OEuvres Complètes. (1839) Par Pierre-Jean De Béranger (1780-1857). TOME I En Trois Volumes. D'Après L'Edition De H. Fournier, 1839. TABLE DES MATIERES Préface De L'Auteur. Notice. Préface De Novembre 1815. Conversation Entre Mon Censeur Et Moi. Le Roi D'Yvetot. La Bacchante. Le Sénateur. L'Académie Et Le Caveau. La Gaudriole. Roger Bontemps. Parny. Ma Grand'Mère. Le Mort Vivant. Le Printemps Et L'Automne. La Mère Aveugle. Le Petit Homme Gris. La Bonne Fille, Ou Les Moeurs Du temps. Ainsi Soit-Il. L'Éducation Des Demoiselles. Deo Gratias D'Un Épicurien. Madame Grégoire. Charles VII. Mes Cheveux. Les Gueux. La Descente Aux Enfers. Le Coin De L'Amitié. L'Âge Futur, Ou Ce Que Seront Nos Enfants. Le Vieux Célibataire. L'Ami Robin. Les Gaulois Et Les Francs. Frétillon. Un Tour De Marotte. La Double Ivresse. Voyage Au Pays De Cocagne. Le Commencement Du Voyage. La Musique. Les Gourmands. Ma Dernière Chanson Peut-Etre. Éloge Des Chapons. Le Bon Français. La Grande Orgie. Le Jour Des Morts. Requête Présentée Par Les Chiens De Qualité. La Censure. Beaucoup D'Amour. Les Boxeurs, Ou L'Anglomane. Le Troisième Mari. Vieux Habits! Vieux Galons!. Le Nouveau Diogène. Le Maître D'Ecole. Le Célibataire. Trinquons. Prière D'Un Epicurien. Les Infidélités De Lisette. La Chatte. Adieux De Marie Stuart. Les Parques. Mon Curé. La Bouteille Volée. Bouquet. L'Homme Rangé. Bon Vin Et Fillette. Le Voisin. Le Carillonneur. La Vieillesse. Les Billets D'Enterrement. La Double Chasse. Les Petits Coups. Éloge De La Richesse. La Prisonnière Et Le Chevalier. Les Marionnettes. Le Scandale. Le Docteur Et Ses Malades. À Antoine Arnault. Le Bedeau. On s'En Fiche. Jeannette. Les Romans. Traité De Politique A L'Usage De Lise. L'Opinion De Ces Demoiselles. L'Habit De Cour. Plus De Politique. Margot. À mon Ami Désaugiers. Ma Vocation. Le Vilain. Le Vieux Ménétrier. Les Oiseaux. Les Deux Soeurs De Charité. Complainte D'Une De Ces Demoiselles. Ce N'Est Plus Lisette. L'Hiver. Le Marquis De Carabas. Ma République. L'Ivrogne Et Sa Femme. Paillasse. Mon Âme. Le Juge De Charenton. Les Champs. La Cocarde Blanche. Mon Habit. Le Vin Et La Coquette. La Sainte-Alliance Barbaresque. L'Ermite Et Ses Saints. Mon Petit Coin. Le Soir Des Noces. L'Indépendant. Les Capucins. La Bonne Vieille. La Vivandière. Couplets A Ma Filleule. L'Exilé. La Bouquetière Et Le Croque-Mort. La Petite Fée. Ma Nacelle. Monsieur Judas. Le Dieu Des Bonnes Gens. Adieux A Mes Amis. La Rêverie. Brennus. Les Clefs Du Paradis. Si J'Etais Petit Oiseau. Le Bon Vieillard. Qu'Elle Est Jolie. Les Chantres De Paroisse. L'Aveugle De Bagnolet. Le Prince De Navarre. La Mort Subite. Les Cinquante Ecus. Le Carnaval De 1818. Le Retour Dans La Patrie. Notes. Préface De L'Auteur. (1) Au moment de prendre congé du public, je sens avec une émotion plus profonde la reconnaissance que je lui dois; je me retrace plus vivement les marques d’intérêt dont il m’a comblé, depuis près de vingt ans que mon nom a commencé à lui être connu. Telle a été sa bienveillance, qu’il n’eût tenu qu’à moi de me faire illusion sur le mérite de mes ouvrages. J’ai toujours mieux aimé attribuer ma popularité, qui m’est bien chère, à mes sentiments patriotiques, à la constance de mes opinions, et, j’ose ajouter, au dévouement désintéressé avec lequel je les ai défendues et propagées. Qu’il me soit donc permis de rendre compte à ce même public, dans une simple causerie, des circonstances et des impressions qui m’ont été particulières, et auxquelles se rattache la publication des chansons qu’il a accueillies si favorablement. C’est une sorte de narration familière où il reconnaîtra du moins tout le prix que j’ai attaché à ses suffrages. Je dois parler d’abord de ce dernier volume. Chacune de mes publications a été pour moi le résultat d’un pénible effort. Celle-ci m’aura causé à elle seule plus de malaise que toutes les autres ensemble. Elle est la dernière; malheureusement elle vient trop tard. C’est immédiatement après la révolution de Juillet que ce volume eût dû paraître: ma modeste mission était alors terminée. Mes éditeurs savent pourquoi il ne m’a pas été permis d’achever plus tôt un rôle privé désormais de l’intérêt qu’il pouvait avoir sous le règne de la légitimité. Beaucoup de chansons de ce nouveau recueil appartiennent à ce temps déjà loin de nous, et plusieurs même auront besoin de notes. Mes chansons, c’est moi. Aussi le triste progrès des années s’y fait sentir au fur et à mesure que les volumes s’accumulent, ce qui me fait craindre que celui-ci ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m’en font un reproche, quelques-unes m’en sauront gré, je l’espère; elles reconnaîtront que l’esprit de l’époque actuelle a dû contribuer, non moins que mon âge, à rendre le choix de mes sujets plus grave et plus philosophique. Les chansons nées depuis 1830 semblent en effet se rattacher plutôt aux questions d’intérêt social qu’aux discussions purement politiques. En doit-on être étonné? Une fois qu’on suppose reconquis le principe gouvernemental pour lequel on a combattu, il est naturel que l’intelligence éprouve le besoin d’en faire l’application au profit du plus grand nombre. Le bonheur de l’humanité a été le songe de ma vie. J’en ai l’obligation, sans doute, à la classe dans laquelle je suis né, et à l’éducation pratique que j’y ai reçue. Mais il a fallu bien des circonstances extraordinaires pour qu’il fût permis à un chansonnier de s’immiscer dans les hautes questions d’améliorations sociales. Heureusement une foule d’hommes, jeunes et courageux, éclairés et ardents, ont donné, depuis peu, un grand développement à ces questions, et sont parvenus à les rendre presque vulgaires. Je souhaite que quelques-unes de mes compositions prouvent à ces esprits élevés ma sympathie pour leur généreuse entreprise. Je n’ai rien à dire des chansons qui appartiennent au temps de la Restauration, si ce n’est qu’elles sont sorties toutes faites de la prison de la Force. J’aurais peu tenu à les imprimer, si elles ne complétaient ces espèces de mémoires chantants que je publie depuis 1815. Je n’ai pas, au reste, à craindre qu’on me fasse le reproche de ne montrer de courage que lorsque l’ennemi a disparu. On pourra même remarquer que ma détention, bien qu’assez longue, ne m’avait nullement aigri: il est vrai qu’alors je croyais voir s’approcher l’accomplissement de mes prophéties contre les Bourbons. C’est ici l’occasion de m’expliquer sur la petite guerre que j’ai faite aux princes de la branche déchue. Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l’empereur, ce qu’il inspirait d’idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir en lui le représentant de l’égalité victorieuse; cette admiration, cette idolâtrie, qui devaient faire un jour de Napoléon le plus noble objet de mes chants, ne m’aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l’empire. En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d’une patrie que la République m’avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qui m’étaient indifférents, leur faiblesse me parut devoir rendre facile la renaissance des libertés nationales. On nous assurait qu’ils feraient alliance avec elles: malgré la charte, j’y croyais peu; mais on pouvait leur imposer ces libertés. Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après le dénouement fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut pas d’abord décidément contraire aux maîtres qu’on venait d’exhumer pour lui. Je chantai alors la gloire de la France; je la chantai en présence des étrangers, frondant déjà toutefois quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile à la royauté restaurée. On m’a reproché d’avoir fait une opposition de haine aux Bourbons; ce que je viens de dire répond à cette accusation, que peu de personnes aujourd’hui, j’en suis sûr, tiendraient à repousser, et qu’autrefois j’acceptais en silence. Les illusions durèrent peu; quelques mois suffirent pour que chacun pût se reconnaître, et dessillèrent les yeux des moins clairvoyants; je ne parle que des gouvernés. Le retour de l’empereur vint bientôt partager la France en deux camps, et constituer l’opposition qui a triomphé en 1830. Il releva le drapeau national et lui rendit son avenir, en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans les cent- jours, l’enthousiasme populaire ne m’abusa point: je vis que Napoléon ne pouvait gouverner constitutionnellement; ce n’était pas pour cela qu’il avait été donné au monde. Tant bien que mal, j’exprimai mes craintes dans la chanson intitulée la Politique de Lise, dont la forme a si peu de rapport avec le fond: ainsi que le prouve mon premier recueil, je n’avais pas encore osé faire prendre à la chanson un vol plus élevé; ses ailes poussaient. Il me fut plus facile de livrer au ridicule les Français qui ne rougissaient pas d’appeler de leurs voeux impies le triomphe et le retour des armées étrangères. J’avais répandu des larmes à leur première entrée à Paris; j’en versai à la seconde: il est peut- être des gens qui s’habituent à de pareils spectacles. J’eus alors la conviction profonde que les Bourbons, fussent-ils tels que l’osaient encore dire leurs partisans, il n’y avait plus pour eux possibilité de gouverner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux, qui, depuis 1814, avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la terreur, l’anarchie directoriale et la gloire de l’empire. Cette conviction, qui ne m’a plus abandonné, je la devais moins d’abord aux calculs de ma raison qu’à l’instinct du peuple. À chaque événement je l’ai étudié avec un soin religieux, et j’ai presque toujours attendu que ses sentiments me parussent en rapport avec mes réflexions pour eu faire ma règle de conduite, dans le rôle que l’opposition d’alors m’avait donné à remplir. Le peuple, c’est ma muse. C’est cette muse qui me fit résister aux prétendus sages, dont les conseils, fondés sur des espérances chimériques, me poursuivirent maintes fois. Les deux publications qui m’ont valu des condamnations judiciaires, m’exposèrent à me voir abandonné de beaucoup de mes amis politiques (2). J’en courus le risque. L’approbation des masses me resta fidèle, et les amis revinrent. Je tiens à ce qu’on sache bien qu’à aucune époque de ma vie de chansonnier, je ne donnai droit à personne de me dire: Fais ou ne fais pas ceci; va ou ne va pas jusque-là. Quand je sacrifiai le modique emploi que je ne devais qu’à M. Arnault, et qui était alors ma seule ressource, des hommes pour qui j’ai conservé une reconnaissance profonde, me firent des offres avantageuses que j’eusse pu accepter sans rougir; mais ils avaient une position politique trop influente pour qu’elle ne m’eût pas gêné quelquefois. Mon humeur indépendante résista aux séductions de l’amitié. Aussi étais-je surpris et affligé lorsqu’on me disait le pensionné de tel ou tel, de Pierre ou de Paul, de Jacques ou de Philippe. Si cela eût été, je n’en aurais pas fait mystère. C’est parce que je sais quel pouvoir la reconnaissance exerce sur moi, que j’ai craint de contracter de semblables obligations, même envers les hommes que j’estime le plus (3). Il en est un que mes lecteurs auront nommé d’abord: M. Laffitte. Peut-être ses instances eussent-elles fini par triompher de mes refus, si des malheurs, dont la France entière a gémi, n’étaient venus mettre un terme à l’infatigable générosité de ce grand et vertueux citoyen, le seul homme de notre temps qui ait su rendre la richesse populaire. La révolution de Juillet a aussi voulu faire ma fortune; je l’ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère: j’en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu’ils y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu’ils font pour descendre. J’aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. Malheureusement je n’ai pas l’amour des sinécures, et tout travail obligé m’est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d’expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc! je faisais de la paresse. Ce défaut m’a tenu lieu de bien des qualités; aussi je le recommande à beaucoup de nos honnêtes gens. Il expose pourtant à de singuliers reproches. C’est à cette paresse si douce, que des censeurs rigides ont attribué l’éloignement où je me suis tenu de ceux de mes honorables amis qui ont eu le malheur d’arriver au pouvoir. Faisant trop d’honneur à ce qu’ils veulent bien appeler ma bonne tête, et oubliant trop combien il y a loin du simple bon sens à la science des grandes affaires, ces censeurs prétendent que mes conseils eussent éclairé plus d’un ministre. À les en croire, tapi derrière le fauteuil de velours de nos hommes d’état, j’aurais conjuré les vents, dissipé les orages, et fait nager la France dans un océan de délices. Nous aurions tous de la liberté à revendre ou plutôt à donner, car nous n’en savons pas bien encore le prix. Eh! messieurs mes deux ou trois amis, qui prenez un chansonnier pour un magicien, on ne vous a donc pas dit que le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui la mettent en branle d’entendre aucun autre son? Sans doute des ministres consultent quelquefois ceux qu’ils ont sous la main: consulter est un moyen de parler de soi qu’on néglige rarement. Mais il ne suffirait pas de consulter de bonne foi des gens qui conseilleraient de même. Il faudrait encore exécuter: ceci est la part du caractère. Les intentions les plus pures, le patriotisme le plus éclairé ne le donnent pas toujours. Qui n’a vu de hauts personnages quitter un donneur d’avis avec une pensée courageuse, et, l’instant d’après, revenir vers lui, de je ne sais quel lieu de fascination, avec l’embarras d’un démenti donné aux résolutions les plus sages? Oh! disent-ils, nous n’y serons plus repris! quelle galère! Le plus honteux ajoute: Je voudrais bien vous voir à ma place! Quand un ministre dit cela, soyez sûr qu’il n’a plus la tête à lui. Cependant il en est un, mais un seul, qui, sans avoir perdu la tête, a répété souvent ce mot de la meilleure foi du monde; aussi ne l’adressait-il jamais à un ami. Je n’ai connu qu’un homme dont il ne m’eût pas été possible de m’éloigner, s’il fût arrivé au pouvoir. Avec son imperturbable bon sens, plus il était propre à donner de sages conseils, plus sa modestie lui faisait rechercher ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. Les déterminations une fois prises, il les suivait avec fermeté et sans jactance. S’il en avait reçu l’inspiration d’un autre, ce qui était rare, il n’oubliait point de lui en faire honneur. Cet homme, c’était Manuel, à qui la France doit encore un tombeau. Sous le ministère emmiellé de M. de Martignac, lorsque, fatigués d’une lutte si longue contre la légitimité, plusieurs de nos chefs politiques travaillaient à la fameuse fusion, un deux s’écria: Sommes-nous heureux que celui-là soit mort! C’est un éloge funèbre qui dit tout ce que Manuel vivant n’eût pas fait à cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes. Moi, je puis dire ce qu’il aurait fait pendant les Trois-Journées. La rue d’Artois, l’Hôtel-de-Ville et les barricades l’auraient vu tour à tour, délibérant ici, se battant là; mais les barricades d’abord, car son courage de vieux soldat s’y fût trouvé plus à l’aise au milieu de tout le brave peuple de Paris. Oui, il eût travaillé au berceau de notre révolution. Certes, on n’eût pas eu à dire de lui ce qu’on a répété de plusieurs, qu’ils sont comme des greffiers de mairie, qui se croiraient les pères des enfants dont ils n’ont que dressé l’acte de naissance. Il est vraisemblable que Manuel eût été forcé d’accepter une part aux affaires du nouveau gouvernement. Je l’aurais suivi, les yeux fermés, par tous les chemins qu’il lui eût fallu prendre pour revenir bientôt sans doute au modeste asile que nous partagions. Patriote avant tout, il fût rentré dans la vie privée sans humeur, sans arrière-pensées; à l’heure qu’il est, de l’opposition probablement encore, mais sans haine de personnes, car la force donne de l’indulgence, mais sans désespérer du pays, parce qu’il avait foi dans le peuple. Le bonheur de la France le préoccupait sans cesse; eût-il vu accomplir ce bonheur par d’autres que lui, sa joie n’en eût pas été moins grande. Je n’ai jamais rencontré d’homme moins ambitieux, même de célébrité. La simplicité de ses moeurs lui faisait chérir la vie des champs. Dès qu’il eût été sûr que la France n’avait plus besoin de lui, je l’entends s’écrier: Allons vivre à la campagne. Ses amis politiques ne l’ont pas toujours bien apprécié; mais survenait-il quelque embarras, quelque danger, tous s’empressaient de recourir à sa raison imperturbable, à son inébranlable courage. Son talent ressemblait à leur amitié. C’est dans les moments de crise qu’il en avait toute la plénitude, et que bien des faiseurs de phrases, qu’on appelle orateurs, baissaient la tête devant lui. Tel fut l’homme que je n’aurais pas quitté, eût-il dû vieillir dans une position éminente. Loin de lui la pensée de m’affubler d’aucun titre, d’aucun emploi! car il respectait mes goûts. C’est comme simple volontaire qu’il eût voulu me garder à ses côtés sur le champ de bataille du pouvoir. Et moi, en restant auprès de lui, je lui aurais du moins fait gagner le temps que lui eussent pris, chaque jour, les visites qu’il n’eût pas manqué de me faire si je m’étais obstiné à vivre dans notre paisible retraite. Aux sentiments les plus élevés s’unissaient dans son coeur les affections les plus douces; il n’était pas moins tendre ami que citoyen dévoué. Ces derniers mots suffiront pour justifier cette digression, qui d’ailleurs ne peut déplaire aux vrais patriotes. Ils n’ont jamais plus regretté Manuel que depuis la révolution de Juillet, en dépit de quelques gens qui peut-être répètent tout bas: Sommes-nous heureux que celui-là soit mort! Il est temps de jeter un coup d’oeil général sur mes chansons. Je le confesse d’abord: je conçois les reproches que plusieurs ont dû m’attirer de la part des esprits austères, peu disposés à pardonner quelque chose, même à un livre qui n’a pas la prétention de servir à l’éducation des demoiselles. Je dirai seulement, sinon comme défense, au moins comme excuse, que ces chansons, folles inspirations de la jeunesse et de ses retours, ont été des compagnes fort utiles, données aux graves refrains et aux couplets politiques. Sans leur assistance, je suis tenté de croire que ceux-ci auraient bien pu n’aller ni aussi loin, ni aussi bas, ni même aussi haut, ce dernier mot dût-il scandaliser les vertus de salon. Quelques unes de mes chansons ont été traitées d’impies, les pauvrettes! par MM. les procureurs du roi, avocats-généraux et leurs substituts, qui sont tous gens très-religieux à l’audience. Je ne puis, à cet égard, que répéter ce qu’on a dit cent fois. Quand, de nos jours, la religion se fait instrument politique, elle s’expose à voir méconnaître son caractère sacré; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle; les croyants qui croient autre chose que ce qu’elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l’attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces croyants, je n’ai jamais été jusque-là: je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l’impiété? Enfin, grand nombre de mes chansons ne sont que des inspirations de sentiments intimes ou des caprices d’un esprit vagabond; ce sont là mes filles chéries: voilà tout le bien que j’en veux dire au public. Je ferai seulement observer encore, qu’en jetant une grande variété dans mes recueils, celles-ci ont dû n’être pas inutiles non plus au succès des chansons politiques. Quant à ces dernières, à n’en croire même que les adversaires les plus prononcés de l’opinion que j’ai défendue pendant quinze ans, elles ont exercé une puissante influence sur les masses, seul levier qui, désormais, rende les grandes choses possibles. L’honneur de cette influence, je ne l’ai pas réclamé au moment de la victoire: mon courage s’évanouit aux cris qu’elle fait pousser. Je crois, en vérité, que la défaite va mieux à mon humeur. Aujourd’hui, j’ose donc réclamer ma part dans le triomphe de 1830, triomphe que je n’ai su chanter que longtemps après et devant les sépultures des citoyens à qui nous le devons. Ma chanson d’adieu se ressent de ce mouvement de vanité politique, produit sans doute par les flatteries qu’une jeunesse enthousiaste m’a prodiguées et me prodigue encore. Prévoyant que bientôt l’oubli enveloppera les chansons et le chansonnier, c’est une épitaphe que j’ai voulu préparer pour notre tombe commune. Malgré tout ce que l’amitié a pu faire, malgré les plus illustres suffrages et l’indulgence des interprètes de l’opinion publique, j’ai toujours pensé que mon nom ne me survivrait pas, et que ma réputation déclinerait d’autant plus vite qu’elle a été nécessairement fort exagérée par l’intérêt de parti qui s’y est attaché. On a jugé de sa durée par son étendue; j’ai fait, moi, un calcul différent qui se réalisera de mon vivant, pour peu que je vieillisse. À quoi bon nous révéler cela? diront quelques aveugles. Pour que mon pays me sache gré, surtout, de m’être livré au genre de poésie que j’ai jugé le plus utile à la cause de la liberté, lorsque je pouvais tenter des succès plus solides dans les genres que j’avais cultivés d’abord. Sur le point de faire ici un examen consciencieux de ces productions fugitives, le courage m’a manqué, je l’avoue. J’ai craint qu’on ne me prît au mot lorsque je relèverais des fautes, et qu’on ne fît la sourde oreille aux cajoleries paternelles que je pourrais adresser à mes chansons; car encore faut-il bien que tout n’en soit pas mauvais. Puis, malgré la politesse des critiques à mon égard, ce serait peut-être pousser la reconnaissance trop loin que de faire ainsi leur besogne. Je le répète: le courage m’a manqué. On n’incendie guère sa maison que lorsqu’elle est assurée. Ce que je puis dire d’avance à ceux qui se font les exécuteurs des hautes oeuvres littéraires, c’est que je suis complètement innocent des éloges exagérés qui m’ont été prodigués; que jamais il ne m’est arrivé de solliciter le moindre article de bienveillance; que j’ai été même jusqu’à prier des amis journalistes d’être pour moi plus sobres de louanges; que, loin de vouloir ajouter le bruit au bruit, j’ai évité les ovations qui l’augmentent; me suis tenu loin des coteries qui le propagent; et que j’ai fermé ma porte aux commis-voyageurs de la Renommée, ces gens qui se chargent de colporter votre réputation en province et jusque dans l’étranger, dont les revues et les magasins leur sont ouverts. Je n’ai jamais poussé mes prétentions plus haut que ne l’indique le titre de chansonnier, sentant bien qu’en mettant toute ma gloire à conserver ce titre auquel je dois tant, je lui devrais encore d’être jugé avec plus d’indulgence, placé par là loin et au-dessous de toutes les grandes illustrations de mon siècle. Le besoin de cette position spéciale a toujours dû m’ôter l’idée de courir après les dignités littéraires les plus enviées et les plus dignes de l’être, quelque instance que m’aient faite des amis influents et dévoués, qui, dans la poursuite de ces dignités, me promettaient, je suis honteux de le dire, plus de bonheur que n’en a eu B. Constant, grand publiciste, grand orateur, grand écrivain. Pauvre Constant! À ceux qui douteraient de la sincérité de mes paroles, je répondrai: Les rêves poétiques les plus ambitieux ont bercé ma jeunesse; il n’est presque point de genre élevé que je n’aie tenté en silence. Pour remplir une immense carrière, à vingt ans, dépourvu d’études, même de celle du latin, j’ai cherché à pénétrer le génie de notre langue et les secrets du style. Les plus nobles encouragements m’ont été donnés alors. Je vous le demande: croyez- vous qu’il ne me soit rien resté de tout cela, et qu’aujourd’hui, jetant un regard de profonde tristesse sur le peu que j’ai fait, je sois disposé à m’en exagérer la valeur? Mais j’ai utilisé ma vie de poète, et c’est là ma consolation. Il fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu’il entend et qu’il aime, et qui se créât des imitateurs pour varier et multiplier les versions du même texte. J’ai été cet homme. La Liberté et la Patrie, dira-t- on, se fussent bien passées de vos refrains. La Liberté et la Patrie ne sont pas d’aussi grandes dames qu’on le suppose: elles ne dédaignent le concours de rien de ce qui est populaire. Il y aurait, selon moi, injustice à porter sur mes chansons un jugement où il ne me serait pas tenu compte de l’influence qu’elles ont exercée. Il est des instants, pour une nation, où la meilleure musique est celle du tambour qui bat la charge. Après tout, si l’on trouve que j’exagère beaucoup l’importance de mes couplets, qu’on pardonne au vétéran qui prend sa retraite, de grossir tant soit peu ses états de services. On pourra même observer que je parle à peine de mes blessures. D’ailleurs, la récompense que je sollicite ne fera pas ajouter un centime au budget. Comme chansonnier, il me faut répondre à une critique que j’ai vu plusieurs fois reproduite. On m’a reproché d’avoir dénaturé la chanson, en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Collé, des Panard, des Désaugiers. J’aurais mauvaise grâce à le contester, car c’est, selon moi, la cause de mes succès. D’abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une langue, et que, comme telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés. J’ajoute que depuis 1789, le peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont acquis un très-grand développement; notre histoire le prouve. La chanson, qu’on avait définie l’expression des sentiments populaires, devait dès lors s’élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et l’amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution, et ce n’était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la barque à Caron, qu’on pouvait obtenir l’honneur d’être chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir l’entrée des salons, pour y faire des conquêtes dans l’intérêt de ces sentiments. De là, autre nécessité de perfectionner le style et la poésie de la chanson. Je n’ai pas fait seul toutes les chansons depuis quinze ou dix- huit ans. Qu’on feuillette tous les recueils, et l’on verra que c’est dans le style le plus grave que le peuple voulait qu’on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. Il doit sans doute l’habitude de ce diapason élevé à l’immortelle Marseillaise, qu’il n’a jamais oubliée, comme on l’a pu voir dans la grande Semaine. Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les succès que, sans nuire à leurs autres travaux, la chanson leur eût procurés? notre cause y eût gagné, et, j’ose le leur dire, eux- mêmes eussent profité à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que ne le voudrait le génie de notre bonne langue française. Leur style eût sans doute été obligé de renoncer, en partie, à la pompe des mots; mais, par compensation, ils se seraient habitués à résumer leurs idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l’instinct du vulgaire, lors même que les détails les plus heureux lui échappent. C’est là, selon moi, mettre de la poésie en dessous. Peut-être est-ce, en définitive, une obligation qu’impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages. J’ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c’est pour le peuple qu’il faut cultiver les lettres, ils m’auraient envié la petite palme qu’à leur défaut, je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule; je dis le peuple d’en bas, si l’on veut. Il n’est pas sensible aux recherches de l’esprit, aux délicatesses du goût; soit! mais, par là même, il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement, pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements; ce ne sont ni des idées abstraites, ni des types qu’il vous demande: montrez-lui à nu le coeur humain. Il me semble que Shakespeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style? Croit-on que les vers inimitables de Racine, appliqués à l’un de nos meilleurs mélodrames, eussent empêché, même aux boulevards, l’ouvrage de réussir? Inventez, concevez pour ceux qui tous ne savent pas lire, écrivez pour ceux qui savent écrire. Par suite d’habitudes enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. Il ne se présente à nous que comme une tourbe grossière, incapable d’impressions élevées, généreuses, tendres. Toutefois, chez nous il y a pis, même en matière de jugements littéraires, surtout au théâtre. S’il reste de la poésie au monde, c’est, je n’en doute pas, dans ses rangs qu’il faut l’aller chercher. Qu’on essaie donc d’en faire pour lui; mais, pour y parvenir, il faut étudier ce peuple. Quand par hasard nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres: représentent-ils des hommes du peuple, même dans des compositions historiques, ils semblent se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi: «Est-ce ma faute si je suis misérablement déguenillé! si mes traits sont flétris par le besoin, quelquefois même par le vice? Mais dans ces traits hâves et fatigués a brillé l’enthousiasme du courage et de la liberté; mais sous ces haillons, coule un sang que je prodigue à la voix de la patrie. C’est quand mon âme s’exalte qu’il faut me peindre. Alors je suis beau;» et le peuple aurait raison de parler ainsi. Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est sorti des classes inférieures, à peu d’exceptions près. Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leur origine; ou si nous voulons bien souffrir chez nous des portraits de famille, c’est à condition d’en faire des caricatures. Beau moyen de s’anoblir, vraiment! les Chinois sont plus sages: ils anoblissent leurs aïeux. Le plus grand poète des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléon, lorsqu’il se dégageait de l’imitation des anciennes formes monarchiques, jugeait le peuple ainsi que devraient le juger nos poètes et nos artistes. Il voulait, par exemple, que le spectacle des représentations gratis fût composé des chefs-d’oeuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et l’on a remarqué que jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de discernement. Le grand homme avait appris de bonne heure, dans les camps et au milieu des troubles révolutionnaires, jusqu’à quel degré d’élévation peut atteindre l’instinct des masses, habilement remuées. On serait tenté de croire que c’est pour satisfaire à cet instinct qu’il a tant fatigué le monde. L’amour que porte à sa mémoire la génération nouvelle qui ne l’a pas connu, prouve assez combien l’émotion poétique a de pouvoir sur le peuple. Que nos auteurs travaillent donc sérieusement pour cette foule si bien préparée à recevoir l’instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire. Les jeunes gens, je l’espère, me pardonneront des réflexions que je ne hasarde ici que pour eux. Il en est peu qui ne sachent l’intérêt que tous m’inspirent. Combien de fois me suis-je entendu reprocher des applaudissements donnés à leurs plus audacieuses innovations? Pouvais-je ne pas applaudir même en blâmant un peu? Dans mon grenier, à leur âge, sous le règne de l’abbé Delille, j’avais moi-même projeté l’escalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait: Non, les Latins et les Grecs mêmes ne doivent pas être des modèles; ce sont des flambeaux: sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m’avait arraché aux lisières des Le Batteux et des La Harpe, service que je n’ai jamais oublié. Je l’avoue pourtant, je n’aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs; je n’aurais pas voulu surtout qu’on tournât le dos à notre siècle d’affranchissement, pour ne fouiller qu’au cercueil du moyen-âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-être avais-je tort, après tout. C’est lorsqu’à travers l’Atlantique il croyait voguer vers l’Asie, berceau de l’ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens! il y a de la raison dans votre audace; mais puisque vous avez l’avenir pour vous, montrez un peu moins d’impatience contre la génération qui vous a précédés, et qui marche encore à votre tête par rang d’âge. Elle a été riche aussi en grands talents, et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C’est du milieu des combats à mort de la tribune, au bruit des longues et sanglantes batailles, dans les douleurs de l’exil, au pied des échafauds, que, par de brillants et nombreux succès, ils ont entretenu le culte des Muses, et qu’ils ont dit à la barbarie: Tu n’iras pas plus loin. Et vous le savez, elle ne s’arrête que devant la gloire. Quant à moi qui, jusqu’à présent, n’ai eu qu’à me louer de la jeunesse, je n’attendrai pas qu’elle me crie: Arrière, bonhomme! laisse-nous passer. Ce que l’ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j’ai encore la force de m’en éloigner. Trop souvent, au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l’attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. Je me hâte de gagner le mien, quoiqu’il soit un peu dur. Quoi! vous ne ferez plus de chansons? Je ne promets pas cela; entendons-nous, de grâce. Je promets de n’en pas publier davantage. Aux joies du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré mal gré, il faut trafiquer de la Muse: le commerce m’ennuie; je me retire. Mon ambition n’a jamais été à plus d’un morceau de pain pour mes vieux jours: elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse espérer jamais l’honneur d’être éligible, en dépit de la révolution de Juillet, à qui je n’en veux pas pour cela. À ne faire des chansons que pour vous, dira-t-on, le dégoût vous prendra bien vite. Eh! ne puis-je faire autre chose que des couplets pour ma fête? Je n’ai pas renoncé à être utile. Dans la retraite où je vais me confiner, les souvenirs se presseront en foule. Ce sont les bonnes fortunes d’un vieillard. Notre époque, agitée par tant de passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J’ai connu un grand nombre d’hommes qui ont marqué depuis vingt ans; sur presque tous ceux que je n’ai pas vus ou que je n’ai fait qu’entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de Dictionnaire historique, où, sous chaque nom de nos notabilités politiques et littéraires, jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements que je me permettrai de porter ou que j’emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui n’exige ni des connaissances profondes, ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu’enfante toujours une lutte envenimée; car ce n’est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j’ai formé ce projet. Dans une cinquantaine d’années, ceux qui voudront écrire l’histoire de ces jours féconds en événements n’auront à consulter, je le crains bien, que des documents entachés de partialité. Les notes que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque confiance, même dans ce qu’elles auront de sévère, car je ne prétends pas n’être qu’un panégyriste. Les historiens savent tant de choses, qu’ils sauront sans doute alors que j’ai eu peu à me plaindre des hommes, même des hommes puissants; que si je n’ai rien été, c’est comme d’autres sont quelque chose, je veux dire en me donnant de la peine pour cela, ils n’auront donc pas à me ranger au nombre des gens désappointés et chagrins. Ils sauront peut-être aussi que j’ai joui de la réputation d’observateur assez attentif, assez exact, assez pénétrant, et qu’enfin je m’en suis toujours plutôt pris à la faiblesse des hommes qu’à leur mauvais vouloir du mal que j’ai pu voir faire dans mon temps. Des matériaux recueillis dans cet esprit manquent trop souvent pour que les historiens à venir ne tirent pas bon parti de ceux que je laisserai. La France un jour pourra m’en savoir gré. Qui sait si ce n’est pas à cet ouvrage de ma vieillesse que mon nom devra de me survivre? Il serait plaisant que la postérité dît: Le judicieux, le grave Béranger! Pourquoi pas? Mais voici bien des pages à la suite les unes des autres, sans trop de logique, ni surtout de nécessité. Se douterait-on, à la longueur de cette préface, que j’ai toujours redouté d’entretenir le public de moi, autrement qu’en chansons? Je crains bien d’avoir abusé étrangement du privilége que donne l’instant des adieux; il me reste pourtant encore une dette de coeur à acquitter. Au risque d’avoir l’air de solliciter pour mes nouvelles chansons l’indulgence des journaux, mise par moi si souvent à l’épreuve, je dois témoigner ma reconnaissance à leurs rédacteurs, pour l’appui qu’ils m’ont prêté dans mes petites guerres avec le pouvoir. Ceux de mon opinion ont plus d’une fois bravé les ciseaux de la censure et les ongles de la main de justice pour venir à mon secours dans les moments périlleux. Nul doute que sans eux on ne m’eût fait payer plus chèrement la témérité de mes attaques. Je ne suis point de ceux qui oublient les obligations qu’ils ont à la presse périodique. Je me fais un devoir d’ajouter que même les journaux de l’opinion la plus opposée à la mienne, tout en repoussant l’hostilité de mes principes, m’ont paru presque toujours garder la mesure qu’un homme convaincu a droit d’attendre de ses adversaires, surtout quand il ne s’en prend qu’à ceux qui sont en position de se venger. J’attribue cette bienveillance si générale à l’empire qu’exerce en France le genre auquel je me suis exclusivement livré. Cela seul suffirait pour m’ôter toute envie d’accoler jamais aucun autre titre à celui de chansonnier, qui m’a rendu cher à mes concitoyens. Notice. Béranger est né à Paris le 19 août 1780, chez un tailleur, son pauvre et vieux grand-père. Les prénoms qu’il reçut à sa naissance sont ceux de Pierre-Jean; noms d’apôtres, noms de bon augure pour un homme qui devait avoir aussi une mission à remplir. Son père et sa mère, à ce qu’il semble, eurent peu d’influence sur son éducation. Son père, né à Flamicour, près de Péronne, homme vif, spirituel, d’une imagination entreprenante et active, aspira constamment, dans le cours d’une vie pleine d’aventures, à une condition plus relevée que celle dont il était sorti. Il n’eût pas tenu à lui que son fils ne vît dans la particulière nobiliaire de, qui précédait son nom, la trace d’une ancienne distinction; mais Béranger, trop fier pour avoir de ces petites vanités, s’est toujours reconnu vilain et très-vilain. Ce fut à ses grands parents paternels et maternels que notre jeune homme dut ses premiers principes et ses premières impulsions. Il resta à Paris, rue Montorgueil, chez son grand-père le tailleur, jusqu’à l’âge de neuf ans; témoin de la prise de la Bastille, quarante années plus tard, en 1829, il en célébrait le palpitant souvenir sous les barreaux de la Force. Peu de temps après cette belle journée, il quitta Paris pour Péronne, où il fut confié à une tante paternelle, qui tenait une auberge dans un des faubourgs: cette respectable femme, maintenant octogénaire, est pour quelque chose dans une gloire qu’elle a préparée et dont elle apprécie la grandeur. C’est chez elle et sous ses yeux que l’enfant sortit de son ignorance, en lisant le Télémaque et quelques volumes de Racine et de Voltaire qu’elle avait parmi ses livres. Aux vers du plus religieux de nos poètes et à ceux du plus moqueur de nos philosophes, sa tante, bonne et pieuse, joignait d’excellents avertissements de morale, des conseils d’une fervente dévotion. Néanmoins, déjà à cette époque son génie libre, sceptique et malin, se trahissait par des saillies involontaires. Ainsi, à l’âge de douze ans, ayant été atteint d’un coup de tonnerre au seuil même de sa maison, ses premières paroles à sa tante en sortant de la complète paralysie dont la foudre l’avait frappé, furent celles-ci: «Eh bien! à quoi sert donc ton eau bénite?» Malicieux reproche à cette excellente femme, qu’il avait vue, au commencement de l’orage, asperger d’eau bénite toute la maison. Dans ce même temps, les ardentes strophes de la Marseillaise, le canon des remparts célébrant la délivrance de Toulon, arrachaient des larmes au jeune Béranger. À quatorze ans, il entra en apprentissage dans l’imprimerie de M. Laisné, où il commença à apprendre les premières règles de l’orthographe et de la langue. Mais sa véritable école, celle qui contribua le plus aux développements de son intelligence et de ses sentiments moraux, ce fut l’école primaire fondée à Péronne par M. Ballue de Bellanglise, ancien député à l’assemblée législative. Dans son enthousiasme pour Jean-Jacques, ce représentant avait imaginé un institut d’enfants d’après les maximes du citoyen-philosophe: l’institut de Péronne offrait à la fois l’image d’un club et celle d’un camp; les enfants y portaient le costume militaire; à chaque événement public, ils nommaient des députations, prononçaient des discours, votaient des adresses: on écrivait au citoyen Robespierre ou au citoyen Tallien. Le jeune Béranger était l’orateur, le rédacteur habituel et le plus influent. Ces exercices, en éveillant son goût, en formant son style, en étendant ses notions d’histoire et de géographie, avaient en outre l’avantage d’appliquer de bonne heure ses facultés à l’étude de la chose publique, et fiançaient en quelque sorte son jeune coeur à la patrie. Mais, dans cette éducation toute citoyenne, on n’enseignait pas le latin; Béranger ne l’apprit donc pas. Cette omission dans l’instruction du futur poëte ne fut pas aussi importante que les préjugés que nous rapportons des collèges pourraient nous le faire croire. Un des hommes qui ont le plus cultivé la littérature latine, un professeur qui s’est occupé avec amour des études classiques, rend, sous ce rapport, une complète justice à Béranger. C’est le fond et non la forme qu’il faut étudier: la liqueur seule donne du parfum au vase; la pensée est une, immuable, éternelle: la forme varie de peuple à peuple et souvent d’homme à homme. «Béranger, dit M. Tissot, a toujours affirmé qu’il ne savait pas les langues classiques: on ne peut guère douter de ce que dit un homme de ce caractère; cependant, après avoir lu un certain nombre de ses belles chansons, qui respirent tout le parfum de la poésie antique, on éprouve bien de la peine à se défendre de l’incrédulité. Mais si Béranger n’a lu ni Homère, ni Virgile, ni Horace et leurs pareils, dans leur propre idiome, il n’en a pas moins fait de ces auteurs une étude approfondie, qui éclate par ses jugements sur eux, et surtout par sa manière de composer et d’écrire: on dirait qu’en se pénétrant de leur substance, il a deviné le caractère et les formes de leur style, réfléchi par celui de nos grands écrivains, qu’il a tant étudiés dans un travail continuel de sa tête méditative. Béranger, qui ne les copie jamais, doit beaucoup à Montaigne, à Molière, et à notre fabuliste.» À dix-sept ans, muni d’un premier fonds de connaissances et des bonnes instructions morales de sa tante, Béranger revint à Paris auprès de son père. Vers dix-huit ans, pour la première fois, l’idée de faire des vers se glissa dans sa tête, sans doute à l’occasion de quelques représentations théâtrales auxquelles il assistait. La comédie fut son premier rêve: il en ébaucha une, intitulée Les Hermaphrodites, où il raillait les hommes fats et efféminés, les femmes ambitieuses et intrigantes. Mais, ayant lu avec soin Molière, il renonça, par respect pour ce grand maître, à un genre d’une si accablante difficulté. Molière et La Fontaine étaient alors ses auteurs favoris; il étudiait leurs moindres détails d’observation, de vers, de style, et arrivait par eux à deviner, à sentir, à apprécier son propre talent. Ses premiers essais dramatiques ne lui furent pas inutiles; il leur doit peut-être d’avoir introduit dans ses chansons quelque chose de la forme du drame. Renonçant au théâtre, le genre satirique occupa un moment son esprit; mais il lui répugna, comme âcre et odieux. Alors, pour satisfaire à son besoin de travail et de poésie, il prit la grande et solennelle détermination de composer un poème épique: Clovis fut le héros qu’il choisit. Le soin de préparer ses matériaux, d’approfondir les caractères de ses personnages, de mûrir ses combinaisons principales, devait l’occuper plusieurs années; quant à l’exécution proprement dite, il l’ajournait jusqu’à l’époque où il aurait trente ans. Cependant sa position malheureuse contrastait amèrement avec ses grandioses perspectives. Après dix-huit mois d’aisance et de prospérité, il connaissait le dénûment et la misère; de rudes années d’épreuves commençaient pour le jeune homme. Alors, voulant transporter la poésie de sa pensée dans la vie, il songea un moment à l’existence active, aux voyages, à l’expatriation sur cette terre d’Égypte, qui était encore au pouvoir de nos soldats: un membre de la grande expédition, revenu en France, désenchanté de l’Orient, le détourna de ce projet. La jeunesse, avec toute sa puissance d’illusion et de tendresse, avec cette gaieté naturelle qui en forme le plus bel apanage et dont notre poëte avait reçu du ciel une si heureuse mesure, l’espoir, la confiance, la bonne opinion de soi-même, toutes ces ressources intérieures qui ne manquent jamais aux jeunes gens, triomphèrent de l’adversité; et la période nécessiteuse que Béranger était forcé de traverser, brilla bientôt à ses yeux de mille grâces: ce fut le temps où il se mêla de plus près à toutes les classes et à toutes les conditions populaires; où, dépouillant sans retour le factice et le convenu de la société, il imposa à ses besoins des limites étroites qu’ils n’ont plus franchies, trouvant moyen d’y laisser place pour les naïves jouissances. Ce fut le temps enfin du Grenier, des amis joyeux, de la reprise au revers du vieil habit; l’aurore du règne de Lisette, de cette Lisette, infidèle et tendre comme Manon et aimée comme elle, et dont il a dit plus tard, en écrivant à une amie: «Si vous m’aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier... «J’ai su depuis qui payait sa toilette... je vous l’aurais dit. Ah! ma chère amie, que nous entendons l’amour différemment! à vingt ans, j’étais à cet égard comme je suis aujourd’hui. Vous avez donc une bien mauvaise idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille! si folle, si jolie! je dois même dire si tendre! Eh quoi! parce qu’elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle! vous n’en auriez pas eu le cou rage si vous l’aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien! D’ailleurs elle n’eût pas mieux demandé que de tenir de moi ce qu’elle était obligée d’acheter d’un autre. Mais comment faire? moi, j’étais si pauvre! la plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, que je faisais moi-même tout en entassant rime sur rime, et plein de l’espoir d’une gloire future. Rien qu’en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh! que la jeunesse est une belle chose, puisqu’elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité, si pauvre! Employez bien ce qui vous en reste, ma chère amie. Aimez, et laissez-vous aimer. J’ai bien connu ce bonheur; c’est le plus grand de la vie.» Cette époque de lutte continue contre la pauvreté et contre ses obstacles pour l’avenir, plus grands que ses atteintes au temps présent, fut néanmoins suivie d’une espèce de découragement, dont un bienfait, digne et inespéré, vint heureusement tirer le poëte. Le frère du Premier Consul, M. Lucien Bonaparte, l’accueillit avec intérêt et lui accorda une généreuse protection: Béranger, dans la dédicace de ses dernières chansons, nous racontera lui-même ce grand événement de sa jeunesse. Dans cet âge si plein de vie, que le présent, quelque rempli qu’il soit, ne suffit pas à l’ardeur de l’imagination, à la satisfaction de la pensée; dans cet âge où l’avenir est un besoin, ce qui, après l’amour, préoccupait le plus Béranger, c’était la gloire littéraire. Le patriotisme de son adolescence ne l’avait pas abandonné; mais ses sentiments ne se tournaient qu’avec réserve vers l’homme de génie qui touchait déjà à l’Empire. C’est un rapprochement curieux à faire, parmi tant d’autres, entre Paul- Louis Courier et Béranger, que ce peu de goût pour les jeux désastreux du conquérant. L’influence des ouvrages de M. de Chateaubriand sur le jeune Béranger fut prompte et vive. Son admiration est restée fidèle à ce beau génie, dont les inspirations religieuses firent revivre en lui quelques-uns des germes que sa bonne tante de Péronne y avait semés: l’auteur du Génie du Christianisme fit connaître à Béranger les grandeurs simples et sévères du goût antique, les beautés de la Bible et d’Homère, lorsque dans l’âge des rêves épiques, attendant l’heure d’aborder son Clovis, le chantre futur des Clefs du Paradis et du Concordat de 1817 traitait en dithyrambe le Déluge, le Jugement dernier, le Rétablissement du culte. Quarante vers alexandrins, intitulés Méditation, qu’il composa en 1802, sont empreints d’une haute gravité religieuse: Béranger cherchait alors à faire contraste avec la manière factice de Delille dans son poème de la Pitié. Nous allons citer ces vers, qui sont imprimés dans quelques anciens almanachs. Nos grandeurs, nos revers ne sont point notre ouvrage, Dieu seul mène à son gré notre aveugle courage. Sans honte succombez, triomphez sans orgueil, Vous mortels qu’il plaça sur un pompeux écueil. Des hommes étaient nés pour le trône du monde, Huit siècles l’assuraient à leur race féconde: Dieu dit; soudain, aux yeux de cent peuples surpris Et ce trône et ces rois confondent leurs débris. Les uns sont égorgés; les autres en partage Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage, Exilés, et contraints, sous le poids des rebuts, D’errer dans l’univers, qui ne les connaît plus. Spectateur ignoré de ce désastre immense, Un homme enfin, sortant de l’ombre et de l’enfance, Paraît. Toute la terre, à ses coups éclatants, Croit dès le premier jour l’avoir connu longtemps. Il combat, il subjugue, il renverse, il élève; Tout ce qu’il veut de grand, sa fortune l’achève. Nous voyons, lorsqu’à peine on connaît ses desseins, Les peuples étonnés tomber entre ses mains. Alors son bras puissant apaisant la victoire Soutient le monde entier qu’ébranlait tant de gloire. Le Très-Haut l’ordonnait. Où sont les vains mortels Qui s’opposaient au cours des arrêts éternels? Faibles enfants qu’un char écrasa sur la pierre, Voilà leurs corps sanglants restés dans la poussière. Au milieu des tombeaux, qu’environnait la nuit, Ainsi je méditais par leur silence instruit. Les fils viennent ici se réunir aux pères, Qu’ils n’y retrouvent plus, qu’ils y portaient naguères, Disais-je, quand l’éclat des premiers feux du jour Vint du chant des oiseaux ranimer ce séjour. Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles; Familles et palais il verra tout périr! Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir; Vu des hommes, produits de la cendre des hommes; Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes, Lui-même, à ce long deuil, fatigué d’avoir lui, S’éteindra devant Dieu, comme nous devant lui. Ce goût de Béranger pour le simple et le réel se développa dans un poème idyllique en quatre chants, intitulé le Pèlerinage, où il s’attacha à reproduire les moeurs pastorales, modernes et chrétiennes! l’époque choisie était le seizième siècle, et toute locution mythologique en était soigneusement bannie. Sans affirmer que l’auteur ait réussi à faire un tout suffisamment intéressant et neuf, on ne peut s’empêcher de rendre justice à l’intention générale et parfois au bonheur avec lequel les détails sont enchâssés. Voici quelques vers de son épilogue. On ne peut, certes, leur refuser l’expression juste et poétique. La pensée de regret que Béranger y laisse percer est naïve et touchante. Un poète qui, à vingt-deux ans, éprouve une telle défiance de soi-même et qui l’exprime avec autant de bonheur, ne doit pas désespérer de l’avenir. Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire, Mes vers et moi, que nous mourions obscurs! Jamais, hélas! d’une noble harmonie L’antiquité ne m’apprit les secrets. L’instruction, nourrice du génie, De son lait pur ne m’abreuva jamais. Que demander à qui n’eut point de maître? Du malheur seul les leçons m’ont formé, Et ces épis que mon printemps vit naître Sont ceux d’un champ où ne fut rien semé. Plus loin, s’adressant à M. Lucien Bonaparte, qui était alors en exil à Rome, l’auteur terminait ainsi: Vous qui vivez dans le séjour antique Où triomphaient les rois de l’univers; Que reste-t-il de leur pompe héroïque? De vains débris et des tombeaux déserts. Là, pour les grands quelle leçon profonde! Ah! puissiez-vous, attentif à ma voix, Plein des vertus que le calme féconde, Aimer les champs, la retraite et les bois! Oui, fier du sort dont vous avez fait choix, Restez, restez, malgré les voeux du monde, Libre de l’or qui pèse au front des rois. Un académicien-poète, à qui Béranger, encore inconnu, parlait un jour de ses Idylles et du soin qu’il y prenait de nommer chaque objet par son nom et sans le secours de la fable, lui objectait: «Mais, la mer, par exemple, la mer; comment direz-vous? -Je dirai tout simplement la mer. -Eh quoi! Neptune, Téthys, Amphitrite, Nérée, de gaieté de coeur vous retranchez tout cela? -Tout cela.» L’académicien n’y pouvait croire. Comment admettre, en effet, qu’il fût possible de composer un poëme moderne sans le secours des dieux de l’antiquité! Vers cette époque, recommandé à Landon, éditeur des Annales du Musée, Béranger fut employé un ou deux ans (1805-1806) à la rédaction du texte de cet ouvrage. Voulant connaître tout ce qu’il a pu écrire, nous avons lu avec attention les cinq volumes qui forment ces deux années, et dont la rédaction générale est très supérieure à celle des autres volumes de la collection. Quoique ces articles ne soient pas signés, nous avons cru les reconnaître sûrement à une certaine précision pittoresque dans les descriptions, à la vivacité des couleurs dans quelques passages, à une appréciation naïve et sentie des beautés naturelles de certains tableaux; enfin et surtout au soin que l’auteur a pris de faire ressortir les vues morales, les pensées profondes, les émotions de sentiment qui ont pu inspirer les peintres dont il a examiné les ouvrages. Grâce à l’appui de M. Arnault, Béranger entra, en qualité de commis-expéditionnaire, dans les bureaux de l’Université, où il resta douze ans. Ses appointements ne s’élevèrent jamais au-delà de deux mille francs; mais cette somme modique suffisait à ses besoins et il ne sollicita aucun avancement. Gardant pour lui ses pensées et son intelligence, il ne voulait donner que son temps et sa main, comme Jean-Jacques quand il copiait de la musique. Béranger ne perdit cette place qu’en 1821. En 1815, lors de la publication de son premier recueil, on l’avait prévenu qu’il prît garde de recommencer, parce qu’on serait, à regret, contraint de sacrifier une autre fois Bacchante, Gaudriole, Frétillon et Demoiselles, au décorum universitaire. On l’aurait fait dès lors, mais on croyait encore devoir quelque ménagement à l’auteur du Roi d’Yvetot. En 1821, quand Béranger récidiva son opposition politique, il se rappela l’avertissement ministériel, et du jour de la publication de son second recueil, il ne reparut plus à son bureau, et le ministère lui fit signifier sa démission. Béranger, à l’Université (de 1809 à 1814), continua avec lenteur ses essais silencieux. Il songeait encore à travailler pour le théâtre, mais ce n’était plus par goût comme autrefois. Chaque jour d’ailleurs le plaisir qu’il trouvait à formuler ses pensées en chansons l’emportait sur ses autres desseins. De tout temps la chanson avait été pour lui un amusement. Il la faisait alors, dit- il, avec une facilité qu’il n’a plus retrouvée depuis, ou peut- être, en d’autres termes, avec une négligence qu’il ne s’est plus permise. Souvent rencontrant dans la rue Désaugiers qu’il connaissait sans en être connu, il s’était dit tout bas: «Va, j’en ferais aussi bien que toi, des chansons, si je voulais, n’étaient mes poëmes.» Bientôt pourtant les Gueux, les Infidélités de Lisette, petits chefs-d’oeuvre de rhythme et de verve, qui échappèrent à son génie comme les grains vermeils de la grenade qui fait explosion, enlevèrent à ses poëmes une partie de leur attrait. Il fut reçu au Caveau en 1813, et là, condamné comme ses confrères à payer son écot en couplets, il y porta sa curiosité sceptique, son imagination active, son style coloré et vrai, sa versification savante, son riche vocabulaire. Mais pendant longtemps encore il n’osa confier au refrain que sa gaieté et ses sens. C’était un esquif trop frêle, pour risquer d’autres sentiments plus précieux. Bon convive, véritable enfant de la joie, camarade loyal et gai, il fut le vainqueur facile de l’excellent Désaugiers, qui ne s’en inquiétait guère, et il atteignait bientôt au sublime délirant des sens, de l’ivresse et de la folie. La Bacchante, la Grande Orgie, sont ses chefs- d’oeuvre d’alors. Mais le poëte tenait encore à part toutes ses arrière-pensées de patriotisme, de sensibilité et de religion, tant de germes tendrement couvés, qu’une fausse honte peut-être refoulait bien avant dans son coeur. Béranger devait être le chantre consécrateur des vaincus et des morts, le barde des héros modernes; mais il fallait Waterloo, pour qu’il osât obéir à son inspiration. Dans ce temps de doute ironique et de folle gaieté, où son esprit se ployait presque sous le joug de ses caustiques camarades, ses convictions intimes, son indépendance politique, restaient inébranlables. Il refusa, dans les cent-jours, naturellement et sans se croire un Brutus, les fonctions lucratives de censeur. Béranger, dans ses études sur les sentiments qui éveillent l’harmonie intérieure dans l’âme humaine, avait remarqué bien des fois la disposition mélancolique des hommes réunis en grand nombre, et en avait conçu l’idée de la chanson doucement sérieuse, à l’usage du pauvre, de l’affligé, du peuple enfin. Timide encore dans l’exécution de ses propres pensées, avant de céder à son inspiration il se sondait scrupuleusement, et il hésitait. Il avait bien glissé çà et là, dans ses chansons les plus applaudies, quelque couplet tendre et grave. Si j’étais petit oiseau avait obtenu un succès unanime; son triomphe décisif fut le Dieu des bonnes gens. Un jour il dînait chez M. Étienne, auteur comique, habile écrivain, qui a eu l’art de se montrer aussi spirituel dans sa conduite que dans ses oeuvres, sous la République, sous l’Empire et sous la Restauration. La compagnie était nombreuse; au dessert, selon l’usage, on pressa Béranger de chanter. Il commença d’une voix un peu tremblante, mais l’applaudissement fut immense, et le poëte vit en cet instant tomber la barrière qu’il redoutait; il comprit qu’il pouvait être tout à fait lui-même, et rester simple chansonnier. Dès lors il s’est noblement obstiné à n’être que cela littérairement et politiquement. Un goût fin, un tact chatouilleux, une probité haute, l’ont constamment dirigé dans ses nombreux et invincibles refus. Place dans les bureaux de M. Laffitte, fauteuil à l’Académie, invitation à la cour, rien ne l’a tenté; le même sentiment de convenance et de dignité l’a inspiré. Il a compris son rôle de chantre populaire, et s’y est tenu. Et en effet, du moment que Béranger pouvait développer en chansons sa pensée tout entière, que lui fallait-il de mieux? Ce genre nouveau, c’était l’accomplissement de son rêve: le monde, la vie, et leur infinie diversité; pas d’étiquette apprise, pas de poétique obligée, et tout le dictionnaire. D’un autre côté il comprit que plus l’espace s’élargissait devant lui, moins il avait à se relâcher des sévérités du rhythme. Le refrain, c’était l’âme des chansons de Panard, de Collé, de Gallet, de Gouffé, de Désaugiers lui-même, et de ses amis du Caveau. Chez Béranger, la pensée, le sentiment inspirateur dominaient. Le refrain n’en devait être qu’une étincelle vive et éblouissante. Ses éclairs réguliers revenant à des temps fixes, étaient un mouvement, une gêne sans doute, un coup de sonnette ou de cordon, inattendu, brusque et saccadé, qui arrêtait à court l’essor du chansonnier. Néanmoins Béranger comprit à merveille que dans une langue aussi peu rhythmique que la nôtre, le refrain était l’indispensable véhicule du chant, le frère de la rime, la rime de l’air, le seul anneau qui permît d’enchaîner encore la poésie aux lèvres des hommes. Il vit de plus que, pour être entendu du peuple auquel, de toute nécessité, beaucoup de détails échappent, il fallait un cadre vivant, une image où la pensée fût en relief, un petit drame en un mot: de là, tant de vives conceptions si artistement achevées, tant de compositions exquises, non moins actives et parlantes que les plus jolies fables de La Fontaine. Béranger se chante dans les ateliers, dans les campagnes, au cabaret, à la guinguette, partout, quoi qu’en aient prétendu d’ingénieux contradicteurs, qui auraient voulu faire de M. de Béranger un bel esprit de salon, un poëte d’étude et d’apprêt; c’est au contraire l’homme de sa réputation, le chansonnier populaire de nos quinze dernières années, populaire bien autrement que Désaugiers, qu’on lui a opposé sans raison, et qui réussit mieux peut-être auprès des gastronomes. Béranger est le poëte du peuple. Et cela est tellement vrai que, seul de tous les auteurs contemporains, il aurait pu, en quelque sorte, se passer du secours de l’imprimerie. Quand son premier recueil fut imprimé, le public chantant n’y apprit rien qu’il ne sût à l’avance. Il en eût été de même pour les suivants; quelques copies distribuées de main en main auraient suffi; la tradition vivante, l’harmonieuse clameur l’aurait soutenu et sauvé, comme on le rapporte des premiers rapsodes de l’antiquité. Béranger eût vécu dans la mémoire des hommes à la façon d’Homère, vie inconnue à la plupart des poëtes de notre âge, et due (l’inspiration d’ailleurs y aidant) au refrain pour les paroles, au cadre pour l’idée. «Un jour, au printemps de 1827, autant qu’il m’en souvient, (4) Victor Hugo aperçut dans le jardin du Luxembourg M. de Chateaubriand, alors retiré des affaires. L’illustre promeneur était debout, arrêté et comme absorbé devant des enfants qui jouaient à tracer des figures sur le sable d’une allée. Victor Hugo respecta cette contemplation silencieuse, et se contenta d’interpréter de loin tous les rapprochements qui devaient naître, dans cette âme orageuse de René, entre la vanité des grandeurs parcourues, et ces jeux d’enfants sur la poussière. En rentrant, il me raconta ce qu’il venait de voir, et ajouta: «Si j’étais Béranger, je ferais de cela une chanson.» Par ce seul mot, Victor Hugo définissait merveilleusement, sans y songer, le petit drame, le cadre indispensable que Béranger anime: qu’on se rappelle Louis XI et l’Orage. «Ce cadre voulu, cette forme essentielle et sensible, cette réalisation instantanée de sa chanson, cet éclair qui ne jaillit que quand l’idée, l’image et le refrain se rencontrent, est un; Béranger l’obtient rarement du premier coup. Il a déjà son sujet abstrait, sa matière aveugle et enveloppée; il tourne, il cherche, il attend, les ailes d’or ne sont pas venues. C’est après une incubation plus ou moins longue, qu’au moment souvent où il n’y vise guère, la nuit surtout, dans quelque court réveil, un mot inaperçu jusque-là prend flamme et détermine la vie. Alors, suivant sa locution expressive, il tient son affaire, et se rendort. Cette parcelle ignée, en effet, cet esprit pur qui, à peine éclos, se loge dans une bulle hermétique de cristal que la reine Mab a soufflée, c’est toute sa chanson, c’en est le miroir en raccourci, la brillante monade, s’il est permis de parler ce langage philosophique dans l’explication d’un acte de l’âme, qui certes ne le cède à aucun en profondeur. Le poëte mettra ensuite autant de temps qu’il voudra à la confection extérieure, à la rime, à la lime, peu importe; il y mettrait deux mois ou deux ans, que ce serait aussi vif que le premier jour; car, encore une fois, comme il le dit, il tient son affaire.» Le fait le plus remarquable de la vie privée de Béranger, c’est son amitié avec Manuel. Il l’avait connu en 1815, et dès lors tous les deux s’unirent étroitement. Béranger appréciait chez le vétéran d’Arcole l’intelligence ferme et lucide, les sentiments chauds et droits, la franchise sans rien de factice, le naturel sans aucun effort: bras, tête et coeur, tout était peuple en lui. Sa noble amitié conserve la mémoire de Manuel. Dans un temps où tant de tribuns parvenus ont menti aux serments que leurs lèvres avaient jurés, quand la maladie des honneurs et du pouvoir a infecté la plupart des hommes de la liberté, si quelque chose peut faire penser que Manuel, s’il eût vécu, serait resté peuple, et eût résisté à la contagion, c’est que Béranger l’a jugé ainsi. Notre poëte a expliqué comment les trois journées de Juillet le trouvèrent disposé à la révolution de 1830, et quelles raisons l’ont empêché de se rendre complice des actes qui s’en sont suivis. Nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à ce qu’il a écrit lui-même à ce sujet. Ses oeuvres ont été publiées successivement en cinq recueils; le premier à la fin de 1815, le second à la fin de 1821, le troisième en 1825, le quatrième en 1828, et le cinquième en 1833. Le premier, qui était plus égrillard et gai que politique; le troisième, qui parut sous le ministère spirituellement machiavélique de M. de Villèle; et le cinquième, que cette année a vu mettre au jour, n’ont encouru aucun procès. Le recueil de 1821, attaqué par M. de Marchangy, et défendu par M. Dupin aîné, valut à l’auteur trois mois de prison; celui de 1828, incriminé par M. de Champanhet (sous le ministère Martignac), et défendu par M. Barthe, le fit condamner à neuf mois de captivité. C’est tout ce qu’il y a à dire sur le matériel de ses ouvrages. Pendant que le poëte était retenu derrière les barreaux d’une prison, ses chansons, répétées dans tous les hameaux, narguaient les susceptibilités du pouvoir, et rappelaient au peuple que ses défenseurs désintéressés et ses véritables organes n’habitent pas les hôtels et les palais. Préface De Novembre 1815. Pourquoi les libraires ne cessent-ils de vouloir des préfaces, et pourquoi les lecteurs ont-ils cessé de les lire? On agite tous les jours, dans de graves assemblées, une foule de questions bien moins importantes que celle-ci, et je me propose de la résoudre dans un ouvrage en trois volumes in-8°, qui, si l’on en permet la publication, pourra amener la réforme de plusieurs abus très- dangereux. Forcé, en attendant, de me conformer à l’usage, je me creusais la tête depuis un mois pour trouver le moyen de dire au public, qui ne s’en soucie guère, qu’ayant fait des chansons je prends le parti de les faire imprimer. Le Bourgeois-Gentilhomme, embrouillant son compliment à la belle comtesse, est moins embarrassé que je ne l’étais. J’appelais mes amis à mon aide; et l’un d’eux, profond érudit, vint, il y a quelques jours, m’offrir, pour mettre en tête de mon recueil, une dissertation qu’il trouve excellente, et dans laquelle il prouve que les flonflons, les fariradondé, les tourelouribo, et tant d’autres refrains qui ont eu le privilège de charmer nos pères, dérivent du grec et de l’hébreu. Quoique je sois ignorant comme un chansonnier, j’aime beaucoup les traits d’érudition. Enchanté de cette dissertation, je me préparais à en faire mon profit, ou plutôt celui du libraire, lorsqu’un autre de mes amis, car j’ai beaucoup d’amis (c’est ce qu’il est bon de consigner ici, attendu que les journaux pourront faire croire le contraire); lorsque, dis-je, un de mes amis, homme de plaisir et de bon sens, m’apporta d’un air empressé un chiffon de papier trouvé dans le fond d’un vieux secrétaire. «C’est de l’écriture de Collé!» me dit-il du plus loin qu’il m’aperçut. «J’ai confronté ce fragment avec le manuscrit des Mémoires du premier de nos chansonniers, et je vous en garantis l’authenticité. Vous verrez, en le lisant, pourquoi il n’a pas trouvé place dans ces Mémoires, qui ne contiennent pas toujours des choses aussi raisonnables.» Je ne me le fis pas dire deux fois, et je lus avec la plus grande attention ce morceau, dont le fond des idées me séduisit tellement que, d’abord je ne m’aperçus pas que le style pouvait faire douter un peu que Collé en fût l’auteur. Malgré toutes les observations de mon ami le savant, qui tenait à ce que j’adoptasse sa dissertation, je fis sur-le-champ le projet de me servir, pour ma préface, de ce legs que le hasard me procurait dans l’héritage d’un homme qui n’a laissé que des collatéraux. Ceux qui trouveront ce petit dialogue indigne de Collé pourront s’en prendre à l’ami qui me l’a fourni, et qui m’a assuré devoir en déposer le manuscrit chez un notaire, pour le soumettre à la confrontation des incrédules. Ces précautions prises, je le transcris ici en toute sûreté de conscience. Conversation Entre Mon Censeur Et Moi. 15 Janvier 1768. (Je prends la liberté de substituer le nom de Collé au moi qui se trouve dans tout le dialogue.) LE CENSEUR Voici, monsieur, mon approbation pour votre Théâtre de Société. Il contient des ouvrages charmants. COLLÉ Et mes chansons, monsieur, mes chansons comment les avez-vous traitées? LE CENSEUR Vous me trouverez sévère. Mais je ne puis vous dissimuler que le choix ne m’en paraît pas sagement fait. COLLÉ Connaîtriez-vous quelque bonne chanson que j’aurais omise? LE CENSEUR J’ai été au contraire forcé d’indiquer la suppression d’un grand nombre. COLLÉ, feuilletant son manuscrit Quoi! monsieur! vous exigez que je retranche... (Ici le papier endommagé ne permet que de deviner le titre des chansons supprimées par le censeur.) LE CENSEUR Vous n’avez pas dû penser que cela passerait à la censure. COLLÉ Elles ont bien passé ailleurs. LE CENSEUR Raison de plus. COLLÉ Pardonnez; je ne connaissais pas bien encore les raisons d’un censeur. LE CENSEUR Examinons avec sang-froid les deux genres de chansons qui m’ont contraint à la sévérité. D’abord, pourquoi, dans des vaudevilles, mêlez-vous toujours quelques traits de satire relatifs aux circonstances? COLLÉ Que ne me demandez-vous plutôt pourquoi je fais des vaudevilles? la chanson est essentiellement du parti de l’opposition. D’ailleurs, en frondant quelques abus qui n’en seront pas moins éternels, en ridiculisant quelques personnages à qui l’on pourrait souhaiter de n’être que ridicules, ai-je insulté jamais à ce qui a droit au respect de tous? Le respect pour le souverain parait-il me coûter? LE CENSEUR Mais les ministres, monsieur, les ministres! Si à Naples l’on peut sans danger offenser la Divinité, il n’y fait pas bon pour ceux qui parlent mal de saint Janvier. COLLÉ Je le conçois: à Naples, saint Janvier passe pour faire des miracles. LE CENSEUR Vous y seriez aussi incrédule qu’à Paris. COLLÉ Dites aussi clairvoyant. LE CENSEUR Tant pis pour vous, monsieur. Au fait, de quoi se mêlent les faiseurs de chansons? Vous en pouvez convenir avec moins de peine qu’un autre: les chansonniers sont en littérature ce que les ménétriers sont en musique. COLLÉ Je l’ai dit cent fois avant vous. Mais convenez, à votre tour, qu’il en est quelques-uns qui ne jouent pas du violon pour tout le monde. Plusieurs ne seraient pas indignes de faire partie de la musique dont le grand Condé se servait pour ouvrir la tranchée, (5), et tous deviennent utiles lorsqu’il s’agit de faire célébrer au peuple des triomphes dont sans eux fort souvent il ne sentirait que le poids. LE CENSEUR Je n’ai point oublié la jolie chanson de Port-Mahon. Monsieur Collé, ce n’est pas à nous qu’on reprochera l’anglomanie: mais cela ne suffit pas. Pourquoi, par exemple, vous être fait l’apôtre de certains principes d’indépendance qu’il vaudrait mieux combattre? COLLÉ J’entends de quelles idées vous voulez parler. Combattre ces idées, monsieur! il n’y aurait pas plus de mérite à cela qu’à faire en Prusse des épigrammes contre les capucins. Ne trouvez- vous pas même que la plupart de ceux qui attaquent ces idées, qui peut-être au fond sont les vôtre, ressemblent à des aveugles qui voudraient casser les réverbères? LE CENSEUR Je suis de votre avis, si vous voulez dire qu’ils frappent à côté. Mais revenons à vos chansons. Tout le monde rend justice à la loyauté de votre caractère, à la régularité de vos moeurs; et je pense qu’il sera aisé de vous convaincre du tort que vous feraient certaines gaillardises que je vous engage à faire disparaître de votre recueil. COLLÉ C’est parce que je ne crains point qu’on examine mes moeurs que je me suis permis de peindre celles du temps avec une exactitude qui participe de leur licence. (6). LE CENSEUR Vos tableaux choqueront les regards des gens rigides. COLLÉ La Chasteté porte un bandeau. LE CENSEUR Elle n’est pas sourde, et le ton libre de plusieurs de vos chansons peut augmenter la corruption dont vous faites la satire. COLLÉ Quoi! comme l’a dit le bon La Fontaine, LE CENSEUR L’autorité d’un grand homme est déplacée ici. Il ne s’agit que de bagatelles que vous pouvez sacrifier sans regret. COLLÉ En avez-vous de les connaître? LE CENSEUR Je ne dis pas cela. COLLÉ En êtes-vous moins censeur et très censeur? LE CENSEUR Je vous en fais juge. COLLÉ Eh bien! après avoir lu ou chanté en secret mes couplets les plus graveleux, les prudes n’en auront pas plus de charité, et les bigots pas plus de tolérance. Laissez à ces gens-là le soin de me mettre à l’index. Si vous leur ôtez le plaisir de crier de temps à autre, on finira par croire à la réalité de leurs vertus. Mes chansons peuvent fournir une occasion de savoir à quoi s’en tenir sur le compte de ces messieurs et de ces dames. C’est un service qu’elles rendront aux gens véritablement sages, qui, toujours indulgents, pardonnent des écarts à la gaîté, et permettent à l’innocence de sourire. LE CENSEUR Hors de mon cabinet, je pourrais trouver vos raisons bonnes; ici elles ne sont que spécieuses. Je vous répète donc qu’il est impossible que j’autorise l’impression des chansons que vous défendez si bien. COLLÉ En ce cas, je prends mon parti. Je les ferai imprimer en Hollande sous le titre de Chansons que mon censeur n’a pas dû me passer. LE CENSEUR Je vous en retiens un exemplaire. COLLÉ Vous mériteriez que je vous les dédiasse. LE CENSEUR Vous pouvez les adresser mieux, vous, monsieur Collé, qui avez pour protecteur un prince de l’auguste maison dont vous avez si bien fait parler le héros. COLLÉ Que ne me protége-t-il contre les censeurs? LE CENSEUR Et contre les feuilles périodiques. COLLÉ En effet, elles sont la seconde plaie de la littérature. LE CENSEUR Quelle est la première, s’il vous plaît? COLLÉ Je vous le laisse à deviner, et cours chez l’imprimeur, qui m’attend. LE CENSEUR Un moment. Je sais que jour par jour vous écrivez ce que vous avez dit et fait. Ne vous avisez point de transcrire ainsi notre conversation. COLLÉ Vous n’y seriez point compromis. LE CENSEUR Bien; mais un jour quelque écolier pourrait s’appuyer de vos arguments, et, à l’abri de votre nom, tenter de justifier........ Ici l’écriture, absolument illisible, m’a privé du reste de ce dialogue, qui n’est peut-être intéressant que pour un auteur placé dans une situation pareille à celle où Collé s’est trouvé Malgré le soin qu’il avait pris de ne pas le joindre aux Mémoires de sa vie, ce que le censeur avait craint est arrivé; et l’écolier n’hésite point à se servir du nom de son maître, au risque d’être en butte à de graves reproches. Mon ami l’érudit m’a annoncé qu’il m’en arriverait malheur, et, pour donner du poids au pronostic, m’a retiré sa dissertation sur les flonsflons. Le public n’y perdra rien. Il doit l’augmenter considérablement, et l’adresser en forme de mémoire à la troisième classe de l’Institut. Elle obtiendra peut-être plus de succès que je n’ose en espérer pour mon recueil. Le moment serait mal choisi pour publier des chansons, si la futilité même des productions n’était une recommandation, à une époque où l’on a plus besoin de te distraire que de s’occuper. Souhaitons que bientôt l’on puisse lire des poèmes épiques, sans souhaiter néanmoins qu’il en paraisse autant que chaque année voit éclore de chansonniers nouveaux. POST-SCRIPTUM DE 1821. Je crois inutile d’ajouter aucune réflexion à cette préface du recueil chantant que je publiai à la fin de 1815. J’ai fait depuis quelques tentatives pour étendre le domaine de la chanson. Le succès seul peut les justifier. Des amateurs du genre pourront se plaindre de la gravité de certains sujets que j’ai cru pouvoir traiter. Voici ma réponse: La chanson vit de l’inspiration du moment; notre époque est sérieuse, même un peu triste: j’ai dû prendre le ton qu’elle m’a donné; il est probable que je ne l’aurais pas choisi. Je pourrais repousser ainsi plusieurs autres critiques, s’il n’était naturel de penser qu’on accordera trop peu d’attention à ces chansons pour qu’il soit nécessaire de les défendre sérieusement. Un recueil de chansons est et sera toujours un livre sans conséquence. Le Roi D'Yvetot. Mai 1813. Air: Quand un tendron vient en ces lieux... Il était un roi d’Yvetot Peu connu dans l’histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire, Et couronné par Jeanneton D’un simple bonnet de coton, Dit-on. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la. Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un âne, pas à pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple et croyant le bien, Pour toute garde il n’avait rien Qu’un chien. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la. Il n’avait de goût onéreux Qu’une soif un peu vive; Mais, en rendant son peuple heureux, Il faut bien qu’un roi vive. Lui-même, à table et sans suppôt, Sur chaque muid levait un pot D’impôt. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la. Aux filles de bonnes maisons Comme il avait su plaire, Ses sujets avaient cent raisons De le nommer leur père: D’ailleurs il ne levait de ban Que pour tirer, quatre fois l’an, Au blanc. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la. Il n’agrandit point ses états, Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n’est que lorsqu’il expira Que le peuple, qui l’enterra, Pleura. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la. On conserve encor le portrait De ce digne et bon prince; C’est l’enseigne d’un cabaret Fameux dans la province. Les jours de fête, bien souvent, La foule s’écrie en buvant Devant: Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la. La Bacchante. Air: Fournissez un canal au ruisseau... Cher amant, je cède à tes désirs: De champagne enivre Julie. Inventons, s’il se peut, des plaisirs; Des Amours épuisons la folie. Verse-moi ce joyeux poison; Mais sur-tout bois à ta maîtresse: Je rougirais de mon ivresse, Si tu conservais ta raison. Vois déjà briller dans mes regards Tout le feu dont mon sang bouillonne. Sur ton lit, de mes cheveux épars, Fleur à fleur vois tomber ma couronne. Le cristal vient de se briser: Dieux! Baise ma gorge brûlante, Et taris l’écume enivrante Dont tu te plais à l’arroser. Verse encor! mais pourquoi ces atours Entre tes baisers et mes charmes? Romps ces noeuds, oui, romps-les pour toujours: Ma pudeur ne connaît plus d’alarmes. Presse en tes bras mes charmes nus. Ah! je sens redoubler mon être! À l’ardeur qu’en moi tu fais naître Ton ardeur ne suffira plus. Dans mes bras tombe enfin à ton tour: Mais, hélas! tes baisers languissent. Ne bois plus, et garde à mon amour Ce nectar où tes feux s’amortissent. De mes désirs mal apaisés, Ingrat, si tu pouvais te plaindre, J’aurai du moins pour les éteindre Le vin où je les ai puisés. Le Sénateur. (1813) Air: J’ons un curé patriote... Mon épouse fait ma gloire: Rose a de si jolis yeux! Je lui dois, l’on peut m’en croire, Un ami bien précieux. Le jour où j’obtins sa foi Un sénateur vint chez moi. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. De ses faits je tiens registre: C’est un homme sans égal. L’autre hiver, chez un ministre, Il mena ma femme au bal. S’il me trouve en son chemin, Il me frappe dans la main. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. Près de Rose il n’est point fade, Et n’a rien de freluquet. Lorsque ma femme est malade, Il fait mon cent de piquet. Il m’embrasse au jour de l’an; Il me fête à la Saint-Jean. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. Chez moi qu’un temps effroyable Me retienne après dîner, Il me dit d’un air aimable: «Allez donc vous promener; «Mon cher, ne vous gênez pas, «Mon équipage est là-bas.» Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. Certain soir à sa campagne Il nous mena par hasard; Il m’enivra de champagne, Et Rose fit lit à part: Mais de la maison, ma foi, Le plus beau lit fut pour moi. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. À l’enfant que Dieu m’envoie Pour parrain je l’ai donné. C’est presque en pleurant de joie Qu’il baise le nouveau-né; Et mon fils, dès ce moment, Est mis sur son testament. Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. À table il aime qu’on rie; Mais parfois j’y suis trop vert. J’ai poussé la raillerie Jusqu’à lui dire au dessert: On croit, j’en suis convaincu, Que vous me faites c... Quel honneur! Quel bonheur! Ah! monsieur le sénateur, Je suis votre humble serviteur. L'Académie Et Le Caveau. chanson De Réception. Au Caveau Moderne. (1813) Air: Tout le long de la rivière... Au Caveau je n’osais frapper; Des méchants m’avaient su tromper. C’est presque un cercle académique, Me disait maint esprit caustique. Mais, que vois-je! de bons amis Que rassemble un couvert bien mis. Asseyez-vous, me dit la compagnie. Non, non, ce n’est point comme à l’Académie. Ce n’est point comme à l’Académie. Je me voyais, pendant un mois, Courant pour disputer les voix À des gens, qu’appuîrait le zèle D’un grand seigneur ou d’une belle: Mais, faisant moitié du chemin, Vous m’accueillez le verre en main. D’ici l’intrigue est à jamais bannie: Non, non, ce n’est point comme à l’Académie. Ce n’est point comme à l’Académie. Toussant, crachant, faudra-t-il donc, Dans un discours superbe et long, Dire: Quel honneur vous me faites! Messieurs, vous êtes trop honnêtes; Ou quelque chose d’aussi fort? Mais que je m’effrayais à tort! On peut ici montrer moins de génie. Non, non, ce n’est point comme à l’Académie. Ce n’est point comme à l’Académie. Je croyais voir le président Faire bâiller en répondant Que l’on vient de perdre un grand homme; Que moi je le vaux, Dieu sait comme. Mais ce président sans façon (7) Ne pérore ici qu’en chanson: Toujours trop tôt sa harangue est finie. Non, non, ce n’est point comme à l’Académie. Ce n’est point comme à l’Académie. Admis enfin, aurai-je alors, Pour tout esprit, l’esprit de corps? Il rend le bon sens, quoi qu’on dise, Solidaire de la sottise; Mais dans votre société, L’esprit de corps c’est la gaîté. Cet esprit-là règne sans tyrannie. Non, non, ce n’est point comme à l’Académie. Ce n’est point comme à l’Académie. Ainsi, j’en juge à votre accueil, Ma chaise n’est point un fauteuil. Que je vais chérir cet asile, Où tant de fois le Vaudeville A renouvelé ses grelots. Et sur la porte écrit ces mots: Joie, amitié, malice et bonhomie! Non, non, ce n’est point comme à l’Académie. Ce n’est point comme à l’Académie. La Gaudriole. Air: La Bonne Aventure. Momus a pris pour adjoints Des rimeurs d’école: Des chansons en quatre points Le froid nous désole. Mirliton s’en est allé. Ah! la muse de Collé, C’est la gaudriole, Ô gué, C’est la gaudriole. Moi, des sujets polissons Le ton m’affriole. Minerve dans mes chansons Fait la cabriole. De ma grand’mère, après tout, Tartufes, je tiens le goût De la gaudriole, Ô gué, De la gaudriole. Elle amusait à dix ans Son maître d’école. Des cordeliers gros plaisants Elle fut l’idole. Au prêtre qui l’exhortait, En mourant elle contait Une gaudriole, Ô gué, Une gaudriole. C’était la régence alors; Et, sans hyperbole, Grâce aux plus drôles de corps, La France était folle. Tous les hommes plaisantaient; Et les femmes se prêtaient À la gaudriole, Ô gué, À la gaudriole. On ne rit guère aujourd’hui. Est-on moins frivole? Trop de gloire nous a nui; Le plaisir s’envole. Mais au français attristé Qui peut rendre la gaîté? C’est la gaudriole, Ô gué, C’est la gaudriole. Prudes, qui ne criez plus Lorsqu’on vous viole, Pourquoi prendre un air confus À chaque parole? Passez les mots aux rieurs: Les plus gros sont les meilleurs Pour la gaudriole, Ô gué, Pour la gaudriole. Roger Bontemps. (1814) Air: Ronde Du Camp De Grandpré. Aux gens atrabilaires Pour exemple donné, En un temps de misères Roger Bontemps est né. Vivre obscur à sa guise, Narguer les mécontents; Eh gai! c’est la devise Du gros Roger Bontemps. Du chapeau de son père, Coiffé dans les grands jours, De roses ou de lierre Le rajeunir toujours; Mettre un manteau de bure, Vieil ami de vingt ans; Eh gai! c’est la parure Du gros Roger Bontemps. Posséder dans sa hutte Une table, un vieux lit, Des cartes, une flûte, Un broc que Dieu remplit, Un portrait de maîtresse, Un coffre et rien dedans; Eh gai! c’est la richesse Du gros Roger Bontemps. Aux enfants de la ville Montrer de petits jeux; Être un faiseur habile De contes graveleux; Ne parler que de danse Et d’almanachs chantants; Eh gai! c’est la science Du gros Roger Bontemps. Faute de vin d’élite, Sabler ceux du canton; Préférer Marguerite Aux dames du grand ton; De joie et de tendresse Remplir tous ses instants; Eh gai! c’est la sagesse Du gros Roger Bontemps. Dire au ciel: Je me fie, Mon père, à ta bonté; De ma philosophie Pardonne la gaîté; Que ma saison dernière Soit encore un printemps; Eh gai! c’est la prière Du gros Roger Bontemps. Vous, pauvres pleins d’envie, Vous, riches désireux, Vous, dont le char dévie Après un cours heureux; Vous, qui perdrez peut-être Des titres éclatants, Eh gai! prenez pour maître Le gros Roger Bontemps. Parny. romance. Musique De M. B. Wilhem. Je disais aux fils d’Épicure: «Réveillez par vos joyeux chants «Parny, qui sait de la nature «Célébrer les plus doux penchants.» Mais les chants que la joie inspire Font place aux regrets superflus: Parny n’est plus! Il vient d’expirer sur sa lyre: Parny n’est plus! Je disais aux Grâces émues: «Il vous doit sa célébrité. «Montrez-vous à lui demi-nues; «Qu’il peigne encor la volupté.» Mais chacune d’elles soupire Auprès des plaisirs éperdus. Parny n’est plus! Il vient d’expirer sur sa lyre: Parny n’est plus! Je disais aux dieux du bel âge: «Amours, rendez à ses vieux ans «Les fleurs qu’aux pieds d’une volage «Il prodigua dans son printemps.» Mais en pleurant je les vois lire Des vers qu’ils ont cent fois relus. Parny n’est plus! Il vient d’expirer sur sa lyre: Parny n’est plus! Je disais aux muses plaintives: «Oubliez vos malheurs récents; (8) «Pour charmer l’écho de nos rives, «Il vous suffit de ses accents.» Mais du poétique délire Elles brisent les attributs. Parny n’est plus! Il vient d’expirer sur sa lyre: Parny n’est plus! Il n’est plus! ah! puisse l’Envie S’interdire un dernier effort! (9) Immortel il quitte la vie; Pour lui tous les dieux sont d’accord. Que la Haine, prête à maudire, Pardonne aux aimables vertus. Parny n’est plus! Il vient d’expirer sur sa lyre: Parny n’est plus! Ma Grand'Mère. (1812) Air: En revenant de Bâle en Suisse... Ma grand’mère, un soir à sa fête, De vin pur ayant bu deux doigts, Nous disait en branlant la tête: Que d’amoureux j’eus autrefois! (Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu!) bis. Quoi! maman, vous n’étiez pas sage? -Non vraiment; et de mes appas Seule à quinze ans j’appris l’usage, Car la nuit je ne dormais pas. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Maman, vous aviez le coeur tendre? -Oui, si tendre qu’à dix-sept ans, Lindor ne si fit pas attendre, Et qu’il n’attendit pas longtemps. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Maman, Lindor savait donc plaire? -Oui, seul il me plut quatre mois; Mais bientôt j’estimai Valère, Et fis deux heureux à la fois. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Quoi! maman, deux amants ensemble! -Oui, mais chacun d’eux me trompa. Plus fine alors qu’il ne vous semble, J’épousai votre grand-papa. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Maman, que lui dit la famille? -Rien, mais un mari plus sensé Eût pu connaître à la coquille Que l’oeuf était déjà cassé. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Maman, lui fûtes-vous fidèle? -Oh! sur cela je me tais bien. À moins qu’à lui Dieu ne m’appelle, Mon confesseur n’en saura rien. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Bien tard, maman, vous fûtes veuve? -Oui; mais, grâces à ma gaîté, Si l’église n’était plus neuve, Le saint n’en fut pas moins fêté. Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Comme vous, maman, faut-il faire? -Eh! mes petits-enfants, pourquoi, Quand j’ai fait comme ma grand’mère, Ne feriez-vous pas comme moi? Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu! Le Mort Vivant. ronde De Table. Air Des Bossus. Lorsque l’ennui pénètre dans mon fort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Quand le plaisir, à grands coups m’abreuvant, Gaîment m’assiége et derrière et devant, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Un sot fait-il sonner son coffre-fort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Volnay, pomard, beaune, et moulin-à-vent, (10) Fait-on sonner votre âge en vous servant, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Des pauvres rois veut-on régler le sort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! En fait de vin qu’on se montre savant, Dût-on pousser le sujet trop avant, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Faut-il aller guerroyer dans le Nord, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Que, près du feu, l’un l’autre se bravant, On trinque assis derrière un paravent, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! De beaux esprits s’annoncent-ils d’abord, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Mais, sans esprit, faut-il mettre en avant De gais couplets qu’on répète en buvant, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Suis-je au sermon d’un bigot qui m’endort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Que l’amitié réclame un coeur fervent, Que dans la cave elle fonde un couvent, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Monseigneur entre, et la liberté sort, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Mais que Thémire, à table nous trouvant, Avec l’aï s’égaie en arrivant, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Faut-il sans boire abandonner ce bord, Priez pour moi: je suis mort, je suis mort! Mais pour m’y voir jeter l’ancre souvent, Le verre en main, quand j’implore un bon vent, Je suis vivant, bien vivant, très-vivant! Le Printemps Et L'Automne. Deux saisons règlent toutes choses, Pour qui sait vivre en s’amusant: Au printemps nous devons les roses, À l’automne un jus bienfaisant. Les jours croissent; le coeur s’éveille: On fait le vin quand ils sont courts. Au printemps, adieu la bouteille! En automne, adieu les amours! Mieux il vaudrait unir sans doute Ces deux penchants faits pour charmer; Mais pour ma santé je redoute De trop boire et de trop aimer. Or, la sagesse me conseille De partager ainsi mes jours: Au printemps, adieu la bouteille! En automne, adieu les amours! Au mois de mai j’ai vu Rosette, Et mon coeur a subi ses lois. Que de caprices la coquette M’a fait essuyer en six mois! Pour lui rendre enfin la pareille, J’appelle octobre à mon secours. Au printemps, adieu la bouteille! En automne, adieu les amours! Je prends, quitte, et reprends Adèle, Sans façon comme sans regrets. Au revoir, un jour me dit-elle. Elle revint long-temps après; J’étais à chanter sous la treille: Ah! Dis-je, l’année a son cours. Au printemps, adieu la bouteille! En automne, adieu les amours! Mais il est une enchanteresse Qui change à son gré mes plaisirs. Du vin elle excite l’ivresse, Et maîtrise jusqu’aux désirs. Pour elle ce n’est pas merveille De troubler l’ordre de mes jours, Au printemps avec la bouteille, En automne avec les amours. La Mère Aveugle. Air: Une fille est un oiseau... Tout en filant votre lin, Écoutez-moi bien, ma fille. Déjà votre coeur sautille Au nom du jeune Colin. Craignez ce qu’il vous conseille. Quoique aveugle, je surveille; À tout je prête l’oreille, Et vous soupirez tout bas. Votre Colin n’est qu’un traître... Mais vous ouvrez la fenêtre; Lise, vous ne filez pas. (bis.) Il fait trop chaud, dites-vous; Mais par la fenêtre ouverte, À Colin, toujours alerte, Ne faites pas les yeux doux. Vous vous plaignez que je gronde: Hélas! je fus jeune et blonde, Je sais combien dans ce monde On peut faire de faux pas. L’amour trop souvent l’emporte... Mais quelqu’un est à la porte; Lise, vous ne filez pas. C’est le vent, me dites-vous, Qui fait crier la serrure; Et mon vieux chien qui murmure Gagne à cela de bons coups. Oui, fiez-vous à mon âge: Colin deviendra volage; Craignez, si vous n’êtes sage, De pleurer sur vos appas... Grand Dieu! que viens-je d’entendre? C’est le bruit d’un baiser tendre; Lise, vous ne filez pas. C’est votre oiseau, dites-vous, C’est votre oiseau qui vous baise; Dites-lui donc qu’il se taise, Et redoute mon courroux. Ah! d’une folle conduite Le déshonneur est la suite; L’amant qui vous a séduite En rit même entre vos bras. Que la prudence vous sauve... Mais vous allez vers l’alcôve; Lise, vous ne filez pas. C’est pour dormir, dites-vous. Quoi! me jouer de la sorte! Colin est ici, qu’il sorte, Ou devienne votre époux. En attendant qu’à l’église Le séducteur vous conduise, Filez, filez, filez, Lise, Près de moi, sans faire un pas. En vain votre lin s’embrouille; Avec une autre quenouille, Non, vous ne filerez pas. Le Petit Homme Gris. Air: Toto, Carabo... Il est un petit homme Tout habillé de gris, Dans Paris, Joufflu comme une pomme, Qui, sans un sou comptant, Vit content, Et dit: Moi, je m’en... Et dit: Moi, je m’en... Ma foi, moi, je m’en ris! Oh! qu’il est gai (bis) le petit homme gris! À courir les fillettes, À boire sans compter, À chanter, Il s’est couvert de dettes; Mais, quant aux créanciers, Aux huissiers, Il dit: Moi, je m’en... Il dit: Moi, je m’en... Ma foi, moi, je m’en ris! Oh! qu’il est gai (bis) le petit homme gris! Qu’il pleuve dans sa chambre; Qu’il s’y couche le soir Sans y voir; Qu’il lui faille en décembre Souffler, faute de bois, Dans ses doigts, Il dit: Moi, je m’en... Il dit: Moi, je m’en... Ma foi, moi, je m’en ris! Oh! qu’il est gai (bis) le petit homme gris! Sa femme, assez gentille, Fait payer ses atours Aux amours; Aussi, plus elle brille, Plus on le montre au doigt. Il le voit, Et dit: Moi, je m’en... Et dit: Moi, je m’en... Ma foi, moi, je m’en ris! Oh! qu’il est gai (bis) le petit homme gris! Quand la goutte l’accable Sur un lit délabré, Le curé, De la mort et du diable, Parle à ce moribond, Qui répond: Ma foi, moi, je m’en... Ma foi, moi, je m’en... Ma foi, moi, je m’en ris! Oh! qu’il est gai (bis) le petit homme gris! La Bonne Fille, Ou Les Moeurs Du temps. (1812) Air: Il est toujours le même... Je sais fort bien que sur moi l’on babille, Que soi-disant J’ai le ton trop plaisant; Mais cet air amusant Sied si bien à Camille! Philosophe par goût, Et toujours et de tout Je ris, je ris, tant je suis bonne fille. Pour le théâtre ayant quitté l’aiguille, À mon début, Craignant quelque rebut, Je me livre en tribut Au censeur Mascarille, Et ce cuistre insolent Dénigre mon talent; Mais moi j’en ris, tant je suis bonne fille. Un sénateur, qui toujours apostille, Dit: je voudrais Servir tes intérêts. Lors j’essaie à grands frais D’échauffer le vieux drille. Quoi qu’il fît espérer, Je n’en pus rien tirer; Mais j’en ai ri, tant je suis bonne fille. Un chambellan, qui de clinquant pétille, Après qu’un jour Il m’eut fait voir la cour, Enrichit mon amour De ce jonc qui scintille. J’en fais voir le chaton: C’est du faux, me dit-on; Et moi j’en ris, tant je suis bonne fille. Un bel esprit, beau de l’esprit qu’il pille, Grâce à moi fut Nommé de l’Institut. Quand des voix qu’il me dut Vient l’éclat dont il brille, Avec moi que de fois Il a manqué de voix! Mais j’en ai ri, tant je suis bonne fille. Un lycéen, qui sort de sa coquille, Tout triomphant, Dans ses bras m’étouffant, De me faire un enfant Me proteste qu’il grille; Et le petit morveux, Au lieu d’un, m’en fait deux; Mais moi j’en ris, tant je suis bonne fille. Trois auditeurs me disent: Viens, Camille, Soupe avec nous; Que nous fassions les fous. J’étais seule pour tous: L’un d’eux me déshabille. Puis le vin met dedans Nos petits intendants; Et moi j’en ris, tant je suis bonne fille. Telle est ma vie; et sur mainte vétille J’aurais ici Pu glisser, Dieu merci! Dans ses jupons aussi Je sais qu’on s’entortille; Mais les restrictions, Mais les précautions, Moi je m’en ris, tant je suis bonne fille. Ainsi Soit-Il. (1812) Air: Alleluia. Je suis devin, mes chers amis; L’avenir qui nous est promis Se découvre à mon art subtil. Ainsi soit-il! Plus de poëte adulateur; Le puissant craindra le flatteur; Nul courtisan ne sera vil. Ainsi soit-il! Plus d’usuriers, plus de joueurs, De petits banquiers grands seigneurs, Et pas un commis incivil. Ainsi soit-il! L’amitié, charme de nos jours, Ne sera plus un froid discours Dont l’infortune rompt le fil. Ainsi soit-il! La fille, novice à quinze ans, À dix-huit avec ses amants N’exercera que son babil. Ainsi soit-il! Femme fuira les vains atours, Et son mari pendant huit jours Pourra s’absenter sans péril. Ainsi soit-il! L’on montrera dans chaque écrit Plus de génie et moins d’esprit, Laissant tout jargon puéril. Ainsi soit-il! L’auteur aura plus de fierté, L’acteur moins de fatuité; Le critique sera civil. Ainsi soit-il! On rira des erreurs des grands, On chansonnera leurs agents, Sans voir arriver l’alguazil. Ainsi soit-il! En France enfin renaît le goût; La justice règne partout, Et la vérité sort d’exil. Ainsi soit-il! Or, mes amis, bénissons Dieu, Qui met chaque chose en son lieu: Celles-ci sont pour l’an trois mil. Ainsi soit-il! L'Éducation Des Demoiselles. Air: Tra la la la, l’Amour est là... Le bel instituteur de filles Que ce monsieur de Fénelon! Il parle de messe et d’aiguilles: Maman, c’est un sot tout du long. Concerts, bals et pièces nouvelles Nous instruisent mieux que cela. Tra la la la, les demoiselles, Tra la la la, se forment là. Qu’à broder une autre s’applique; Maman, je veux au piano, Avec mon maître de musique, D’Armide chanter le duo. Je crois sentir les étincelles De l’amour dont Renaud brûla. Tra la la la, les demoiselles, Tra la la la, se forment là. Qu’une autre écrive la dépense; Maman, pendant une heure ou deux, Je veux que mon maître de danse M’enseigne un pas voluptueux. Ma robe rend mes pieds rebelles: Un peu plus haut relevons-la. Tra la la la, les demoiselles, Tra la la la, se forment là. Que sur ma soeur une autre veille; Maman, je veux mettre au salon. Déjà je dessine à merveille Les contours de cet Apollon. Grand Dieu! que ses formes sont belles! Sur-tout les beaux nus que voilà! Tra la la la, les demoiselles, Tra la la la, se forment là. Maman, il faut qu’on me marie, La coutume ainsi l’exigeant. Je t’avoûrai, ma chère amie, Que même le cas est urgent. Le monde sait de mes nouvelles, Mais on y rit de tout cela. Tra la la la, les demoiselles, Tra la la la, se forment là. Deo Gratias D'Un Épicurien. Air: Tout le long de la rivière... Dans ce siècle d’impiété, L’on rit du Benedicite! Faut-il qu’à peine il m’en souvienne! Mais pour que l’appétit revienne, Je dis mes grâces lorsqu’en Je n’ai plus soif, je n’ai plus faim: Toujours l’espoir suit le plaisir qui passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, Ô mon Dieu! mon Dieu! je vous rends grâce. Mon voisin, faible du cerveau, Ne boit jamais son vin sans eau; Rien qu’à voir mousser le champagne, Déjà la migraine le gagne; Tandis que pur, et coup sur coup, Pour ma santé je bois beaucoup. Vous savez seul comment tout cela passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, Ô mon Dieu! mon Dieu! je vous rends grâce. De soupçons jaloux assiégé, Dorval n’a ni bu ni mangé. Cet époux sans philosophie Par bonheur de nous se défie, Et tient sa femme, aux yeux si doux, Sous triple porte à deux verroux: Par la fenêtre il fait tout pour qu’on passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, Ô mon Dieu! mon Dieu! je vous rends grâce. Certain soir, monsieur célébra Une déesse d’Opéra. Pour prix d’un grain d’encens profane, Vite au régime on le condamne; Sans accident, moi j’ai fêté Huit danseuses de la Gaîté. Pour un miracle on veut que cela passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, Ô mon Dieu! mon Dieu! je vous rends grâce. Mais quel convive, assis là bas, N’ose rire et ne chante pas? Chut! me dit-on, c’est un vrai sage, Qui dans les cours a fait naufrage. Quoi! chez nous cet homme rêveur, Des rois regrette la faveur! Plus sage, moi, je sais comme on s’en passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, Ô mon Dieu! mon Dieu! je vous rends grâce. À table trouvant tout au mieux, Je crois qu’un ordre exprès des cieux Tient en haleine la sagesse, Des fous ménage la faiblesse, Et fait de leur vie un repas Dont le dessert ne finit pas. Oui, c’est ainsi que jeunesse se passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, Ô mon Dieu! mon Dieu! je vous rends grâce. Madame Grégoire. Air: C’est le gros Thomas... C’était de mon temps Que brillait Madame Grégoire. J’allais à vingt ans Dans son cabaret rire et boire; Elle attirait les gens Par des airs engageants. Plus d’un brun à large poitrine Avait là crédit sur la mine. Ah! comme on entrait Boire à son cabaret! D’un certain époux Bien qu’elle pleurât la mémoire, Personne de nous N’avait connu défunt Grégoire; Mais à le remplacer Qui n’eût voulu penser? Heureux l’écot où la commère Apportait sa pinte et son verre! Ah! comme on entrait Boire à son cabaret! Je crois voir encor Son gros rire aller jusqu’aux larmes, Et sous sa croix d’or L’ampleur de ses pudiques charmes. Sur tous ses agréments Consultez ses amants: Au comptoir la sensible brune Leur rendait deux pièces pour une. Ah! comme on entrait Boire à son cabaret! Des buveurs grivois Les femmes lui cherchaient querelle. Que j’ai vu de fois Des galants se battre pour elle! La garde et les amours Se chamaillant toujours, Elle, en femme des plus capables, Dans son lit cachait les coupables. Ah! comme on entrait Boire à son cabaret! Quand ce fut mon tour D’être en tout le maître chez elle, C’était chaque jour Pour mes amis fête nouvelle. Je ne suis point jaloux: Nous nous arrangions tous. L’hôtesse, poussant à la vente, Nous livrait jusqu’à la servante. Ah! comme on entrait Boire à son cabaret! Tout est bien changé: N’ayant plus rien à mettre en perce, Elle a pris congé Et des plaisirs et du commerce. Que je regrette, hélas! Sa cave et ses appas! Long-temps encor chaque pratique S’écrîra devant sa boutique: Ah! comme on entrait Boire à son cabaret! CHARLES VII Musique de M. B. Wilhem. Je vais combattre, Agnès l’ordonne: Adieu, repos; plaisirs, adieu! J’aurai, pour venger ma couronne, Des héros, l’amour, et mon Dieu. Anglais, que le nom de ma belle Dans vos rangs porte la terreur. J’oubliais l’honneur auprès d’elle, Agnès me rend tout à l’honneur. Dans les jeux d’une cour oisive, Français et roi, loin des dangers, Je laissais la France captive En proie au fer des étrangers. Un mot, un seul mot de ma belle A couvert mon front de rougeur. J’oubliais l’honneur auprès d’elle, Agnès me rend tout à l’honneur. S’il faut mon sang pour la victoire, Agnès, tout mon sang coulera. Mais non; pour l’amour et la gloire, Victorieux, Charles vivra. Je dois vaincre; j’ai de ma belle Et les chiffres et la couleur. J’oubliais l’honneur auprès d’elle, Agnès me rend tout à l’honneur. Dunois, La Trémouille, Saintrailles, Ô Français, quel jour enchanté Quand des lauriers de vingt batailles Je couronnerai la beauté! Français, nous devrons à ma belle, Moi la gloire, et vous le bonheur. J’oubliais l’honneur auprès d’elle, Agnès me rend tout à l’honneur. Mes Cheveux. Air: Vaudeville de Décence. Mes bons amis, que je vous prêche à table, Moi, l’apôtre de la gaîté. Opposez tous au destin peu traitable Le repos et la liberté; À la grandeur, à la richesse, Préférez des loisirs heureux. C’est mon avis, moi de qui la sagesse A fait tomber tous les cheveux. Mes bons amis, voulez-vous dans la joie Passer quelques instants sereins, Buvez un peu; c’est dans le vin qu’on noie L’ennui, l’humeur et les chagrins. À longs flots puisez l’allégresse Dans ces flacons d’un vin mousseux. C’est mon avis, moi de qui la sagesse A fait tomber tous les cheveux. Mes bons amis, et bien boire et bien rire N’est rien encor sans les amours. Que la beauté vous charme et vous attire; Dans ses bras coulez tous vos jours. Gloire, trésors, santé, jeunesse, Sacrifiez tout à ses voeux. C’est mon avis, moi de qui la sagesse A fait tomber tous les cheveux. Mes bons amis, du sort et de l’envie On brave ainsi les traits cuisants. En peu de jours usant toute la vie, On en retranche les vieux ans. Achetez la plus douce ivresse Au prix d’un âge malheureux. C’est mon avis, moi de qui la sagesse A fait tomber tous les cheveux. Les Gueux. (1812) Air: Première Ronde Du Départ Pour Saint-Malo. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! Des gueux chantons la louange. Que de gueux hommes de bien! Il faut qu’enfin l’esprit venge L’honnête homme qui n’a rien. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! Oui, le bonheur est facile Au sein de la pauvreté: J’en atteste l’Évangile; J’en atteste ma gaîté. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! Au Parnasse la misère Long-temps a régné, dit-on. Quels biens possédait Homère? Une besace, un bâton. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! Vous qu’afflige la détresse, Croyez que plus d’un héros, Dans le soulier qui le blesse, Peut regretter ses sabots. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! Du faste qui vous étonne L’exil punit plus d’un grand; Diogène, dans sa tonne, Brave en paix un conquérant. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! D’un palais l’éclat vous frappe, Mais l’ennui vient y gémir. On peut bien manger sans nappe; Sur la paille on peut dormir. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! Quel Dieu se plaît et s’agite Sur ce grabat qu’il fleurit? C’est l’Amour qui rend visite À la Pauvreté qui rit. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! L’Amitié que l’on regrette N’a point quitté nos climats. Elle trinque à la guinguette, Assise entre deux soldats. Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Ils s’aiment entre eux. Vivent les gueux! La Descente Aux Enfers. Air: Boira qui voudra, larirette Paîra qui pourra, larira... Sur la foi de votre bonne, Vous qui craignez Lucifer, Approchez, que je vous donne Des nouvelles de l’Enfer. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Sachez que la nuit dernière, Sur un vieux balai rôti, Avec certaine sorcière, Pour l’Enfer je suis parti. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Ma sorcière est jeune et belle, Et dans ces lieux inconnus, Diablotins, par ribambelle, Viennent baiser ses pieds nus. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Quoi qu’en disent maints bélîtres, En entrant nous remarquons Un amas d’écailles d’huîtres, Et des débris de flacons. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Là, ni chaudières, ni flammes, Et si grands que soient leurs torts, Aux Enfers nos pauvres âmes Reprennent un peu de corps. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Chez lui le Diable est bon homme; Aussi voyons-nous d’abord Ixion faisant un somme Près de Tantale ivre mort. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Rien n’est moins épouvantable Que l’aspect de ce démon; Sa majesté tenait table Entre Épicure et Ninon. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Ses arrêts les plus sévères, Qu’en mourant nous redoutons, Sont rendus au bruit des verres Et de huit cents mirlitons. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Aux buveurs à rouge trogne, Il dit: Trinquons à grands coups. Vous n’aimiez que le bourgogne; De champagne enivrez-vous. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. À la prude qui se gêne Pour lorgner un jouvenceau, Il dit: Avec Diogène, Fais l’amour dans un tonneau. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Gens dont nous fuyons les traces, Il vous dit: Plus retenus, Laissez Cupidon aux Grâces, Contentez-vous de Vénus. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Il dit encor bien des choses Qui charment les assistants; Puis à Ninon, sur des roses, Il ôte au moins soixante ans. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Alors ma sorcière éprouve Un désir qui l’embellit, Et soudain je me retrouve Dans ses bras et sur mon lit. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Si, d’après ce qu’on rapporte, On bâille aux célestes lieux, Que le Diable nous emporte, Et nous rendrons grâce à Dieu. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Tant qu’on le pourra, L’on trinquera, Chantera, Aimera La fillette. Tant qu’on le pourra, larirette, On se damnera, larira. Le Coin De L'Amitié. couplets Chantés Par Une Demoiselle A Une Jeune Mariée, Son Amie. Air: Vaudeville De La Partie Carrée. L’Amour, l’Hymen, l’Intérêt, la Folie, Aux quatre coins se disputent nos jours. L’Amitié vient compléter la partie; Mais qu’on lui fait de mauvais tours! Lorsqu’aux plaisirs l’âme se livre entière, Notre raison ne brille qu’à moitié, Et la Folie attaque la première Le coin de l’Amitié. Puis vient l’Amour, joueur malin et traître, Qui de tromper éprouve le besoin. En tricherie on le dit passé maître; Pauvre Amitié, gare à ton coin! Ce dieu jaloux, dès qu’il voit qu’on l’adore, À tout soumettre aspire sans pitié. Vous cédez tout; il veut avoir encore Le coin de l’Amitié. L’Hymen arrive: oh! combien on le fête! L’Amitié seule apprête ses atours. Mais dans les soins qu’il vient nous mettre en tête Il nous renferme pour toujours. Ce dieu, chez lui calculant à toute heure, Y laisse enfin l’Intérêt prendre pied, Et trop souvent lui donne pour demeure Le coin de l’Amitié. Auprès de toi nous ne craignons, ma chère, Ni l’intérêt ni les folles erreurs; Mais aujourd’hui que l’Hymen et son frère Inspirent de crainte à nos coeurs! Dans plus d’un coin, où de fleurs ils se parent, Pour ton bonheur qu’ils règnent de moitié; Mais que jamais, jamais ils ne s’emparent Du coin de l’Amitié. L'Âge Futur, Ou Ce Que Seront Nos Enfants. (1814) Air: Allez-vous-en, gens de la noce... Je le dis sans blesser personne, Notre âge n’est point l’âge d’or; Mais nos fils, qu’on me le pardonne, Vaudront bien moins que nous encor. Pour peupler la machine ronde, Qu’on est fou de mettre du sien! Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. En joyeux gourmands que nous sommes, Nous savons chanter un repas: Mais nos fils, pesants gastronomes, Boiront et ne chanteront pas. D’un sot à face rubiconde Ils feront un épicurien. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Grâce aux beaux esprits de notre âge, L’ennui nous gagne assez souvent; Mais deux Instituts, je le gage, Lutteront dans l’âge suivant. De se recruter à la ronde, Tous deux trouveront le moyen. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Nous aimons bien un peu la guerre, Mais sans redouter le repos. Nos fils, ne se reposant guère, Batailleront à tout propos. Seul prix d’une ardeur furibonde, Un laurier sera tout leur bien. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Nous sommes peu galants sans doute; Mais nos fils, d’excès en excès, Égarant l’amour sur sa route, Ne lui parleront plus français. Ils traduiront, Dieu les confonde! L’Art d’aimer en italien. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Ainsi, malgré tous nos sophistes, Chez nos descendants on aura Pour grands hommes des journalistes, Pour amusement l’Opéra; Pas une vierge pudibonde; Pas même un aimable vaurien. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. De fleurs, amis, ceignant nos têtes, Vainement nous formons des voeux Pour que notre culte et nos fêtes Soient en honneur chez nos neveux: Ce chapitre que Momus fonde Chez eux manquera de doyen. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, Si nos femmes le voulaient bien. Le Vieux Célibataire. Air: Contentons-nous d’une simple bouteille... Allons, Babet, il est bientôt dix heures; Pour un goutteux c’est l’instant du repos. Depuis un an qu’avec moi tu demeures, Jamais, je crois, je ne fus si dispos. À mon coucher ton aimable présence Pour ton bonheur ne sera pas sans fruit. Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit. Petite bonne, agaçante et jolie, D’un vieux garçon doit être le soutien. Jadis ton maître a fait mainte folie Pour des minois moins friands que le tien. Je veux demain, bravant la médisance, Au Cadran Bleu te régaler sans bruit. Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit. N’expose plus à des travaux pénibles Cette main douce et ce teint des plus frais; Auprès de moi coule des jours paisibles; Que mille atours relèvent tes attraits. L’amour par eux m’a rendu sa puissance: Ne vois-tu pas son flambeau qui me luit? Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit. À mes désirs, quoi! Babet se refuse! Mademoiselle, auriez-vous un amant? De mon neveu le jockey vous amuse; Mais songez-y: je fais mon testament. Docile enfin, livre sans résistance À mes baisers ce sein qui m’a séduit. Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit. Ah! tu te rends, tu cèdes à ma flamme! Mais la nature, hélas! trahit mon coeur. Ne pleure point; va, tu seras ma femme, Malgré mon âge et le public moqueur. Fais donc si bien que ta douce influence Rende à mes sens la chaleur qui me fuit. Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit. L'Ami Robin. Air: À la Monaco. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Robin connaît toutes nos belles Et jusqu’où leur prix peut aller. Messieurs, qui voulez des pucelles, C’est à Robin qu’il faut parler. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Prodiguons l’or, et des maîtresses De toutes parts vont nous venir: Car si nous tenions aux comtesses, Robin pourrait nous en fournir. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! J’ai connu Robin à l’école: Ce n’était point un libertin; Mais il gagnait mainte pistole À nous procurer l’Arétin. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Quand de prendre femme il eut l’âge, Il la prit belle exprès pour ça. Par malheur la sienne était sage; Mais aussi Robin divorça. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Que le neuf ou le vieux vous tente, Il sera votre fournisseur: Robin vend sa nièce et sa tante; Il vendrait sa mère et sa soeur. De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Si je lis bien dans son système, Vers la cour il marche à grands pas. Combien de gens qui déja même Devant Robin ont chapeau bas! De tout Cythère Sois le courtier: On paîra bien ton ministère. De tout Cythère Sois le courtier: Ami Robin, quel bon métier! Les Gaulois Et Les Francs. Air: Gai! gai! marions-nous... Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! D’Attila suivant la voix, Le barbare Qu’elle égare Vient une seconde fois Périr dans les champs gaulois. Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Renonçant à ses marais, Le Cosaque Qui bivouaque, Croit, sur la foi des Anglais, Se loger dans nos palais. Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Le Russe, toujours tremblant Sous la neige Qui l’assiége, Las de pain noir et de gland, Veut manger notre pain blanc. Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Ces vins que nous amassons Pour les boire À la victoire, Seraient bus par des Saxons! Plus de vin, plus de chansons! Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Pour des Calmouks durs et laids Nos filles Sont trop gentilles, Nos femmes ont trop d’attraits. Ah! que leurs fils soient Français! Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Quoi! ces monuments chéris, Histoire De notre gloire, S’écrouleraient en débris! Quoi! Les Prussiens à Paris! Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Nobles Francs et bons Gaulois, La paix si chère À la terre Dans peu viendra sous vos toits Vous payer de tant d’exploits. Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, Gai! gai! serrons nos rangs; En avant, Gaulois et Francs! Frétillon. Air: Ma commère, quand je danse... Francs amis des bonnes filles, Vous connaissez Frétillon: Ses charmes aux plus gentilles Ont fait baisser pavillon. Ma Frétillon, (bis.) Cette fille Qui frétille, N’a pourtant qu’un cotillon. Deux fois elle eut équipage, Dentelles et diamants, Et deux fois mit tout en gage Pour quelques fripons d’amants. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Reste avec un cotillon. Point de dame qui la vaille: Cet hiver, dans son taudis, Couché presque sur la paille, Mes sens étaient engourdis; Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Mit sur moi son cotillon. Mais que vient-on de m’apprendre? Quoi! le peu qui lui restait, Frétillon a pu le vendre Pour un fat qui la battait! Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, A vendu son cotillon. En chemise, à la croisée, Il lui faut tendre ses lacs. À travers la toile usée Amour lorgne ses appas. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Est si bien sans cotillon! Seigneurs, banquiers et notaires La feront encor briller; Puis encor des mousquetaires Viendront la déshabiller. Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille, Mourra sans un cotillon. Un Tour De Marotte. chanson Chantée Aux Soupers De Momus. Air: La marmotte a mal aux pieds... Que Momus, dieu des bons couplets, Soit l’ami d’Épicure. Je veux porter ses chapelets Pendus à ma ceinture. Payant tribut À l’attribut De sa gaîté falote, De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. La marotte au sceptre des rois Oppose sa puissance: Momus en donne sur les doigts Du grand que l’on encense. Gaîment frappons Sots et fripons En casque, en mitre, en cotte. De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. Qu’un fat soit l’aigle des salons; Qu’un docteur sente l’ambre; Qu’un valet change ses galons Sans changer d’antichambre; Paris, enclin Au trait malin, Grâce à nous les ballotte. De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. Mais de la marotte, à sa cour, La beauté veut qu’on use; C’est un des hochets de l’Amour, Et Vénus s’en amuse. Son joyeux bruit Souvent séduit L’actrice et la dévote. De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. Elle s’allie au tambourin Du dieu de la vendange, Quand pour guérir le noir chagrin Coule un vin sans mélange. Oui, ses grelots Font à grands flots Jaillir cet antidote. De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. Point de convives paresseux, Amis, car il me semble Que l’amitié bénit tous ceux Que la marotte assemble; Jeunes d’esprit Ensemble on rit, Puis ensemble on radote. De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. Au bruit des grelots, dans ce lieu, Chantez donc votre messe. L’assistant, le prêtre et le dieu Inspirent l’allégresse. D’un gai refrain À ce lutrin, Pour qu’on suive la note, De main en main, Jusqu’à demain, Passons-nous la marotte. La Double Ivresse. Air: Que ne suis-je la fougère... Je reposais sous l’ombrage, Quand Noeris vint m’éveiller: Je crus voir sur son visage Le feu du désir briller. Sur son front Zéphyre agite La rose et le pampre vert; Et de son sein qui palpite Flotte le voile entr’ouvert. Un enfant qui suit sa trace (Son frère, si je l’en crois) Presse pour remplir sa tasse Des raisins entre ses doigts. Tandis qu’à mes yeux la belle Chante et danse à ses chansons, L’enfant, caché derrière elle, Mêle au vin d’affreux poisons. Noeris prend la tasse pleine, Y goûte, et vient me l’offrir. Ah! dis-je, la ruse est vaine: Je sais qu’on peut en mourir. Tu le veux, enchanteresse! Je bois, dussé-je en ce jour Du vin expier l’ivresse Par l’ivresse de l’amour. Mon délire fut extrême: Mais aussi qu’il dura peu! Ce n’est plus Noeris que j’aime, Et Noeris s’en fait un jeu. De ces ardeurs infidèles Ce qui reste, c’est qu’enfin, Depuis, à l’amour des belles J’ai mêlé le goût du vin. Voyage Au Pays De Cocagne. Air: Contredanse De La Rosière, Ou L’ombre S’Evapore. Ah! Vers une rive Où sans peine on vive, Qui m’aime me suive! Voyageons gaîment. Ivre de champagne, Je bats la campagne, Et vois de Cocagne Le pays charmant. Terre chérie, Sois ma patrie: Qu’ici je rie Du sort inconstant. Pour moi tout change: Bonheur étrange! Je bois et mange Sans un sou comptant. Mon appétit s’ouvre, Et mon oeil découvre Les portes d’un Louvre En tourte arrondi. J’y vois de gros gardes, Cuirassés de bardes, Portant hallebardes De sucre candi. Bon dieu! que j’aime Ce doux système! Les canons même De sucre sont faits. Belles sculptures, Riches peintures En confitures, Ornent les buffets. Pierrots et Paillasses, Beaux esprits cocasses, Charment sur les places Le peuple ébahi, Pour qui cent fontaines, Au lieu d’eaux malsaines, Versent, toujours pleines, Le beaune et l’aï. Des gens enfournent, D’autres défournent; Aux broches tournent Veau, boeuf et mouton. Des lois de table L’ordre équitable, De tout coupable Fait un marmiton. Dans un palais j’entre, Et je m’assieds entre Des grands dont le ventre Se porte un défi; Je trouve en ce monde, Où la graisse abonde, Vénus toute ronde Et l’Amour bouffi. Nul front sinistre; Propos de cuistre, Airs de ministre, N’y sont point permis. La table est mise, La chère exquise; Que l’on se grise: Trinquons, mes amis! Mais parlons d’affaires. Beautés peu sévères, Qu’au doux bruit des verres D’un dessert friand, On chante et l’on dise Quelque gaillardise Qui nous scandalise En nous égayant. Quand le vin tape L’époux qu’on drape, Que sur la nappe Il s’endort à point; De femme aimable Mère intraitable, Ah! Sous la table Ne regardez point. Folle et tendre orgie! La face rougie, La panse élargie, Là chacun est roi; Et quand l’heure invite À gagner son gîte, L’on rentre bien vite Ailleurs que chez soi. Que de goguettes! Que d’amourettes! Jamais de dettes: Point de noeuds constants. Entre l’ivresse Et la paresse, Notre jeunesse Va jusqu’à cent ans. Oui, dans ton empire, Cocagne, on respire... Mais, qui vient détruire Ce rêve enchanteur? Ami, j’en ai honte; C’est quelqu’un qui monte Apporter le compte Du restaurateur. Le Commencement Du Voyage. Chanson Chantée Sur Le Berceau D’Un Enfant Nouveau-Né. Air Du Vaudeville Des Chevilles De Maître Adam. Voyez, amis, cette barque légère Qui de la vie essaie encor les flots: Elle contient gentille passagère; Ah! soyons-en les premiers matelots. Déjà les eaux l’enlèvent au rivage, Que doucement elle fuit pour toujours! Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. Déjà le Sort a soufflé dans les voiles; Déjà l’Espoir prépare les agrès, Et nous promet, à l’éclat des étoiles, Une mer calme et des vents doux et frais. Fuyez, fuyez, oiseaux d’un noir présage: Cette nacelle appartient aux Amours. Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. Au mât propice attachant leurs guirlandes, Oui, les Amours prennent part au travail. Aux chastes soeurs on a fait des offrandes, Et l’Amitié se place au gouvernail. Bacchus lui-même anime l’équipage, Qui des plaisirs invoque le secours. Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. Qui vient encor saluer la nacelle? C’est le Malheur bénissant la Vertu, Et demandant que du bien fait par elle Sur cet enfant le prix soit répandu. À tant de voeux, dont retentit la plage, Sûrs que jamais les dieux ne seront sourds, Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours. La Musique. (1810) Air: La farira dondaine, gai... Purgeons nos desserts Des chansons à boire; Vivent les grands airs Du Conservatoire! Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Tout est réchauffé Aux dîners d’Agathe: Au lieu de café, Vite une sonate. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. L’Opéra toujours Fait bruit et merveilles: On y voit les sourds Boucher leurs oreilles. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Acteurs très-profonds, Sujets de disputes, Messieurs les bouffons, Soufflez dans vos flûtes. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Et vous, gens de l’art, Pour que je jouisse, Quand c’est du Mozart Que l’on m’avertisse. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Nature n’est rien; Mais on recommande Goût italien, Et grâce allemande. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Si nous t’enterrons, Bel art dramatique, Pour toi nous dirons La messe en musique. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Les Gourmands. A Messieurs Les Gastronomes. (1810) Air: Tout le long de la rivière... Gourmands, cessez de nous donner La carte de votre dîner: Tant de gens qui sont au régime Ont droit de vous en faire un crime. Et d’ailleurs, à chaque repas, D’étouffer ne tremblez-vous pas? C’est une mort peu digne qu’on l’admire. Ah! pour étouffer, n’étouffons que de rire; N’étouffons, n’étouffons que de rire. La bouche pleine, osez-vous bien Chanter l’Amour, qui vit de rien? À l’aspect de vos barbes grasses, D’effroi vous voyez fuir les Grâces; Ou, de truffes en vain gonflés, Près de vos belles vous ronflez. L’embonpoint même a dû parfois vous nuire. Ah! pour étouffer, n’étouffons que de rire; N’étouffons, n’étouffons que de rire. Vous n’exaltez, maîtres gloutons, Que la gloire des marmitons: Méprisant l’auteur humble et maigre Qui mouille un pain bis de vin aigre, Vous ne trouvez le laurier bon Que pour la sauce et le jambon; Chez des Français quel étrange délire! Ah! pour étouffer, n’étouffons que de rire; N’étouffons, n’étouffons que de rire. Pour goûter à point chaque mets À table ne causez jamais; Chassez-en la plaisanterie: Trop de gens, dans notre patrie, De ses charmes étaient imbus; Les bons mots ne sont qu’un abus; Pourtant, messieurs, permettez-nous d’en dire. Ah! pour étouffer, n’étouffons que de rire; N’étouffons, n’étouffons que de rire. Français, dînons pour le dessert: L’Amour y vient, Philis le sert: Le bouchon part, l’esprit pétille; La Décence même y babille, Et par la Gaîté, qui prend feu, Se laisse coudoyer un peu. Chantons alors l’aï qui nous inspire. Ah! pour étouffer, n’étouffons que de rire; N’étouffons, n’étouffons que de rire. Ma Dernière Chanson Peut-Etre. Fin De Janvier 1814. Air: Eh quoi! vous sommeillez encore?... (de Fanchon) Je n’eus jamais d’indifférence Pour la gloire du nom français. L’étranger envahit la France, Et je maudis tous ses succès. Mais, bien que la douleur honore, Que servira d’avoir gémi? Puisqu’ici nous rions encore, Autant de pris sur l’ennemi! Quand plus d’un brave aujourd’hui tremble, Moi, poltron, je ne tremble pas. Heureux que Bacchus nous rassemble Pour trinquer à ce gai repas! Amis, c’est le dieu que j’implore; Par lui mon coeur est affermi. Buvons gaîment, buvons encore: Autant de pris sur l’ennemi! Mes créanciers sont des corsaires Contre moi toujours soulevés. J’allais mettre ordre à mes affaires, Quand j’appris ce que vous savez. Gens que l’avarice dévore, Pour votre or soudain j’ai frémi. Prêtez-m’en donc, prêtez encore: Autant de pris sur l’ennemi! Je possède jeune maîtresse, Qui va courir bien des dangers. Au fond, je crois que la traîtresse Désire un peu les étrangers. Certains excès que l’on déplore Ne l’épouvantent qu’à demi. Mais cette nuit me reste encore: Autant de pris sur l’ennemi! Amis, s’il n’est plus d’espérance, Jurons, au risque du trépas, Que pour l’ennemi de la France Nos voix ne résonneront pas. Mais il ne faut point qu’on ignore Qu’en chantant le cygne a fini. Toujours Français, chantons encore: Autant de pris sur l’ennemi! Éloge Des Chapons. Air: Ah! le bel oiseau, maman... Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Exempts du tendre embarras Qui maigrit l’espèce humaine, Comme ils sont dodus et gras Ces bons citoyens du Maine! Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Qui d’eux, troublé nuit et jour, Fut jaloux jusqu’à la rage? Leur faut-il contre l’amour Recourir au mariage? Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Plusieurs, pour la forme, ont pris Une compagne gentille: J’en sais qui sont bons maris, Qui même ont de la famille. Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Modérés dans leurs désirs, Jamais ces gens, que j’estime, N’ont pour fruit de leurs plaisirs Les remords ou le régime. Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Or, messieurs, examinons Notre sort auprès des belles: Que de mal nous nous donnons Pour tromper des infidèles! Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! C’est mener un train d’enfer, Quelque agrément qu’on y trouve; D’ailleurs on n’est pas de fer, Et Dieu sait comme on le prouve! Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! En dépit d’un faux honneur, Prenons donc un parti sage. Faisons tous notre bonheur: Allons, messieurs, du courage! Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Assez de monde concourt À propager notre espèce. Coupons, morbleu! Coupons court Aux erreurs de la jeunesse. Pour ma part, moi, j’en réponds, Oui, poulettes, Oui, coquettes, Pour ma part, moi, j’en réponds; Bienheureux sont les chapons! Le Bon Français. Chanson Chantée Devant Des Aides-De-Camp De L'Empereur Alexandre. Mai 1814 Air: J’ons un curé patriote... J’aime qu’un Russe soit Russe, Et qu’un Anglais soit Anglais. Si l’on est Prussien en Prusse, En France soyons Français. Lorsqu’ici nos coeurs émus Comptent des Français de plus, (11) Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays, Oui, soyons de notre pays. Charles-Quint portait envie À ce roi plein de valeur (12) Qui s’écriait à Pavie: Tout est perdu, fors l’honneur! Consolons par ce mot-là Ceux que le nombre accabla. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays. Louis, dit-on, fut sensible (13) Aux malheurs de ces guerriers Dont l’hiver le plus terrible A seul flétri les lauriers. Près des lis qu’ils soutiendront, Ces lauriers reverdiront. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays. Enchaîné par la souffrance, Un roi fatal aux Anglais (14) A jadis sauvé la France Sans sortir de son palais. On sait, quand il le faudra, Sur qui Louis s’appuîra (15). Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays. Redoutons l’anglomanie, Elle a déjà gâté tout. N’allons point en Germanie Chercher les règles du goût. N’empruntons à nos voisins Que leurs femmes et leurs vins. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays. Notre gloire est sans seconde: Français, où sont nos rivaux? Nos plaisirs charment le monde, Éclairé par nos travaux. Qu’il nous vienne un gai refrain, Et voilà le monde en train! Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays. En servant notre patrie, Où se fixent pour toujours Les plaisirs et l’industrie, Les beaux-arts et les amours, Aimons, Louis le permet, Tout ce qu’Henri-Quatre aimait. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays. La Grande Orgie. (1814) Air: Vive le vin de Ramponneau... Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Non, plus d’accès Aux procès; Vidons, joyeux Français, Nos caves renommées. Qu’un censeur vain Croie en vain Fuir le pouvoir du vin, Et s’enivre aux fumées. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Graves auteurs, Froids rhéteurs, Tristes prédicateurs, Endormeurs d’auditoires; Gens à pamphlets, À couplets, Changez en gobelets Vos larges écritoires. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Loin du fracas Des combats, Dans nos vins délicats Mars a noyé ses foudres. Gardiens de nos Arsenaux, Cédez-nous les tonneaux Où vous mettiez vos poudres. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Nous qui courons Les tendrons, De Cythère enivrons Les colombes légères. Oiseaux chéris De Cypris, Venez, malgré nos cris, Boire au fond de nos verres. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. L’or a cent fois Trop de poids. Un essaim de grivois, Buvant à leurs mignonnes, Trouve au total Ce cristal Préférable au métal Dont on fait les couronnes. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Enfants charmants De mamans Qui des grands sentiments Banniront la folie, Nos fils bien gros, Bien dispos, Naîtront parmi les pots, Le front taché de lie. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Fi d’un honneur Suborneur! Enfin du vrai bonheur Nous porterons les signes. Les rois boiront Tous en rond; Les lauriers serviront D’échalas à nos vignes. Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Raison, adieu! Qu’en ce lieu Succombant sous le dieu Objet de nos louanges, Bien ou mal mis, Tous amis, Dans l’ivresse endormis, Nous rêvions les vendanges! Le vin charme tous les esprits: Qu’on le donne Par tonne. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Le Jour Des Morts. Air: Mirliton. (Les deux premiers vers de l’air sont doublés) Amis, entendez les cloches Qui par leurs sons gémissants Nous font de bruyants reproches Sur nos rires indécents. Il est des âmes en peine, Dit le prêtre intéressé: C’est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Resquiescant in pace! Qu’en ce jour la poésie Sème les tombeaux de fleurs; Qu’à nos yeux l’hypocrisie Les arrose de ses pleurs. Je chante au sort qui m’entraîne Sur les traces du passé: C’est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Resquiescant in pace! Méchants, redoutez les diables. Mais qu’il soit un paradis Pour les filles charitables, Pour les buveurs francs amis; Que saint Pierre aux gens sans haine Ouvre d’un air empressé. C’est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Resquiescant in pace! Le souvenir de nos pères Nous doit-il mettre en souci? Ils ont ri de leurs misères; Des nôtres rions aussi. Lise n’est point inhumaine; Mon flacon n’est point cassé. C’est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Resquiescant in pace! Je ne veux point qu’on me pleure, Moi, le boute-en-train des fous. Puissé-je, à ma dernière heure, Voir nos fils plus gais que nous! Qu’ils chantent à perdre haleine, Sur le bord du grand fossé: C’est le jour des morts, mirliton, mirlitaine; Resquiescant in pace! Requête Présentée Par Les Chiens De Qualité Pour Obtnenir Qu’On Leur Rende L’Entrée Libre Au Jardin Des Tuileries. Juin 1814 Air: Faut d’la vertu, pas trop n’en faut... (Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats.) bis. Aux maîtres des cérémonies Plaise ordonner que, dès demain, Entrent sans laisse aux Tuileries les chiens du faubourg Saint-Germain. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Des chiens dont le pavé se couvre Distinguez-nous à nos colliers. On sent que les honneurs du Louvre Iraient mal à ces roturiers. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Quoique toujours, sous son empire, L’usurpateur nous ait chassés, Nous avons laissé sans mot dire Aboyer tous les gens pressés. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Quand sur son règne on prend des notes, Grâce pour quelques chiens félons! Tel qui longtemps lécha ses bottes Lui mord aujourd’hui les talons. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. En attrapant mieux que des puces, On a vu carlins et bassets Caresser Allemands et Russes Couverts encor du sang français. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Qu’importe que, sûr d’un gros lucre, L’Anglais dise avoir triomphé? On nous rend le morceau de sucre; Les chats reprennent leur café. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Quand nos dames reprennent vite Les barbes et le caraco, Quand on refait de l’eau bénite, Remettez-nous in statu quo. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. Nous promettons, pour cette grâce, Tous, hors quelques barbets honteux, De sauter pour les gens en place, De courir sur les malheureux. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats. La Censure. chanson Qui Courut Manuscrite Au Mois D'Août 1814. (16) Air: Qu’est-ce qu’ça m’fait à moi?... Que sous le joug des libraires, On livre encor nos auteurs Aux censeurs, aux inspecteurs, Rats-de-cave littéraires; Riez-en avec moi. Ah! pour rire Et pour tout dire, Il n’est besoin, ma foi, D’un privilége du roi! L’état ayant plus d’un membre Que la presse eût fait trembler, Qu’on ait craint son franc parler Dans la chambre et l’antichambre; Riez-en avec moi. Ah! pour rire Et pour tout dire, Il n’est besoin, ma foi, D’un privilége du roi! Que cette chambre sensée Laisse avec soumission Sortir la procession Et renfermer la pensée; Riez-en avec moi. Ah! pour rire Et pour tout dire, Il n’est besoin, ma foi, D’un privilége du roi! Qu’un censeur bien tyrannique De l’esprit soit le geôlier, Et qu’avec son prisonnier Jamais il ne communique; Riez-en avec moi. Ah! pour rire Et pour tout dire, Il n’est besoin, ma foi, D’un privilége du roi! Quand déjà l’on n’y voit guère, Quand on a peine à marcher; En feignant de la moucher, Qu’on éteigne la lumière; Riez-en avec moi. Ah! pour rire Et pour tout dire, Il n’est besoin, ma foi, D’un privilége du roi! Qu’un ministre qui s’irrite Quand on lui fait la leçon Lise tout bas ma chanson, Qui lui parvient manuscrite; Riez-en avec moi. Ah! pour rire Et pour tout dire, Il n’est besoin, ma foi, D’un privilége du roi! Beaucoup D'Amour. Musique De M. B. Wilhem. Malgré la voix de la sagesse, Je voudrais amasser de l’or: Soudain aux pieds de ma maîtresse J’irais déposer mon trésor. Adèle, à ton moindre caprice Je satisferais chaque jour. Non, non, je n’ai point d’avarice, Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour. Pour immortaliser Adèle, Si des chants m’étaient inspirés, Mes vers, où je ne peindrais qu’elle, À jamais seraient admirés. Puissent ainsi dans la mémoire Nos deux noms se graver un jour! Je n’ai point l’amour de la gloire, Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour. Que la Providence m’élève Jusqu’au trône éclatant des rois; Adèle embellira ce rêve: Je lui cèderai tous mes droits. Pour être plus sûr de lui plaire, Je voudrais me voir une cour. D’ambition je n’en ai guère, Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour. Mais quel vain désir m’importune? Adèle comble tous mes voeux. L’éclat, le renom, la fortune, Moins que l’amour rendent heureux. À mon bonheur je puis donc croire, Et du sort braver le retour! Je n’ai ni bien, ni rang, ni gloire, Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour. Les Boxeurs, Ou L'Anglomane. Août 1814 Air: À coups d’pied, à coups d’poing... Quoique leurs chapeaux soient bien laids, God dam! moi j’aime les Anglais: Ils ont un si bon caractère! Comme ils sont polis! et surtout Que leurs plaisirs sont de bon goût! Non, chez nous, point, Point de ces coups de poing Qui font tant d’honneur à l’Angleterre. Voilà des boxeurs à Paris: Courons vite ouvrir des paris, Et même par-devant notaire. Ils doivent se battre un contre un; Pour des Anglais c’est peu commun. Non, chez nous, point, Point de ces coups de poing Qui font tant d’honneur à l’Angleterre. En scène, d’abord admirons La grâce de ces deux lurons, Grâce qui jamais ne s’altère. De la halle on dirait deux forts: Peut-être ce sont des milords. Non, chez nous, point, Point de ces coups de poing Qui font tant d’honneur à l’Angleterre. Çà, mesdames, qu’en pensez-vous? C’est à vous de juger les coups. Quoi! ce spectacle vous atterre? Le sang jaillit... battez des mains. Dieux! que les Anglais sont humains! Non, chez nous, point, Point de ces coups de poing Qui font tant d’honneur à l’Angleterre. Anglais! il faut vous suivre en tout, Pour les lois, la mode, et le goût, Même aussi pour l’art militaire. Vos diplomates, vos chevaux, N’ont pas épuisé nos bravos. Non, chez nous, point, Point de ces coups de poing Qui font tant d’honneur à l’Angleterre. Le Troisième Mari. Chanson Avec Accompagnement De Gestes. Air: Ah! ah! qu’elle est bien... Malheureuse avec deux maris, Au troisième enfin je commande. Jean est grondeur, mais je m’en ris; Il est tout petit, je suis grande. Sitôt qu’il fait un peu de bruit, Je lui mets son bonnet de nuit. Vli, vlan, taisez-vous, Lui dis-je, ou que je vous entende... Vli, vlan, taisez-vous... Je me venge de deux époux. Six mois après des noeuds si doux, Et les affaires arrangées, J’en eus deux filles, qu’entre nous, De trois mois l’on dit plus âgées. Au baptême Jean fit du train, Car Léandre était le parrain. Vli, vlan, taisez-vous, Jean, vous n’aurez point de dragées; Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Léandre me fait lui prêter De l’argent, qu’il rend Dieu sait comme! Jean, qui travaille et sait compter, S’aperçoit qu’on touche à sa somme. Hier il dit qu’on l’a volé; Moi, du trésor je prends la clé. Vli, vlan, taisez-vous; Plus d’argent pour vous, petit homme! Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Léandre un soir était chez moi: À neuf heures mon mari frappe. Je n’ouvris point, l’on sait pourquoi; Mais, à minuit, Léandre échappe. Il gelait, et Jean morfondu À la porte avait attendu. Vli, vlan, taisez-vous; Quoi! monsieur croit-il qu’on l’attrape? Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Mais à mon tour je le surpris Avec la vieille Pétronille. D’un doigt de vin il était gris; Il la trouvait fraîche et gentille. Sur ses deux pieds il se dressait, Et le menton lui caressait. Vli, vlan, taisez-vous; Vous sentez le vin et la fille; Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Jean peut briller entre deux draps, Malgré sa chétive apparence; Léandre fait plus d’embarras, Mais a beaucoup moins de vaillance. Lorsque Jean veut se reposer, S’il me plaît encor d’en user, Vli, vlan, taisez-vous; Et vite que l’on recommence: Vli, vlan, taisez-vous; Je me venge de deux époux. Vieux Habits! Vieux Galons! Ou Réflexions Morales Et Politiques D’Un Marchand D’Habits De La Capitale Première Restauration, 1814. Air: Vaudeville Des Deux Edmond. Tout marchands d’habits que nous sommes, Messieurs, nous observons les hommes: D’un bout du monde à l’autre bout, L’habit fait tout. Dans les changements qui surviennent, Les dépouilles nous appartiennent: Toujours en grand nous calculons. Vieux habits! vieux galons! Parfois en lisant la gazette, Comme tant d’autres, je regrette Que tout Français n’ait pas gardé L’habit brodé. Mais j’en crois ceux qui s’y connaissent, Les anciens préjugés renaissent. On va quitter les pantalons. Vieux habits! vieux galons! Les modes et la politique Ont cent fois rempli ma boutique; Combien on doit à leurs travaux D’habits nouveaux! Quand de nos déesses civiques On met en oubli les tuniques, Aux passants nous les rappelons. Vieux habits! vieux galons! Un temps fameux par cent batailles Mit du galon sur bien des tailles; De galon même étaient couverts Les habits verts (17). Mais sans le bonheur point de gloire! Nous seuls, après chaque victoire, Nous avions ce que nous voulons. Vieux habits! vieux galons! Nous trouvons aussi notre compte Avec tous les gens qui sans honte Savent, dans un retour subit, Changer d’habit. Les valets, troupe chamarrée, Troquant aujourd’hui leur livrée, Que d’habits bleus (18) nous étalons! Vieux habits! vieux galons! Les défenseurs de nos grands-Vieux Habits! Vieux Galons!.res, Sortant de leurs nobles repaires, Reprennent enfin à leur tour L’habit de cour. Chez nous retrouvant leurs costumes, Avec talons rouges et plumes, Ils vont régner dans les salons. Vieux habits! vieux galons! Sans nul égard pour nos scrupules, Si la foule des incrédules Mit au nombre de ses larcins L’habit des saints, Au nez de plus d’un philosophe Je vais en revendre l’étoffe: De piété nous redoublons. Vieux habits! vieux galons! Longtemps vantés dans chaque ouvrage, Des grands, qu’aujourd’hui l’on outrage, Portent au fond de leurs manoirs Des habits noirs. Mais, grâce à nous, vont reparaître Ces manteaux qu’eux-mêmes peut-être Trouvaient bien pesants et bien longs. Vieux habits! vieux galons! De m’enrichir j’ai l’assurance: L’on fêtera toujours en France, En ville, au théâtre, à la cour, L’habit du jour. Gens vêtus d’or et d’écarlate, Pendant un mois chacun vous flatte; Puis à vos portes nous allons. Vieux habits! vieux galons! Le Nouveau Diogène. Cent-Jours, Avril 1815. Air: Bon voyage, cher Dumollet... Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Dans l’eau, dit-on, tu puisas ta rudesse; Je n’en bois pas, et, censeur plus joyeux, En moins d’un mois, pour loger ma sagesse, J’ai mis à sec un tonneau de vin vieux. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Où je suis bien, aisément je séjourne; Mais comme nous les dieux sont inconstants: Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne, Je tourne avec la fortune et le temps. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Pour les partis dont cent fois j’osai rire Ne pouvant être un utile soutien, Devant ma tonne on ne viendra pas dire: Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens à rien! Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. J’aime à fronder les préjugés gothiques Et les cordons de toutes les couleurs; Mais, étrangère aux excès politiques, Ma Liberté n’a qu’un chapeau de fleurs. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Qu’en un congrès, se partageant le monde, Des potentats soient trompeurs ou trompés Je ne vais point demander à la ronde Si de ma tonne ils se sont occupés. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. N’ignorant pas où conduit la satire, Je fuis des cours le pompeux appareil: Des vains honneurs trop enclin à médire, Auprès des rois je crains pour mon soleil. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Lanterne en main, dans l’Athènes moderne Chercher un homme est un dessein fort beau: Mais quand le soir voit briller ma lanterne, C’est qu’aux amours elle sert de flambeau. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Exempt d’impôt, déserteur de phalange, Je suis pourtant assez bon citoyen: Si les tonneaux manquaient pour la vendange, Sans murmurer je prêterais le mien. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne. Diogène, Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau. Le Maître D'Ecole. Air: Pan, pan, pan... Ah! le mauvais garnement! Sans respect il sort des bornes. Je n’ai dormi qu’un moment, Et voilà son rudiment. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le coquin m’en fait des cornes. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le fouet, petit polisson! Il a fait pis que cela Pour m’échauffer les oreilles: L’autre jour il me vola Du vin que je cachais là. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Il m’en a bu deux bouteilles! Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le fouet, petit polisson! Chez elle, quand le matin Ma femme est à sa toilette, Je sais que le libertin Quitte écriture et latin. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Par la serrure il la guette. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le fouet, petit polisson! À ma fille il fait l’amour, Et joue avec la friponne. Je l’ai surpris l’autre jour, Maître d’école à son tour. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Rendant ce que je lui donne. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le fouet, petit polisson! De le frapper je suis las; Mais dans ses dents monsieur gronde. Dieu! ne prononce-t-il pas Le mot de c... tout bas? Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Il n’est plus d’enfants au monde. Zon, zon, zon, zon, zon, zon, zon! Le fouet, petit polisson! Le Célibataire. Chanson De Noce Chantée Au Mariage De Mon Ami B. Wilhem. Air: Eh! le coeur à la danse... Du célibat fidèle appui, Je vois avec colère L’Amour essuyer aujourd’hui Les larmes de son frère. Grâces, talents, et vertus, Ont droit à mille tributs. Mais un célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n’aura rien à faire Chez de pareils époux. Monsieur prend femme, c’est fort bien, Il la prend jeune et belle: Mais, comptant ses amis pour rien, Monsieur la prend fidèle. Il faudra dans cinquante ans Célébrer leurs feux constants. Non, tout célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n’aura rien à faire Chez de pareils époux. Morbleu! Qui n’aurait de l’humeur En pensant que Madame De Monsieur fera le bonheur, Bien qu’elle soit sa femme? Jours de paix et nuits d’amour; Le diable y perdra son tour. Non, tout célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n’aura rien à faire Chez de pareils époux. Encor si l’Amour avait pris Une dîme en cachette! Mais le plus heureux des maris, En quittant sa couchette, Demain se pavanera, Et les mains se frottera... Non, tout célibataire Ne peut chanter des noeuds si doux: On n’aura rien à faire Chez de pareils époux. Trinquons. Air: La Catacoua. Trinquer est un plaisir fort sage Qu’aujourd’hui l’on traite d’abus. Quand du mépris d’un tel usage Les gens du monde sont imbus, De le suivre, amis, faisons gloire, Riant de qui peut s’en moquer; Et pour choquer, Nous provoquer, Le verre en main, en rond nous attaquer, D’abord nous trinquerons pour boire, Et puis nous boirons pour trinquer. À table, croyez que nos pères N’enviaient point le sort des rois, Et qu’au fragile éclat des verres Ils le comparaient quelquefois. À voix pleine ils chantaient Grégoire, Docteur que l’on peut expliquer; Et pour choquer, Se provoquer, Le verre en main, tous en rond s’attaquer, Nos bons aïeux trinquaient pour boire, Et puis ils buvaient pour trinquer. L’Amour alors près de nos mères, Faisant chorus, battant des mains, Rapprochait les coeurs et les verres, Enivrait avec tous les vins. Aussi n’a-t-on pas la mémoire Qu’une belle ait voulu manquer, Pour bien choquer, À provoquer, Le verre en main, chacun à l’attaquer: D’abord elle trinquait pour boire, Puis elle buvait pour trinquer. Qu’on boive aux maîtres de la terre, Qui n’en boivent pas plus gaîment; Je veux, libre par caractère, Boire à mes amis seulement. Malheur à ceux dont l’humeur noire S’obstine à ne point remarquer Que pour choquer, Se provoquer, Le verre en main, tous en rond s’attaquer, L’amitié, qui trinque pour boire, Boit bien plus encor pour trinquer! Prière D'Un Epicurien. couplet Ecrit Aux Catacombes Le Jour Où S'Y Rendirent Les Membres Du Caveau. Air: Ce magistrat irréprochable... Du champ que ton pouvoir féconde, Vois la Mort trancher les épis; Amour, réparateur du monde, Réveille les coeurs assoupis. À l’horreur qui nous environne Oppose le besoin d’aimer; Et si la Mort toujours moissonne, Ne te lasse pas de semer. Les Infidélités De Lisette. Air: Ermite, bon ermite Lisette, dont l’empire S’étend jusqu’à mon vin, J’éprouve le martyre D’en demander en vain. Pour souffrir qu’à mon âge Les coups me soient comptés, Ai-je compté, volage, Tes infidélités? Lisette, ma Lisette, Tu m’as trompé toujours; Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Lindor, par son audace, Met ta ruse en défaut; Il te parle à voix basse, Il soupire tout haut. Du tendre espoir qu’il fonde Il m’instruisit d’abord. De peur que je n’en gronde, Verse au moins jusqu’au bord. Lisette, ma Lisette, Tu m’as trompé toujours; Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Avec l’heureux Clitandre Lorsque je te surpris, Vous comptiez d’un air tendre Les baisers qu’il t’a pris. Ton humeur peu sévère En comptant les doubla; Remplis encor mon verre Pour tous ces baisers-là. Lisette, ma Lisette, Tu m’as trompé toujours; Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Mondor, qui toujours donne Et rubans et bijoux, Devant moi te chiffonne Sans te mettre en courroux. J’ai vu sa main hardie S’égarer sur ton sein; Verse jusqu’à la lie Pour un si grand larcin. Lisette, ma Lisette, Tu m’as trompé toujours; Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Certain soir je pénètre Dans ta chambre, et, sans bruit Je vois par la fenêtre Un voleur qui s’enfuit. Je l’avais, dès la veille, Fait fuir de ton boudoir. Ah! qu’une autre bouteille M’empêche de tout voir! Lisette, ma Lisette, Tu m’as trompé toujours; Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. Tous, comblés de tes grâces, Mes amis sont les tiens, Et ceux dont tu te lasses, C’est moi qui les soutiens. Qu’avec ceux-là, traîtresse, Le vin me soit permis: Sois toujours ma maîtresse, Et gardons nos amis. Lisette, ma Lisette, Tu m’as trompé toujours; Mais vive la grisette! Je veux, Lisette, Boire à nos amours. La Chatte. Air: La Petite Cendrillon. Tu réveilles ta maîtresse, Minette, par tes longs cris. Est-ce la faim qui te presse? Entends-tu quelque souris? Tu veux fuir de ma chambrette, Pour courir je ne sais où. Mia-mia-ou! Que veut minette? Mia-mia-ou! c’est un matou. Pour toi je ne puis rien faire; Cesse de me caresser. Sur ton mal l’amour m’éclaire: J’ai quinze ans, j’y dois penser. Je gémis d’être seulette En prison sous le verrou. Mia-mia-ou! Que veut minette? Mia-mia-ou! c’est un matou. Si ton ardeur est extrême, Même ardeur vient me brûler; J’ai certain voisin que j’aime, Et que je n’ose appeler. Mais pourquoi, sur ma couchette, Rêver à ce jeune fou! Mia-mia-ou! Que veut minette? Mia-mia-ou! c’est un matou. C’est toi, chatte libertine, Qui mets le trouble en mon sein. Dans la mansarde voisine Du moins réveille Valsain. C’est peu qu’il presse en cachette Et ma main et mon genou. Mia-mia-ou! Que veut minette? Mia-mia-ou! c’est un matou. Mais je vois Valsain paraître! Par les toits il vient ici. Vite, ouvrons-lui la fenêtre: Toi, Minette, passe aussi. Lorsqu’enfin mon coeur se prête Aux larcins de ce filou, Mia-mia-ou! que ma minette, Mia-mia-ou! trouve un matou. Adieux De Marie Stuart. Musique de M. B. Wilhem. Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! te quitter c’est mourir. Toi que j’adoptai pour patrie, Et d’où je crois me voir bannir, Entends les adieux de Marie, France, et garde son souvenir. Le vent souffle, on quitte la plage; Et, peu touché de mes sanglots, Dieu, pour me rendre à ton rivage, Dieu n’a point soulevé les flots! Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! te quitter c’est mourir. Lorsqu’aux yeux du peuple que j’aime Je ceignis les lis éclatants, Il applaudit au rang suprême Moins qu’aux charmes de mon printemps. En vain la grandeur souveraine M’attend chez le sombre Écossais; Je n’ai désiré d’être reine Que pour régner sur des Français. Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! te quitter c’est mourir. L’amour, la gloire, le génie, Ont trop enivré mes beaux jours; Dans l’inculte Calédonie De mon sort va changer le cours. Hélas! un présage terrible Doit livrer mon coeur à l’effroi: J’ai cru voir, dans un songe horrible, Un échafaud dressé pour moi. Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! te quitter c’est mourir. France, du milieu des alarmes, La noble fille des Stuarts, Comme en ce jour qui voit ses larmes, Vers toi tournera ses regards. Mais, Dieu! le vaisseau trop rapide Déjà vogue sous d’autres cieux; Et la nuit, dans son voile humide, Dérobe tes bords à mes yeux! Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! te quitter c’est mourir. Les Parques. Air: Elle aime à rire, elle aime à boire... Sages et fous, gueux et monarques, Apprenez un fait tout nouveau: Bacchus a vidé son caveau Pour remplir la coupe des Parques. C’est afin de plaire aux Amours, Qui chantaient d’une voix sonore: Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux jours! Du monde éternelle ennemie, Atropos, au fatal ciseau, Buvant à longs traits et sans eau, Sur la table tombe endormie; Mais ses deux soeurs filent toujours, Souriant à qui les implore. Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux jours! Lachésis, remplissant sa tasse, S’écrie: Atropos dort enfin! Mais trop sec, hélas! et trop fin, Je crains que mon fil ne se casse. Pour le tremper ayons recours À ce nectar qui me restaure. Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux jours! Garnissant sa quenouille immense, Clotho lui dit: Oui, travaillons, De vin arrosons les sillons Où de mon lin croît la semence. Cette rosée aura toujours Le pouvoir de la faire éclore. Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux jours! Quand ces Parques, vidant bouteille, Filent nos jours sans nul souci, Nous qui buvons gaîment ici, Craignons qu’Atropos ne s’éveille. Qu’elle dorme au gré des amours, Et répétons à chaque aurore: Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux jours! Mon Curé. Air: Un Chanoine De L’Auxerrois. Le curé de notre hameau S’empresse à vider son tonneau, Pour quand viendra l’automne. Bénissant Dieu de ses présents, À sa nièce, enfant de seize ans, Il dit parfois: Mignonne, Cache-moi bien ce qu’on fera; Le diable aura ce qu’il pourra. Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne. Fait pour chasser les loups gloutons, Dois-je essayer sur les moutons Si ma houlette est bonne? Non, mais à mon troupeau je dis: La paix est un vrai paradis Qu’ici-bas l’on se donne. Surtout j’ai soin, tant qu’il se peut, De ne prêcher que lorsqu’il pleut. Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne. Les dimanches, point ne défends La joie à ces pauvres enfants; J’aime alors qu’on s’en donne. Du choeur, où je suis seul souvent, Je les entends rire en buvant Chez la mère Simone; Ou j’y cours même, s’il le faut, Les prier de chanter moins haut. Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne. Sans jamais en rien publier, Je vois s’enfler le tablier De plus d’une friponne. S’épouse-t-on six mois trop tard; Faut-il baptiser un bâtard; C’est le ciel qui l’ordonne. Les plaintes fort peu me siéraient, Le ciel et Suzon en riraient. Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne. Notre maire, un peu mécréant, À maint sermon répond: Néant. Mais que Dieu lui pardonne! Depuis qu’à sa table il m’admet, J’ai su qu’à deux mains il semait, Sans bruit faisant l’aumône; Or, la grâce ne peut faillir: Puisqu’il sème, il doit recueillir. Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne. Je préside à tous les banquets, À ma fête j’ai des bouquets, Et l’on remplit ma tonne. Mon évêque, triste et bigot, Prétend que je sens le fagot; Mais pour qu’un jour, mignonne, J’aille où les anges font leurs nids, Revoir tous ceux que j’ai bénits, Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne. La Bouteille Volée. Air: La Tête Des Bonnes Gens. Sans bruit, dans ma retraite, Hier l’amour pénétra, Courut à ma cachette, Et de mon vin s’empara. Depuis lors ma voix sommeille; Adieu tous mes joyeux sons. Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons. Iris, dame et coquette, À ce larcin l’a poussé. Je n’ai plus la recette Qui soulage un coeur blessé. C’est pour gémir que je veille, En proie aux jaloux soupçons. Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons. Épicurien aimable, À verser frais m’invitant, Un vieil ami de table Me tend son verre en chantant; Un autre vient à l’oreille Me demander des leçons. Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons. Tant qu’Iris eut contre elle Ce bon vin si regretté, Grisette folle et belle Tenait mon coeur en gaîté. Lison n’a point sa pareille Pour vivre avec des garçons. Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons. Mais le filou se livre: Joyeux, il vient à ma voix; De mon vin il est ivre, Et n’en a bu que deux doigts. Qu’Iris soit une merveille, Je me ris de ses façons: Amour me rend ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons. Bouquet À Une Dame Âgee De Soixante-Dix Ans, Le Jour De Sainte- Marguerite. Air: La Catacoua. Laissons la musique nouvelle; Notre amie est du bon vieux temps. Sur un air aussi simple qu’elle Chantons des couplets bien chantants. L’esprit du jour a son mérite, Mais c’est surtout lui que je crains: Ses traits si fins Me semblent vains, Pour les entendre il faudrait des devins. Amis, chantons à Marguerite De vieux airs et de gais refrains. Elle a chanté dans sa jeunesse Ces couplets comme on n’en fait plus, Où Favart peignait la tendresse, Où Panard frondait les abus. Contre l’humeur qui nous irrite, Quels antidotes souverains! Leurs vers badins, Francs et malins, Aux moins joyeux faisaient battre des mains. Ah! Rappelons à Marguerite Leurs vieux airs et leurs gais refrains. C’est un charme que la mémoire: On se répète jeune ou vieux. Les refrains forment notre histoire; Il faut tâcher qu’ils soient joyeux. Amusons le temps qui trop vite Entraîne les pauvres humains; Et les destins Sur nos festins Faisant briller des jours longs et sereins, Que dans trente ans pour Marguerite Nos couplets soient de gais refrains! À table alors venant nous rendre, Tous le front ridé par les ans, Dans une accolade bien tendre Nous mêlerons nos cheveux blancs. Les souvenirs naîtront bien vite; Nos coeurs émus en seront pleins. Moments divins! Les noirs chagrins Fuyant au bruit des transports les plus saints, Sur les cent ans de Marguerite Nous chanterons de gais refrains! L'Homme Rangé. Air: Eh! lon lon la, landerirette... Maint vieux parent me répète Que je mange ce que j’ai. Je veux à cette sornette Répondre en homme rangé: Quand on n’a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Faut-il que je m’inquiète Pour quelques frais superflus? Si ma conscience est nette, Ma bourse l’est encor plus. Quand on n’a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Un gourmand dans son assiette Fond le bien de ses aïeux; Mon hôte à crédit me traite; J’ai bonne chère et vin vieux. Quand on n’a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Que Dorval, à la roulette, À tout son or dise adieu: J’y joûrais bien en cachette; Mais il faudrait mettre au jeu... Quand on n’a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Mondor, pour une coquette, Se ruine en dons coûteux; C’est pour rien que ma Lisette Me trompe et me rend heureux. Quand on n’a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien. Bon Vin Et Fillette. Air: Ma Tante Urlurette. L’amour, l’amitié, le vin, Vont égayer ce festin; Nargue de toute étiquette! Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! L’Amour nous fait la leçon: Partout ce dieu sans façon Prend la nappe pour serviette. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Que dans l’or mangent les grands, Il ne faut à deux amants Qu’un seul verre, qu’une assiette. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Sur un trône est-on heureux? On ne peut s’y placer deux; Mais vivent table et couchette! Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Si Pauvreté qui nous suit A des trous à son habit, De fleurs ornons sa toilette. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Mais que dis-je? Ah! dans ce cas, Mettons plutôt habit bas; Lise en paraîtra mieux faite. Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette! Le Voisin. Air: Eh! qu’est-ce qu’ ça m’ fait à moi... Je veux, voisin et voisine, Quitter le ton libertin; J’ai pour oncle un sacristain, Et pour soeur une béguine. Mais le diable est bien fin; Qu’en dites-vous, ma voisine? Mais le diable est bien fin; Qu’en dites-vous, mon voisin? Paul, docteur en médecine, Craint pour le fil de nos jours, Que le vin et les amours N’usent trop tôt la bobine: Eh! fi du médecin; Qu’en dites-vous, ma voisine? Eh! fi du médecin; Qu’en dites-vous, mon voisin? L’embonpoint de Joséphine Fait demander ce que c’est; Moi, je crois que son corset Lui rend la taille moins fine. C’est l’effet du basin; Qu’en dites-vous, ma voisine? C’est l’effet du basin; Qu’en dites-vous, mon voisin? Mademoiselle Justine Met au monde un gros poupon: L’un dit que c’est un dragon, L’autre un soldat de marine. Je le crois fantassin; Qu’en dites-vous, ma voisine? Je le crois fantassin; Qu’en dites-vous, mon voisin? Depuis peu chez ma cousine, Qui jeûnait en carnaval, Je vois certain cardinal, Et trouve bonne cuisine: Serait-il mon cousin? Qu’en dites-vous, ma voisine? Serait-il mon cousin? Qu’en dites-vous, mon voisin? Une actrice qu’on devine Veut, pour plaire à dix rivaux, Inventer des coups nouveaux Au doux jeu qui les ruine: C’est un fort beau dessein; Qu’en dites-vous, ma voisine? C’est un fort beau dessein; Qu’en dites-vous, mon voisin? Faut-il qu’une affreuse épine Se mêle aux fleurs de Cypris! Pour ce poison de Paris Que n’est-il une vaccine! Cela serait divin; Qu’en dites-vous, ma voisine? Cela serait divin; Qu’en dites-vous, mon voisin? D’aucun mal, je l’imagine, Notre quartier n’est frappé: Là point de mari trompé, Point de femme libertine. C’est un quartier fort sain; Qu’en dites-vous, ma voisine? C’est un quartier fort sain; Qu’en dites-vous, mon voisin? Le Carillonneur. Air: Mon système est d’aimer le bon vin... Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Les décès m’ont assez fait connaître; Préludons sur un ton plus heureux. D’un vieillard l’héritier vient de naître. Sonnons fort: c’est un fait scandaleux. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. La maman est gaillarde et jolie: Mais l’époux est triste et catarrheux; Sur son compte il sait ce qu’on publie. Sonnons fort: il n’est pas généreux. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. De l’enfant quel peut être le père? N’est-ce pas mon voisin le banquier? Les cadeaux mènent vite une affaire. Sonnons fort: il est gros marguillier. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Si j’osais, je dirais que le maire S’est créé ce petit échevin; Je l’ai vu chiffonner la commère. Sonnons fort: je boirai de son vin. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Je crois bien que notre grand vicaire Aura mis le doigt au bénitier. Depuis peu ma fille a su lui plaire. Sonnons fort, pour l’honneur du métier. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Notre gouverneur a, je le pense, Prélevé des droits sur ce terrain; Dans l’église il vient donner quittance. Sonnons fort: monseigneur est parrain. Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. Plus facile à nommer que ton père, Cher enfant, quel bonheur infini! Je suis sûr de te voir plus d’un frère. Sonnons fort: et que Dieu soit béni! Digue, digue, dig, din, dig, din, don. Ah! Que j’aime À sonner un baptême! Aux maris j’en demande pardon. Dig, din, don, din, digue, digue, don. La Vieillesse. A Mes Amis. Air: De La Pipe De Tabac. Nous verrons le temps qui nous presse Semer les rides sur nos fronts; Quoi qu’il nous reste de jeunesse, Oui, mes amis, nous vieillirons. Mais à chaque pas voir renaître Plus de fleurs qu’on n’en peut cueillir; Faire un doux emploi de son être; Mes amis, ce n’est pas vieillir. En vain nous égayons la vie Par le champagne et les chansons; À table, où le coeur nous convie, On nous dit que nous vieillissons. Mais jusqu’à sa dernière aurore En buvant frais s’épanouir; Même en tremblant chanter encore; Mes amis, ce n’est pas vieillir. Brûlons-nous pour une coquette Un encens d’abord accueilli, Bientôt peut-être elle répète Que nous n’avons que trop vieilli. Mais vivre en tout d’économie, Moins prodiguer et mieux jouir; D’une amante faire une amie; Mes amis, ce n’est pas vieillir. Si longtemps que l’on entretienne Le cours heureux des passions, Puisqu’il faut qu’enfin l’âge vienne, Qu’ensemble au moins nous vieillissions. Chasser du coin qui nous rassemble, Les maux prêts à nous assaillir; Arriver au but tous ensemble; Mes amis, ce n’est pas vieillir. Les Billets D'Enterrement. Chanson De Noce. Air: C’est un lanla, landerirette... Notre allégresse est trop vive; Amis, pendant nos ébats, Sachez qu’un joli convive Sent approcher son trépas. Faut-il qu’à la fleur de l’âge Il ait ce pressentiment? Tous nos billets de mariage Sont des billets d’enterrement. Il sait que l’Amour le guette Pour se venger aujourd’hui D’une querelle secrète Qu’il eut vingt fois avec lui: Rien que d’y penser, je gage Qu’il meurt presque, en ce moment. Tous nos billets de mariage Sont des billets d’enterrement. Bientôt il prendra la fuite, En tremblant se cachera; Mais l’Amour, à sa poursuite, Dans son réduit l’atteindra. L’un pousse un trait plein de rage, L’autre un long gémissement. Tous nos billets de mariage Sont des billets d’enterrement. Par pitié l’Amour hésite: Mais enfin, moins généreux, Du trait que l’obstacle irrite Il lui porte un coup affreux. Dans son sang le pauvret nage: Adieu donc, défunt charmant! Tous nos billets de mariage Sont des billets d’enterrement. On versera quelques larmes Que le plaisir essuîra; Mais, pour l’honneur de ses armes, Le vainqueur en parlera. Car, mes amis, dans notre age, En dépit du sacrement, Peu de billets de mariage Sont des billets d’enterrement. La Double Chasse. Air: Tonton, tontaine, tonton... Allons, chasseur, vite en campagne; Du cor n’entends-tu pas le son? Tonton, tonton, tontaine, tonton. Pars, et qu’auprès de ta compagne L’amour chasse dans ta maison. Tonton, tontaine, tonton. Avec nombreuse compagnie, Chasseur, tu parcours le canton. Tonton, tonton, tontaine, tonton. Auprès de ta femme jolie Combien de braconniers voit-on! Tonton, tontaine, tonton. Du cerf prêt à forcer l’enceinte, Chasseur, tu fais le fanfaron. Tonton, tonton, tontaine, tonton. Auprès de ta femme, sans crainte, Se glisse un chasseur franc luron. Tonton, tontaine, tonton. Chasseur, par ta meute surprise, La bête pleure; on lui répond: Tonton, tonton, tontaine, tonton. Ta femme, aux abois déjà mise, Sourit aux efforts du fripon. Tonton, tontaine, tonton. Chasseur, un seul coup de ton arme Met bas le cerf sur le gazon. Tonton, tonton, tontaine, tonton. L’amant, pour ta moitié qu’il charme, Use de la poudre à foison. Tonton, tontaine, tonton. Chasseur, tu rapportes la bête, Et de ton cor enfles le son. Tonton, tonton, tontaine, tonton. L’amant quitte alors sa conquête, Et le cerf entre à la maison. Tonton, tontaine, tonton. Les Petits Coups. Air: Tout ça passe en même temps... Maîtres de tous nos désirs, Réglons-les sans les contraindre: Plus l’excès nuit aux plaisirs, Amis, plus nous devons le craindre. Autour d’une petite table, Dans ce petit coin fait pour nous, Du vin vieux d’un hôte aimable Il faut boire (ter) à petits coups. Pour éviter bien des maux, Veut-on suivre ma recette; Que l’on nage entre deux eaux, Et qu’entre deux vins l’on se mette. Le bonheur tient au savoir-vivre: De l’abus naissent les dégoûts; Trop à-la-fois nous enivre; Il faut boire à petits coups. Loin d’en murmurer en vain, égayons notre indigence: Il suffit d’un doigt de vin Pour réconforter l’espérance. Et vous, que flatte un sort prospère, Pour en jouir, modérez-vous; Car, même dans un grand verre Il faut boire à petits coups. Philis, quel est ton effroi? La leçon te déplaît-elle? Les petits coups, selon toi, Sentent le buveur qui chancelle. Quel que soit le désir qui perce Dans tes yeux, vifs comme tes goûts, Du filtre qu’Amour te verse Il faut boire à petits coups. Oui, de repas en repas, Pour atteindre à la vieillesse, Ne nous incommodons pas, Et soyons fous avec sagesse. Amis, le bon vin que le nôtre! Et la santé, quel bien pour tous! Pour ménager l’un et l’autre, Il faut boire à petits coups. Éloge De La Richesse. Air Du Vaudeville D’Arlequin Cruello. La richesse, que des frondeurs Dédaignent, et pour cause, Quand elle vient sans les grandeurs, Est bonne à quelque chose. Loin de les rendre à ton Crésus, Va boire avec ses cent écus, Savetier, mon compère. Pour moi, qu’il m’arrive un trésor; Que dans mes mains pleuve de l’or, De l’or, De l’or, Et j’en fais mon affaire! Je souris à la pauvreté, Et j’ignore l’envie: Pourquoi perdrai-je ma gaîté Dans une douce vie? Maison, jardin, livres, tableaux, Large voiture et bons chevaux, Pourraient-ils me déplaire? Quand mes voeux prendraient plus d’essor, Que dans mes mains pleuve de l’or, De l’or, De l’or, Et j’en fais mon affaire! Bonjour, Mondor, riche voisin. Ta maîtresse est jolie; Son oeil est noir, son esprit fin, Et sa taille accomplie. J’atteste sa fidélité; Mais que peut contre sa fierté L’amour d’un pauvre hère? Pour te l’enlever, cher Mondor, Que dans mes mains pleuve de l’or, De l’or, De l’or, Et j’en fais mon affaire! Le vin s’aigrit dans mon gosier Chez un traiteur maussade; Mais à sa table un financier Me verse-t-il rasade: Combien, dis-je, ces bons vins blancs? On me répond: douze cents francs. Par ma foi, ce n’est guère. En Champagne on en trouve encor: Que dans mes mains pleuve de l’or, De l’or, De l’or, Et j’en fais mon affaire! À partager dès aujourd’hui, Amis, je vous invite. Nous saurions tous, en cas d’ennui, Me ruiner bien vite. Manger rentes et capitaux, Équipages, terres, châteaux, Serait gai, je l’espère. Ah! Pour voir la fin d’un trésor, Que dans mes mains pleuve de l’or, De l’or, De l’or, Et j’en fais mon affaire! La Prisonnière Et Le Chevalier. Romance De Chevalerie. Genre à la mode. Air à faire. «Ah! s’il passait un chevalier «Dont le coeur fût tendre et fidèle, «Et qu’il triomphât du geôlier «Qui me retient dans la tourelle, «Je bénirais ce chevalier.» Par là passait un chevalier À l’honneur, à l’amour fidèle: «Dame, dit-il, quel dur geôlier «Vous retient dans cette tourelle? «Est-il prélat ou chevalier?» «C’est mon époux, bon chevalier, «Qui veut que je lui sois fidèle, «Et qui me laisse, en vieux geôlier, «Coucher seule dans la tourelle. «Délivrez-moi, bon chevalier.» Soudain le jeune chevalier, À qui son bon ange est fidèle, Trompe les regards du geôlier, Et pénètre dans la tourelle. Honneur, honneur au chevalier! La prisonnière au chevalier Fait promettre un amour fidèle, Puis se venge de son geôlier Sur le grabat de la tourelle. Soyez heureux, beau chevalier! Alors et dame et chevalier, Sautant sur un coursier fidèle, Vont au nez du mari-geôlier Jeter les clefs de la tourelle. Puis, adieu dame et chevalier. Honneur aux galants chevaliers! Honneur à leurs dames fidèles! Contre l’hymen et ses geôliers, Dans les palais, dans les tourelles, Dieu protégeait les chevaliers. Les Marionnettes. Air: La marmotte a mal au pied... Les marionnettes, croyez-moi, Sont les jeux de tout âge: Depuis l’artisan jusqu’au roi, De la ville au village. Valets, journalistes, flatteurs, Dévotes et coquettes, Ah! sans compter nos grands acteurs, Combien de marionnettes! L’homme, fier de marcher debout, Vante son équilibre: Parce qu’il court et va par-tout, Le pantin se croit libre. Mais dans combien de mauvais pas Sa fortune le jette! Ah! du destin l’homme ici-bas N’est que la marionnette. Ce tendron des plus innocents, Que le désir dévore, Au trouble secret de ses sens Ne conçoit rien encore. Veiller la nuit, rêver le jour, L’étonne et l’inquiète. Elle a quinze ans: ah! pour l’amour La bonne marionnette! Voyez ce mari parisien Que maint galant visite; Il vous accueille mal ou bien, Vous cherche ou vous évite. Est-il confiant ou jaloux, À l’air dont il vous traite? Non: de sa femme un tel époux N’est que la marionnette. Près des femmes que sommes-nous? Des pantins qu’on ballotte. Messieurs, sautez, faites les fous Au gré de leur marotte. Le plus lourd et le plus subtil Font la danse complète; Et Dieu pourtant n’a mis qu’un fil À chaque marionnette. Le Scandale. Air: La farira dondaine, gai... Aux drames du jour Laissons la morale: Sans vivre à la cour, J’aime le scandale. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Nargue des vertus! On n’en sait que faire. Aux sots revêtus Le tout est de plaire: Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. De ses contes bleus L’honneur nous assomme. C’est un vice ou deux Qui font l’honnête homme. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Pour des vins de prix Vendons tous nos livres. C’est peu d’être gris; Amis, soyons ivres. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Grands réformateurs, Piliers de coulisses, Chassez les erreurs; Nous gardons nos vices. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Paix! Dit à ce mot Caton, qui fait rage: Mais il prêche en sot; Moi, je ris en sage. Bon! La farira dondaine, Gai! La farira dondé. Le Docteur Et Ses Malades. À Mon Médecin. Le Jour De Sa Fête. Air: Ainsi jadis un grand prophète... Saluons de maintes rasades Ce docteur à qui je dois tant. Mais, pour visiter ses malades, Je crains qu’il n’échappe à l’instant. À ces soins son art le condamne, S’il vient un message ennemi. Fiévreux, buvez votre tisane, Laissez-nous fêter notre ami. Oui, que ses malades attendent; Il est au sein de l’amitié. Mais vingt jeunes fous le demandent D’un air qui pourtant fait pitié. De Vénus amants trop crédules, Sur leur état qu’ils ont gémi! Eh! messieurs, prenez des pilules; Laissez-nous fêter notre ami. Quoi! ne peut-on venir au monde Sans l’enlever à ses enfants? Certaine personne un peu ronde Réclame ses secours savants. J’entends ce tendron qui l’appelle: Les parents même en ont frémi. N’accouchez pas, mademoiselle; Laissez-nous fêter notre ami. Qu’il coule gaîment son automne, Que son hiver soit encor loin! Puisse-t-il des soins qu’il nous donne N’éprouver jamais le besoin! Puisqu’enfin dans nos embrassades Il n’est point heureux à demi, Mourez sans lui, mourez, malades; Laissez-nous fêter notre ami. À Antoine Arnault. Membre De L’Institut. Le Jour De Sa Fête. (1812) (19) Air Du Ballet Des Pierrots. Je viens d’ Montmartre avec ma bête Pour fêter ce maître malin, Et n’ crains point qu’au milieu d’ la fête Un bon mot m’ renvoie au moulin. On dit qu’avec plus d’un génie Antoin’ prend plaisir à cela. Nous qui n’ somm’s pas d’ l’académie, Souhaitons-lui d’ ces p’tits plaisirs-là. Il n’ s’en tient pas à des saillies; Dans plus d’un genre il est heureux. J’ sais mêm’ qu’il fait des tragédies Quand il n’est pas trop paresseux (20). De la Merpomène idolâtre, Qu’il fass’ mourir par-ci par-là. Nous qui n’somm’s pas d’z héros d’théâtre, Souhaitons-lui d’ ces p’tits plaisirs-là. On m’assur’ qu’il vient d’ faire un livre Où c’ qu’y a du bon, je l’ crois bien. C’ docteur-là nous enseigne à vivre Par la bouch’ d’un arbre ou d’un chien. À messieurs les polichinelles (21) Il dit: Vous en voulez, en v’là. Nous, qui n’ tenons pas les ficelles, Souhaitons-lui d’ ces p’tits plaisirs-là. À la cour il s’ moqu’rait, je l’ gage, Mêm’ de messieurs les chambellans. De c’ pays n’ayant point l’ langage, Il vant’ la paix aux conquérants. À d’ grands seigneurs qui n’ sont pas minces, Sans ramper, toujours il parla. Nous, qu’on n’a pas encor faits princes, Souhaitons-lui d’ ces p’tits plaisirs-là. Mais, quoiqu’ malin, z’il est bon homme; D’mandez à sa fille, à ses fils. Ah! qu’il soit toujours aimé comme Il aime ses nombreux amis! Que l’secret d’son bonheur suprême Reste à c’te gross’ maman que v’là. Nous qui sommes d’ ceux qu’Antoine aime, Souhaitons-lui d’ ces vrais plaisirs-là. Le Bedeau. Air: Sens devant derrière, sens dessus dessous... Pauvre bedeau! métier d’enfer! La grand’messe aujourd’hui me damne. Pour me régaler du plus cher, Au beau coin m’attend dame Jeanne. Voici l’heure du rendez-vous; Mais nos prêtres s’endorment tous. Ah! Maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Ite, missa est, Monsieur le curé! Nos enfants de choeur, j’en réponds, Devinent ce qui me tracasse. Dépêchez-vous, petits fripons, Ou vous aurez des coups de masse. Chantres, c’est du vin à dix sous: Chantez pour moi comme pour vous. Mais maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Ite, missa est, Monsieur le curé! Notre suisse, allongez le pas; Surtout faites ranger ces dames. La quête ne finira pas: Le vicaire lorgne les femmes. Ah! si la gentille Babet Pour se confesser l’attendait! Mais maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Ite, missa est, Monsieur le curé! Curé, songez à la saint-Leu: Ce jour-là vous dîniez en ville. Quel train vous nous meniez, morbleu! On passa presque l’Évangile. En faveur de votre bedeau Sautez la moitié du Credo. Mais maudit soit notre curé! Je vais, sacristie! Manquer la partie. Jeanne est prête et le vin tiré. Ite, missa est, Monsieur le curé! On s'En Fiche. Air: Le Fleuve D’Oubli. De traverse en traverse, Tout va dans l’univers De travers. Toute femme est perverse, Tout traiteur exigeant Pour l’argent. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s’en fiche! (ter.) Désespoir d’un ivrogne, Vient un marchand maudit Qui vous dit Qu’en Champagne, en Bourgogne, Les coteaux sont grêlés Et gelés. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s’en fiche! Oubliez une dette, Chez vous entre un huissier Bien grossier Qui vend table et couchette, Et trouve encor de quoi Pour le roi. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s’en fiche! Aucun plaisir n’est stable: Pour boire est-on assis Cinq ou six, Avant vous sous la table Tombent deux, trois amis Endormis. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s’en fiche! C’est trop d’une maîtresse: Que je fus malheureux Avec deux! Que j’eus peu de sagesse D’en avoir jusqu’à trois À la fois! À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s’en fiche! De ma misanthropie Pardonnez les accès Et l’excès; Car je crains la pépie, Et je ne vois qu’abus Et vins bus. À tout jeu le sort nous triche; Mais enfin est-on gris, Biribi, On s’en fiche! Jeannette. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Jeune, gentille, et bien faite, Elle est fraîche et rondelette; Son oeil noir est pétillant. Prudes, vous dites sans cesse Qu’elle a le sein trop saillant: C’est pour ma main qui le presse Un défaut bien attrayant. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Tout son charme est dans la grâce; Jamais rien ne l’embarrasse: Elle est bonne, et toujours rit. Elle dit mainte sottise, À parler jamais n’apprit; Et cependant, quoi qu’on dise, Ma Jeannette a de l’esprit. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. À table dans une fête, Cette espiègle me tient tête Pour les propos libertins. Elle a la voix juste et pure, Sait les plus joyeux refrains. Quand je l’en prie, elle jure; Elle boit de tous les vins. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Belle d’amour et de joie, Jamais d’une riche soie Son corsage n’est paré. Sous une toile proprette Son triomphe est assuré; Et, sans nuire à sa toilette, Je la chiffonne à mon gré. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. La nuit tout me favorise; Point de voile qui me nuise, Point d’inutiles soupirs. Des deux mains et de la bouche Elle attise les désirs, Et rompit vingt fois sa couche Dans l’ardeur de nos plaisirs. Fi des coquettes maniérées! Fi des bégueules du grand ton! Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton. Les Romans. À Sophie Qui Me Priait De Composer Un Roman Pour La Distraire. Air: J’ai vu partout dans mes voyages... Tu veux que pour toi je compose Un long roman qui fasse effet. À tes voeux ma raison s’oppose; Un long roman n’est plus mon fait. Quand l’homme est loin de son aurore, Tous les romans deviennent courts; (Et je ne puis longtemps encore Prolonger celui des amours.) bis. Heureux qui peut dans sa maîtresse Trouver l’amitié d’une soeur! Des plaisirs je te dois l’ivresse, Et des tendres soins la douceur. Des héros, des prétendus sages Les longs romans, qui font pitié, Ne vaudront jamais quelques pages Du doux roman de l’amitié. Triste roman que notre histoire! Mais, Sophie, au sein des amours, De ton destin, j’aime à le croire, Les plaisirs charmeront le cours. Ah! puisses-tu, vive et jolie, Longtemps te couronner de fleurs, Et sur le roman de la vie Ne jamais répandre de pleurs! Traité De Politique A L'Usage De Lise. Cent Jours, Mai 1815. Air: Un Magistrat Irréprochable. Lise, qui règnes par la grâce Du Dieu qui nous rend tous égaux, Ta beauté, que rien ne surpasse, Enchaîne un peuple de rivaux. Mais si grand que soit ton empire, Lise, tes amants sont Français; De tes erreurs permets de rire, Pour le bonheur de tes sujets. Combien les belles et les princes Aiment l’abus d’un grand pouvoir! Combien d’amants et de provinces Poussés enfin au désespoir! Crains que la révolte ennemie Dans ton boudoir ne trouve accès; Lise, abjure la tyrannie, Pour le bonheur de tes sujets. Par excès de coquetterie Femme ressemble aux conquérants, Qui vont bien loin de leur patrie Dompter cent peuples différents. Ce sont de terribles coquettes! N’imite pas leurs vains projets. Lise, ne fais plus de conquêtes, Pour le bonheur de tes sujets. Grâce aux courtisans pleins de zèle, On approche des potentats Moins aisément que d’une belle Dont un jaloux suit tous les pas. Mais sur ton lit, trône paisible, Où le plaisir rend ses décrets, Lise, sois toujours accessible, Pour le bonheur de tes sujets. Lise, en vain un roi nous assure Que, s’il règne, il le doit aux cieux; Ainsi qu’à la simple nature Tu dois de charmer tous les yeux. Bien qu’en des mains comme les tiennes Le sceptre passe sans procès, De nous il faut que tu le tiennes, Pour le bonheur de tes sujets. Pour te faire adorer sans cesse, Mets à profit ces vérités. Lise, deviens bonne princesse, Et respecte nos libertés. Des roses que l’amour moissonne Ceins ton front tout brillant d’attraits, Et garde longtemps ta couronne, Pour le bonheur de tes sujets. L'Opinion De Ces Demoiselles. Cent Jours, Mai 1815. Air: Nom d’un chien j’ veux être épicurien... Quoi! c’est donc bien vrai qu’on parie Qu’ l’enn’mi va tout r’mettre chez nous Sens sus d’ssous. L’ Palais-Royal, qu’est not’ patrie, S’en réjouirait; Chacun son intérêt. Aussi point d’ fille qui ne crie: Viv’ nos amis, Nos amis les enn’mis! D’ nos Français j’ connaissons l’s astuces; Ils n’ sont pas aussi bons chrétiens Qu’ les Prussiens. Comm’ l’argent pleuvait quand les Russes F’saient hausser d’ prix Tout’s les filles d’ Paris! J’ n’avions pas l’ temps d’chercher nos puces. Viv’ nos amis, Nos amis les enn’mis! Mais, puisqu’ils r’vienn’t, faut les attendre. Je r’verrons Bulof, Titchacof, Et Platof; L’ bon Saken, dont l’ coeur est si tendre, Et puis ce cher... Ce cher Monsieur Blücher: Ils nous donn’ront tout c’ qu’ils vont prendre. Viv’ nos amis, Nos amis les enn’mis! Drès qu’ les plum’s de coq vont r’paraître, J’ secoûrons, d’ façon à l’ fair’ voir, Not’ mouchoir. Quant aux amants, j’ dois en r’connaître, ça tomb’ sous l’ sens, Au moins deux ou trois cents. Pour leurs entré’ louons un’ fenêtre. Viv’ nos amis, Nos amis les enn’mis! J’ conviens que d’ certain’s honnêt’s femmes Tout autant qu’ nous en ont pincé L’an passé, Et qu’ nos cosaqu’s, pleins d’ leurs bell’s flammes, Prenaient l’ chemin Du faubourg Saint-Germain. Malgré l’ tort qu’ nous ont fait ces dames, Viv’ nos amis, Nos amis les enn’mis! Les affair’s s’ront bientôt bâclées, Si j’en crois un vieux libertin D’ sacristain. Quand y aurait queuqu’s maisons d’ brûlées, Queuqu’s gens d’occis, C’est l’ cadet d’ nos soucis. Mais j’ rirai bien si j’ sommes violées. Viv’ nos amis, Nos amis les enn’mis! L'Habit De Cour Ou Visite A Une Altesse. Air: Allez-vous-en, gens de la noce... Ne répondez plus de personne, Je veux devenir courtisan. Fripier, vite, que l’on me donne La défroque d’un chambellan. Un grand prince à moi s’intéresse; Courons assiéger son séjour. Ah! quel beau jour! (bis.) Je vais au palais d’une altesse, Et j’achète un habit de cour. Déjà, me tirant par l’oreille, L’ambition hâte mes pas, Et mon riche habit me conseille D’apprendre à m’incliner bien bas. Déjà l’on me fait politesse, Déjà l’on m’attend au retour. Ah! quel beau jour! Je vais saluer une altesse, Et je porte un habit de cour. N’ayant point encor d’équipage, Je pars à pied modestement, Quand de bons vivants, au passage, M’offrent un déjeuner charmant. J’accepte; mais que l’on se presse, Dis-je à ceux qui me font ce tour. Ah! quel beau jour! Messieurs, je vais voir une altesse; Respectez mon habit de cour. Le déjeuner fait, je m’esquive; Mais l’un de nos anciens amis Me réclame, et, joyeux convive, À sa noce je suis admis. Nombreux flacons, chants d’allégresse, De notre table font le tour. Ah! quel beau jour! Pourtant j’allais voir une altesse, Et j’ai mis un habit de cour! Enfin, malgré l’aï qui mousse, J’en veux venir à mon honneur. Tout en chancelant je me pousse Jusqu’au palais de monseigneur. Mais, à la porte où l’on se presse, Je vois Rose, Rose et l’Amour. Ah! quel beau jour! Rose, qui vaut bien une altesse, N’exige point d’habit de cour. Loin du palais où la coquette Vient parfois lorgner la grandeur, Elle m’entraîne à sa chambrette, Si favorable à notre ardeur. Près de Rose, je le confesse, Mon habit me paraît bien lourd. Ah! quel beau jour! Soudain, oubliant son altesse, J’ai quitté mon habit de cour. D’une ambition vaine et sotte Ainsi le rêve disparaît. Gaîment je reprends ma marotte, Et m’en retourne au cabaret. Là je m’endors dans une ivresse Qui n’a point de fâcheux retour. Ah! quel beau jour! À qui voudra voir son altesse Je donne mon habit de cour. Plus De Politique. Juillet 1815. Air: Ce jour-là sous son ombrage... Ma mie, ô vous que j’adore, Mais qui vous plaignez toujours Que mon pays ait encore Trop de part à mes amours! Si la politique ennuie, Même en frondant les abus, Rassurez-vous, ma mie; Je n’en parlerai plus. Près de vous, j’en ai mémoire, Donnant prise à mes rivaux, Des arts, enfants de la gloire, Je racontais les travaux. À notre France agrandie Ils prodiguaient leurs tributs. Rassurez-vous, ma mie; Je n’en parlerai plus. Moi, peureux dont on se raille, Après d’amoureux combats, J’osais vous parler bataille Et chanter nos fiers soldats. Par eux la terre asservie Voyait tous ses rois vaincus. Rassurez-vous, ma mie; Je n’en parlerai plus. Sans me lasser de vos chaînes, J’invoquais la liberté; Du nom de Rome et d’Athènes J’effrayais votre gaîté. Quoiqu’au fond je me défie De nos modernes Titus, Rassurez-vous, ma mie; Je n’en parlerai plus. La France, que rien n’égale, Et dont le monde est jaloux, Était la seule rivale Qui fût à craindre pour vous. Mais, las! j’ai pour ma patrie Fait trop de voeux superflus. Rassurez-vous, ma mie; Je n’en parlerai plus. Oui, ma mie, il faut vous croire; Faisons-nous d’obscurs loisirs. Sans plus songer à la gloire, Dormons au sein des plaisirs. Sous une ligue ennemie Les français sont abattus. Rassurez-vous, ma mie; Je n’en parlerai plus. Margot. Air: Car c’est une bouteille... Chantons Margot, nos amours, Margot leste et bien tournée, Que l’on peut baiser toujours, Qui toujours est chiffonnée. Quoi! L’embrasser? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Moquons-nous de ce Blaise: Viens, Margot, viens, qu’on te baise. D’un lutin c’est tout l’esprit; C’est un coeur de tourterelle. Si le matin elle rit, Le soir elle vous querelle. Quoi! se fâcher? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Voilà comme on l’apaise: Viens, Margot, viens, qu’on te baise. Le verre en main, voyez-la; Comme, à table, elle babille! Quel air et quels yeux elle a Quand le champagne pétille! Quoi! l’air décent? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Mets ta pudeur à l’aise: Viens, Margot, viens, qu’on te baise. Qu’elle est bien au piano! Sa voix nous charme et nous touche. Mais devant un soprano Elle n’ouvre point la bouche. Quoi! par pitié? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Ici point d’Albanèse: Viens, Margot, viens, qu’on te baise. L’amour, à point la servant, Fait pour Margot feu qui flambe; Mais par elle il est souvent Traité par-dessous la jambe. Quoi! par-dessous? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Il faut bien qu’il s’y plaise: Viens, Margot, viens, qu’on te baise. Margot tremble que l’hymen De sa main ne se saisisse; Car elle tient à sa main, Qui parfois lui rend service. Quoi! pour broder? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Que fais-tu sur ta chaise? Viens, Margot, viens, qu’on te baise. Point d’éloges incomplets, S’écrîra cette brunette: À moins de douze couplets, Au diable une chansonnette! Quoi! douze ou rien? dit un sot. Oui, c’est l’humeur de Margot. Nous t’en promettons treize: Viens, Margot, viens, qu’on te baise. À mon Ami Désaugiers Qui Venait D'Etre Nommé Directeur Du Vaudeville. Décembre 1815. Air De La Catacoua. Bon Désaugiers, mon camarade, Mets dans tes poches deux flacons; Puis rassemble, en versant rasade, Nos auteurs piquants et féconds. Ramène-les dans l’humble asile Où renaît le joyeux refrain. Eh! va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au Vaudeville Ses grelots et son tambourin. Rends-lui, s’il se peut, le cortège Qu’à la foire il a fait briller: L’ombre de Panard te protège; Vadé semble te conseiller. Fais-nous apparaître à la file Jusqu’aux enfants de Tabarin. Eh! va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au Vaudeville Ses grelots et son tambourin. Au lieu de fades épigrammes, Qu’il aiguise un couplet gaillard: Collé, quoi qu’en disent nos dames, Est un fort honnête égrillard. La gaudriole, qu’on exile, Doit refleurir sur son terrain. Eh! va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au Vaudeville Ses grelots et son tambourin. Malgré messieurs de la police, Le Vaudeville est né frondeur: Des abus fais ton bénéfice; Force les grands à la pudeur; Dénonce tout flatteur servile À la gaîté du souverain. Eh! va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au Vaudeville Ses grelots et son tambourin. Sur la scène, où plus à son aise Avec toi Momus va siéger, Relève la gaîté française À la barbe de l’étranger. La chanson est une arme utile Qu’on oppose à plus d’un chagrin. Eh! va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au Vaudeville Ses grelots et son tambourin. Verse, ami, verse donc à boire; Que nos chants reprennent leur cours. Il nous faut consoler la gloire; Il faut rassurer les amours. Nous cultivons un champ fertile Qui n’attend qu’un ciel plus serein. Eh! va ton train, Gai boute-en-train! Mets-nous en train, bien en train, tous en train, Et rends enfin au Vaudeville Ses grelots et son tambourin. Ma Vocation. Air: Attendez-moi sous l’orme... Jeté sur cette boule, Laid, chétif, et souffrant; étouffé dans la foule, Faute d’être assez grand; Une plainte touchante De ma bouche sortit; Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit! (bis.) Le char de l’opulence M’éclabousse en passant; J’éprouve l’insolence Du riche et du puissant; De leur morgue tranchante Rien ne nous garantit. Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit! D’une vie incertaine Ayant eu de l’effroi, Je rampe sous la chaîne Du plus modique emploi. La liberté m’enchante, Mais j’ai grand appétit. Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit! L’Amour, dans ma détresse, Daigne me consoler; Mais avec la jeunesse Je le vois s’envoler. Près de beauté touchante Mon coeur en vain pâtit. Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit! Chanter, ou je m’abuse, Est ma tâche ici-bas. Tous ceux qu’ainsi j’amuse Ne m’aimeront-ils pas? Quand un cercle m’enchante, Quand le vin divertit, Le bon Dieu me dit: Chante, Chante, pauvre petit! Le Vilain. Air: Ninon chez madame de Sévigné... Hé quoi! j’apprends que l’on critique Le de qui précède mon nom. Êtes-vous de noblesse antique? Moi, noble? oh! vraiment, messieurs, non. Non, d’aucune chevalerie Je n’ai le brevet sur vélin. Je ne sais qu’aimer ma patrie... (bis.) Je suis vilain et très-vilain... (bis.) Je suis vilain, Vilain, vilain. Ah! sans un de j’aurais dû naître; Car, dans mon sang si j’ai bien lu, Jadis mes aïeux ont d’un maître Maudit le pouvoir absolu. Ce pouvoir, sur sa vieille base, Étant la meule du moulin, Ils étaient le grain qu’elle écrase. Je suis vilain et très-vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain. Mes aïeux, jamais dans leurs terres N’ont vexé des serfs indigents; Jamais leurs nobles cimeterres Dans les bois n’ont fait peur aux gens. Aucun d’eux, las de sa campagne, Ne fut transformé par Merlin (22) En chambellan de... Charlemagne. Je suis vilain et très-vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain. Jamais aux discordes civiles Mes braves aïeux n’ont pris part; De l’Anglais aucun dans nos villes N’introduisit le léopard; Et quand l’église, par sa brigue, Poussait l’état vers son déclin, Aucun d’eux n’a signé la Ligue. Je suis vilain et très-vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain. Laissez-moi donc sous ma bannière, Vous, messieurs, qui, le nez au vent, Nobles par votre boutonnière, Encensez tout soleil levant. J’honore une race commune, Car sensible, quoique malin, Je n’ai flatté que l’infortune. Je suis vilain et très-vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain. Le Vieux Ménétrier. Air: C’est un lanla, landerirette... Je ne suis qu’un vieux bon homme, Ménétrier du hameau; Mais pour sage on me renomme, Et je bois mon vin sans eau. Autour de moi sous l’ombrage Accourez vous délasser. Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Oui, dansez sous mon vieux chêne; C’est l’arbre du cabaret. Au bon temps toujours la haine Sous ses rameaux expirait. Combien de fois son feuillage Vit nos aïeux s’embrasser! Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Du château plaignez le maître, Quoiqu’il soit votre seigneur: Il doit du calme champêtre Vous envier le bonheur; Triste au fond d’un équipage, Quand là-bas il va passer, Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Loin de maudire à l’église Celui qui vit sans curé, Priez que Dieu fertilise Son grain, sa vigne, son pré. Au plaisir s’il rend hommage, Qu’il vienne ici l’encenser. Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Quand d’une faible charmille Votre héritage est fermé, Ne portez plus la faucille Au champ qu’un autre a semé. Mais sûrs que cet héritage À vos fils devra passer, Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Quand la paix répand son baume Sur les maux qu’on endura, N’exilez point de son chaume L’aveugle qui s’égara. Rappelant après l’orage Ceux qu’il a pu disperser, Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Écoutez donc le bon homme: Sous son chêne accourez tous. De pardonner je vous somme: Mes enfants, embrassez-vous. Pour voir ainsi d’âge en âge Chez nous la paix se fixer, Eh! lon lan la, gens de village, Sous mon vieux chêne il faut danser. Les Oiseaux. Couplets Adressés A M. Arnault, Partant Pour Son Exil. Janvier 1816. L’hiver redoublant ses ravages Désole nos toits et nos champs; Les oiseaux sur d’autres rivages Portent leurs amours et leurs chants. Mais le calme d’un autre asile Ne les rendra pas inconstants; Les oiseaux que l’hiver exile Reviendront avec le printemps. À l’exil le sort les condamne, Et plus qu’eux nous en gémissons! Du palais et de la cabane L’écho redisait leurs chansons. Qu’ils aillent d’un bord plus tranquille Charmer les heureux habitants. Les oiseaux que l’hiver exile Reviendront avec le printemps. Oiseaux fixés sur cette plage, Nous portons envie à leur sort. Déjà plus d’un sombre nuage S’élève et gronde au fond du nord. Heureux qui sur une aile agile Peut s’éloigner quelques instants! Les oiseaux que l’hiver exile Reviendront avec le printemps. Ils penseront à notre peine, Et, l’orage enfin dissipé, Ils reviendront sous le vieux chêne Que tant de fois il a frappé. Pour prédire au vallon fertile De beaux jours alors plus constants, Les oiseaux que l’hiver exile Reviendront avec le printemps. Les Deux Soeurs De Charité. Air de la Treille de sincérité. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. (bis.) Vierge défunte, une soeur grise, Aux portes des cieux rencontra Une beauté leste et bien mise Qu’on regrettait à l’Opéra. (bis.) Toutes deux dignes de louanges, Arrivaient après d’heureux jours, L’une sur les ailes des anges, L’autre dans les bras des amours. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. Là-haut, saint Pierre en sentinelle, Après un Ave pour la soeur, Dit à l’actrice: On peut, ma belle, Entrer chez nous sans confesseur. Elle s’écrie: Ah! quoique bonne, Mon corps à peine est inhumé! Mais qu’à mon curé Dieu pardonne; Hélas! il n’a jamais aimé. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. Dans les palais et sous le chaume, Moi, dit la soeur, j’ai de mes mains Distillé le miel et le baume Sur les souffrances des humains. Moi, qui subjuguais la puissance, Dit l’actrice, j’ai bien des fois Fait savourer à l’indigence La coupe où s’enivraient les rois. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. Oui, reprend la sainte colombe, Mieux qu’un ministre des autels, À descendre en paix dans la tombe Ma voix préparait les mortels. Offrant à ceux qui m’ont suivie, Dit la nymphe, une douce erreur, Moi, je faisais chérir la vie: Le plaisir fait croire au bonheur. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. Aux bons coeurs, ajoute la nonne, Quand mes prières s’adressaient, Du riche je portais l’aumône Aux pauvres qui me bénissaient. Moi, dit l’autre, par la détresse Voyant l’honnête homme abattu, Avec le prix d’une caresse, Cent fois j’ai sauvé la vertu. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. Entrez, entrez, ô tendres femmes! Répond le portier des élus: La charité remplit vos âmes; Mon Dieu n’exige rien de plus. On est admis dans son empire, Pourvu qu’on ait séché des pleurs, Sous la couronne du martyre, Ou sous des couronnes de fleurs. Dieu lui-même Ordonne qu’on aime. Je vous le dis, en vérité: Sauvez-vous par la charité. Complainte D'Une De Ces Demoiselles, À L’Occasion Des Affaires Du Temps. November 1816. Air: Faut d’ la vertu, pas trop n’en faut... Faut qu’ lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Du métier d’ fille j’ me dégoûte: C’ commerce n’ rapporte plus rien. Mais si l’ public nous fait banqu’route, C’est qu’ les affaires n’ vont pas bien. Faut qu’ lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Au bonheur on fait semblant d’ croire; Mais j’en jug’ mieux qu’ tous les flatteurs: Si d’ la cour je n’ savais l’histoire, J’ croirais quasi qu’on a des moeurs. Faut qu’ lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Nous servions d’ maîtress’ et d’ modèles À nos peintres gorgés d’écus. J’ crois qu’à leux femm’s y sont fidèles D’puis qu’ les modèles n’ servent plus. Faut qu’ lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Quand gn’a pas l’ moindr’ profit-z à faire Sur tant d’ réformés mécontents, Les juges p’t-êtr’ f’raient not’ affaire; Mais l’ roi n’leux en laisse pas l’ temps. Faut qu’ lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Enfin je n’ trouvons plus not’ compte Avec nos braves qu’ l’on vexa. Vu leux misère, y aurait d’ la honte À leux d’mander queuq’ chos’ pour ça. Faut qu’lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Heureusement qu’ monsieur La... À nous servir s’est-z engagé: Comme un diable, y s’ démène, y crie Pour qu’on rend’ les biens du clergé. Faut qu’lord Villain-ton ait tout pris, Gn’a plus d’argent dans c’ gueux d’ Paris. Ce N'Est Plus Lisette. Air: Eh! non, non, non, vous n’êtes pas Ninette... Quoi! Lisette, est-ce vous? Vous, en riche toilette! Vous, avec des bijoux! Vous, avec une aigrette! Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Vos pieds dans le satin N’osent fouler l’herbette. Des fleurs de votre teint Où faites-vous emplette? Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Dans un lieu décoré De tout ce qui s’achète, L’opulence a doré Jusqu’à votre couchette. Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Votre bouche sourit D’une façon discrète. Vous montrez de l’esprit; Du moins on le répète. Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Comme ils sont loin ces jours Où, dans votre chambrette, La reine des amours N’était qu’une grisette! Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Quand d’un coeur amoureux Vous prisiez la conquête, Vous faisiez dix heureux, Et n’étiez pas coquette. Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Maîtresse d’un seigneur Qui paya sa défaite, De l’ombre du bonheur Vous êtes satisfaite. Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. Si l’Amour est un dieu, C’est près d’une fillette. Adieu, madame, adieu: En duchesse on vous traite. Eh! non, non, non, Vous n’êtes plus Lisette. Eh! non, non, non, Ne portez plus ce nom. L'Hiver. Air: Une fille est un oiseau... Les oiseaux nous ont quittés; Déjà l’hiver qui les chasse Étend son manteau de glace Sur nos champs et nos cités. À mes vitres scintillantes Il trace des fleurs brillantes; Il rend mes portes bruyantes, Et fait grelotter mon chien. Réveillons, sans plus attendre, Mon feu qui dort sous la cendre. Chauffons-nous, chauffons-nous bien. (bis.) Ô voyageur imprudent! Retourne vers ta famille. J’en crois mon feu qui pétille; Le froid devient plus ardent. Moi, j’en puis braver l’injure: Rose, en douillette, en fourrure, Ici, contre la froidure Vient m’offrir un doux soutien. Rose, tes mains sont de glace; Sur mes genoux prends ta place. Chauffons-nous, chauffons-nous bien. L’ombre s’avance, et la nuit Roule son char sur la neige. Rose, l’amour nous protége; C’est pour nous que le jour fuit. Mais un couple nous arrive; Joyeux amis, beauté vive, Entrez tous deux sans qui-vive! Le plaisir n’y perdra rien. Moins de froid que de tendresse, Autour du feu qu’on se presse. Chauffons-nous, chauffons-nous bien. Les caresses ont cessé Devant la lampe indiscrète. Un festin que Rose apprête, Gaîment par nous est dressé. Notre ami s’est fait, à table, D’un brigand bien redoutable Et d’un spectre épouvantable Le fidèle historien. Tandis que le punch s’allume, Beau du feu qui le consume, Chauffons-nous, chauffons-nous bien. Sombre hiver, sous tes glaçons Ensevelis la nature; Ton aquilon, qui murmure, Ne peut troubler nos chansons. Notre esprit, qu’amour seconde, Au coin du feu crée un monde Qu’un doux ciel toujours féconde, Où s’aimer tien lieu de bien. Que nos portes restent closes, Et, jusqu’au retour des roses, Chauffons-nous, chauffons-nous bien. Le Marquis De Carabas. Novembre 1816 Air Du Roi Dagobert. Voyez ce vieux marquis Nous traiter en peuple conquis; Son coursier décharné De loin chez nous l’a ramené. Vers son vieux castel Ce noble mortel Marche en brandissant Un sabre innocent. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Aumôniers, châtelains, Vassaux, vavassaux et vilains, C’est moi, dit-il, c’est moi Qui seul ai rétabli mon roi. Mais s’il ne me rend Les droits de mon rang, Avec moi, corbleu! Il verra beau jeu. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Pour me calomnier, Bien qu’on ait parlé d’un meunier, Ma famille eut pour chef Un des fils de Pépin-le-Bref. D’après mon blason Je crois ma maison Plus noble, ma foi, Que celle du roi. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Qui me résisterait? La marquise a le tabouret. Pour être évêque un jour Mon dernier fils suivra la cour. Mon fils le baron, Quoique un peu poltron, Veut avoir des croix; Il en aura trois. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Vivons donc en repos. Mais l’on m’ose parler d’impôts! À l’état, pour son bien, Un gentilhomme ne doit rien. Grâce à mes créneaux, À mes arsenaux, Je puis au préfet Dire un peu son fait. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Prêtres que nous vengeons, Levez la dîme, et partageons; Et toi, peuple animal, Porte encor le bât féodal. Seuls nous chasserons, Et tous vos tendrons Subiront l’honneur Du droit du seigneur. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Curé, fais ton devoir; Remplis pour moi ton encensoir. Vous, pages et varlets, Guerre aux vilains, et rossez-les! Que de mes aïeux Ces droits glorieux Passent tout entiers À mes héritiers. Chapeau bas! Chapeau bas! Gloire au marquis de Carabas! Ma République. Air: Vaudeville De La Petite Gouvernante. J’ai pris goût à la république Depuis que j’ai vu tant de rois. Je m’en fais une, et je m’applique À lui donner de bonnes lois. On n’y commerce que pour boire, On n’y juge qu’avec gaîté; Ma table est tout son territoire; Sa devise est la liberté. Amis, prenons tous notre verre: Le sénat s’assemble aujourd’hui. D’abord, par un arrêt sévère, À jamais proscrivons l’ennui. Quoi! proscrire! Ah! ce mot doit être Inconnu dans notre cité. Chez nous l’ennui ne pourra naître: Le plaisir suit la liberté. Du luxe, dont elle est blessée, La joie ici défend l’abus; Point d’entraves à la pensée, Par ordonnance de Bacchus. À son gré que chacun professe Le culte de sa déité; Qu’on puisse aller même à la messe: Ainsi le veut la liberté. La noblesse est trop abusive: Ne parlons point de nos aïeux. Point de titre, même au convive Qui rit le plus ou boit le mieux. Et si quelqu’un, d’humeur traîtresse, Aspirait à la royauté, Plongeons ce César dans l’ivresse, Nous sauverons la liberté. Trinquons à notre république, Pour voir son destin affermi. Mais ce peuple si pacifique Déjà redoute un ennemi. C’est Lisette qui nous rappelle Sous les lois de la volupté. Elle veut régner, elle est belle; C’en est fait de la liberté. L'Ivrogne Et Sa Femme. Air: Quand les boeufs vont deux à deux... Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. (Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu.) bis. Tandis que dans sa mansarde Jeanne veille, et qu’il lui tarde De voir rentrer son mari, Maître Jean, à la guinguette, À ses amis en goguette Chante son refrain chéri: Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu. Jeanne pour moi seul est tendre, Dit-il; laissons-la m’attendre. Mais, maudissant son époux, Jeanne, la puce à l’oreille, Bat sa chatte que réveille La tendresse des matous. Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu. Livrant sa femme au veuvage, Jean se perd dans son breuvage, Et, prête à se mettre au lit, Jeanne, qui verse des larmes, Dit en regardant ses charmes: C’est son verre qu’il remplit! Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu. Pour allumer sa chandelle, Un voisin frappe chez elle; Jeanne ouvre après un refus. Que Jean boive, chante ou fume, Je ne sais ce qu’elle allume, Mais je sais qu’on n’y voit plus. Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu. En rajustant sa cornette, Ah! qu’on souffre, dit Jeannette, Quand on attend son époux! Ma vengeance est bien modeste; Avec lui je suis en reste; Il a bu plus de dix coups. Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu. À demain! se dit le couple: L’époux rentre, et son dos souple N’en subit pas moins l’arrêt. Il s’écrie: Amour fait rage! Demain, puisque Jeanne est sage, Répétons au cabaret: Trinquons, et toc, et tin, tin, tin! Jean, tu bois depuis le matin. Ta femme est une vertu: Ce soir tu seras battu. Paillasse. (1816) Air: Amis, dépouillons nos pommiers... J’ suis né paillasse, et mon papa, Pour m’ lancer sur la place, D’un coup d’ pied queuqu’ part m’attrapa, Et m’ dit: saute paillasse! T’as l’ jarret dispos, Quoiqu’ t’ay’ l’ ventre gros Et la fac’ rubiconde. N’ saut’ point-z à demi, Paillass’ mon ami: Saute pour tout le monde! Ma mèr’ qui poussait des hélas En m’ voyant prendr’ ma course, M’habille avec son seul mat’las, M’ disant: ce fut ma r’ssource: Là d’sous fais, mon fils, Ce que d’sus je fis Pour gagner la pièc’ ronde. N’ saut’ point-z à demi, Paillass’ mon ami: Saute pour tout le monde! Content comme un gueux, j’ m’en allais, Quand un seigneur m’arrête, Et m’ donn’ l’emploi, dans son palais, D’un p’tit chien qu’il regrette. Le chien sautait bien, J’ surpasse le chien; Plus d’un envieux en gronde. N’ saut’ point-z à demi, Paillass’ mon ami: Saute pour tout le monde! J’ buvais du bon, mais un hasard, Où j’ n’ons rien mis du nôtre, Fait qu’ monseigneur n’est qu’un bâtard Et qu’il en vient-z un autre. Fi du dépouillé Qui m’a bien payé! Fêtons l’autre à la ronde. N’ saut’ point-z à demi, Paillass’ mon ami: Saute pour tout le monde! À peine a-t-on fêté c’lui-ci, Que l’ premier r’vient-z en traître; Moi qu’aime à dîner, dieu merci, J’ saut’ encor sous sa f’nêtre. Mais le v’là r’chassé, V’là l’autre r’placé. Viv’ ceux que Dieu seconde! N’ saut’ point-z à demi, Paillass’ mon ami: Saute pour tout le monde! Vienn’ qui voudra, j’ saut’rai toujours, N’ faut point qu’ la r’cette baisse. Boir’, manger, rire et fair’ des tours, Voyez comm’ ça m’engraisse. En gens qui, ma foi, Saut’ moins gaîment qu’ toi, Puisque l’ pays abonde, N’ saut’ point-z à demi, Paillass’ mon ami: Saute pour tout le monde! Mon Âme. (1816) Air Des Scythes Et Des Amazones. C’est à table, quand je m’enivre De gaîté, de vin et d’amour, Qu’incertain du temps qui va suivre, J’aime à prévoir mon dernier jour. (bis.) Il semble alors que mon âme me quitte. Adieu! lui dis-je, à ce banquet joyeux: (Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant remontez dans les cieux.) bis. Remontez, remontez dans les cieux. (bis.) Vous prendrez la forme d’un ange; De l’air vous parcourrez les champs. Votre joie, enfin sans mélange, Vous dictera les plus doux chants. L’aimable paix, que la terre a proscrite, Ceindra de fleurs votre front radieux. Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant remontez dans les cieux. Remontez, remontez dans les cieux. Vous avez vu tomber la gloire D’un Ilion trop insulté, Qui prit l’autel de la victoire Pour l’autel de la liberté. Vingt nations ont poussé de Thersite Jusqu’en nos murs le char injurieux. Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant remontez dans les cieux. Remontez, remontez dans les cieux. Cherchez au dessus des orages Tant de Français morts à propos, Qui, se dérobant aux outrages, Ont au ciel porté leurs drapeaux. Pour conjurer la foudre qu’on irrite, Unissez-vous à tous ces demi-dieux. Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant remontez dans les cieux. Remontez, remontez dans les cieux. La Liberté, vierge féconde, Règne aux cieux, qui vous sont ouverts. L’amour seul m’aidait en ce monde À traîner de pénibles fers. Mais, dès demain, je crains qu’il ne m’évite; Pauvre captif, demain je serai vieux. Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant remontez dans les cieux. Remontez, remontez dans les cieux. N’attendez plus, partez, mon âme, Doux rayon de l’astre éternel! Mais passez des bras d’une femme Au sein d’un Dieu tout paternel. L’aï pétille à défaut d’eau bénite; De vrais amis viennent fermer mes yeux. Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant remontez dans les cieux. Remontez, remontez dans les cieux. Le Juge De Charenton. (23) Novembre (1816) Air De La Codaqui. Un maître fou qui, dit-on, Fit jadis mainte fredaine, Des loges de Charenton S’est enfui l’autre semaine. Chez un juge, qui griffonnait, Il arrive et prend simarre et bonnet, Puis à l’audience, hors d’haleine, Il entre et soudain dit: Préchi! Précha! Et patati, et patata. Prêtons bien l’oreille à ce discours-là. «L’Esprit saint soutient ma voix, «Et les accusés vont rire; «Moi, l’interprète des lois, «J’en viens faire la satire. «Nous les tenons d’un impudent «Qui, pour s’amuser, me fit président. «J’ai long-temps vanté son empire, «Mais j’étais alors payé pour cela.» Et patati, et patata. Pouvait-on s’attendre à ce discours-là? «Le drame et Galimafré «Corrompent nos cuisinières. «En frac on voit un curé, «Et nos enfants ont trois pères. «Le mariage est un loyer: «On entre en octobre, on sort en janvier. «Les cachemires adultères «Nous donnent la peste, et ma femme en a.» Et patati, et patata. Il a mis de tout dans ce discours-là. «Pour débaucher un mari «Que les filles ont d’adresse! «Sous Madame Dubarri «Elles allaient à confesse. «Ah! Qu’enfin (et le terme est clair), «L’épouse et l’époux ne soient qu’une chair; «Et vous, qui nous tentez sans cesse, «Filles, respectez l’habit que voilà.» Et patati, et patata. Rien n’est plus moral que ce discours-là. «Mais triste effet du typhus, «Au lieu d’église on élève «Le temple du dieu Plutus, «Qui sera beau s’il s’achève. «Partout règnent les intrigants, «On n’interdit plus les extravagants: «Ce dernier point n’est pas un rêve, «Puisqu’en robe ici je dis tout cela.» Et patati, et patata. On trouve du bon dans ce discours-là. Il poursuivait sur ce ton, Quand deux bisets, sous les armes, Ramènent à Charenton Cet orateur plein de charmes. Néanmoins l’avocat Bêlant S’écrie: Ah! les fous ont bien du talent! J’ai fait rire et verser des larmes; Mais je n’ai rien dit qui valût cela. Et patati, et patata. C’est moi qu’on sifflait sans ce discours-là. Les Champs. Air: Mon amour était pour Marie... Rose, partons; voici l’aurore: Quitte ces oreillers si doux. Entends-tu la cloche sonore Marquer l’heure du rendez-vous? Cherchons loin du bruit de la ville, Pour le bonheur un sûr asile. Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. Viens aux champs fouler la verdure, Donne le bras à ton amant; Rapprochons-nous de la nature Pour nous aimer plus tendrement. Des oiseaux la troupe éveillée Nous appelle sous la feuillée. Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. Nous prendrons les goûts du village; Le jour naissant t’éveillera: Le jour mourant sous le feuillage À notre couche nous rendra. Puisses-tu, maîtresse adorée! Te plaindre encor de sa durée! Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. Quand l’été vers un sol fertile Conduit des moissonneurs nombreux; Quand, près d’eux, la glaneuse agile Cherche l’épi du malheureux; Combien, sur les gerbes nouvelles, De baisers pris aux pastourelles! Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. Quand des corbeilles de l’automne S’épanche à flots un doux nectar, Près de la cuve qui bouillonne On voit s’égayer le vieillard; Et cet oracle du village Chante les amours d’un autre âge. Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. Allons visiter des rivages Que tu croiras des bords lointains. Je verrai, sous d’épais ombrages, Tes pas devenir incertains. Le désir cherche un lit de mousse; Le monde est loin, l’herbe est si douce! Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. C’en est fait! Adieu, vains spectacles! Adieu, Paris, où je me plus; Où les beaux-arts font des miracles, Où la tendresse n’en fait plus! Rose, dérobons à l’envie Le doux secret de notre vie. Viens aux champs couler d’heureux jours; Les champs ont aussi leurs amours. La Cocarde Blanche. Couplets Cencés Faits Pour Un Dîner Où Les Royalistes Célébraient L'Anniversaire De La Première Entrée Des Russes, Des Autrichiens Et Des Prussiens À Paris. 30 Mars 1816. Air Des Trois Cousines. CHOEUR Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! Chantons ce jour cher à nos belles, Où tant de rois par leurs succès Ont puni les Français rebelles, Et sauvé tous les bons Français. Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! Les étrangers et leurs cohortes Par nos voeux étaient appelés. Qu’aisément ils ouvraient les portes Dont nous avions livré les clés! Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! Sans ce jour, qui pouvait répondre Que le ciel, comblant nos malheurs, N’eût point vu sur la tour de Londre Flotter enfin les trois couleurs? Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! On répètera dans l’histoire Qu’aux pieds des cosaques du Don, Pour nos soldats et pour leur gloire, Nous avons demandé pardon. Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! Appuis de la noblesse antique, Buvons, après tant de dangers, Dans ce repas patriotique, Au triomphe des étrangers. Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! Enfin, pour sa clémence extrême, Buvons au plus grand des Henris, À ce roi qui sut par lui-même Conquérir son trône et Paris. Jour de paix, jour de délivrance, Qui des vaincus fit le bonheur; Beau jour, qui vint rendre à la France La cocarde blanche et l’honneur! Mon Habit. Air Du Vaudeville De Décence. Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j’aime! Ensemble nous devenons vieux. Depuis dix ans je te brosse moi-même, Et Socrate n’eût pas fait mieux. Quand le sort à ta mince étoffe Livrerait de nouveaux combats, Imite-moi, résiste en philosophe: Mon vieil ami, ne nous séparons pas. Je me souviens, car j’ai bonne mémoire, Du premier jour où je te mis. C’était ma fête, et, pour comble de gloire, Tu fus chanté par mes amis. Ton indigence, qui m’honore, Ne m’a point banni de leurs bras. Tous ils sont prêts à nous fêter encore: Mon vieil ami, ne nous séparons pas. À ton revers j’admire une reprise: C’est encor un doux souvenir. Feignant un soir de fuir la tendre Lise, Je sens sa main me retenir. On te déchire, et cet outrage Auprès d’elle enchaîne mes pas. Lisette a mis deux jours à tant d’ouvrage: Mon vieil ami, ne nous séparons pas. T’ai-je imprégné des flots de musc et d’ambre Qu’un fat exhale en se mirant? M’a-t-on jamais vu dans une antichambre T’exposer au mépris d’un grand? Pour des rubans la France entière Fut en proie à de longs débats; La fleur des champs brille à ta boutonnière: Mon vieil ami, ne nous séparons pas. Ne crains plus tant ces jours de courses vaines Où notre destin fut pareil; Ces jours mêlés de plaisirs et de peines, Mêlés de pluie et de soleil. Je dois bientôt, il me le semble, Mettre pour jamais habit bas. Attends un peu; nous finirons ensemble: Mon vieil ami, ne nous séparons pas. Le Vin Et La Coquette. Air: Je vais bientôt quitter l’empire... Amis, il est une coquette Dont je redoute ici les yeux. Que sa vanité, qui me guette, Me trouve toujours plus joyeux. C’est au vin de rendre impossible Le triomphe qu’elle espérait. Ah! Cachons bien que mon coeur est sensible: La coquette en abuserait. Faut-il qu’elle soit si charmante! Ah! de mon coeur prenez pitié! Chantez la liqueur écumante Que verse en riant l’Amitié. Enlacez le lierre paisible Sur mon front, qui me trahirait. Ah! Cachons bien que mon coeur est sensible: La coquette en abuserait. Poursuivons de nos épigrammes Ce sexe que j’ai trop aimé. Achevons d’éteindre les flammes Du flambeau qui m’a consumé. Que Bacchus, toujours invincible, Ôte à l’amour son dernier trait. Ah! Cachons bien que mon coeur est sensible: La coquette en abuserait. Mais l’Amour pressa-t-il la grappe D’où nous vient ce jus enivrant? J’aime encor; mon verre m’échappe; Je ne ris plus qu’en soupirant. Pour fuir ce charme irrésistible, Trop d’ivresse enchaîne mes pas. Ah! Vous voyez que mon coeur est sensible: Coquette, n’en abusez pas. La Sainte-Alliance Barbaresque. (1816) Air De Calpigi. Proclamons la Sainte-Alliance Faite au nom de la Providence, Et que signe un congrès ad hoc, Entre Alger, Tunis et Maroc. (bis.) Leurs souverains, nobles corsaires, N’en feront que mieux leurs affaires. Vivent des rois qui sont unis! Vive Alger, Maroc et Tunis! (bis.) Ces rois, dans leur Sainte-Alliance, Trouvant tout bon pour leur puissance, Jurent de se mettre en commun Bravement toujours vingt contre un. On dit qu’ils s’adjoindront Christophe, Malgré la couleur de l’étoffe. Vivent des rois qui sont unis! Vive Alger, Maroc et Tunis! Ces rois, par leur Sainte-Alliance, Nous forçant à l’obéissance, Veulent qu’on lise l’Alcoran, Et le Bonald et le Ferrand. Mais Voltaire et sa coterie Sont à l’index en Barbarie. Vivent des rois qui sont unis! Vive Alger, Maroc et Tunis! Français, à leur Sainte-Alliance Envoyons, pour droit d’assurance, Nos censeurs anciens et nouveaux, Et nos juges et nos prévôts. Avec eux ces rois, sans entraves, Feront le commerce d’esclaves. Vivent des rois qui sont unis! Vive Alger, Maroc et Tunis! Malgré cette Sainte-Alliance, Si du trône, par occurrence, Un roi tombait; que subito On le ramène en son château. Mais il soldera les mémoires Du pain, du foin et des victoires. Vivent des rois qui sont unis! Vive Alger, Maroc et Tunis! Enfin, pour la sainte-alliance, C’est peu qu’on paye à l’échéance; Il faut des rameurs sur les bancs, Et des muets aux rois forbans: Même à ces majestés caduques Il faudrait des peuples d’eunuques. Vivent des rois qui sont unis! Vive Alger, Maroc et Tunis! L'Ermite Et Ses Saints. couplets Adressés A M. De Jouy, Le Jour De Sa Fête. Air: Rassurez-vous, ma mie... On va rouvrir la Sorbonne; L’église attend ses décrets: On ne brûle encor personne, Mais les fagots sont tout prêts. Par bonheur chez nous habite Un saint d’un esprit plus doux. Ermite, bon ermite, Priez, priez pour nous! Des prêtres, grands catholiques, L’ont instruit à servir Dieu. Il tient aux mêmes reliques Qu’aimait l’abbé de Chaulieu. À l’amour sa muse invite: Par lui nous serons absous. Ermite, bon ermite, Priez, priez pour nous! Rabelais, ce fou si sage, Lui légua, par parenté, Un capuchon dont l’usage En fait un sage en gaîté. Contre la gent hypocrite Voyez son malin courroux. Ermite, bon ermite, Priez, priez pour nous! Ce n’est tout son patrimoine; Car, pour être chansonnier, De Lattaignant, gai chanoine, Il choisit le bénitier. Mais de ses refrains, qu’on cite, Lattaignant serait jaloux. Ermite, bon ermite, Priez, priez pour nous! Il lui manquait un bréviaire; Le bon ermite, à dessein, Prit les oeuvres de Voltaire, Qui se disait capucin. Grâce à l’auteur qu’il médite, Il sait charmer tous les goûts. Ermite, bon ermite, Priez, priez pour nous! De tels saints suivant les traces Sur son gai califourchon, Il laisse fourrer aux Grâces Des fleurs sous son capuchon. À l’aimer tout nous invite; Avec lui sauvons-nous tous. Ermite, bon ermite, Priez, priez pour nous! Mon Petit Coin. (1819) Air Du Vaudeville De La Petite Gouvernante. Non, le monde ne peut me plaire; Dans mon coin retournons rêver. Mes amis, de votre galère Un forçat vient de se sauver. Dans le désert que je me trace, Je fuis, libre comme un Bédouin. Mes amis, laissez-moi, de grâce, Laissez-moi dans mon petit coin. Là, du pouvoir bravant les armes, Je pèse et nos fers et nos droits; Sur les peuples versant des larmes, Je juge et condamne les rois. Je prophétise avec audace; L’avenir me sourit de loin. Mes amis, laissez-moi, de grâce, Laissez-moi dans mon petit coin. Là j’ai la baguette des fées; À faire le bien je me plais. J’élève de nobles trophées; Je transporte au loin des palais. Sur le trône ceux que je place, D’être aimés sentent le besoin. Mes amis, laissez-moi, de grâce, Laissez-moi dans mon petit coin. C’est là que mon âme a des ailes: Je vole, et, joyeux séraphin, Je vois aux flammes éternelles Nos rois précipités sans fin. Un seul échappe de leur race; De sa gloire je suis témoin. Mes amis, laissez-moi, de grâce, Laissez-moi dans mon petit coin. Je forme ainsi pour ma patrie Des voeux que le ciel entend bien. Respectez donc ma rêverie: Votre monde ne me vaut rien. De mes jours filés au Parnasse Daignent les Muses prendre soin! Mes amis, laissez-moi, de grâce, Laissez-moi dans mon petit coin. Le Soir Des Noces. Air: Zon! ma Lisette, zou! ma Lison... L’hymen prend cette nuit Deux amants dans sa nasse. Qu’au seuil de leur réduit Un doux concert se place. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! Par ce trou fait exprès, Voyons ce qui se passe. L’épouse a mille attraits, L’époux est plein d’audace. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! L’épouse veut encor Fuir l’époux qui l’embrasse: Mais sur plus d’un trésor Le fripon fait main basse. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! Elle tremble et pâlit Tandis qu’il la délace. Il va briser le lit; Il va rompre la glace. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! Mais, pris au trébuchet, L’époux, quelle disgrâce! De l’oiseau qu’il cherchait N’a trouvé que la place. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! La belle en sanglotant Se confesse à voix basse. D’un divorce éclatant Tout haut il la menace. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! Monsieur jure après nous; Mais qu’à tout il se fasse: Du livre des époux Il n’est qu’à la préface. Zon! flûte et basse! Zon! violon! Zon! flûte et basse! Et violon, zon, zon! L'Indépendant. Air: Je vais bientôt quitter l’empire... Respectez mon indépendance, Esclaves de la vanité: C’est à l’ombre de l’indigence Que j’ai trouvé la liberté. (bis.) Jugez aux chants qu’elle m’inspire Quel est sur moi son ascendant!(bis.) Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant, Je suis, je suis indépendant. Oui, je suis un pauvre sauvage Errant dans la société; Et pour repousser l’esclavage Je n’ai qu’un arc et ma gaîté. Mes traits sont ceux de la satire: Je les lance en me défendant. Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant, Je suis, je suis indépendant. Chacun rit des flatteurs du Louvre, Valets, en tout temps prosternés, Dans cette auberge qui ne s’ouvre Que pour des passants couronnés. On rit du fou qui sur sa lyre Chante à la porte en demandant. Lisette a seule le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant, Je suis, je suis indépendant. Toute puissance est une gêne: Oh! d’un roi que je plains l’ennui! C’est le conducteur de la chaîne; Ses captifs sont plus gais que lui. Dominer ne peut me séduire; J’offre l’amour pour répondant. Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant, Je suis, je suis indépendant. En paix avec ma destinée, Gaîment je poursuis mon chemin, Riche du pain de la journée, Et de l’espoir du lendemain. Chaque soir, au lit qui m’attire Dieu me conduit sans accident. Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant, Je suis, je suis indépendant. Mais quoi! je vois Lisette ornée De ses attraits les plus puissants, Qui des chaînes de l’hyménée Veut charger mes bras caressants. Voilà comme on perd un empire! Non, non, point d’hymen imprudent. Que toujours Lise ait le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant, Je suis, je suis indépendant. Les Capucins. (1816) Air: Faut d’la vertu, pas trop n’en faut... (Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins!) bis. Moi, qui fus capucin indigne, Je vais, ma petite Fanchon, Du Seigneur vendanger la vigne, En reprenant le capuchon. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! Fanchon, pour vaincre par surprise Les philosophes trop nombreux, Qu’en vrais cosaques de l’église, Les capucins marchent contre eux. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! La faim désole nos provinces; Mais la piété l’en bannit. Chaque fête, grâce à nos princes, On peut vivre de pain bénit. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! L’église est l’asile des cuistres; Mais les rois en sont les piliers: Et bientôt le banc des ministres Sera le banc des marguilliers. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! Pour tâter de l’agneau sans taches, Nos soldats courent s’attabler; Et devant certaines moustaches On dit qu’on a vu Dieu trembler. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! Nos missionnaires font rendre Aux bonnes gens les biens de Dieu; Ils marchent tout couverts de cendre: C’est ainsi qu’on couvre le feu. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! Fais-toi dévote aussi, Fanchette: Va, il n’est pas de sot métier. Mais qu’avec nous deux, en cachette, Le diable crache au bénitier. Bénis soient la Vierge et les saints: On rétablit les capucins! La Bonne Vieille. Air de Wilhem Ou Muse Des Bois Et Des Plaisirs Champêtres. Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse! Vous vieillirez, et je ne serai plus. Pour moi le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux fois les jours que j’ai perdus. Survivez-moi; mais que l’âge pénible Vous trouve encor fidèle à mes leçons; Et bonne vieille, au coin d’un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m’auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides Diront: Quel fut cet ami tant pleuré? De mon amour peignez, s’il est possible, L’ardeur, l’ivresse, et même les soupçons; Et bonne vieille, au coin d’un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. On vous dira: Savait-il être aimable? Et sans rougir vous direz: Je l’aimais. D’un trait méchant se montra-t-il capable? Avec orgueil vous répondrez: Jamais. Ah! dites bien qu’amoureux et sensible, D’un luth joyeux il attendrit les sons; Et bonne vieille, au coin d’un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. Vous que j’appris à pleurer sur la France, Dites sur-tout aux fils des nouveaux preux Que j’ai chanté la gloire et l’espérance Pour consoler mon pays malheureux. Rappelez-leur que l’aquilon terrible, De nos lauriers a détruit vingt moissons; Et bonne vieille, au coin d’un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. Objet chéri, quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs; À mon portrait, quand votre main débile, Chaque printemps, suspendra quelques fleurs, Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons; Et bonne vieille, au coin d’un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. La Vivandière. Air De Wilhem, "Ou Demain matin, au point du jour, on bat la générale..." Vivandière du régiment, C’est Catin qu’on me nomme. Je vends, je donne et bois gaîment Mon vin et mon rogomme. J’ai le pied leste et l’oeil mutin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, J’ai le pied leste et l’oeil mutin: Soldats, voilà Catin! Je fus chère à tous nos héros; Hélas! Combien j’en pleure! Aussi soldats et généraux Me comblaient, à toute heure, D’amour, de gloire, et de butin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, D’amour, de gloire, et de butin, Soldats, voilà Catin! J’ai pris part à tous vos exploits En vous versant à boire. Songez combien j’ai fait de fois Rafraîchir la Victoire. Ça grossissait son bulletin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, Ça grossissait son bulletin: Soldats, voilà Catin! Depuis les Alpes je vous sers; Je me mis jeune en route. À quatorze ans, dans les déserts, Je vous portais la goutte. Puis j’entrai dans Vienne un matin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, Puis j’entrai dans Vienne un matin: Soldats, voilà Catin! De mon commerce et des amours C’était le temps prospère. À Rome je passai huit jours, Et de notre Saint-Père Je débauchai le sacristain, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, Je débauchai le sacristain: Soldats, voilà Catin! J’ai fait plus que maint duc et pair Pour mon pays que j’aime. À Madrid, si j’ai vendu cher, Et cher à Moscou même, J’ai donné gratis à Pantin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, J’ai donné gratis à Pantin: Soldats, voilà Catin! Quand au nombre il fallut céder La victoire infidèle, Que n’avais-je pour vous guider Ce qu’avait la Pucelle! L’Anglais aurait fui sans butin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, L’Anglais aurait fui sans butin: Soldats, voilà Catin! Si je vois de nos vieux guerriers Pâlis par la souffrance, Qui n’ont plus, malgré leurs lauriers, De quoi boire à la France, Je refleuris encor leur teint, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, Je refleuris encor leur teint: Soldats, voilà Catin! Mais nos ennemis, gorgés d’or, Paîront encore à boire. Oui, pour vous doit briller encor Le jour de la victoire. J’en serai le réveil-matin, Tintin, tintin, tintin, r’lin tintin, J’en serai le réveil-matin: Soldats, voilà Catin! Couplets A Ma Filleule Agée De Trois Mois Le Jour De Son Baptême. Air: J’étais bon chasseur autrefois... Ma filleule, où diable a-t-on pris Le pauvre parrain qu’on vous donne? Ce choix seul excite vos cris; De bon coeur je vous le pardonne. Point de bonbons à ce repas; À vos yeux cela doit me nuire; Mais, mon enfant, ne pleurez pas, Votre parrain vous fera rire. L’amitié m’en a fait l’honneur, Et c’est l’amitié qui vous nomme. Or, pour n’être pas grand seigneur, Je n’en suis pas moins honnête homme. Des cadeaux si vous faites cas, Vous y trouverez à redire; Mais, mon enfant, ne pleurez pas, Votre parrain vous fera rire. Malgré le sort qui sous sa loi Tient la vertu même asservie, Puissions-nous, ma commère et moi, Vous porter bonheur dans la vie! Pendant leur voyage ici-bas, Aux bons coeurs rien ne devrait nuire; Mais, mon enfant, ne pleurez pas, Votre parrain vous fera rire. Qu’à vos noces je chanterai, Si jusque là mes chansons plaisent! Mais peut-être alors je serai Où Panard et Collé se taisent. Quoi! manquer aux joyeux ébats Qu’un pareil jour devra produire! Non, mon enfant, ne pleurez pas, Votre parrain vous fera rire. L'Exilé. Janvier 1817. Air: Ermite, bon ermite... À d’aimables compagnes Une jeune beauté Disait: dans nos campagnes Règne l’humanité. Un étranger s’avance, Qui, parmi nous errant, Redemande la France Qu’il chante en soupirant. D’une terre chérie C’est un fils désolé. Rendons une patrie, Une patrie Au pauvre exilé. Près d’un ruisseau rapide Vers la France entraîné, Il s’assied, l’oeil humide, Et le front incliné. Dans les champs qu’il regrette Il sait qu’en peu de jours Ces flots que rien n’arrête Vont promener leur cours. D’une terre chérie C’est un fils désolé. Rendons une patrie, Une patrie Au pauvre exilé. Quand sa mère, peut-être Implorant son retour, Tombe aux genoux d’un maître Que touche son amour; Trahi par la victoire, Ce proscrit, dans nos bois, Inquiet de sa gloire, Fuit la haine des rois. D’une terre chérie C’est un fils désolé. Rendons une patrie, Une patrie Au pauvre exilé. De rivage en rivage Que sert de le bannir? Partout de son courage Il trouve un souvenir. Sur nos bords, par la guerre Tant de fois envahis, Son sang même a naguère Coulé pour son pays. D’une terre chérie C’est un fils désolé. Rendons une patrie, Une patrie Au pauvre exilé. Dans nos destins contraires, On dit qu’en ses foyers Il recueillit nos frères Vaincus et prisonniers. De ces temps de conquêtes Rappelons-lui le cours; Qu’il trouve ici des fêtes, Et surtout des amours. D’une terre chérie C’est un fils désolé. Rendons une patrie, Une patrie Au pauvre exilé. Si notre accueil le touche, Si, par nous abrité, Il s’endort sur la couche De l’hospitalité; Que par nos voix légères Ce Français réveillé Sous le toit de ses pères Croie avoir sommeillé. D’une terre chérie C’est un fils désolé. Rendons une patrie, Une patrie Au pauvre exilé. La Bouquetière Et Le Croque-Mort. Air: Le coeur à la danse, etc... Je n’ suis qu’un’ bouqu’tière et j’ n’ai rien, Mais d’vos soupirs j’me lasse, Monsieur l’croqu’mort, car il faut bien Vous dir’ vot’ nom-z en face. Quoique j’ sois-t-un esprit fort, Non, je n’ veux point d’un croqu’mort. Encor jeune et jolie, Moi, j’vends rosiers, lis et jasmins, Et n’ me sens point l’envie De passer par vos mains. C’t amour, qui fait plus d’un hasard, Vous tire par l’oreille Depuis l’ jour où vot’ corbillard Renversa ma corbeille. Il m’en coûta plus d’un’ fleur: Vot’ métier leur port’ malheur. Encor jeune et jolie, Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins, Et n’ me sens point l’envie De passer par vos mains. À d’bons vivants j’aime à parler; Et, monsieur, n’ vous déplaise, Avec vous m’ faudrait-z étaler Mes fleurs chez l’ pèr’ La Chaise; Mon commerce est mieux fêté À la porte d’ la Gaîté. Encor jeune et jolie, Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins, Et n’ me sens point l’envie De passer par vos mains. Parc’ que vous r’tournez d’ grands seigneurs, Vous vous en faite’ accroire; Mais si tant d’ gens qu’ont des honneurs Vous doiv’ tous un pour-boire, Y en a plus d’un, sans m’ vanter, Qu’ j’avons fait ressusciter. Encor jeune et jolie, Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins, Et n’ me sens point l’envie De passer par vos mains. J’ f’rai courte et bonne, et, j’y consens, En passant venez m’ prendre. Mais qu’ ce ne soit point-z avant dix ans. Adieu, croqu’mort si tendre. P’t-êt’ bien qu’en s’impatientant, Un’ pratique vous attend. Encor jeune et jolie, Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins, Et n’ me sens point l’envie De passer par vos mains. La Petite Fée. (1817) Air: C’est le meilleur homme du monde... Enfants, il était une fois Une fée appelée Urgande, Grande à peine de quatre doigts, Mais de bonté vraiment bien grande. De sa baguette un ou deux coups Donnaient félicité parfaite. Ah! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez votre baguette! Dans une conque de saphir, De huit papillons attelée, Elle passait comme un zéphir, Et la terre étoit consolée. Les raisins mûrissaient plus doux; Chaque moisson était complète. Ah! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez votre baguette! C’était la marraine d’un roi Dont elle créait les ministres; Braves gens, soumis à la loi, Qui laissaient voir dans leurs registres. Du bercail ils chassaient les loups Sans abuser de la houlette. Ah! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez votre baguette! Les juges, sous ce roi puissant, étaient l’organe de la fée; Et par eux jamais l’innocent Ne voyait sa plainte étouffée. Jamais pour l’erreur à genoux La clémence n’était muette. Ah! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez votre baguette! Pour que son filleul fût béni, Elle avait touché sa couronne; Il voyait tout son peuple uni, Prêt à mourir pour sa personne. S’il venait des voisins jaloux, On les forçait à la retraite. Ah! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez votre baguette! Dans un beau palais de cristal, Hélas! Urgande est retirée. En Amérique tout va mal; Au plus fort l’Asie est livrée. Nous éprouvons un sort plus doux; Mais pourtant si bien qu’on nous traite, Ah! bonne fée, enseignez-nous Où vous cachez votre baguette! Ma Nacelle. chanson Chantée A Mes Anis Reunis Pour Ma Fête. Air: Eh! vogue la galère... Sur une onde tranquille Voguant soir et matin, Ma nacelle est docile Au souffle du destin. La voile s’enfle-t-elle, J’abandonne le bord. Eh! vogue ma nacelle, (Ô doux zéphyr! sois-moi fidèle.) Eh! vogue ma nacelle, Nous trouverons un port. J’ai pris pour passagère La muse des chansons, Et ma course légère S’égaie à ses doux sons. La folâtre pucelle Chante sur chaque bord. Eh! vogue ma nacelle, (Ô doux zéphyr! sois-moi fidèle.) Eh! vogue ma nacelle, Nous trouverons un port. Lorsqu’au sein de l’orage Cent foudres à la fois, Ébranlant ce rivage, Épouvantent les rois, Le plaisir, qui m’appelle, M’attend sur l’autre bord. Eh! vogue ma nacelle, (Ô doux zéphyr! sois-moi fidèle.) Eh! vogue ma nacelle, Nous trouverons un port. Loin de là le ciel change: Un soleil éclatant Vient mûrir la vendange Que le buveur attend. D’une liqueur nouvelle Lestons-nous sur ce bord. Eh! vogue ma nacelle, (Ô doux zéphyr! sois-moi fidèle.) Eh! vogue ma nacelle, Nous trouverons un port. Des rives bien connues M’appellent à leur tour. Les Grâces demi-nues Y célèbrent l’amour. Dieux! j’entends la plus belle Soupirer sur le bord. Eh! vogue ma nacelle, (Ô doux zéphyr! sois-moi fidèle.) Eh! vogue ma nacelle, Nous trouverons un port. Mais, loin du roc perfide Qui produit le laurier, Quel astre heureux me guide Vers un humble foyer? L’amitié renouvelle Ma fête sur ce bord. Eh! vogue ma nacelle, (Ô doux zéphyr! sois-moi fidèle.) Eh! vogue ma nacelle, Nous entrons dans le port. Monsieur Judas. Air: J’ons un curé patriote... Monsieur Judas est un drôle Qui soutient avec chaleur Qu’il n’a joué qu’un seul rôle, Et n’a pris qu’une couleur. Nous qui détestons les gens Tantôt rouges, tantôt blancs, Parlons bas, Parlons bas; Ici près j’ai vu Judas, J’ai vu Judas, j’ai vu Judas. Curieux et nouvelliste, Cet observateur moral Parfois se dit journaliste, Et tranche du libéral: Mais voulons-nous réclamer Le droit de tout imprimer, Parlons bas, Parlons bas; Ici près j’ai vu Judas, J’ai vu Judas, j’ai vu Judas. Sans respect du caractère, Souvent ce lâche effronté Porte l’habit militaire Avec la croix au côté. Nous qui faisons volontiers L’éloge de nos guerriers, Parlons bas, Parlons bas; Ici près j’ai vu Judas, J’ai vu Judas, j’ai vu Judas. Enfin sa bouche flétrie Ose prendre un noble accent, Et des maux de la patrie Ne parle qu’en gémissant. Nous qui faisons le procès À tous les mauvais Français, Parlons bas, Parlons bas; Ici près j’ai vu Judas, J’ai vu Judas, j’ai vu Judas. Monsieur Judas, sans malice, Tout haut vous dit: «Mes amis, «Les limiers de la police «Sont à craindre en ce pays.» Mais nous qui de maints brocards Poursuivons jusqu’aux mouchards, Parlons bas, Parlons bas; Ici près j’ai vu Judas, J’ai vu Judas, j’ai vu Judas. Le Dieu Des Bonnes Gens. Air: Vaudeville De La Partie Carrée. Il est un Dieu; devant lui je m’incline, Pauvre et content, sans lui demander rien. De l’univers observant la machine, J’y vois du mal, et n’aime que le bien. Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents. Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens. Dans ma retraite où l’on voit l’indigence, Sans m’éveiller, assise à mon chevet, Grâce aux amours, bercé par l’espérance, D’un lit plus doux je rêve le duvet. Aux dieux des cours qu’un autre sacrifie! Moi, qui ne crois qu’à des dieux indulgents, Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens. Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, ô rois qu’on déifie! Moi, pour braver des maîtres exigeants, Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens. Dans nos palais, où, près de la Victoire, Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats, J’ai vu du Nord les peuplades sans gloire De leurs manteaux secouer les frimas. Sur nos débris Albion nous défie (24); Mais les destins et les flots sont changeants: Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens. Quelle menace un prêtre fait entendre! Nous touchons tous à nos derniers instants: L’éternité va se faire comprendre; Tout va finir, l’univers et le temps. Ô chérubins à la face bouffie, Réveillez donc les morts peu diligents. Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens. Mais quelle erreur! non, Dieu n’est point colère; S’il créa tout, à tout il sert d’appui: Vins qu’il nous donne, amitié tutélaire, Et vous, amours, qui créez après lui, Prêtez un charme à ma philosophie Pour dissiper des rêves affligeants. Le verre en main, que chacun se confie Au Dieu des bonnes gens. Adieux A Mes Amis. Air: C’est un lanla, landerirette... D’ici faut-il que je parte, Mes amis, quand loin de vous Je ne puis voir sur la carte D’asile pour moi plus doux! Même au sein de notre ivresse, Dieu! je crois être à demain: Fouette, cocher! dit la Sagesse; Et me voilà sur le chemin. Malgré les sermons du sage, On pourrait, grâce aux plaisirs, Aux fatigues du voyage Opposer d’heureux loisirs. Mais une ardeur importune En route met chaque humain: Fouette, cocher! dit la Fortune; Et nous voilà sur le chemin. Ne va point voir ta maîtresse, Ne va point au cabaret, Me vient dire avec rudesse Un médecin indiscret; Mais Lisette est si jolie! Mais si doux est le bon vin! Fouette, cocher! dit la Folie; Et me voilà sur le chemin. Parmi vous bientôt peut-être Je chanterai mon retour. Déjà je crois voir renaître L’aurore d’un si beau jour: L’Allégresse, que j’encense, À mon paquet met la main. Fouette, cocher! dit l’Espérance; Et me voilà sur le chemin. La Rêverie. Air: La Signora Malade. Loin d’une iris volage Qu’un seigneur m’enlevait, Au printemps, sous l’ombrage, Un jour mon coeur rêvait. Privé d’une infidèle, Il rêvait qu’une autre belle Volait à mon secours. Venez, venez, venez, mes amours! (bis.) Cette belle était tendre, Tendre et fière à la fois; Il me semblait l’entendre Soupirer dans les bois. C’était une princesse Qui respirait la tendresse Loin de l’éclat des cours. Venez, venez, venez, mes amours! Je l’entendais se plaindre Du poids de la grandeur. Cessant de me contraindre, Je lui peins mon ardeur. Mes yeux versent des larmes, Ravis de voir tant de charmes Sous de si beaux atours. Venez, venez, venez, mes amours! Telle était la merveille Dont je flattais mes sens, Quand soudain mon oreille S’ouvre aux plus doux accents. Si c’est vous, ma princesse, Des roses de la tendresse Venez semer mes jours. Venez, venez, venez, mes amours! Mais non, c’est la coquette Du village voisin, Qui m’offre une conquête En corset de basin. Grandeurs, je vous oublie! Cette fille est si jolie! Ses jupons sont si courts! Venez, venez, venez, mes amours! Brennus. Ou La Vigne Plantée Dans Les Gaules. Air Nouveau De M. B. Wilhem Ou De Pierre-Le-Grand. Brennus disait aux bons Gaulois: Célébrez un triomphe insigne! Les champs de Rome ont payé mes exploits, Et j’en rapporte un cep de vigne. (Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours.) bis. Privés de son jus tout-puissant, Nous avons vaincu pour en boire. Sur nos coteaux que le pampre naissant Serve à couronner la Victoire. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Un jour, par ce raisin vermeil, Des peuples vous serez l’envie. Dans son nectar plein des feux du soleil, Tous les arts puiseront la vie. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Quittant nos bords favorisés, Mille vaisseaux iront sur l’onde, Chargés de vins et de fleurs pavoisés, Porter la joie autour du monde. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Femmes, nos maîtres absolus, Vous qui préparez nos armures, Que sa liqueur soit un baume de plus Versé par vous sur nos blessures. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Soyons unis, et nos voisins Apprendront qu’en des jours d’alarmes, Le faible appui que l’on donne aux raisins Peut vaincre à défaut d’autres armes. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Bacchus, d’embellir ses destins Un peuple hospitalier te prie. Fais qu’un proscrit, assis à nos festins, Oublie un moment sa patrie. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Brennus alors bénit les cieux, Creuse la terre avec sa lance; Plante la vigne, et les Gaulois joyeux Dans l’avenir ont vu la France. Grâce à la vigne, unissons pour toujours L’honneur, les arts, la gloire et les amours. Les Clefs Du Paradis. Air: À coup d’pied, à coup d’poing... Saint Pierre perdit l’autre jour Les clefs du céleste séjour. (L’histoire est vraiment singulière!) C’est Margot qui, passant par là, Dans son gousset les lui vola. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. Margoton, sans perdre de temps, Ouvre le ciel à deux battants. (L’histoire est vraiment singulière!) Dévots fieffés, pécheurs maudits, Entrent ensemble en paradis. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. On voit arriver en chantant Un turc, un juif, un protestant; (L’histoire est vraiment singulière!) Puis un pape, l’honneur du corps, Qui, sans Margot, restait dehors. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. Des jésuites, que Margoton Voit à regret dans ce canton, (L’histoire est vraiment singulière!) Sans bruit, à force d’avancer, Près des anges vont se placer. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. En vain un fou crie, en entrant, Que Dieu doit être intolérant; (L’histoire est vraiment singulière!) Satan lui-même est bienvenu: La belle en fait un saint cornu. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. Dieu, qui pardonne à Lucifer, Par décret supprime l’enfer. (L’histoire est vraiment singulière!) La douceur va tout convertir: On n’aura personne à rôtir. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. Le paradis devient gaillard, Et Pierre en veut avoir sa part. (L’histoire est vraiment singulière!) Pour venger ceux qu’il a damnés, On lui ferme la porte au nez. «Je vais, Margot, «Passer pour un nigaud; «Rendez-moi mes clefs,» disait saint Pierre. Si J'Etais Petit Oiseau. Air Nouveau De M. Wilhem ou "Il faut que l’on file doux..." Moi qui, même auprès des belles, Voudrais vivre en passager, Que je porte envie aux ailes De l’oiseau vif et léger! Combien d’espace il visite! À voltiger tout l’invite: L’air est doux, le ciel est beau. Je volerais vite, vite, vite, Si j’étais petit oiseau. C’est alors que Philomèle M’enseignant ses plus doux sons, J’irais de la pastourelle Accompagner les chansons. Puis j’irais charmer l’ermite Qui, sans vendre l’eau bénite, Donne aux pauvres son manteau. Je volerais vite, vite, vite, Si j’étais petit oiseau. Puis j’irais dans le bocage, Où des buveurs en gaîté, Attendris par mon ramage, Ne boiraient qu’à la beauté. Puis ma chanson favorite Aux guerriers qu’on déshérite Ferait chérir le hameau. Je volerais vite, vite, vite, Si j’étais petit oiseau. Puis j’irais sur les tourelles Où sont de pauvres captifs, En leur cachant bien mes ailes, Former des accords plaintifs. L’un sourit à ma visite; L’autre rêve, dans son gîte, Aux champs où fut son berceau. Je volerais vite, vite, vite, Si j’étais petit oiseau. Puis, voulant rendre sensible Un roi qui fuirait l’ennui, Sur un olivier paisible J’irais chanter près de lui. Puis j’irais jusqu’où s’abrite Quelque famille proscrite, Porter de l’arbre un rameau. Je volerais vite, vite, vite, Si j’étais petit oiseau. Puis, jusques où naît l’aurore, Vous, méchants, je vous fuirais, À moins que l’Amour encore Ne me surprît dans ses rets. Que, sur un sein qu’il agite, Ce chasseur que nul n’évite Me dresse un piège nouveau, J’y volerais vite, vite, vite, Si j’étais petit oiseau. Le Bon Vieillard. Air: Contentons-nous d’une simple bouteille... Joyeux enfants, vous que Bacchus rassemble, Par vos chansons, vous m’attirez ici. Je suis bien vieux; mais en vain ma voix tremble: Accueillez-moi, j’aime à chanter aussi. Du temps passé j’apporte des nouvelles; J’ai bu jadis avec le bon Panard. Amis du vin, de la gloire et des belles, Daignez sourire aux chansons d’un vieillard. De me fêter, hé quoi! chacun s’empresse! À ma santé coule un vin généreux. Ce doux accueil enhardit ma vieillesse: Je crains toujours d’attrister les heureux. Que les plaisirs vous couvrent de leurs ailes; Avec le temps vous compterez plus tard. Amis du vin, de la gloire et des belles, Daignez sourire aux chansons d’un vieillard. Ainsi que vous j’ai vécu de caresses; Vos grand’mamans diraient si je leur plus. J’eus des châteaux, des amis, des maîtresses; Amis, châteaux, maîtresses, ne sont plus. Les souvenirs me sont restés fidèles; Aussi parfois je soupire à l’écart. Amis du vin, de la gloire et des belles, Daignez sourire aux chansons d’un vieillard. Dans nos discords j’ai fait plus d’un naufrage, Sans fuir jamais la France et son doux ciel. Au peu de vin que m’a laissé l’orage, L’orgueil blessé ne mêle point de fiel. J’ai chanté même aux vendanges nouvelles, Sur des coteaux dont j’eus longtemps ma part. Amis du vin, de la gloire et des belles, Daignez sourire aux chansons d’un vieillard. Vieux compagnon des guerriers d’un autre âge, Comme Nestor je ne vous parle pas. De tous les jours où brilla mon courage J’achèterais un jour de vos combats. Je l’avoûrai, vos palmes immortelles M’ont rendu cher un nouvel étendard. Amis du vin, de la gloire et des belles, Daignez sourire aux chansons d’un vieillard. Sur vos vertus quel avenir se fonde! Enfants, buvons à mes derniers amours. La liberté va rajeunir le monde; Sur mon tombeau brilleront d’heureux jours. D’un beau printemps, aimables hirondelles, J’ai pour vous voir différé mon départ. Amis du vin, de la gloire et des belles, Daignez sourire aux chansons d’un vieillard. Qu'Elle Est Jolie. Grands dieux! combien elle est jolie Celle que j’aimerai toujours! Dans leur douce mélancolie Ses yeux font rêver aux amours. Du plus beau souffle de la vie À l’animer le ciel se plaît. Grands dieux! combien elle est jolie! Et moi, je suis, je suis si laid! Grands dieux, combien elle est jolie! Elle compte au plus vingt printemps. Sa bouche est fraîche épanouie, Ses cheveux sont blonds et flottants. Par mille talents embellie, Seule elle ignore ce qu’elle est. Grands dieux! combien elle est jolie! Et moi, je suis, je suis si laid! Grands dieux! combien elle est jolie! Et cependant j’en suis aimé. J’ai dû longtemps porter envie Aux traits dont le sexe est charmé. Avant qu’elle enchantât ma vie, Devant moi l’amour s’envolait. Grands dieux! combien elle est jolie! Et moi, je suis, je suis si laid! Grands dieux! combien elle est jolie! Et pour moi ses feux sont constants. La guirlande qu’elle a cueillie Ceint mon front chauve avant trente ans. Voiles qui parez mon amie, Tombez; mon triomphe est complet. Grands dieux! combien elle est jolie! Et moi, je suis, je suis si laid! Les Chantres De Paroisse. Ou Le Concordat De 1817. Chanson à boire. Septembre 1817 Air Du Bastringue. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Buvons, nous, chantres de paroisse, À qui nous tire enfin d’angoisse. D’abord, pour ne rien oublier, Remontons à François premier (25). Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. À Gonsalvi buvons un verre; Il a deux fois fait même affaire; Mais cette fois, de droit divin, L’église y gagne un pot-de-vin (26). Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Des deux clés de notre bon pape L’une du ciel ouvre la trappe; Et l’autre aux griffes du légat Ouvre les coffres de l’état. Si de nos coqs la voix altière (27) Troubla l’héritier de saint Pierre, Grâce aux annates (28), aujourd’hui Nos poules vont pondre pour lui. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Rendons Avignon au Saint-Père (29); Il le veut, et c’est là, j’espère, Prouver aux Français dépouillés Qu’il est un de nos alliés. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Qu’importe qu’à Rome on détruise Les libertés de notre église (30)? Nous devons à nos députés Déjà tant d’autres libertés! Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Moines et prieurs vont revivre (31). Il faut qu’avant peu le grand-livre, Servant à nos pieux desseins, Soit mis au rang des livres saints. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Dans chaque ville, un séminaire (32) Désormais sera nécessaire; C’est un hôpital érigé Aux enfants trouvés du clergé. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Pour les protestants, qu’on tolère (33), Au ciel nous craignons de déplaire; Mais qu’il nous passe encor longtemps Nos Suisses qui sont protestants. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Chantres, pour nous combien d’offices! Nous n’irons plus dans les coulisses Brailler en choeur à l’opéra (34); Et l’église nous suffira. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. Oui, chantres, c’est à nous de boire: Ce Concordat fait notre gloire, Car le bon temps revient grand train, Où les rois chantaient au lutrin. Gloria tibi, Domine! Que tout chantre Boive à plein ventre; Gloria tibi, Domine! Le Concordat nous est donné. L'Aveugle De Bagnolet. Air: Ronde de la Ferme et le Château... À Bagnolet j’ai vu naguère Certain vieillard toujours content. Aveugle il revint de la guerre, Et pauvre il mendie en chantant. (bis.) Sur sa vielle il redit sans cesse: «Aux gens de plaisir je m’adresse. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît.» Et de lui donner l’on s’empresse. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» Il a pour guide une fillette; Et, près d’aimables étourdis, À la contre-danse il répète: «Comme vous j’ai dansé jadis. «Vous qui pressez avec ivresse «La main de plus d’une maîtresse, «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît; «J’ai bien employé ma jeunesse. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» Il dit aux dames de la ville Qu’il trouve à de gais rendez-vous: «Avec Babet, dans cet asile, «Combien j’ai ri de son époux! «Belles, qu’une ombre épaisse attire, «Là, contre l’hymen tout conspire. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît; «Les maris me font toujours rire. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» S’il parle à de certaines filles Dont il fit longtemps ses amours: «Ah! leur dit-il, toujours gentilles, ««Aimez bien et plaisez toujours. «Pour toucher la prude inhumaine, «Trop souvent ma prière est vaine. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît; «Refuser vous fait tant de peine! «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» Mais aux buveurs sous la tonnelle Il dit: «Songez bien qu’ici-bas, «Même quand la vendange est belle, «Le pauvre ne vendange pas. «Bons vivants que met en goguette «Le vin d’une vieille feuillette, «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît; «Je me régale de piquette. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» D’autres buveurs, francs militaires, Chantent l’amour à pleine voix, Ou gaîment rapprochent leurs verres Au souvenir de leurs exploits. Il leur dit, ému jusqu’aux larmes: «De l’amitié goûtez les charmes. «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît; «Comme vous j’ai porté les armes! «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» Faut-il enfin que je le dise? On le voit, pour son intérêt, Moins à la porte de l’église Qu’à la porte du cabaret. Pour ceux que le plaisir couronne, J’entends sa vielle qui résonne: «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît; «Le plaisir rend l’âme si bonne! «Ah! donnez, donnez, s’il vous plaît, «À l’aveugle de Bagnolet.» Le Prince De Navarre. Ou Mathurin Bruneau. (35) Air Du Ballet Des Pierrots. Quoi! tu veux régner sur la France! Es-tu fou, pauvre Mathurin? N’échange point ton indigence Contre tout l’or d’un souverain. Sur un trône l’ennui se carre, Fier d’être encensé par des sots. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. Des leçons que le malheur donne, Tu n’as donc point tiré de fruit? Réclamerais-tu la couronne, Si le malheur t’avait instruit? Cette ambition n’est point rare, Même ailleurs que chez les héros. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. Dans le rang que toi-même espères, Trompés par des flatteurs câlins, Que de rois se disent les pères D’enfants qui se croient orphelins! Régner, c’est n’être point avare De lois, de rubans, de grands mots. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. Quand tu combattrais avec gloire, Sache que plus d’un conquérant Se voit arracher la victoire Par un général ignorant. Un Anglais, aidé d’un Tartare, Foule aux pieds de nobles drapeaux. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. Combien d’agents illégitimes Servent la légitimité! Trop tard sur les malheurs de Nîmes On éclairerait ta bonté. Le roi qu’au pont-neuf on répare (36) Parle en vain pour les huguenots. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. De tes maux quel serait le terme, Si quelques alliés sans foi Prétendaient que tu tiens à ferme Le trône que tu dis à toi! De jour en jour leur ligue avare Augmenterait le prix des baux. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. Enfin pourrais-tu sans scrupule, Graissant la patte au Saint-Esprit, Faire un concordat ridicule Avec ton père en Jésus-Christ? Pour lui redorer sa tiare, Tu nous surchargerais d’impôts. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. D’ailleurs ton métier nous arrange: Nos amis nous ont fait capot. C’est pour que l’étranger la mange Que nous mettons la poule au pot. De nos souliers même on s’empare Après avoir pris nos manteaux. Croyez-moi, prince de Navarre, Prince, faites-nous des sabots. La Mort Subite. couplets Pour Un Dîner. Air Du Ballet Des Pierrots. Mes amis, j’accours au plus vite, Car vous ne pardonneriez pas, À moins, dit-on, de mort subite, De manquer à ce gai repas. En vain l’amour qui me lutine Pour m’arrêter tente un effort; Avec vous il faut que je dîne: Mes amis, je ne suis pas mort. Mais bien souvent, quoique heureux d’être, On meurt sans s’en apercevoir. Ah! mon dieu! je suis mort peut-être; C’est ce qu’il est urgent de voir. Je me tâte comme Sosie; Je ris, je mange, et je bois fort. Ah! je me connais à la vie: Mes amis, je ne suis pas mort. Si j’allais, couronné de lierre, Ici fermer les yeux soudain; En chantant, remplissez mon verre, Et de vos mains pressez ma main. Si Bacchus, dont je suis l’apôtre, Ne m’inspire un joyeux transport, Si ma main ne serre la vôtre, Adieu, mes amis, je suis mort! Les Cinquante Ecus. Air: Martin est un fort bon garçon... Grâce à Dieu, je suis héritier! Le métier De rentier Me sied et m’enchante. Travailler serait un abus; J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Mes amis, la terre est à moi. J’ai de quoi Vivre en roi Si l’éclat me tente. Les honneurs me sont dévolus; J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Pour user des droits d’un richard, Sans retard Sur un char De forme élégante, Fuyons mes créanciers confus: J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Adieu Surène et ses coteaux! Le bordeaux, Le mursaulx, L’aï que l’on chante, Vont donc enfin m’être connus. J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Parez-vous, Lise, mes amours, Des atours Que toujours La richesse invente; Le clinquant ne vous convient plus: J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Pour mes hôtes vous que je prends, Amis francs, Vieux parents, Soeur jeune et fringante, Soyez logés, nourris, vêtus; J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Amis, bons vins, loisirs, amours, Pour huit jours Des plus courts Comblez mon attente: Le fonds suivra les revenus. J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus, J’ai cinquante écus de rente. Le Carnaval De 1818. Air: À ma Margot du bas en haut... On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! (bis.) Des veuves, des filles, des femmes, Tu dois craindre les épigrammes; Carnaval dont chacun pâtit, Dis-nous qui t’a fait si petit. Carnaval (bis), ah! comment nos belles T’accueilleront-elles? On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! Chez nous quand si peu tu demeures, Des prières de quarante heures (37) Les heures qu’on retranchera Sont tout ce qu’on y gagnera. Carnaval (bis), ah! comment nos belles T’accueilleront-elles? On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! Vendu sans doute au ministère, Tu ne viens qu’afin qu’on t’enterre, Quand sur toi nous avions compté Pour quelques jours de liberté. Carnaval (bis), ah! comment nos belles T’accueilleront-elles? On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! Des ministres, oui, je le gage, À la chambre, on te croit l’ouvrage; Et contre eux enfin déclaré, Le ventre même a murmuré. Carnaval (bis), ah! comment nos belles T’accueilleront-elles? On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! Dis-moi, ta maigreur sans égale Est-elle une leçon morale Que chez nous, en venant dîner, Wellington veut encor donner (38)? Carnaval (bis), ah! comment nos belles T’accueilleront-elles? On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! En France on vit de sacrifice; Aurait-on craint que la police, Toujours prête à nous égayer, N’eût trop de masques à payer? Carnaval (bis), ah! comment nos belles T’accueilleront-elles? On crie à la ville, à la cour: Ah! qu’il est court! ah! qu’il est court! Le Retour Dans La Patrie. Air: Suzon sortant de son village... Qu’il va lentement le navire À qui j’ai confié mon sort! Au rivage où mon coeur aspire, Qu’il est lent à trouver un port! France adorée! Douce contrée! Mes yeux cent fois ont cru te découvrir. Qu’un vent rapide Soudain nous guide Aux bords sacrés où je reviens mourir. Mais enfin le matelot crie: Terre! terre! là bas, voyez! Ah! tous mes maux sont oubliés. Salut à ma patrie! (ter.) Oui, voilà les rives de France; Oui, voilà le port vaste et sûr, Voisin des champs où mon enfance S’écoula sous un chaume obscur. France adorée! Douce contrée! Après vingt ans enfin je te revois; De mon village Je vois la plage, Je vois fumer la cime de nos toits. Combien mon âme est attendrie! Là furent mes premiers amours; Là ma mère m’attend toujours, Salut à ma patrie! Loin de mon berceau, jeune encore, L’inconstance emporta mes pas Jusqu’au sein des mers où l’aurore Sourit aux plus riches climats. France adorée! Douce contrée! Dieu te devait leurs fécondes chaleurs. Toute l’année, Là, brille ornée, De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs. Mais là, ma jeunesse flétrie Rêvait à des climats plus chers; Là, je regrettais nos hivers. Salut à ma patrie! J’ai pu me faire une famille, Et des trésors m’étaient promis. Sous un ciel où le sang pétille, À mes voeux l’amour fut soumis. France adorée! Douce contrée! Que de plaisirs quittés pour te revoir! Mais sans jeunesse, Mais sans richesse, Si d’être aimé je dois perdre l’espoir; De mes amours, dans la prairie, Les souvenirs seront présents; C’est du soleil pour mes vieux ans. Salut à ma patrie! Poussé chez des peuples sauvages Qui m’offraient de régner sur eux, J’ai dû défendre leurs rivages Contre des ennemis nombreux. France adorée! Douce contrée! Tes champs alors gémissaient envahis. Puissance et gloire, Cris de victoire, Rien n’étouffa la voix de mon pays. De tout quitter mon coeur me prie: Je reviens pauvre, mais constant. Une bêche est là qui m’attend. Salut à ma patrie! Au bruit des transports d’allégresse, Enfin le navire entre au port. Dans cette barque où l’on se presse, Hâtons-nous d’atteindre le bord. France adorée! Douce contrée! Puissent tes fils te revoir ainsi tous! Enfin j’arrive, Et sur la rive Je rends au ciel, je rends grâce à genoux. Je t’embrasse, ô terre chérie! Dieu! qu’un exilé doit souffrir! Moi, désormais je puis mourir. Salut à ma patrie! Notes. (1) Cette préface est celle du dernier volume des chansons, qui a paru en 1833. Comme elle est, pour ainsi dire, une clef nécessaire à toutes les publications antérieures, nous avons cru devoir la placer en tête de notre nouvelle publication. La Préface de 1815 ne peut guère convenir qu'aux chansons du premier volume, pour lesquelles elle fut faite, à la demande du libraire. L'auteur voulait même supprimer cette ancienne Préface, mais nous avons obtenu qu'il nous permit de la mettre à la suite de celle de 1838, pour compléter le reproduction des éditions précédentes dont elle a toujours fait partie. (Note de l'Éditeur.) (2) Par un rapprochement singulier, dont je m'honore, ces deux condamnations me réunirent en prison à M. Cauchois-Lemaire, ex- proscrit, écrivain encore plus intempestif que moi, c'est-à-dire plus courageux et par conséquent aussi plus abandonné des uns et plus maltraité des autres. (3) J'ai cependant reçu un service pécuniaire à cette époque. Lorsque j'étais à la Force, en 1829, une souscription fut ouverte pour payer mon amende et les frais de justice. Malgré tous les efforts de mes jeunes amis de la société Aide-toi, le Ciel t'aidera, la souscription ne fut pas remplie entièrement, grâce aux mêmes personnes qui avaient empêché la réélection de Manuel de 1824. Je n'ai point su quelle somme il manquait; mais je n'ai pu ignorer que l'un de nos plus recommandables citoyens, M. Berard, chez qui la souscription était ouverte, m'acquitta envers le fisc. Ce service, au reste, doit me sembler de peu d'importance, comparé à ceux de tout genre que m'a rendus l'amitié de M. Berard. (4) M. Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes. (5) Le grand Condé ouvrit la tranchée devant Lérida au son des violons et des hautbois. (6) Plusieurs de ces raisonnements se retrouvent dans une note piquante et spirituelle placée en tête du recueil complet des chansons de Collé, publié par M. Auger, censeur, et membre de l'Académie Française. (7) Désaugiers. (8) Allusion à la mort de Le Brun, de Delille, de Bernardin de Saint-Pierre, de Grétry, etc. (9) Autre allusion faite à la mémoire de l'auteur de la Guerre des Dieux. (10) Noms de différents vins. (11) Il est nécessaire de rappeler que M. le Comte d'Artois avait dit: "Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un Français de plus." (12) François Ier. (13) Les journaux du temps racontèrent que, sur une lettre du roi, l'empereur Alexandre avait (4) promis de renvoyer en France tous les prisonniers faits sur nous dans la malheureuse campagne de Russie. (14) Charles V, dit le Sage. (15) Le roi avait dit à Saint-Ouen, aux maréchaux Masséna, Mortier, Lefèvre, Ney, etc., qu'il s'appuierait sur eux. (16) On venait de discuter à la Chambre une loi restrictive de la liberté de la presse, présentée par l'abbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur. (17) La livrée impériale, vert et or. (18) La livrée royale. (19) Nota. on trouvera peut-être que cette chanson, comme beaucoup d'autres des miennes, était peu digne de voir le jour. En effet, je ne la livre à l'impression que parce qu'elle m'offre l'occasion de payer un tribut d'éloges à l'un de nos littérateurs les plus distingués. Je regrette qu'elle ne soit pas meilleure, et surtout que le ton qui y règne ne m'ait pas permis d'y faire entrer l'expression de ma reconnaissance particulière pour l'homme excellent dont l'amitié me fut si longtemps utile, et me sera toujours précieuse. (1815.) (20) Je crois inutile de rappeler ici les succès dramatiques de l'auteur de Marius, des Vénitiens, etc. (21) Polichinelle est le héros d'une des plus jolies fables du recueil de M. Arnault, recueil apprécié par tous les gens de goût, et dont la réputation ne peut qu'aller en augmentant. (22) Enchanteur fameux dans les romans de la Table ronde. (23) Il n'y a point de mauvais discours que ne puisse faire oublier une action généreuse; et rien n'est plus honorable, selon moi, que la protection accordée à des infortunés places sous le poids d'une accusation capitale. Aussi je n'aurais pas reproduit ici cette chanson, sans l'espèce de scandale que, lors de son apparition, elle causa jusque dans les deux Chambres. Mais je ne puis m'empêcher d'avouer que, si j'avais pu la condamner à l'oubli, qu'elle mérite sans doute, j'en aurais toujours regretté le dernier couplet. (Note de 1821. À l'époque où cette note fut publiée, M. Bellart était encore procureur général.) (24) Des critiques anglais, très bienveillants d'ailleurs pour notre auteur, lui ont reproché les traits plaisants ou graves dirigés contre leur nation. Ils auraient dû se rappeler que ces attaques remontent au temps de l'occupation de la France par les armées étrangères, qui avaient fait la Restauration; à ce temps où sir Walter Scott venait chez nous écrire les Lettres de Paul: lâche et cruel outrage à un peuple aussi malheureux qu'il avait été grand. L'idée d'entretenir la haine entre deux nations a toujours été loin du coeur de celui qui, à l'évacuation de notre territoire, fut le premier à appeler tous les peuples à une sainte alliance. (25) Le premier article du concordat de 1817 remet en vigueur celui de François Ier et de Léon X. (26) Ce concordat et celui de 1801 sont l'ouvrage du cardinal Hercule Gonsalvi. (27) Le coq des drapeaux de la république française. (28) Les annates, redevances payées au Saint-Siège, par suite du concordat de François Ier. (29) Le pape réclame encore Avignon dans la bulle de circonscription des diocèses. (30) Les libertés de l'église anglicane compromises par le concordat de François Ier, ce qui l'empêcha d'être enregistré par plusieurs parlements. (31) Une des bulles de Pie VII contient ces expressions: Nous dotons en biens-fonds et en rentes sur l'état les archevêques et évêques, etc. (32) Le pape recommande l'érection de nouveaux séminaires. (33) Lisez la déclaration adressée au Saint-Siège par M. de Blacs, le 15 juillet 1817. (34) On assure que plusieurs chantres de paroisse font partie des choeurs de nos théâtres. (35) Tout le monde se rappelle que Mathurin Bruneau, reconnu pour être fils d'un sabotier, affectait de se donner le titre de prince de Navarre'. (36) On s'occupait alors de relever la statue de Henri IV. (37) La durée de ce carnaval n'était que de vingt-quatre heures. (38) Lord Wellington, lors de l'enlèvement des chefs-d'oeuvre du Musée, prétendit que nous avions besoin d'une leçon morale. Source: http://www.poesies.net