre son père dans l'Antigone, et ne s'en sert que pour se tuer lui-même. Mais si cette condamnation n'était modifiée, elle s'étendrait un peu loin, et envelopperait non seulement le Cid, mais Cinna, Rodogune, Héraclius et Nicomède. Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connaissent la personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige, et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette sorte de dénouement pour vicieux; mais quand ils y font de leur côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de ceux qu'ils voulaient perdre, il est hors de doute que cela fait une tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote avoue; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyait point d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'était pas la mode de sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller eux-mêmes de quelque crime, comme Electre, qui se délivre d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère, et lui en facilite les moyens. L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna et son Emilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans l'impuissance, et qu'il faudrait qu'ils n'eussent aucune teinture d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipait toute leur haine. Qu'épargne Cléopâtre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeurait le maître, Nicomède n'irait-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui serait un plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises sans s'en dédire; et ce dernier est forcé de reconnaître son injustice après que le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il voulait agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la faire réussir. Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement, pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute, une espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande, et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père y veut perdre son fils sans le connaître, et ne le regarde que comme indifférent, et peut-être comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou pour l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se découvre assez tôt pour l'empêcher de périr: ce qui part de l'intérêt qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnaissance arrive, elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la chose comme on le souhaitait. Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir contre l'amour, occupe la meilleure partie du poème; et de là naissent les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait Oedipe de sa personne. Je dis de sa personne, parce que le poème entier en excite peut-être autant que le Cid ou que Rodogune; mais il en doit une partie à Dircé, et ce qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode. Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragédies: Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les Italiens l'affectent en la plupart de leurs poèmes, et perdent quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de sentiments pathétiques qui auraient des beautés plus considérables. Cela se voit manifestement en la Mort de Crispe, faite par un de leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli, et imprimée à Rome en l'année 1653. Il n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne reconnaît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin, et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! Les ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de Constantin auraient été bien autres à prononcer un arrêt de mort contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa préoccupation aurait été bien plus sensible à Crispe de la part d'un père que de la part d'un maître; et la qualité de fils, augmentant la grandeur du crime qu'on lui imposait, eût en même temps augmenté la douleur d'en voir un père persuadé. Fauste même aurait eu plus de combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à un adultère; ses remords en auraient été plus animés, et ses désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le P. Stéphonius, jésuite, et comme nos anciens ont traité celui d'Hippolyte; et pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber au-dessous de ceux que je viens de nommer. Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers degrés de perfection pour la tragédie avait une entière justesse de son temps, et en la présence de ses compatriotes; je n'en veux point douter; mais aussi je ne puis empêcher de dire que le goût de notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisait au dernier point à ses Athéniens ne plaît pas également à nos Français; et je ne sais point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a écrit de la poétique. Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si le poète les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en ceux qu'il tire de l'histoire ou de la fable. Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenaient si peu de liberté, qu'ils arrêtaient leurs tragédies autour de peu de familles, parce que ces sortes d'actions étaient arrivées en peu de familles; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur fournissait des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en l'autre discours. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein pouvoir aux poètes par ces paroles: Ils doivent bien user de ce qui est reçu, ou inventer eux-mêmes. Ces termes décideraient la question, s'ils n'étaient point si généraux; mais comme il a posé trois espèces de tragédies, selon les divers temps de connaître et les diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote, pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois. J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de faire périr quelqu'un que l'on connaît, soit qu'on achève, soit qu'on soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la fable. Ces entreprises contre des proches ont toujours quelque chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre; et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on invente ne peut être de mise. Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tué il vienne à le reconnaître pour son père ou pour son frère, et en tombe au désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable, et par conséquent on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son père ou son frère sans le connaître, est si extraordinaire et si éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer à s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple qu'Oedipe; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé, ou en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres. Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si bien de la connaissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à le voir sur la scène. Toute la Métamorphose d'Ovide est manifestement d'invention; on peut en tirer des sujets de tragédie, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des épisodes de même trempe: la raison en est que bien que nous ne devions rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà inventé; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poète le décrit. De tels épisodes toutefois ne seraient pas propres à un sujet historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueraient de rapport avec l'action principale, et seraient moins vraisemblables qu'elle. Les apparitions de Vénus et d'Eole ont eu bonne grâce dans Andromède; mais si j'avais fait descendre Jupiter pour réconcilier Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la conspiration de Cinna, j'aurais fait révolter tout mon auditoire, et cette merveille aurait détruit toute la croyance que le reste de l'action aurait obtenue. Ces dénouements par des Dieux de machine sont fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paraissent historiques, et qui sont vraisemblables à cela près: aussi Aristote ne les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidaient les Athéniens, qui étaient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer montrent suffisamment qu'il serait dangereux pour nous de les imiter en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivait pas chez les Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et à plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit- on m'accorder que nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des saints que les anciens en avaient pour celle de leur Apollon et de leur Mercure: cependant qu'aurait-on dit, si pour démêler Héraclius d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange? Ce poème est entre des chrétiens, et cette apparition y aurait eu autant de justesse que celle des Dieux de l'antiquité dans ceux des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: Non omnia apud priores meliora, sed nostra quoque oetas multa laudis et artium imitanda posteris tulit. Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connaît un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et pour conclure en deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais. Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté: non seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même si ce ne serait point les bannir du théâtre que d'obliger les poètes à en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette nature chez les Grecs, qui n'aient la mine d'avoir été inventés par leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en ait prêté quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si épaisses obscurités, et déterminer si l'Iphigénie in Tauris est de l'invention d'Euripide, comme son Hélène et son Ion, ou s'il l'a prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très malaisé d'en trouver dans l'histoire, soit que tels événements n'arrivent que très rarement, soit qu'ils n'aient pas assez d'éclat pour y mériter une place: celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son père, sur le point qu'il l'allait faire périr, est le seul dont il me souvienne. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer beaucoup de larmes. L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes assez formels par Aristote, lorsqu'il dit qu'il ne faut point changer les sujets reçus, et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un autre qu'Oreste, ni Eriphyle par un autre qu'Alcméon. Cette décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque tempérament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir. L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est besoin d'y suppléer pour remplir le poème; et même il y a quelque apparence de présumer que la mémoire de l'auditeur, qui les aura lues autrefois, ne s'y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge; ce qu'il ne manquerait pas de faire s'il voyait que nous changeassions l'action principale. Cette falsification serait cause qu'il n'ajouterait aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit aisément tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement à l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de preuve à ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traitée tous deux, mais chacun avec un noeud et un dénouement tout à fait différents l'un de l'autre; et c'est cette différence qui empêche que ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux; mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle, ou si difficile à représenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien donner à la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément. C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste à la vue du peuple. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les croire, aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau et de Cadmus en serpent, dont la représentation presque impossible excite la même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur: Quoecumque ostendis mihi sic, incredulus odi. Je passe plus outre, et pour exténuer ou retrancher cette horreur dangereuse d'une action historique, je voudrais la faire arriver sans la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopâtre eut tué Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son retour de la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qu'il en était, la contraignit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un parricide par un autre parricide; on eût pris aversion pour Antiochus, et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même, voyant que sa haine et sa noire perfidie allaient être découvertes, s'empoisonne dans son désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des hommes; d'autre côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de l'amitié qu'on avait pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce changement, puisque Cléopâtre périt par le même poison qu'elle présente à Antiochus. Phocas était un tyran, et sa mort n'était pas un crime; cependant il a été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat. J'ai beaucoup osé dans Nicomède: Prusias son père l'avait voulu faire assassiner dans son armée; sur l'avis qu'il en eut par les assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit assassiner lui-même. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide, j'ai cru que je pouvais me contenter de le rendre maître de la vie de ceux qui le persécutaient, sans le faire passer plus avant. Je ne saurais dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne doivent point être changées. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle est à genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie. Je ne puis même pardonner à Electre, qui passe pour une vertueuse opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avaient droit d'en faire autant dans Rodogune; mais je n'ai osé leur en donner la moindre pensée. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux acteurs n'était pas de l'usage des anciens, et ces républicains avaient une si forte haine des rois, qu'ils voyaient avec plaisir des crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à notre mode, il faudrait qu'Oreste n'eût dessein que contre Egisthe; qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fît remettre la punition aux Dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudrait porter à cet assassin de son père. Ainsi elle mourrait de la main de son fils, comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fît horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeurerait innocent. Le même Aristote nous autorise à eu user de cette manière, lorsqu'il nous apprend que le poète n'est pas obligé de traiter les choses comme elles se sont passées, mais comme elles ont pu ou dû se passer, selon le vraisemblable ou le nécessaire. Il répète souvent ces derniers mots, et ne les explique jamais. Je tâcherai d'y suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me pardonnera si je m'abuse. Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le besoin. C'est un privilège qu'il nous donne, et non pas une servitude qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le nécessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de celui des deux que nous jugerons le plus à propos. Cette liberté du poète se trouve encore en termes plus formels dans le vingt et cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les justifications dont il se peut servir contre la censure: Il faut, dit-il, qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et qu'il les représente ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles ont été, ou comme elles ont dû être: par où il lui donne le choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion commune sur quoi la fable est fondée, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: Si on le reprend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vérité, qu'il réponde qu'il les a écrites comme elles ont dû être; si on lui impute de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en publie l'opinion commune comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la plus grande partie n'a rien de véritable. Et un peu plus bas: Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passées de la manière qu'il décrit; néanmoins elles se sont passées effectivement de cette manière, et par conséquent il est hors de faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là quelque risque d'un plus faible succès; mais nous ne péchons que contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas contre les règles du théâtre. Je fais une seconde remarque sur ces termes de vraisemblable et de nécessaire, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce philosophe, qui tantôt dit, selon le nécessaire ou le vraisemblable, et tantôt selon le vraisemblable ou le nécessaire. D'où je tire une conséquence, qu'il y a des occasions où il faut préférer le vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le dernier dans les propositions alternatives y est placé comme un pis aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre, et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier. Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux choses dans les actions qui composent la tragédie. La première consiste en ces actions mêmes, accompagnées des inséparables circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première, le vraisemblable est à préférer au nécessaire; et le nécessaire au vraisemblable, dans la seconde. Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable, sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en l'autre Discours que pour conserver l'unité de lieu, nous faisons parler souvent des personnes dans une place publique, qui vraisemblablement s'entretiendraient dans une chambre; et je m'assure que si on racontait dans un roman ce que je fais arriver dans le Cid, dans Polyeucte, dans Pompée, ou dans le Menteur, on lui donnerait un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée. L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette nécessité; et la Suivante, Cinna, Théodore, et Nicomède, n'ont point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps, comme ces autres poèmes. Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de la représentation, qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de personnages tout à la fois, de peur que les uns ne demeurent sans action, ou troublent celle des autres. Le roman n'a aucune de ces contraintes: il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou rêver, dans une chambre, dans une forêt, en place publique, selon qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre, où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune liberté de se départir de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune raison ni excuse légitime pour s'en écarter. Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une autre façon qu'il ne se passerait dans un roman n'a point de vraisemblance, à le bien prendre, et se doit ranger entre les actions nécessaires. L'Horace en peut fournir quelques exemples: l'unité de lieu y est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisait un roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai employées, ferait-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à l'ouverture du second, Curiace paraît dans cette même salle pour l'en congratuler. Dans le roman, il aurait fait cette congratulation au même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux pour cette conjouissance; mais il est nécessaire pour le théâtre; et à moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur père, de leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire paraître tous à la fois. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût aisément venu à bout; mais sur la scène il a fallu les séparer, pour y mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout à fait vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille, outrées de déplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur chambre, où le roman les ferait demeurer et y recevoir la nouvelle du combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs, Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable, comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même chose, et que le roman placerait ses personnages ailleurs qu'en cette salle, s'ils en étaient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin de chaque acte. Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne regarde que les actions en elles-mêmes. Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de l'autre: le nécessaire y est à préférer au vraisemblable, non que cette liaison ne doive toujours être vraisemblable, mais parce qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevoir. Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poème s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie essentielle du poème, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez dans Cinna des exemples de ces deux sortes de liaisons: j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre. Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour qu'il a pour Emilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna: ces remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce que Cinna pouvait demeurer dans la fermeté, et arriver à son but, qui est d'épouser Emilie. Il la consulte dans cette irrésolution: cette consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans son aveu, il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'était proposé, et par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production nécessaire d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable. Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et du nécessaire, je fais encore une réflexion sur les actions qui composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de trois sortes, selon que nous le jugeons à propos: les unes suivent l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les dernières doivent toujours être nécessaires. Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. Tout ce qui s'est fait manifestement s'est pu faire, dit Aristote, parce que, s'il ne s'était pu faire, il ne se serait pas fait. Ce que nous ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité, n'a pas cette prérogative. Nous avons une pente naturelle, ajoute ce philosophe, à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se faire; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre croyable. A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est une chose manifestement possible dans la bienséance, et qui n'est ni manifestement vraie ni manifestement fausse. On en peut faire deux divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en ordinaire et extraordinaire. Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade, compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César, après la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence avec Pompée, ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium, bien qu'à parler en termes généraux il soit vraisemblable que, dans une guerre civile, après une grande bataille, les chefs des partis contraires se réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux l'un et l'autre. Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention. On n'y peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisais un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je choisisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la fausseté serait toute visible; et c'en serait une encore plus palpable si je plaçais Rome à deux lieues de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un même jour. Il y a des choses sur qui le poète n'a jamais aucun droit. Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites; mais il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes, ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur situation était dès le commencement du monde; nous devons présumer qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire le marque; et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes. Ainsi un homme serait ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais l'histoire est des choses qui passent, et qui succédant les unes aux autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en échappe beaucoup à la connaissance de ceux qui l'écrivent. Aussi n'en peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la vie. Je n'en excepte pas même les Commentaires de César, qui écrivait sa propre histoire, et devait la savoir tout entière. Nous savons quels pays arrosaient le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et d'éloignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu à l'autre. C'est de cette façon que Barclay en a usé dans son Argenis, où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes les personnes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son invention aussi bien que leurs actions. Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve le poète excusable quand il pèche contre un autre art que le sien, comme contre la médecine ou contre l'astrologie. A quoi je réponds qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là au but de son art, auquel il n'aurait pu arriver autrement; encore avoue-t-il qu'il pèche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pécher point du tout. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je ferais distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son théâtre, tels que sont la médecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et les arts sans la connaissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne saurait établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la géographie et la chronologie. Comme il ne saurait représenter aucune action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est inexcusable s'il fait paraître de l'ignorance dans le choix de ce lieu et de ce temps où il la place. Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps, parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui. Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé par un moins subtil que lui; l'autre d'un faible qui se bat contre un plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus faible est la plus équitable. Il semble alors que la justice du ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs une croyance d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi la victoire du Cid contre le Comte se trouverait dans la vraisemblance extraordinaire, quand elle ne serait pas vraie. Il est vraisemblable, dit notre docteur, que beaucoup de choses arrivent contre le vraisemblable; et puisqu'il avoue par là que ces effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerais mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité. On peut m'objecter que le même philosophe dit qu'au regard de la poésie on doit préférer l'impossible croyable au possible incroyable, et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit manifestement possible pour être croyable, puisque selon Aristote il y a des choses impossibles qui sont croyables. Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y a des choses impossibles en elles-mêmes qui paraissent aisément possibles, et par conséquent croyables, quand on les envisage d'une autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passées comme nous les représentons, puisqu'elles se sont passées autrement, et qu'il n'est pas au pouvoir de Dieu même de rien changer au passé; mais elles paraissent manifestement possibles quand elles sont dans la vraisemblance générale, pourvu qu'on les regarde détachées de l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit de contraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans Nicomède est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir son père sans le voir, et que ses frères du second lit étaient en otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans Héraclius ne l'est pas moins, puisqu'il n'était pas fils de Maurice, et que bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de l'Afrique, dont il était gouverneur, et ne le vit peut-être jamais. On ne prend point néanmoins pour incroyables les incidents de ces deux tragédies; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la mettent aisément à quartier pour se plaire à leur représentation, parce qu'ils sont dans la vraisemblance générale, bien qu'ils manquent de la particulière. Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses métamorphoses est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion commune, et par cette vieille traditive qui nous a accoutumés à en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle, et de joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente, quand le titre du poème le prépare à n'y voir rien que d'impossible en effet: il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se persuader du reste. Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable, il est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce qui regarde la poésie, n'est autre chose que le besoin du poète pour arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs. Cette définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec , qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à parvenir à quelque chose. Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme offensé, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, qu'il faut préférer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur dépendance l'une de l'autre. Je pense m'être déjà assez expliqué là-dessus; je n'en dirai pas davantage. Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. Pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles actions et d'exténuer l'horreur des funestes. Ce sont des nécessités d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté, et si brillantes, qu'elles éblouissent. Surtout il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout à fait que d'en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans l'unité de jour et de lieu; et comme cela est d'une nécessité absolue et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux articles que sur celui des embellissements. Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette sorte de violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas jusqu'à l'impossible. Il est de beaux sujets où on ne la peut éviter; et un auteur scrupuleux se priverait d'une belle occasion de gloire, et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osait s'enhardir à les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les faire aller plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerais en ce cas un conseil que peut-être il trouverait salutaire: c'est de ne marquer aucun temps préfix dans son poème, ni aucun lieu déterminé où il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur aurait plus de liberté de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'était point fixée par ces marques; et il pourrait ne s'apercevoir pas de cette précipitation, si elles ne l'en faisaient souvenir, et n'y appliquaient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans le Cid, qu'il voulait que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de combattre don Sanche: je l'avais fait pour montrer que la pièce était dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si j'avais fait résoudre ce combat sans en désigner l'heure, peut-être n'y aurait-on pas pris garde. Je ne pense pas que dans la comédie le poète ait cette liberté de presser son action, par la nécessité de la réduire dans l'unité de jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: ou nécessaires, comme pour la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de l'une et celles de l'autre. Celles de la comédie partent de personnes communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies, qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez Plaute et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de leur représentation; mais dans la tragédie les affaires publiques sont mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes illustres qu'on y fait paraître; il y entre des batailles, des prises de villes, de grands périls, des révolutions d'Etats; et tout cela va malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à ce qui se passe sur la scène. Si vous me demandez jusqu'où peut s'étendre cette liberté qu'a le poète d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance, par la considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire une réponse précise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilège peut avoir lieu, il doit être plus ou moins resserré, selon que les sujets sont plus ou moins connus. Il m'était beaucoup moins permis dans Horace et dans Pompée, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans Rodogune et dans Nicomède, dont peu de gens savaient les noms avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on y peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire, et tous les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que ce qu'on en conserve dans le même poème. C'est ainsi qu'il faut entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement: Ficta voluptatis causa sint proxima veris, et non pas en porter la signification jusqu'à celles qui peuvent trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du sujet qu'on traite. Le même Horace décide la question, autant qu'on la peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours: ... Dabiturque licentia sumpta pudenter. Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point besoin de grâce que d'en recevoir. Discours des trois unités d'action, de jour, et de lieu Les deux discours précédents, et l'examen des pièces de théâtre que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant d'occasions d'expliquer ma pensée sur ces matières, qu'il m'en resterait peu de chose à dire, si je me défendais absolument de répéter. Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste, dans la comédie, en l'unité d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on tombe nécessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un second; et l'éclaircissement d'un intrique ne met point les acteurs en repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mémoire ne me fournit point d'exemples anciens de cette multiplicité de périls attachés l'un à l'autre qui ne détruit point l'unité d'action; mais j'en ai marqué la duplicité indépendante pour un défaut dans Horace et dans Théodore, dont il n'est point besoin que le premier tue sa soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre après avoir échappé la prostitution; et je me trompe fort si la mort de Polyxène et celle d'Astyanax, dans la Troade de Sénèque, ne font la même irrégularité. En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le poète choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et une fin; et ces trois parties non seulement sont autant d'actions qui aboutissent à la principale, mais en outre chacune d'elles en peut contenir plusieurs avec la même subordination. Il n'y doit avoir qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les intervalles qui les séparent, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne paraissent point sur le théâtre; mais il est nécessaire que chaque acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui qui le suit. Si vous me demandiez ce que fait Cléopâtre dans Rodogune, depuis qu'elle a quitté ses deux fils au second acte jusqu'à ce qu'elle rejoigne Antiochus au quatrième, je serais bien empêché à vous le dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour régner, et dérober Rodogune à la haine envenimée de leur mère. On en voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une après l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche d'exécuter au cinquième. Dans le Menteur, tout l'intervalle du troisième au quatrième vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes, parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même si elle se montre. Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre, mais seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien de ce qu'a fait Cléopâtre depuis le second acte jusques au quatrième, parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important pour l'action principale que je prépare; mais je fais connaître, dès le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle d'entre ces deux derniers à tuer Séleucus, parce que cette mort fait une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le poète n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions particulières qui amènent à la principale: il doit choisir celles qui lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et cacher les autres derrière la scène, pour les faire connaître au spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites par celles qui les précèdent, et que toutes aient leur source dans la protase que doit fermer le premier acte. Cette règle, que j'ai établie dès le premier Discours, bien qu'elle soit nouvelle et contre l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En voici le premier: Il y a grande différence, dit-il, entre les événements qui viennent les uns après les autres, et ceux qui viennent les uns à cause des autres. Les Maures viennent dans le Cid après la mort du Comte, et non pas à cause de la mort du Comte; et le pêcheur vient dans Don Sanche après qu'on soupçonne Carlos d'être le prince d'Aragon, et non pas à cause qu'on l'en soupçonne; ainsi tous les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel, et porte en termes exprès, que tout ce qui se passe dans la tragédie doit arriver nécessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a précédé. La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parlé en l'examen de la Suivante, est un grand ornement dans un poème, et qui sert beaucoup à former une continuité d'action par la continuité de la représentation; mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une règle. Les anciens ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes; ce qui la rendait bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples du mépris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'Ajax, dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la scène qui le précède, ni avec celle qui le suit; l'autre est du troisième acte de l'Eunuque de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a aucune communication avec Chrémès et Pythias, qui sortent du théâtre quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus négligé cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur celles de Buchanan, de Grotius et de Heinsius, dont j'ai parlé dans l'examen de Polyeucte, pour en demeurer d'accord. Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauraient plus voir une scène détachée sans la marquer pour un défaut: l'oeil et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y ait pu faire de réflexion. Le quatrième acte de Cinna demeure au-dessous des autres par ce manquement; et ce qui n'était point une règle autrefois l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique. J'ai parlé de trois sortes de liaisons dans cet examen de la Suivante: j'ai montré aversion pour celles de bruit, indulgence pour celles de vue, estime pour celles de présence et de discours; et dans ces dernières j'ai confondu deux choses qui méritent d'être séparées. Celles qui sont de présence et de discours ensemble ont sans doute toute l'excellence dont elles sont capables; mais il en est de discours sans présence, et de présence sans discours, qui ne sont pas dans le même degré. Un acteur qui parle à un autre d'un lieu caché, sans se montrer, fait une liaison de discours sans présence, qui ne laisse pas d'être fort bonne; mais cela arrive fort rarement. Un homme qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui souvent a mauvaise grâce, et tombe dans une affectation mendiée, plutôt pour remplir ce nouvel usage qui passe en précepte, que pour aucun besoin qu'en puisse avoir le sujet. Ainsi dans le troisième acte de Pompée, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre, seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopâtre. Ammon fait la même chose au quatrième d'Andromède, en faveur de Phinée, qui se retire à la vue du Roi et de toute sa cour, qu'il voit arriver. Ces personnages qui deviennent muets lient assez mal les scènes, où ils ont si peu de part qu'ils n'y sont comptés pour rien. Autre chose est quand ils se tiennent cachés pour s'instruire de quelque secret d'importance par le moyen de ceux qui parlent, et qui croient n'être entendus de personne; car alors l'intérêt qu'ils ont à ce qui se dit, joint à une curiosité raisonnable d'apprendre ce qu'ils ne peuvent savoir d'ailleurs, leur donne grande part en l'action malgré leur silence; mais, en ces deux exemples, Ammon et Achorée mêlent une présence si froide aux scènes qu'ils écoutent, qu'à ne rien déguiser, quelque couleur que je leur donne pour leur servir de prétexte, ils ne s'arrêtent que pour les lier avec celles qui les précèdent, tant l'une et l'autre pièce s'en peut aisément passer. Bien que l'action du poème dramatique doive avoir son unité, il y faut considérer deux parties: le noeud et le dénouement. Le noeud est composé, selon Aristote, en partie de ce qui s'est passé hors du théâtre avant le commencement de l'action qu'on y décrit et en partie de ce qui s'y passe; le reste appartient au dénouement. Le changement d'une fortune en l'autre fait la séparation de ces deux parties. Tout ce qui le précède est de la première; et ce changement avec ce qui le suit regarde l'autre. Le noeud dépend entièrement du choix et de l'imagination industrieuse du poète; et l'on n'y peut donner de règle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses selon le vraisemblable ou le nécessaire, dont j'ai parlé dans le second Discours; à quoi j'ajoute un conseil, de s'embarrasser le moins qu'il lui est possible de choses arrivées avant l'action qui se représente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne sont pas attendues, et qu'elles gênent l'esprit de l'auditeur, qui est obligé de charger sa mémoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans auparavant, pour comprendre ce qu'il voit représenter; mais celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrière le théâtre, depuis l'action commencée, font toujours un meilleur effet, parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosité, et font partie de cette action qui se représente. Une des raisons qui donne tant d'illustres suffrages à Cinna pour le mettre au-dessus de ce que j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, celle qu'il fait de sa conspiration à Emilie étant plutôt un ornement qui chatouille l'esprit des spectateurs qu'une instruction nécessaire de particularités qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mémoire pour l'intelligence de la suite. Emilie leur fait assez connaître dans les deux premières scènes qu'il conspirait contre Auguste en sa faveur; et quand Cinna lui dirait tout simplement que les conjurés sont prêts au lendemain, il avancerait autant pour l'action que par les cent vers qu'il emploie à lui rendre compte, et de ce qu'il leur a dit, et de la manière dont ils l'ont reçu. Il y a des intriques qui commencent dès la naissance du héros, comme celui d'Héraclius; mais ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à l'attention du spectateur, et l'empêchent souvent de prendre un plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent. Dans le dénouement je trouve deux choses à éviter, le simple changement de volonté, et la machine. Il n'y a pas grand artifice à finir un poème, quand celui qui a fait obstacle aux desseins des premiers acteurs, durant quatre actes, en désiste au cinquième, sans aucun événement notable qui l'y oblige: j'en ai parlé au premier Discours, et n'y ajouterai rien ici. La machine n'a pas plus d'adresse quand elle ne sert qu'à faire descendre un Dieu pour accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans l'Oreste: ce prince et son ami Pylade, accusés par Tyndare et Ménélas de la mort de Clytemnestre, et condamnés à leur poursuite, se saisissent d'Hélène et d'Hermione: ils tuent ou croient tuer la première, et menacent d'en faire autant de l'autre, si on ne révoque l'arrêt prononcé contre eux. Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorité absolue ordonne qu'Oreste épouse Hermione, et Pylade Electre; et de peur que la mort d'Hélène n'y servît d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione épousât Oreste qui venait de tuer sa mère, il leur apprend qu'elle n'est pas morte, et qu'il l'a dérobée à leurs coups, et enlevée au ciel dans l'instant qu'ils pensaient la tuer. Cette sorte de machine est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste de la pièce, et fait un dénouement vicieux. Mais je trouve un peu de rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en même rang le char dont Médée se sert pour s'enfuir de Corinthe après la vengeance qu'elle a prise de Créon. Il me semble que c'en est un assez grand fondement que de l'avoir faite magicienne, et d'en avoir rapporté dans le poème des actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-là. Après ce qu'elle a fait pour Jason à Colchos, après qu'elle a rajeuni son père Eson depuis son retour, après qu'elle a attaché des feux invisibles au présent qu'elle a fait à Créuse, ce char volant n'est point hors de la vraisemblance; et ce poème n'a point besoin d'autre préparation pour cet effet extraordinaire. Sénèque lui en donne une par ce vers, que Médée dit à sa nourrice: Tuum quoque ipsa corpus binc mecum avebam; et moi, par celui-ci qu'elle dit à Egée: "Je vous suivrai demain par un chemin nouveau." Ainsi la condamnation d'Euripide, qui ne s'y est servi d'aucune précaution, peut être juste, et ne retomber ni sur Sénèque, ni sur moi; et je n'ai point besoin de contredire Aristote pour me justifier sur cet article. De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une portion, mais non pas si égale qu'on n'en réserve plus pour le dernier que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier qu'aux autres. On peut même ne faire autre chose dans ce premier que peindre les moeurs des personnages, et marquer à quel point ils en sont de l'histoire qu'on va représenter. Aristote n'en prescrit point le nombre; Horace le borne à cinq; et bien qu'il défende d'y en mettre moins, les Espagnols s'opiniâtrent à l'arrêter à trois, et les Italiens souvent la même chose. Les Grecs les distinguaient par le chant du choeur, et comme je trouve lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs poèmes ils le faisaient chanter plus de quatre fois, je ne voudrais pas répondre qu'ils ne les poussassent jamais au-delà de cinq. Cette manière de les distinguer était plus incommode que la nôtre; car ou l'on prêtait attention à ce que chantait le choeur, ou l'on n'y en prêtait point: si l'on y en prêtait, l'esprit de l'auditeur était trop tendu, et n'avait aucun moment pour se délasser; si l'on n'y en prêtait point, son attention était trop dissipée par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte commençait, il avait besoin d'un effort de mémoire pour rappeler en son imagination ce qu'il avait déjà vu, et en quel point l'action était demeurée. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodités: l'esprit de l'auditeur se relâche durant qu'ils jouent, et réfléchit même sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu'il lui a plu ou déplu; et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les idées si récentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention. Le nombre des scènes dans chaque acte ne reçoit aucune règle; mais comme tout l'acte doit avoir une certaine quantité de vers qui proportionne sa durée à celle des autres, on y peut mettre plus ou moins de scènes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut, s'il se peut, y rendre raison de l'entrée et de la sortie de chaque acteur; surtout pour la sortie je tiens cette règle indispensable, et il n'y a rien de si mauvaise grâce qu'un acteur qui se retire du théâtre seulement parce qu'il n'a plus de vers à dire. Je ne serais pas si rigoureux pour les entrées. L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Emilie commencer Cinna sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le théâtre pour y venir. Ainsi je dispenserais volontiers de cette rigueur toutes les premières scènes de chaque acte, mais non pas les autres, parce qu'un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y doit entrer qui n'ait sujet de parler à lui, ou du moins qui n'ait lieu de prendre l'occasion quand elle s'offre. Surtout lorsqu'un acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, il doit absolument ou faire juger qu'il reviendra bientôt quand il sort la première fois, comme Horace dans le second acte et Julie dans le troisième de la même pièce, ou donner raison en rentrant pourquoi il revient sitôt. Aristote veut que la tragédie bien faite soit belle et capable de plaire sans le secours des comédiens, et hors de la représentation. Pour faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gêner son esprit que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est obligé de se faire pour la concevoir et se la représenter lui-même dans son esprit diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serais d'avis que le poète prît grand soin de marquer à la marge les menues actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur ôteraient même quelque chose de leur dignité, s'il se ravalait à les exprimer. Le comédien y supplée aisément sur le théâtre; mais sur le livre on serait assez souvent réduit à deviner, et quelquefois même on pourrait deviner mal, à moins que d'être instruit par là de ces petites choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens; mais il faut m'avouer aussi que faute de l'avoir pratiqué, ils nous laissent beaucoup d'obscurités dans leurs poèmes, qu'il n'y a que les maîtres de l'art qui puissent développer; encore ne sais-je s'ils en viennent à bout toutes les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions à suivre entièrement leur méthode, il ne faudrait mettre aucune distinction d'actes ni de scènes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pièces, ni si à la fin d'un acte un acteur se retire pour laisser chanter le choeur, ou s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni leurs interprètes n'ont daigné nous en donner un mot d'avis à la marge. Nous avons encore une autre raison particulière de ne pas négliger ce petit secours comme ils ont fait: c'est que l'impression met nos pièces entre les mains des comédiens qui courent les provinces, que nous ne pouvons avertir que par là de ce qu'ils ont à faire, et qui feraient d'étranges contretemps, si nous ne leur aidions par ces notes. Ils se trouveraient bien embarrassés au cinquième acte des pièces qui finissent heureusement, et où nous rassemblons tous les acteurs sur notre théâtre; ce que ne faisaient pas les anciens: ils diraient souvent à l'un ce qui s'adresse à l'autre, principalement quand il faut que le même acteur parle à trois ou quatre l'un après l'autre. Quand il y a quelque commandement à faire à l'oreille, comme celui de Cléopâtre à Laonice pour lui aller querir du poison, il faudrait un a parte pour l'exprimer en vers, si l'on se voulait passer de ces avis en marge; et l'un me semble beaucoup plus insupportable que les autres, qui nous donnent le vrai et unique moyen de faire, suivant le sentiment d'Aristote, que la tragédie soit aussi belle à la lecture qu'à la représentation, en rendant facile à l'imagination du lecteur tout ce que le théâtre présente à la vue des spectateurs. La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristote, que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup. Ces paroles donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de douze: ce sont deux opinions dont chacune a des partisans considérables; et pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps, que non seulement je leur accorderais les vingt-quatre heures entières, mais je me servirais même de la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les pousserais sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre les rigueurs, odia restringenda, favores ampliandi; et je trouve qu'un auteur est assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos anciens d'aller jusqu'à l'impossible. Euripide, dans les Suppliantes, fait partir Thésée d'Athènes avec une armée, donner une bataille devant les murs de Thèbes, qui en étaient éloignés de douze ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis qu'il est parti jusqu'à l'arrivée du messager qui vient faire le récit de sa victoire, Ethra et le choeur n'ont que trente-six vers à dire. C'est assez bien employé un temps si court. Eschyle fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore toute autre. Il était demeuré d'accord avec Clytemnestre sa femme que sitôt que cette ville serait prise, il le lui ferait savoir par des flambeaux disposés de montagne en montagne, dont le second s'allumerait incontinent à la vue du premier, le troisième à la vue du second, et ainsi du reste; et par ce moyen elle devait apprendre cette grande nouvelle dès la même nuit. Cependant à peine l'a-t-elle apprise par ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le navire, quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire, ait été aussi vite, que l'oeil à découvrir ces lumières. Le Cid et Pompée, où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités. Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et auraient raison, si elle n'était fondée que sur l'autorité d'Aristote; mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui sert d'appui. Le poème dramatique est une imitation, ou pour en mieux parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et ressemblerait parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en demandait pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du poème dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois pas que Rodogune en demande guère davantage, et peut-être qu'elles suffiraient pour Cinna. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le dérèglement, et de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'ait plus ses dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection. Surtout je voudrais laisser cette durée à l'imagination des auditeurs, et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avait besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu forcée comme au Cid, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poème par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le puisse trouver aisément, si on y veut prendre garde, sans y appliquer l'esprit malgré soi. Dans les actions même qui n'ont point plus de durée que la représentation, cela serait de mauvaise grâce si l'on marquait d'acte en acte qu'il s'est passé une demi-heure de l'un à l'autre. Je répète ce que j'ai dit ailleurs, que quand nous prenons un temps plus long, comme de dix heures, je voudrais que les huit qu'il faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelle; car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes. J'estime toutefois que le cinquième, par un privilège particulier, a quelque droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans l'impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d'acteurs qui sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et semble demeurer sans action. Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au cinquième d'Héraclius jusqu'à ce qu'Amyntas vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius, dans celui de Nicomède, n'ont pas tout le loisir dont ils auraient besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à la défense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Léonor et de Chimène avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule de cette précipitation, dont peut-être on trouverait plusieurs exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans l'Andrienne. Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrémès. Pamphile y entre, parle à Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette entrée, cette prière, et cette sortie, Simon et Chrémès, qui demeurent sur le théâtre, ne disent que chacun un vers, qui ne saurait donner tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et non pas de parler à lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette inconnue. Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans Cinna et dans Rodogune, le cinquième acte n'a point besoin de ce privilège, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie, on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon, qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en est besoin; mais dans le cinquième, il n'y a point de remise: l'attention est épuisée, et il faut finir. Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse connaître par narration, ou par quelque autre manière plus artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il faut éclaircir, comme Oedipe. Je ne répéterai point que, moins on se charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poème que le choix d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui d'Horace, où deux peuples devaient décider de leur empire par une bataille; celui de Rodogune, d'Andromède, et de Don Sanche. Dans Rodogune, c'est un jour choisi par deux souverains pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le succès de leur amour. Celui d'Andromède et de Don Sanche ne sont pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire, les occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les ait destinés de longue main. Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité du jour, et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse; et si l'on faisait aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourraient représenter Paris et Rouen. Je souhaiterais, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle, suivant le choix qu'on en aurait fait; mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible, qu'il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je l'ai fait voir exact dans Horace, dans Polyeucte et dans Pompée; mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans Polyeucte, ou que les deux qu'on introduit aient tant d'amitié l'une pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être toujours ensemble, comme dans l'Horace, ou qu'il leur puisse arriver comme dans Pompée, où l'empressement de la curiosité naturelle fait sortir de leurs appartements Cléopâtre au second acte, et Cornélie au cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même dans Rodogune: Cléopâtre et elle ont des intérêts trop divers pour expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrais en dire ce que j'ai dit de Cinna, où en général tout se passe dans Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié chez Emilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie serait dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de Cléopâtre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que Cléopâtre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y serait mal placé. Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse être présent. La même chose se rencontre dans Héraclius. Le premier acte serait fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans l'appartement de cette princesse de la perte de son frère. Nos anciens, qui faisaient parler leurs rois en place publique, donnaient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son Ajax, qui sort du théâtre afin de trouver un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est sorti que pour en choisir un autre. Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans tous nos poèmes: autrement il faudrait prononcer contre beaucoup de ceux que nous voyons réussir avec éclat. Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de sujets, j'accorderais très volontiers que ce qu'on ferait passer en une seule ville aurait l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville tout entière, cela serait un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison d'Emilie. Le Menteur a les Tuileries et la place Royale dans Paris, et la Suite fait voir la prison et le logis de Mélisse dans Lyon. Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je voudrais qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna; l'autre, que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela aiderait à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevrait pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le reconnaissent que par force, quand il est trop visible, comme dans le Menteur et la Suite, où les différentes décorations font reconnaître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait. Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le quatrième acte de Rodogune, et le troisième d'Héraclius, où j'ai déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui parlent en l'un et en l'autre. Les jurisconsultes admettent des fictions de droit; et je voudrais, à leur exemple, introduire des fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne serait ni l'appartement de Cléopâtre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans Héraclius; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements, à qui j'attribuerais deux privilèges: l'un, que chacun de ceux qui y parleraient fût présumé y parler avec le même secret que s'il était dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice, qu'elle devrait mander pour parler à elle; et dans le quatrième Cléopâtre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devrait aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première scène fixerait le reste de cet acte, si l'on n'apportait ce tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu. Beaucoup de mes pièces en manqueront si l'on ne veut point admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir, quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je n'ai pu y en réduire que trois: Horace, Polyeucte et Pompée. Si je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs d'être sévères; mais s'ils voulaient donner dix ou douze poèmes de cette nature au public, ils élargiraient peut-être les règles encore plus que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par l'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions, ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les miens. Mélite Comédie Adresse A Monsieur de Liancour MONSIEUR, Mélite serait trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnaissance de tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu'il était avantageux d'en taire le nom, quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si faibles commencements qu'au loisir qu'il fallait au monde pour apprendre que vous en faisiez état, ni des progrès si peu attendus qu'à votre approbation, que chacun se croyait obligé de suivre après l'avoir sue. C'est de là, monsieur, qu'est venu tout le bonheur de Mélite; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, CORNEILLE. Au lecteur Je sais bien que l'impression d'une pièce en affaiblit la réputation: la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas, elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessous doivent être fort mauvaises. Argument Eraste, amoureux de Mélite, la fait connaître à son ami Tircis, et, devenu peu après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de Chloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et les suasions d'Eraste, de quitter Chloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection, Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant Cliton, ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle à Eraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Eraste, saisi de remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon de sa fourbe, et obtient de ces deux amants Chloris, qui ne voulait plus de Philandre après sa légèreté. Examen Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les règles, puisque je ne savais pas alors qu'il y en eût. Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençaient à se produire, et qui n'étaient pas plus réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui était en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'était fait de plus beau jusques alors, et me fit connaître à la cour. Ce sens commun, qui était toute ma règle, m'avait fait trouver l'unité d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avait donné assez d'aversion de cet horrible dérèglement qui mettait Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans une seule ville. La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisait une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avait jamais vu jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc. Celle-ci faisait son effet par l'humeur enjouée de gens d'une condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et de Térence, qui n'étaient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce dont le noeud n'avait aucune justesse. Eraste y fait contrefaire des lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais entretenue, dont il ne connaît point l'écriture, et qui lui défend de l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu raisonnable, il renonce à une affection dont il était assuré, et qui était prête d'avoir son effet. Eraste n'est pas moins ridicule que lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui serait toutefois inutile à son dessein, s'il ne savait de certitude que Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse, et qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir. Cette prétention d'Eraste ne pouvait être supportable à moins d'une révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir par une même facilité de croyance à la vue de ce caractère inconnu. Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir devraient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La folie d'Eraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnais dès lors en mon âme; mais comme c'était un ornement de théâtre qui ne manquait jamais de plaire, et se faisait souvent admirer, j'affectai volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je tiendrais encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Eraste fait connaître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il lui a faite et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un dénouement. Tout le cinquième acte peut passer pour inutile. Tircis et Mélite se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la supposition des lettres; et ils pouvaient l'avoir su de Chloris à qui Philandre l'avait dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte retire Eraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et fait son mariage avec Chloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence, qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la coutume de ce temps-là, qui était de marier tout ce qu'on introduisait sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part avec un ressentiment ridicule dont on ne craint pas l'effet, ne soit point achevé, et qu'il lui fallait quelque cousine de Mélite ou quelque soeur d'Eraste pour le réunir avec les autres. Mais dès lors je ne m'assujettissais pas tout à fait à cette mode, et je me contentai de faire voir l'assiette de son esprit sans prendre soin de le pourvoir d'une autre femme. Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut; il y a de plus une inégalité d'intervalle entre les actes qu'il faut éviter. Il doit s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième, il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à cette chaleur qui jette Eraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais même si les personnages qui paraissent deux fois dans un même acte (posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs), je ne sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de l'autre, que les acteurs aient lieu de ne pas s'entreconnaître. Au premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour s'effectuer; mais je voudrais que, pour mettre les choses dans leur justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît en sorte que chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que ce qu'il en faut pour sa représentation. Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et pour peu que le lecteur ait d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste. Acteurs Eraste, amoureux de Mélite. Tircis, ami d'Eraste et son rival. Philandre, amant de Chloris. Mélite, maîtresse d'Eraste et de Tircis. Chloris, soeur de Tircis. Lisis, ami de Tircis. Cliton, voisin de Mélite. La Nourrice de Mélite. La scène est à Paris. Acte premier Scène première Scène première. - Eraste, Tircis Eraste Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable; Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable: Le change serait juste, après tant de rigueur; Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; Elle a sur tous mes sens une entière puissance; Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence, Et je ménage en vain dans un éloignement Un peu de liberté pour mon ressentiment; D'un seul de ses regards l'adorable contrainte Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, Et par un si doux charme aveugle ma raison, Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte, Qu'il ranime soudain mon espérance morte, Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, Et soutient mon amour contre sa cruauté; Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme, Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir, Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir. Tircis Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable! Pour paraître éloquent tu te feins misérable: Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs Je saurais adoucir les traits de tes malheurs? Ne t'imagine pas qu'ainsi, sur ta parole, D'une fausse douleur un ami te console; Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris. Eraste Son gracieux accueil et ma persévérance Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence: Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir; Et n'étant point connus, on n'y peut compatir. Tircis En étant bien reçu, du reste que t'importe? C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte. Eraste Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux: Elle souffre aisément mes soins et mon service; Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher, C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. Tircis Ne dissimulons point; tu règles mieux ta flamme, Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme. Eraste Quoi! tu sembles douter de mes intentions? Tircis Je crois malaisément que tes affections, Sur l'éclat d'un beau teint qu'on voit si périssable, Règlent d'une moitié le choix invariable. Tu serais incivil, de la voir chaque jour Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour; Mais d'un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons, Que les meilleurs partis... Eraste Trêve de ces raisons; Mon amour s'en offense, et tiendrait pour supplice De recevoir des lois d'une sale avarice: Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, Et trouve en sa personne un assez grand trésor. Tircis Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. Ces visages d'éclat sont bons à cajoler, C'est là qu'un apprenti doit s'instruire à parler; J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance; Tous ces discours de livre alors sont de raison: Il faut feindre des maux, demander guérison, Donner sur le phébus, promettre des miracles, Jurer qu'on brisera toutes sortes d'obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un. Eraste Passe pour des beautés qui sont dans le commun; C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Chrysolithe: Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. Malgré tes sentiments, il me faut accorder Que le souverain bien n'est qu'à la posséder. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage. Tircis Tu le prends d'un h ut ton, et je crois qu'au besoin Ce discours emphatique irait encor bien loin. Pauvre amant, je te plains qui ne sais pas encore Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser. Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, Qu'une femme, fût-elle entre toutes choisie, On en voit en six mois passer la fantaisie. Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité; Au premier qui lui parle, ou jette l'oeil sur elle, Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle; Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori, Un charme pour tout autre, et non pour un mari. Eraste Ces caprices honteux et ces chimères vaines Ne sauraient ébranler des cervelles bien saines; Et quiconque a su prendre une fille d'honneur N'a point à redouter l'appât d'un suborneur. Tircis Peut-être dis-tu vrai, mais ce choix difficile Assez et trop souvent trompe le plus habile; Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau, Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme! Perdre pour des enfants le repos de son âme! Voir leur nombre importun remplir une maison! Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison! Eraste Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle; Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé: Toi-même, qui fais tant le cheval échappé, Nous te verrons un jour songer au mariage. Tircis Alors ne pense pas que j'épouse un visage: Je règle mes désirs suivant mon intérêt. Si Doris me voulait, toute laide qu'elle est, Je l'estimerais plus qu'Aminte et qu'Hippolyte; Son revenu chez moi tiendrait lieu de mérite: C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens Pour l'amour conjugal a de puissants liens: La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine, Echauffent bien le coeur, mais non pas la cuisine; Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours. Une amitié si longue est fort mal assurée Dessus des fondements de si peu de durée. L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur; Et tu ne peux trouver de si douces caresses Dont le goût dure autant que celui des richesses. Eraste Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis, A peine pourrais-tu conserver ton avis. Tircis La raison en tous lieux est également forte. Eraste L'essai n'en coûte rien; Mélite est à sa porte; Allons, et tu verras dans ses aimables traits Tant de charmants appas, tant de brillants attraits, Que tu seras forcé toi-même à reconnaître Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être. Tircis Allons, et tu verras que toute sa beauté Ne saura me tourner contre la vérité. Scène II Eraste, Mélite, Tircis Eraste De deux amis, madame, apaisez la querelle. Un esclave d'amour le défend d'un rebelle, Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé, Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. Comme, dès le moment que je vous ai servie, J'ai cru qu'il était seul la véritable vie, Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord. Je me suis donc piqué contre sa médisance Avec tant de malheur, ou tant d'insuffisance, Que des droits si sacrés et si pleins d'équité N'ont pu se garantir de sa subtilité, Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre, Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. Mélite Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouverait, En ce mépris d'amour, qui le seconderait. Tircis Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime, Et ne fait de l'amour une plus haute estime, Je plains les malheureux à qui vous en donnez, Comme à d'étranges maux par leur sort destinés. Mélite Ce reproche sans cause avec raison m'étonne: Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. Les moyens de donner ce que je n'eus jamais? Eraste Ils vous sont trop aisés; et par vous désormais La nature pour moi montre son injustice A pervertir son cours pour me faire un supplice. Mélite Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur. Eraste Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur. Mélite Il est rare qu'on porte avec si bon visage L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage. Eraste Votre charmant aspect suspendant mes douleurs, Mon visage du vôtre emprunte les couleurs. Mélite Faites mieux; pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. Eraste Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir; Et vous n'en conservez que faute de vous voir. Mélite Eh quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces? Eraste Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces? De si frêles sujets ne sauraient exprimer Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer; Et quand vous en voudrez croire leurs impuissances, Cette légère idée et faible connaissance Que vous aurez par eux de tant de raretés Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. Mélite Voilà trop vous tenir dans une complaisance Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux. Eraste Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes. Tircis Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part Reconnaître les dons que le ciel vous départ. Eraste Voyez que d'un second mon droit se fortifie. Mélite Voyez que son secours montre qu'il s'en défie. Tircis Je me range toujours d'avec la vérité. Mélite Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté. Tircis Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. Mais cessez de chercher ces refuites frivoles; Et prenant désormais des sentiments plus doux, Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous. Mélite Un ennemi d'amour me tenir ce langage! Accordez votre bouche avec votre courage; Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas. Tircis J'ai connu mon erreur auprès de vos appas. Il vous l'avait bien dit. Eraste Ainsi donc, par l'issue Mon âme sur ce point n'a point été déçue? Tircis Si tes feux en son coeur produisaient même effet, Crois-moi, que ton bonheur serait bientôt parfait. Mélite Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire, Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; Mais je pourrais bientôt à m'entendre flatter Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. Excusez ma retraite. Eraste Adieu, belle inhumaine, De qui seule dépend, et ma joie, et ma peine. Mélite Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos, Et laissez votre esprit et le mien en repos. Scène III Eraste, Tircis Eraste Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme? Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme? Tircis Que veux-tu que j'en die? Elle a je ne sais quoi Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible, Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible; Tout autre que Tircis mourrait pour la servir. Eraste Confesse franchement qu'elle a su te ravir, Et que tu ne veux pas prendre pour cette belle Avec le nom d'amant le titre d'infidèle. Rien que notre amitié ne t'en peut détourner; Mais ta muse du moins, facile à suborner, Avec plaisir déjà prépare quelques veilles A de puissants efforts pour de telles merveilles. Tircis En effet, ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas. Eraste Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime? Tircis Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. Eraste Mais si sans y penser tu te trouvais surpris? Tircis Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits. J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes; C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson, Mais j'en connais, sans plus, la cadence et le son. Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre: Tu le pourras donner comme venant de toi. Eraste Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi, Verra ma passion pour le moins en peinture. Je doute néanmoins qu'en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments. Tircis Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, Si jamais un tel crime entre dans mon courage! Eraste Adieu. Je suis content, j'ai ta parole en gage, Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir. Tircis, seul. En matière d'amour rien n'oblige à tenir; Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. Scène IV Philandre, Chloris Philandre Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr; Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir. Chloris Ne m'épouvante point; à ta mine, je pense Que le pardon suivra de fort près cette offense, Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. Philandre Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour. Chloris J'eusse osé le gager, qu'ainsi par quelque ruse Ton crime officieux porterait son excuse. Philandre Ton adorable objet, mon unique vainqueur, Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire: J'examine ton teint dont l'éclat me surprit, Les traits de ton visage et ceux de ton esprit; Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme. Chloris Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme, Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger A chérir ta Chloris, et jamais ne changer. Philandre Ta beauté te répond de ma persévérance, Et ma foi qui t'en donne une entière assurance... Chloris Voilà fort doucement dire que, sans ta foi, Ma beauté ne pourrait te conserver à moi. Philandre Je traiterais trop mal une telle maîtresse De l'aimer seulement pour tenir ma promesse: Ma passion en est la cause et non l'effet; Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait, Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage De quoi rendre constant l'esprit le plus volage. Chloris Ne m'en conte point tant de ma perfection: Tu dois être assuré de mon affection; Et tu perds tout l'effort de ta galanterie, Si tu crois l'augmenter par une flatterie. Une fausse louange est un blâme secret: Je suis belle à tes yeux, il suffit, sois discret; C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. Philandre Tu sais adroitement adoucir mon martyre. Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens, A peine mon esprit ose croire mes sens, Toujours entre la crainte et l'espoir en balance; Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, Mes imperfections nous éloignant si fort, Qu'oserais-je prétendre en ce peu de rapport? Chloris Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue, Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue, Me mette sur la langue un babil affété, Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté: Au contraire, je veux que tout le monde sache Que je connais en toi des défauts que je cache. Quiconque avec raison peut être négligé A qui le veut aimer est bien plus obligé. Philandre Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable? Chloris Sans doute; et qu'aurais-tu qui me fût comparable? Philandre Regarde dans mes yeux, et reconnais qu'en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi. Chloris C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. Philandre Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait, Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait, Et qui, tout aussitôt que tu t'es fait paraître, Afin de te mieux voir, s'est mis à la fenêtre. Chloris Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant, Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant; Et nos feux tout pareils ont mêmes étincelles. Philandre Ainsi, chère Chloris, nos ardeurs mutuelles, Dedans cette union prenant un même cours, Nous préparent un heur qui durera toujours. Cependant, en faveur de ma longue souffrance... Chloris Tais-toi, mon frère vient. Scène V Tircis, Philandre, Chloris Tircis Si j'en crois l'apparence, Mon arrivée ici fait quelque contretemps. Philandre Que t'en semble, Tircis? Tircis Je vous vois si contents, Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble Du divertissement que vous preniez ensemble, De moins sorciers que moi pourraient bien deviner Qu'un troisième ne fait que vous importuner. Chloris Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes, Puisqu'un hymen sacré promis ces jours passés, Sous ton consentement, les autorise assez. Tircis Ou je te connais mal, ou son heure tardive Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive. Chloris Ta belle humeur te tient, mon frère. Tircis Assurément. Chloris Le sujet? Tircis J'en ai trop dans ton contentement. Chloris Le coeur t'en dit d'ailleurs. Tircis Il est vrai, je te jure; J'ai vu je ne sais quoi... Chloris Dis tout, je t'en conjure. Tircis Ma foi, si ton Philandre avait vu de mes yeux, Tes affaires, ma soeur, n'en iraient guère mieux. Chloris J'ai trop de vanité pour croire que Philandre Trouve encore après moi qui puisse le surprendre. Tircis Tes vanités à part, repose-t'en sur moi Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. Philandre Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie; Ce blasphème à tout autre aurait coûté la vie. Tircis Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint. Chloris Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point? Tircis Non, pas si tôt. Adieu: ma présence importune Te laisse à la merci d'Amour et de la brune. Continuez les jeux que vous avez quittés. Chloris Ne crois pas éviter mes importunités: Ou tu diras le nom de cette incomparable, Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. Tircis Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret. Adieu: ne perds point temps. Chloris O l'amoureux discret! Eh bien? nous allons voir si tu sauras te taire. Philandre (Il retient Chloris, qui suit son frère.) C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère? Chloris Philandre, avoir un peu de curiosité, Ce n'est pas envers toi grande infidélité: Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme. Nous en rirons après ensemble, si tu veux. Philandre Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? Chloris Je ne t'aime pas moins, pour être curieuse, Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse. Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi. Philandre Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi! Acte II Scène première Eraste Je l'avais bien prévu que ce coeur infidèle Ne se défendrait point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris. Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage De sa déloyauté l'infaillible présage; Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j'ai perdu. Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou, si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l'aborder, son discours se confond, Son esprit en désordre à peine me répond; Une réflexion vers le traître qu'elle aime Presque à tous moments le ramène en lui-même; Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. Lors, par le prompt effet d'un changement étrange, Son silence rompu se déborde en louange. Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verraient ses passions; Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, Et tout autre propos lui rend sa rêverie. Cependant, chaque jour aux discours attachés, Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés; Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble; Encor hier sur le soir je les surpris ensemble; Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend. Que cet oeil assuré marque un esprit content! Perds tout respect, Eraste, et tout soin de lui plaire: Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire; Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort Lui montrer en raillant combien elle a de tort. Scène II Eraste, Mélite Eraste Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige; Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion De vous conter l'excès de son affection. Mélite Vous savez que son âme en est fort dépourvue. Eraste Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue, Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir. Mélite Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice. L'amour ainsi qu'à lui me paraît un supplice; Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien. Eraste Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite. Mélite Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. Eraste En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu? Mélite Un peu plus que pour vous. Eraste De vrai, j'ai reconnu, Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage. Mélite Encor si peu que c'est vous étant refusé, Présumez comme ailleurs vous serez méprisé. Eraste Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; Sachant qu'il vous voyait, je m'étais bien douté Que je ne serais plus que fort mal écouté. Mélite Sans que mes actions de plus près j'examine, A la meilleure humeur je fais meilleure mine; Et s'il m'osait tenir de semblables discours, Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours. Eraste Si chaque objet nouveau de même vous engage, Il changera bientôt d'humeur et de langage. Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu Qu'aurait-il à se plaindre, étant si bien reçu? Mélite Eraste, voyez-vous, trêve de jalousie; Purgez votre cerveau de cette frénésie: Laissez en liberté mes inclinations. Qui vous a fait censeur de mes affections? Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte? Eraste Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte, De ce qu'on dit partout du trop de privauté Que déjà vous souffrez à sa témérité. Mélite Ne soyez en souci que de ce qui vous touche. Eraste Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur, Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? Mélite Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu. Souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez. Scène III Eraste C'est là donc ce qu'enfin me gardait ton caprice? C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service? C'est ainsi que mon feu, s'étant trop abaissé, D'un outrageux mépris se voit récompensé? Tu m'oses préférer un traître qui te flatte; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, Et que par la grandeur de mes ressentiments Je laisse aller au jour celle de mes tourments. Un aveu si public qu'en ferait ma colère Enflerait trop l'orgueil de ton âme légère, Et me convaincrait trop de ce désir abject Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet. Je saurai me venger, mais avec l'apparence De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence. Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison. Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant aura peu de durée, Et que, par une adresse égale à tes forfaits, Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite Donnera prompte issue à ce que je médite. A servir qui l'achète il est toujours tout prêt, Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt. Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, Et la pistole en main presser sa diligence. Scène IV Tircis, Chloris Tircis Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet. Chloris C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse? Tircis En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. Vois si tu le connais, et si, parlant pour lui, J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui. Sonnet Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable... Chloris Ah! frère, il n'en faut plus. Tircis Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt. Chloris C'était sans y penser; Achève. Tircis Tais-toi donc, je vais recommencer. Sonnet Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable; Il n'est rien de solide après ma loyauté. Mon feu, comme son teint, se rend incomparable; Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté. Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, Mon coeur à ses traits demeure invulnérable; Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable. C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur, Et que sans être aimé je brûle pour Mélite: Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour. Chloris Tu l'as fait pour Eraste? Tircis Oui, j'ai dépeint sa flamme. Chloris Comme tu la ressens peut-être dans ton âme? Tircis Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur N'a de part en mes vers que celle de rimeur. Chloris Pauvre frère! vois-tu, ton silence t'abuse; De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse: Les tiens m'avaient bien dit, malgré toi, que ton coeur Soupirait sous les lois de quelque objet vainqueur; Mais j'ignorais encor qui tenait ta franchise, Et le nom de Mélite a causé ma surprise Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir Ce que depuis huit jours je brûlais de savoir. Tircis Tu crois donc que j'en tiens? Chloris Fort avant. Tircis Pour Mélite? Chloris Pour Mélite; et, de plus, que ta flamme n'excite Au coeur de cette belle aucun embrasement. Tircis Qui t'en a tant appris? mon sonnet? Chloris Justement. Tircis Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures, Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. Un visage jamais ne m'aurait arrêté, S'il fallait que l'amour fût tout de mon côté. Ma rime seulement est un portrait fidèle De ce qu'Eraste souffre en servant cette belle; Mais quand je l'entretiens de mon affection, J'en ai toujours assez de satisfaction. Chloris Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie; Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. Tircis Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter; Car sitôt que je viens à me représenter Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite, Qu'Eraste s'en offense, et s'oppose à Mélite, Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival; Et, toujours balancé d'un contrepoids égal, J'ai honte de me voir insensible, ou perfide. Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. Chloris Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. Tu présumes par là me le persuader; Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder. A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre. Chacun en son affaire est son meilleur ami, Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi. Tircis Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie, Si rien que ce rival cause ma rêverie! Chloris C'est donc assurément son bien qui t'est suspect; Son bien te fait rêver, et non pas son respect; Et, toute amitié bas, tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse. Tircis Tu devines, ma soeur; cela me fait mourir. Chloris Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir. Depuis quand ton Eraste en tient-il pour Mélite? Tircis Il rend depuis deux ans hommage à son mérite. Chloris Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser? Tircis Presque à chaque moment. Chloris Laisse-le donc jaser. Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne; Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne: Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection, Tu ne dois plus douter de son aversion; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. On prend soudain au mot les hommes de sa sorte, Et sans rien hasarder à la moindre longueur, On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur. Tircis Sa mère peut agir de puissance absolue. Chloris Crois que déjà l'affaire en serait résolue, Et qu'il aurait déjà de quoi se contenter Si sa mère était femme à la violenter. Tircis Ma crainte diminue, et ma douleur s'apaise; Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise. Avec cette lumière et ma dextérité, J'en veux aller savoir toute la vérité. Adieu. Chloris Moi, je m'en vais paisiblement attendre Le retour désiré du paresseux Philandre. Un moment de froideur lui fera souvenir Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. Scène V Eraste, Cliton Eraste, lui donnant une lettre. Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite A dedans ce billet sa passion décrite; Dis-lui que sa pudeur ne saurait plus cacher Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher: Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle; Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; Vois si dans la lecture un peu d'émotion Ne te montrera rien de son intention. Cliton Cela vaut fait, monsieur. Eraste Mais, après ce message, Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, Que tu viennes à bout de sa fidélité. Cliton Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piège; Ma tête sur ce point vous servira de pleige; Mais aussi vous savez... Eraste Oui, va, sois diligent. Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent; Et je n'ai que trop vu par mon expérience... Mais tu reviens bientôt? Cliton Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir, Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. Eraste Comment? Cliton De ce carfour j'ai vu venir Philandre. Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre L'occasion commode à seconder mes coups. Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous. Scène VI Philandre, Eraste, Cliton Philandre (Eraste est caché et les écoute.) Quelle réception me fera ma maîtresse? Le moyen d'excuser une telle paresse? Cliton Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, Expressément chargé de vous rendre ceci. Philandre Qu'est-ce? Cliton Vous allez voir, en lisant cette lettre, Ce qu'un homme jamais n'oserait se promettre. Ouvrez-la seulement. Philandre Va, tu n'es qu'un conteur. Cliton Je veux mourir, au cas qu'on me trouve menteur. Lettre supposée de Mélite à Philandre. Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusqu'à ce qu'elle ait ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement. Eraste, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule. C'est donc la vérité que la belle Mélite Fait du brave Philandre une louable élite, Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu Ce qu'Eraste et Tircis ont en vain débattu? Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; Outre qu'une froideur depuis peu survenue, De tant de voeux perdus ayant su me lasser, N'attendait qu'un prétexte à m'en débarrasser. Philandre Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle? Eraste Il en meurt. Philandre Ce courage à l'amour si rebelle? Eraste Lui-même. Philandre Si ton coeur ne tient plus qu'à demi, Tu peux le retirer en faveur d'un ami; Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: Etant pris une fois, je ne suis plus à prendre. Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant, C'est de m'en revancher par un zèle impuissant; Et ma Chloris la prie, afin de s'en distraire, De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère. Eraste Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Chloris? Philandre Un peu plus de respect pour ce que je chéris. Eraste Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable; Mais enfin à Mélite est-elle comparable? Philandre Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas. J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible... Eraste Avise toutefois, le prétexte est plausible. Philandre J'en serais mal voulu des hommes et des dieux. Eraste On pardonne aisément à qui troue son mieux. Philandre Mais en quoi gît ce mieux? Eraste En esprit, en richesse. Philandre O le honteux motif à changer de maîtresse! Eraste En amour. Philandre Chloris m'aime, et si je m'y connoi, Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi. Eraste Tu te détromperas, si tu veux prendre garde A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde. L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris: L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris; L'une t'aime engagé vers une autre moins belle: L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle, L'une au-dessus des siens te montre son ardeur; Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur: L'une... Philandre Adieu: des raisons de si peu d'importance Ne pourraient en un siècle ébranler ma constance. (Il dit ce vers à Cliton tout bas.) Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. Cliton Disposez librement de mon petit pouvoir. Eraste, seul. Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce; Chloris déjà sur lui n'a presque plus de force: Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, Ruinant tout ensemble, et le frère, et la soeur. Scène VII Tircis, Eraste, Mélite Tircis Eraste, arrête un peu. Eraste Que me veux-tu? Tircis Te rendre Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre. Mélite, au travers d'une jalousie, cependant qu'Eraste lit le sonnet. Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler? Ce jaloux à la fin le pourra quereller; Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent, Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent. Tircis J'y donne une raison de ton sort inhumain. Allons, je le veux voir présenter de ta main A ce charmant objet dont ton âme est blessée. Eraste, lui rendant son sonnet. Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée Fait que je ne saurais pour l'heure m'en charger. Tu trouveras ailleurs un meilleur messager. Tircis, seul. La belle humeur de l'homme! O dieux, quel personnage! Quel ami j'avais fait de ce plaisant visage! Une mine froncée, un regard de travers, C'est le remerciement, que j'aurai de mes vers. Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse, Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse, Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. Je pense l'entrevoir par cette jalousie: Oui, mon âme de joie en est toute saisie. Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler, Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller? Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue! Toutefois tout va bien, la voilà descendue. Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi; Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi. Scène VIII Mélite, Tircis Mélite Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie? Tircis Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie: A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots. Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, S'est échappé de moi. Mélite Sans doute il m'aura vue, Et c'est de là que vient cette fuite imprévue. Tircis Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? Mélite Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé? Tircis J'aimerais beaucoup mieux savoir ce qui se passe, Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce. Mélite Meilleur aucunement qu'Eraste ne voudroit. Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; Il ne saurait souffrir qu'autre que lui m'approche. Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche! Vous ne sauriez me voir sans le désobliger. Tircis Et de tous mes soucis c'est là le plus léger. Toute une légion de rivaux de sa sorte Ne divertirait pas l'amour que je vous porte, Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux. Mélite Aussi le croit-il bien, ou je me trompe. Tircis Et vous? Mélite Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose, Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. Tircis Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir, Il faudrait que nos coeurs n'eussent plus qu'un désir, Et quitter ces discours de volontés sujettes, Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes. Vous-même consultez un moment vos appas; Songez à leurs effets, et ne présumez pas Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême, Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même. Un si digne sujet ne reçoit point de loi, De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. Mélite Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant Je voudrais tout remettre à son commandement; Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis, ce serait trop; tes rares qualités Dispensent mon devoir de ces formalités. Tircis Que d'amour et de joie un tel aveu me donne! Mélite C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne; Mais par là tu peux voir que mon affection Prend confiance entière en ta discrétion. Tircis Vous la verrez toujours dans un respect sincère Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit; Et si vous en voulez un serment par écrit, Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme, Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme. Mélite Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui Mélite veut te croire autant et plus que lui. Je le prends toutefois comme un précieux gage Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage. Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux. Tircis O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux! Acte III Scène première Philandre Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible. Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit, Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit, Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses. Leur attente vaut mieux, Chloris, que tes caresses. Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer. Souvenirs importuns d'une amante laissée, Qui venez malgré moi remettre en ma pensée Un portrait que j'en veux tellement effacer Que le sommeil ait peine à me le retracer, Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie; Et retournant trouver celle qui vous envoie, Dites-lui de ma part pour la dernière fois Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme, Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme, Je souhaite, en faveur de ce reste de foi, Qu'elle puisse gagner au change autant que moi. Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une déesse, Est de tous nos désirs souveraine maîtresse, Dispose de nos coeurs, force nos volontés, Et que par son pouvoir nos destins surmontés Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle; Enfin que tous mes voeux... Scène II Tircis, Philandre Tircis Philandre! Philandre Qui m'appelle? Tircis Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté Ne peut être parfait sans te l'avoir conté. Philandre Tu me fais trop d'honneur par cette confidence. Tircis J'userais envers toi d'une sotte prudence, Si je faisais dessein de te dissimuler Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauraient te celer. Philandre En effet, si l'on peut te juger au visage, Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage, Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend, Que je n'en puis trouver de sujet assez grand; Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent. Tircis Que fera le sujet, si les signes t'étonnent? Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner. C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner. Philandre Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. Tircis Possesseur, autant vaut... Philandre De quoi? Tircis D'une maîtresse Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant De son seul entretien peut ravir un amant; En un mot, de Mélite. Philandre Il est vrai qu'elle est belle: Tu n'as pas mal choisi; mais... Tircis Quoi, mais? Philandre T'aime-t-elle? Tircis Cela n'est plus en doute. Philandre Et de coeur? Tircis Et de coeur, Je t'en réponds. Philandre Souvent un visage moqueur N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite. Tircis Je ne crains rien de tel du côté de Mélite. Philandre Ecoute, j'en ai vu de toutes les façons; J'en ai vu qui semblaient n'être que des glaçons, Dont le feu retenu par une adroite feinte S'allumait d'autant plus qu'il souffrait de contrainte; J'en ai vu, mais beaucoup, qui, sous le faux appas Des preuves d'un amour qui ne les touchait pas, Prenaient du passe-temps d'une folle jeunesse Qui se laisse affiner à ces traits de souplesse, Et pratiquaient sous main d'autres affections: Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions Fussent d'intelligence avec tout le visage. Tircis Et de ce petit nombre est celle qui m'engage; De sa passion je me tiens aussi seur Que tu te peux tenir de celle de ma soeur. Philandre Donc si ton espérance à la fin n'est déçue, Ces deux amours auront une pareille issue? Tircis Si cela n'arrivait, je me tromperais fort. Philandre Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord. Cependant apprends-moi comment elle te traite, Et qui te fait juger son ardeur si parfaite. Tircis Une parfaite ardeur a trop de truchements Par qui se faire entendre aux esprits des amants; Un coup d'oeil, un soupir... Philandre Ces faveurs ridicules Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules. N'as-tu rien que cela? Tircis Sa parole et sa foi. Philandre Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi Les petites douceurs, les aimables tendresses Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses. Quelques lettres du moins te daignent confirmer Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer? Tircis Recherche qui voudra ces menus badinages, Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages; Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi. Philandre Je connais donc quelqu'un plus avancé que toi. Tircis J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre, Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. Eraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux... Philandre Je parle de quelque autre un peu moins malheureux. Tircis Je ne connais que lui qui soupire pour elle. Philandre Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle: Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, Un rival inconnu possède ses amours; Et la dissimulée, au mépris de ta flamme, Par lettres, chaque jour, lui fait don de son âme. Tircis De telles trahisons lui sont trop en horreur. Philandre Je te veux, par pitié, tirer de cette erreur. Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre; Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre. Lettre supposée de Mélite à Philandre. Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par faveur, ou comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces que le ciel lui a refusées. Philandre Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter? Tircis Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter. Philandre La raison? Tircis Le porteur a su combien je t'aime, Et par galanterie il t'a pris pour moi-même, Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis. Philandre Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis, Et pour ton intérêt aimer à te méprendre. Tircis On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu. Philandre Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu; Et puisqu'il est pour toi... Tircis Que ta longueur me tue! Dépêche. Philandre Le voilà que je te restitue. Autre lettre supposée de Mélite à Philandre. Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la soeur ont repu leurs espérances. Philandre Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi? Tircis Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée Sert à ton changement d'un sujet de risée? C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer, D'un parjure si noir ne fait que se moquer? C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes Un amour qui pour moi devait être sans bornes? Suis-moi tout de ce pas; que l'épée à la main Un si cruel affront se répare soudain: Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. Philandre Si, pour te voir trompé, tu te déplais au monde, Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher. Quant à moi, ton trépas me coûterait trop cher. Tircis Quoi! tu crains le duel? Philandre Non; mais j'en crains la suite, Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite; Et du plus beau succès le dangereux éclat Nous fait perdre l'objet et le prix du combat. Tircis Tant de raisonnement et si peu de courage Sont de tes lâchetés le digne témoignage. Viens, ou dis que ton sang n'oserait s'exposer. Philandre Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer, Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite, J'en prendrai, dès ce soir, le congé de Mélite. Adieu. Scène III Tircis Tu fuis, perfide, et ta légèreté T'ayant fait criminel, te met en sûreté! Reviens, reviens défendre une place usurpée: Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée. Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi, A fait choix d'un amant qui valait mieux que moi, Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. Crois-tu qu'on la mérite à force de courir? Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir? O lettres, ô faveurs, indignement placées, A ma discrétion honteusement laissées! O gages qu'il néglige ainsi que superflus! Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus; Je ne sais qui des trois doit rougir davantage: Car vous nous apprenez qu'elle est une volage, Son amant un parjure, et moi sans jugement, De n'avoir rien prévu de leur déguisement: Mais il le fallait bien que cette âme infidèle, Changeant d'affection, prît un traître comme elle; Et que le digne amant qu'elle a su rechercher A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. Cependant j'en croyais cette fausse apparence Dont elle repaissait ma frivole espérance; J'en croyais ses regards, qui, tout remplis d'amour, Etaient de la partie en un si lâche tour. O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, Que tout l'extérieur ne fût que tromperie? Non, non, il n'en est rien; une telle beauté Ne fut jamais sujette à la déloyauté. Faibles et seuls témoins du malheur qui me touche, Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. Mélite me chérit, elle me l'a juré; Son oracle reçu, je m'en tiens assuré. Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables? Caractères trompeurs, vous me contez des fables, Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains: Sa parole a laissé son coeur entre mes mains. A ce doux souvenir ma flamme se rallume: Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume: L'une et l'autre en effet n'ont rien que de léger; Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère; Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère; La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air, Et ces traits de sa plume osent encor parler, Et laissent en mes mains une honteuse image Où son coeur, peint au vif, remplit le mien de rage. Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés D'un excès de douleur se trouvent accablés; Un si cruel tourment me gêne et me déchire, Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre. Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins Ce faux soulagement, en mourant sans témoins. Que mon trépas secret empêche l'infidèle D'avoir la vanité que je sois mort pour elle. Scène IV Chloris, Tircis Chloris Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. Dis-moi la vérité; tu ne me cherchais pas? Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connaître? O dieux! en quel état te vois-je ici paraître! Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards S'élancent incertains presque de toutes parts! Tu manques à la fois de couleur et d'haleine! Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine! Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens? Tircis Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, Avant que d'assouvir l'inexorable envie De mon sort rigoureux qui demande ma vie, Je vais t'assassiner d'un fatal entretien, Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. En nos chastes amours de tous deux on se moque; Philandre... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque. Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler; Lis, et, si tu le peux, tâche à te consoler. Chloris Ne m'échappe donc pas. Tircis Ma soeur, je te supplie... Chloris Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie? Voyons auparavant ce qui te fait mourir, Et nous aviserons à te laisser courir. Tircis Hélas! quelle injustice! Chloris, après avoir lu les lettres qu'il lui a données. Est-ce là tout, fantasque? Quoi! si la déloyale enfin lève le masque, Oses-tu te fâcher d'être désabusé? Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; Apprends que les discours des filles bien sensées Découvrent rarement le fond de leurs pensées Et que, les yeux aidant à ce déguisement, Notre sexe a le don de tromper finement. Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, Que Mélite n'est pas une pièce si rare, Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir; Assez d'autres objets y sauront te ravir. Ne t'inquiète point pour une écervelée Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, Et rend à plaindre ceux qui, flattant ses beautés, Ont assez de malheur pour en être écoutés. Damon lui plut jadis, Aristandre et Géronte; Eraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte. Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours, Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours; Et peut-être déjà (tant elle aime le change) Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits; Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais. Les infidélités sont ses jeux ordinaires; Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien Que le sujet pourquoi tu lui voulais du bien. Tircis Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures? Que ce soient vérités, que ce soient impostures, Tu redoubles mes maux au lieu de les guérir. Adieu: rien que la mort ne peut me secourir. Scène V Chloris Mon frère... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte: Me préserve le ciel d'en user de la sorte! Un volage me quitte, et je le quitte aussi; Je l'obligerais trop de m'en mettre en souci. Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent: Il n'est lors que la joie; elle nous venge mieux; Et la fit-on à faux éclater par les yeux, C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance. Que Philandre à son gré rende ses voeux contents; S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose; Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose; Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement M'avait fait bonne part de son aveuglement. On enchérit pourtant sur ma faute passée; Dans la même folie une autre embarrassée Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, Pour se donner l'honneur de faillir après moi. Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde! A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer, La pauvre fille a cru qu'il valait bien l'aimer, Et sur cette croyance elle en a pris envie: Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie! Si Mélite a failli me l'ayant débauché, Dieux, par là seulement punissez son péché! Elle verra bientôt que sa digne conquête N'est pas une aventure à me rompre la tête: Un si plaisant malheur m'en console à l'instant. Ah! si mon fou de frère en pouvait faire autant, Que j'en aurais de joie, et que j'en ferais gloire! Si je puis le rejoindre, et qu'il me veuille croire, Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. Je me veux toutefois en venger par malice, Me divertir une heure à m'en faire justice; Ces lettres fourniront assez d'occasion D'un peu de défiance et de division. Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière A les jouer tous deux d'une belle manière. En voici déjà l'un qui craint de m'aborder. Scène VI Philandre, Chloris Chloris Quoi! tu passes, Philandre, et sans me regarder? Philandre Pardonne-moi, de grâce; une affaire importune M'empêche de jouir de ma bonne fortune; Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, Me remplissait l'esprit jusqu'à ne te voir pas. Chloris J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime; Je ne pense qu'à toi, j'en parlais en moi-même. Philandre Me veux-tu quelque chose? Chloris Il t'ennuie avec moi; Mais, comme de tes feux, j'ai pour garant ta foi, Je ne m'alarme point. N'était ce qui te presse, Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, Et je t'aurais fait voir quelques vers de Tircis Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. Je viens de les surprendre, et j'y pourrais encore Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore; Mais tu n'a pas le temps: toutefois, si tu veux Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux... Philandre Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure; Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure S'osera dispenser. Chloris Aussi tu me promets, Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais? Autrement, ne crois pas... Philandre, reconnaissant les lettres. Cela s'en va sans dire: Donne, donne-les-moi, tu ne les saurais lire; Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. Chloris, les resserrant. Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; Quelque hautes faveurs que ton mérite obtienne, Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne; Je les garderai mieux, tu peux en assurer La belle qui pour toi daigne se parjurer. Philandre Un homme doit souffrir d'une fille en colère; Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère; Tout exprès je le cherche, et son sang ou le mien... Chloris Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savais rien! Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre, Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre; Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir, Quand tu l'aurais tué, pourrait n'en pas mourir. Philandre L'effet en fera foi, s'il en a le courage. Adieu. J'en perds le temps à parler davantage. Tremble. Chloris J'en ai grand lieu, connaissant ta vertu, Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu. Acte IV Scène première Mélite, la Nourrice La Nourrice Cette obstination à faire la secrète M'accuse injustement d'être trop peu discrète. Mélite Ton importunité n'est pas à supporter: Ce que je ne sais point, te le puis-je conter? La Nourrice Les visites d'Eraste un peu moins assidues Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, Et ce qu'on voit par là de refroidissement Ne fait que trop juger son mécontentement. Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère. Mais je pourrais enfin en croire ma colère, Et pour punition te priver des avis Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis. Mélite C'est à moi de trembler après cette menace, Et toute autre du moins tremblerait à ma place. La Nourrice Ne raillons point. Le fruit qui t'en est demeuré (Je parle sans reproche, et tout considéré) Vaut bien... Mais revenons à notre humeur chagrine; Apprends-moi ce que c'est. Mélite Veux-tu que je devine? Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien. La Nourrice Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie D'une chose deux ans ardemment poursuivie; D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit, et que voit la jeunesse, Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; Le dédain lui messied, ou, quand elle s'en sert, Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. Une heure de froideur, à propos ménagée, Peut rembraser une âme à demi dégagée, Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix. Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde, Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, Leur faire bonne mine et souffrir leurs discours; Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, Et paraissent ensemble entrer en concurrence; Que tout l'extérieur de son visage égal Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède, A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède: Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Eraste avec toi vivrait d'autre façon. Mélite Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage; Il croit que mes regards soient son propre héritage, Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui. La Nourrice J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie Promptement le motif de cette maladie. Mélite Si tu m'avais, nourrice, entendue à demi, Tu saurais que Tircis... La Nourrice Quoi! son meilleur ami! N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connaître? Mélite Il voudrait que le jour en fût encore à naître; Et si d'auprès de moi je l'avais écarté, Tu verrais tout à l'heure Eraste à mon côté. La Nourrice J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde: Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Eraste n'est pas homme à laisser échapper; Un semblable pigeon ne se peut rattraper: Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage. Mélite Le bien ne touche point un généreux courage. La Nourrice Tout le monde l'adore et tâche d'en jouir. Mélite Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. La Nourrice Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite. Mélite Tu le places au rang qui n'est dû qu'au mérite. La Nourrice On a trop de mérite étant riche à ce point. Mélite Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point? La Nourrice Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. Mélite Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable. Un homme dont les biens font toutes les vertus Ne peut être estimé que des coeurs abattus. La Nourrice Est-il quelques défauts que les biens ne réparent? Mélite Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? Etant riche, on méprise assez communément Des belles qualités le solide ornement; Et d'un luxe honteux la richesse suivie Souvent par l'abondance aux vices nous convie. La Nourrice Enfin je reconnais... Mélite Qu'avec tout ce grand bien Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien. La Nourrice Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête; Si ta mère le sait... Mélite Laisse-moi ces soucis, Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis. La Nourrice Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle. Mélite Ta curiosité te met trop en cervelle. Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend; Un meilleur entretien avec elle m'attend. Scène II Chloris, Mélite Chloris Je chéris tellement celles de votre sorte, Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir, Ni même en rien savoir sans les avertir. Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, Je viens vous faire voir que votre affection N'a pas été fort juste en son élection. Mélite Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix; Je renonce à choisir une seconde fois; Et mon affection ne s'est point arrêtée Que chez un cavalier qui l'a trop méritée. Chloris Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins; C'est l'homme qui de tous la mérite le moins. Mélite Si je n'avais de lui qu'une faible assurance, Vous me feriez entrer en quelque défiance; Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer, Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer. Chloris Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime Plus que je ne faisais auparavant son crime. Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, Et vous pouvez juger si je le puis haïr, Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. Mélite Le pousser à me faire une infidélité, C'est assez mal user de cette autorité. Chloris Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige. Mélite Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons! Chloris Quand il n'en aurait point de plus justes raisons, La parole donnée, il faut que l'on la tienne. Mélite Cela fait contre vous; il m'a donné la sienne. Chloris Oui, mais ayant déjà reçu mon amitié, Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié, Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre? Mélite De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, Et c'était à Chloris que je croyais parler. Chloris Vous ne vous trompez pas. Mélite Donc, pour mieux me railler, La soeur de mon amant contrefait ma rivale? Chloris Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime: Mais, sortant d'avec vous, il me conte lui-même Jusqu'aux moindres discours dont votre passion Tâche de suborner son inclination. Mélite Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire? Chloris La pure vérité. Mélite Vraiment, en voulant rire, Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est. Chloris Vous en croirez du moins votre propre écriture. Tenez, voyez, lisez. Mélite Ah, dieux, quelle imposture! Jamais un de ces traits ne partit de ma main. Chloris Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, Que vous persisteriez dans la méconnaissance: Je les vous laisse. Adieu. Mélite Tout beau! mon innocence Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur, Pour faire retomber l'affront sur son auteur. Chloris Vous pensez me duper, et perdez votre peine. Que sert le désaveu, quand la preuve est certaine? A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...? Mélite Ne vous obstinez point à me calomnier; Je veux que si jamais j'ai dit mot à Philandre... Chloris Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; C'est le brave Lisis, qui semble sur le front Porter empreints les traits d'un déplaisir profond. Scène III Lisis, Mélite, Chloris Lisis, à Chloris. Préparez vos soupirs à la triste nouvelle Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; Quittez son entretien, et venez avec moi Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi. Mélite Quoi! son frère au cercueil! Lisis Oui, Tircis, plein de rage De voir que votre change indignement l'outrage, Maudissant mille fois le détestable jour Que votre bon accueil lui donna de l'amour, Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme; Et mes yeux désolés... Mélite Je n'en puis plus; je pâme. Chloris Au secours! au secours! Scène IV Cliton, la Nourrice, Mélite, Lisis, Chloris Cliton D'où provient cette voix? La Nourrice Qu'avez-vous, mes enfants? Chloris Mélite, que tu vois... La Nourrice Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface, Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace. Lisis, à Cliton. Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter. Cliton, à Lisis. Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter. Chloris Aidez mes faibles pas; les forces me défaillent, Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent. Scène V Eraste A la fin je triomphe, et les destins amis M'ont donné le succès que je m'étais promis. Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; Et comme si c'était trop peu pour me venger, Philandre et sa Chloris courent même danger. Mais par quelle raison leurs âmes désunies Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? Fuyez de ma pensée, inutiles remords; La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. Chloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère; Et Philandre, si prompt à l'infidélité, N'a que la peine due à sa crédulité. Mais que me veut Cliton, qui sort de chez Mélite? Scène VI Eraste, Cliton Cliton Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, Dont je fus à regret le damnable instrument, A couché de douleur Tircis au monument. Eraste Courage! tout va bien, le traître m'a fait place, Le seul qui me rendait son courage de glace, D'un favorable coup la mort me l'a ravi. Cliton Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi. Eraste Mélite l'a suivi! Que dis-tu, misérable? Cliton Monsieur, il est trop vrai; le moment déplorable Qu'elle a su son trépas, a terminé ses jours. Eraste Ah, ciel! s'il est ainsi... Cliton Laissez là ces discours, Et vantez-vous plutôt que par votre imposture Ces malheureux amants trouvent la sépulture, Et que votre artifice a mis dans le tombeau Ce que le monde avait de parfait et de beau. Eraste Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? Achève tout d'un coup; dis que maîtresse, ami, Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme Sut jamais allumer une pudique flamme, Tout ce que l'amitié me rendit précieux, Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux; Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, Falsifié, trahi, séduit, assassiné: Tu n'en diras encor que la moindre partie. Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! Je ne l'avais pas su, Parques, jusqu'à ce jour, Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; J'ignorais qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames. Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur! Hélas! et fallait-il que ma supercherie Tournât si lâchement tant d'amour en furie! Inutiles regrets, repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus! Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que de ma main propre une âme si fidèle Reçoive... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! Les dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et, pour leur obéir, son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. Je vous entends, grands dieux; c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Elysiens éternisent leurs flammes; C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux, N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j'ose avec mes cris violer ton silence: Je ne te veux qu'un mot. Tircis est-il passé? Mélite est-elle ici?... Mais qu'attends-je? insensé! Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, A qui Caron cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? Parlez, et je promets d'employer mon crédit A vous faciliter ce passage interdit. Cliton Monsieur, que faites-vous? Votre raison, troublée Par l'effort des douleurs dont elle est accablée, Figure à votre vue... Eraste Ah! te voilà, Caron! Dépêche promptement et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. Cliton Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage; Reconnaissez Cliton. Eraste Dépêche, vieux nocher, Avant que ces esprits nous puissent approcher. Ton bateau de leur poids fondrait dans les abîmes; Il n'en aura que trop d'Eraste et de ses crimes. Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi. (Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre.) Scène VII Philandre Présomptueux rival, dont l'absence importune Retarde le succès de ma bonne fortune, As-tu si tôt perdu cette ombre de valeur Que te prêtait tantôt l'effort de ta douleur? Que devient à présent cette bouillante envie De punir ta volage aux dépens de ma vie? Il ne tient plus qu'à toi que tu ne sois content; Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite Se rit impunément de ma vaine poursuite. Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur, En demeurer toujours l'injuste possesseur; Ou que ma patience à la fin échappée (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée), Oubliant le respect du sexe, et tout devoir, Ne laisse point sur elle agir mon désespoir? Scène VIII Eraste, Philandre Eraste Détacher Ixion pour me mettre en sa place, Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. Ai-je, avec même front que cet ambitieux, Attenté sur le lit du monarque des cieux? Vous travaillez en vain, barbares Euménides: Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains Essayons d'écarter ces monstres inhumains. A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines! Ecrasons leurs serpents! chargeons-les de vos chaînes! Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants. Philandre Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens. Eraste, cher ami, quelle mélancolie Te met dans le cerveau cet excès de folie? Eraste Equitable Minos, grand juge des enfers, Voyez qu'injustement on m'apprête des fers! Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre. Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, Que Mélite après lui redouble ce malheur, Que Chloris sans amant ne sait à qui s'en prendre; Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; Lui seul en est la cause et son esprit léger, Qui trop facilement résolut de changer; Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites, La main que vous voyez les a toutes écrites. Philandre Je te laisse impuni, traître; de tels remords Te donnent des tourments pires que mille morts: Je t'obligerais trop de t'arracher la vie; Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie Par les folles horreurs de cette illusion. Ah, grands dieux! que je suis plein de confusion! Scène IX Eraste Tu t'enfuis donc, barbare! et me laissant en proie A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie? Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton. Vous me connaissez mal; dans le corps d'un perfide Je porte le courage et les forces d'Alcide. Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. Une seconde fois le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière. J'irai du fond d'enfer dégager les Titans; Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine. Scène X Lisis, Chloris Lisis N'en doute plus, Chloris, ton frère n'est point mort; Mais ayant su de lui son déplorable sort, Je voulais éprouver, par cette triste feinte, Si celle qu'il adore, aucunement atteinte, Deviendrait plus sensible aux traits de la pitié Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse, Afin que nous puissions découvrir cette ruse, Et que Tircis en soit de tout point éclairci, Sois sûre que dans peu je te le rends ici. Ma parole sera d'un prompt effet suivie: Tu reverras bientôt ce frère plein de vie; C'est assez que je passe une fois pour trompeur. Chloris Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur? Le coeur me le disait. Je sentais que mes larmes Refusaient de couler pour de fausses alarmes, Dont les plus dangereux et plus rudes assauts Avaient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux; Et je n'étudiai cette douleur menteuse Qu'à cause qu'en effet j'étais un peu honteuse Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment. Lisis Après tout, entre nous, confesse franchement, Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, Jusques au désespoir fort rarement se pique: Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs, Qu'il devient souverain à consoler des soeurs. Chloris Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse; Autrement je saurais t'apprendre à discourir. Lisis Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir. Acte V Scène première Cliton, la Nourrice Cliton Je ne t'ai rien celé; tu sais toute l'affaire. La Nourrice Tu m'en as bien conté. Mais se pourrait-il faire Qu'Eraste eût des remords si vifs et si pressants Que de violenter sa raison et ses sens? Cliton Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, Se figurer Caron des traits de mon visage, Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, Me payer à bons coups des droits de son denier? La Nourrice Plaisante illusion! Cliton Mais funeste à ma tête, Sur qui se déchargeait une telle tempête, Que je tiens maintenant à miracle évident Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent. La Nourrice C'était mal reconnaître un si rare service. Eraste, derrière le théâtre. Arrêtez, arrêtez, poltrons! Cliton Adieu, nourrice. Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix; Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. La Nourrice Pour moi, quand je devrais passer pour Proserpine, Je veux voir à quel point sa fureur le domine. Cliton Contente, à tes périls, ton curieux désir. La Nourrice Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir. Scène II Eraste, la Nourrice Eraste En vain je les rappelle, en vain pour se défendre La honte et le devoir leur parlent de m'attendre; Ces lâches escadrons de fantômes affreux Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre. Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi, La peur saisit si bien les ombres et leur roi, Que, se précipitant à de promptes retraites, Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, Pour les favoriser ne roule plus de feux; Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière; Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux, Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, Caron, les bras croisés, dans sa barque s'étonne De ce qu'après Eraste il n'a passé personne. Trop heureux accident, s'il avait prévenu Le déplorable coup du malheur avenu! Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, Et si ce que le ciel me donne ici d'accès Eût de ma trahison devancé le succès! Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre! N'était-ce pas assez pour me réduire en poudre, Que le simple dessein d'un si lâche forfait? Injustes! deviez-vous en attendre l'effet? Ah, Mélite! ah, Tircis! leur cruelle justice Aux dépens de vos jours me choisit un supplice. Ils doutaient que l'enfer eût de quoi me punir Sans le triste secours de ce dur souvenir. Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes, Ne sont auprès de lui que de légères peines; On reçoit d'Alecton un plus doux traitement. Souvenir rigoureux! trêve, trêve un moment! Qu'au moins avant ma mort, dans ces demeures sombres Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres! Use après, si tu veux, de toute ta rigueur; Et si pour m'achever tu manques de vigueur, (Il met la main sur son épée.) Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce, Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici L'ennemi de votre heur qui vous cherchait ici; C'est Eraste, c'est lui qui n'a plus d'autre envie Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: Ainsi le veut le sort; et tout exprès les dieux L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux. La Nourrice Pourquoi permettez-vous que cette frénésie Règne si puissamment sur votre fantaisie? L'enfer voit-il jamais une telle clarté? Eraste Aussi ne la tient-il que de votre beauté; Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière. La Nourrice Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière, Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat. Eraste Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge: Je ne reconnais plus aucun de vos attraits; Jadis votre nourrice avait ainsi les traits, Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, Le poil ainsi grison. O dieux! c'est elle-même. Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi? Y viens-tu rechercher Mélite comme moi? La Nourrice Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte Que la voyant si pâle, il la crut être morte; Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. Au reste, elle est vivante; et peut-être aujourd'hui Tircis, de qui la mort n'était qu'imaginaire, De sa fidélité recevra le salaire. Eraste Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; En vain pour les trouver je rends tant de combats. La Nourrice Votre douleur vous trouble, et forme des nuages Qui séduisent vos sens par de fausses images; Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusions. Eraste Je ne m'abuse point de fausses visions, Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, Et Pluton, de frayeur, en quitter la conduite. La Nourrice Peut-être que chacun s'enfuyait devant vous, Craignant votre fureur et le poids de vos coups. Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place; Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face? Le logis de Mélite et celui de Cliton Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? Quoi! n'y remarquez-vous aucune différence? Eraste De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence, Nourrice; prends pitié d'un esprit égaré Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé: Ma guérison dépend de parler à Mélite. La Nourrice Différez, pour le mieux, un peu cette visite, Tant que, maître absolu de votre jugement, Vous soyez en état de faire un compliment. Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage; Donnez-vous le loisir de changer de visage; Un moment de repos que vous prendrez chez vous... Eraste Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux; Et ma faible raison, de guide dépourvue, Va de nouveau se perdre en te perdant de vue. La Nourrice Si je vous suis utile, allons; je ne veux pas Pour un si bon sujet vous épargner mes pas. Scène III Chloris, Philandre Chloris Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; Me rapaiser jamais passe ton industrie. Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser; Tes protestations ne font que m'offenser: Savante, à mes dépens, de leur peu de durée, Je ne veux point en gage une foi parjurée, Un coeur que d'autres yeux peuvent si tôt brûler, Qu'un billet supposé peut si tôt ébranler. Philandre Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire L'indigne souvenir d'une action si noire; Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents, Etouffez l'ennemi du pardon que j'attends. Mon crime est sans égal; mais enfin, ma chère âme... Chloris Laisse là désormais ces petits mots de flamme, Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. Philandre De grâce, redonnez à l'amitié passée Le rang que je tenais dedans votre pensée Derechef, ma Chloris, par ces doux entretiens, Par ces feux qui volaient de vos yeux dans les miens, Par ce que votre foi me permettait d'attendre... Chloris C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre. Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien Qu'un visage commun, et fait comme le mien, N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte, Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. Mélite a des attraits qui savent tout dompter: Mais elle ne pourrait qu'à peine t'arrêter: Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale; C'est en vain que vers moi ton amour se ravale; Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs. Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs. Philandre Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place; Une autre affection vous rend pour moi de glace. Chloris Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé; Mais je te changerai pour le premier trouvé. Philandre C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. Adieu. Je ne veux plus avoir d'autre espérance, Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir De tant de cruautés le juste repentir. Chloris Adieu. Mélite et moi nous aurons de quoi rire De tous les beaux discours que tu me viens de dire. Que lui veux-tu mander? Philandre Va, dis-lui de ma part Qu'elle, ton frère et toi, reconnaîtrez trop tard Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte. Chloris Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte; Tu nous ferais trembler plus d'un quart d'heure ou deux. Philandre Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux: Je sais trop comme on venge une flamme outragée. Chloris Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée? Par où t'y prendras-tu? de quel air? Philandre Il suffit. Je sais comme on se venge. Chloris Et moi comme on s'en rit. Scène IV Tircis, Mélite Tircis Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés, Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses; Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. Adorables regards, fidèles interprètes Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osait la voix, Nous n'avons plus besoin de votre confidence; L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, Et dédaigne un secours qu'en naissante ardeur Lui faisaient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème! La bouche est impuissante où l'amour est extrême; Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage; Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage. Mais tu ne me dis mot, ma vie! et quels soucis T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? Mélite Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent. Tircis Ah! mon heur, il est vrai, si tes désirs secondent Cet amour qui paraît et brille dans tes yeux, Je n'ai rien désormais à demander aux dieux. Mélite Tu t'en peux assurer; mes yeux, si pleins de flamme, Suivent l'instruction des mouvements de l'âme: On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort A fait sur tous mes sens un véritable effort: On en a vu l'effet, quand, te sachant en vie, De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie: On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée; Si bien qu'à ton retour ta chaste affection Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention. Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire Te sut persuader tellement le contraire, Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu, Jaloux et furieux tu partis de ce lieu. Tircis J'en rougis; mais apprends qu'il n'était pas possible D'aimer comme j'aimais, et d'être moins sensible; Qu'un juste déplaisir ne saurait écouter La raison qui s'efforce à le violenter; Et qu'après des transports de telle promptitude, Ma flamme ne te laisse aucune incertitude. Mélite Tout cela serait peu, n'était que ma bonté T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité, Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable. Tircis Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir, Et qu'on me récompense au lieu de me punir. J'en aimerai l'auteur de cette perfidie; Et si jamais je sais quelle main si hardie... Scène V Chloris, Tircis, Mélite Chloris Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, Cependant qu'une soeur ne se peut consoler, Et que le triste ennui d'une attente incertaine Touchant votre retour la tient encore en peine! Tircis L'amour a fait au sang un peu de trahison; Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte? Chloris L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments, Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments, Mêlés de repentirs... Mélite Qu'à la fin exorable, Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable. Chloris Vous devinez fort mal. Tircis Quoi! tu l'as dédaigné? Chloris Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné. Mélite Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine? Chloris Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: Pour la première fois, il me dupe qui veut; Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut. Mélite C'est-à-dire, en un mot... Chloris Que son humeur volage Ne me tient pas deux fois en un même passage. En vain dessous mes lois il revient se ranger. Il m'est avantageux de l'avoir vu changer Avant que de l'hymen le joug impitoyable, M'attachant avec lui, me rendît misérable. Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que, de ma part, J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. Mélite Mais le peu qu'il voulut me rendre de service Ne lui doit pas porter un si grand préjudice. Chloris Après un tel faux-bond, un change si soudain, A volage, volage, et dédain pour dédain. Mélite Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire. Chloris Et pour l'amour de vous, je n'en ferai que rire, Mélite Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez. Chloris Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez. Mélite Que vous êtes mauvaise! Chloris Un peu plus qu'il ne semble. Mélite Je vous veux toutefois remettre bien ensemble. Chloris Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout Votre dextérité n'en viendrait pas à bout. Scène VI Tircis, la Nourrice, Eraste, Mélite, Chloris Tircis De grâce, mon souci, laissons cette causeuse: Qu'elle soit, à son choix, facile ou rigoureuse, L'excès de mon ardeur ne saurait consentir Que ces frivoles soins te viennent divertir. Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes, A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes, Et ma fidélité, qu'il va récompenser... La Nourrice Vous donnera bientôt autre chose à penser. Votre rival vous cherche, et la main à l'épée, Vient demander raison de sa place usurpée. Eraste, à Mélite. Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel, A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel Rend le jour odieux, et fait naître l'envie De sortir de sa gêne en sortant de la vie. Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon; La mort lui sera douce à l'égal du pardon. Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, Et de qui l'imposture avec de faux écrits A dérobé Philandre aux voeux de sa Chloris. Mélite Eclaircis du seul point qui nous tenait en doute, Que serais-tu d'avis de lui répondre? Tircis Ecoute Quatre mots à quartier. Eraste Que vous avez de tort De prolonger ma peine en différant ma mort! De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice, Ou ma main préviendra votre lente justice. Mélite Voyez comme le ciel a de secrets ressorts Pour se faire obéir malgré nos vains efforts. Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, Avance nos amours au lieu de les détruire: De son fâcheux succès, dont nous devions périr, Le sort tire un remède afin de nous guérir. Donc, pour nous revancher de la faveur reçue, Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue; Obligés désormais de ce que tour à tour Nous nous sommes rendu tant de preuves d'amour, Et de ce que l'excès de ma douleur sincère A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère, Que, cette occasion prise comme aux cheveux, Tircis n'a rien trouvé de contrainte à ses voeux; Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime; Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, Regardez, acceptant le pardon ou l'oubli, Par où votre repos sera mieux établi. Eraste Tout confus et honteux de tant de courtoisie, Je veux dorénavant chérir ma jalousie; Et puisque c'est de là que vos félicités... La Nourrice, à Eraste. Quittez ces compliments, qu'ils n'ont pas mérités; Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance Ils tiennent le passé dans quelque indifférence, N'osant se hasarder à des ressentiments Qui donneraient du trouble à leurs contentements. Mais Chloris qui s'en tait vous la gardera bonne, Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, Saura bien se venger sur vous, à l'avenir, D'un amant échappé qu'elle pensait tenir. Eraste, à Chloris. Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce Celui qui l'en tira pût occuper sa place, Eraste, qu'un pardon purge de son forfait, Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. Mélite répondra de ma persévérance: Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu mon amour irrité Mettre tout en usage en cette extrémité; Et c'est avec raison que ma flamme contrainte De réduire ses feux dans une amitié sainte, Mes amoureux désirs, vers elle superflus, Tournent vers la beauté qu'elle chérit le plus. Tircis Que t'en semble, ma soeur? Chloris Mais toi-même, mon frère? Tircis Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire. Chloris Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi Que mon affection voulut prendre la loi. Tircis Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent, Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens, Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens. Fassent les puissants dieux que par cette alliance Il ne reste entre nous aucune défiance, Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur, Nos ans puissent couler avec plus de douceur! Eraste Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie, Mais ma félicité ne peut être accomplie Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis. Chloris Aimez-moi seulement, et, pour la récompense, On me donnera bien le loisir que j'y pense. Tircis Oui, sous condition qu'avant la fin du jour Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour. Chloris Vous prodiguez en vain vos faibles artifices; Je n'ai reçu de lui ni devoir, ni services. Mélite C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus, Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus; Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnaissance Dont un autre destin m'a mise en impuissance; Accorde cette grâce à nos justes désirs. Tircis Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs. Eraste Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant, Laissez-les disposer de votre sentiment. Chloris En vain en ta faveur chacun me sollicite, J'en croirai seulement la mère de Mélite; Son avis m'ôtera la peur du repentir, Et ton mérite alors m'y fera consentir. Tircis Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre, Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre. La Nourrice (Tous rentrent, et elle demeure seule.) Là, là, n'en riez point; autrefois en mon temps D'aussi beaux fils que vous étaient assez contents, Et croyaient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittais un peu mon dédain ordinaire. A leur compte, mes yeux étaient de vrais soleils Qui répandaient partout des rayons nonpareils; Je n'avais rien en moi qui ne fût un miracle; Un seul mot de ma part leur était un oracle. Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est ceci? Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi! Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte, On ne se moque point des femmes de ma sorte; Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encor où vous pensez. Clitandre Tragédie Adresse A Monseigneur le duc de Longueville MONSEIGNEUR, Je prends avantage de ma témérité; et quelque défiance que j'aie de Clitandre, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les bonnes, qu'on fait paraître plus de manque de jugement à vous les présenter qu'à les concevoir. Cette vérité est si généralement reconnue, qu'il faudrait n'être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur était dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter au roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre grandeur sur la seule reconnaissance de vos vertus: aussi, MONSEIGNEUR, ces considérations m'auraient intimidé, et ce cavalier n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part, si votre permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous était pas tout à fait inconnu. C'est le même qui, par vos commandements, vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvaient contenir deux actes de ce poème encore tout informes et qui n'étaient qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutait point encore son innocence, et ses contentements devaient être en un haut degré, puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui rendaient la possession de sa maîtresse presque infaillible; ses faveurs toutefois ne lui étaient point si chères que celles qu'il recevait de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il espère que vous le garantirez des autres, et que, comme il l'arracha du supplice qui l'allait perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont vous supplie très humblement celui qui n'est pas moins, par la force de son inclination que par les obligations de son devoir, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, CORNEILLE. Préface Pour peu de souvenir qu'on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poème, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d'une même main plus différentes et d'invention et de style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en déduire un petit; et si je m'étais aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerais avoir, en quelque façon, approché de ce que demande Horace au poète qu'il instruit, quand il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle; beaucoup la méprisent: pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connaître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j'aie mieux aimé divertir les yeux qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j'en aie pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su d'ordinaire, ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période, il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer les lumières qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissés à le cultiver. J'honore les modernes sans les envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit à tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en avait su venir à bout; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en détermine ni la province ni le royaume; où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai point laissé que j'aie connues, et j'ai toujours cru que, pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici. Argument Rosidor, favori du roi, était si passionnément aimé de deux des filles de la reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections, toutefois, n'étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle sans Clitandre. Ce cavalier était le mignon du prince, fils unique du roi, qui pouvait tout sur la reine sa mère, dont cette fille dépendait; et de là procédaient les refus de la reine toutes les fois que Rosidor la suppliait d'agréer leur mariage. Ces deux demoiselles, bien que rivales, ne laissaient pas d'être amies, d'autant que Dorise feignait que son amour n'était que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entrait dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue auprès d'elle, elle se donnait plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s'en éloignait que le moins qu'il lui était possible. Cependant la jalousie la rongeait au-dedans, et excitait en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendait de feints témoignages d'amitié. Un jour que le roi, avec toute sa cour, s'était retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée: c'était celle d'un cavalier nommé Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avait été tué en duel, disputant sa maîtresse Daphné contre Eraste. Cette jalouse, dans sa profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avaient rendez-vous dans les bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchait d'être aimé de Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur auprès du roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils avaient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L'heure était la même que Dorise avait donnée à Caliste, à cause que l'un et l'autre voulaient être assez tôt de retour pour se rendre au lever du roi et de la reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n'étaient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avait l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que, retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître, il la lui arrache, passe tout d'un temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu qu'ils sont ses domestiques et qu'il était venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en faiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui allait rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avait jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avait vu son crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'était elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de son forfait, en ce lieu où il était assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui était demeuré dans les cheveux, il la reconnaît et se fait connaître à elle: ses offres de services sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué; elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tourné en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort, et d'étouffer ensemble l'indice de son crime. Rosidor cependant n'avait pu se dérober si secrètement qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venait de monter à cheval avec le prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie en avertir le roi. Le roi, qui ne voulait pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que si Clitandre s'était échappé d'auprès du prince pour aller joindre son rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au roi par la moitié de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang qui le mène jusqu'au lieu où Rosidor et Caliste s'étaient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page: si bien que le roi, ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils s'il attendait son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et redoutant que le prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu'il affectionnait, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui ça qui là cherchent où se cacher: si bien que, demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivait l'épée à la main (c'était Pymante et Dorise). Il était déjà terrassé, et près de recevoir le coup de la mort; mais le prince, ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa mort. Dorise reconnaît le prince, et s'entrelace tellement dans les jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le prince saute aussitôt sur lui, et le désarme: l'ayant désarmé, il crie ses gens, et enfin deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avait consumé trois corps, à ce qu'ils s'imaginaient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise prend occasion de se faire connaître au prince, et de lui déclarer tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l'avait réduit en l'extrémité où il était. Cela lui fait reconnaître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le roi venait de conclure avec la reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu'il serait guéri, dont Caliste était allée porter la nouvelle au blessé; et après que le prince lui eut fait connaître l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avait pensé faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeraient un attentat fait sur leur prince. Le prince obtient un pardon pour Dorise qui lui avait assuré la vie; et la voulant désormais favoriser en propose le mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s'entr'aimer, puisque lui et le prince le désirent, leur donnant jusqu'à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme, Afin de voir alors cueillir en même jour A deux couples d'amants les fruits de leur amour. Examen Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite, m'apprit qu'elle n'était pas dans les vingt et quatre heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du métier la blâmaient de peu d'effets, et de ce que le style en était trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avait les vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière (c'est-à- dire dans ses vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudrait rien du tout; en quoi je réussis parfaitement. Le style en est véritablement plus fort que celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de supportable. Il est mêlé de pointes comme dans cette première; mais ce n'était pas alors un si grand vice dans le choix des pensées, que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution, elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paraissent le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel: mais leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages, attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier, n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le cinquième acte languit, comme celui de Mélite, après la conclusion des épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on devine tout ce qui doit arriver, hormis le mariage de Clitandre avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Eraste, et dont on n'a garde de se défier. Le roi et le prince son fils y paraissent dans un emploi fort au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me suis fait une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable, bien que nouvelle. Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut paraître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme et comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec toutes les trois ensemble. Il paraît comme roi seulement, quand il n'a intérêt qu'à la conservation de son trône ou de sa vie, qu'on attaque pour changer l'Etat, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans Cinna, et Phocas dans Héraclius. Il paraît comme homme seulement quand il n'a que l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour son Etat; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de Pertharite, et les deux reines dans Don Sanche. Il ne paraît enfin que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son Etat ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour régler celui des autres, comme dans ce poème et dans le Cid; et on ne peut désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on ne le donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième ordre. Il peut paraître comme roi et comme homme tout à la fois quand il a un grand intérêt d'Etat et une forte passion tout ensemble à soutenir, comme Antiochus dans Rodogune, et Nicomède dans la tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paraisse comme homme et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de régler ceux des autres sans aucun péril pour son Etat; mais pour voir les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie que j'ai introduits, l'un dans Polyeucte et l'autre dans Théodore. Je dis aucunement, parce que la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui est ce qui les fait paraître comme hommes, agit si faiblement, qu'elle semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa dignité, dont ils font tous deux leur capital; et qu'ainsi on peut dire en rigueur qu'ils ne paraissent que comme gouverneurs qui craignent de se perdre, et comme juges qui, par cette crainte dominante, condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudraient conserver. Les monologues sont trop longs et trop fréquents en cette pièce; c'était une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitaient, et croyaient y paraître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en trouverez point dans Pompée, la Suite du Menteur, Théodore et Pertharite, ni dans Héraclius, Andromède, Oedipe et la Toison d'Or, à la réserve des stances. Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir ce mot, plus de libertinage ici que dans Mélite: il comprend un château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourrait être celui de Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères critiques y demandent. Acteurs Alcandre, roi d'Ecosse. Floridan, fils du roi. Rosidor, favori du roi et amant de Caliste. Clitandre, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné. Pymante, amoureux de Dorise, et dédaigné. Caliste, maîtresse de Rosidor et de Clitandre. Dorise, maîtresse de Pymante. Lysarque, écuyer de Rosidor. Geronte, écuyer de Clitandre. Cléon, gentilhomme suivant la cour. Lycaste, page de Clitandre. Le Geolier. Trois archers. - Trois veneurs. La scène est en un château du roi, proche d'une forêt. Acte premier Scène première Caliste N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte: Dorise m'en a dit le secret rendez-vous Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous; Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, Sitôt que le soleil commencera de luire. Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver! La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. Toutefois, sans raison J'accuse sa paresse: La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse: Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, Ont troublé mon repos avant le point du jour: Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, Etant sans intérêt, est sans impatience. Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci, Ne tarde plus, volage, à te montrer ici; Viens en hâte affermir ton indigne victoire; Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire; Viens signaler ton nom par ton manque de foi. Le jour s'en va paraître; affronteur, hâte-toi. Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure, Ma timide voix tremble à te dire une injure; Si j'écoute l'amour, il devient si puissant, Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent: Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices A mon coeur amoureux firent de bons services, Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir: Le moyen de me plaire est de me décevoir; Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, Vous êtes de mon heur les cruels adversaires. Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, Dissiper une erreur si chère à mon amour, Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. Mais je te parle en vain, et l'aube, de ses rais, A déjà reblanchi le haut de ces forêts. Si je puis me fier à sa lumière sombre, Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre, J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui. Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte Que tu puisses l'entendre à travers cette porte. Scène II Rosidor, Lysarque Rosidor Ce devoir, ou plutôt cette importunité, Au lieu de m'assurer de ta fidélité, Marque trop clairement ton peu d'obéissance. Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; Que retiré du monde et du bruit de la cour, Je puisse dans ces bois consulter mon amour; Que là Caliste seule occupe mes pensées, Et par le souvenir de ses faveurs passées, Assure mon espoir de celles que j'attends; Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps M'instruise des moyens de plaire à cette belle, Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle: Enfin, sans persister dans l'obstination, Laisse-moi suivre ici mon inclination. Lysarque Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène, A me la déguiser vous donne trop de peine. Il ne faut point, monsieur, beaucoup l'examiner: L'heure et le lieu suspects font assez deviner Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame... Vous m'entendez assez. Rosidor Juge mieux de ma flamme, Et ne présume point que je manque de foi A celle que j'adore, et qui brûle pour moi. J'aime mieux contenter ton humeur curieuse, Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas, Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas: J'y vais... Mais pourrais-tu le savoir et le taire? Lysarque Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire? Rosidor Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, Avise à ta retraite. Hier, un cartel reçu De la part d'un rival... Lysarque Vous le nommez? Rosidor Clitandre. Au pied du grand rocher il me doit seul attendre; Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux Mérite d'embraser Caliste de ses feux Lysarque De sorte qu'un second... Rosidor Sans me faire une offense, Ne peut se présenter à prendre ma défense: Nous devons seul à seul vider notre débat. Lysarque Ne pensez pas sans moi terminer ce combat: L'écuyer de Clitandre est homme de courage, II sera trop heureux que mon défi l'engage A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir, Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir. Rosidor Ta volonté suffit; va-t'en donc, et désiste De plus m'offrir une aide à mériter Caliste. Lysarque est seul. Vous obéir ici me coûterait trop cher, Et je serais honteux qu'on me pût reprocher D'avoir su le sujet d'une telle sortie, Sans trouver les moyens d'être de la partie. Scène III Caliste Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité Le fourbe se prévaut de son autorité! Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes! Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes! Il y va cependant, le perfide qu'il est! Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; Et ses lâches désirs l'emportent où l'appelle Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle. Scène IV Caliste, Dorise Caliste Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé. Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance, Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance; Allons, et sans te mettre en peine de m'aider, Ne prends aucun souci que de me regarder. Pour en venir à bout, il suffit de ma rage; D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; Et déjà, dépouillant tout naturel humain, Je laisse à ses transports à gouverner ma main. Vois-tu comme, suivant de si furieux guides, Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, Et comme de fureur tous mes sens animés Menacent les appas qui les avaient charmés? Dorise Modère ces bouillons d'une âme colérée, Ils sont trop violents pour être de durée; Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin. Réserve ton courroux tout entier au besoin; Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, Ses résolutions en deviennent plus molles: En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit. Caliste Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit. Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume, Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter A ce que ma colère a droit d'exécuter. Doris, seule. Si ma ruse est enfin de son effet suivie, Cette aveugle chaleur te va coûter la vie: Un fer caché me donne en ces lieux écartés La vengeance des maux que me font tes beautés. Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme: Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme; Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner. Scène V Pymante, Géronte, sortant d'une grotte, déguisés en paysans. Géronte En ce déguisement on ne peut nous connaître, Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel, Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. Vos voeux, si mal reçus de l'ingrate Dorise, Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise, Ne rencontreront plus aucun empêchement. Mais je m'étonne fort de son aveuglement, Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice. Vos rares qualités... Pymante Au lieu de me flatter, Voyons si le projet ne saurait avorter, Si la supercherie... Géronte Elle est si bien tissue, Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. Clitandre aime Caliste, et comme son rival, Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. Moi que depuis dix ans il tient à son service, D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice; Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main, A son dépit jaloux s'imputera soudain. Pymante Que ton subtil esprit a de grands avantages! Mais le nom du porteur? Géronte Lycaste, un de ses pages. Pymante Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous? Géronte Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: A force de courir il s'est mis hors d'haleine. Scène VI Pymante, Géronte, Lycaste, aussi déguisé en paysan. Pymante Eh bien! est-il venu? Lycaste N'en soyez plus en peine; Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil, Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil. Pymante Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées! (Lycaste les va quérir dans la grotte d'où ils sont sortis.) Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées, Elles ne me font voir à mes pieds étendu Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû! Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre! Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre? Lycaste leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits. Pour notre sûreté, portons-les avec nous, De peur que, cependant que nous serons aux coups, Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture. Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux. Pymante Prends-en donc même soin après la chose faite. Lycaste Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite. Pymante Sus donc! chacun déjà devrait être masqué. Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué. Scène VII Cléon, Lysarque Cléon Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir Que notre jeune prince enlevait à la chasse. Lysarque Tu les as vus passer? Cléon Par cette même place. Sans doute que ton maître a quelque occasion Qui le fait t'éblouir par cette illusion. Lysarque Non, il parlait du coeur; je connais sa franchise. Cléon S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu, Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu. Lysarque A présent il n'a point d'ennemis que je sache; Mais, quelque événement que le destin nous cache, Si tu veux m'obliger, viens, de grâce, avec moi, Que nous donnions ensemble avis de tout au roi. Scène VIII Caliste, Dorise Caliste cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson. Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine, Si nous ne retournons, au lever de la reine. Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus. Dorise, tirant une épée de derrière ce buisson, et saisissant Caliste par le bras. Voici qui va trancher tes soucis superflus; Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie. Caliste, Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter; Mais je te connais trop pour m'en inquiéter, Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie, A les trouver bientôt toute notre industrie. Dorise Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, Dont le récit n'était qu'une embûche à tes jours: Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. Caliste Déloyale! ainsi donc ton courage inhumain... Dorise Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main. Caliste Le reproche honteux d'une action si noire... Dorise Qui se venge en secret, en secret en fait gloire. Caliste T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point? Dorise Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point; C'est assez m'offenser que d'être ma rivale. Scène IX Rosidor, Pymante, Géronte, Lycaste, Caliste, Dorise Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise; et sans la reconnaître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier, et met l'autre en fuite. Rosidor Meurs, brigand! Ah, malheur! cette branche fatale A rompu mon épée. Assassins... Toutefois, J'ai de quoi me défendre une seconde fois. Dorise, s'enfuyant. N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes? Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes! Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher. Caliste C'est lui-même de vrai. Rosidor! Ah! je pâme, Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. Adieu, mon cher espoir. Rosidor, après avoir tué Géronte. Celui-ci dépêché, C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? Marche sans emprunter d'ailes de ton effroi: Je ne cours point après des lâches comme toi. Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être? Ah, ciel! le masque ôté me les fait trop connaître! Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; Celui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs; Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime. Et ces deux reconnus, je douterais en vain De celui que sa fuite a sauvé de ma main. Trop indigne rival, crois-tu que ton absence Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, Un désaveu démente et tes gens et ton seing? Ne le présume pas; sans autre conjecture. Je te rends convaincu de ta seule écriture, Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au roi. Mais quel piteux objet se vient offrir à moi? Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? C'est Caliste elle-même! Ah, dieux, injustes dieux! Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, Votre faveur barbare a conservé ma vie! Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie: La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres. Je ne veux point devoir mes déplorables jours A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. O vous qui me restez d'une troupe ennemie Pour marques de ma gloire et de son infamie, Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux, Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux! Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. Eh quoi! ce bel objet, mon aimable vainqueur, Avait-il seul le droit de me blesser au coeur? Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, L'ayant si mal traité, respecte son image? Noires divinités, qui tournez mon fuseau, Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau? Insensé que je suis! en ce malheur extrême, Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même; Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée; C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée; Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée; Et sa lame, timide à procurer mon bien, Au sang des assassins n'ose mêler le mien. Ma faiblesse importune à mon trépas s'oppose; En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose; Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer; J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer: L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste. Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste, Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. Voyez, dieux inhumains, que, malgré votre envie, L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, Qu'une âme désormais suffit à deux amants. Caliste Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments? Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde? Rosidor O merveilleux effet d'une amour sans seconde! Caliste Exécrable assassin qui rougis de son sang, Dépêche comme à lui de me percer le flanc, Prends de lui ce qui reste. Rosidor Adorable cruelle, Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle? Caliste Ne m'en fais point un crime; encor pleine d'effroi, Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi. J'avais si bien gravé là-dedans ton image, Qu'elle ne voulait pas céder à ton visage. Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir, Enviait à mes yeux le bonheur de te voir. Mais quel secours propice a trompé mes alarmes? Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? Rosidor Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux, Où je te vois mourir et revivre à mes yeux? Caliste Quand l'amour une fois règne sur un courage... Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village, Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; Là, j'aurai tout loisir de te le raconter, Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne. Rosidor Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne; Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant, Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. Caliste Il donne en même temps une aide à ta faiblesse, Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse, Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui A tes pas chancelants pourra servir d'appui. Acte II Scène première Pymante, masqué. Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices, Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, Afin de mieux frapper, des chemins inconnus? Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante? Fournissez de raison, destins, qui me démente; Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir A partager si mal entre eux votre pouvoir? Lui rendre contre moi l'impossible possible Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, C'est prêter un miracle à son bras sans secours, Pour conserver son sang au péril de mes jours. Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite; A peine en m'y jetant moi-même je l'évite; Loin de laisser la vie, il a su l'arracher; Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: Toute votre faveur, à son aide occupée, Trouve à le mieux armer en rompant son épée, Et ressaisit ses mains, par celles du hasard, L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard. O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage! Ainsi donc un rival pris à mon avantage Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer! Son bonheur qui me brave ose l'en retirer, Lui donne sur mes gens une prompte victoire, Et fait de son péril un sujet de sa gloire! Retournons animés d'un courage plus fort, Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. Sortez de vos cachots, infernales Furies; Apportez à m'aider toutes vos barbaries; Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. J'avais de point en point l'entreprise tramée, Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée; Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain N'a que de la faiblesse; il y faut votre main. En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle; En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle: La terre vous refuse un passage à sortir. Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir; N'attends pas que Mercure avec son caducée M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée; N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité, Ajoute l'infamie à tant de lâcheté; Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice Aux projets avortés d'un si noir artifice. Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit: La terre n'entend point la douleur qui me presse; Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même; Et, si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. Passe pour villageois dans un lieu si fatal; Et réservant ailleurs la mort de ton rival, Fais que d'un même habit la trompeuse apparence Qui le mit en péril, te mette en assurance. Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. Ce damnable instrument de mon traître artifice, Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice, Et ce fer qui tantôt, inutile en ma main, Que ma fureur jalouse avait armée en vain, Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. (Il jette son masque et son épée dans la grotte.) Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, N'en produisez non plus de soupçons que d'effets. Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, Tant que... Scène II Lysarque, Pymante, Archers Lysarque Mon grand ami! Pymante Monsieur? Lysarque Viens çà; dis-nous, N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups? Pymante Non, monsieur. Lysarque Ou l'un d'eux se sauver à la fuite? Pymante Non, monsieur. Lysarque Ni passer dedans ces bois sans suite? Pymante Attendez, il y peut avoir quelque huit jours... Lysarque Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; Réponds précisément. Pymante Pour aujourd'hui, je pense... Toutefois, si la chose était de conséquence, Dans le prochain village on saurait aisément... Lysarque Donnons jusques au lieu, c'est trop d'amusement. Pymante, seul. Ce départ favorable enfin me rend la vie Que tant de questions m'avaient presque ravie. Cette troupe d'archers aveugles en ce point, Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point; Bien que leur conducteur donne assez à connaître Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux D'aussi près de la mort que je me voyais d'eux. Que j'aime ce péril, dont la vaine menace Promettait un orage, et se tourne en bonace, Ce péril qui ne veut que me faire trembler, Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler! Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, J'ai leur crédulité sous ces habits trompée! De sorte qu'à présent deux corps désanimés Termineront l'exploit de tant de gens armés, Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, Et le faire l'auteur de cette lâcheté, Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté! Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque, Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque; Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du roi, Où je verrai tantôt avec effronterie Clitandre convaincu de ma supercherie. Scène III Lysarque, Archers Lysarque regarde les corps de Géronte et de Lycaste. Cela ne suffit pas; il faut chercher encor, Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie Des soupçons que j'avais touchant cette partie, Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. Premier Archer Pourrait-elle en douter? Ces deux corps reconnus Font trop voir le succès de toute l'entreprise. Lysarque Et qu'en présumes-tu? Premier Archer Que malgré leur surprise, Leur nombre avantageux, et leur déguisement, Rosidor de leurs mains se tire heureusement, Lysarque Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures; Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures, Et présume plutôt que son bras valeureux Avant que de mourir s'est immolé ces deux. Premier Archer Mais où serait son corps? Lysarque Au creux de quelque roche, Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, De qui le seul aspect rend le crime éclairci. Second Archer, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor. Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde? Lysarque Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort. Second Archer Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte. Lysarque Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez Promptement ces deux corps que nous avons trouvés. (Lysarque et cet archer rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.) Scène IV Floridan, Clitandre, Page Floridan, parlant à son page. Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse; Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, Clitandre m'entretient de ses travaux passés. Qu'au reste, les veneurs, allant sur leurs brisées, Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées; Qu'ils prennent connaissance, et pressent mollement, Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement. (Le page rentre.) Achève maintenant l'histoire commencée De ton affection si mal récompensée. Clitandre Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur; J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste Dans ses cruels mépris incessamment persiste; C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi, Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi. Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices. Floridan Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, Ton courage demeure insensible aux mépris; Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme Rétabli ta raison, ou dissipé ta flamme. Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs Etouffent en naissant la révolte des coeurs; Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, Murmurant de son mal, en adore la cause. Floridan Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir, Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la reine Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine; Mais son commandement dans peu, si tu le veux, Te met, à ma prière, au comble de tes voeux. Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle. Clitandre Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, Dont un autre a charmé les inclinations, J'ai toujours du respect pour ses perfections, Et je serais marri qu'aucune violence... Floridan L'amour sur le respect emporte la balance. Clitandre Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs; Je ne la veux gagner qu'à force de services. Floridan Tandis, tu veux donc vivre en d'éternels supplices? Clitandre Tandis, ce m'est assez qu'un rival préféré N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. A la longue ennuyés, la moindre négligence Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence; Un temps bien pris alors me donne en un moment Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. Mon prince, trouvez bon... Floridan N'en dis pas davantage; Celui-ci qui me vient faire quelque message, Apprendrait malgré toi l'état de tes amours. Scène V Floridan, Clitandre, Cléon Cléon Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours; C'est en obéissant au roi qui me l'ordonne, Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. Floridan Qui? Cléon Clitandre, seigneur. Floridan Et que lui veut le roi? Cléon De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi. Floridan Je n'en sais que penser; et la cause incertaine De ce commandement tient mon esprit en peine. Pourrai-je me résoudre à te laisser aller Sans savoir les motifs qui te font rappeler? Clitandre C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, Dont l'exécution à moi seul est remise; Mais, quoi que là-dessus j'ose m'imaginer, C'est à moi d'obéir sans rien examiner. Floridan J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne; Et si tu veux m'ôter de cette anxiété, Que j'en sache au plus tôt toute la vérité. Ce cor m'appelle. Adieu. Toute la chasse prête N'attend que ma présence à relancer la bête. Scène VI Dorise, achevant de vêtir l'habit de Géronte qu'elle avait trouvé dans le bois. Achève, malheureuse, achève de vêtir Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. Si de tes trahisons la jalouse impuissance Sut donner un faux crime à la même innocence, Recherche maintenant, par un plus juste effet, Une fausse innocence à cacher ton forfait. Quelle honte importune au visage te monte Pour un sexe quitté dont tu n'es que de honte? Il t'abhorre lui-même; et ce déguisement, En le désavouant, l'oblige pleinement. Après avoir perdu sa douceur naturelle, Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle; Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. Si tu veux empêcher ta perte inévitable, Deviens plus criminelle, et parais moins coupable. Par une fausseté tu tombes en danger, Par une fausseté sache t'en dégager. Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? Honteux déguisement, où me vas-tu conduire? Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur: L'image de Caliste à ma fureur soustraite Y brave fièrement ma timide retraite, Encor si son trépas, secondant mon désir, Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime, Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, J'en mérite la peine et n'en ai pas le fruit; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie. N'importe, Rosidor de mes cruels destins Tient de quoi repousser ses lâches assassins. Sa valeur, inutile en sa main désarmée, Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée: Ainsi rien désormais ne pourrait m'enflammer; N'ayant plus que haïr, je n'aurais plus qu'aimer. Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. Ces contraires succès, demeurant sans effet, Font naître mon malheur de mon heur imparfait. Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire: Il m'en est redevable, et peut-être à son tour Cette obligation produira quelque amour. Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale! S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; L'offense vint de toi, le secours, du hasard. Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, Le hasard, par tes mains, le rend à sa maîtresse. Ce péril mutuel qui conserve leurs jours D'un contre-coup égal va croître leurs amours. Heureux couple d'amants que le destin assemble, Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble! Scène VII Pymante, Dorise Pymante, la prenant pour Géronte, et l'embrassant. O dieux! voici Géronte, et je le croyais mort. Malheureux compagnon de mon funeste sort... Dorise, croyant qu'il la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde. Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde. Pymante Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, Je te connais assez, je suis... Mais, impudent, Où m'allait engager mon erreur indiscrète? Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. Un berger d'ici près a quitté ses brebis Pour s'en aller au camp presqu'en pareils habits; Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade, Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade. Ne craignez point au reste un pauvre villageois Qui seul et désarmé court à travers ces bois. D'un ordre assez précis l'heure presque expirée Me défend des discours de plus longue durée. A mon empressement pardonnez cet adieu; Je perdrais trop, monsieur, à tarder en ce lieu. Dorise Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible A la compassion peut se rendre accessible, Un jeune gentilhomme implore ton secours; Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours; Durant ce peu de temps, accorde une retraite Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète: D'un ennemi puissant la haine me poursuit, Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit... Pymante L'affaire qui me presse est assez importante Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente. Mais si vous me donniez le loisir d'un moment, Je vous assurerais d'être ici promptement; Et j'estime qu'alors il me serait facile Contre cet ennemi de vous faire un asile. Dorise Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal M'exposait par malheur aux yeux de ce brutal, Et que l'emportement de son humeur altière... Pymante Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière. Dorise Souffre que je te suive, et que mes tristes pas... Pymante J'ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas, Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre. Avisez au parti que vous avez à prendre. Dorise Va donc, je t'attendrai. Pymante Cette touffe d'ormeaux Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux. Scène VIII Pymante Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire, Je puis seul aviser à ce que je dois faire. Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, Et sait assurément que nous l'avons manqué; N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, Par quelque grand effet de vengeance divine, En ce faible témoin l'auteur de ma ruine: Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne, Et je puis éviter ma perte par la sienne! Et mêmes on dirait qu'un antre tout exprès Me garde mon épée au fond de ces forêts: C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire; C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. Je ne m'y puis résoudre; un reste de pitié Violente mon coeur à des traits d'amitié; En vain je lui résiste et tâche à me défendre D'un secret mouvement que je ne puis comprendre: Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien; Et l'air de son visage a quelque mignardise Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. Ah! que tant de malheurs m'auraient favorisé, Si c'était elle-même en habit déguisé! J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie Abandonne le soin du reste de ma vie. Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser A quoi l'occasion me pourrait dispenser. Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, Je porte du respect à ce qui lui ressemble. Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds! Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, Etouffe ce témoin pour assurer ta tête; S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort. Modère-toi, cruel; et plutôt examine Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine: Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt; Sinon, que la pitié cède à ton intérêt. Acte III Scène première Alcandre, Rosidor, Caliste, un Prévot Alcandre L'admirable rencontre a mon âme ravie De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, De voir que ton péril la tire de danger, Que le sien te fournit de quoi t'en dégager, Qu'à deux desseins divers la même heure choisie Assemble en même lieu pareille jalousie, Et que l'heureux malheur qui vous a menacés Avec tant de justesse a ses temps compassés! Rosidor Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence: Sur deux amants il verse une même influence; Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver, Il semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. Alcandre Je t'entends, Rosidor; par là tu me veux dire Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire, Et ne s'oppose pas à ses justes décrets, Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets. Eh bien! je veux moi-même en parler à la reine; Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine. Achève seulement de me rendre raison De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison. Rosidor Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste. Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, Qui, durant le chemin, me dégouttait du flanc; Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, Ranimé par les soins de son amour pudique, Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, Pour en faire ma plainte à Votre Majesté. Non pas que je soupire après une vengeance Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance: Le prince aime Clitandre, et mon respect consent Que son affection le déclare innocent; Mais si quelque pitié d'une telle infortune Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune, Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux, Sire, vous taririez la source de nos maux. Alcandre Tu fuis à te venger; l'objet de ta maîtresse Fait qu'un tel désir cède à l'amour qui te presse; Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits, Et de montrer à tous par de puissants effets Qu'attaquer Rosidor c'est se prendre à moi-même: Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour Aurait eu pour objet le moindre de ma cour, Je devrais au public, par un honteux supplice, De telles trahisons l'exemplaire justice. Mais Rosidor surpris, et blessé comme il l'est, Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt. Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre, Combien mal à propos sa folle vanité Croyait dans sa faveur trouver l'impunité. Je tiens cet assassin; un soupçon véritable, Que m'ont donné les corps d'un couple détestable, De son lâche attentat m'avait si bien instruit, Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit. Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, Comme ils avaient choisi même heure à votre mort, En même heure tous deux auront un même sort. Caliste Sire, ne songez pas à cette misérable; Rosidor garanti me rend sa redevable; Et je me sens forcée à lui vouloir du bien D'avoir à votre Etat conservé ce soutien. Alcandre Le généreux orgueil des âmes magnanimes Par un noble dédain sait pardonner les crimes; Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, Dont je ne puis cacher les justes mouvements; Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère, Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire. Rosidor Mais, sire, que sait-on? peut-être ce rival, Qui m'a fait, après tout, plus de bien que de mal, Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense, Saura de ce forfait purger son innocence. Alcandre Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel A signé son arrêt en signant ce cartel. Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage, Envoyé de [sa] part, et rendu par son page? Peut-il désavouer que ses gens déguisés De son commandement ne soient autorisés? Les deux, tout morts qu'ils sont, qu'on les traîne à la boue, L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue; Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre, Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux, Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux: Sans doute qu'aussitôt qu'il se ferait paraître, Ton sang rejaillirait au visage du traître. Rosidor L'apparence déçoit, et souvent on a vu Sortir la vérité d'un moyen imprévu, Bien que la conjecture y fût encor plus forte; Du moins, sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte; Que, l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis, Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis. Alcandre Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies. Douter de ce forfait, c'est manquer de raison. Derechef, ne prends soin que de ta guérison. Scène II Rosidor, Caliste Rosidor Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige! Caliste C'est ainsi que le roi, te refusant, t'oblige: Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit, Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit. On voit dans ces refus une marque certaine Que contre Rosidor toute prière est vaine. Ses violents transports sont d'assurés témoins Qu'il t'écouterait mieux s'il te chérissait moins. Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire: Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend, Et montre désormais un esprit plus content. Rosidor Si près de te quitter... Caliste N'achève pas ta plainte. Tous deux nous ressentons cette commune atteinte; Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi M'appelle chez la reine et m'éloigne de toi. Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, Excuser mon absence en accusant Dorise; Et lui dire comment, par un cruel destin, Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin. Rosidor Va donc, et quand son âme, après la chose sue, Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt. Caliste Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie; Répare seulement ta vigueur affaiblie: Sache bien te servir de la faveur du roi, Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi. Scène III Clitandre, en prison. Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie A mes sens endormis fait quelque tromperie; Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, Que je ne prenne tout pour une illusion. Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable Ni de ce faible jour l'incertaine clarté, Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté; Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente Dément tous les objets que mon oeil lui présente Et, le désavouant, défend à ma raison De me persuader que je sois en prison. Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme N'a pu souiller ma main, ni glisser dans mon âme; Et je suis retenu dans ces funestes lieux! Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux; J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, Que de m'imaginer, sous un si juste roi, Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée Recherche à la rigueur ma conduite passée, Mon exacte censure a beau l'examiner, Le crime qui me perd ne se peut deviner; Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, Elle ne me fournit que des sujets de gloire. Ah! prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, Comme une liberté d'attenter sur ma vie. Le coeur vous le disait, et je ne sais comment Mon destin me poussa dans cet aveuglement De rejeter l'avis de mon dieu tutélaire; C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, C'en est le châtiment que je reçois ici. On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi; Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense, Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense, Les perfides auteurs de ce complot maudit, Qu'à me persécuter votre absence enhardit, A votre heureux retour verront que ces tempêtes, Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, Par son visage affreux redouble ma terreur. Scène IV Clitandre, le Geôlier Le Geôlier Permettez que ma main de ces fers vous détache. Clitandre Suis-je libre déjà? Le Geôlier Non encor, que je sache. Clitandre Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi? Le Geôlier Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au roi. Clitandre Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, Et quel lâche imposteur ainsi me persécute? Le Geôlier Descendons: Un prévôt, qui vous attend là-bas, Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas. Scène V Pymante, Dorise Pymante, regardant une aiguille qu'elle avait laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant. En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse, Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse: Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux. Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux; N'est-il pas vrai, monsieur? et même cette aiguille Sent assez les faveurs de quelque belle fille: Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi. Dorise O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi. Pymante Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte. Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte? Vous aurait-elle bien pour un autre quitté, Et payé vos ardeurs d'une infidélité? Vous ne répondez point; cette rougeur confuse, Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. Brisons là: ce discours vous fâcherait enfin, Et c'était pour tromper la longueur du chemin, Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire, J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire, Et de quoi fort souvent on aime mieux parler Que de perdre son temps à des propos en l'air. Dorise Ami, ne porte plus la sonde en mon courage: Ton entretien commun me charme davantage; Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est; Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît. Ta conversation est tellement civile, Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile; Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; Tes rares qualités te font d'un autre sang; Même, plus je te vois, plus en toi je remarque Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque: Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port Ont avec tous les siens un merveilleux rapport. Pymante J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise Votre rencontre autant que celle de Dorise, Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, Me faisait maintenant un présent de son coeur. Dorise Qui nommes-tu Dorise? Pymante Une jeune cruelle Qui me fuit pour un autre. Dorise Et ce rival s'appelle? Pymante Le berger Rosidor. Dorise Ami, ce nom si beau Chez vous donc se profane à garder un troupeau? Pymante Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise. Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois Ne passer à vos yeux que pour un villageois; Votre haine pour moi fut toujours assez forte Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris; Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage De tant de raretés qu'à votre seul visage, Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos dieux; Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnaître En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître, Admirez mon amour, dont la discrétion Rendait à vos désirs cette submission, Et disposez de moi, qui borne mon envie A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie. Dorise Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis Tes importunités augmentent mes ennuis? Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu N'ose plus espérer de n'être pas connu? Pymante Voyez comme le ciel égale nos fortunes, Et comme, pour les faire entre nous deux communes, Nous réduisant ensemble à ces déguisements, Il montre avoir pour nous de pareils mouvements. Dorise Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages; Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages; Et ces masques trompeurs de nos conditions Cachent, sans les changer, nos inclinations. Pymante Me négliger toujours, et pour qui vous néglige! Dorise Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige; J'y trouve, malgré moi, je ne sais quel appas, Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas. Pymante Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole? Dorise Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi. Rosidor une idole! Ah! perfide, c'est toi, Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre. Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre, Avantagé du nombre, et vêtu de façon Que ce rustique habit effaçait tout soupçon: Ton embûche a surpris une valeur si rare. Pymante Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare, De cet heureux ingrat, si cruel envers vous, Qui, maintenant par terre et percé de mes coups, Eprouve par sa mort comme un amant fidèle Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle. Dorise Monstre de la nature, exécrable bourreau, Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, D'un compliment railleur ta malice me flatte! Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate. Ces mains, ces faibles mains que vont armer les dieux, N'auront que trop de force à t'arracher les yeux, Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage En mille traits de sang les marques de ma rage. Pymante Le courroux d'une femme, impétueux d'abord, Promet tout ce qu'il ose à son premier transport; Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance A force de grossir il meurt en sa naissance; Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit. Dorise Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse: Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse; Le reste des humains ne saurait inventer De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter. Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes; Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes: Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent; Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête De quiconque mettra à ma haine exposera ta tête, De quiconque mettra ma vengeance en mon choix. Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois: Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose. Pymante J'aime tant cette ardeur à me faire périr, Que je veux bien moi-même avec vous y courir. Dorise Traître! ne me suis point. Pymante Prendre seule la fuite! Vous vous égareriez à marcher sans conduite; Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. L'asile dont tantôt vous faisiez la demande Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende; Et mon devoir vers vous serait mal acquitté, S'il ne vous avait mise en lieu de sûreté. Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne; Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne. L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois, Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. Acte IV Scène première Pymante, Dorise Dorise Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre; Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre: Tu redoubles mes maux par de tels entretiens. Pymante Prenez à votre tour quelque pitié des miens, Madame, et tarissez ce déluge de larmes; Pour rappeler un mort ce sont de faibles armes; Et, quoi que vous conseille un inutile ennui, Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui. Dorise Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie, Du moins par eux mon âme y trouvera la voie; S'il lui faut un passage afin de s'envoler, Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air. Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses: Pour un tel désespoir vous les avez trop douces: Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. Pymante Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts; Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie Que d'employer pour vous le reste de leur vie; Pensez plutôt à ceux dont le service offert Accepté vous conserve, et refusé vous perd. Dorise Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime? Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime? A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir, Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir? Je chérirais en toi la qualité de traître, Et mon affection commencerait à naître Lorsque tout l'univers a droit de te haïr? Pymante Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir, Si, pour vous posséder, mon esprit, tout de flamme, N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur: Par cet aveuglement jugez de sa grandeur. Dorise Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine, N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine. Ainsi ce que j'avais pour toi d'aversion Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination: C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide. Pymante Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux, Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, Et, ployant dessous moi, permet à mon envie De recueillir les fruits de vous avoir servie. Il me faut des faveurs malgré vos cruautés. Dorise Exécrable! ainsi donc tes désirs effrontés Voudraient sur ma faiblesse user de violence? Pymante Je ris de vos refus, et sais trop la licence Que me donne l'amour en cette occasion. Dorise, lui crevant l'oeil de son aiguille. Traître! ce ne sera qu'à ta confusion. Pymante, portant les mains à son oeil crevé. Ah, cruelle! Dorise Ah, brigand! Pymante Ah, que viens-tu de faire? Dorise De punir l'attentat d'un infâme corsaire. Pymante, prenant son épée dans la caverne où il l'avait jetée au second acte. Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier, Tu mourras. Dorise, à part. Fuis, Dorise, et laisse-le crier. Scène II Pymante Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite? Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite? La tigresse m'échappe, et, telle qu'un éclair, En me frappant les yeux, elle se perd en l'air; Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile; L'un s'offusque du sang qui de l'autre distille. Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs, Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: Ne verser désormais que des larmes communes, C'est pleurer lâchement de telles infortunes. Je vois de tous côtés mon supplice approcher; N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce, Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. Miraculeux effet! Pour traître que je sois, Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. O toi qui, secondant son courage inhumain, Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, Exécrable instrument de sa brutale rage, Tu devais pour le moins respecter son image; Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux, Quoi que te commandât une âme si cruelle, Devait être adoré de ta pointe rebelle. Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau! Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau? Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage; Reviens, mais reviens seule animer mon courage; Tu n'as plus à débattre avec mes passions L'empire souverain dessus mes actions; L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. Dorise ne tient plus dedans mon souvenir Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir: Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, Si votre haine encor s'obstine à mes tourments, Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, Par un nouveau forfait, une nouvelle peine, Et ne me traitez pas avec tant de rigueur Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur. Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. Recourons aux effets, cherchons de toutes parts; Prenons dorénavant pour guides les hasards. Quiconque ne pourra me montrer la cruelle, Que son sang aussitôt me réponde pour elle; Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur. (Une tempête survient.) Mes menaces déjà font trembler tout le monde: Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde; L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir, N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir; Cent nuages épais se distillant en larmes, A force de pitié, veulent m'ôter les armes, La nature étonnée embrasse mon courroux, Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants, Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. Que je serais heureux, si cet éclat de foudre, Pour m'en faire raison, l'avait réduite en poudre! Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. Destins, soyez enfin de mon intelligence, Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance! Scène III Floridan Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal! Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, Et consumant sur lui toute sa violence, Il m'a porté respect parmi son insolence. Tous mes gens, écartés par un subit effroi, Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi, Ou, déjà dispersés par l'ardeur de la chasse, Ont dérobé leur tête à sa fière menace. Cependant seul, à pied, je pense à tous moments Voir le dernier débris de tous les éléments, Dont l'obstination à se faire la guerre Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous? La perte m'est égale, et la même tempête Qui l'aurait accablé tomberait sur ma tête. Pour le moins, justes dieux, s'il court quelque danger, Souffrez que je le puisse avec lui partager! J'en découvre à la fin quelque meilleur présage; L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage; Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux, En ont tari la source et séché les ruisseaux, Et déjà le soleil de ses rayons essuie Sur ces moites rameaux le reste de la pluie; Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, Les petits oisillons, encor demi-cachés... Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite: Je le juge à ce bruit. Scène IV Floridan, Pymante, Dorise Pymante saisit Dorise qui le fuyait. Enfin, malgré ta fuite, Je te retiens, barbare. Dorise Hélas! Pymante Songe à mourir; Tout l'univers ici ne te peut secourir. Floridan L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle! Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. Arrête, scélérat! Pymante Téméraire, où vas-tu? Floridan Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu. Dorise, Traître, n'avance pas; c'est le prince. Pymante, tenant Dorise d'une main, et se battant de l'autre. N'importe; Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte. Floridan Est-ce là le respect que tu dois à mon rang? Pymante Je ne connais ici ni qualités ni sang. Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne, Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne. Dorise S'il me demeure encor quelque peu de vigueur, Si mon débile bras ne dédit point mon coeur, J'arrêterai le tien. Pymante Que fais-tu, misérable? Dorise Je détourne le coup d'un forfait exécrable. Pymante Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher? Floridan Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher. Assassin, rends l'épée. Scène V Floridan, Pymante, Dorise, trois Veneurs, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise Premier Veneur Ecoute, il est fort proche: C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, Et c'est lui que tantôt nous avions entendu. Floridan désarme Pymante, et en donne l'épée à garder à Dorise. Prends ce fer en ta main. Pymante Ah, cieux! je suis perdu. Second Veneur Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange, Quel malheureux destin en cet état vous range? Floridan Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens Vous y pourront servir, faute d'autres liens. Je veux qu'à mon retour une prompte justice Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice, Sans armer contre lui que les lois de l'Etat, Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes. Premier Veneur Si nous manquons, seigneur, les voilà toutes prêtes. Admirez cependant le foudre et ses efforts, Qui, dans cette forêt, ont consumé trois corps: En voici les habits, qui sans aucun dommage Semblent avoir bravé la fureur de l'orage. Floridan Tu montres à mes yeux de merveilleux effets. Dorise Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre, Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre: Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous Pymante prisonnier, et Dorise à genoux. Floridan Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise! Dorise Quelques étonnements qu'une telle surprise Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, D'autres le saisiront quand vous aurez tout su. La honte de paraître en un tel équipage Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage; Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois Avec mes vêtements l'usage de la voix, Pour vous conter le reste en habit plus sortable. Floridan Cette honte me plaît; ta prière équitable, En faveur de ton sexe et du secours prêté, Suspendra jusqu'alors ma curiosité Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse. Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher, Gardez-le cependant au pied de ce rocher. (Le prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les autres mènent Pymante d'un autre côté.) Scène VI Clitandre, le Geôlier Clitandre, en prison. Dans ces funestes lieux, où la seule inclémence D'un rigoureux destin réduit mon innocence, Je n'attends désormais du reste des humains Ni faveur, ni secours, si ce n'est par tes mains. Le Geôlier Je ne connais que trop où tend ce préambule. Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule: Tous, dans cette prison, dont je porte les clés, Se disent comme vous du malheur accablés, Et la justice à tous est injuste; de sorte Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte; Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir: Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir; Le roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde. Il me suffit; le reste en rien ne me regarde. Clitandre Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas. Je tiens l'éloignement pire que le trépas, Et la terre n'a point de si douce province Où le jour m'agréât loin des yeux de mon prince. Hélas! si tu voulais l'envoyer avertir Du péril dont sans lui je ne saurais sortir, Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre, De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre Que son retour soudain des plus riches te rend: Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant: Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche. Le Geôlier Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche, Et pour me suborner promesses ni présents N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants. C'est de quoi je vous donne une entière assurance: Perdez-en le dessein avecque l'espérance; Et puisque vous dressez des pièges à ma foi, Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi. Scène VII Clitandre Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable! Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur Peut seule aux innocents imprimer la terreur: Ton visage déjà commençait mon supplice; Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, Ne t'envoyait ici que pour m'épouvanter, Ne t'envoyait ici que pour me tourmenter. Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre D'une accusation que je ne puis comprendre? A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel? Mes gens assassinés me rendent criminel; L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie; On le comble d'honneur, et moi d'ignominie; L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne: Jamais un bon dessein ne déguisa personne; Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore; Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, Le ciel te garde encore un destin plus tragique. N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers Auront pour ton supplice encor de pires fers. Là, mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes; Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, Ils vengent l'innocence au-delà de l'espoir. Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur, Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, Que le prétexte faux d'une action si noire Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire, Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, Dure sans infamie en votre souvenir. Ne vous repentez point de vos faveurs passées, Comme chez un perfide indignement placées: J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité Paraîtra toute nue à la postérité, Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine; Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret La prépare à sortir avec moins de regret. Scène VIII Floridan, Pymante, Cléon, Dorise en habit de femme, trois Veneurs Floridan, à Dorise et Cléon. Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures. Ah, Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures T'accablent, malheureux, sous le courroux du roi. Ce funeste récit me met tout hors de moi. Cléon Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure Que vous arriverez auparavant qu'il meure. Floridan Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas A son ombre immolé ne me suffira pas. C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes; Innocent, il aura d'innocentes victimes. Où que soit Rosidor, il le suivra de près, Et je saurai changer ses myrtes en cyprès. Dorise Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence! Floridan Mon déplaisir m'en donne une entière licence. J'en veux, comme le roi, faire autant à mon tour; Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour, Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre? Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre; La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval, Je préviendrai le coup de mon malheur fatal; Il suffit de Cléon pour ramener Dorise. Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; Un supplice l'attend, qui doit faire trembler Quiconque désormais voudrait lui ressembler. Acte V Scène première Floridan, Clitandre, un Prévôt, Cléon Floridan, parlant au prévôt. Dites vous-même au roi qu'une telle innocence Légitime en ce point ma désobéissance, Et qu'un homme sans crime avait bien mérité Que j'usasse pour lui de quelque autorité. Je vous suis. Cependant que mon heur est extrême, Ami, que je chéris à l'égal de moi-même, D'avoir su justement venir à ton secours Lorsqu'un infâme glaive allait trancher tes jours, Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, Apprêtait de ta tête un indigne spectacle! Clitandre Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers; Et moi dorénavant j'arrête mon envie A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie. Floridan Réserve pour Caliste une part de tes soins. Clitandre C'est à quoi désormais je veux penser le moins. Floridan Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée N'aurait plus que le rang d'une image effacée? Clitandre J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché De son ardeur pour vous ait souvent relâché, Ait souvent pour le sien quitté votre service: C'est par là que j'avais mérité mon supplice; Et pour m'en faire naître un juste repentir, Il semble que les dieux y voulaient consentir; Mais votre heureux retour a calmé cet orage. Floridan Tu me fais assez lire au fond de ton courage: La crainte de la mort en chasse des appas Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue; Ou peut-être à présent tes désirs amoureux Tournent vers des objets un peu moins rigoureux. Clitandre Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. Floridan L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche; C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi. Tu ne connais encor ses forces qu'à demi; Ta résolution, un peu trop violente, N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé? Pymante de vos mains se serait-il sauvé? Cléon Non, seigneur; acquittés de la charge commise, Nos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise; Et je viens seulement prendre un ordre nouveau. Floridan Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. Allons, allons au roi montrer ton innocence; Les auteurs des forfaits sont en notre puissance; Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, Ne te laissera plus aucunement suspect. Scène II Rosidor, sur son lit. Amants les mieux payés de votre longue peine, Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, Et qui vous figurez, après tant de longueurs, Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, En est-il parmi vous de qui l'âme contente Goûte plus de plaisir que moi dans son attente? En est-il parmi vous de qui l'heur à venir D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir? Mon esprit, que captive un objet adorable, Ne l'éprouva jamais autre que favorable, J'ignorerais encor ce que c'est que mépris, Si le sort d'un rival ne me l'avait appris. Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. Tes desseins par l'effet n'étaient que trop punis; Nous voulant séparer, tu nous as réunis. Il ne te fallait point de plus cruels supplices Que de te voir toi-même auteur de nos délices, Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour, Que le prince ose plus traverser notre amour. Ton crime t'a rendu désormais trop infâme Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme: On devient ton complice à te favoriser. Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser? Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage? Retournez, retournez vers mon unique bien: Que seul dorénavant il soit votre entretien; Ne vous repaissez plus que de sa seule idée; Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, C'est par où mon esprit est le moins enchanté; Elle servit d'amorce à mes désirs avides; Mais ils ont su trouver des objets plus solides: Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne: L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler; L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; Et sa timidité lui donna la prudence De n'admettre que nous en notre confidence: Ainsi nos passions se dérobaient à tous; Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux... Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? Scène III Rosidor, Caliste Caliste Celle qui voudrait voir tes blessures guéries, Celle... Rosidor Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrais sur moi De pardonner ce crime à tout autre qu'à toi. De notre amour naissant la douceur et la gloire De leur charmante idée occupaient ma mémoire; Je flattais ton image, elle me reflattait; Je lui faisais des voeux, elle les acceptait; Je formais des désirs, elle en aimait l'hommage. La désavoueras-tu, cette flatteuse image? Voudras-tu démentir notre entretien secret? Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait? Caliste Tu pourrais de sa part te faire tant promettre, Que je ne voudrais pas tout à fait m'y remettre; Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien En quoi je dédirais ce secret entretien, Si ta pleine santé me donnait lieu de dire Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire. Prends soin de te guérir, et les miens plus contents... Mais je te le dirai quand il en sera temps. Rosidor Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, Et te dise à mon tour ce que je m'imagine. Caliste Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, Et ne point m'envier un moment de délices Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné; Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire; Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. Rosidor Tu parles à demi, mais un secret langage Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage, Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements. Caliste Je l'avais bien prévu, que ton impatience Porterait ton espoir à trop de confiance; Que, pour craindre trop peu, tu devinerais mal. Rosidor Quoi! la reine ose encor soutenir mon rival? Et sans avoir d'horreur d'une action si noire... Caliste Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire Pour ne pas s'accorder aux volonté du roi, Qui d'un heureux hymen récompense ta foi... Rosidor Si notre heureux malheur a produit ce miracle, Qui peut à nos désirs mettre encor quelque obstacle? Caliste Tes blessures. Rosidor Allons, je suis déjà guéri. Caliste Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde Un bien que de ton roi la prudence retarde. Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, Et crois que tes désirs... Rosidor N'auront aucun effet. Caliste N'auront aucun effet! Qui te le persuade? Rosidor Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade? Caliste Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur; Mais je sais le remède aux blessures du coeur. Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites; Je me rends désormais assidue à te voir. Rosidor Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne D'humbles grâces au roi du bonheur qu'il nous donne. Caliste Je me charge pour toi de ce remercîment. Toutefois qui saurait que pour ce compliment Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire, Je voudrais en ce cas moi-même t'y conduire, Et j'aimerais mieux être un peu plus tard à toi, Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi. Rosidor Mes blessures n'ont point, dans leurs faibles atteintes, Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes. Caliste Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux, En le remerciant parle au nom de tous deux. Scène IV Alcandre, Floridan, Clitandre, Pymante, Dorise, Cléon, Prévôt, trois Veneurs Alcandre Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence, Règle ses mouvements avec peu d'assurance! Qu'il est peu de lumière en nos entendements, Et que d'incertitude en nos raisonnements! Qui voudra désormais se fier aux impostures Qu'en notre jugement forment les conjectures: Tu suffis pour apprendre à la postérité Combien la vraisemblance a peu de vérité. Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute; Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse De trop de promptitude en soi-même s'accuse. Un roi doit se donner, quand il est irrité, Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure. Clitandre Que Votre Majesté, sire, n'estime pas Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, Et je perdrais le mien, si quelqu'un pouvait croire Que mon devoir penchât au refroidissement, Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. Vous n'avez exercé qu'une juste colère: On est trop criminel quand on peut vous déplaire; Et, tout chargé de fers, ma plus forte douleur Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur. Floridan Seigneur, moi qui connais le fond de son courage, Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, Je tiendrais à bonheur que Votre Majesté M'acceptât pour garant de sa fidélité. Alcandre Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance Et de mon injustice et de son innocence; Passons aux criminels. Toi dont la trahison A fait si lourdement trébucher ma raison, Approche, scélérat. Un homme de courage Se met avec honneur en un tel équipage? Attaque, le plus fort, un rival plus heureux? Et présumant encor cet exploit dangereux, A force de présents et d'infâmes pratiques, D'un autre cavalier corrompt les domestiques? Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, Afin qu'exécutant son perfide dessein, Sur un homme innocent tombent les conjectures? Parle, parle, confesse, et préviens les tortures. Pymante Sire, écoutez-en donc la pure vérité, Votre seule faveur a fait ma lâcheté, Vous, dis-je. Et cet objet dont l'amour me transporte. L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; Mais recherchant la mort de qui vous est si cher, Pour en avoir le fruit il me fallait cacher: Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise? Alcandre Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor; Car je ne touche point à Dorise outragée; Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, Et coupable elle-même, elle a bien mérité L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. Pymante Un crime attire l'autre, et, de peur d'un supplice, On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, De paraître innocent à force de forfaits. Je ne suis criminel sinon manque d'effets, Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, Vous pleureriez le prince et souffririez Pymante. Mais que tardez-vous plus? J'ai tout dit: punissez. Alcandre Est-ce là le regret de tes crimes passés? Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte Que de tant de forfaits il tient si peu de conte. Dites à mon conseil que, pour le châtiment, J'en laisse à ses avis le libre jugement; Mais qu'après son arrêt je saurai reconnaître L'amour que vers son prince il aura fait paraître. Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté, Qui joins l'assassinat à la déloyauté, Détestable Alecton, que la reine déçue Avait naguère au rang de ses filles reçue! Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer Se rendit ton complice et te donna ce fer? Dorise L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure, Sire, il donna sujet à toute l'imposture; Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein Sur cette occasion formèrent mon dessein: Je le cachai dès lors. Floridan Il est tout manifeste Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste Du malheureux duel où le triste Arimant Laissa son corps sans âme, et Daphné sans amant. Mais quant à son forfait, un ver de jalousie Jette souvent notre âme en telle frénésie, Que la raison, qu'aveugle un plein emportement, Laisse notre conduite à son dérèglement; Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse. Alcandre De si faibles raisons mon esprit ne s'abuse. Floridan Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend, Sous votre bon plaisir sa défense entreprend; Innocente ou coupable, elle assura ma vie. Alcandre Ma justice en ce cas la donne à ton envie; Ta prière obtient même avant que demander Ce qu'aucune raison ne pouvait t'accorder. Le pardon t'est acquis: relève-toi, Dorise, Et va dire partout, en liberté remise, Que le prince aujourd'hui te préserve à la fois Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois. Dorise Après une bonté tellement excessive, Puisque votre clémence ordonne que je vive, Permettez désormais, sire, que mes desseins Prennent des mouvements plus réglés et plus sains; Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, Je fasse ma retraite avecque les vestales, Et qu'une criminelle indigne d'être au jour Se puisse renfermer en leur sacré séjour. Floridan Te bannir de la cour après m'être obligée, Ce serait trop montrer ma faveur négligée. Dorise N'arrêtez point au monde un objet odieux, De qui chacun, d'horreur, détournerait les yeux. Floridan Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, Ma faveur te va rendre assez considérable Pour t'acquérir ici mille inclinations. Outre l'attrait puissant de tes perfections, Mon respect à l'amour tout le monde convie Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir Du côté que ton prince a voulu te choisir: Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. Clitandre Mais par cette union mon esprit se divise, Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous. Floridan Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, Que je lui veux céder ce qui m'en appartient. Alcandre Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient. Scène V Alcandre, Floridan, Cléon, Clitandre, Rosidor, Caliste, Dorise Alcandre Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage, N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage? Rosidor L'apprendre de vous, sire, et pour remerciements Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements. Alcandre Si mon commandement peut sur toi quelque chose, Et si ma volonté de la tienne dispose, Embrasse un cavalier indigne des liens Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. Le prince heureusement l'a sauvé du supplice, Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice, Corrompus par Pymante, avaient juré ta mort! Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, Clitandre fait trop voir quelle est son innocence. Rosidor Sire, vous le savez, le coeur me l'avait dit, Et si peu que j'avais près de vous de crédit, Je l'employai dès lors contre votre colère. (A Clitandre.) En moi dorénavant faites état d'un frère. Clitandre, à Rosidor. En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû. Dorise, à Caliste. Si le pardon du roi me peut donner le vôtre, Si mon crime... Caliste Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre, Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir. Alcandre Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir Où Rosidor guéri termine un hyménée. Clitandre, en attendant cette heureuse journée, Tâchera d'allumer en son âme des feux Pour celle que mon fils désire, et que je veux; A qui, pour réparer sa faute criminelle, Je défends désormais de se montrer cruelle; Et nous verrons alors cueillir en même jour A deux couples d'amants les fruits de leur amour. La Veuve Comédie Adresse A Madame de La Maisonfort Madame, Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Etant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur qui ces deux monstres n'ont jamais de prise. Elle espère que vous ne la méconnaîtrez pas pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettait en son jour. Pourvu qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paraître d'autant plus imparfaite ; mais quand elle considère qu'elles en sont en un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des privilèges tout particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au dessus des forces de la nature : en effet, madame, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnaissiez en vous même, ou que vous ne vous connaissiez pas, puisqu'il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu commune que les vôtres ne sauraient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici les éloges ; outre qu'il serait superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profanerait des choses si relevées. Ma plume est trop faible pour entreprendre de voler si haut ; c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma vie, Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur, Corneille. Au lecteur Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la subtilité de l'intrigue, je ne t'invite point à la lecture de cette pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut que les sujets en fassent naître les occasions; autrement c'est en faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poète, perdre celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poète parle qu'il faut parler en poète; Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez industrieuse. Tu y reconnaîtras trois sortes d'amours aussi extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris avec Florange, qui ne paraît point. Le plus beau de leurs entretiens est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop ordinaire sur le théâtre français: l'une est trop rarement capable de beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toutes sortes de poèmes, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y seraient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité; mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces de théâtre qui me sont échappées, en ayant réduit trois dans la contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode; et la première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je l'ai poussée dans le Clitandre jusques aux lieux où l'on peut aller dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières; mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface n'est déjà que trop longue pour une comédie. Argument Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint d'aimer sa soeur Doris, qui, ne s'abusant point par ses caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisait ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris, et rendre Clarice à son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de Clarice, qui avait toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui avait même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à quitter le parti de ce perfide: de sorte que, ramenant Clarice à Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris. Examen Cette comédie n'est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique; avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Eraste avec Chloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux proportionnés par cinq jours consécutifs. C'était un tempérament que je croyais lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avait aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paraît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dinée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oserait voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvait être qu'environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venait de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressait de lui rendre ce service en faveur de son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourrait y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans Mélite, c'est qu'il n'y a point de liaisons de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. Aussi, on pourrait dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit. Cette comédie peut faire connaître l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les a parte. Elle m'en donnait de belles occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés, par des considérations particulières, de s'en rendre des témoignages mutuels. C'était un beau jeu pour ces discours à part, si fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces a parte, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur très vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle ait lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le voulait prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas. Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrigue y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Eraste de la sienne. Acteurs Philiste, amant de Clarice. Alcidon, ami de Philiste, et amant de Doris. Célidan, ami d'Alcidon, et amoureux de Doris. Clarice, veuve d'Alcandre, et maîtresse de Philiste. Chrysante, mère de Doris. Doris, soeur de Philiste. La Nourrice de Clarice. Géron, agent de Florange, amoureux de Doris. Lycas, domestique de Philis. Polymas, Doraste, Listor, domestiques de Clarice. La scène est à Paris Acte premier Scène première Philiste, Alcidon Alcidon J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode; Mais la tienne pour moi serait trop incommode: Mon coeur ne pourrait pas conserver tant de feu, S'il fallait que ma bouche en témoignât si peu. Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice; Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. Il semble qu'à languir tes désirs sont contents, Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps. Quel fruit espères-tu de ta persévérance A la traiter toujours avec indifférence? Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour? Philiste Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine. Alcidon Ton espoir qui te flatte en vain se l'imagine: Clarice avec raison prend pour stupidité Ce ridicule effet de ta timidité. Philiste Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie, Qu'indifférent qu'il est, mon entretien l'ennuie, Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? Sans te mettre en souci quelle en sera la suite, Apprends comme l'amour doit régler sa conduite. Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits, Offrir notre service au hasard d'un mépris, Et nous abandonnant à nos brusques saillies, Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant, Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare; Notre submission à l'orgueil la prépare. Lui dire incontinent son pouvoir souverain, C'est mettre à sa rigueur les armes à la main. Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice, Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service; Réglons sur son humeur toutes nos actions, Réglons tous nos desseins sur ses intentions, Tant que par la douceur d'une longue hantise, Comme insensiblement elle se trouve prise. C'est par là que l'on sème aux dames des appas Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. Leur haine envers l'amour pourrait être un prodige Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige. Alcidon Suive qui le voudra ce procédé nouveau: Mon feu me déplairait caché sous ce rideau. Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie Des fantasques raisons de ta philosophie: Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange, Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie! Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas A perdre innocemment tes discours et tes pas. Philiste Je les aurais perdus auprès de ma maîtresse, Si je n'eusse employé que la commune adresse, Puisqu'inégal de biens et de condition, Je ne pouvais prétendre à son affection. Alcidon Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle, Et que ton froid silence et l'inégalité S'opposent tout ensemble à ta témérité. Philiste Crois que de la façon dont j'ai su me conduire Mon silence n'est pas en état de me nuire: Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi, Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi. Mes soupirs et les siens font un secret langage Par où son coeur au mien à tous moments s'engage: Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés, Des penchements de tête à demi concertés, Et mille autres douceurs, aux seuls amants connues, Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour... Alcidon Tout cela, cependant, sans lui parler d'amour? Philiste Sans lui parler d'amour. Alcidon J'estime ta science; Mais j'aurais à l'épreuve un peu d'impatience. Philiste Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis, A tes feux et les miens prudemment assortis, Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile, Il te donne en ma soeur un naturel facile, Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer, Après m'avoir donné par où m'en faire aimer. Alcidon Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. Philiste C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage: Cette vieille subtile a mille inventions Pour m'avancer au but de mes intentions; Elle m'avertira du temps que je dois prendre; Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: Adieu. Alcidon La confidence avec un bon ami Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi. Philiste Un intérêt d'amour me prescrit ces limites: Ma maîtresse m'attend pour faire des visites Où je lui promis hier de lui prêter la main. Alcidon Adieu donc, cher Philiste. Philiste Adieu, jusqu'à demain. Scène II Alcidon, la Nourrice Alcidon, seul. Vit-on jamais amant de pareille imprudence Faire avec son rival entière confidence? Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, nourrice? La Nourrice Tu le peux bien jurer. Alcidon Et notre ami rival? La Nourrice Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal. Alcidon Tu lui promets pourtant. La Nourrice C'est par où je l'amuse, Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse. Alcidon Je viens de le quitter. La Nourrice Eh bien! que t'a-t-il dit? Alcidon Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, Et que rendant toujours quelque petit service, Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. La Nourrice Moindre qu'il ne présume. Et toi? Alcidon Je l'ai poussé A s'enhardir un peu plus que par le passé, Et découvrir son mal à celle qui le cause. La Nourrice Pourquoi? Alcidon Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement; L'autre, que ta maîtresse après ce compliment, Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire. La Nourrice Ne l'enhardis pas tant; j'aurais peur au contraire Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît: Car enfin ce rival est bien dans son esprit, Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce. Alcidon Et lors? La Nourrice Je te réponds de ce que tu chéris. Cependant continue à caresser Doris; Que son frère, ébloui par cette accorte feinte, De nos prétentions n'ait ni soupçon, ni crainte. Alcidon A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon: Tu rirais trop de voir comme je la cajole. La Nourrice Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? Alcidon Cette jeune étourdie est si folle de moi, Qu'elle prend chaque mot pour article de foi; Et son frère, pipé du fard de mon langage, Qui croit que je soupire après son mariage, Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours. Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble, J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble; Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement; Tantôt je sais trouver quelqu'autre bagatelle. La Nourrice Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle, S'il avait découvert un si long entretien. Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien. Alcidon Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. La Nourrice Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare. Alcidon Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent. La Nourrice Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent. Scène III Chrysante, Doris Chrisante C'est trop désavouer une si belle flamme, Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur; Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur: Ne vous entr'appeler que "mon âme et ma vie", C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. Doris Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. Je me fais, comme lui, souvent toute de feux; Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, Toujours libre, et qui garde une amitié sincère A celui que voudra me prescrire une mère. Chrisante Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit. Doris Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit! Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. Chrisante Ne crains pas que je veuille user de ma puissance; Je croirais en produire un trop cruel effet, Si je te séparais d'un amant si parfait. Doris Vous le connaissez mal; son âme a deux visages, Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. Il a beau m'accabler de protestations, Je démêle aisément toutes ses fictions; Il ne me prête rien que je ne lui renvoie: Nous nous entre-payons d'une même monnoie; Et malgré nos discours, mon vertueux désir Attend toujours celui que vous voudrez choisir: Votre vouloir du mien absolument dispose. Chrisante L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose. Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. Doris Oui, madame: Alindor en voulait à Célie, Lysandre à Célidée, Oronte à Rosélie. Chrisante Et, nommant celles-ci, tu caches finement Qu'un certain t'entretint assez paisiblement. Doris Ce visage inconnu qu'on appelait Florange? Chrisante Lui-même. Doris Ah, Dieu! que c'est un cajoleur étrange! Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt, Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étaient de quatre mots; Il me mena danser deux fois sans me rien dire. Chrisante Mais ensuite? Doris La suite est digne qu'on l'admire. Mon baladin muet se retranche en un coin, Pour faire mieux jouer la prunelle de loin; Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment: "Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant." (Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir: "Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir." Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire, Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts; Et retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants: "La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; L'amour, je vous assure, est une belle chose; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; La ville est en hiver tout autre que les champs; Les charges à présent n'ont que trop de marchands; On n'en peut approcher." Chrisante Mais enfin que t'en semble? Doris Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités. Chrisante Il est nouveau venu des universités, Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père, Sans deux successions que de plus il espère, Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui Qui ne lui rie au nez, et n'ait dessein sur lui. Doris Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. Chrisante Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage? Doris Je douterais plutôt si je serais au sien. Chrisante Je sais qu'assurément il te veut force bien; Mais il te le faudrait, en fille plus accorte, Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. Doris Commandez seulement, madame, et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir. Chrisante Ma fille, te voilà telle que je souhaite. Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, Au déçu d'un chacun a traité ces amours; Et puisqu'à mes désirs je te vois résolue, Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. Au regard d'Alcidon tu dois continuer, Et de ton beau semblant ne rien diminuer. Il faut jouer au fin contre un esprit si double. Doris Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble. Chrisante Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout. Doris Madame, avisez-y, je vous remets le tout. Chrisante Rentre; voici Géron, de qui la conférence Doit rompre, ou nous donner une entière assurance. Scène IV Chrysante, Géron Chrisante Ils se sont vus enfin. Géron Je l'avais déjà su, Madame, et les effets ne m'en ont point déçu, Du moins quant à Florange. Chrisante Eh bien! mais qu'est-ce encore? Que dit-il de ma fille? Géron Ah! madame, il l'adore! Il n'a point encor vu de miracles pareils: Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils; L'enflure de son sein un double petit monde; C'est le seul ornement de la machine ronde. L'Amour à ses regards allume son flambeau, Et souvent pour la voir il ôte son bandeau; Diane n'eut jamais une si belle taille; Auprès d'elle Vénus ne serait rien qui vaille; Ce ne sont rien que lis et roses que son teint; Enfin de ses beautés il est si fort atteint... Chrisante Atteint? Ah! mon ami, tant de badinerie Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie. Géron Madame, je vous jure, il pèche innocemment, Et s'il savait mieux dire, il dirait autrement. C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse? Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce, Plus favorablement de son intention; Et pour mieux vous montrer où va sa passion, Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, Vous ne lui direz pas cette supercherie). Chrisante Non, non. Géron Vous savez donc les deux difficultés Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés? Chrisante Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre. Géron "Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre, Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, Accorde tout plutôt que de plus différer. Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue." Mais qu'en dit votre fille? Chrisante Elle suivra mon choix, Et montre une âme prête à recevoir mes lois; Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte: Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, Et qu'elle s'accommode aux solides raisons Qui forment à présent les meilleures maisons. Géron A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne Dégager ma parole, et vous donner la sienne? Chrisante Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, Pour disposer mon fils à son contentement. Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse. Assez d'occasions s'offrent aux amoureux. Géron Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux! Scène V Philiste, Clarice Philiste Le bonheur aujourd'hui conduisait vos visites, Et semblait rendre hommage à vos rares mérites, Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. Clarice Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez De vous dire, à présent que nous faisons retraite, Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite. Philiste Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, Du moins en apparence, à vous bien recevoir. Clarice Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle. Philiste Sa compagnie était, ce me semble, assez belle. Clarice Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien! Deux filles possédaient seules ton entretien; Et leur orgueil, enflé par cette préférence, De ce qu'elles valaient tirait pleine assurance. Philiste Ce reproche obligeant me laisse tout surpris: Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire. Clarice Avec ces bons esprits je n'étais qu'en martyre; Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu. Philiste Celui que nous tenions me plaisait à merveilles. Clarice Tes yeux s'y plaisaient bien autant que tes oreilles. Philiste Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous, Sur les vôtres mes yeux se portaient à tous coups, Et s'en allaient chercher sur un si beau visage Mille et mille raisons d'un éternel hommage. Clarice O la subtile ruse! et l'excellent détour! Sans doute une des deux te donne de l'amour; Mais tu le veux cacher. Philiste Que dites-vous, madame? Un de ces deux objets captiverait mon âme! Jugez-en mieux, de grâce; et croyez que mon coeur Choisirait pour se rendre un plus puissant vainqueur. Clarice Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite, Elles dont les beautés captivent mille amants? Philiste Tout autre trouverait leurs visages charmants, Et j'en ferais état, si le ciel m'eût fait naître D'un malheur assez grand pour ne vous pas connaître; Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez, Fait que je n'y remarque aucunes raretés; Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible. Clarice On ne m'éblouit pas à force de flatter: Revenons au propos que tu veux éviter. Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse, Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse... Philiste Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux, N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. Si, blessé des regards de quelque beau visage, Mon coeur de sa franchise avait perdu l'usage... Clarice Tu serais assez fin pour bien cacher ton jeu. Philiste C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu, Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime, Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est; Toujours morne, rêveur, triste tout lui déplaît; A tout autre propos qu'à celui de sa flamme, Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, Son oeil semble à regret nous donner ses regards, Et les jette à la fois souvent de toutes parts, Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur: Gai, complaisant, actif... Clarice Enfin que veux-tu dire? Philiste Que par ces actions que je viens de décrire, Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher. Clarice Pour faire un jugement d'une telle importance, Il faudrait plus de temps. Adieu; la nuit s'avance. Te verra-t-on demain? Philiste Madame, en doutez-vous? Jamais commandements ne me furent si doux; Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie, Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie: Un chagrin invincible accable tous mes sens. Clarice Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse. Philiste Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour. Scène VI Clarice Las! il m'en dit assez, si je l'osais entendre, Et ses désirs aux miens se font assez comprendre; Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur! Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune! Egale à mon Philiste, il m'offrirait ses voeux, Je m'entendrais nommer le sujet de ses feux, Et ses discours pourraient forcer ma modestie A l'assurer bientôt de notre sympathie; Mais le peu de rapport de nos conditions Ote le nom d'amour à ses submissions; Et sous l'injuste loi de cette retenue, Le remède me manque, et mon mal continue. Il me sert en esclave, et non pas en amant, Tant son respect s'oppose à mon contentement! Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire! Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire! Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux. Acte II Scène première Philiste Secrets tyrans de ma pensée, Respect, amour, de qui les lois D'un juste et fâcheux contre poids La tiennent toujours balancée; Que vos mouvements opposés, Vos traits, l'un par l'autre brisés, Sont puissants à s'entre-détruire! Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, Que leur combat est rude au milieu de mon coeur! Moi-même je fais mon supplice A force de leur obéir; Mais le moyen de les haïr? Ils viennent tous deux de Clarice; Ils m'en entretiennent tous deux, Et forment ma crainte et mes voeux Pour ce bel oeil qui les fait naître; Et de deux flots divers mon esprit agité, Plein de glace, et d'un feu qui n'oserait paraître, Blâme sa retenue et sa témérité. Mon âme, dans cet esclavage, Fait des voeux qu'elle n'ose offrir; J'aime seulement pour souffrir; J'ai trop, et trop peu de courage; Je vois bien que je suis aimé, Et que l'objet qui m'a charmé Vit en de pareilles contraintes. Mon silence à ses feux fait tant de trahison, Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, Pour accroître son mal, je fuis ma guérison. Elle brûle, et par quelque signe Que son coeur s'explique avec moi, Je doute de ce que je voi, Parce que je m'en trouve indigne. Espoir, adieu; c'est trop flatté: Ne crois pas que cette beauté Daigne avouer de telles flammes; Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher. Pauvre amant, vois par son silence Qu'elle t'en commande un égal, Et que le récit de ton mal Te convaincrait d'une insolence. Quel fantasque raisonnement! Et qu'au milieu de mon tourment Je deviens subtil à ma peine! Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux Par un contraire effet change l'amour en haine, Et malgré mon bonheur me rendre malheureux? Mais j'aperçois Clarice. O dieux! si cette belle Parlait autant de moi que je m'entretiens d'elle! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte A me couler sans bruit derrière cette porte, Pour écouter de là, sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure; Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer. Scène II Clarice, la Nourrice Clarice Tu me veux détourner d'une seconde flamme, Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme. Etre veuve à mon âge, et toujours déplorer La perte d'un mari que je puis réparer! Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse! N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse! Le voir toujours languir dessous ma dure loi! Cette vertu, nourrice, est trop haute pour moi. La Nourrice Madame, mon avis au vôtre ne résiste Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste. Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois Qu'un lien digne de vous arrête votre choix. Clarice Brise là ce discours dont mon amour s'irrite; Philiste n'en voit point qui le passe en mérite. La Nourrice Je ne remarque en lui rien que de fort commun, Sinon que plus qu'un autre il se rend importun. Clarice Que ton aveuglement en ce point est extrême! Et que tu connais mal et Philiste et moi-même, Si tu crois que l'excès de sa civilité Passe jamais chez moi pour importunité! La Nourrice Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiège, A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piège. Clarice Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur, A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur. La Nourrice Il aime votre bien, et non votre personne. Clarice Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux, Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts. La Nourrice La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, Voudraient un successeur de plus haute noblesse. Clarice S'il précéda Philiste en vaines dignités, Philiste le devance en rares qualités; Il est né gentilhomme, et sa vertu répare Tout ce dont la fortune envers lui fut avare: Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir. La Nourrice Si vous pouviez, madame, un peu vous refroidir Pour le considérer avec indifférence, Sans prendre pour mérite une fausse apparence, La raison ferait voir à vos yeux insensés Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde, J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde; Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur, Faites en son absence essai d'une autre humeur; Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée, Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien. Clarice Exercer contre moi de si noirs artifices! Donner à mon amour de si cruels supplices! Trahir tous mes désirs! éteindre un feu si beau! Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. Fais venir cet amant: dussé-je la première Lui faire de mon coeur une ouverture entière, Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. La Nourrice Ne précipitez point ce que le temps ménage: Vous pourrez à loisir éprouver son courage. Clarice Ne m'importune plus de tes conseils maudits, Et sans me répliquer fais ce que je te dis. Scène III Philiste, la Nourrice Philiste Je te ferai cracher cette langue traîtresse. Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse, Détestable sorcière? La Nourrice Eh bien! quoi? qu'ai-je fait? Philiste Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait? La Nourrice Quel forfait? Philiste Peut-on voir lâcheté plus hardie? Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! La Nourrice Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison? Philiste Est-ce ainsi qu'on le tient? La Nourrice Parlons avec raison; Que t'avais-je promis? Philiste Que de tout ton possible Tu rendrais ta maîtresse à mes désirs sensible, Et la disposerais à recevoir mes voeux. La Nourrice Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux? Philiste Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite. La Nourrice Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, Jeune et simple novice en matière d'amour, Qui ne saurais comprendre encore un si bon tour. Flatter de nos discours les passions des dames, C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes; C'est traiter lourdement un délicat effet; C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait: Moi, qui de ce métier ai la haute science, Et qui pour te servir brûle d'impatience, Par un chemin plus court qu'un propos complaisant, J'ai su croître sa flamme en la contredisant; J'ai su faire éclater, mais avec violence, Un amour étouffé sous un honteux silence, Et n'ai pas tant choqué que piqué ses désirs, Dont la soif irritée avance tes plaisirs. Philiste A croire ton babil, la ruse est merveilleuse, Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse. La Nourrice Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. La raison et l'amour sont ennemis jurés; Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, Il ne peut endurer que l'autre le gourmande: Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit; Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles; Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus? Entrez, on vous attend; ces discours superflus Reculent votre bien, et font languir Clarice. Allez, allez cueillir les fruits de mon service; Usez bien de votre heur et de l'occasion. Philiste Soit une vérité, soit une illusion Que ton esprit adroit emploie à ta défense, Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait, Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet. La Nourrice Que de propos perdus! Voyez l'impatiente Qui ne peut plus souffrir une si longue attente. Scène IV Clarice, Philiste, la Nourrice Clarice Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, Devinez la façon dont je veux vous punir. Philiste M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue? Clarice Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue: Vous bannir de mes yeux! une si dure loi Ferait trop retomber le châtiment sur moi, Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même. Philiste L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime. Clarice Aussi, que savez-vous si vos perfections Ne vous ont rien acquis sur mes affections? Philiste Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître. Clarice N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés, Pour vous priser de bouche autant que vous valez? Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites? Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; Laissez-moi me flatter de cette vanité, Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté, Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible, Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible: Une si douce erreur tâche à s'autoriser; Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser? Philiste Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, madame, Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets Se donnent leur supplice en demeurant secrets. Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire; Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire; Et près de votre objet, mon unique vainqueur, Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur. En vain j'avais appris que la seule espérance Entretenait l'amour dans la persévérance, J'aime sans espérer; et mon coeur enflammé A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé. L'amour devient servile, alors qu'il se dispense A n'allumer ses feux que pour la récompense. Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer, Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer. Clarice Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes, Préviendra tes désirs et tes justes demandes. Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents. Donnons-leur, je te prie, une entière assurance, Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs Où sa fausse couleur avait réduit nos coeurs. Philiste Vous me jouez, madame, et cette accorte feinte Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte. Clarice Quelle façon étrange! En me voyant brûler, Tu t'obstines encore à le dissimuler; Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte: Tu le vois cependant avec pleine clarté, Et veux douter encor de cette vérité? Philiste Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable Me surprend, me confond, me paraît incroyable. Madame, est-il possible? et me puis-je assurer D'un bien à quoi mes voeux n'oseraient aspirer? Clarice Cesse de me tuer par cette défiance. Qui pourrait des mortels troubler notre alliance? Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, Dont j'aie à prendre l'ordre en mes affections? Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, Ne puis-je disposer de ce que je te donne? Philiste N'ayant jamais été digne d'un tel honneur, J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. Clarice Pour t'obliger enfin à changer de langage, Si ma foi ne suffit que je te donne en gage, Un bracelet exprès tissu de mes cheveux, T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux; Viens le quérir, et prendre avec moi la journée Qui termine bientôt notre heureux hyménée. Philiste C'est dont vos seuls avis se doivent consulter: Trop heureux, quant à moi, de les exécuter! La Nourrice, seule. Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. De vos prétentions Alcidon averti Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti. Je lui vais bien donner de plus sûres adresses Que d'amuser Doris par de fausses caresses; Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: Au lieu de la duper avec ce feint amour, Elle-même le dupe, et lui rendant son change, Lui promet un amour qu'elle garde à Florange: Ainsi, de tous côtés primé par un rival, Ses affaires sans moi se porteraient fort mal. Scène V Alcidon, Doris Alcidon Adieu, mon cher souci; sois sûre que mon âme Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme. Doris Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu. Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu: C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance, Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir. Alcidon Je t'explique si mal le feu qui me consume, Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit; Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit: J'en hais les vains efforts de ma langue grossière, Qui manquent de justesse en si belle matière, Et ne répondant point aux mouvements du coeur, Te découvrent si peu le fond de ma langueur. Doris, si tu pouvais lire dans ma pensée, Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée, Tu verrais un brasier bien autre et bien plus grand Qu'en ces faibles devoirs que ma bouche te rend. Doris Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage, Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage, Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs Ne te semblerait plus que de tristes froideurs. Ton amour et le mien ont faute de paroles. Par un malheur égal ainsi tu me consoles; Et de mille défauts me sentant accabler, Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler. Alcidon Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, Et tu ne m'aimes pas de la même façon. Doris Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon; Tu douterais à tort d'une chose trop claire; L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire. Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour Qui te montre quel est envers toi mon amour; Ma mère en ma faveur brûle de même envie. Alcidon Hélas! ma volonté sous un autre asservie, Dont je ne puis encore à mon gré disposer, Fais que d'un tel bonheur je ne saurais user. Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise, Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise; Tu sais que tout son bien ne regarde que moi, Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi. Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte: Un peu de temps fait tout. Doris Ne précipite rien. Je connais ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine, A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement, Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment. Alcidon De moi! C'est offenser une pure innocence. Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance, Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. Doris C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi. Alcidon En veux-tu par écrit une entière assurance? Doris Elle m'assure assez de ta persévérance; Et je lui ferais tort d'en recevoir d'ailleurs Une preuve plus ample ou des garants meilleurs. Alcidon Je l'apporte demain, pour mieux faire connaître... Doris J'en crois si fortement ce que j'en vois paraître, Que c'est perdre du temps que de plus en parler. Adieu. Va désormais où tu voulais aller. Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte. Alcidon Ce brusque adieu m'étonne et je n'entends pas bien... Scène VI Alcidon, la Nourrice La Nourrice Je te prends au sortir d'un plaisant entretien. Alcidon Plaisant, de vérité, vu que mon artifice Lui raconte les voeux que j'envoie à Clarice; Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin, Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin. La Nourrice Ainsi ton feu se joue? Alcidon Ainsi quand je soupire, Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre, Et sa réponse, au point que je puis souhaiter, Dans cette illusion a droit de me flatter. La Nourrice Elle t'aime? Alcidon Et de plus, un discours équivoque Lui fait aisément croire un amour réciproque. Elle se pense belle, et cette vanité L'assure imprudemment de ma captivité; Et comme si j'étais des amants ordinaires, Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires, Cependant que le sien sent tout ce que je feins, Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains. La Nourrice Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, Avant qu'il soit trois jours Florange la possède. Alcidon Et qui t'en a tant dit? La Nourrice Géron m'a tout conté; C'est lui qui sourdement a conduit ce traité. Alcidon C'est ce qu'en mots obscurs son adieu voulait dire. Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; Et comme j'étais las de me contraindre tant, La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant. Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse? La Nourrice Elle met ton agente au bout de sa finesse. Philiste assurément tient son esprit charmé; Je n'aurais jamais cru qu'elle l'eût tant aimé. Alcidon C'est à faire à du temps. La Nourrice Quitte cette espérance: Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance, Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi. Alcidon Que tu demeures froide en te moquant de moi! La Nourrice Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie. Alcidon C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie... La Nourrice Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé Pour divertir ce coup n'est point assez rusé. Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire. Alcidon Dépêche, ta longueur m'est un second martyre. La Nourrice Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours, Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours. Alcidon Et qu'a cela de propre à reculer ma perte? La Nourrice Je te puis en tenir la fausse porte ouverte. Aurais-tu du courage assez pour l'enlever? Alcidon Oui, mais il faut retraite après où me sauver; Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire Que d'être partisan d'une action si noire. Si j'avais un prétexte, alors je ne dis pas Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas. La Nourrice On te vole Doris, et ta feinte colère Manquerait de prétexte à quereller son frère! Fais-en sonner partout un faux ressentiment: Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme, Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme. Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien... Alcidon Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien. La Nourrice Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, Ne faisons plus ensemble aucune conférence, Et viens quand tu pourras; je t'attends dès demain. Alcidon Adieu. Je tiens le coup, autant vaut, dans ma main. Acte III Scène première Célidan, Alcidon Célidan Ce n'est pas que j'excuse ou la soeur, ou le frère, Dont l'infidélité fait naître ta colère; Mais à ne point mentir, ton dessein à l'abord N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort. Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse, L'honneur a quelque temps combattu ma promesse: Ce mot d'enlèvement me faisait de l'horreur; Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur, N'avaient plus la raison de leur intelligence. En plaignant ton malheur, je blâmais ta vengeance, Et l'ombre d'un forfait amusant ma pitié, Retardait les effets dus à notre amitié. Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète; Prends mon bras pour second, mon château pour retraite. Le déloyal Philiste, en te volant ton bien, N'a que trop mérité qu'on le prive du sien: Après son action la tienne est légitime; Et l'on venge sans honte un crime par un crime. Alcidon Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur, Pour en faire sous main Florange possesseur. Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice? Il lui fait recevoir mes offres de service; Cette belle m'accepte, et fier de son aveu, Je me vante partout du bonheur de mon feu: Cependant il me l'ôte, et par cette pratique, Plus mon amour est su, plus ma honte est publique. Célidan Après sa trahison, vois ma fidélité; Il t'enlève un objet que je t'avais quitté. Ta Doris fut toujours la reine de mon âme; J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme, Sans jamais témoigner que j'en étais épris, Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix: Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange. Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge, Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas, Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas. Alcidon Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! Que je te veux du mal de cette retenue! Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert? Célidan Mon feu, qui t'offensait, est demeuré couvert; Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître, J'ai su pour ton respect l'empêcher de paraître. Alcidon Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger; Notre vieille amitié m'en eût fait dégager. Je souffre maintenant la honte de sa perte, Et j'aurais eu l'honneur de te l'avoir offerte, De te l'avoir cédée, et réduit mes désirs Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs. Faites, dieux tout-puissants, que Philiste se change! Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange, Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour Je sais pour un ami contraindre mon amour. Célidan Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire; Doris sur ton esprit reprendrait son empire: Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous. Alcidon Si j'y manquais, grands dieux! je vous conjure tous D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. Célidan Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses. Il n'y va pas de tant; résolvons seulement Du jour et des moyens de cet enlèvement. Alcidon Mon secret n'a besoin que de ton assistance. Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance: La beauté dont mon traître adore les attraits Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais; J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte; Etant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte. Allons-y dès ce soir; le plus tôt vaut le mieux; Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux, Et de nous, et du coup, l'entière connaissance. Célidan Si Clarice une fois est en notre puissance, Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord, Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort. Mais pour la sûreté d'une telle surprise, Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise, Retournons sur nos pas, et soudain effaçons Ce que pourrait l'absence engendrer de soupçons. Alcidon Ton salutaire avis est la même prudence; Et déjà je prépare une froide impudence A m'informer demain, avec étonnement, De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement. Célidan Adieu; j'y vais mettre ordre. Alcidon Estime qu'en revanche Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. Scène II Alcidon Bons dieux! que d'innocence et de simplicité! Ou, pour la mieux nommer, que de stupidité, Dont le manque de sens se cache et se déguise Sous le front spécieux d'une sotte franchise! Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur! Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode, Et qui nous font souvent cent protestations, Et contre les effets ont mille inventions! Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue, Et l'attente déjà de me servir le tue. J'admire cependant par quel secret ressort Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse, Et qu'ayant comme moi caché sa passion, Nous n'avons différé que de l'intention, Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière, Et pour moi... Scène III Philiste, Alcidon Philiste Je t'y prends, rêveur. Alcidon Oui, par-derrière. C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font. Philiste Je te vois accablé d'un chagrin si profond, Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue. Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue? Quelque penser fâcheux te servait d'entretien? Alcidon Je rêvais que le monde en l'âme ne vaut rien, Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes A bien dissimuler met la vertu des hommes; Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper Sans quelque double sens afin de nous tromper; Et que souvent de bouche un dessein se propose, Cependant que l'esprit songe à toute autre chose. Philiste Et cela t'affligeait? Laissons courir le temps, Et malgré ses abus, vivons toujours contents. Le monde est un chaos, et son désordre excède Tout ce qu'on y voudrait apporter de remède. N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions. Aussi bien, s'offenser de ses corruptions, A des gens comme nous ce n'est qu'une folie. Mais, pour te retirer de ta mélancolie, Je te veux faire part de mes contentements. Si l'on peut en amour s'assurer aux serments, Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange, Clarice est à Philiste. Alcidon Et Doris, à Florange. Philiste Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit; J'aurai perdu la vie avant que cela soit. Alcidon Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce; Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe. Philiste Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos, Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire De régler sur les biens une pareille affaire: Un si honteux motif leur fait tout décider, Et l'or qui les aveugle a droit de les guider; Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme, Que je vois d'un autre oeil ton mérite et ta flamme, Je lui fis bien savoir que mon consentement Ne dépendrait jamais de son aveuglement, Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée, Je maintiendrais la foi que je t'avais donnée. Ma soeur accortement feignait de l'écouter; Non pas que son amour n'osât lui résister, Mais elle voulait bien qu'un peu de jalousie Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie: Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, Réveille puissamment un amour languissant. Alcidon Fais à qui tu voudras ce conte ridicule. Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher. Rien de mes sentiments ne saurait approcher. Comme, alors qu'au théâtre on nous fait voir Mélite, Le discours de Chloris, quand Philandre la quitte: Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur, Et je la veux traiter avec même douceur. Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge; Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi, Ne posséda jamais la raison qu'à demi. J'aurais tort de vouloir qu'elle en eût davantage; Sa faiblesse la force à devenir volage. Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi; Et mon courroux entier se réserve pour toi, Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître, Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître, Et que tes lâchetés tirent de leur excès, Par ce damnable appas, un facile succès. Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse; Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour, Pour assouvir ta haine alluma mon amour! Philiste Ces soupçons dissipés par des effets contraires, Nous renouerons bientôt une amitié de frères. Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux, Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie A cause de son bien ma mère en meurt d'envie; Mais malgré... Alcidon Laisse là ces propos superflus: Ces protestations ne m'éblouissent plus; Et ma simplicité, lasse d'être dupée, N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. Philiste Etrange impression d'une jalouse erreur, Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur! Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne; Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne, Contente-le par là, pousse; mais n'attends pas Que par le tien je veuille éviter mon trépas. Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire, Je le veux tout donner au seul bien de te plaire. Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi; Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. Alcidon Voilà bien déguiser un manque de courage. Philiste C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage. On n'a point encor vu que ce manque de coeur M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur. Je te veux bien ôter tout sujet de colère; Et quoi que de ma soeur ait résolu ma mère, Dût mon peu de respect irriter tous les dieux, J'affronterai Géron et Florange à ses yeux. Mais après les efforts de cette déférence Si tu gardes encor la même violence, Peut-être saurons-nous apaiser autrement Les obstinations de ton emportement. Alcidon, seul. Je crains son amitié plus que cette menace. Sans doute il va chasser Florange de ma place. Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins. Dieux! qu'il m'obligerait de m'aimer un peu moins! Scène IV Chrysante, Doris Chrisante Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable! Et ta dextérité me semble incomparable: Tu mérites de vivre après un si beau tour. Doris Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire. Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire Que mon âme pour lui n'a que de la froideur, Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche, Enfin que je le quitte. Chrisante Il est donc une souche, S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés. Peut-être y mêlais-tu quelques obscurités? Doris Pas une; en mots exprès je lui rendais son change, Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange. Chrisante De Florange? et comment en osais-tu parler? Doris Je ne me trouvais pas d'humeur à rien celer; Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque. Chrisante Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque, Que le moqué toujours sorte fort satisfait; Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait, Qui souvent malgré nous se termine en querelle. Doris Je lui prépare encore une ruse nouvelle Pour la première fois qu'il m'en viendra conter. Chrisante Mais, pour en dire trop, tu pourras tout gâter. Doris N'en ayez pas de peur. Chrisante Quoi que l'on se propose, Assez souvent l'issue... Doris On vous veut quelque chose, Madame, je vous laisse. Chrisante Oui, va-t'en; il vaut mieux Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux. Scène V Chrysante, Géron Chrisante Je devine à peu près le sujet qui t'amène; Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine, Et s'emporte si fort en faveur d'un ami, Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi. Encore une remise; et que, tandis Florange Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change; Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui (Le croirais-tu, Géron?) a de l'amour pour lui. Géron Florange, impatient de n'avoir pas encore L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore, Ne pourra consentir à ce retardement. Chrisante Le tout en ira mieux pour son contentement. Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse, Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse, Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler *, Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? Géron Madame, il ne faut point tant de discours frivoles. Je ne fus jamais homme à porter des paroles, Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir. Si monsieur votre fils... Chrisante Je l'aperçois venir. Géron Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. Chrisante Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère. Scène VI Philiste, Chrysante, Géron, Lycas Philiste Te voilà donc ici, peste du bien public, Qui réduis les amours en un sale trafic! Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. Géron Vous me prenez à tort pour quelque suborneur; Je ne sortis jamais des termes de l'honneur; Et madame elle-même a choisi cette voie. Philiste, lui donnant des coups de plat d'épée. Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie; Ceux-ci seront pour toi . Scène VII Chrysante, Philiste, Lycas Chrisante Mon fils, qu'avez-vous fait? Philiste J'ai mis, grâces aux dieux, ma promesse en effet. Chrisante Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne. Philiste Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne; Mais si jamais je trouve ici ce courratier, Je lui saurai, madame, apprendre son métier. Chrisante Il vient sous mon aveu. Philiste Votre aveu ne m'importe; C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte: Autrement, il saura ce que pèsent mes coups. Chrisante Est-ce là le respect que j'attendais de vous? Philiste Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache, Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache: Je suis prêt d'expier avec mille tourments Ce que je mets d'obstacle à vos contentements. Chrisante Souffrez que la raison règle votre courage; Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, L'affaire qui se traite apporte à votre soeur. Le bien est en ce siècle une grande douceur: Etant riche, on est tout; ajoutez qu'elle-même N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime. Quoi! voulez-vous forcer son inclination? Philiste Vous la forcez vous-même à cette élection: Je suis de ses amours le témoin oculaire. Chrisante Elle se contraignait seulement pour vous plaire. Philiste Elle doit donc encor se contraindre pour moi. Chrisante Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? Philiste Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine. Chrisante Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine? Philiste Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis. Chrisante Mais elle ne vous doit aucune obéissance. Philiste Sa promesse me donne une entière puissance. Chrisante Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger. Philiste Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager? Chrisante Il la faut révoquer, comme elle sa promesse. Philiste Il faudrait donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part... Chrisante Quel violent esprit! Philiste Que s'il ne se départ D'une place chez nous par surprise occupée, Je ne le trouve point sans une bonne épée. Chrisante Attends un peu. Mon fils... Philiste, à Lycas. Marche, mais promptement. Chrysante, seule. Dieux! que cet emporté me donne de tourment! Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère; Déplorable, le ciel te veut favoriser D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage. Scène VIII Clarice, dans son jardin Chers confidents de mes désirs, Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude, Ce n'est plus avec des soupirs Que je viens abuser de votre solitude; Mes tourments sont passés, Mes voeux sont exaucés, La joie aux maux succède: Mon sort en ma faveur change sa dure loi, Et pour dire en un mot le bien que je possède, Mon Philiste est à moi. En vain nos inégalités M'avaient avantagée à mon désavantage. L'amour confond nos qualités, Et nous réduit tous deux sous un même esclavage. L'aveugle outrecuidé Se croirait mal guidé Par l'aveugle fortune; Et son aveuglement par miracle fait voir Que quand il nous saisit, l'autre nous importune, Et n'a plus de pouvoir. Cher Philiste, à présent tes yeux, Que j'entendais si bien sans les vouloir entendre, Et tes propos mystérieux, Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre. Notre libre entretien Ne dissimule rien; Et ces respects farouches N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, L'amour est maintenant le maître de nos bouches Ainsi que de nos coeurs. Qu'il fait bon avoir enduré! Que le plaisir se goûte au sortir des supplices! Et qu'après avoir tant duré, La peine qui n'est plus augmente nos délices! Qu'un si doux souvenir M'apprête à l'avenir D'amoureuses tendresses! Que mes malheurs finis auront de volupté! Et que j'estimerai chèrement ces caresses Qui m'auront tant coûté! Mon heur me semble sans pareil; Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure, Je ne crois pas que le soleil... Scène IX Célidan, Alcidon, Clarice, la Nourrice Célidan dit ces mots derrière le théâtre. Cocher, attends-nous là. Clarice D'où provient ce murmure? Alcidon Il est temps d'avancer; baissons le tapabord, Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort. Clarice Aux voleurs! au secours! La Nourrice Quoi! des voleurs, madame? Clarice Oui, des voleurs, nourrice. La nourrice embrasse les genoux de Clarice et l'empêche de fuir. Ah! de frayeur je pâme. Clarice Laisse-moi, misérable! Célidan Allons, il faut marcher, Madame; vous viendrez. Clarice (Célidan lui met la main sur la bouche.) Aux vo... Celidan (Il dit ces mots derrière le théâtre.) Touche, cocher. Scène X La Nourrice, Doraste, Polymas, Listor La Nourrice, seule. Sortons de pâmoison, reprenons la parole; II nous faut à grands cris jouer un autre rôle. Ou je n'y connais rien, ou j'ai bien pris mon temps: Ils n'en seront pas tous également contents; Et Philiste demain, cette nouvelle sue, Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté Je fasse aller après par un autre côté. A présent il est temps que ma voix s'évertue. Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue, On enlève Madame! Amis, secourez-nous! A la force! aux brigands! au meurtre! Accourez tous, Doraste, Polymas, Listor! Polymas Qu'as-tu, nourrice? La Nourrice Des voleurs... Polymas Qu'ont-ils fait? La Nourrice Ils ont ravi Clarice. Polymas Comment? ravi Clarice? La Nourrice Oui. Suivez promptement. Bons dieux! que j'ai reçu de coups en un moment! Doraste Suivons-les: mais dis-nous la route qu'ils ont prise. La Nourrice Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! (Elle est seule.) Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait; Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait. Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde, Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde. Quant à nous cependant subornons quelques pleurs Qui servent de témoins à nos fausses douleurs. Acte IV Scène première Philiste, Lycas Philiste Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice! Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice? Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit. Lycas Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; Les cris de sa nourrice en sa maison déserte M'ont trop suffisamment assuré de sa perte; Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnaître; A peine devant elle oserait-on paraître: De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit Que le désespoir forme, et que la rage suit; Et parmi ses transports, son hurlement farouche Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. Philiste Ne t'a-t-elle rien dit? Lycas Soudain qu'elle m'a vu, Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu: " Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre "; Et puis incontinent, me prenant pour un autre, Elle m'allait traiter en auteur du forfait; Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet. Philiste Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne? Lycas Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger. Philiste Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, Traître, sans que je sache où, pour mon allégeance, Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. (Seul.) Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur, Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur: Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, Qu'une plainte inutile au lieu d'un prompt secours: Faible soulagement en un coup si funeste; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue; Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage: Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte, Et ton amour, qui doute encor de mes serments, Cherche à s'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes désirs; Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée; Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter, Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même! Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime! Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer, Que ma mort, à son tour, la fera soupirer! Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleraient pour toi de légers châtiments. Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine; Elle pâme de joie au récit de ta peine, Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! Et que tu traites mal une amitié si rare! Après tant de serments de n'aimer rien que toi, Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi; Tu veux seul avoir part à la douleur commune; Tu veux seul te charger de toute l'infortune, Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté Triomphe insolemment de sa fidélité. Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue! Scène II Philiste, Doraste, Polymas, Listor Philiste Qu'est-elle devenue? Mais voici de ses gens. Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? Doraste Nous avons fait, monsieur, une vaine poursuite. Philiste Du moins vous avez vu des marques de leur fuite. Doraste Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas; Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence... Philiste Ce sont là des effets de votre intelligence, Traîtres; ces feints hélas ne sauraient m'abuser. Polymas Vous n'avez point, monsieur, de quoi nous accuser. Philiste Perfides, vous prêtez épaule à leur retraite, Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. Mais voici... Vous fuyez! vous avez beau courir, Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir. Doraste rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre. Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage. Polymas, Ne nous présentons plus aux transports de sa rage; Mais plutôt derechef allons si bien chercher, Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher. Listor, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant avec ses compagnons. Le voilà. Philiste, l'épée à la main, et seul. Qui les ôte à ma juste colère? Venez de vos forfaits recevoir le salaire, Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous? Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. Scène III Alcidon, Célidan, Philiste Alcidon met l'épée à la main. Philiste, à la bonne heure, un miracle visible T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. J'admire avec plaisir ce changement soudain, Et vais... Célidan Ne pense pas ainsi... Alcidon Laisse-nous faire; C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire. Crains-tu d'être témoin d'une bonne action? Philiste Dieux! ce comble manquait à mon affliction. Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle! Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. Alcidon Ta maîtresse perdue! Philiste Hélas! hier, des voleurs... Alcidon Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs; Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître; Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connaître Que son juste courroux a soin de me venger. Philiste Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager? Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte; Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. Ne me presse donc plus dans un tel désespoir: J'ai déjà fait pour toi par-delà mon devoir. Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée? J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée; J'ai menacé Florange, et rompu les accords Qui t'avaient su causer ces violents transports. Alcidon Entre des cavaliers une offense reçue Ne se contente point d'une si lâche issue; Va m'attendre... Célidan, à Alcidon. Arrêtez, je ne permettrai pas Qu'un si funeste mot termine vos débats. Philiste Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare, C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver; Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver, J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. Mon honneur souffrirait des taches éternelles A craindre encor de perdre une telle amitié. Scène IV Célidan, Alcidon Célidan Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié; Il montre une franchise ici trop naturelle, Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. L'affaire se traitait sans doute à son desçu, Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice. Alcidon Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, A ce piège, qu'il dresse afin de me duper? Célidan Romprait-il ces accords à dessein de tromper? Que vois-tu là qui sente une supercherie? Alcidon Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, Qu'un lâche désaveu de cette trahison, De peur d'être obligé de m'en faire raison. Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, Par où, m'éblouissant, il pût un de ces jours Renouer sourdement ces muettes amours. Il en donne en secret des avis à Florange: Tu ne le connais pas; c'est un esprit étrange. Célidan Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps, Malgré lui tes désirs se trouveront contents. Ses offres acceptés, que rien ne se diffère; Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire. Alcidon Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. Longtemps à mon sujet tes passions contraintes Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes; Il me faut à mon tour en faire autant pour toi: Hier devant tous les dieux je t'en donnai ma foi, Et pour la maintenir tout me sera possible. Célidan Ta perte en mon bonheur me serait trop sensible; Et je m'en haïrais, si j'avais consenti Que mon hymen laissât Alcidon sans parti. Alcidon Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort, Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, C'est là que par devoir il faut que je m'adresse. Philiste est un parjure, et moi ton obligé: Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé. Balancer un tel choix avec inquiétude, Ce serait me noircir de trop d'ingratitude. Célidan Mais te priver pour moi de ce que tu chéris! Alcidon C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice. Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice. Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit, Employer vers Doris mon reste de crédit: Si je la puis gagner, je te réponds du frère, Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère! Célidan C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement. Vois ce que je pourrai pour ton contentement. Alcidon L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, Si Clarice apprenait une mort supposée... Célidan De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré. Alcidon Quand elle en aura su la nouvelle funeste, Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés. Scène V Célidan Il me cède à mon gré Doris de bon courage; Et ce nouveau dessein d'un autre mariage, Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment, Est conduit, ce me semble, assez accortement. Qu'il en sait de moyens! qu'il a ses raisons prêtes! Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes Pour ne point rapprocher de son premier amour! Plus j'y porte la vue, et moins j y vois de jour. M'aurait-il bien caché le fond de sa pensée? Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée; Il se venge en parole, et s'oblige en effet. On ne le voit que trop, rien ne le satisfait: Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage. Je jouerais, à ce conte, un joli personnage! Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, Tandis que le succès est encore en ma main: Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connaître Que je ne suis pas homme à seconder un traître. Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin, Et qui me veut duper en doit craindre la fin. Il ne voulait que moi pour lui servir d'escorte, Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte; Nous étions attendus, on secondait nos coups; La nourrice parut en même temps que nous, Et se pâma soudain avec tant de justesse, Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. Qui lui pourrait un peu tirer les vers du nez, Que nous verrions demain des gens bien étonnés! Scène VI Célidan, la Nourrice La Nourrice Ah! Célidan j'entends des soupirs. La Nourrice Destins! Célidan C'est la nourrice; Qu'elle vient à propos! La Nourrice Ou rendez-moi Clarice... Célidan Il la faut aborder. La Nourrice Ou me donnez la mort. Célidan Qu'est-ce? qu'as-tu, nourrice, à t'affliger si fort? Quel funeste accident? quelle perte arrivée? La Nourrice Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait? Célidan Ta douleur sans raison m'impute ce forfait; Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse? La Nourrice Oui, je te la demande, âme double et traîtresse. Célidan Je n'ai point eu de part en cet enlèvement; Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. Il ne faut plus avoir un visage si triste, Elle est en bonne main. La Nourrice De qui? Célidan De son Philiste. La Nourrice Le coeur me le disait, que ce rusé flatteur Devait être du coup le véritable auteur. Célidan Je ne dis pas cela, nourrice; du contraire, Sa rencontre à Clarice était fort nécessaire. La Nourrice Quoi! l'a-t-il délivrée? Célidan Oui. La Nourrice Bons dieux! Célidan Sa valeur Ote ensemble la vie, et Clarice au voleur. La Nourrice Vous ne parlez que d'un. Célidan L'autre ayant pris la fuite, Philiste a négligé d'en faire la poursuite. La Nourrice Leur carrosse roulant, comme est-il avenu... Célidan Tu m'en veux informer en vain par le menu. Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer Comme eux et ta maîtresse étaient prêts d'y rentrer. La Nourrice Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie? Célidan C'est... je l'aurais nommé mille fois en un jour: Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi, nourrice, et me seconde. La Nourrice Donnez-m'en quelque adresse. Célidan Il se termine en don. C'est... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est... La Nourrice Alcidon? Célidan T'y voilà justement. La Nourrice Est-ce lui? Quel dommage Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons dieux, son dessein avorté... Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? Célidan C'est là le pis pour toi. La Nourrice Pour moi! Célidan Pour toi, nourrice. La Nourrice Ah! le traître! Célidan Sans doute il te voulait du mal. La Nourrice Et m'en pourrait-il faire? Célidan Oui, son rapport fatal... La Nourrice Ne peut rien contenir que je ne le dénie. Célidan En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. Ecoute cependant: il a dit qu'à ton su Ce malheureux dessein avait été conçu; Et que pour empêcher la fuite de Clarice, Ta feinte pâmoison lui fit un bon office; Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. La Nourrice De quels damnables tours cet imposteur se sert! Non, monsieur; à présent il faut que je le die! Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. Ce traître aimait Clarice, et brûlant de ce feu, Il n'amusait Doris que pour couvrir son jeu; Depuis près de six mois il a tâché sans cesse D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse; Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir; Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, Et que pour moi ses dons n'avaient aucune amorce, Enfin il a voulu recourir à la force. Vous savez le surplus, vous voyez son effort A se venger de moi pour le moins en sa mort: Piqué de mes refus, il me fait criminelle, Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. Mais, monsieur, le croit-on? Célidan N'en doute aucunement. Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment. La Nourrice Las! que me dites-vous? Célidan Ta maîtresse en colère Jure que tes forfaits recevront leur salaire; Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. Si tu veux éviter une infâme prison, N'attends pas son retour. La Nourrice Où me vois-je réduite, Si mon salut dépend d'une soudaine fuite! Et mon esprit confus ne sait où l'adresser. Célidan J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite; Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète. La Nourrice Oserais-je espérer que la compassion... Célidan Je prends ton innocence en ma protection. Va, ne perds point de temps: être ici davantage Ne pourrait à la fin tourner qu'à ton dommage. Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien Comme après je saurai m'employer pour ton bien: Durant l'éloignement ta paix se pourra faire. La Nourrice Vous me serez, monsieur, comme un dieu tutélaire. Célidan Trêve, pour le présent, de ces remerciements; Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments. Scène VII Célidan Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée: Je la croyais plus fine, et n'eusse pas pensé Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, Dont la suite non plus n'allait qu'à l'aventure, Pût donner à son âme une telle torture, La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts; Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. Le cuisant souvenir d'une action méchante Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. Mettons-la cependant en lieu de sûreté, D'où nous ne craignions rien de sa subtilité; Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami, Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi. Scène VIII Alcidon, Doris Doris C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme Allume à ta prière une nouvelle flamme? Alcidon Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer. Doris A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer. Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, M'est un aveu bien clair de tes feintes passées. Alcidon Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi D'être dissimulée, et de manquer de foi; L'effet l'a trop montré. Doris L'effet a dû t'apprendre, Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit Afin qu'après un autre en recueille le fruit; Et c'est à ce dessein que ta fausse colère Abuse insolemment de l'esprit de mon frère? Alcidon Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments Apporte seul du trouble à tes contentements; Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change Qui t'a fait sans raison me préférer Florange, Je n'ose plus t'offrir un service odieux. Doris Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, Puisque tu connais ma véritable haine, De moi, ni de mon choix ne te mets point en peine. C'est trop manquer de sens: je te prie, est-ce à toi, A l'objet de ma haine, à disposer de moi? Alcidon Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite De ta possession l'espérance interdite, Je sentirais mon mal puissamment soulagé, Si du moins un ami m'en était obligé. Ce cavalier, au reste, a tous les avantages Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. Doris Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise; Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, C'est qu'il est ton ami; cette seule raison Me le ferait haïr, si j'en savais le nom. Alcidon Donc, pour le bien servir, il faut ici le taire? Doris Et de plus lui donner cet avis salutaire, Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé, Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé; Qu'il n'espère autrement de réponse que triste. J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis. Alcidon Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis. Adieu. Quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse, Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse. Doris Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. Scène IX Doris Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain! Que leur condition se trouve déplorable! Une mère aveuglée, un frère inexorable, Chacun de son côté, prennent sur mon devoir Et sur mes volontés un absolu pouvoir. Chacun me veut forcer à suivre son caprice: L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice. Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon. Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre, Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien. Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. Dure sujétion! étrange tyrannie! Toute liberté donc à mon choix se dénie! On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur, Et par force un amant n'a de moi que rigueur. Cependant il y va du reste de ma vie, Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie. Il faut que mes désirs, toujours indifférents, Aillent sans résistance au gré de mes parents, Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage: Et puis cela s'appelle une fille bien sage! Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux, Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! Acte V Scène première Célidan, Clarice Célidan N'espérez pas, madame, avec cet artifice, Apprendre du forfait l'auteur ni le complice: Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis De conserver l'honneur de mes plus chers amis. L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme A ravir la beauté qui lui ravissait l'âme; Et l'autre l'assista par importunité: C'est ce que vous saurez de leur témérité. Clarice Puisque vous le voulez, monsieur, je suis contente De voir qu'un bon succès a trompé leur attente; Et me résolvant même à perdre à l'avenir, De toute ma douleur l'odieux souvenir, J'estime que la perte en sera plus aisée, Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée. C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours Je dois tout le bonheur du reste de mes jours. Philiste autant que moi vous en est redevable; S'il a su mon malheur, il est inconsolable; Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre; Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre; Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir Que nos maux en plaisirs se doivent convertir. La douleur trop longtemps règne sur son courage. Célidan C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message; Mon secours sans cela, comme de nul effet, Ne vous aurait rendu qu'un service imparfait. Clarice Après avoir rompu les fers d'une captive, C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, Et l'obligation que j'en vais vous avoir Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte, Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate. Célidan En quoi que mon service oblige votre amour, Vos seuls remerciements me mettent à retour. Scène II Célidan Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse: Son artifice m'aide, et succède si bien, Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien. Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, Et que Philiste après une faveur si grande N'ose me refuser celle dont ses transports Et ses faux mouvements font rompre les accords. Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise; Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi: Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. Mais pour voir ces effets allons trouver le frère: Notre heur s'accorde mal avecque sa misère, Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. Scène III Alcidon, Célidan Célidan Ah! je cherchais une heure avec toi d'entretien; Ta rencontre jamais ne fut plus opportune. Alcidon En quel point as-tu mis l'état de ma fortune? Célidan Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvait pas Avec plus de succès supposer un trépas; Clarice au désespoir croit Philiste sans vie. Alcidon Et l'auteur de ce coup? Célidan Celui qui l'a ravie, Un amant inconnu dont je lui fais parler. Alcidon Elle a donc bien jeté des injures en l'air? Célidan Cela s'en va sans dire. Alcidon Ainsi rien ne l'apaise? Célidan Si je te disais tout, tu mourrais de trop d'aise. Alcidon Je n'en veux point qui porte une si dure loi. Célidan Dans ce grand désespoir elle parle de toi. Alcidon Elle parle de moi! Célidan "J'ai perdu ce que j'aime, Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, Son fidèle Alcidon, m'en consolait ici!" Alcidon Tout de bon? Célidan Son esprit en paraît adouci. Alcidon Je ne me pensais pas si fort dans sa mémoire. Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire. Célidan Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité. Alcidon J'accepte le parti par curiosité. Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite. Célidan Tu verras à quel point elle met ton mérite. Alcidon Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, Mais comme sans dessein... Célidan J'entends, à t'épouser. Alcidon Nous pourrons feindre alors que par ma diligence Le concierge, rendu de mon intelligence, Me donne un accès libre aux lieux de sa prison; Que déjà quelque argent m'en a fait la raison, Et que, s'il en faut croire une juste espérance, Les pistoles dans peu feront sa délivrance, Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes désirs. Célidan Que cette invention t'assure de plaisirs! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. Alcidon Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir. Célidan Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir; N'y manque pas. Adieu. J'ai quelque affaire en ville. Alcidon, seul. O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile! Pouvais-je faire un choix plus commode pour moi? Je trompe tout le monde avec sa bonne foi; Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine; Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu Si la coquette agrée ou néglige son feu. Mais je ne songe pas que ma joie imprudente Laisse en perplexité ma chère confidente; Avant que de partir, il faudra sur le tard De nos heureux succès lui faire quelque part. Scène IV Chrysante, Philiste, Doris Chrisante Je ne le puis celer, bien que j'y compatisse: Je trouve en ton malheur quelque peu de justice: Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement A rompu sa fortune, et chassé son amant, Et tu vois aussitôt la tienne renversée, Ta maîtresse par force en d'autres mains passée. Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, Toujours de plus en plus s'obstine à quereller. Philiste Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre. D'un si honteux affront le cuisant souvenir Eteint toute autre ardeur que celle de punir. Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice; Mais du reste accusez votre seule avarice. Madame, nous perdons par votre aveuglement Votre fils, un ami; votre fille, un amant. Doris Otez ce nom d'amant: le fard de son langage Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage; Et nous étions tous deux semblables en ce point, Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point. Philiste Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée, Fallait-il donc souffrir d'en être cajolée? Doris Il le fallait souffrir, ou vous désobliger. Philiste Dites qu'il vous fallait un esprit moins léger. Chrisante Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence, Et du moins à ses yeux cache ta violence. Scène V Philiste, Chrysante, Célidan, Doris Philiste, à Célidan. Eh bien! que dit, que fait, notre amant irrité? Persiste-t-il encor dans sa brutalité? Célidan Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles: J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles. Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. Philiste Ami, que me dis-tu? Célidan Ce que je viens de voir. Philiste Et de grâce, où voit-on le sujet que j'adore? Dis-moi le lieu. Célidan Le lieu ne se dit pas encore. Celui qui te la rend te veut faire une loi... Philiste Après cette faveur, qu'il dispose de moi; Mon possible est à lui. Célidan Donc, sous cette promesse, Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse: Ambassadeur exprès... Scène VI Chrysante, Célidan, Doris Chrisante Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité; Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte. Célidan C'est comme doit agir un véritable amour. Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour; Et nous voyons assez par cette expérience Que le sien est égal à son impatience. Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants, Et que tout se dispose à vos contentements, Pour m'avancer aux miens, oserais-je, madame Offrir à tant d'appas un coeur qui n'est que flamme, Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus? J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle Unissait les esprits et d'Alcidon et d'elle, Et qu'en ce cavalier son désir arrêté Prendrait tous autres voeux pour importunité. Cette seule raison m'obligeant à me taire, Je trahissais mon feu de peur de lui déplaire; Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu Me fait voir clairement combien j'étais déçu, Je ne condamne plus mon amour au silence, Et viens faire éclater toute sa violence. Souffrez que mes désirs, si longtemps retenus, Rendent à sa beauté des voeux qui lui sont dus; Et du moins, par pitié d'un si cruel martyre, Permettez quelque espoir à ce coeur qui soupire. Chrisante Votre amour pour Doris est un si grand bonheur Que je voudrais sur l'heure en accepter l'honneur; Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, Et comme son caprice à mes souhaits résiste. Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, Je n'ose vous donner une réponse expresse, Tant je crains de sa part un désordre nouveau. Célidan Vous me tuez, madame, et cachez le couteau: Sous ce détour discret un refus se colore. Chrisante Non, monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore. Aussi dans le refus j'aurais peu de raison: Je connais votre bien, je sais votre maison. Votre père jadis (hélas! que cette histoire Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!), Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi; J'étais son cher objet; et maintenant je voi Que comme par un droit successif de famille, L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille. S'il m'aimait, je l'aimais; et les seules rigueurs De ses cruels parents divisèrent nos coeurs: On l'éloigna de moi par ce maudit usage Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage; Et son père jamais ne souffrit son retour Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour: En vain à cet hymen j'opposai ma constance; La volonté des miens vainquit ma résistance. Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits De ses perfections les plus aimables traits. Afin de vous ôter désormais toute crainte Que dessous mes discours se cache aucune feinte, Allons trouver Philiste, et vous verrez alors Comme en votre faveur je ferai mes efforts. Célidan Si de ce cher objet j'avais même assurance, Rien ne pourrait jamais troubler mon espérance. Doris Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir. Célidan Employer contre vous un absolu pouvoir! Ma flamme d'y penser se tiendrait criminelle. Chrisante Je connais bien ma fille, et je vous réponds d'elle. Dépêchons seulement d'aller vers ces amants. Célidan Allons: mon heur dépend de vos commandements. Scène VII Philiste, Clarice Philiste Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie, Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie; Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer: Mon âme en est ensemble et ravie et confuse. D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse, Et votre liberté me reproche aujourd'hui Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. Elle me comble d'aise et m'accable de honte; Celui qui vous la rend, en m'obligeant, m'affronte: Un coup si glorieux n'appartenait qu'à moi. Clarice Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi? Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, Et dispensent ta bouche à ce fâcheux langage? Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, Ma prison inconnue a bravé ta valeur. Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre, Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, Et que d'un tel orage en bonace réduit Célidan a la peine, et Philiste le fruit? Philiste Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige, C'est la reconnaissance où l'honneur vous oblige: Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir Lui garder en votre âme un peu de souvenir. La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage; Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux Ne devraient, à mon gré, parler que de nos feux. Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique. Clarice Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique: Penses-tu que je veuille un amant si jaloux? Philiste Je tâche d'imiter ce que je vois en vous; Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, Fait de vos actions sa règle souveraine. Clarice Je ne puis endurer ces propos outrageux: Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux? Philiste Quoi! ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? Clarice Ne me reproche point l'excès de mon amour. Philiste Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour: Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable? Clarice Encor pour un jaloux tu seras fort traitable, Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens, D'accuser mes défauts pour excuser les tiens; Par cette liberté tu me fais bien paraître Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître, Puisque laissant les voeux et les submissions, Tu me dis seulement mes imperfections. Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance, Et prendre avant le temps un peu trop de licence. Nous avions notre hymen à demain arrêté; Mais, pour te bien punir de cette liberté, De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève. Philiste Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, Avez-vous sûreté que, pour votre secours, Le même Célidan se rencontre toujours? Clarice Il faut savoir de lui s'il prendrait cette peine. Vois ta mère et ta soeur que vers nous il amène. Sa réponse rendra nos débats terminés. Philiste Ah! mère, soeur, ami, que vous m'importunez! Scène VIII Chrysante, Doris, Célidan, Clarice, Philiste Chrysante, à Clarice. Je viens après mon fils vous rendre une assurance De la part que je prends en votre délivrance; Et mon coeur tout à vous ne saurait endurer Que mes humbles devoirs osent se différer. Clarice, à Chrysante. N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie Est de vous obéir le reste de sa vie, Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous. Ce brave cavalier accepté pour époux, C'est à moi désormais, entrant dans sa famille, A vous rendre un devoir de servante et de fille; Heureuse mille fois, si le peu que je vaux Ne vous empêche point d'excuser mes défauts, Et si votre bonté d'un tel choix se contente! Chrysante, à Clarice. Dans ce bien excessif, qui passe mon attente, Je soupçonne mes sens d'une infidélité, Tant ma raison s'oppose à ma crédulité. Surprise que je suis d'une telle merveille, Mon esprit tout confus doute encor si je veille; Mon âme en est ravie, et ces ravissements M'ôtent la liberté de tous remerciements. Doris, à Clarice. Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse A vous offrir, madame, un fidèle service. Clarice, à Doris. Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur, Je vous offre et demande une amitié de soeur. Philiste, à Célidan. Toi, sans qui mon malheur était inconsolable, Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis, Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, Cesse de me tenir dedans l'incertitude: Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude; Donne-moi le moyen, après un tel bienfait, De réduire pour toi ma parole en effet. Célidan, à Philiste. S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice Doivent leur bonne issue à mon peu de service, Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux, J'ose t'en demander un pareil à mes feux. (Montrant Chrysante.) J'ose te demander, sous l'aveu de Madame, Ce digne et seul objet de ma secrète flamme, Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix Attend de ton vouloir les favorables lois. Philiste, à Célidan. Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse: Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. Chrysante, à Philiste. Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui, Ne te fais point ingrat pour une âme si double. Philiste, à Célidan. Mon esprit divisé de plus en plus se trouble; Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi. Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible; Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible; Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir. Chrysante, à Philiste. Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; Et juge, en regardant cette belle maîtresse, Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur N'a pas bien mérité l'échange de ta soeur. Clarice, à Chrysante. Je ne saurais souffrir qu'en ma présence on die Qu'il doive m'acquérir par une perfidie; Et pour un tel ami lui voir si peu de foi Me ferait redouter qu'il en eût moins pour moi. Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime. Scène IX Clarice, Alcidon, Philiste, Chrysante, Célidan, Doris Clarice, à Alcidon. Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; Tu me croyais sans doute encor dans le malheur: Voici qui m'en délivre; et n'était que Philiste A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris T'aurait pour récompense enlevé ta Doris. Alcidon Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage. Je forcène de voir que sur votre retour Ce traître assure ainsi ma perte et son amour. Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses, Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses? Célidan, à Alcidon. Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés, Et tu m'oses couvrir de ces indignités! Cesse de m'outrager, ou le respect des dames N'est plus pour contenir celui que tu diffames. Philiste, à Alcidon. Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré Que je sais maintenir ce que je t'ai juré: Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme. Alcidon, à Philiste. Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme. Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu Que si mon coeur brûlait, c'était d'un autre feu. Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice: (Il se montre.) Voici l'auteur du coup, (Il montre Célidan.) et voilà le complice. (A Philiste.) Adieu. Ce mot lâché, je te suis en horreur. Scène X Chrysante, Clarice, Philiste, Célidan, Doris Chrysante, à Philiste. Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? Célidan, à Philiste. Puisque son désespoir vous découvre un mystère Que ma discrétion vous avait voulu taire, C'est à moi de montrer quel était mon dessein. Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main: La peur que j'eus alors qu'après ma résistance Il ne trouvât ailleurs trop fidèle assistance... Philiste, à Célidan. Quittons là ce discours, puisqu'en cette action La fin m'éclaircit trop de ton intention, Et ta sincérité se fait assez connaître. Je m'obstinais tantôt dans le parti d'un traître; Mais au lieu d'affaiblir vers toi mon amitié, Un tel aveuglement te doit faire pitié. Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise, Qu'un ami déloyal a tellement surprise; Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus Que j'ai voulu te faire un injuste refus. Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère; Ne punis point la soeur de la faute du frère; Et reçois de ma main celle que ton désir, Avant mon imprudence, avait daigné choisir. Clarice, à Célidan. Une pareille erreur me rend toute confuse; Mais ici mon amour me servira d'excuse; Il serre nos esprits d'un trop étroit lien Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien. Célidan Si vous croyez encor que cette erreur me touche, Un mot me satisfait de cette belle bouche; Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer, Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer? Doris Réunir les esprits d'une mère et d'un frère, Du choix qu'ils m'avaient fait avoir su me défaire, M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon, Et d'un coeur généreux me faire l'heureux don, C'est avoir su me rendre un assez grand service Pour espérer beaucoup avec quelque justice. Et, puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer. Célidan A ces mots enchanteurs tout mon coeur se déploie, Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie. Chrisante Que la mienne est extrême! et que sur mes vieux ans Le favorable ciel me fait de doux présents! Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange! Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange! Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes voeux Qu'une éternelle paix suive de si beaux noeuds, Et rendre par les fruits de ce double hyménée Ma dernière vieillesse à jamais fortunée! Clarice, à Chrysante. Cependant pour ce soir ne me refusez pas L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas, Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare, Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. Chrysante, à Clarice. Nous éloigner de vous avant ce doux moment, Ce serait me priver de tout contentement. La Galerie du Palais Comédie Adresse A Madame de Liancour Madame, Monsieur, Je vous demande pardon si je vous fais un mauvais présent ; non pas que j'aie si mauvaise opinion de cette pièce, que je veuille condamner les applaudissements qu'elle a reçus, mais parce que je ne croirai jamais qu'un ouvrage de cette nature soit digne de vous être présenté. Aussi vous supplierai- je très humblement de ne prendre pas tant garde à la qualité de la chose, qu'au pouvoir de celui dont elle part : c'est tout ce que vous peut offrir un homme de ma sorte ; et Dieu ne m'ayant pas fait naître assez considérable pour être à votre service, je me tiendrai trop récompensé d'ailleurs si je puis contribuer en quelque façon à vos divertissements. De six comédies qui me sont échappées, si celle-ci n'est la meilleure, c'est la plus heureuse, et toutefois la plus malheureuse en ce point, que n'ayant pas eu l'honneur d'être vue de vous, il lui manque votre approbation, sans laquelle sa gloire est encore douteuse, et n'ose s'assurer sur les acclamations publiques. Elle vous la vient demander, Madame, avec cette protection qu'autrefois Mélite a trouvée si favorable. J'espère que votre bonté ne lui refusera pas l'une et l'autre, ou que si vous désapprouvez sa conduite, du moins vous agréez mon zèle, et me permettrez de me dire toute ma vie, Madame, Votre très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, Corneille. Examen Ce titre serait tout à fait irrégulier, puisqu'il n'est fondé que sur le spectacle du premier acte, où commence l'amour de Dorimant pour Hippolyte, s'il n'était autorisé par l'exemple des anciens, qui étaient sans doute encore bien plus licencieux, quand ils ne donnaient à leurs tragédies que le nom des choeurs, qui n'étaient que témoins de l'action, comme les Trachiniennes et les Phéniciennes. L'Ajax même de Sophocle ne porte pas pour titre la Mort d'Ajax, qui est sa principale action, mais Ajax porte-fouet, qui n'est que l'action du premier acte. Je ne parle point des Nuées, des Guêpes et des Grenouilles d'Aristophane; ceci doit suffire pour montrer que les Grecs, nos premiers maîtres, ne s'attachaient point à la principale action pour en faire porter le nom à leurs ouvrages, et qu'ils ne gardaient aucune règle sur cet article. J'ai donc pris ce titre de la Galerie du Palais, parce que la promesse de ce spectacle extraordinaire, et agréable pour sa naïveté, devait exciter vraisemblablement la curiosité des auditeurs; et ç'a été pour leur plaire plus d'une fois, que j'ai fait paraître ce même spectacle à la fin du quatrième acte, où il est entièrement inutile, et n'est renoué avec celui du premier que par des valets qui viennent prendre dans les boutiques ce que leurs maîtres y avaient acheté, ou voir si les marchands ont reçu les nippes qu'ils attendaient. Cette espèce de renouement lui était nécessaire, afin qu'il eût quelque liaison qui lui fît trouver sa place, et qu'il ne fût pas tout à fait hors d'oeuvre. La rencontre que j'y fais faire d'Aronte et de Florice est ce qui le fixe particulièrement en ce lieu-là; et sans cet incident, il eût été aussi propre à la fin du second et du troisième, qu'en la place qu'il occupe. Sans cet agrément la pièce aurait été très régulière pour l'unité du lieu et la liaison des scènes, qui n'est interrompue que par là. Célidée et Hippolyte sont deux voisines dont les demeures ne sont séparées que par le travers d'une rue, et ne sont pas d'une condition trop élevée pour souffrir que leurs amants les entretiennent à leur porte. Il est vrai que ce qu'elles y disent serait mieux dit dans une chambre ou dans une salle, et même ce n'est que pour se faire voir aux spectateurs qu'elles quittent cette porte où elles devraient être retranchées, et viennent parler au milieu de la scène; mais c'est un accommodement de théâtre qu'il faut souffrir pour trouver cette rigoureuse unité de lieu qu'exigent les grands réguliers. Il sort un peu de l'exacte vraisemblance et de la bienséance même; mais il est presque impossible d'en user autrement; et les spectateurs y sont si accoutumés, qu'ils n'y trouvent rien qui les blesse. Les anciens, sur les exemples desquels on a formé les règles, se donnaient cette liberté; ils choisissaient pour le lieu de leurs comédies, et même de leurs tragédies, une place publique; mais je m'assure qu'à les bien examiner il y a plus de la moitié de ce qu'ils font dire qui serait mieux dit dans la maison qu'en cette place. Je n'en produirai qu'un exemple, sur qui le lecteur en pourra trouver d'autres. L'Andrienne de Térence commence par le vieillard Simon, qui revient du marché avec des valets chargés de ce qu'il vient d'acheter pour les noces de son fils; il leur commande d'entrer dans sa maison avec leur charge, et retient avec lui Sosie, pour lui apprendre que ces noces ne sont que des noces feintes, à dessein de voir ce qu'en dira son fils, qu'il croit engagé dans une autre affection dont il lui conte l'histoire. Je ne pense pas qu'aucun me dénie qu'il serait mieux dans sa salle à lui faire confidence de ce secret que dans une rue. Dans la seconde scène, il menace Davus de le maltraiter, s'il fait aucune fourbe pour troubler ses noces: il le menacerait plus à propos dans sa maison qu'en public; et la seule raison qui le fait parler devant son logis, c'est afin que ce Davus, demeuré seul, puisse voir Mysis sortir de chez Glycère, et qu'il se fasse une liaison d'oeil entre ces deux scènes; ce qui ne regarde pas l'action présente de cette première, qui se passerait mieux dans la maison, mais une action future qu'ils ne prévoient point, et qui est plutôt du dessein du poète, qui force un peu la vraisemblance pour observer les règles de son art, que du choix des acteurs qui ont à parler, qui ne seraient pas où les met le poète, s'il n'était question que de dire ce qu'il leur fait dire. Je laisse aux curieux à examiner le reste de cette comédie de Térence; et je veux croire qu'à moins que d'avoir l'esprit fort préoccupé d'un sentiment contraire, ils demeureront d'accord de ce que je dis. Quant à la durée de cette pièce, elle est dans le même ordre que la précédente, c'est-à-dire dans cinq jours consécutifs. Le style en est plus fort et plus dégagé des pointes dont j'ai parlé, qui s'y trouveront assez rares. Le personnage de nourrice, qui est de la vieille comédie, et que le manque d'actrices sur nos théâtres y avait conservé jusqu'alors, afin qu'un homme le pût représenter sous le masque, se trouve ici métamorphosé en celui de suivante, qu'une femme représente sur son visage. Le caractère des deux amantes a quelque chose de choquant, en ce qu'elles sont toutes deux amoureuses d'hommes qui ne le sont point d'elles, et Célidée particulièrement s'emporte jusqu'à s'offrir elle- même. On la pourrait excuser sur le violent dépit qu'elle a de s'être vue méprisée par son amant, qui, en sa présence même a conté des fleurettes à une autre; et j'aurais de plus à dire que nous ne mettons pas sur la scène des personnages si parfaits, qu'ils ne soient sujets à des défauts et aux faiblesses qu'impriment les passions; mais je veux bien avouer que cela va trop avant, et passe trop la bienséance et la modestie du sexe, bien qu'absolument il ne soit pas condamnable. En récompense, le cinquième acte est moins traînant que celui des précédentes, et conclut deux mariages sans laisser aucun mécontent; ce qui n'arrive pas dans celles-là. Acteurs Pleirante, père de Célidée. Lysandre, amant de Célidée. Dorimant, amoureux d'Hippolyte. Chrysante, mère d'Hippolyte. Célidée, fille de Pleirante. Hippolyte, fille de Chrysante. Aronte, écuyer de Lysandre. Cléante, écuyer de Dorimant. Florice, suivante d'Hippolyte. Le Libraire du Palais. Le Mercier du Palais. La Lingère du Palais. La scène est à Paris. Acte premier Scène première Aronte, Florice Aronte Enfin je ne le puis: que veux-tu que j'y fasse? Pour tout autre sujet mon maître n'est que glace; Elle est trop dans son coeur; on ne l'en peut chasser, Et c'est folie à nous que de plus y penser. J'ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte, Parler de ses attraits, élever son mérite, Sa grâce, son esprit, sa naissance, son bien; Je n'avance non plus qu'à ne lui dire rien: L'amour, dont malgré moi son âme est possédée, Fait qu'il en voit autant, ou plus, en Célidée. Florice Ne quittons pas pourtant; à la longue on fait tout. La gloire suit la peine: espérons jusqu'au bout. Je veux que Célidée ait charmé son courage, L'amour le plus parfait n'est pas un mariage; Fort souvent moins que rien cause un grand changement, Et les occasions naissent en un moment. Aronte Je les prendrai toujours quand je les verrai naître. Florice Hippolyte, en ce cas, saura le reconnaître. Aronte Tout ce que j'en prétends, c'est un entier secret. Adieu: je vais trouver Célidée à regret. Florice De la part de ton maître? Aronte Oui. Florice Si j'ai bonne vue, La voilà que son père amène vers la rue. Tirons-nous à quartier; nous jouerons mieux nos jeux, S'ils n'aperçoivent point que nous parlions nous deux. Scène II Pleirante, Célidée Pleirante Ne pense plus, ma fille, à me cacher ta flamme; N'en conçois point de honte, et n'en crains point de blâme: Le sujet qui l'allume a des perfections Dignes de posséder tes inclinations; Et pour mieux te montrer le fond de mon courage, J'aime autant son esprit que tu fais son visage. Confesse donc, ma fille, et crois qu'un si beau feu Veut être mieux traité que par un désaveu. Célidée Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime A tant gagné sur moi que j'en fais de l'estime; J'honore son mérite, et n'ai pu m'empêcher De prendre du plaisir à m'en voir rechercher; J'aime son entretien, je chéris sa présence: Mais cela n'est enfin qu'un peu de complaisance, Qu'un mouvement léger qui passe en moins d'un jour. Vos seuls commandements produiront mon amour; Et votre volonté, de la mienne suivie... Pleirante Favorisant ses voeux, seconde ton envie. Aime, aime ton Lysandre; et puisque je consens Et que je t'autorise à ces feux innocents, Donne-lui hardiment une entière assurance Qu'un mariage heureux suivra son espérance; Engage-lui ta foi. Mais j'aperçois venir Quelqu'un qui de sa part te vient entretenir. Ma fille, adieu: les yeux d'un homme de mon âge Peut-être empêcheraient la moitié du message. Célidée Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer. Pleirante Mais tu seras sans moi plus libre à lui parler; Et ta civilité, sans doute un peu forcée, Me fait un compliment qui trahit ta pensée. Scène III Célidée, Aronte Célidée Que fait ton maître, Aronte? Aronte Il m'envoie aujourd'hui Voir ce que sa maîtresse a résolu de lui, Et comment vous voulez qu'il passe la journée. Célidée Je serai chez Daphnis toute l'après-dînée; Et s'il m'aime, je crois que nous l'y pourrons voir. Autrement... Aronte Ne pensez qu'à l'y bien recevoir. Célidée S'il y manque, il verra sa paresse punie. Nous y devons dîner fort bonne compagnie; J'y mène, du quartier, Hippolyte et Chloris. Aronte Après elles et vous il n'est rien dans Paris; Et je n'en sache point, pour belles qu'on les nomme, Qui puissent attirer les yeux d'un honnête homme. Célidée Je ne suis pas d'humeur bien propre à t'écouter, Et ne prends pas plaisir à m'entendre flatter. Sans que ton bel esprit tâche plus d'y paraître, Mêle-toi de porter ma réponse à ton maître. Aronte, seul. Quelle superbe humeur! quel arrogant maintien! Si mon maître me croit, vous ne tenez plus rien; Il changera d'objet, ou j'y perdrai ma peine: Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine. Scène IV La Lingère, le Libraire (On tire un rideau, et l'on voit le libraire, la lingère et le mercier, chacun dans sa boutique.) La Lingère Vous avez fort la presse à ce livre nouveau; C'est pour vous faire riche. Le Libraire On le trouve si beau, Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie! La Lingère De vrai, bien que d'abord on en vendît fort peu, A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu; Je n'en saurais fournir autant qu'on m'en demande: Elle sied mieux aussi que celle de Hollande, Découvre moins le fard dont un visage est peint, Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint. Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique, Pour être trop étroite, empêche ma pratique; A peine y puis-je avoir deux chalands à la fois: Je veux changer de place avant qu'il soit un mois; J'aime mieux en payer le double et davantage, Et voir ma marchandise en un bel étalage. Le Libraire Vous avez bien raison; mais, à ce que j'entends... Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps? Scène V Dorimant, Cléante, le Libraire Dorimant Montrez-m'en quelques-uns. Le Libraire Voici ceux de la mode. Dorimant Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode: C'est un impertinent, ou je n'y connais rien. Le Libraire Ses oeuvres toutefois se vendent assez bien. Dorimant Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime. Le Libraire Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime; Considérez ce trait, on le trouve divin. Dorimant Il n'est que mal traduit du cavalier Marin; Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie. Le Libraire Ce fut son coup d'essai que cette comédie. Dorimant Cela n'est pas tant mal pour un commencement; La plupart de ses vers coulent fort doucement: Qu'il a de mignardise à décrire un visage! Scène VI Hippolyte, Florice, Dorimant, Cléante, le Libraire, la Lingère Hippolyte Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage. La Lingère Je vous en vais montrer de toutes les façons. Dorimant, au libraire. Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons. La Lingère, à Hippolyte. Voilà du point d'esprit, de Gênes, et d'Espagne. Hippolyte Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne. La Lingère Voyez bien; s'il en est deux pareils dans Paris... Hippolyte Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix. La Lingère Quand vous aurez choisi. Hippolyte Que t'en semble, Florice? Florice Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service; En moins de trois savons on ne les connaît plus. Hippolyte Celui-ci, qu'en dis-tu? Florice L'ouvrage en est confus, Bien que l'invention de près soit assez belle. Voici bien votre fait, n'était que la dentelle Est fort mal assortie avec le passement; Cet autre n'a de beau que le couronnement. La Lingère Si vous pouviez avoir deux jours de patience, Il m'en vient, mais qui sont dans la même excellence. (Dorimant parle au libraire à l'oreille.) Florice Il vaudrait mieux attendre. Hippolyte Eh bien, nous attendrons; Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons. La Lingère Mercredi j'en attends de certaines nouvelles. Cependant vous faut-il quelques autres dentelles? Hippolyte J'en ai ce qu'il m'en faut pour ma provision. Le Libraire, à Dorimant. J'en vais subtilement prendre l'occasion. (A la lingère.) La connais-tu, voisine? La Lingère Oui, quelque peu de vue: Quant au reste, elle m'est tout à fait inconnue. (Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre, et lui parle à l'oreille.) Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas Que dans tous vos auteurs? Cléante Je n'y manquerai pas. Dorimant Si tu ne me vois là, je serai dans la salle. (Il prend un livre sur la boutique du libraire.) Je connais celui-ci; sa veine est fort égale; Il ne fait point de vers qu'on ne trouve charmants. Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans; J'ai vu que notre peuple en était idolâtre. Le Libraire La mode est à présent des pièces de théâtre. Dorimant De vrai, chacun s'en pique; et tel y met la main, Qui n'eut jamais l'esprit d'ajuster un quatrain. Scène VII Lysandre, Dorimant, le Libraire, le Mercier Lysandre Je te prends sur le livre. Dorimant Eh bien, qu'en veux-tu dire? Tant d'excellents esprits, qui se mêlent d'écrire, Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir. Lysandre Y trouves-tu toujours une heure de plaisir? Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie. Dorimant Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie. Lysandre Sans rien spécifier, peu méritent de voir; Souvent leur entreprise excède leur pouvoir: Et tel parle d'amour sans aucune pratique. Dorimant On n'y sait guère alors que la vieille rubrique: Faute de le connaître, on l'habille en fureur Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur. Lui seul de ses effets a droit de nous instruire; Notre plume à lui seul doit se laisser conduire: Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait; Un bon poète ne vient que d'un amant parfait. Lysandre Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtresses. Tant de sorte d'appas, de doux saisissements, D'agréables langueurs et de ravissements, Jusques où d'un bel oeil peut s'étendre l'empire, Et mille autres secrets que l'on ne saurait dire (Quoi que tous nos rimeurs en mettent par écrit), Ne se surent jamais par un effort d'esprit; Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites Qui traitassent l'amour à la façon des poètes: C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet Est fort extravagant dedans un cabinet; Il y faut bien louer la beauté qu'on adore, Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour, Ait rien à démêler avecque notre amour. O pauvre comédie, objet de tant de veines, Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines, On te tire souvent sur un original A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal! Dorimant Laissons la muse en paix, de grâce à la pareille. Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille Si, comme avec bon droit on perd bien un procès, Souvent un bon ouvrage a de faibles succès. Le jugement de l'homme, ou plutôt son caprice, Pour quantité d'esprits n'a que de l'injustice: J'en admire beaucoup dont on fait peu d'état; Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d'Etat, La plus grande est toujours de peu de conséquence. Le Libraire Vous plairait-il de voir des pièces d'éloquence? Lysandre, ayant regardé le titre d'un livre que le libraire lui présente. J'en lus hier la moitié; mais son vol est si haut, Que presque à tous moments je me trouve en défaut. Dorimant Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie. Mettez ces trois à part, mon maître, je vous prie; Tantôt un de mes gens vous les viendra payer. Lysandre, se retirant d'auprès les boutiques. Le reste du matin où veux-tu l'employer? Le Mercier Voyez deçà, messieurs; vous plaît-il rien du nôtre? Voyez, je vous ferai meilleur marché qu'un autre, Des gants, des baudriers, des rubans, des castors. Scène VIII Dorimant, Lysandre Dorimant Je ne saurais encor te suivre si tu sors: Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante. Lysandre Qui te retient ici? Dorimant L'histoire en est plaisante: Tantôt, comme j'étais sur le livre occupé, Tout proche on est venu choisir du point coupé. Lysandre Qui? Dorimant C'est la question; mais s'il faut s'en remettre A ce qu'à mes regards sa coiffe a pu permettre, Je n'ai rien vu d'égal: mon Cléante la suit, Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit, Qu'il n'en sache le nom, le rang et la demeure. Lysandre Ami, le coeur t'en dit. Dorimant Nullement, ou je meure; Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté, J'ai voulu contenter ma curiosité. Lysandre Ta curiosité deviendra bientôt flamme; C'est par là que l'amour se glisse dans une âme. A la première vue, un objet qui nous plaît N'inspire qu'un désir de savoir quel il est; On en veut aussitôt apprendre davantage, Voir si son entretien répond à son visage, S'il est civil ou rude, importun ou charmeur, Eprouver son esprit, connaître son humeur: De là cet examen se tourne en complaisance; On cherche si souvent le bien de sa présence, Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir Quelque regret commence à se faire sentir: On revient tout rêveur; et notre âme blessée, Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée. Ayant rêvé le jour, la nuit à tous propos On sent je ne sais quoi qui trouble le repos; Un sommeil inquiet, sur de confus nuages, Elève incessamment de flatteuses images, Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits Que le réveil admire et ne dédit jamais; Tout le coeur court en hâte après de si doux guides; Et le moindre larcin que font ses voeux timides Arrête le larron, et le met dans les fers. Dorimant Ainsi tu fus épris de celle que tu sers? Lysandre C'est un autre discours; à présent je ne touche Qu'aux ruses de l'amour contre un esprit farouche, Qu'il faut apprivoiser presque insensiblement, Et contre ses froideurs combattre finement. Des naturels plus doux... Scène IX Dorimant, Lysandre, Cléante Dorimant Eh bien, elle s'appelle? Cléante Ne m'informez de rien qui touche cette belle. Trois filous rencontrés vers le milieu du pont, Chacun l'épée au poing, m'ont voulu faire affront, Et sans quelques amis qui m'ont tiré de peine, Contr'eux ma résistance eût peut-être été vaine; Ils ont tourné le dos, me voyant secouru, Mais ce que je suivais tandis est disparu. Dorimant Les traîtres! trois contre un! t'attaquer! te surprendre! Quels insolents vers moi s'osent ainsi méprendre? Cléante Je ne connais qu'un d'eux, et c'est là le retour De quelques tours de main qu'il reçut l'autre jour, Lorsque, m'ayant tenu quelques propos d'ivrogne, Nous eûmes prise ensemble à l'hôtel de Bourgogne. Dorimant Qu'on le trouve où qu'il soit; qu'une grêle de bois Assemble sur lui seul le châtiment des trois; Et que sous l'étrivière il puisse tôt connaître, Quand on se prend aux miens, qu'on s'attaque à leur maître! Lysandre J'aime à te voir ainsi décharger ton courroux: Mais voudrais-tu parler franchement entre nous? Dorimant Quoi! tu doutes encor de ma juste colère? Lysandre En ce qui le regarde, elle n'est que légère: En vain pour son sujet tu fais l'intéressé; Il a paré des coups dont ton coeur est blessé: Cet accident fâcheux te vole une maîtresse; Confesse ingénument, c'est là ce qui te presse. Dorimant Pourquoi te confesser ce que tu vois assez? Au point de se former, mes desseins renversés, Et mon désir trompé, poussent dans ces contraintes, Sous de faux mouvements, de véritables plaintes. Lysandre Ce désir, à vrai dire, est un amour naissant Qui ne sait où se prendre, et demeure impuissant; Il s'égare et se perd dans cette incertitude; Et renaissant toujours de ton inquiétude, Il te montre un objet d'autant plus souhaité, Que plus sa connaissance a de difficulté. C'est par là que ton feu davantage s'allume: Moins on l'a pu connaître, et plus on en présume; Notre ardeur curieuse en augmente le prix. Dorimant Que tu sais cher ami, lire dans les esprits! Et que, pour bien juger d'une secrète flamme, Tu pénètres avant dans les ressorts d'une âme! Lysandre Ce n'est pas encor tout, je veux te secourir. Dorimant Oh, que je ne suis pas en état de guérir! L'amour use sur moi de trop de tyrannie. Lysandre Souffre que je te mène en une compagnie Où l'objet de mes voeux m'a donné rendez-vous; Les divertissements t'y sembleront si doux, Ton âme en un moment en sera si charmée Que, tous ses déplaisirs dissipés en fumée, On gagnera sur toi fort aisément ce point D'oublier un objet que tu ne connais point. Mais garde-toi surtout d'une jeune voisine Que ma maîtresse y mène; elle est et belle et fine, Et sait si dextrement ménager ses attraits, Qu'il n'est pas bien aisé d'en éviter les traits. Dorimant Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble. Lysandre Donc, en attendant l'heure, allons dîner ensemble. Scène X Hippolyte, Florice Hippolyte Tu me railles toujours. Florice S'il ne vous veut du bien, Dites assurément que je n'y connais rien. Je le considérais tantôt chez ce libraire; Ses regards de sur vous ne pouvaient se distraire, Et son maintien était dans une émotion Qui m'instruisait assez de son affection. Il voulait vous parler, et n'osait l'entreprendre. Hippolyte Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre: C'est le seul dont la vue excite mon ardeur. Florice Et le seul qui pour vous n'a que de la froideur. Célidée est son âme, et tout autre visage N'a point d'assez beaux traits pour toucher son courage; Son brasier est trop grand, rien ne peut l'amortir: En vain son écuyer tâche à l'en divertir, En vain, jusques aux cieux portant votre louange, Il tâche à lui jeter quelque amorce du change, Et lui dit jusque-là que dans votre entretien Vous témoignez souvent de lui vouloir du bien; Tout cela n'est qu'autant de paroles perdues. Hippolyte Faute d'être sans doute assez bien entendues. Florice Ne le présumez pas, il faut avoir recours A de plus hauts secrets qu'à ces faibles discours. Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'âge: Je me connais en monde, et sais mille ressorts Pour débaucher une âme et brouiller des accords. Hippolyte Dis promptement, de grâce. Florice A présent l'heure presse, Et je ne vous saurais donner qu'un mot d'adresse. Cette voisine et vous... Mais déjà la voici. Scène XI Célidée, Hippolyte, Florice Célidée A force de tarder, tu m'as mise en souci: Il est temps, et Daphnis par un page me mande Que pour faire servir on n'attend que ma bande; Le carrosse est tout prêt: allons, veux-tu venir? Hippolyte Lysandre après dîner t'y vient entretenir? Célidée S'il osait y manquer, je te donne promesse Qu'il pourrait bien ailleurs chercher une maîtresse. Acte II Scène première Hippolyte, Dorimant Hippolyte Ne me contez point tant que mon visage est beau: Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau; Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage, Quelques perfections qui soient sur mon visage, Que je suis la première à m'en apercevoir: Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir; J'y vois en un moment tout ce que vous me dites. Dorimant Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mérites: Cet esprit tout divin et ce doux entretien Ont des charmes puissants dont il ne montre rien. Hippolyte Vous les montrez assez par cette après-dînée Qu'à causer avec moi vous vous êtes donnée; Si mon discours n'avait quelque charme caché, Il ne vous tiendrait pas si longtemps attaché. Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise, Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise; Et si je présumais qu'il vous plût sans raison, Je me ferais moi-même un peu de trahison; Et par ce trait badin qui sentirait l'enfance, Votre beau jugement recevrait trop d'offense. Je suis un peu timide, et dût-on me jouer, Je n'ose démentir ceux qui m'osent louer. Dorimant Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre Qu'on puisse, en vous louant ni vous flatter ni feindre; On voit un tel éclat en vos brillants appas, Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas. Hippolyte Ni ne l'adorer pas! Par là vous voulez dire... Dorimant Que mon coeur désormais vit dessous votre empire, Et que tous mes desseins de vivre en liberté N'ont rien eu d'assez fort contre votre beauté. Hippolyte Quoi? mes perfections vous donnent dans la vue? Dorimant Les rares qualités dont vous êtes pourvue Vous ôtent tout sujet de vous en étonner. Hippolyte Cessez aussi, monsieur, de vous l'imaginer. Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles; J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles, Et tous les gens d'esprit en font autant que vous. Dorimant En amour toutefois je les surpasse tous. Je n'ai point consulté pour vous donner mon âme; Votre premier aspect sut allumer ma flamme, Et je sentis mon coeur, par un secret pouvoir, Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir. Hippolyte Avoir connu d'abord combien je suis aimable, Encor qu'à votre avis il soit inexprimable, Ce grand et prompt effet m'assure puissamment De la vivacité de votre jugement. Pour moi, que la nature a faite un peu grossière, Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumière, Conduit trop pesamment toutes ses fonctions Pour m'avertir sitôt de vos perfections. Je vois bien que vos feux méritent récompense: Mais de les seconder ce défaut me dispense. Dorimant Railleuse! Hippolyte Excusez-moi, je parle tout de bon. Dorimant Le temps de cet orgueil me fera la raison; Et nous verrons un jour, à force de services, Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices. Scène II Dorimant, Lysandre, Hippolyte, Florice (Lysandre sort de chez Célidée, et passe sans s'arrêter, leur donnant seulement un coup de chapeau.) Hippolyte Peut-être l'avenir... Tout beau, coureur, tout beau! On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau: Vous aimez l'entretien de votre fantaisie; Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie, Et cela messied fort à des hommes de cour, De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour. Lysandre Puisque auprès d'un sujet capable de nous plaire La présence d'un tiers n'est jamais nécessaire, De peur qu'il en reçût quelque importunité, J'ai mieux aimé manquer à la civilité. Hippolyte Voilà parer mon coup d'un galant artifice, Comme si je pouvais... Que me veux-tu, Florice? (Florice sort et parle à Hippolyte à l'oreille.) Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi, On me vient d'apporter une fâcheuse loi; Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte. Une mère m'appelle. Dorimant Adieu, belle Hippolyte, Adieu: souvenez-vous... Hippolyte Mais vous, n'y songez plus. Scène III Lysandre Quoi! Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus! Dorimant Ce mot à mes désirs laisse peu d'espérance. Lysandre Tu ne la vois encor qu'avec indifférence? Dorimant Comme toi Célidée. Lysandre Elle eut donc chez Daphnis, Hier dans son entretien des charmes infinis? Je te l'avais bien dit que ton âme à sa vue Demeurerait, ou prise, ou puissamment émue; Mais tu n'as pas sitôt oublié la beauté Qui fit naître au Palais ta curiosité? Du moins ces deux objets balancent ton courage? Dorimant Sais-tu bien que c'est là justement mon visage, Celui que j'avais vu le matin au Palais? Lysandre A ce compte... Dorimant J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais. Lysandre C'est consentir bientôt à perdre ta franchise. Dorimant C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise. Lysandre Puisque tu les connais, je ne plains plus ton mal. Dorimant Leur coup, pour les connaître, en est-il moins fatal? Lysandre Non, mais du moins ton coeur n'est plus à la torture De voir tes voeux forcés d'aller à l'aventure; Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris... Dorimant Sous un accueil riant cache un subtil mépris. Ah, que tu ne sais pas de quel air on me traite! Lysandre Je t'en avais jugé l'âme fort satisfaite: Et cette gaie humeur, qui brillait dans ses yeux, M'en promettait pour toi quelque chose de mieux. Dorimant Cette belle, de vrai, quoique toute de glace, Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce, Par où tout de nouveau je me laisse gagner, Et consens, peu s'en faut, à m'en voir dédaigner. Loin de s'en affaiblir, mon amour s'en augmente; Je demeure charmé de ce qui me tourmente. Je pourrais de toute autre être le possesseur, Que sa possession aurait moins de douceur. Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte Rejeter ma louange et vanter son mérite, Négliger mon amour ensemble et l'approuver, Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver, Me refuser son coeur en acceptant mon âme, Faire état de mon choix en méprisant ma flamme. Hélas! en voilà trop: le moindre de ces traits A pour me retenir de trop puissants attraits; Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjouée Ne se point offenser d'une ardeur avouée! Lysandre Son adieu toutefois te défend d'y songer, Et ce commandement t'en devrait dégager. Dorimant Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense; Il me donne un conseil plutôt qu'une défense, Et par ce mot d'avis, son coeur sans amitié Du temps que j'y perdrai montre quelque pitié. Lysandre Soit défense ou conseil, de rien ne désespère; Je te réponds déjà de l'esprit de sa mère. Pleirante son voisin lui parlera pour toi; Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi. Tu sais qu'il m'a donné sa fille pour maîtresse. Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse, Et n'appréhende pas qu'il en faille beaucoup: Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup. Elle ne se contraint à cette indifférence Que pour rendre une entière et pleine déférence, Et cherche, en déguisant son propre sentiment, La gloire de n'aimer que par commandement. Dorimant Tu me flattes, ami, d'une attente frivole. Lysandre L'effet suivra de près. Dorimant Mon coeur, sur ta parole, Ne se résout qu'à peine à vivre plus content. Lysandre Il se peut assurer du bonheur qu'il prétend; J'y donnerai bon ordre. Adieu: le temps me presse, Et je viens de sortir d'auprès de ma maîtresse; Quelques commissions dont elle m'a chargé M'obligent maintenant à prendre ce congé. Scène IV Dorimant, Florice Dorimant, seul. Dieux! qu'il est malaisé qu'une âme bien atteinte Conçoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte! Je dois toute croyance à la foi d'un ami, Et n'ose cependant m'y fier qu'à demi. Hippolyte, d'un mot, chasserait ce caprice. Est-elle encore en haut? Florice Encore. Dorimant Adieu, Florice. Nous la verrons demain. Scène V Hippolyte, Florice Florice Il vient de s'en aller. Sortez. Hippolyte Mais fallait-il ainsi me rappeler, Me supposer ainsi des ordres d'une mère? Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colère: A peine ai-je attiré Lysandre en nos discours, Que tu viens par plaisir en arrêter le cours. Florice Eh bien! prenez-vous-en à mon impatience De vous communiquer un trait de ma science: Cet avis important tombé dans mon esprit Méritait qu'aussitôt Hippolyte l'apprît; Je vais sans perdre temps y disposer Aronte. Hippolyte J'ai la mine après tout d'y trouver mal mon conte. Florice Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas; Mais de votre côté ne vous épargnez pas; Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse. Hippolyte Il ne faut point par là te préparer d'excuse. Va, suivant le succès, je veux à l'avenir Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir. Scène VI Hippolyte, Célidée Hippolyte, frappant à la porte de Célidée. Célidée, es-tu là? Célidée Que me veut Hippolyte? Hippolyte Délasser mon esprit une heure en ta visite. Que j'ai depuis un jour un importun amant! Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant! Célidée Ma soeur, que me dis-tu? Dorimant t'importune! Quoi! j'enviais déjà ton heureuse fortune, Et déjà dans l'esprit je sentais quelque ennui D'avoir connu Lysandre auparavant que lui. Hippolyte Ah! ne me raille point. Lysandre, qui t'engage, Est le plus accompli des hommes de son âge. Célidée Je te jure, à mes yeux l'autre l'est bien autant. Mon coeur a de la peine à demeurer constant; Et pour te découvrir jusqu'au fond de mon âme, Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme: Lysandre me déplaît de me vouloir du bien. Plût aux dieux que son change autorisât le mien, Ou qu'il usât vers moi de tant de négligence, Que ma légèreté se pût nommer vengeance! Si j'avais un prétexte à me mécontenter, Tu me verrais bientôt résoudre à le quitter. Hippolyte Simple, présumes-tu qu'il devienne volage Tant qu'il verra l'amour régner sur ton visage? Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs, Et ses feux dureront autant que tes faveurs. Célidée Il semble, à t'écouter, que rien ne le retienne Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne. Hippolyte Que sais-je? Il n'a jamais éprouvé tes rigueurs; L'amour en même temps sut embraser vos coeurs; Et même j'ose dire, après beaucoup de monde, Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde. Il se vit accepter avant que de s'offrir; Il ne vit rien à craindre, il n'eut rien à souffrir; Il vit sa récompense acquise avant la peine, Et devant le combat sa victoire certaine. Un homme est bien cruel quand il ne donne pas Un coeur qu'on lui demande avecque tant d'appas. Qu'à ce prix la constance est une chose aisée, Et qu'autrefois par là je me vis abusée! Alcidor, que mes yeux avaient si fort épris, Courut au changement dès le premier mépris. La force de l'amour paraît dans la souffrance. Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance. Qu'on en voit s'affaiblir pour un peu de longueur! Et qu'on en voit céder à la moindre rigueur! Célidée Je connais mon Lysandre, et sa flamme est trop forte Pour tomber en soupçon qu'il m'aime de la sorte. Toutefois un dédain éprouvera ses feux. Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux; Il me rendra constante, ou me fera volage: S'il m'aime, il me retient; s'il change, il me dégage. Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur, Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur. Hippolyte En vain tu t'y résous: ton âme un peu contrainte, Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte. L'un d'eux dédira l'autre, et toujours un souris Lui fera voir assez combien tu le chéris. Célidée Ce n'est qu'un faux soupçon qui te le persuade; J'armerai de rigueurs jusqu'à la moindre oeillade, Et réglerai si bien toutes mes actions, Qu'il ne pourra juger de mes intentions. Pour le moins aussitôt que par cette conduite Tu seras de son coeur suffisamment instruite, S'il demeure constant, l'amour et la pitié, Avant que dire adieu, renoueront l'amitié. Célidée Il va bientôt venir. Va-t'en, et sois certaine De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine. Hippolyte Et demain? Célidée Je t'irai conter ses mouvements Et touchant l'avenir prendre tes sentiments. O dieux! si je pouvais changer sans infamie! Hippolyte Adieu. N'épargne en rien ta plus fidèle amie. Scène VII Célidée Quel étrange combat! Je meurs de le quitter, Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter. Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie, N'aura trait de mépris si je ne l'étudie. Tout ce que mon Lysandre a de perfections Se vient offrir en foule à mes affections. Je vois mieux ce qu'il vaut lorsque je l'abandonne, Et déjà la grandeur de ma perte m'étonne. Pour régler sur ce point mon esprit balancé, J'attends ses mouvements sur mon dédain forcé; Ma feinte éprouvera si son amour est vraie. Hélas! ses yeux me font une nouvelle plaie. Prépare-toi, mon coeur, et laisse à mes discours Assez de liberté pour trahir mes amours. Scène VIII Lysandre, Célidée Célidée Quoi? j'aurai donc de vous encore une visite! Vraiment pour aujourd'hui je m'en estimais quitte. Lysandre Une par jour suffit, si tu veux endurer Qu'autant comme le jour je la fasse durer. Célidée Pour douce que nous soit l'ardeur qui nous consume, Tant d'importunité n'est point sans amertume. Lysandre Au lieu de me donner ces appréhensions, Apprends ce que j'ai fait sur tes commissions. Célidée Je ne vous en chargeai qu'afin de me défaire D'un entretien chargeant, et qui m'allait déplaire. Lysandre Depuis quand donnez-vous ces qualités aux miens? Célidée Depuis que mon esprit n'est plus dans vos liens. Lysandre Est-ce donc par gageure, ou par galanterie? Célidée Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie. Ce que j'ai dans l'esprit je ne le puis celer, Et ne suis pas d'humeur à rien dissimuler. Lysandre Quoi! que vous ai-je fait? d'où provient ma disgrâce? Quel sujet avez-vous d'être pour moi de glace? Ai-je manqué de soins? ai-je manqué de feux? Vous ai-je dérobé le moindre de mes voeux? Ai-je trop peu cherché l'heur de votre présence? Ai-je eu pour d'autres yeux la moindre complaisance? Célidée Tout cela n'est qu'autant de propos superflus. Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus; Mon feu fut sans raison, ma glace l'est de même; Si l'un eut quelque excès, je rendrai l'autre extrême. Lysandre Par cette extrémité vous avancez ma mort. Célidée Il m'importe fort peu quel sera votre sort. Lysandre Quelle nouvelle amour, ou plutôt quel caprice Vous porte à me traiter avec cette injustice, Vous de qui le serment m'a reçu pour époux? Célidée J'en perds le souvenir aussi bien que de vous. Lysandre Evitez-en la honte et fuyez-en le blâme. Célidée Je les veux accepter pour peines de ma flamme. Lysandre Un reproche éternel suit ce tour inconstant. Célidée Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant. Lysandre Est-ce là donc le prix de vous avoir servie? Ah! cessez vos mépris, ou me privez de vie. Célidée Eh bien! soit, un adieu les va faire cesser: Aussi bien ce discours ne fait que me lasser. Lysandre Ah! redouble plutôt ce dédain qui me tue, Et laisse-moi le bien d'expirer à ta vue; Que j'adore tes yeux, tout cruels qu'ils me sont; Qu'ils reçoivent mes voeux pour le mal qu'ils me font. Invente à me gêner quelque rigueur nouvelle; Traite, si tu le veux, mon âme en criminelle: Dis que je suis ingrat, appelle-moi léger; Impute à mes amours la honte de changer; Dedans mon désespoir fais éclater ta joie; Et tout me sera doux, pourvu que je te voie. Tu verras tes mépris n'ébranler point ma foi, Et mes derniers soupirs ne voler qu'après toi. Ne crains point de ma part de reproche ou d'injure, Je ne t'appellerai ni lâche, ni parjure. Mon feu supprimera ces titres odieux; Mes douleurs céderont au pouvoir de tes yeux; Et mon fidèle amour, malgré leur vie atteinte, Pour t'adorer encore étouffera ma plainte. Célidée Adieu. Quelques encens que tu veuilles m'offrir, Je ne me saurais plus résoudre à les souffrir. Scène IX Lysandre Célidée! Ah, tu fuis! tu fuis donc, et tu n'oses Faire tes yeux témoins d'un trépas que tu causes! Ton esprit, insensible à mes feux innocents, Craint de ne l'être pas aux douleurs que je sens: Tu crains que la pitié qui se glisse en ton âme N'y rejette un rayon de ta première flamme, Et qu'elle ne t'arrache un soudain repentir, Malgré tout cet orgueil qui n'y peut consentir. Tu vois qu'un désespoir dessus mon front exprime En mille traits de feu mon ardeur et ton crime; Mon visage t'accuse, et tu vois dans mes yeux Un portrait que mon coeur conserve beaucoup mieux. Tous mes soins, tu le sais, furent pour Célidée: La nuit ne m'a jamais retracé d'autre idée, Et tout ce que Paris a d'objets ravissants N'a jamais ébranlé le moindre de mes sens. Ton exemple à changer en vain me sollicite; Dans ta volage humeur j'adore ton mérite; Et mon amour, plus fort que mes ressentiments, Conserve sa vigueur au milieu des tourments, Reviens, mon cher souci, puisqu'après tes défenses Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses. Vois comme je persiste à te désobéir, Et par là, si tu peux, prends droit de me haïr. Fol, je présume ainsi rappeler l'inhumaine, Qui ne veut pas avoir de raisons à sa haine? Puisqu'elle a sur mon coeur un pouvoir absolu, Il lui suffit de dire: "Ainsi je l'ai voulu." Cruelle, tu le veux! C'est donc ainsi qu'on traite Les sincères ardeurs d'une amour si parfaite? Tu me veux donc trahir? Tu le veux, et ta foi N'est qu'un gage frivole à qui vit sous ta loi? Mais je veux l'endurer sans bruit, sans résistance; Tu verras ma langueur, et non mon inconstance; Et de peur de t'ôter un captif par ma mort, J'attendrai ce bonheur de mon funeste sort. Jusque-là mes douleurs, publiant ta victoire, Sur mon front pâlissant élèveront ta gloire, Et sauront en tous lieux hautement témoigner Que, sans me refroidir, tu m'as pu dédaigner. Acte III Scène première Lysandre, Aronte Lysandre Tu me donnes, Aronte, un étrange remède. Aronte Souverain toutefois au mal qui vous possède, Croyez-moi, j'en ai vu des succès merveilleux A remettre au devoir ces esprits orgueilleux: Quand on leur sait donner un peu de jalousie, Ils ont bientôt quitté ces traits de fantaisie; Car enfin tout l'éclat de ces emportements Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants. Lysandre Que voudrait donc par là mon ingrate maîtresse? Aronte Elle vous joue un tour de la plus haute adresse. Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris? Tant qu'elle vous a cru légèrement épris, Que votre chaîne encor n'était pas assez forte, Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte? Vous ignoriez alors l'usage des soupirs; Ce n'étaient que douceurs, ce n'étaient que plaisirs: Son esprit avisé voulait par cette ruse Etablir un pouvoir dont maintenant elle use. Remarquez-en l'adresse; elle fait vanité De voir dans ses dédains votre fidélité. Votre humeur endurante à ces rigueurs l'invite. On voit par là vos feux, par vos feux son mérite; Et cette fermeté de vos affections Montre un effet puissant de ses perfections. Osez-vous espérer qu'elle soit plus humaine, Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine? Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner Que vous vous en piquez jusqu'à l'abandonner. La crainte d'en voir naître une si juste suite A vivre comme il faut l'aura bientôt réduite; Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas Que ce change s'impute à son manque d'appas. Il est de son honneur d'empêcher qu'on présume Qu'on éteigne aisément les flammes qu'elle allume. Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors Combien à vous reprendre elle fera d'efforts. Lysandre Mais peux-tu me juger capable d'une feinte? Aronte Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte? Lysandre Je trouve ses mépris plus doux à supporter. Aronte Pour les faire finir, il faut les imiter. Lysandre Faut-il être inconstant pour la rendre fidèle? Aronte Il faut souffrir toujours, ou déguiser comme elle. Lysandre Que de raisons, Aronte, à combattre mon coeur, Qui ne peut adorer que son premier vainqueur! Du moins auparavant que l'effet en éclate, Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate: Mets-lui devant les yeux mes services passés, Mes feux si bien reçus, si mal récompensés, L'excès de mes tourments et de ses injustices; Emploie à la gagner tes meilleurs artifices. Que n'obtiendras-tu point par ta dextérité, Puisque tu viens à bout de ma fidélité? Aronte Mais, mon possible fait, si cela ne succède? Lysandre Je feindrai dès demain qu'Aminte me possède. Aronte Aminte! Ah! commencez la feinte dès demain; Mais n'allez point courir au faubourg Saint-Germain. Et quand penseriez-vous que cette âme cruelle Dans le fond du Marais en reçût la nouvelle? Vous seriez tout un siècle à lui vouloir du bien, Sans que votre arrogante en apprît jamais rien. Puisque vous voulez feindre, il faut feindre à sa vue, Qu'aussitôt votre feinte en puisse être aperçue, Qu'elle blesse les yeux de son esprit jaloux, Et porte jusqu'au coeur d'inévitables coups. Ce sera faire au vôtre un peu de violence; Mais tout le fruit consiste à feindre en sa présence. Lysandre Hippolyte, en ce cas, serait fort à propos; Mais je crains qu'un ami en perdît le repos. Dorimant, dont ses yeux ont charmé le courage, Autant que Célidée en aurait de l'ombrage. Aronte Vous verrez si soudain rallumer son amour, Que la feinte n'est pas pour durer plus d'un jour; Et vous aurez après un sujet de risée Des soupçons mal fondés de son âme abusée. Lysandre Va trouver Célidée, et puis nous résoudrons, En ces extrémités, quel avis nous prendrons. Scène II Aronte, Florice Aronte, seul. Sans que pour l'apaiser je me rompe la tête, Mon message est tout fait et sa réponse prête. Bien loin que mon discours pût la persuader, Elle n'aura jamais voulu me regarder. Une prompte retraite au seul nom de Lysandre, C'est par où ses dédains se seront fait entendre. Mes amours du passé ne m'ont que trop appris Avec quelles couleurs il faut peindre un mépris. A peine faisait-on semblant de me connaître, De sorte... Florice Aronte, eh bien, qu'as-tu fait vers ton maître? Le verrons-nous bientôt? Aronte N'en sois plus en souci; Dans une heure au plus tard je te le rends ici. Florice Prêt à lui témoigner... Aronte Tout prêt. Adieu. Je tremble Que de chez Célidée on ne nous voie ensemble. Scène III Hippolyte, Florice Hippolyte D'où vient que mon abord l'oblige à te quitter? Florice Tant s'en faut qu'il vous fuie, il vient de me conter... Toutefois je ne sais si je vous le dois dire. Hippolyte Que tu te plais, Florice, à me mettre en martyre! Florice Il faut vous préparer à des ravissements... Hippolyte Ta longueur m'y prépare avec bien des tourments. Dépêche; ces discours font mourir Hippolyte. Florice Mourez donc promptement, que je vous ressuscite. Hippolyte L'insupportable femme! Enfin diras-tu rien? Florice L'impatiente fille! Enfin tout ira bien. Hippolyte Enfin tout ira bien? Ne saurai-je autre chose? Florice Il faut que votre esprit là-dessus se repose. Vous ne pouviez tantôt souffrir de longs propos, Et pour vous obliger, j'ai tout dit en trois mots; Mais ce que maintenant vous n'en pouvez apprendre, Vous l'apprendrez bientôt plus au long de Lysandre. Hippolyte Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir confus. Florice Parlez à votre amie, et ne vous fâchez plus. Scène IV Célidée, Hippolyte, Florice Célidée Mon abord importun rompt votre conférence: Tu m'en voudras du mal. Hippolyte Du mal? et l'apparence? Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi; Et tout à l'heure encor je lui parlais de toi. Célidée Je me retire donc, afin que sans contrainte... Hippolyte Quitte cette grimace, et mets à part la feinte. Tu fais la réservée en ces occasions, Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions. Célidée Tu meurs de le conter plus que moi de l'apprendre, Et tu prendrais pour crime un refus de l'entendre. Puis donc que tu le veux, ma curiosité... Hippolyte Vraiment, tu me confonds de ta civilité. Célidée Voilà de tes détours, et comme tu diffères A me dire en quel point vous teniez mes affaires. Hippolyte Nous parlions du dessein d'éprouver ton amant. Tu l'as vu réussir à ton contentement? Célidée Je viens te voir exprès pour t'en dire l'issue: Que je m'en suis trouvée heureusement déçue! Je présumais beaucoup de ses affections, Mais je n'attendais pas tant de submissions. Jamais le désespoir qui saisit son courage N'en put tirer un mot à mon désavantage; Il tenait mes dédains encor trop précieux, Et ses reproches même étaient officieux. Aussi ce grand amour a rallumé ma flamme: Le change n'a plus rien qui chatouille mon âme; Il n'a plus de douceur pour mon esprit flottant, Aussi ferme à présent qu'il le croit inconstant. Florice Quoi que vous ayez vu de sa persévérance, N'en prenez pas encore une entière assurance. L'espoir de vous fléchir a pu le premier jour Jeter sur son dépit ces beaux dehors d'amour; Mais vous verrez bientôt que pour qui le méprise Toute légèreté lui semblera permise. J'ai vu des amoureux de toutes les façons. Hippolyte Cette bizarre humeur n'est jamais sans soupçons. L'avantage qu'elle a d'un peu d'expérience Tient éternellement son âme en défiance; Mais ce qu'elle te dit ne vaut pas l'écouter. Célidée Et je ne suis pas fille à m'en épouvanter. Je veux que ma rigueur à tes yeux continue, Et lors sa fermeté te sera mieux connue; Tu ne verras des traits que d'un amour si fort, Que Florice elle-même avouera qu'elle a tort. Hippolyte Ce sera trop longtemps lui paraître cruelle. Célidée Tu connaîtras par là combien il m'est fidèle. Le ciel à ce dessein nous l'envoie à propos. Hippolyte Et quand te résous-tu de le mettre en repos? Célidée Trouve bon, je te prie, après un peu de feinte, Que mes feux violents s'expliquent sans contrainte; Et pour le rappeler des portes du trépas, Si j'en dis un peu trop, ne t'en offense pas. Scène V Lysandre, Célidée, Hippolyte, Florice Lysandre Merveille des beautés, seul objet qui m'engage... Célidée N'oublierez-vous jamais cet importun langage? Vous obstiner encore à me persécuter, C'est prendre du plaisir à vous voir maltraiter. Perdez mon souvenir avec votre espérance, Et ne m'accablez plus de cette déférence. Il faut, pour m'arrêter , des entretiens meilleurs. Lysandre Quoi! vous prenez pour vous ce que j'adresse ailleurs? Adore qui voudra votre rare mérite, Un change heureux me donne à la belle Hippolyte: Mon sort en cela seul a voulu me trahir, Qu'en ce change mon coeur semble vous obéir, Et que mon feu passé vous va rendre si vaine Que vous imputerez ma flamme à votre haine, A votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments, L'effet de ma raison à vos commandements. Célidée Tant s'en faut que je prenne une si triste gloire, Je chasse mes dédains même de ma mémoire, Et dans leur souvenir rien ne me semble doux, Puisqu'en le conservant je penserais à vous. Lysandre, à Hippolyte. Beauté de qui les yeux, nouveaux rois de mon âme, Me font être léger sans en craindre le blâme... Hippolyte Ne vous emportez point à ces propos perdus, Et cessez de m'offrir des voeux qui lui sont dus; Je pense mieux valoir que le refus d'une autre. Si vous voulez venger son mépris par le vôtre, Ne venez point du moins m'enrichir de son bien. Elle vous traite mal, mais elle n'aime rien. Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite Aux importunités dont elle s'est défaite. Lysandre Que son exemple encor réglât mes actions! Cela fut bon du temps de mes affections; A présent que mon coeur adore une autre reine, A présent qu'Hippolyte en est la souveraine... Hippolyte C'est elle seulement que vous voulez flatter. Lysandre C'est elle seulement que je dois imiter. Hippolyte Savez-vous donc à quoi la raison vous oblige? C'est à me négliger, comme je vous néglige. Lysandre Je ne puis imiter ce mépris de mes feux, A moins qu'à votre tour vous m'offriez des voeux: Donnez-m'en les moyens, vous en verrez l'issue. Hippolyte J'appréhenderais fort d'être trop bien reçue, Et qu'au lieu du plaisir de me voir imiter Je n'eusse que l'honneur de me faire écouter, Pour n'avoir que la honte après de me dédire. Lysandre Souffrez donc que mon coeur sans exemple soupire, Qu'il aime sans exemple, et que mes passions S'égalent seulement à vos perfections. Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service, Et ma fidélité... Célidée Viens avec moi, Florice: J'ai des nippes en haut que je veux te montrer. Scène VI Hippolyte, Lysandre Hippolyte Quoi? sans la retenir, vous la laissez rentrer? Allez, Lysandre, allez; c'est assez de contraintes; J'ai pitié du tourment que vous donnent ces feintes. Suivez ce bel objet dont les charmes puissants Sont et seront toujours absolus sur vos sens. Quoi qu'après ses dédains un peu d'orgueil publie, Son mérite est trop grand pour souffrir qu'on l'oublie; Elle a des qualités, et de corps, et d'esprit, Dont pas un coeur donné jamais ne se reprit. Lysandre Mon change fera voir l'avantage des vôtres, Qu'en la comparaison des unes et des autres Les siennes désormais n'ont qu'un éclat terni, Que son mérite est grand, et le vôtre infini. Hippolyte Que j'emporte sur elle aucune préférence! Vous tenez des discours qui sont hors d'apparence; Elle me passe en tout; et dans ce changement, Chacun vous blâmerait de peu de jugement. Lysandre M'en blâmer en ce cas, c'est en manquer soi-même, Et choquer la raison, qui veut que je vous aime. Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur Qui faisait de l'amour une aveugle fureur, Et l'ayant aveuglé, lui donnait pour conduite Le mouvement d'une âme et surprise et séduite. Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connaissaient pas; C'est par les yeux qu'il entre, et nous dit vos appas; Lors notre esprit en juge; et suivant le mérite, Il fait croître une ardeur que cette vue excite. Si la mienne pour vous se relâche un moment, C'est lors que je croirai manquer de jugement; Et la même raison qui vous rend admirable Doit rendre comme vous ma flamme incomparable. Hippolyte Epargnez avec moi ces propos affétés. Encore hier Célidée avait ces qualités; Encore hier en mérite elle était sans pareille. Si je suis aujourd'hui cette unique merveille, Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi, Gagnera votre coeur et ce titre sur moi. Un esprit inconstant a toujours cette adresse. Scène VII Chrysante, Pleirante, Hippolyte, Lysandre Chrysante Monsieur, j'aime ma fille avec trop de tendresse Pour la vouloir contraindre en ses affections. Pleirante Madame, vous saurez ses inclinations; Elle voudra vous plaire, et je l'en vois sourire. (A Lysandre.) Allons, mon cavalier, j'ai deux mots à vous dire. Chrysante Vous en aurez réponse avant qu'il soit trois jours. Scène VIII Chrysante, Hippolyte Chrysante Devinerais-tu bien quels étaient nos discours? Hippolyte Il vous parlait d'amour peut-être? Chrysante Oui: que t'en semble? Hippolyte D'âge presque pareils, vous seriez bien ensemble. Chrysante Tu me donnes vraiment un gracieux détour; C'était pour ton sujet qu'il me parlait d'amour. Hippolyte Pour moi? Ces jours passés, un poète qui m'adore, Du moins à ce qu'il dit, m'égalait à l'Aurore; Je me raillais alors de sa comparaison. Mais, si cela se fait, il avait bien raison. Chrysante Avec tout ce babil, tu n'es qu'une étourdie. Le bonhomme est bien loin de cette maladie; Il veut te marier, mais c'est à Dorimant: Vois si tu te résous d'accepter cet amant. Hippolyte Dessus tous mes désirs vous êtes absolue, Et si vous le voulez, m'y voilà résolue. Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard; Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard: Lysandre si longtemps a brûlé pour sa fille, Qu'il en faisait déjà l'appui de sa famille; A présent que ses feux ne sont plus que pour moi, Il voudrait bien qu'un autre eût engagé ma foi, Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle, Un nouveau changement le ramenât vers elle. N'avez-vous point pris garde, en vous disant adieu, Qu'il a presque arraché Lysandre de ce lieu? Chrysante Simple! ce qu'il en fait, ce n'est qu'à sa prière. Et Lysandre tient même à faveur singulière... Hippolyte Je sais que Dorimant est un de ses amis; Mais vous voyez d'ailleurs que le ciel a permis Que pour mieux vous montrer que tout n'est qu'artifice, Lysandre me faisait ses offres de service. Chrysante Aucun des deux n'est homme à se jouer de nous. Quelque secret mystère est caché là-dessous. Allons, pour en tirer la vérité plus claire, Seules dedans ma chambre examiner l'affaire; Ici quelque importun pourrait nous aborder. Scène IX Hippolyte, Florice Hippolyte J'aurai bien de la peine à la persuader: Ah, Florice! en quel point laisses-tu Célidée? Florice De honte et de dépit tout à fait possédée. Hippolyte Que t'a-t-elle montré? Florice Cent choses à la fois, Selon que le hasard les mettait sous ses doigts: Ce n'était qu'un prétexte à faire sa retraite. Hippolyte Elle t'a témoigné d'être fort satisfaite? Florice Sans que je vous amuse en discours superflus, Son visage suffit pour juger du surplus. Hippolyte regarde Célidée. Ses pleurs ne se sauraient empêcher de descendre; Et j'en aurais pitié si je n'aimais Lysandre. Scène X Célidée Infidèles témoins d'un feu mal allumé, Soyez-les de ma honte; et vous fondant en larmes, Punissez-vous, mes yeux, d'avoir trop présumé Du pouvoir de vos charmes. De quoi vous a servi d'avoir su me flatter, D'avoir pris le parti d'un ingrat qui me trompe, S'il ne fit le constant qu'afin de me quitter Avecque plus de pompe? Quand je m'en veux défaire, il est parfait amant; Quand je veux le garder, il n'en fait plus de compte; Et n'ayant pu le perdre avec contentement, Je le perds avec honte. Ce que j'eus lors de joie augmente mon regret; Par là mon désespoir davantage se pique. Quand je le crus constant, mon plaisir fut secret, Et ma honte est publique. Le traître avait senti qu'alors me négliger C'était à Dorimant livrer toute mon âme; Et la constance plut à cet esprit léger Pour amortir ma flamme. Autant que j'eus de peine à l'éteindre en naissant, Autant m'en faudra-t-il à la faire renaître: De peur qu'a cet amour d'être encore impuissant, Il n'ose plus paraître. Outre que, de mon coeur pleinement exilé, Et n'y conservant plus aucune intelligence, Il est trop glorieux pour n'être rappelé Qu'à servir ma vengeance. Mais j'aperçois celui qui le porte en ses yeux. Courage donc, mon coeur; espérons un peu mieux. Je sens bien que déjà devers lui tu t'envoles; Mais pour t'accompagner je n'ai point de paroles: Ma honte et ma douleur, surmontant mes désirs, N'en laissent le passage ouvert qu'à mes soupirs. Scène XI Dorimant, Célidée, Cléante Dorimant Dans ce profond penser, pâle, triste, abattue, Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue, Ou bientôt vos douleurs l'accableront d'ennuis. Célidée Il est cause en effet de l'état où je suis, Non pas en la façon qu'un ami s'imagine, Mais... Dorimant Vous n'achevez point, faut-il que je devine? Célidée Permettez que je cède à la confusion, Qui m'étouffe la voix en cette occasion. J'ai d'incroyables traits de Lysandre à vous dire! Mais ce reste du jour souffrez que je respire, Et m'obligez demain que je vous puisse voir. (Elle sort.) Dorimant De sorte qu'à présent on n'en peut rien savoir? Dieux! elle se dérobe, et me laisse en un doute... Poursuivons toutefois notre première route; Peut-être ces beaux yeux, dont l'éclat me surprit, De ce fâcheux soupçon purgeront mon esprit. (A Cléante) Frappe. Scène XII Dorimant, Florice, Cléante Florice Que vous plaît-il? Dorimant Peut-on voir Hippolyte? Florice Elle vient de sortir pour faire une visite. Dorimant Ainsi, tout aujourd'hui mes pas ont été vains. Florice, à ce défaut, fais-lui mes baisemains. Florice, seule. Ce sont des compliments qu'il fait mauvais lui faire. Depuis que ce Lysandre a tâché de lui plaire, Elle ne veut plus être au logis que pour lui, Et tous autres devoirs lui donnent de l'ennui. Acte IV Scène première Hippolyte, Aronte Hippolyte A cet excès d'amour qu'il me faisait paraître, Je me croyais déjà maîtresse de ton maître; Tu m'as fait grand dépit de me désabuser. Qu'il a l'esprit adroit quand il veut déguiser! Et que pour mettre en jour ces compliments frivoles, Il sait bien ajuster ses yeux à ses paroles! Mais je me promets tant de ta dextérité, Qu'il tournera bientôt la feinte en vérité. Aronte Je n'ose l'espérer: sa passion trop forte Déjà vers son objet malgré moi le remporte; Et comme s'il avait reconnu son erreur, Vos yeux lui sont à charge, et sa feinte en horreur: Même il m'a commandé d'aller vers sa cruelle Lui jurer que son coeur n'a brûlé que pour elle, Attaquer son orgueil par des submissions... Hippolyte J'entends assez le but de tes commissions. Tu vas tâcher pour lui d'amollir son courage? Aronte J'emploie auprès de vous le temps de ce message, Et la ferai parler tantôt à mon retour D'une façon mal propre à donner de l'amour; Mais après mon rapport, si son ardeur extrême Le résout à porter son message lui-même, Je ne réponds de rien. L'amour qu'ils ont tous deux Vaincra notre artifice, et parlera pour eux. Hippolyte Sa maîtresse éblouie ignore encor ma flamme, Et laisse à mes conseils tout pouvoir sur son âme. Ainsi tout est à nous, s'il ne faut qu'empêcher Qu'un si fidèle amant n'en puisse rapprocher. Aronte Qui pourrait toutefois en détourner Lysandre, Ce serait le plus sûr. Hippolyte N'oses-tu l'entreprendre? Aronte Donnez-moi les moyens de le rendre jaloux, Et vous verrez après frapper d'étranges coups. Hippolyte L'autre jour Dorimant toucha fort ma rivale, Jusque-là qu'entre eux deux son âme était égale; Mais Lysandre depuis, endurant sa rigueur, Lui montra tant d'amour qu'il regagna son coeur. Aronte Donc à voir Célidée et Dorimant ensemble, Quelque dieu qui vous aime aujourd'hui les assemble. Hippolyte Fais-les voir à ton maître, et ne perds point ce temps, Puisque de là dépend le bonheur que j'attends. Scène II Dorimant, Célidée, Aronte Dorimant Aronte, un mot. Tu fuis? Crains-tu que je te voie? Aronte Non; mais pressé d'aller où mon maître m'envoie, J'avais doublé le pas sans vous apercevoir. Dorimant D'où viens-tu? Aronte D'un logis vers la Croix-du-Tiroir. Dorimant C'est donc en ce Marais que finit ton voyage? Aronte Non; je cours au Palais faire encore un message. Dorimant Et c'en est le chemin de passer par ici? Aronte Souffrez que j'aille ôter mon maître de souci; Il meurt d'impatience à force de m'attendre. Dorimant Et touchant mes amours ne peux-tu rien m'apprendre? As-tu vu depuis peu l'objet que je chéris? Aronte Oui, tantôt en passant j'ai rencontré Chloris. Dorimant Tu cherches des détours: je parle d'Hippolyte. Célidée Et c'est là seulement le discours qu'il évite. Tu t'enferres, Aronte; et, pris au dépourvu, En vain tu veux cacher ce que nous avons vu. Va, ne sois point honteux des crimes de ton maître: Pourquoi désavouer ce qu'il fait trop paraître? Il la sert à mes yeux, cet infidèle amant, Et te vient d'envoyer lui faire un compliment. (Aronte sort.) Scène III Dorimant, Célidée Célidée Après cette retraite et ce morne silence, Pouvez-vous bien encor demeurer en balance? Dorimant Je n'en ai que trop vu, mes yeux m'en ont trop dit: Aronte, en me parlant, était tout interdit, Et sa confusion portait sur son visage Assez et trop de jour pour lire son message. Traître, traître Lysandre, est-ce là donc le fruit Qu'en faveur de mes feux ton amitié produit? Célidée Connaissez tout à fait l'humeur de l'infidèle, Votre amour seulement la lui fait trouver belle: Cet objet, tout aimable et tout parfait qu'il est, N'a des charmes pour lui que depuis qu'il vous plaît; Et votre affection, de la sienne suivie, Montre que c'est par là qu'il en a pris envie, Qu'il veut moins l'acquérir que vous le dérober. Dorimant Voici, dans ce larcin, qui le fait succomber. En ce dessein commun de servir Hippolyte, Il faut voir seul à seul qui des deux la mérite: Son sang me répondra de son manque de foi, Et me fera raison et pour vous et pour moi. Notre vieille union ne fait qu'aigrir mon âme, Et mon amitié meurt voyant naître sa flamme. Célidée Vouloir quelque mesure entre un perfide et vous, Est-ce faire justice à ce juste courroux? Pouvez-vous présumer, après sa tromperie, Qu'il ait dans les combats moins de supercherie? Certes pour le punir c'est trop vous négliger, Et chercher à vous perdre au lieu de vous venger. Dorimant Pourriez-vous approuver que je prisse avantage Pour immoler ce traître à mon peu de courage? J'achèterais trop cher la mort du suborneur, Si pour avoir sa vie il m'en coûtait l'honneur, Et montrerais une âme, et trop basse et trop noire, De ménager mon sang aux dépens de ma gloire. Célidée Sans les voir l'un ni l'autre en péril exposés, Il est pour vous venger des moyens plus aisés. Pour peu que vous fussiez de mon intelligence, Vous auriez bientôt pris une juste vengeance; Et vous pourriez sans bruit ôter à l'inconstant... Dorimant Quoi? ce qu'il m'a volé? Célidée Non, mais du moins autant. Dorimant La faiblesse du sexe en ce point vous conseille; Il se croit trop vengé, quand il rend la pareille: Mais suivre le chemin que vous voulez tenir, C'est imiter son crime au lieu de le punir; Au lieu de lui ravir une belle maîtresse, C'est prendre, à son refus, une beauté qu'il laisse. (Lysandre vient avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant avec Célidée.) C'est lui faire plaisir, au lieu de l'affliger, C'est souffrir un affront, et non pas se venger. J'en perds ici le temps. Adieu: je me retire; Mais, avant qu'il soit peu, si vous entendez dire Qu'un coup fatal et juste ait puni l'imposteur, Vous pourrez aisément en deviner l'auteur. Célidée De grâce, encore un mot. Hélas! il m'abandonne Aux cuisants déplaisirs que ma douleur me donne. Rentre, pauvre abusée, et dedans tes malheurs, Si tu ne les retiens, cache du moins tes pleurs! Scène IV Lysandre, Aronte Aronte Eh bien, qu'en dites-vous? et que vous semble d'elle? Lysandre Hélas! pour mon malheur, tu n'es que trop fidèle, N'exerce plus tes soins à me faire endurer; Ma plus douce fortune est de tout ignorer: Je serais trop heureux sans le rapport d'Aronte. Aronte Encor pour Dorimant, il en a quelque honte; Vous voyant, il a fui. Lysandre Mais mon ingrate alors, Pour empêcher sa fuite a fait tous ses efforts, Aronte, et tu prenais ses dédains pour des feintes! Tu croyais que son coeur n'eût point d'autres atteintes, Que son esprit entier se conservait à moi, Et parmi ses rigueurs n'oubliait point sa foi. Aronte A vous dire le vrai, j'en suis trompé moi-même. Après deux ans passés dans un amour extrême, Que sans occasion elle vînt à changer! Je me fusse tenu coupable d'y songer; Mais puisque sans raison la volage vous change, Faites qu'avec raison un changement vous venge. Pour punir comme il faut son infidélité, Vous n'avez qu'à tourner la feinte en vérité. Lysandre Misérable! est-ce ainsi qu'il faut qu'on me soulage? Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage? Et veux-tu désormais que par un second choix Je m'engage à souffrir encore une autre fois? Qui t'a dit qu'Hippolyte à cette amour nouvelle Se rendrait plus sensible, ou serait plus fidèle? Aronte Vous en devez, monsieur, présumer beaucoup mieux. Lysandre Conseiller importun, ôte-toi de mes yeux. Aronte Son âme... Lysandre Ote-toi, dis-je; et dérobe ta tête Aux violents effets que ma colère apprête: Ma bouillante fureur ne cherche qu'un objet; Va, tu l'attirerais sur un sang trop abjet. Scène V Lysandre Il faut à mon courroux de plus nobles victimes; Il faut qu'un même coup me venge de deux crimes; Qu'après les trahisons de ce couple indiscret, L'un meure de ma main, et l'autre de regret. Oui, la mort de l'amant punira la maîtresse; Et mes plaisirs alors naîtront de sa tristesse. Mon coeur, à qui mes yeux apprendront ses tourments, Permettra le retour à mes contentements; Ce visage si beau, si bien pourvu de charmes, N'en aura plus pour moi, s'il n'est couvert de larmes. Ses douleurs seulement ont droit de me guérir; Pour me résoudre à vivre il faut la voir mourir. Frénétiques transports, avec quelle insolence Portez-vous mon esprit à tant de violence? Allez, vous avez pris trop d'empire sur moi; Dois-je être sans raison, parce qu'ils sont sans foi? Dorimant, Célidée, ami, chère maîtresse, Suivrais-je contre vous la fureur qui me presse? Quoi? vous ayant aimés, pourrais-je vous haïr? Mais vous pourrais-je aimer, quand vous m'osez trahir? Qu'un rigoureux combat déchire mon courage! Ma jalousie augmente, et redouble ma rage; Mais quelques fiers projets qu'elle jette en mon coeur, L'amour... Ah! ce mot seul me range à la douceur. Celle que nous aimons jamais ne nous offense; Un mouvement secret prend toujours sa défense: L'amant souffre tout d'elle; et dans son changement, Quelque irrité qu'il soit, il est toujours amant. Toutefois, si l'amour contre elle m'intimide, Revenez, mes fureurs, pour punir le perfide; Arrachez-lui mon bien; une telle beauté N'est pas le juste prix d'une déloyauté. Souffrirais-je, à mes yeux, que par ses artifices Il recueillît les fruits dus à mes longs services? S'il vous faut épargner le sujet de mes feux, Que ce traître du moins réponde pour tous deux. Vous me devez son sang pour expier son crime: Contre sa lâcheté tout vous est légitime; Et quelques châtiments... Mais, dieux! que vois-je ici? Scène VI Hippolyte, Lysandre Hippolyte Vous avez dans l'esprit quelque pesant souci; Ce visage enflammé, ces yeux pleins de colère, En font voir au-dehors une marque trop claire. Je prends assez de part en tous vos intérêts Pour vouloir en aveugle y mêler mes regrets. Mais si vous me disiez ce qui cause vos peines... Lysandre Ah! ne m'imposez point de si cruelles gênes; C'est irriter mes maux que de me secourir; La mort, la seule mort a droit de me guérir. Hippolyte Si vous vous obstinez à m'en taire la cause, Tout mon pouvoir sur vous n'est que fort peu de chose. Lysandre Vous l'avez souverain, hormis en ce seul point. Hippolyte Laissez-le-moi partout, ou ne m'en laissez point. C'est n'aimer qu'à demi qu'aimer avec réserve; Et ce n'est pas ainsi que je veux qu'on me serve. Il faut m'apprendre tout, et lorsque je vous voi, Etre de belle humeur, ou n'être plus à moi. Lysandre Ne perdez point d'efforts à vaincre mon silence: Vous useriez sur moi de trop de violence. Adieu: je vous ennuie, et les grands déplaisirs Veulent en liberté s'exhaler en soupirs. Scène VII Hippolyte C'est donc là tout l'état que tu fais d'Hippolyte? Après des voeux offerts, c'est ainsi qu'on me quitte? Qu'Aronte jugeait bien que ses feintes amours, Avant qu'il fût longtemps, interrompraient leur cours! Dans ce peu de succès des ruses de Florice, J'ai manqué de bonheur, mais non pas de malice; Et si j'en puis jamais trouver l'occasion, J'y mettrai bien encor de la division. Si notre pauvre amant est plein de jalousie, Ma rivale, qui sort, n'en est pas moins saisie. Scène VIII Hippolyte, Célidée Célidée N'ai-je pas tantôt vu mon perfide avec vous? Il a bientôt quitté des entretiens si doux. Hippolyte Qu'y ferait-il, ma soeur? Ta fidèle Hippolyte Traite cet inconstant ainsi qu'il le mérite. Il a beau m'en conter de toutes les façons, Je le renvoie ailleurs pratiquer ses leçons. Célidée Le parjure à présent est fort sur ta louange? Hippolyte Il ne tient pas à lui que je ne sois un ange; Et quand il vient ensuite à parler de ses feux, Aucune passion jamais n'approcha d'eux. Par tous ces vains discours il croit fort qu'il m'oblige, Mais non la moitié tant qu'alors qu'il te néglige: C'est par là qu'il me pense acquérir puissamment; Et moi, qui t'ai toujours chérie uniquement, Je te laisse à juger alors si je l'endure. Célidée C'est trop prendre, ma soeur, de part en mon injure; Laisse-le mépriser celle dont les mépris Sont cause maintenant que d'autres yeux l'ont pris. Si Lysandre te plaît, possède le volage, Mais ne me traite point avec désavantage; Et si tu te résous d'accepter mon amant, Relâche-moi du moins le coeur de Dorimant. Hippolyte Pourvu que leur pouvoir se range sous le nôtre, Je te donne le choix et de l'un et de l'autre; Ou, si l'un ne suffit à ton jeune désir, Défais-moi de tous deux, tu me feras plaisir. J'estimai fort Lysandre avant que le connaître; Mais depuis cet amour que mes yeux ont fait naître, Je te répute heureuse après l'avoir perdu. Que son humeur est vaine! et qu'il fait l'entendu! Que son discours est fade avec ses flatteries! Qu'on est importuné de ses afféteries! Vraiment, si tout le monde était fait comme lui, Je crois qu'avant deux jours je sécherais d'ennui. Célidée Qu'en cela du destin l'ordonnance fatale A pris pour nos malheurs une route inégale! L'un et l'autre me fuit, et je brûle pour eux, L'un et l'autre t'adore, et tu les fuis tous deux. Hippolyte Si nous changions de sort, que nous serions contentes! Célidée Outre, hélas! que le ciel s'oppose à nos attentes, Lysandre n'a plus rien à rengager ma foi. Hippolyte Mais l'autre, tu voudrais... Scène IX Pleirante, Hippolyte, Célidée Pleirante Ne rompez pas pour moi; Craignez-vous qu'un ami sache de vos nouvelles? Hippolyte Nous causions de mouchoirs, de rabats, de dentelles, De ménages de fille. Pleirante Et parmi ces discours, Vous confériez ensemble un peu de vos amours: Eh bien, ce serviteur, l'aura-t-on agréable? Hippolyte Vous m'attaquez toujours par quelque trait semblable. Des hommes comme vous ne sont que des conteurs. Vraiment c'est bien à moi d'avoir des serviteurs! Pleirante Parlons, parlons français. Enfin, pour cette affaire, Nous en remettrons-nous à l'avis d'une mère? Hippolyte J'obéirai toujours à son commandement. Mais, de grâce, monsieur, parlez plus clairement: Je ne puis deviner ce que vous voulez dire. Pleirante Un certain cavalier pour vos beaux yeux soupire... Hippolyte Vous en voulez par là... Pleirante Ce n'est point fiction Que ce que je vous dis de son affection. Votre mère sut hier à quel point il vous aime, Et veut que ce soit vous qui vous donniez vous-même. Hippolyte Et c'est ce que ma mère, afin de m'expliquer, Ne m'a point fait l'honneur de me communiquer; Mais, pour l'amour de vous, je vais le savoir d'elle. Scène X Pleirante, Célidée Pleirante Ta compagne est du moins aussi fine que belle. Célidée Elle a bien su, de vrai, se défaire de vous. Pleirante Et fort habilement se parer de mes coups. Célidée Peut-être innocemment, faute d'y rien comprendre. Pleirante Mais faute, bien plutôt, d'y vouloir rien entendre. Je suis des plus trompés si Dorimant lui plaît. Célidée Y prenez-vous, monsieur, pour lui quelque intérêt? Pleirante Lysandre m'a prié d'en porter la parole. Célidée Lysandre! Pleirante Oui, ton Lysandre. Célidée Et lui-même cajole... Pleirante Quoi? que cajole-t-il? Célidée Hippolyte, à mes yeux. Pleirante Folle, il n'aima jamais que toi dessous les cieux; Et nous sommes tout prêts de choisir la journée Qui bientôt de vous deux termine l'hyménée. Il se plaint toutefois un peu de ta froideur; Mais, pour l'amour de moi, montre-lui plus d'ardeur; Parle: ma volonté sera-t-elle obéie? Célidée Hélas! qu'on vous abuse après m'avoir trahie! Il vous fait, cet ingrat, parler pour Dorimant, Tandis qu'au même objet il s'offre pour amant, Et traverse par là tout ce qu'à sa prière Votre vaine entremise avance vers la mère. Cela, qu'est-ce, monsieur, que se jouer de vous? Pleirante Qu'il est peu de raison dans ces esprits jaloux! Eh quoi! pour un ami s'il rend une visite, Faut-il s'imaginer qu'il cajole Hippolyte? Célidée Je sais ce que j'ai vu. Pleirante Je sais ce qu'il m'a dit, Et ne veux plus du tout souffrir de contredit. Mon choix de votre hymen en sa faveur dispose. Célidée Commandez-moi plutôt, monsieur, toute autre chose. Pleirante Quelle bizarre humeur! quelle inégalité De rejeter un bien qu'on a tant souhaité! La belle, voyez-vous! qu'on perde ces caprices; Il faut pour m'éblouir de meilleurs artifices. Quelque nouveau venu vous donne dans les yeux, Quelque jeune étourdi qui vous flatte un peu mieux: Et parce qu'il vous fait quelque feinte caresse, Il faut que nous manquions, vous et moi, de promesse? Quittez, pour votre bien, ces fantasques refus. Célidée Monsieur... Pleirante Quittez-les, dis-je, et ne contestez plus... Scène XI Célidée Fâcheux commandement d'un incrédule père! Qu'il me fut doux jadis, et qu'il me désespère! J'avais, auparavant qu'on m'eût manqué de foi, Le devoir et l'amour tout d'un parti chez moi, Et ma flamme, d'accord avecque sa puissance, Unissait mes désirs à mon obéissance; Mais, hélas, que depuis cette infidélité Je trouve d'injustice en son autorité! Mon esprit s'en révolte, et ma flamme bannie Fait qu'un pouvoir si saint m'est une tyrannie. Dures extrémités où mon sort est réduit! On donne mes faveurs à celui qui les fuit; Nous avons l'un pour l'autre une pareille haine, Et l'on m'attache à lui d'une éternelle chaîne. Mais s'il ne m'aimait plus, parlerait-il d'amour A celui dont je tiens la lumière du jour? Mais s'il m'aimait encor, verrait-il Hippolyte? Mon coeur en même temps se retient et s'excite. Je ne sais quoi me flatte, et je sens déjà bien Que mon feu ne dépend que de croire le sien. Tout beau, ma passion, c'est déjà trop paraître; Attends, attends du moins la sienne pour renaître. A quelle folle erreur me laissé-je emporter! Il fait tout à dessein de me persécuter. L'ingrat cherche ma peine, et veut par sa malice Que l'ordre qu'on me donne augmente mon supplice. Rentrons, que son objet présenté par hasard De mon coeur ébranlé ne reprenne une part: C'est bien assez qu'un père à souffrir me destine, Sans que mes yeux encore aident à ma ruine. Scène XII La Lingère, le Mercier La Lingère, (après qu'ils se sont entre-poussé une boîte qui est entre leurs boutiques). J'enverrai tout à bas, puis après on verra. Ardez, vraiment c'est-mon, on vous l'endurera! Vous êtes un bel homme, et je dois fort vous craindre! Le Mercier Tout est sur mon tapis, qu'avez-vous à vous plaindre? La Lingère Aussi votre tapis est tout sur mon battant; Je ne m'étonne plus de quoi je gagne tant. Le Mercier Là, là, criez bien haut, faites bien l'étourdie, Et puis on vous jouera dedans la comédie. La Lingère Je voudrais l'avoir vu que quelqu'un s'y fût mis! Pour en avoir raisons nous manquerions d'amis? On joue ainsi le monde? Le Mercier Après tout ce langage, Ne me repoussez pas mes boîtes davantage. Votre caquet m'enlève à tous coups mes chalands; Vous vendez dix rabats contre moi deux galands. Pour conserver la paix, depuis six mois j'endure Sans vous en dire mot, sans le moindre murmure; Et vous me harcelez et sans cause et sans fin. Qu'une femme hargneuse est un mauvais voisin! Nous n'apaiserons point cette humeur qui vous pique Que par un entre-deux mis à votre boutique; Alors, n'ayant plus rien ensemble à démêler, Vous n'aurez plus aussi sur quoi me quereller. La Lingère Justement. Scène XIII La Lingère, Florice, le Mercier, le Libraire, Cléante La Lingère De tout loin je vous ai reconnue. Florice Vous vous doutez donc bien pourquoi je suis venue? Les avez-vous reçus, ces points-coupés nouveaux? La Lingère Ils viennent d'arriver. Florice Voyons donc les plus beaux. Le Mercier, à Cléante qui passe. Ne vous vendrai-je rien, monsieur? des bas de soie, Des gants en broderie, ou quelque petite oie? Cléante, au libraire. Ces livres que mon maître avait fait mettre à part, Les avez-vous encor? Le Libraire, empaquetant ses livres. Ah! que vous venez tard! Encore un peu, ma foi, je m'en allais les vendre. Trois jours sans revenir! je m'ennuyais d'attendre. Cléante Je l'avais oublié. Le prix? Le Libraire Chacun le sait; Autant de quarts d'écu, c'est un marché tout fait. La Lingère, à Florice. Eh bien, qu'en dites-vous? Florice J'en suis toute ravie, Et n'ai rien encor vu de pareil en ma vie. Vous aurez notre argent, si l'on croit mon rapport. Que celui-ci me semble et délicat et fort! Que cet autre me plaît! que j'en aime l'ouvrage! Montrez-m'en cependant quelqu'un à mon usage. La Lingère Voici de quoi vous faire un assez beau collet. Florice Je pense, en vérité, qu'il ne serait pas laid; Que me coûtera-t-il? La Lingère Allez, faites-moi vendre, Et pour l'amour de vous, je n'en voudrai rien prendre, Mais avisez alors à me récompenser. Florice L'offre n'est pas mauvaise, et vaut bien y penser. Vous me verrez demain avecque ma maîtresse. Scène XIV Florice, Aronte, le Mercier, la Lingère Florice Aronte, eh bien! quels fruits produira notre adresse? Aronte De fort mauvais pour moi. Mon maître, au désespoir, Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne veut plus me voir. Florice Nous sommes donc ainsi bien loin de notre conte? Aronte Oui, mais tout le malheur en tombe sur Aronte. Florice Ne te débauche point, je veux faire ta paix. Aronte Son courroux est trop grand pour s'apaiser jamais. Florice S'il vient encor chez nous, ou chez sa Célidée, Je te rends aussitôt l'affaire accommodée. Aronte Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand! Viens, je te veux donner tout à l'heure un galand. Le Mercier Voyez, monsieur; j'en ai des plus beaux de la terre: En voilà de Paris, d'Avignon, d'Angleterre. Aronte, après avoir regardé une boîte de galands. Tous vos rubans n'ont point d'assez vives couleurs. Allons, Florice, allons, il en faut voir ailleurs. La Lingère Ainsi, faute d'avoir de bonne marchandise, Des hommes comme vous perdent leur chalandise. Le Mercier Vous ne la perdez pas, vous, mais Dieu sait comment; Du moins, si je vends peu, je vends loyalement, Et je n'attire point avec une promesse De suivante qui m'aide à tromper sa maîtresse. La Lingère Quand il faut dire tout, on s'entre-connaît bien; Chacun sait son métier, et... Mais je ne dis rien. Le Mercier Vous ferez un grand coup si vous pouvez vous taire. La Lingère Je ne réplique point à des gens en colère. Acte V Scène première Lysandre Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs, Dont l'impuissance ajoute un comble à mes malheurs, Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire. J'aime encor Célidée, et n'ose lui déplaire: Priver de la clarté ce qu'elle aime le mieux, Ce n'est pas le moyen d'agréer à ses yeux. L'amour, en la perdant, me retient en balance; Il produit ma fureur et rompt sa violence, Et me laissant trahi, confus et méprisé, Ne veut que triompher de mon coeur divisé. Amour, cruel auteur de ma longue misère, Ou permets à la fin d'agir à ma colère, Ou, sans m'embarrasser d'inutiles transports, Auprès de ce bel oeil fais tes derniers efforts; Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine, Et comme de mon coeur, triomphe de sa haine! Contre toi ma vengeance a mis les armes bas, Contre ses cruautés rends les mêmes combats; Exerce ta puissance à fléchir la farouche; Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche: Si tu te sens trop faible, appelle à ton secours Le souvenir de mille et de mille heureux jours Où ses désirs, d'accord avec mon espérance, Ne laissaient à nos voeux aucune différence. Je pense avoir encor ce qui la sut charmer, Les mêmes qualités qu'elle voulut aimer. Peut-être mes douleurs ont changé mon visage; Mais, en revanche aussi, je l'aime davantage. Mon respect s'est accru pour un objet si cher; Je ne me venge point, de peur de la fâcher. Un infidèle ami tient son âme captive, Je le sais, je le vois et je souffre qu'il vive. Je tarde trop; allons, ou vaincre ses refus, Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus, Et tirons de son coeur, malgré sa flamme éteinte, La pitié par ma mort, ou l'amour par ma plainte: Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein. Scène II Dorimant, Lysandre Dorimant Eh quoi! pour m'avoir vu, vous changez de dessein? Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte; Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite; Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop découvert Comme un ami si rare auprès d'elle me sert. Lysandre Parlez plus franchement: ma rencontre importune Auprès d'un autre objet trouble votre fortune; Et vous montrez assez, par ces faibles détours, Qu'un témoin comme moi déplaît à vos amours; Vous voulez seul à seul cajoler Célidée; La querelle entre nous sera bientôt vidée: Ma mort vous donnera chez elle un libre accès. Ou ma juste vengeance un funeste succès. Dorimant Qu'est-ce-ci, déloyal? quelle fourbe est la vôtre? Vous m'en disputez une, afin d'acquérir l'autre! Après ce que chacun a vu de votre feu, C'est une lâcheté d'en faire un désaveu. Lysandre Je ne me connais point à combattre d'injures. Dorimant Aussi veux-je punir autrement tes parjures: Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats, Qui pour ton châtiment a destiné mon bras, T'apprendra qu'à moi seul Hippolyte est gardée. Lysandre Garde ton Hippolyte. Dorimant Et toi, ta Célidée. Lysandre Voilà faire le fin, de crainte d'un combat. Dorimant Tu m'imputes la crainte, et ton coeur s'en abat! Lysandre Laissons à part les noms; disputons la maîtresse, Et pour qui que ce soit, montre ici ton adresse. Dorimant C'est comme je l'entends. Scène III Célidée, Lysandre, Dorimant Célidée O dieux! ils sont aux coups! (A Lysandre.) Ah! perfide! sur moi détourne ton courroux; La mort de Dorimant me serait trop funeste. Dorimant Lysandre, une autre fois nous viderons le reste. Célidée, à Dorimant. Arrête, cher ingrat! Lysandre Tu recules, voleur! Dorimant Je fuis cette importune, et non pas ta valeur. Scène IV Lysandre, Célidée Lysandre Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue: Avez-vous résolu que sa fuite me tue, Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort, Par sa retraite infâme il me donne la mort? Pour en frapper le coup, vous n'avez qu'à le suivre. Célidée Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre, Qu'on ne verra jamais que je recule un pas De crainte de causer un si juste trépas. Lysandre Eh bien, voyez-le donc; ma lame toute prête N'attendait que vos yeux pour immoler ma tête. Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu, Ce que valait l'amant que vous aurez perdu; Et sans vous reprocher un si cruel outrage, Ma main de vos rigueurs achèvera l'ouvrage. Trop heureux mille fois si je plais en mourant A celle à qui j'ai pu déplaire en l'adorant, Et si ma prompte mort, secondant son envie, L'assure du pouvoir qu'elle avait sur ma vie! Célidée Moi, du pouvoir sur vous! vos yeux se sont mépris; Et quelque illusion qui trouble vos esprits Vous fait imaginer d'être auprès d'Hippolyte. Allez, volage, allez où l'amour vous invite; Dans ses doux entretiens recherchez vos plaisirs, Et ne m'empêchez plus de suivre mes désirs. Lysandre Ce n'est pas sans raison que ma feinte passée A jeté cette erreur dedans votre pensée. Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments, J'ai présenté des voeux, j'ai fait des compliments; Mais c'étaient compliments qui partaient d'une souche; Mon coeur, que vous teniez, désavouait ma bouche. Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours, Sait bien que mon amour n'en changea point de cours; Contre votre froideur une modeste plainte Fut tout notre entretien au sortir de la feinte; Et je le priai lors... Célidée D'user de son pouvoir? Ce n'était pas par là qu'il me fallait avoir. Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les âmes. Lysandre Confus, désespéré du mépris de mes flammes, Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots, Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre. Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre; J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux, Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux; J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père, J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère; Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain, J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main. Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines; Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines: Il faut, pour l'arrêter, me rendre votre amour; Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour. Célidée Volage, fallait-il, pour un peu de rudesse, Vous porter si soudain à changer de maîtresse? Que je vous croyais bien d'un jugement plus meur! Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur? Ne pouviez-vous juger que c'était une feinte A dessein d'éprouver quelle était votre atteinte? Les dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet Que vos feux inconstants ont choisi pour objet, Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable, Avant que votre amour parût si peu durable! Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments Je lui fus raconter vos premiers mouvements, Avec quelles douceurs je m'étais préparée A redonner la joie à votre âme éplorée! Dieux! que je fus surprise, et mes sens éperdus, Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus! Votre légèreté fut soudain imitée: Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée; Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas; Mais, hélas! plus il fuit, plus son portrait s'efface. Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place. L'aveu de votre erreur désarme mon courroux; Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous. Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre, Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre. Moi-même je l'avoue à ma confusion, Mon imprudence a fait notre division. Tu ne méritais pas de si rudes alarmes: Accepte un repentir accompagné de larmes; Et souffre que le tien nous fasse tour à tour Par ce petit divorce augmenter notre amour. Lysandre Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible Que je vous trouve encore à mes désirs sensible? Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi! Célidée Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi! Lysandre Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie De les plus essayer au péril de ma vie. Célidée J'aime trop désormais ton repos et le mien; Tous mes soins n'iront plus qu'à notre commun bien. Voudrais-je, après ma faute, une plus douce amende Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande? Je t'accusais en vain d'une infidélité: Il agissait pour toi de pleine autorité, Me traitait de parjure et de fille rebelle; Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle; Ce que pour mes froideurs il témoigne d'horreur Mérite bien qu'en hâte on le tire d'erreur. Lysandre Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte N'ait encor de ma bouche un hommage hypocrite? Célidée Non, je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperçoi; Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi. Scène V Dorimant, Hippolyte Dorimant Autant que mon esprit adore vos mérites, Autant veux-je de mal à vos longues visites. Hippolyte Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux? Dorimant Elles m'ôtent le bien de vous trouver chez vous. J'y fais à tous moments une course inutile; J'apprends cent fois le jour que vous êtes en ville; En voici presque trois que je n'ai pu vous voir, Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir; Et n'était qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre, Sur le point de rentrer, par hasard me les montre, Je crois que ce jour même aurait encor passé Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont blessé. Hippolyte Ma libre et gaie humeur hait le ton de plainte; Je n'en puis écouter qu'avec de la contrainte. Si vous prenez plaisir dedans mon entretien, Pour le faire durer ne vous plaignez de rien. Dorimant Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre. Hippolyte Et vous pouvez aussi vous empêcher d'en feindre. Dorimant Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs? Hippolyte Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs. Dorimant Verrais-je sans languir ma flamme qu'on néglige? Hippolyte Eteignez cette flamme où rien ne vous oblige. Dorimant Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux. Hippolyte Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d'eux. Dorimant Ma présence vous fâche et vous est odieuse. Hippolyte Non; mais tout ce discours la peut rendre ennuyeuse. Dorimant Je vois bien ce que c'est; je lis dans votre coeur: Il a reçu les traits d'un plus heureux vainqueur; Un autre, regardé d'un oeil plus favorable, A mes submissions vous fait inexorable; C'est pour lui seulement que vous voulez brûler. Hippolyte Il est vrai; je ne puis vous le dissimuler: Il faut que je vous traite avec toute franchise. Alors que je vous pris, un autre m'avait prise, Un autre captivait mes inclinations. Vous devez présumer de vos perfections Que si vous attaquiez un coeur qui fût à prendre, Il serait malaisé qu'il s'en pût bien défendre. Vous auriez eu le mien, s'il n'eût été donné; Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonné, Tant que ma passion aura quelque espérance, N'attendez rien de moi que de l'indifférence. Dorimant Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant: Sans doute que Lysandre est cet objet charmant Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée. Hippolyte Cela ne se dit point à des hommes d'épée: Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux, Ce serait le moyen de vous perdre tous deux. Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre; Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre, Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon époux, Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous. Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune. Dorimant Permettez pour ce nom que je vous importune; Ne me refusez plus de me le déclarer: Que je sache en quel temps j'aurai droit d'espérer, Un mot me suffira pour me tirer de peine; Et lors j'étoufferai si bien toute ma haine, Que vous me trouverez vous-même trop remis. Scène VI Pleirante, Lysandre, Célidée, Dorimant, Hippolyte Pleirante Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis. Vous ne lui voulez pas quereller Célidée? Dorimant L'affaire, à cela près, peut être décidée. Voici le seul objet de nos affections, Et l'unique motif de nos dissensions. Lysandre Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte; C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte. Mon coeur fut toujours ferme, et moi je me dédis Des voeux que de ma bouche elle reçut jadis. Piqué d'un faux dédain, j'avais pris fantaisie De mettre Célidée en quelque jalousie; Mais, au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux. Pleirante Vous pouvez désormais achever entre vous: Je vais dans ce logis dire un mot à madame. Scène VII Dorimant, Lysandre, Célidée, Hippolyte Dorimant Ainsi, loin de m'aider, tu traversais ma flamme! Lysandre Les efforts que Pleirante à ma prière a faits T'auraient acquis déjà le but de tes souhaits; Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte, Si ton bonheur n'est pas égal à ton mérite. Hippolyte Qu'aurai-je cependant pour satisfaction D'avoir servi d'objet à votre fiction? Dans votre différend je suis la plus blessée, Et me trouve, à l'accord, entièrement laissée. Célidée N'y songe plus, de grâce, et pour l'amour de moi, Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi. Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne? Le droit de l'amitié tout autrement ordonne. Tout prêts d'être assemblés d'un lien conjugal, Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal. J'ai feint par ton conseil; lui, par celui d'un autre; Et bien qu'amour jamais ne fût égal au nôtre, Je m'étonne comment cette confusion Laisse finir si tôt notre division. Hippolyte De sorte qu'à présent le ciel y remédie? Célidée Tu vois; mais après tout, s'il faut que je le die, Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux. Hippolyte Excuse, chère amie, un esprit amoureux. Lysandre me plaisait, et tout mon artifice N'allait qu'à détourner son coeur de ton service. J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits; J'ai, pour me l'attirer, pratiqué tes mépris; Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hyménée... Dorimant Votre rigueur vers moi doit être terminée. Sans chercher de raisons pour vous persuader, Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut céder; Vous savez trop à quoi la parole vous lie. Hippolyte A vous dire le vrai, j'ai fait une folie: Je les croyais encor loin de se réunir, Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir. Dorimant Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère? Hippolyte Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mère. Lysandre Si tu juges Pleirante à cela suffisant, Je crois qu'eux deux ensemble en parlent à présent. Dorimant Après cette faveur qu'on me vient de promettre, Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre: J'espère tout de lui; mais, pour un bien si doux Je ne saurais... Lysandre Arrête; ils s'avancent vers nous. Scène VIII Pleirante, Chrysante, Lysandre, Dorimant, Célidée, Hippolyte, Florice Dorimant, à Chrysante. Madame, un pauvre amant, captif de cette belle, Implore le pouvoir que vous avez sur elle; Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort. J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort. Chrysante, à Dorimant. Un homme tel que vous, et de votre naissance, Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance. Si vous avez gagné ses inclinations, Soyez sûr du succès de vos affections; Mais je ne suis pas femme à forcer son courage; Je sais ce que la force est en un mariage. Il me souvient encor de tous mes déplaisirs Lorsqu'un premier hymen contraignit mes désirs; Et, sage à mes dépens, je veux bien qu'Hippolyte Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite. Ainsi présumez tout de mon consentement, Mais ne prétendez rien de mon commandement. Dorimant, à Hippolyte. Après un tel aveu serez-vous inhumaine? Hippolyte, à Chrysante. Madame, un mot de vous me mettrait hors de peine. Ce que vous remettez à mon choix d'accorder, Vous feriez beaucoup mieux de me le commander. Pleirante, à Chrysante. Elle vous montre assez où son désir se porte. Chrysante Puisqu'elle s'y résout, le reste ne m'importe. Dorimant Ce favorable mot me rend le plus heureux De tout ce que jamais on a vu d'amoureux. Lysandre J'en sens croître la joie au milieu de mon âme, Comme si de nouveau l'on acceptait ma flamme. Hippolyte, à Lysandre. Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi? Lysandre Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi. Hippolyte Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice, Lorsque je vous aimais, m'ont fait quelque service. Lysandre Je vous entends assez; soit. Aronte impuni Pour ses mauvais conseils ne sera point banni; Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie. Célidée Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie. Pleirante Attendant que demain ces deux couples d'amants Soient mis au plus haut point de leurs contentements, Allons chez moi, madame, achever la journée. Chrysante Mon coeur est tout ravi de ce double hyménée. Florice Mais afin que la joie en soit égale à tous, Faites encor celui de monsieur et de vous. Chrysante Outre l'âge en tous deux un peu trop refroidie, Cela sentirait trop sa fin de comédie. La Suivante Comédie Adresse A Monsieur*** MONSIEUR, Je vous présente une comédie qui n'a pas été également aimée de toutes sortes d'esprits; beaucoup, et de fort bons, n'en ont pas fait grand état, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes. Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons avis, de quelque part que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet le moins mal qu'il m'est possible, et après y avoir corrigé ce qu'on m'y fait connaître d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers à sa louange, au lieu de le censurer. Chacun a sa méthode; je ne blâme point celle des autres, et me tiens à la mienne: jusques à présent je m'en suis trouvé fort bien; j'en chercherai une meilleure quand je commencerai à m'en trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation de mes ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les approuvent pas peuvent se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils épargneront de l'argent, et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces matières, et les goûts divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens admirer des endroits sur qui j'aurais passé l'éponge, et j'en connais dont les poèmes réussissent au théâtre avec éclat, et qui pour principaux ornements y emploient des choses que j'évite dans les miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi: qui d'eux ou de moi se trompe, c'est ce qui n'est pas aisé à juger. Chez les philosophes, tout ce qui n'est point de la foi ni des principes est disputable: et souvent ils soutiendront, à votre choix, le pour et le contre d'une même proposition: marques certaines de l'excellence de l'esprit humain, qui trouve des raisons à défendre tout; ou plutôt de sa faiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent être combattues et détruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas merveille si les critiques donnent de mauvaises interprétations à nos vers, et de mauvaises faces à nos personnages. "Qu'on me donne, dit M. de Montaigne, au chapitre XXXVI du premier livre, l'action la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions." C'est au lecteur désintéressé à prendre la médaille par le beau revers. Comme il nous a quelque obligation d'avoir travaillé à le divertir, j'ose dire que pour reconnaissance il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une espèce d'ingratitude, s'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre qu'à nous condamner, et s'il n'applique la subtilité de son esprit plutôt à colorer et justifier en quelque sorte nos véritables défauts, qu'à en trouver où il n'y en a point. Nous pardonnons beaucoup de choses aux anciens; nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que nous ne souffririons pas dans les nôtres; nous faisons des mystères de leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences poétiques. Le docte Scaliger a remarqué des taches dans tous les latins, et de moins savants que lui en remarqueraient bien dans les grecs, et dans son Virgile même, à qui il dresse des autels sur le mépris des autres. Je vous laisse donc à penser si notre présomption ne serait pas ridicule, de prétendre qu'une exacte censure ne pût mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands génies de l'antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je ne me suis jamais imaginé avoir mis rien au jour de parfait, je n'espère pas même y pouvoir jamais arriver; je fais néanmoins mon possible pour en approcher, et les plus beaux succès des autres ne produisent en moi qu'une vertueuse émulation, qui me fait redoubler mes efforts afin d'en avoir de pareils: Je vois d'un oeil égal croître le nom d'autrui, Et tâche à m'élever aussi haut comme lui, Sans hasarder ma peine à le faire descendre. La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser: Et plus elle en prodigue à nous favoriser, Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre. Pour venir à cette Suivante que je vous dédie, elle est d'un genre qui demande plutôt un style naïf que pompeux. Les fourbes et les intrigues sont principalement du jeu de la comédie; les passions n'y entrent que par accident. Les règles des anciens sont assez religieusement observées en celle-ci. Il n'y a qu'une action principale à qui toutes les autres aboutissent; son lieu n'a point plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en est point plus long que celui de la représentation, si vous en exceptez l'heure du dîner, qui se passe entre le premier et le second acte. La liaison même des scènes, qui n'est qu'un embellissement, et non pas un précepte, y est gardée; et si vous prenez la peine de compter les vers, vous n'en trouverez pas en un acte plus qu'en l'autre. Ce n'est pas que je me sois assujetti depuis aux mêmes rigueurs. J'aime à suivre les règles; mais, loin de me rendre leur esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans scrupule celle qui regarde la durée de l'action, quand sa sévérité me semble absolument incompatible avec les beautés des événements que je décris. Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien différentes; et peut-être que pour faire maintenant réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et montrer de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie ces grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes et des choses qui n'ont point de corps. Cependant mon avis est celui de Térence: puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la cour et au peuple, et d'attirer un grand monde à leurs représentations. Il faut, s'il se peut, y ajouter les règles, afin de ne déplaire pas aux savants, et recevoir un applaudissement universel; mais surtout gagnons la voix publique; autrement, notre pièce aura beau être régulière, si elle est sifflée au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les règles, que de nous donner des louanges quand nous serons décriés par le consentement général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir. Je suis, MONSIEUR, votre très humble serviteur, CORNEILLE. Examen Je ne dirai pas grand mal de celle-ci, que je tiens assez régulière, bien qu'elle ne soit pas sans taches. Le style en est plus faible que celui des autres. L'amour de Géraste pour Florise n'est point marqué dans le premier acte, et ainsi la protase comprend la première scène du second, où il se présente avec sa confidente Célie, sans qu'on les connaisse ni l'un ni l'autre. Cela ne serait pas vicieux s'il ne s'y présentait que comme père de Daphnis, et qu'il ne s'expliquât que sur les intérêts de sa fille; mais il en a de si notables pour lui, qu'ils font le noeud et le dénouement. Ainsi c'est un défaut, selon moi, qu'on ne le connaisse pas dès ce premier acte. Il pourrait être encore souffert, comme Célidan dans la Veuve, si Florame l'allait voir pour le faire consentir à son mariage avec sa fille, et que par occasion il lui proposât celui de sa soeur pour lui-même; car alors ce serait Florame qui l'introduirait dans la pièce, et il y serait appelé par un acteur agissant dès le commencement. Clarimond, qui ne paraît qu'au troisième, est insinué dès le premier, où Daphnis parle de l'amour qu'il a pour elle, et avoue qu'elle ne le dédaignerait pas s'il ressemblait à Florame. Ce même Clarimond fait venir son oncle Polémon au cinquième; et ces deux acteurs ainsi sont exempts du défaut que je remarque en Géraste. L'entretien de Daphnis, au troisième, avec cet amant dédaigné, a une affectation assez dangereuse, de ne dire que chacun un vers à la fois; cela sort tout à fait du vraisemblable, puisque naturellement on ne peut être si mesuré en ce qu'on s'entredit. Les exemples d'Euripide et de Sénèque pourraient autoriser cette affectation, qu'ils pratiquent si souvent, et même par discours généraux, qu'il semble que leurs acteurs ne viennent quelquefois sur la scène que pour s'y battre à coups de sentences: mais c'est une beauté qu'il ne leur faut pas envier. Elle est trop fardée pour donner un amour raisonnable à ceux qui ont de bons yeux, et ne prend pas assez de soin de cacher l'artifice de ses parures, comme l'ordonne Aristote. Géraste n'agit pas mal en vieillard amoureux, puisqu'il ne traite l'amour que par tierce personne, qu'il ne prétend être considérable que par son bien, et qu'il ne se produit point aux yeux de sa maîtresse, de peur de lui donner du dégoût par sa présence. On peut douter s'il ne sort point du caractère des vieillards, en ce qu'étant naturellement avares, ils considèrent le bien plus que toute autre chose dans les mariages de leurs enfants, et que celui-ci donne assez libéralement sa fille à Florame, malgré son peu de fortune, pourvu qu'il en obtienne sa soeur. En cela, j'ai suivi la peinture que fait Quintilien d'un vieux mari qui a épousé une jeune femme, et n'ai point de scrupule de l'appliquer à un vieillard qui se veut marier. Les termes en sont si beaux, que je n'ose les gâter par ma traduction: Genus infirmissimae servitutis est senex maritus, et flagrantius uxorioe charitatis ardorem frigidis concipimus affectibus. C'est sur ces deux lignes que je me suis cru bien fondé à faire dire de ce bonhomme que, ... s'il pouvait donner trois Daphnis pour Florise, Il la tiendrait encore heureusement acquise. Il peut naître encore une autre difficulté sur ce que Théante et Amarante forment chacun un dessein pour traverser les amours de Florame et Daphnis, et qu'ainsi ce sont deux intrigues qui rompent l'unité d'action. A quoi je réponds, premièrement, que ces deux desseins formés en même temps, et continués tous deux jusqu'au bout, font une concurrence qui n'empêche pas cette unité; ce qui ne serait pas si, après celui de Théante avorté, Amarante en formait un nouveau de sa part; en second lieu, que ces deux desseins ont une espèce d'unité entre eux, en ce que tous deux sont fondés sur l'amour que Clarimond a pour Daphnis, qui sert de prétexte à l'un et à l'autre; et enfin, que de ces deux desseins il n'y en a qu'un qui fasse effet, l'autre se détruisant de soi-même, et qu'ainsi la fourbe d'Amarante est le seul véritable noeud de cette comédie, où le dessein de Théante ne sert qu'à un agréable épisode de deux honnêtes gens qui jouent tour à tour un poltron et le tournent en ridicule. Il y avait ici un aussi beau jeu pour les a parte qu'en la Veuve: mais j'y en fais voir la même aversion, avec cet avantage, qu'une seule scène qui ouvre le théâtre donne ici l'intelligence du sens caché de ce que disent mes acteurs, et qu'en l'autre j'en emploie quatre ou cinq pour l'éclaircir. L'unité de lieu est assez exactement gardée en cette comédie, avec ce passe- droit toutefois dont j'ai déjà parlé, que tout ce que dit Daphnis à sa porte ou en la rue serait mieux dit dans sa chambre, où les scènes qui se font sans elle et sans Amarante ne peuvent se placer. C'est ce qui m'oblige à la faire sortir au-dehors, afin qu'il y puisse avoir et unité de lieu entière, et liaison de scène perpétuelle dans la pièce; ce qui ne pourrait être, si elle parlait dans sa chambre, et les autres dans la rue. J'ai déjà dit que je tiens impossible de choisir une place publique pour le lieu de la scène que cet inconvénient n'arrive; j'en parlerai encore plus au long, quand je m'expliquerai sur l'unité de lieu. J'ai dit que la liaison de scènes est ici perpétuelle, et j'y en ai mis de deux sortes, de présence et de vue. Quelques-uns ne veulent pas que quand un acteur sort du théâtre pour n'être point vu de celui qui y vient, cela fasse une liaison; mais je ne puis être de leur avis sur ce point, et tiens que c'en est une suffisante quand l'acteur qui entre sur le théâtre voit celui qui en sort, ou que celui qui sort voit celui qui entre, soit qu'il le cherche, soit qu'il le fuie, soit qu'il le voie simplement sans avoir intérêt à le chercher ni à le fuir. Aussi j'appelle en général une liaison de vue ce qu'ils nomment une liaison de recherche. J'avoue que cette liaison est beaucoup plus imparfaite que celle de présence et de discours, qui se fait lorsqu'un acteur ne sort point du théâtre sans y laisser un autre à qui il ait parlé; et dans mes derniers ouvrages je me suis arrêté à celle-ci sans me servir de l'autre; mais enfin je crois qu'on s'en peut contenter, et je la préférerais de beaucoup à celle qu'on appelle liaison de bruit, qui ne me semble pas supportable, s'il n'y a de très justes et de très importantes occasions qui obligent un acteur à sortir du théâtre quand il en entend: car d'y venir simplement par curiosité, pour savoir ce que veut dire ce bruit, c'est une si faible liaison, que je ne conseillerais jamais personne de s'en servir. La durée de l'action ne passerait point en cette comédie celle de la représentation, si l'heure du dîner n'y séparait point les deux premiers actes. Le reste n'emporte que ce temps-là; et je n'aurais pu lui en donner davantage, que mes acteurs n'eussent le loisir de s'éclaircir; ce qui les brouille n'étant qu'un malentendu qui ne peut subsister qu'autant que Géraste, Florame et Daphnis ne se trouvent point tous trois ensemble. Je n'ose dire que je m'y suis asservi à faire les actes si égaux, qu'aucun n'a pas un vers plus que l'autre: c'est une affectation qui ne fait aucune beauté. Il faut, à la vérité, les rendre les plus égaux qu'il se peut; mais il n'est pas besoin de cette exactitude; il suffit qu'il n'y ait point d'inégalité notable qui fatigue l'attention de l'auditeur en quelques-uns, et ne la remplisse pas dans les autres. Acteurs Géraste, père de Daphnis. Polémon, oncle de Clarimond. Clarimond, amoureux de Daphnis. Florame, amant de Daphnis. Théante, aussi amoureux de Daphnis. Damon, ami de Florame et de Théante. Daphnis, maîtresse de Florame, aimée de Clarimond et de Théante. Amarante, suivante de Daphnis. Célie, voisine de Géraste et sa confidente. Cléon, domestique de Damon. La scène est à Paris. Acte premier Scène première Damon, Théante Damon Ami, j'ai beau rêver, toute ma rêverie Ne me fait rien comprendre en ta galanterie. Auprès de ta maîtresse engager un ami, C'est, à mon jugement, ne l'aimer qu'à demi. Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite; Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte. Théante Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien. Quelques puissants appas que possède Amarante, Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante; Et je ne puis songer à sa condition Que mon amour ne cède à mon ambition. Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse, A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse, Où mon dessein, plus haut et plus laborieux, Se promet des succès beaucoup plus glorieux. Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme, Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme, Et que malicieuse elle prît du plaisir A rompre les effets de mon nouveau désir, Elle savait toujours m'arrêter auprès d'elle A tenir des propos d'une suite éternelle. L'ardeur qui me brûlait de parler à Daphnis Me fournissait en vain des détours infinis; Elle usait de ses droits, et toute impérieuse, D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse: "Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir, Disait-elle; autrement, je les sais bien punir; Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse." Damon Maintenant je devine à peu près une ruse Que tout autre en ta place à peine entreprendrait. Théante Ecoute, et tu verras si je suis maladroit. Tu sais comme Florame à tous les beaux visages Fait par civilité toujours de feints hommages, Et sans avoir d'amour offrant partout des voeux, Traite de peu d'esprit les véritables feux. Un jour qu'il se vantait de cette humeur étrange, A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range, Et reprochait à tous que leur peu de beauté Lui laissait si longtemps garder sa liberté: "Florame, dis-je alors, ton âme indifférente Ne tiendrait que fort peu contre mon Amarante." "Théante, me dit-il, il faudrait l'éprouver; Mais l'éprouvant, peut-être on te ferait rêver: Mon feu, qui ne serait que pure courtoisie, La remplirait d'amour, et toi de jalousie." Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord Qu'au hasard du succès il y ferait effort. Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse, Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse, Engageant Amarante et Florame au discours, J'entretiens à loisir mes nouvelles amours. Damon Fut-elle, sur ce point, ou fâcheuse, ou facile? Théante Plus que je n'espérais je l'y trouvai docile; Soit que je lui donnasse une fort douce loi, Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi; Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle, Qu'une simple gageure attachait auprès d'elle, Elle perdit pour moi son importunité, Et n'en demanda plus tant d'assiduité. La douceur d'être seule à gouverner Florame Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme, Et ce qu'elle goûtait avec lui de plaisirs Lui fit abandonner mon âme à mes désirs. Damon On t'abuse, Théante; il faut que je te die Que Florame est atteint de même maladie, Qu'il roule en son esprit mêmes desseins que toi, Et que c'est à Daphnis qu'il veut donner sa foi. A servir Amarante il met beaucoup d'étude; Mais ce n'est qu'un prétexte à faire une habitude: Il accoutume ainsi ta Daphnis à le voir, Et ménage un accès qu'il ne pouvait avoir. Sa richesse l'attire, et sa beauté le blesse; Elle le passe en biens, il l'égale en noblesse, Et cherche, ambitieux, par sa possession, A relever l'éclat de son extraction. Il a peu de fortune, et beaucoup de courage; Et hors cette espérance, il hait le mariage. C'est ce que l'autre jour en secret il m'apprit; Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit. Théante Parmi ses hauts projets il manque de prudence, Puisqu'il traite avec toi de telle confidence. Damon Crois qu'il m'éprouvera fidèle au dernier point, Lorsque ton intérêt ne s'y mêlera point. Théante Je dois l'attendre ici. Quitte-moi, je te prie, De peur qu'il n'ait soupçon de ta supercherie. Damon Adieu. Je suis à toi. Scène II Théante Par quel malheur fatal Ai-je donné moi-même entrée à mon rival? De quelque trait rusé que mon esprit se vante, Je me trompe moi-même en trompant Amarante, Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter Ce que par lui je tâche à me faciliter. Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire? Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dire. Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis: Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis: Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite, Qu'au langage des yeux son amour est réduite. Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer? Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer? Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent: L'un dans l'autre à tous coups leurs regards se confondent; Et d'un commun aveu ces muets truchements Ne se disent que trop leurs amoureux tourments, Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie! Que l'amour aisément penche à la jalousie! Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités, Où les moindres soupçons passent pour vérités! Daphnis est tout aimable; et si Florame l'aime, Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même? Florame avec raison adore tant d'appas, Et Daphnis sans raison s'abaisserait trop bas. Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable, Rendrait l'un glorieux, et l'autre méprisable. Simple! l'amour peut-il écouter la raison? Et même ces raisons sont-elles de saison? Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame, Qui l'en affranchirait en secondant ma flamme? Etant tous deux égaux, il faut bien que nos feux Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux: Ou tous deux nous formons un dessein téméraire, Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire. Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer; Et s'il prétend trop haut, je dois désespérer. Mais le voici venir. Scène III Théante, Florame Théante Tu me fais bien attendre. Florame Encore est-ce à regret qu'ici je viens me rendre, Et comme un criminel qu'on traîne à sa prison. Théante Tu ne fais qu'en raillant cette comparaison. Florame Elle n'est que trop vraie. Théante Et ton indifférence? Florame La conserver encor! le moyen? l'apparence? Je m'étais plu toujours d'aimer en mille lieux: Voyant une beauté, mon coeur suivait mes yeux; Mais de quelques attraits que le ciel l'eût pourvue, J'en perdais la mémoire aussitôt que la vue; Et bien que mes discours lui donnassent ma foi, De retour au logis, je me trouvais à moi. Cette façon d'aimer me semblait fort commode, Et maintenant encor je vivrais à ma mode: Mais l'objet d'Amarante est trop embarrassant; Ce n'est point un visage à ne voir qu'en passant. Un je ne sais quel charme auprès d'elle m'attache; Je ne la puis quitter que le jour ne se cache; Même alors, malgré moi, son image me suit, Et me vient au lieu d'elle entretenir la nuit. Le sommeil n'oserait me peindre une autre idée; J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'âme obsédée. Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher, Ou songe que mon coeur n'est pas fait d'un rocher; Tant de charmes enfin me rendraient infidèle. Théante Deviens-le, si tu veux, je suis assuré d'elle; Et quand il te faudra tout de bon l'adorer, Je prendrai du plaisir à te voir soupirer, Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine D'avoir tant persisté dans une humeur si vaine. Quand tu ne pourras plus te priver de la voir, C'est alors que je veux t'en ôter le pouvoir; Et j'attends de pied ferme à reprendre ma place, Qu'il ne soit plus en toi de retrouver ta glace. Tu te défends encore, et n'en tiens qu'à demi. Florame Cruel, est-ce là donc me traiter en ami? Garde, pour châtiment de cet injuste outrage, Qu'Amarante pour toi ne change de courage, Et se rendant sensible à l'ardeur de mes voeux... Théante A cela près, poursuis; gagne-la si tu peux. Je ne m'en prendrai lors qu'à ma seule imprudence, Et demeurant ensemble en bonne intelligence, En dépit du malheur que j'aurai mérité, J'aimerai le rival qui m'aura supplanté. Florame Ami, qu'il vaut bien mieux ne tomber point en peine De faire à tes dépens cette épreuve incertaine! Je me confesse pris, je quitte, j'ai perdu: Que veux-tu plus de moi? Reprends ce qui t'est dû. Séparer plus longtemps une amour si parfaite! Continuer encor la faute que j'ai faite! Elle n'est que trop grande, et pour la réparer, J'empêcherai Daphnis de vous plus séparer. Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible, Vous jouirez vous deux d'un entretien paisible; Je saurai l'amuser, et vos feux redoublés Par son fâcheux abord ne seront plus troublés. Théante Ce serait prendre un soin qui n'est pas nécessaire. Daphnis sait d'elle-même assez bien se distraire, Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs, Tant elle est complaisante à nos chastes désirs. Scène IV Florame, Théante, Amarante Théante Déploie, il en est temps, tes meilleurs artifices (Sans mettre toutefois en oubli mes services): Je t'amène un captif qui te veut échapper. Amarante J'en ai vu d'échappés que j'ai su rattraper. Théante Vois qu'en sa liberté ta gloire se hasarde. Amarante Allez, laissez-le-moi, j'en ferai bonne garde. Daphnis est au jardin. Florame Sans plus vous désunir Souffre qu'au lieu de toi je l'aille entretenir. Scène V Amarante, Florame Amarante Laissez, mon cavalier, laissez aller Théante: Il porte assez au coeur le portrait d'Amarante; Je n'appréhende point qu'on l'en puisse effacer. C'est au vôtre à présent que je le veux tracer; Et la difficulté d'une telle victoire M'en augmente l'ardeur comme elle en croît la gloire. Florame Aurez-vous quelque gloire à me faire souffrir? Amarante Plus que de tous les voeux qu'on me pourrait offrir. Florame Vous plaisez-vous à ceux d'une âme si contrainte, Qu'une vieille amitié retient toujours en crainte? Amarante Vous n'êtes pas encore au point où je vous veux: Et toute amitié meurt où naissent de vrais feux. Florame De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle; Mais feriez-vous état d'un amant infidèle? Amarante Je ne prendrai jamais pour un manque de foi D'oublier un ami pour se donner à moi. Florame Encor si je pouvais former quelque espérance De vous voir favorable à ma persévérance, Que vous pussiez m'aimer après tant de tourment, Et d'un mauvais ami faire un heureux amant! Mais, hélas! je vous sers, je vis sous votre empire, Et je ne puis prétendre où mon désir aspire. Théante! (ah, nom fatal pour me combler d'ennui!) Vous demandez mon coeur, et le vôtre est à lui! Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services, Que du manque d'espoir j'évite les supplices. Qui ne peut rien prétendre a droit d'abandonner. Amarante S'il ne tient qu'à l'espoir, je vous en veux donner. Apprenez que chez moi c'est un faible avantage De m'avoir de ses voeux le premier fait hommage. Le mérite y fait tout, et tel plaît à mes yeux, Que je négligerais près de qui vaudrait mieux. Lui seul de mes amants règle la différence, Sans que le temps leur donne aucune préférence. Florame Vous ne flattez mes sens que pour m'embarrasser. Amarante Peut-être; mais enfin il faut le confesser, Vous vous trouveriez mieux auprès de ma maîtresse. Florame Ne pensez pas... Amarante Non, non, c'est là ce qui vous presse. Allons dans le jardin ensemble la chercher. (A part.) Que j'ai su dextrement à ses yeux la cacher! Scène VI Daphnis, Théante Daphnis Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre! Je vous l'ai déjà dit, et l'effet vous le montre: Vous perdez Amarante, et cet ami fardé Se saisit finement d'un bien si mal gardé: Vous devez vous lasser de tant de patience, Et votre sûreté n'est qu'en la défiance. Théante Je connais Amarante, et ma facilité Etablit mon repos sur sa fidélité: Elle rit de Florame et de ses flatteries, Qui ne sont après tout que des galanteries. Daphnis Amarante, de vrai, n'aime pas à changer; Mais votre peu de soin l'y pourrait engager. On néglige aisément un homme qui néglige. Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige: D'ailleurs les nouveautés ont de puissants appas. Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas. J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son âme, Où j'ai peu remarqué de sa première flamme; Et s'il tournait la feinte en véritable amour, Elle serait bien fille à vous jouer d'un tour. Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure, Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure; J'ai tant de passion pour tous vos intérêts, Que j'en saurai bientôt pénétrer les secrets. Théante C'est un trop bas emploi pour de si hauts mérites; Et quand elle aimerait à souffrir ses visites, Quand elle aurait pour lui quelque inclination, Vous m'en verriez toujours sans appréhension. Qu'il se mette à loisir, s'il peut, dans son courage; Un moment de ma vue en efface l'image. Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement, Elle a de trop bons yeux, et trop de jugement. Daphnis Vous le méprisez trop: je trouve en lui des charmes Qui vous devraient du moins donner quelques alarmes. Clarimond n'a de moi que haine et que rigueur; Mais s'il lui ressemblait, il gagnerait mon coeur. Théante Vous en parlez ainsi, faute de le connaître. Daphnis J'en parle et juge ainsi sur ce qu'on voit paraître. Théante Quoi qu'il en soit, l'honneur de vous entretenir... Daphnis Brisons là ce discours; je l'aperçois venir. Amarante, ce semble, en est fort satisfaite. Scène VII Daphnis, Florame, Théante, Amarante Théante Je t'attendais, ami, pour faire la retraite. L'heure du dîner presse, et nous incommodons Celles qu'en nos discours ici nous retardons. Daphnis Il n'est pas encor tard. Théante Nous ferions conscience D'abuser plus longtemps de votre patience. Florame Madame, excusez donc cette incivilité, Dont l'heure nous impose une nécessité. Daphnis Sa force vous excuse, et je lis dans votre âme Qu'à regret vous quittez l'objet de votre flamme. Scène VIII Daphnis, Amarante Daphnis Cette assiduité de Florame avec vous A la fin a rendu Théante un peu jaloux. Aussi de vous y voir tous les jours attachée, Quelle puissante amour n'en serait point touchée? Je viens d'examiner son esprit en passant; Mais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent. Vous y devez pourvoir, et si vous êtes sage, Il faut à cet ami faire mauvais visage, Lui fausser compagnie, éviter ses discours: Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts; Sinon, faites état qu'il va courir au change. Amarante Il serait en ce cas d'une humeur bien étrange. A sa prière seule, et pour le contenter, J'écoute cet ami quand il m'en vient conter; Et pour vous dire tout, cet amant infidèle Ne m'aime pas assez pour en être en cervelle. Il forme des desseins beaucoup plus relevés, Et de plus beaux portraits en son coeur sont gravés. Mes yeux pour l'asservir ont de trop faibles armes; Il voudrait pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes, Que l'éclat de mon sang, mieux soutenu de biens, Ne fût point ravalé par le rang que je tiens; Enfin (que servirait aussi bien de le taire?) Sa vanité le porte au souci de vous plaire. Daphnis En ce cas, il verra que je sais comme il faut Punir des insolents qui prétendent trop haut. Amarante Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme, Vous voyez, par pitié, qu'il me laisse Florame, Qui n'étant pas si vain a plus de fermeté. Daphnis Amarante, après tout, disons la vérité: Théante n'est si vain qu'en votre fantaisie; Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie; Mais soit qu'il change, ou non, il ne m'importe en rien; Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien. Scène IX Amarante Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme, On devine aisément qu'elle en veut à Florame. Sa fermeté pour moi, que je vantais à faux, Lui portait dans l'esprit de terribles assauts. Sa surprise à ce mot a paru manifeste, Son teint en a changé, sa parole, son geste: L'entretien que j'en ai lui semblerait bien doux; Et je crois que Théante en est le moins jaloux. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doutée. Etre toujours des yeux sur un homme arrêtée, Dans son manque de biens déplorer son malheur, Juger à sa façon qu'il a de la valeur, Demander si l'esprit en répond à la mine, Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine. Florame en est de même, il meurt de lui parler; Et s'il peut d'avec moi jamais se démêler, C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte! Que m'importe de perdre une amitié si feinte? Et que me peut servir un ridicule feu, Où jamais de son coeur sa bouche n'a l'aveu? Je m'en veux mal en vain; l'amour a tant de force Qu'il attache mes sens à cette fausse amorce, Et fera son possible à toujours conserver Ce doux extérieur dont on me veut priver. Acte II Scène première Géraste, Célie Célie Eh bien, j'en parlerai; mais songez qu'à votre âge Mille accidents fâcheux suivent le mariage. On aime rarement de si sages époux, Et leur moindre malheur, c'est d'être un peu jaloux. Convaincus au dedans de leur propre faiblesse, Une ombre leur fait peur, une mouche les blesse; Et cet heureux hymen, qui les charmait si fort, Devient souvent pour eux un fourrier de la mort. Géraste Excuse, ou pour le moins pardonne à ma folie; Le sort en est jeté: va, ma chère Célie, Va trouver la beauté qui me tient sous sa loi, Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi: Dis-lui que si l'amour d'un vieillard l'importune, Elle fait une planche à sa bonne fortune; Que l'excès de mes biens, à force de présents, Répare la vigueur qui manque à mes vieux ans; Qu'il ne lui peut échoir de meilleure aventure. Célie Ne m'importunez point de votre tablature: Sans vos instructions, je sais bien mon métier; Et je n'en laisserai pas un trait à quartier. Géraste Je ne suis point ingrat quand on me rend office. Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service, Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passés Qu'il ne me reste encor... Célie Que vous m'étourdissez! N'est-ce point assez dit que votre âme est éprise? Que vous allez mourir si vous n'avez Florise? Reposez-vous sur moi. Géraste Que voilà froidement Me promettre ton aide à finir mon tourment! Célie S'il faut aller plus vite, allons, je vois son frère, Et vais tout devant vous lui proposer l'affaire. Géraste Ce serait tout gâter; arrête, et par douceur, Essaie auparavant d'y résoudre la soeur. Scène II Florame Jamais ne verrai-je finie Cette incommode affection, Dont l'impitoyable manie Tyrannise ma passion? Je feins, et je fais naître un feu si véritable, Qu'à force d'être aimé je deviens misérable. Toi qui m'assièges tout le jour, Fâcheuse cause de ma peine, Amarante, de qui l'amour Commence à mériter ma haine, Cesse de te donner tant de soins superflus; Je te voudrai du bien de ne m'en vouloir plus. Dans une ardeur si violente, Près de l'objet de mes désirs, Penses-tu que je me contente D'un regard et de deux soupirs? Et que je souffre encor cet injuste partage Où tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage? Si j'ai feint pour toi quelques feux, C'est à quoi plus rien ne m'oblige: Quand on a l'effet de ses voeux, Ce qu'on adorait se néglige. Je ne voulais de toi qu'un accès chez Daphnis: Amarante, je l'ai; mes amours sont finis. Théante, reprends ta maîtresse; N'ôte plus à mes entretiens L'unique sujet qui me blesse, Et qui peut-être est las des tiens. Et toi, puissant Amour, fais enfin que j'obtienne Un peu de liberté pour lui donner la mienne! Scène III Amarante, Florame Amarante Que vous voilà soudain de retour en ces lieux! Florame Vous jugerez par là du pouvoir de vos yeux. Amarante Autre objet que mes yeux devers nous vous attire. Florame Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre. Amarante Votre martyre donc est de perdre avec moi Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi. Scène IV Daphnis, Amarante, Florame Daphnis Amarante, allez voir si dans la galerie Ils ont bientôt tendu cette tapisserie: Ces gens-là ne font rien, si l'on n'a l'oeil sur eux. (Amarante rentre, et Daphnis continue.) Je romps pour quelque temps le discours de vos feux. Florame N'appelez point des feux un peu de complaisance Que détruit votre abord, qu'éteint votre présence. Daphnis Votre amour est trop forte, et vos coeurs trop unis, Pour l'oublier soudain à l'abord de Daphnis; Et vos civilités, étant dans l'impossible, Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible. Florame Quoi que vous estimiez de ma civilité, Je ne me pique point d'insensibilité. J'aime, il n'est que trop vrai; je brûle, je soupire: Mais un plus haut sujet me tient sous son empire. Daphnis Le nom ne s'en dit point? Florame Je ris de ces amants Dont le trop de respect redouble les tourments, Et qui, pour les cacher se faisant violence, Se promettent beaucoup d'un timide silence. Pour moi, j'ai toujours cru qu'un amour vertueux N'avait point à rougir d'être présomptueux. Je veux bien vous nommer le bel oeil qui me dompte, Et ma témérité ne me fait point de honte. Ce rare et haut sujet... Amarante, revenant brusquement. Tout est presque tendu. Daphnis Vous n'avez auprès d'eux guère de temps perdu. Amarante J'ai vu qu'ils l'employaient, et je suis revenue. Daphnis J'ai peur de m'enrhumer au froid qui continue. Allez au cabinet me quérir un mouchoir: J'en ai laissé les clefs autour de mon miroir, Vous les trouverez là. (Amarante rentre, et Daphnis continue.) J'ai cru que cette belle Ne pouvait à propos se nommer devant elle, Qui recevant par là quelque espèce d'affront, En aurait eu soudain la rougeur sur le front. Florame Sans affront je la quitte, et lui préfère une autre Dont le mérite égal, le rang pareil au vôtre, L'esprit et les attraits également puissants, Ne devraient de ma part avoir que de l'encens: Oui, sa perfection, comme la vôtre extrême, N'a que vous de pareille; en un mot, c'est... Daphnis Moi-même. Je vois bien que c'est là que vous voulez venir, Non tant pour m'obliger, comme pour me punir. Ma curiosité, devenue indiscrète, A voulu trop savoir d'une flamme secrète: Mais bien qu'elle en reçoive un juste châtiment, Vous pouviez me traiter un peu plus doucement. Sans me faire rougir, il vous devait suffire De me taire l'objet dont vous aimez l'empire: Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas, C'est un cruel reproche au peu que j'ai d'appas. Florame Vu le peu que je suis, vous dédaignez de croire Une si malheureuse et si basse victoire. Mon coeur est un captif si peu digne de vous, Que vos yeux en voudraient désavouer leurs coups; Ou peut-être mon sort me rend si méprisable, Que ma témérité vous devient incroyable. Mais quoi que désormais il m'en puisse arriver, Je fais serment... Amarante Vos clefs ne sauraient se trouver. Daphnis Faute d'un plus exquis, et comme par bravade, Ceci servira donc de mouchoir de parade. Enfin, ce cavalier que nous vîmes au bal, Vous trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal? Florame Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine. Daphnis Il s'était si bien mis pour l'amour de Clarine. (A Amarante.) A propos de Clarine, il m'était échappé Qu'elle en a deux à moi d'un nouveau point-coupé. Allez, et dites-lui qu'elle me les renvoie. Amarante Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie; Dès une heure au plus tard elle devait sortir. Daphnis Son cocher n'est jamais si tôt prêt à partir; Et d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde; Vous perdrez peu de pas. Quoi qu'elle vous réponde, Dites-lui nettement que je les veux avoir. Amarante A vous les rapporter je ferai mon pouvoir. Scène V Florame, Daphnis Florame C'est à vous maintenant d'ordonner mon supplice, Sûre que sa rigueur n'aura point d'injustice. Daphnis Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour, Et ne manquera pas d'être tôt de retour. Bien que je pusse encore user de ma puissance, Il vaut mieux ménager le temps de son absence. Donc, pour n'en perdre point en discours superflus, Je crois que vous m'aimez; n'attendez rien de plus: Florame, je suis fille, et je dépends d'un père. Florame Mais de votre côté que faut-il que j'espère? Daphnis Si ma jalouse encor vous rencontrait ici, Ce qu'elle a de soupçons serait trop éclairci. Laissez-moi seule, allez. Florame Se peut-il que Florame Souffre d'être sitôt séparé de son âme? Oui, l'honneur d'obéir à vos commandements Lui doit être plus cher que ses contentements. Scène VI Daphnis Mon amour, par ses yeux plus forte devenue, L'eût bientôt emporté dessus ma retenue; Et je sentais mon feu tellement s'augmenter, Qu'il n'était plus en moi de le pouvoir dompter. J'avais peur d'en trop dire; et cruelle à moi-même, Parce que j'aime trop, j'ai banni ce que j'aime. Je me trouve captive en de si beaux liens, Que je meurs qu'il le sache, et j'en fuis les moyens. Quelle importune loi que cette modestie Par qui notre apparence en glace convertie Etouffe dans la bouche, et nourrit dans le coeur, Un feu dont la contrainte augmente la vigueur! Que ce penser m'est doux! que je t'aime, Florame! Et que je songe peu, dans l'excès de ma flamme, A ce qu'en nos destins contre nous irrités Le mérite et les biens font d'inégalités! Aussi par celle-là de bien loin tu me passes, Et l'autre seulement est pour les âmes basses; Et ce penser flatteur me fait croire aisément Que mon père sera de même sentiment. Hélas! c'est en effet bien flatter mon courage, D'accommoder son sens aux désirs de mon âge; Il voit par d'autres yeux, et veut d'autres appas. Scène VII Daphnis, Amarante Amarante Je vous l'avais bien dit qu'elle n'y serait pas. Daphnis Que vous avez tardé pour ne trouver personne! Amarante Ce reproche vraiment ne peut qu'il ne m'étonne, Pour revenir plus vite, il eût fallu voler. Daphnis Florame cependant, qui vient de s'en aller, A la fin, malgré moi, s'est ennuyé d'attendre. Amarante C'est chose toutefois que je ne puis comprendre. Des hommes de mérite et d'esprit comme lui N'ont jamais avec vous aucun sujet d'ennui; Votre âme généreuse a trop de courtoisie. Daphnis Et la vôtre amoureuse un peu de jalousie. Amarante De vrai, je goûtais mal de faire tant de tours, Et perdais à regret ma part de ses discours. Daphnis Aussi je me trouvais si promptement servie, Que je me doutais bien qu'on me portait envie. En un mot, l'aimez-vous? Amarante Je l'aime aucunement, Non pas jusqu'à troubler votre contentement; Mais si son entretien n'a point de quoi vous plaire, Vous m'obligerez fort de ne m'en plus distraire. Daphnis Mais au cas qu'il me plût? Amarante Il faudrait vous céder. C'est ainsi qu'avec vous je ne puis rien garder. Au moindre feu pour moi qu'un amant fait paraître, Par curiosité vous le voulez connaître, Et quand il a goûté d'un si doux entretien, Je puis dire dès lors que je ne tiens plus rien. C'est ainsi que Théante a négligé ma flamme. Encor tout de nouveau vous m'enlevez Florame. Si vous continuez à rompre ainsi mes coups, Je ne sais tantôt plus comment vivre avec vous. Daphnis Sans colère, Amarante; il semble, à vous entendre, Qu'en même lieu que vous je voulusse prétendre? Allez, assurez-vous que mes contentements Ne vous déroberont aucun de vos amants; Et pour vous en donner la preuve plus expresse, Voilà votre Théante, avec qui je vous laisse. Scène VIII Théante, Amarante Théante Tu me vois sans Florame: un amoureux ennui Assez étroitement m'a dérobé de lui. Las de céder ma place à son discours frivole, Et n'osant toutefois lui manquer de parole, Je pratique un quart d'heure à mes affections. Amarante Ma maîtresse lisait dans tes intentions. Tu vois à ton abord comme elle a fait retraite, De peur d'incommoder une amour si parfaite. Théante Je ne la saurais croire obligeante à ce point. Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point? Amarante Veux-tu que je t'en parle avec toute franchise? C'est la mauvaise humeur où Florame l'a mise. Théante Florame? Amarante Oui. Ce causeur voulait l'entretenir; Mais il aura perdu le goût d'y revenir: Elle n'a que fort peu souffert sa compagnie, Et l'en a chassé presque avec ignominie. De dépit cependant ses mouvements aigris Ne veulent aujourd'hui traiter que de mépris; Et l'unique raison qui fait qu'elle me quitte, C'est l'estime où te met près d'elle ton mérite: Elle ne voudrait pas te voir mal satisfait, Ni rompre sur-le-champ le dessein qu'elle a fait. Théante J'ai regret que Florame ait reçu cette honte: Mais enfin auprès d'elle il trouve mal son conte? Amarante Aussi c'est un discours ennuyeux que le sien: Il parle incessamment sans dire jamais rien; Et n'était que pour toi je me fais ces contraintes, Je l'envoierais bientôt porter ailleurs ses feintes. Théante Et je m'assure aussi tellement en ta foi, Que bien que tout le jour il cajole avec toi, Mon esprit te conserve une amitié si pure, Que sans être jaloux je le vois et l'endure. Amarante Comment le serais-tu pour un si triste objet? Ses imperfections t'en ôtent tout sujet. C'est à toi d'admirer qu'encor qu'un beau visage Dedans ses entretiens à toute heure t'engage, J'ai pour toi tant d'amour et si peu de soupçon, Que je n'en suis jalouse en aucune façon. C'est aimer puissamment que d'aimer de la sorte; Mais mon affection est bien encor plus forte. Tu sais (et je le dis sans te mésestimer) Que quand notre Daphnis aurait su te charmer, Ce qu'elle est plus que toi mettrait hors d'espérance Les fruits qui seraient dus à ta persévérance. Plût à Dieu que le ciel te donnât assez d'heur Pour faire naître en elle autant que j'ai d'ardeur! Voyant ainsi la porte à ta fortune ouverte, Je pourrais librement consentir à ma perte. Théante Je te souhaite un change autant avantageux. Plût à Dieu que le sort te fût moins outrageux, Ou que jusqu'à ce point il t'eût favorisée, Que Florame fût prince, et qu'il t'eût épousée! Je prise, auprès des tiens, si peu mes intérêts, Que bien que j'en sentisse au coeur mille regrets, Et que de déplaisir il m'en coûtât la vie, Je me la tiendrais lors heureusement ravie. Amarante Je ne voudrais point d'heur qui vînt avec ta mort, Et Damon que voilà n'en serait pas d'accord. Théante Il a mine d'avoir quelque chose à me dire. Amarante Ma présence y nuirait: adieu, je me retire. Théante Arrête; nous pourrons nous voir tout à loisir: Rien ne le presse. Scène IX Théante, Damon Théante Ami, que tu m'as fait plaisir! J'étais fort à la gêne avec cette suivante. Damon Celle qui te charmait te devient bien pesante. Théante Je l'aime encor pourtant; mais mon ambition Ne laisse point agir mon inclination. Ma flamme sur mon coeur en vain est la plus forte, Tous mes désirs ne vont qu'où mon dessein les porte. Au reste, j'ai sondé l'esprit de mon rival. Damon Et connu... Théante Qu'il n'est pas pour me faire grand mal. Amarante m'en vient d'apprendre une nouvelle Qui ne me permet plus que j'en sois en cervelle. Il a vu... Damon Qui? Théante Daphnis, et n'en a remporté Que ce qu'elle devait à sa témérité. Damon Comme quoi? Théante Des mépris, des rigueurs sans pareilles. Damon As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles? Théante Celle dont je les tiens en parle assurément. Damon Pour un homme si fin, on te dupe aisément. Amarante elle-même en est mal satisfaite, Et ne t'a rien conté que ce qu'elle souhaite: Pour seconder Florame en ses intentions, On l'avait écartée à des commissions. Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme, D'avoir eu les moyens de déclarer sa flamme, Et qui présume tant de ses prospérités, Qu'il croit ses voeux reçus, puisqu'ils sont écoutés; Et certes son espoir n'est pas hors d'apparence; Après ce bon accueil et cette conférence, Dont Daphnis elle-même a fait l'occasion, J'en crains fort un succès à ta confusion. Tâchons d'y donner ordre; et, sans plus de langage Avise en quoi tu veux employer mon courage. Théante Lui disputer un bien où j'ai si peu de part, Ce serait m'exposer pour quelqu'autre au hasard. Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive, De sa possession l'un et l'autre il nous prive, Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit, Tandis que de sa peine un troisième a le fruit. A croire son courage, en amour on s'abuse; La valeur d'ordinaire y sert moins que la ruse. Damon Avant que passer outre, un peu d'attention. Théante Te viens-tu d'aviser de quelque invention? Damon Oui, ta seule maxime en fonde l'entreprise. Clarimond voit Daphnis, il l'aime, il la courtise; Et quoiqu'il n'en reçoive encor que des mépris, Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix. Théante Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. Damon Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre, N'est-ce pas le plus sûr qu'un duel hasardeux Entre Florame et lui les en prive tous deux? Théante Crois-tu qu'avec Florame aisément on l'engage? Damon Je l'y résoudrai trop avec un peu d'ombrage. Un amant dédaigné ne voit pas de bon oeil Ceux qui du même objet ont un plus doux accueil: Des faveurs qu'on leur fait il forme ses offenses, Et pour peu qu'on le pousse, il court aux violences. Nous les verrions par là, l'un et l'autre écartés, Laisser la place libre à tes félicités. Théante Oui, mais s'il t'obligeait d'en porter la parole? Damon Tu te mets en l'esprit une crainte frivole. Mon péril de ces lieux ne te bannira pas; Et moi, pour te servir je courrais au trépas. Théante En même occasion dispose de ma vie, Et sois sûr que pour toi j'aurai la même envie. Damon Allons, ces compliments en retardent l'effet. Théante Le ciel ne vit jamais un ami si parfait. Acte III Scène première Florame, Célie Florame Enfin, quelque froideur qui paraisse en Florise, Aux volontés d'un frère elle s'en est remise. Célie Quoiqu'elle s'en rapporte à vous entièrement, Vous lui feriez plaisir d'en user autrement. Les amours d'un vieillard sont d'une faible amorce. Florame Que veux-tu? son esprit se fait un peu de force; Elle se sacrifie à mes contentements, Et pour mes intérêts contraint ses sentiments. Assure donc Géraste, en me donnant sa fille, Qu'il gagne en un moment toute notre famille, Et que, tout vieil qu'il est, cette condition Ne laisse aucun obstacle à son affection. Mais aussi de Florise il ne doit rien prétendre, A moins que se résoudre à m'accepter pour gendre. Célie Plaisez-vous à Daphnis? c'est là le principal. Florame Elle a trop de bonté pour me vouloir du mal; D'ailleurs sa résistance obscurcirait sa gloire; Je la mériterais si je la pouvais croire. La voilà qu'un rival m'empêche d'aborder; Le rang qu'il tient sur moi m'oblige à lui céder, Et la pitié que j'ai d'un amant si fidèle Lui veut donner loisir d'être dédaigné d'elle. Scène II Clarimond, Daphins Clarimond Ces dédains rigoureux dureront-ils toujours? Daphnis Non, ils ne dureront qu'autant que vos amours. Clarimond C'est prescrire à mes feux des lois bien inhumaines. Daphnis Faites finir vos feux, je finirai leurs peines. Clarimond Le moyen de forcer mon inclination? Daphnis Le moyen de souffrir votre obstination? Clarimond Qui ne s'obstinerait en vous voyant si belle? Daphnis Qui vous pourrait aimer, vous voyant si rebelle? Clarimond Est-ce rébellion que d'avoir trop de feu? Daphnis C'est avoir trop d'amour, et m'obéir trop peu. Clarimond La puissance sur moi que je vous ai donnée... Daphnis D'aucune exception ne doit être bornée. Clarimond Essayez autrement ce pouvoir souverain. Daphnis Cet essai me fait voir que je commande en vain. Clarimond C'est un injuste essai qui ferait ma ruine. Daphnis Ce n'est plus obéir depuis qu'on examine. Clarimond Mais l'amour vous défend un tel commandement. Daphnis Et moi, je me défends un plus doux traitement. Clarimond Avec ce beau visage avoir le coeur de roche! Daphnis Si le mien s'endurcit, ce n'est qu'à votre approche. Clarimond Que je sache du moins d'où naissent vos froideurs. Daphnis Peut-être du sujet qui produit vos ardeurs. Clarimond Si je brûle, Daphnis, c'est de nous voir ensemble. Daphnis Et c'est de nous y voir, Clarimond, que je tremble. Clarimond Votre contentement n'est qu'à me maltraiter. Daphnis Comme le vôtre n'est qu'à me persécuter. Clarimond Quoi! l'on vous persécute à force de services! Daphnis Non, mais de votre part ce me sont des supplices. Clarimond Hélas! et quand pourra venir ma guérison? Daphnis Lorsque le temps chez vous remettra la raison. Clarimond Ce n'est pas sans raison que mon âme est éprise. Daphnis Ce n'est pas sans raison aussi qu'on vous méprise. Clarimond Juste ciel! et que dois-je espérer désormais? Daphnis Que je ne suis pas fille à vous aimer jamais. Clarimond C'est donc perdre mon temps que de plus y prétendre? Daphnis Comme je perds ici le mien à vous entendre. Clarimond Me quittez-vous sitôt sans me vouloir guérir? Daphnis Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir. Clarimond Je mourrai toutefois, si je ne vous possède. Daphnis Tenez-vous donc pour mort, s'il vous faut ce remède. Scène III Clarimond Tout dédaigné, je l'aime, et malgré sa rigueur, Ses charmes plus puissants lui conservent mon coeur. Par un contraire effet dont mes maux s'entretiennent, Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent. Je ne puis, tant elle a de mépris et d'appas, Ni le faire accepter, ni ne le donner pas; Et comme si l'amour faisait naître sa haine, Ou qu'elle mesurât ses plaisirs à ma peine, On voit paraître ensemble, et croître également, Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment. Je tâche à m'affranchir de ce malheur extrême, Et je ne saurais plus disposer de moi-même. Mon désespoir trop lâche obéit à mon sort, Et mes ressentiments n'ont qu'un débile effort. Mais pour faibles qu'ils soient, aidons leur impuissance; Donnons-leur le secours d'une éternelle absence. Adieu, cruelle ingrate, adieu: je fuis ces lieux Pour dérober mon âme au pouvoir de tes yeux. Scène IV Amarante, Clarimond Amarante Monsieur, monsieur, un mot. L'air de votre visage Témoigne un déplaisir caché dans le courage. Vous quittez ma maîtresse un peu mal satisfait. Clarimond Ce que voit Amarante en est le moindre effet. Je porte, malheureux, après de tels outrages, Des douleurs sur le front, et dans le coeur des rages. Amarante Pour un peu de froideur, c'est trop désespérer. Clarimond Que ne dis-tu plutôt que c'est trop endurer? Je devrais être las d'un si cruel martyre, Briser les fers honteux où me tient son empire, Sans irriter mes maux avec un vain regret. Amarante Si je vous croyais homme à garder un secret, Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose Que je meurs de vous dire, et toutefois je n'ose. L'erreur où je vous vois me fait compassion; Mais pourriez-vous avoir de la discrétion? Clarimond Prends-en ma foi de gage, avec... Laisse-moi faire. (Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner, et elle l'en empêche.) Amarante Vous voulez justement m'obliger à me taire; Aux filles de ma sorte il suffit de la foi: Réservez vos présents pour quelque autre que moi. Clarimond Souffre... Amarante Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne. Daphnis a des rigueurs dont l'excès vous étonne; Mais vous aurez bien plus de quoi vous étonner Quand vous saurez comment il faut la gouverner. A force de douceurs vous la rendez cruelle, Et vos submissions vous perdent auprès d'elle: Epargnez désormais tous ces pas superflus; Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus. Toutes ces cruautés ne sont qu'en apparence. Du côté du vieillard tournez votre espérance; Quand il aura pour elle accepté quelque amant, Un prompt amour naîtra de son commandement. Elle vous fait tandis cette galanterie, Pour s'acquérir le bruit de fille bien nourrie, Et gagner d'autant plus de réputation Qu'on la croira forcer son inclination. Nommez cette maxime ou prudence ou sottise, C'est la seule raison qui fait qu'on vous méprise. Clarimond Hélas! et le moyen de croire tes discours? Amarante De grâce, n'usez point si mal de mon secours: Croyez les bons avis d'une bouche fidèle, Et songeant seulement que je viens d'avec elle, Derechef épargnez tous ces pas superflus; Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus. Clarimond Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir frivole. Amarante Hasardez seulement deux mots sur ma parole, Et n'appréhendez point la honte d'un refus. Clarimond Mais si j'en recevais, je serais bien confus. Un oncle pourra mieux concerter cette affaire. Amarante Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père. Scène V Amarante Qu'aisément un esprit qui se laisse flatter S'imagine un bonheur qu'il pense mériter! Clarimond est bien vain ensemble et bien crédule De se persuader que Daphnis dissimule, Et que ce grand dédain déguise un grand amour, Que le seul choix d'un père a droit de mettre au jour. Il s'en pâme de joie, et dessus ma parole De tant d'affronts reçus son âme se console; Il les chérit peut-être et les tient à faveurs, Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs! S'il rencontrait le père, et que mon entreprise... Scène VI Géraste, Amarante Géraste Amarante! Amarante Monsieur! Géraste Vous faites la surprise, Encor que de si loin vous m'ayez vu venir, Que Clarimond n'est plus à vous entretenir! Je donne ainsi la chasse à ceux qui vous en content! Amarante A moi? mes vanités jusque-là ne se montent. Géraste Il semblait toutefois parler d'affection. Amarante Oui, mais qu'estimez-vous de son intention? Géraste Je crois que ses desseins tendent au mariage. Amarante Il est vrai. Géraste Quelque foi qu'il vous donne pour gage, Il cherche à vous surprendre, et sous ce faux appas Il cache des projets que vous n'entendez pas. Amarante Votre âge soupçonneux a toujours des chimères Qui le font mal juger des coeurs les plus sincères. Géraste Où les conditions n'ont point d'égalité, L'amour ne se fait guère avec sincérité. Amarante Posé que cela soit: Clarimond me caresse; Mais si je vous disais que c'est pour ma maîtresse, Et que le seul besoin qu'il a de mon secours, Sortant d'avec Daphnis, l'arrête en mes discours? Géraste S'il a besoin de toi pour avoir bonne issue, C'est signe que sa flamme est assez mal reçue. Amarante Pas tant qu'elle paraît, et que vous présumez. D'un mutuel amour leurs coeurs sont enflammés; Mais Daphnis se contraint, de peur de vous déplaire, Et sa bouche est toujours à ses désirs contraire, Hormis lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment, Elle trouve à ses maux quelque soulagement. Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces, Tâche par tous moyens d'avoir mes bonnes grâces; Et moi je l'entretiens toujours d'un peu d'espoir. Géraste A ce compte, Daphnis est fort dans le devoir: Je n'en puis souhaiter un meilleur témoignage, Et ce respect m'oblige à l'aimer davantage. Je lui serai bon père, et puisque ce parti A sa condition se rencontre assorti, Bien qu'elle pût encore un peu plus haut atteindre, Je la veux enhardir à ne se plus contraindre. Amarante Vous n'en pourrez jamais tirer la vérité. Honteuse de l'aimer sans votre autorité, Elle s'en défendra de toute sa puissance; N'en cherchez point d'aveu que dans l'obéissance. Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant, Vos ordres produiront un prompt consentement. Mais on ouvre la porte. Hélas! je suis perdue, Si j'ai tant de malheur qu'elle m'ait entendue. (Elle rentre dans le jardin.) Géraste Lui procurant du bien, elle croit la fâcher, Et cette vaine peur la fait ainsi cacher. Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie! Mais il faut aller voir ce qu'aura fait Célie. Toutefois disons-lui quelque mot en passant, Qui la puisse guérir du mal qu'elle ressent. Scène VII Géraste, Daphnis Géraste Ma fille, c'est en vain que tu fais la discrète, J'ai découvert enfin ta passion secrète, Je ne t'en parle point sur des avis douteux. N'en rougis point, Daphnis, ton choix n'est pas honteux; Moi-même je l'agrée, et veux bien que ton âme A cet amant si cher ne cache plus sa flamme. Tu pouvais en effet prétendre un peu plus haut; Mais on ne peut assez estimer ce qu'il vaut; Ses belles qualités, son crédit et sa race Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. Adieu. Si tu le vois, tu peux lui témoigner Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner. Scène VIII Daphnis D'aise et d'étonnement je demeure immobile. D'où lui vient cette humeur de m'être si facile? D'où me vient ce bonheur où je n'osais penser? Florame, il m'est permis de te récompenser; Et sans plus déguiser ce qu'un père autorise, Je puis me revancher du don de ta franchise; Ton mérite le rend, malgré ton peu de biens, Indulgent à mes feux, et favorable aux tiens: Il trouve en tes vertus des richesses plus belles. Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous si fidèles? Mon heur me rend confuse, et ma confusion Me fait tout soupçonner de quelque illusion. Je ne me trompe point, ton mérite et ta race Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. Florame, il est tout vrai, dès lors que je te vis, Un battement de coeur me fit de cet avis; Et mon père aujourd'hui souffre que dans son âme Les mêmes sentiments... Scène IX Florame, Daphnis Daphnis Quoi! vous voilà, Florame? Je vous avais prié tantôt de me quitter. Florame Et je vous ai quittée aussi sans contester. Daphnis Mais revenir sitôt, c'est me faire une offense. Florame Quand j'aurais sur ce point reçu quelque défense, Si vous saviez quels feux ont pressé mon retour, Vous en pardonneriez le crime à mon amour. Daphnis Ne vous préparez point à dire des merveilles, Pour me persuader des flammes sans pareilles. Je crois que vous m'aimez, et c'est en croire plus Que n'en exprimeraient vos discours superflus. Florame Mes feux, qu'ont redoublés ces propos adorables, A force d'être crus deviennent incroyables, Et vous n'en croyez rien qui ne soit au-dessous. Que ne m'est-il permis d'en croire autant de vous! Daphnis Votre croyance est libre. Florame Il me la faudrait vraie. Daphnis Mon coeur par mes regards vous fait trop voir sa plaie. Un homme si savant au langage des yeux Ne doit pas demander que je m'explique mieux. Mais puisqu'il vous en faut un aveu de ma bouche, Allez, assurez-vous que votre amour me touche. Depuis tantôt je parle un peu plus librement, Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment: Aussi j'ai vu mon père, et s'il vous faut tout dire, Avec tous nos désirs sa volonté conspire. Florame Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir. Etre aimé de Daphnis! un père y consentir! Dans mon affection ne trouver plus d'obstacle! Mon espoir n'eût osé concevoir ce miracle. Daphnis Miracles toutefois qu'Amarante a produits; De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits. Au récit de nos feux, malgré son artifice, La bonté de mon père a trompé sa malice; Du moins je le présume, et ne puis soupçonner Que mon père sans elle ait pu rien deviner. Florame Les avis d'Amarante, en trahissant ma flamme, N'ont point gagné Géraste en faveur de Florame. Les ressorts d'un miracle ont un plus haut moteur, Et tout autre qu'un dieu n'en peut être l'auteur. Daphnis C'en est un que l'Amour. Florame Et vous verrez peut-être Que son pouvoir divin se fait ici paraître, Dont quelques grands effets, avant qu'il soit longtemps, Vous rendront étonnée, et nos désirs contents. Daphnis Florame, après vos feux et l'aveu de mon père, L'amour n'a point d'effets capables de me plaire. Florame Aimez-en le premier, et recevez la foi D'un bienheureux amant qu'il met sous votre loi. Daphnis Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne. Florame Quoique dorénavant Amarante survienne Je crois que nos discours iront d'un pas égal, Sans donner sur le rhume, ou gauchir sur le bal. Daphnis Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie, Et que dessus mon front son excès ne se voie, Je me jouerai bien d'elle, et des empêchements Que son adresse apporte à nos contentements. Florame J'en apprendrai de vous l'agréable nouvelle. Un ordre nécessaire au logis me rappelle, Et doit fort avancer le succès de nos voeux. Daphnis Nous n'avons plus qu'une âme et qu'un vouloir nous deux. Bien que vous éloigner ce me soit un martyre, Puisque vous le voulez, je n'y puis contredire. Mais quand dois-je espérer de vous revoir ici? Florame Dans une heure au plus tard. Daphnis Allez donc: la voici. Scène X Daphnis, Amarante Daphnis Amarante, vraiment vous êtes fort jolie; Vous n'égayez pas mal votre mélancolie; Votre jaloux chagrin a de beaux agréments, Et choisit assez bien ses divertissements: Votre esprit pour vous-même a force complaisance De me faire l'objet de votre médisance; Et, pour donner couleur à vos détractions, Vous lisez fort avant dans mes intentions. Amarante Moi! que de vous j'osasse aucunement médire! Daphnis Voyez-vous, Amarante, il n'est plus temps de rire. Vous avez vu mon père, avec qui vos discours M'ont fait à votre gré de frivoles amours. Quoi! souffrir un moment l'entretien de Florame, Vous le nommez bientôt une secrète flamme? Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi Vous fait en mes secrets plus savante que moi. Mais passe pour le croire, il fallait que mon père De votre confidence apprît cette chimère? Amarante S'il croit que vous l'aimez, c'est sur quelque soupçon Où je ne contribue en aucune façon. Je sais trop que le ciel, avec de telles grâces, Vous donne trop de coeur pour des flammes si basses; Et quand je vous croirais dans cet indigne choix, Je sais ce que je suis et ce que je vous dois. Daphnis Ne tranchez point ainsi de la respectueuse: Votre peine après tout vous est bien fructueuse; Vous la devez chérir, et son heureux succès Qui chez nous à Florame interdit tout accès. Mon père le bannit et de l'une et de l'autre. Pensant nuire à mon feu, vous ruinez le vôtre. Je lui viens de parler, mais c'était seulement Pour lui dire l'arrêt de son bannissement. Vous devez cependant être fort satisfaite Qu'à votre occasion un père me maltraite; Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit, C'est acquérir ma haine avec peu de profit. Amarante Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche, Que je puisse à vos yeux devenir une souche! Que le ciel... Daphnis Finissez vos imprécations. J'aime votre malice et vos délations. Ma mignonne, apprenez que vous êtes déçue: C'est par votre rapport que mon ardeur est sue; Mais mon père y consent, et vos avis jaloux N'ont fait que me donner Florame pour époux. Scène XI Amarante Ai-je bien entendu? Sa belle humeur se joue, Et par plaisir soi-même elle se désavoue. Son père la maltraite, et consent à ses voeux! Ai-je nommé Florame en parlant de ses feux? Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble, Pour être confondus, n'ont rien qui se ressemble. Le moyen que jamais on entendît si mal, Que l'un de ces amants fût pris pour son rival? Je ne sais où j'en suis, et toutefois j'espère; Sous ces obscurités je soupçonne un mystère, Et mon esprit confus, à force de douter, Bien qu'il n'ose rien croire, ose encor se flatter. Acte IV Scène première Daphnis Qu'en l'attente de ce qu'on aime Une heure est fâcheuse à passer! Qu'elle ennuie un amour extrême Dont la joie est réduite aux douceurs d'y penser! Le mien, qui fuit la défiance, La trouve trop longue à venir, Et s'accuse d'impatience, Plutôt que mon amant de peu de souvenir. Ainsi moi-même je m'abuse, De crainte d'un plus grand ennui, Et je ne cherche plus de ruse Qu'à m'ôter tout sujet de me plaindre de lui. Aussi bien, malgré ma colère, Je brûlerais de m'apaiser, Et sa peine la plus sévère Ne serait tout au plus qu'un mot pour l'excuser. Je dois rougir de ma faiblesse; C'est être trop bonne en effet. Daphnis, fais un peu la maîtresse, Et souviens-toi du moins... Scène II Géraste, Célie, Daphnis Géraste, à Célie. Adieu, cela vaut fait, Tu l'en peux assurer. (Célie rentre, et Géraste continue à parler à Daphnis.) Ma fille, je présume, Quelques feux dans ton coeur que ton amant allume, Que tu ne voudrais pas sortir de ton devoir. Daphnis C'est ce que le passé vous a pu faire voir. Géraste Mais si pour en tirer une preuve plus claire, Je disais qu'il faut prendre un sentiment contraire, Qu'une autre occasion te donne un autre amant? Daphnis Il serait un peu tard pour un tel changement. Sous votre autorité j'ai dévoilé mon âme; J'ai découvert mon coeur à l'objet de ma flamme, Et c'est sous votre aveu qu'il a reçu ma foi. Géraste Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi. Daphnis Ma foi ne permet plus une telle inconstance. Géraste Et moi, je ne saurais souffrir de résistance. Si ce gage est donné par mon consentement, Il faut le retirer par mon commandement. Vous soupirez en vain: vos soupirs et vos larmes Contre ma volonté sont d'impuissantes armes. Rentrez; je ne puis voir qu'avec mille douleurs Votre rébellion s'exprimer par vos pleurs. (Daphnis rentre, et Géraste continue.) La pitié me gagnait. Il m'était impossible De voir encor ses pleurs, et n'être pas sensible: Mon injuste rigueur ne pouvait plus tenir, Et de peur de me rendre, il la fallait bannir. N'importe toutefois, la parole me lie, Et mon amour ainsi l'a promis à Célie; Florise ne se peut acquérir qu'à ce prix, Si Florame... Scène III Géraste, Amarante Amarante Monsieur, vous vous êtes mépris; C'est Clarimond qu'elle aime. Géraste Et ma plus grande peine N'est que d'en avoir eu la preuve trop certaine. Dans sa rébellion à mon autorité, L'amour qu'elle a pour lui n'a que trop éclaté. Si pour ce cavalier elle avait moins de flamme, Elle agréerait le choix que je fais de Florame, Et prenant désormais un mouvement plus sain, Ne s'obstinerait pas à rompre mon dessein. Amarante C'est ce choix inégal qui vous la fait rebelle; Mais pour tout autre amant n'appréhendez rien d'elle. Géraste Florame a peu de bien, mais pour quelque raison C'est lui seul dont je fais l'appui de ma maison. Examiner mon choix, c'est un trait d'imprudence. Toi qu'à présent Daphnis traite de confidence, Et dont le seul avis gouverne ses secrets, Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets, Résous-la, si tu peux, à contenter un père; Fais qu'elle aime Florame, ou craigne ma colère. Amarante Puisque vous le voulez, j'y ferai mon pouvoir; C'est chose toutefois dont j'ai si peu d'espoir, Que je craindrais plutôt de l'aigrir davantage. Géraste Il est tant de moyens de fléchir un courage! Trouve pour la gagner quelque subtil appas; La récompense après ne te manquera pas. Scène IV Amarante Accorde qui pourra le père avec la fille! L'égarement d'esprit règne sur la famille. Daphnis aime Florame, et son père y consent: D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent; Et si j'en crois ce père, elle ne porte en l'âme Que révolte, qu'orgueil, que mépris pour Florame. Peut-elle s'opposer à ses propres désirs, Démentir tout son coeur, détruire ses plaisirs? S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle. Leur mécompte pourtant, quel qu'il soit, me console; Et bien qu'il me réduise au bout de mon latin, Un peu plus en repos j'en attendrai la fin. Scène V Florame, Damon Florame Sans me voir elle rentre, et quelque bon génie Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie. Je ne me croyais pas quitte de ses discours, A moins que sa maîtresse en vînt rompre le cours. Damon Je voudrais t'avoir vu dedans cette contrainte. Florame Peut-être voudrais-tu qu'elle empêchât ma plainte? Damon Si Théante sait tout, sans raison tu t'en plains. Je t'ai dit ses secrets, comme à lui tes desseins, Il voit dedans ton coeur, tu lis dans son courage, Et je vous fais combattre ainsi sans avantage. Florame Toutefois au combat tu n'as pu l'engager? Damon Sa générosité n'en craint pas le danger; Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse, Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse, Et qu'il faut que, l'un mort, l'autre tire pays. Florame Malgré le déplaisir de mes secrets trahis, Je ne puis, cher ami, qu'avec toi je ne rie Des subtiles raisons de sa poltronnerie. Nous faire ce duel sans s'exposer aux coups, C'est véritablement en savoir plus que nous, Et te mettre en sa place avec assez d'adresse, Damon Qu'importe à quels périls il gagne une maîtresse? Que ses rivaux entre eux fassent mille combats, Que j'en porte parole, ou ne la porte pas, Tout lui semblera bon, pourvu que sans en être Il puisse de ces lieux les faire disparaître. Florame Mais ton service offert hasardait bien ta foi, Et s'il eût eu du coeur, t'engageait contre moi. Damon Je savais trop que l'offre en serait rejetée. Depuis plus de dix ans je connais sa portée; Il ne devient mutin que fort malaisément, Et préfère la ruse à l'éclaircissement. Florame Les maximes qu'il tient pour conserver sa vie T'ont donné des plaisirs où je te porte envie. Damon Tu peux incontinent les goûter si tu veux. Lui, qui doute fort peu du succès de ses voeux, Et qui croit que déjà Clarimond et Florame Disputent loin d'ici le sujet de leur flamme, Serait-il homme à perdre un temps si précieux, Sans aller chez Daphnis faire le gracieux, Et seul, à la faveur de quelque mot pour rire, Prendre l'occasion de conter son martyre? Florame Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra soupçonner Que nous prenons plaisir tous deux à le berner. Damon De peur que nous voyant il conçût quelque ombrage, J'avais mis tout exprès Cléon sur le passage. Théante approche-t-il? Cléon Il est en ce carfour. Damon Adieu donc, nous pourrons le jouer tour à tour. Florame, seul. Je m'étonne comment tant de belles parties En cet illustre amant sont si mal assorties, Qu'il a si mauvais coeur avec de si bons yeux, Et fait un si beau choix sans le défendre mieux. Pour tant d'ambition, c'est bien peu de courage. Scène VI Florame, Théante Florame Quelle surprise, ami, paraît sur ton visage? Théante T'ayant cherché longtemps, je demeure confus De t'avoir rencontré quand je n'y pensais plus. Florame Parle plus franchement: fâché de ta promesse, Tu veux et n'oserais reprendre ta maîtresse! Ta passion, qui souffre une trop dure loi, Pour la gouverner seul te dérobait de moi? Théante De peur que ton esprit formât cette croyance, De l'aborder sans toi je faisais conscience. Florame C'est ce qui t'obligeait sans doute à me chercher? Mais ne te prive plus d'un entretien si cher. Je te cède Amarante, et te rends ta parole: J'aime ailleurs; et lassé d'un compliment frivole, Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis, Ma flamme est véritable, et son effet permis: J'adore une beauté qui peut disposer d'elle, Et seconder mes feux sans me rendre infidèle. Théante Tu veux dire Daphnis? Florame Je ne puis te celer Qu'elle est l'unique objet pour qui je veux brûler. Théante Le bruit vole déjà qu'elle est pour toi sans glace, Et déjà d'un cartel Clarimond te menace. Florame Qu'il vienne, ce rival, apprendre, à son malheur, Que s'il me passe en biens, il me cède en valeur, Que sa vaine arrogance, en ce duel trompée, Me fasse mériter Daphnis à coups d'épée: Par là je gagne tout; ma générosité Suppléera ce qui fait notre inégalité; Et son père, amoureux du bruit de ma vaillance, La fera sur ses biens emporter la balance. Théante Tu n'en peux espérer un moindre événement: L'heur suit dans les duels le plus heureux amant; Le glorieux succès d'une action si belle, Ton sang mis au hasard, ou répandu pour elle, Ne peut laisser au père aucun lieu de refus. Tiens ta maîtresse acquise, et ton rival confus; Et sans t'épouvanter d'une vaine fortune Qu'il soutient lâchement d'une valeur commune, Ne fais de son orgueil qu'un sujet de mépris, Et pense que Daphnis ne s'acquiert qu'à ce prix. Adieu: puisse le ciel à ton amour parfaite Accorder un succès tel que je le souhaite! Florame Ce cartel, ce me semble, est trop long à venir: Mon courage bouillant ne se peut contenir; Enflé par tes discours, il ne saurait attendre Qu'un insolent défi l'oblige à se défendre. Va donc, et de ma part appelle Clarimond; Dis-lui que pour demain il choisisse un second, Et que nous l'attendrons au château de Bicêtre. Théante J'adore ce grand coeur qu'ici tu fais paraître, Et demeure ravi du trop d'affection Que tu m'as témoigné par cette élection. Prends-y garde pourtant; pense à quoi tu t'engages. Si Clarimond, lassé de souffrir tant d'outrages, Eteignant son amour, te cédait ce bonheur, Quel besoin serait-il de le piquer d'honneur? Peut-être qu'un faux bruit nous apprend sa menace: C'est à toi seulement de défendre ta place. Ces coups du désespoir des amants méprisés N'ont rien d'avantageux pour les favorisés. Qu'il recoure, s'il veut, à ces fâcheux remèdes; Ne lui querelle point un bien que tu possèdes: Ton amour, que Daphnis ne saurait dédaigner, Court risque d'y tout perdre, et n'y peut rien gagner. Avise encore un coup; ta valeur inquiète En d'extrêmes périls un peu trop tôt te jette. Florame Quels périls? L'heur y suit le plus heureux amant. Théante Quelquefois le hasard en dispose autrement. Florame Clarimond n'eut jamais qu'une valeur commune. Théante La valeur aux duels fait moins que la fortune. Florame C'est par là seulement qu'on mérite Daphnis. Théante Mais plutôt de ses yeux par là tu te bannis. Florame Cette belle action pourra gagner son père. Théante Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère. Florame Acceptant un cartel, suis-je plus assuré? Théante Où l'honneur souffrirait rien n'est considéré. Florame Je ne puis résister à des raisons si fortes: Sur ma bouillante ardeur malgré moi tu l'emportes. J'attendrai qu'on m'attaque. Théante Adieu donc. Florame En ce cas, Souviens-t'en, cher ami, tu me promets ton bras? Théante Dispose de ma vie. Florame, seul. Elle est fort assurée, Si rien que ce duel n'empêche sa durée. Il en parle des mieux; c'est un jeu qui lui plaît; Mais il devient fort sage aussitôt qu'il en est, Et montre cependant des grâces peu vulgaires A battre ses raisons par des raisons contraires. Scène VII Daphnis, Florame Daphnis Je n'osais t'aborder les yeux baignés de pleurs, Et devant ce rival t'apprendre nos malheurs. Florame Vous me jetez, madame, en d'étranges alarmes. Dieux! et d'où peut venir ce déluge de larmes? Le bonhomme est-il mort? Daphnis Non, mais il se dédit, Tout amour désormais pour toi m'est interdit: Si bien qu'il me faut être ou rebelle ou parjure, Forcer les droits d'amour ou ceux de la nature, Mettre un autre en ta place ou lui désobéir, L'irriter, ou moi-même avec toi me trahir. A moins que de changer, sa haine inévitable Me rend de tous côtés ma perte indubitable; Je ne puis conserver mon devoir et ma foi, Ni sans crime brûler pour d'autres ni pour toi. Florame Le nom de cet amant, dont l'indiscrète envie A mes ressentiments vient apporter sa vie? Le nom de cet amant, qui, par sa prompte mort Doit, au lieu du vieillard, me réparer ce tort, Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde, N'a que jusqu'à ma vue à demeurer au monde? Daphnis Je n'aime pas si mal que de m'en informer; Je t'aurais fait trop voir que j'eusse pu l'aimer. Si j'en savais le nom, ta juste défiance Pourrait à ses défauts imputer ma constance, A son peu de mérite attacher mon dédain, Et croire qu'un plus digne aurait reçu ma main. J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre, Que tout ce que le ciel a fait paraître en terre De mérites, de biens, de grandeurs et d'appas, En même objet uni, ne m'ébranlerait pas: Florame a droit lui seul de captiver mon âme; Florame vaut lui seul à ma pudique flamme Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs. Florame Qu'avec des mots si doux vous m'êtes inhumaine! Vous me comblez de joie, et redoublez ma peine. L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir, Irrite d'autant plus mon sanglant désespoir. L'excès de votre ardeur ne sert qu'à mon supplice. Devenez-moi cruelle, afin que je guérisse. Guérir! ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur. Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur; Aimez toujours Florame; et quoi qu'il ait pu dire, Croissez de jour en jour vos feux et son martyre. Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups, Ou mourir plus content, que pour vous, et par vous? Daphnis Puisque de nos destins la rigueur trop sévère Oppose à nos désirs l'autorité d'un père, Que veux-tu que je fasse? En l'état où je suis, Etre à toi malgré lui, c'est ce que je ne puis; Mais je puis empêcher qu'un autre me possède, Et qu'un indigne amant à Florame succède. Le coeur me manque. Adieu. Je sens faillir ma voix. Florame, souviens-toi de ce que tu me dois. Si nos feux sont égaux, mon exemple t'ordonne Ou d'être à ta Daphnis, ou de n'être à personne. Scène VIII Florame Dépourvu de conseil comme de sentiment, L'excès de ma douleur m'ôte le jugement. De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue, Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue; Et même je lui laisse abandonner ce lieu, Sans trouver de parole à lui dire un adieu. Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance; Mon désespoir n'osait agir en sa présence, De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs; Une pitié secrète étouffait mes soupirs: Sa douleur, par respect, faisait taire la mienne; Mais ma rage à présent n'a rien qui la retienne. Sors, infâme vieillard, dont le consentement Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment; Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale Qui rend ta volonté pour nos feux inégale. A nos chastes amours qui t'a fait consentir, Barbare? mais plutôt qui t'en fait repentir? Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son père Débilite ma force ou rompe ma colère? Un nom si glorieux, lâche, ne t'est plus dû; En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu. Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine Enhardit ma vengeance et redouble ta peine: Tu mourras; et je veux, pour finir mes ennuis, Mériter par ta mort celle où tu me réduis. Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée Parle d'ôter la vie à qui te l'a donnée! Je t'aime, et je t'oblige à m'avoir en horreur, Et ne connais encor qu'à peine mon erreur! Si je suis sans respect pour ce que tu respectes, Que mes affections ne t'en soient pas suspectes; De plus réglés transports me feraient trahison; Si j'avais moins d'amour, j'aurais de la raison: C'est peu que de la perdre, après t'avoir perdue; Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue: Je condamne à l'instant ce que j'ai résolu; Je veux, et ne veux plus sitôt que j'ai voulu. Je menace Géraste, et pardonne à ton père; Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère. Scène IX Florame, Célie Florame, en soupirant. Célie... Célie Eh bien, Célie? enfin elle a tant fait Qu'à vos désirs Géraste accorde leur effet. Quel visage avez-vous? votre aise vous transporte. Florame Cesse d'aigrir ma flamme en raillant de la sorte, Organe d'un vieillard qui croit faire un bon tour De se jouer de moi par une feinte amour. Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse: Vous me rendrez tous deux la vie ou ma maîtresse; Et ce jour expiré, je vous ferai sentir Que rien de ma fureur ne vous peut garantir. Célie Florame! Florame Je ne puis parler à des perfides. Célie Il veut donner l'alarme à mes esprits timides, Et prend plaisir lui-même à se jouer de moi. Géraste a trop d'amour pour n'avoir point de foi, Et s'il pouvait donner trois Daphnis pour Florise, Il la tiendrait encore heureusement acquise. D'ailleurs ce grand courroux pourrait-il être feint? Aurait-il pu sitôt falsifier son teint, Et si bien ajuster ses yeux et son langage A ce que sa fureur marquait sur son visage? Quelqu'un des deux me joue; épions tous les deux, Et nous éclaircissons sur un point si douteux. Acte V Scène première Théante, Damon Théante Croirais-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte Que je passe à regret par-devant cette porte? Damon Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tôt changé! Nous aurions vu l'effet où tu m'as engagé. Tantôt quelque démon, ennemi de ta flamme, Te faisait en ces lieux accompagner Florame: Sans la crainte qu'alors il te prît pour second, Je l'allais appeler au nom de Clarimond; Et comme si depuis il était invisible, Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible. Théante Ne le cherche donc plus. A bien considérer, Qu'ils se battent, ou non je n'en puis qu'espérer. Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite, Ne pourrait l'oublier, quand il serait en fuite. Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trépas, Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas. Inégal en fortune à ce qu'est cette belle, Et déjà par malheur assez mal voulu d'elle, Que pourrais-je, après tout, prétendre de ses pleurs? Et quel espoir pour moi naîtrait de ses douleurs? Deviendrais-je par là plus riche ou plus aimable? Que si de l'obtenir je me trouve incapable, Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer, A tout autre qu'à moi me le fait préférer; Et j'aurais peine à voir un troisième en sa place. Damon Tu t'avises trop tard; que veux-tu que je fasse? J'ai poussé Clarimond à lui faire un appel; J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel. Le puis-je supprimer? Théante Non, mais tu pourrais faire... Damon Quoi? Théante Que Clarimond prît un sentiment contraire. Damon Le détourner d'un coup où seul je l'ai porté! Mon courage est mal propre à cette lâcheté. Théante A de telles raisons je n'ai de répartie, Sinon que c'est à moi de rompre la partie. J'en vais semer le bruit. Damon Et sur ce bruit tu veux... Théante Qu'on leur donne dans peu des gardes à tous deux, Et qu'une main puissante arrête leur querelle. Qu'en dis-tu, cher ami? Damon L'invention est belle, Et le chemin bien court à les mettre d'accord; Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort. Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse Par où, sans en rougir, du cartel je m'excuse. Ne donnons point sujet de tant parler de nous, Et sachons seulement à quoi tu te résous. Théante A les laisser en paix, et courir l'Italie Pour divertir le cours de ma mélancolie, Et ne voir point Florame emporter à mes yeux Le prix où prétendait mon coeur ambitieux. Damon Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée? Théante Son image du tout n'en est pas effacée. Mais... Damon Tu crains que pour elle on te fasse un duel. Théante Railler un malheureux, c'est être trop cruel. Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage, Le bonheur de Florame à la quitter m'engage; Le ciel ne nous fit point, et pareils, et rivaux, Pour avoir des succès tellement inégaux. C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite, D'égal que je lui suis, me ranger à sa suite. Je donne désormais des règles à mes feux; De moindres que Daphnis sont incapables d'eux; Et rien dorénavant n'asservira mon âme Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame. Allons, je ne puis voir sans mille déplaisirs Ce possesseur du bien où tendaient mes désirs. Damon Arrête. Cette fuite est hors de bienséance, Et je n'ai point d'appel à faire en ta présence. (Théante le retire du théâtre comme par force.) Scène II Florame Jetterai-je toujours des menaces en l'air, Sans que je sache enfin à qui je dois parler? Aurait-on jamais cru qu'elle me fût ravie, Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie? Le possesseur du prix de ma fidélité, Bien que je sois vivant, demeure en sûreté: Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère; Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère. Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir, Et cesse d'en avoir quand je le veux punir. Grands dieux, qui m'enviez cette juste allégeance, Qu'un amant supplanté tire de la vengeance, Et me cachez le bras dont je reçois les coups, Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous? Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes, Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes, Qu'à mille impiétés osant me dispenser, A votre foudre oisif je donne où se lancer? Ah! souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable Je demeure innocent, encor que misérable: Destinez à vos feux d'autres objets que moi; Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi. Employez le tonnerre à punir les parjures, Et prenez intérêt vous-même à mes injures: Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux, Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux, Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue. Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour, N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse; Fais-toi, fais-toi connaître allant voir ta maîtresse. Scène III Florame, Amarante Florame Amarante (aussi bien te faut-il confesser Que la seule Daphnis avait su me blesser), Dis-moi qui me l'enlève; apprends-moi quel mystère Me cache le rival qui possède son père; A quel heureux amant Géraste a destiné Ce beau prix que l'amour m'avait si bien donné. Amarante Ce dût vous être assez de m'avoir abusée, Sans faire encor de moi vos sujets de risée. Je sais que le vieillard favorise vos feux, Et que rien que Daphnis n'est contraire à vos voeux. Florame Que me dis-tu? Lui seul, et sa rigueur nouvelle Empêchent les effets d'une ardeur mutuelle? Amarante Pensez-vous me duper avec ce feint courroux? Lui-même il m'a prié de lui parler pour vous. Florame Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie A mis à ce vieillard ce change en fantaisie. Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer, Et ton crime redouble à le désavouer; Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte Que mon fidèle amour sur ce rival l'emporte, J'aurai trop de moyens à te faire sentir Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir. Scène IV Amarante Voilà de quoi tomber en un nouveau dédale. O ciel! qui vit jamais confusion égale? Si j'écoute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant La brûle pour Florame, et qu'un père y consent; Si j'écoute Géraste, il lui donne Florame, Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme; Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui Dispose de Daphnis pour un autre que lui. Sous un tel embarras je me trouve accablée; Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée, Si ce n'est qu'à dessein ils se soient concertés Pour me faire enrager par ces diversités. Mon faible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre; Pour en venir à bout, il me les faut surprendre, Et quand ils se verront, écouter leurs discours, Pour apprendre par là le fond de ces détours. Voici mon vieux rêveur; fuyons de sa présence, Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence: De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis, Tant qu'avec lui je voie ou Florame, ou Daphnis. Scène V Géraste, Polémon Polémon J'ai grand regret, monsieur, que la foi qui vous lie Empêche que chez vous mon neveu ne s'allie, Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait, Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet. Géraste C'est un rare trésor que mon malheur me vole; Et si l'honneur souffrait un manque de parole, L'avantageux parti que vous me présentez Me verrait aussitôt prêt à ses volontés. Polémon Mais si quelque hasard rompait cette alliance? Géraste N'ayez lors, je vous prie, aucune défiance; Je m'en tiendrais heureux, et ma foi vous répond Que Daphnis, sans tarder, épouse Clarimond. Polémon Adieu. Faites état de mon humble service. Géraste Et vous pareillement, d'un coeur sans artifice. Scène VI Célie, Géraste Célie De sorte qu'à mes yeux votre foi lui répond Que Daphnis, sans tarder, épouse Clarimond? Géraste Cette vaine promesse en un cas impossible Adoucit un refus et le rend moins sensible; C'est ainsi qu'on oblige un homme à peu de frais. Célie Ajouter l'impudence à vos perfides traits! Il vous faudrait du charme au lieu de cette ruse, Pour me persuader que qui promet refuse. Géraste J'ai promis, et tiendrais ce que j'ai protesté, Si Florame rompait le concert arrêté. Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle J'en viendrai trop à bout. Célie Impudence nouvelle! Florame, que Daphnis fait maître de son coeur, De votre seul caprice accuse la rigueur; Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme Unirait deux amants qui n'ont déjà qu'une âme. Vous m'osez cependant effrontément conter Que Daphnis sur ce point aime à vous résister! Vous m'en aviez promis une tout autre issue: J'en ai porté parole après l'avoir reçue. Qu'avais-je, contre vous, ou fait, ou projeté, Pour me faire tremper en votre lâcheté? Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise? Avisez: il y va de plus que de Florise. Ne vous estimez pas quitte pour la quitter, Ni que de cette sorte on se laisse affronter. Géraste Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole En faveur d'un caprice où s'obstine une folle? Va, fais venir Florame; à ses yeux tu verras Que pour lui mon pouvoir ne s'épargnera pas, Que je maltraiterai Daphnis en sa présence D'avoir pour son amour si peu de complaisance. Qu'il vienne seulement voir un père irrité, Et joindre sa prière à mon autorité; Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente, Crois que ma volonté sera la plus puissante. Célie Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux. Géraste Me foudroie en ce cas la colère des cieux! Scène VII Géraste, Daphnis Géraste, seul. Géraste, sur-le-champ il te fallait contraindre Celle que ta pitié ne pouvait ouïr plaindre. Tu n'as pu refuser du temps à ses douleurs Ton coeur s'attendrissait de voir couler ses pleurs; Et pour avoir usé trop peu de ta puissance, On t'impute à forfait sa désobéissance. (Daphnis vient.) Un traitement trop doux te fait croire sans foi. Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi, Et que l'aveuglement d'une amour obstinée Contre ma volonté règle votre hyménée? Mon extrême indulgence a donné, par malheur, A vos rébellions quelque faible couleur; Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire, Vous pensez avoir droit de braver ma colère: Mais sachez qu'il fallait, ingrate, en vos amours, Ou ne m'obéir point, ou m'obéir toujours. Daphnis Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée, C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donnée. Quoi que mette en avant votre injuste courroux, Je ne veux opposer à vous-même que vous. Votre permission doit être irrévocable: Devenez seulement à vous-même semblable. Il vous fallait, monsieur, vous-même à mes amours, Ou ne consentir point, ou consentir toujours. Je choisirai la mort plutôt que le parjure; M'y voulant obliger, vous vous faites injure. Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison. Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame, Que pour lui vous vouliez que j'éteigne ma flamme? Géraste Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement Vous vous rendiez rebelle à mon commandement? Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vôtre? Vous vous donnez à l'un; ma foi vous donne à l'autre. Qui le doit emporter ou de vous ou de moi? Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi? Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse. Mais à trop raisonner moi-même je m'abuse: Il n'est point de raison valable entre nous deux, Et pour toute raison, il suffit que je veux. Daphnis Un parjure jamais ne devient légitime; Une excuse ne peut justifier un crime. Malgré vos changements, mon esprit résolu Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu. Scène VIII Géraste, Daphnis, Florame, Célie, Amarante Daphnis Voici ce cher amant qui me tient engagée, A qui sous votre aveu ma foi s'est obligée. Changez de volonté pour un objet nouveau: Daphnis épousera Florame, ou le tombeau. Géraste Que vois-je ici, bons dieux? Daphnis Mon amour, ma constance. Géraste Et sur quoi donc fonder ta désobéissance? Quel envieux démon, et quel charme assez fort, Faisait entrechoquer deux volontés d'accord? C'est lui que tu chéris, et que je te destine; Et ta rébellion dans un refus s'obstine! Florame Appelez-vous refus de me donner sa foi, Quand votre volonté se déclara pour moi? Et cette volonté, pour une autre tournée, Vous peut-elle obéir après la foi donnée? Géraste C'est pour vous que je change, et pour vous seulement Je veux qu'elle renonce à son premier amant. Lorsque je consentis à sa secrète flamme, C'était pour Clarimond qui possédait son âme; Amarante du moins me l'avait dit ainsi. Daphnis Amarante, approchez; que tout soit éclairci. Une telle imposture est-elle pardonnable? Amarante Mon amour pour Florame en est le seul coupable: Mon esprit l'adorait: et vous étonnez-vous S'il devint inventif, puisqu'il était jaloux? Géraste Et par là tu voulais... Amarante Que votre âme déçue Donnât à Clarimond une si bonne issue, Que Florame, frustré de l'objet de ses voeux, Fût réduit désormais à seconder mes feux. Florame Pardonnez-lui, monsieur; et vous, daignez, madame, Justifier son feu par votre propre flamme. Si vous m'aimez encor, vous devez estimer Qu'on ne peut faire un crime à force de m'aimer. Daphnis Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense. D'Amarante avec toi je prendrai la défense. Géraste Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir; Votre hymen aussi bien saura trop la punir. Daphnis Qu'un nom tu par hasard nous a donné de peine! Célie Mais que, su maintenant, il rend sa ruse vaine, Et donne un prompt succès à vos contentements. Florame, à Géraste. Vous, de qui je les tiens... Géraste Trêve de compliments: Ils nous empêcheraient de parler de Florise. Florame Il n'en faut point parler, elle vous est acquise. Géraste Allons donc la trouver: que cet échange heureux Comble d'aise à son tour un vieillard amoureux. Daphnis Quoi! je ne savais rien d'une telle partie! Florame Je pense toutefois vous avoir avertie Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il fût longtemps, Vous rendrait étonnée, et nos désirs contents. Mais différez, monsieur, une telle visite; Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte; Et d'ailleurs je sais trop que la foi du devoir Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir. Géraste, à Célie. Va donc lui témoigner le désir qui me presse. Florame Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse: Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits. Géraste Je dois être honteux d'attendre qu'elle vienne. Célie Attendez-la, monsieur, et qu'à cela ne tienne: Je cours exécuter cette commission. Géraste Le temps en sera long à mon affection. Florame Toujours l'impatience à l'amour est mêlée. Géraste Allons dans le jardin faire deux tours d'allée, Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir Parmi votre entretien trouve à se divertir. Scène IX Amarante Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice Ait tiré de ses maux aucun soulagement, Sans que pas un effet ait suivi ma malice, Où ma confusion n'égalât son tourment. Pour agréer ailleurs il tâchait à me plaire, Un amour dans la bouche, un autre dans le sein: J'ai servi de prétexte à son feu téméraire, Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein. Daphnis me le ravit, non par son beau visage, Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, Non que sur moi sa race ait aucun avantage, Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens. Filles que la nature a si bien partagées, Vous devez présumer fort peu de vos attraits; Quelque charmants qu'ils soient, vous êtes négligées, A moins que la fortune en rehausse les traits. Mais encor que Daphnis eût captivé Florame, Le moyen qu'inégal il en fût possesseur? Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme, Fallait-il qu'un vieux fou fût épris de sa soeur? Pour tromper mon attente, et me faire un supplice, Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour; Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice, Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour. Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce, Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux; L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force; J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux. Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite, Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits; Et dans le triste état où le ciel m'a réduite, Je ne sens que douleurs, et ne prévois qu'ennuis. Vieillard, qui de ta fille achètes une femme Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, Dénier le repos du tombeau qui t'attend! Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort! La Place Royale Comédie Adresse A Monsieur*** Monsieur, J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rends mes devoirs avec le même secret que je traiterais un amour, si j'étais homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans le faire connaître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur; elles s'imagineraient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale serait plutôt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon imagination; et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d'intrigues où vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire; qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas; que si on en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug; et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne saurait nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître: il semblerait que j'entreprendrais la justification de mon Alidor; et ce n'est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poète n'est jamais garant des fantaisies qu'il donne à ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant celui dont ils partent et que par d'autres poèmes, j'ai assez relevé leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises idées que celui- ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là et que je n'ajoute à cette prière que je leur fais que la protestation d'être éternellement, Monsieur, Votre très humble et très fidèle serviteur, Corneille. Examen Je ne puis dire tant de bien de celle-ci que de la précédente. Les vers en sont plus forts; mais il y a manifestement une duplicité d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommodé d'un amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Angélique sa maîtresse se donne à son ami Cléandre; et c'est pour cela qu'il lui fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté, et qu'il joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l'obliger dans sa colère à accepter les affections d'un autre. Ce dessein avorte, et la donne à Doraste contre son intention; et cela l'oblige à en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins, formés ainsi l'un après l'autre, font deux actions, et donnent deux âmes au poème, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement, et tout ce qui les regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paraissent plus, à le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'épilogue d'Alidor n'a pas la grâce de celui de la Suivante, qui ayant été très intéressée dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester en liberté contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se plaint en elle-même, et fait par là connaître au spectateur l'assiette de son esprit après un effet si contraire à ses souhaits. Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque sa passion l'importune tellement qu'il veut bien outrager sa maîtresse pour s'en défaire, il devrait se contenter de ce premier effort, qui la fait obtenir à Doraste, sans s'embarrasser de nouveau pour l'intérêt d'un ami, et hasarder en sa considération un repos qui lui est si précieux. Cet amour de son repos n'empêche point qu'au cinquième acte il ne se montre encore passionné pour cette maîtresse, malgré la résolution qu'il avait prise de s'en défaire, et les trahisons qu'il lui a faites: de sorte qu'il semble ne commencer à l'aimer véritablement que quand il lui a donné sujet de le haïr. Cela fait une inégalité de moeurs qui est vicieuse. Le caractère d'Angélique sort de la bienséance, en ce qu'elle est trop amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal; et il a été bon de lui donner un mauvais succès, bien qu'il ne soit pas besoin que les grands crimes soient punis dans la tragédie, parce que leur peinture imprime assez d'horreur pour en détourner les spectateurs. Il n'en est pas de même des fautes de cette nature, et elles pourraient engager un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l'on voyait que ceux qui les commettent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils désirent. Malgré cet abus, introduit par la nécessité et légitimé par l'usage, de faire dire dans la rue à nos amantes de comédie ce que vraisemblablement elles diraient dans leur chambre, je n'ai osé y placer Angélique durant la réflexion douloureuse qu'elle fait sur la promptitude et l'imprudence de ses ressentiments, qui la font consentir à épouser l'objet de sa haine: j'ai mieux aimé rompre la liaison des scènes, et l'unité de lieu qui se trouve assez exacte en ce poème à cela près, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec plus de bienséance pour elle, et plus de sûreté pour l'entretien d'Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en aurait trop vu si elle les avait aperçus tous deux sur le théâtre; et au lieu du soupçon de quelque intelligence renouée entre eux qui la porte à l'observer durant le bal, elle aurait eu sujet d'en prendre une entière certitude, et d'y donner un ordre qui eût rompu tout le nouveau dessein d'Alidor et l'intrigue de la pièce. En voilà assez sur celle-ci; je passe aux deux qui restent dans ce volume. Acteurs Alidor, amant d'Angélique. Cléandre, ami d'Alidor. Doraste, amoureux d'Angélique. Lysis, amoureux de Phylis. Angélique, maîtresse d'Alidor et de Doraste. Phylis, soeur de Doraste. Polymas, domestique d'Alidor. Lycante, domestique de Doraste. La scène est à Paris dans la place Royale. Acte premier Scène première Angélique, Phylis Angélique Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite; Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte, Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi. Phylis C'est me vouloir prescrire une trop dure loi. Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, Dénier mon secours aux tourments qu'il endure? Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir; Et sans t'importuner je le verrais périr! Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre? Angélique C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre. Phylis Je sais qu'il le devrait; mais avec tant d'appas, Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas? Ses yeux ne souffrent point que son coeur soit de glace; On ne pourrait aussi m'y résoudre, en sa place; Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, Te sauraient conserver ce que tu m'aurais pris. Angélique S'il veut garder encor cette humeur obstinée, Je puis bien m'empêcher d'en être importunée; Feindre un peu de migraine, ou me faire celer, C'est un moyen bien court de ne lui plus parler: Mais ce qui m'en déplaît, et qui me désespère, C'est de perdre la soeur pour éviter le frère, Et me violenter à fuir ton entretien, Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien. Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique, Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, Et crois que ses effets auront leur premier cours Aussitôt que ton frère aura d'autres amours. Phylis Tu vis d'un air étrange, et presque insupportable. Angélique Que toi-même pourtant dois trouver équitable; Mais la raison sur toi ne saurait l'emporter; Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter. Phylis Et par quelle raison négliger son martyre? Angélique Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire. Le reste des mortels pourrait m'offrir des voeux, Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux; La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme Que par des sentiments dérobés à ma flamme. On ne doit point avoir des amants par quartier; Alidor a mon coeur, et l'aura tout entier; En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle. Phylis Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle, C'est avoir pour le reste un coeur trop endurci. Angélique Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi. Phylis Dans l'obstination où je te vois réduite, J'admire ton amour, et ris de ta conduite. Fasse état qui voudra de ta fidélité, Je ne me pique point de cette vanité; Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnaître Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui, Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui, Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie, Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs, Le combler chaque jour de nouvelles faveurs: Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue; Sa mort nous désespère, et son change nous tue. Et de quelque douceur que nos feux soient suivis, On dispose de nous sans prendre notre avis; C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode; Et lors, juge quels fruits on a de ta méthode. Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager: Ainsi tout contribue à ma bonne fortune; Tout le monde me plaît et rien ne m'importune. De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, Mon coeur n'est à pas un, et se promet à tous; Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire; Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire; L'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger, Mille encore présents m'empêchent d'y songer. Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change Un monde m'en console aussitôt, ou m'en venge. Le moyen que de tant et de si différents Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents? Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse, Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse; Il aura quelques traits de tant que je chéris, Et je puis avec joie accepter tous maris. Angélique Voilà fort plaisamment tailler cette matière, Et donner à ta langue une libre carrière; Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer Est bon à faire rire, et non à pratiquer. Simple! tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes, Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes; Tu n'éprouvas jamais de quels contentements Se nourrissent les feux des fidèles amants. Qui peut en avoir mille en est plus estimée; Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée; Elle voit leur amour soudain se dissiper. Qui veut tout retenir laisse tout échapper. Phylis Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes; Ou si ces vieux abus te semblent légitimes, Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, Conserve-lui ton coeur, mais partage tes yeux: De mon frère par là soulage un peu les plaies; Accorde un faux remède à des douleurs si vraies; Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié, Ou du moins par vengeance et par inimitié. Angélique Le beau prix qu'il aurait de m'avoir tant chérie, Si je ne le payais que d'une tromperie! Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant, Il aura qu'avec lui je vivrai franchement. Phylis Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses Qu'il tâche d'adoucir... Quoi, me quitter ainsi Et sans me dire adieu! le sujet? Scène II Doraste, Phylis Doraste Le voici. Ma soeur, ne cherche plus une chose trouvée: Sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée; Ma présence la chasse, et son muet départ A presque devancé son dédaigneux regard. Phylis Juge par là quels fruits produit mon entremise. Je m'acquitte des mieux de la charge commise; Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es: Ton feu ne peut aller au point où je le mets; J'invente des raisons à combattre sa haine; Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine, En grand péril d'y perdre encor son amitié, Et d'être en tes malheurs avec toi de moitié. Doraste Ah! tu ris de mes maux. Phylis Que veux-tu que je fasse? Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place. Que serviraient mes pleurs? Veux-tu qu'à tes tourments J'ajoute la pitié de mes ressentiments? Après mille mépris qu'a reçus ta folie, Tu n'es que trop chargé de ta mélancolie; Si j'y joignais la mienne, elle t'accablerait, Et de mon déplaisir le tien redoublerait; Contraindre mon humeur me serait un supplice Qui me rendrait moins propre à te faire service. Vois-tu? par tous moyens je te veux soulager; Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger. Il n'est point de douleur si forte en un courage Qui ne perde sa force auprès de mon visage; C'est toujours de tes maux autant de rabattu: Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu? Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie? Doraste Tu me forces à rire en dépit que j'en aie. Je souffre tout de toi, mais à condition D'employer tous tes soins à mon affection. Dis-moi par quelle ruse il faut... Phylis Rentrons, mon frère: Un de mes amants vient, qui pourrait nous distraire. Scène III Cléandre Que je dois bien faire pitié De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique! J'aime Alidor, j'aime Angélique; Mais l'amour cède à l'amitié, Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle D'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle. Ma bouche ignore mes désirs, Et de peur de se voir trahi par imprudence, Mon coeur n'a point de confidence Avec mes yeux ni mes soupirs: Tous mes voeux sont muets, et l'ardeur de ma flamme S'enferme tout entière au-dedans de mon âme. Je feins d'aimer en d'autres lieux; Et pour en quelque sorte alléger mon supplice, Je porte du moins mon service A celle qu'elle aime le mieux. Phylis, à qui j'en conte, a beau faire la fine; Son plus charmant appas, c'est d'être sa voisine. Esclave d'un oeil si puissant, Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne, Trop récompensé, dans ma peine, D'un de ses regards en passant. Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique, Et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique. Ami, mieux aimé mille fois, Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies, Que nos volontés soient unies Jusqu'à faire le même choix? Viens quereller mon coeur d'avoir tant de faiblesse Que de se laisser prendre au même oeil qui te blesse. Mais plutôt vois te préférer A celle que le tien préfère à tout le monde, Et ton amitié sans seconde N'aura plus de quoi murmurer. Ainsi je veux punir ma flamme déloyale; Ainsi... Scène IV Alidor, Cléandre Alidor Te rencontrer dans la place Royale, Solitaire, et si près de ta douce prison, Montre bien que Phylis n'est pas à la maison. Cléandre Mais voir de ce côté ta démarche avancée Montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée. Alidor Hélas! c'est mon malheur! son objet trop charmant, Quoi que je puisse faire, y règne absolument. Cléandre De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine? Alidor Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine: Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir; Un moment de froideur, et je pourrais guérir; Une mauvaise oeillade, un peu de jalousie, Et j'en aurais soudain passé ma fantaisie: Mais las! elle est parfaite, et sa perfection N'approche point encor de son affection; Point de refus pour moi, point d'heures inégales; Accablé de faveurs à mon repos fatales, Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs, Je vois qu'elle devine et prévient mes désirs; Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue Les désespère autant que son ardeur me tue. Cléandre Vit-on jamais amant de la sorte enflammé, Qui se tînt malheureux pour être trop aimé? Alidor Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires? Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires? Les règles que je suis ont un air tout divers; Je veux la liberté dans le milieu des fers. Il ne faut point servir d'objet qui nous possède; Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède; Je le hais, s'il me force: et quand j'aime, je veux Que de ma volonté dépendent tous mes voeux; Que mon feu m'obéisse, au lieu de me contraindre; Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre, Et toujours en état de disposer de moi, Donner, quand il me plaît, et retirer ma foi. Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle: Mes pensers ne sauraient m'entretenir que d'elle; Je sens de ses regards mes plaisirs se borner; Mes pas d'autre côté n'oseraient se tourner, Et de tous mes soucis la liberté bannie Me soumet en esclave à trop de tyrannie. J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains, Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes; A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes, De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir, Fît d'un amour par force un amour par devoir. Cléandre Crains-tu de posséder un objet qui te charme? Alidor Ne parle point d'un noeud dont le seul nom m'alarme. J'idolâtre Angélique: elle est belle aujourd'hui, Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui? Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire? Du temps, qui change tout, les révolutions Ne changent-elles pas nos résolutions? Est-ce une humeur égale et ferme que la nôtre? N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre? Juge alors le tourment que c'est d'être attaché, Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché. Cependant Angélique, à force de me plaire, Me flatte doucement de l'espoir du contraire; Et si d'autre façon je ne me sais garder, Je sens que ses attraits m'en vont persuader. Mais puisque son amour me donne tant de peine, Je la veux offenser pour acquérir sa haine, Et mériter enfin un doux commandement Qui prononce l'arrêt de mon bannissement. Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire: Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire. Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès, Mes desseins de guérir n'auront point de succès. Cléandre Etrange humeur d'amant! Alidor Etrange, mais utile. Je me procure un mal pour en éviter mille. Cléandre Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux, Quand un rival aura le fruit de tes travaux? Pour se venger de toi, cette belle offensée Sous les lois d'un mari sera bientôt passée; Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus Ne te rendront aucun de tant de biens perdus! Alidor Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence, Je perdrai mon amour avec mon espérance, Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion, Ma liberté naîtra de ma punition. Cléandre Après cette assurance, ami, je me déclare. Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare, Toi seul de la servir me pouvais empêcher; Et je n'aimais Phylis que pour m'en approcher. Souffre donc maintenant que pour mon allégeance, Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance; Que des ressentiments qu'elle aura contre toi Je tire un avantage en lui portant ma foi, Et que cette colère en son âme conçue Puisse de mes désirs faciliter l'issue. Alidor Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, Ce supplice éternel, ne te fait point de peur, A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même. Tu portes en bon lieu tes désirs amoureux; Mais songe que l'hymen fait bien des malheureux. Cléandre J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense, Peut-être seulement le nom d'époux t'offense, Et tu voudrais qu'un autre... Alidor Ami, que me dis-tu? Connais mieux Angélique et sa haute vertu; Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme, Je ne la connais plus dès l'heure qu'elle est femme. De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser, En pas une un mari pouvait-il s'offenser? J'évite l'apparence autant comme le crime; Je fuis un compliment qui semble illégitime; Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups Causer un médisant, et rêver un jaloux. Encor que dans mon feu mon coeur ne s'intéresse, Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse, Et garder, si je puis, parmi ces fictions, Un renom aussi pur que mes intentions. Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique, Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique, Allons tout de ce pas ensemble imaginer Les moyens de la perdre et de te la donner, Et quelle invention sera la plus aisée. Cléandre Allons. Ce que j'ai dit n'était que par risée. Acte II Scène première Angélique, Polymas Angélique, tenant une lettre ouverte. De cette trahison ton maître est donc l'auteur? Polymas Assez imprudemment il m'en fait le porteur. Comme il se rend par là digne qu'on le prévienne, Je veux bien en faire une en haine de la sienne; Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups, Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous. Angélique Contre ce que je vois le mien encor s'obstine. Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine! Et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer! Polymas Il n'aura pas le front de le désavouer. Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes; Pour s'en pouvoir défendre il lui faudrait des charmes; Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous, Et ne m'exposez point aux traits de son courroux; Que je vous puisse encor trahir son artifice, Et pour mieux vous servir, rester à son service. Angélique Rien ne m'échappera qui te puisse toucher; Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher. Polymas Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine, Et que... Angélique Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine. Polymas Mais... Angélique Ne réplique plus, et va-t'en. Polymas J'obéis. Angélique, seule. Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis? Et ceux dont Alidor montrait son âme atteinte Ne sont plus que fumée, ou n'étaient qu'une feinte? Que la foi des amants est un gage pipeur! Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur! Qu'on est peu dans leur coeur pour être dans leur bouche! Et que malaisément on sait ce qui les touche! Mais voici l'infidèle. Ah! qu'il se contraint bien! Scène II Alidor, Angélique Alidor Puis-je avoir un moment de ton cher entretien? Mais j'appelle un moment, de même qu'une année Passe entre deux amants pour moins qu'une journée. Angélique Avec de tels discours oses-tu m'aborder, Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder? As-tu cru que le ciel consentît à ma perte, Jusqu'à souffrir encor ta lâcheté couverte? Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur; Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur. Je ne suis plus charmée; et mon âme, plus saine, N'eût jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine. Alidor Voilà me recevoir avec des compliments Qui seraient pour tout autre un peu moins que charmants. Quel en est le sujet? Angélique Le sujet? lis, parjure; Et puis accuse-moi de te faire une injure! Alidor lit la lettre entre les mains d'Angélique. Lettre supposée d'Alidor à Clarine. Clarine, je suis tout à vous; Ma liberté vous rend les armes: Angélique n'a point de charmes Pour me défendre de vos coups; Ce n'est qu'une idole mouvante; Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas: Alors que je l'aimais, je ne la connus pas; Et de quelques attraits que ce monde vous vante, Vous devez mes affections Autant à ses défauts qu'à vos perfections. Angélique Eh bien, ta perfidie est-elle en évidence? Alidor Est-ce là tant de quoi? Angélique Tant de quoi? l'impudence! Après mille serments il me manque de foi, Et me demande encor si c'est là tant de quoi! Change, si tu le veux; je n'y perds qu'un volage: Mais en m'abandonnant, laisse en paix mon visage; Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts; N'établis point tes feux sur le peu que je vaux; Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique, Et ne le grossis point du mépris d'Angélique. Alidor Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs. Angélique Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants! Ce traître vit encore, il me voit, il respire, Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire. Alidor Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner, Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner; Il devrait avec vous être d'intelligence. (Angélique déchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor continue.) Le digne et grand objet d'une haute vengeance! Vous traitez du papier avec trop de rigueur. Angélique Que n'en puis-je autant faire à ton perfide coeur! Alidor Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite. Pour dire franchement votre peu de mérite, Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux Qu'on doive tout à l'heure être mis en morceaux? Si ce crime autrement ne saurait se remettre, (Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte à sa ceinture.) Cassez; ceci vous dit encor pis que ma lettre. Angélique S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi, Déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi: C'est dedans son cristal que je les étudie; Mais après il s'en tait, et moi j'y remédie. Il m'en donne un avis sans me les reprocher, Et, me les découvrant, il m'aide à les cacher. Alidor Vous êtes en colère, et vous dites des pointes? Ne présumiez-vous point que j'irais, à mains jointes, Les yeux enflés de pleurs et le coeur de soupirs, Vous faire offre à genoux de mille repentirs? Que vous êtes à plaindre, étant si fort déçue! Angélique Insolent! ôte-toi pour jamais de ma vue. Alidor Me défendre vos yeux après mon changement, Appelez-vous cela du nom de châtiment? Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice; Et ce commandement est si plein de justice, Que, bien que je renonce à vivre sous vos lois, Je vais vous obéir pour la dernière fois. Scène III Angélique Commandement honteux, où ton obéissance N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance, Où ton bannissement a pour toi des appas, Et me devient cruel de ne te l'être pas! A quoi se résoudra désormais ma colère, Si ta punition te tient lieu de salaire? Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu! Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu: Je devais prévenir ton outrageux caprice; Mon bonheur dépendait de te faire injustice. Je chasse un fugitif avec trop de raison, Et lui donne les champs quand il rompt sa prison. Ah! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage! Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage! Que j'eusse retranché de ses propos railleurs! Le traître n'eût jamais porté son coeur ailleurs; Puisqu'il m'était donné, je m'en fusse saisie; Et sans prendre conseil que de ma jalousie, Puisqu'un autre portrait en efface le mien, Cent coups auraient chassé ce voleur de mon bien. Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance! Et mes bras et son coeur manquent à ma vengeance! Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets, Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. Où me dois-je adresser? qui doit porter sa peine? Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine? De mille désespoirs mon coeur est assailli; Je suis seule punie, et je n'ai point failli. Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle; Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle, De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi, Et trouver du mérite en qui manquait de foi. Ciel, encore une fois, écoute mon envie: Ote-m'en la mémoire, ou le prive de vie; Fais que de mon esprit je puisse le bannir, Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir! Que je m'anime en vain contre un objet aimable! Tout criminel qu'il est, il me semble adorable; Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir, En demandant sa mort n'y sauraient consentir. Restes impertinents d'une flamme insensée, Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée, Ou si vous m'en peignez encore quelques traits, Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits. Scène IV Angélique, Phylis Angélique Le croirais-tu, Phylis? Alidor m'abandonne. Phylis Pourquoi non? Je n'y vois rien du tout qui m'étonne, Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun. La constance est un bien qu'on ne voit en pas un. Tout change sous les cieux, mais partout bon remède. Angélique Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède. Phylis Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort, Et n'appréhende pas de me faire grand tort; J'en pourrais, au besoin, fournir toute la ville, Qu'il m'en demeurerait encor plus de deux mille. Angélique Tu me ferais mourir avec de tels propos; Ah! laisse-moi plutôt soupirer en repos, Ma soeur. Phylis Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être! Angélique Eh quoi! tu ris encor! C'est bien faire paraître... Phylis Que je ne saurais voir d'un visage affligé Ta cruauté punie, et mon frère vengé. Après tout, je connais quelle est ta maladie: Tu vois comme Alidor est plein de perfidie; Mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon. Angélique Après que cet ingrat me quitte pour Clarine? Phylis De le garder longtemps elle n'a pas la mine; Et j'estime si peu ces nouvelles amours, Que je te pleige encor son retour dans deux jours; Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes, Que de tes volontés devant lui tu disposes. Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur, Une larme, un soupir te percera le coeur; Et je serai ravie alors de voir vos flammes Brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes. Mais j'en crains un succès à ta confusion: Qui change une fois change à toute occasion; Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre, Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre. Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait, Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet. Angélique Sa faute a trop d'excès pour être rémissible, Ma soeur; je ne suis pas de la sorte insensible: Et si je présumais que mon trop de bonté Pût jamais se résoudre à cette lâcheté, Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense, J'en préviendrais le coup, m'en ôtant la puissance. Adieu: dans la colère où je suis aujourd'hui, J'accepterais plutôt un barbare que lui. Scène V Phylis, Doraste Phylis Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse. (Elle frappe du pied à la porte de son logis et fait sortir son frère.) Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office: Il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor; On a fait qu'Angélique... Doraste Eh bien? Phylis Hait Alidor. Doraste Elle hait Alidor! Angélique! Phylis Angélique. Doraste D'où lui vient cette humeur? qui les a mis en pique? Phylis Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi. Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi; Parle au père d'abord; tu sais qu'il te souhaite; Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite. Doraste Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser, Je crains... Phylis Lysis m'aborde, et tu me veux causer! Entre chez Angélique, et pousse ta fortune: Quand je vois un amant, un frère m'importune. Scène VI Lysis, Phylis Lysis Comme vous le chassez! Phylis Qu'eût-il fait avec nous? Mon entretien sans lui te semblera plus doux; Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte, Me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte, Et ce que tu croiras propre à te soulager. Regarde maintenant si je sais t'obliger. Lysis Cette obligation serait bien plus extrême, Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même; Et vous feriez bien plus pour mon contentement, De souffrir avec vous vingt frères qu'un amant. Phylis Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire: J'y souffrirais plutôt cinquante amants qu'un frère; Et puisque nos esprits ont si peu de rapport, Je m'étonne comment nous nous aimons si fort. Lysis Vous êtes ma maîtresse, et mes flammes discrètes Doivent un tel respect aux lois que vous me faites, Que pour leur obéir mes sentiments domptés N'osent plus se régler que sur vos volontés. Phylis J'aime des serviteurs qui pour une maîtresse Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse. Si tu vois quelque jour tes feux récompensés, Souviens-toi... Qu'est-ce-ci? Cléandre, vous passez? (Cléandre va pour entrer chez Angélique, et Phylis l'arrête.) Scène VII Cléandre, Phylis, Lysis Cléandre Il me faut bien passer, puisque la place est prise. Phylis Venez; cette raison est de mauvaise mise. D'un million d'amants je puis flatter les voeux, Et n'aurais pas l'esprit d'en entretenir deux? Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage, Ne faites pas ici l'entendu davantage. Cléandre Le moyen que je sois insensible à ce point? Phylis Quoi! pour l'entretenir, ne vous aimé-je point? Cléandre Encor que votre ardeur à la mienne réponde, Je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde. Phylis Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous, Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous; Cela vous doit suffire. Cléandre Oui bien, à des volages Qui peuvent en un jour adorer cent visages; Mais ceux dont un objet possède tous les soins, Se donnant tous entiers, n'en méritent pas moins. Phylis De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres, Je devrais dédaigner leurs voeux auprès des vôtres; Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités, Et ne murmurent point contre mes volontés. Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode? Votre amour, en ce cas, serait fort incommode: Loin de la recevoir, vous me feriez la loi. Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi. Lysis, à Cléandre. Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille A tous nos concurrents d'en prendre une pareille. Cléandre Tu seras bientôt seul, s'ils veulent m'imiter. Quoi donc! c'est tout de bon que tu me veux quitter? Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique, Tu tournes tes regards du côté d'Angélique: Est-elle donc l'objet de tes légèretés? Veux-tu faire d'un coup deux infidélités, Et que dans mon offense Alidor s'intéresse? Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse; Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis, Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis. Cléandre De la part d'Alidor je vais voir cette belle; Laisse-m'en avec lui démêler la querelle, Et ne t'informe point de mes intentions. Phylis Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions, Et que pour te garder j'ai trop peu de mérite, Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte; Que ce que j'ai du tien je te le rende ici: Tu m'as offert des voeux, que je t'en offre aussi, Et faisons entre nous toutes choses égales. Lysis Et moi, durant ce temps, je garderai les balles? Phylis Je te donne congé d'une heure, si tu veux. Lysis Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux. Phylis Pour deux, pour quatre, soit; ne crains pas qu'il m'ennuie. Scène VIII Cléandre, Phylis Phylis arrête Cléandre, qui tâche de s'échapper pour entrer chez Angélique. Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie; Tu perds temps d'y tâcher, si tu n'as mon congé. Inhumain! est-ce ainsi que je t'ai négligé? Quand tu m'offrais des voeux, prenais-je ainsi la fuite, Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite? Avec tant de douceur tu te vis écouter, Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter! Cléandre Va te jouer d'un autre avec tes railleries; J'ai l'oreille mal faite à ces galanteries: Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi. Phylis Je ne t'impose pas une si dure loi; Avec moi, si tu veux, aime toute la terre, Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre. Je reconnais assez mes imperfections; Et quelque part que j'aie en tes affections, C'est encor trop pour moi; seulement ne rejette La parfaite amitié d'une fille imparfaite. Cléandre Qui te rend obstinée à me persécuter? Phylis Qui te rend si cruel que de me rebuter? Cléandre Il faut que de tes mains un adieu me délivre. Phylis Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre; Et quelque occasion qui t'amène en ces lieux, Tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux. Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble. Parlons plutôt d'accord, et composons ensemble. Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait: Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait, Qu'encor tu me connais, et que de ta pensée Mon image n'est pas tout à fait effacée, Ne m'en refuse point ton petit jugement. Cléandre Je le tiens pour bien fait. Phylis Plains-tu tant un moment? Et m'attachant à toi, si je te désespère, A ce prix trouves-tu ta liberté trop chère? Cléandre Allons, puisque autrement je ne te puis quitter, A tel prix que ce soit il me faut racheter. Acte III Scène première Phylis, Cléandre Cléandre En ce point il ressemble à ton humeur volage, Qu'il reçoit tout le monde avec même visage; Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas, En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas. Phylis En quoi que désormais ma présence te nuise, La civilité veut que je te reconduise. Cléandre Mets enfin quelque borne à ta civilité, Et suivant notre accord me laisse en liberté. Scène II Doraste, Phylis, Cléandre Doraste sort de chez Angélique. Tout est gagné, ma soeur; la belle m'est acquise: Jamais occasion ne se trouva mieux prise; Je possède Angélique. Cléandre Angélique? Doraste Oui, tu peux Avertir Alidor du succès de mes voeux, Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle, Demain un sacré noeud m'unit à cette belle; Dis-lui qu'il s'en console. Adieu: je vais pourvoir A tout ce qu'il me faut préparer pour ce soir. Phylis Ce soir j'ai bien la mine, en dépit de ta glace, D'en trouver là cinquante à qui donner ta place. Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux; Je ne t'arrêtais pas ici pour tes beaux yeux; Mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire, De peur que ton abord interrompît mon frère. Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné. Scène III Cléandre Ciel! à tant de malheurs m'aviez-vous destiné? Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre? Et que notre artifice ait si mal succédé, Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé? Officieux ami d'un amant déplorable, Que tu m'offres en vain cet objet adorable! Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend! Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend. Tandis qu'il me supplante, une soeur me cajole; Elle me tient les mains cependant qu'il me vole. On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit. L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit. L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère, Et je puis épargner ou la soeur ou le frère! Etre sans Angélique, et sans ressentiment! Avec si peu de coeur aimer si puissamment! Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse? Craignais-tu d'avouer une telle maîtresse? Et cachais-tu l'excès de ton affection Par honte, par dépit, ou par discrétion? Pouvais-tu désirer occasion plus belle Que le nom d'Alidor à venger ta querelle? Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, Laisse leurs intérêts; suis ceux de ton devoir. On supplante Alidor, du moins en apparence, Et sans ressentiment tu souffres cette offense! Ton courage est muet, et ton bras endormi! Pour être amant discret, tu parais lâche ami! C'est trop abandonner ta renommée au blâme; Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme, Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal: Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande, Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende. Il faut... Scène IV Alidor, Cléandre Alidor Eh bien, Cléandre, ai-je su t'obliger? Cléandre Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger! Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique. Alidor Après? Cléandre Après cela tu veux que je m'explique? Alidor Qu'en a-t-il obtenu? Cléandre Par-delà son espoir; Il l'épouse demain, lui donne bal ce soir, Juge, juge par là si mon mal est extrême. Alidor En es-tu bien certain? Cléandre J'ai tout su de lui-même. Alidor Que je serais heureux si je ne t'aimais point! Ton malheur aurait mis mon bonheur à son point; La prison d'Angélique aurait rompu la mienne. Quelque empire sur moi que son visage obtienne, Ma passion fût morte avec sa liberté; Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme, Les feux de son hymen auraient éteint ma flamme. Pour forcer sa colère à de si doux effets, Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits! Malgré tout mon amour, prendre un orgueil farouche, L'adorer dans le coeur, et l'outrager de bouche; J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger, De honte et de dépit de ne pouvoir changer. Et je vois, près du but où je voulais prétendre, Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre! A ces conditions mon bonheur me déplaît. Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est. Ce que je t'ai promis ne peut être à personne; Il faut que je périsse, ou que je te le donne. J'aurais trop de moyens de te garder ma foi; Et malgré les destins Angélique est à toi. Cléandre Ne trouble point pour moi le repos de ton âme; Il t'en coûterait trop pour avancer ma flamme. Sans que ton amitié fasse un second effort, Voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort. Si Doraste a du coeur, il faut qu'il la défende, Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende. Alidor Simple! par le chemin que tu penses tenir, Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir. La suite des duels ne fut jamais plaisante: C'était, ces jours passés, ce que disait Théante. Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur, Et sans aucun péril t'en rendre possesseur. Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse De mon reste d'amour faire jouer l'adresse. Cléandre Cher ami... Alidor Va-t'en, dis-je, et par tes compliments Cesse de t'opposer à tes contentements; Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire. Cléandre Je vais donc te laisser ma fortune à conduire. Adieu. Puissé-je avoir les moyens à mon tour De faire autant pour toi que toi pour mon amour! Alidor, seul. Que pour ton amitié je vais souffrir de peine! Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne. Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux, Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux. Mais reprendre un amour dont je veux me défaire, Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire? Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis: Et que la peine est douce à qui sert ses amis. Scène V Angélique, dans son cabinet. Quel malheur partout m'accompagne! Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens! Que de pleurs en vain je répands, Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne! L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment Du crime d'Alidor que de son châtiment. Ce traître alluma donc ma flamme! Je puis donc consentir à ces tristes accords! Hélas! par quelques vains efforts Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme, J'y trouve seulement, afin de me punir, Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir. Scène VI Angélique, Alidor Angélique Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence Oses-tu redoubler mes maux par ta présence? Qui te donne le front de surprendre mes pleurs? Cherches-tu de la joie à même mes douleurs? Et peux-tu conserver une âme assez hardie Pour voir ce qu'à mon coeur coûte ta perfidie? Après que tu m'as fait un insolent aveu De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu, Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable, Que ton feint repentir m'en donne un véritable? Va, va, n'espère rien de tes submissions; Porte-les à l'objet de tes affections; Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue; N'attaque point mon coeur en me blessant la vue. Penses-tu que je sois, après ton changement, Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment? S'il te souvient encor de ton brutal caprice, Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice? Garde un exil si cher à tes légèretés. Je ne veux plus savoir de toi mes vérités. Quoi! tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence Puisse de tes discours réparer l'insolence? Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant? Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant? Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes, Employer des soupirs et de muettes larmes? Sur notre amour passé c'est trop te confier; Du moins dis quelque chose à te justifier; Demande le pardon que tes regards m'arrachent; Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. Que mon courroux est faible! et que leurs traits puissants Rendent des criminels aisément innocents! Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse; Et de peur de me rendre, il faut quitter la place. Alidor la retient, comme elle veut s'en aller. Quoi! votre amour renaît, et vous m'abandonnez! C'est bien là me punir quand vous me pardonnez. Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace Je ne mérite pas de jouir de ma grâce; Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su Que par un feint mépris votre amour fut déçu, Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre; Qu'en vos mains seulement on la devait remettre; Que mon dessein n'allait qu'à voir vos mouvements Et juger de vos feux par vos ressentiments. Dites, quand je la vis entre vos mains remise, Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise? Ma parole plus ferme et mon port assuré Ne vous montraient-ils pas un esprit préparé? Que Clarine vous die, à la première vue, Si jamais de mon change elle s'est aperçue. Ce mauvais compliment flattait mal ses appas; Il vous faisait outrage, et ne l'obligeait pas; Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire, Au lieu de son amour, cherchaient votre colère. Angélique Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret; En te montrant fidèle, il accroît mon regret: Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage, Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage. Que me sert de savoir que tes voeux sont constants? Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps? Alidor Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme: Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme. Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir: Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir. Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die, Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie. Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois. Angélique Ah! ce cruel discours me réduit aux abois. Ma colère a rendu ma perte inévitable, Et je déteste en vain ma faute irréparable. Alidor Si vous avez du coeur, on la peut réparer. Angélique On nous doit dès demain pour jamais séparer. Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède? Alidor Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède. Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir Rompre les noirs effets d'un juste désespoir. Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre, Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre. Mettrez-vous en ma mort votre contentement? Angélique Non; mais que dira-t-on d'un tel emportement? Alidor Est-ce là donc le prix de vous avoir servie? Il y va de votre heur, il y va de ma vie; Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira! Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira: Puisque vous consentez plutôt à vos supplices Qu'à l'unique moyen de payer mes services, Ma mort va me venger de votre peu d'amour; Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour. Angélique Retiens ce coup fatal; me voilà résolue: Use sur tout mon coeur de puissance absolue: Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander; Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder. Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse; Mon honneur seulement te demande une grâce; Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main Puissent justifier ma fuite et ton dessein; Que mes parents surpris trouvent ici ce gage Qui les rende assurés d'un heureux mariage, Et que je sauve ainsi ma réputation Par la sincérité de ton intention. Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance Paraîtra seulement fuir une violence. Alidor Enfin par ce dessein vous me ressuscitez: Agissez pleinement dessus mes volontés. J'avais pour votre honneur la même inquiétude, Et ne pourrais d'ailleurs qu'avec ingratitude, Voyant ce que pour moi votre flamme résout, Dénier quelque chose à qui m'accorde tout. Donnez-moi; sur-le-champ je vous veux satisfaire. Angélique Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère. Je manque ici de tout, et j'ai le coeur transi De crainte que quelqu'un ne te découvre ici. Mon dessein généreux fait naître cette crainte; Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte. Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit. Alidor Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit. (Alidor s'en va, et Angélique continue.) Angélique Que promets-tu, pauvre aveuglée? A quoi t'engage ici ta folle passion? Et de quelle indiscrétion Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée? Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder Sur la foi d'un amant qui n'en saurait garder. Je me trompe, il n'est point volage: J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs; Et si je flatte mes désirs, Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage. Me manquât-il de foi, je la lui dois garder, Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. Alidor, sortant de la porte d'Angélique, et repassant sur le théâtre. Cléandre, elle est à toi; j'ai fléchi son courage. Que ne peut l'artifice, et le fard du langage? Et si pour un ami ces effets je produis, Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis? Scène VII Phylis Alidor à mes yeux sort de chez Angélique, Comme s'il y gardait encor quelque pratique; Et même, à son visage, il semble assez content. Aurait-il regagné cet esprit inconstant? Oh! qu'il ferait bon voir que cette humeur volage Deux fois en moins d'une heure eût changé de courage! Que mon frère en tiendrait, s'ils s'étaient mis d'accord! Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort. Ce soir, je sonderai les secrets de son âme; Et si son entretien ne me trahit sa flamme, J'aurai l'oeil de si près dessus ses actions, Que je m'éclaircirai de ses intentions. Scène VIII Phylis, Lysis Phylis Quoi? Lysis, ta retraite est de peu de durée! Lysis L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée; Mais vous voyant ici sans frère et sans amant... Phylis N'en présume pas mieux pour ton contentement. Lysis Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle? Phylis Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle. Va, ne me conte rien de ton affection; Elle en aurait fort peu de satisfaction. Lysis Cependant sans parler il faut que je soupire? Phylis Réserve pour le bal ce que tu me veux dire. Lysis Le bal, où le tient-on? Phylis Là-dedans. Lysis Il suffit; De votre bon avis je ferai mon profit. Acte IV Scène première Alidor, Cléandre, troupe d'armes (L'acte est dans la nuit, et Alidor dit ce premier vers à Cléandre; et l'ayant fait retirer avec sa troupe, il continue seul.) Alidor Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse. Enfin la nuit s'avance, et son voile propice Me va faciliter le succès que j'attends Pour rendre heureux Cléandre, et mes désirs contents. Mon coeur, las de porter un joug si tyrannique, Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique. Je vais faire un ami possesseur de mon bien: Aussi dans son bonheur je rencontre le mien. C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire, Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire. Ce trait paraîtra lâche et plein de trahison, Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse, Et que ma liberté me coûte une maîtresse. Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité, Pour avoir, malgré moi, fait ma captivité? Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude; Ce n'est que me venger d'un an de servitude, Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien, Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien, Et ne lui pas laisser un si grand avantage De suivre son humeur, et forcer mon courage. Le forcer! mais, hélas! que mon consentement Par un si doux effort fut surpris aisément! Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence Avant que réfléchir sur cette violence! Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds? Et qu'il m'est cher vendu de connaître mes fers! Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice, Et je doute s'il est ou raison ou caprice. Je crains un pire mal après ma guérison, Et d'aller au supplice en rompant ma prison. Alidor, tu consens qu'un autre la possède! Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède! Ne romps point les effets de son intention, Et laisse un libre cours à ton affection. Fais ce beau coup pour toi; suis l'ardeur qui te presse. Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse! Je n'en veux obliger pas un à me haïr, Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir. Quoi! je balance encor, je m'arrête, je doute! Mes résolutions, qui vous met en déroute? Revenez, mes desseins, et ne permettez pas Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas. En vain pour Angélique ils prennent la querelle; Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle. Ma liberté conspire avecque tes ardeurs; Les miennes désormais vont tourner en froideurs; Et lassé de souffrir un si rude servage, J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage. Ce coup n'est qu'un effet de générosité, Et je ne suis honteux que d'en avoir douté. Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paraître. Fuis, petit insolent, je veux être le maître; Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi, En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi. Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée Que d'une volonté franche et déterminée, Et celle à qui ses noeuds m'uniront pour jamais M'en sera redevable, et non à ses attraits; Et ma flamme... Scène II Alidor, Cléandre Cléandre Alidor! Alidor Qui m'appelle? Cléandre Cléandre. Alidor Tu t'avances trop tôt. Cléandre Je me lasse d'attendre. Alidor Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir En quel temps de ce coin il te faudra sortir. Cléandre Minuit vient de sonner; et, par expérience, Tu sais comme l'amour est plein d'impatience. Alidor Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup; Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup. Je livre entre tes mains cette belle maîtresse, Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse: Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi, Rien ne l'empêchera de la croire de moi. Après, achève seul; je ne puis, sans supplice, Forcer ici mon bras à te faire service; Et mon reste d'amour, en cet enlèvement, Ne peut contribuer que mon consentement. Cléandre Ami, ce m'est assez. Alidor Va donc là-bas attendre Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre. Cléandre, encore un mot: pour de pareils exploits Nous nous ressemblons mal, et de taille et de voix; Angélique soudain pourra te reconnaître; Regarde après ses cris si tu serais le maître. Cléandre Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir. Alidor Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir. Cléandre Adieu. Fais promptement. Scène III Alidor, Angélique Angélique Que la nuit est obscure! Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure. Alidor De peur d'être connu, je défends à mes gens De paraître en ces lieux avant qu'il en soit temps. Tenez. (Il lui donne la promesse de Cléandre.) Angélique Je prends sans lire; et ta foi m'est si claire, Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père: Je la porte à ma chambre: épargnons les discours; Fais avancer tes gens, et dépêche. Alidor J'y cours. Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance, C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance: Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami, A tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi. Scène IV Phylis Angélique! C'est fait, mon frère en a dans l'aile. La voyant échapper, je courais après elle; Mais un maudit galant m'est venu brusquement Servir à la traverse un mauvais compliment, Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte Qu'Angélique à son aise a su gagner la porte. Sa perte est assurée, et le traître Alidor La posséda jadis, et la possède encor. Mais jusques à ce point serait-elle imprudente? Il n'en faut point douter, sa perte est évidente: Le coeur me le disait, le voyant en sortir, Et mon frère dès lors se devait avertir. Je te trahis, mon frère, et par ma négligence, Etant sans y penser de leur intelligence... (Alidor paraît avec Cléandre accompagné d'une troupe; et après lui avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main sur la bouche.) Scène V Alidor On l'enlève, et mon coeur, surpris d'un vain regret, Fait à ma perfidie un reproche secret; Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle! Parmi mes trahisons il veut être fidèle; Je le sens, malgré moi, de nouveaux feux épris, Refuser de ma main sa franchise à ce prix, Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre, Me demander son bien, que je cède à Cléandre. Hélas! qui me prescrit cette brutale loi De payer tant d'amour avec si peu de foi? Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine! Si mon feu la trahit, que lui ferait ma haine? Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité La va précipiter ton infidélité. Ecoute ses soupirs, considère ses larmes, Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes; Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui, Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui. Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure, Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture, Et qu'Alidor, de nuit plus faible que de jour, Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour? Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée! J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée! Suis-je encore Alidor après ces sentiments? Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements? Vaine compassion des douleurs d'Angélique, Qui penses triompher d'un coeur mélancolique! Téméraire avorton d'un impuissant remords, Va, va porter ailleurs tes débiles efforts. Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire, Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire? Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé, Ne me présume pas tout à fait succombé: Je sais trop maintenir ce que je me propose, Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose. En vain un peu d'amour me déguise en forfait Du bien que je me veux le généreux effet, De nouveau, j'y consens, et prêt à l'entreprendre... Scène VI Angélique, Alidor Angélique Je demande pardon de t'avoir fait attendre, D'autant qu'en l'escalier on faisait quelque bruit, Et qu'un peu de lumière en effaçait la nuit: Je n'osais avancer, de peur d'être aperçue. Allons, tout est-il prêt? Personne ne m'a vue: De grâce, dépêchons, c'est trop perdre de temps, Et les moments ici nous sont trop importants; Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique. Quoi! tu ne réponds point à la voix d'Angélique? Alidor Angélique! mes gens vous viennent d'enlever; Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver? Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme, Et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme? Ne vous suffit-il point de me manquer de foi, Sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi? Angélique Que tes gens cette nuit m'aient vue ou saisie! N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie. Alidor Autant que l'ont permis les ombres de la nuit, Je l'ai vu de mes yeux. Angélique Tes yeux t'ont donc séduit; Et quelque autre sans doute, après moi descendue, Se trouve entre les mains dont j'étais attendue. Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux, Et tu n'accompagnais ma fuite que des yeux! Pour marque d'un amour que je croyais extrême, Tu remets ma conduite à d'autres qu'à toi-même! Je suis donc un larcin indigne de tes mains? Alidor Quand vous aurez appris le fond de mes desseins, Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence, A peu d'affection l'effet de ma prudence. Angélique Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival, Tu diras qu'il fallait te montrer dans le bal. Faible ruse! Alidor Ajoutez et vaine, et sans adresse, Puisque je ne pouvais démentir ma promesse. Angélique Quel était donc ton but? Alidor D'attendre ici le bruit Que les premiers soupçons auront bientôt produit, Et d'un autre côté me jetant à la fuite, Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite. Angélique, en pleurant. Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris? Alidor Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris, Je vois tous mes desseins succéder à ma honte; Mais il me faut donner quelque ordre à ce mécompte: Permettez... Angélique Cependant, à qui me laisses-tu? Tu frustres donc mes voeux de l'espoir qu'ils ont eu, Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice, M'abandonnant ici, me livre à mon supplice? L'hymen (ah, ce mot seul me réduit aux abois!) D'un amant odieux me va soumettre aux lois; Et tu peux m'exposer à cette tyrannie! De l'erreur de tes gens je me verrai punie! Alidor Nous préserve le ciel d'un pareil désespoir! Mais votre éloignement n'est plus en mon pouvoir. J'en ai manqué le coup; et, ce que je regrette, Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite. A Paris, et de nuit, une telle beauté, Suivant un homme seul, est mal en sûreté: Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire, Me pourrait arracher le trésor où j'aspire: Evitons ces périls en différant d'un jour. Angélique Tu manques de courage aussi bien que d'amour, Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie Le chimérique effet de ta poltronnerie. Alidor (quel amant!) n'ose me posséder. Alidor Un bien si précieux se doit-il hasarder? Et ne pouvez-vous point d'une seule journée Retarder le malheur de ce triste hyménée? Peut-être le désordre et la confusion Qui naîtront dans le bal de cette occasion Le remettront pour vous; et l'autre nuit, je jure... Angélique Que tu seras encore ou timide ou parjure. Quand tu m'as résolue à tes intentions, Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions? Tu m'adores, dis-tu? tu le fais bien paraître, Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être. Alidor Quoi qu'ose mon amour appréhender pour vous, Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y résous; Et malgré ces périls... Mais on ouvre la porte; C'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte. (Alidor s'échappe et Angélique le veut suivre; mais Doraste l'arrête.) Scène VII Angélique, Doraste, Lycante, Troupe d'amis Doraste Quoi! ne m'attendre pas? c'est trop me dédaigner; Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner; Car vous n'entreprenez si matin ce voyage Que pour vous préparer à notre mariage. Encor que vous partiez beaucoup devant le jour, Vous ne serez jamais assez tôt de retour; Vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse. Infidèle! est-ce là me tenir ta promesse? Angélique Eh bien, c'est te trahir. Penses-tu que mon feu D'un généreux dessein te fasse un désaveu? Je t'acquis par dépit, et perdrais avec joie. Mon désespoir à tous m'abandonnait en proie, Et lorsque d'Alidor je me vis outrager, Je fis armes de tout afin de me venger. Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage; Je te donnai son bien, et non pas mon courage. Ce change à mon courroux jetait un faux appas, Je le nommais sa peine, et c'était mon trépas: Je prenais pour vengeance une telle injustice, Et dessous ces couleurs j'adorais mon supplice. Aveugle que j'étais! mon peu de jugement Ne se laissait guider qu'à mon ressentiment. Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son âme, En feignant un mépris, n'avait pas moins de flamme. Il a repris mon coeur en me rendant les yeux; Et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux. Doraste Tu suivais Alidor! Angélique Ta funeste arrivée, En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée; Mais si... Doraste Tu le suivais! Angélique Oui: fais tous tes efforts; Lui seul aura mon coeur, tu n'auras que le corps. Doraste Impudente, effrontée autant comme traîtresse, De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse? Est-elle de sa main, parjure? De bon coeur J'aurais cédé ma place à ce premier vainqueur; Mais suivre un inconnu! me quitter pour Cléandre! Angélique Pour Cléandre! Doraste J'ai tort; je tâche à te surprendre. Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard; C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ: C'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table De ta fidélité la preuve indubitable. Lis, mais ne rougis point; et me soutiens encor Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor. Billet de Cléandre à Angélique Angélique, reçois ce gage De la foi que je te promets Qu'un prompt et sacré mariage Unira nos jours désormais Quittons ces lieux, chère maîtresse; Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur; Mais laisse aux tiens cette promesse Pour sûreté de ton honneur, Afin qu'ils en puissent apprendre Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre. Cléandre. Angélique Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre? Alidor est perfide, ou Doraste imposteur. Je vois la trahison, et doute de l'auteur. Mais, pour m'en éclaircir, ce billet doit suffire; Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire; Et puisqu'à m'enlever son bras se refusait, Il ne prétendait rien au larcin qu'il faisait. Le traître! J'étais donc destinée à Cléandre! Hélas! Mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre, Et ne consentant point à ses lâches desseins, Met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains! Doraste Que parles-tu d'une autre en ta place ravie? Angélique J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie; Et ceux qui m'attendaient dans l'ombre de la nuit... Doraste C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit: Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée; Après toi de la salle elle s'est dérobée. J'arrête une maîtresse, et je perds une soeur: Mais allons promptement après le ravisseur. Scène VIII Angélique Dure condition de mon malheur extrême! Si j'aime, on me trahit; je trahis, si l'on m'aime. Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi? Nous manquons l'un et l'autre également de foi. Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure, Ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure; Et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits Des miens en même temps exprimeront les traits. Mais quel aveuglement nos deux crimes égale, Puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale? L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahirait pas?), Et la trahison seule a pour lui des appas. Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable: Il est deux fois, que dis-je? il est le seul coupable; Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir; Il me trahit lui-même, et me force à trahir. Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde, Que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde, Si ton ardeur sincère et ton peu de beauté N'ont pu te garantir d'une déloyauté? Doraste tient ta foi; mais si ta perfidie A jusqu'à te quitter son âme refroidie, Suis, suis dorénavant de plus saines raisons, Et sans plus t'exposer à tant de trahisons, Puisque de ton amour on fait si peu de conte, Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte. Acte V Scène première Cléandre, Phylis Cléandre Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous. Phylis Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous? Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde? Et puis-je vous haïr, si j'aime tout le monde? Cléandre Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel, Du rang de vos amants sépare un criminel: Toutefois mon amour n'est pas moins légitime, Et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime. Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux: L'amour a pris le soin de me punir pour vous; Les traits que cette nuit il trempait de vos larmes Ont triomphé d'un coeur invincible à vos charmes. Phylis Puisque vous ne m'aimez que par punition, Vous m'obligez fort peu de cette affection. Cléandre Après votre beauté sans raison négligée, Il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée. Avez-vous jamais vu dessein plus renversé? Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé; Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre; J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre. Angélique me perd, quand je crois l'acquérir; Je gagne un nouveau mal, quand je pense guérir. Dans un enlèvement je hais la violence; Je suis respectueux après cette insolence; Je commets un forfait, et n'en saurais user; Je ne suis criminel que pour m'en accuser. Je m'expose à ma peine; et négligeant ma fuite, Aux vôtres offensés j'épargne la poursuite. Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander; Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder. Phylis Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue; Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue, Si votre propre coeur soupire après ma main, Vous courez grand hasard de soupirer en vain. Toutefois, après tout, mon humeur est si bonne Que je ne puis jamais désespérer personne. Sachez que mes désirs, toujours indifférents, Iront sans résistance au gré de mes parents; Leur choix sera le mien: c'est vous parler sans feinte. Cléandre Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte; Si vous me refusez, m'écouteront-ils mieux? Phylis Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux. Cléandre Puis-je sur cet espoir... Phylis C'est assez vous en dire. Scène II Alidor, Cléandre, Phylis Alidor Cléandre a-t-il enfin ce que son coeur désire? Et ses amours, changés par un heureux hasard, De celui de Phylis ont-ils pris quelque part? Cléandre Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême, Et maintenant, ami, c'est encore elle-même: Son orgueil se redouble étant en liberté, Et devient plus hardi d'agir en sûreté. J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte, Qu'à la fin... Phylis Cependant que vous lui rendrez conte Je vais voir mes parents, que ce coup de malheur A mon occasion accable de douleur. Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine. Alidor, retenant Cléandre qui la veut suivre. Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine? Cléandre Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer Que je n'ai pas sujet de me désespérer. Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne, Si tu la vois d'humeur qui ressemble à la sienne. Alidor Tu me la rends enfin? Cléandre Doraste tient sa foi; Tu possèdes son coeur: qu'aurait-elle pour moi? Quelques charmants appas qui soient sur son visage, Je n'y saurais avoir qu'un fort mauvais partage: Peut-être elle croirait qu'il lui serait permis De ne me rien garder, ne m'ayant rien promis; Il vaut mieux que ma flamme à son tour te la cède. Mais, derechef, adieu. Scène III Alidor Ainsi tout me succède; Ses plus ardents désirs se règlent sur mes voeux: Il accepte Angélique, et la rend quand je veux; Quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire; Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire. Mon coeur prêt à guérir, le sien se trouve atteint; Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint: Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime; Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même. C'en est fait, Angélique, et je ne saurais plus Rendre contre tes yeux des combats superflus. De ton affection cette preuve dernière Reprend sur tous mes sens une puissance entière. Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour: Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour! Quand je sus que Cléandre avait manqué sa proie, Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie! Plus je t'étais ingrat, plus tu me chérissais; Et ton ardeur croissait plus je te trahissais. Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme, La honte et le remords rallumèrent ma flamme. Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers! Et que malaisément on rompt de si beaux fers! C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage; En vain, à son pouvoir refusant son courage, On veut éteindre un feu par ses yeux allumé, Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé: Sous ce dernier appas l'amour a trop de force; Il jette dans nos coeurs une trop douce amorce, Et ce tyran secret de nos affections Saisit trop puissamment nos inclinations. Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte; Le grand soin que j'en eus partait d'une âme ingrate, Et mes desseins, d'accord avecque mes désirs, A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs. Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie? Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal, Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal? Que de mes trahisons elle serait vengée, Si, comme mon humeur, la sienne était changée! Mais qui la changerait, puisqu'elle ignore encor Tous les lâches complots du rebelle Alidor? Que dis-je, malheureux? Ah! c'est trop me méprendre, Elle en a trop appris du billet de Cléandre; Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit Ne lui montre que trop le fond de mon esprit. Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire; Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire, Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu. Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu; Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime; Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime, Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur, Nous savons les moyens de regagner son coeur. Scène IV Doraste, Lycante Doraste Ne sollicite plus mon âme refroidie. Je méprise Angélique après sa perfidie; Mon coeur s'est révolté contre ses lâches traits, Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits. Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure? J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure, Et tiens sa trahison indigne à l'avenir D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir. Qu'Alidor la possède; il est traître comme elle: Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle. Pourrais-je avec raison lui vouloir quelque mal De m'avoir délivré d'un esprit déloyal? Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre: Il verra que son pire était de se méprendre; Et si je puis jamais trouver ce ravisseur, Il me rendra soudain et la vie et ma soeur. Lycante Faites mieux: puisqu'à peine elle pourrait prétendre Une fortune égale à celle de Cléandre, En faveur de ses biens calmez votre courroux, Et de son ravisseur faites-en son époux. Bien qu'il eût fait dessein sur une autre personne, Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne; Je crois que cet hymen pour satisfaction Plaira mieux à Phylis que sa punition. Doraste Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine. Lycante Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine: Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit; Et ce qu'un jour nous cache, un autre le produit. Mais, dieux! voilà Phylis qu'il a déjà rendue. Scène V Doraste, Phylis, Lycante Doraste Ma soeur, je te retrouve après t'avoir perdue! Et de grâce, quel lieu me cache le voleur Qui, pour s'être mépris, a causé ton malheur? Que son trépas... Phylis Tout beau; peut-être ta colère, Au lieu de ton rival, en veut à ton beau-frère. En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement Mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant: Son coeur m'est demeuré pour peine de son crime, Et veut changer un rapt en amour légitime. Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents, Et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends; Non, à dire le vrai, que son objet me tente; Mais mon père content, je dois être contente. Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour, Je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour, Pour te tirer de peine et rompre ta colère. Doraste Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire? Phylis Si tu n'es ennemi de mes contentements, Ne prends mes intérêts que dans mes sentiments; Ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise, Et ne condamne rien à moins qu'il me déplaise. En cette occasion, si tu me veux du bien, C'est à toi de régler ton esprit sur le mien. Je respecte mon père, et le tiens assez sage Pour ne résoudre rien à mon désavantage. Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir, Je crois de mon devoir... Lycante Je l'aperçois venir. Résolvez-vous, monsieur, à ce qu'elle désire. Scène VI Doraste, Cléandre, Phylis, Lycante Cléandre Si vous n'êtes d'humeur, madame, à vous dédire, Tout me rit désormais, j'ai leur consentement. Mais excusez, monsieur, le transport d'un amant; Et souffrez qu'un rival, confus de son offense, Pour en perdre le nom entre en votre alliance, Ne me refusez point un oubli du passé; Et son ressouvenir à jamais effacé, Bannissant toute aigreur, recevez un beau-frère Que votre soeur accepte après l'aveu d'un père. Doraste Quand j'aurais sur ce point des avis différents, Je ne puis contredire au choix de mes parents; Mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse, Et ce franc procédé qui rend ma soeur heureuse, Vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés, Et me font souhaiter ce que vous demandez. Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique; Rien de ce qui la touche à présent ne me pique: Je n'y prends plus de part, après sa trahison. Je l'aimai par malheur, et la hais par raison. Mais la voici qui vient, de son amant suivie. Scène VII Alidor, Angélique, Doraste, Cléandre, Phylis, Lycante Alidor Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie. Angélique Ne m'importune plus, infidèle. Ah, ma soeur! Comme as-tu pu sitôt tromper ton ravisseur? Phylis, à Angélique. Il n'en a plus le nom; et son feu légitime, Autorisé des miens, en efface le crime; Le hasard me le donne, et changeant ses desseins, Il m'a mise en son coeur aussi bien qu'en ses mains. Son erreur fut soudain de son amour suivie; Et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie. Jusque-là tes beautés ont possédé ses voeux; Mais l'amour d'Alidor faisait taire ses feux. De peur de l'offenser te cachant son martyre, Il me venait conter ce qu'il ne t'osait dire; Mais nous changeons de sort par cet enlèvement: Tu perds un serviteur, et j'y gagne un amant. Doraste, à Phylis. Dis-lui qu'elle en perd deux; mais qu'elle s'en console, Puisque avec Alidor je lui rends sa parole. (A Angélique.) Satisfaites sans crainte à vos intentions; Je ne mets plus d'obstacle à vos affections. Si vous faussez déjà la parole donnée, Que ne feriez-vous point après notre hyménée? Pour moi, malaisément on me trompe deux fois: Vous l'aimez, j'y consens, et lui cède mes droits. Alidor Puisque vous me pouvez accepter sans parjure, Pouvez-vous consentir que votre rigueur dure? Vos yeux sont-ils changés, vos feux sont-ils éteints? Et quand mon amour croît, produit-il vos dédains? Voulez-vous... Angélique Déloyal, cesse de me poursuivre; Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre. Quel espoir mal conçu te rapproche de moi? Aurais-je de l'amour pour qui n'a point de foi? Doraste Quoi! le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble? Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble. Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter: Il ne l'a pratiqué que pour vous imiter. Angélique Cessez de reprocher à mon âme troublée La faute où la porta son ardeur aveuglée. Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir Pouvez à votre gré me la faire tenir: Si toutefois, après ce que j'ai pu commettre, Vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre, Un cloître désormais bornera mes desseins. C'est là que je prendrai des mouvements plus sains; C'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe, Je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe. Alidor Mon souci! Angélique Tes soucis doivent tourner ailleurs. Phylis, à Angélique. De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs. Doraste, à Phylis. Nous leur nuisons, ma soeur, hors de notre présence Elle se porterait à plus de complaisance; L'amour seul, assez fort pour la persuader, Ne veut point d'autres tiers à les raccommoder. Cléandre, à Doraste. Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde, Adore la raison où votre avis se fonde. Adieu, belle Angélique, adieu; c'est justement Que votre ravisseur vous cède à votre amant. Doraste, à Angélique. Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite; Ne lui refusez point ma part que je lui quitte. Phylis Si tu m'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi, Et laisse à tes parents à disposer de toi. Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres: Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres Qui pour avoir un peu moins de solidité, N'accommodent que mieux notre instabilité. Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte; Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte, Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir De se voir en prison sans espoir d'en sortir. Cléandre, à Phylis. N'achèverez-vous point? Phylis J'ai fait, et vous vais suivre. Adieu. Par mon exemple apprend comme il faut vivre, Et prends pour Alidor un naturel plus doux. (Cléandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent.) Angélique Rien ne rompra le coup à quoi je me résous: Je me veux exempter de ce honteux commerce Où la déloyauté si pleinement s'exerce; Un cloître est désormais l'objet de mes désirs: L'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs. Ma foi qu'avait Doraste engageait ma franchise; Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise, Qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu: Cherche une autre à trahir; et pour jamais adieu. Scène VIII Alidor Que par cette retraite elle me favorise! Alors que mes desseins cèdent à mes amours, Et qu'ils ne sauraient plus défendre ma franchise, Sa haine et ses refus viennent à leur secours. J'avais beau la trahir, une secrète amorce Rallumait dans mon coeur l'amour par la pitié; Mes feux en recevaient une nouvelle force, Et toujours leur ardeur en croissait de moitié. Ce que cherchait par là mon âme peu rusée, De contraires moyens me l'ont fait obtenir; Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, Et je ne l'abusais que pour le devenir. Impuissant ennemi de mon indifférence: Je brave, vain Amour, ton débile pouvoir, Ta force ne venait que de mon espérance, Et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir. Je cesse d'espérer et commence de vivre; Je vis dorénavant, puisque je vis à moi; Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre, C'est de moi seulement que je prendrai la loi. Beautés, ne pensez point à rallumer ma flamme; Vos regards ne sauraient asservir ma raison; Et ce sera beaucoup emporté sur mon âme, S'ils me font curieux d'apprendre votre nom. Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière, Et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu; Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière, Et quand il nous plaira nous retirer du jeu. Cependant Angélique enfermant dans un cloître Ses yeux dont nous craignions la fatale clarté, Les murs qui garderont ces tyrans de paroître Serviront de remparts à notre liberté. Je suis hors de péril qu'après son mariage Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui, Et ne serai jamais sujet à cette rage Qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui. Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu, Comme je la donnais sans regret à Cléandre, Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu. Médée Tragédie Adresse Epitre de Corneille à Monsieur P.T.N.G. Monsieur, Je vous donne Médée, toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments par un étalage des préceptes de l'art, qui doivent être fort mal entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en faciliter les moyens au poète, et non pas des raisons qui puissent persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable quand elle leur déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les moeurs ne soient plus mauvaises que bonnes; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin d'avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à imiter: elles paraissent assez à découvert pour n'en faire envie à personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non: cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être la moins entendue, demanderait un discours trop long pour une épître: il me suffit qu'elles sont autorisées ou par la vérité de l'histoire, ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois sur le théâtre; j'espère qu'elles vous satisferont encore aucunement sur le papier, et demeure, Monsieur, Votre très humble serviteur, Corneille. Examen Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y ait à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le choeur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devaient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince. Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du choeur, qui n'est pas toujours sur le théâtre, et n'y parle jamais aux autres acteurs; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ses enchantements en place publique; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point. Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille. J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j'y ai apportées: la première, en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui- ci ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de permettre à sa fille de s'en parer. L'épisode d'Egée n'est pas tout à fait de mon invention; Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui rendre. En quoi je trouve deux choses à dire: l'une, qu'Egée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir; l'autre, que, bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Trézène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venait de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée serait demeurée en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fille Aethra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il ait obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnaissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme l'histoire le marque. Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit, et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre; c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avait toujours été en Asie, où il n'avait rien appris de ce qui s'était passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie: comme elle n'est que d'intrigues particulières, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand il y a matière de confidence. Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez pour eux d'en apprendre l'événement en un mot; c'est ce que fait voir ici Médée, qui, ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Egée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopâtre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon, même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord. Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se propose. J'oubliais à remarquer que la prison où je mets Egée est un spectacle désagréable, que je conseillerais d'éviter; ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques- uns de nos principaux acteurs; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n'affaiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'Egée avait à Médée; mais cela se fût mieux fait par un récit. Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils ont tous trois une assez forte passion dans l'âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au-dehors; c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Créuse; et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'ait plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on aurait eu lieu de trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement. J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Créuse, étaient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'était nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de tout ce qu'elle leur fait souffrir. Quant au style, il est fort inégal en ce poème: et ce que j'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours. Acteurs Créon, roi de Corinthe. Egée, roi d'Athènes. Jason, mari de Médée. Pollux, argonaute, ami de Jason. Créuse, fille de Créon. Médée, femme de Jason. Cléone, gouvernante de Créuse. Nérine, suivante de Médée. Theudas, domestique de Créon. Troupe des gardes de Créon. La scène est à Corinthe. Acte premier Scène première Pollux, Jason Pollux Que je sens à la fois de surprise et de joie! Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie, Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason? Jason Vous n'y pouviez venir en meilleure saison; Et pour vous rendre encor l'âme plus étonnée, Préparez-vous à voir mon second hyménée. Pollux Quoi! Médée est donc morte, ami? Jason Non, elle vit; Mais un objet plus beau la chasse de mon lit. Pollux Dieux! et que fera-t-elle? Jason Et que fit Hypsipyle, Que pousser les éclats d'un courroux inutile? Elle jeta des cris, elle versa des pleurs, Elle me souhaita mille et mille malheurs; Dit que j'étais sans foi, sans coeur, sans conscience, Et lasse de le dire, elle prit patience. Médée en son malheur en pourra faire autant: Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant; Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse. Pollux Créuse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer? Je l'aurais deviné sans l'entendre nommer. Jason ne fit jamais de communes maîtresses; Il est né seulement pour charmer les princesses, Et haïrait l'amour, s'il avait sous sa loi Rangé de moindres coeurs que des filles de roi. Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée, Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée, Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars, Les sceptres sont acquis à ses moindres regards. Jason Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires; J'accommode ma flamme au bien de mes affaires; Et sous quelque climat que me jette le sort, Par maxime d'Etat je me fais cet effort. Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville, Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle? Et depuis à Colchos, que fit votre Jason, Que cajoler Médée et gagner la toison? Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance? Eût-elle du dragon trompé la vigilance? Ce peuple que la terre enfantait tout armé, Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût aimé? Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie, Créuse est le sujet de mon idolâtrie; Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour, De relever mon sort sur les ailes d'Amour. Pollux Que parlez-vous d'exil? La haine de Pélie... Jason Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie. Pollux Il est mort! Jason Ecoutez, et vous saurez comment Son trépas seul m'oblige à cet éloignement. Après six ans passés, depuis notre voyage, Dans les plus grands plaisirs qu'on goûte au mariage, Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié, Je conjurai Médée, au nom de l'amitié... Pollux J'ai su comme son art, forçant les destinées, Lui rendit la vigueur de ses jeunes années: Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris; D'où soudain un voyage en Asie entrepris Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune, Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune; Je n'en fais qu'arriver. Jason Apprenez donc de moi Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. Malgré l'aversion d'entre nos deux familles, De mon tyran Pélie elle gagne les filles, Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus, Que ces faibles esprits sont aisément déçus. Elle fait amitié, leur promet des merveilles, Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles; Et pour mieux leur montrer comme il est infini, Leur étale surtout mon père rajeuni. Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues, Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur, Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur. Les soeurs crient miracle, et chacune ravie Conçoit pour son vieux père une pareille envie, Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient; Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient: Médée, après le coup d'une si belle amorce, Prépare de l'eau pure et des herbes sans force, Redouble le sommeil des gardes et du roi: La suite au seul récit me fait trembler d'effroi. A force de pitié ces filles inhumaines De leur père endormi vont épuiser les veines: Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau, Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau; Le coup le plus mortel s'impute à grand service; On nomme piété ce cruel sacrifice; Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras Croirait commettre un crime à n'en commettre pas. Médée est éloquente à leur donner courage: Chacune toutefois tourne ailleurs son visage; Une secrète horreur condamne leur dessein, Et refuse leurs yeux à conduire leur main. Pollux A me représenter ce tragique spectacle, Qui fait un parricide et promet un miracle, J'ai de l'horreur moi-même, et ne puis concevoir Qu'un esprit jusque-là se laisse décevoir. Jason Ainsi mon père Eson recouvra sa jeunesse, Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse; L'épouvante les prend; Médée en raille, et fuit. Le jour découvre à tous les crimes de la nuit; Et pour vous épargner un discours inutile, Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville, Nomme Jason l'auteur de cette trahison, Et pour venger son père assiège ma maison. Mais j'étais déjà loin, aussi bien que Médée; Et ma famille enfin à Corinthe abordée, Nous saluons Créon, dont la bénignité Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté. Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire M'acquiert les volontés de la fille et du père; Si bien que de tous deux également chéri, L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari. D'un rival couronné les grandeurs souveraines, La majesté d'Egée, et le sceptre d'Athènes, N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi. Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule; Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle, Du devoir conjugal je combats mon amour, Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour. Acaste cependant menace d'une guerre Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre; Puis, changeant tout à coup ses résolutions, Il propose la paix sous des conditions. Il demande d'abord et Jason et Médée: On lui refuse l'un, et l'autre est accordée; Je l'empêche, on débat, et je fais tellement, Qu'enfin il se réduit à son bannissement. De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse; Et pour m'en consoler il m'offre sa Créuse. Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité Qui commettait ma vie avec ma loyauté? Car sans doute à quitter l'utile pour l'honnête, La paix allait se faire aux dépens de ma tête; Le mépris insolent des offres d'un grand roi Aux mains d'un ennemi livrait Médée et moi. Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père: L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère; Ma perte était la leur; et cet hymen nouveau Avec Médée et moi les tire du tombeau: Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue. Pollux Bien que de tous côtés l'affaire résolue Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami, Je ne puis toutefois l'approuver qu'à demi. Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude, C'est montrer pour Médée un peu d'ingratitude; Ce qu'elle a fait pour vous est mal récompensé. Il faut craindre après tout son courage offensé: Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes. Jason Ce sont à sa fureur d'épouvantables armes; Mais son bannissement nous en va garantir. Pollux Gardez d'avoir sujet de vous en repentir. Jason Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite. Pollux La termine le ciel comme je le souhaite! Permettez cependant qu'afin de m'acquitter, J'aille trouver le roi pour l'en féliciter. Jason Je vous y conduirais, mais j'attends ma princesse Qui va sortir du temple. Pollux Adieu: l'amour vous presse, Et je serais marri qu'un soin officieux Vous fît perdre pour moi des temps si précieux. Scène II Jason Depuis que mon esprit est capable de flamme, Jamais un trouble égal n'a confondu mon âme. Mon coeur, qui se partage en deux affections, Se laisse déchirer à mille passions. Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte: Je dois tout à Créon, et d'un si puissant roi Je fais un ennemi, si je garde ma foi: Je regrette Médée, et j'adore Créuse; Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse; Et dessus mon regret mes désirs triomphants Ont encor le secours du soin de mes enfants. Mais la princesse vient; l'éclat d'un tel visage Du plus constant du monde attirerait l'hommage, Et semble reprocher à ma fidélité D'avoir osé tenir contre tant de beauté. Scène III Jason, Créuse, Cléone Jason Que votre zèle est long, et que d'impatience Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence! Créuse Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de voeux; Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux. Jason Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière Que ma flamme tiendrait à faveur singulière? Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits Que d'un premier hymen la couche m'a produits; Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère; C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux, Puisque dans les traités il n'est point parlé d'eux. Créuse J'avais déjà pitié de leur tendre innocence, Et vous y servirai de toute ma puissance, Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point Que jusques à tantôt je ne vous dirai point. Jason Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose. Créuse Si je puis sur mon père obtenir quelque chose, Vous le saurez après; je ne veux rien pour rien. Cléone Vous pourrez au palais suivre cet entretien. On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue; Vos présences rendraient sa douleur plus émue, Et vous seriez marris que cet esprit jaloux Mêlât son amertume à des plaisirs si doux. Scène IV Médée Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette commune injure: S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. Et vous, troupe savante en noires barbaries, Filles de l'Achéron, pestes, larves, Furies, Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit, Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers; Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers. Apportez-moi du fond des antres de Mégère La mort de ma rivale, et celle de son père, Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, Quelque chose de pis pour mon perfide époux: Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince; Banni de tous côtés, sans bien et sans appui, Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie! et qui l'aurait pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose? Quoi! mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée, Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, Je le ferai par haine; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, S'égale aux premiers jours de notre mariage, Et que notre union, que rompt ton changement, Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; Des crimes si légers furent mes coups d'essai: Il faut bien autrement montrer ce que je sai; Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage Surpasse de bien loin ce faible apprentissage. Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, Quels dieux me fourniront des secours assez grands? Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite: Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race, Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place: Accorde cette grâce à mon désir bouillant. Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant: Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste; Corinthe consumé garantira le reste; De mon juste courroux les implacables voeux Dans ses odieux murs arrêteront tes feux. Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre: C'est assez mériter d'être réduit en cendre, D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir. Scène V Médée, Nérine Médée Et bien! Nérine, à quand, à quand cet hyménée? En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journée? N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason? N'appréhende-t-il rien après sa trahison? Croit-il qu'en cet affront je m'amuse à me plaindre? S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre. Il verra, le perfide, à quel comble d'horreur De mes ressentiments peut monter la fureur. Nérine Modérez les bouillons de cette violence, Et laissez déguiser vos douleurs au silence. Quoi! madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler? Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air? Les plus ardents transports d'une haine connue Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue, Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir, Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir. Qui peut sans s'émouvoir supporter une offense, Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance; Et sa feinte douceur, sous un appas mortel, Mène insensiblement sa victime à l'autel. Médée Tu veux que je me taise et que je dissimule! Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule; L'âme en est incapable en de moindres malheurs, Et n'a point où cacher de pareilles douleurs. Jason m'a fait trahir mon pays et mon père, Et me laisse au milieu d'une terre étrangère, Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien, La fable de son peuple et la haine du mien: Nérine, après cela tu veux que je me taise! Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise, De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour, Et forcer tous mes soins à servir son amour? Nérine Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites. Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes; Considérez qu'à peine un esprit plus remis Vous tient en sûreté parmi vos ennemis. Médée L'âme doit se roidir plus elle est menacée, Et contre la fortune aller tête baissée, La choquer hardiment, et sans craindre la mort Se présenter de front à son plus rude effort. Cette lâche ennemie a peur des grands courages, Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages. Nérine Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir? Médée Il trouve toujours lieu de se faire valoir. Nérine Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite, Pour voir en quel état le sort vous a réduite. Votre pays vous hait, votre époux est sans foi: Dans un si grand revers que vous reste-t-il? Médée Moi, Moi, dis-je, et c'est assez. Nérine Quoi! vous seule, madame? Médée Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux, Et le sceptre des rois, et le foudre des dieux. Nérine L'impétueuse ardeur d'un courage sensible A vos ressentiments figure tout possible: Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets. Médée Mon père, qui l'était, rompit-il mes projets? Nérine Non; mais il fut surpris, et Créon se défie. Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie. Médée Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité D'un juste châtiment punit ma lâcheté. Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie, Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie, Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau. Nérine Fuyez encor, de grâce. Médée Oui, je fuirai, Nérine; Mais, avant, de Créon on verra la ruine. Je brave la fortune, et toute sa rigueur En m'ôtant un mari ne m'ôte pas le coeur; Sois seulement fidèle, et sans te mettre en peine, Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine. Nérine, seule. Madame... Elle me quitte au lieu de m'écouter, Ces violents transports la vont précipiter, D'une trop juste ardeur l'inexorable envie Lui fait abandonner le souci de sa vie. Tâchons encore un coup d'en divertir le cours. Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours. Acte II Scène première Médée, Nérine Nérine Bien qu'un péril certain suive votre entreprise, Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise; Employez mon service aux flammes, au poison, Je ne refuse rien; mais épargnez Jason. Votre aveugle vengeance une fois assouvie, Le regret de sa mort vous coûterait la vie; Et les coups violents d'un rigoureux ennui... Médée Cesse de m'en parler et ne crains rien pour lui: Ma fureur jusque-là n'oserait me séduire; Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire; Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur Soutient son intérêt au milieu de mon coeur. Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'âme Quelques restes secrets d'une si belle flamme, Qu'il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi Qui l'arrache à Médée en dépit de sa foi. Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure; Sinon, ce m'est assez que sa Créuse meure; Qu'il vive cependant, et jouisse du jour Que lui conserve encor mon immuable amour. Créon seul et sa fille ont fait la perfidie! Eux seuls termineront toute la tragédie; Leur perte achèvera cette fatale paix. Nérine Contenez-vous, madame; il sort de son palais. Scène II Créon, Médée, Nérine, soldats Créon Quoi! je te vois encore! Avec quelle impudence Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence? Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement? Fais-tu si peu de cas de mon commandement? Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace! Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace! Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi. Va, purge mes Etats d'un monstre tel que toi; Délivre mes sujets et moi-même de crainte. Médée De quoi m'accuse-t-on? Quel crime, quelle plainte Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur? Créon Ah! l'innocence même, et la même candeur! Médée est un miroir de vertu signalée: Quelle inhumanité de l'avoir exilée! Barbare, as-tu si tôt oublié tant d'horreurs? Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs, Et de tant de pays nomme quelque contrée Dont tes méchancetés te permettent l'entrée. Toute la Thessalie en armes te poursuit; Ton père te déteste, et l'univers te fuit: Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines, Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines? Va pratiquer ailleurs tes noires actions; J'ai racheté la paix à ces conditions. Médée Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée, Pour m'arracher mon bien vous avez complotée! Paix, dont le déshonneur vous demeure éternel! Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel, Son crime eût-il cent fois mérité le supplice, D'un juste châtiment il fait une injustice. Créon Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité; Avant que l'égorger tu l'avais écouté? Médée Ecouta-t-il Jason, quand sa haine couverte L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte? Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain? Apprenez quelle était cette illustre conquête, Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux; Des tourbillons de feux s'élançaient de leurs yeux, Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine; Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards; Il fallait labourer les tristes champs de Mars, Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre, Dont la stérilité, fertile pour la guerre, Produisait à l'instant des escadrons armés Contre la même main qui les avait semés. Mais, quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite, La toison n'était pas au bout de leur défaite: Un dragon, enivré des plus mortels poisons Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, Vomissant mille traits de sa gorge enflammée, La gardait beaucoup mieux que toute cette armée; Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, Ne virent abaisser sa paupière au sommeil: Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes Mis au joug les taureaux, et défait les gendarmes. Si lors à mon devoir mon désir limité Eût conservé ma gloire et ma fidélité, Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, Que devenait Jason, et tous vos Argonautes? Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, Fût péri le premier, et tous l'auraient suivi. Je ne me repens point d'avoir par mon adresse Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce: Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor, Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie; Je vous les verrai tous posséder sans envie: Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous; Je n'en veux qu'un pour moi, n'en soyez point jaloux. Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle: Il est mon crime seul, si je suis criminelle; Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait: Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait. Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime, Que me faire coupable et jouir de mon crime? Créon Va te plaindre à Colchos. Médée Le retour m'y plaira. Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira: Je suis prête à partir sous la même conduite Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite. O d'un injuste affront les coups les plus cruels! Vous faites différence entre deux criminels! Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices! Créon Cesse de plus mêler ton intérêt au sien. Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien: Le séparant de toi, sa défense est facile; Jamais il n'a trahi son père ni sa ville; Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains; Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins; Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme. Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme; Rends-lui son innocence en t'éloignant de nous; Porte en d'autres climats ton insolent courroux; Tes herbes, tes poisons, ton coeur impitoyable, Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable. Médée Peignez mes actions plus noires que la nuit; Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit; Ce fut en sa faveur que ma savante audace Immola son tyran par les mains de sa race; Joignez-y mon pays et mon frère: il suffit Qu'aucun de tant de maux ne va qu'à son profit. Mais vous les saviez tous quand vous m'avez reçue; Votre simplicité n'a point été déçue: En ignoriez-vous un quand vous m'avez promis Un rempart assuré contre mes ennemis? Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie, Soulevait contre moi toute la Thessalie, Quand votre coeur, sensible à la compassion, Malgré tous mes forfaits, prit ma protection. Si l'on me peut depuis imputer quelque crime, C'est trop peu que l'exil, ma mort est légitime: Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi? Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici. Créon Je ne veux plus ici d'une telle innocence, Ni souffrir en ma cour ta fatale présence. Va... Médée Dieux justes, vengeurs... Créon Va, dis-je, en d'autres lieux Par tes cris importuns solliciter les dieux. Laisse-nous tes enfants: je serais trop sévère, Si je les punissais des crimes de leur mère; Et bien que je le pusse avec juste raison, Ma fille les demande en faveur de Jason. Médée Barbare humanité, qui m'arrache à moi-même, Et feint de la douceur pour m'ôter ce que j'aime! Si Jason et Créuse ainsi l'ont ordonné, Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné. Créon Ne me réplique plus, suis la loi qui t'est faite; Prépare ton départ, et pense à ta retraite. Pour en délibérer, et choisir le quartier, De grâce ma bonté te donne un jour entier. Médée Quelle grâce! Créon Soldats, remettez-la chez elle; Sa contestation deviendrait éternelle. (Médée rentre, et Créon continue.) Quel indomptable esprit! quel arrogant maintien Accompagnait l'orgueil d'un si long entretien! A-t-elle rien fléchi de son humeur altière? A-t-elle pu descendre à la moindre prière? Et le sacré respect de ma condition En a-t-il arraché quelque soumission? Scène III Créon, Jason, Créuse, Cléone, soldats Créon Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres, Ma fille: c'est demain qu'elle sort de nos terres. Nous n'avons désormais que craindre de sa part; Acaste est satisfait d'un si proche départ; Et si tu peux calmer le courage d'Egée, Qui voit par notre choix son ardeur négligée, Fais état que demain nous assure à jamais Et dedans et dehors une profonde paix. Créuse Je ne crois pas, seigneur, que ce vieux roi d'Athènes, Voyant aux mains d'autrui le fruit de tant de peines, Mêle tant de faiblesse à son ressentiment, Que son premier courroux se dissipe aisément. J'espère toutefois qu'avec un peu d'adresse Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse Dont l'âge peu sortable et l'inclination Répondaient assez mal à son affection. Jason Il doit vous témoigner par son obéissance Combien sur son esprit vous avez de puissance; Et s'il s'obstine à suivre un injuste courroux, Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups; Et nos préparatifs contre la Thessalie Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie. Créon Nous n'en viendrons pas là: regarde seulement A le payer d'estime et de remerciement. Je voudrais pour tout autre un peu de raillerie; Un vieillard amoureux mérite qu'on en rie: Mais le trône soutient la majesté des rois Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois. On doit toujours respect au sceptre, à la couronne. Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne; Je saurai l'apaiser avec facilité, Si tu ne te défends qu'avec civilité. Scène IV Jason, Créuse, Cléone Jason Que ne vous dois-je point pour cette préférence, Où mes désirs n'osaient porter mon espérance! C'est bien me témoigner un amour infini, De mépriser un roi pour un pauvre banni! A toutes ses grandeurs préférer ma misère! Tourner en ma faveur les volontés d'un père! Garantir mes enfants d'un exil rigoureux! Créuse Qu'a pu faire de moindre un courage amoureux? La fortune a montré dedans votre naissance Un trait de son envie, ou de son impuissance; Elle devait un sceptre au sang dont vous naissez, Et sans lui vos vertus le méritaient assez. L'amour, qui n'a pu voir une telle injustice, Supplée à son défaut, ou punit sa malice, Et vous donne, au plus fort de vos adversités, Le sceptre que j'attends, et que vous méritez. La gloire m'en demeure; et les races futures, Comptant notre hyménée entre vos aventures, Vanteront à jamais mon amour généreux, Qui d'un si grand héros rompt le sort malheureux. Après tout, cependant, riez de ma faiblesse; Prête de posséder le phénix de la Grèce, La fleur de nos guerriers, le sang de tant de dieux, La robe de Médée a donné dans mes yeux; Mon caprice, à son lustre attachant mon envie, Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie; C'est ce qu'ont prétendu mes desseins relevés, Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés. Jason Que ce prix est léger pour un si bon office! Il y faut toutefois employer l'artifice: Ma jalouse en fureur n'est pas femme à souffrir Que ma main l'en dépouille afin de vous l'offrir; Des trésors dont son père épuise la Scythie, C'est tout ce qu'elle a pris quand elle en est sortie. Créuse Qu'elle a fait un beau choix! jamais éclat pareil Ne sema dans la nuit les clartés du soleil; Les perles avec l'or confusément mêlées, Mille pierres de prix sur ses bords étalées, D'un mélange divin éblouissent les yeux; Jamais rien d'approchant ne se fit en ces lieux. Pour moi, tout aussitôt que je l'en vis parée, Je ne fis plus d'état de la toison dorée; Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux, J'en eus presques envie aussitôt que de vous. Pour apaiser Médée et réparer sa perte, L'épargne de mon père entièrement ouverte Lui met à l'abandon tous les trésors du roi, Pourvu que cette robe et Jason soient à moi. Jason N'en doutez point, ma reine, elle vous est acquise. Je vais chercher Nérine, et par son entremise Obtenir de Médée avec dextérité Ce que refuserait son courage irrité. Pour elle, vous savez que j'en fuis les approches, J'aurais peine à souffrir l'orgueil de ses reproches; Et je me connais mal, ou dans notre entretien Son courroux s'allumant allumerait le mien. Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage, Jusques à supporter sans réplique un outrage; Et ce seraient pour moi d'éternels déplaisirs De reculer par là l'effet de vos désirs. Mais sans plus de discours, d'une maison voisine Je vais prendre le temps que sortira Nérine. Souffrez, pour avancer votre contentement, Que malgré mon amour je vous quitte un moment. Cléone Madame, j'aperçois venir le roi d'Athènes. Créuse Allez donc, votre vue augmenterait ses peines. Cléone Souvenez-vous de l'air dont il le faut traiter. Créuse Ma bouche accortement saura s'en acquitter. Scène V Egée, Créuse, Cléone Egée Sur un bruit qui m'étonne, et que je ne puis croire, Madame, mon amour, jaloux de votre gloire, Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, Par un honteux hymen, de l'arrêt de ma mort. Votre peuple en frémit, votre cour en murmure; Et tout Corinthe enfin s'impute à grande injure Qu'un fugitif, un traître, un meurtrier de rois, Lui donne à l'avenir des princes et des lois; Il ne peut endurer que l'horreur de la Grèce Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse, Et qu'il faille ajouter à vos titres d'honneur: "Femme d'un assassin et d'un empoisonneur." Créuse Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme, Et ne le chargez point des crimes de sa femme. J'épouse un malheureux, et mon père y consent, Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent. Non pas que je ne faille en cette préférence; De votre rang au sien je sais la différence: Mais si vous connaissez l'amour et ses ardeurs, Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs; Avouez que son feu n'en veut qu'à la personne, Et qu'en moi vous n'aimiez rien moins que ma couronne. Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer; Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes. Ainsi nous avons vu le souverain des dieux, Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux, Vénus quitter son Mars et négliger sa prise, Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise; Et c'est peut-être encore avec moins de raison Que, bien que vous m'aimiez, je me donne à Jason. D'abord dans mon esprit vous eûtes ce partage: Je vous estimai plus, et l'aimai davantage. Egée Gardez ces compliments pour de moins enflammés, Et ne m'estimez point qu'autant que vous m'aimez. Que me sert cet aveu d'une erreur volontaire? Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire? N'accusez point l'amour ni son aveuglement; Quand on connaît sa faute, on manque doublement. Créuse Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable, Je ne veux plus, seigneur, me confesser coupable. L'amour de mon pays et le bien de l'Etat Me défendaient l'hymen d'un si grand potentat. Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces, Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes. Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil; Que me sert son éclat? et que me donne-t-il? M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine? Et sans le posséder ne me vois-je pas reine? Grâces aux immortels, dans ma condition J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition: Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre; Je perdrais ma couronne en acceptant la vôtre. Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi, Et d'un prince éloigné rejetterait la loi. Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge, Dont ma seule présence adoucit le veuvage, Ne saurait se résoudre à séparer de lui De ses débiles ans l'espérance et l'appui, Et vous reconnaîtrez que je ne vous préfère Que le bien de l'Etat, mon pays et mon père. Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux; Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous, Afin de redonner le repos à votre âme, Souffrez que je vous quitte. Egée, seul. Allez, allez, madame, Etaler vos appas et vanter vos mépris A l'infâme sorcier qui charme vos esprits. De cette indignité faites un mauvais conte; Riez de mon ardeur, riez de votre honte; Favorisez celui de tous vos courtisans Qui raillera le mieux le déclin de mes ans; Vous jouirez fort peu d'une telle insolence; Mon amour outragé court à la violence; Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port, N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort. La jeunesse me manque, et non pas le courage: Les rois ne perdent point les forces avec l'âge; Et l'on verra, peut-être avant ce jour fini, Ma passion vengée, et votre orgueil puni. Acte III Scène première Nérine Malheureux instrument du malheur qui nous presse, Que j'ai pitié de toi, déplorable princesse! Avant que le soleil ait fait encore un tour, Ta perte inévitable achève ton amour. Ton destin te trahit, et ta beauté fatale Sous l'appas d'un hymen t'expose à ta rivale; Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort; Et le jour de sa fuite est celui de ta mort. Sa vengeance à la main elle n'a qu'à résoudre, Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre, Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi; La terre offre à s'ouvrir sous le palais du roi; L'air tient les vents tout prêts à suivre sa colère, Tant la nature esclave a peur de lui déplaire; Et si ce n'est assez de tous les éléments, Les enfers vont sortir à ses commandements. Moi, bien que mon devoir m'attache à son service, Je lui prête à regret un silence complice; D'un louable désir mon coeur sollicité Lui ferait avec joie une infidélité: Mais loin de s'arrêter, sa rage découverte, A celle de Créuse ajouterait ma perte; Et mon funeste avis ne servirait de rien Qu'à confondre mon sang dans les bouillons du sien. D'un mouvement contraire à celui de mon âme, La crainte de la mort m'ôte celle du blâme; Et ma timidité s'efforce d'avancer Ce que hors du péril je voudrais traverser. Scène II Jason, Nérine Jason Nérine, eh bien, que dit, que fait notre exilée? Dans ton cher entretien s'est-elle consolée? Veut-elle bien céder à la nécessité? Nérine Je trouve en son chagrin moins d'animosité; De moment en moment son âme plus humaine Abaisse sa colère, et rabat de sa haine: Déjà son déplaisir ne vous veut plus de mal. Jason Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal. Toi, qui de mon amour connaissais la tendresse, Tu peux connaître aussi quelle douleur me presse. Je me sens déchirer le coeur à son départ: Créuse en ses malheurs prend même quelque part, Ses pleurs en ont coulé; Créon même soupire, Lui préfère à regret le bien de son empire Et si dans son adieu son coeur moins irrité En voulait mériter la libéralité; Si jusque-là Médée apaisait ses menaces, Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces, Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts Lui seraient sans réserve entièrement offerts, Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite, Soulageraient sa peine et soutiendraient sa fuite. Nérine Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement, Il faut en adoucir le mécontentement. Cette offre y peut servir; et par elle j'espère, Avec un peu d'adresse, apaiser sa colère Mais, d'ailleurs, toutefois n'attendez rien de moi, S'il faut prendre congé de Créuse et du roi; L'objet de votre amour et de sa jalousie De toutes ses fureurs l'aurait tôt ressaisie. Jason Pour montrer sans les voir son courage apaisé, Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé; Et de si longue main je connais ta prudence, Que je t'en fais sans peine entière confidence. Créon bannit Médée, et ses ordres précis Dans son bannissement enveloppaient ses fils: La pitié de Créuse a tant fait vers son père, Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère. Elle lui doit par eux quelque remerciement; Qu'un présent de sa part suive leur compliment: Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune, Et n'est à son exil qu'une charge importune, Lui gagnerait le coeur d'un prince libéral, Et de tous ses trésors l'abandon général. D'une vaine parure, inutile à sa peine, Elle peut acquérir de quoi faire la reine: Créuse, ou je me trompe, en a quelque désir, Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir. Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite: Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite. Scène III Médée, Jason, Nérine Médée Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux. C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose; Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause. C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez. Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez? Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, Apaiser de mon sang les mânes de mon frère? Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi? Il n'est point de climat dont mon amour fatale N'ait acquis à mon nom la haine générale; Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main M'a fait un ennemi de tout le genre humain. Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine Que ces taureaux affreux brûlaient de leur haleine; Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons Elevaient contre toi de soudains bataillons; Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir? Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir? Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite Dont mon père en fureur touchait déjà ta fuite, Semai-je avec regret mon frère par morceaux? A ce funeste objet épandu sur les eaux, Mon père trop sensible aux droits de la nature, Quitta tous autres soins que de sa sépulture; Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié, J'arrêtai les effets de son inimitié. Prodigue de mon sang, honte de ma famille, Aussi cruelle soeur que déloyale fille, Ces titres glorieux plaisaient à mes amours; Je les pris sans horreur pour conserver tes jours. Alors, certes, alors mon mérite était rare; Tu n'étais point honteux d'une femme barbare. Quand à ton père usé je rendis la vigueur, J'avais encor tes voeux, j'étais encor ton coeur; Mais cette affection mourant avec Pélie, Dans le même tombeau se vit ensevelie: L'ingratitude en l'âme et l'impudence au front, Une Scythe en ton lit te fut lors un affront; Et moi, que tes désirs avaient tant souhaitée, Le dragon assoupi, la toison emportée, Ton tyran massacré, ton père rajeuni, Je devins un objet digne d'être banni. Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine, Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne, Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi, Que le bandeau royal que j'ai quitté pour toi. Jason Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme, Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme! Les tendres sentiments d'un amour paternel Pour sauver mes enfants me rendent criminel, Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce, Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force. Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi? Sans moi ton insolence allait être punie; A ma seule prière on ne t'a que bannie. C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort: Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort. Médée On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine! C'est donc une faveur, et non pas une peine! Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment! Et mon exil encor doit un remerciement! Ainsi l'avare soif du brigand assouvie, Il s'impute à pitié de nous laisser la vie; Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner, Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner. Jason Tes discours, dont Créon de plus en plus s'offense, Le forceraient enfin à quelque violence. Eloigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis: Les rois ne sont jamais de faibles ennemis. Médée A travers tes conseils je vois assez ta ruse; Ce n'est là m'en donner qu'en faveur de Créuse. Ton amour, déguisé d'un soin officieux, D'un objet importun veut délivrer ses yeux. Jason N'appelle point amour un change inévitable, Où Créuse fait moins que le sort qui m'accable. Médée Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux? Jason Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes voeux: Toi, qu'un amour furtif souilla de tant de crimes, M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes? Médée Oui, je te les reproche, et de plus... Jason Quels forfaits? Médée La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits. Jason Il manque encor ce point à mon sort déplorable, Que de tes cruautés on me fasse coupable. Médée Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert; Celui-là fait le crime à qui le crime sert. Que chacun, indigné contre ceux de ta femme, La traite en ses discours de méchante et d'infâme, Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur, Tiens-la pour innocente et défends son honneur. Jason J'ai honte de ma vie, et je hais son usage, Depuis que je la dois aux effets de ta rage. Médée La honte généreuse, et la haute vertu! Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu? Jason Au bien de nos enfants, dont l'âge faible et tendre Contre tant de malheurs ne saurait se défendre: Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux. Médée Mon âme à leur sujet redouble son courroux, Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères, Qu'à mes enfants Créuse enfin donne des frères? Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil! Jason Leur grandeur soutiendra la fortune des autres; Créuse et ses enfants conserveront les nôtres. Médée Je l'empêcherai bien ce mélange odieux, Qui déshonore ensemble et ma race et les dieux. Jason Lassés de tant de maux, cédons à la fortune. Médée Ce corps n'enferme pas une âme si commune; Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi, Et toujours ma fortune a dépendu de moi. Jason La peur que j'ai d'un sceptre... Médée Ah! coeur rempli de feinte, Tu masques tes désirs d'un faux titre de crainte; Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix. Jason Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois Et que mon imprudence attire sur nos têtes, D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes? Médée Fuis-les, fuis-les tous deux, suis Médée à ton tour, Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour. Jason Il est aisé de fuir, mais il n'est pas facile Contre deux rois aigris de trouver un asile. Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir? Médée Qui me résistera, si je te veux punir, Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée? Que toute leur puissance, en armes débordée, Dispute contre moi ton coeur qu'ils m'ont surpris, Et ne sois du combat que le juge et le prix! Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie, En moi seule ils n'auront que trop forte partie. Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains? Contr'eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains; Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre. Misérable! je puis adoucir des taureaux; La flamme m'obéit, et je commande aux eaux; L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme, Et je ne puis toucher les volontés d'un homme! Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté; Je ne m'offense plus de ta légèreté: Je sens à tes regards décroître ma colère; De moment en moment ma fureur se modère; Et je cours sans regret à mon bannissement, Puisque j'en vois sortir ton établissement. Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite: Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite; Que je t'admire encore en chacun de leurs traits, Que je t'aime et te baise en ces petits portraits; Et que leur cher objet, entretenant ma flamme, Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme. Jason Ah! reprends ta colère, elle a moins de rigueur. M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur; Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre, Mon trépas à la main, ne pourrait m'y résoudre. C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux, Seule de notre hymen pourrait rompre les noeuds. Médée Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses, Me fait souffrir aussi que tu me les refuses, Je ne t'en presse plus; et prête à me bannir, Je ne veux plus de toi qu'un léger souvenir. Jason Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire; Ce serait me trahir qu'en perdre la mémoire: Et le mien envers toi, qui demeure éternel, T'en laisse en cet adieu le serment solennel. Puissent briser mon chef les traits les plus sévères Que lancent des grands dieux les plus âpres colères; Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir, Si je ne perds la vie avant ton souvenir! Scène IV Médée, Nérine Médée J'y donnerai bon ordre; il est en ta puissance D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance; Je la saurai graver en tes esprits glacés Par des coups trop profonds pour en être effacés. Il aime ses enfants, ce courage inflexible: Son faible est découvert; par eux il est sensible, Par eux mon bras, armé d'une juste rigueur, Va trouver des chemins à lui percer le coeur. Nérine Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles; N'avancez point par là vos propres funérailles: Contre un sang innocent pourquoi vous irriter, Si Créuse en vos lacs se vient précipiter? Elle-même s'y jette, et Jason vous la livre. Médée Tu flattes mes désirs. Nérine Que je cesse de vivre, Si ce que je vous dis n'est pure vérité! Médée Ah! ne me tiens donc plus l'âme en perplexité! Nérine Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie, Et du palais du roi découvre notre joie: Un dessein éventé succède rarement. Médée Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement. Acte IV Scène première Médée, Nérine Médée, seule dans sa grotte magique. C'est trop peu de Jason que ton oeil me dérobe, C'est trop peu de mon lit, tu veux encor ma robe, Rivale insatiable; et c'est encor trop peu, Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu; Il faut que par moi-même elle te soit offerte, Que perdant mes enfants, j'achète encor leur perte; Il en faut un hommage à tes divins attraits, Et des remerciements au vol que tu me fais. Tu l'auras; mon refus serait un nouveau crime: Mais je t'en veux parer pour être ma victime, Et sous un faux semblant de libéralité, Soûler, et ma vengeance, et ton avidité. Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine. (Nérine entre, et Médée continue.) Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine: Vois combien de serpents à mon commandement D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, Et contraints d'obéir à mes charmes funestes, Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes. L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune; Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune, Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu. Vois mille autres venins: cette liqueur épaisse Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse; Python eut cette langue; et ce plumage noir Est celui qu'une harpie en fuyant laissa choir; Par ce tison Althée assouvit sa colère, Trop pitoyable soeur et trop cruelle mère; Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon, Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon; Et celui-ci jadis remplit en nos contrées Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées. Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux, Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux; Ce présent déceptif a bu toute leur force, Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce. Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais... Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais? Nérine Du bonheur de Jason et du malheur d'Egée: Madame, peu s'en faut, qu'il ne vous ait vengée. Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter, Et que sur sa couronne et sa persévérance L'exil de votre époux ait eu la préférence, A tâché par la force à repousser l'affront Que ce nouvel hymen lui porte sur le front. Comme cette beauté, pour lui toute de glace, Sur les bords de la mer contemplait la bonace, Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps A rendre ses désirs et les vôtres contents. De ses meilleurs soldats une troupe choisie Enferme la princesse, et sert sa jalousie; L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison; Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason. Ses gardes à l'abord font quelque résistance, Et le peuple leur prête une faible assistance; Mais l'obstacle léger de ces débiles coeurs Laissait honteusement Créuse à leurs vainqueurs: Déjà presque en leur bord elle était enlevée... Médée Je devine la fin, mon traître l'a sauvée. Nérine Oui, madame, et de plus Egée est prisonnier; Votre époux à son myrte ajoute ce laurier: Mais apprenez comment. Médée N'en dis pas davantage: Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage; Il suffit que son bras a travaillé pour nous, Et rend une victime à mon juste courroux. Nérine, mes douleurs auraient peu d'allégeance, Si cet enlèvement l'ôtait à ma vengeance; Pour quitter son pays en est-on malheureux? Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux; Elle aurait trop d'honneur de n'avoir que ma peine, Et de verser des pleurs pour être deux fois reine. Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don, Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon, Produiront des effets bien plus doux à ma haine. Nérine Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine: Mais contre la fureur de son père irrité Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté? Médée Si la prison d'Egée a suivi sa défaite, Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite, Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats, A ma protection engagent ses Etats. Dépêche seulement, et cours vers ma rivale Lui porter de ma part cette robe fatale: Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux, Présenter par leur père à l'objet de ses voeux. Nérine Mais, madame, porter cette robe empestée, Que de tant de poisons vous avez infectée, C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi: Avant que sur Créuse ils agiraient sur moi. Médée Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère, Et lui défend d'agir que sur elle et son père; Pour un si grand effet prends un coeur plus hardi, Et sans me répliquer, fais ce que je te di. Scène II Créon, Pollux, soldats Créon Nous devons bien chérir cette valeur parfaite Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite. Invincible héros, c'est à votre secours Que je dois désormais le bonheur de mes jours; C'est vous seul aujourd'hui dont la main vengeresse Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse, Met Egée en prison et son orgueil à bas, Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats, Pollux Grand roi, l'heureux succès de cette délivrance Vous est beaucoup mieux dû qu'à mon peu de vaillance: C'est vous seul et Jason, dont les bras indomptés Portaient avec effroi la mort de tous côtés; Pareils à deux lions dont l'ardente furie Dépeuple en un moment toute une bergerie. L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains Echauffait mon courage et conduisait mes mains: J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles, Qui laissaient à mon bras tant d'illustres modèles. Pourrait-on reculer en combattant sous vous, Et n'avoir point de coeur à seconder vos coups? Créon Votre valeur, qui souffre en cette repartie, Ote toute croyance à votre modestie: Mais puisque le refus d'un honneur mérité N'est pas un petit trait de générosité, Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire, Ainsi qu'il vous plaira, départez-en la gloire; Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner. Que prudemment les dieux savent tout ordonner! Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée Au jour de nos malheurs se trouve réservée, Et qu'au point que le sort osait nous menacer, Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser. Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime, Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime, Qu'avons-nous plus à craindre? et quel destin jaloux, Tant que nous vous aurons, s'osera prendre à nous? Pollux Appréhendez pourtant, grand prince, Créon Et quoi? Pollux Médée, Qui par vous de son lit se voit dépossédée. Je crains qu'il ne vous soit malaisé d'empêcher Qu'un gendre valeureux ne vous coûte bien cher. Après l'assassinat d'un monarque et d'un frère, Peut-il être de sang qu'elle épargne ou révère? Accoutumée au meurtre, et savante en poison, Voyez ce qu'elle a fait pour acquérir Jason; Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die, Que pour le conserver elle soit moins hardie. Créon C'est de quoi mon esprit n'est plus inquiété; Par son bannissement j'ai fait ma sûreté; Elle n'a que fureur et que vengeance en l'âme, Mais, en si peu de temps, que peut faire une femme? Je n'ai prescrit qu'un jour de terme à son départ. Pollux C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art; Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes. Créon Quelques puissants qu'ils soient, je n'en ai point d'alarmes; Et quand bien ce délai devrait tout hasarder, Ma parole est donnée, et je la veux garder. Scène III Créon, Pollux, Cléone Créon Que font nos deux amants, Cléone? Cléone La princesse, Seigneur, près de Jason reprend son allégresse; Et ce qui sert beaucoup à son contentement, C'est de voir que Médée est sans ressentiment. Créon Et quel dieu si propice a calmé son courage? Cléone Jason, et ses enfants, qu'elle vous laisse en gage. La grâce que pour eux madame obtient de vous A calmé les transports de son esprit jaloux. Le plus riche présent qui fût en sa puissance A ses remerciements joint sa reconnaissance. Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons Du Soleil son aïeul briller mille rayons, Que la princesse même avait tant souhaitée, Par ces petits héros lui vient d'être apportée, Et fait voir clairement les merveilleux effets Qu'en un coeur irrité produisent les bienfaits. Créon Eh bien, qu'en dites-vous? Qu'avons-nous plus à craindre? Pollux Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre! Créon Un si rare présent montre un esprit remis. Pollux J'eus toujours pour suspects les dons des ennemis. Ils font assez souvent ce que n'ont pu leurs armes; Je connais de Médée et l'esprit et les charmes, Et veux bien m'exposer au plus cruel trépas, Si ce rare présent n'est un mortel appas. Créon Ses enfants si chéris qui nous servent d'otages, Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d'ombrages? Pollux Peut-être que contre eux s'étend sa trahison, Qu'elle ne les prend plus que pour ceux de Jason, Et qu'elle s'imagine, en haine de leur père, Que n'étant plus sa femme, elle n'est plus leur mère. Renvoyez-lui, seigneur, ce don pernicieux, Et ne vous chargez point d'un poison précieux. Cléone Madame cependant en est toute ravie, Et de s'en voir parée elle brûle d'envie. Pollux Où le péril égale et passe le plaisir, Il faut se faire force, et vaincre son désir. Jason, dans son amour, a trop de complaisance De souffrir qu'un tel don s'accepte en sa présence. Créon Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement Accorder vos soupçons et son contentement. Nous verrons dès ce soir, sur une criminelle, Si ce présent nous cache une embûche mortelle. Nise, pour ses forfaits destinée à mourir, Ne peut par cette épreuve injustement périr; Heureuse, si sa mort nous rendait ce service, De nous en découvrir le funeste artifice! Allons-y de ce pas, et ne consumons plus De temps ni de discours en débats superflus. Scène IV Egée en prison. Demeure affreuse des coupables, Lieux maudits, funeste séjour, Dont jamais avant mon amour Les sceptres n'ont été capables. Redoublez puissamment votre mortel effroi, Et joignez à mes maux une si vive atteinte, Que mon âme chassée, ou s'enfuyant de crainte, Dérobe à mes vainqueurs le supplice d'un roi. Le triste bonheur où j'aspire! Je ne veux que hâter ma mort, Et n'accuse mon mauvais sort Que de souffrir que je respire. Puisqu'il me faut mourir, que je meure à mon choix; Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie: Prendre l'ordre à mourir d'une main ennemie, C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois. Malheureux prince, on te méprise Quand tu t'arrêtes à servir: Si tu t'efforces de ravir, Ta prison suit ton entreprise. Ton amour qu'on dédaigne et ton vain attentat D'un éternel affront vont souiller ta mémoire: L'un t'a déjà coûté ton repos et ta gloire; L'autre te va coûter ta vie et ton Etat. Destin, qui punis mon audace, Tu n'as que de justes rigueurs; Et s'il est d'assez tendres coeurs Pour compatir à ma disgrâce, Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié, Puisqu'à bien comparer mes fers avec ma flamme, Un vieillard amoureux mérite plus de blâme Qu'un monarque en prison n'est digne de pitié. Cruel auteur de ma misère, Peste des coeurs, tyran des rois, Dont les impérieuses lois N'épargnent pas même ta mère, Amour, contre Jason tourne ton trait fatal; Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance: Atterre son orgueil, et montre ta puissance A perdre également l'un et l'autre rival. Qu'une implacable jalousie Suive son nuptial flambeau; Que sans cesse un objet nouveau S'empare de sa fantaisie; Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi; Qu'il puisse voir sa race à ses yeux égorgée; Et, pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'Egée, Et devienne à mon âge amoureux comme moi! Scène V Egée, Médée Egée Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière? Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas, Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas, L'heure, le lieu, le genre; et si ton coeur sensible A la compassion peut se rendre accessible, Donne-moi les moyens d'un généreux effort Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort. Médée Je viens l'en affranchir. Ne craignez plus, grand prince; Ne pensez qu'à revoir votre chère province; (Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre aussitôt; et en ayant tiré Egée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent.) Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi. Cessez, indignes fers, de captiver un roi; Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque? Et vous, reconnaissez Médée à cette marque, Et fuyez un tyran dont le forcènement Joindrait votre supplice à mon bannissement; Avec la liberté reprenez le courage. Egée Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage, Princesse, de qui l'art propice aux malheureux Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux; Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes; Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes. Si votre heureux secours me tire de danger, Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger; Et si je puis jamais avec votre assistance Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance, Vous me verrez, suivi de mille bataillons, Sur ces murs renversés planter mes pavillons, Punir leur traître roi de vous avoir bannie, Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie, Et remettre en vos mains et Créuse et Jason, Pour venger votre exil plutôt que ma prison. Médée Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte; Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte: Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain, D'un reproche éternel diffamerait ma main. En est-il, après tout, aucun qui ne me cède? Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide? Laissez-moi le souci de venger mes ennuis, Et par ce que j'ai fait, jugez ce que je puis; L'ordre en est tout donné, n'en soyez point en peine: C'est demain que mon art fait triompher ma haine; Demain je suis Médée, et je tire raison De mon bannissement et de votre prison. Egée Quoi! madame, faut-il que mon peu de puissance Empêche les devoirs de ma reconnaissance? Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous? Et vous serai-je ingrat autant que votre époux? Médée Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite, C'est de trouver chez vous une sûre retraite, Où de mes ennemis menaces ni présents Ne puissent plus troubler le repos de mes ans. Non pas que je les craigne; eux et toute la terre A leur confusion me livreraient la guerre; Mais je hais ce désordre, et n'aime pas à voir Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir. Egée L'honneur de recevoir une si grande hôtesse De mes malheurs passés efface la tristesse. Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois, Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois; Si mes ans ne vous font mépriser ma personne, Vous y partagerez mon lit et ma couronne: Sinon, sur mes sujets faites état d'avoir, Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir. Allons, madame, allons; et par votre conduite Faites la sûreté que demande ma fuite. Médée Ma vengeance n'aurait qu'un succès imparfait: Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet; Je dois à mon courroux l'heur d'un si doux spectacle. Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle. Je vous suivrai demain par un chemin nouveau. Pour votre sûreté conservez cet anneau; Sa secrète vertu, qui vous fait invisible, Rendra votre départ de tous côtés paisible. Ici, pour empêcher l'alarme que le bruit De votre délivrance aurait bientôt produit, Un fantôme pareil et de taille et de face, Tandis que vous fuirez, remplira votre place. Partez sans plus tarder, prince chéri des dieux, Et quittez pour jamais ces détestables lieux. Egée J'obéis sans réplique, et je pars sans remise. Puisse d'un prompt succès votre grande entreprise Combler nos ennemis d'un mortel désespoir, Et me donner bientôt le bien de vous revoir! Acte V Scène première Médée, Theudas Theudas Ah, déplorable prince! ah, fortune cruelle! Que je porte à Jason une triste nouvelle! Médée, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile. Arrête, misérable, et m'apprends quel effet A produit chez le roi le présent que j'ai fait. Theudas Dieux! je suis dans les fers d'une invisible chaîne! Médée Dépêche, ou ces longueurs attireront ma haine. Theudas Apprenez donc l'effet le plus prodigieux Que jamais la vengeance ait offert à nos yeux. Votre robe a fait peur, et sur Nise éprouvée, En dépit des soupçons, sans péril s'est trouvée; Et cette épreuve a su si bien les assurer, Qu'incontinent Créuse a voulu s'en parer; Mais cette infortunée à peine l'a vêtue, Qu'elle sent aussitôt une ardeur qui la tue: Un feu subtil s'allume, et ses brandons épars Sur votre don fatal courent de toutes parts; Et Cléone et le roi s'y jettent pour l'éteindre; Mais (ô nouveau sujet de pleurer et de plaindre!) Ce feu saisit le roi; ce prince en un moment Se trouve enveloppé du même embrasement. Médée Courage! enfin il faut que l'un et l'autre meure. Theudas La flamme disparaît, mais l'ardeur leur demeure; Et leurs habits charmés, malgré nos vains efforts, Sont des brasiers secrets attachés à leurs corps; Qui veut les dépouiller lui-même les déchire, Et ce nouveau secours est un nouveau martyre. Médée Que dit mon déloyal? que fait-il là-dedans? Theudas Jason, sans rien savoir de tous ces accidents, S'acquitte des devoirs d'une amitié civile A conduire Pollux hors des murs de la ville, Qui va se rendre en hâte aux noces de sa soeur, Dont bientôt Ménélas doit être possesseur; Et j'allais lui porter ce funeste message. Médée lui donne un autre coup de baguette. Va, tu peux maintenant achever ton voyage. Scène II Médée Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts? Consulte avec loisir tes plus ardents transports. Des bras de mon perfide arracher une femme, Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme? Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason, Sur qui plus pleinement venger sa trahison! Suppléons-y des miens; immolons avec joie Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie: Nature, je le puis sans violer ta loi; Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi. Mais ils sont innocents; aussi l'était mon frère; Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père; Il faut que leur trépas redouble son tourment; Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant. Mais quoi! j'ai beau contre eux animer mon audace, La pitié la combat, et se met en sa place: Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur, J'adore les projets qui me faisaient horreur: De l'amour aussitôt je passe à la colère, Des sentiments de femme aux tendresses de mère. Cessez dorénavant, pensers irrésolus, D'épargner des enfants que je ne verrai plus. Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître, Ce n'est pas seulement pour caresser un traître: Il me prive de vous, et je l'en vais priver. Mais ma pitié renaît, et revient me braver; Je n'exécute rien, et mon âme éperdue Entre deux passions demeure suspendue. N'en délibérons plus, mon bras en résoudra. Je vous perds, mes enfants; mais Jason vous perdra; Il ne vous verra plus... Créon sort tout en rage; Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage. Scène III Créon, domestiques Créon Loin de me soulager vous croissez mes tourments; Le poison à mon corps unit mes vêtements; Et ma peau, qu'avec eux votre secours m'arrache, Pour suivre votre main de mes os se détache. Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux: Ne me déchirez plus, officieux bourreaux; Votre pitié pour moi s'est assez hasardée; Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée. C'est avancer ma mort que de me secourir; Je ne veux que moi-même à m'aider à mourir. Quoi! vous continuez, canailles infidèles! Plus je vous le défends, plus vous m'êtes rebelles! Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis; Je serai votre roi, tout mourant que je suis; Si mes commandements ont trop peu d'efficace, Ma rage pour le moins me fera faire place: Il faut ainsi payer votre cruel secours. (Il se défait d'eux et les chasse à coups d'épée.) Scène IV Créon, Créuse, Cléone Créuse Où fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours? Fuyez-vous l'innocente et malheureuse source D'où prennent tant de maux leur effroyable course? Ce feu qui me consume et dehors et dedans Vous venge-t-il trop peu de mes voeux imprudents? Je ne puis excuser mon indiscrète envie Qui donne le trépas à qui je dois la vie: Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort, Et cessez d'ajouter votre haine à ma mort. L'ardeur qui me dévore, et que j'ai méritée, Surpasse en cruauté l'aigle de Prométhée, Et je crois qu'Ixion au choix des châtiments Préférerait sa roue à mes embrasements. Créon Si ton jeune désir eut beaucoup d'imprudence, Ma fille, j'y devais opposer ma défense. Je n'impute qu'à moi l'excès de mes malheurs, Et j'ai part en ta faute ainsi qu'en tes douleurs. Si j'ai quelque regret, ce n'est pas à ma vie, Que le déclin des ans m'aurait bientôt ravie: La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants, Me porte au fond du coeur des coups bien plus pressants. Ma fille, c'est donc là ce royal hyménée Dont nous pensions toucher la pompeuse journée! La Parque impitoyable en éteint le flambeau, Et pour lit nuptial il te faut un tombeau! Ah! rage, désespoir, destins, feux, poisons, charmes, Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes: S'il faut vous assouvir par la mort de deux rois, Faites en ma faveur que je meure deux fois, Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce De laisser ma couronne à mon unique race, Et cet espoir si doux, qui m'a toujours flatté, De revivre à jamais en sa postérité. Créuse Cléone, soutenez, je chancelle, je tombe; Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe; Je sens que je n'ai plus à souffrir qu'un moment. Ne me refusez pas ce triste allégement, Seigneur, et si pour moi quelque amour vous demeure, Entre vos bras mourants permettez que je meure. Mes pleurs arrouseront vos mortels déplaisirs; Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs. Ah! je brûle, je meurs, je ne suis plus que flamme; De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme. Quoi! vous vous éloignez! Créon Oui, je ne verrai pas, Comme un lâche témoin, ton indigne trépas: Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre De l'infâme regret de t'avoir pu survivre. Invisible ennemi, sors avecque mon sang. (Il se tue avec un poignard.) Créuse Courez à lui, Cléone; il se perce le flanc. Créon Retourne; c'en est fait. Ma fille, adieu; j'expire, Et ce dernier soupir met fin à mon martyre: Je laisse à ton Jason le soin de nous venger. Créuse Vain et triste confort! soulagement léger! Mon père... Cléone Il ne vit plus; sa grande âme est partie. Créuse Donnez donc à la mienne une même sortie; Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur, Est déjà si savant à traverser le coeur. Ah! je sens fers, et feux, et poison tout ensemble; Ce que souffrait mon père à mes peines s'assemble. Hélas! que de douceurs aurait un prompt trépas! Dépêchez-vous, Cléone, aidez mon faible bras. Cléone Ne désespérez point: les dieux, plus pitoyables, A nos justes clameurs se rendront exorables, Et vous conserveront, en dépit du poison, Et pour reine à Corinthe, et pour femme à Jason. Il arrive, et surpris, il change de visage; Je lis dans sa pâleur une secrète rage, Et son étonnement va passer en fureur. Scène V Jason, Créuse, Cléone, Theudas Jason Que vois-je ici, grands dieux! quel spectacle d'horreur! Où que puissent mes yeux porter ma vue errante, Je vois ou Créon mort, ou Créuse mourante. Ne t'en va pas, belle âme, attends encore un peu, Et le sang de Médée éteindra tout ce feu; Prends le triste plaisir de voir punir son crime, De te voir immoler cette infâme victime; Et que ce scorpion, sur la plaie écrasé, Fournisse le remède au mal qu'il a causé. Créuse Il n'en faut point chercher au poison qui me tue: Laisse-moi le bonheur d'expirer à ta vue, Souffre que j'en jouisse en ce dernier moment: Mon trépas fera place à ton ressentiment; Le mien cède à l'ardeur dont je suis possédée; J'aime mieux voir Jason que la mort de Médée. Approche, cher amant, et retiens ces transports: Mais garde de toucher ce misérable corps; Ce brasier, que le charme ou répand ou modère, A négligé Cléone, et dévoré mon père: Au gré de ma rivale il est contagieux. Jason, ce m'est assez de mourir à tes yeux: Empêche les plaisirs qu'elle attend de ta peine: N'attire point ces feux esclaves de sa haine. Ah, quel âpre tourment! quels douloureux abois! Et que je sens de morts sans mourir une fois! Jason Quoi! vous m'estimez donc si lâche que de vivre, Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre? Ma reine, si l'hymen n'a pu joindre nos corps, Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts; Et l'on verra Caron passer chez Rhadamante, Dans une même barque, et l'amant et l'amante. Hélas! vous recevez, par ce présent charmé, Le déplorable prix de m'avoir trop aimé; Et puisque cette robe a causé votre perte, Je dois être puni de vous l'avoir offerte. Quoi! ce poison m'épargne, et ces feux impuissants Refusent de finir les douleurs que je sens! Il faut donc que je vive, et vous m'êtes ravie! Justes dieux! quel forfait me condamne à la vie? Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour Que de la voir mourir, et de souffrir le jour? Non, non; si par ces feux mon attente est trompée, J'ai de quoi m'affranchir au bout de mon épée; Et l'exemple du roi, de sa main transpercé, Qui nage dans les flots du sang qu'il a versé, Instruit suffisamment un généreux courage Des moyens de braver le destin qui l'outrage. Créuse Si Créuse eut jamais sur toi quelque pouvoir, Ne t'abandonne point aux coups du désespoir. Vis pour sauver ton nom de cette ignominie Que Créuse soit morte, et Médée impunie; Vis pour garder le mien en ton coeur affligé, Et du moins ne meurs point que tu ne sois vengé. Adieu: donne la main; que, malgré ta jalouse, J'emporte chez Pluton le nom de ton épouse. Ah, douleurs! C'en est fait, je meurs à cette fois, Et perds en ce moment la vie avec la voix. Si tu m'aimes... Jason Ce mot lui coupe la parole; Et je ne suivrai pas son âme qui s'envole! Mon esprit, retenu par ses commandements, Réserve encor ma vie à de pires tourments! Pardonne, chère épouse, à mon obéissance; Mon déplaisir mortel défère à ta puissance, Et de mes jours maudits tout prêt de triompher, De peur de te déplaire, il n'ose m'étouffer. Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière Délivrer par sa mort mon âme prisonnière. Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps: Contre tous ses démons mes bras sont assez forts, Et la part que votre aide aurait en ma vengeance Ne m'en permettait pas une entière allégeance. Préparez seulement des gênes, des bourreaux; Devenez inventifs en supplices nouveaux, Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe, Que son coupable sang leur vaille une hécatombe; Et si cette victime, en mourant mille fois, N'apaise point encor les mânes de deux rois, Je serai la seconde; et mon esprit fidèle Ira gêner là-bas son âme criminelle, Ira faire assembler pour sa punition Les peines de Titye à celle d'Ixion. (Cléone et le reste emportent le corps de Créon et de Créuse, et Jason continue seul.) Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice? Elle m'est un plaisir, et non pas un supplice. Mourir, c'est seulement auprès d'eux me ranger, C'est rejoindre Créuse, et non pas la venger. Instruments des fureurs d'une mère insensée, Indignes rejetons de mon amour passée, Quel malheureux destin vous avait réservés A porter le trépas à qui vous a sauvés? C'est vous, petits ingrats, que, malgré la nature, Il me faut immoler dessus leur sépulture. Que la sorcière en vous commence de souffrir; Que son premier tourment soit de vous voir mourir. Toutefois qu'ont-ils fait, qu'obéir à leur mère? Scène VI Médée, Jason Médée, en haut sur un balcon. Lâche, ton désespoir encore en délibère? Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras Qui t'a déjà vengé de ces petits ingrats; Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes, Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes. Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau Laissent la place vide à ton hymen nouveau. Rejouis-t'en, Jason, va posséder Créuse: Tu n'auras plus ici personne qui t'accuse; Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi De reproches secrets à ton manque de foi. Jason Horreur de la nature, exécrable tigresse! Médée Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse: A cet objet si cher tu dois tous tes discours; Parler encore à moi, c'est trahir tes amours. Va lui, va lui conter tes rares aventures, Et contre mes effets ne combats point d'injures. Jason Quoi! tu m'oses braver, et ta brutalité Pense encore échapper à mon bras irrité? Tu redoubles ta peine avec cette insolence. Médée Et que peut contre moi ta débile vaillance? Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers Tiennent de mon secours ce qu'ils ont de lauriers. Jason Ah! c'est trop en souffrir; il faut qu'un prompt supplice De tant de cruautés à la fin te punisse. Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison; Que des bourreaux soudain m'en fassent la raison. Ta tête répondra de tant de barbaries. Médée, en l'air dans un char tiré par deux dragons. Que sert de t'emporter à ces vaines furies? Epargne, cher époux, des efforts que tu perds; Vois les chemins de l'air qui me sont tous ouverts; C'est par là que je fuis, et que je t'abandonne Pour courir à l'exil que ton change m'ordonne. Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés Des postillons pareils à mes dragons ailés. Enfin je n'ai pas mal employé la journée Que la bonté du roi, de grâce, m'a donnée; Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays, Je ne me repens plus de vous avoir trahis; Avec cette douceur j'en accepte le blâme. Adieu, parjure: apprends à connaître ta femme, Souviens-toi de sa fuite, et songe, une autre fois, Lequel est plus à craindre ou d'elle ou de deux rois. Scène VII Jason O dieux! ce char volant, disparu dans la nue, La dérobe à sa peine, aussi bien qu'à ma vue; Et son impunité triomphe arrogamment Des projets avortés de mon ressentiment. Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance, Où dois-je, désormais, chercher quelque allégeance? Où suivre l'inhumaine, et dessous quels climats Porter les châtiments de tant d'assassinats? Va, furie, exécrable, en quelque coin de terre Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre. J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets, Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. Mais que me servira cette vaine poursuite, Si l'air est un chemin toujours libre à ta fuite, Si toujours tes dragons sont prêts à t'enlever, Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver? Malheureux, ne perds point contre une telle audace De ta juste fureur l'impuissante menace; Ne cours point à ta honte, et fuis l'occasion D'accroître sa victoire et ta confusion Misérable! perfide! ainsi donc ta faiblesse Epargne la sorcière, et trahit ta princesse! Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses désirs, Et ton obéissance à ses derniers soupirs? Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande; Ne lui refuse point un sang qu'elle demande; Ecoute les accents de sa mourante voix, Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. A qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible. Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible, Tigresse, tu mourras; et malgré ton savoir, Mon amour te verra soumise à son pouvoir; Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine: Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine. Mais quoi! je vous écoute, impuissantes chaleurs! Allez, n'ajoutez plus de comble à mes malheurs. Entreprendre une mort que le ciel s'est gardée, C'est préparer encore un triomphe à Médée. Tourne avec plus d'effet sur toi-même ton bras, Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas. Vains transports, où sans fruit mon désespoir s'amuse, Cessez de m'empêcher de rejoindre Créuse. Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux, M'a laissé la vengeance, et je la laisse aux dieux; Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice, Peuvent de la sorcière achever le supplice. Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux. (Il se tue.) L'Illusion comique Comédie Adresse A Mademoiselle M. F. D. R. Mademoiselle, Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est qu'un prologue; les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie: et tout cela, cousu ensemble, fait une comédie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante tant qu'on voudra, elle est nouvelle; et souvent la grâce de la nouveauté, parmi nos Français, n'est pas un petit degré de bonté. Son succès ne m'a point fait de honte sur le théâtre, et j'ose dire que la représentation de cette pièce capricieuse ne vous a point déplu, puisque vous m'avez commandé de vous en adresser l'épître quand elle irait sous la presse. Je suis au désespoir de vous la présenter en si mauvais état, qu'elle en est méconnaissable: la quantité de fautes que l'imprimeur a ajoutées aux miennes la déguise, ou pour mieux dire, la change entièrement. C'est l'effet de mon absence de Paris, d'où mes affaires m'ont rappelé sur le point qu'il l'imprimait, et m'ont obligé d'en abandonner les épreuves à sa discrétion. Je vous conjure de ne la lire point que vous n'ayez pris la peine de corriger ce que vous trouverez marqué ensuite de cette épître. Ce n'est pas que j'y aie employé toutes les fautes qui s'y sont coulées; le nombre en est si grand qu'il eût épouvanté le lecteur: j'ai seulement choisi celles qui peuvent apporter quelque corruption notable au sens, et qu'on ne peut pas deviner aisément. Pour les autres, qui ne sont que contre la rime, ou l'orthographe, ou la ponctuation, j'ai cru que le lecteur judicieux y suppléerait sans beaucoup de difficulté, et qu'ainsi il n'était pas besoin d'en charger cette première feuille. Cela m'apprendra à ne hasarder plus de pièces à l'impression durant mon absence. Ayez assez de bonté pour ne dédaigner pas celle-ci, toute déchirée qu'elle est; et vous m'obligerez d'autant plus à demeurer toute ma vie, Mademoiselle, Le plus fidèle et le plus passionné de vos serviteurs, Corneille. Examen Je dirai peu de chose de cette pièce: c'est une galanterie extravagante qui a tant d'irrégularités, qu'elle ne vaut pas la peine de la considérer, bien que la nouveauté de ce caprice en ait rendu le succès assez favorable pour ne me repentir pas d'y avoir perdu quelque temps. Le premier acte ne semble qu'un prologue; les trois suivants forment une pièce, que je ne sais comment nommer: le succès en est tragique; Adraste y est tué, et Clindor en péril de mort; mais le style et les personnages sont entièrement de la comédie. Il y en a même un qui n'a d'être que dans l'imagination, inventé exprès pour faire rire, et dont il ne se trouve point d'original parmi les hommes: c'est un capitan qui soutient assez son caractère de fanfaron, pour me permettre de croire qu'on en trouvera peu, dans quelque langue que ce soit, qui s'en acquittent mieux. L'action n'y est pas complète, puisqu'on ne sait, à la fin du quatrième acte qui la termine, ce que deviennent les principaux acteurs, et qu'ils se dérobent plutôt au péril qu'ils n'en triomphent. Le lieu y est assez régulier, mais l'unité de jour n'y est pas observée. Le cinquième est une tragédie assez courte pour n'avoir pas la juste grandeur que demande Aristote et que j'ai tâché d'expliquer. Clindor et Isabelle, étant devenus comédiens sans qu'on le sache, y représentent une histoire qui a du rapport avec la leur, et semble en être la suite. Quelques-uns ont attribué cette conformité à un manque d'invention, mais c'est un trait d'art pour mieux abuser par une fausse mort le père de Clindor qui les regarde, et rendre son retour de la douleur à la joie plus surprenant et plus agréable. Tout cela cousu ensemble fait une comédie dont l'action n'a pour durée que celle de sa représentation, mais sur quoi il ne serait pas sûr de prendre exemple. Les caprices de cette nature ne se hasardent qu'une fois; et quand l'original aurait passé pour merveilleux, la copie n'en peut jamais rien valoir. Le style semble assez proportionné aux matières, si ce n'est que Lyse, en la sixième scène du troisième acte, semble s'élever un peu trop au-dessus du caractère de servante. Ces deux vers d'Horace lui serviront d'excuse, aussi bien qu'au père du Menteur, quand il se met en colère contre son fils au cinquième: Interdum tamen et vocem comaedia tollit, Iratusque Chremes tumido delitigat ore. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce poème: tout irrégulier qu'il est, il faut qu'il ait quelque mérite, puisqu'il a surmonté l'injure des temps, et qu'il paraît encore sur nos théâtres, bien qu'il y ait plus de trente années qu'il est au monde, et qu'une si longue révolution en ait enseveli beaucoup sous la poussière, qui semblaient avoir plus de droit que lui de prétendre à une si heureuse durée. Acteurs Alcandre, magicien. Pridamant, père de Clindor. Dorante, ami de Pridamant. Matamore, capitan gascon, amoureux d'Isabelle. Clindor, suivant du Capitan et amant d'Isabelle. Adraste, gentilhomme, amoureux d'Isabelle. Géronte, père d'Isabelle. Isabelle, fille de Géronte. Lyse, servante d'Isabelle. Geôlier de Bordeaux. Page du Capitan. Clindor, représentant Théagène, seigneur anglais. Isabelle, représentant Hippolyte, femme de Théagène. Lyse, représentant Clarine, suivante d'Hippolyte. Eraste, écuyer de Florilame. Troupe de domestiques d'Adraste. Troupe de domestiques de Florilame. La scène est en Touraine, en une campagne proche de la grotte du magicien. Acte premier Scène première Pridamant, Dorante Dorante Ce mage, qui d'un mot renverse la nature, N'a choisi pour palais que cette grotte obscure. La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour, De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres. N'avancez pas: son art au pied de ce rocher A mis de quoi punir qui s'en ose approcher; Et cette large bouche est un mur invisible, Où l'air en sa faveur devient inaccessible, Et lui fait un rempart, dont les funestes bords Sur un peu de poussière étalent mille morts. Jaloux de son repos plus que de sa défense, Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense; Malgré l'empressement d'un curieux désir, Il faut, pour lui parler, attendre son loisir: Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure Où, pour se divertir, il sort de sa demeure. Pridamant J'en attends peu de chose, et brûle de le voir. J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir. Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes, Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes, Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux, A caché pour jamais sa présence à mes yeux. Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence, Contre ses libertés je roidis ma puissance; Je croyais le dompter à force de punir, Et ma sévérité ne fit que le bannir. Mon âme vit l'erreur dont elle était séduite: Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite; Et l'amour paternel me fit bientôt sentir D'une injuste rigueur un juste repentir. Il l'a fallu chercher: j'ai vu dans mon voyage Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage: Toujours le même soin travaille mes esprits; Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris. Enfin, au désespoir de perdre tant de peine, Et n'attendant plus rien de la prudence humaine, Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts, J'ai déjà sur ce point consulté les enfers; J'ai vu les plus fameux en la haute science Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience: On m'en faisait l'état que vous faites de lui, Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui. L'enfer devient muet quand il me faut répondre, Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre. Dorante Ne traitez pas Alcandre en homme du commun. Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un. Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre, Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre; Que de l'air qu'il mutine en mille tourbillons, Contre ses ennemis il fait des bataillons; Que de ses mots savants les forces inconnues Transportent les rochers, font descendre les nues, Et briller dans la nuit l'éclat de deux soleils; Vous n'avez pas besoin de miracles pareils: Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées, Qu'il connaît l'avenir et les choses passées; Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers, Et pour lui nos destins sont des livres ouverts. Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvais le croire: Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire; Et je fus étonné d'entendre le discours Des traits les plus cachés de toutes mes amours. Pridamant Vous m'en dites beaucoup. Dorante J'en ai vu davantage. Pridamant Vous essayez en vain de me donner courage; Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit, Clore mes tristes jours d'une éternelle nuit. Dorante Depuis que j'ai quitté le séjour de Bretagne Pour venir faire ici le noble de campagne, Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin, M'ont acquis Sylvérie et ce château voisin, De pas un, que je sache, il n'a déçu l'attente. Quiconque le consulte en sort l'âme contente. Croyez-moi, son secours n'est pas à négliger: D'ailleurs, il est ravi quand il peut m'obliger; Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prières Vous obtiendra de lui des faveurs singulières. Pridamant Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux. Dorante Espérez mieux: il sort, et s'avance vers nous. Regardez-le marcher: ce visage si grave, Dont le rare savoir tient la nature esclave, N'a sauvé toutefois des ravages du temps Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont décharnés cent ans. Son corps, malgré son âge, a les forces robustes, Le mouvement facile, et les démarches justes: Des ressorts inconnus agitent le vieillard, Et font de tous ses pas des miracles de l'art. Scène II Alcandre, Pridamant, Dorante Dorante Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles Produisent chaque jour de nouvelles merveilles, A qui rien n'est secret dans nos intentions, Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions; Si de ton art divin le pouvoir admirable Jamais en ma faveur se rendit secourable, De ce père affligé soulage les douleurs; Une vieille amitié prend part en ses malheurs. Rennes, ainsi qu'à moi, lui donna la naissance, Et presque entre ses bras j'ai passé mon enfance: Là, son fils, pareil d'âge et de condition, S'unissant avec moi d'étroite affection... Alcandre Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amène; Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine. Vieillard, n'est-il pas vrai que son éloignement Par un juste remords te gêne incessamment? Qu'une obstination à te montrer sévère L'a banni de ta vue, et cause ta misère? Qu'en vain, au repentir de ta sévérité, Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité? Pridamant Oracle de nos jours, qui connais toutes choses, En vain de ma douleur je cacherais les causes; Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur, Et vois trop clairement les secrets de mon coeur. Il est vrai, j'ai failli; mais pour mes injustices Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices: Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants, Rends-moi l'unique appui de mes débiles ans. Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles; L'amour pour le trouver me fournira des ailes. Où fait-il sa retraite? en quels lieux dois-je aller? Fût-il au bout du monde, on m'y verra voler. Alcandre Commencez d'espérer; vous saurez par mes charmes Ce que le ciel vengeur refusait à vos larmes. Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur: De son bannissement il tire son bonheur. C est peu de vous le dire: en faveur de Dorante Je vous veux faire voir sa fortune éclatante; Les novices de l'art, avec tous leurs encens, Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants, Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies, Apportent au métier des longueurs infinies, Qui ne sont, après tout, qu'un mystère pipeur, Pour se faire valoir, et pour vous faire peur: Ma baguette à la main, j'en ferai davantage. (Il donne un coup de baguette, et on tire un rideau, derrière lequel sont en parade les plus beaux habits des comédiens.) Jugez de votre fils par un tel équipage: Eh bien! celui d'un prince a-t-il plus de splendeur? Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur? Pridamant D'un amour paternel vous flattez les tendresses; Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses, Et sa condition ne saurait consentir Que d'une telle pompe il s'ose revêtir. Alcandre Sous un meilleur destin sa fortune rangée, Et sa condition avec le temps changée, Personne maintenant n'a de quoi murmurer Qu'en public de la sorte il aime à se parer. Pridamant A cet espoir si doux j'abandonne mon âme: Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme; Serait-il marié? Alcandre Je vais de ses amours Et de tous ses hasards vous faire le discours. Toutefois, si votre âme était assez hardie, Sous une illusion vous pourriez voir sa vie. Et tous ses accidents devant vous exprimés Par des spectres pareils à des corps animés; Il ne leur manquera ni geste ni parole. Pridamant Ne me soupçonnez point d'une crainte frivole; Le portrait de celui que je cherche en tous lieux Pourrait-il par sa vue épouvanter mes yeux? Alcandre Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite, Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrète. Pridamant Pour un si bon ami je n'ai point de secrets. Dorante Il nous faut sans réplique accepter ses arrêts; Je vous attends chez moi. Alcandre Ce soir, si bon lui semble, Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble. Scène III Alcandre, Pridamant Alcandre Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur; Toutes ses actions ne vous font pas honneur, Et je serais marri d'exposer sa misère En spectacle à des yeux autres que ceux d'un père. Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin A peine lui dura du soir jusqu'au matin; Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine Des brevets à chasser la fièvre et la migraine, Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi. Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi. Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire: Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. Ennuyé de la plume, il la quitta soudain, Et fit danser un singe au faubourg Saint-Germain. Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine Enrichit les chanteurs de la Samaritaine. Son style prit après de plus beaux ornements; Il se hasarda même à faire des romans, Des chansons pour Gautier, des pointes pour Guillaume, Depuis, il trafiqua de chapelets de baume, Vendit du mithridate en maître opérateur, Revint dans le palais, et fut solliciteur. Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, Sayavèdre et Gusman ne prirent tant de formes. C'était là pour Dorante un honnête entretien! Pridamant Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien! Alcandre Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte, Dont le peu de longueur épargne votre honte. Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit, Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit; Et là, comme il pensait au choix d'un exercice, Un brave du pays l'a pris à son service. Ce guerrier amoureux en a fait son agent: Cette commission l'a remeublé d'argent; Il sait avec adresse, en portant les paroles, De la vaillante dupe attraper les pistoles: Même de son argent il s'est fait son rival, Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal. Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire, Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire, Et la même action qu'il pratique aujourd'hui. Pridamant Que déjà cet espoir soulage mon ennui! Alcandre Il a caché son nom en battant la campagne, Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne; C'est ainsi que tantôt vous l'entendrez nommer. Voyez tout sans rien dire, et sans vous alarmer. Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience: N'en concevez pourtant aucune défiance: C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir. Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prépare Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare. Acte II Scène première Alcandre, Pridamant Alcandre Quoi qu'il s'offre à nos yeux, n'en ayez point d'effroi; De ma grotte surtout ne sortez qu'après moi; Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paraître Sous deux fantômes vains votre fils et son maître. Pridamant O dieux! je sens mon âme après lui s'envoler. Alcandre Faites-lui du silence et l'écoutez parler. Scène II Matamore, Clindor Clindor Quoi! monsieur, vous rêvez! et cette âme hautaine, Après tant de beaux faits, semble être encore en peine! N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers, Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers? Matamore Il est vrai que je rêve, et ne saurais résoudre Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor. Clindor Eh! de grâce, monsieur, laissez-les vivre encor. Qu'ajouterait leur perte à votre renommée? D'ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre armée? Matamore Mon armée? Ah! poltron! ah! traître! pour leur mort Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, Défait les escadrons, et gagne les batailles. Mon courage invaincu contre les empereurs N'arme que la moitié de ses moindres fureurs; D'un seul commandement que je fais aux trois Parques, Je dépeuple l'Etat des plus heureux monarques; Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats: Je couche d'un revers mille ennemis à bas. D'un souffle je réduis leurs projets en fumée; Et tu m'oses parler cependant d'une armée! Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars; Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards, Veillaque. Toutefois, je songe à ma maîtresse; Ce penser m'adoucit. Va, ma colère cesse, Et ce petit archer qui dompte tous les dieux Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux. Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine; Et, pensant au bel oeil qui tient ma liberté, Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté. Clindor O dieux! en un moment que tout vous est possible! Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible, Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur, Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur. Matamore Je te le dis encor, ne sois plus en alarme: Quand je veux, j'épouvante; et quand je veux, je charme; Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour Les hommes de terreur, et les femmes d'amour. Du temps que ma beauté m'était inséparable, Leurs persécutions me rendaient misérable; Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer; Mille mouraient par jour à force de m'aimer: J'avais des rendez-vous de toutes les princesses; Les reines à l'envi mendiaient mes caresses; Celle d'Ethiopie, et celle du Japon, Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient que mon nom. De passion pour moi deux sultanes troublèrent; Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent: J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur. Clindor Son mécontentement n'allait qu'à votre honneur. Matamore Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre, Et pouvaient m'empêcher de conquérir la terre. D'ailleurs, j'en devins las; et pour les arrêter, J'envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu'il trouvât un moyen qui fît cesser les flammes Et l'importunité dont m'accablaient les dames: Qu'autrement ma colère irait dedans les cieux Le dégrader soudain de l'empire des dieux, Et donnerait à Mars à gouverner sa foudre. La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre: Ce que je demandais fut prêt en un moment; Et depuis, je suis beau quand je veux seulement. Clindor Que j'aurais, sans cela, de poulets à vous rendre! Matamore De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre, Sinon de... Tu m'entends? Que dit-elle de moi? Clindor Que vous êtes des coeurs et le charme et l'effroi; Et que si quelque effet peut suivre vos promesses, Son sort est plus heureux que celui des déesses. Matamore Ecoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlois, Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois; Et je te veux conter une étrange aventure Qui jeta du désordre en toute la nature, Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver. Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever, Et ce visible dieu, que tant de monde adore, Pour marcher devant lui ne trouvait point d'Aurore: On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon, Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon; Et faute de trouver cette belle fourrière, Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière. Clindor Où pouvait être alors la reine des clartés? Matamore Au milieu de ma chambre à m'offrir ses beautés: Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes; Mon coeur fut insensible à ses plus puissants charmes; Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour Fut un ordre précis d'aller rendre le jour. Clindor Cet étrange accident me revient en mémoire, J'étais lors en Mexique, où j'en appris l'histoire Et j'entendis conter que la Perse en courroux De l'affront de son dieu murmurait contre vous. Matamore J'en ouïs quelque chose, et je l'eusse punie; Mais j'étais engagé dans la Transylvanie, Où ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser, A force de présents me surent apaiser. Clindor Que la clémence est belle en un si grand courage! Matamore Contemple, mon ami, contemple ce visage; Tu vois un abrégé de toutes les vertus. D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus, Dont la race est périe, et la terre déserte, Pas un qu'à son orgueil n'a jamais dû sa perte: Tous ceux qui font hommage à mes perfections Conservent leurs Etats par leurs submissions. En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, Je ne leur rase point de château ni de ville; Je les souffre régner; mais, chez les Africains, Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains, J'ai détruit les pays pour punir leurs monarques; Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques; Ces grands sables qu'à peine on passe sans horreur Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur. Clindor Revenons à l'amour: voici votre maîtresse. Matamore Ce diable de rival l'accompagne sans cesse. Clindor Où vous retirez-vous? Matamore Ce fat n'est pas vaillant, Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, Il serait assez vain pour me faire querelle. Clindor Ce serait bien courir lui-même à son malheur. Matamore Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point de valeur. Clindor Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible. Matamore Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible: Je ne saurais me faire effroyable à demi; Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin l'heure qui les sépare. Clindor Comme votre valeur, votre prudence est rare. Scène III Adraste, Isabelle Adraste Hélas! s'il est ainsi, quel malheur est le mien! Je soupire, j'endure, et je n'avance rien; Et malgré les transports de mon amour extrême, Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime. Isabelle Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blâmez. Je me connais aimable, et crois que vous m'aimez; Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence; Et quand bien de leur part j'aurais moins d'assurance, Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi de crédit, Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme, Faites-moi la faveur de croire sur ce point Que, bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point. Adraste Cruelle, est-ce là donc ce que vos injustices Ont réservé de prix à de si longs services? Et mon fidèle amour est-il si criminel Qu'il doive être puni d'un mépris éternel? Isabelle Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses: Des épines pour moi, vous les nommez des roses; Ce que vous appelez service, affection, Je l'appelle supplice et persécution. Chacun dans sa croyance également s'obstine. Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine; Et ce que vous jugez digne du plus haut prix Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris. Adraste N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes! Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer, Ne me donna de coeur que pour vous adorer. Mon âme vint au jour pleine de votre idée; Avant que de vous voir vous l'avez possédée; Et quand je me rendis à des regards si doux, Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre. Isabelle Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre. Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous hair; Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. Vous avez, après tout, bonne part à sa haine, Ou d'un crime secret il vous livre à la peine; Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal Au supplice d'aimer qui vous traite si mal. Adraste La grandeur de mes maux vous étant si connue, Me refuserez-vous la pitié qui m'est due? Isabelle Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus Que je vois ces tourments tout à fait superflus, Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance Que l'incommode honneur d'une triste constance. Adraste Un père l'autorise, et mon feu maltraité Enfin aura recours à son autorité. Isabelle Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte, Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte. Adraste J'espère voir pourtant, avant la fin du jour, Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour. Isabelle Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe, Un amant accablé de nouvelle disgrâce. Adraste Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais? Isabelle Allez trouver mon père, et me laissez en paix. Adraste Votre âme, au repentir de sa froideur passée, Ne la veut point quitter sans être un peu forcée; J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments Que c'est pour obéir à vos commandements. Isabelle Allez continuer une vaine poursuite. Scène IV Matamore, Isabelle, Clindor Matamore Eh bien! dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite? M'a-t-il bien su quitter la place au même instant! Isabelle Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant, Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles. Matamore Vous le pouvez bien croire; et pour le témoigner, Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner; Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire: J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire. Isabelle Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur; Je ne veux point régner que dessus votre coeur: Toute l'ambition que me donne ma flamme, C'est d'avoir pour sujets les désirs de votre âme. Matamore Ils vous sont tout acquis, et pour vous faire voir Que nous avons sur eux un absolu pouvoir, Je n'écouterai plus cette humeur de conquête; Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête, J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets, Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets. Isabelle L'éclat de tels suivants attirerait l'envie Sur le rare bonheur où je coule ma vie; Le commerce discret de nos affections N'a besoin que de lui pour ces commissions. Matamore Vous avez, Dieu me sauve! un esprit à ma mode; Vous trouvez comme moi la grandeur incommode. Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis; Je les rends aussitôt que je les ai conquis, Et me suis vu charmer quantité de princesses, Sans que jamais mon coeur les voulût pour maîtresses. Isabelle Certes, en ce point seul je manque un peu de foi. Que vous ayez quitté des princesses pour moi! Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose! Matamore Je crois que la Montagne en saura quelque chose. Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi, Je donnai dans la vue aux deux filles du roi, Que te dit-on en cour de cette jalousie Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie? Clindor Par vos mépris enfin l'une et l'autre mourut. J'étais lors en Egypte, où le bruit en courut; Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. Vous veniez d'assommer dix géants en un jour; Vous aviez désolé les pays d'alentour, Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes, Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes, Et défait, vers Damas, cent mille combattants. Matamore Que tu remarques bien et les lieux et les temps! Je l'avais oublié. Isabelle Des faits si pleins de gloire Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire? Matamore Trop pleine de lauriers remportés sur les rois, Je ne la charge point de ces menus exploits. Scène V Matamore, Isabelle, Clindor, Page Page Monsieur. Matamore Que veux-tu, page? Page Un courrier vous demande. Matamore D'où vient-il? Page De la part de la reine d'Islande. Matamore Ciel, qui sais comme quoi j'en suis persécuté, Un peu plus de repos avec moins de beauté; Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse. Clindor Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse. Isabelle Je n'en puis plus douter. Clindor Il vous le disait bien. Matamore Elle m'a beau prier, non, je n'en ferai rien. Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre, Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant Une heure d'entretien de ce cher confident, Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire, Vous fera voir sur qui vous avez la victoire. Isabelle Tardez encore moins: et par ce prompt retour, Je jugerai quel est envers moi votre amour. Scène VI Clindor, Isabelle Clindor Jugez plutôt par là l'humeur du personnage: Ce page n'est chez lui que pour ce badinage, Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur. Isabelle Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble; Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble. Clindor Ce discours favorable enhardira mes feux A bien user du temps si propice à mes voeux. Isabelle Que m'allez-vous conter? Clindor Que j'adore Isabelle, Que je n'ai plus de coeur ni d'âme que pour elle; Que ma vie... Isabelle Epargnez ces propos superflus; Je les sais, je les crois: que voulez-vous de plus? Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème; Je dédaigne un rival: en un mot, je vous aime. C'est aux commencements des faibles passions A s'amuser encore aux protestations: Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres; Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres. Clindor Dieux! qui l'eût jamais cru que mon sort rigoureux Se rendît si facile à mon coeur amoureux! Banni de mon pays par la rigueur d'un père, Sans support, sans amis, accablé de misère, Et réduit à flatter le caprice arrogant Et les vaines humeurs d'un maître extravagant, Ce pitoyable état de ma triste fortune N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune; Et d'un rival puissant les biens et la grandeur Obtiennent moins sur vous que sur sincère ardeur. Isabelle C'est comme il faut choisir. Un amour véritable S'attache seulement à ce qu'il voit aimable. Qui regarde les biens ou la condition N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition, Et souille lâchement par ce mélange infâme Les plus nobles désirs qu'enfante une belle âme. Je sais bien que mon père a d'autres sentiments, Et mettra de l'obstacle à nos contentements: Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance Pour écouter encor les lois de la naissance. Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi. Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi. Clindor Confus de voir donner à mon peu de mérite... Isabelle Voici mon importun, souffrez que je l'évite. Scène VII Adraste, Clindor Adraste Que vous êtes heureux! et quel malheur me suit! Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit. Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie, Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie. Clindor Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu, Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu. Adraste Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne, Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne. Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner? Clindor Des choses qu'aisément vous pouvez deviner. Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises, Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises. Adraste Voulez-vous m'obliger? Votre maître, ni vous, N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux; Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies, Divertissez ailleurs le cours de ses folies. Clindor Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments Ne parlent que de morts et de saccagements, Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme? Adraste Pour être son valet, je vous trouve honnête homme; Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain. Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle, Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle: Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité Laisse dans vos projets trop de témérité. Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse, Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux, Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous. Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père, Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire; Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci, Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici; Car si je vous vois plus regarder cette porte, Je sais comme traiter les gens de votre sorte. Clindor Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu? Adraste Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu. Allez; c'est assez dit. Clindor Pour un léger ombrage, C'est trop indignement traiter un bon courage. Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur, Il m'a fait le coeur ferme et sensible à l'honneur; Et je pourrais bien rendre un jour ce qu'on me prête. Adraste Quoi! vous me menacez! Clindor Non, non, je fais retraite. D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit; Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit. Scène VIII Adraste, Lyse Adraste Ce bélître insolent me fait encor bravade. Lyse A ce compte, monsieur, votre esprit est malade? Adraste Malade, mon esprit! Lyse Oui, puisqu'il est jaloux Du malheureux agent de ce prince des fous. Adraste Je sais ce que je suis, et ce qu'est Isabelle, Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle. Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui. Lyse C'est dénier ensemble et confesser la dette. Adraste Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète, Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos, Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos. En effet, qu'en est-il? Lyse Si j'ose vous le dire, Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire. Adraste Lyse, que me dis-tu? Lyse Qu'il possède son coeur, Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur, Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée. Adraste Trop ingrate beauté, déloyale, insensée, Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud? Lyse Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut Et je vous en veux faire entière confidence: Il se dit gentilhomme, et riche. Adraste Ah! l'impudence! Lyse D'un père rigoureux fuyant l'autorité, Il a couru longtemps d'un et d'autre côté; Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice, De notre Fier-à-bras il s'est mis au service, Et sous ombre d'agir pour ses folles amours, Il a su pratiquer de si rusés détours, Et charmer tellement cette pauvre abusée, Que vous en avez vu votre ardeur méprisée: Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir Remettra son esprit aux termes du devoir. Adraste Je viens tout maintenant d'en tirer assurance De recevoir les fruits de ma persévérance, Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet. Mais écoute, il me faut obliger tout à fait. Lyse Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre. Adraste Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre? Lyse Il n'est rien plus aisé; peut-être dès ce soir. Adraste Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir. Cependant prends ceci seulement par avance. Lyse Que le galant alors soit frotté d'importance! Adraste Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter, Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter. Scène IX Lyse L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée; Mais il sera puni de m'avoir dédaignée. Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu, Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu, Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses: Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses; Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet? Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid. Il se dit riche et noble, et cela me fait rire; Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire? Qu'il le soit; nous verrons ce soir, si je le tiens, Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens. Scène X Alcandre, Pridamant Alcandre Le coeur vous bat un peu. Pridamant Je crains cette menace. Alcandre Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce. Pridamant Elle en est méprisée, et cherche à se venger. Alcandre Ne craignez point: l'amour la fera bien changer. Acte III Scène première Géronte, Isabelle Géronte Apaisez vos soupirs et tarissez vos larmes; Contre ma volonté ce sont de faibles armes: Mon coeur, quoique sensible à toutes vos douleurs, Ecoute la raison, et néglige vos pleurs. Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même. Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux, Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous. Quoi! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse? En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse? Il vous fait trop d'honneur. Isabelle Je sais qu'il est parfait, Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait; Mais si votre bonté me permet en ma cause, Pour me justifier, de dire quelque chose, Par un secret instinct que je ne puis nommer, J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer. Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire Soulève tout le coeur contre ce qu'on désire, Et ne nous laisse pas en état d'obéir Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr. Il attache ici-bas avec des sympathies Les âmes que son ordre a là-haut assorties: On n'en saurait unir sans ses avis secrets; Et cette chaîne manque où manquent ses décrets. Aller contre les lois de cette providence, C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence, L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux. Géronte Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie? Quel maître vous apprend cette philosophie? Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir. Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine, Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine? Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers? Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers? Ce fanfaron doit-il relever ma famille? Isabelle Eh! de grâce, monsieur, traitez mieux votre fille! Géronte Quel sujet donc vous porte à me désobéir? Isabelle Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir. Ce que vous appelez un heureux hyménée N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée. Géronte Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous Qui se voudraient bien voir dans un enfer si doux! Après tout, je le veux; cédez à ma puissance. Isabelle Faites un autre essai de mon obéissance. Géronte Ne me répliquez plus quand j'ai dit: "Je le veux." Rentrez; c'est désormais trop contesté nous deux. Scène II Géronte Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies! Les règles du devoir lui sont des tyrannies; Et les droits les plus saints deviennent impuissants Contre cette fierté qui l'attache à son sens. Telle est l'humeur du sexe; il aime à contredire, Rejette obstinément le joug de notre empire, Ne suit que son caprice en ses affections, Et n'est jamais d'accord de nos élections. N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle, Que ma prudence cède à ton esprit rebelle. Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser? Par force ou par adresse il me le faut chasser. Scène III Géronte, Matamore, Clindor Matamore, à Clindor. Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune? Le grand vizir encor de nouveau m'importune; Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours; Narsingue et Calicut m'en pressent tous les jours: Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre. Clindor Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre. Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups, Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux. Matamore Tu dis bien; c'est assez de telles courtoisies; Je ne veux qu'en amour donner des jalousies. Ah! monsieur, excusez, si, faute de vous voir, Bien que si près de vous, je manquais au devoir. Mais quelle émotion paraît sur ce visage? Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage? Géronte Monsieur, grâces aux dieux, je n'ai point d'ennemis. Matamore Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis. Géronte C'est une grâce encor que j'avais ignorée. Matamore Depuis que ma faveur pour vous s'est déclarée, Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler. Géronte C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler: Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre, Demeurer si paisible en un temps plein de guerre; Et c'est pour acquérir un nom bien relevé, D'être dans une ville à battre le pavé. Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée, Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée. Matamore Ah! ventre! il est tout vrai que vous avez raison; Mais le moyen d'aller, si je suis en prison? Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes Ont captivé mon coeur et suspendu mes armes. Géronte Si rien que son sujet ne vous tient arrêté, Faites votre équipage en toute liberté; Elle n'est pas pour vous; n'en soyez point en peine. Matamore Ventre! que dites-vous? je la veux faire reine. Géronte Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois Du crotesque récit de vos rares exploits. La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle: En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle. Si pour l'entretenir vous venez plus ici... Matamore Il a perdu le sens de me parler ainsi. Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable Met le Grand Turc en fuite, et fait trembler le diable; Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment? Géronte J'ai chez moi des valets à mon commandement, Qui, n'ayant pas l'esprit de faire des bravades, Répondraient de la main à vos rodomontades. Matamore, à Clindor. Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux. Géronte Adieu. Modérez-vous, il vous en prendra mieux. Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent, J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent. Scène IV Matamore, Clindor Matamore Respect de ma maîtresse, incommode vertu, Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu? Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père, Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère! Ah! visible démon, vieux spectre décharné, Vrai suppôt de Satan, médaille de damné, Tu m'oses donc bannir, et même avec menaces, Moi, de qui tous les rois briguent les bonnes grâces! Clindor Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui, Causer de vos amours et vous moquer de lui. Matamore Cadédiou! ses valets feraient quelque insolence. Clindor Ce fer a trop de quoi dompter leur violence. Matamore Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison Auraient en un moment embrasé la maison, Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières, Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, Pannes, soles, appuis, jambages, traveteaux, Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre, Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre, Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, Offices, cabinets, terrasses, escaliers. Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse; Ces feux étoufferaient son ardeur amoureuse. Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant; Tu puniras à moins un valet insolent. Clindor C'est m'exposer... Matamore Adieu: je vois ouvrir la porte, Et crains que sans respect cette canaille sorte. Scène V Clindor, Lyse Clindor, seul. Le souverain poltron, à qui pour faire peur Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur! Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille, Et tremble à tous moments de crainte qu'on l'étrille. Lyse, que ton abord doit être dangereux! Il donne l'épouvante à ce coeur généreux, Cet unique vaillant, la fleur des capitaines, Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines! Lyse Mon visage est ainsi malheureux en attraits; D'autres charment de loin, le mien fait peur de près. Clindor S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages. Il n'est pas quantité de semblables visages. Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet; Je ne connus jamais un si gentil objet: L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse, L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse, Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats: Qui serait le brutal qui ne t'aimerait pas? Lyse De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle? Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle. Clindor Vous partagez vous deux mes inclinations: J'adore sa fortune et tes perfections. Lyse Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une, Et mes perfections cèdent à sa fortune. Clindor Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi, Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi? L'amour et l'hyménée ont diverse méthode; L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode. Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien; Un rien s'ajuste mal avec un autre rien; Et malgré les douceurs que l'amour y déploie, Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie. Ainsi j'aspire ailleurs pour vaincre mon malheur; Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur, Sans qu'un soupir échappe à ce coeur qui murmure De ce qu'à mes désirs ma raison fait d'injure: A tes moindres coups d'oeil je me laisse charmer. Ah! que je t'aimerais, s'il ne fallait qu'aimer! Et que tu me plairais, s'il ne fallait que plaire! Lyse Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire, Ou remettre du moins en quelque autre saison A montrer tant d'amour avec tant de raison! Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage, Qui, par compassion, n'ose me rendre hommage, Et porte ses désirs à des partis meilleurs, De peur de m'accabler sous nos communs malheurs! Je n'oublierai jamais de si rares mérites. Allez continuer cependant vos visites. Clindor Que j'aurais avec toi l'esprit bien plus content! Lyse Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend. Clindor Tu me chasses ainsi! Lyse Non, mais je vous envoie Aux lieux où vous aurez une plus longue joie. Clindor Que même tes dédains me semblent gracieux! Lyse Ah! que vous prodiguez un temps si précieux! Allez. Clindor Souviens-toi donc que si j'en aime une autre... Lyse C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre. Je vous l'ai déjà dit, je ne l'oublierai pas. Clindor Adieu. Ta raillerie a pour moi tant d'appas, Que mon coeur à tes yeux de plus en plus s'engage, Et je t'aimerais trop à tarder davantage. Scène VI Lyse L'ingrat! il trouve enfin mon visage charmant, Et pour se divertir il contrefait l'amant! Qui néglige mes feux m'aime par raillerie, Me prend pour le jouet de sa galanterie, Et par un libre aveu de me voler sa foi, Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi. Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme; Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme; Donne à tes intérêts à ménager tes voeux; Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux. Isabelle vaut mieux qu'un amour politique, Et je vaux mieux qu'un coeur où cet amour s'applique. J'ai raillé comme toi, mais c'était seulement Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment. Qu'eût produit son éclat que de la défiance? Qui cache sa colère assure sa vengeance; Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux Ce piège où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux. Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? Pour chercher sa fortune est-on si punissable? Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant: Au siècle où nous vivons, qui n'en ferait autant? Oublions des mépris où par force il s'excite, Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite. S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner, Et si je l'aime encor, je le dois épargner. Dieux! à quoi me réduit ma folle inquiétude, De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude? Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous, De laisser affaiblir un si juste courroux? Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée! Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée! Silence, amour, silence! Il est temps de punir. J'en ai donné ma foi, laisse-moi la tenir; Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine, Fais céder tes douceurs à celles de la haine. Il est temps qu'en mon coeur elle règne à son tour, Et l'amour outragé ne doit plus être amour. Scène VII Matamore Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne. Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne. Je les entends, fuyons. Le vent faisait ce bruit. Marchons sous la faveur des ombres de la nuit. Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine. Ces diables de valets me mettent bien en peine. De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort. C'est trop me hasarder; s'ils sortent, je suis mort; Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille, Et profaner mon bras contre cette canaille. Que le courage expose à d'étranges dangers! Toutefois, en tous cas, je suis des plus légers; S'il ne faut que courir, leur attente est dupée: J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée. Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir: J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir. Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire!... C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire! Tout mon corps se déglace: écoutons leurs discours, Et voyons son adresse à traiter mes amours. Scène VIII Clindor, Isabelle, Matamore Isabelle (Matamore écoute caché.) Tout se prépare mal du côté de mon père; Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère: Il ne souffrira plus votre maître ni vous; Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux; C'est par cette raison que je vous fais descendre; Dedans mon cabinet ils pourraient nous surprendre; Ici nous parlerons en plus de sûreté: Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté; Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte. Clindor C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte. Isabelle Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien Sans qui tous autres biens à mes yeux ne sont rien, Un bien qui vaut pour moi la terre tout entière, Et pour qui seul enfin j'aime à voir la lumière. Un rival par mon père attaque en vain ma foi; Votre amour seul a droit de triompher de moi: Des discours de tous deux je suis persécutée; Mais pour vous je me plais à me voir maltraitée; Et des plus grands malheurs je bénirais les coups, Si ma fidélité les endurait pour vous. Clindor Vous me rendez confus, et mon âme ravie Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie; Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux, Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux. Mais si mon astre un jour, changeant son influence, Me donne un accès libre aux lieux de ma naissance, Vous verrez que ce choix n'est pas fort inégal, Et que, tout balancé, je vaux bien mon rival. Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre Qu'un père et ce rival ne veuillent vous contraindre. Isabelle N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas. Je ne vous dirai point où je suis résolue: Il suffit que sur moi je me rends absolue. Ainsi tous les projets sont des projets en l'air. Ainsi... Matamore Je n'en puis plus: il est temps de parler. Isabelle Dieux! on nous écoutait. Clindor C'est notre capitaine: Je vais bien l'apaiser; n'en soyez pas en peine. Scène IX Matamore, Clindor Matamore Ah! traître! Clindor Parlez bas, ces valets... Matamore Eh bien! quoi? Clindor Ils fondront tout à l'heure et sur vous et sur moi. Matamore le tire à un coin du théâtre. Viens çà. Tu sais ton crime, et qu'à l'objet que j'aime, Loin de parler pour moi, tu parlais pour toi-même? Clindor Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts. Matamore Je te donne le choix de trois ou quatre morts: Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre, Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre, Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers, Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs, Que tu sois dévoré des feux élémentaires. Choisis donc promptement, et pense à tes affaires. Clindor Vous-même choisissez. Matamore Quel choix proposes-tu? Clindor De fuir en diligence, ou d'être bien battu. Matamore Me menacer encore! Ah! ventre! quelle audace! Au lieu d'être à genoux, et d'implorer ma grâce...! Il a donné le mot, ces valets vont sortir... Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir. Clindor Sans vous chercher si loin un si grand cimetière, Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière. Matamore Ils sont d'intelligence. Ah! tête! Clindor Point de bruit: J'ai déjà massacré dix hommes cette nuit; Et si vous me fâchez, vous en croîtrez le nombre. Matamore Cadédiou! ce coquin a marché dans mon ombre; Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas: S'il avait du respect, j'en voudrais faire cas. Ecoute: je suis bon, et ce serait dommage De priver l'univers d'un homme de courage. Demande-moi pardon, et cesse par tes feux De profaner l'objet digne seul de mes voeux; Tu connais ma valeur, éprouve ma clémence. Clindor Plutôt, si votre amour a tant de véhémence, Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté. Matamore Parbleu, tu me ravis de générosité. Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices, Je te la veux donner pour prix de tes services; Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat! Clindor A ce rare présent, d'aise le coeur me bat. Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime, Puisse tout l'univers bruire de votre estime! Scène X Isabelle, Matamore, Clindor Isabelle Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Qu'à la fin, sans combat, je vous vois bons amis. Matamore Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme Vous devait faire un jour de vous prendre pour femme; Pour quelque occasion j'ai changé de dessein: Mais je vous veux donner un homme de ma main; Faites-en de l'état; il est vaillant lui-même; Il commandait sous moi. Isabelle Pour vous plaire, je l'aime. Clindor Mais il faut du silence à notre affection. Matamore Je vous promets silence, et ma protection. Avouez-vous de moi par tous les coins du monde. Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde; Allez, vivez contents sous une même loi. Isabelle Pour vous mieux obéir je lui donne ma foi. Clindor Commandez que sa foi de quelque effet suivie... Scène XI Géronte, Adraste, Matamore, Clindor, Isabelle, Lyse, troupe de domestiques Adraste Cet insolent discours te coûtera la vie, Suborneur. Matamore Ils ont pris mon courage en défaut. Cette porte est ouverte, allons gagner le haut. (Il entre chez Isabelle après qu'elle et Lyse y sont entrées.) Clindor Traître! qui te fais fort d'une troupe brigande, Je te choisirai bien au milieu de la bande. Géronte Dieux! Adraste est blessé, courez au médecin. Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin. Clindor Ah! ciel! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle; Je tombe au précipice où mon destin m'appelle. Géronte C'en est fait, emportez ce corps à la maison; Et vous, conduisez tôt ce traître à la prison. Scène XII Alcandre, Pridamant Pridamant Hélas! mon fils est mort. Alcandre Que vous avez d'alarmes! Pridamant Ne lui refusez point le secours de vos charmes. Alcandre Un peu de patience, et sans un tel secours, Vous le verrez bientôt heureux en ses amours. Acte IV Scène première Isabelle Enfin le terme approche; un jugement inique Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique, A son propre assassin immoler mon amant, Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. Par un décret injuste autant comme sévère, Demain doit triompher la haine de mon père, La faveur du pays, la qualité du mort, Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance, Contre le faible appui que donne l'innocence, Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait! Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime, T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime. Mais en vain après toi l'on me laisse le jour; Je veux perdre la vie en perdant mon amour: Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose; Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause, Et le même moment verra par deux trépas Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue: Et si ma perte alors fait naître tes douleurs, Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes D'un si doux entretien augmentera les charmes; Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres, Présenter à tes yeux mille images funèbres, Jeter dans ton esprit un éternel effroi, Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, Accabler de malheurs ta languissante vie, Et te réduire au point de me porter envie. Enfin... Scène II Isabelle, Lyse Lyse Quoi! chacun dort, et vous êtes ici? Je vous jure, Monsieur en est en grand souci. Isabelle Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte. Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte. Ici je vis Clindor pour la dernière fois; Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix, Et remet plus avant en mon âme éperdue L'aimable souvenir d'une si chère vue. Lyse Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis! Isabelle Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis? Lyse De deux amants parfaits dont vous étiez servie, L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie: Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux, Il en faut trouver un qui les vaille tous deux. Isabelle De quel front oses-tu me tenir ces paroles? Lyse Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles? Pensez-vous, pour pleurer et tenir vos appas, Rappeler votre amant des portes du trépas? Songez plutôt à faire une illustre conquête; Je sais pour vos liens une âme toute prête, Un homme incomparable. Isabelle Ote-toi de mes yeux. Lyse Le meilleur jugement ne choisirait pas mieux. Isabelle Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie? Lyse Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie? Isabelle D'où te vient cette joie ainsi hors de saison? Lyse Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison. Isabelle Ah! ne me conte rien. Lyse Mais l'affaire vous touche. Isabelle Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche. Lyse Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs, Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs; Elle a sauvé Clindor. Isabelle Sauvé Clindor? Lyse Lui-même: Jugez après cela comme quoi je vous aime. Isabelle Eh! de grâce, où faut-il que je l'aille trouver? Lyse Je n'ai que commencé, c'est à vous d'achever. Isabelle Ah! Lyse! Lyse Tout de bon, seriez-vous pour le suivre? Isabelle Si je suivrais celui sans qui je ne puis vivre? Lyse, si ton esprit ne le tire des fers, Je l'accompagnerai jusque dans les enfers. Va, ne demande plus si je suivrais sa fuite. Lyse Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite, Ecoutez où j'en suis, et secondez mes coups; Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous. La prison est tout proche. Isabelle Eh bien? Lyse Ce voisinage Au frère du concierge a fait voir mon visage; Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer, Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer. Isabelle Je n'en avais rien su! Lyse J'en avais tant de honte Que je mourais de peur qu'on vous en fît le conte; Mais depuis quatre jours votre amant arrêté A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté. Des yeux et du discours flattant son espérance, D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence. Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé, On fait tout pour l'objet dont on est enflammé. Par là j'ai sur son âme assuré mon empire, Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire. Quand il n'a plus douté de mon affection, J'ai fondé mes refus sur sa condition; Et lui, pour m'obliger, jurait de s'y déplaire, Mais que malaisément il s'en pouvait défaire; Que les clefs des prisons qu'il gardait aujourd'hui Etaient le plus grand bien de son frère et de lui. Moi de dire soudain que sa bonne fortune Ne lui pouvait offrir d'heure plus opportune; Que, pour se faire riche, et pour me posséder, Il n'avait seulement qu'à s'en accommoder; Qu'il tenait dans les fers un seigneur de Bretagne Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne; Qu'il fallait le sauver, et le suivre chez lui; Qu'il nous ferait du bien, et serait notre appui. Il demeure étonné; je le presse, il s'excuse; Il me parle d'amour, et moi je le refuse; Je le quitte en colère; il me suit tout confus, Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus. Isabelle Mais enfin? Lyse J'y retourne, et le trouve fort triste; Je le juge ébranlé; je l'attaque, il résiste. Ce matin: "En un mot, le péril est pressant", Ai-je dit; "tu peux tout, et ton frère est absent." "Mais il faut de l'argent pour un si long voyage", M'a-t-il dit; "il en faut pour faire l'équipage; Ce cavalier en manque." Isabelle Ah! Lyse! tu devais Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avais, Perles, bagues, habits. Lyse J'ai bien fait davantage: J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage. Que vous l'aimez de même, et fuirez avec nous. Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux, Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie Touchant votre Clindor brouillait sa fantaisie, Et que tous ces détours provenaient seulement D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant. Il est parti soudain après votre amour sue, A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue, Et vous mande par moi qu'environ à minuit Vous soyez toute prête à déloger sans bruit. Isabelle Que tu me rends heureuse! Lyse Ajoutez-y, de grâce, Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace, C'est me sacrifier à vos contentements. Isabelle Aussi... Lyse Je ne veux point de vos remerciements. Allez ployer bagage; et pour grossir la somme, Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme. Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché; J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché; Je vous les livre. Isabelle Allons y travailler ensemble. Lyse Passez-vous de mon aide. Isabelle Eh quoi! le coeur te tremble? Lyse Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller; Nous ne nous garderions jamais de babiller. Isabelle Folle, tu ris toujours. Lyse De peur d'une surprise, Je dois attendre ici le chef de l'entreprise; S'il tardait à la rue, il serait reconnu: Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu. C'est là sans raillerie... Isabelle Adieu donc. Je te laisse, Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse. Lyse C'est du moins. Isabelle Fais bon guet. Lyse Vous, faites bon butin. Scène III Lyse Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin; Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre, Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre. On me vengeait de toi par-delà mes désirs; Je n'avais de dessein que contre tes plaisirs. Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie; Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie; Et mon amour éteint, te voyant en danger, Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger. J'espère aussi, Clindor, que pour reconnaissance, De ton ingrat amour étouffant la licence... Scène IV Matamore, Isabelle, Lyse Isabelle Quoi! chez nous, et de nuit! Matamore L'autre jour... Isabelle Qu'est ceci: L'autre jour? est-il temps que je vous trouve ici? Lyse C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre? Isabelle En montant l'escalier je l'en ai vu descendre. Matamore L'autre jour, au défaut de mon affection, J'assurai vos appas de ma protection. Isabelle Après? Matamore On vint ici faire une brouillerie; Vous rentrâtes voyant cette forfanterie; Et, pour vous protéger, je vous suivis soudain. Isabelle Votre valeur prit lors un généreux dessein. Depuis? Matamore Pour conserver une dame si belle, Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle. Isabelle Sans sortir? Matamore Sans sortir. Lyse C'est-à-dire, en deux mots, Que la peur l'enfermait dans la chambre aux fagots. Matamore La peur? Lyse Oui, vous tremblez; la vôtre est sans égale. Matamore Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale; Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi; Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi. Lyse Votre caprice est rare à choisir des montures. Matamore C'est pour aller plus vite aux grandes aventures. Isabelle Vous en exploitez bien; mais changeons de discours: Vous avez demeuré là-dedans quatre jours? Matamore Quatre jours. Isabelle Et vécu? Matamore De nectar, d'ambrosie. Lyse Je crois que cette viande aisément rassasie? Matamore Aucunement. Isabelle Enfin vous étiez descendu... Matamore Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu, Pour rompre sa prison, en fracasser les portes, Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes. Lyse Avouez franchement que, pressé de la faim, Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain. Matamore L'un et l'autre, parbieu. Cette ambrosie est fade, J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade. C'est un mets délicat, et de peu de soutien; A moins que d'être un dieu l'on n'en vivrait pas bien; Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre, Il allonge les dents, et rétrécit le ventre. Lyse Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisait pas? Matamore Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas, Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine, Mêler la viande humaine avecque la divine. Isabelle Vous aviez, après tout, dessein de nous voler. Matamore Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller? Si je laisse une fois échapper ma colère... Isabelle Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père. Matamore Un sot les attendrait. Scène V Isabelle, Lyse Lyse Vous ne le tenez pas. Isabelle Il nous avait bien dit que la peur a bon pas. Lyse Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose. Isabelle Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause. Lyse Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller. Isabelle Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler. Moi qui, seule et de nuit, craignais son insolence, Et beaucoup plus encor de troubler le silence, J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci, Que le meilleur était de l'amener ici. Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante, Puisque j'ose affronter cette humeur violente. Lyse J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer: C'est bien du temps perdu. Isabelle Je vais le réparer. Lyse Voici le conducteur de notre intelligence. Sachez auparavant toute sa diligence. Scène VI Isabelle, Lyse, Le Geôlier Isabelle Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort? Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort? Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde. Le Geôlier Bannissez vos frayeurs, tout va le mieux du monde; Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tout prêts, Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts. Isabelle Je te dois regarder comme un dieu tutélaire, Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire. Le Geôlier Voici le prix unique où tout mon coeur prétend. Isabelle Lyse, il faut te résoudre à le rendre content. Lyse Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile: Comment ouvrirons-nous les portes de la ville? Le Geôlier On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs; Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours: Nous pourrons aisément sortir par ses ruines. Isabelle Ah! que je me trouvais sur d'étranges épines! Le Geôlier Mais il faut se hâter. Isabelle Nous partirons soudain. Viens nous aider là-haut à faire notre main. Scène VII Clindor, en prison. Aimables souvenirs de mes chères délices, Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices, Que, malgré les horreurs de ce mortel effroi, Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi! Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles; Et lorsque du trépas les plus noires couleurs Viendront à mon esprit figurer mes malheurs, Figurez aussitôt à mon âme interdite Combien je fus heureux par-delà mon mérite. Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, Redites-moi l'excès de ma témérité; Que d'un si haut dessein ma fortune incapable Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable; Que je fus criminel quand je devins amant, Et que ma mort en est le juste châtiment. Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie! Isabelle, je meurs pour vous avoir servie; Et de quelque tranchant que je souffre les coups, Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous. Hélas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice A me dissimuler la honte d'un supplice! En est-il de plus grand que de quitter ces yeux Dont le fatal amour me rend si glorieux? L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine; Il succomba vivant, et mort il m'assassine; Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras, Mille assassins nouveaux naissent de son trépas; Et je vois de son sang, fécond en perfidies, S'élever contre moi des âmes plus hardies, De qui les passions, s'armant d'autorité, Font un meurtre public avec impunité. Demain de mon courage on doit faire un grand crime, Donner au déloyal ma tête pour victime; Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt, Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. Ainsi de tous côtés ma perte était certaine. J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. D'un péril évité je tombe en un nouveau, Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. Je frémis à penser à ma triste aventure; Dans le sein du repos je suis à la torture; Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil, Je vois de mon trépas le honteux appareil; J'en ai devant les yeux les funestes ministres; On me lit du sénat les mandements sinistres; Je sors les fers aux pieds; j'entends déjà le bruit De l'amas insolent d'un peuple qui me suit; Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare: Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare: Je ne découvre rien qui m'ose secourir, Et la peur de la mort me fait déjà mourir. Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme, Dissipes ces terreurs et rassures mon âme; Et sitôt que je pense à tes divins attraits, Je vois évanouir ces infâmes portraits. Quelques rudes assauts que le malheur me livre, Garde mon souvenir, et je croirai revivre. Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison? Ami, que viens-tu faire ici hors de saison? Scène VIII Clindor, le Geôlier Le Geôlier, cependant qu'Isabelle et Lyse paraissent à quartier. Les juges assemblés pour punir votre audace, Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce. Clindor M'ont fait grâce, bons dieux! Le Geôlier Oui, vous mourrez de nuit. Clindor De leur compassion est-ce là tout le fruit? Le Geôlier Que de cette faveur, vous tenez peu de conte! D'un supplice public c'est vous sauver la honte. Clindor Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort, Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort? Le Geôlier Il la faut recevoir avec meilleur visage. Clindor Fais ton office, ami, sans causer davantage. Le Geôlier Une troupe d'archers là-dehors vous attend; Peut-être en les voyant serez-vous plus content. Scène IX Clindor, Isabelle, Lyse, le Geôlier Isabelle dit ces mots à Lyse, cependant que le geôlier ouvre la prison à Clindor. Lyse, nous l'allons voir. Lyse Que vous êtes ravie! Isabelle Ne le serais-je point de recevoir la vie? Son destin et le mien prennent un même cours, Et je mourrais du coup qui trancherait ses jours. Le Geôlier Monsieur, connaissez-vous beaucoup d'archers semblables? Clindor Ah! madame, est-ce vous? Surprises adorables! Trompeur trop obligeant! tu disais bien vraiment Que je mourrais de nuit, mais de contentement. Isabelle Clindor! Le Geôlier Ne perdons point de temps à ces caresses. Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses. Clindor Quoi! Lyse est donc la sienne? Isabelle Ecoutez le discours De votre liberté qu'ont produit leurs amours. Le Geôlier En lieu de sûreté le babil est de mise, Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise. Isabelle Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux: Autrement, nous rentrons. Clindor Que cela ne vous tienne, Je vous donne ma foi. Le Geôlier Lyse, reçois la mienne. Isabelle Sur un gage si beau j'ose tout hasarder. Le Geôlier Nous nous amusons trop, il est temps d'évader. Scène X Alcandre, Pridamant Alcandre Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces! Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces. Pridamant A la fin je respire. Alcandre Après un tel bonheur, Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur. Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages, S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages, Ni par quel art non plus ils se sont élevés; Il suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés, Et que, sans vous en faire une histoire importune, Je vous les vais montrer en leur haute fortune. Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux, Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux! Ceux que vous avez vus représenter de suite A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite, N'étant pas destinés aux hautes fonctions, N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions. Acte V Scène première Alcandre, Pridamant Pridamant Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante! Alcandre Lyse marche après elle, et lui sert de suivante; Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi, Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi; Je vous le dis encore, il y va de la vie. Pridamant Cette condition m'en ôte assez l'envie. Scène II Isabelle, représentant Hippolyte; Lyse, représentant Clarine. Lyse Ce divertissement n'aura-t-il point de fin? Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin? Isabelle Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène; C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine. Le prince Florilame... Lyse Eh bien! il est absent. Isabelle C'est la source des maux que mon âme ressent; Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte Dedans son grand jardin nous permet cette porte. La princesse Rosine et mon perfide époux, Durant qu'il est absent, en font leur rendez-vous: Je l'attends au passage, et lui ferai connaître Que je ne suis pas femme à rien souffrir d'un traître. Lyse Madame, croyez-moi, loin de le quereller, Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler. Il nous vient peu de fruit de telles jalousies; Un homme en court plus tôt après ses fantaisies; Il est toujours le maître, et tout notre discours Par un contraire effet l'obstine en ses amours. Isabelle Je dissimulerai son adultère flamme! Une autre aura son coeur, et moi le nom de femme! Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi? Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi? Lyse Cela fut bon jadis; mais au temps où nous sommes, Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes; Leur gloire a son brillant et ses règles à part; Où la nôtre se perd, la leur est sans hasard; Elle croît aux dépens de nos lâches faiblesses; L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses. Isabelle Ote-moi cet honneur et cette vanité, De se mettre en crédit par l'infidélité. Si, pour haïr le change et vivre sans amie, Un homme tel que lui tombe dans l'infamie, Je le tiens glorieux d'être infâme à ce prix; S'il en est méprisé, j'estime ce mépris. Le blâme qu'on reçoit d'aimer trop une femme Aux maris vertueux est un illustre blâme. Lyse Madame, il vient d'entrer; la porte a fait du bruit. Isabelle Retirons-nous, qu'il passe. Lyse Il vous voit et vous suit. Scène III Clindor, représentant Théagène; Isabelle, représentant Hippolyte; Lyse, représentant Clarine. Clindor Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises: Sont-ce là les douceurs que vous m'aviez promises? Est-ce ainsi que l'amour ménage un entretien? Ne fuyez plus, madame, et n'appréhendez rien: Florilame est absent, ma jalouse endormie. Isabelle En êtes-vous bien sûr? Clindor Ah! fortune ennemie! Isabelle Je veille, déloyal: ne crois plus m'aveugler; Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair. Je vois tous mes soupçons passer en certitudes, Et ne puis plus douter de tes ingratitudes! Toi-même, par ta bouche, as trahi ton secret. O l'esprit avisé pour un amant discret! Et que c'est en amour une haute prudence D'en faire avec sa femme entière confidence! Où sont tant de serments de n'aimer rien que moi? Qu'as-tu fait de ton coeur? qu'as-tu fait de ta foi? Lorsque je la reçus, ingrat, qu'il te souvienne De combien différaient ta fortune et la mienne, De combien de rivaux je dédaignai les voeux, Ce qu'un simple soldat pouvait être auprès d'eux, Quelle tendre amitié je recevais d'un père! Je le quittai pourtant pour suivre ta misère; Et je tendis les bras à mon enlèvement, Pour soustraire ma main à son commandement. En quelle extrémité depuis ne m'ont réduite Les hasards dont le sort a traversé ta fuite! Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur Elevât ta bassesse à ce haut rang d'honneur! Si pour te voir heureux ta foi s'est relâchée, Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrachée. L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder, Non pas pour des grandeurs, mais pour te posséder. Clindor Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme. Que ne fait point l'amour quand il possède une âme? Son pouvoir à ma vue attachait tes plaisirs, Et tu me suivais moins que tes propres désirs. J'étais lors peu de chose, oui, mais qu'il te souvienne Que ta fuite égala ta fortune à la mienne, Et que pour t'enlever c'était un faible appas Que l'éclat de tes biens qui ne te suivaient pas. Je n'eus, de mon côté, que l'épée en partage, Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage: Celle-là m'a fait grand en ces bords étrangers, L'autre exposa ma tête à cent et cent dangers. Regrette maintenant ton père et ses richesses; Fâche-toi de marcher à côté des princesses; Retourne en ton pays chercher avec tes biens L'honneur d'un rang pareil à celui que tu tiens. De quel manque, après tout, as-tu lieu de te plaindre? En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre? As-tu reçu de moi ni froideurs, ni mépris? Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits! Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême A leur bizarre humeur le soumette lui-même, Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements, Qu'il ne refuse rien à leurs contentements: S'il fait la moindre brèche à la foi conjugale, Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale; C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison, C'est massacrer son père, et brûler sa maison: Et jadis des Titans l'effroyable supplice Tomba sur Encelade avec moins de justice. Isabelle Je te l'ai déjà dit, que toute ta grandeur Ne fut jamais l'objet de ma sincère ardeur. Je ne suivais que toi, quand je quittai mon père; Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'âme légère, Laisse mon intérêt; songe à qui tu les dois. Florilame lui seul t'a mis où tu te vois; A peine il te connut qu'il te tira de peine; De soldat vagabond il te fit capitaine: Et le rare bonheur qui suivit cet emploi Joignit à ses faveurs les faveurs de son roi. Quelle forte amitié n'a-t-il point fait paraître A cultiver depuis ce qu'il avait fait naître? Par ses soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui? Il eût gagné par là l'esprit le plus farouche; Et pour remerciement tu veux souiller sa couche! Dans ta brutalité trouve quelques raisons, Et contre ses faveurs défends tes trahisons. Il t'a comblé de biens, tu lui voles son âme! Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infâme! Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits? Et ta reconnaissance a produit ces effets? Clindor Mon âme (car encor ce beau nom te demeure, Et te demeurera jusqu'à tant que je meure), Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas? Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure; Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure: Ils conservent encor leur première vigueur; Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur Avait pu s'étouffer au point de sa naissance, Celui que je te porte eût eu cette puissance. Mais en vain mon devoir tâche à lui résister; Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter. Ce dieu qui te força d'abandonner ton père, Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère, Ce dieu même aujourd'hui force tous mes désirs A te faire un larcin de deux ou trois soupirs. A mon égarement souffre cette échappée, Sans craindre que ta place en demeure usurpée. L'amour dont la vertu n'est point le fondement Se détruit de soi-même, et passe en un moment; Mais celui qui nous joint est un amour solide, Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside; Sa durée a toujours quelques nouveaux appas, Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas. Mon âme, derechef pardonne à la surprise Que ce tyran des coeurs a faite à ma franchise; Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour, Et qui n'affaiblit point le conjugal amour. Isabelle Hélas! que j'aide bien à m'abuser moi-même! Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime; Je me laisse charmer à ce discours flatteur, Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur. Pardonne, cher époux, au peu de retenue Où d'un premier transport la chaleur est venue: C'est en ces incidents manquer d'affection Que de les voir sans trouble et sans émotion. Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe, Il est bien juste aussi que ton amour se lasse; Et même je croirai que ce feu passager En l'amour conjugal ne pourra rien changer. Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse, En quel péril te jette une telle maîtresse. Dissimule, déguise, et sois amant discret. Les grands en leur amour n'ont jamais de secret; Ce grand train qu'à leurs pas leur grandeur propre attache, N'est qu'un grand corps tout d'yeux à qui rien ne se cache, Et dont il n'est pas un qui ne fît son effort A se mettre en faveur par un mauvais rapport. Tôt ou tard Florilame apprendra tes pratiques, Ou de sa défiance, ou de ses domestiques; Et lors (à ce penser je frissonne d'horreur) A quelle extrémité n'ira point sa fureur? Puisqu'à ces passe-temps ton humeur te convie, Cours après tes plaisirs, mais assure ta vie. Sans aucun sentiment je te verrai changer, Lorsque tu changeras sans te mettre en danger. Clindor Encore une fois donc tu veux que je te die Qu'auprès de mon amour je méprise ma vie? Mon âme est trop atteinte, et mon coeur trop blessé Pour craindre les périls dont je suis menacé. Ma passion m'aveugle, et pour cette conquête Croit hasarder trop peu de hasarder ma tête. C'est un feu que le temps pourra seul modérer; C'est un torrent qui passe et ne saurait durer. Isabelle Eh bien! cours au trépas, puisqu'il a tant de charmes, Et néglige ta vie aussi bien que mes larmes. Penses-tu que ce prince, après un tel forfait, Par ta punition se tienne satisfait? Qui sera mon appui lorsque ta mort infâme A sa juste vengeance exposera ta femme, Et que sur la moitié d'un perfide étranger, Une seconde fois il croira se venger? Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine Puisse attirer sur moi les restes de ta peine, Et que de mon honneur, gardé si chèrement, Il fasse un sacrifice à son ressentiment. Je préviendrai la honte où ton malheur me livre, Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre. Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur, Ne craindra plus bientôt l'effort d'un ravisseur. J'ai vécu pour t'aimer, mais non pour l'infamie De servir au mari de ton illustre amie. Adieu; je vais du moins, en mourant avant toi, Diminuer ton crime, et dégager ta foi. Clindor Ne meurs pas, chère épouse, et dans un second change Vois l'effet merveilleux où ta vertu me range. M'aimer malgré mon crime, et vouloir par ta mort Eviter le hasard de quelque indigne effort! Je ne sais qui je dois admirer davantage, Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage; Tous les deux m'ont vaincu: je reviens sous tes lois, Et ma brutale ardeur va rendre les abois; C'en est fait, elle expire, et mon âme plus saine Vient de rompre les noeuds de sa honteuse chaîne. Mon coeur, quand il fut pris, s'était mal défendu; Perds-en le souvenir. Isabelle Je l'ai déjà perdu. Clindor Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre Conspirent désormais à me faire la guerre; Ce coeur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux, N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour dieux. Lyse Madame, quelqu'un vient. Scène IV Clindor, représentant Théagène; Isabelle, représantant Hippolyte; Lyse, représentant Clarine; Eraste; troupe de domestiques de Florilame Eraste, poignardant Clindor. Reçois, traître, avec joie Les faveurs que par nous ta maîtresse t'envoie. Pridamant, à Alcandre. On l'assassine, ô dieux! daignez le secourir. Eraste Puissent les suborneurs ainsi toujours périr! Isabelle Qu'avez-vous fait, bourreaux? Eraste Un juste et grand exemple, Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple, Pour apprendre aux ingrats, aux dépens de son sang, A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang. Notre main a vengé le prince Florilame, La princesse outragée, et vous-même, madame, Immolant à tous trois un déloyal époux, Qui ne méritait pas la gloire d'être à vous. D'un si lâche attentat souffrez le prompt supplice, Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice. Adieu. Isabelle Vous ne l'avez massacré qu'à demi, Il vit encore en moi; soûlez son ennemi: Achevez, assassins, de m'arracher la vie. Cher époux, en mes bras on te l'a donc ravie! Et de mon coeur jaloux les secrets mouvements N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments! O clarté trop fidèle, hélas! et trop tardive, Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive! Fallait-il... Mais j'étouffe, et, dans un tel malheur, Mes forces et ma voix cèdent à ma douleur; Son vif excès me tue ensemble et me console, Et puisqu'il nous rejoint... Lyse Elle perd la parole. Madame... Elle se meurt; épargnons les discours, Et courons au logis appeler du secours. (Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de Clindor et d'Isabelle, et le magicien et le père sortent de la grotte.) Scène V Alcandre, Pridamant Alcandre Ainsi de notre espoir la fortune se joue: Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue: Et son ordre inégal, qui régit l'univers, Au milieu du bonheur a ses plus grands revers. Pridamant Cette réflexion, mal propre pour un père, Consolerait peut-être une douleur légère; Mais après avoir vu mon fils assassiné, Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné, J'aurais d'un si grand coup l'âme bien peu blessée, Si de pareils discours m'entraient dans la pensée. Hélas! dans sa misère il ne pouvait périr: Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir. N'attendez pas de moi des plaintes davantage: La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage; La mienne court après son déplorable sort. Adieu; je vais mourir, puisque mon fils est mort. Alcandre D'un juste désespoir l'effort est légitime, Et de le détourner je croirais faire un crime. Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain; Mais épargnez du moins ce coup à votre main; Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles, Et pour les redoubler voyez ses funérailles. (Ici on relève la toile, et tous les comédiens paraissent avec leur portier qui, comptent de l'argent sur une table, et en prennent chacun leur part.) Pridamant Que vois-je? chez les morts compte-t-on de l'argent? Alcandre Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent. Pridamant Je vois Clindor: ah! dieux! quelle étrange surprise! Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse! Quel charme en un moment étouffe leurs discords, Pour assembler ainsi les vivants et les morts? Alcandre Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique, Leur poème récité, partagent leur pratique: L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié; Mais la scène préside à leur inimitié. Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles, Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles, Le traître et le trahi, le mort et le vivant, Se trouvent à la fin amis comme devant. Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite, D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite; Mais tombant dans les mains de la nécessité, Ils ont pris le théâtre en cette extrémité. Pridamant Mon fils comédien! Alcandre D'un art si difficile Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile; Et depuis sa prison, ce que vous avez vu, Son adultère amour, son trépas imprévu, N'est que la triste fin d'une pièce tragique Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique, Par où ses compagnons en ce noble métier Ravissent à Paris un peuple tout entier. Le gain leur en demeure, et ce grand équipage, Dont je vous ai fait voir le superbe étalage, Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer Qu'alors que sur la scène il se fait admirer. Pridamant J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'était que feinte; Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte. Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur Où le devait monter l'excès de son bonheur? Alcandre Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre Est en un point si haut que chacun l'idolâtre; Et ce que votre temps voyait avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, L'entretien de Paris, le souhait des provinces, Le divertissement le plus doux de nos princes, Les délices du peuple, et le plaisir des grands; Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps; Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde Par ses illustres soins conserver tout le monde, Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. Même notre grand roi, ce foudre de la guerre Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre, Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois Prêter l'oeil et l'oreille au Théâtre-François: C'est là que le Parnasse étale ses merveilles; Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles; Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard De leurs doctes travaux lui donnent quelque part. D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes, Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes; Et votre fils rencontre en un métier si doux Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous. Défaites-vous enfin de cette erreur commune, Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune. Pridamant Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien. Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue: J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue; J'en ignorais l'éclat, l'utilité, l'appas, Et la blâmais ainsi, ne la connaissant pas; Mais, depuis vos discours, mon coeur plein d'allégresse A banni cette erreur avecque sa tristesse. Clindor a trop bien fait. Alcandre N'en croyez que vos yeux. Pridamant Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux; Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre, Quelles grâces ici ne vous dois-je point rendre? Alcandre Servir les gens d'honneur est mon plus grand désir. J'ai pris ma récompense en vous faisant plaisir. Adieu. Je suis content, puisque je vous vois l'être. Pridamant Un si rare bienfait ne se peut reconnaître: Mais, grand mage, du moins croyez qu'à l'avenir Mon âme en gardera l'éternel souvenir. Le Cid Tragédie Textes cornéliens pour comprendre "Le Cid" I. Excuse à Ariste Ce n'est donc pas assez, et de la part des Muses, Ariste, c'est en vers qu'il vous faut des excuses; Et la mienne pour vous n'en plaint pas la façon: Cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson: Son feu ne peut agir quand il faut qu'il s'applique Sur les fantasques airs d'un rêveur de musique, Et que pour donner lieu de paraître à sa voix, De sa bigearre quinte il se fasse des lois; Qu'il ait sur chaque ton ses rimes ajustées, Sur chaque tremblement ses syllabes comptées, Et qu'une froide pointe à la fin d'un couplet En dépit de Phébus donne à l'art un soufflet: Enfin cette prison déplaît à son génie; Il ne peut rendre hommage à cette tyrannie; Il ne se leurre point d'animer de beaux chants, Et veut pour se produire avoir la clef des champs. C'est lorsqu'il court d'haleine, et qu'en plaine carrière, Quittant souvent la terre en quittant la barrière, Puis, d'un vol élevé se cachant dans les cieux, Il rit du désespoir de tous ses envieux. Ce trait est un peu vain, Ariste, je l'avoue; Mais faut-il s'étonner d'un poète qui se loue? Le Parnasse, autrefois dans la France adoré, Faisait pour ses mignons un autre âge doré, Notre fortune enflait du prix de nos caprices, Et c'était une blanque à de bons bénéfices; Mais elle est épuisée, et les vers à présent Aux meilleurs du métier n'apportant que du vent, Chacun s'en donne à l'aise, et souvent se dispense A prendre par ses mains toute sa récompense. Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous: Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous? Et puis la mode en est, et la cour l'autorise. Nous parlons de nous-même avec toute franchise; La fausse humilité ne met plus en crédit. Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. Pour me faire admirer je ne fais point de ligue: J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue; Et mon ambition, pour faire plus de bruit, Ne les va point quêter de réduit en réduit; Mon travail sans appui monte sur le théâtre; Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre; Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, J'arrache quelquefois trop d'applaudissements; Là, content du succès que le mérite donne, Par d'illustres avis je n'éblouis personne: Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; Par leur seule beauté ma plume est estimée: Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée, Et pense toutefois n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'égal. Mais insensiblement je baille ici le change, Et mon esprit s'égare en sa propre louange; Sa douceur me séduit, je m'en laisse abuser, Et me vante moi-même, au lieu de m'excuser. Revenons aux chansons que l'amitié demande: J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande, Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer, Puisque ce fut par là que j'appris à rimer. Mon bonheur commença quand mon âme fut prise: Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise. Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour; Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour. J'adorai donc Philis; et la secrète estime Que ce divin esprit faisait de notre rime Me fit devenir poète aussitôt qu'amoureux: Elle eut mes premiers vers, elle eut mes derniers feux; Et bien que maintenant cette belle inhumaine Traite mon souvenir avec un peu de haine, Je me trouve toujours en état de l'aimer; Je me sens tout ému quand je l'entends nommer, Et par le doux effet d'une prompte tendresse Mon coeur sans mon aveu reconnaît sa maîtresse. Après beaucoup de voeux et de submissions Un malheur rompt le cours de nos affections; Mais, toute mon amour en elle consommée, Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée: Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur. Vous le dirai-je, ami? tant qu'ont duré nos flammes, Ma muse également chatouillait nos deux âmes; Elle avait sur la mienne un absolu pouvoir, J'aimais à le décrire, elle à le recevoir. Une voix ravissante, ainsi que son visage, La faisait appeler le phénix de notre âge; Et souvent de sa part je me suis vu presser Pour avoir de ma main de quoi mieux l'exercer. Jugez vous-même, Ariste, à cette douce amorce, Si mon génie était pour épargner sa force: Cependant mon amour, le père de mes vers, Le fils du plus bel oeil qui fût en l'univers, A qui désobéir c'était pour moi des crimes, Jamais en sa faveur n'en put tirer deux rimes: Tant mon esprit alors, contre moi révolté, En haine des chansons semblait m'avoir quitté; Tant ma veine se trouve aux airs mal assortie, Tant avec la musique elle a d'antipathie, Tant alors de bon coeur elle renonce au jour. Et l'amitié voudrait ce que n'a pu l'amour! N'y pensez plus, Ariste; une telle injustice Exposerait ma muse à son plus grand supplice. Laissez-la, toujours libre, agir suivant son choix, Céder à son caprice, et s'en faire des lois. II. Rondeau Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel, A qui le Cid donne tant de martel, Que d'entasser injure sur injure, Rimer de rage une lourde imposture, Et se cacher ainsi qu'un criminel. Chacun connaît son jaloux naturel, Le montre au doigt comme un fou solennel Et ne croit pas, en sa bonne écriture, Qu'il fasse mieux. Paris entier, ayant lu son cartel, L'envoie au diable, et sa muse au bordel; Moi, j'ai pitié des peines qu'il endure; Et comme ami je le prie et conjure, S'il veut ternir un ouvrage immortel, Qu'il fasse mieux. Omnibus invideas, livide; nemo tibi. III Lettre apologétique du sieur Corneille, Contenant sa réponse aux Observations faites par le sieur Scudéry sur le Cid. Monsieur, Il ne vous suffit pas que votre libelle me déchire en public; vos lettres me viennent quereller jusque dans mon cabinet et vous m'envoyez d'injustes accusations, lorsque vous me devez pour le moins des excuses. Je n'ai point fait la pièce qui vous pique; je l'ai reçue de Paris avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien que je n'aye guère de jugement, si l'on s'en rapporte à vous, je n'en ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition, dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses ressentiments que les vôtres. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je ne doute ni de votre noblesse, ni de votre vaillance, et qu'aux choses de cette nature, où je n'ai point d'intérêt, je crois le monde sur sa parole: ne mêlons point de pareilles difficultés parmi nos différends. Il n'est pas question de savoir de combien vous êtes noble ou plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meilleur que l'Amant libéral. Les bons esprits trouvent que vous avez fait un haut chef-d'oeuvre de doctrine et de raisonnement en vos Observations. La modestie et la générosité que vous y témoignez leur semblent des pièces rares, et surtout votre procédé merveilleusement sincère et cordial vers un ami. Vous protestez de ne me dire point d'injures, et lorsqu'incontinent après vous m'accusez d'ignorance en mon métier, et de manque de jugement en la conduite de mon chef-d'oeuvre, vous appelez cela des civilités d'auteur? Je n'aurais besoin que du texte de votre libelle, et des contradictions qui s'y rencontrent, pour vous convaincre de l'un et de l'autre de ces défauts, et imprimer sur votre casaque le quatrain outrageux que vous avez voulu attacher à la mienne, si le même texte ne me faisait voir que l'éloge d'auteur d'heureuse mémoire ne vous peut être propre, en m'apprenant que vous manquez aussi de cette partie, quand vous vous êtes écrié: O raison de l'auditeur, que faisiez-vous? En faisant cette magnifique saillie, ne vous êtes-vous pas souvenu que le Cid a été représenté trois fois au Louvre, et deux fois à l'hôtel de Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour et de Paris l'ont reçue et caressée en fille d'honneur? Quand vous m'avez reproché mes vanités, et nommé le comte de Gormas un capitan de comédie, vous ne vous êtes pas souvenu que vous avez mis un A qui lit, au devant de Ligdamon, ni des autres chaleurs poétiques et militaires qui font rire le lecteur presque dans tous vos livres. Pour me faire croire ignorant, vous avez tâché d'imposer aux simples, et avez avancé des maximes de théâtre de votre seule autorité, dont toutefois, quand elles seraient vraies, vous ne pourriez tirer les conséquences cornues que vous en tirez; vous vous êtes fait tout blanc d'Aristote, et d'autres auteurs que vous ne lûtes et n'entendîtes peut-être jamais, et qui vous manquent tous de garantie; vous avez fait le censeur moral, pour m'imputer de mauvais exemples; vous avez épluché [les vers de ma pièce] jusques à en accuser un de manque de césure: si vous eussiez su les termes du métier dont vous vous mêlez, vous eussiez dit qu'il manquait de repos en l'hémistiche. Vous m'avez voulu faire passer pour simple traducteur, sous ombre de soixante et douze vers que vous marquez sur un ouvrage de deux mille, et que ceux qui s'y connaissent n'appelleront jamais de simples traductions; vous avez déclamé contre moi, pour avoir tu le nom de l'auteur espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moi, et que vous sachiez fort bien que je ne l'ai celé à personne, et que même j'en ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre maître et le mien; enfin vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente ans d'étude m'ont acquis; il n'a pas tenu à vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret; et pour réparer des offenses si sensibles, vous croyez faire assez de m'exhorter à vous répondre sans outrages, pour nous repentir après tous deux de nos folies, et de me mander impérieusement que malgré nos gaillardises passées, je suis encore votre ami, afin que vous soyez encore le mien, comme si votre amitié me devait être fort précieuse après cette incartade, et que je dusse prendre garde seulement au peu de mal que vous m'avez fait, et non pas à celui que vous m'avez voulu faire. Vous vous plaignez d'une Lettre à Ariste, où je ne vous ai point fait de tort de vous traiter d'égal, puisqu'en vous montrant mon envieux vous vous confessez moindre, quoique vous nommiez folies les travers d'auteur où vous vous êtes laissé emporter, et que le repentir que vous en faites paraître marque la honte que vous en avez. Ce n'est pas assez dire: "Soyez encore mon ami," pour recevoir une amitié si indignement violée: je ne suis point homme d'éclaircissement; vous êtes en sûreté de ce côté-là. Traitez-moi dorénavant en inconnu, comme je vous veux laisser pour tel que vous êtes, maintenant que je vous connais; mais vous n'aurez pas sujet de vous plaindre, quand je prendrai le même droit sur vos ouvrages que vous avez pris sur les miens. Si un volume d'Observations ne vous suffit, faites-en encore cinquante: tant que vous ne m'attaquerez pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez point en nécessité de me défendre, et de ma part je verrai, avec mes amis, si ce que votre libelle vous a laissé de réputation vaut que j'achève de la ruiner. Quand vous me demanderez mon amitié avec des termes plus civils, j'ai assez de bonté pour ne vous la refuser pas, et me taire des défauts de votre esprit que vous étalez dans vos livres. Jusque-là, je suis assez glorieux pour vous dire de porte à porte que je ne vous crains ni ne vous aime. Après tout, pour vous parler sérieusement et vous montrer que je ne suis pas si piqué que vous pourriez vous imaginer, il ne tiendra pas à moi que nous ne reprenions la bonne intelligence du passé que vous souhaitez. Mais après une offense si publique, il y faut un peu de cérémonie: je ne vous la rendrai pas malaisée, et donnerai tous mes intérêts à qui que vous voudrez de vos amis; et je m'assure que si un homme se pouvait faire satisfaction du tort qu'il s'est fait, il vous condamnerait à vous la faire à vous-même, plutôt qu'à moi qui ne vous en demande point, et à qui la lecture de vos Observations n'a donné aucun mouvement que de compassion. Et certes on me blâmerait avec justice si je vous voulais du mal pour une chose qui a été l'accomplissement de ma gloire, et dont le Cid a reçu cet avantage, que de tant de beaux poèmes qui ont paru jusqu'à présent, il a été le seul dont l'éclat ait pu obliger l'envie à prendre la plume. Je me contente pour toute apologie de ce que vous avouez qu'il a eu l'approbation des savants et de la cour. Cet éloge véritable, par où vous commencez vos censures, détruit tout ce que vous pouvez dire après. Il suffit qu'ayez fait une folie à m'attaquer, sans que j'en fasse une à vous répondre comme vous m'y conviez; et puisque les plus courtes sont les meilleures, je ne ferai point revivre la vôtre par la mienne. Résistez aux tentations de ces gaillardises qui font rire le public à vos dépens, et continuez à vouloir être mon ami, afin que je me puisse dire le vôtre. Corneille. Adresse A Madame de Combalet Madame, Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez reconnaissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six cents ans, vient encore de triompher en France. Il y a trouvé une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous. Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé, et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet applaudissement universel ne lui pouvait manquer. Et véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire; le jugement que vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins de remerciements pour moi que pour Le Cid. C'est une reconnaissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie, Madame, Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur, Corneille. Avertissement Mariana, Historia de Espana, 1. IV, chap. v. "Avia pocos dias antes hecho campo con D. Gomez, conde de Gormas. Vencióle, y dióle la muerte. La que resultó deste caso, fué que casó con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requirio al rey que se le diesse por marido (ca estaua muy prendada de sus partes) o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que dio a su padre. Hizóse el casamiento, que a todos estaua á cuento, con el qual por el gran dote de su esposa, que se allegó al estado que el tenia de su padre, se aumentó en poder y riquezas." Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne pouvant s'empêcher de reconnaître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyait en D. Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (estaua prendada de sus partes), alla proposer elle-même au roi cette généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de tout le monde (a todos estaua a cuento). Deux chroniques du Cid ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos Français ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres, en épousant ses deux filles. Quelques-uns ne l'ont pas si bien traitée dans le nôtre, et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en français l'a notée, dans son livre, de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père, et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. Deux romances espagnoles, que je vous donnerai en suite de cet Avertissement, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de petits poèmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires; et je serais ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France, et m'y être fait connaître par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler français. Le temps l'a fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans une autre comédie qu'il intitule Engañarse engañando, fait dire à une princesse de Béarn: A mirar Bien el mundo, que el tener Apetitos que vencer, Y ocasiones que dexar. Examinan el valor En la muger, yo dixera Lo que siento, porque fuera Luzimiento de mi honor. Pero malicias fundadas En honras mal entendidas De tentaciones vencidas Hazen culpas declaradas: Yassi, la que el dessear Con el resistir appunta, Vence dos vezes, si junta Con el resistir el callar. C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage en présence du roi et de l'infante. Je dis en présence du roi et de l'infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement égales, pour parler en termes de notre Aristote, et changent suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des occasions, en conservant toujours le même principe. Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me serait honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans s'obliger, non plus que moi, à en croire personne. Outre que, dans la conjoncture où étaient alors les affaires du Cid, il ne fallait pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins que d'être tout à fait stupide, on ne pouvait pas ignorer que, comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion, ni l'Etat, on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurais justifié sans beaucoup de peine, si la même raison qui les a fait parler ne m'avait obligé à me taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa Poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu qu'il fût selon les règles d'Aristote et qu'Aristote en avait fait pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des Français. Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments, qui peuvent être divers, selon que ces deux circonstances sont diverses, il a été droit aux mouvements de l'âme dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auraient produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé et n'a pas même prescrit le nombre des actes, qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui. Et certes, je serais le premier qui condamnerais le Cid, s'il péchait contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose dire que cet heureux poème n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi cette épithète) que demande ce grand maître aux excellentes tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se rencontrer que dans le seul Oedipe. La première est que celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant, ni tout vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui, par quelque trait de faiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et seule cause de tout le succès du Cid, en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même, pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que je vous ai promises. J'oubliais à vous dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse compte au public de ce que j'avais emprunté de l'auteur espagnol dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre, avec un chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce même ordre dans la Mort de Pompée, pour les vers de Lucain, ce qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement de lettre toutes les fois que mes acteurs rapportent quelque chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre, où vous n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous. Romance primero Delante el rey de León Doña Ximena una tarde Se pone á pedir justicia Por la muerte de su padre. Para contra el Cid la pide, Don Rodrigo de Bivare, Que huerfana la dexó, Niña, y de muy poca edade. Si tengo razon, ó non, Bien, rey, lo alcanzas y sabes, Que los negocios de honra No pueden dissimularse. Cada día que amanece Veo al lobo de mi sangre Caballero en un caballo Por darme mayor pesare. Mandale, buen rey, pues puedes Que no me ronde mi calle, Que no se venga en mugeres El hombre que mucho vale. Si mi padre afrentó al suyo, Bien ha vengado á su padre, Que si honras pagaron muertes, Para su disculpa bastan. Encommendada me tienes, No consientas que me agravien, Que el que á mi se fizière, A tu corona se faze. Calledes, doña Ximena, Que me dades pena grande, Que yo dare buen remedio, Para todos vuestros males. Al Cid no le he de ofender, Que es hombre que mucho vale, Y me defiende mis reynos, Y quiero que me los guarde. Pero yo faré un partido Con el, que no os este male, De tomalle la palabra Para que con vos se case. Contenta quedó Ximena, Con la merced que le faze, Que quien huerfana la fizó Aquesse mesmo la ampare. Romance segundo A Ximena y á Rodrigo Prendió el rey palabra, y mano, De juntarlos para en uno En presencia de Layn Calvo. Las enemistades viejas Con amor se conformaron, Que donde preside el amor Se olvidan much os agravios. Llegaron juntos los novios, Y al dar la mano, y abraco, El Cid mirando á la novia, Le dixó toto turbado. Maté á tu padre, Ximena, Pero no á desaguisado, Matéle de hombre à hombre, Para vengar cierto agravio. Maté hombre, y hombre doy, Aqui estoy á tu mandado. Y en lugar del muerto padre Cobraste un marido honrado. A todos pareció bien, Su discrecion ala baron, Y assi se hizieron las bodas De Rodrigo el Castellano. Examen Ce poème a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a donné sa représensation. Bien que ce soit celui de tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence, il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent pas à la dernière sévérité des règles, et depuis cinquante ans qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de l'imagination n'y ont rien fait voir qui en ait effacé l'éclat. Aussi a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les anciens ni chez les modernes; il les assemble même plus fortement et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant, qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et son fils, un frère et sa soeur, et la haute vertu dans un naturel sensible à ses passions, qu'elle dompte sans les affaiblir, et à qui elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que cette médiocre bonté, capable d'une faiblesse et même d'un crime, où nos anciens étaient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait des rois et des princes dont ils faisaient leurs héros, afin que ces taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissaient de vertu, s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et fortifiassent l'horreur qu'ils avaient conçue de leur domination et de la monarchie. Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion: Chimène fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence de son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont elle se relève à l'heure même; et non seulement elle connaît si bien sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du roi. S'il lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces paroles: Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix, elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine: Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur. Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant que, malgré la loi de ce combat, et les promesses que le roi a faites à Rodrigue, elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de cette loi qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le roi l'a différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais à leur applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire, quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver cependant une espérance légitime d'un empêchement qu'on ne peut encore déterminément prévoir. Il est vrai que, dans ce sujet, il faut se contenter de tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Il est historique et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairait au nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de l'effet, et ce n'était que par là que je pouvais accorder la bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement. Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse ont quelque chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre; la rigueur du devoir voulait qu'elle refusât de lui parler, et s'enfermât dans son cabinet au lieu de l'écouter; mais permettez-moi de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, "que leur conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré". J'irai plus outre, et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors que ce malheureux amant se présentait devant elle, il s'élevait un certain frémissement dans l'assemblée, qui marquait une curiosité merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avaient à se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit "qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser dans un poème, quand on peut espérer qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poète, en ce cas, de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir". Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes fort affligées; mais, outre que je n'ai fait que la paraphraser de l'espagnol, si nous ne nous permettions quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos poèmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne mettraient dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène, et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me plairaient pas maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seraient plus en celui-ci. La première est dans l'original espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur; mais je ferais scrupule d'en étaler de pareilles à l'avenir sur notre théâtre. J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'infante et le roi; il reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce dernier agit, qui ne paraît pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait pas arrêter le comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avaient été maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'était peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume pour le pouvoir faire. Chez don Guillem de Castro, qui a traité ce sujet avant moi, et qui devait mieux connaître que moi quelle était l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en sa présence et en celle de deux ministres d'Etat, qui lui conseillent, après que le comte s'est retiré fièrement et avec bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, qui se pourraient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son Etat est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans bruit, et recommande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien fondé à le faire agir plus mollement qu'on ne ferait en ce temps-ci, où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il fasse une faute bien grande de ne jeter point l'alarme de nuit dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures, puisqu'on faisait bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat, qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paraît en ce qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition n'aura point de lieu. Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures presse trop les incidents de cette pièce. La mort du comte et l'arrivée des Maures s'y pouvaient entre-suivre d'aussi près qu'elles font, parce que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication, ni de mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du combat de don Sanche, dont le roi était le maître, et pouvait lui choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avait assez fatigué Rodrigue toute la nuit pour mériter deux ou trois jours de repos, et même il y avait quelque apparence qu'il n'en était pas échappé sans blessures, quoique je n'en aie rien dit, parce qu'elles n'auraient fait que nuire à la conclusion de l'action. Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au roi la seconde fois. Elle l'avait fait le soir d'auparavant, et n'avait aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le roi, dont elle n'avait encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne pouvait encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui aurait donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis: c'est l'incommodité de la règle. Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en ait jamais été le maître, et j'ai été obligé à cette falsification, pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne pouvait venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrais pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement jusque-là; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même. Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut, que j'ai marqué ailleurs, qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être appelés dans la pièce directement ni indirectement par aucun acteur du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol. Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va combattre sur la frontière, et ainsi le premier acteur les va chercher, et leur donne place dans le poème; au contraire de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'importance qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité de la règle dans cette tragédie. Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes. Le comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; cela se peut passer dans une rue; mais, après le soufflet reçu, don Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il serait plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met l'Espagnol, pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais, en ce cas, il faudrait délier les scènes comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce qu'ils échapperaient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le comte, sortant du palais du roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier; mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il n'est pas besoin que le poète s'en embarrasse sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers: Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor; Pleraque negligat. Et ailleurs, Semper ad eventum festinet. C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il avait chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnaient, et même que quelques autres le cherchaient pour lui d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir. Les funérailles du Comte étaient encore une chose fort embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le corps ait demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât ordre. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en ce poème, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux considérations. J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit. C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du comte, afin d'acquérir et conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au roi tout simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu forcé par ce qu'il devait à son honneur d'en venir à cette extrémité, malgré l'intérêt et la tendresse de son amour. Acteurs D. Fernand, premier roi de Castille. D. Urraque, infante de Castille. D. Diègue, père de don Rodrigue. D.Gomès, comte de Gormas, père de Chimène. D. Rodrigue, amant de Chimène. D. Sanche, amoureux de Chimène. D. Arias, gentilshomme castillans. D. Alonse, gentilshomme castillans. Chimène, fille de don Gomès. Léonor, gouvernante de l'infante. Elvire, gouvernante de Chimène. Un page de l'infante. La scène est à Séville. Acte premier Scène première Chimène, Elvire Chimène Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère? Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père? Elvire Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés: Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez, Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, Il vous commandera de répondre à sa flamme. Chimène Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix; Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre; Un si charmant discours ne se peut trop entendre; Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour La douce liberté de se montrer au jour. Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue? N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité Entre ces deux amants me penche d'un côté? Elvire Non, j'ai peint votre coeur dans une indifférence Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance, Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage, Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit, Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit: "Elle est dans le devoir, tous deux sont dignes d'elle, Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle, Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, Et sort d'une maison si féconde en guerriers, Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. La valeur de son père en son temps sans pareille, Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille; Ses rides sur son front ont gravé ses exploits, Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. Je me promets du fils ce que j'ai vu du père; Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire." Il allait au conseil, dont l'heure qui pressait A tranché ce discours qu'à peine il commençait; Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée Entre vos deux amants n'est pas fort balancée. Le roi doit à son fils élire un gouverneur, Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur; Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. Comme ses hauts exploits le rendent sans égal, Dans un espoir si juste il sera sans rival; Et puisque don Rodrigue a résolu son père Au sortir du conseil à proposer l'affaire, Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps, Et si tous vos désirs seront bientôt contents. Chimène Il semble toutefois que mon âme troublée Refuse cette joie, et s'en trouve accablée: Un moment donne au sort des visages divers, Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers. Elvire Vous verrez cette crainte heureusement déçue. Chimène Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue. Scène II L'Infante, Léonor, un page L'Infante Page, allez avertir Chimène de ma part Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, Et que mon amitié se plaint de sa paresse. (Le page rentre.) Léonor Madame, chaque jour même désir vous presse; Et dans son entretien je vous vois chaque jour Demander en quel point se trouve son amour. L'Infante Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée A recevoir les traits dont son âme est blessée. Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main, Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain; Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes, Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines. Léonor Madame, toutefois parmi leurs bons succès Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès. Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse, Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse, Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux? Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète. L'Infante Ma tristesse redouble à la tenir secrète. Ecoute, écoute enfin comme j'ai combattu, Ecoute quels assauts brave encor ma vertu L'amour est un tyran qui n'épargne personne: Ce jeune cavalier, cet amant que je donne, Je l'aime. Léonor Vous l'aimez! L'Infante Mets la main sur mon coeur, Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur, Comme il le reconnaît. Léonor Pardonnez-moi, madame, Si je sors du respect pour blâmer cette flamme, Une grande princesse à ce point s'oublier Que d'admettre en son coeur un simple cavalier! Et que dirait le roi, que dirait la Castille? Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? L'Infante Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang, Avant que je m'abaisse à démentir mon rang. Je te répondrais bien que dans les belles âmes Le seul mérite a droit de produire des flammes; Et si ma passion cherchait à s'excuser, Mille exemples fameux pourraient l'autoriser: Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage; La surprise des sens n'abat point mon courage; Et je me dis toujours qu'étant fille de roi Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. Quand je vis que mon coeur ne se pouvait défendre, Moi-même je donnai ce que je n'osais prendre. Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée Avec impatience attend leur hyménée; Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui; C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture; Et malgré la rigueur de ma triste aventure, Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari Mon espérance est morte, et mon esprit guéri. Je souffre cependant un tourment incroyable. Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable: Je travaille à le perdre, et le perds à regret; Et de là prend son cours mon déplaisir secret. Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne; Je sens en deux partis mon esprit divisé. Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé. Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite: Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite. Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas. Léonor Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, Sinon que de vos maux avec vous je soupire; Je vous blâmais tantôt, je vous plains à présent. Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant Votre vertu combat et son charme et sa force, En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, Elle rendra le calme à vos esprits flottants. Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps, Espérez tout du ciel, il a trop de justice Pour laisser la vertu dans un si long supplice. L'Infante Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. Le page Par vos commandements Chimène vous vient voir. L'Infante, à Léonor. Allez l'entretenir en cette galerie. Léonor Voulez-vous demeurer dedans la rêverie? L'Infante Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, Remettre mon visage un peu plus à loisir. Je vous suis. Juste ciel, d'où j'attends mon remède, Mets enfin quelque borne au mal qui me possède, Assure mon repos, assure mon honneur. Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur, Cet hyménée à trois également importe; Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. D'un lien conjugal joindre ces deux amants, C'est briser tous mes fers et finir mes tourments. Mais je tarde un peu trop, allons trouver Chimène, Et par son entretien soulager notre peine. Scène III Le Comte, D. Diègue Le Comte Enfin vous l'emportez, et la faveur du roi Vous élève en un rang qui n'était dû qu'à moi, Il vous fait gouverneur du prince de Castille. D. Diègue Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille Montre à tous qu'il est juste, et fait connaître assez Qu'il sait récompenser les services passés. Le Comte Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes: Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents. D. Diègue Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite; La faveur l'a pu faire autant que le mérite, Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre; Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre: Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils; Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis: Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre. Le Comte A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité. Exercez-la, monsieur, et gouvernez le prince; Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire trembler partout les peuples sous la loi, Remplir les bons d'amour et les méchants d'effroi; Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait, Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. D. Diègue Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, Il lira seulement l'histoire de ma vie. Là, dans un long tissu de belles actions, Il verra comme il faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. Le Comte Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; Mon nom sert de rempart à toute la Castille: Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire: Le prince à mes côtés ferait dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; Il apprendrait à vaincre en me regardant faire; Et pour répondre en hâte à son grand caractère, Il verrait... D. Diègue Je le sais, vous servez bien le roi, Je vous ai vu combattre et commander sous moi: Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place; Enfin, pour épargner les discours superflus, Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence. Le Comte Ce que je méritais, vous l'avez emporté. D. Diègue Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité. Le Comte Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne. D. Diègue En être refusé n'en est pas un bon signe. Le Comte Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan. D. Diègue L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. Le Comte Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge. D. Diègue Le roi, quand il en fait, le mesure au courage. Le Comte Et par là cet honneur n'était dû qu'à mon bras. D. Diègue Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas. Le Comte Ne le méritait pas! moi? D. Diègue Vous. Le Comte Ton impudence, Téméraire vieillard, aura sa récompense. (Il lui donne un soufflet.) D. Diègue, mettant l'épée à la main. Achève, et prends ma vie après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front. Le Comte Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse? D. Diègue Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse! Le Comte Ton épée est à moi, mais tu serais trop vain, Si ce honteux trophée avait chargé ma main. Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l'envie, Pour son instruction, l'histoire de ta vie; D'un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d'un petit ornement. Scène IV D. Diègue O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire, Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, Tant de fois affermi le trône de son roi, Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi? O cruel souvenir de ma gloire passée! Oeuvre de tant de jours en un jour effacée! Nouvelle dignité fatale à mon bonheur! Précipice élevé d'où tombe mon honneur! Faut-il de votre éclat voir triompher le comte, Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? Comte, sois de mon prince à présent gouverneur; Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur; Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne. Et toi, de mes exploits glorieux instrument, Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense, M'as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains, Passe, pour me venger, en de meilleures mains. Scène V D. Diègue, D. Rodrigue D. Diègue Rodrigue, as-tu du coeur? D. Rodrigue Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure. D. Diègue Agréable colère! Digne ressentiment à ma douleur bien doux! Je reconnais mon sang à ce noble courroux; Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte; Viens me venger. D. Rodrigue De quoi? D. Diègue D'un affront si cruel, Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel: D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie; Mais mon âge a trompé ma généreuse envie; Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, Je le remets au tien pour venger et punir. Va contre un arrogant éprouver ton courage: Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage; Meurs, ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, Je te donne à combattre un homme à redouter; Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière, Porter partout l'effroi dans une armée entière. J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus; Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, C'est... D. Rodrigue De grâce, achevez. D. Diègue Le père de Chimène. D. Rodrigue Le... D. Diègue Ne réplique point, je connais ton amour, Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour; Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance: Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi; Montre-toi digne fils d'un père tel que moi. Accablé des malheurs où le destin me range, Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge. Scène VI D. Rodrigue Percé jusques au fond du coeur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur, Je demeure immobile, et mon âme abattue Cède au coup qui me tue. Si près de voir mon feu récompensé, O Dieu, l'étrange peine! En cet affront mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène! Que je sens de rudes combats! Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse: Il faut venger un père, et perdre une maîtresse. L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras. Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, Ou de vivre en infâme, Des deux côtés mon mal est infini. O Dieu, l'étrange peine! Faut-il laisser un affront impuni? Faut-il punir le père de Chimène? Père, maîtresse, honneur, amour, Noble et dure contrainte, aimable tyrannie, Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, Mais ensemble amoureuse, Digne ennemi de mon plus grand bonheur, Fer qui causes ma peine, M'es-tu donné pour venger mon honneur? M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? Il vaut mieux courir au trépas. Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père; J'attire en me vengeant sa haine et sa colère; J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, Et l'autre indigne d'elle. Mon mal augmente à le vouloir guérir; Tout redouble ma peine. Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir, Mourons du moins sans offenser Chimène. Mourir sans tirer ma raison! Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison! Respecter un amour dont mon âme égarée Voit la perte assurée! N'écoutons plus ce penser suborneur, Qui ne sert qu'à ma peine. Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur, Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. Oui, mon esprit s'était déçu. Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse: Que je meure au combat, ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. Je m'accuse déjà de trop de négligence; Courons à la vengeance; Et tout honteux d'avoir tant balancé, Ne soyons plus en peine, Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, Si l'offenseur est père de Chimène. Acte II Scène première D. Arias, le Comte Le Comte Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut; Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède. D. Arias Qu'aux volontés du roi ce grand courage cède: Il y prend grande part, et son coeur irrité Agira contre vous de pleine autorité. Aussi vous n'avez point de valable défense. Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense, Demandent des devoirs et des submissions Qui passent le commun des satisfactions. Le Comte Le roi peut, à son gré, disposer de ma vie. D. Arias De trop d'emportement votre faute est suivie. Le roi vous aime encore; apaisez son courroux. Il a dit: "Je le veux"; désobéirez-vous? Le Comte Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime, Désobéir un peu n'est pas un si grand crime; Et quelque grand qu'il soit, mes services présents Pour le faire abolir sont plu que suffisants. D. Arias Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, Jamais à son sujet un roi n'est redevable. Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir. Vous vous perdrez, monsieur, sur cette confiance. Le Comte Je ne vous en croirai qu'après l'expérience. D. Arias Vous devez redouter la puissance d'un roi. Le Comte Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice, Tout l'Etat périra, s'il faut que je périsse. D. Arias Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain... Le comte D'un sceptre qui sans moi tomberait de sa main. Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne, Et ma tête en tombant ferait choir sa couronne. D. Arias Souffrez que la raison remette vos esprits. Prenez un bon conseil. Le Comte Le conseil en est pris. D. Arias Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte. Le Comte Que je ne puis du tout consentir à ma honte. D. Arias Mais songez que les rois veulent être absolus. Le Comte Le sort en est jeté, monsieur, n'en parlons plus. D. Arias Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre: Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre. Le Comte Je l'attendrai sans peur. D. Arias Mais non pas sans effet. Le Comte Nous verrons donc par là don Diègue satisfait. (Il est seul) Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces. J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces; Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. Scène II Le Comte, D. Rodrigue D. Rodrigue A moi, comte, deux mots. Le Comte Parle. D. Rodrigue Ote-moi d'un doute. Connais-tu bien don Diègue? Le Comte Oui. D. Rodrigue Parlons bas; écoute. Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? Le Comte Peut-être. D. Rodrigue Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? Le Comte Que m'importe? D. Rodrigue A quatre pas d'ici je te le fais savoir. Le Comte Jeune présomptueux! D. Rodrigue Parle sans t'émouvoir. Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années. Le Comte Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main! D. Rodrigue Mes pareils à deux fois ne se font point connaître, Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. Le Comte Sais-tu bien qui je suis? D. Rodrigue Oui; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur, Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur. A qui venge son père il n'est rien d'impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible. Le Comte Ce grand coeur qui paraît aux discours que tu tiens Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens; Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille, Mon âme avec plaisir te destinait ma fille. Je sais ta passion, et suis ravi de voir Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir; Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime; Que ta haute vertu répond à mon estime; Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait, Je ne me trompais point au choix que j'avais fait. Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; Dispense ma valeur d'un combat inégal; Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire: A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. On te croirait toujours abattu sans effort; Et j'aurais seulement le regret de ta mort. D. Rodrigue D'une indigne pitié ton audace est suivie: Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie! Le Comte Retire-toi d'ici. D. Rodrigue Marchons sans discourir. Le Comte Es-tu si las de vivre? D. Rodrigue As-tu peur de mourir? Le Comte Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père. Scène III L'Infante, Chimène, Léonor L'Infante Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur, Fais agir ta constance en ce coup de malheur, Tu reverras le calme après ce faible orage, Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Et tu n'as rien perdu pour le voir différer. Chimène Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer. Un orage si prompt qui trouble une bonace D'un naufrage certain nous porte la menace; Je n'en saurais douter, je péris dans le port. J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord; Et je vous en contais la charmante nouvelle Au malheureux moment que naissait leur querelle, Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, D'une si douce attente a ruiné l'effet. Maudite ambition, détestable manie, Dont les plus généreux souffrent la tyrannie! Honneur impitoyable à mes plus chers désirs, Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! L'Infante Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre: Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, Puisque déjà le roi les veut accommoder; Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible, Pour en tarir la source y fera l'impossible. Chimène Les accommodements ne font rien en ce point: De si mortels affronts ne se réparent point. En vain on fait agir la force ou la prudence; Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. La haine que les coeurs conservent au-dedans Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents. L'Infante Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène Des pères ennemis dissipera la haine; Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort Par un heureux hymen étouffer ce discord. Chimène Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère: Don Diègue est trop altier, et je connais mon père. Je sens couler des pleurs que je veux retenir; Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. L'Infante Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante faiblesse? Chimène Rodrigue a du courage. L'Infante Il a trop de jeunesse. Chimène Les hommes valeureux le sont du premier coup. L'Infante Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup: Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire; Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère. Chimène S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui! Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui? Etant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage! Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus De son trop de respect, ou d'un juste refus. L'Infante Chimène a l'âme haute, et quoique intéressée, Elle ne peut souffrir une basse pensée; Mais si jusques au jour de l'accommodement Je fais mon prisonnier de ce parfait amant, Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage, Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage? Chimène Ah! madame, en ce cas je n'ai plus de souci. Scène IV L'Infante, Chimène, Léonor, Le Page L'Infante Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. Le Page Le comte de Gormas et lui... Chimène Bon Dieu! je tremble. L'Infante Parlez. Le Page De ce palais ils sont sortis ensemble. Chimène Seuls? Le Page Seuls, et qui semblaient tout bas se quereller. Chimène Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler. Madame, pardonnez à cette promptitude. Scène V L'Infante, Léonor L'Infante Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude! Je pleure ses malheurs, son amant me ravit; Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit. Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine; Et leur division, que je vois à regret, Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret. Léonor Cette haute vertu qui règne dans votre âme Se rend-elle si tôt à cette lâche flamme? L'Infante Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi Pompeuse et triomphante elle me fait la loi; Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. Ma vertu la combat, mais malgré moi, j'espère; Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu Vole après un amant que Chimène a perdu. Léonor Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage, Et la raison chez vous perd ainsi son usage? L'Infante Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison, Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison! Et lorsque le malade aime sa maladie, Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie! Léonor Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux; Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous. L'Infante Je ne le sais que trop; mais si ma vertu cède, Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat, Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le comte! J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits Les royaumes entiers tomberont sous ses lois; Et mon amour flatteur déjà me persuade Que je le vois assis au trône de Grenade, Les Maures subjugués trembler en l'adorant, L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, Le Portugal se rendre, et ses nobles journées Porter delà les mers ses hautes destinées, Du sang des Africains arroser ses lauriers; Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers, Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, Et fais de son amour un sujet de ma gloire. Léonor Mais, madame, voyez où vous portez son bras, Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas. L'Infante Rodrigue est offensé, le comte a fait l'outrage; Ils sont sortis ensemble, en faut-il davantage? Léonor Eh bien! Ils se battront, puisque vous le voulez; Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez? L'Infante Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare; Tu vois par là quels maux cet amour me prépare. Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis; Et ne me quitte point dans le trouble où je suis. Scène VI D. Fernand, D. Arias, D. Sanche D. Fernand Le comte est donc si vain et si peu raisonnable! Ose-t-il croire encor son crime pardonnable? D. Arias Je l'ai de votre part longtemps entretenu. J'ai fait mon pouvoir, sire, et n'ai rien obtenu. D. Fernand Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire A si peu de respect et de soin de me plaire! Il offense don Diègue, et méprise son roi! Au milieu de ma cour il me donne la loi! Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine; Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence, Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui. D. Sanche Peut-être un peu de temps le rendrait moins rebelle; On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle; Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, Un coeur si généreux se rend malaisément. Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute. D. Fernand Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti Qu'on se rend criminel à prendre son parti. D. Sanche J'obéis, et me tais; mais, de grâce encor, sire, Deux mots en sa défense. D. Fernand Et que pouvez-vous dire? D. Sanche Qu'une âme accoutumée aux grandes actions Ne se peut abaisser à des submissions: Elle n'en conçoit point qui s'expliquent sans honte: Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le comte. Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Et vous obéirait, s'il avait moins de coeur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, Répare cette injure à la pointe des armes; Il satisfera, sire; et vienne qui voudra, Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra. D. Fernand Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge, Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage. Un roi, dont la prudence a de meilleurs objets, Est meilleur ménager du sang de ses sujets: Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, Comme le chef a soin des membres qui le servent. Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi: Vous parlez en soldat, je dois agir en roi; Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire, Le comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire. D'ailleurs l'affront me touche, il a perdu d'honneur Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même, Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; Vers la bouche du fleuve ils ont osé paraître. D. Arias Les Maures ont appris par force à vous connaître, Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur De se plus hasarder contre un si grand vainqueur. D. Fernand Ils ne verront jamais, sans quelque jalousie, Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, Avec un oeil d'envie est toujours regardé. C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville Placer depuis dix ans le trône de Castille, Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. D. Arias Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes Combien votre présence assure vos conquêtes: Vous n'avez rien à craindre. D. Fernand Et rien à négliger. Le trop de confiance attire le danger; Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène. Toutefois j'aurais tort de jeter dans les coeurs, L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs. L'effroi que produirait cette alarme inutile, Dans la nuit qui survient troublerait trop la ville: Faites doubler la garde aux murs et sur le port C'est assez pour ce soir. Scène VII D. Fernand, D. Sanche, D. Alonse D. Alonse Sire, le comte est mort. Don Diègue, par son fils, a vengé son offense. D. Fernand Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance; Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. D. Alonse Chimène à vos genoux apporte sa douleur; Elle vient toute en pleurs vous demander justice. D. Fernand Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse, Ce que le comte a fait semble avoir mérité Ce digne châtiment de sa témérité. Quelque juste pourtant que puisse être sa peine, Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine. Après un long service à mon Etat rendu, Après son sang pour moi mille fois répandu, A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, Sa perte m'affaiblit, et son trépas m'afflige. Scène VIII D. Fernand, D. Diègue, Chimène, D. Sanche, D. Arias, D. Alonse Chimène Sire, sire, justice! D. Diègue Ah! sire, écoutez-nous. Chimène Je me jette à vos pieds. D. Diègue J'embrasse vos genoux. Chimène Je demande justice. D. Diègue Entendez ma défense. Chimène D'un jeune audacieux punissez l'insolence: Il a de votre sceptre abattu le soutien, Il a tué mon père. D. Diègue Il a vengé le sien. Chimène Au sang de ses sujets un roi doit la justice. D. Diègue Pour la juste vengeance il n'est point de supplice. D. Fernand Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte. Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte. Chimène Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur, Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. D. Fernand Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui. Chimène Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie; Son flanc était ouvert; et pour mieux m'émouvoir, Son sang sur la poussière écrivait mon devoir; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite; Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntait ma voix. Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence; Que les plus valeureux, avec impunité, Soient exposés aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Eteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d'un homme de son rang; Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non à moi, mais à votre couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'Etat Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat. D. Fernand Don Diègue, répondez. D. Diègue Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie, Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu. Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade, Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux, Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge. Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, Descendaient au tombeau tous chargés d'infamie, Si je n'eusse produit un fils digne de moi, Digne de son pays, et digne de son roi. Il m'a prêté sa main, il a tué le comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment, Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête: Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats, Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène: Je n'y résiste point, je consens à ma peine; Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret, Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret. D. Fernand L'affaire est d'importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d'être délibérée. Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice. Chimène Il est juste, grand roi, qu'un meurtrier périsse. D. Fernand Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs. Chimène M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. Acte III Scène première D. Rodrigue, Elvire Elvire Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable? D. Rodrigue Suivre le triste cours de mon sort déplorable. Elvire Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil De paraître en des lieux que tu remplis de deuil? Quoi! viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du comte? Ne l'as-tu pas tué? D. Rodrigue Sa vie était ma honte; Mon honneur de ma main a voulu cet effort. Elvire Mais chercher ton asile en la maison du mort! Jamais un meurtrier en fit-il son refuge? D. Rodrigue Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge. Ne me regarde plus d'un visage étonné; Je cherche le trépas après l'avoir donné. Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène: Je mérite la mort de mériter sa haine, Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main. Elvire Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence; A ses premiers transports dérobe ta présence. Va, ne t'expose point aux premiers mouvements Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. D. Rodrigue Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère; Et j'évite cent morts qui me vont accabler, Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler. Elvire Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, Et n'en reviendra point que bien accompagnée. Rodrigue, fuis, de grâce, ôte-moi de souci. Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici? Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère, L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père? Elle va revenir; elle vient, je la voi: Du moins pour son honneur, Rodrigue, cache-toi. Scène II D. Sanche, Chimène, Elvire D. Sanche Oui, madame, il vous faut de sanglantes victimes: Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes; Et je n'entreprends pas, à force de parler, Ni de vous adoucir, ni de vous consoler. Mais si de vous servir je puis être capable, Employez mon épée à punir le coupable; Employez mon amour à venger cette mort: Sous vos commandements mon bras sera trop fort. Chimène Malheureuse! D. Sanche De grâce, acceptez mon service. Chimène J'offenserais le roi, qui m'a promis justice. D. Sanche Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur, Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur; Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes: La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir. Chimène C'est le dernier remède; et s'il y faut venir, Et que de mes malheurs cette pitié vous dure, Vous serez libre alors de venger mon injure. D. Sanche C'est l'unique bonheur où mon âme prétend; Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content. Scène III Chimène, Elvire Chimène Enfin je me vois libre, et je puis, sans contrainte, De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte; Je puis donner passage à mes tristes soupirs; Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. Mon père est mort; Elvire; et la première épée Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée. Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste. Elvire Reposez-vous, madame. Chimène Ah! que mal à propos Dans un malheur si grand tu parles de repos! Par où sera jamais ma douleur apaisée, Si je ne puis haïr la main qui l'a causée? Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel, Si je poursuis un crime, aimant le criminel! Elvire Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore! Chimène C'est peu de dire aimer, Elvire, je l'adore; Ma passion s'oppose à mon ressentiment; Dedans mon ennemi je trouve mon amant; Et je sens qu'en dépit de toute ma colère, Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père. Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, Tantôt fort, tantôt faible, et tantôt triomphant: Mais en ce dur combat de colère et de flamme, Il déchire mon coeur sans partager mon âme; Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir, Je ne consulte point pour suivre mon devoir; Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige; Mon coeur prend son parti; mais, malgré son effort, Je sais ce que je suis, et que mon père est mort. Elvire Pensez-vous le poursuivre? Chimène Ah! cruelle pensée! Et cruelle poursuite où je me vois forcée! Je demande sa tête, et crains de l'obtenir: Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir! Elvire Quittez, quittez, madame, un dessein si tragique; Ne vous imposez point de loi si tyrannique. Chimène Quoi! mon père étant mort et presque entre mes bras, Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas! Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes, Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes! Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur Sous un lâche silence étouffe mon honneur! Elvire Madame, croyez-moi, vous serez excusable D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable; Contre un amant si cher, Vous avez assez fait, Vous avez vu le roi; n'en pressez point l'effet, Ne vous obstinez point en cette humeur étrange. Chimène Il y va de ma gloire, il faut que je me venge; Et de quoi que nous flatte un désir amoureux, Toute excuse est honteuse aux esprits généreux. Elvire Mais vous aimez Rodrigue, il ne peut vous déplaire. Chimène Je l'avoue. Elvire Après tout que pensez-vous donc faire? Chimène Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui. Scène IV D. Rodrigue, Chimène, Elvire D. Rodrigue Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre, Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre. Chimène Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi? Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi! D. Rodrigue N'épargnez point mon sang; goûtez, sans résistance, La douceur de ma perte et de votre vengeance. Chimène Hélas! D. Rodrigue Ecoute-moi. Chimène Je me meurs. D. Rodrigue Un moment. Chimène Va, laisse-moi mourir. D. Rodrigue Quatre mots seulement; Après, ne me réponds qu'avecque cette épée. Chimène Quoi! du sang de mon père encor toute trempée! D. Rodrigue Ma Chimène... Chimène Ote-moi cet objet odieux, Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. D. Rodrigue Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine. Chimène Il est teint de mon sang. D. Rodrigue Plonge-le dans le mien, Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien. Chimène Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue Le père par le fer, la fille par la vue! Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir: Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir! D. Rodrigue Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie De finir par tes mains ma déplorable vie; Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action. L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père, et me couvrait de honte. Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur. J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur: Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; Je le ferais encor, si j'avais à le faire. Ce n'est pas qu'en effet, contre mon père et moi, Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi: Juge de son pouvoir: dans une telle offense J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance. Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront, J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt, Je me suis accusé de trop de violence; Et ta beauté, sans doute, emportait la balance, A moins que d'opposer à tes plus forts appas Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas; Que malgré cette part que j'avais en ton âme, Qui m'aima généreux me haïrait infâme; Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix, C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix. Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire, Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire: Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter Pour effacer ma honte, et pour te mériter; Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père, C'est maintenant à toi que je viens satisfaire: C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois. J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois. Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime; Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime: Immole avec courage au sang qu'il a perdu Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. Chimène Ah! Rodrigue! il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie; Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, Demandait à l'ardeur d'un généreux courage: Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire; Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire: Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas! ton intérêt ici me désespère. Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père, Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû; Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfin n'attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition. De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne: Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi. D. Rodrigue Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne: Il demande ma tête, et je te l'abandonne; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt, Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. Attendre après mon crime une lente justice, C'est reculer ta gloire autant que mon supplice. Je mourrai trop heureux mourant d'un coup si beau. Chimène Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, Et je dois te poursuivre, et non pas te punir. D. Rodrigue De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, Ta générosité doit répondre à la mienne; Et pour venger un père emprunter d'autres bras, Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas: Ma main seule du mien a su venger l'offense, Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. Chimène Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir. D. Rodrigue Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine. Chimène Va, je ne te hais point. D. Rodrigue Tu le dois. Chimène Je ne puis. D. Rodrigue Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, Que ne publieront point l'envie et l'imposture! Force-les au silence, et, sans plus discourir, Sauve ta renommée en me faisant mourir. Chimène Elle éclate bien mieux en te laissant la vie; Et je veux que la voix de la plus noire envie Elève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, Sachant que je t'adore et que je te poursuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ; Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. La seule occasion qu'aura la médisance, C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence: Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu. D. Rodrigue Que je meure! Chimène Va-t'en. D. Rodrigue A quoi te résous-tu? Chimène Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère, Je ferai mon possible à bien venger mon père; Mais, malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. D. Rodrigue O miracle d'amour! Chimène O comble de misères! D. Rodrigue Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères! Chimène Rodrigue, qui l'eût cru? D. Rodrigue Chimène, qui l'eût dit? Chimène Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdît? D. Rodrigue Et que si près du port, contre toute apparence, Un orage si prompt brisât notre espérance? Chimène Ah! mortelles douleurs! D. Rodrigue Ah! regrets superflus! Chimène Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus. D. Rodrigue Adieu; je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie. Chimène Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi De ne respirer pas un moment après toi. Adieu; sors, et surtout garde bien qu'on te voie. D. Diègue Ne mêle point de soupirs à ma joie; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer; Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race; C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens; Ton premier coup d'épée égale tous les miens; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur; Viens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface. D. Rodrigue L'honneur vous en est dû; je ne pouvais pas moins Etant sorti de vous et nourri par vos soins. Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie; Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous. Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; Assez et trop longtemps votre discours le flatte. Je ne me repens point de vous avoir servi; Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme, Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme. Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu: Ce que je vous devais, je vous l'ai bien rendu. D. Diègue Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire: Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire; Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour, D'autant plus maintenant je te dois de retour. Mais d'un coeur magnanime éloigne ces faiblesses; Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses! L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir. D. Rodrigue Ah! que me dites-vous? D. Diègue Ce que tu dois savoir. D. Rodrigue Mon honneur offensé sur moi-même se venge; Et vous m'osez pousser à la honte du change! L'infamie est pareille, et suit également Le guerrier sans courage et le perfide amant. A ma fidélité ne faites point d'injure; Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure; Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; Et, ne pouvant quitter ni posséder Chimène, Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. D. Diègue Il n'est pas temps encor de chercher le trépas: Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignait, dans ce grand fleuve entrée, Croit surprendre la ville et piller la contrée. Les Maures vont descendre, et le flux et la nuit Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit. La cour est en désordre, et le peuple en alarmes; On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, Qui, sachant mon affront, poussés d'un même zèle, Se venaient tous offrir à venger ma querelle. Tu les as prévenus; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. Va marcher à leur tête où l'honneur te demande; C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. De ces vieux ennemis va soutenir l'abord: Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort, Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. Ne borne pas ta gloire à venger un affront, Porte-la plus avant, force par ta vaillance Ce monarque au pardon, et Chimène au silence; Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur C'est l'unique moyen de regagner son coeur. Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles; Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi Que ce qu'il perd au comte il le recouvre en toi. Acte IV Scène première Chimène, Elvire Chimène N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire? Elvire Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire, Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix, De ce jeune héros les glorieux exploits. Les Maures devant lui n'ont paru qu'à leur honte; Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte; Trois heures de combat laissent à nos guerriers Une victoire entière et deux rois prisonniers. La valeur de leur chef ne trouvait point d'obstacles. Chimène Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? Elvire De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix; Sa main les a vaincus, et sa main les a pris. Chimène De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges? Elvire Du peuple qui partout fait sonner ses louanges, Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, Son ange tutélaire et son libérateur. Chimène Et le roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance? Elvire Rodrigue n'ose encor paraître en sa présence; Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, Et demande pour grâce à ce généreux prince Qu'il daigne voir la main qui sauve la province. Chimène Mais n'est-il point blessé? Elvire Je n'en ai rien appris. Vous changez de couleur! reprenez vos esprits. Chimène Reprenons donc aussi ma colère affaiblie: Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie? On le vante, on le loue, et mon coeur y consent! Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! Silence, mon amour, laisse agir ma colère: S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père; Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, Sont les premiers effets qu'ait produits sa valeur; Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime, Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments, Voiles, crêpes, habits, lugubres ornements, Pompe que me prescrit sa première victoire, Contre ma passion soutenez bien ma gloire; Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir, Parlez à mon esprit de mon triste devoir, Attaquez sans rien craindre une main triomphante. Elvire Modérez ces transports, voici venir l'infante. Scène II L'Infante, Chimène, Léonor, Elvire L'Infante Je ne viens pas ici consoler tes douleurs; Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs. Chimène Prenez bien plutôt part à la commune joie, Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie, Madame, autre que moi n'a droit de soupirer. Le péril dont Rodrigue a su nous retirer, Et le salut public que vous rendent ses armes, A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes: Il a sauvé la ville, il a servi son roi; Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi. L'Infante Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles. Chimène Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles; Et je l'entends partout publier hautement Aussi brave guerrier que malheureux amant. L'Infante Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire; Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois; Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. Chimène Chacun peut la vanter avec quelque justice, Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. On aigrit ma douleur en l'élevant si haut: Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente: Cependant mon devoir est toujours le plus fort, Et malgré mon amour va poursuivre sa mort. L'Infante Hier ce devoir te mit en une haute estime; L'effort que tu te fis parut si magnanime, Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour Admirait ton courage et plaignait ton amour. Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle? Chimène Ne vous obéir pas me rendrait criminelle. L'Infante Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui. Rodrigue maintenant est notre unique appui, L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur du More. Le roi même est d'accord de cette vérité, Que ton père en lui seul se voit ressuscité; Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, Tu poursuis en sa mort la ruine publique. Quoi? pour venger un père est-il jamais permis De livrer sa patrie aux mains des ennemis? Contre nous ta poursuite est-elle légitime? Et pour être punis avons-nous part au crime? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser: Je te voudrais moi-même en arracher l'envie: Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. Chimène Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté; Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers. L'Infante C'est générosité quand, pour venger un père, Notre devoir attaque une tête si chère; Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang, Quand on donne au public les intérêts du sang. Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme: Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme. Que le bien du pays t'impose cette loi: Aussi bien que crois-tu que t'accorde le roi? Chimène Il peut me refuser, mais je ne puis me taire. L'Infante Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire. Adieu: tu pourras seule y penser à loisir. Chimène Après mon père mort, je n'ai point à choisir. Scène III D. Fernand, D. Diègue, D. Arias, D. Rodrigue, D. Sanche D. Fernand Généreux héritier d'une illustre famille Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, Race de tant d'aïeux en valeur signalés, Que l'essai de la tienne a sitôt égalés, Pour te récompenser ma force est trop petite; Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. Le pays délivré d'un si rude ennemi, Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, Et les Maures défaits avant qu'en ces alarmes J'eusse pu donner ordre à repousser leurs armes, Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. Mais deux rois tes captifs feront ta récompense: Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présense. Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur, Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur. Sois désormais le Cid; qu'à ce grand nom tout cède; Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède, Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois. D. Rodrigue Que votre majesté, sire, épargne ma honte. D'un si faible service elle fait trop de conte, Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi. Je sais trop que je dois au bien de votre empire Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire; Et quand je les perdrai pour un si digne objet, Je ferai seulement le devoir d'un sujet. D. Fernand Tous ceux que ce devoir à mon service engage Ne s'en acquittent pas avec même courage; Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès, Elle ne produit point de si rares succès. Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire Apprends-moi plus au long la véritable histoire. D. Rodrigue Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant, Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, Une troupe d'amis chez mon père assemblée Sollicita mon âme encor toute troublée... Mais, sire, pardonnez à ma témérité, Si j'osai l'employer sans votre autorité: Le péril approchait; leur brigade était prête; Me montrant à la cour, je hasardais ma tête: Et s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous. D. Fernand J'excuse ta chaleur à venger ton offense; Et l'Etat défendu me parle en ta défense: Crois que dorénavant Chimène a beau parler, Je ne l'écoute plus que pour la consoler. Mais poursuis. D. Rodrigue Sous moi donc cette troupe s'avance, Et porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, Tant, à nous voir marcher avec un tel visage, Les plus épouvantés reprenaient de courage! J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés, Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés; Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure, Brûlant d'impatience, autour de moi demeure, Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit Passe une bonne part d'une si belle nuit. Par mon commandement la garde en fait de même, Et se tenant cachée, aide à mon stratagème; Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort Les Maures et la mer montent jusques au port. On les laisse passer; tout leur paraît tranquille; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent; Ils paraissent armés, les Maures se confondent, L'épouvante les prend à demi descendus; Avant que de combattre ils s'estiment perdus. Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre; Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang. Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient, Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient: La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu. Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges; De notre sang au leur font d'horribles mélanges. Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, Sont des champs de carnage où triomphe la mort. O combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait, Ne pouvait discerner où le sort inclinait! J'allais de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns et soutenir les autres, Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour, Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour. Mais enfin sa clarté montre notre avantage; Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage: Et voyant un renfort qui nous vient secourir, L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les chables, Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables, Font retraite en tumulte, et sans considérer Si leurs rois avec eux peuvent se retirer. Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte; Le flux les apporta, le reflux les remporte; Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups, Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. A se rendre moi-même en vain je les convie: Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas; Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, Et que seuls désormais en vain ils se défendent, Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps; Et le combat cessa faute de combattants. C'est de cette façon que pour votre service... Scène IV D. Fernand, D. Diègue, D. Rodrigue, D. Arias, D. Alonse, D. Sanche D. Alonse Sire, Chimène vient vous demander justice. D. Fernand La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! Va, je ne la veux pas obliger à te voir. Pour tous remerciements il faut que je te chasse: Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse. (D. Rodrigue rentre.) D. Diègue Chimène le poursuit, et voudrait le sauver. D. Fernand On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver. Montrez un oeil plus triste. Scène V D. Fernand, D. Diègue, D. Arias, D. Sanche, D. Alonse, Chimène, Elvire D. Fernand Enfin soyez contente, Chimène, le succès répond à votre attente: Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus, Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; Rendez grâces au ciel qui vous en a vengée. (A D. Diègue.) Voyez comme déjà sa couleur est changée. D. Diègue Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait, Dans cette pâmoison, sire, admirez l'effet. Sa douleur a trahi les secrets de son âme, Et ne vous permet plus de douter de sa flamme. Chimène Quoi! Rodrigue est donc mort? D. Fernand Non, non, il voit le jour, Et te conserve encore un immuable amour: Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse. Chimène Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: Un excès de plaisirs nous rend tout languissants; Et quand il surprend l'âme, il accable les sens. D. Fernand Tu veux qu'en ta faveur nous croyions l'impossible? Chimène, ta douleur a paru trop visible. Chimène Eh bien! sire, ajoutez ce comble à mon malheur, Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur: Un juste déplaisir à ce point m'a réduite; Son trépas dérobait sa tête à ma poursuite; S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis: Une si belle fin m'est trop injurieuse. Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, Non pas dans un éclat qui l'élève si haut, Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; C'est s'immortaliser par une belle mort. J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime; Elle assure l'Etat, et me rend ma victime, Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers; Et pour dire en un mot ce que j'en considère, Digne d'être immolée aux mânes de mon père... Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! Rodrigue de ma part n'a rien à redouter; Que pourraient contre lui des larmes qu'on méprise? Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; Il triomphe de moi comme des ennemis. Dans leur sang répandu la justice étouffée Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée; Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois Nous fait suivre son char au milieu de deux rois. D. Fernand Ma fille, ces transports ont trop de violence. Quand on rend la justice on met tout en balance: On a tué ton père, il était l'agresseur; Et la même équité m'ordonne la douceur. Avant que d'accuser ce que j'en fais paraître, Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître. Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, Dont la faveur conserve un tel amant pour toi. Chimène Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère! L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père! De ma juste poursuite on fait si peu de cas Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas! Puisque vous refusez la justice à mes larmes, Sire, permettez-moi de recourir aux armes; C'est par là seulement qu'il a su m'outrager, Et c'est aussi par là que je me dois venger. A tous vos cavaliers je demande sa tête; Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; Qu'ils le combattent, sire; et le combat fini, J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni. Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. D. Fernand Cette vieille coutume en ces lieux établie, Sous couleur de punir un injuste attentat, Des meilleurs combattants affaiblit un Etat; Souvent de cet abus le succès déplorable Opprime l'innocent et soutient le coupable. J'en dispense Rodrigue; il m'est trop précieux Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux; Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime, Les Maures en fuyant ont emporté son crime. D. Diègue Quoi! sire, pour lui seul vous renversez des lois Qu'a vu toute la cour observer tant de fois! Que croira votre peuple, et que dira l'envie, Si sous votre défense il ménage sa vie, Et s'en fait un prétexte à ne paraître pas Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas? De pareilles faveurs terniraient trop sa gloire: Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. Le comte eut de l'audace, il l'en a su punir: Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir. D. Fernand Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse: Mais d'un guerrier vaincu mille prendraient la place, Et le prix que Chimène au vainqueur a promis De tous mes cavaliers ferait ses ennemis: L'opposer seul à tous serait trop d'injustice; Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien; Mais après ce combat ne demande plus rien. D. Diègue N'excusez point par là ceux que son bras étonne; Laissez un champ ouvert où n'entrera personne. Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, Quel courage assez vain s'oserait prendre à lui? Qui se hasarderait contre un tel adversaire? Qui serait ce vaillant, ou bien ce téméraire? D. Sanche Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant; Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse. Madame, vous savez quelle est votre promesse. D. Fernand Chimène, remets-tu ta querelle en sa main? Chimène Sire, je l'ai promis. D. Fernand Soyez prêt à demain. D. Diègue Non, sire, il ne faut pas différer davantage: On est toujours trop prêt quand on a du courage. D. Fernand Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant! D. Diègue Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. D. Fernand Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse; Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, Pour témoigner à tous qu'à regret je promets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, De moi ni de ma cour il n'aura la présence. (Il parle à D. Arias.) Vous seul des combattants jugerez la vaillance. Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur, Et, le combat fini, m'amenez le vainqueur. Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine; Je le veux de ma main présenter à Chimène, Et que pour récompense il reçoive sa foi. Chimène Quoi! sire, m'imposer une si dure loi! D. Fernand Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. Cesse de murmurer contre un arrêt si doux; Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux. Acte V Scène première D. Rodrigue, Chimène Chimène Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace? Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce. D. Rodrigue Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu, Avant le coup mortel, dire un dernier adieu: Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage. Chimène Tu vas mourir! D. Rodrigue Je cours à ces heureux moments Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments. Chimène Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable? Qui t'a rendu si faible? ou qui le rend si fort? Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! Celui qui n'a pas craint les Maures, ni mon père, Va combattre don Sanche, et déjà désespère! Ainsi donc au besoin ton courage s'abat? D. Rodrigue Je cours à mon supplice, et non pas au combat; Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie, Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas; Et déjà cette nuit m'aurait été mortelle, Si j'eusse combattu pour ma seule querelle; Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays, A me défendre mal je les aurais trahis. Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, Qu'il en veuille sortir par une perfidie. Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. Votre ressentiment choisit la main d'un autre (Je ne méritais pas de mourir de la vôtre): On ne me verra point en repousser les coups; Je dois plus de respect à qui combat pour vous, Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent Je vais lui présenter mon estomac ouvert, Adorant en sa main la vôtre qui me perd. Chimène Si d'un triste devoir la juste violence, Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance, Prescrit à ton amour une si forte loi Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi, En cet aveuglement ne perds pas la mémoire Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire, Et que, dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu, Quand on le saura mort, on le croira vaincu. Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère, Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père, Et te fait renoncer, malgré ta passion, A l'espoir le plus doux de ma possession: Je t'en vois cependant faire si peu de conte, Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte. Quelle inégalité ravale ta vertu? Pourquoi ne l'as-tu plus? ou pourquoi l'avais-tu? Quoi! n'es-tu généreux que pour me faire outrage? S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage? Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre, Et défends ton honneur, si tu veux ne plus vivre. D. Rodrigue Après la mort du comte, et les Maures défaits, Faudrait-il à ma gloire encor d'autres effets? Elle peut dédaigner le soin de me défendre; On sait que mon courage ose tout entreprendre, Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux. Non, non, en ce combat, quoi que vous veuillez croire, Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur, Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur. On dira seulement: "Il adorait Chimène; Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; Il a cédé lui-même à la rigueur du sort Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort: Elle voulait sa tête; et son coeur magnanime, S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime. Pour venger son honneur il perdit son amour, Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, Préférant (quelque espoir qu'eût son âme asservie) Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie." Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire. Chimène Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, Ta vie et ton honneur sont de faibles appas, Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche, Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; Combats pour m'affranchir d'une condition Qui me donne à l'objet de mon aversion. Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense, Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris, Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte. D. Rodrigue Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; Unissez-vous ensemble, et faites une armée, Pour combattre une main de la sorte animée: Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous. Scène II L'Infante T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, Qui fais un crime de mes feux? T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance Contre ce fier tyran fait révolter mes voeux? Pauvre princesse, auquel des deux Dois-tu prêter obéissance? Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi; Mais, pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi. Impitoyable sort, dont la rigueur sépare Ma gloire d'avec mes désirs, Est-il dit que le choix d'une vertu si rare Coûte à ma passion de si grands déplaisirs? O cieux! à combien de soupirs Faut-il que mon coeur se prépare, Si jamais il n'obtient sur un si long tourment Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant? Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne Du mépris d'un si digne choix: Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois. Après avoir vaincu deux rois, Pourrais-tu manquer de couronne? Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner? Il est digne de moi, mais il est à Chimène; Le don que j'en ai fait me nuit. Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine, Que le devoir du sang à regret le poursuit: Ainsi n'espérons aucun fruit De son crime, ni de ma peine, Puisque pour me punir le destin a permis Que l'amour dure même entre deux ennemis. Scène III L'Infante, Léonor L'Infante Où viens-tu, Léonor? Léonor Vous applaudir, madame, Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme. L'Infante D'où viendrait ce repos dans un comble d'ennui? Léonor Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui, Rodrigue ne peut plus charmer votre courage. Vous savez le combat où Chimène l'engage; Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari, Votre espérance est morte, et votre esprit guéri. L'Infante Ah! qu'il s'en faut encor! Léonor Que pouvez-vous prétendre? L'Infante Mais plutôt quel espoir me pourrais-tu défendre? Si Rodrigue combat sous ces conditions, Pour en rompre l'effet j'ai trop d'inventions. L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices, Aux esprits des amants apprend trop d'artifices. Léonor Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort N'a pu dans leurs esprits allumer de discord? Car Chimène aisément montre, par sa conduite, Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite. Elle obtient un combat, et pour son combattant C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant: Elle n'a point recours à ces mains généreuses Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses; Don Sanche lui suffit, et mérite son choix Parce qu'il va s'armer pour la première fois; Elle aime en ce duel son peu d'expérience; Comme il est sans renom, elle est sans défiance; Et sa facilité vous doit bien faire voir Qu'elle cherche un combat qui force son devoir, Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée, Et l'autorise enfin à paraître apaisée. L'Infante Je le remarque assez, et toutefois mon coeur A l'envi de Chimène adore ce vainqueur. A quoi me résoudrai-je, amante infortunée? Léonor A vous mieux souvenir de qui vous êtes née; Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet! L'Infante Mon inclination a bien changé d'objet. Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme; Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme; Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois. Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme, Mais pour ne troubler pas une si belle flamme; Et quand pour m'obliger on l'aurait couronné, Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné. Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine, Allons encore un coup le donner à Chimène. Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est percé, Viens me voir achever comme j'ai commencé. Scène IV Chimène, Elvire Chimène Elvire, que je souffre! et que je suis à plaindre! Je ne sais qu'espérer; et je vois tout à craindre; Aucun voeu ne m'échappe où j'ose consentir; Je ne souhaite rien sans un prompt repentir. A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes: Le plus heureux succès me coûtera des larmes; Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort, Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort. Elvire D'un et d'autre côté, je vous vois soulagée: Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, Il soutient votre gloire, et vous donne un époux. Chimène Quoi! l'objet de ma haine, ou de tant de colère! L'assassin de Rodrigue, ou celui de mon père! De tous les deux côtés on me donne un mari Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri; De tous les deux côtés mon âme se rebelle: Je crains plus que la mort la fin de ma querelle. Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits, Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix; Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage, Termine ce combat sans aucun avantage, Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur. Elvire Ce serait vous traiter avec trop de rigueur. Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice, S'il vous laisse obligée à demander justice, A témoigner toujours ce haut ressentiment, Et poursuivre toujours la mort de votre amant. Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance, Lui couronnant le front, vous impose silence; Que la loi du combat étouffe vos soupirs, Et que le roi vous force à suivre vos désirs. Chimène Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende? Mon devoir est trop fort, et ma perte est trop grande; Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi, Que celle du combat et le vouloir du roi. Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine, Mais non pas avec lui la gloire de Chimène; Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis, Mon honneur lui fera mille autres ennemis. Elvire Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange, Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge. Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur De pouvoir maintenant vous taire avec honneur? Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère? La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père? Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur? Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur? Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine, Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine; Et nous verrons du ciel l'équitable courroux Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux. Chimène Elvire, c'est assez des peines que j'endure, Ne les redouble point de ce funeste augure. Je veux, si je le puis, les éviter tous deux; Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux: Non qu'une folle ardeur de son côté me penche; Mais, s'il était vaincu, je serais à don Sanche. Cette appréhension fait naître mon souhait... Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait. Scène V D. Sanche, Chimène, Elvire D. Sanche Obligé d'apporter à vos pieds cette épée... Chimène Quoi! du sang de Rodrigue encor toute trempée? Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux, Après m'avoir ôté ce que j'aimais le mieux? Eclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre: Mon père est satisfait, cesse de te contraindre; Un même coup a mis ma gloire en sûreté, Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté. D. Sanche D'un esprit plus rassis... Chimène Tu me parles encore, Exécrable assassin d'un héros que j'adore! Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant N'eût jamais succombé sous un tel assaillant. N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie! En croyant me venger, tu m'as ôté la vie. D. Sanche Etrange impression, qui, loin de m'écouter... Chimène Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter, Que j'entende à loisir avec quelle insolence Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance? Scène VI D. Fernand, D. Diègue, D. Arias, D. Sanche, D. Alonse, Chimène, Elvire Chimène Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer. J'aimais, vous l'avez su; mais, pour venger mon père, J'ai bien voulu proscrire une tête si chère: Votre majesté, sire, elle-même a pu voir Comme j'ai fait céder mon amour au devoir. Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée D'implacable ennemie en amante affligée. J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour, Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour. Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense, Et du bras qui me perd je suis la récompense! Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, De grâce, révoquez une si dure loi; Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime, Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même; Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment, Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant. D. Diègue Enfin elle aime, sire, et ne croit plus un crime D'avouer par sa bouche un amour légitime. D. Fernand Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort, Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport. D. Sanche Sire, un peu trop d'ardeur, malgré moi l'a déçue: Je venais du combat lui raconter l'issue. Ce généreux guerrier, dont son coeur est charmé, "Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé: Je laisserais plutôt la victoire incertaine, Que de répandre un sang hasardé pour Chimène; Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du roi, Va de notre combat l'entretenir pour moi, De la part du vainqueur lui porter ton épée." Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée; Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, Et soudain sa colère a trahi son amour Avec tant de transport et tant d'impatience, Que je n'ai pu gagner un moment d'audience. Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux; Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux, Perdant infiniment j'aime encor ma défaite, Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite. D. Fernand Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu, Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu; Une louable honte en vain t'en sollicite; Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte; Ton père est satisfait, et c'était le venger Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger. Tu vois comme le ciel autrement en dispose. Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose, Et ne sois point rebelle à mon commandement, Qui te donne un époux aimé si chèrement. Scène VII D. Fernande, D. Diègue, D. Arias, D. Rodrigue, D. Alonse, D. Sanche, L'Infante, Chimène, Léonor, Elvire L'Infante Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse. D. Rodrigue Ne vous offensez point, sire, si devant vous Un respect amoureux me jette à ses genoux. Je ne viens point ici demander ma conquête: Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, Madame; mon amour n'emploiera point pour moi Ni la loi du combat, ni le vouloir du roi. Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, Des héros fabuleux passer la renommée? Si mon crime par là se peut enfin laver, J'ose tout entreprendre, et puis tout achever: Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, N'armez plus contre moi le pouvoir des humains: Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains; Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible; Prenez une vengeance à tout autre impossible; Mais du moins que ma mort suffise à me punir. Ne me bannissez point de votre souvenir; Et, puisque mon trépas conserve votre gloire, Pour vous en revancher conservez ma mémoire, Et dites quelquefois, en déplorant mon sort: "S'il ne m'avait aimée, il ne serait pas mort." Chimène Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, sire, Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire. Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr: Et quand un roi commande, on lui doit obéir. Mais, à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, Toute votre justice en est-elle d'accord? Si Rodrigue à l'Etat devient si nécessaire, De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, Et me livrer moi-même au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel? D. Fernand Le temps assez souvent a rendu légitime Ce qui semblait d'abord ne se pouvoir sans crime. Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. Mais, quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui, Il faudrait que je fusse ennemi de ta gloire Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire. Cet hymen différé ne rompt point une loi Qui, sans marquer de temps, lui destine ta foi. Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les Maures sur nos bords, Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, Commander mon armée et ravager leur terre. A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi; Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle; Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser. D. Rodrigue Pour posséder Chimène, et pour votre service, Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer. D. Fernand Espère en ton courage, espère en ma promesse; Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse, Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. Horace Tragédie Adresse A Mgr le Cardinal Duc de Richelieu Monseigneur, Je n'aurais jamais eu la témérité de présenter à Votre Eminence ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent passerait pour ingratitude, et que quelque juste défiance que j'aie de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis; et ce n'est pas sans rougir que, pour toute reconnaissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de Votre Eminence, eût pu paraître devant elle avec moins de honte, si les forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière; j'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge, "qu'il n'y a presque aucune chose plus noble dans toute l'antiquité". Je voudrais que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être offert. Le sujet était capable de plus de grâces s'il eût été traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la mienne toutes celles qu'elle était capable de lui donner, et qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une muse de province, qui, n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de Votre Eminence, n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement éclairées. Et certes, Monseigneur, ce changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à Votre Eminence, qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure abandonné à ma propre faiblesse? Il faut, Monseigneur, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations très signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre, de nous en avoir facilité les connaissances. Vous avez ennobli le but de l'art, puisque, au lieu de celui de plaire au peuple que nous prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, Scipion et Lélie, ont autrefois protesté de se contenter, vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à l'Etat, puisque, contribuant à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connaissances, puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur Votre Eminence quand elle honore de sa présence et de son attention le récit de nos poèmes. C'est là que, lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce qu'il faut éviter: c'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos mains. Ne trouvez donc pas mauvais, Monseigneur, que pour vous remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables sentiments de mon âme: Totum muneris hoc fui est, Quod monstror digito proetereuntium Scenoe non levis artifex: Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est. Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de croire que je suis et serai toute ma vie très passionnément, Monseigneur, De votre Eminence, Le très humble, très obéissant Et très fidèle serviteur, Corneille. Titus Livius (XXIII.)... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum bello, prope inter parentes natosque, Trojanam utramque prolem, quum Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus ferox, praecipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium dictitans, nocte, praeteritis hostium castris, infesto exercitu in agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam proxime ad hostem potest; inde legatum praemissum nuntiare Tullo jubet, priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit, satis scire ea se allaturum, quae nihilo minus ad rem romanam, quam ad albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur; suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quae repetitae sint, et: "Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli audisse videor, nec te dubito, Tulle, eadem prae te ferre. Sed si vera potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim: etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto, jam quum signum pugnae dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi decerni possit." Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi, tum spe victoriae ferocior erat. Quaerentibus utrinque ratio initur, cui et fortuna ipsa praebuit materiam. (XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec aetate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore, unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri populo cum bona pace imperitaret... (XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes, quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma, illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt. Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis praesentis, quam curae expertes: quippe imperium agebatur, in tam paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium servitiumque observatur animo, futuraque ea deinde patriae fortuna, quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma, micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent, duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus, romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem ferant fratri, jam Horatius, caeso hoste victor, secundam pugnam petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum Curiatium conficit. Jamque aequato Marte singuli supererant, sed nec spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere, fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: "Duos, inquit, fratrum manibus dedi: tertium causae belli hujusce, ut Romanus Albano imperet, dabo." Male sustinenti arma gladium superne jugulo defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium accipiunt: eo majore cum gaudio; quo propius metum res fuerat. Ad sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe imperio alteri aucti, alteri ditionis alienae facti. Sepulcra exstant, quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est. (XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia prae se gerens, cui soror virgo, quae des- ponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. "Abi hinc cum immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique, oblita patriae. Sic eat quaecumque Romana lugebit hostem." Atrox visum id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi advocato: "Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent secundum legem, facio." Lex horrendi carminis erat: "Duumviri perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito, verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium." Hac lege duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium quidem, posse. Quum condemnassent, tum alter ex his: "P. Horati, tibi perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus." Accesserat lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente legis interprete: "Provoco," inquit. Ita de provocatione certatum ad populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre proclamante se filiam jure caesam judicare: ni ita esset, patrio jure in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter haec senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc Pila Horatia appellatur, ostentans: "Hunccine, aiebat, quem modo decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, eum sub furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor, colliga manus, quae paulo ante armatae imperium populo romano pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum. Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta foeditate supplicii vindicent?" Non tulit populus nec patris lacrimas, nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione magis virtutis quam jure causae. Itaque, ut caedes manifesta aliquo tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia publica. Is, quibusdam piacularibus sacrificiis factis, quae deinde genti Horatiae tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiae sepulcrum, quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato. Examen C'est une croyance assez générale que cette pièce pourrait passer pour la plus belle des miennes, si les derniers actes répondaient aux premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui serait plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que, quand elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière le théâtre, comme je le marque dans cette impression. D'ailleurs, si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts en spectacle. Horace ne veut pas que nous y hasardions les événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants; mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa patrie contre une soeur qui la maudit en sa présence avec des imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et, chez Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue. L'adoucissement que j'apporte dans le second de ces discours pour rectifier la mort de Clytemnestre ne peut être propre ici à celle de Camille. Quand elle s'enferrerait d'elle-même par désespoir en voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisserait pas d'être criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevrait, comme peut faire Oreste à Egisthe. D'ailleurs, l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père pour obtenir sa grâce n'aurait plus de lieu, s'il demeurait innocent. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu causer la chute de ce poème que par là, et si elle n'a point d'autre irrégularité que de blesser les yeux. Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste en un commencement, un milieu et une fin. Elle surprend tout d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur de regretter qui que ce soit de lui ou de son amant qui meure au combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si extraordinaire, et servir de commencement à cette action. Le second défaut est que cette mort fait une action double par le second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et la continuité des deux n'en fassent qu'une action; ce qui n'arrive point ici, où Horace revient triomphant sans aucun besoin de tuer sa soeur, ni même de parler à elle; et l'action serait suffisamment terminée à sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va de tout l'Etat, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de sa vie; et, pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille, qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où cette Sabine n'est plus considérable; et qu'ainsi, s'il y a égalité dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages, où se doit étendre ce précepte d'Horace: Servetur ad imum Qualis ab incepto processerit, et sibi constet. Ce défaut en Rodelinde a été une des principales causes du mauvais succès de Pertharite, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un très méchant effet. Il serait bon d'en établir une règle inviolable. Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte. Il est constant qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes. L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de le satisfaire. Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire cette double alliance. Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du Cid, et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai trouvé deux: l'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu que, dans le Cid, toutes celles de l'Infante sont détachées, et paraissent hors oeuvre: Tantum series juncturaque pollet. L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est nécessaire que tous les incidents de ce poème lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point besoin qu'elle en fasse rien paraître, puisqu'elle ne produit aucun effet. L'oracle qui est proposé au premier acte trouve son vrai sens à la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte l'imagination à un sens contraire; et je les aimerais mieux de cette sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé ainsi encore dans l'Andromède et dans l'Oedipe. Je ne dis pas la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrais qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici et dans Polyeucte, mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier poème, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de ce qui doit arriver de funeste. Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée très heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette fausse alarme; il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser emporter si légèrement, par les apparences, à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'eût pas vu la fin. Bien que le roi n'y paraisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa dignité que dans le Cid, parce qu'il a intérêt pour tout son Etat dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé sa couronne, et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours: ils peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur. Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur d'Horace, parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une très forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvait se montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignait à un amant aimé. Il n'y avait point de place pour lui au premier acte, et encore moins au second; il fallait qu'il tînt son rang à l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce prince lui veut faire; et, par occasion, il lui apprend la victoire de son fils, qu'il ignorait. Il ne manque pas d'amour durant les trois premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et, dès la première scène de la pièce, il paraît bien qu'il rendait assez de soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'aurait pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime d'Etat, et que j'en aurais fait un de théâtre, si j'avais habillé un Romain à la française. Acteurs Tulle, roi de Rome. Le vieil Horace, chevalier romain. Horace, son fils. Curiace, gentilhomme d'Albe, amant de Camille. Valère, chevalier romain, amoureux de Camille. Sabine, femme d'Horace, et soeur de Curiace. Camille, amante de Curiace, et soeur d'Horace. Julie, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille. Flavian, soldat de l'armée d'Albe. Procule, soldat de l'armée de Rome. La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace. Acte premier Scène première Sabine, Julie Sabine Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur; Elle n'est que trop juste en un si grand malheur: Si près de voir sur soi fondre de tels orages, L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages; Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu Ne saurait sans désordre exercer sa vertu. Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes, Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes, Et, parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme, Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme; Commander à ses pleurs en cette extrémité, C'est montrer pour le sexe assez de fermeté. Julie C'en est peut-être assez pour une âme commune, Qui du moindre péril se fait une infortune; Mais de cette faiblesse un grand coeur est honteux; Il ose espérer tout dans un succès douteux. Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles; Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir: Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir. Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, Et concevez des voeux dignes d'une Romaine. Sabine Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain; J'en ai reçu le titre en recevant sa main; Mais ce noeud me tiendrait en esclave enchaînée, S'il m'empêchait de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour, Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, Mes trois frères dans l'une et mon mari dans l'autre, Puis-je former des voeux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité? Je sais que ton Etat, encore en sa naissance, Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance; Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins; Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre, Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre: Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur, Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées, D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons; Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons: Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule; Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. Albe est ton origine; arrête, et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants; Et, se laissant ravir à l'amour maternelle, Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. Julie Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance. J'admirais la vertu qui réduisait en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; Et je vous consolais au milieu de vos plaintes, Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes. Sabine Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats, Trop faibles pour jeter un des partis à bas, Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine, Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine. Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, Quelque maligne joie en faveur de mes frères, Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison, J'ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison. Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, Et qu'après la bataille il ne demeure plus Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, J'aurais pour mon pays une cruelle haine, Si je pouvais encore être toute Romaine, Et si je demandais votre triomphe aux dieux, Au prix de tant de sang qui m'est si précieux. Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme: Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome; Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort, Et serai du parti qu'affligera le sort. Egale à tous les deux jusques à la victoire, Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire; Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs, Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. Julie Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, En des esprits divers, des passions diverses! Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement! Son frère est votre époux, le vôtre est son amant: Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, Le sien irrésolu, le sien tout incertain, De la moindre mêlée appréhendait l'orage, De tous les deux partis détestait l'avantage, Au malheur des vaincus donnait toujours ses pleurs, Et nourrissait ainsi d'éternelles douleurs. Mais hier, quand elle sut qu'on avait pris journée, Et qu'enfin la bataille allait être donnée, Une soudaine joie éclatant sur son front... Sabine Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère; Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère; Son esprit, ébranlé par les objets présents, Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle: Je forme des soupçons d'un trop léger sujet: Près d'un jour si funeste on change peu d'objet. Les âmes rarement sont de nouveau blessées, Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, Ni de contentements qui soient pareils aux siens. Julie Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures. Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. C'est assez de constance en un si grand danger Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger; Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie. Sabine Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie. Essayez sur ce point à la faire parler; Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie: J'ai honte de montrer tant de mélancolie, Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs, Cherche la solitude à cacher ses soupirs. Scène II Camille, Julie Camille Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne Et que, plus insensible à de si grands malheurs, A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée; Comme elle je perdrai dans l'une et l'autre armée: Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien; Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine. Hélas! Julie Elle est pourtant plus à plaindre que vous. On peut changer d'amant, mais non changer d'époux. Oubliez Curiace, et recevez Valère; Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire, Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. Camille Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes, Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, J'aime mieux les souffrir que de les mériter. Julie Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? Camille Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable? Julie Envers un ennemi qui peut nous obliger? Camille D'un serment solennel qui peut nous dégager? Julie Vous déguisez en vain une chose trop claire: Je vous vis encore hier entretenir Valère, Et l'accueil gracieux qu'il recevait de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux. Camille Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, N'en imaginez rien qu'à son désavantage; De mon contentement un autre était l'objet. Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet: Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. Il vous souvient qu'à peine on voyait de sa soeur Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois: Unissant nos maisons, il désunit nos rois; Un même instant conclut notre hymen et la guerre, Fit naître notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis; Et, nous faisant amants, il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux! Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; Vous avez vu depuis les troubles de mon âme: Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme, Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, M'a fait avoir recours à la voix des oracles. Ecoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années Au pied de l'Aventin prédit nos destinées, Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, Me promit par ces vers la fin de mes travaux: "Albe et Rome demain prendront une autre face; Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix, Et tu seras unie avec ton Curiace, Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais." Je pris sur cet oracle une entière assurance, Et comme le succès passait mon espérance, J'abandonnai mon âme à des ravissements Qui passaient les transports des plus heureux amants. Jugez de leur excès: je rencontrai Valère, Et, contre sa coutume, il ne put me déplaire; Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui; Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace: Tout ce que je voyais me semblait Curiace; Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux; Tout ce que je disais l'assurait de mes voeux. Le combat général aujourd'hui se hasarde; J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde; Mon esprit rejetait ces funestes objets, Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix. La nuit a dissipé des erreurs si charmantes; Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, M'ont arraché ma joie, et rendu ma terreur. J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite; Ils s'effaçaient l'un l'autre; et chaque illusion Redoublait mon effroi par sa confusion. Julie C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète. Camille Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite; Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix. Julie Par là finit la guerre, et la paix lui succède. Camille Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède! Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous, Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome. Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux? Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux? Scène III Curiace, Camille, Julie Curiace N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome; Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; Et comme également en cette extrémité Je craignais la victoire et la captivité... Camille Curiace, il suffit, je devine le reste: Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste, Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, Dérobe à ton pays le secours de ton bras. Qu'un autre considère ici ta renommée, Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée; Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer; Plus ton amour paraît, plus elle doit t'aimer; Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître. Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurer Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer? Ne préfère-t-il point l'Etat à sa famille? Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille? Enfin, notre bonheur est-il bien affermi? T'a-t-il vu comme gendre ou bien comme ennemi? Curiace Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignait assez une entière allégresse; Mais il ne m'a point vu, par une trahison, Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville; J'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant. D'Albe avec mon amour j'accordais la querelle; Je soupirais pour vous en combattant pour elle; Et s'il fallait encor que l'on en vînt aux coups, Je combattrais pour elle en soupirant pour vous. Oui, malgré les désirs de mon âme charmée, Si la guerre durait, je serais dans l'armée: C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès. Camille La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? Julie Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix. Curiace L'aurait-on jamais cru? Déjà les deux armées, D'une égale chaleur au combat animées, Se menaçaient des yeux, et marchant fièrement, N'attendaient, pour donner, que le commandement, Quand notre dictateur devant les rangs s'avance, Demande à votre prince un moment de silence, Et l'ayant obtenu: "Que faisons-nous, Romains, Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains? Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes: Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds, Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux; Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes: Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs, Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs? Nos ennemis communs attendent avec joie Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie, Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, Dénué d'un secours par lui-même détruit. Ils ont assez longtemps joui de nos divorces; Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, Et noyons dans l'oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. Que si l'ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres, Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, Elle nous unira, loin de nous diviser. Nommons des combattants pour la cause commune; Que chaque peuple aux siens attache sa fortune; Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort, Que le faible parti prenne loi du plus fort; Mais, sans indignité pour des guerriers si braves, Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves, Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur. Ainsi nos deux Etats ne feront qu'un empire." Il semble qu'à ces mots notre discorde expire: Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami; Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides, Volaient, sans y penser, à tant de parricides, Et font paraître un front couvert tout à la fois D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix. Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée Sous ces conditions est aussitôt jurée: Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir: Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente. Camille O dieux, que ce discours rend mon âme contente! Curiace Dans deux heures au plus, par un commun accord, Le sort de nos guerriers réglera notre sort. Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme. Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome; D'un et d'autre côté l'accès étant permis, Chacun va renouer avec ses vieux amis. Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; Et mes désirs ont eu des succès si prospères, Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain Le bonheur sans pareil de vous donner la main. Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance? Camille Le devoir d'une fille est en l'obéissance. Curiace Venez donc recevoir ce doux commandement, Qui doit mettre le comble à mon contentement. Camille Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères, Et savoir d'eux encor la fin de nos misères. Julie Allez, et cependant au pied de nos autels J'irai rendre pour vous grâces aux immortels. Acte II Scène première Horace, Curiace Curiace Ainsi Rome n'a point séparé son estime; Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime: Cette superbe ville en vos frères et vous Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous, Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres D'une seule maison brave toutes les nôtres; Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains, Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains. Ce choix pouvait combler trois familles de gloire, Consacrer hautement leurs noms à la mémoire: Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix En pouvait à bon titre immortaliser trois; Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme M'ont fait placer ma soeur, et choisir une femme, Ce que je vais vous être et ce que je vous suis Me font y prendre part autant que je le puis; Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte: La guerre en tel éclat a mis votre valeur, Que je tremble pour Albe et prévois son malheur: Puisque vous combattez, sa perte est assurée; En vous faisant nommer, le destin l'a jurée. Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, Et me compte déjà pour un de vos sujets. Horace Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome, Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme. C'est un aveuglement pour elle bien fatal D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal. Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle; Mais quoique ce combat me promette un cercueil, La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil; Mon esprit en conçoit une mâle assurance; J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; Et du sort envieux quels que soient les projets, Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie Remplira son attente ou quittera la vie. Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement; Ce noble désespoir périt malaisément. Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite. Curiace Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint. Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. Dures extrémités, de voir Albe asservie, Ou sa victoire au prix d'une si chère vie, Et que l'unique bien où tendent ses désirs S'achète seulement par vos derniers soupirs! Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre? De tous les deux côtés, j'ai des pleurs à répandre; De tous les deux côtés mes désirs sont trahis. Horace Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays! Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes; La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, Et je le recevrais en bénissant mon sort, Si Rome et tout l'Etat perdaient moins en ma mort. Curiace A vos amis pourtant permettez de le craindre; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre: La gloire en est pour vous, et la perte pour eux; Il vous fait immortel, et les rend malheureux: On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle. Scène II Horace, Curiace, Flavian Curiace Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix? Flavian Je viens pour vous l'apprendre. Curiace Eh bien! qui sont les trois? Flavian Vos deux frères et vous. Curiace Qui? Flavian Vous et vos deux frères. Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères? Ce choix vous déplaît-il? Curiace Non, mais il me surprend: Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand. Flavian Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie, Que vous le recevez avec si peu de joie? Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour. Curiace Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour Ne pourront empêcher que les trois Curiaces Ne servent leur pays contre les trois Horaces. Flavian Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots. Curiace Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos. Scène III Horace, Curiace Curiace Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre; Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort; Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes. Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible, et d'affreux, L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux. Horace Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur; Et comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire, Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire; Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on briguerait en foule une si belle mort. Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur, Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie, Une telle vertu n'appartenait qu'à nous. L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée. Curiace Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L'occasion est belle, il nous la faut chérir. Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; Mais votre fermeté tient un peu du barbare: Peu, même des grands coeurs, tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité; A quelque prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme: Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler: J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain. Horace Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec sa fermeté; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand, il est au plus haut point; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose, A faire ce qu'il doit lâchement se dispose; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; Et, pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. Curiace Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue; Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue; Comme notre malheur elle est au plus haut point: Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. Horace Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux. Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme, A vous aimer encor, si je meurs par vos mains, Et prendre en son malheur des sentiments romains. Scène IV Horace, Curiace, Camille Horace Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace, Ma soeur? Camille Hélas! mon sort a bien changé de face. Horace Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur; Et si par mon trépas il retourne vainqueur, Ne le recevez point en meurtrier d'un frère, Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous, Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous. Comme si je vivais, achevez l'hyménée; Mais si ce fer aussi tranche sa destinée, Faites à ma victoire un pareil traitement, Ne me reprochez point la mort de votre amant. Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse; Consumez avec lui toute cette faiblesse. Querellez ciel et terre, et maudissez le sort; Mais après le combat ne pensez plus au mort. (A Curiace.) Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle, Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle. Scène V Curiace, Camille Camille Iras-tu, Curiace? et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? Curiace Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi; Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi: Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, Elle se prend au ciel, et l'ose quereller. Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller. Camille Non; je te connais mieux, tu veux que je te prie, Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie. Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits: Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre: Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. Curiace Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu, Et que sous mon amour ma valeur endormie Couronne tant d'exploits d'une telle infamie! Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, Tu ne succomberas ni vaincras que par moi; Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon compte, Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte. Camille Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis! Curiace Avant que d'être à vous je suis à mon pays. Camille Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, Ta soeur de son mari! Curiace Telle est notre misère: Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur. Camille Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête, Et demander ma main pour prix de ta conquête! Curiace Il n'y faut plus penser; en l'état où je suis, Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. Vous en pleurez, Camille? Camille Il faut bien que je pleure: Mon insensible amant ordonne que je meure; Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau, Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine, Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine. Curiace Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours! Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours! Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue! Ma constance contre elle à regret s'évertue. N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs, Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs; Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place: Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. Faible d'avoir déjà combattu l'amitié, Vaincrait-elle à la fois l'amour et la pitié? Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes; Je me défendrai mieux contre votre courroux, Et, pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous: Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! En faut-il plus encor? je renonce à ma foi. Rigoureuse vertu dont je suis la victime, Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime? Camille Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les dieux Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux; Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide, Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain? Je te préparerais des lauriers de ma main; Je t'encouragerais, au lieu de te distraire; Et je te traiterais comme j'ai fait mon frère. Hélas! j'étais aveugle en mes voeux aujourd'hui, J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. Il revient; quel malheur, si l'amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme! Scène VI Horace, Curiace, Sabine, Camille Curiace Dieux, Sabine le suit! Pour ébranler mon coeur, Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur? Et, laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage, L'amenez-vous ici chercher même avantage? Sabine Non, non, mon frère, non, je ne viens en ce lieu Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu. Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche: Si ce malheur illustre ébranlait l'un de vous, Je le désavouerais pour frère ou pour époux. Pourrai-je toutefois vous faire une prière Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère? Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, La mettre en son éclat sans mélange de crimes; Enfin, je vous veux faire ennemis légitimes. Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien: Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; Et puisque votre honneur veut des effets de haine, Achetez par ma mort le droit de vous haïr: Albe le veut, et Rome: il faut leur obéir. Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge: Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange, Et du moins l'un des deux sera juste agresseur, Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur. Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, Si vous vous animiez par quelque autre querelle: Le zèle du pays vous défend de tels soins; Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins; Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. Ne différez donc plus ce que vous devez faire; Commencez par sa soeur à répandre son sang, Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries: Vous êtes ennemis en ce combat fameux, Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. Quoi? me réservez-vous à voir une victoire Où, pour haut appareil d'une pompeuse gloire, Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme, Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme, Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu? Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu: Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; Le refus de vos mains y condamne la mienne. Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains, J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains; Vous ne les aurez point au combat occupées, Que ce corps au milieu n'arrête vos épées; Et, malgré vos refus, il faudra que leurs coups Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous. Horace O ma femme! Curiace O ma soeur! Camille Courage! ils s'amollissent. Sabine Vous poussez des soupirs! vos visages pâlissent! Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs? Horace Que t'ai-je fait, Sabine? et quelle est mon offense, Qui t'oblige à chercher une telle vengeance? Que t'a fait mon honneur? et par quel droit viens-tu Avec toute ta force attaquer ma vertu? Du moins contente-toi de l'avoir étonnée, Et me laisse achever cette grande journée. Tu me viens de réduire en un étrange point; Aime assez ton mari pour n'en triompher point. Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; La dispute déjà m'en est assez honteuse. Souffre qu'avec honneur je termine mes jours. Sabine Va, cesse de me craindre; on vient à ton secours. Scène VII Le vieil Horace, Horace, Curiace, Sabine, Camille Le vieil Horace Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs. Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse; Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse, Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. Sabine N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous. Malgré tous nos efforts vous en devez attendre Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre; Et si notre faiblesse ébranlait leur honneur, Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur. Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes; Contre tant de vertus ce sont de faibles armes. Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir: Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir. Scène VIII Le vieil Horace, Horace, Curiace Horace Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, Et de grâce, empêchez surtout qu'elles ne sortent. Leur amour importun viendrait avec éclat Par des cris et des pleurs troubler notre combat; Et ce qu'elles nous sont ferait qu'avec justice On nous imputerait ce mauvais artifice; L'honneur d'un si beau choix serait trop acheté, Si l'on nous soupçonnait de quelque lâcheté. Le vieil Horace J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent; Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent. Curiace Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments... Le vieil Horace Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; Pour vous encourager ma voix manque de termes; Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux. Acte III Scène première Sabine Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces: Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces; Cessons de partager nos inutiles soins; Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire? Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère? La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux, Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres: Regardons leur honneur comme un souverain bien; Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. La mort qui les menace est une mort si belle, Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. N'appelons point alors les destins inhumains; Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains; Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire Que toute leur maison reçoit de leur victoire; Et sans considérer aux dépens de quel sang Leur vertu les élève en cet illustre rang, Faisons nos intérêts de ceux de leur famille: En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie, J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur, Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, Vain effort de mon âme, impuissante lumière, De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir! Pareille à ces éclairs qui, dans le fort des ombres, Poussent un jour qui fuit, et rend les nuits plus sombres, Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. Tu charmais trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche, Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. Je sens mon triste coeur percé de tous les coups Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang Que pour considérer aux dépens de quel sang. La maison des vaincus touche seule mon âme; En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens. C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée! Trop favorables dieux, vous m'avez écoutée! Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, Si même vos faveurs ont tant de cruautés? Et de quelle façon punissez-vous l'offense, Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence? Scène II Sabine, Julie Sabine En est-ce fait, Julie? et que m'apportez-vous? Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties? Et m'enviant l'horreur que j'aurais des vainqueurs, Pour tous tant qu'ils étaient demande-t-il mes pleurs? Julie Quoi! ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore? Sabine Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore? Et ne savez-vous point que de cette maison Pour Camille et pour moi l'on fait une prison? Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, Et, par les désespoirs d'une chaste amitié, Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié. Julie Il n'était pas besoin d'un si tendre spectacle; Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer, On a dans les deux camps entendu murmurer: A voir de tels amis, des personnes si proches, Venir pour leur patrie aux mortelles approches, L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, L'autre d'un si grand zèle admire la fureur; Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale, Et tel l'ose nommer sacrilège et brutale. Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix; Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix; Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare. Sabine Que je vous dois d'encens, grands dieux, qui m'exaucez! Julie Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez: Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre; Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. En vain d'un sort si triste on les veut garantir; Ces cruels généreux n'y peuvent consentir: La gloire de ce choix leur est si précieuse, Et charme tellement leur âme ambitieuse, Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux, Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux. Le trouble des deux camps souille leur renommée; Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois. Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix. Sabine Quoi! dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent! Julie Oui; mais d'autre côté les deux camps se mutinent, Et leurs cris des deux parts poussés en même temps Demandent la bataille, ou d'autres combattants. La présence des chefs à peine est respectée, Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée, Le roi même s'étonne; et pour dernier effort: "Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord, Consultons des grands dieux la majesté sacrée, Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. Quel impie osera se prendre à leur vouloir, Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?" Il se tait, et ces mots semblent être des charmes; Même aux six combattants ils arrachent les armes; Et ce désir d'honneur qui leur ferme les yeux, Tout aveugle qu'il est, respecte encor les dieux. Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle, Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, Comme si toutes deux le connaissaient pour roi. Le reste s'apprendra par la mort des victimes. Sabine Les dieux n'avoueront point un combat plein de crimes; J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé, Et je commence à voir ce que j'ai désiré. Scène III Sabine, Camille, Julie Sabine Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle. Camille Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle; On l'a dite à mon père, et j'étais avec lui; Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui: Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes; Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer. Sabine Les dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte. Camille Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte. Ces mêmes dieux à Tulle ont inspiré ce choix; Et la voix du public n'est pas toujours leur voix; Ils descendent bien moins dans de si bas étages, Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images De qui l'indépendante et sainte autorité Est un rayon secret de leur divinité. Julie C'est vouloir sans raison vous former des obstacles Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles; Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu, Sans démentir celui qui vous fut hier rendu. Camille Un oracle jamais ne se laisse comprendre; On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre; Et, loin de s'assurer sur un pareil arrêt, Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est. Sabine Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance, Et souffrons les douceurs d'une juste espérance. Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras, Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; Il empêche souvent qu'elle ne se déploie; Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. Camille Le ciel agit sans nous en ces événements, Et ne les règle point dessus nos sentiments. Julie Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce. Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe. Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour Ne vous entretenir que de propos d'amour, Et que nous n'emploierons la fin de la journée Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée. Sabine J'ose encor l'espérer. Camille Moi, je n'espère rien. Julie L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. Scène IV Sabine, Camille Sabine Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme: Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme. Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois, Si vous aviez à craindre autant que je le dois, Et si vous attendiez de leurs armes fatales Des maux pareils aux miens, et des pertes égales? Camille Parlez plus sainement de vos maux et des miens: Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens; Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; L'hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l'on a vécu fille; On voit d'un oeil divers des noeuds si différents, Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents; Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère; Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible, et nos voeux confondus. Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter. Sabine Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents, C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents: L'hymen n'efface point ces profonds caractères; Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères; La nature en tout temps garde ses premiers droits; Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix: Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes; Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes; Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez; Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, En fait assez souvent passer la fantaisie. Ce que peut le caprice, osez-le par raison, Et laissez votre sang hors de comparaison: C'est crime qu'opposer des liens volontaires A ceux que la naissance a rendus nécessaires. Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter, Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, Où porter vos souhaits, et terminer vos craintes. Camille Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais: Vous ne connaissez point ni l'amour ni ses traits: On peut lui résister quand il commence à naître, Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, A fait de ce tyran un légitime roi: Il entre avec douceur, mais il règne par force; Et quand l'âme une fois a goûté son amorce, Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut: Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles. Scène V Le vieil Horace, Sabine, Camille Le vieil Horace Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler: Vos frères sont aux mains, les dieux ainsi l'ordonnent. Sabine Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent: Et je m'imaginais dans la divinité Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté. Ne nous consolez point: contre tant d'infortune La pitié parle en vain, la raison importune. Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs, Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs. Nous pourrions aisément faire en votre présence De notre désespoir une fausse constance; Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, L'affecter au-dehors, c'est une lâcheté; L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. Nous ne demandons point qu'un courage si fort S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort. Recevez sans frémir ces mortelles alarmes; Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes; Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. Le vieil Horace Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, Et céderais peut-être à de si rudes coups, Si je prenais ici même intérêt que vous: Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, Tous trois me sont encor des personnes bien chères; Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang Et n'a point les effets de l'amour ni du sang; Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente Sabine comme soeur, Camille comme amante; Je puis les regarder comme nos ennemis, Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie; Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie; Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. Si par quelque faiblesse ils l'avaient mendiée, Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. Mais, lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres, Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres. Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, Albe serait réduite à faire un autre choix; Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, Et de l'événement d'un combat plus humain Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain: La prudence des dieux autrement en dispose; Sur leur ordre éternel mon esprit se repose: Il s'arme en ce besoin de générosité, Et du bonheur public fait sa félicité. Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines, Et songez toutes deux que vous êtes Romaines: Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor; Un si glorieux titre est un digne trésor. Un jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, Et que, tout l'univers tremblant dessous ses lois, Ce grand nom deviendra l'ambition des rois: Les dieux à notre Enée ont promis cette gloire. Scène VI Le vieil Horace, Sabine, Camille, Julie Le vieil Horace Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire? Julie Mais plutôt du combat les funestes effets: Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste. Le vieil Horace O d'un triste combat effet vraiment funeste! Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie: Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir. Julie Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé. Le vieil Horace Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé! Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite! Julie Je n'ai rien voulu voir après cette défaite. Camille O mes frères! Le vieil Horace Tout beau, ne les pleurez pas tous; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte: Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, Ni d'un Etat voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute notre race, Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. Julie Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? Le vieil Horace Qu'il mourût, Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, Et c'était de sa vie un assez digne prix. Il est de tout son sang comptable à sa patrie, Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, Contre un indigne fils usant des droits d'un père, Saura bien faire voir, dans sa punition, L'éclatant désaveu d'une telle action. Sabine Ecoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses. Le vieil Horace Sabine, votre coeur se console aisément; Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement. Vous n'avez point encor de part à nos misères; Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères: Si nous sommes sujets, c'est de votre pays: Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis; Et voyant le haut point où leur gloire se monte, Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous: Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses; J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances, Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains. Sabine Suivons-le promptement, la colère l'emporte. Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands, Et toujours redouter la main de nos parents? Acte IV Scène première Le vieil Horace, Camille Le vieil Horace Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme: Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste Le souverain pouvoir de la troupe céleste... Camille Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment; Vous verrez Rome même en user autrement; Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée, Excuser la vertu sous le nombre accablée. Le vieil Horace Le jugement de Rome est peu pour mon regard, Camille, je suis père, et j'ai mes droits à part. Je sais trop comme agit la vertu véritable: C'est sans en triompher que le nombre l'accable; Et sa mâle vigueur, toujours en même point, Succombe sous la force, et ne lui cède point. Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère. Scène II Le vieil Horace, Valère, Camille Valère Envoyé par le roi pour consoler un père, Et pour lui témoigner... Le vieil Horace N'en prenez aucun soin: C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin; Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie Ceux que vient de m'ôter une main ennemie. Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur; Il me suffit. Valère Mais l'autre est un rare bonheur; De tous les trois chez vous il doit tenir la place. Le vieil Horace Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace! Valère Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait. Le vieil Horace C'est à moi seul aussi de punir son forfait. Valère Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite? Le vieil Horace Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite? Valère La fuite est glorieuse en cette occasion. Le vieil Horace Vous redoublez ma honte et ma confusion. Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire De trouver dans la fuite un chemin à la gloire. Valère Quelle confusion, et quelle honte à vous D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire? Le vieil Horace Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin? Valère Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire? Le vieil Horace Je sais que par sa fuite il a trahi l'Etat. Valère Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyait qu'en homme Qui savait ménager l'avantage de Rome. Le vieil Horace Quoi, Rome donc triomphe! Valère Apprenez, apprenez La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez. Resté seul contre trois, mais en cette aventure Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux; Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite; Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite. Horace, les voyant l'un de l'autre écartés, Se retourne, et déjà les croit demi-domptés: Il attend le premier, et c'était votre gendre. L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre, En vain en l'attaquant fait paraître un grand coeur, Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. Albe à son tour commence à craindre un sort contraire; Elle crie au second qu'il secoure son frère; Il se hâte et s'épuise en efforts superflus; Il trouve en les joignant que son frère n'est plus. Camille Hélas! Valère Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d'Horace: Son courage sans force est un débile appui; Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie. Comme notre héros se voit près d'achever, C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: "J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; Rome aura le dernier de mes trois adversaires; C'est à ses intérêts que je vais l'immoler", Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'était pas incertaine; L'Albain percé de coups ne se traînait qu'à peine, Et comme une victime aux marches de l'autel, Il semblait présenter sa gorge au coup mortel: Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, Et son trépas de Rome établit la puissance. Le vieil Horace O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours! O d'un Etat penchant l'inespéré secours! Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! Appui de ton pays, et gloire de ta race! Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse? Valère Vos caresses bientôt pourront se déployer: Le roi dans un moment vous le va renvoyer, Et remet à demain la pompe qu'il prépare D'un sacrifice aux dieux pour un bonheur si rare; Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples voeux. C'est où le roi le mène, et tandis il m'envoie Faire office vers vous de douleur et de joie; Mais cet office encor n'est pas assez pour lui; Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui: Il croit mal reconnaître une vertu si pure Si de sa propre bouche il ne vous en assure, S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'Etat. Le vieil Horace De tels remerciements ont pour moi trop d'éclat. Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres Du service d'un fils et du sang des deux autres. Valère Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire Au-dessous du mérite et du fils et du père. Je vais lui témoigner quels nobles sentiments La vertu vous inspire en tous vos mouvements, Et combien vous montrez d'ardeur pour son service. Le vieil Horace Je vous devrai beaucoup pour un si bon office. Scène III Le vieil Horace, Camille Le vieil Horace Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs, Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs: On pleure injustement des pertes domestiques, Quand on en voit sortir des victoires publiques. Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous: Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux. En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome; Après cette victoire, il n'est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main. Il me faut à Sabine en porter la nouvelle; Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, Et ses trois frères morts par la main d'un époux Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous; Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage Fera bientôt régner sur un si noble coeur Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. Cependant étouffez cette lâche tristesse; Recevez-le, s'il vient, avec moins de faiblesse; Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang. Scène IV Camille Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, Qu'un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans Qu'un astre injurieux nous donne pour parents. Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, Impitoyable père, et par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses? Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, Et portât tant de coups avant le coup mortel? Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d'événements, Et le piteux jouet de plus de changements? Un oracle m'assure, un songe me travaille; La paix calme l'effroi que me fait la bataille; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant; Ce choix me désespère, et tous le désavouent; La partie est rompue, et les dieux la renouent; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. O dieux! sentais-je alors des douleurs trop légères Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères? Et me flattais-je trop quand je croyais pouvoir L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle: Son rival me l'apprend, et, faisant à mes yeux D'un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte, Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste: On demande ma joie en un jour si funeste. Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le coeur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime, Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et si l'on n'est barbare on n'est point généreux. Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père; Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: C'est gloire de passer pour un coeur abattu, Quand la brutalité fait la haute vertu. Eclatez, mes douleurs; à quoi bon vous contraindre? Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre? Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient; préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant. Scène V Horace, Camille, Procule (Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces.) Horace Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux Etats; Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. Camille Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois. Horace Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu. Camille Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, Je cesserai pour eux de paraître affligée, Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant Pour me faire oublier sa perte en un moment? Horace Que dis-tu, malheureuse? Camille O mon cher Curiace! Horace O d'une indigne soeur insupportable audace! D'un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! Ta bouche la demande, et ton coeur la respire! Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs, Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs: Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien. Camille Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien; Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme; Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort; Je l'adorais vivant, et je le pleure mort. Ne cherche plus ta soeur où tu l'avais laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, Qui, comme une furie attachée à tes pas, Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois! Puissent tant de malheurs accompagner ta vie, Que tu tombes au point de me porter envie! Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité! Horace O ciel! qui vit jamais une pareille rage! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. Camille Rome, l'unique objet de mon ressentiment! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome, qui t'a vu naître, et que ton coeur adore! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés! Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les mots et les mers! Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles; Que le courroux du ciel allumé par mes voeux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir! Horace, mettant la main à l'épée, et poursuivant sa soeur qui s'enfuit. C'est trop, ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace! Camille, blessée derrière le théâtre. Ah! traître! Horace, revenant sur le théâtre. Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain! Scène VI Horace, Procule Procule Que venez-vous de faire? Horace Un acte de justice; Un semblable forfait veut un pareil supplice. Procule Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. Horace Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur. Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille: Qui maudit son pays renonce à sa famille; Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis; De ses plus chers parents il fait ses ennemis; Le sang même les arme en haine de son crime. La plus prompte vengeance en est plus légitime; Et ce souhait impie, encore qu'impuissant, Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant. Scène VII Horace, Sabine, Procule Sabine A quoi s'arrête ici ton illustre colère? Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père, Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux; Ou, si tu n'es point las de ces généreux coups, Immole au cher pays des vertueux Horaces Ce reste malheureux du sang des Curiaces. Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur; Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur; Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères; Je soupire comme elle, et déplore mes frères: Plus coupable en ce point contre tes dures lois, Qu'elle n'en pleurait qu'un, et que j'en pleure trois, Qu'après son châtiment ma faute continue. Horace Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue. Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, Et ne m'accable point d'une indigne pitié. Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme, C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens, Non à moi de descendre à la honte des tiens. Je t'aime, et je connais la douleur qui te presse; Embrasse ma vertu pour vaincre ta faiblesse, Participe à ma gloire au lieu de la souiller, Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller. Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie, Que je te plaise mieux couvert d'une infamie? Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi Fais-toi de mon exemple une immuable loi. Sabine Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites. Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites, J'en ai les sentiments que je dois en avoir, Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir; Mais enfin, je renonce à la vertu romaine, Si pour la posséder je dois être inhumaine, Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur, Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. Prenons part en public aux victoires publiques, Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, Et ne regardons point des biens communs à tous, Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous. Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte, Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours N'arment point ta vertu contre mes tristes jours? Mon crime redoublé n'émeut point ta colère? Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu, Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu. Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, Ecoute la pitié, si ta colère cesse; Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, A punir ma faiblesse, ou finir mes douleurs: Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice; Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice, N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux, Si je les vois partir de la main d'un époux. Horace Quelle injustice aux dieux d'abandonner aux femmes Un empire si grand sur les plus belles âmes, Et de se plaire à voir de si faibles vainqueurs Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs! A quel point ma vertu devient-elle réduite! Rien ne la saurait plus garantir que la fuite. Adieu. Ne me suis point, ou retiens tes soupirs. Sabine, seule. O colère, ô pitié, sourdes à mes désirs, Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse, Et je n'obtiens de vous ni supplice, ni grâce! Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, Et n'employons après que nous à notre mort. Acte V Scène première Le vieil Horace, Horace Le vieil Horace Retirons nos regards de cet objet funeste, Pour admirer ici le jugement céleste: Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut: Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse; Il mêle à nos vertus des marques de faiblesse, Et rarement accorde à notre ambition L'entier et pur honneur d'une bonne action. Je ne plains point Camille; elle était criminelle; Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle: Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain; Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; Mais tu pouvais, mon fils, t'en épargner la honte; Son crime, quoique énorme et digne du trépas, Etait mieux impuni que puni par ton bras. Horace Disposez de mon sang, les lois vous en font maître; J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. Si dans vos sentiments mon zèle est criminel, S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, Si ma main en devient honteuse et profanée, Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée: Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté A si brutalement souillé la pureté. Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race; Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. C'est en ces actions dont l'honneur est blessé Qu'un père tel que vous se montre intéressé; Son amour doit se taire où toute excuse est nulle; Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule; Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas. Le vieil Horace Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même; Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, Et ne les punit point de peur de se punir. Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes; Je sais... Mais le roi vient, je vois entrer ses gardes. Scène II Tulle, Valère, Le vieil Horace, Horace, Troupe de gardes Le vieil Horace Ah! sire! un tel honneur a trop d'excès pour moi; Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi: Permettez qu'à genoux... Tulle Non, levez-vous, mon père. Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire. Un si rare service et si fort important Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant. Vous en aviez déjà sa parole pour gage; Je ne l'ai pas voulu différer davantage. J'ai su par son rapport, et je n'en doutais pas, Comme de vos deux fils vous portez le trépas, Et que, déjà votre âme étant trop résolue, Ma consolation vous serait superflue; Mais je viens de savoir quel étrange malheur D'un fils victorieux a suivi la valeur, Et que son trop d'amour pour la cause publique, Par ses mains, à son père ôte une fille unique. Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort; Et je doute comment vous portez cette mort. Le vieil Horace Sire, avec déplaisir, mais avec patience. Tulle C'est l'effet vertueux de votre expérience. Beaucoup par un long âge ont appris comme vous Que le malheur succède au bonheur le plus doux; Peu savent comme vous s'appliquer ce remède, Et dans leur intérêt toute leur vertu cède. Si vous pouvez trouver dans ma compassion Quelque soulagement pour votre affliction, Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême, Et que je vous en plains autant que je vous aime. Valère Sire, puisque le ciel entre les mains des rois Dépose sa justice et la force des lois, Et que l'Etat demande aux princes légitimes Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir. Souffrez... Le vieil Horace Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice? Tulle Permettez qu'il achève, et je ferai justice: J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu; C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu; Et c'est dont je vous plains qu'après un tel service On puisse contre lui me demander justice. Valère Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent; S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits le méritent; Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer; Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer: Mais, puisque d'un tel crime il s'est montré capable, Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, Si vous voulez régner, le reste des Romains: Il y va de la perte ou du salut du reste. La guerre avait un cours si sanglant, si funeste, Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins, Ont tant de fois uni des peuples si voisins, Qu'il est peu de Romains que le parti contraire N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs. Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes L'autorise à punir ce crime de nos larmes, Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur, Et ne peut excuser cette douleur pressante Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante, Quand, près d'être éclairés du nuptial flambeau, Elle voit avec lui son espoir au tombeau? Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; Il a sur nous un droit et de mort et de vie; Et nos jours criminels ne pourront plus durer Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. Je pourrais ajouter aux intérêts de Rome, Combien un pareil coup est indigne d'un homme; Je pourrais demander qu'on mît devant vos yeux Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux: Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, D'un frère si cruel rejaillir au visage; Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir; Son âge et sa beauté vous pourraient émouvoir; Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice. Vous avez à demain remis le sacrifice; Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocents, D'une main parricide acceptent de l'encens? Sur vous ce sacrilège attirerait sa peine; Ne le considérez qu'en objet de leur haine Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, Puisque ces mêmes dieux, auteurs de sa victoire, Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, Et qu'un si grand courage, après ce noble effort, Fût digne en même jour de triomphe et de mort. Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. En ce lieu Rome a vu le premier parricide; La suite en est à craindre, et la haine des cieux. Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux. Tulle Défendez-vous, Horace. Horace A quoi bon me défendre? Vous savez l'action, vous la venez d'entendre; Ce que vous en croyez me doit être une loi. Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi; Et le plus innocent devient soudain coupable, Quand aux yeux de son prince il paraît condamnable. C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser. Notre sang est son bien, il en peut disposer; Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir: D'autres aiment la vie, et je la dois haïr. Je ne reproche point à l'ardeur de Valère Qu'en amant de la soeur il accuse le frère: Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui; Il demande ma mort, je la veux comme lui. Un seul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par là cherche son assurance, Et qu'à ce même but nous voulons arriver, Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière. Suivant l'occasion elle agit plus ou moins, Et paraît forte ou faible aux yeux de ses témoins. Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, S'attache à son effet pour juger de sa force; Il veut que ses dehors gardent un même cours, Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours: Après une action pleine, haute, éclatante, Tout ce qui brille moins remplit mal son attente: Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; Il n'examine point si lors on pouvait mieux, Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille, L'occasion est moindre, et la vertu pareille: Son injustice accable et détruit les grands noms; L'honneur des premiers faits se perd par les seconds; Et quand la renommée a passé l'ordinaire, Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire. Je ne vanterai point les exploits de mon bras; Votre majesté, sire, a vu mes trois combats: Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, Et que tout mon courage, après de si grands coups, Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous; Si bien que pour laisser une illustre mémoire, La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: Encor la fallait-il sitôt que j'eus vaincu, Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, Quand il tombe en péril de quelque ignominie; Et ma main aurait su déjà m'en garantir; Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir: Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre; C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers; Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; Que votre majesté désormais m'en dispense; Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur. Scène III Tulle, Valère, Le vieil Horace, Horace, Sabine Sabine Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme, Qui, toute désolée, à vos sacrés genoux, Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice Dérober un coupable au bras de la justice: Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, Et punissez en moi ce noble criminel; De mon sang malheureux expiez tout son crime: Vous ne changerez point pour cela de victime; Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, Mais en sacrifier la plus chère moitié. Les noeuds de l'hyménée, et son amour extrême, Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même; Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui, Il mourra plus en moi qu'il ne mourrait en lui; La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, Augmentera sa peine, et finira la mienne. Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée De toute ma famille a la trame coupée! Et quelle impiété de haïr un époux Pour avoir bien servi les siens, l'Etat et vous! Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! N'aimer pas un mari qui finit nos misères! Sire, délivrez-moi, par un heureux trépas, Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. Ma main peut me donner ce que je vous demande; Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, Si je puis de sa honte affranchir mon époux; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Satisfaire, en mourant, aux âmes de sa soeur, Et conserver à Rome un si bon défenseur. Le vieil Horace, au roi. Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père; Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison. (A Sabine.) Toi qui, par des douleurs à ton devoir contraires, Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères, Va plutôt consulter leurs mânes généreux; Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux. Puisque le ciel voulait qu'elle fût asservie, Si quelque sentiment demeure après la vie, Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous; Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux. (Au roi.) Contre ce cher époux Valère en vain s'anime: Un premier mouvement ne fut jamais un crime; Et la louange est due, au lieu du châtiment, Quand la vertu produit ce premier mouvement. Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas maudire la patrie, Souhaiter à l'Etat un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée: Il serait innocent s'il l'avait moins aimée. Qu'ai-je dit, sire? il l'est, et ce bras paternel L'aurait déjà puni s'il était criminel; J'aurais su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance; J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que Valère; Il a vu quel accueil lui gardait ma colère, Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, Je croyais que sa fuite avait trahi l'Etat. Qui le fait se charger des soins de ma famille? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? Et par quelle raison, dans son juste trépas, Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres! Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, Et, de quelque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir. (A Valère.) Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace! Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race: Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome, Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse, Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire: Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle. (Au roi.) Vous les préviendrez, sire; et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire; Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle: N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. (A Horace.) Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, Mais un moment l'élève, un moment le détruit, Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits A voir la vertu pleine en ses moindres effets; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace; et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit: mais l'affaire vous touche; Et Rome toute entière a parlé par ma bouche. Valère Sire, permettez-moi... Tulle Valère, c'est assez; Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime: Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux Etats. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie: Sans lui j'obéirais où je donne la loi, Et je serais sujet où je suis deux fois roi. Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes; Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs Etats; Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule Ce que dès sa naissance elle vit en Romule, Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime: Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'Etat; vis, mais aime Valère: Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère; Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, Sans aucun sentiment résous-toi de le voir. Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse; Chassez de ce grand coeur ces marques de faiblesse: C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable soeur de ceux que vous pleurez. Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice, Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice, Si nos prêtres, avant que de sacrifier, Ne trouvaient les moyens de le purifier: Son père en prendra soin: il lui sera facile D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle, Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps. Cinna Tragédie Adresse A Monsieur de Montoron Monsieur, Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque était tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étaient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette histoire, que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entreproduites dans son âme. Il avait été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n'avait pu être gagné par les premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant, à qui pourrais-je plus justement donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez rarement), c'est avec tant de retenue que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue dans la profession des armes, à qui vous avez donné vos premières années; ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres de nos guerres; ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile. Et certes, vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon, Monsieur, que je m'acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poème, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux M. DE MONTORON, par une libéralité inouïe en ce siècle, s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie, Monsieur, Votre très humble et très obligé serviteur, Corneille. Seneca Lib. I, De Clementia, chapitre IX. Divius Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo aestimare incipiat. In communi quidem republica, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amirorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitatet adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pempeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inter coenam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: "Quid ergo? ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare?" Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnae irascebatur: "Quid vivis, si perire te tam multorum interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenta sunt." Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: "Admittis, inquit, muliebre consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum Lepidus secutus est, Lepidum Muraena, Muraenam, Caepio, Caepionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignlosce L. Cinnae; deprehensus est; jam nocere tibi non potest, prodesse famae tuae potest." Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit; renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnae cathedram jussisset: "Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant: sacerdotium tibi petenti, praeteritis, compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti." Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam: "Non praestas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras." Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: "Quo, inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil praeter me obstat. Domum tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Caesasem advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina praeferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt?" Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: "Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidae. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas." Post haec detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum, fidelissimumque habuit; haeres solus fuit illi; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est. Montagne Livre I de ses Essais, chapitre XXIII. L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude, considerant qu'il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours: "Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier?" car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: "Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver?" Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: "Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay ce que font les médecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu na iusques à cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire." Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Cinna, il luy parla en cette maniere: "En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer." A quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si meschante pensee: "Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en tel compaignie, et de telle façon." Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: "Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d'un simple libertin. Quoy! n'as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse?" Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): "Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue." Et se despartit d'avesques luy en cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut une iuste recompense de cette sienne clemence. [L'édition de 1648 insère, avant Cinna, la lettre fort élogieuse que Balzac avait adressée à Corneille à propos de cette pièce. Cette lettre avait d'ailleurs été imprimée par Balzac lui-même dans ses Lettres choisies, 1648, in- 8°, p. 437 sqq.] Examen Ce poème a tant d'illustres suffrages qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'importants ennemis si j'en disais du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu. Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulière. La moitié de la pièce se passe chez Emilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurais été ridicule si j'avais prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitterait l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Emilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Emilie de la conjuration découverte au lieu même où Auguste en venait de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisait que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise, et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Emilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il voulait exécuter. Emilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poème ensemble, il n'ait son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Emilie qui soit éloigné du sien. Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Emilie a de la joie d'apprendre de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite; c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avais attendu à la commencer qu'Evandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers et Emilie n'en eût pu supporter davantage. Comme les vers de ma tragédie d'Horace ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux d'Horace, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement et de sentiments pour les soutenir. Acteurs Octave-César Auguste, empereur de Rome. Livie, impératrice. Cinna, fils d'une fille de Pompée, chef de la conjuration contre Auguste. Maxime, autre chef de la conjuration. Emilie, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat. Fulvie, confidente d'Emilie. Polyclète, affranchi d'Auguste. Evandre, affranchi de Cinna. Euphorbe, affranchi de Maxime. La scène est à Rome. Acte premier Scène première Emilie Impatients désirs d'une illustre vengeance Dont la mort de mon père a formé la naissance, Enfants impétueux de mon ressentiment, Que ma douleur séduite embrasse aveuglément, Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire; Durant quelques moments souffrez que je respire, Et que je considère, en l'état où je suis, Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire, Et que vous reprochez à ma triste mémoire Que par sa propre main mon père massacré Du trône où je le vois fait le premier degré; Quand vous me présentez cette sanglante image, La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, Je m'abandonne toute à vos ardents transports, Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. Au milieu toutefois d'une fureur si juste, J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, Et je sens refroidir ce bouillant mouvement Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant. Oui, Cinna, contre moi, moi-même je m'irrite Quand je songe aux dangers où je te précipite. Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, Te demander du sang, c'est exposer le tien: D'une si haute place on n'abat point de têtes Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; L'issue en est douteuse, et le péril certain: Un ami déloyal peut trahir ton dessein; L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise, Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; Dans sa ruine même il peut t'envelopper; Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute. Ah! cesse de courir à ce mortel danger; Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes; Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? Et quand son assassin tombe sous notre effort, Doit-on considérer ce que coûte sa mort? Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, De jeter dans mon coeur vos indignes faiblesses; Et toi qui les produis par tes soins superflus, Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus: Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte: Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; Plus tu lui donneras, plus il te va donner, Et ne triomphera que pour te couronner. Scène II Emilie, Fulvie Emilie Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore, S'il me veut posséder, Auguste doit périr: Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose. Fulvie Elle a pour la blâmer une trop juste cause: Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger; Mais encore une fois souffrez que je vous die Qu'une si juste ardeur devrait être attiédie. Auguste chaque jour, à force de bienfaits, Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; Sa faveur envers vous paraît si déclarée, Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux. Emilie Toute cette faveur ne me rend pas mon père; Et de quelque façon que l'on me considère, Abondante en richesse, ou puissante en crédit, Je demeure toujours la fille d'un proscrit. Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses: Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage; Je suis ce que j'étais, et je puis davantage, Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains J'achète contre lui les esprits des Romains; Je recevrais de lui la place de Livie Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. Pour qui venge son père il n'est point de forfaits, Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits. Fulvie Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi: Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes, Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre: Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre: Remettez à leurs bras les communs intérêts, Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets. Emilie Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des voeux impuissants? Sa perte, que je veux, me deviendrait amère, Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père; Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie: "La liberté de Rome est l'oeuvre d'Emilie; On a touché son âme, et son coeur s'est épris; Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix." Fulvie Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez, Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible. Emilie Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, La crainte de sa mort me fait déjà mourir; Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose: Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; Et mon devoir confus, languissant, étonné, Cède aux rébellions de mon coeur mutiné. Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte; Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe: Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, Qui méprise sa vie est maître de la sienne. Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; La vertu nous y jette, et la gloire le suit. Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse, Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; Cinna me l'a promis en recevant ma foi; Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire, L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; Et c'est à faire enfin à mourir après lui. Scène III Cinna, Emilie, Fulvie Emilie Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée? Et reconnaissez-vous au front de vos amis Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis? Cinna Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue; Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort, Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse; Et tous font éclater un si puissant courroux, Qu'ils semblent tous venger un père comme vous. Emilie Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage, Cinna saurait choisir des hommes de courage, Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains. Cinna Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle! Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur, Et dans un même instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère. "Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux Qui doit conclure enfin nos desseins généreux; Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, Et son salut dépend de la perte d'un homme, Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, A ce tigre altéré de tout le sang romain. Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues! Combien de fois changé de partis et de ligues, Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, Et jamais insolent ni cruel à demi!" Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre leur liberté; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents, Combattaient seulement pour le choix des tyrans. J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires. Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, Rome entière noyée au sang de ses enfants: Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; Le méchant par le prix au crime encouragé, Le mari par sa femme en son lit égorgé; Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, Et sa tête à la main demandant son salaire, Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix. Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience, A quels frémissements, à quelle violence, Ces indignes trépas, quoique mal figurés, Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, J'ajoute en peu de mots: "Toutes ces cruautés, La perte de nos biens et de nos libertés, Le ravage des champs, le pillage des villes, Et les proscriptions, et les guerres civiles, Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des lois. Mais nous pouvons changer un destin si funeste, Puisque de trois tyrans, c'est le seul qui nous reste, Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui. Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître; Avec la liberté Rome s'en va renaître; Et nous mériterons le nom de vrais Romains, Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice: Demain au Capitole il fait un sacrifice; Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux Justice à tout le monde, à la face des dieux: Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe; C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe; Et je veux pour signal que cette même main Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. Ainsi d'un coup mortel la victime frappée Fera voir si je suis du sang du grand Pompée; Faites voir, après moi, si vous vous souvenez Des illustres aïeux de qui vous êtes nés." A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment, le voeu d'être fidèle: L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte: Maxime et la moitié s'assurent de la porte; L'autre moitié me suit, et doit l'environner, Prête au moindre signal que je voudrai donner. Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, Le nom de parricide, ou de libérateur, César celui de prince, ou d'un usurpateur. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire, ou notre ignominie; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice, Qu'il m'élève à la gloire, ou me livre au supplice, Que Rome se déclare ou pour ou contre nous, Mourant pour vous servir tout me semblera doux. Ne crains point de succès qui souille ta mémoire: Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire; Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. Regarde le malheur de Brute et de Cassie; La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? Sont-ils morts tous entiers avec leurs grands desseins? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? Leur mémoire dans Rome est encor précieuse, Autant que de César la vie est odieuse; Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités. Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie: Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie; Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, Qu'aussi bien que la gloire Emilie est ton prix; Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent, Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent. Mais quelle occasion mène Evandre vers nous? Scène IV Cinna, Emilie, Evandre, Fulvie Evandre Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. Cinna Et Maxime avec moi! Le sais-tu bien, Evandre? Evandre Polyclète est encor chez vous à vous attendre, Et fût venu lui-même avec moi vous chercher, Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher; Je vous en donne avis de peur d'une surprise. Il presse fort. Emilie Mander les chefs de l'entreprise! Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts. Cinna Espérons mieux, de grâce. Emilie Ah! Cinna! je te perds! Et les dieux, obstinés à nous donner un maître, Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris. Quoi, tous deux! et sitôt que le conseil est pris! Cinna Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne; Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne, Maxime est comme moi de ses plus confidents, Et nous nous alarmons peut-être en imprudents. Emilie Sois moins ingénieux à te tromper toi-même, Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême; Et, puisque désormais tu ne peux me venger, Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère. Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père; N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment; Et ne me réduis point à pleurer mon amant. Cinna Quoi! sur l'illusion d'une terreur panique, Trahir vos intérêts et la cause publique! Par cette lâcheté moi-même m'accuser, Et tout abandonner quand il faut tout oser! Que feront nos amis, si vous êtes déçue? Emilie Mais que deviendras-tu, si l'entreprise est sue? Cinna S'il est pour me trahir des esprits assez bas, Ma vertu pour le moins ne me trahira pas: Vous la verrez, brillante au bord des précipices, Se couronner de gloire en bravant les supplices, Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, Et le faire trembler alors qu'il me perdra. Je deviendrais suspect à tarder davantage. Adieu. Raffermissez ce généreux courage. S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux, Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie, Malheureux de mourir sans vous avoir servie. Emilie Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient; Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. Pardonne à mon amour cette indigne faiblesse. Tu voudrais fuir en vain, Cinna, je le confesse, Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. Porte, porte chez lui cette mâle assurance, Digne de notre amour, digne de ta naissance; Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain, Et par un beau trépas couronne un beau dessein. Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne: Ta mort emportera mon âme vers la tienne; Et mon coeur aussitôt, percé des mêmes coups... Cinna Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous; Et du moins en mourant permettez que j'espère Que vous saurez venger l'amant avec le père. Rien n'est pour vous à craindre; aucun de nos amis Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; Et, leur parlant tantôt des misères romaines, Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines, De peur que mon ardeur, touchant vos intérêts, D'un si parfait amour ne trahît les secrets; Il n'est su que d'Evandre et de votre Fulvie. Emilie Avec moins de frayeur, je vais donc chez Livie, Puisque dans ton péril il me reste un moyen De faire agir pour toi son crédit et le mien: Mais si mon amitié par là ne te délivre, N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. Je fais de ton destin des règles à mon sort, Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort. Cinna Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même. Emilie Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime. Acte II Scène première Auguste, Cinna, Maxime, troupe de courtisans Auguste Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. (Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime.) Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Cette grandeur sans borne et cet illustre rang, Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie, D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu: Dans sa possession, j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême; Le grand César mon père en a joui de même: D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé: Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat, A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire: L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur; Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur; Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées: Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt, un autre est conservé. Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu: Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome, Auguste, l'Etat, tout est en votre main: Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen. Cinna Malgré notre surprise, et mon insuffisance, Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher: Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions. On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'Etat. Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, Gouvernant justement, ils s'en font justes princes: C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste, Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées; Un plus puissant démon veille sur vos années: On a dix fois sur vous attenté sans effet, Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute; Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute: Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire; et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime. Maxime Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver, Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, Il a fait de l'Etat une juste conquête; Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter, Qu'il accuse par là César de tyrannie, Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien. Chacun en liberté peut disposer du sien; Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire: Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, Esclave des grandeurs où vous êtes monté! Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent; Et faites hautement connaître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. Votre Rome autrefois vous donna la naissance; Vous lui voulez donner votre toute-puissance; Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal! Il appelle remords l'amour de la patrie! Par la haute vertu la gloire est donc flétrie, Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris, Si de ses pleins effets l'infamie est le prix! Je veux bien avouer qu'une action si belle Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; Mais commet-on un crime indigne de pardon, Quand la reconnaissance est au-dessus du don? Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire: Votre gloire redouble à mépriser l'empire Et vous serez fameux chez la postérité, Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême, Mais pour y renoncer il faut la vertu même; Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, Après un sceptre acquis, la douceur de régner. Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, On hait la monarchie; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître, Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître; Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu, Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines: On a fait contre vous dix entreprises vaines; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers: Il est beau de mourir maître de l'univers; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire. Cinna Si l'amour du pays doit ici prévaloir, C'est son bien seulement que vous devez vouloir; Et cette liberté, qui lui semble si chère, N'est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire, Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas De celui qu'un bon prince apporte à ses Etats. Avec ordre et raison les honneurs il dispense, Avec discernement punit et récompense, Et dispose de tout en juste possesseur, Sans rien précipiter, de peur d'un successeur. Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte: La voix de la raison jamais ne se consulte; Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, L'autorité livrée aux plus séditieux. Ces petits souverains qu'il fait pour une année, Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, Des plus heureux desseins font avorter le fruit, De peur de le laisser à celui qui les suit; Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent, Dans le champ du public largement ils moissonnent, Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant à son tour un pareil traitement: Le pire des Etats, c'est l'Etat populaire. Auguste Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. Cette haine des rois que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants, Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée. Maxime Oui, seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison: Sa coutume l'emporte, et non pas la raison; Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre, Est une heureuse erreur dont il est idolâtre, Par qui le monde entier, asservi sous ses lois, L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois, Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces. Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes? J'ose dire, seigneur, que par tous les climats Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'Etats; Chaque peuple a le sien conforme à sa nature, Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure: Telle est la loi du ciel, dont la sage équité Sème dans l'univers cette diversité. Les Macédoniens aiment le monarchique, Et le reste des Grecs la liberté publique: Les Parthes, les Persans veulent des souverains; Et le seul consulat est bon pour les Romains. Cinna Il est vrai que du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, Et reçoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités. Sous vous, l'Etat n'est plus en pillage aux armées; Les portes de Janus par vos mains sont fermées, Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois, Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois. Maxime Les changements d'Etat que fait l'ordre céleste Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste. Cinna C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt, De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font. L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres, Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres. Maxime Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté? Cinna Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue Par les mains de Pompée il l'aurait défendue: Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement, Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome. Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde, Et que son sein, fécond en glorieux exploits, Produit des citoyens plus puissants que des rois, Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages, Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner, Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues, Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marius Sylla devint jaloux; César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous: Ainsi la liberté ne peut plus être utile Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, Lorsque, par un désordre à l'univers fatal, L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal. Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. Si vous aimez encore à la favoriser, Otez-lui les moyens de se plus diviser. Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir, S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide, Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé l'empire entre vos mains? Vous la replongerez, en quittant cet empire, Dans les maux dont à peine encore elle respire, Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang, Une guerre nouvelle épuisera son flanc. Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté; Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté; Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée; Mais une juste peur tient son âme effrayée: Si, jaloux de son heur, et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, Si ce funeste don la met au désespoir, Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; Et pour mieux assurer le bien commun de tous, Donnez un successeur qui soit digne de vous. Auguste N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte; Et, quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, Je consens à me perdre afin de la sauver. Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire: Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; Mais je le retiendrai pour vous en faire part. Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard, Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne, Regarde seulement l'Etat et ma personne: Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits, Et vous allez tous deux en recevoir le prix. Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile; Allez donner mes lois à ce terroir fertile; Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, Et que je répondrai de ce que vous ferez. Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie; Vous savez qu'elle tient la place de Julie, Et que si nos malheurs et la nécessité M'ont fait traiter son père avec sévérité, Mon épargne depuis en sa faveur ouverte Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte. Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner: Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner; De l'offre de vos voeux elle sera ravie. Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie. Scène II Cinna, Maxime Maxime Quel est votre dessein après ces beaux discours? Cinna Le même que j'avais, et que j'aurai toujours. Maxime Un chef de conjurés flatte la tyrannie! Cinna Un chef de conjurés la veut voir impunie! Maxime Je veux voir Rome libre. Cinna Et vous pouvez juger Que je veux l'affranchir ensemble et la venger. Octave aura donc vu ses fureurs assouvies, Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies, Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts, Et sera quitte après pour l'effet d'un remords! Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête, Un lâche repentir garantira sa tête! C'est trop semer d'appas, et c'est trop inviter Par son impunité quelque autre à l'imiter. Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne Quiconque après sa mort aspire à la couronne. Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé: S'il eût puni Sylla, César eût moins osé Maxime Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé: S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé. Cinna La faute de Cassie, et ses terreurs paniques, Ont fait rentrer l'Etat sous des lois tyranniques; Mais nous ne verrons point de pareils accidents, Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents. Maxime Nous sommes encor loin de mettre en évidence Si nous nous conduisons avec plus de prudence; Cependant c'en est peu que de n'accepter pas Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas. Cinna C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine Guérir un mal si grand sans couper la racine; Employer la douceur à cette guérison, C'est, en fermant la plaie, y verser du poison. Maxime Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse. Cinna Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse. Maxime Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit. Cinna On en sort lâchement si la vertu n'agit. Maxime Jamais la liberté ne cesse d'être aimable; Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable. Cinna Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer, Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer: Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie Le rebut du tyran dont elle fut la proie; Et tout ce que la gloire a de vrais partisans Le hait trop puissamment pour aimer ses présents. Maxime Donc pour vous Emilie est un objet de haine? Cinna La recevoir de lui me serait une gêne; Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, Je saurai le braver jusque dans les enfers. Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée, Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée, L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort Les présents du tyran soient le prix de sa mort. Maxime Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire, Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père? Car vous n'êtes pas homme à la violenter. Cinna Ami, dans ce palais on peut nous écouter, Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence Dans un lieu si mal propre à notre confidence: Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous, Pour en venir à bout, les moyens les plus doux. Acte III Scène première Maxime, Euphorbe Maxime Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle; Il adore Emilie, il est adoré d'elle; Mais sans venger son père il n'y peut aspirer, Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer. Euphorbe Je ne m'étonne plus de cette violence Dont il contraint Auguste à garder sa puissance: La ligue se romprait, s'il s'en était démis, Et tous vos conjurés deviendraient ses amis. Maxime Ils servent à l'envi la passion d'un homme Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome, Et moi, par un malheur qui n'eût jamais d'égal, Je pense servir Rome, et je sers mon rival! Euphorbe Vous êtes son rival? Maxime Oui, j'aime sa maîtresse, Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse; Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater, Par quelque grand exploit la voulait mériter: Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève; Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève; J'avance des succès dont j'attends le trépas, Et pour m'assassiner je lui prête mon bras. Que l'amitié me plonge en un malheur extrême! Euphorbe L'issue en est aisée; agissez pour vous-même; D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal; Gagnez une maîtresse, accusant un rival. Auguste, à qui par là vous sauverez la vie, Ne vous pourra jamais refuser Emilie. Maxime Quoi! trahir mon ami! Euphorbe L'amour rend tout permis; Un véritable amant ne connaît point d'amis, Et même avec justice on peut trahir un traître, Qui pour une maîtresse ose trahir son maître. Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits. Maxime C'est un exemple à fuir que celui des forfaits. Euphorbe Contre un si noir dessein tout devient légitime; On n'est point criminel quand on punit un crime. Maxime Un crime par qui Rome obtient sa liberté! Euphorbe Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté. L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; Le sien, et non la gloire anime son courage. Il aimerait César, s'il n'était amoureux, Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux. Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme? Sous la cause publique il vous cachait sa flamme, Et peut cacher encor sous cette passion Les détestables feux de son ambition. Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave, Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave, Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, Ou que sur votre perte il fonde ses projets. Maxime Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste? A tous nos conjurés l'avis serait funeste, Et par là, nous verrions indignement trahis Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. D'un si lâche dessein mon âme est incapable; Il perd trop d'innocents pour punir un coupable. J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux. Euphorbe Auguste s'est lassé d'être si rigoureux; En ces occasions, ennuyé de supplices, Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices. Si toutefois pour eux vous craignez son courroux, Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous. Maxime Nous disputons en vain, et ce n'est que folie De vouloir par sa perte acquérir Emilie: Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux. Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne; Je veux gagner son coeur plutôt que sa personne, Et ne fais point d'état de sa possession, Si je n'ai point de part à son affection. Puis-je la mériter par une triple offense? Je trahis son amant, je détruis sa vengeance, Je conserve le sang qu'elle veut voir périr; Et j'aurais quelque espoir qu'elle me pût chérir! Euphorbe C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile. L'artifice pourtant vous y peut être utile; Il en faut trouver un qui la puisse abuser, Et du reste le temps en pourra disposer. Maxime Mais si pour s'excuser il nomme sa complice, S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse, Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport, Celle qui nous oblige à conspirer sa mort? Euphorbe Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles, Que pour les surmonter il faudrait des miracles; J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver... Maxime Eloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver: Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose, Pour mieux résoudre après ce que je me propose. Scène II Cinna, Maxime Maxime Vous me semblez pensif. Cinna Ce n'est pas sans sujet. Maxime Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet? Cinna Emilie et César, l'un et l'autre me gêne: L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine. Plût aux dieux que César employât mieux ses soins, Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; Que sa bonté touchât la beauté qui me charme, Et la pût adoucir comme elle me désarme! Je sens au fond du coeur mille remords cuisants Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents; Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, Par un mortel reproche à tous moments me tue. Il me semble surtout incessamment le voir Déposer en nos mains son absolu pouvoir, Ecouter nos avis, m'applaudir et me dire: "Cinna, par vos conseils, je retiendrai l'empire, Mais je le retiendrai pour vous en faire part." Et je puis dans son sein enfoncer un poignard! Ah! plutôt... Mais, hélas! j'idolâtre Emilie; Un serment exécrable à sa haine me lie; L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux: Des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux; Je deviens sacrilège, ou je suis parricide, Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide. Maxime Vous n'aviez point tantôt ces agitations; Vous paraissiez plus ferme en vos intentions; Vous ne sentiez au coeur ni remords, ni reproche. Cinna On ne les sent aussi que quand le coup approche, Et l'on ne reconnaît de semblables forfaits Que quand la main s'apprête à venir aux effets. L'âme, de son dessein jusque-là possédée, S'attache aveuglément à sa première idée; Mais alors quel esprit n'en devient point troublé? Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé? Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise, Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir. Maxime Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude, Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude, Et fut contre un tyran d'autant plus animé Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé. Comme vous l'imitez, faites la même chose, Et formez vos remords d'une plus juste cause, De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté Le bonheur renaissant de notre liberté. C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée; De la main de César Brute l'eût acceptée, Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger. N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, Et vous veut faire part de son pouvoir suprême; Mais entendez crier Rome à votre côté: "Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté; Et, si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse, Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse". Cinna Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux. Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié, Et laisse-moi, de grâce, attendant Emilie, Donner un libre cours à ma mélancolie: Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. Maxime Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave et de votre faiblesse; L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu. Je me retire en confident discret. Scène III Cinna Donne un plus digne nom au glorieux empire Du noble sentiment que la vertu m'inspire, Et que l'honneur oppose au coup précipité De mon ingratitude et de ma lâcheté; Mais plutôt continue à le nommer faiblesse, Puisqu'il devient si faible auprès d'une maîtresse, Qu'il respecte un amour qu'il devrait étouffer, Ou que, s'il le combat, il n'ose en triompher. En ces extrémités quel conseil dois-je prendre? De quel côté pencher? à quel parti me rendre? Qu'une âme généreuse a de peine à faillir! Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, S'il les faut acquérir par une trahison, S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime, Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. O coup! ô trahison trop indigne d'un homme! Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome! Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main parte un crime si noir! Quoi! ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, Et qu'au prix de son sang ma passion achète? Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner? Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner? Mais je dépends de vous, ô serment téméraire! O haine d'Emilie! ô souvenir d'un père! Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé, Et je ne puis plus rien que par votre congé: C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse; C'est à vous, Emilie, à lui donner sa grâce; Vos seules volontés président à son sort, Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. O dieux, qui comme vous la rendez adorable, Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable; Et, puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, Faites qu'à mes désirs je la puisse fléchir. Mais voici de retour cette aimable inhumaine. Scène IV Emilie, Cinna, Fulvie Emilie Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine; Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi, Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi Octave en ma présence a tout dit à Livie, Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie. Cinna Le désavouerez-vous? et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet? Emilie L'effet est en ta main. Cinna Mais plutôt en la vôtre. Emilie Je suis toujours moi-même, et mon coeur n'est point autre: Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, C'est seulement lui faire un présent de son bien. Cinna Vous pouvez toutefois... ô ciel! l'osé-je dire? Emilie Que puis-je? et que crains-tu? Cinna Je tremble, je soupire, Et vois que si nos coeurs avaient mêmes désirs, Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire. Emilie C'est trop me gêner, parle. Cinna Il faut vous obéir. Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, Emilie, et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie, Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme: En me rendant heureux vous me rendez infâme; Cette bonté d'Auguste... Emilie Il suffit, je t'entends, Je vois ton repentir et tes voeux inconstants: Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne, Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne: Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses Etats, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; Mais le coeur d'Emilie est hors de son pouvoir. Cinna Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure: La pitié que je sens ne me rend point parjure; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments, Et prends vos intérêts par-delà mes serments. J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime. César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein! La conjuration s'en allait dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée; Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné. Emilie Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même, Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime! Que je sois le butin de qui l'ose épargner, Et le prix du conseil qui le force à régner! Cinna Ne me condamnez point quand je vous ai servie; Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; Et, malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour. Avec les premiers voeux de mon obéissance Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux, Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse, et que la vertu guide, Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur. Emilie Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie: La perfidie est noble envers la tyrannie; Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux, Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux. Cinna Vous faites des vertus au gré de votre haine. Emilie Je me fais des vertus dignes d'une Romaine. Cinna Un coeur vraiment romain... Emilie Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir; Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave. Cinna C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave; Et nous voyons souvent des rois à nos genoux Demander pour appui tels esclaves que nous; Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes; Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, Et leur impose un joug dont il nous affranchit. Emilie L'indigne ambition que ton coeur se propose! Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain? Antoine sur sa tête attira notre haine En se déshonorant par l'amour d'une reine; Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, Qui du peuple romain se nommait l'affranchi, Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité; Et prenant d'un Romain la générosité, Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître. Cinna Le ciel a trop fait voir en de tels attentats Qu'il hait les assassins et punit les ingrats; Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, Quand il élève un trône, il en venge la chute; Il se met du parti de ceux qu'il fait régner; Le coup dont on les tue est longtemps à saigner; Et quand à les punir il a pu se résoudre, De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre. Emilie Dis que de leur parti toi-même tu te rends, De te remettre au foudre à punir les tyrans. Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; Abandonne ton âme à son lâche génie; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie: Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi. Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposé. Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevraient cette loi, S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi. Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne. Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne: Mes jours avec les siens se vont précipiter, Puisque ta lâcheté n'ose me mériter, Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée, De ma seule vertu mourir accompagnée Et te dire en mourant d'un esprit satisfait: "N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait. Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, Où la gloire me suit qui t'était destinée: Je meurs en détruisant un pouvoir absolu; Mais je vivrais à toi si tu l'avais voulu." Cinna Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire, Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, Il faut sur un tyran porter de justes coups; Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous. S'ils nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes, Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes; Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. Vous me faites priser ce qui me déshonore; Vous me faites haïr ce que mon âme adore; Vous me faites répandre un sang pour qui je dois Exposer tout le mien et mille et mille fois: Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée; Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, A mon crime forcé joindra mon châtiment, Et par cette action dans l'autre confondue, Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue. Adieu. Scène V Emilie, Fulvie Fulvie Vous avez mis son âme au désespoir. Emilie Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir. Fulvie Il va vous obéir aux dépens de sa vie: Vous en pleurez! Emilie Hélas! cours après lui, Fulvie, Et si ton amitié daigne me secourir, Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir; Dis-lui... Fulvie Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste? Emilie Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste. Fulvie Et quoi donc? Emilie Qu'il achève, et dégage sa foi, Et qu'il choisisse après de la mort ou de moi. Acte IV Scène première Auguste, Euphorbe, Polyclète, gardes Auguste Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable. Euphorbe Seigneur, le récit même en paraît effroyable: On ne conçoit qu'à peine une telle fureur, Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. Auguste Quoi! mes plus chers amis! quoi! Cinna! quoi! Maxime! Les deux que j'honorais d'une si haute estime, A qui j'ouvrais mon coeur, et dont j'avais fait choix Pour les plus importants et plus nobles emplois! Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire! Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir, Et montre un coeur touché d'un juste repentir; Mais Cinna! Euphorbe Cinna seul dans sa rage s'obstine, Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; Lui seul combat encor les vertueux efforts Que sur les conjurés fait ce juste remords, Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées, Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées. Auguste Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! O le plus déloyal que la terre ait produit! O trahison conçue au sein d'une furie! O trop sensible coup d'une main si chérie! Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez. (Il lui parle à l'oreille.) Polyclète Tous vos ordres, seigneur, seront exécutés. Auguste Qu'Eraste en même temps aille dire à Maxime Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime. (Polyclète rentre.) Euphorbe Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir. A peine du palais il a pu revenir, Que, les yeux égarés, et le regard farouche, Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche, Il déteste sa vie et ce complot maudit, M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit; Et m'ayant commandé que je vous avertisse, Il ajoute: "Dis-lui que je me fais justice, Que je n'ignore point ce que j'ai mérité." Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité; Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire, M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire. Auguste Sous ce pressant remords il a trop succombé, Et s'est à mes bontés lui-même dérobé; Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface: Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce, Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. Scène II Auguste Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, Si donnant des sujets il ôte les amis, Si tel est le destin des grandeurs souveraines Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine, Combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants. Remets dans ton esprit, après tant de carnages, De tes proscriptions les sanglantes images, Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, Au sein de ton tuteur enfonças le couteau: Et puis ose accuser le destin d'injustice Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, Et que, par ton exemple à ta perte guidés, Ils violent des droits que tu n'as pas gardés! Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; Rends un sang infidèle à l'infidélité, Et souffre des ingrats après l'avoir été. Mais que mon jugement au besoin m'abandonne! Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne, Toi, dont la trahison me force à retenir Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, Me traite en criminel, et fait seule mon crime, Relève pour l'abattre un trône illégitime, Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat, S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'Etat? Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre! Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre! Non, non, je me trahis moi-même d'y penser: Qui pardonne aisément invite à l'offenser; Punissons l'assassin, proscrivons les complices. Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices! Ma cruauté se lasse et ne peut s'arrêter; Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile: Une tête coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute; Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort, Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort, Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse Pour te faire périr tour à tour s'intéresse; Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir. La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste. Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat, Eteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat, A toi-même en mourant immole ce perfide; Contentant ses désirs, punis son parricide; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas: Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine; Et si Rome nous hait triomphons de sa haine. O Romains! ô vengeance! ô pouvoir absolu! O rigoureux combat d'un coeur irrésolu Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose! D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner. Scène III Auguste, Livie Auguste Madame, on me trahit, et la main qui me tue Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue. Cinna, Cinna, le traître... Livie Euphorbe m'a tout dit, Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme? Auguste Hélas! de quel conseil est capable mon âme? Livie Votre sévérité, sans produire aucun fruit, Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit; Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide: Salvidien à bas a soulevé Lépide; Murène a succédé, Cépion l'a suivi: Le jour à tous les deux dans les tourments ravi N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Egnace, Dont Cinna maintenant ose prendre la place; Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets. Après avoir en vain puni leur insolence, Essayez sur Cinna ce que peut la clémence; Faites son châtiment de sa confusion, Cherchez le plus utile en cette occasion: Sa peine peut aigrir une ville animée, Son pardon peut servir à votre renommée; Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher Peut-être à vos bontés se laisseront toucher. Auguste Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. J'ai trop par vos avis consulté là-dessus; Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise: Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, Et te rends ton Etat, après l'avoir conquis, Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris: Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre; Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre: De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur. Livie Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate: Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne serait pas bonheur, s'il arrivait toujours. Auguste Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre, J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. Après un long orage il faut trouver un port; Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort. Livie Quoi! vous voulez quitter le fruit de tant de peines? Auguste Quoi! vous voulez garder l'objet de tant de haines? Livie Seigneur, vous emporter à cette extrémité, C'est plutôt désespoir que générosité. Auguste Régner et caresser une main si traîtresse, Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa faiblesse. Livie C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix, Pratiquer la vertu la plus digne des rois. Auguste Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme; Vous me tenez parole, et c'en sont là, madame. Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture: Tout son peuple est blessé par un tel attentat, Et la seule pensée est un crime d'Etat, Une offense qu'on fait à toute sa province, Dont il faut qu'il la venge, ou cesse d'être prince. Livie Donnez moins de croyance à votre passion. Auguste Ayez moins de faiblesse, ou moins d'ambition. Livie Ne traitez plus si mal un conseil salutaire. Auguste Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. Adieu: nous perdons temps. Livie Je ne vous quitte point, Seigneur, que mon amour n'ait obtenu ce point. Auguste C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune. Livie J'aime votre personne, et non votre fortune. (Elle est seule.) Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque Qui fasse à l'univers connaître un vrai monarque. Scène IV Emilie, Fulvie Emilie D'où me vient cette joie, et que mal à propos Mon esprit malgré moi goûte un entier repos! César mande Cinna sans me donner d'alarmes! Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes: Comme si j'apprenais d'un secret mouvement Que tout doit succéder à mon contentement! Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie? Fulvie J'avais gagné sur lui qu'il aimerait la vie, Et je vous l'amenais, plus traitable et plus doux, Faire un second effort contre votre courroux; Je m'en applaudissais, quand soudain Polyclète, Des volontés d'Auguste oinaire interprète Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit, Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit. Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause; Chacun diversement soupçonne quelque chose; Tous présument qu'il ait un grand sujet d'ennui, Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui. Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre, C'est que deux inconnus se sont saisis d'Evandre, Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi, Que même de son maître on dit je ne sais quoi: On lui veut imputer un désespoir funeste; On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste. Emilie Que de sujets de craindre et de désespérer, Sans que mon triste coeur en daigne murmurer! A chaque occasion le ciel y fait descendre Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre: Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler, Et je suis insensible alors qu'il faut trembler. Je vous entends, grands dieux! vos bontés que j'adore Ne peuvent consentir que je me déshonore; Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs, Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. Vous voulez que je meure avec ce grand courage Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage; Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez, Et dans la même assiette où vous me retenez. O liberté de Rome! ô mânes de mon père! J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire: Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, Et plus osé pour vous qu'il ne m'était permis. Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre; N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, Mais si fumante encor d'un généreux courroux, Par un trépas si noble et si digne de vous, Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnaître Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître. Scène V Maxime, Emilie, Fulvie Emilie Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisait mort! Maxime Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport; Se voyant arrêté, la trame découverte, Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte. Emilie Que dit-on de Cinna? Maxime Que son plus grand regret, C'est de voir que César sait tout votre secret; En vain il le dénie et le veut méconnaître, Evandre a tout conté pour excuser son maître, Et par ordre d'Auguste on vient vous arrêter. Emilie Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter; Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. Maxime Il vous attend chez moi. Emilie Chez vous! Maxime C'est vous surprendre: Mais apprenez le soin que le ciel a de vous: C'est un des conjurés qui va fuir avec nous. Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive. Emilie Me connais-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis? Maxime En faveur de Cinna je fais ce que je puis, Et tâche à garantir de ce malheur extrême La plus belle moitié qui reste de lui-même. Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour Afin de le venger par un heureux retour. Emilie Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre; Quiconque après sa perte aspire à se sauver Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. Maxime Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? O dieux! que de faiblesse en une âme si forte! Ce coeur si généreux rend si peu de combat, Et du premier revers la fortune l'abat! Rappelez, rappelez cette vertu sublime, Ouvrez enfin les yeux, et connaissez Maxime: C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; Et puisque l'amitié n'en faisait plus qu'une âme, Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; Avec la même ardeur il saura vous chérir, Que... Emilie Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir! Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes; Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur. Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse, Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir. Maxime Votre juste douleur est trop impétueuse. Emilie La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour! Maxime Cet amour en naissant est toutefois extrême; C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime. Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé... Emilie Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée: Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée; Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir, Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir. Maxime Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie? Emilie Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die; L'ordre de notre fuite est trop bien concerté Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté: Les dieux seraient pour nous prodigues en miracles, S'ils en avaient sans toi levé tous les obstacles. Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus. Maxime Ah! vous m'en dites trop. Emilie J'en présume encor plus. Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en défier, Viens mourir avec moi pour te justifier. Maxime Vivez, belle Emilie, et souffrez qu'un esclave... Emilie Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. Allons, Fulvie, allons. Scène VI Maxime Désespéré, confus, Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice Que ta vertu prépare à ton vain artifice? Aucune illusion ne te doit plus flatter: Emilie en mourant va tout faire éclater; Sur un même échafaud la perte de sa vie Etalera sa gloire et ton ignominie Et sa mort va laisser à la postérité L'infâme souvenir de ta déloyauté. Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, Sans que de tant de droits en un jour violés, Sans que de deux amants au tyran immolés, Il te reste aucun fruit que la honte et la rage Qu'un remords inutile allume en ton courage. Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils; Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils? Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme; Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme; La tienne, encor servile, avec la liberté N'a pu prendre un rayon de générosité: Tu m'as fait relever une injuste puissance; Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance; Mon coeur te résistait, et tu l'as combattu Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu. Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire; Mais les dieux permettront à mes ressentiments De te sacrifier aux yeux des deux amants, Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime Mon sang leur servira d'assez pure victime, Si dans le tien mon bras, justement irrité Peut laver le forfait de t'avoir écouté. Acte V Scène première Auguste, Cinna Auguste Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose: Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir: Sur ce point seulement contente mon désir. Cinna Je vous obéirai, seigneur. Auguste Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens: Au milieu de leur camp tu reçus la naissance; Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main; Tu fus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître, Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti: Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie; Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; Je te fis prisonnier pour te combler de biens; Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens: Je te restituai d'abord ton patrimoine; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion; Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire; De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine, Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis, après lui, mon plus cher confident; Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue Me pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis; Bien plus, ce même jour je te donne Emilie, Le digne objet des voeux de toute l'Italie, Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins. Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner. Cinna Moi, seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse! Qu'un si lâche dessein... Auguste Tu tiens mal ta promesse: Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après, si tu le peux. Ecoute cependant, et tiens mieux ta parole. Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé: Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister. Tu te tais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance. Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain, Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; Et si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Etat, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? d'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi, Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que tu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. Apprends à te connaître, et descends en toi-même: On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient; Elle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne: Tu n'as crédit ni rang, qu'autant qu'elle t'en donne; Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie: Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle, parle, il est temps. Cinna Je demeure stupide; Non que votre colère ou la mort m'intimide: Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupée: Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée. Le père et les deux fils, lâchement égorgés, Par la mort de César étaient trop peu vengés; C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause: Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire: Vous devez un exemple à la postérité, Et mon trépas importe à votre sûreté. Auguste Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et, loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout, Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. Scène II Auguste, Livie, Cinna, Emilie, Fulvie Livie Vous ne connaissez pas encor tous les complices; Votre Emilie en est, seigneur, et la voici. Cinna C'est elle-même, ô dieux! Auguste Et toi, ma fille, aussi! Emilie Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire, Et j'en étais, seigneur, la cause et le salaire. Auguste Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. Emilie Cet amour qui m'expose à vos ressentiments N'est point le prompt effet de vos commandements; Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étaient nées, Et ce sont des secrets de plus de quatre années; Mais, quoique je l'aimasse et qu'il brûlât pour moi, Une haine plus forte à tous deux fit la loi; Je ne voulus jamais lui donner d'espérance, Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance; Je la lui fis jurer; il chercha des amis: Le ciel rompt le succès que je m'étais promis, Et je vous viens, seigneur, offrir une victime, Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime: Son trépas est trop juste après son attentat, Et toute excuse est vaine en un crime d'Etat: Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère. Auguste Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? Pour ses débordements j'en ai chassé Julie, Mon amour en sa place a fait choix d'Emilie, Et je la vois comme elle indigne de ce rang. L'une m'ôtait l'honneur, l'autre a soif de mon sang; Et prenant toutes deux leur passion pour guide, L'une fut impudique et l'autre est parricide. O ma fille! Est-ce là le prix de mes bienfaits? Emilie Ceux de mon père en vous firent mêmes effets. Auguste Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse. Emilie Il éleva la vôtre avec même tendresse; Il fut votre tuteur, et vous son assassin; Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère, Que votre ambition s'est immolé mon père, Et qu'un juste courroux dont je me sens brûler A son sang innocent voulait vous immoler. Livie C'en est trop, Emilie; arrête, et considère Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père: Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, Fut un crime d'Octave et non de l'empereur. Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, Le passé devient juste et l'avenir permis. Qui peut y parvenir ne peut être coupable; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable: Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain. Emilie Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlais pour l'aigrir, et non pour me défendre. Punissez donc, seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger. Cinna Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore D'être déshonoré par celle que j'adore! Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer: J'avais fait ce dessein avant que de l'aimer; A mes plus saints désirs la trouvant inflexible, Je crus qu'à d'autres soins elle serait sensible; Je parlai de son père et de votre rigueur, Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur. Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! Je l'attaquai par là, par là je pris son âme; Dans mon peu de mérite elle me négligeait, Et ne put négliger le bras qui la vengeait: Elle n'a conspiré que par mon artifice; J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice. Emilie Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? Cinna Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire. Emilie La mienne se flétrit, si César te veut croire. Cinna Et la mienne se perd, si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups. Emilie Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; Ce serait l'affaiblir que d'affaiblir la tienne: La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais amants. Nos deux âmes, seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines; De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas: Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas. Auguste Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide, Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide: Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez: Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez; Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, S'étonne du supplice aussi bien que du crime. Scène III Auguste, Livie, Cinna, Maxime, Emilie, Fulvie Auguste Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux Ont enlevé Maxime à la fureur des eaux. Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. Maxime Honorez moins, seigneur, une âme criminelle. Auguste Ne parlons plus de crime après ton repentir, Après que du péril tu m'as su garantir; C'est à toi que je dois et le jour et l'empire. Maxime De tous vos ennemis connaissez mieux le pire: Si vous régnez encor, seigneur, si vous vivez, C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. Un vertueux remords n'a point touché mon âme; Pour perdre mon rival, j'ai découvert sa trame; Euphorbe vous a feint que je m'étais noyé De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé: Je voulais avoir lieu d'abuser Emilie, Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, Et pensais la résoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger son amant; Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, Sa vertu combattue a redoublé ses forces, Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus, Et je vous en ferais des récits superflus. Vous voyez le succès de mon lâche artifice. Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, Faites périr Euphorbe au milieu des tourments, Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître; Et croirai toutefois mon bonheur infini, Si je puis m'en punir après l'avoir puni. Auguste En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers; Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire! Conservez à jamais ma dernière victoire! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie: Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et, malgré la fureur de ton lâche destin, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler: Avec cette beauté que je t'avais donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année. Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, Préfères-en la pourpre à celle de mon sang; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère: Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père. Emilie Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés; Je recouvre la vue auprès de leurs clartés: Je connais mon forfait qui me semblait justice; Et (ce que n'avait pu la terreur du supplice) Je sens naître en mon âme un repentir puissant, Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. Le ciel a résolu votre grandeur suprême; Et pour preuve, seigneur, je n'en veux que moi-même: J'ose avec vanité me donner cet éclat, Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'Etat. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle; Et prenant désormais cette haine en horreur, L'ardeur de vous servir succède à sa fureur. Cinna Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? O vertu sans exemple! ô clémence, qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand! Auguste Cesse d'en retarder un oubli magnanime; Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime: Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis Vous conserve innocents, et me rend mes amis. (A Maxime.) Reprends auprès de moi ta place accoutumée; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; Et que demain l'hymen couronne leur amour. Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice. Maxime Je n'en murmure point, il a trop de justice; Et je suis plus confus, seigneur, de vos bontés Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez. Cinna Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée Vous consacre une foi lâchement violée, Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, Que la chute du ciel ne pourrait l'ébranler. Puisse le grand moteur des belles destinées, Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux, Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous! Livie Ce n'est pas tout, seigneur; une céleste flamme D'un rayon prophétique illumine mon âme. Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi; De votre heureux destin c'est l'immuable loi. Après cette action vous n'avez rien à craindre, On portera le joug désormais sans se plaindre; Et les plus indomptés, renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie; Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs: Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde, Se démet en vos mains de l'empire du monde; Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner: D'une si longue erreur pleinement affranchie, Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, Vous prépare déjà des temples, des autels, Et le ciel une place entre les immortels; Et la postérité, dans toutes les provinces, Donnera votre exemple aux plus généreux princes. Auguste J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices, Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. Oeuvre De Colaboration: La Comédie des Tuileries (Par par Boisrobert, P. Corneille, Rotrou, Colletet et L'Estoile) Acte III Par Pierre Corneille, (1606-1684) Personages: Aglante, gentilhomme français. Arbaze, oncle d'Aglante. Asphalte, confident d'Aglante. Cléonice, suivante. Orphise, voisine de Cléonice. Florine, voisine d'Arbaze. La scène est aux Tuileries. Scène première Arbaze C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promène: Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine, Mais j'ai mal pénétré le sens de ses discours, Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours. Aglante, pris ailleurs, rejette Cléonice, Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice. Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit, Et se laisse emporter au feu qui le séduit; Mais j'en sais le remède; une jeune voisine, Admirable en adresse et belle autant que fine, Que son père, en mourant, laissa dessous ma loi, Dans ces beaux promenoirs se doit rendre après moi. Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force A lui jeter du change une insensible amorce, Solliciter ses voeux, et partager son coeur Avecque les attraits de ce premier vainqueur. Entre deux passions son âme balancée Ne suivra plus ainsi son ardeur insensée; Et la raison alors, reprenant son pouvoir, Le rangera peut-être aux termes du devoir. Rends inutile, Aglante, un si long artifice, Ne me résiste point, viens voir ta Cléonice. Tout est prêt chez sa mère, et l'on n'attend que toi, Pour lui donner ta main et recevoir sa foi. Songe avec quel amour, avec quelle tendresse, De tes plus jeunes ans j'élevai la faiblesse. Verrai-je tant de soins payés par un mépris, Et ta rébellion en devenir le prix? Souffre que la raison soit enfin la plus forte; Tâche de mériter l'amour que je te porte. Mais le voici qui vient: son visage étonné M'est un signe bien clair d'un esprit mutiné, Et je n'apprends que trop d'une telle surprise Qu'une ardeur aveuglée engage sa franchise. Scène II Arbaze, Aglante Arbaze Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher? Prenez-vous du plaisir à vous faire chercher? D'où venez-vous enfin? Aglante De ce proche ermitage. Arbaze Et qui vous y menait? Aglante Ce fatal mariage. Prêt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux, J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux. J'ai voulu m'informer de l'apprêt nécessaire A finir dignement une si grande affaire; Me résoudre avec eux de la difficulté Qui me tient, malgré moi, l'esprit inquiété, Et soulevant mes sens contre votre puissance, Mêle un peu d'amertume à mon obéissance; Promettre à Cléonice un amour éternel Sous la sainte rigueur d'un serment solennel, Avant que de la voir, avant que de connaître Si ses attraits auront de quoi le faire naître: Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur, C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur. Arbaze Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites? Aglante Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites (Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu! Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu): "Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes, Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites: L'hymen n'est pas un noeud qui se rompe en un jour, C'est un lien sacré, mais un lien d'amour; Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme? Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux, Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux. D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance D'approcher ses autels avec irrévérence? Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer, Sans savoir seulement si vous pourrez aimer? Faire de votre foi les Dieux dépositaires, Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères? Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous L'implacable rigueur de leur juste courrous?" Arbaze Enfin vous en croyez ce vénérable père. Aglante Je respecte les Dieux et je crains leur colère. Arbaze O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux! Au retour d'Italie être encor scrupuleux! Les Dieux, s'ils n'étaient bons, puniraient cette feinte: C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte. Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens, Une âme pure et nette et des voeux innocents, Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse. Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix De votre vieil rêveur ne faussent point les lois; Les vôtres et les miens ne sont que même chose; Que sur mon amitié votre esprit se repose. Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier, Que pour vous assurer d'un amour plus sincère Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, Qu'en vos prospérités j'arrête mes désirs, Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, Et que mon sort du vôtre étant inséparable, Je ne puis être heureux et vous voir misérable. Puisque de vos malheurs je sentirais les cous, Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous? Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage Rangerait sous ses lois l'homme le plus sauvage: Sa beauté ravissante et son esprit charmant Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant; Elle est sage, elle est riche. Aglante Elle est inestimable; Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: Un regard y suffit, et rien ne fait aimer Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer, Un prompt saisissement, une atteinte impourvue Qui nous blesse le coeur en nous frappant la vue. Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'être pris. Tel objet perce un coeur qui ne touche pas l'autre, Et mon oeil voit peut-être autrement que le vôtre. Encor si mon malheur vous pouvait rendre heureux, Je courrais au-devant de mon sort rigoureux; Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable, Vous ferait malheureux si j'étais misérable, Pour vous rendre content, souffrez que je le sois, Et que mes yeux au moins examinent le choix. Arbaze Pensez à l'accepter sans me faire paraître Que quand je suis content vous avez peine à l'être; Tandis entretenez cette jeune beauté: C'est un soin que lui doit votre civilité; Nous sommes ses voisins. Scène III Arbaze, Florine, Aglante Florine Quoi, Monsieur, ma présence De l'oncle et du neveu trouble la conférence? Arbaze, en s'en allant Avant que de vous voir j'étais sur le départ, Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard; Je crois que mon adieu vous plaira davantage, Puisqu'il vous abandonne un galant de votre âge. Florine Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits. Aglante Son bonheur, à mon gré, passe bien l'ordinaire, Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire. Florine A qui ne plairait pas un vieillard si discret? Je ne puis le celer, je n'en vois qu'à regret: J'aime bien leur adieu, mais non pas leur présence. Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance; Et m'avoir en partant laissé votre entretien, C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien. Aglante Son adieu va produire un effet tout contraire. J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas déplaire, Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui Vous donnera sujet de vous plaindre de lui. Dans le secret désordre où mon âme est réduite, Mon humeur est sans grâce et mes propos sans suite; Je ne suis bon enfin qu'à vous importuner. Florine Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer. Mon naturel est vain, je me flatte moi-même: Quand on m'entretient mal, je présume qu'on m'aime. Je crois voir aussitôt un effet de mes yeux, Et l'on me plairait moins de m'entretenir mieux. Un discours ajusté ne sent point l'âme atteinte: Plus il a de conduite et plus il a de feinte, Le désordre sied bien à celui d'un amant: Quelque confus qu'il soit, il parle clairement. Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses Qui donnent à l'amour des lois injurieuses, (Orphise et Cléonice sortent et écoutent leurs discours.) En mettent le haut point à se taire et souffrir, Et s'offensent des voeux qu'on ose leur offrir, Je vous estimerais envieux de ma gloire Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire. Parlez donc hardiment du feu que vous sentez, Ne soyez point honteux des fers que vous portez. Sitôt qu'on est blessé, j'aime à voir qu'on se rende, Et mon coeur pour le moins vaut bien qu'on le demande. Je ne suis pas d'humeur à vous laisser périr; Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je guérir? Le silence en amour est un lâche remède. Tâchant à vous aider, méritez qu'on vous aide: Laissez à votre bouche expliquer les discours Que vos yeux languissants me font de vos amours. Scène IV Aglante, Cléonice, Orphise, Florine (Orphise et Cléonice sont encore cachées, en sorte qu'on les voit.) Cléonice Orphise, entendez-vous cette jeune éventée? Orphise Ne craignez rien, ma soeur: elle s'est mécontée. Attaque qui voudra le coeur de votre amant. Ce n'est pas un butin qu'on enlève aisément. Oyez-le repartir à cette effronterie. Florine Quoi, Monsieur, vous voilà dedans la rêverie? Vous consultez encore, et votre bouche a peur De confirmer un don que me fait votre coeur! Aglante Il serait trop heureux d'un si digne servage S'il pouvait être à vous sans devenir volage: Un autre objet possède et mes voeux et ma foi; Ne me demandez point ce qui n'est plus à moi. Quand même je pourrais disposer de mon âme, Pourriez-vous accepter une si prompte flamme? Pourriez-vous faire état d'un coeur sitôt en feu? Prise-t-on un captif, quand il coûte si peu? L'ennemi qui combat signale sa défaite, Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite; Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix, Et fait si peu d'honneur qu'il reçoit du mépris. Vous triompheriez mieux si j'osais me défendre: La gloire est à forcer et non pas à surprendre. Orphise, à Cléonice Après cette réponse elle doit bien rougir. Florine Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir; Si vous êtes honteux d'une flamme si prompte, Il faut que mon exemple emporte cette honte. Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez; Un moment a nos coeurs l'un à l'autre enflammés; Soyez vain comme moi de ma flamme naissante: Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante. Aglante, apercevant Cléonice et allant à elle. (Il ne faut pas que Cléonice paraisse sur le théâtre, en sorte qu'elle puisse être connue de Florine; elle doit être cachée à demi derrière un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.) Voici mon cher amour, adorable beauté. Florine, l'interrompant. Cherchez-vous un asile à votre liberté? Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge: Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge. Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien: Qu'il me rende mon coeur, ou me donne le sien. Aglante Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle. Florine Quoi, vous continuez à faire le rebelle? Aglante Dérobons-nous, mon âme, à l'importunité Dont nous menace encor son babil affété. Cléonice Mon amour est ravi d'une telle retraite. Scène V Orphise, Florine Orphise Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette? Vous avez tant de grâce à souffrir un refus, Que personne après vous ne s'en mêlera plus. Les filles donc ainsi perdent la retenue! Et depuis quand la mode en est-elle venue? Vous vous offrez vous-même; ah! j'en rougis pour vous. Florine Mille s'offrent à moi, que je dédaigne tous. Si je fuis tant d'amants dont je suis recherchée, J'en puis rechercher un, quand mon âme est touchée: Un peu d'amour sied bien après tant de mépris. Orphise Un coeur se défend mal quand il est sitôt pris, Et pour dire en un mot tout ce que je soupçonne, Qui peut en prier un n'en refuse personne. Florine Orphise, quelle humeur est la vôtre aujourd'hui, Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui? Orphise On vous connaît assez, et vous êtes de celles Que mille fois le plâtre a fait passer pour belles; Dont la vertu consiste en de vains ornements; Qui changent tous les jours de rabats et d'amants: Leurs inclinations ne tendent qu'à la bourse; C'est là de leurs désirs et le but et la source. Voyez-les dans un temple importuner les Dieux, Les prières en main, la modestie aux yeux; Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent, Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent. Elles savent souvent jeter mille hameçons Et se rendre au besoin en diverses façons. Après tout, je vous plains; ce courage farouche Ne vous est échappé qu'à faute d'une mouche: Encore un assassin, vous lui perciez le coeur; Le fard déplaît sans doute à ce fâcheux vainqueur, Et rend votre beauté tellement éclatante Que son esprit bizarre en a pris l'épouvante. Florine Je ne connus jamais ce que vous m'imputez, Et ne veux point répondre à tant de faussetés. Ma vie est innocente, et ma beauté naïve Ne doit qu'à ses attraits les coeurs qu'elle captive. Si j'ai quelques défauts, ils ne sont point cachés Sous le fard éclatant que vous me reprochez; Et quand bien le reproche en serait légitime, Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime? Jamais une beauté ne se doit négliger: Quand la nature manque, il la faut corriger. Est-ce honte d'aller par ces métamorphoses A la perfection où tendent toutes choses? La raison, la nature et l'art en font leur but; L'amour, roi de nos coeurs, veut ces soins pour tribut, Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire Qu'à trouver les moyens d'agrandir son empire. C'est gloire de mourir pour ce maître des Dieux Qui s'est privé pour vous de l'usage des yeux. Si pour lui se défaire est un vrai sacrifice, Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice? Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blâmer? Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer. L'amour seul de l'amour est le prix véritable, Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable. Cette belle en effet de qui l'on parle tant Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'éclatant; Cependant sa beauté, pour être déguisée, A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prisée? Orphise Celle qu'en ces discours vous venez d'attaquer, Quand elle l'aura su, pourra vous répliquer: Pour moi, sans intérêts dedans cette mêlée, Je vais chercher Mégate au bout de cette allée. Florine, seule. Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert; Pour toi j'ai feint d'aimer et mon coeur s'est offert: Pour t'avoir obéi l'on m'a persécutée; Aglante ne me prend que pour une affétée, Et consommé d'un feu contraire à son devoir, Néglige également ma feinte et ton pouvoir. Orphise cependant, sans pénétrer mon âme, Juge par mes discours de l'objet de ma flamme: Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret Rarement à ma bouche expose un tel secret; Que jamais mon ardeur n'est aisément connue, Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue! Aux filles c'est vertu de bien dissimuler: Plus nos coeurs sont blessés, moins il en faut parler. Si j'ose toutefois me le dire à moi-même, A travers ces rameaux j'aperçois ce que j'aime: C'est mon Asphalte, ô Dieux! il vient, dissimulons, Et ne découvrons rien du feu dont nous brûlons. Scène VI Asphalte, Florine Asphalte Trouver Florine seule et dans les Tuileries Sans avoir d'entretien que de ses rêveries? Quoi, tant de solitude auprès de tant d'appas? Certes c'est un bonheur que je n'attendais pas. Je n'osais espérer d'occasion si belle A lui conter l'ardeur qui me brûle pour elle. Florine Que votre esprit est rare et sait adrettement Faire une raillerie avec un compliment! Afin qu'à votre amour je sois plus obligée, Vous me traitez d'abord en fille négligée, Qui tient si peu de coeurs asservis sous sa loi, Que mêmes en ces lieux elle manque d'emploi. Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime? Asphalte Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphème: Je sais trop que vos yeux règnent en toutes parts Et que chacun se rend à leurs moindres regards. Florine Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait paraître Que Florine n'est pas ce qu'elle pensait être. Asphalte Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous, Et votre esprit peut-être en est un peu jalous; Mais si vous aviez vu l'excès de sa tristesse, Et combien de soupirs lui coûte sa maîtresse, Vous seriez la première à plaindre ses malheurs. Florine Quelque orgueilleux mépris fait naître ses douleurs. Asphalte La beauté dont Aglante idolâtre les charmes D'un déluge de pleurs accompagne ses larmes; Arbaze, unique auteur de tous leurs déplaisirs, Oppose sa puissance à leurs chastes désirs; Son esprit irrité court à la violence: La prière l'aigrit et la raison l'offense. Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir, J'ai cru de mon devoir de les en avertir. Les voilà tout en pleurs. (Il faut toujours remarquer que Cléonice ne doit paraître le visage découvert devant Florine.) Florine Evitons leur présence; Mes larmes ne sauraient couler par complaisance: Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer, J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler. Scène VII Cléonice, Aglante Cléonice Mon Philène, as-tu donc un père si barbare Qu'il veuille séparer une amitié si rare? Aglante Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain, Pour en rompre les noeuds, vient la force à la main, Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse, Résolu que ma foi dégage sa promesse. Cléonice Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin! Donc un si triste soir suit un si beau matin? Le même jour propice et contraire à nos flammes Va désunir deux corps dont il unit les âmes, Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir, Voit naître nos désirs et mourir notre espoir. Aglante L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices, Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices, Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs, D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs. Cléonice Hélas! que de tourments accompagnent ces charmes! Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes! Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu Où j'ai reçu ton coeur, recevoir ton adieu! Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage, Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage, Et lorsque, le soleil ayant fini son tour, Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour, Etouffez, j'y consens, cet objet déplorable Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable. Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi: Ton coeur pourra brûler pour un autre que moi; Tu pourras obéir sans me faire d'injure: J'aime sans inconstance et change sans parjure. Aglante Un père veut forcer un coeur à vous trahir, Et vous croyez ce coeur capable d'obéir! Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte! Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte: La naissance n'a point d'assez puissantes lois Pour me faire manquer à ce que je vous dois; Recevez de nouveau la foi que je vous donne, D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne. Cléonice Hélas! en quel état le malheur nous réduit! Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit! Aglante Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime, On trouve des plaisirs dans la souffrance même, Cléonice Aimons-nous et souffrons: deux coeurs si bien d'accord Trouveraient des plaisirs dans les coups de la mort. Aglante Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre? Cléonice Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre? Aglante Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas. Cléonice N'accuse point le ciel de ce que fait ton père. Aglante Mon âme, c'est de là que part notre misère; C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous Qu'en leur temple mes voeux ne s'adressaient qu'à vous. Au pied de leurs autels j'adorais leur image: Etait-ce donc vous rendre un trop léger hommage? O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait? Vous pouvais-je adorer en un plus beau portrait? Que votre jalousie ou votre haine éclate, Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate. Inventez des tourments à me priver du jour: Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour. Cléonice N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes; Je te jure, mon coeur, les puissances suprêmes, Dont la seule bonté nous pourra secourir, Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir. Aglante Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre, Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre! Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi. Cléonice Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici; Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare. Aglante Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare; Mais avec un serment, que malgré son effort, Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort. Source: http://www.poesies.net