OEuvres Complètes. (1839) Par Pierre-Jean De Béranger (1780-1857). TOME II En Trois Volumes. D'Après L'Edition De H. Fournier, 1839. TABLE DES MATIERES Le Ventru, Ou Compte Rendu De La Session De 1818. La Couronne. Les Missionnaires. Le Bon Ménage. Le Champ D'Asile. La Mort De Charlemagne. Le Ventru Aux Elections De 1819. La Nature. Les Cartes, Ou L'Horoscope. La Sainte-Alliance Des Peuples. Rosette. Les Révérends Pères. Les Enfants De La France. Les Mirmidons, Ou Les Funérailles D'Achille. Les Rossignols. Halte-Là. L'Enfant De Bonne Maison. Les Etoiles Qui Filent. L'Enrhumé. Le Temps. La Faridondaine. Ma Lampe. Le Bon Dieu. Le Vieux Drapeau. La Marquise De Pretintaille. Le Trembleur, Ou Mes Adieux A M. A.-M. Dupont (De L'Eure). Ma Contemporaine. La Mort Du Roi Christophe. La Fortune. Louis XI. Les Adieux A La Gloire. Les Deux Cousins. Les Vendanges. L'Orage. Le Cinq Mai. Complainte Sur La Mort De Trestaillon. Nabuchodonosor. La Messe Du Saint-Esprit. La Garde Nationale. Nouvel Ordre Du Jour. De Profundis. Préface. La Muse En Fuite. Dénonciation. Adieux A La Campagne. La Liberté, Première Chanson Faite A Sainte-Pélagie. La Chasse. Ma Guérison. L'Agent Provocateur. Mon Carnaval. L'Ombre D'Anacréon. L'Epitaphe De Ma Muse. La Sylphide. Les Conseils De Lise. Le Pigeon Messager. L'Eau Bénite. L'Amitié. Le Censeur. Le Mauvais Vin. La Cantharide. Le Tournebroche. Le Tailleur Et La Fée. Les Sciences. La Déesse. Le Malade. La Couronne De Bluets. L'Epée De Damoclès. La Maison De Santé. La Bonne Maman. Le Violon Brisé. Le Contrat De Mariage. Le Chant Du Cosaque. Le Bon Pape. ***MANQUANT Les Hirondelles. Les Filles. Le Cachet, Ou Lettre A Sophie. La Jeune Muse. La Fuite De L'Amour. L'Anniversaire. Le Vieux Sergent. Le Prisonnier. L'Ange Exilé. La Vertu De Lisette. Le Voyageur. Mon Enterrement. Le Poëte De Cour. Octavie. Le Fils Du Pape. Mon Enterrement. Le Poëte de cour. Couplet Ecrit Sur Un Recueil De Chansons Manuscrites De M. ***. Les Troubadours. Les Esclaves Gaulois. Treize A Table. Lafayette En Amérique. Maudit Printemps! Psara. Le Voyage Imaginaire. L'In-Octavo Et L'In-Trente-Deux. Couplets Sur Un Prétendu Portrait De Moi. Le Grenier. L'Echelle De Jacob. Le Chapeau De La Mariée. La Métempsycose. Les Pauvres Amours. A M. Gohier. Le Sacre De Charles-Le-Simple. Le Convoi De David. Les Infiniment Petits. Le Chasseur Et La Laitière. Bonsoir. Le Missionnaire De Mont-Rouge. Couplets Sur La Journée De Waterloo. Couplet Ecrit Sur L'Album De Mme Amédée De V***. Oraison Funèbre De Turlupin. A Mademoiselle ***. Les Deux Grenadiers. Le Pèlerinage De Lisette. Encore Des Amours. La Mort Du Diable. Le Prisonnier De Guerre. Le Pape Musulman. Le Dauphin. Le Petit Homme Rouge. Le Mariage Du Pape. Les Bohémiens. Les Souvenirs Du Peuple. Les Nègres Et Les Marionnettes. L'Ange Gardien. La Mouche. Les Lutins De Montlhéri. La Comète De 1832. Le Tombeau De Manuel. A M. Lucien Bonaparte, Prince De Canino. Notes. Le Ventru, Ou Compte Rendu De La Session De 1818. Aux électeurs du département de... par M. Electeurs de ma province, Il faut que vous sachiez tous Ce que j'ai fait pour le prince, Pour la patrie et pour vous. L'état n'a point dépéri: Je reviens gras et fleuri. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Au ventre toujours fidèle, J'ai pris, suivant ma leçon, Place à dix pas de Villèle, (1) A quinze de D'Argenson; Car dans ce ventre étoffé Je suis entré tout truffé. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Comme il faut au ministère Des gens qui parlent toujours Et hurlent pour faire taire Ceux qui font de bons discours, J'ai parlé, parlé, parlé; J'ai hurlé, hurlé, hurlé. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Si la presse a des entraves, C'est que je l'avais promis; Si j'ai bien parlé des braves, C'est qu'on me l'avait permis. J'aurais voté dans un jour Dix fois contre et dix fois pour. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! J'ai repoussé les enquêtes, Afin de plaire à la cour; J'ai, sur toutes les requêtes, Demandé l'ordre du jour. Au nom du roi, par mes cris, J'ai rebanni les proscrits. (2) Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Des dépenses de police J'ai prouvé l'utilité; Et non moins français qu'un suisse, Pour les suisses j'ai voté. Gardons bien, et pour raison, Ces amis de la maison. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Malgré des calculs sinistres, Vous paîrez, sans y songer, L'étranger et les ministres, Les ventrus et l'étranger. Il faut que, dans nos besoins, Le peuple dîne un peu moins. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Enfin j'ai fait mes affaires: Je suis procureur du roi; J'ai placé deux de mes frères, Mes trois fils ont de l'emploi. Pour les autres sessions J'ai cent invitations. Quels dînés, Quels dînés Les ministres m'ont donnés! Oh! Que j'ai fait de bons dînés! Les Missionnaires. (1819) Air: Le coeur à la danse, etc. Satan un jour dit à ses pairs: On en veut à nos hordes; C’est en éclairant l’univers Qu’on éteint les discordes. Par brevet d’invention J’ordonne une mission. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. Exploitons, en diables cafards, Hameau, ville et banlieue, D’Ignace imitons les renards, Cachons bien notre queue. Au nom du Père et du Fils, Gagnons sur les crucifix. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. Que de miracles on va voir Si le ciel ne s’en mêle! Sur des biens qu’on voudrait ravoir Faisons tomber la grêle. Publions que Jésus-Christ Par la poste nous écrit [3]. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. Chassons les autres baladins; Divisons les familles. En jetant la pierre aux mondains Perdons femmes et filles. Que tout le sexe enflammé Nous chante un Asperges me. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. Par Ravaillac et Jean Châtel, Plaçons dans chaque prône, Non point le trône sur l’autel, Mais l’autel sur le trône. Comme aux bons temps féodaux, Que les rois soient nos bedeaux. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. L’Intolérance, front levé, Reprendra son allure; Les protestants n’ont point trouvé D’onguent pour la brûlure. Les philosophes aussi Déjà sentent le roussi. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. Le diable, après ce mandement, Vient convertir la France. Guerre au nouvel enseignement, Et gloire à l’ignorance! Le jour fuit, et les cagots Dansent autour des fagots. En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu! Éteignons les lumières Et rallumons le feu. La Couronne. Couplets chantés par un roi de la fève. Grace à la fève, je suis roi. Nous le voulons: versez à boire! Çà, mes sujets, couronnez-moi! Et qu'on porte envie à ma gloire; A l'espoir du rang le plus beau Point de coeur qui ne s'abandonne. Nul n'est content de son chapeau; Chacun voudrait une couronne. Un roi sur son front obscurci Porte une couronne éclatante. Le pâtre a sa couronne aussi, Couronne de fleurs qui me tente. A l'un le ciel la fait payer: Mais au berger l'amour la donne; Le roi l'ôte pour sommeiller, Colin dort avec sa couronne. Le français, poëte et guerrier, Sert les muses et la victoire. Le front ceint d'un double laurier, Il triomphe et chante sa gloire. Quand du rang qu'il doit occuper Il tombe, trahi par Bellone, Le sceptre lui peut échapper, Mais il conserve sa couronne. Belles, vous portez à quinze ans La couronne de l'innocence: Bientôt viennent les courtisans; Comme les rois on vous encense. Comme eux de pièges séducteurs L'artifice vous environne; Vous n'écoutez que vos flatteurs, Et vous perdez votre couronne. Perdre une couronne! à ces mots Chacun doit penser à la sienne. Je n'ai point doublé les impôts; Je n'ai point de noblesse ancienne. Mon peuple, buvons de concert: La place me paraît si bonne! N'allez pas avant le dessert Me faire abdiquer la couronne. Le Bon Ménage. Commissaire! Commissaire! Colin bat sa ménagère. Commissaire, Laissez faire; Pour l'amour C'est un beau jour. Commissaire du quartier, Cela point ne vous regarde; Point n'est besoin de la garde Qu'appelle en vain le portier. Oui, Colin bat sa Colette; Mais ainsi, tous les lundis, L'amour, aux cris qu'elle jette, S'éveille dans leur taudis. Commissaire! Commissaire! Colin bat sa ménagère. Commissaire, Laissez faire; Pour l'amour C'est un beau jour. Colin est un gros garçon Qui chante dès qu'il s'éveille; Colette, ronde et vermeille, A la gaîté du pinson. Chez eux la haine est sans force; Car tous deux, de leur plein gré, Pour se passer du divorce, Se sont passés du curé. Commissaire! Commissaire! Colin bat sa ménagère. Commissaire, Laissez faire; Pour l'amour C'est un beau jour. Bras dessus et bras dessous, Chaque soir à la guinguette S'en vont Colin et Colette Sabler du vin à six sous. C'est pour trinquer sous l'ombrage Où, sans témoin, fut passé Leur contrat de mariage Sur un banc qu'ils ont cassé. Commissaire! Commissaire! Colin bat sa ménagère. Commissaire, Laissez faire; Pour l'amour C'est un beau jour. Parfois pour d'autres attraits Colin se met en dépense; Mais Colette a pris l'avance, Et s'en venge encore après. On aura fait quelque conte, Et, de dépit transportés, Peut-être ils règlent le compte De leurs infidélités. Commissaire! Commissaire! Colin bat sa ménagère. Commissaire, Laissez faire; Pour l'amour C'est un beau jour. Commissaire du quartier, Cela point ne vous regarde; Point n'est besoin de la garde Qu'appelle en vain le portier. Déja sans doute on s'embrasse, Et dans son lit, à loisir, Demain Colette un peu lasse Ne s'en prendra qu'au plaisir. Commissaire! Commissaire! Colin bat sa ménagère. Commissaire, Laissez faire, Pour l'amour C'est un beau jour. Le Champ D'Asile. Août 1818. Un chef de bannis courageux, Implorant un lointain asile, A des sauvages ombrageux Disait: "l'Europe nous exile. "heureux enfants de ces forêts, De nos maux apprenez l'histoire: Sauvages! Nous sommes français; Prenez pitié de notre gloire. "elle épouvante encor les rois, Et nous bannit des humbles chaumes D'où, sortis pour venger nos droits, Nous avons dompté vingt royaumes. Nous courions conquérir la paix Qui fuyait devant la victoire. Prenez pitié de notre gloire. "dans l'Inde, Albion a tremblé Quand de nos soldats intrépides Les chants d'alégresse ont troublé Les vieux échos des pyramides. Les siècles pour tant de hauts faits N'auront point assez de mémoire. Prenez pitié de notre gloire. "un homme enfin sort de nos rangs; Il dit: "je suis le dieu du monde." L'on voit soudain les rois errants Conjurer sa foudre qui gronde. De loin saluant son palais, A ce dieu seul ils semblaient croire. Prenez pitié de notre gloire. "mais il tombe; et nous, vieux soldats Qui suivions un compagnon d'armes, Nous voguons jusqu'en vos climats, Pleurant la patrie et ses charmes. Qu'elle se relève à jamais Du grand naufrage de la Loire! Prenez pitié de notre gloire." Il se tait. Un sauvage alors Répond: "Dieu calme les orages. Guerriers! Partagez nos trésors, Ces champs, ces fleuves, ces ombrages. Gravons sur l'arbre de la paix Ces mots d'un fils de la victoire: Prenez pitié de notre gloire." Le champ d'asile est consacré; Elevez-vous, cité nouvelle! Soyez-nous un port assuré Contre la fortune infidèle. Peut-être aussi des plus hauts faits Nos fils vous racontant l'histoire, Vous diront: nous sommes français; Prenez pitié de notre gloire. La Mort De Charlemagne. Dans le vieux roman de la rose J'ai vu que le fils de Pépin, Redoutant son apothéose, Disait à l'évêque Turpin: "prélat, sois bon à quelque chose; L'âge m'accable, guéris-moi." "oui, lui dit Turpin, et vive le roi! " "Turpin, sais-tu qu'on me répète Ce mot-là depuis bien long-temps? " Turpin répond: "j'ai la recette D'un coeur de vierge de vingt ans. Fleur de vingt ans, vertu parfaite, Vous rajeunira, sur ma foi. Sauvons la patrie, et vive le roi! " Vite un décret de Charlemagne Met un haut prix à ce trésor: On cherche à Rome, en Allemagne; Même en France on le cherche encor. Les curés cherchaient en campagne, Disant: "ce prince plein de foi "doublera la dîme, et vive le roi! " Turpin d'abord trouve lui-même Coeur de vingt ans non profané; Mais un bon moine de Télème Le croque à l'instant sous son nez. Quoi! Sans respect du diadème! "oui, dit le moine, c'est ma loi. L'église avant tout, et vive le roi! " Un juge, espérant la simarre, Loin de Paris cherche si bien Qu'il découvre aussi l'oiseau rare Qu'attendait le roi très chrétien. Un seigneur dit: "je m'en empare; Le droit de jambage est à moi. Tout pour la noblesse, et vive le roi! " "je serai duc! "s'écrie un page, Dénichant enfin à son tour Fille de vingt ans neuve et sage, Que soudain il mène à la cour. On illumine à son passage; Et le peuple, qui sait pourquoi, Chante un te deum, et vive le roi! Mais, en voyant le doux remède, Le roi dit: "c'est l'esprit malin. Fi donc! Cette vierge est trop laide; Mieux vaut mourir comme un vilain." Or, il meurt, son fils lui succède, Et Turpin répète au convoi: "vite, qu'on l'enterre, et vive le roi! " Le Ventru Aux Elections De 1819. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Electeurs, j'ai, sans nul mystère, Fait de bons dîners l'an passé. On met la table au ministère; Renommez-moi, je suis pressé. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Préfets, que tout nous réussisse, Et du moins vous conserverez, Si l'on vous traduit en justice, Le droit de choisir les jurés. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Maires, soignez bien mes affaires; Vous courez aussi des dangers. Si les villes nommaient leurs maires, Moins de loups deviendraient bergers. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Dévots, j'ai la foi la plus forte; A Dieu je dis chaque matin: Faites qu'à cent écus l'on porte La patente d'ignorantin. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Ultras, c'est moi qu'il faut qu'on nomme; Faisons la paix, preux chevaliers: N'oubliez pas que je suis homme A manger à deux râteliers. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Libéraux, dans vos doléances, Pourquoi donc vous en prendre à moi, Quand le creuset des ordonnances Peut faire évaporer la loi? Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. Les emplois étant ma ressource Aux impôts dois-je m'opposer? Par honneur je remplis la bourse Où par devoir j'aime à puiser. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. On craindrait l'équité farouche D'un tas d'orateurs éclatants; Moi, dès que j'ouvrirai la bouche, Les ministres seront contents. Autour du pot c'est trop tourner, Messieurs! L'on m'attend pour dîner. La Nature. Combien la nature est féconde En plaisirs ainsi qu'en douleurs! De noirs fléaux couvrent le monde De débris, de sang et de pleurs. Mais à ses pieds la beauté nous attire; Mais des raisins le nectar est foulé. Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Et l'univers est consolé. Chaque pays eut son déluge; Hélas! Peut-être jour et nuit Une arche est encor le refuge De mortels que l'onde poursuit. Sitôt qu'Iris brille sur leur navire, Et que vers eux la colombe a volé, Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Quel autre champ de funérailles! L'Etna s'agite, et, furieux, Semble, du fond de ses entrailles, Vomir l'enfer contre les cieux. Mais pour renaître enfin sa rage expire: Il se rasseoit sur le monde ébranlé. Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Dieu! Que de souffrances nouvelles! L'affreux vautour de l'Orient, La peste a déployé ses ailes Sur l'homme qui tombe en fuyant. Le ciel s'apaise, et la pitié respire, On tend la main au malade exilé. Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Mars enfin comble nos misères: Des rois nous payons les défis. Humide encor du sang des pères, La terre boit le sang des fils. Mais l'homme aussi se lasse de détruire, Et la nature à son coeur a parlé. Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Ah! Loin d'accuser la nature, Du printemps chantons le retour; Des roses de sa chevelure Parfumons la joie et l'amour. Malgré l'horreur que l'esclavage inspire Sur les débris d'un empire écroulé, Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Les Cartes, Ou L'Horoscope. Tandis qu'en faisant sa prière, Au coin du feu maman s'endort, Peu faite pour être ouvrière, Dans les cartes cherchons mon sort. Maman dirait: craignez les bagatelles! Le diable est fin; tremblez, Suzon! Mais j'ai seize ans: les cartes seront belles. Les cartes ont toujours raison, Toujours raison, toujours raison. Amour, enfant ou mariage, Sachons ce qui m'attend ici. J'ai certain amant qui voyage: Valet de coeur? Bon! Le voici. Pour une veuve, aux pleurs il me condamne. L'ingrat l'épouse, ô trahison! J'entre au couvent; mon confesseur se damne. Les cartes ont toujours raison, Toujours raison, toujours raison. Au parloir témoin de mes larmes, Le roi de carreau vient souvent: C'est un prince épris de mes charmes; Il m'enlève de mon couvent. Par des cadeaux son altesse m'entraîne Jusqu'à sa petite maison. La nuit survient, et je suis presque reine. Les cartes ont toujours raison, Toujours raison, toujours raison. Je suis le prince à la campagne; On vient lui parler contre moi. En secret un brun m'accompagne, Tout se découvre: adieu mon roi! Un de perdu, j'en vois arriver douze; J'enflamme un campagnard grison: Je suis cruelle, et celui-là m'épouse. Les cartes ont toujours raison, Toujours raison, toujours raison. En ménage d'une semaine, Dans un char je brille à Paris. C'est le roi de trèfle qui mène; Mon mari gronde, et je m'en ris. Dieu! L'amour fuit à l'aspect d'une vieille! En ai-je passé la saison? Eh! Non vraiment, c'est maman qui s'éveille. Les cartes ont toujours raison, Toujours raison, toujours raison. La Sainte-Alliance Des Peuples. Chanson Chantée à Liancourt pour la fête donnée par Monsieur le Duc de la Rochefoucault, en réjouissance de L'évacuation du territoire français, au mois D'octobre 1818. J'ai vu la paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis. L'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis. "ah! Disait-elle, égaux par la vaillance, Français, anglais, belge, russe ou germain, Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. "pauvres mortels, tant de haine vous lasse! Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil. D'un globe étroit divisez mieux l'espace; Chacun de vous aura place au soleil. Tous attelés au char de la puissance, Du vrai bonheur vous quittez le chemin. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. "chez vos voisins vous portez l'incendie: L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés; Et quand la terre est enfin refroidie, Le soc languit sous des bras mutilés. Près de la borne où chaque état commence, Aucun épi n'est pur de sang humain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. "des potentats, dans vos cités en flammes, Osent du bout de leur sceptre insolent Marquer, compter et recompter les ames Que leur adjuge un triomphe sanglant. Faibles troupeaux, vous passez sans défense D'un joug pesant sous un joug inhumain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. "que Mars en vain n'arrête point sa course. Fondez les lois dans vos pays souffrants; De votre sang ne livrez plus la source Aux rois ingrats, aux vastes conquérants. Des astres faux conjurez l'influence; Effroi d'un jour, ils pâliront demain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. "oui, libre enfin, que le monde respire; Sur le passé jetez un voile épais. Semez vos champs aux accords de la lyre; L'encens des arts doit brûler pour la paix. L'espoir riant, au sein de l'abondance, Accueillera les doux fruits de l'hymen. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main." Ainsi parlait cette vierge adorée, Et plus d'un roi répétait ses discours. Comme au printemps la terre était parée; L'automne en fleurs rappelait les amours. (4) Pour l'étranger coulez, bons vins de France: De sa frontière il reprend le chemin. Peuples, formons une sainte alliance, Et donnons-nous la main. Rosette. Sans respect pour votre printemps, Quoi! Vous me parlez de tendresse Quand sous le poids de quarante ans Je vois succomber ma jeunesse! Je n'eus besoin pour m'enflammer Jadis que d'une humble grisette. Ah! Que ne puis-je vous aimer Comme autrefois j'aimais Rosette! Votre équipage tous les jours Vous montre en parure brillante. Rosette, sous de frais atours, Courait à pied, leste et riante. Par-tout ses yeux, pour m'alarmer, Provoquaient l'oeillade indiscrète. Ah! Que ne puis-je vous aimer Dans le satin de ce boudoir Vous souriez à mille glaces. Rosette n'avait qu'un miroir; Je le croyais celui des Graces. Point de rideaux pour s'enfermer; L'aurore égayait sa couchette. Ah! Que ne puis-je vous aimer Votre esprit, qui brille éclairé, Inspirerait plus d'une lyre. Sans honte je vous l'avoûrai, Rosette à peine savait lire. Ne pouvait-elle s'exprimer, L'amour lui servait d'interprète. Ah! Que ne puis-je vous aimer Elle avait moins d'attraits que vous; Même elle avait un coeur moins tendre: Oui, ses yeux se tournaient moins doux Vers l'amant heureux de l'entendre. Mais elle avait, pour me charmer, Ma jeunesse que je regrette. Ah! Que ne puis-je vous aimer Les Révérends Pères. Décembre 1819. (5) Hommes noirs, d'où sortez-vous? Nous sortons de dessous terre. Moitié renards, moitié loups, Notre règle est un mystère. Nous sommes fils de Loyola; Vous savez pourquoi l'on nous exila. Nous rentrons; songez à vous taire! Et que vos enfants suivent nos leçons. C'est nous qui fessons, Et qui refessons Les jolis petits, les jolis garçons. Un pape nous abolit; (6) Il mourut dans les coliques. Un pape nous rétablit; (7) Nous en ferons des reliques. Confessons, pour être absolus: Henri Quatre est mort, qu'on n'en parle plus. Vivent les rois bons catholiques! Pour Ferdinand Sept nous nous prononçons. Et puis nous fessons, Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons. Par le grand homme du jour Nos maisons sont protégées. Oui, d'un baptême de cour Voyez en nous les dragées. (8) Le favori, par tant d'égards, Espère acquérir de pieux mouchards. Encor quelques lois de changées, Et, pour le sauver, nous le renversons. Et puis nous fessons, Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons. Si tout ne changeait dans peu, Si l'on croyait la canaille, La charte serait de feu, Et le monarque de paille. Nous avons le secret d'en haut: La charte de paille est ce qu'il nous faut. C'est litière pour la prêtraille; Elle aura la dîme, et nous les moissons. Et puis nous fessons, Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons. Du fond d'un certain palais Nous dirigeons nos attaques. Les moines sont nos valets: On a refait leurs casaques. Les missionnaires sont tous Commis voyageurs trafiquant pour nous. Les capucins sont nos cosaques: A prendre Paris nous les exerçons. (9) Et puis nous fessons, Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons. Enfin reconnaissez-nous Aux ames déja séduites. Escobar va sous nos coups Voir vos écoles détruites. Au pape rendez tous ses droits; Léguez-nous vos biens, et portez nos croix. Nous sommes, nous sommes jésuites; Français, tremblez tous: nous vous bénissons! Et puis nous fessons, Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons. Les Enfants De La France. Reine du monde, ô France! ô ma patrie! Soulève enfin ton front cicatrisé. Sans qu'à tes yeux leur gloire en soit flétrie, De tes enfants l'étendard s'est brisé. Quand la fortune outrageait leur vaillance, Quand de tes mains tombait ton sceptre d'or, Tes ennemis disaient encor: Honneur aux enfants de la France! De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, France, et ton nom triomphe des revers. Tu peux tomber, mais c'est comme la foudre Qui se relève et gronde au haut des airs. Le Rhin aux bords ravis à ta puissance Porte à regret le tribut de ses eaux; Il crie au fond de ses roseaux: Pour effacer des coursiers du barbare Les pas empreints dans tes champs profanés, Jamais le ciel te fut-il moins avare? D'épis nombreux vois ces champs couronnés. D'un vol fameux prompts à venger l'offense, (10) Vois les beaux-arts, consolant leurs autels, Y graver en traits immortels: Prête l'oreille aux accents de l'histoire: Quel peuple ancien devant toi n'a tremblé? Quel nouveau peuple, envieux de ta gloire, Ne fut cent fois de ta gloire accablé? En vain l'anglais a mis dans la balance L'or que pour vaincre ont mendié les rois, Des siècles entends-tu la voix? Dieu, qui punit le tyran et l'esclave, Veut te voir libre, et libre pour toujours. Que tes plaisirs ne soient plus une entrave: La liberté doit sourire aux amours. Prends son flambeau, laisse dormir sa lance, Instruis le monde, et cent peuples divers Chanteront en brisant leurs fers: Relève-toi, France, reine du monde! Tu vas cueillir tes lauriers les plus beaux. Oui, d'âge en âge une palme féconde Doit de tes fils protéger les tombeaux. Que près du mien, telle est mon espérance, Pour la patrie admirant mon amour, Le voyageur répète un jour: (10) La spoliation du Musée. Les Mirmidons, Ou Les Funérailles D'Achille. Décembre 1819. Choeur. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Voyant qu'Achille succombe, Ses mirmidons, hors des rangs, Disent: dansons sur sa tombe; Les petits vont être grands. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. D'Achille tournant les broches, Pour engraisser nous rampions: Il tombe, sonnons les cloches; Allumons tous nos lampions. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. De l'armée et de la flotte Les gens seront malmenés. Rendons-leur les coups de botte Qu'Achille nous a donnés. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Toi, mironton, mirontaine, Prends l'arme de ce héros; Puis, en vrai croquemitaine, Tu feras peur aux marmots. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. De son habit de bataille, Qu'ont respecté les boulets, A dix rois de notre taille Faisons dix habits complets. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Son sceptre, qu'on nous défère, Est trop pesant et trop long; Son fouet fait mieux notre affaire. Trottez, peuples, trottez donc! Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Qu'un Nestor en vain nous crie: L'ennemi fait des progrès! Ne parlons plus de patrie; L'on nous écoute au congrès. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Forçant les lois à se taire, Gouvernons sans embarras, Nous qui mesurons la terre A la longueur de nos bras. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Achille était poétique; Mais, morbleu! Nous l'effaçons. S'il inspire une oeuvre épique, Nous inspirons des chansons. Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Pourtant d'une peur servile Parfois rien ne nous défend. Grands dieux! C'est l'ombre d'Achille! Eh! Non, ce n'est qu'un enfant. (11) Mirmidons, race féconde, Mirmidons, Enfin nous commandons: Jupiter livre le monde Aux mirmidons, aux mirmidons. Les Rossignols. La nuit a ralenti les heures; Le sommeil s'étend sur Paris. Charmez l'écho de nos demeures; Eveillez-vous, oiseaux chéris. Dans ces instants où le coeur pense, Heureux qui peut rentrer en soi! De la nuit j'aime le silence: Doux rossignols, chantez pour moi. Doux chantres de l'amour fidèle, De Phryné fuyez le séjour: Phryné rend chaque nuit nouvelle Complice d'un nouvel amour. En vain des baisers sans ivresse Ont scellé des serments sans foi; Je crois encore à la tendresse: Pour vous il n'est point de zoïle; Mais croyez-vous, par vos accords, Toucher l'avare au coeur stérile, Qui compte à présent ses trésors? Quand la nuit, favorable aux ruses, Pour son or le remplit d'effroi, Ma pauvreté sourit aux muses: Vous qui redoutez l'esclavage, Ah! Refusez vos tendres airs A ces nobles qui, d'âge en âge, Pour en donner portent des fers. Tandis qu'ils veillent en silence, Debout, auprès du lit d'un roi, C'est la liberté que j'encense: Mais votre voix devient plus vive: Non, vous n'aimez pas les méchants. Du printemps le parfum m'arrive Avec la douceur de vos chants. La nature, plus belle encore, Dans mon coeur va graver sa loi. J'attends le réveil de l'aurore: Halte-Là. Chanson de fête pour Marie. 1820. Comment, sans vous compromettre, Vous tourner un compliment? De ne rien prendre à la lettre Nos juges ont fait serment. Puis-je parler de Marie? V dira: "non. C'est la mère d'un messie, Le deuxième de son nom. Halte-là! Vite en prison pour cela." Dirai-je que la nature Vous combla d'heureux talents; Que les dieux de la peinture Sont touchés de votre encens; Que votre ame encor brisée Pleure un vol fait par des rois? "ah! Vous pleurez le musée, Dit M le gaulois. Halte-là! Vite en prison pour cela." Si je dis que la musique Vous offre aussi des succès; Qu'à plus d'un chant héroïque S'émeut votre coeur français: "on ne m'en fait point accroire, S'écrie H radieux; Chanter la France et la gloire, C'est par trop séditieux. Halte-là! Vite en prison pour cela." Si je peins la bienfaisance Et les pleurs qu'elle tarit; Si je chante l'opulence A qui le pauvre sourit, J D P Dit: "la bonté rend suspect; Et soulager l'infortune, C'est nous manquer de respect. Halte-là! Vite en prison pour cela." En vain l'amitié m'inspire: Je suis effrayé de tout. A peine j'ose vous dire Que c'est le quinze d'août. "le quinze d'août! S'écrie B toujours en fureur: Vous ne fêtez pas Marie, Mais vous fêtez l'empereur! Halte-là! Vite en prison pour cela." Je me tais donc par prudence, Et n'offre que quelques fleurs. Grand dieu! Quelle inconséquence! Mon bouquet a trois couleurs. Si cette erreur fait scandale, Je puis me perdre avec vous. Mais la clémence royale Est là pour nous sauver tous... Halte-là! Vite en prison pour cela. L'Enfant De Bonne Maison. Mémoire présenté à messieurs de l'école des Chartes, créée par une nouvelle ordonnance. Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. De votre savoir qui prospère J'attends parchemins et blason: Un bâtard est fils de son père; Je veux restaurer ma maison. Oui, plus noble que certains êtres, Des priviléges fiers suppôts, Moi je descends de mes ancêtres; Que leur ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. Ma mère, en illustre personne, Dédaigna robins et traitants; De l'opéra sortit baronne, Et se fit comtesse à trente ans. Marquise enfin des plus sévères, Elle nargua les sots propos. Auprès de mes chastes grands'mères Que son ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. Mon père, que sans flatterie Je cite avant tous ses aïeux, Etait chevalier d'industrie, Sans en être moins glorieux. Comme il avait pour plaire aux dames De vieux cordons et l'air dispos, Il vécut aux dépens des femmes: Que son ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. Endetté de plus d'une somme, Et dans un donjon retiré, Mon aïeul, en bon gentilhomme, S'enivrait avec son curé. Sur le dos des gens du village, Après boire, il cassait les pots. Il but ainsi son héritage: Que son ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. Mon bisaïeul, chassant de race, Fut un comte fort courageux, Qui, laissant rouiller sa cuirasse, Joua noblement tous les jeux. Après une suite traîtresse De pics, de repics, de capots, Un as dépouilla son altesse: Que son ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. Mon trisaïeul, roi légitime D'un pays fort mal gouverné, Tranchait parfois du magnanime, Sur-tout quand il avait dîné. Mais les plaisirs de ce grand prince Ayant absorbé les impôts, Il mangea province à province: Que son ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. De ces faits dressez un sommaire, Messieurs, et prouvez qu'à moi seul Je vaux autant que père et mère, Aïeul, bisaïeul, trisaïeul. Grace à votre art que j'utilise, Qu'on me tire enfin des tripots; Qu'on m'enterre au choeur d'une église; Que mon ame soit en repos! Seuls arbitres Du sceau des titres, Chartriers, rendez-moi l'honneur: Je suis bâtard d'un grand seigneur. Les Etoiles Qui Filent. Janvier 1820. Berger, tu dis que notre étoile Règle nos jours et brille aux cieux. -oui, mon enfant; mais dans son voile La nuit la dérobe à nos yeux. -berger, sur cet azur tranquille De lire on te croit le secret: Quelle est cette étoile qui file, Qui file, file, et disparaît? -mon enfant, un mortel expire; Son étoile tombe à l'instant. Entre amis que la joie inspire, Celui-ci buvait en chantant. Heureux, il s'endort immobile Auprès du vin qu'il célébrait... -encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît. -mon enfant, qu'elle est pure et belle! C'est celle d'un objet charmant. Fille heureuse, amante fidèle, On l'accorde au plus tendre amant. Des fleurs ceignent son front nubile, Et de l'hymen l'autel est prêt... Qui file, file, et disparaît. -mon fils, c'est l'étoile rapide D'un très grand seigneur nouveau-né: Le berceau qu'il a laissé vide D'or et de pourpre était orné. Des poisons qu'un flatteur distille, C'était à qui le nourrirait... Qui file, file, et disparaît. -mon enfant, quel éclair sinistre! C'était l'astre d'un favori Qui se croyait un grand ministre Quand de nos maux il avait ri. Ceux qui servaient ce dieu fragile Ont déja caché son portrait... Encore une étoile qui file, -qui file, file, et disparaît. -mon fils, quels pleurs seront les nôtres! D'un riche nous perdons l'appui: L'indigence glane chez d'autres, Mais elle moissonnait chez lui. Ce soir même, sûr d'un asile, A son toit le pauvre accourait... -encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît. -c'est celle d'un puissant monarque!... Va, mon fils, garde ta candeur; Et que ton étoile ne marque Par l'éclat ni par la grandeur. Si tu brillais sans être utile, A ton dernier jour on dirait: Ce n'est qu'une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît. L'Enrhumé. Vaudeville sur les nouvelles lois d'exception. Mars 1820. Quoi! Pas un seul petit couplet! Chansonnier, dis-nous donc quel est Le mal qui te consume? -amis, il pleut, il pleut des lois; L'air est malsain, j'en perds la voix. Amis, c'est là, Oui, c'est cela, C'est cela qui m'enrhume. Chansonnier, quand vient le printemps, Les oiseaux, plus gais, plus contents, De chanter ont coutume. -oui, mais j'aperçois des réseaux: En cage on mettra les oiseaux. Oui, c'est cela, C'est cela qui m'enrhume. La chambre regorge d'intrus; Peins-nous l'un de ces bas ventrus Aux dîners qu'il écume. -non; car ces gens, si gras du bec, Votent l'eau claire et le pain sec. (12) Oui, c'est cela, C'est cela qui m'enrhume. Pour nos pairs fais des vers flatteurs; Des français ce sont les tuteurs: Qu'à leur nez l'encens fume. -non, car ils ont mis de moitié Leurs pupilles à la pitié. Oui, c'est cela, C'est cela qui m'enrhume. Peins donc S l'anodin; Peins-nous sur-tout P-Dandin, Si fort quand il résume. -non: Cicéron m'a convaincu. P dirait: il a vécu. (13) Oui, c'est cela, C'est cela qui m'enrhume. Mais la charte encor nous défend; Du roi c'est l'immortel enfant: Il l'aime, on le présume. . . . . . . . . . . . .(14) Amis, c'est là, Oui, c'est cela, C'est cela qui m'enrhume. Qu'ai-je dit? Et que de dangers! Le ministre des étrangers, Dandin, taille sa plume. On va m'arrêter sans procès: Le vaudeville est né français. Amis, c'est là, Oui, c'est cela, Le Temps. Près de la beauté que j'adore Je me croyais égal aux dieux, Lorsqu'au bruit de l'airain sonore Le temps apparut à nos yeux. Faible comme une tourterelle Qui voit la serre des vautours, Ah! Par pitié, lui dit ma belle, Vieillard, épargnez nos amours! Devant son front chargé de rides Soudain nos yeux se sont baissés; Nous voyons à ses pieds rapides La poudre des siècles passés. A l'aspect d'une fleur nouvelle Qu'il vient de flétrir pour toujours, Ah! Par pitié, lui dit ma belle, Je n'épargne rien sur la terre, Je n'épargne rien même aux cieux, Répond-il d'une voix austère: Vous ne m'avez connu que vieux. Ce que le passé vous révèle Remonte à peine à quelques jours. Ah! Par pitié, lui dit ma belle, Sur cent premiers peuples célèbres J'ai plongé cent peuples fameux Dans un abyme de ténèbres, Où vous disparaîtrez comme eux. J'ai couvert d'une ombre éternelle Des astres éteints dans leur cours. Ah! Par pitié, lui dit ma belle, Mais, malgré moi, de votre monde La volupté charme les maux; Et de la nature féconde L'arbre immense étend ses rameaux. Toujours sa tige renouvelle Des fruits que j'arrache toujours. Ah! Par pitié, lui dit ma belle, Il nous fuit; et près de le suivre, Les plaisirs, hélas! Peu constants, Nous voyant plus pressés de vivre, Nous bercent dans l'oubli du temps. Mais l'heure en sonnant nous rappelle Combien tous nos rêves sont courts; Et je m'écrie avec ma belle: La Faridondaine. Instruction ajoutée à la circulaire de m le préfet De police concernant les réunions chantantes Appelées goguettes. Avril 1820. Ecoute, mouchard, mon ami, Je suis ton capitaine: Sois gai pour tromper l'ennemi, Et chante à perdre haleine. Tu sais que monseigneur Anglès, (15) La faridondaine, A peur des couplets: Apprends qu'on en fait contre lui, Biribi, Sur la façon de barbari, Mon ami. Des goguettes, à peu de frais, On échauffe la veine; Aux apollons des cabarets Paie un broc de Surène Un aveugle y chante en faussant La faridondaine D'un ton menaçant. On néglige l'air de Henri, Biribi, Pour la façon de barbari, Mon ami. Sur mirliton fais un rapport: La cour le trouve obscène. Dénonce aussi Malbrouck est mort: A sa grace (16) il fait peine. Sur-tout transforme avec éclat La faridondaine En crime d'état. Donnons des juges sans juri, Biribi, A la façon de barbari, Mon ami. Biribi veut dire en latin L'homme de Sainte-Hélène. Barbari, c'est, j'en suis certain, Un peuple qu'on enchaîne. Mon ami, ce n'est pas le roi; Et faridondaine Attaque la foi. Que dirait de mieux M Biribi, Sur la façon de barbari, Mon ami? Du préfet ce sont les leçons: Tu les suivras sans peine. Si l'on ne prend garde aux chansons, L'anarchie est certaine. Que le trône soit préservé De faridondaine Par le god save. Substituons l'o filii, Biribi, A la façon de barbari, Mon ami. Le Bon Dieu. Air: Tout le long de la rivière Un jour, le bon Dieu s’éveillant, Fut pour nous assez bienveillant. Il met le nez à la fenêtre: «Leur planète a péri peut-être.» Dieu dit, et l’aperçoit bien loin Qui tourne dans un petit coin. Si je conçois comment on s’y comporte, Je veux bien, dit-il, que le diable m’emporte, Je veux bien que le diable m’emporte. Blancs ou noirs, gelés on rôtis, Mortels que j’ai faits si petits, Dit le bon Dieu d’un air paterne, On prétend que je vous gouverne; Mais vous devez voir, Dieu merci, Que j’ai des ministres aussi. Si je n’en mets deux ou trois à la porte, Je veux, mes enfants, que le diable m’emporte, Je veux bien que le diable m’emporte. Pour vivre en paix, vous ai-je en vain Donné des filles et du vin? A ma barbe, quoi! des pygmées M’appelant le Dieu des armées, Osent, en invoquant mon nom, Vous tirer des coups de canon! Si j’ai jamais conduit une cohorte, Je veux, mes enfants, que le diable m’emporte, Je veux bien que le diable m’emporte. Que font ces nains si bien parés, Sur des trônes à clous dorés? Le front huilé, l’humeur altière, Ces chefs de votre fourmilière Disent que j’ai béni leurs droits, Et que par ma grâce ils sont rois. Si c’est par moi qu’ils règnent de la sorte, Je veux, mes enfants, que le diable m’emporte, Je veux bien que le diable m’emporte. Je nourris d’autres nains tout noirs Dont mon nez craint les encensoirs. Ils font de la vie un carême, Et mon nom lancent l’anathème, Dans des sermons fort beaux, ma foi, Mais qui sont de l’hébreu pour moi. Si je crois rien de ce qu’on y rapporte, Je veux, mes enfants, que le diable m’emporte, Je veux bien que le diable m’emporte. Enfants, ne m’en veuillez donc plus: Les bons coeurs seront mes élus. Sans que pour cela je vous noie, Faites l’amour, vivez en joie: Narguez vos grands et vos cafards. Adieu, car je crains les mouchards. A ces gens-là si j’ouvre un jour ma porte, Je veux, mes enfants, que le diable m’emporte, Je veux bien que le diable m’emporte. Ma Lampe. Chanson adressée à Madame Dufresnoy. Veille encore, ô lampe fidèle Que trop peu d'huile vient nourrir! Sur les accents d'une immortelle Laisse mes regards s'attendrir. De l'amour que sa lyre implore, Tu le sais, j'ai subi la loi. Veille, ma lampe, veille encore: Je lis les vers de Dufresnoy. Son livre est plein d'un doux mystère, Plein d'un bonheur de peu d'instants; Il rend à mon lit solitaire Tous les songes de mon printemps. Les dieux qu'au bel âge on adore Voudraient-ils revoler vers moi? Je lis les vers de Dufresnoy. Si, comme Sapho qu'elle égale, Elle eût, en proie à deux penchants, Des amours ardente rivale, Aux graces consacré ses chants, Parny, près d'une éléonore, Ne l'aurait pu voir sans effroi. Je lis les vers de Dufresnoy. Combien a pleuré sur nos armes Son noble coeur de gloire épris! De n'être pour rien dans ses larmes L'amour alors parut surpris. Jamais au pays qu'elle honore Sa lyre n'a manqué de foi. Je lis les vers de Dufresnoy. Aux chants du nord on fait hommage Des lauriers du Pinde avilis; Mais de leur gloire sois l'image, Toi, ma lampe, toi qui pâlis. A ton déclin je vois l'aurore Triompher de l'ombre et de toi; Tu meurs, et je relis encore Les vers charmants de Dufresnoy. Le Vieux Drapeau. 1820. Cette chanson n'exprime que le voeu d'un soldat Qui desire voir la charte constitutionnellement Placée sous la sauvegarde du drapeau de Fleurus, De Marengo et d'Austerlitz. Le même voeu a été Exprimé à la tribune par plusieurs députés, et entre Autres par m le général Foy, dans une improvisation Aussi noble qu'énergique. De mes vieux compagnons de gloire Je viens de me voir entouré; Nos souvenirs m'ont enivré, Le vin m'a rendu la mémoire. Fier de mes exploits et des leurs, J'ai mon drapeau dans ma chaumière. Quand secoûrai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs? Il est caché sous l'humble paille Où je dors pauvre et mutilé, Lui qui, sûr de vaincre, a volé Vingt ans de bataille en bataille! Chargé de lauriers et de fleurs, Il brilla sur l'Europe entière. Quand secoûrai-je la poussière Ce drapeau payait à la France Tout le sang qu'il nous a coûté. Sur le sein de la liberté Nos fils jouaient avec sa lance. Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière. Quand secoûrai-je la poussière Son aigle est resté dans la poudre, Fatigué de lointains exploits. Rendons-lui le coq des gaulois; Il sut aussi lancer la foudre. La France, oubliant ses douleurs, Le rebénira, libre et fière. Quand secoûrai-je la poussière Las d'errer avec la victoire, Des lois il deviendra l'appui. Chaque soldat fut, grace à lui, Citoyen aux bords de la Loire. Seul il peut voiler nos malheurs; Déployons-le sur la frontière. Quand secoûrai-je la poussière Mais il est là près de mes armes; Un instant osons l'entrevoir. Viens, mon drapeau! Viens, mon espoir! C'est à toi d'essuyer mes larmes. D'un guerrier qui verse des pleurs Le ciel entendra la prière: Oui, je secoûrai la poussière Qui ternit tes nobles couleurs. La Marquise De Pretintaille. Marquise à trente quartiers pleins, J'ai pris mes droits sur les vilains: En amour j'aime la canaille. D'un ton fier je leur dis: venez. Mais sous mes rideaux blasonnés, Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Sacrifîrais-je à mes attraits Des gentilshommes damerets Qui n'ont ni carrure ni taille? Non, mais j'accable cent gredins De mes feux et de mes dédains. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Je veux citer les plus marquants, Bien qu'après coup tous ces croquants Osent me traiter d'antiquaille: Je ne suis aux yeux des malins Qu'une savonnette à vilains. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Mon laquais était tout porté: Mais il parle d'égalité; De mes parchemins il se raille. Paix! Lui dis-je, et traite un peu mieux Ce que je tiens de mes aïeux. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Arrive après mon confesseur: Du parti sacré défenseur, Il serre de près son ouaille. Avec moi son front virginal Vise au chapeau de cardinal. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Je veux corrompre un député: Pour l'amour et la liberté Il était plus chaud qu'une caille. L'aveu que ma bouche octroya Mit les droits de l'homme à quia. Vils roturiers, Respectez les quartiers Mon fermier, butor bien nerveux, Dont la charte a comblé les voeux, Dénigrait la glèbe et la taille; Mais je lui fis voir à loisir Tout ce qu'on gagne au bon plaisir. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. J'oubliais certain grand coquin, Pauvre officier républicain, Brave au lit comme à la mitraille: J'ai vengé sur ce possédé Charette, Cobourg et Condé. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Mes privilèges s'éteindraient Si nos étrangers ne rentraient; A ma note aussi je travaille. (17) En attendant forçons le roi De solder les suisses pour moi. Vils roturiers, Respectez les quartiers De la marquise de Pretintaille. Le Trembleur. Mes adieux à M Dupont (De L'Eure), Ex-président à la cour royale de Rouen. Chanson faite et chantée à Rouen quelques jours Avant les élections de 1820. Dupont, que vient-on de m'apprendre? Quoi! L'on tourmente vos amis! J'ai des précautions à prendre; Vous le savez, je suis commis. (18) (bis) Dès qu'une amitié m'embarrasse, Soudain les noeuds en sont rompus. (bis) Bien mieux que vous je sais garder ma place. (19) Mon cher Dupont, je ne vous connais plus. Dupont, Dupont, je ne vous connais plus. Du peuple obtenez le suffrage; Moi, du pouvoir je crains les coups. En vain la France rend hommage A la vertu qui brille en vous; A peine j'ose vous promettre De vous rendre encor vos saluts: Votre vertu pourrait me compromettre. Mon cher Dupont, je ne vous connais plus. Dupont, Dupont, je ne vous connais plus. Chez nous le courage importune, Et votre sage et noble voix A fait trembler à la tribune Ceux qui méconnaissent nos droits. De vos discours on tient registre; Peut-être aussi les ai-je lus. Mais les talents ne font pas un ministre. Mon cher Dupont, je ne vous connais plus. Dupont, Dupont, je ne vous connais plus. Héritier de la gloire antique, Admiré de tous les français, Le front ceint du rameau civique, Sous le chaume vivez en paix. A votre renom j'ai beau croire, Je pense comme nos ventrus: On ne vit pas de pain sec et de gloire. Mon cher Dupont, je ne vous connais plus. Dupont, Dupont, je ne vous connais plus. Oui, je vous fuis sans autre forme, Vous que long-temps mon coeur aima. Je ne veux pas qu'on me réforme Comme P vous réforma. Adieu donc, honneur de la France! Du préfet je crains les argus. Avec Lisot (20) je ferai connaissance. Mon cher Dupont, je ne vous connais plus. Dupont, Dupont, je ne vous connais plus. Ma Contemporaine. Couplet écrit sur l'album de Madame M. Vous vous vantez d'avoir mon âge: Sachez que l'amour n'en croit rien. Jadis les Parques ont, je gage, Mêlé votre fil et le mien. Au hasard alors ces matrones Faisant deux lots de notre temps, J'eus les hivers et les automnes, Vous les étés et les printemps. La Mort Du Roi Christophe. Note présentée par la noblesse d'Haïti Aux trois grands alliés. Décembre 1820. Christophe est mort, et du royaume La noblesse a recours à vous. François, Alexandre, Guillaume, Prenez aussi pitié de nous. Ce n’est point pays limitrophe, Mais le mal fait tant de progrès! Vite un congrès [21]! Deux, trois congrès! Quatre congrès! Cinq congrès! dix congrès! Princes, vengez ce bon Christophe, Roi digne de tous vos regrets. Il tombe après avoir fait rage Contre les peuples maladroits Qui, du trône écartant l’orage, Pour l’affermir bornent ses droits. A réfuter maint philosophe Ses canons étaient toujours prêts. Vite un congrès! Deux, trois congrès! Quatre congrès! Cinq congrès! dix congrès! Princes, vengez ce bon Christophe, Roi digne de tous vos regrets. Malgré la trinité royale, Malgré la sainte Trinité [22], Notre nation déloyale A proclamé sa liberté. Pour l’Esprit-Saint quelle apostrophe, Lui qui dicte tous vos décrets! Vite un congrès! Deux, trois congrès! Quatre congrès! Cinq congrès! dix congrès! Princes, vengez ce bon Christophe, Roi digne de tous vos regrets. Avec respect traitez l’Espagne: Votre maître y perdit ses pas. Naple est un pays de cocagne; Mais des volcans n’approchez pas [23]. Vous taillerez en pleine étoffe; Venez chez nous par un vent frais. Vite un congrès! Deux, trois congrès! Quatre congrès! Cinq congrès! dix congrès! Princes, vengez ce bon Christophe, Roi digne de tous vos regrets. Dons Quichottes de l’arbitraire, Allons, morbleu, de la valeur! Ce monarque était votre frère; Les rois sont de même couleur. Exploiter une catastrophe S’accorde avec vos plans secrets. Vite un congrès! Deux, trois congrès! Quatre congrès! Cinq congrès! dix congrès! Princes, vengez ce bon Christophe, Roi digne de tous vos regrets. La Fortune. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. Tous mes amis, le verre en main, De joie enivrent ma chambrette. Nous n'attendons plus que Lisette: Fortune, passe ton chemin. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. Si l'on en croit ce qu'elle dit, Son or chez nous ferait merveilles. Mais nous avons là vingt bouteilles, Et le traiteur nous fait crédit. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. Elle offre perles et rubis, Manteaux d'une richesse extrême. Eh! Que nous fait la pourpre même? Nous venons d'ôter nos habits. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. Elle nous traite en écoliers, Parle de gloire et de génie. Hélas! Grace à la calomnie, Nous ne croyons plus aux lauriers. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. Loin des plaisirs, point ne voulons Aux cieux être lancés par elle: Sans même essayer la nacelle Nous voyons s'enfler ses ballons. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. Mais tous nos voisins attroupés Implorent ses faveurs traîtresses: Ah! Chers amis, par nos maîtresses Nous serons plus gaîment trompés. Pan! Pan! Est-ce ma brune, Pan! Pan! Qui frappe en bas? Pan! Pan! C'est la fortune: Pan! Pan! Je n'ouvre pas. LOUIS XI [24] Air: Sans un p’tit brin d’amour... Ou Air Nouveau De M. Amédée De Beauplan. Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Notre vieux roi, caché dans ces tourelles, Louis, dont nous parlons tout bas, Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles, S’il peut sourire à nos ébats. Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Quand sur nos bords on rit, on chante, on aime, Louis se retient prisonnier: Il craint les grands, et le peuple, et Dieu même; Surtout il craint son héritier. Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Voyez d’ici briller cent hallebardes Aux feux d’un soleil pur et doux. N’entend-on pas le Qui vive des gardes, Qui se mêle au bruit des verroux? Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Il vient! il vient! Ah! du plus humble chaume Ce roi peut envier la paix. Le voyez-vous, comme un pâle fantôme, A travers ces barreaux épais? Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Dans nos hameaux quelle image brillante Nous nous faisions d’un souverain! Quoi! pour le sceptre une main défaillante! Pour la couronne un front chagrin! Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Malgré nos chants il se trouble, il frissonne: L’horloge a causé son effroi. Ainsi toujours il prend l’heure qui sonne Pour un signal de son beffroi. Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Mais notre joie, hélas! le désespère; Il fuit avec son favori. Craignons sa haine, et disons qu’en bon père, A ses enfants il a souri. Heureux villageois, dansons! Sautez, fillettes Et garçons! Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons! Les Adieux A La Gloire. Décembre 1820. Air: Je commence à m’apercevoir, etc. (d’Alexis) Chantons le vin et la beauté: Tout le reste est folie. Voyez comme on oublie Les hymnes de la liberté. Un peuple brave Retombe esclave: Fils d’Épicure, ouvrez-moi votre cave. La France, qui souffre en repos, Ne veut plus que mal à propos J’ose en trompette ériger mes pipeaux. Adieu donc, pauvre Gloire! Déshéritons l’histoire. Venez, Amours, et versez-nous à boire. Quoi! d’indignes enfants de Mars [25] Briguaient une livrée, Quand ma muse éplorée Recrutait pour leurs étendards! Ah! s’il m’arrive Beauté naïve, Sous ses baisers ma voix sera captive; Ou flattons si bien, que pour moi On exhume aussi quelque emploi. Oui, noir ou blanc, soyons le fou du roi. Adieu donc, pauvre Gloire! Déshéritons l’histoire. Venez, Amours, et versez-nous à boire. Des excès de nos ennemis Chaque juge est complice, Et la main de Justice De soufflets accable Thémis: Plus de satire! N’osant médire, J’orne de fleurs et ma coupe et ma lyre. J’ai trop bravé nos tribunaux; Dans leurs dédales infernaux J’entends Cerbère et ne vois point Minos. Adieu donc, pauvre Gloire! Déshéritons l’histoire. Venez, Amours, et versez-nous à boire. Des tyrans par nous soudoyés La faiblesse est connue: Gulliver éternue, Et tous les nains sont foudroyés. Mais quelle image! Non, plus d’orage; De nos plaisirs redoutons le naufrage. Opprimés, gémissez plus bas. Que nous fait, dans un gai repas, Que l’univers souffre ou ne souffre pas? Adieu donc, pauvre Gloire! Déshéritons l’histoire. Venez, Amours, et versez-nous à boire. Du sommeil de la liberté Les rêves sont pénibles: Devenons insensibles Pour conserver notre gaîté. Quand tout succombe, Faible colombe, Ma muse aussi sur des roses retombe. Lasse d’imiter l’aigle altier, Elle reprend son doux métier: Bacchus m’appelle, et je rentre au quartier. Adieu donc, pauvre Gloire! Déshéritons l’histoire. Venez, Amours, et versez-nous à boire. Les Deux Cousins. (1821) Ou Lettre D’Un Petit Roi A Un Petit Duc. Air: Ah! daignez m’épargner le reste Salut! petit cousin germain [26]; D’un lieu d’exil j’ose t’écrire. La Fortune te tend la main; Ta naissance l’a fait sourire. Mon premier jour aussi fut beau; Point de Français qui n’en convienne Les rois m’adoraient au berceau; Et cependant je suis à Vienne! (bis.) Je fus bercé par tes faiseurs De vers, de chansons, de poëmes; Ils sont, comme les confiseurs, Partisans de tous les baptêmes. Les eaux d’un fleuve bien mondain Vont laver mon âme chrétienne: On m’offrit de l’eau du Jourdain; Et cependant je suis à Vienne! Ces juges, ces pairs avilis, Qui te prédisent des merveilles, De mon temps juraient que les lis Seraient le butin des abeilles. Parmi les nobles détracteurs De toute vertu plébéienne, Ma nourrice avait des flatteurs; Et cependant je suis à Vienne! Sur des lauriers je me couchais; La pourpre seule t’environne. Des sceptres étaient mes hochets; Mon bourlet fut une couronne. Méchant bourlet, puisqu’un faux pas Même au Saint-Père ôtait la sienne. Mais j’avais pour moi nos prélats; Et cependant je suis à Vienne! Quant aux maréchaux, je crois peu Que du monde ils t’ouvrent l’entrée; Ils préfèrent au cordon bleu, De l’honneur l’étoile sacrée. Mon père à leur beau dévoûment Livra sa fortune et la mienne. Ils auront tenu leur serment; Et cependant je suis à Vienne! Près du trône si tu grandis, Si je végète sans puissance, Confonds ces courtisans maudits, En leur rappelant ma naissance. Dis-leur: «Je puis avoir mon tour; «De mon cousin qu’il vous souvienne. «Vous lui promettiez votre amour; «Et cependant il est à Vienne!» Les Vendanges. L'aurore annonce un jour serein; Vite à l'ouvrage! Et reprenons courage. Fillettes, flûte et tambourin, Mettez les vendangeurs en train. Du vin qu'a fait tourner l'orage Un vin nouveau bientôt consolera. Amis, chez nous la gaîté renaîtra. Ah! Ah! La gaîté renaîtra. Notre maire tourne à tout vent; D'écharpe il change, Et de tout vin s'arrange. Mais, puisque ainsi ce bon vivant De couleur changea si souvent, Qu'avec son écharpe il vendange, Et de vin doux on la barbouillera. Amis, chez nous la gaîté renaîtra. Ah! Ah! La gaîté renaîtra. Le juge qui, de vingt façons, En robe noire Explique son grimoire, Condamne jusqu'à nos chansons. Mais, grace au vin que nous pressons, Que lui-même il chante après boire La liberté, la gloire, et caetera. Amis, chez nous la gaîté renaîtra. Ah! Ah! La gaîté renaîtra. Si le curé, peu tolérant, Gronde sans cesse, Et veut qu'on se confesse, Son gros nez rouge nous apprend L'intérêt qu'à nos vins il prend. Pour en boire ailleurs qu'à la messe, Sur chaque mort qu'il dise un libera. Amis, chez nous la gaîté renaîtra. Ah! Ah! La gaîté renaîtra. Que du châtelain en souci L'orgueil insigne Au bonheur se résigne, Il verra les titres qu'ici Noé nous a transmis aussi. Ils sont sur des feuilles de vigne; Aux parchemins il les préfèrera. Amis, chez nous la gaîté renaîtra. Ah! Ah! La gaîté renaîtra. Beau pays, fertile et guerrier, A la souffrance Oppose l'espérance. Au pampre tu peux marier Olive, épi, rose et laurier. Vendangeons, et vive la France! Le monde un jour avec nous trinquera. Amis, chez nous la gaîté renaîtra. Ah! Ah! La gaîté renaîtra. L'Orage. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! A l'ombre de vertes charmilles Fuyant l'école et les leçons, Petits garçons, petites filles, Vous voulez danser aux chansons. En vain ce pauvre monde Craint de nouveaux malheurs; En vain la foudre gronde, Couronnez-vous de fleurs. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! L'éclair sillonne le nuage, Mais il n'a point frappé vos yeux. L'oiseau se tait dans le feuillage; Rien n'interrompt vos chants joyeux. J'en crois votre alégresse, Oui, bientôt d'un ciel pur Vos yeux, brillants d'ivresse, Réfléchiront l'azur. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! Vos pères ont eu bien des peines; Comme eux ne soyez point trahis. D'une main ils brisaient leurs chaînes, De l'autre ils vengeaient leur pays. De leur char de victoire Tombés sans déshonneur, Ils vous lèguent la gloire: Ce fut tout leur bonheur. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! Au bruit de lugubres fanfares, Hélas! Vos yeux se sont ouverts. C'était le clairon des barbares Qui vous annonçait nos revers. Dans le fracas des armes, Sous nos toits en débris, Vous mêliez à nos larmes Votre premier souris. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! Vous triompherez des tempêtes Où notre courage expira: C'est en éclatant sur nos têtes Que la foudre nous éclaira. Si le dieu qui vous aime Crut devoir nous punir, Pour vous sa main ressème Les champs de l'avenir. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! Enfants, l'orage, qui redouble, Du sort présage le courroux. Le sort ne vous cause aucun trouble, Mais à mon âge on craint ses coups. S'il faut que je succombe En chantant nos malheurs, Déposez sur ma tombe Vos couronnes de fleurs. Chers enfants, dansez, dansez! Votre âge Echappe à l'orage: Par l'espoir gaîment bercés, Dansez, chantez, dansez! Le Cinq Mai. 1821. Air: Muse des bois et des accords champêtres... Des espagnols m'ont pris sur leur navire, (27) Aux bords lointains où tristement j'errais. Humble débris d'un héroïque empire, J'avais dans l'Inde exilé mes regrets. Mais loin du cap, après cinq ans d'absence Sous le soleil, je vogue plus joyeux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux. Dieux! Le pilote a crié: Sainte-Hélène! Et voilà donc où languit le héros! Bons espagnols, là s'éteint votre haine; Nous maudissons ses fers et ses bourreaux. Je ne puis rien, rien pour sa délivrance: Le temps n'est plus des trépas glorieux! La main d'un fils me fermera les yeux. Peut-être il dort ce boulet invincible Qui fracassa vingt trônes à-la-fois. Ne peut-il pas, se relevant terrible, Aller mourir sur la tête des rois? Ah! Ce rocher repousse l'espérance: L'aigle n'est plus dans le secret des dieux. La main d'un fils me fermera les yeux. Il fatiguait la victoire à le suivre: Elle était lasse; il ne l'attendit pas. Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre. Mais quels serpents enveloppent ses pas! De tout laurier un poison est l'essence; (28) La mort couronne un front victorieux. La main d'un fils me fermera les yeux. Dès qu'on signale une nef vagabonde, "serait-ce lui? Disent les potentats: Vient-il encor redemander le monde? Armons soudain deux millions de soldats." Et lui, peut-être accablé de souffrance, A la patrie adresse ses adieux. La main d'un fils me fermera les yeux. Grand de génie et grand de caractère, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil? Bien au-dessus des trônes de la terre Il apparaît brillant sur cet écueil. Sa gloire est là comme le phare immense D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux. La main d'un fils me fermera les yeux. Bons espagnols, que voit-on au rivage? Un drapeau noir! Ah, grands dieux, je frémis! Quoi! Lui mourir! ô gloire! Quel veuvage! Autour de moi pleurent ses ennemis. Loin de ce roc nous fuyons en silence; L'astre du jour abandonne les cieux. La main d'un fils me fermera les yeux. Complainte Sur La Mort De Trestaillon. [29] En Style Du Genre. Air de toutes les complaintes. Venez tous, bons catholiques, Jésuites, grands et petits, Et vous, nouveaux convertis, Vous, nos meilleures pratiques, Venez dire un in pace Pour un héros trépassé. Bénissons tous la mémoire De monsieur de Trestaillon. De la Restauration Lui seul ayant fait la gloire, Sa mort, vrai malheur public, Est un fâcheux pronostic. Portefaix cité dans Nîmes Pour sa douce piété, D’assassin il fut traité Par de brutales victimes, Quand son bras sur tel ou tel Vengea le trône et l’autel. Souvent ivre de rogome, Ou surpris en mauvais lieu, Pour rester pur devant Dieu, Tout les huit jours, ce digne homme, Communiait saintement, Soit à jeun, soit autrement. Fort de sa cocarde blanche, A tuer des protestants Il consacrait tout son temps, Sans excepter le dimanche; Car il s’était procuré Des dispenses du curé. Miracle! en vain il s’amuse A massacrer en plein jour; Traduit devant une cour, Aucun témoin ne l’accuse. Les juges au prévenu Disent: Ni vu ni connu. Riche alors de mainte somme Qui lui venait de bien haut, Il buvait frais au temps chaud, Vivant en bon gentilhomme, Et chacun avait grand soin De le saluer de loin. Mais la mort rien ne respecte; Elle vient nous le ravir, Quand il pouvait nous servir Contre tous ceux qu’on suspecte; Il meurt en disant: Corbleu! J’aurais été cordon bleu. Des nobles portent sa bière; Nos magistrats sont en deuil; Le clergé, la larme à l’oeil, Marche avec croix et bannière. Ainsi l’on ne dira pas Que les prêtres sont ingrats. On vient d’écrire au Saint-Père Pour qu’il soit canonisé. Quoique ce soit bien usé, Dans peu l’on verra, j’espère, Nos loups, chassant les brebis, Lui dire: Ora pro nobis! En attendant ses reliques Qu’à Mont-Rouge on bénira, Ses exploits on donnera En exemple aux catholiques, Afin que sans examen Chacun d’eux l’imite. Amen. Nabuchodonosor. (1823) Air de Calpigi. Puiser dans la Bible est de mode: Prenons-y le sujet d’une ode. Je chante un roi devenu boeuf; Aux anciens le trait parut neuf. (bis.) Sur-tout la cour en fut aux anges; Et les brocanteurs de louanges Répétaient sur les harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! Le roi beugle, eh! vivent les cornes! Sire, quittez ces regards mornes, Lui disaient les amis du lieu; En Égypte vous seriez Dieu. Pour fouler aux pieds le vulgaire, Homme ou boeuf, il n’importe guère. Répétons sur nos harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! Le roi se fit à son étable; A sa manière il tenait table, Et crut régner en buvant frais. Les sots lui prêtaient d’heureux traits. On lit dans une dédicace, Qu’en latin il citait Horace. Répétons sur nos harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! Un journal écrit par des cuistres Annonce qu’avec ses ministres Tel jour le prince a travaillé Sans dormir, quoiqu’il ait bâillé. La cour s’écrie: Ô temps prospère! Ce n’est point un roi, c’est un père. Répétons sur nos harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! Il hume tout l’encens des mages, Mais paie un peu cher leurs hommages: Prêtres et grands veulent d’un coup Rendre au peuple bât et licou. Même, si l’histoire en est crue, Le roi s’attelle à leur charrue. Répétons sur nos harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! Le peuple indigné prend un maître D’autre espèce, pire peut-être. Vite les courtisans ingrats Du roi déchu font un boeuf gras; Et sans remords le clergé même S’en régale tout le carême. Répétons sur nos harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! Bardes que la cassette inspire, Tragiques à mourir de rire, Traitez mon sujet, il plaira; La censure le permettra. Oui, parfumeurs de la couronne, La Bible à quelque chose est bonne. Répétons sur nos harpes d’or: Gloire à Nabuchodonosor! La Messe Du Saint-Esprit Pour L'Ouverture Des Chasmbres. (1824) Air de la Codaqui. Hier monseigneur, le front ceint De sa mitre épiscopale, En ces mots à l’Esprit-Saint Parlait dans la cathédrale: «Tant de bons nobles devenus «Députés du peuple, au peuple inconnus, «Dans notre Chambre septennale, «N’ont que tes clartés pour guider leurs pas. «Saint-Esprit, descends, descends jusqu’en bas. «-Non, dit l’Esprit-Saint, je ne descends pas.» «Qu’est ceci?» dit d’un ton dur, Une excellence bretonne. «Pour ses papiers, à coup sûr, «Le tourniquet le chiffonne [30]. «Parlons-lui, quoique en vérité «L’Esprit soit de trop dans la Trinité: «Viens voir à quoi la Charte est bonne. «De ce lourd carrosse on fait un en-cas. «Saint-Esprit, descends, descends jusqu’en bas. «-Non, dit l’Esprit-Saint, je ne descends pas.» Un financier vient: «Sandis! «Dit-il, nous prends-tu pour d’autres? «Pour gagner le paradis, «J’ai doré mes patenôtres. «Tremble de perdre ton emploi: «J’ai séduit des gens plus huppés que toi, «J’ouvre un emprunt: viens, sois des nôtres; «De notre embonpoint nos amis sont gras. «Saint-Esprit, descends, descends jusqu’en bas. «-Non, dit l’Esprit-Saint, je ne descends pas.» Un magistrat crie aussi: «Oses-tu te faire attendre? «Ma Thémis a, Dieu merci, «De bons jurés à revendre. «Chaque juge est un homme à moi, «Qui jette en passant sa carte chez toi. «Crains de voir jusqu’où peut s’étendre «La main de Justice au bout de mon bras. «Saint-Esprit, descends, descends jusqu’en bas. «-Non, dit l’Esprit-Saint, je ne descends pas.» «S’il persiste, il faudra bien, «Dit Frayssinous, qu’on s’en passe. «D’ailleurs, la cour, pour soutien, «Préfère en tout saint Ignace. «Mont-Rouge a miné tout Paris; «La Sorbonne aussi sort de ses débris. «La jeunesse est dans notre nasse; «Et les hausse-cols font place aux rabats. «Saint-Esprit, descends, descends jusqu’en bas. «-Non, dit l’Esprit-Saint, je ne descends pas.» «Mais voudrais-tu t’expliquer? «-Oui, bateleurs en goguettes, «Je vous ai vus fabriquer «Vos quatre cents marionnettes. «Quoi! vous osez tout pervertir, «Corrompre, effrayer, filouter, mentir! «Et dans vos discours à roulettes... «-Paix! dit l’archevêque, ou crains nos prélats. «Saint-Esprit, descends, descends jusqu’en bas. «-Non, dit l’Esprit-Saint, je ne descends pas.» La Garde Nationale. Sur Son Licenciement Par Charles X. Air: Halte-là. Pour tout Paris quel outrage! Amis, nous v’là licenciés. Est-ce parc’ que not’ courage Brilla contre leurs alliés? (bis.) C’est quelqu’ noir projet qui perce. Morbleu! pour nous prêter s’cours, Il faut qu’ chacun d’ nous s’exerce. Du mêm’ pied partons toujours. N’ cessons pas, Chers amis, d’ marcher au pas. Moitié d’ la gard’ nationale S’ composait d’anciens soldats; Des braves d’ la gard’ royale Aussi faisions-nous grand cas. Sans l’ ministère, nul doute Qu’on eût pu nous voir quelqu’ jour, Dans not’ verre, eux boir’ la goutte, Nous, marcher à leur tambour. N’ cessons pas, Chers amis, d’ marcher au pas. Nos voix ont paru sinistres: D’ nouveau pourtant il faudra Crier à bas les ministres, Les jésuit’ et cætera. Pour son argent j’ crois qu’ la foule A bien l’ droit d’ former un voeu; N’est-c’ que quand la maison croule Qu’on permet d’ crier au feu? N’ cessons pas, Chers amis, d’ marcher au pas. Au lieu d’ monter à la Chambre, Nous aurions bien dû, je l’ sens, Des injur’s de plus d’un membre D’mander raison aux trois cents. La Charte qu’on y tiraille Est leur rempart; mais, au fond, On peut franchir c’te muraille Par les brèches qu’ils y font. N’ cessons pas, Chers amis, d’ marcher au pas. Au château faire l’ service Sans cartouch’s pour se garder; En voir donner à chaqu’ Suisse; En arrièr’ ça fait r’garder. Qui rétrograde se blouse; Gens d’ la cour, sauf vot’ respect, Vous risquez quatre-vingt-douze Pour ravoir quatre-vingt-sept. N’ cessons pas, Chers amis, d’ marcher au pas. Puisqu’ Mont-Rouge nous menace, Et rêv’ quelqu’ Saint-Barthél’my, Préparons-nous, quoi qu’on fasse, A repousser l’ennemi. Quand vers un’ perte certaine L’ navire est conduit foll’ment, En dépit du capitaine, Faut sauver le bâtiment. N’ cessons pas, Chers amis, d’ marcher au pas. Nouvel Ordre Du Jour. (1823) [31] Air: C’est l’amour, l’amour, l’amour... Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! -Notre ancien, qu’a donc fait l’Espagne? -Mon p’tit, ell’ n’ veut plus qu’aujourd’hui Ferdinand fass’ périr au bagne Ceux-là qui s’ sont battus pour lui; Nous allons tirer d’ peine Des moin’s blancs, noirs et roux, Dont on prendra d’ la graine, Pour en r’planter chez nous. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! -Notre ancien, qu’ pensez-vous d’ la guerre? -Mon p’tit, ça n’ira jamais bien! V’là z’un princ’ qui n’ s’y connaît guère; C’est un’ poir’ moll’ de bon chrétien; Bientôt l’ fils d’Henri quatre Voudra qu’un jour d’action On n’ puisse aller combattre Sans billet d’ confession. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! -Notre ancien, qu’es’ qu’ c’est que l’ Trapiste Avec tous ces Chouans dégu’nillés? -Mon p’tit, y vont grossir la liste Des gens qu’ la France a rhabillés; Afin qu’ pour leur vengeance, Leurs frèr’s soient massacrés, Ils font un’ sainte alliance Avec nos émigrés. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! -Notre ancien, quel s’ra not’ partage? -Mon p’tit, les coups d’ cann’ reviendront; Et puis, suivant le vieil usage, Les nobles seuls avanceront. Oui, s’lon not’ origine, Nous aurons pour régal, Nous l’ bâton d’ discipline, Eux l’ bâton de maréchal. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! -Notre ancien, que d’viendra la France, Si je cherchons d’ lointains dangers? -Mon p’tit, profitant d’ not’ absence, On introduira l’ z'étrangers. A la fin d’ la campagne, Nous s’rons tout étonnés Qu’en enchaînant l’Espagne, Nous nous s’rons enchaînés. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! -Notre ancien! vous que l’ père aux autres Eût fait z’officier d’puis long-temps, Marquez-nous l’ pas, nous s’rons des vôtres. -Mon p’tit, v’là du français qu’ j’entends. Si la France en alarmes Porte un trop lourd fardeau, Pour essuyer ses larmes, R’prenons not’ vieux drapeau! Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Point d’ victoire Où n’y a point d’ gloire. Brav’ soldats, v’là l’ord’ du jour: Gard’ à vous! demi-tour! De Profundis. A L’Usage De Deux Ou Trois Maris. Air: Eh! gai, gai, gai, mon officier... Eh! gai, gai, gai, de profundis! Ma femme A rendu l’âme. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Qu’elle aille en paradis. A cette âme si chère Le paradis convient; Car, suivant ma grand’mère, De l’enfer on revient. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Ma femme A rendu l’âme. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Qu’elle aille en paradis. Hélas! le ciel lui-même Avait tissu nos noeuds; Mon bonheur fut extrême... Pendant un jour ou deux. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Ma femme A rendu l’âme. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Qu’elle aille en paradis. Quoiqu’il fût impossible D’avoir l’air plus malin, Elle était trop sensible... Si j’en crois mon voisin. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Ma femme A rendu l’âme. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Qu’elle aille en paradis. Non, jamais tourterelle N’aima plus tendrement; Comme elle était fidèle... A son dernier amant! Eh! gai, gai, gai, de profundis! Ma femme A rendu l’âme. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Qu’elle aille en paradis. Dieu! faut-il lui survivre? Me faut-il la pleurer? Non, non; je veux la suivre... Pour la voir enterrer. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Ma femme A rendu l’âme. Eh! gai, gai, gai, de profundis! Qu’elle aille en paradis. Préface. (32) Allez, enfants nés sous un autre règne; Sous celui-ci quittez le coin du feu. Adieu! Partez, bien que pour vous je craigne Certaines gens qui pardonnent trop peu. On m'a crié: l'occasion est bonne; Tous les partis rapprochent leurs drapeaux. Allez, enfants; mais n'éveillez personne: Mon médecin m'ordonne le repos. Pour vos aînés que de pas et d'alarmes! J'ai vu Thémis m'ôter mon plus doux bien: Car en prison le sommeil est sans charmes; Près du malheur on ne dort jamais bien. J'entends encor le verrou qui résonne, Et dans ma main fait trembler mes pipeaux. Allez, enfants; mais n'éveillez personne: Si l'on disait: la gaîté vous délaisse, Vous répondrez (et pour moi j'en rougis): "de notre père accusant la faiblesse, Les plus joyeux sont restés au logis." Ces égrillards iraient, d'humeur bouffonne, Pincer au lit le diable et ses suppôts. Allez, enfants; mais n'éveillez personne: Vous passerez près d'une ruche pleine, D'abeilles, non; mais de guêpes, je crois. Ne soufflez mot, retenez votre haleine; Tremblez, enfants, vous qui jurez parfois! (33) Le dard caché qu'à ces guêpes Dieu donne A fait périr des bergers, des troupeaux. Allez, enfants; mais n'éveillez personne: Petits poucets de la littérature, S'il vient un ogre, évitez bien sa dent, Ou, s'il s'endort, dérobez sa chaussure; De s'en servir on peut juger prudent. Non: qu'ai-je dit? Ah! La peur déraisonne; Tous les partis rapprochent leurs drapeaux. Allez, enfants; mais n'éveillez personne: La Muse En Fuite. (1821) Chanson faite à l'occasion des premières poursuites Judiciaires exercées contre moi pour la publication De mon recueil. Air: Halte-là... Quittez la lyre, ô ma muse! Et déchiffrez ce mandat. Vous voyez qu’on vous accuse De plusieurs crimes d’état. Pour un interrogatoire Au Palais comparaissons. Plus de chansons pour la gloire! Pour l’amour plus de chansons! Suivez-moi! C’est la loi. Suivez-moi, de par le Roi. Nous marchons, et je découvre L’asile des souverains. Muse, la Fronde en ce Louvre Vit pénétrer ses refrains [34]. Au Qui vive d’ordonnance Alors, prompte à s’avancer, La chanson répondait: France! Les gardes laissaient passer. Suivez-moi! C’est la loi. Suivez-moi, de par le Roi. La justice nous appelle De l’autre côté de l’eau. Voici la Sainte-Chapelle Où l’on pria pour Boileau [35]. S’il renaissait ce grand maître, Le clergé, remis en train, En prison ferait peut-être Fourrer l’auteur du Lutrin. Suivez-moi! C’est la loi. Suivez-moi, de par le Roi. Là, devant ce péristyle, Un tribunal impuissant Au bûcher livra l’Émile [36], Phénix toujours renaissant. Muse, de vos chansonnettes Aujourd’hui l’on va tâcher De faire des allumettes Pour ranimer ce bûcher. Suivez-moi! C’est la loi. Suivez-moi, de par le Roi. Muse, voici la grand’salle... Hé quoi! vous fuyez devant Des gens en robe un peu sale, Par vous piqués trop souvent! Revenez donc, pauvre sotte, Voir prendre à vos ennemis, Pour peser une marotte, Les balances de Thémis. Suivez-moi! C’est la loi. Suivez-moi, de par le Roi. Elle fuit, et chez le juge J’entre, et puis enfin je sors. Mais devinez quel refuge Ma muse avait pris alors. Gaîment avec la grisette D’un président, bon humain, Cette folle, à la buvette, Répétait le verre en main: Suivez-moi! Suivez-moi! C’est la loi. Suivez-moi, de par le Roi. Dénonciation. A propos de couplets qui m'ont été envoyés Pendant mon procès. Air Du Ballet Des Pierrots. On m'a dénoncé, je dénonce; Oui, je dénonce des couplets. La gaîté de l'auteur annonce Qu'il peut figurer au palais; On voit, à l'air dont il vous traite, Que cent fois il vous persifla. Messieurs les juges, qu'on arrête, Qu'on arrête cet homme-là. Il prétend rire des entraves Qu'à la presse l'on veut donner. Il croit à la gloire des braves; Pourriez-vous le lui pardonner? Il ose vanter la musette Qui dans leurs maux les consola. Messieurs les juges, qu'on arrête, Qu'on arrête cet homme-là. Il prodigue la flatterie A ceux qui sont persécutés; Il pourrait chanter la patrie, C'est un grand tort, vous le sentez. De l'esprit qu'à ma muse il prête, Vengez-vous sur l'esprit qu'il a. Messieurs les juges, qu'on arrête, Qu'on arrête cet homme-là. Adieux A La Campagne. (1821) (37) Cette chanson, faite dans le mois de novembre 1821, Fut copiée et distribuée au tribunal le jour de Ma première condamnation. Air: Muse des bois et des accords champêtres Soleil si doux au déclin de l’automne, Arbres jaunis, je viens vous voir encor. N’espérons plus que la haine pardonne A mes chansons leur trop rapide essor. Dans cet asile, où reviendra Zéphire, J’ai tout rêvé, même un nom glorieux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire; Échos des bois, répétez mes adieux. Comme l’oiseau, libre sous la feuillée, Que n’ai-je ici laissé mourir mes chants! Mais de grandeurs la France dépouillée Courbait son front sous le joug des méchants. Je leur lançai les traits de la satire; Pour mon bonheur l’amour m’inspirait mieux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire; Échos des bois, répétez mes adieux. Déjà leur rage atteint mon indigence [38]; Au tribunal ils traînent ma gaîté; D’un masque saint ils couvrent leur vengeance: Rougiraient-ils devant ma probité? Ah! Dieu n’a point leur coeur pour me maudire: L’Intolérance est fille des faux dieux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire; Échos des bois, répétez mes adieux. Sur des tombeaux si j’évoque la Gloire, Si j’ai prié pour d’illustres soldats, Ai-je à prix d’or, aux pieds de la Victoire, Encouragé le meurtre des états? Ce n’était point le soleil de l’empire Qu’à son lever je chantais dans ces lieux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire; Échos des bois, répétez mes adieux. Que, dans l’espoir d’humilier ma vie, Bellart s’amuse à mesurer mes fers; Même aux regards de la France asservie Un noir cachot peut illustrer mes vers. A ses barreaux je suspendrai ma lyre; La Renommée y jettera les yeux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire; Échos des bois, répétez mes adieux. Sur ma prison vienne au moins Philomèle! Jadis un roi causa tous ses malheurs. Partons: j’entends le geôlier qui m’appelle. Adieu les champs, les eaux, les prés, les fleurs. Mes fers sont prêts: la liberté m’inspire; Je vais chanter son hymne glorieux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire; Échos des bois, répétez mes adieux. La Liberté. (1822) Première chanson faite à sainte-Pélagie en Janvier 1822. D'un petit bout de chaîne Depuis que j'ai tâté, Mon coeur en belle haine A pris la liberté. Fi de la liberté! A bas la liberté! M, ce vrai sage, M'a fait par charité Sentir de l'esclavage La légitimité. Fi de la liberté! A bas la liberté! Plus de vaines louanges Pour cette déité, Qui laisse en de vieux langes Le monde emmailloté! Fi de la liberté! A bas la liberté! De son arbre civique Que nous est-il resté? Un bâton despotique, Sceptre sans majesté. Fi de la liberté! A bas la liberté! Interrogeons le Tibre; Lui seul a bien goûté Sueur de peuple libre, Crasse de papauté. Fi de la liberté! A bas la liberté! Du bon sens qui nous gagne Quand l'homme est infecté, Il n'est plus dans son bagne Qu'un forçat révolté. Fi de la liberté! A bas la liberté! Bons porte-clefs que j'aime, Geôliers pleins de gaîté, Par vous au louvre même Que ce voeu soit porté: Fi de la liberté! A bas la liberté! La Chasse. Chanson de remerciement à des chasseurs du Département d'îlle-Et-Vilaine qui m'envoyèrent Une bourriche garnie d'excellent gibier. Sainte-Pélagie. Air: Tonton, tontaine, tonton... Grâce à votre bourriche pleine De gibier digne d’un glouton, Tonton, tonton, tontaine, tonton, Joyeux chasseurs d’Ille-et-Vilaine, De votre cor je prends le ton, Tonton, tontaine, tonton. Chassez, morbleu! chassez encore: Quittez Rosette et Jeanneton, Tonton, tonton, tontaine, tonton; Ou, pour rabattre, dès l’aurore Que les amours soient de planton, Tonton, tontaine, tonton. Si le Béarnais a fait mettre Maint chasseur au fond d’un ponton [39], Tonton, tonton, tontaine, tonton, Gabrielle daignait permettre Qu’on braconnât dans son canton, Tonton, tontaine, tonton. Jadis nul n’osait en province Porter aux champs son mousqueton, Tonton, tonton, tontaine, tonton. On gardait la perdrix du prince; Les loups dévoraient le mouton, Tonton, tontaine, tonton. Vous qui consolez ma disgrâce, Pour nos droits vous tremblez, dit-on, Tonton, tonton, tontaine, tonton. Sauvez au moins le droit de chasse, Pour l’honneur du pays breton, Tonton, tontaine, tonton. Ma Guérison. Réponse à des semurois qui, pour faire passer la Folie que j'ai eue d'essayer de guérir des gens Incurables, m'ont envoyé du vin de Chambertin et De Romanée en m'ordonnant des douches intérieures Pendant mon séjour en prison. Sainte-Pélagie. Air De La Treille De Sincérité. J'espère Que le vin opère; Oui, tout est bien, même en prison: Le vin m'a rendu la raison. Après un coup de romanée La douche ayant calmé mes sens, J'ai maudit ma muse obstinée A railler les hommes puissants. Un accès pouvait me reprendre; Mais, du topique effet certain! J'avais de l'encens à leur vendre Après un coup de chambertin. J'espère Que le vin opère; Oui, tout est bien, même en prison: Le vin m'a rendu la raison. Après deux coups de romanée Rougissant de tous mes forfaits, Je vois ma chambre environnée D'heureux que le pouvoir a faits. De mes juges l'arrêt suprême Touche mon esprit libertin; J'admire M lui-même Après deux coups de chambertin. J'espère Que le vin opère; Oui, tout est bien, même en prison: Le vin m'a rendu la raison. Après trois coups de romanée Je n'aperçois plus d'oppresseurs. La presse n'est plus enchaînée; Le budget seul a des censeurs. La tolérance par la ville Court en habit de sacristain; Je vois pratiquer l'évangile Après trois coups de chambertin. J'espère Que le vin opère; Oui, tout est bien, même en prison: Le vin m'a rendu la raison. Au dernier coup de romanée Mon oeil, mouillé de joyeux pleurs, Voit la liberté couronnée D'olivier, d'épis et de fleurs. Les douces lois sont les plus fortes; L'avenir n'est plus incertain: J'entends tomber verrous et portes Au dernier coup de chambertin. J'espère Que le vin opère; Oui, tout est bien, même en prison: Le vin m'a rendu la raison. Ô chambertin! ô romanée! Avec l'aurore d'un beau jour L'illusion chez vous est née De l'espérance et de l'amour. Cette fée, aux humains donnée, Pour baguette tient du destin Tantôt un cep de romanée, Tantôt un cep de chambertin. J'espère Que le vin opère; Oui, tout est bien, même en prison: Le vin m'a rendu la raison. L'Agent Provocateur. Remerciement à d'autres bourguignons qui m'avaient Envoyé du vin des différents crus les plus Renommés. Sainte-Pélagie. Air: Je vais bientôt quitter l’empire... Avec son habit un peu mince, Avec son chapeau goudronné, Comme l’honneur de la province Ce Bourguignon nous est donné. (bis.) Quoiqu’il soit d’âge respectable, Que d’un beau nom il soit porteur, (bis.) Chut! mes amis; il fait jaser à table: C’est un agent provocateur. (ter.) Il est ami de l’infortune, M’ont dit ceux qui l’ont annoncé; Pourtant un soupçon m’importune: Par la police il a passé [40]. Plus d’un personnage notable, Là, souvent devient délateur. Chut! mes amis; il fait jaser à table: C’est un agent provocateur. Mais il circule, et de la France Déja nous vantons les héros; A nos yeux déjà l’Espérance Sourit à travers les barreaux. Enfin son charme inévitable Sollicite un malin chanteur. Chut! mes amis; il fait jaser à table: C’est un agent provocateur. Il nous ferait chanter la gloire D’un sol fertile en joyeux ceps, Et l’empereur dont la mémoire Reste en honneur chez les Français [41]... Oui, sur Probus, prince équitable, Il nous souffle un chorus flatteur. Chut! mes amis; il fait jaser à table: C’est un agent provocateur. De ce traître faisons justice; Exprès prolongeons le dîner. S’il a passé par la police, Qu’il passe pour y retourner. Passe donc, ô vin délectable! Retourne à ce lieu corrupteur. Chut! mes amis; il fait jaser à table: C’est un agent provocateur. Mon Carnaval. Sainte-Pélagie. Air nouveau De M. Meissonnier Ou Des Chevilles De Maître Adam. Amis, voici la riante semaine Que tous les ans je fêtais avec vous. Marotte en main, dans le char qu'il promène, Momus au bal conduit sages et fous. Sur ma prison, dans l'ombre ensevelie, Il m'a semblé voir passer les amours. J'entends au loin l'archet de la folie: Ô mes amis, prolongez d'heureux jours! Oui, je les vois ces danses amoureuses Où la beauté triomphe à chaque pas. De vingt danseurs je vois les mains heureuses Saisir, quitter, ressaisir mille appas. Dans ces plaisirs que votre coeur m'oublie: Un seul mot triste en peut troubler le cours. Ô mes amis, prolongez d'heureux jours! Combien de fois, auprès de la plus belle, Dans vos banquets j'ai présidé chez vous! Là de mon coeur jaillissait l'étincelle Dont la gaîté vous électrisait tous. De joyeux chants ma coupe était remplie; Je la vidais, mais vous versiez toujours. Ô mes amis, prolongez d'heureux jours! Des jours charmants la perte est seule à craindre; Fêtez-les bien, c'est un ordre des cieux. Moi je vieillis, et parfois laisse éteindre Le grain d'encens dont je nourris mes dieux. Quand la plus tendre était la plus jolie, Des fers alors m'auraient paru bien lourds. Ô mes amis, prolongez d'heureux jours! Mais accourez, dès qu'une longue ivresse Du calme enfin vous impose la loi. Dernier rayon, qu'un reste d'alégresse Brille en vos yeux et vienne jusqu'à moi. Dans vos plaisirs ainsi je me replie; Je suis vos pas, je chante vos amours. Ô mes amis, prolongez d'heureux jours! L'Ombre D'Anacréon. Sainte-Pélagie. Air De La Sentinelle. Un jeune Grec sourit à des tombeaux: Victoire! il dit; l’écho redit: Victoire! Ô demi-dieux! vous nos premiers flambeaux, Trompez le styx, revoyez votre gloire! Soudain sous un ciel enchanté Une ombre apparaît et s’écrie: «Doux enfant de la Liberté, (bis.) «Le plaisir veut une patrie! «Une patrie! «Ô peuple grec! c’est moi dont les destins «Furent si doux chez tes aïeux si braves; «Quand ils chantaient l’amour dans leurs festins, «Anacréon en chassait les esclaves. «Jamais la tendre Volupté «N’approcha d’une âme flétrie. «Doux enfant de la Liberté, «Le Plaisir veut une patrie! «Une patrie! «De l’aigle encor l’aile rase les cieux, «Du rossignol les chants sont toujours tendres; «Toi, peuple grec, tes arts, tes lois, tes dieux, «Qu’en as-tu fait? qu’as-tu fait de nos cendres? «Tes fêtes passent sans gaîté «Sur une rive encor fleurie. «Doux enfant de la Liberté, «Le Plaisir veut une patrie! «Une patrie! «Déja vainqueur, chante et vole au danger; «Brise tes fers: tu le peux, si tu l’oses. «Sur nos débris, quoi! le vil étranger «Dort enivré du parfum de tes roses. «Quoi! payer avec la beauté «Un tribut à la barbarie! «Doux enfant de la Liberté, «Le Plaisir veut une patrie! «Une patrie! «C’est trop rougir aux yeux du voyageur «Qui d’Olympie évoque la mémoire. «Frappe! et ces bords, au gré d’un ciel vengeur, «Reverdiront d’abondance et de gloire. «Des tyrans le sang détesté «Réchauffe une terre appauvrie. «Doux enfant de la Liberté, «Le Plaisir veut une patrie! «Une patrie! «A tes voisins n’emprunte que du fer: «Tout peuple esclave est allié perfide. «Mars va t’armer des feux de Jupiter; «Cher à Vénus, son étoile te guide [42]: «Bacchus, dieu toujours indompté, «Remplira ta coupe tarie. «Doux enfant de la Liberté, «Le Plaisir veut une patrie! «Une patrie!» Il se rendort le sage de Téos. La Grèce enfin suspend ses funérailles. Thèbes, Corinthe, Athènes, Sparte, Argos, Ivres d’espoir, exhumez vos murailles! Vos vierges même ont répété Ces mots d’une voix attendrie: «Doux enfant de la Liberté, «Le Plaisir veut une patrie! «Une patrie!» L'Epitaphe De Ma Muse. Sainte-Pélagie. Venez tous, passants, venez lire L'épitaphe que je me fais. J'ai chanté l'amoureux délire, Le vin, la France et ses hauts faits. J'ai plaint les peuples qu'on abuse; J'ai chansonné les gens du roi: Béranger m'appelait sa muse. Pauvres pécheurs, priez pour moi! Priez pour moi, priez pour moi! Grace à moi, qu'il rendit moins folle, D'être gueux il se consolait, Lui qui des muses de l'école N'avait jamais sucé le lait. Il grelottait dans sa coquille Quand d'un luth je lui fis l'octroi. De fleurs j'ai garni sa mandille. Pauvres pécheurs, priez pour moi! Priez pour moi, priez pour moi! Je l'ai rendu cher au courage, Dont il adoucit le malheur. En amour il fut mon ouvrage; J'ai pipé pour cet oiseleur. A lui plus d'un coeur vint se rendre, Mais les oiseaux en feront foi: J'ai fourni la glu pour les prendre. Pauvres pécheurs, priez pour moi! Priez pour moi, priez pour moi! Un serpent... (dieu! Ce mot rappelle M qui rampa vingt ans! ) Un serpent, qui fait peau nouvelle Dès que brille un nouveau printemps, Fond sur nous, triomphe et nous livre Aux fers dont on pare la loi. Sans liberté je ne peux vivre. Pauvres pécheurs, priez pour moi! Priez pour moi, priez pour moi! Malgré l'éloquence sublime De Dupin, qui pour nous parla, N'ayant pu mordre sur la lime, Le hideux serpent l'avala. Or je trépasse, et, mieux instruite, Je vois l'enfer avec effroi: Hier Satan s'est fait jésuite. Pauvres pécheurs, priez pour moi! Priez pour moi, priez pour moi! La Sylphide. La raison a son ignorance; Son flambeau n'est pas toujours clair. Elle niait votre existence, Sylphes charmants, peuples de l'air; Mais, écartant sa lourde égide Qui gênait mon oeil curieux, J'ai vu naguère une sylphide. Sylphes légers, soyez mes dieux. Oui, vous naissez au sein des roses, Fils de l'aurore et des zéphyrs; Vos brillantes métamorphoses Sont le secret de nos plaisirs. D'un souffle vous séchez nos larmes; Vous épurez l'azur des cieux: J'en crois ma sylphide et ses charmes. J'ai deviné son origine Lorsqu'au bal, ou dans un banquet, J'ai vu sa parure enfantine Plaire par ce qui lui manquait. Ruban perdu, boucle défaite; Elle était bien, la voilà mieux. C'est de vos soeurs la plus parfaite. Que de grace en elle font naître Vos caprices toujours si doux! C'est un enfant gâté peut-être, Mais un enfant gâté par vous. J'ai vu, sous un air de paresse, L'amour rêveur peint dans ses yeux. Vous qui protégez la tendresse, Mais son aimable enfantillage Cache un esprit aussi brillant Que tous les songes qu'au bel âge Vous nous apportez en riant. Du sein de vives étincelles Son vol m'élevait jusqu'aux cieux; Vous dont elle empruntait les ailes, Hélas! Rapide météore, Trop vite elle a fui loin de nous. Doit-elle m'apparaître encore? Quelque sylphe est-il son époux? Non, comme l'abeille elle est reine D'un empire mystérieux; Vers son trône un de vous m'entraîne. Les Conseils De Lise. (1822) Chanson adressée à M J Laffitte, qui m'avait Proposé un emploi dans ses bureaux pour réparer La perte de ma place à l'université. Air de la Treille de sincérité Lise à l’oreille Me conseille; Cet oracle me dit tout bas: Chantez, monsieur, n’écrivez pas. (bis.) Un doux emploi pourrait vous plaire, Me dit Lise; mais songez bien, Songez bien au poids du salaire, Même chez un vrai citoyen. (bis.) Rester pauvre vous est facile, Quand l’Amour, afin de l’user, Vient remonter ce luth fragile Que Thémis a voulu briser. Lise à l’oreille Me conseille; Cet oracle me dit tout bas: Chantez, monsieur, n’écrivez pas. Dans l’emploi qu’un ami vous offre, Vous n’oseriez plus, vieil enfant, Célébrer au bruit de son coffre Les droits que sa vertu défend. Vous croiriez voir à chaque rime Les sots, doublement satisfaits, De vos chansons lui faire un crime, Vous en faire un de ses bienfaits. Lise à l’oreille Me conseille; Cet oracle me dit tout bas: Chantez, monsieur, n’écrivez pas. Craignant alors la malveillance, Vous ririez moins de ce baron, Courtier de la Sainte-Alliance, Qui des rois s’est fait le patron. Dans les fonds de peur d’une crise, Il veut que les Grecs soient déçus [43]; Pour avoir l’endos de Moïse, On fait banqueroute à Jésus. Lise à l’oreille Me conseille; Cet oracle me dit tout bas: Chantez, monsieur, n’écrivez pas. Votre muse en deviendrait folle, Et croirait flatter en disant Que sur la droite du pactole Intrigue et ruse vont puisant; Tandis qu’une noble industrie Puise à gauche, et de toute part [44] Reverse à flots sur la patrie Un or dont le pauvre a sa part. Lise à l’oreille Me conseille; Cet oracle me dit tout bas: Chantez, monsieur, n’écrivez pas. Ainsi mon oracle m’inspire, Puis ajoute ce dernier point: Des distances l’amour peut rire; L’amitié n’en supporte point. Riche de votre indépendance, Chez Laffitte toujours fêté, En trinquant avec l’opulence Vous boirez à l’égalité. Lise à l’oreille Me conseille; Cet oracle me dit tout bas: Chantez, monsieur, n’écrivez pas. Le Pigeon Messager. (1822) (45) Air De Taconnet. L’aï brillait, et ma jeune maîtresse Chantait les dieux dans la Grèce oubliés. Nous comparions notre France à la Grèce, Quand un pigeon vient s’abattre à nos pieds. (bis.) Noeris découvre un billet sous son aile: Il le portait vers des foyers chéris. (bis.) Bois dans ma coupe, ô messager fidèle! Et dors en paix sur le sein de Noeris. Il est tombé, las d’un trop long voyage; Rendons-lui vite et force et liberté. D’un trafiquant remplit-il le message? Va-t-il d’amour parler à la beauté? Peut-être il porte au nid qui le rappelle Les derniers voeux d’infortunés proscrits. Bois dans ma coupe, ô messager fidèle! Et dors en paix sur le sein de Noeris. Mais du billet quelques mots me font croire Qu’il est en France à des Grecs apporté. Il vient d’Athène; il doit parler de gloire: Lisons-le donc par droit de parenté. Athène est libre! amis! quelle nouvelle! Que de lauriers tout à coup refleuris! Bois dans ma coupe, ô messager fidèle! Et dors en paix sur le sein de Noeris. Athène est libre! ah! buvons à la Grèce: Noeris, voici de nouveaux demi-dieux. L’Europe en vain, tremblante de vieillesse, Déshéritait ces aînés glorieux. Ils sont vainqueurs; Athènes, toujours belle, N’est plus vouée au culte des débris. Bois dans ma coupe, ô messager fidèle! Et dors en paix sur le sein de Noeris. Athène est libre! ô muse des Pindares! Reprends ton sceptre, et ta lyre, et ta voix. Athène est libre en dépit des barbares; Athène est libre en dépit de nos rois. Que l’univers, toujours instruit par elle, Retrouve encore Athènes dans Paris! Bois dans ma coupe, ô messager fidèle! Et dors en paix sur le sein de Noeris. Beau voyageur, au pays des Hellènes Repose-toi, puis vole à tes amours; Vole, et, bientôt reporté dans Athènes, Reviens braver et tyrans et vautours. A tant de rois dont le trône chancelle, D’un peuple libre apporte encor les cris. Bois dans ma coupe, ô messager fidèle! Et dors en paix sur le sein de Noeris. L'Eau Bénite. Couplets pour le mariage à l'église de deux époux Mariés depuis long-temps sans cérémonie. Ces deux époux ont mis enfin De l'eau bénite dans leur vin. A l'autel ce couple s'engage; Voilà de quoi nous récrier. Après vingt ans de mariage Oser encor se marier! Ces deux époux ont mis enfin De l'eau bénite dans leur vin. Grand dieu, des torts que tu nous passes, Le moindre, aux yeux de ta bonté, Est celui d'avoir dit les graces Avant le bénédicité. Ces deux époux ont mis enfin De l'eau bénite dans leur vin. Madame, de fleurs ennuyée... Chut! Taisons-nous; mais puisse un jour Du chapeau de la mariée Sa fille aussi coiffer l'amour! Ces deux époux ont mis enfin De l'eau bénite dans leur vin. Pour que l'hymen fasse merveilles, Versez d'un bordeaux réchauffant, Reste du vin mis en bouteilles Au baptême de votre enfant. Ces deux époux ont mis enfin De l'eau bénite dans leur vin. Toujours heureux, quoiqu'on en glose, Prouvez au diable, et prouvez bien, Que, parfois prise à faible dose, L'eau bénite ne gâte rien. Ces deux époux ont mis enfin De l'eau bénite dans leur vin. L'Amitié. Couplets chantés à mes amis le 8 décembre 1822, Jour anniversaire de ma condamnation par la Cour d'assises. Sur des roses l'amour sommeille; Mais, quand s'obscurcit l'horizon, Célébrons l'amitié qui veille A la porte d'une prison. Tyran aussi, l'amour nous coûte Des pleurs qu'elle sait arrêter. Au poids de nos fers il ajoute, Elle nous aide à les porter. Sur des roses l'amour sommeille; Mais, quand s'obscurcit l'horizon, Célébrons l'amitié qui veille A la porte d'une prison. Dans l'une de nos cent bastilles Lorsque ma muse emménagea, A peine on refermait les grilles Que l'amitié frappait déja. Sur des roses l'amour sommeille; Mais, quand s'obscurcit l'horizon, Célébrons l'amitié qui veille A la porte d'une prison. Heureux qui, libre de ses chaînes, Bravant la haine et la pitié, Joint au souvenir de ses peines Celui des soins de l'amitié! Sur des roses l'amour sommeille, Mais, quand s'obscurcit l'horizon, Célébrons l'amitié qui veille A la porte d'une prison. Que fait la gloire à qui succombe? Amis, renonçons à briller; Donnons les marbres d'une tombe Pour les plumes d'un oreiller. Sur des roses l'amour sommeille; Mais, quand s'obscurcit l'horizon, Célébrons l'amitié qui veille A la porte d'une prison. Sans bruit, ensemble, ô vous que j'aime! Trompons les hivers meurtriers. On peut braver le temps lui-même Quand on a bravé les geôliers. Sur des roses l'amour sommeille; Mais, quand s'obscurcit l'horizon, Célébrons l'amitié qui veille A la porte d'une prison. Le Censeur. (1822) Air De La Robe Et Des Bottes. On me disait: Il est temps d’être sage; Au Pinde aussi l’on change de drapeaux. Tentez la gloire, et, dans un grand ouvrage, Pour le théâtre abdiquez les pipeaux. De mes refrains j’ai repoussé le livre; Mais, quand j’invoque et Thalie et sa soeur, Leur voix me crie: Ah! que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du censeur. La Liberté, nourrice du Génie, Voit les Beaux-Arts pleurant sur son cercueil: Qui va d’un joug subir l’ignominie A de son vers d’avance éteint l’orgueil. Réponds, Corneille, oserais-tu revivre? Et toi, Molière, admirable penseur? Non, dites-vous; ou que Dieu vous délivre, Vous délivre au moins du censeur. Tu veux encor ravir le feu céleste, Jeune homme épris des lauriers les plus beaux, Quand la censure, à son rocher funeste, De ton génie a promis les lambeaux! D’affreux vautours, que leur pâture enivre, Vont mutiler le noble ravisseur. Fils de Japet, ah! que Dieu te délivre, Te délivre au moins du censeur. Avec Thalie, en satires féconde, Peignons nos grands, leurs valets, leurs rimeurs, Les vils ressorts qui font mouvoir le monde, Et la cour même envenimant nos moeurs. Délateur, tremble! en scène il faut me suivre. Jeffrys [1] en vain t’a pris pour assesseur. Quoi! tu souris!... ah! que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du censeur. De Louis Onze évoquons les victimes; Que, dévoré d’un sanguinaire ennui, Ce roi bigot, pour se soûler de crimes, Mette sa vierge entre le diable et lui [46]. Mais, tout sanglants, nos Tristans [47] vont poursuivre Ce voeu formé contre un lâche oppresseur. Morts! taisez-vous! ou que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du censeur. Je laisse donc Thalie et Melpomène Pour la chanson, libre en dépit des rois. Sans le régir, j’agrandis son domaine; D’autres un jour lui traceront des lois. Qu’en république on puisse y toujours vivre: C’est un état qui n’est pas sans douceur. Pauvres français, ah! que Dieu vous délivre, Vous délivre au moins du censeur. Le Mauvais Vin. Béni sois-tu, vin détestable! Pour moi tu n'es point redoutable, Bien qu'au maître de ce banquet Des flatteurs vantent ton bouquet. Arrose donc, fade piquette, Les fleurs peintes sur mon assiette. Vive le vin qui ne vaut rien! Notre santé s'en trouve bien. Car si tu m'invitais à boire, Bientôt je perdrais la mémoire Du docteur, qui me dit toujours: "pour vous c'est assez des amours. Chantez Bacchus ainsi qu'un prêtre Parle de Dieu sans le connaître." Vive le vin qui ne vaut rien! Notre belle s'en trouve bien. Car si tu portais à l'ivresse, Certaine espagnole en détresse, Ce soir, pourrait bien, je le sens, Mettre à sec ma bourse et mes sens; Et Lisette, qui tient ma caisse, Aurait à souffrir de la baisse. Vive le vin qui ne vaut rien! Notre raison s'en trouve bien. Car si tu réchauffais ma veine, Armé de vers forgés sans peine, Tout en chantant je tomberais Peut-être au milieu d'un congrès; Puis j'irais, pour démagogie, En prison terminer l'orgie. Vive le vin qui ne vaut rien! Notre gaîté s'en trouve bien. Car en prison l'on ne rit guère. Mais, vin à qui je fais la guerre, Tu disparais, et sous mes yeux Mousse un nectar digne des dieux. Au risque d'une catastrophe, Versez-m'en, je suis philosophe. Versez! Versez! Je ne crains rien; Du bon vin je me trouve bien. La Cantharide. Meurs, il le faut; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants, à la volupté chers! Rends à l'amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobés dans les airs. "Clara, "m'a dit cette femme si vieille Qui chaque jour pleure encor son printemps, "quoi! Votre joue est déja moins vermeille! Vous languissez, et n'avez que vingt ans! "un père altier, que seul l'intérêt touche, Vous a jetée au lit d'un vieil époux. L'espoir en vain sourit sur votre bouche; L'hymen l'effleure, et s'endort près de vous. A votre abord naît la froide risée. L'amour se dit: on m'a fait un larcin; Mais cette terre a des nuits sans rosée, Et d'aucun fruit ne parera son sein. "trompez l'amour, croyez-en ma sagesse; Qu'un philtre heureux, par vos mains préparé, De votre époux rallumant la jeunesse, Donne à la vôtre un fils tant desiré." La vieille alors, baissant sa voix tremblante, M'enseigne l'art de ce philtre charmant. J'allais, sans elle, en ma fièvre brûlante, Maudire époux, père, autel et serment. Mais, vers ce frêne accourant dès l'aurore, Dans ses rameaux j'ai su glisser ma main. La cantharide y reposait encore: Heureuse aussi, je dormirai demain. Meurs, il le faut; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants, à la volupté chers! Rends à l'amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobés dans les airs. Mes jours, mes nuits, ma vie, étaient sans charmes; Je répugnais à d'innocents plaisirs. Tout bas ma bouche, insultant à mes larmes, Osait donner un nom à mes desirs. Mon coeur brûlait; hélas! Il brûle encore. Jamais breuvage aura-t-il cette ardeur Qui dans mon sang circule, me dévore, Et d'un long trouble accable ma pudeur? Père cruel! Il fallait de ta fille Aux murs d'un cloître ensevelir les jours. Là Dieu du moins nous crée une famille, Là son amour éteint tous les amours. Où donc est-il l'époux que ma jeunesse Avait rêvé jeune, beau, caressant? Entre ses bras ma pudique tendresse Eût été seule un philtre assez puissant. De mon hymen, oui, la froideur me tue. D'un plaisir chaste allumons le flambeau; Ah! Cessons d'être une vaine statue, Dont un mari décore son tombeau. La tendre vieille a dit: "soyez docile, Et dès demain renaîtront vos couleurs; Demain moi-même au seuil de votre asile Je suspendrai deux couronnes de fleurs." Meurs, il le faut; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants, à la volupté chers! Rends à l'amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobés dans les airs. Le Tournebroche. Du dîner j'aime fort la cloche, Mais on la sonne en peu d'endroits; Plus qu'elle aussi le tourne-broche A nos hommages a des droits. Combien d'ennemis il rapproche Chez le prince et chez le bourgeois! A son doux tic tac un jour les partis Signeront la paix entre deux rôtis. Qu'on reprenne sur la musique Les querelles du temps passé, Que par l'Amphion italique Le grand Mozart soit terrassé, Je ne tiens qu'au refrain bachique Par le tourne-broche annoncé. A son doux tic tac un jour les partis Lorsque la fortune à sa roue Attache mille ambitieux, Les précipite dans la boue Ou les élève jusqu'aux cieux, C'est la broche, moi je l'avoue, Dont la roue attire mes yeux. A son doux tic tac un jour les partis Une montre, admirable ouvrage, Des heures décrivant le cours, Règle, sans en charmer l'usage, Le cercle borné de nos jours; Le tourne-broche a l'avantage D'embellir des instants trop courts. A son doux tic tac un jour les partis Ce meuble, suivant maint vieux conte, A manqué seul à l'âge d'or; C'est l'amitié qui, pour son compte, Dut en inventer le ressort. Vivent ceux que sa main remonte! Mais gloire à celui du trésor! A son doux tic tac un jour les partis Le Tailleur Et La Fée. Chanson chantée à mes amis le 19 août, jour Anniversaire de ma naissance. Air D’Agéline. (De Wilhem.) Dans ce Paris plein d’or et de misère, En l’an du Christ mil sept cent quatre-vingt, Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père, Moi nouveau-né, sachez ce qui m’advint. Rien ne prédit la gloire d’un Orphée A mon berceau, qui n’était pas de fleurs: Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs, Me trouve un jour dans les bras d’une fée: Et cette fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins. Le bon vieillard lui dit, l’âme inquiète: «A cet enfant quel destin est promis?» Elle répond: «Vois-le, sous ma baguette, «Garçon d’auberge, imprimeur et commis. «Un coup de foudre ajoute à mes présages [48]: «Ton fils atteint va périr consumé; «Dieu le regarde, et l’oiseau ranimé «Vole en chantant braver d’autres orages.» Et puis la fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins. «Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse, «Éveilleront sa lyre au sein des nuits. «Au toit du pauvre il répand l’allégresse; «A l’opulence il sauve des ennuis. «Mais quel spectacle attriste son langage? «Tout s’engloutit, et gloire et liberté; «Comme un pêcheur qui rentre épouvanté, «Il vient au port raconter leur naufrage.» Et puis la fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins. Le vieux tailleur s’écrie: «Eh quoi! ma fille «Ne m’a donné qu’un faiseur de chansons! «Mieux jour et nuit vaudrait tenir l’aiguille «Que, faible écho, mourir en de vains sons.» «Va, dit la fée, à tort tu t’en alarmes; «De grands talents ont de moins beaux succès. «Ses chants légers seront chers aux Français, «Et du proscrit adouciront les larmes.» Et puis la fée, avec de gais refrains, Calmait le cri de mes premiers chagrins. Amis, hier, j’étais faible et morose, L’aimable fée apparaît à mes yeux. Ses doigts distraits effeuillent une rose; Elle me dit: «Tu te vois déjà vieux. «Tel qu’aux déserts parfois brille un mirage [49], «Aux coeurs vieillis s’offre un doux souvenir. «Pour te fêter tes amis vont s’unir: «Longtemps près d’eux revis dans un autre âge.» Et puis la fée, avec ses gais refrains, Comme autrefois dissipa mes chagrins. Les Sciences. Fatigué des clartés confuses Qui m'ont égaré bien souvent, J'allais bannir amours et muses; J'allais vouloir être savant. Mais quoi! Pour une ame incertaine La science est d'un vain secours. Gardons Lisette et La Fontaine: Muses, restez; restez, amours. La nature était mon Armide; Dans ses jardins j'errais surpris: Mais un chimiste moins timide Règne en vainqueur sur leurs débris. Dans son fourneau rien qu'il ne jette; Des gaz il poursuit le concours. Ma fée y perdrait sa baguette: J'ai regret aux contes de vieille Quand un docteur dit qu'à sa voix Les morts lui viennent à l'oreille De la vie expliquer les lois. De la lampe il voit la matière, Les ressorts, le fond, les contours; Je n'en veux voir que la lumière. Enfin aux calculs qu'on entasse Si les cieux n'obéissaient pas: Plus d'une erreur passe et repasse Entre les branches d'un compas. Un siècle a changé la physique; Nos temps sont féconds en retours. Je crains que le soleil n'abdique: Enivrons-nous de poésie, Nos coeurs n'en aimeront que mieux; Elle est un reste d'ambroisie Qu'aux mortels ont laissé les dieux. Quel est sur moi le froid qui tombe? C'est le froid du soir de mes jours. Promettez un rêve à ma tombe: La Déesse. Sur une personne à qui l'auteur a vu représenter La liberté dans une des fêtes de la révolution. Est-ce bien vous, vous que je vis si belle Quand tout un peuple, entourant votre char, Vous saluait du nom de l'immortelle Dont votre main brandissait l'étendard? De nos respects, de nos cris d'alégresse, De votre gloire et de votre beauté, Vous marchiez fière: oui, vous étiez déesse, Déesse de la liberté. Vous traversiez des ruines gothiques; Nos défenseurs se pressaient sur vos pas: Les fleurs pleuvaient, et des vierges pudiques Mêlaient leurs chants à l'hymne des combats. Moi, pauvre enfant, dans une coupe amère, En orphelin par le sort allaité, Je m'écriais: "tenez-moi lieu de mère, Déesse de la liberté." De noms affreux cette époque est flétrie; Mais, jeune alors, je n'ai rien pu juger: En épelant le doux mot de patrie Je tressaillais d'horreur pour l'étranger. Tout s'agitait, s'armait pour la défense; Tout était fier, sur-tout la pauvreté. Ah! Rendez-moi les jours de mon enfance, Déesse de la liberté. Volcan éteint sous les cendres qu'il lance, Après vingt ans ce peuple se rendort; Et l'étranger, apportant sa balance, Lui dit deux fois: "gaulois, pesons ton or." Quand notre ivresse, au ciel rendant hommage, Sur un autel élevait la beauté, D'un rêve heureux vous n'étiez que l'image, Déesse de la liberté. Je vous revois, et le temps trop rapide Ternit ces yeux où riaient les amours; Je vous revois, et votre front qu'il ride Semble à ma voix rougir de vos beaux jours. Rassurez-vous: char, autels, fleurs, jeunesse, Gloire, vertu, grandeur, espoir, fierté, Tout a péri; vous n'êtes plus déesse, Déesse de la liberté. Le Malade. (1823) Air: Muse des bois et des accords champêtres... Un mal cuisant déchire ma poitrine, Ma faible voix s’éteint dans les douleurs; Et tout renaît, et déjà l’aubépine A vu l’abeille accourir à ses fleurs. Dieu d’un sourire a béni la nature, Dans leur splendeur les cieux vont éclater. Reviens, ma voix, faible, mais douce et pure: Il est encor de beaux jours à chanter. Mon Esculape [50] a renversé mon verre, Plus de gaîté! mon front se rembrunit; Mais vient l’Amour et le mois qu’il préfère: Déja l’oiseau butine pour son nid. Des voluptés le torrent va s’épandre Sur l’univers qui semblait végéter. Reviens, ma voix, faible, mais toujours tendre: Il est encor des plaisirs à chanter. Pour mon pays que de chansons encore! D’un lâche oubli vengeons les trois couleurs; De nouveaux noms la France se décore; A l’aigle éteint nous redevons des pleurs. Que de périls la tribune orageuse Offre aux vertus qui l’osent affronter! Reviens, ma voix, faible, mais courageuse: Il est encor des gloires à chanter. Puis j’entrevois la liberté bannie; Elle revient: despotes, à genoux! Pour l’étouffer en vain la tyrannie Fait signe au Nord de déborder sur nous. L’ours effrayé regagne sa tanière, Loin du soleil qu’il voulait disputer. Reviens, ma voix, faible, mais libre et fière: Il est encore un triomphe à chanter. Que dis-je? hélas! oui, la terre s’éveille, Belle et parée, au souffle du printemps. Mais dans nos coeurs le courage sommeille; Chargé de fers, chacun se dit: J’attends! La Grèce expire, et l’Europe est tremblante; Seuls, nos pleurs seuls osent se révolter. Reviens, ma voix, faible, mais consolante: Il est encor des martyrs à chanter. La Couronne De Bluets. A Madame. Air: J’ai vu partout dans mes voyages... Du ciel j’arrive, et mon voyage Nous épargne à tous bien des pleurs. Beauté folâtre autant que sage, Ne jouez plus avec des fleurs. Sachez qu’hier, la panse ronde Et l’oeil obscurci par Bacchus, Jupin a cru dans notre monde Voir une couronne de plus. A la colère il s’abandonne: «L’abus, dit-il, devient trop fort. Encore un front que l’on couronne Quand le faiseur de rois est mort [51]! Sur ce front lançons mon tonnerre; Du faible enfin vengeons les droits. Je veux voir un jour sur la terre Les rois sujets, les sujets rois.» Dans son conseil alors j’arrive; (Où les rimeurs n’entrent-ils pas?) En joue il vous met sans qui vive! Mais je l’aborde chapeau bas: «Jupin, de ton arrêt j’appelle; Ta balance et tes poids sont faux: Ta cour de justice éternelle A-t-elle eu ses gardes des sceaux? «Braque tes lunettes, vieux sire, Sur le front couronné par nous; De la candeur c’est le sourire, De la bonté c’est l’oeil si doux. Lorsque les carreaux de son foudre Chez nos sourds passent pour muets, Jupin ne mettrait-il en poudre Qu’une couronne de bluets?» «Oh! oh! dit-il, qu’allais-je faire? Ailleurs frappons; mon foudre est chaud.» -«Frappe; mais sur notre hémisphère Vise donc plus bas ou plus haut.» Heureux d’avoir su vous défendre, J’accours des célestes donjons. Quant à Jupin, je viens d’apprendre Qu’il a foudroyé deux pigeons. L'Epée De Damoclès. Air: A soixante ans, etc... De Damoclès l’épée est bien connue; En songe, à table, il m’a semblé la voir. Sous cette épée et menaçante et nue Denys l’ancien me forçait à m’asseoir. (bis.) Je m’écriais: Que mon destin s’achève, La coupe en main, au doux bruit des concerts! (bis.) Ô vieux Denys! je me ris de ton glaive [52], Je bois, je chante, et je siffle tes vers. (bis.) Servez, disais-je, à messieurs de la bouche; Versez, versez, messieurs du gobelet. Malheur d’autrui n’est point ce qui te touche, Denys; sur moi fais donc vite un couplet. Ton Apollon à nos larmes fait trêve; Il nous égaie au sein d’affreux revers; Ô vieux Denys! je me ris de ton glaive, Je bois, je chante, et je siffle tes vers. Puisqu’à rimer sans remords tu t’amuses, De la patrie écoute un peu la voix: Elle est, crois-moi, la première des Muses; Mais rarement elle inspire les rois. Du frêle arbuste où bout sa noble sève, La moindre fleur parfume au loin les airs. Ô vieux Denys! je me ris de ton glaive, Je bois, je chante, et je siffle tes vers. Tu crois du Pinde avoir conquis la gloire, Quand ses lauriers, de ta foudre encor chauds, Vont à prix d’or te cacher à l’histoire, Ou balayer la fange des cachots. Mais, à ton nom, Clio, qui se soulève, Sur ton cercueil viendra peser nos fers. Ô vieux Denys! je me ris de ton glaive, Je bois, je chante, et je siffle tes vers. Que du mépris la haine au moins me sauve! Dit ce bon roi, qui rompt un fil léger. Le fer pesant tombe sur mon front chauve; J’entends ces mots: Denys sait se venger. Me voilà mort; et poursuivant mon rêve, La coupe en main, je répète aux enfers: Ô vieux Denys! je me ris de ton glaive, Je bois, je chante, et je siffle tes vers. (52) Denys l’ancien, tyran de Syracuse, était, comme on sait, un métromane déterminé; il envoyait en prison ceux qui ne trouvaient pas ses vers bons. Nous avons eu aussi en France des rois qui se mêlaient d’écrire et de faire des vers. Quant à l’histoire du festin de Damoclès, elle est trop connus pour qu’il soit besoin de la rapporter ici. Cette chanson appartient au règne de Louis XVIII, qui, de même que Denys, avait la manie d’écrire et a fait beaucoup de petits vers. La Maison De Santé. A Madame G, pour la saint-Jean, jour de sa fête. Naguère en un royal hospice J'allai subir les soins de l'art; Esculape me fut propice, Je bénis cet heureux hasard. Mais l'amitié, toujours craintive, Me dit: "point de sécurité! Un quiproquo bien vite arrive. Change de maison de santé." A R elle me transporte; Je me sens mieux en avançant. La bienfaisance est sur la porte, Le malheur salue en passant. Là Jeannette est supérieure, Et le ciel fit de sa bonté La lampe qui brûle à toute heure Dans cette maison de santé. Molière a terminé sa vie Entre deux soeurs de charité. Or, quand Jeanne fait oeuvre pie, C'est un rendu pour un prêté. De Thalie elle fut tourière Avec talent, grace et beauté, Et la suivante de Molière Fonde une maison de santé. L'amitié seule y donne place: Moi, j'en ai fait mon hôtel-dieu. Infirmiers, remplissez ma tasse; C'est aujourd'hui le saint du lieu. Quand il s'agit de fêter Jeanne, Mon seul régime est la gaîté. Je veux m'enivrer de tisane Dans cette maison de santé. La Bonne Maman. Couplets à une dame de trente ans, que l'auteur Appelait sa grand'mère. Au dire du proverbe ancien, L'amitié ne remonte guère. Bon petit-fils, je n'en crois rien Quand je pense à vous, ma grand'mère: Ces titres, quelquefois si doux, Vous paraîtraient-ils insipides? Bonne maman, consolez-vous; Vous n'avez point encor de rides. L'âge a-t-il éteint vos desirs? Blâmez-vous les tendres chimères? Censurer les plus doux plaisirs Est le plaisir de nos grand'mères. Les ans font-ils neiger sur nous, A nos yeux tout se décolore. Bonne maman, consolez-vous; Vous ne blanchissez point encore. L'amour a peur des grand'mamans; Mais, à prix d'or, combien de vieilles Ont à leurs gages des amants Dont les missives font merveilles! On sait, pour lire un billet doux, Quel moyen prennent ces coquettes. Bonne maman, consolez-vous; Vous lisez encor sans lunettes. Quoi! Sans rides, sans cheveux blancs, Et sans lunettes à votre âge! Voyons si vos genoux tremblants Des ans n'attestent pas l'outrage. Oui, je vois trembler vos genoux Que l'amour tendrement caresse. Bonne maman, consolez-vous; Prenez un bâton de vieillesse. Le Violon Brisé. Viens, mon chien, viens, ma pauvre bête; Mange malgré mon désespoir. Il me reste un gâteau de fête; Demain nous aurons du pain noir. Les étrangers, vainqueurs par ruse, M'ont dit hier dans ce vallon: "fais-nous danser! "moi, je refuse; L'un d'eux brise mon violon. C'était l'orchestre du village. Plus de fêtes! Plus d'heureux jours! Qui fera danser sous l'ombrage? Qui réveillera les amours? Sa corde vivement pressée, Dès l'aurore d'un jour bien doux, Annonçait à la fiancée Le cortège du jeune époux. Aux curés qui l'osaient entendre Nos danses causaient moins d'effroi; La gaîté qu'il savait répandre Eût déridé le front d'un roi. S'il préluda, dans notre gloire, Aux chants qu'elle nous inspirait, Sur lui jamais pouvais-je croire Que l'étranger se vengerait? Viens, mon chien, viens, ma pauvre bête; Mange malgré mon désespoir. Il me reste un gâteau de fête; Demain nous aurons du pain noir. Combien sous l'orme ou dans la grange Le dimanche va sembler long! Dieu bénira-t-il la vendange Qu'on ouvrira sans violon? Il délassait des longs ouvrages, Du pauvre étourdissait les maux; Des grands, des impôts, des orages, Lui seul consolait nos hameaux. Les haines, il les faisait taire; Les pleurs amers, il les séchait. Jamais sceptre n'a fait sur terre Autant de bien que mon archet. Mais l'ennemi qu'il faut qu'on chasse M'a rendu le courage aisé. Qu'en mes mains un mousquet remplace Le violon qu'il a brisé. Tant d'amis dont je me sépare Diront un jour, si je péris: Il n'a point voulu qu'un barbare Dansât gaîment sur nos débris. Viens, mon chien, viens, ma pauvre bête; Mange malgré mon désespoir. Il me reste un gâteau de fête; Demain nous aurons du pain noir. Le Contrat De Mariage. "sire, de grace, écoutez-moi! (le prince courait chez sa dame) "sire, vous êtes un grand roi; Daignez me venger de ma femme." Le roi dit: "qu'on tienne éloigné Ce fou qui m'arrête au passage." -"ah! Sire, vous avez signé Mon contrat de mariage." Ces mots font sourire le roi: "gardes, je défends qu'on l'assomme. Vilain, dit-il, explique-toi." -"sire, j'ai fait le gentilhomme. J'acquis d'un argent bien gagné Château, blason, titre, équipage; Et, sire, vous avez signé Mon contrat de mariage. "j'ai pris femme noble aux doux yeux, Aux mains blanches, au cou de cygne. Son père a dit: par mes aïeux! Mon gendre, il faut que le roi signe. Votre nom fut accompagné D'un pâté de mauvais présage, Sire, quand vous avez signé "j'étais en habit de gala, Sire; et, pour abréger l'histoire, Rappelez-vous que ce jour-là Un beau page tint l'écritoire. Ma femme ici l'avait lorgné. Hier je l'ai surpris... quel outrage Pour vous dont la plume a signé Mon contrat de mariage! " Le roi dit: "je n'ai qualité Que pour guérir les écrouelles. Un diable, cornard effronté, Vilains, ici guette vos belles. Sur les rois même il a régné, Et met un sceau de vasselage A tous les gens dont j'ai signé Pour le contrat de mariage. (???) Le livre où j'ai puisé ceci Ajoute que l'époux morose Faillit mourir de noir souci, Et que d'un dicton il fut cause: Dès qu'un mari peu résigné Prêtait à rire au voisinage, Le roi, disait-on, a signé Son contrat de mariage. Le Chant Du Cosaque. Viens, mon coursier, noble ami du cosaque, Vole au signal des trompettes du nord. Prompt au pillage, intrépide à l'attaque, Prête sous moi des ailes à la mort. L'or n'enrichit ni ton frein ni ta selle; Mais attends tout du prix de mes exploits. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Et foule aux pieds les peuples et les rois. La paix, qui fuit, m'abandonne tes guides; La vieille Europe a perdu ses remparts. Viens de trésors combler mes mains avides; Viens reposer dans l'asile des arts. Retourne boire à la Seine rebelle, Où, tout sanglant, tu t'es lavé deux fois. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Comme en un fort, princes, nobles et prêtres, Tous assiégés par des sujets souffrants, Nous ont crié: venez! Soyez nos maîtres; Nous serons serfs pour demeurer tyrans. J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle Humilier et le sceptre et la croix. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! J'ai d'un géant vu le fantôme immense Sur nos bivouacs fixer un oeil ardent. Il s'écriait: mon règne recommence! Et de sa hache il montrait l'occident. Du roi des huns c'était l'ombre immortelle: Fils d'Attila, j'obéis à sa voix. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! Tout cet éclat dont l'Europe est si fière, Tout ce savoir qui ne la défend pas, S'engloutira dans les flots de poussière Qu'autour de moi vont soulever tes pas. Efface, efface, en ta course nouvelle, Temples, palais, moeurs, souvenirs et lois. Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle! le Bon Pape. Air Du Sorcier. Mêlant la fable et l’Écriture, Jadis un malin troubadour D’un pape traça la peinture Qu’en me signant je mets au jour. Ce pontife à sa chambrière, Disait: Quel bon lit d’édredon! Ma dondon, Riez donc, Sautez donc. J’ai tout ce qu’exige saint Pierre. Oui, de Cythère vieux routier, Je suis entier. (4 fois.) Je suis entier de caractère, Pour mieux prouver aux novateurs Que tout doit obéir sur terre Au serviteur des serviteurs. Du haut du trône où je me carre, Du ciel je lire le cordon. Ma dondon, Riez donc, Sautez donc. Convenez que sous la tiare Les amours ont un air altier. Je suis entier. Les pauvres peuples ne sont guère Qu’un ban d’esclaves abrutis, Où discorde, ignorance et guerre Recrutent pour tous les partis. Quand sur eux le mal s’accumule, De tous les biens Dieu me fait don. Ma dondon, Riez donc, Sautez donc. Vénus met le pied dans ma mule, Bacchus remplit mon bénitier. Je suis entier. Que sont les rois? de sots bélitres, Ou des brigands qui, gros d’orgueil, Donnant leurs crimes pour des titres, Entre eux se poussent au cercueil. A prix d’or je puis les absoudre, Ou changer leur sceptre en bourdon. Ma dondon, Riez donc, Sautez donc. Regardez-moi lancer la foudre: Jupin m’a fait son héritier. Je suis entier. Ce vieux conte, peu charitable, Au bon pape fait dire enfin: Quittons les amours pour la table; Je crains que le monde n’ait faim. Saint Pierre, dans un cas terrible, A rengainé son espadon. Ma dondon, Riez donc, Sautez donc. Moi je cesse d’être infaillible, D’Hercule j’ai fait le métier. Je suis entier. Les Hirondelles. Captif au rivage du maure, Un guerrier, courbé sous ses fers, Disait: je vous revois encore, Oiseaux ennemis des hivers. Hirondelles, que l'espérance Suit jusqu'en ces brûlants climats, Sans doute vous quittez la France: De mon pays ne me parlez-vous pas? Depuis trois ans je vous conjure De m'apporter un souvenir Du vallon où ma vie obscure Se berçait d'un doux avenir. Au détour d'une eau qui chemine A flots purs, sous de frais lilas, Vous avez vu notre chaumine: De ce vallon ne me parlez-vous pas? L'une de vous peut-être est née Au toit où j'ai reçu le jour; Là d'une mère infortunée Vous avez dû plaindre l'amour. Mourante, elle croit à toute heure Entendre le bruit de mes pas; Elle écoute, et puis elle pleure. De son amour ne me parlez-vous pas? Ma soeur est-elle mariée? Avez-vous vu de nos garçons La foule, aux noces conviée, La célébrer dans leurs chansons? Et ces compagnons du jeune âge, Qui m'ont suivi dans les combats, Ont-ils revu tous le village? De tant d'amis ne me parlez-vous pas? Sur leurs corps l'étranger peut-être Du vallon reprend le chemin; Sous mon chaume il commande en maître; De ma soeur il trouble l'hymen. Pour moi plus de mère qui prie, Et par-tout des fers ici-bas. Hirondelles de ma patrie, De ses malheurs ne me parlez-vous pas? Les Filles. Couplets à un ami que sa femme venait de rendre père D'une quatrième fille. Quand des filles naissent chez vous Pour le plaisir de ce monde, Dites-moi, messieurs les époux, Pourquoi chacun de vous gronde. Aux filles, morbleu! Nous tenons; Faites-en, faites-en de gentilles: Qu'elles soient anges ou démons, Faites des filles; Nous les aimons. Maris, toujours trop occupés, Que, près des gens qui vous aident, Aux femmes qui vous ont trompés Un jour vos filles succèdent. Aux filles, morbleu! Nous tenons; Faites-en, faites-en de gentilles: Qu'elles soient anges ou démons, Faites des filles; Nous les aimons. Pour les pères, pour les amants, Fille d'humeur folle ou sage Ajoute aux charmes des beaux ans, Ôte à l'ennui du vieil âge. A leur coeur aussi nous tenons; Faites-en, faites-en de gentilles: Qu'elles soient anges ou démons, Faites des filles; Nous les aimons. Pour Batyle aux fraîches couleurs Quand Anacréon détonne, Les graces arrachent les fleurs Dont cet enfant le couronne. Aux filles nous nous en tenons; Faites-en, faites-en de gentilles: Qu'elles soient anges ou démons, Faites des filles; Nous les aimons. Mais pour quatre filles buvons A toi, mari, qui nous aimes. Pour nos fils nous te le devons; Que n'est-ce, hélas! Pour nous-mêmes! A vos filles, oui, nous tenons; Faites-en, faites-en de gentilles: Qu'elles soient anges ou démons, Faites des filles; Nous les aimons. Le Cachet, Ou Lettre A Sophie. Air De La Bonne Vieille, De B. Wilhem. Il vient de toi ce cachet où le lierre Serpente en or, symbole ingénieux; Cachet où l’art a gravé sur la pierre Un jeune Amour au doigt mystérieux. Il est sacré: mais en vain, ma Sophie, A ton amant il offre son secours; De son pouvoir ma plume se défie. Plus de secret, même pour les amours! Pourquoi, dis-tu, si loin de ton amie, Quand une lettre adoucit ses regrets, Pourquoi penser qu’une main ennemie Brise le dieu qui scelle nos secrets? Je ne crains point qu’un jaloux en délire, Jamais, Sophie, à ce crime ait recours. Ce que je crains, je tremble de l’écrire. Plus de secret, même pour les amours! Il est, Sophie, un monstre à l’oeil perfide [53], Qui de Venise ensanglanta les lois; Il tend la main au salaire homicide, Souffle la peur dans l’oreille des rois; Il veut tout voir, tout entendre, tout lire, Cherche le mal et l’invente toujours; D’un sceau fragile il amollit la cire. Plus de secret, même pour les amours! Ces mots tracés pour toi seule, ô Sophie! Son oeil affreux avant toi les lira. Ce qu’au papier ma tendresse confie Ira grossir un complot qu’il vendra. Ou bien, dit-il, de ce couple qui s’aime Livrons la vie aux sarcasmes des cours, Et déridons l’ennui du diadème. Plus de secret, même pour les amours! Saisi d’effroi, je repousse la plume Qui de l’absence eût charmé la douleur. Pour le cachet la cire en vain s’allume, On le rompra; j’aurai fait ton malheur. Par le grand roi qui trahit La Vallière, Ce lâche abus fut transmis à nos jours [54]. Coeurs amoureux, maudissez sa poussière. Plus de secret, même pour les amours! La Jeune Muse. Réponse à des couplets qui m'ont été adressés par Mademoiselle, âgée de douze ans. Pour les vers, quoi! Vous quittez Les plaisirs de votre âge! Ma muse, que vous flattez, Aux amours rend hommage. Ce sont aussi des enfants A la voix séduisante; Mais, hélas! Vous n'avez que douze ans, Et moi j'en ai quarante! Pourquoi parler de lauriers? De pleurs on les arrose. Ce n'est point aux chansonniers Que la gloire en impose. La fleur, orgueil du printemps, Est le prix qui nous tente. Mais, hélas! Vous n'avez que douze ans, Et moi j'en ai quarante! Jeune oiseau, prenez l'essor; Egayez le bocage. Par des chants plus doux encor Brillez dans un autre âge. De les inspirer je sens Combien l'espoir m'enchante. Mais, hélas! Vous n'avez que douze ans, Et moi j'en ai quarante! De me couronner de fleurs, Oui, vous perdrez l'envie; Sous des dehors plus flatteurs Vous verrez le génie. Puissiez-vous pour mon encens Être alors indulgente! Mais à peine vous aurez vingt ans Que j'en aurai cinquante. La Fuite De L'Amour. Je vois déja se déployer tes ailes, Amour, adieu! Mon bel âge est passé. D'un air moqueur les graces infidèles Montrent du doigt mon réduit délaissé. S'il fut des jours où j'ai maudit tes armes, Savais-je, hélas! Que tu m'en punirais? Ah! Plus, amour, tu nous causes de larmes, Plus, quand tu fuis, tu laisses de regrets. Je reposais du sommeil de l'enfance Lorsqu'à ta voix mes yeux se sont ouverts; Dans la beauté j'adorai ta puissance, Et vins m'offrir de moi-même à tes fers. Si jeune encor j'ignorais tes alarmes, Tes sombres feux, le poison de tes traits. Ah! Plus, amour, tu nous causes de larmes, Glacé par l'âge, il se peut que j'oublie Tous les baisers que Rose me donna, Mais non les pleurs versés pour Eulalie, Non les soupirs perdus près de Nina. Pour bien aimer l'une avait trop de charmes; Mes voeux pour l'autre ont dû rester secrets. Ah! Plus, amour, tu nous causes de larmes, Fuis donc, amour, ma couche solitaire; Fuis! Car déja tu souris de pitié. De mes ennuis pénétrant le mystère, Les bras tendus, vers moi vient l'amitié. Pour l'éloigner fais luire encor tes armes: Ses soins sont doux, mais j'en abuserais; Car plus, amour, tu nous causes de larmes, L'Anniversaire. Depuis un an vous êtes née, Héloïse, le savez-vous? C'est là votre plus belle année, Mais l'avenir vous sera doux. Voici des fleurs que l'on vous donne; Parez-vous-en, et, s'il vous plaît, Charmante avec cette couronne, N'allez point en faire un hochet. Un enfant qui ne vieillit guère, Sachant qui vous donna le jour, Devine que vous saurez plaire; Vous le connaîtrez, c'est l'amour. Redoutez-le pour mille causes, Bien qu'il vous soit frère de lait; Car de votre chapeau de roses Il voudra se faire un hochet. L'espérance aux ailes brillantes Sur vous se plaît à voltiger: De combien de formes riantes Vous dote son prisme léger! A ses doux songes asservie, Vous serez heureuse en effet Si pour chaque âge de la vie Elle vous réserve un hochet. Le Vieux Sergent. (1815) Près du rouet de sa fille chérie Le vieux sergent se distrait de ses maux, Et, d'une main que la balle a meurtrie, Berce en riant deux petits-fils jumeaux. Assis tranquille au seuil du toit champêtre, Son seul refuge après tant de combats, Il dit parfois: "ce n'est pas tout de naître; Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! " Mais qu'entend-il? Le tambour qui résonne: Il voit au loin passer un bataillon. Le sang remonte à son front qui grisonne; Le vieux coursier a senti l'aiguillon. Hélas! Soudain, tristement il s'écrie: "c'est un drapeau que je ne connais pas. Ah! Si jamais vous vengez la patrie, Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! "qui nous rendra, dit cet homme héroïque, Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus, Ces paysans, fils de la république, Sur la frontière à sa voix accourus? Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. "de quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire usés! La liberté mêlait à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés. Les nations, reines par nos conquêtes, Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. Heureux celui qui mourut dans ces fêtes! "tant de vertu trop tôt fut obscurcie. Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs; Par la cartouche encor toute noircie Leur bouche est prête à flatter les tyrans. La liberté déserte avec ses armes; D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras; A notre gloire on mesure nos larmes. Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! " Sa fille alors, interrompant sa plainte, Tout en filant lui chante à demi-voix Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte, Ont en sursaut réveillé tous les rois. "peuple, à ton tour que ces chants te réveillent: Il en est temps! "dit-il aussi tout bas. Puis il répète à ses fils qui sommeillent: "Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! " Le Prisonnier. Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. Ainsi chante, à travers les grilles, Un captif qui voit chaque jour Voguer la plus belle des filles Sur les flots qui baignent la tour. Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. Moi, captif à la fleur de l'âge Dans ce vieux fort inhabité, J'attends chaque jour ton passage Comme j'attends la liberté. Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. L'eau te réfléchit grande et belle; Ton sein forme un heureux contour. A qui ta voile obéit-elle? Est-ce au zéphyr? Est-ce à l'amour? Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. De quel espoir mon coeur s'enivre! Tu veux m'arracher de ce fort. Libre par toi, je vais te suivre; Le bonheur est sur l'autre bord. Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. Tu t'arrêtes, et ma souffrance Semble mouiller tes yeux de pleurs. Hélas! Semblable à l'espérance, Tu passes, tu fuis, et je meurs. Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. L'illusion m'est donc ravie! Mais non: vers moi tu tends la main. Astre de qui dépend ma vie, Pour moi tu brilleras demain. Reine des flots, sur ta barque rapide Vogue en chantant, au bruit des longs échos. Les vents sont doux, l'onde est calme et limpide, Le ciel sourit: vogue, reine des flots. L'Ange Exilé. A Corinne De L. Je veux pour vous prendre un ton moins frivole: Corinne, il fut des anges révoltés. Dieu sur leur front fait tomber sa parole, Et dans l'abyme ils sont précipités. Doux, mais fragile, un seul, dans leur ruine, Contre ses maux garde un puissant secours; Il reste armé de sa lyre divine. Ange aux yeux bleus, protégez-moi toujours. L'enfer mugit d'un effroyable rire Quand, dégoûté de l'orgueil des méchants, L'ange, qui pleure en accordant sa lyre, Fait éclater ses remords et ses chants. Dieu d'un regard l'arrache au gouffre immonde, Mais ici-bas veut qu'il charme nos jours. La poésie enivrera le monde. Ange aux yeux bleus, protégez-moi toujours. Vers nous il vole en secouant ses ailes, Comme l'oiseau que l'orage a mouillé. Soudain la terre entend des voix nouvelles; Maint peuple errant s'arrête émerveillé. Tout culte alors n'étant que l'harmonie, Aux cieux jamais Dieu ne dit: soyez sourds. L'autel s'épure aux parfums du génie. Ange aux yeux bleus, protégez-moi toujours. En vain l'enfer, des clameurs de l'envie, Poursuit cet ange échappé de ses rangs; De l'homme inculte il adoucit la vie, Et sous le dais montre au doigt les tyrans. Tandis qu'à tout sa voix prêtant des charmes Court jusqu'au pôle éveiller les amours, Dieu compte au ciel ce qu'il sèche de larmes. Ange aux yeux bleus, protégez-moi toujours. Qui peut me dire où luit son auréole? De son exil Dieu l'a-t-il rappelé? Mais vous chantez, mais votre voix console: Corinne, en vous l'ange s'est dévoilé. Votre printemps veut des fleurs éternelles, Votre beauté de célestes atours: Pour un long vol vous déployez vos ailes; Ange aux yeux bleus, protégez-moi toujours. La Vertu De Lisette. Quoi! De la vertu de Lisette Vous plaisantez, dames de cour! Eh bien! D'accord: elle est grisette; C'est de la noblesse en amour. Le barreau, l'église et les armes, De ses yeux noirs font très grand cas. Lise ne dit rien de vos charmes; De sa vertu ne parlons pas. D'avoir fait de riches conquêtes L'osez-vous bien railler encor, Quand le peuple hébreu dans ses fêtes Vous voit adorer son veau d'or? L'empire a, pour plus d'un service, Long-temps soudoyé vos appas. Lise est mal avec la police; Point de cendre si bien éteinte Qu'elle n'y retrouve du feu; Un marquis dont la vie est sainte Veut à la cour la mettre en jeu. Par elle illustrant son mérite, Sur les ducs il aura le pas. Lisette sera favorite; Çà, mesdames les dénigrantes, Si cet honneur vient la trouver, Vous vous direz de ses parentes, Vous ferez cercle à son lever. Mais dût son triomphe et ses suites De joie enfler tous les rabats, Se confessât-elle aux jésuites, Croyez-moi, beautés monarchiques, Le mot vertu, dans vos caquets, Ressemble aux grands noms historiques Que devant vous crie un laquais. Les échasses de l'étiquette guindent bien haut des coeurs bien bas: De la cour Dieu garde Lisette! Le Voyageur. Le Vieillard. Voyageur, dont l'âge intéresse, Quel chagrin flétrit tes beaux jours? Le Voyageur. Bon vieillard, plaignez ma jeunesse, En butte aux orages des cours. Le Vieillard. Le sort est injuste sans doute, Mais n'est pas toujours rigoureux. Dieu qui m'a placé sur ta route, Dieu t'offre un ami; sois heureux. Le Voyageur. Mes maux sont de tristes exemples Du pouvoir des dieux d'ici-bas. Bientôt le crime aura des temples; Des palais il doit être las. Le Vieillard. Prends mon bras, car un long voyage Endolorit tes pieds poudreux. Comme toi j'errais à ton âge. Dieu t'offre un ami; sois heureux. Le Voyageur. Quand j'invoquai dans la tempête Ce dieu qu'on dit si consolant, Les poignards levés sur ma tête Portaient gravé son nom sanglant. Le Vieillard. Te voici dans mon ermitage; Versons-nous d'un vin généreux. Hélas! Mon fils aurait ton âge. Dieu t'offre un ami; sois heureux. Le Voyageur. Non, il n'est point d'être suprême Qui seul peuple l'immensité, Et cet univers n'est lui-même Qu'une grande inutilité. Le Vieillard. Vois ma fille, à qui ta détresse Arrache un soupir douloureux; Elle a consolé ma vieillesse. Dieu t'offre un ami; sois heureux. Le Voyageur. Dans cette nuit profonde et triste Ce dieu vient-il guider nos pas? Eh! Qu'importe enfin qu'il existe, Si pour lui nous n'existons pas? Le Vieillard. Voici ta couche et ta demeure: Chasse tes rêves ténébreux. Tiens-moi lieu du fils que je pleure. Dieu t'offre un ami; sois heureux. L'étranger reste; il plaît, il aime, Et de fleurs bientôt couronné, Epoux et père, il va lui-même Dire à plus d'un infortuné: "le sort est injuste sans doute, Mais n'est pas toujours rigoureux. Dieu qui m'a placé sur ta route, Dieu t'offre un ami; sois heureux." Mon Enterrement. Ce matin, je ne sais comment, Je vois d'amours ma chambre pleine; J'étais couché, sans mouvement. Il est mort, disaient-ils gaîment; De l'inhumer prenons la peine. Lors je maudis entre mes draps Ces dieux que j'aimais tant à suivre. Amis, si j'en crois ces ingrats, Plaignez-moi; j'ai cessé de vivre. De mon vin ils prennent leur part; Ils caressent ma chambrière: L'un veut guider le corbillard, Et l'autre d'un ton nasillard Me psalmodie une prière. Le plus grave ordonne à l'instant Vingt galoubets pour mon escorte: Mais déja la voiture attend. Plaignez-moi, voilà qu'on m'emporte. Causant, riant, faisant des leurs, Les amours suivent sur deux lignes: Le drap, où l'argent brille en pleurs, Porte un verre, un luth et des fleurs, De mes ordres joyeux insignes. Maint passant, qui met chapeau bas, Se dit: triste ou gai, tout succombe! Les amours font hâter le pas. Plaignez-moi, j'arrive à ma tombe. Mon cortège, au lieu de prier, Chante là mes vers les plus lestes. Grace au ciseau du marbrier, Une couronne de laurier Va d'orgueil enivrer mes restes. Tout redit ma gloire en ce lieu, Qui bientôt sera solitaire. Amis, j'allais me croire un dieu: Plaignez-moi, voilà qu'on m'enterre. Mais d'aventure, en ce moment, Par-là passait mon infidèle. Lise m'arrache au monument; Puis encor, je ne sais comment, Je me sens renaître auprès d'elle. De la vie et de ses douceurs Vous qu'à médire l'âge excite, Vous du monde éternels censeurs, Plaignez-moi; car je ressuscite. Le Poëte De Cour. (1824) Couplets pour la fête de Marie. On achète Lyre et musette; Comme tant d'autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Te chanter encore, ô Marie! Non, vraiment je ne l'ose pas. Ma muse enfin s'est aguerrie, Et vers la cour tourne ses pas. Je gage, s'il naît un Voltaire, Qu'on emprunte pour l'acheter. Prêt à me vendre au ministère, Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d'autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Ce que je dirais pour te plaire Ferait rire ailleurs de pitié: L'amour est notre moindre affaire; Les grands ont banni l'amitié. On siffle le patriotisme; Ce qu'on sait le mieux, c'est compter: J'adresse une ode à l'égoïsme. Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d'autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Je crains que ta voix ne m'inspire L'éloge des grecs valeureux, Contre qui l'Europe conspire Pour ne plus rougir devant eux. En vain ton ame généreuse De leurs maux se laisse attrister; Moi je chante l'Espagne heureuse. Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d'autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Dans mes calculs, dieu! Quel déboire Si de ton héros je parlais! Il nous a légué tant de gloire Qu'on est embarrassé du legs. Lorsque ta main pare son buste De lauriers qu'on doit respecter, J'encense une personne auguste. Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d'autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Pourquoi douter, chère Marie, Que ton ami change à ce point? Liberté, gloire, honneur, patrie, Sont des mots qu'on n'escompte point. Des chants pour toi sont la satire Des grands que j'apprends à flatter. Non, quoi que mon coeur veuille dire, Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d'autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Octavie. Viens parmi nous, qui brillons de jeunesse, Prendre un amant, mais couronné de fleurs; Viens sous l'ombrage, où, libre avec ivresse, La volupté seule a versé des pleurs. Ainsi parlaient des enfants de l'empire A la beauté dont Tibère est charmé. Quoi! Disaient-ils, la colombe soupire Au nid sanglant du vautour affamé! Belle Octavie! à tes fêtes splendides, Dis-nous, la joie a-t-elle jamais lui? Ton char, traîné par deux coursiers rapides, Laisse trop loin les amours après lui. Sur un vieux maître, aux romains qu'elle outrage, Tant d'opulence annonce ton crédit; Mais sous la pourpre on sent ton esclavage; Et, tu le sais, l'esclavage enlaidit. Marche aux accords des lyres parasites; Que par les grands tes voeux soient épiés. Déja, dit-on, nos prêtres hypocrites Ont de leurs dieux mis l'encens à tes pieds. Mais à la cour lis sur tous les visages, Traîtres, flatteurs, meurtriers, vils faquins. D'impurs ruisseaux, gonflés par nos orages, Font déborder cet égout des Tarquins. Tendre Octavie, ici rien n'effarouche Le dieu qui cède à qui mieux le ressent. Ne livre plus les roses de ta bouche Aux baisers morts d'un fantôme impuissant. Viens parmi nous, qui brillons de jeunesse, Prendre un amant, mais couronné de fleurs; Viens sous l'ombrage, où, libre avec ivresse, La volupté seule a versé des pleurs. Accours ici purifier tes charmes: Les délateurs respectent nos loisirs. Tous à leur prince ont prédit que nos armes Se rouilleraient à l'ombre des plaisirs. Sur les coussins où la douleur l'enchaîne, Quel mal, dis-tu, vous fait ce roi des rois? Vois-le d'un masque enjoliver sa haine, Pour étouffer notre gloire et nos lois. Vois ce coeur faux, que cherchent tes caresses, De tous les siens n'aimer que ses aïeux, Charger de fers les muses vengeresses, Et par ses moeurs nous révéler ses dieux. Peins-nous ses feux, qu'en secret tu redoutes Quand sur ton sein il cuve son nectar, Ses feux infects dont s'indignent les voûtes Où plane encor l'aigle du grand César. Ton sexe faible est oublieux des crimes; Mais dans ces murs ouverts à tant de peurs N'entends-tu pas des ombres de victimes Mêler leurs cris à tes soupirs trompeurs? Sur le tyran et sur toi le ciel gronde: Avec les siens ne confonds plus tes jours. Ah! Trop souvent la liberté du monde A d'un long deuil affligé les amours. Viens parmi nous, qui brillons de jeunesse, Prendre un amant, mais couronné de fleurs; Viens sous l'ombrage, où, libre avec ivresse, La volupté seule a versé des pleurs. Le Fils Du Pape. Air: Lison dormait dans la prairie... Ma mère, quittez la besace, Le pape avec vous a couché; Je cours lui rappeler en face Qu’il fut un moine débauché. Quoique soldat, il va, j’espère, Me créer cardinal-neveu. Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. Au sacré collège je frappe; Vient un cou tors: Allons, cagot, Par mon sabre! va dire au pape Que je suis le fils de Margot. Dis que Margot fut sa commère; Que moi d’être saint j’ai fait voeu. Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. J’entre en faisant trois révérences; Sa Sainteté bâillait d’ennui. Mon fils, veux-tu des indulgences? Non, dis-je, on s’en passe aujourd’hui. J’ai, si j’en crois Margot ma mère, Vos goûts, votre nez, votre oeil bleu. Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. Quand mes trois soeurs, vos pauvres filles, Le soir, pour avoir un jupon, Vendent le plaisir en guenilles, Au diable votre âme en répond. Le diable vous sert de compère; Ayez donc l’air d’y croire un peu. Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. Il me répond: Dieu nous afflige; Nous sommes pauvres, mon cher fils. Mais du purgatoire, lui dis-je, Où passent donc tous les profits? Donnez-moi les os de saint Pierre, Que je les vende à quelque Hébreu. Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. Mon fils, que le diable t’emporte! Prends ces mille écus, et va-t’en. C’est bien peu, dis-je; mais qu’importe! Dans huit jours j’en viens prendre autant. Tant de sots font encor sur terre Bouillir votre vieux pot-au-feu! Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. Adieu. Margot fera ripaille; Mes soeurs seront morceaux de roi. Quoique j’abhorre la prêtraille, D’un chapeau rouge affublez-moi. De me transmettre votre chaire, Bon homme, occupez-vous un peu. Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Saint-Père, au moins soyez bon père; Ah! ventrebleu! Ah! sacrebleu! Ou je f... le saint-siège au feu. Mon Enterrement. Air: Quand on ne dort pas la nuit (de Lisbeth) Ce matin, je ne sais comment, Je vois d’Amours ma chambre pleine; J’étais couché, sans mouvement. Il est mort, disaient-ils gaîment; De l’inhumer prenons la peine. Lors je maudis entre mes draps Ces dieux que j’aimais tant à suivre. Amis, si j’en crois ces ingrats, Plaignez-moi (bis.), j’ai cessé de vivre. (bis.) De mon vin ils prennent leur part; Ils caressent ma chambrière: L’un veut guider le corbillard, Et l’autre d’un ton nasillard Me psalmodie une prière. Le plus grave ordonne à l’instant Vingt galoubets pour mon escorte: Mais déjà la voiture attend. Plaignez-moi, voilà qu’on m’emporte. Causant, riant, faisant des leurs, Les Amours suivent sur deux lignes: Le drap, où l’argent brille en pleurs, Porte un verre, un luth et des fleurs, De mes ordres joyeux insignes. Maint passant, qui met chapeau bas, Se dit: Triste ou gai, tout succombe! Les Amours font hâter le pas. Plaignez-moi, j’arrive à ma tombe. Mon cortège, au lieu de prier, Chante là mes vers les plus lestes. Grâce au ciseau du marbrier, Une couronne de laurier Va d’orgueil enivrer mes restes. Tout redit ma gloire en ce lieu, Qui bientôt sera solitaire. Amis, j’allais me croire un dieu: Plaignez-moi, voilà qu’on m’enterre. Mais d’aventure, en ce moment, Par là passait mon infidèle. Lise m’arrache au monument; Puis encor, je ne sais comment, Je me sens renaître auprès d’elle. De la vie et de ses douceurs Vous, qu’à médire l’âge excite, Vous du monde éternels censeurs, Plaignez-moi; car je ressuscite. Le Poëte de cour. couplets Pour La Fête De Marie. (1824) Air De La Treille De Sincérité. On achète Lyre et musette; Comme tant d’autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. (bis.) Te chanter encore, ô Marie! Non, vraiment je ne l’ose pas. Ma muse enfin s’est aguerrie, Et vers la cour tourne ses pas. (bis.) Je gage, s’il naît un Voltaire, Qu’on emprunte pour l’acheter. Prêt à me vendre au ministère, Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d’autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Ce que je dirais pour te plaire Ferait rire ailleurs de pitié: L’amour est notre moindre affaire; Les grands ont banni l’amitié. On siffle le patriotisme; Ce qu’on sait le mieux, c’est compter: J’adresse une ode à l’égoïsme. Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d’autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Je crains que ta voix ne m’inspire L’éloge des Grecs valeureux, Contre qui l’Europe conspire Pour ne plus rougir devant eux. En vain ton âme généreuse De leurs maux se laisse attrister; Moi je chante l’Espagne heureuse. Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d’autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Dans mes calculs, Dieu! quel déboire Si de ton héros je parlais! Il nous a légué tant de gloire Qu’on est embarrassé du legs. Lorsque ta main pare son buste De lauriers qu’on doit respecter, J’encense une personne auguste. Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d’autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Pourquoi douter, chère Marie, Que ton ami change à ce point? Liberté, gloire, honneur, patrie, Sont des mots qu’on n’escompte point. Des chants pour toi sont la satire Des grands que j’apprends à flatter. Non, quoi que mon coeur veuille dire, Pour toi je ne puis plus chanter. On achète Lyre et musette; Comme tant d’autres, à mon tour, Je me fais poëte de cour. Couplet Ecrit Sur Un Recueil De Chansons Manuscrites De M. ***. Air De La République. Si j’étais roi, roi de la chansonnette, Comme en secret me l’a dit maint flatteur, Votre recueil à ma muse inquiète Dénoncerait un jeune usurpateur. Car les conseils qu’en si bons vers il donne Au pauvre peuple, objet de tant d’effroi, Feraient trembler mon sceptre et ma couronne, Si j’étais roi. (bis.) Les Troubadours. J'entonne sur les troubadours Un chant dithyrambique. Malgré goût et logique, Coulez, vers longs, moyens et courts. Momus sommeille, Qu'on le réveille; Gai farfadet, qu'il rie à notre oreille. Laissons, malgré maux et douleurs, L'espérance essuyer nos pleurs: Lisette, apporte et du vin et des fleurs. Narguant des lois sévères, Troubadours et trouvères Au nez des rois vidaient gaîment leurs verres. Toi, doux rimeur que la beauté Mène par la lisière, Unis parfois le lierre Aux roses de la volupté. Coupe rempliepar la folie Met en gaîté femme tendre et jolie. La colombe d'Anacréon, Dans la coupe de ce barbon, Buvait d'un vin père de la chanson. Narguant des lois sévères, Troubadours et trouvères Au nez des rois vidaient gaîment leurs verres. Toi qui fais de religion Parade à chaque rime, Qui sur la double cime Fais grimper la procession, Ta muse en masque Est lourde et flasque: Mais qu'un tendron te tire par la basque, Tu lui souris; et le bon vin Pour toi ne vieillit pas en vain, Beau joueur d'orgue au service divin. Narguant des lois sévères, Troubadours et trouvères Au nez des rois vidaient gaîment leurs verres. Toi qui prends Boileau pour psautier, Du joug je te délie. Veux-tu, près de Thalie, De Regnard être l'héritier? De cette muse Parfois abuse; Enivre-la; Molière est ton excuse. Elle naquit sur un tonneau: Pour lui rendre un éclat nouveau, Puise la joie au fond de son berceau. Narguant des lois sévères, Troubadours et trouvères Au nez des rois vidaient gaîment leurs verres. Du romantisme jeune appui, Descends de tes nuages; Tes torrents, tes orages, Ceignent ton front d'un pâle ennui. Mon camarade, Tiens, bois rasade; C'est un julep pour ton cerveau malade. Entre naître et mourir, hélas! Puisqu'on ne fait que quelques pas, On peut aller de travers ici-bas. Narguant des lois sévères, Troubadours et trouvères Au nez des rois vidaient gaîment leurs verres. Oui, trouvères et troubadours Sablaient force champagne. Mais je bats la campagne, L'ode et le vin font de ces tours. Le ciel nous dote D'une marotte Tour-à-tour grave, et quinteuse et falote. Le soleil s'est levé joyeux, Le front barbouillé de vin vieux. Ah! Tout poëte est le jouet des dieux. Narguant des lois sévères, Troubadours et trouvères Au nez des rois vidaient gaîment leurs verres. Les Esclaves Gaulois. (1824) Chanson adressée à M Manuel. D'anciens gaulois, pauvres esclaves, Un soir qu'autour d'eux tout dormait, Levaient la dîme sur les caves Du maître qui les opprimait. Leur gaîté s'éveille: "ah! Dit l'un d'eux, nous faisons des jaloux. L'esclave est roi quand le maître sommeille. Enivrons-nous! "amis, ce vin par notre maître Fut confisqué sur des gaulois Bannis du sol qui les vit naître Le jour même où mouraient nos lois. Sur nos fers qu'il rouille Le temps écrit l'âge d'un vin si doux. Des malheureux partageons la dépouille. Enivrons-nous! "savez-vous où gît l'humble pierre Des guerriers morts de notre temps? Là plus d'épouses en prière; Là plus de fleurs, même au printemps. La lyre attendrie Ne redit plus leurs noms effacés tous. Nargue du sot qui meurt pour la patrie! Enivrons-nous! "la liberté conspire encore Avec des restes de vertu; Elle nous dit: voici l'aurore; Peuple, toujours dormiras-tu? Déité qu'on vante, Recrute ailleurs des martyrs et des fous. L'or te corrompt, la gloire t'épouvante. Enivrons-nous! "oui, toute espérance est bannie; Ne comptons plus les maux soufferts. Le marteau de la tyrannie Sur les autels rive nos fers. Au monde en tutèle, Dieux tout-puissants, quel exemple offrez-vous! Au char des rois un prêtre vous attèle. Enivrons-nous! "rions des dieux, sifflons les sages, Flattons nos maîtres absolus. Donnons-leur nos fils pour otages: On vit de honte, on n'en meurt plus. Le plaisir nous venge; Sur nous du sort il fait glisser les coups. Traînons gaîment nos chaînes dans la fange. Enivrons-nous! " Le maître entend leurs chants d'ivresse; Il crie à des valets: "courez! Qu'un fouet dissipe l'alégresse De ces gaulois dégénérés." Du tyran qui gronde Prêts à subir la sentence à genoux, Pauvres gaulois, sous qui trembla le monde, Enivrons-nous! Envoi. Cher Manuel, dans un autre âge Aurais-je peint nos tristes jours? Ton éloquence et ton courage Nous ont trouvés ingrats et sourds; Mais pour la patrie Ta vertu brave et périls et dégoûts, Et plaint encor l'insensé qui s'écrie: Enivrons-nous! Treize A Table. Dieu! Mes amis, nous sommes treize à table, Et devant moi le sel est répandu. Nombre fatal! Présage épouvantable! La mort accourt; je frissonne éperdu. Elle apparaît, esprit, fée ou déesse; Mais, belle et jeune, elle sourit d'abord. De vos chansons ranimez l'alégresse; Non, mes amis, je ne crains plus la mort. Bien qu'elle semble invitée à la fête, Qu'elle ait aussi sa couronne de fleurs, Seul je la vois, seul je vois sur sa tête D'un arc-en-ciel resplendir les couleurs. Elle me montre une chaîne brisée, Et sur son sein un enfant qui s'endort. Calmez la soif de ma coupe épuisée; "vois, me dit-elle; est-ce moi qu'il faut craindre? Fille du ciel, l'espérance est ma soeur. Dis-moi, l'esclave a-t-il droit de se plaindre De qui l'arrache aux fers d'un oppresseur? Ange déchu, je te rendrai les ailes Dont ici-bas te dépouilla le sort." Enivrons-nous des baisers de nos belles; "je reviendrai, poursuit-elle, et ton ame Ira franchir tous ces mondes flottants, Tout cet azur, tous ces globes de flamme Que Dieu sema sur la route du temps. Mais, tant qu'au joug elle rampe asservie, Goûte sans crainte un bonheur sans remord." Que le plaisir use en paix notre vie; Ma vision passe et fuit tout entière Aux cris d'un chien hurlant sur notre seuil. Ah! L'homme en vain se rejette en arrière Lorsque son pied sent le froid du cercueil. Gais passagers, au flot inévitable Livrons l'esquif qu'il doit conduire au port. Si Dieu nous compte, ah! Restons treize à table; Lafayette En Amérique. Républicains, quel cortège s'avance? -un vieux guerrier débarque parmi nous. -vient-il d'un roi vous jurer l'alliance? -il a des rois allumé le courroux. -est-il puissant? -seul il franchit les ondes. -qu'a-t-il donc fait? -il a brisé des fers. Gloire immortelle à l'homme des deux mondes! Jours de triomphe, éclairez l'univers! Européen, par-tout, sur ce rivage Qui retentit de joyeuses clameurs, Tu vois régner, sans trouble et sans servage, La paix, les lois, le travail et les moeurs. Des opprimés ces bords sont le refuge: La tyrannie a peuplé nos déserts. L'homme et ses droits ont ici Dieu pour juge. Mais que de sang nous coûta ce bien-être! Nous succombions; Lafayette accourut, Montra la France, eut Washington pour maître, Lutta, vainquit, et l'anglais disparut. Pour son pays, pour la liberté sainte, Il a depuis grandi dans les revers. Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte. Ce vieil ami que tant d'ivresse accueille, Par un héros ce héros adopté, Bénit jadis, à sa première feuille, L'arbre naissant de notre liberté. Mais, aujourd'hui que l'arbre et son feuillage Bravent en paix la foudre et les hivers, Il vient s'asseoir sous son fertile ombrage. Autour de lui vois nos chefs, vois nos sages, Nos vieux soldats, se rappelant ses traits; Vois tout un peuple et ces tribus sauvages A son nom seul sortant de leurs forêts. L'arbre sacré sur ce concours immense Forme un abri de rameaux toujours verts: Les vents au loin porteront sa semence. L'européen, que frappent ces paroles, Servit des rois, suivit des conquérants: Un peuple esclave encensait ces idoles; Un peuple libre a des honneurs plus grands. Hélas! Dit-il, et son oeil sur les ondes Semble chercher des bords lointains et chers: Que la vertu rapproche les deux mondes! Maudit Printemps! Je la voyais de ma fenêtre A la sienne tout cet hiver: Nous nous aimions sans nous connaître; Nos baisers se croisaient dans l'air. Entre ces tilleuls sans feuillage Nous regarder comblait nos jours. Aux arbres tu rends leur ombrage; Maudit printemps! Reviendras-tu toujours? Il se perd dans leur voûte obscure Cet ange éclatant qui là-bas M'apparut, jetant la pâture Aux oiseaux un jour de frimas: Ils l'appelaient, et leur manège Devint le signal des amours. Non, rien d'aussi beau que la neige! Sans toi je la verrais encore, Lorsqu'elle s'arrache au repos, Fraîche comme on nous peint l'aurore Du jour entr'ouvrant les rideaux. Le soir encor je pourrais dire: Mon étoile achève son cours; Elle s'endort, sa lampe expire. C'est l'hiver que mon coeur implore: Ah! Je voudrais qu'on entendît Tinter sur la vitre sonore Le grésil léger qui bondit. Que me fait tout ton vieil empire, Tes fleurs, tes zéphyrs, tes longs jours? Je ne la verrai plus sourire. Psara. (55) Air: A soixante ans il ne faut pas remettre... Nous triomphons! Allah! gloire au prophète! Sur ce rocher plantons nos étendards. Ses défenseurs, illustrant leur défaite, En vain sur eux font crouler ses remparts. Nous triomphons, et le sabre terrible Va de la croix punir les attentats. Exterminons une race invincible: Les rois chrétiens ne la vengeront pas. N’as-tu, Chios, pu sauver un seul être Qui vînt ici raconter tous tes maux (56)? Psara tremblante eût fléchi sous son maître. Où sont tes fils, tes palais, tes hameaux? Lorsque la peste en ton île rebelle Sur tant de morts menaçait nos soldats (57), Tes fils mourants disaient: N’implorons qu’elle; Les rois chrétiens ne nous vengeront pas. Mais de Chios recommencent les fêtes; Psara succombe, et voilà ses soutiens! Dans le sérail comptez combien de têtes Vont saluer les envoyés chrétiens. Pillons ces murs! de l’or! du vin! des femmes! Vierges, l’outrage ajoute à vos appas. Le glaive après purifîra vos âmes: Les rois chrétiens ne vous vengeront pas. L’Europe esclave a dit dans sa pensée: Qu’un peuple libre apparaisse! et soudain... Paix! ont crié d’une voix courroucée Les chefs que Dieu lui donne en son dédain. Byron offrait un dangereux exemple; On les a vus sourire à son trépas. Du Christ lui-même allons souiller le temple: Les rois chrétiens ne le vengeront pas. A notre rage ainsi rien ne s’oppose; Psara n’est plus, Dieu vient de l’effacer. Sur ses débris le vainqueur qui repose Rêve le sang qu’il lui reste à verser. Qu’un jour Stamboul (58) contemple avec ivresse Les derniers Grecs suspendus à nos mâts! Dans son tombeau faisons rentrer la Grèce: Les rois chrétiens ne la vengeront pas. Ainsi chantait cette horde sauvage. Les Grecs! s’écrie un barbare effrayé. La flotte hellène a surpris le rivage (59), Et de Psara tout le sang est payé. Soyez unis, ô Grecs! ou plus d’un traître Dans le triomphe égarera vos pas. Les nations vous pleureraient peut-être; Les rois chrétiens ne vous vengeraient pas. Le Voyage Imaginaire. L'automne accourt, et sur son aile humide M'apporte encor de nouvelles douleurs. Toujours souffrant, toujours pauvre et timide, De ma gaîté je vois pâlir les fleurs. Arrachez-moi des fanges de Lutèce; Sous un beau ciel mes yeux devaient s'ouvrir. Tout jeune aussi, je rêvais à la Grèce; C'est là, c'est là que je voudrais mourir. En vain faut-il qu'on me traduise Homère, Oui, je fus grec; Pythagore a raison. Sous Périclès j'eus Athènes pour mère; Je visitai Socrate en sa prison. De Phidias j'encensai les merveilles; De l'Ilissus j'ai vu les bords fleurir. J'ai sur l'Hymète éveillé les abeilles; Dieux! Qu'un seul jour, éblouissant ma vue, Ce beau soleil me réchauffe le coeur! La liberté, que de loin je salue, Me crie: accours, Thrasybule est vainqueur. Partons! Partons! La barque est préparée. Mer, en ton sein garde-moi de périr. Laisse ma muse aborder au Pirée; Il est bien doux le ciel de l'Italie, Mais l'esclavage en obscurcit l'azur. Vogue plus loin, nocher, je t'en supplie; Vogue où là-bas renaît un jour si pur. Quels sont ces flots? Quel est ce roc sauvage? Quel sol brillant à mes yeux vient s'offrir? La tyrannie expire sur la plage; Daignez au port accueillir un barbare, Vierges d'Athène, encouragez ma voix. Pour vos climats je quitte un ciel avare Où le génie est l'esclave des rois. Sauvez ma lyre, elle est persécutée; Et, si mes chants pouvaient vous attendrir, Mêlez ma cendre aux cendres de Tyrtée: Sous ce beau ciel je suis venu mourir. L'In-Octavo Et L'In-Trente-Deux. (60) Air Du Carnaval. Quoi! mes couplets, encore une sottise! Osez-vous bien paraître in-octavo? Juge, critique, et docteur de l’Église, Vont après vous s’acharner de nouveau. L’in-trente-deux trompait l’oeil du myope, Mais vos défauts vont être tous sentis: C’est le ciron vu dans un microscope. Mieux vous allait de rester tout petits, Petits, petits, oui, petits, tout petits. «Quel trait d’orgueil! dira la Calomnie: «Ferait-on plus pour des alexandrins? «Le chansonnier vise à l’Académie, «Et veut au Pinde anoblir ses refrains.» Viser si haut, malgré cette imposture, N’est point mon fait, je vous en avertis. Pour conserver vos lettres de roture, Mieux vous allait de rester tout petits, Petits, petits, oui, petits, tout petits. Je vois deux sots rendus à leur province: «Messieurs, dit l’un, sifflons le troubadour. «Il veut des croix, et, pour l’offrir au prince, «A son recueil a mis l’habit de cour. «Le Roi, dit l’autre, a daigné lui sourire, «Même a trouvé ses vers assez gentils.» Voyez du Roi ce que vous ferez dire! Mieux vous allait de rester tout petits, Petits, petits, oui, petits, tout petits. L’humble format sut plaire à cette classe Sur qui les arts sèment trop peu de fleurs; Il se fourrait jusque dans la besace De l’indigent dont il séchait les pleurs. A la guinguette instruisant ces recrues, D’obscurs lauriers j’ai fait large abatis. Pour rencontrer la Gloire au coin des rues, Mieux vous allait de rester tout petits, Petits, petits, oui, petits, tout petits. Je dois trembler; car moi, qui suis prophète, Je vois de loin l’oubli fondre sur vous. De tant d’échos dont la voix vous répète, L’un meurt, puis l’autre, et puis cent, et puis tous. Déjà mon front sent glisser sa couronne; Comme les miens vos beaux jours sont partis. Pour disparaître au premier vent d’automne, Mieux vous allait de rester tout petits, Petits, petits, oui, petits, tout petits. Couplets Sur Un Prétendu Portrait De Moi. (61) Air: Je loge au quatrième étage... Petit portrait de fantaisie Mis en tête de mon recueil, Penses-tu que par courtoisie Le monde entier te fasse accueil? (bis.) Tu peux te parer, si tu l’oses, D’un laurier modeste et discret; Tu peux te couronner de roses: Non, non, tu n’es pas mon portrait. Jamais je ne me suis fait peindre: Mais qui donc représentes-tu? Peut-être un cafard qui sait feindre Jusqu’au charme de la vertu; Un petit saint pétri de ruse Qu’à Mont-Rouge on encenserait. La bonne enseigne pour Ma muse! Non, non, tu n’es pas mon portrait. Ou serais-tu l’auteur tragique Qui calcula, rima, rima Maint rôle bien académique Qu’en vain a réchauffé Talma? Quoi! parer d’une noble image Mes petits vers de cabaret! Pour l’alexandrin quel outrage! Non, non, tu n’es pas mon portrait. Dans ton masque à mine pincée Est-ce un vil censeur que je vois, Rat de cave de la pensée Qu’il confisque au profit des rois. J’ai de la fraude en pacotille Qu’à la barrière on saisirait: Tu me tiendras lieu d’estampille. Non, non, tu n’es pas mon portrait. Mais ta laideur serait la mienne, Que ta gloire y gagnerait peu. Crains même qu’un prêtre ne vienne Saintement te livrer au feu. Dans l’avenir je devrais vivre, Que de toi l’on se passerait: Je suis bien mieux peint dans ce livre. Non, non, tu n’es pas mon portrait. Le Grenier. Je viens revoir l'asile où ma jeunesse De la misère a subi les leçons. J'avais vingt ans, une folle maîtresse, De francs amis et l'amour des chansons. Bravant le monde et les sots et les sages, Sans avenir, riche de mon printemps, Leste et joyeux je montais six étages. Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans! C'est un grenier, point ne veux qu'on l'ignore. Là fut mon lit bien chétif et bien dur; Là fut ma table; et je retrouve encore Trois pieds d'un vers charbonnés sur le mur. Apparaissez, plaisirs de mon bel âge, Que d'un coup d'aile a fustigés le temps. Vingt fois pour vous j'ai mis ma montre en gage. Lisette ici doit sur-tout apparaître, Vive, jolie, avec un frais chapeau: Déja sa main à l'étroite fenêtre Suspend son schall en guise de rideau. Sa robe aussi va parer ma couchette; Respecte, amour, ses plis longs et flottants. J'ai su depuis qui payait sa toilette. A table un jour, jour de grande richesse, De mes amis les voix brillaient en choeur, Quand jusqu'ici monte un cri d'alégresse: A Marengo Bonaparte est vainqueur! Le canon gronde; un autre chant commence; Nous célébrons tant de faits éclatants. Les rois jamais n'envahiront la France. Quittons ce toit où ma raison s'enivre. Oh! Qu'ils sont loin ces jours si regrettés! J'échangerais ce qu'il me reste à vivre Contre un des mois qu'ici Dieu m'a comptés. Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie, Pour dépenser sa vie en peu d'instants, D'un long espoir pour la voir embellie, L'Echelle De Jacob. Air: Ah! Si Ma Dame Me Voyait. Lorsqu’un patriarche, en dormant, Vit la plus longue des échelles, Où, de crainte d’user leurs ailes, Les anges montaient lestement Jusqu’aux portes du firmament; Il vit ses fils, quelqu’un l’assure, Sur l’échelle aussi se hisser, Croyant qu’au ciel on fait l’usure. Grand dieu! le pied va leur glisser! De ce cri du fils d’Isaac Sa race ne tient aucun compte. A l’échelle chaque Hébreu monte, Fraudant eau-de-vie et tabac, Des écus rognés dans un sac. Chargés de bijoux et de traites, Ils vont d’abord, pour commercer, Aux anges vendre des lorgnettes. Grand dieu! le pied va leur glisser! Mais Jacob en voit deux ou trois Dont nos désastres font la gloire. Un page leur tient l’écritoire; Ils ont des titres, et, je crois, Des crachats et même des croix. Riches de l’or de cent provinces, Sur leur coffre ils ont fait tracer: «Mont-de-piété pour les princes.» Grand dieu! le pied va leur glisser! «Ah! dit Jacob, des fils si chers «Prouvent que Dieu tient sa promesse. «Seuls ils font la hausse et la baisse, «Ont seuls tous les emprunts ouverts; «Mes fils règnent sur l’univers. «C’est la peste à qui rien n’échappe; «Voyez dix rois les caresser. «Ils se font bénir par le pape (62) «Grand dieu! le pied va leur glisser! «Qui les suit? c’est un cordon bleu «Qu’en frère chacun d’eux embrasse. «Cet homme est-il bien de ma race? «Son trois pour cent le prouve un peu, «Mais sandis! n’est pas de l’hébreu (63) «A mes fils comme il se cramponne! «Quoi! pour voir le Jourdain hausser «Ils ont assuré la Garonne! «Grand dieu! le pied va leur glisser!» Tandis qu’il les voit à grands pas Sur l’échelle élever leur course, Vient Satan qui crie: «A la Bourse! «Messieurs, on craint de grands débats.» Bien vite ils regardent en bas. La tête tourne à la séquelle Dont l’orgueil est si haut placé: Le diable a secoué l’échelle. Grand dieu! le pied leur a glissé! Le Chapeau De La Mariée. Demain engagez votre foi; A l'église allez sans scrupule. Fille trompeuse, oubliez-moi Pour un époux riche et crédule. Des roses qui naissaient pour lui La dîme à tort me fut payée; Mais en retour j'offre aujourd'hui Le chapeau de la mariée. Acceptez ces fleurs d'oranger; Qu'à votre voile on les attache. Sous le joug fier de se ranger, Que l'époux dise: elle est sans tache. L'amour se plaint, mais c'est tout bas; Mais par vous la vierge est priée. Allez, on n'arrachera pas Quand vos soeurs se partageront Ces fleurs qu'on dit d'heureux augure, Les garçons vous déroberont Une plus secrète parure. La jarretière, pensez-y! Chez moi vous l'avez oubliée. Me faudra-t-il la joindre aussi Au chapeau de la mariée? La nuit vient; vous poussez deux cris Imités de ce cri si tendre Qu'un jour au coeur le plus épris Votre innocence a fait entendre. Le lendemain l'époux cent fois Raconte à la noce égayée Que l'hymen s'est piqué les doigts Au chapeau de la mariée. Le voilà trompé ce mari! Ah! Qu'il le soit bien plus encore. Dieu! Quel fol espoir m'a souri Quand pour lui l'autel se décore! Malgré le prêtre et ton serment, Oui, par tes pleurs justifiée, Tu viendras payer à l'amant Le chapeau de la mariée. La Métempsycose. Grand partisan de la métempsycose, En philosophe, hier, sur l'oreiller, De mes penchants pour connaître la cause, J'ai mis mon ame en train de babiller. Elle m'a dit: tu me dois un beau cierge, Car sans mon souffle au néant tu restais; Mais jusqu'à toi je n'arrivai point vierge. -ah! Mon ame, je m'en doutais, Je m'en doutais, je m'en doutais. Je m'en souviens, oui, dit-elle, humble lierre, J'ai couronné jadis des fronts joyeux; Puis, échauffant plus subtile matière, Petit oiseau, je saluai les cieux. Dans le bocage, auprès des pastourelles, Je voltigeais, je sautais, je chantais; L'indépendance agrandissait mes ailes. -ah! Mon ame, je m'en doutais, Je m'en doutais, je m'en doutais. Je fus Médor, des chiens le plus habile, Qui, d'un aveugle unique et sûr appui, Entre ses dents sut prendre une sébile, Guider son maître et mendier pour lui. Utile au pauvre, au riche sachant plaire, Pour nourrir l'un chez l'autre je quêtais. J'ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire. -ah! Mon ame, je m'en doutais, Je m'en doutais, je m'en doutais. Puis j'animai la beauté d'une fille. Que j'étais bien dans ma douce prison Mais de mon gîte on s'empare, on le pille; Tous les amours y mettent garnison. En vrais soudards ils y faisaient esclandre; Et jour et nuit, du coin que j'habitais, A la maison je voyais le feu prendre. -ah! Mon ame, je m'en doutais, Je m'en doutais, je m'en doutais. Sur tes penchants que mon récit t'éclaire; Mais, dit mon ame, apprends aussi de moi Qu'au ciel un jour ayant osé déplaire, Pour m'en punir, Dieu m'enferma chez toi. Veilles, travaux, artifices de femme, Pleurs, désespoir, et des maux que je tais, Font qu'un poëte est l'enfer pour une ame. -ah! Mon ame, je m'en doutais, Je m'en doutais, je m'en doutais. Les Pauvres Amours. Air: Jupiter un jour en fureur... Trois douzaines de Cupidons, Qu’une actrice a mis sur la paille, Hier mendiaient, et la marmaille Les poursuivait de gais lardons. Chez Lise ils frappent d’un air triste; Lise répond: Nous sommes sourds. Quoi! vivrez-vous donc toujours, Vieux petits culs nus d’Amours? Allez, dieu vous assiste! (bis.) Partout en France on vous fourra. Vous avez guindé la sculpture, Vous avez fardé la peinture, Vous affadissez l’Opéra. Des Anacréons j’ai la liste; Ils encombrent ville et faubourgs. Vous les couronnez toujours, Vieux petits culs nus d’Amours; Allez, Dieu vous assiste! Quittez votre Olympe en débris. Que Mars, Phébus, Bacchus, Minerve, Voguent avec vous de conserve; A Gnide remmenez Cypris. Les Grâces suivront à la piste, Phébé guidera votre cours. Émigrez, mais pour toujours, Vieux petits culs nus d’Amours; Allez, Dieu vous assiste! Emballez avec tous vos dieux Flore et l’Aurore aux doigts de roses; Par leur nom appelons les choses, Les choses n’en plairont que mieux. Mon coeur à l’amant qui persiste Se rend bien sans votre secours. Sans vous j’aimerai toujours, Vieux petits culs nus d’Amours; Allez, Dieu vous assiste! En leur fermant la porte au nez Parlait ainsi la tendre Lise, Quand près d’eux passe une marquise Dont à peine ils sont les aînés. La dame, quoique moraliste, Leur dit: Rendez-moi mes beaux jours. Dans ma chambre et pour toujours, Chers petits culs nus d’Amours, (64) Venez; Dieu vous assiste! A M. Gohier. (1825) Air du vaudeville des Chevilles de Maître Adam Oui, je dormais sur un petit volume Qui me vaudra d’être encore étrillé, Lorsqu’en flatteur le bout de votre plume, Me chatouillant, m’a soudain réveillé. Je me suis dit: C’est présage céleste; Les mauvais jours seraient-ils donc passés? Car je ne sais si quelque fouet nous reste, Mais jusqu’ici c’est qu’on nous a fessés. Tout gai frondeur, semant le ridicule, Ne peut chez nous qu’en recueillir du mal. Notre empereur portait longue férule; Puis est venu le martinet royal; Et puis le knout, et puis les fils d’Ignace, Dont tous les fouets contre nous sont dressés. Dieu soit béni! mais, s’il ne nous fait grâce, Les chansonniers seront toujours fessés. J’ai bien reçu ma part des étrivières! Grippe-Minaud m’en donna pour trois mois. En refaisant des noeuds à ses lanières, Il me poursuit encor d’un oeil sournois. Si de Tartufe on n’entend les trois messes, Si pour les grands l’encens ne brûle assez, C’est fait de nous! nos seigneurs les Jean-fesses Aiment à voir les bonnes gens fessés. Vous qui chantez comme on chante au bel âge, (65) Des rois, des saints, ne plaisantez donc pas; Ou, trop enclin au joyeux persiflage, Vivez longtemps, allez bien tard là-bas. Car en enfer on marque votre place; Des noirs démons les bras sont retroussés. Vous et Collé, même aussi votre Horace, Ensemble un jour vous serez tous fessés. Le Sacre De Charles-Le-Simple. (66) Air: Du Beau Tristan. (De Beauplan.) Français, que Reims a réunis, Criez: Montjoie et Saint-Denis! On a refait la sainte ampoule, Et, comme au temps de nos aïeux, Des passereaux lâchés en foule Dans l’église volent joyeux. (67) D’un joug brisé ces vains présages Font sourire sa majesté. Le peuple s’écrie: Oiseaux, plus que nous soyez sages; Gardez bien, gardez bien votre liberté, (bis.) Puisqu’aux vieux us on rend leurs droits, Moi, je remonte à Charles-Trois. Ce successeur de Charlemagne De Simple mérita le nom; Il avait couru l’Allemagne Sans illustrer son vieux pennon. Pourtant à son sacre on se presse: Oiseaux et flatteurs ont chanté. Le peuple s’écrie: Oiseaux, point de folle allégresse; Gardez bien, gardez bien votre liberté. Chamarré de vieux oripeaux, Ce roi, grand avaleur d’impôts, Marche entouré de ses fidèles, Qui tous, en des temps moins heureux, Ont suivi les drapeaux rebelles D’un usurpateur généreux. Un milliard les met en haleine: C’est peu pour la fidélité. Le peuple s’écrie: Oiseaux, nous payons notre chaîne; Gardez bien, gardez bien votre liberté. Aux pieds de prélats cousus d’or, Charles dit son Confiteor. On l’habille, on le baise, on l’huile, Puis, au bruit des hymnes sacrés, Il met la main sur l’Évangile. Son confesseur lui dit: «Jurez. «Rome, que l’article concerne, (68) «Relève d’un serment prêté.» Le peuple s’écrie: Oiseaux, voilà comme on gouverne; Gardez bien, gardez bien votre liberté. De Charlemagne, en vrai luron, Dès qu’il a mis le ceinturon, Charles s’étend sur la poussière. «Roi! crie un soldat, levez-vous! «Non, dit l’évêque; et, par saint Pierre, «Je te couronne, enrichis-nous. «Ce qui vient de Dieu vient des prêtres. «Vive la légitimité!» Le peuple s’écrie: Oiseaux, notre maître a des maîtres; Gardez bien, gardez bien votre liberté. Oiseaux, ce roi miraculeux Va guérir tous les scrofuleux. Fuyez, vous qui, de son cortége, Dissipez seuls l’ennui mortel: Vous pourriez faire un sacrilége (69) En voltigeant sur cet autel. Des bourreaux sont les sentinelles Que pose ici la piété. Le peuple s’écrie: Oiseaux, nous envions vos ailes; Gardez bien, gardez bien votre liberté, (bis.) Le Convoi De David. (70) Air De Roland. Non, non, vous ne passerez pas, Crie un soldat sur la frontière, A ceux qui de David, hélas! Rapportaient chez nous la poussière. -Soldat, disent-ils dans leur deuil, Proscrit-on aussi sa mémoire? Quoi! vous repoussez son cercueil, Et vous héritez de sa gloire! choeur. Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître, Heureux qui meurt parmi les siens Aux bords sacrés (bis.) qui l’ont vu naître! (bis.) Non, non, vous ne passerez pas, Dit le soldat avec furie. -Soldat, ses yeux jusqu’au trépas Se sont tournés vers la patrie. Il en soutenait la splendeur Du fond d’un exil qui l’honore; C’est par lui que notre grandeur Sur la toile respire encore. choeur. Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître, Heureux qui meurt parmi les siens Aux bords sacrés qui l’ont vu naître! Non, non, vous ne passerez pas, Redit plus bas la sentinelle. -Le peintre de Léonidas Dans la liberté n’a vu qu’elle. On lui dut le noble appareil (71) Des jours de joie et d’espérance, Où les beaux-arts à leur réveil Fêtaient le réveil de la France. choeur. Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître, Heureux qui meurt parmi les siens Aux bords sacrés qui l’ont vu naître! Non, non, vous ne passerez pas, Dit le soldat; c’est ma consigne. -Du plus grand de tous les soldats Il fut le peintre le plus digne. A l’aspect de l’aigle si fier, Plein d’Homère et l’âme exaltée, David crut peindre Jupiter, Hélas! il peignait Prométhée. choeur. Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître, Heureux qui meurt parmi les siens Aux bords sacrés qui l’ont vu naître! Non, non, vous ne passerez pas, Dit le soldat, devenu triste. -Le héros après cent combats Succombe, et l’on proscrit l’artiste. Chez l’étranger la mort l’atteint: Qu’il dut trouver sa coupe amère! Aux cendres d’un génie éteint, France, tends les bras d’une mère. choeur. Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître, Heureux qui meurt parmi les siens Aux bords sacrés qui l’ont vu naître! Non, non, vous ne passerez pas, Dit la sentinelle attendrie. -Eh bien! retournons sur nos pas. Adieu, terre qu’il a chérie! Les arts ont perdu le flambeau Qui fit pâlir l’éclat de Rome. Allons mendier un tombeau Pour les restes de ce grand homme. choeur. Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître, Heureux qui meurt parmi les siens Aux bords sacrés qui l’ont vu naître! Les Infiniment Petits Ou La Gérontocratie. Air: Ainsi jadis un grand prophète... J’ai foi dans la sorcellerie. Or, un grand sorcier l’autre soir M’a fait voir de notre patrie Tout l’avenir dans un miroir. Quelle image désespérante! Je vois Paris et ses faubourgs: Nous sommes en dix-neuf cent trente, Et les barbons règnent toujours. Un peuple de nains nous remplace; Nos petits-fils sont si petits, Qu’avec peine dans cette glace, Sous leurs toits je les vois blottis. La France est l’ombre du fantôme De la France de mes beaux jours. Ce n’est qu’un tout petit royaume; Mais les barbons règnent toujours. Combien d’imperceptibles êtres! De petits jésuites bilieux! De milliers d’autres petits prêtres Qui portent de petits bons dieux! Béni par eux, tout dégénère; Par eux la plus vieille des cours N’est plus qu’un petit séminaire; Mais les barbons règnent toujours. Tout est petit; palais, usines, Sciences, commerce, beaux-arts. De bonnes petites famines Désolent de petits remparts. Sur la frontière mal fermée, Marche, au bruit de petits tambours, Une pauvre petite armée; Mais les barbons règnent toujours. Enfin le miroir prophétique, Complétant ce triste avenir, Me montre un géant hérétique Qu’un monde a peine à contenir. Du peuple pygmée il s’approche, Et, bravant de petits discours, Met le royaume dans sa poche; Mais les barbons règnent toujours. Le Chasseur Et La Laitière. L'alouette à peine éveillée Chante l'aurore d'un beau jour; Suis le chasseur sous la feuillée, Laitière; il parlera d'amour. Dans la rosée allons, ma chère, Cueillir pour toi fleurs du printemps. -non, beau chasseur, je crains ma mère. Je ne veux pas perdre mon temps. Ta mère et sa chèvre fidèle Sont loin derrière ce coteau. Ecoute une chanson nouvelle Qui vient des dames du château. Fille qui la peut faire entendre Doit fixer les plus inconstants. -chasseur, j'en sais une aussi tendre. Pour la dire apprends l'aventure Du spectre d'un baron jaloux, Entraînant à sa sépulture La beauté dont il fut l'époux. Ce récit, quand la nuit est noire, Fait frissonner les assistants. -chasseur, je connais cette histoire. Je puis t'enseigner des prières Pour charmer la fureur des loups, Ou pour conjurer des sorcières L'oeil malfaisant tourné vers nous. Crains qu'une vieille, en sa misère, Ne jette un sort sur ton printemps. -chasseur, n'ai-je pas un rosaire? Eh bien! Vois cette croix qui brille; Compte ses rubis précieux. Sur le sein d'une jeune fille Elle attirerait tous les yeux. Prends-la malgré ce qu'elle coûte; Mais songe au prix que j'en attends. -qu'elle est belle! Ah! Je vous écoute. Ce n'est pas là perdre mon temps. Bonsoir. Air De La République. (72) Mon cher Laisney, trinquons, trinquons encore A nos beaux jours promptement écoulés. Comme ils sont loin les feux de notre aurore! Que de plaisirs avec eux envolés! Mais de regrets faut-il qu’on se repaisse? Non; la gaîté nourrit encor l’espoir. Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, Souhaitons-nous un gai bonsoir. Cinquante hivers ont passé sur ta tête; J’ai de bien près cheminé sur tes pas. Mais ces hivers ont eu leurs jours de fête; Tout ne fut point aquilons et frimas. Aurions-nous mieux employé la jeunesse, Vécu moins vite avec un riche avoir? Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, Souhaitons-nous un gai bonsoir. Dans l’art des vers c’est toi qui fus mon maître; Je t’effaçai sans te rendre jaloux. Si les seuls fruits que pour nous Dieu fit naître Sont des chansons, ces fruits sont assez doux. Dans nos refrains que le passé renaisse; L’illusion nous rendra son miroir. Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, Souhaitons-nous un gai bonsoir. Reposons-nous; car les Amours, sans doute, Pour qui jadis nous avons tant marché, Nous crîraient tous, s’ils nous trouvaient en route: Allez dormir, le soleil est couché. Mais l’Amitié, l’ombre fût-elle épaisse, Vient allumer nos lampes pour y voir. Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, Souhaitons-nous un gai bonsoir. Le Missionnaire De Mont-Rouge. (1826) Pour la fête de Marie. (C’est un dindon qui est censé parler) Air: Allez-vous-en, gens de la noce... Ave, Maria! ma voisine, Que le ciel daigne vous toucher! Mont-rouge, où l’Esprit saint domine, M’envoie ici pour vous prêcher. On exalte en vain votre grâce, Votre gaîté, vos heureux goûts. Glous! glous! glous! glous! (bis.) Reconnaissez la voix d’Ignace: Pleurez et convertissez-vous. Vous applaudissez aux lumières D’un siècle aveugle et perverti, Votre raison ne se plaît guères Qu’avec Voltaire et son parti. Ah! préférez à leur audace L’esprit d’un frère coupe-choux. Glous! glous! glous! glous! Reconnaissez la voix d’Ignace: Pleurez et convertissez-vous. Les arts vous tiennent sous le charme, Phébus pour vous prend son archet; Mais leur gloire aussi nous alarme: Demandez à l’ami Franchet? (73) Aigles et cygnes, quoi qu’on fasse, Sont toujours de méchants ragoûts. Glous! glous! glous! glous! Reconnaissez la voix d’Ignace: Pleurez et convertissez-vous. Cessez de vanter l’industrie Dont votre époux soutient l’honneur. Vous croyez qu’il sert la patrie, Que du travail naît le bonheur; Mais au peuple on rend la besace Pour qu’il dépende encor de nous. Glous! glous! glous! glous! Reconnaissez la voix d’Ignace: Pleurez et convertissez-vous. Vous êtes surtout bienfaisante, Le pauvre au pauvre le redit; Mais la bonté reste impuissante Lorsqu’on est chez nous sans crédit. Voici les parts qu’il faut qu’on fasse: A nous l’or, aux pauvres les sous. Glous! glous! glous! glous! Reconnaissez la voix d’Ignace: Pleurez et convertissez-vous. Grâce à tous les gens de ma robe Qui sont martyrs en ces bas lieux, Souffrez qu’à l’enfer je dérobe Votre âme si digne des cieux. Avant peu, si Dieu nous fait grâce, On rôtira d’autres que nous. Glous! glous! glous! glous! Reconnaissez la voix d’Ignace: Pleurez et convertissez-vous. Oui, Marie, en vain l’on se moque Du pauvre père de la foi; Vos beaux esprits, que je provoque, A table plairaient moins que moi. Qu’à la vôtre on me donne place, J’embellirai ce jour si doux. Glous! glous! glous! glous! De truffes parfumez Ignace: Riez et divertissez-vous. Couplets Sur La Journée De Waterloo. De vieux soldats m'ont dit: "grace à ta muse, Le peuple enfin a des chants pour sa voix. Ris du laurier qu'un parti te refuse; Consacre encor des vers à nos exploits. Chante ce jour qu'invoquaient des perfides, Ce dernier jour de gloire et de revers." -j'ai répondu, baissant des yeux humides: Son nom jamais n'attristera mes vers. Qui, dans Athène, au nom de Chéronée Mêla jamais des sons harmonieux? Par la fortune Athènes détrônée Maudit Philippe, et douta de ses dieux. Un jour pareil voit tomber notre empire, Voit l'étranger nous rapporter des fers, Voit des français lâchement leur sourire. Périsse enfin le géant des batailles! Disaient les rois: peuples, accourez tous. La liberté sonne ses funérailles; Par vous sauvés, nous règnerons par vous. Le géant tombe, et ces nains sans mémoire A l'esclavage ont voué l'univers. Des deux côtés ce jour trompa la gloire. Mais quoi! Déja les hommes d'un autre âge De ma douleur se demandent l'objet. Que leur importe en effet ce naufrage? Sur le torrent leur berceau surnageait. Qu'ils soient heureux! Leur astre qui se lève Du jour funeste efface les revers. Mais, dût ce jour n'être plus qu'un vain rêve, Couplet Ecrit Sur L'Album De Mme Amédée De V***. Que bien long-temps cet album vous redise Qu'un chansonnier tendre, mais déja vieux, Trouvant en vous bonté, grace, franchise, Fut un moment la dupe de vos yeux. Quoi! Par amour? Non: il n'y doit plus croire. Mais, las! Il prit, par vous trop bien flatté, Pour un sourire de la gloire Le sourire de la beauté. Oraison Funèbre De Turlupin. Il meurt, et la joie expire! Il meurt, lui qui si souvent Nous a fait mourir de rire A son théâtre en plein vent! Il nous charmait à toute heure, Ah! Soit en Gilles, soit en Scapin. Que l'on pleure, pleure, pleure Au convoi de Turlupin. Sans daigner le reconnaître, Notre siècle si profond A vu Socrate renaître Sous l'habit de ce bouffon. Pour que son nom lui survive, Ah! Prends, Clio, prends ton calepin. Qu'on écrive, écrive, écrive L'histoire de Turlupin. Culot d'une sainte abbesse Et d'un prélat respecté, Turlupin de sa noblesse Ne tirait point vanité. Il ne pouvait voir sans rire, Ah! Ses aïeux cités dans Turpin. Qu'on admire, admire, admire Le bon sens de Turlupin. D'abord il prit la bastille, Fut soldat, et puis blessé, Vint jouer à la courtille, Par la misère engraissé. La gaîté fut sa recette, Ah! Sa poudre de prelinpinpin. Qu'on achète, achète, achète Le secret de Turlupin. Doux censeur des grandeurs fausses, Aux pauvres, ses bons amis, En rafistolant ses chausses, Il disait, pauvre et mal mis: Au vrai bonheur puisqu'il mène, Ah! Le sabot vaut bien l'escarpin. Que l'on prenne, prenne, prenne Des leçons de Turlupin. -du roi viens voir la personne. -non, répondait-il, non pas. Ôtera-t-il sa couronne Quand je mettrai chapeau bas? Ma foi, s'il faut crier vive! Ah! Vive l'ami qui cuit mon pain! Que l'on suive, suive, suive L'exemple de Turlupin. -chante au peuple des dimanches Les vainqueurs pour dix écus. -moi, déshonorer mes planches! Non, dit-il, gloire aux vaincus! -en prison suis-nous donc vite. -ah! Je vous suis, Monsieur De Crispin. Qu'on imite, imite, imite Ce beau trait de Turlupin. Veux-tu qu'Ignace t'assiste? -non, fi de ces noirs manteaux! Entre eux et nous il existe Rivalité de tréteaux. Ton dieu, Marie Alacoque, Ah! N'est pas plus mon dieu que Jupin. Qu'on invoque, invoque, invoque Le dieu du bon Turlupin. Messieurs, honorons la cendre De qui n'eut qu'un seul défaut. Sa mère était chaude et tendre, Turlupin fut tendre et chaud. Il eût de la pomme d'ève, Ah! Croqué jusqu'au dernier pépin. Qu'on élève, élève, élève Une tombe à Turlupin. A Mademoiselle ***. Mes dernières chansons. Accueillez-les ces chansons où ma muse Vous peint l'amour tout prêt à m'échapper; Vante la gloire, ombre qui nous abuse, Qu'un jour produit, qu'un jour peut dissiper. L'un est pour vous un dieu sans importance, L'autre séduit votre esprit hasardeux. Quant à l'amour, moi je soutiens, Hortense, Qu'il est encor le moins trompeur des deux. Les Deux Grenadiers. Avril 1814 Air: Guide mes pas, ô Privdence!... (des Deux Journées) premier grenadier. A notre poste on nous oublie. Richard, minuit sonne au château. deuxième grenadier. Nous allons revoir l’Italie. Demain, adieu Fontainebleau. premier grenadier. Par le ciel! que j’en remercie, L’île d’Elbe est un beau climat. deuxième grenadier. Fût-elle au fond de la Russie, Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. ensemble. Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat, Suivons un vieux soldat. (bis.) deuxième grenadier. Qu’elles sont promptes les défaites! Où sont Moscou, Wilna, Berlin? Je crois voir sur nos baïonnettes Luire encor les feux du Kremlin. Et, livré par quelques perfides, Paris coûte à peine un combat! Nos gibernes n’étaient pas vides. Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. premier grenadier. Chacun nous répète: Il abdique. Quel est ce mot? Apprends-le-moi. Rétablit-on la république? deuxième grenadier. Non, puisqu’on nous ramène un roi. L’empereur aurait cent couronnes, Je concevrais qu’il les cédât; Sa main en faisait des aumônes. Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. premier grenadier. Une lumière, à ces fenêtres, Brille à peine dans le château. deuxième grenadier. Les valets à nobles ancêtres Ont fui, le nez dans leur manteau. Tous, dégalonnant leurs costumes, Vont au nouveau chef de l’état De l’aigle mort vendre les plumes. Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. premier grenadier. Des maréchaux, nos camarades, Désertent aussi gorgés d’or. deuxième grenadier. Notre sang paya tous leurs grades; Heureux qu’il nous en reste encor! Quoi! la Gloire fut en personne Leur marraine un jour de combat, (74) Et le parrain on l’abandonne! Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. premier grenadier. Après vingt-cinq ans de services J’allais demander du repos. deuxième grenadier. Moi, tout couvert de cicatrices, Je voulais quitter les drapeaux; Mais, quand la liqueur est tarie, Briser le vase est d’un ingrat. Adieu, femme, enfants et patrie! Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. ensemble. Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat, Suivons un vieux soldat. Le Pèlerinage De Lisette. A notre-dame de Liesseallons, me dit Lisette un jour. J'ai peu de foi, je le confesse; Mais Lise, malgré plus d'un tour, Ferait tout croire à mon amour. Ami, notre joyeux ménage Scandalise le voisinage. Prenons, dit-elle, prenons donc, Pour aller en pèlerinage, Prenons, dit-elle, prenons donc Coquilles, rosaire et bourdon. Dame sorbonne, ajoute Lise, Remonte sur ses grands chevaux. Nos ducs vont bâiller à l'église, Et nos philosophes nouveaux Se sont faits tant soit peu dévots. Chaque siècle a son amusette: Nous édifîrons la gazette. Prenons, mon ami, prenons donc, Pour qu'on dise sainte Lisette, Prenons, mon ami, prenons donc Coquilles, rosaire et bourdon. Voilà les pèlerins en route. A pied nous chantons en marchant. A chaque auberge, quoi qu'il coûte, Nouveau repas et nouveau chant; Par-tout trinquant, par-tout couchant. Le dieu qui d'aï nous asperge Sourit sous des rideaux de serge. Ma Lisette, prenions-nous donc, Pour mener l'amour à l'auberge, Ma Lisette, prenions-nous donc Coquilles, rosaire et bourdon? Aux pieds de la vierge des vierges A genoux enfin nous voilà. Vient un diacre allumer nos cierges, Lise se dit: à Loyola Je veux souffler cet abbé-là. Je me fâche, et de ses poursuites Lui montre, hélas! Les tristes suites. Quoi! Volage, preniez-vous donc, Pour vous mettre à dos les jésuites, Quoi! Volage, preniez-vous donc Coquilles, rosaire et bourdon? Mais à souper Lise l'attire, Le fait boire, jurer, chanter. De l'enfer il se prend à rire; Du pape il ose plaisanter, Moi, je m'endors à l'écouter. A mon réveil, dieu! Le peindrai-je Abjurant ses goûts de collège?... Ah! Traîtresse, vous preniez donc, Pour les plaisirs du sacrilège, Ah! Traîtresse, vous preniez donc Coquilles, rosaire et bourdon? Des beaux miracles de Liesse Je garde un triste souvenir. Notre abbé dit messe sur messe, Et, Dieu l'aidant à parvenir, Archevêque il veut nous bénir. Sainte Lisette par famine Quelque jour se fera béguine. Prenez, grisettes, prenez donc Des leçons de la pèlerine; Prenez, grisettes, prenez donc Coquilles, rosaire et bourdon. Encore Des Amours. Je me disais: tous les dieux du bel âge M'ont délaissé; me voilà seul et vieux. Adieu l'espoir que leur troupe volage M'avait donné de me fermer les yeux! Je le disais lorsqu'une enchanteresse Vient et d'un mot ravit mes sens troublés. Ah! C'est encor quelque beauté traîtresse: Tous les amours ne sont pas envolés. Oui, c'est encor quelque sujet de peine, Mais du repos je suis si fatigué! Lorsqu'à trente ans je pliais sous ma chaîne, Plus malheureux pourtant j'étais plus gai. Le ciel m'envoie une reine nouvelle; Combien d'attraits les siens m'ont rappelés! Roses d'automne, effeuillez-vous pour elle: Mes yeux encore ont des pleurs à répandre; Ma voix encore a des chants amoureux. Aimons, chantons. La beauté vient m'apprendre A triompher des hivers rigoureux. Tout me sourit: les fleurs brillent plus belles, Les jours plus purs, les cieux plus étoilés. Dans l'air plus doux j'entends battre des ailes. La Mort Du Diable. Du miracle que je retrace Dans ce récit des plus succincts Rendez gloire au grand saint Ignace, Patron de tous nos petits saints. Par un tour, qui serait infame Si les saints pouvaient avoir tort, Au diable il a fait rendre l'ame. Le diable est mort, le diable est mort. Satan, l'ayant surpris à table, Lui dit: trinquons, ou sois honni. L'autre accepte, mais verse au diable Dans son vin un poison béni. Satan boit, et, pris de colique, Il jure, il grimace, il se tord; Il crève comme un hérétique. Il est mort! Disent tous les moines; On n'achètera plus d'agnus. Il est mort! Disent les chanoines; On ne paîra plus d'oremus. Au conclave on se désespère: Adieu, puissance et coffre-fort! Nous avons perdu notre père. L'amour sert bien moins que la crainte; Elle nous comblait de ses dons. L'intolérance est presque éteinte; Qui rallumera ses brandons? A notre joug si l'homme échappe, La vérité luira d'abord: Dieu sera plus grand que le pape. Ignace accourt: que l'on me donne, Leur dit-il, sa place et ses droits. Il n'épouvantait plus personne; Je ferai trembler jusqu'aux rois. Vols, massacres, guerres ou pestes, M'enrichiront du sud au nord. Dieu ne vivra que de mes restes. Tous de s'écrier: ah! Brave homme! Nous te bénissons dans ton fiel. Soudain son ordre, appui de Rome, Voit sa robe effrayer le ciel. Un choeur d'anges, l'ame contrite, Dit: des humains plaignons le sort; De l'enfer saint Ignace hérite. Le Prisonnier De Guerre. Marie, enfin quitte l'ouvrage, Voici l'étoile du berger. -ma mère, un enfant du village Languit captif chez l'étranger: Pris sur mer, loin de sa patrie, Il s'est rendu, mais le dernier. File, file, pauvre Marie, Pour secourir le prisonnier; File, file, pauvre Marie, File, file pour le prisonnier. Tu le veux, ma lampe s'allume. Eh quoi! Ma fille, encor des pleurs! -d'ennui, ma mère, il se consume; L'anglais insulte à ses malheurs. Tout jeune, Adrien m'a chérie; Il égayait notre foyer. File, file, pauvre Marie, Pour secourir le prisonnier; File, file, pauvre Marie, File, file pour le prisonnier. Pour lui je filerais moi-même, Mon enfant; mais j'ai tant vieilli! -envoyez à celui que j'aime Tout le gain par moi recueilli. Rose à sa noce en vain me prie: Dieu! J'entends le ménétrier! File, file, pauvre Marie, Pour secourir le prisonnier; File, file, pauvre Marie, File, file pour le prisonnier. Plus près du feu file, ma chère; La nuit vient refroidir le temps. -Adrien, m'a-t-on dit, ma mère, Gémit dans des cachots flottants. On repousse la main flétrie Qu'il étend vers un pain grossier. File, file, pauvre Marie, Pour secourir le prisonnier; File, file, pauvre Marie, File, file pour le prisonnier. Ma fille, j'ai naguère encore Rêvé qu'il était ton époux. Même avant la trentième aurore Mes rêves s'accomplissent tous. -quoi! L'herbe à peine refleurie Verra le retour du guerrier! File, file, pauvre Marie, Pour secourir le prisonnier; File, file, pauvre Marie, File, file pour le prisonnier. Le Pape Musulman. Air: Eh! ma mère, est-c’que j’sais ça? Jadis voyageant pour Rome, Un pape, né sous le froc, Pris sur mer, fut, le pauvre homme, Mené captif à Maroc. D’abord il tempête, il sacre, Reniant Dieu bel et bien. -Saint-Père, lui dit son diacre, Vous vous damnez comme un chien. Sur un pal que l’on aiguise Croyant déjà qu’on le met, Le fondement de l’église Dit: Invoquons Mahomet. Ce prophète en vaut bien d’autres; Je me fais son paroissien. -Saint-Père, au nez des apôtres Vous vous damnez comme un chien. Aye! aye! on le circoncise. Le voilà bon musulman, Sinon parfois qu’il se grise Avec un coquin d’iman. Il fait de sa vieille Bible Un usage peu chrétien. -Saint-Père, c’est trop risible; Vous vous damnez comme un chien. En vrai corsaire il s’équipe; Pour le Croissant il combat, Prend le sorbet et la pipe; Dans un harem il s’ébat. Près des femmes qu’il capture, Voyez donc ce grand vaurien! -Saint-Père, quelle posture! Vous vous damnez comme un chien. A Maroc survient la peste; Soudain fuit notre forban, Qui dans Rome, d’un air leste, Rentre avec son beau turban. -Souffrez qu’on vous rebaptise. -Non, dit-il, ça n’y fait rien. -Saint-Père, quelle bêtise! Vous vous damnez comme un chien. Depuis, frondant nos mystères, Ce renégat enragé Veut vider les monastères, Veut marier le clergé. Sous lui l’église déchue Ne brûle juif ni païen. -Saint-Père, Rome est fichue; Vous vous damnez comme un chien. Le Dauphin. Du bon vieux temps souffrez que je vous parle. Jadis Richard, troubadour renommé, Eut pour roi Jean, Louis, Philippe ou Charle, Ne sais lequel; mais il en fut aimé. D'un gros dauphin on fêtait la naissance; Richard à Blois était depuis un jour. Il apprit là le bonheur de la France. Pour votre roi chantez, gai troubadour! Chantez, chantez, jeune et gai troubadour! La harpe en main, Richard vient sur la place. Chacun lui dit: chantez notre garçon. Dévotement à la vierge il rend grace, Puis au dauphin consacre une chanson. On l'applaudit: l'auteur était en veine. Mainte beauté le trouve fait au tour, Disant tout bas: il doit plaire à la reine. Pour votre roi chantez, gai troubadour! Chantez, chantez, jeune et gai troubadour! Le chant fini, Richard court à l'église. Qu'y va-t-il faire? Il cherche un confesseur; Il en trouve un, gros moine à barbe grise, Des moeurs du temps inflexible censeur. -ah! Sauvez-moi des flammes éternelles! Mon père, hélas! C'est un vilain séjour. -qu'avez-vous fait? -j'ai trop aimé les belles. Pour votre roi chantez, gai troubadour! Chantez, chantez, jeune et gai troubadour! Le grand malheur, mon père, c'est qu'on m'aime. -parlez, mon fils; expliquez-vous enfin. -j'ai fait, hélas! Narguant le diadème, Un gros péché, car j'ai fait un dauphin. D'abord le moine a la mine ébahie; Mais il reprend: vous êtes bien en cour? Pourvoyez-nous d'une riche abbaye. Pour votre roi chantez, gai troubadour! Chantez, chantez, jeune et gai troubadour! Le moine ajoute: eût-on fait à la reine Un prince ou deux, on peut être sauvé. Parlez de nous à notre souveraine; Allez, mon fils, vous direz cinq ave. Richard absous, gagnant la capitale, Au nouveau-né voit prodiguer l'amour. Vive à jamais notre race royale! Pour votre roi chantez, gai troubadour! Chantez, chantez, jeune et gai troubadour! Le Petit Homme Rouge. (75) Une ancienne tradition populaire supposait L'existence d'un homme rouge qui apparaissait dans Les tuileries lors de quelque événement malheureux Pour les maîtres de ce château. Cette tradition Reprit cours sous Napoléon. Air: C’est le gros Thomas... Foin des mécontents! Comme balayeuse on me loge, Depuis quarante ans, Dans le château, près de l’horloge. Or, mes enfants, sachez Que là, pour mes péchés, Du coin, d’où le soir je ne bouge, J’ai vu le petit homme rouge. Saints du paradis, Priez pour Charles-Dix. Vous figurez-vous Ce diable habillé d’écarlate? Bossu, louche et roux, Un serpent lui sert de cravate. Il a le nez crochu; Il a le pied fourchu;. Sa voix rauque en chantant présage Au château grand remuménage. Saints du paradis, Priez pour Charles-Dix. Je le vis, hélas! En quatre-vingt-douze apparaître. Nobles et prélats Abandonnaient notre bon maître. L’homme rouge venait En sabots, en bonnet. M’endormais-je un peu sur ma chaise, Il entonnait la Marseillaise. Saints du paradis, Priez pour Charles-Dix. (9 thermid.) J’eus à balayer; Mais lui bientôt par la gouttière Revint m’effrayer Pour ce bon monsieur Robespierre. Lors il était poudré, (76) Parlait mieux qu’un curé, Ou, comme riant de lui-même, Chantait l’hymne à l’Être suprême. Saints du paradis, Priez pour Charles-Dix. (Mars 1814.) Depuis la terreur Plus n’y pensais, lorsque sa vue, Du bon Empereur M’annonça la chute imprévue. En toque il avait mis Vingt plumets ennemis, Et chantait au son d’une vielle Vive Henri-Quatre et Gabrielle! Saints du paradis, Priez pour Charles-Dix. Soyez donc instruits, Enfants, mais qu’ailleurs on l’ignore, Que depuis trois nuits L’homme rouge apparaît encore. Riant d’un air moqueur, Il chante comme au choeur, Baise la terre, et puis ensuite Met un grand chapeau de jésuite. Saints du paradis, Priez pour Charles-Dix. Le Mariage Du Pape. Air Du Méléagre Champenois. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Ainsi chantait un fou que je crois sage, Sinon qu’en Pape il s’érigeait un jour, Disant: Corbleu! tâtons du mariage; Pour le clergé sanctifions l’amour. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Oui, je suis Pape, et prends femme qui m’aime. Chantons! dansons! bonne chère et bon vin! Faisons la noce, et qu’avant neuf mois même, Mon premier-né soit tenu par Calvin. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Sur l’Évangile on a fait un long somme; Réveillons-nous, desservants du saint lieu. Pour nous sauver quand un Dieu s’est fait homme, De son vicaire on osait faire un Dieu! Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Ayons des moeurs, pour sauver du naufrage L’église en butte à tous nos ennemis; Mais, par réforme usant du mariage, N’avouons pas que c’est in extremis. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Du célibat rompez, rompez l’entrave, Prélats, curés, chartreux et capucins. Vous, plus d’erreurs, Florentins du conclave: La foi chancelle, il faut faire des saints. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Nous étions tous intolérants en diable; Nous changerons sous le joug conjugal. On est moins prompt à brûler son semblable Quand à le faire on s’est donné du mal. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Çà, ma papesse, un jour qu’on puisse dire Qu’en bons époux tous deux avons vécu; Vous le sentez: l’enfer mourrait de rire, S’il apprenait que le Pape est cocu. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Ainsi chantait ce fou que je crois sage, Quand un impie arrive triomphant, Pour nous parler d’un curé de village. Que sa servante accuse d’un enfant. Vite en carrosse, Vite à la noce; Juif ou chrétien, tout le monde est prié. Vite en carrosse, Vite à la noce. Alleluia! le Pape est marié. Les Bohémiens. Sorciers, bateleurs ou filous, Reste immonde D'un ancien monde, Sorciers, bateleurs ou filous, Gais bohémiens, d'où venez-vous? D'où nous venons? L'on n'en sait rien. L'hirondelle D'où vous vient-elle? D'où nous venons? L'on n'en sait rien. Où nous irons, le sait-on bien? Sans pays, sans prince et sans lois, Notre vie Doit faire envie. Sans pays, sans prince et sans lois, L'homme est heureux un jour sur trois. Tous indépendants nous naissons, Sans église Qui nous baptise; Tous indépendants nous naissons Au bruit du fifre et des chansons. Nos premiers pas sont dégagés, Dans ce monde Où l'erreur abonde, Nos premiers pas sont dégagés Du vieux maillot des préjugés. Au peuple, en butte à nos larcins, Tout grimoire En peut faire accroire. Au peuple, en butte à nos larcins, Il faut des sorciers et des saints. Trouvons-nous Plutus en chemin, Notre bande Gaîment demande. Trouvons-nous Plutus en chemin, En chantant nous tendons la main. Pauvres oiseaux que Dieu bénit! De la ville Qu'on nous exile; Pauvres oiseaux que Dieu bénit! Au fond des bois pend notre nid. A tâtons l'amour, chaque nuit, Nous attelle Tous pêle-mêle; A tâtons l'amour, chaque nuit, Nous attelle au char qu'il conduit. Ton oeil ne peut se détacher, Philosophe De mince étoffe, Ton oeil ne peut se détacher Du vieux coq de ton vieux clocher. Voir c'est avoir. Allons courir! Vie errante Est chose enivrante. Voir c'est avoir. Allons courir! Car tout voir c'est tout conquérir. Mais à l'homme on crie en tout lieu, Qu'il s'agite, Ou croupisse au gîte; Mais à l'homme on crie en tout lieu: "tu nais, bonjour; tu meurs, adieu." Quand nous mourons, vieux ou bambin, Homme ou femme, A Dieu soit notre ame! Quand nous mourons, vieux ou bambin, On vend le corps au carabin. Nous n'avons donc, exempts d'orgueil, De lois vaines, De lourdes chaînes; Nous n'avons donc, exempts d'orgueil, Ni berceau, ni toit, ni cercueil. Mais, croyez-en notre gaîté, Noble ou prêtre, Valet ou maître; Mais, croyez-en notre gaîté, Le bonheur c'est la liberté. Oui, croyez-en notre gaîté, Noble ou prêtre, Valet ou maître; Oui, croyez-en notre gaîté, Le bonheur c'est la liberté. Les Souvenirs Du Peuple. On parlera de sa gloire Sous le chaume bien long-temps. L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire. Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille: Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille. Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère, Oui, le révère. Parlez-nous de lui, grand'mère; Parlez-nous de lui. Mes enfans, dans ce village, Suivi de rois, il passa. Voilà bien long-temps de ça: Je venais d'entrer en ménage. A pied grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise. Près de lui je me troublai, Il me dit: bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère. -il vous a parlé, grand'mère! Il vous a parlé! L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour, Je le vis avec sa cour: Il se rendait à notre-dame. Tous les coeurs étaient contents; On admirait son cortège. Chacun disait: quel beau temps! Le ciel toujours le protège. Son sourire était bien doux; D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père. -quel beau jour pour vous, grand'mère! Quel beau jour pour vous! Mais, quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne. Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte; J'ouvre, bon dieu! C'était lui, Suivi d'une faible escorte. Il s'asseoit où me voilà, S'écriant: oh! Quelle guerre! Oh! Quelle guerre! -il s'est assis là, grand'mère! Il s'est assis là! J'ai faim, dit-il, et bien vite Je sers piquette et pain bis; Puis il sèche ses habits, Même à dormir le feu l'invite. Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit: bonne espérance! Je cours de tous ses malheurs Sous Paris venger la France. Il part; et comme un trésor J'ai depuis gardé son verre, Gardé son verre. -vous l'avez encor, grand'mère! Vous l'avez encor! Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné. Lui, qu'un pape a couronné, Est mort dans une île déserte. Long-temps aucun ne l'a cru; On disait: il va paraître. Par mer il est accouru; L'étranger va voir son maître. Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère, Fut bien amère. -Dieu vous bénira, grand'mère; Dieu vous bénira. Les Nègres Et Les Marionnettes. Sur son navire un capitaine Transportait des noirs au marché. L'ennui les tuait par vingtaine: Peste! Dit-il; quel débouché! Fi, que c'est laid, sots que vous êtes! Mais j'ai de quoi vous guérir tous. Venez voir mes marionnettes; Bons esclaves, amusez-vous. Pour tromper leur douleur mortelle, Soudain un théâtre est monté; Soudain paraît Polichinelle, Pour des noirs grande nouveauté. D'abord ils ne savent qu'en dire, Ils se regardent en dessous; Puis aux pleurs se mêle un sourire. Voilà monsieur le commissaire; Il s'attaque au roi des bossus, Qui, trouvant un exemple à faire, Vous l'assomme et souffle dessus. Oubliant tout jusqu'à leurs chaînes, Nos gens poussent des rires fous. L'homme est infidèle à ses peines. Le diable vient; l'ange rebelle Leur plaît sur-tout par sa couleur. Il emporte Polichinelle; Autre accroc fait à la douleur. Cette fin charme l'auditoire: Un noir a triomphé pour tous. Les pauvres gens rêvent la gloire: Ainsi, voguant vers l'Amérique Où s'aggraveront leurs destins, De leur humeur mélancolique Ils sont tirés par des pantins. Tout roi que la peur désenivre Nous prodigue aussi les joujoux. N'allez pas vous lasser de vivre: L'Ange Gardien. A l'hospice un gueux tout perclus Voit apparaître son bon ange; Gaîment il lui dit: ne faut plus Que votre altesse se dérange. Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. Sur la paille, né dans un coin, Suis-je enfant du dieu qu'on nous prêche? Oui, dit l'ange; aussi j'eus grand soin Que ta paille fût toujours fraîche. Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. Jeune et vivant à l'abandon, L'aumône fut mon patrimoine. Oui, dit l'ange, et je te fis don De trois besaces d'un vieux moine. Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. Soldat bientôt, courant au feu, Je perdis une jambe en route. Oui, dit l'ange; mais avant peu Cette jambe aurait eu la goutte. Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. Pour mes jours gras, du vin fraudé Mit le juge après mes guenilles. Oui, dit l'ange; mais je plaidai: Tu ne fus qu'un an sous les grilles. Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. Chez Vénus j'entre en maraudeur; C'est tout fruit vert que j'en rapporte. Oui, dit l'ange; mais, par pudeur, Là je te quittais à la porte. Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. D'un laidron je deviens l'époux, Priant qu'il ne soit que volage. Oui, dit l'ange; mais nul de nous Ne se mêle de mariage. Tout compté, je ne vous dois rien: bon ange, adieu; portez-vous bien. Ce pauvre diable ainsi parlant Mettait en gaîté tout l'hospice. Il éternue, et, s'envolant, L'ange lui dit: Dieu te bénisse! Tout compté, je ne vous dois rien: Bon ange, adieu; portez-vous bien. La Mouche. Au bruit de notre gaîté folle, Au bruit des verres, des chansons, Quelle mouche murmure et vole, Et revient quand nous la chassons? C'est quelque dieu, je le soupçonne, Qu'un peu de bonheur rend jaloux. Ne souffrons point qu'elle bourdonne, Qu'elle bourdonne autour de nous. Transformée en mouche hideuse, Amis, oui, c'est, j'en suis certain, La raison, déité grondeuse, Qu'irrite un si joyeux festin. L'orage approche, le ciel tonne; Voilà ce que dit son courroux. Ne souffrons point qu'elle bourdonne, C'est la raison qui vient me dire: "à ton âge on vit en reclus. Ne bois plus tant, cesse de rire, Cesse d'aimer, ne chante plus." Ainsi son beffroi toujours sonne Aux lueurs des feux les plus doux. Ne souffrons point qu'elle bourdonne, C'est la raison; gare à Lisette! Son dard la menace toujours. Dieux! Il perce la collerette: Le sang coule! Accourez, amours! Amours, poursuivez la félonne; Qu'elle expire enfin sous vos coups. Ne souffrons point qu'elle bourdonne, Victoire! Amis, elle se noie Dans l'aï que Lise a versé. Victoire! Et qu'aux mains de la joie Le sceptre enfin soit replacé. Un souffle ébranle sa couronne; Une mouche nous troublait tous. Ne craignons plus qu'elle bourdonne, Les Lutins De Montlhéri. A pied, la nuit, en voyage, Je m'étais mis à l'abri Contre le vent et l'orage, Dans la tour de Montlhéry. Je chantais, lorsqu'un long rire D'épouvante m'a glacé; Puis tout haut j'entends dire: Notre règne est passé. Des follets brillent dans l'ombre, Et la voix que j'entendais Se mêle aux cris d'un grand nombre De lutins, de farfadets. Au bruit d'une aigre trompette Le sabbat a commencé. Plus haut la voix répète: "non, dit la voix, plus de fêtes! Esprits, vite délogeons. La raison, par ses conquêtes, Nous bannit des vieux donjons. Le monde a changé d'oracles; Nos prodiges ont cessé. L'homme fait les miracles; "nous donnâmes à la Grèce Ces dieux créés pour les sens, Dont l'éternelle jeunesse Vivait de fleurs et d'encens. Dans la Gaule encor sauvage Pour nous le sang fut versé. Hélas! Même au village "on nous vit, sous vos trophées, Paladins et troubadours, Enchaîner aux pieds des fées Les rois, les saints, les amours. La magie à notre empire Soumit le ciel courroucé. Des sorciers j'entends rire; "la raison nous exorcise; Esprits, fuyons sans retour." La voix se tait... ô surprise! J'ai cru voir crouler la tour. De leur retraite chérie Tous ont fui d'un vol pressé. Au loin la voix s'écrie: La Comète De 1832. (77) Air: A soixante ans il ne faut pas remettre... Dieu contre nous envoie une comète; A ce grand choc nous n’échapperons pas. Je sens déjà crouler notre planète; L’Observatoire y perdra ses compas. (bis.) Avec la table adieu tous les convives! Pour peu de gens le banquet fut joyeux. (bis.) Vite à confesse allez, âmes craintives. Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux, (bis.) Oui, pauvre globe égaré dans l’espace, Embrouille enfin tes nuits avec tes jours, Et, cerf-volant dont la ficelle casse, Tourne en tombant, tourne et tombe toujours. Va, franchissant des routes qu’on ignore, Contre un soleil te briser dans les cieux. Tu l’éteindrais; que de soleils encore! Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux. N’est-on pas las d’ambitions vulgaires, De sots parés de pompeux sobriquets, D’abus, d’erreurs, de rapines, de guerres, De laquais-rois, de peuples de laquais? N’est-on pas las de tous nos dieux de plâtre; Vers l’avenir las de tourner les yeux? Ah! c’en est trop pour si petit théâtre. Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux. Les jeunes gens me disent: Tout chemine; A petit bruit chacun lime ses fers; La presse éclaire, et le gaz illumine, Et la vapeur vole aplanir les mers. Vingt ans au plus, bon homme, attends encore; L’oeuf éclôra sous un rayon des cieux. Trente ans, amis, j’ai cru le voir éclore. Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux. Bien autrement je parlais quand la vie Gonflait mon coeur et de joie et d’amour. Terre, disais-je, ah! jamais ne dévie Du cercle heureux où Dieu sema le jour. Mais je vieillis, la beauté me rejette; Ma voix s’éteint; plus de concerts joyeux. Arrive donc, implacable comète. Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux. Le Tombeau De Manuel. Tout est fini; la foule se disperse; A son cercueil un peuple a dit adieu, Et l'amitié des larmes qu'elle verse Ne fera plus confidence qu'à Dieu. J'entends sur lui la terre qui retombe. Hélas! Français, vous l'allez oublier. A vos enfants, pour indiquer sa tombe, Prêtez secours au pauvre chansonnier. Je quête ici pour honorer les restes D'un citoyen votre plus ferme appui. J'eus le secret de ses vertus modestes: Bras, tête et coeur, tout était peuple en lui. L'humble tombeau qui sied à sa dépouille Est par nous tous un tribut à payer. Près de sa fosse un ami s'agenouille: Mon coeur lui doit ces soins pieux et tendres. Voilà douze ans qu'en des jours désastreux, Sur les débris de la patrie en cendres, Nous nous étions rencontrés tous les deux. Moi, je chantais; lui, vétéran d'Arcole, Sourit au luth vengeur d'un vieux laurier. Grace à vos dons, qu'un tombeau me console: L'ambition n'effleurait point sa vie; Mais, même aux champs, rêvant un beau trépas, Il écoutait si la France asservie, En appelant, ne se réveillait pas. Contre la mort j'aurais eu son courage, Quand sur son bras je pouvais m'appuyer. Ma voix pour lui demande un peu d'ombrage: Contre un pouvoir qui de nous se sépare Son éloquence a toujours combattu. Ce n'était point la foudre qui s'égare; C'était un glaive aux mains de la vertu. De la tribune on l'arrache; il en tombe Entre les bras d'un peuple tout entier. La haine est là; défendons bien sa tombe: Tu l'oublias, peuple encor trop volage, Sitôt qu'à l'ombre il goûta le repos. Mais, noble esquif mis à sec sur la plage, Il dut compter sur le retour des flots. La seule mort troubla la solitude Où mes chansons accouraient l'égayer. Pour effacer quatre ans d'ingratitude, Oui, qu'un tombeau témoigne de nos larmes. Assistez-moi, vous pour qui j'ai chanté Paix et concorde, au bruit sanglant des armes; Et sous le joug, espoir et liberté. Payez mes chants doux à votre mémoire: Je tends la main au plus humble denier. De Manuel pour consacrer la gloire, Prêtez secours au pauvre chansonnier. A M. Lucien Bonaparte, Prince De Canino. En 1803, privé de ressources, las d’espérances déçues, versifiant sans but et sans encouragement, sans instruction et sans conseils, j’eus l’idée (et combien d’idées semblables étaient restées sans résultat!), j’eus l’idée de mettre sous enveloppe mes informes poésies et de les adresser, par la poste, au frère du Premier Consul, M. Lucien Bonaparte, déjà célèbre par un grand talent oratoire et par l’amour des arts et des lettres. Mon épître d’envoi, je me le rappelle encore, digne d’une jeune tête toute républicaine, portait l’empreinte de l’orgueil blessé par le besoin de recourir à un protecteur. Pauvre inconnu, désappointé tant de fois, je n’osais compter sur le succès d’une démarche que personne n’appuyait. Mais le troisième jour, ô joie indicible! M. Lucien m’appelle auprès de lui, s’informe de ma position, qu’il adoucit bientôt; me parle en poëte et me prodigue des encouragements et des conseils. Malheureusement il est forcé de s’éloigner de la France. J’allais me croire oublié, lorsque je reçois de Rome une procuration pour toucher le traitement de l’Institut dont M. Lucien était membre, avec une lettre que j’ai précieusement conservée et où il me dit: «Je vous adresse une procuration pour toucher mon traitement de l’Institut. Je vous prie d’accepter ce traitement, et je ne doute pas que, si vous continuez de cultiver votre talent par le travail, vous ne soyez un jour un des ornements de notre Parnasse. Soignez surtout la délicatesse du rhythme: ne cessez pas d’être hardi, mais soyez plus élégant, etc., etc.» Jamais on n’a fait le bien avec une grâce plus encourageante; jamais, en arrachant un jeune poëte à la misère, on ne l’a mieux relevé à ses propres yeux. Aux sages avis qui accompagnent de tels bienfaits, on sent que ce n’est pas la froide main d’une générosité banale qui vient vous tirer de l’abîme. Quel coeur n’en eût été vivement ému! j’aurais voulu pouvoir rendre ma reconnaissance publique; la censure s’y opposa. Mon protecteur était proscrit comme il l’est encore. Pendant les cent jours, M. Lucien Bonaparte me fit entendre qu’en m’adonnant à la chanson, je détournais mon talent de la vocation plus élevée qu’il semblait avoir eue d’abord. Je le sentais; mais j’ai toujours penché à croire qu’à certaines époques les lettres et les arts ne doivent pas être de simples objets de luxe, et je commençais à deviner le parti qu’on pourrait tirer, pour la cause de la liberté, d’un genre de poésie éminemment national. Je ne sais ce que M. Lucien pense aujourd’hui de mes chansons; j’ignore même s’il les connaît. Je lui ai plusieurs fois écrit pendant la Restauration sans en obtenir de réponse. En vain me suis-je dit qu’en me répondant il craignait sans doute de me compromettre, son silence m’a affligé. Depuis la Révolution de Juillet, j’ai cru devoir attendre la publication de mon dernier recueil pour lui rappeler tout ce qu’il a fait pour moi. En ce moment où mes regards se portent en arrière, il m’est bien doux de les arrêter sur l’homme illustre qui, jadis, m’a sauvé de l’infortune; sur celui qui, en me donnant foi dans mon talent, a rendu à mon âme les forces que le malheur allait achever de lui ravir! Sa protection placée ailleurs eût pu procurer un grand poëte à la France, mais elle ne pouvait rencontrer un coeur plus reconnaissant. Le souvenir de mon bienfaiteur me suivra jusque dans la tombe. J’en atteste les larmes que je répands encore après trente ans, lorsque je me reporte au jour béni cent fois, où, assuré d’une telle protection, je crus tenir de la Providence elle-même une promesse de bonheur et de gloire. Puisse l’hommage de ces sentiments si vrais, si mérités, parvenir jusqu’à M. Lucien Bonaparte et adoucir pour lui l’exil où mes voeux ne sont que trop habitués à l’aller chercher! Puisse surtout ma voix être entendue, et la France se hâter enfin de tendre les bras à ceux de ses enfants qui portent le grand nom dont elle sera éternellement fière! Passy, 15 janvier 1833. Notes. (1) A cette époque, M. de Villèle était le chef de l’opposition de droite, vers laquelle penchait toujours le pouvoir. Il est inutile de rappeler que M. d’Argenson était un des membres les plus avancés de l’opposition de gauche. (2) Dans la session de 1818, un grand nombre d’adresses présentées à la Chambre en faveur du rappel des proscrits, amena une discussion extrêmement vive, que termina l’ordre du jour. (3) A cette époque on répandait dans les campagnes une prétendue lettre de Jésus-Christ. (4) L’automne de 1818 fut d’une beauté remarquable: beaucoup d’arbres fruitiers refleurirent, même dans le nord de la France. (5) a cette époque, les jésuites avaient déjà fait irruption partout et voulaient s’emparer de l’instruction publique. (6) Clément XIV, qui mourut un an après le renversement des jésuites, non sans de violentes présomptions d’empoisonnement. (7) Pie VII. (8) M. le duc D..... venait d’obtenir l’honneur d’avoir la duchesse d’Angoulême pour marraine de son fils. (9) On voyait surgir des capucins dans plusieurs départements, et quelques-uns tentèrent de se montrer à Paris. (10) La spoliation du Musée. (11) Allusion au fils de l’empereur Napoléon. (12) Messieurs du centre voulurent qu’on laissât aux ministres le droit de régler la nourriture des personnes arrêtées comme suspectes. (13) Allusion à une citation, sans doute fort heureuse, mais peu rassurante, que s’est permise un ministre. (14) On ne croit pas devoir rétablir ici les deux vers dont l’imprimeur exigea la suppression en 1821. L’auteur ne consentit à cette suppression que parce qu’il pressentit les interprétations malignes auxquelles elle donnerait lieu. Aussi Marchangy tonna-t- il contre ces deux lignes de points. Des points poursuivis en justice! Il faut les conserver d’autant plus, que les deux vers supprimés ne seraient auprès qu’une froide épigramme. (15) Alors préfet de police, auteur de l’ordonnance contre les sociétés chantantes dites Goguettes. (16) Sa Grâce lord Wellington. (17) Allusion à la fameuse note secrète, ouvrage d’un comité ultra-congréganiste, qui sollicitait auprès des cours étrangères la rentrée en France des soldats de la Sainte-Alliance. (18) A cette époque, l’auteur avait encore l’emploi d’expéditionnaire dans les bureaux de l’Université. (19) M. Pasquier, garde-des-sceaux, avait destitué M. Dupont de la présidence de la cour de Rouen. (20) Député ministériel opposé à M. Dupont, dans le département de l’Eure. (21) On sait combien de congrès avaient déjà été tenus par les souverains et leurs ministres. (22) Dans les actes de la Sainte-Alliance, présidée par le mystique Alexandre, la Trinité et le Saint-Esprit étaient toujours invoqués. (23) L’Espagne et Naples étaient alors en révolution. (24) On sait que ce roi, retiré au Plessis-lez-Tours avec Tristan, confident et exécuteur de ses cruautés, voulait voir quelquefois les paysans danser devant les fenêtres de son château. (25) Plusieurs généraux de l’ancienne armée sollicitaient et obtenaient des emplois dans la maison du roi. (26) Le roi de Rome, par sa mère, fille d’une princesse de Naples, était cousin des Bourbons de France, et issu de germain avec le duc de Bordeaux. (27) Des peuples d’Europe, les Espagnols étaient ceux qui avaient les plus justes plaintes à former contre Napoléon. En plaçant son soldat sur un vaisseau de cette nation, l’auteur eut la pensée de faire voir à quel point les malheurs du grand homme avaient réconcilié tous les peuples avec sa gloire. (28) On extrait de plusieurs espèces de lauriers un poison des plus actifs. Il est nécessaire de rappeler aussi qu’à la mort de Napoléon, beaucoup de personnes, même fort éclairées, crurent qu’il avait été empoisonné. (29) Les chansons de Trestaillon, de Nabuchodonosor, de la Messe du Saint-Esprit, de la Garde nationale et du Nouvel ordre du jour, n’ont jamais paru dans les recueils publiés par M. Béranger, aux époques qui correspondent à leur date. Habitué dès-lors sans doute à traiter la politique sur un ton plus élevé, il n’a regardé ces productions que comme un tribut fugitif payé à la circonstance. Mais ces chansons ayant fait rechercher les contrefaçons, si multipliées en France et à l’étranger, l’éditeur actuel s’est vu dans l’obligation, malgré le désir qu’il a de complaire à l’auteur, de faire entrer dans cette édition, et ces cinq chansons et celles des Papes, qui, lorsqu’elles ont été répandues, avaient aussi un but politique. (30) On se rappelle l’action du tourniquet Saint-Jean sur les élections de Paris. (31) Cette chanson fut faite pour être répandue dans l’armée avant son entrée en campagne, lorsqu’elle campait aux Pyrénées. (32) Cette chanson est en tête du volume publié en 1825. (33) Dans plus d’un village, on croit encore que les abeilles se jettent sur ceux qui profèrent des jurons auprès de leur ruche. (34) Jamais plus de chansons ne furent lancées de part et d’autre qu’à l’époque de la Fronde; et Blot et Marigni, chansonniers du temps, ne furent l’objet d’aucune poursuite. (35) On sait que Boileau fut enterré dans l’église située sous la Sainte-Chapelle, où l’on voyait le fameux lutrin qui inspira l’un des ouvrages les plus parfaits de notre langue. (36) On sait également que par arrêt du parlement l’Émile fut brûlé par la main du bourreau, et son auteur décrété de prise de corps. (37) Cette chanson, faite dans le mois de novembre 1821, fut copiée et distribuée au tribunal le jour de la première condamnation de l’auteur. (38) Lorsque le recueil de 1821 parut, ce fut le ministère qui força les membres du conseil de l’Université d’ôter à l’auteur le modique emploi d’expéditionnaire qu’il occupait depuis douze ans. Au reste, on l’avait prévenu que s’il faisait imprimer ses nouvelles chansons, il perdrait cet emploi. (39) Henri IV renouvela des ordonnances très sévères contre les délits de chasse. (40) On visite tous les objets envoyés aux prisonniers: des agents de police sont chargés de ce soin. (41) La Bourgogne est redevable à Probus, empereur romain, de la plupart des vignes qui depuis ont fait sa richesse. (42) Suivant M. Puqueville, les Grecs ont encore en adoration l’étoile de Vénus. (43) On n’osait alors secourir les Grecs, qui faisaient d’héroïques efforts pour recouvrer leur liberté. (44) On sait ce qu’étaient la gauche et la droite de la Chambre à cette époque. (45) Tout le monde connaît l’usage que quelques peuples font des pigeons pour porter les lettres pressées. On les emporte loin de leur séjour habituel, et ils traversent pour y revenir les plus grandes distances, avec une rapidité qui paraît incroyable. (46) Juge anglais devenu fameux pendant la restauration des Stuarts, et dont le nom est un peu estropié ici par nécessité pour la mesure. (47) Louis XI, au dire de quelques historiens, demandait pardon de ses crimes à la bonne Vierge de plomb qu’il portait à son chapeau. (48) L’auteur fut frappé de la foudre dans sa jeunesse. (49) Les effets fantastiques du mirage trompent les yeux du voyageur jusque dans les sables du désert : il croit voir devant lui des forêts, des lacs, des ruisseaux, etc. (50) Le célèbre docteur Dubois, à qui l’auteur de ces chansons ne peut témoigner trop de reconnaissance, et en qui les qualités du coeur égalent la science et l’étonnante habileté. (51) Napoléon. (52) Denys l’ancien, tyran de Syracuse, était, comme on sait, un métromane déterminé; il envoyait en prison ceux qui ne trouvaient pas ses vers bons. Nous avons eu aussi en France des rois qui se mêlaient d’écrire et de faire des vers. Quant à l’histoire du festin de Damoclès, elle est trop connus pour qu’il soit besoin de la rapporter ici. Cette chanson appartient au règne de Louis XVIII, qui, de même que Denys, avait la manie d’écrire et a fait beaucoup de petits vers. (53) La police. On fait honneur de son invention au gouvernement inquisitorial de Venise. (54) L’établissement du Cabinet noir, où le secret des lettres fut tant de fois violé, remonte au règne de Louis XIV. Son successeur se faisait un amusement des révélations scandaleuses qu’on arrachait ainsi aux correspondances particulières. Après la révolution de Juillet, le Cabinet noir fut supprimé. (55) Le désastre de Psara ou Ipsara est trop connu pour qu’il soit nécessaire d’en rapporter les détails, non plus que de la belle défense et de la fin héroïque de ses habitants. Les Turcs eux- mêmes ont rendu justice aux Ipsariotes. Cette chanson avait pour but, on doit le voir, d’inspirer de l’indignation contre les cabinets de l’Europe, qui laissaient massacrer les chrétiens de la Grèce sans leur porter secours. (56) Qui vînt ici raconter tous tes maux? Plus de cinquante mille chrétiens perdirent la vie ou la liberté lors du massacre de Chios ou de Cio, car c’est le même nom corrompu par la prononciation italienne. (57) Sur tant de morts menaçait nos soldats. Le nombre des cadavres entassés dans la malheureuse Chios fit craindre aux chefs ottomans que la peste ne se mît dans leur armée, livrée au pillage de cette île opulente. (58) Qu’un jour Stamboul contemple avec ivresse. Stamboul est le nom que les Turcs donnent à Constantinople. (59) La flotte hellène a surpris le rivage. Quelque temps après la ruine de Psara, les Grecs firent une descente dans l’île, et une partie de la garnison turque périt égorgée. (60) Cette chanson a été faite pour servir de préface à l’édition in-8° de 1828. (61) Ce portrait est le même que celui que j’ai rencontré quelquefois chez les marchands de caricatures. Depuis l’époque où cette chanson fut faite, il a été gravé un portrait de moi d’après M. Scheffer. (62) «Ils se font bénir par le pape. Sa Sainteté a aussi fait des emprunts. (63) «Mais sandis! n’est pas de l’hébreu. Il est superflu de rappeler que le ministre des finances, à cette époque, était un citoyen de Toulouse. (64) Chers petits culs nus d’Amours. On ne se scandalisera pas de certain mot placé dans ce refrain, si l’on se rappelle que ce mot était employé par les dames de la cour, avant la révolution, pour désigner une mode du temps. Madame de Genlis raconte à ce sujet, dans ses Mémoires, une anecdote on ne peut plus gaie. (65) Vous qui chantez comme on chante au bel âge. M. Gohier avait alors près de quatre-vingts ans. (66) Charles III, dit le Simple, l’un des successeurs de Charlemagne, fut d’abord évincé du trône par Eudes, comte de Paris. Il se réfugia en Angleterre, puis en Allemagne. Mais, à la mort d’Eudes (en 898), les seigneurs et les évêques français s’étant rattachés à Charles, lui rendirent la couronne, qu’il perdit enfin lorsque, trahi par Hébert, comte de Vermandois, il fut emprisonné à Péronne, où il mourut en 924. (67) Dans l’église volent joyeux. Au sacre de Charles X, on lâcha dans l’église un grand nombre d’oiseaux, qui se précipitèrent dans toutes les parties de la nef. Cette imitation d’une vieille coutume nous valut un des morceaux de poésie les plus parfaits de madame Tastu, à qui nous devons tant de productions délicieuses. (68) Rome, que l’article concerne. L’article de la Charte relatif à la liberté des cultes causait, dit-on, une grande répugnance à Charles X, qui, assure-t-on encore, n’en voulait pas jurer l’observation. (69) Vous pourriez faire un sacrilége. Allusion à la fameuse loi du sacrilége, loi barbare dont la révolution de Juillet nous a délivrés. (70) Les enfants de ce grand peintre, ayant sollicité en vain l’autorisation de rapporter sa dépouille en France, ont été obligés de le faire inhumer dans une église de Bruxelles, après en avoir obtenu la permission du roi des Pays-Bas. (71) On lui dut le noble appareil. On sait que David fut l’ordonnateur des cérémonies publiques qui eurent lieu au commencement de la révolution. II faut ajouter qu’il eut la plus grande influence sur le mouvement imprimé aux arts par la révolution française. Comme tous les réformateurs, David a dû pousser à l’exagération des principes avec lesquels il combattit l’école des Vanloo et des Boucher; mais, malgré cette exagération, il n’en restera pas moins une de nos plus grandes gloires dans les arts. (72) C’est dans son imprimerie que je fus mis en apprentissage. N’ayant pu parvenir à m’enseigner l’orthographe, il me fit prendre goût à la poésie, me donna des leçons de versification, et corrigea mes premiers essais. (73) Demandez à l’ami Franchet. Alors directeur de la police au ministère de l’intérieur. (74) Leur marraine un jour de combat. Presque tous les maréchaux de l’empire portaient le nom des batailles où ils s’étaient signalés sous Napoléon. (75) Une ancienne tradition populaire supposait l’existence d’un homme rouge qui apparaissait dans les Tuileries à chaque événement malheureux qui menaçait les maîtres de ce château. Cette tradition reprit cours sous Napoléon. On a prétendu même que ce démon familier lui avait apparu en Égypte. C’était un vol fait au château des Tuileries en faveur des Pyramides. (76) Lors il était poudré. Robespierre portait de la poudre. (77) On n’a pas oublié qu’il y a quelques années, des astronomes allemands annoncèrent pour 1852, la rencontre d’une comète avec notre globe et le bouleversement de celui-ci. Les savants de l’Observatoire se crurent obligée d’opposer leurs calculs à ceux de leurs confrères d’Allemagne. Source: http://www.poesies.net.