Poésies. Par Philippe Desportes. (1546-1606) TABLE DES MATIERES Les Amours De Diane. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII Les Amours D’Hippolyte. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII Les Amours De Cléonice. I II III IV V VI VII VIII Bergeries. I II III IV V Autre Poèmes. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX Stances. I II III IV Les Amours De Diane. (1573) I J’ai longtemps voyagé, courant toujours fortune Sur une mer de pleurs, à l’abandon des flots De mille ardents soupirs et de mille sanglots, Demeurant quinze mois sans voir soleil ni lune. Je réclamais en vain la faveur de Neptune Et des astres jumeaux, sourds à tous mes propos, Car les vents dépités, combattant sans repos, Avaient juré ma mort sans espérance aucune. Mon désir trop ardent, que jeunesse abusait, Sans voile et sans timon la barque conduisait, Qui vaguait incertaine au vouloir de l’orage. Mais durant ce danger un écueil je trouvai, Qui brisa ma nacelle, et moi je me sauvai, À force de nager évitant le naufrage. II L'aspre fureur de mon mal vehement Si hors de moi m'étrange et me retire, Que je ne sçay si c'est moi qui soupire, Ny sous quel ciel m'a jetté mon tourment. Suis-je mort? Non, j'ay trop de sentiment, Je suis trop vif et passible au martire. Suis-je vivant? Las je ne le puis dire Loin de vos yeux par qui j'ay mouvement ! Seroït-ce un feu qui me brûle ainsi l'ame? Ce n'est point feu : j'eusse esteint toute flame Par le torrent que mon dueil rend si fort. Comment, Belleau, faut-il que je l'appelle? Ce n'est point feu que ma peine cruelle, Ce n'est point vie, et si ce n'est point mort. III Marchans, qui recherchez tout le rivage More Du froid septentrion, et qui sans reposer A cent mille dangers vous allez exposer, Pour un gain incertain qui vos esprits dévore : Venez seulement voir la beauté que j'adore, Et par quelle richesse elle a su m'attiser : Et je suis seur qu'apres vous ne pourrez priser Le plus rare thresor, dont l'Afrique se dore. Voyez les filets d'or de ce chef blondissant, L'eclat de ces rubis, ce coral rougissant, Ce crystal, cest ebene, et ces graces divines, Cet argent, cest ivoyre, et ne vous contentez Qu'on ne vous montre encor mille autres raritez, Mille beaux diamans, et mille perles fines. IV Ma nef passe au destroit d’une mer couroucée, Toute comble d’oubly, l’hiver à la minuict ; Un aveugle, un enfant, sans soucy la conduit, Desireux de la voir sous les eaux renversée. Elle a pour chaque rame une longue pensée Coupant, au lieu de l’eau, l’espérance qui fuit ; Les vents de mes soupirs, effroyables de bruit, Ont arraché la voile à leur plaisir poussée. De pleurs une grand’pluie, et l’humide nuage Des dedains orageux, detendent le cordage ; Retors des propres mains d’ignorance et d’erreur. De mes astres luisants la flame est retirée, L’art est vaincu du tens, du bruit et de l’horreur. Las ! puis-je donc rien voir que ma perte asseurée ? V Quand j'approche de vous, et que je prends l'audace De regarder vos yeux, rois de ma liberté, Une ardeur me saisit, je suis tout agité, Et mille feux ardents en mon coeur prennent place. Hélas ! pour mon salut que faut-il que je fasse, Sinon vous éloigner contre ma volonté ? Je le fais ; toutefois, je n'en suis mieux traité, Car, si j'étais en feu, je suis tout plein de glace. Je ne saurais parler, je deviens pâle et blanc, Une tremblante peur me gèle tout le sang, Le froid m'étreint si fort que plus je ne respire. Hé ! donc, puis-je pas bien vous nommer mon soleil, Si je sens un hiver m'éloignant de votre oeil, Puis un été bouillant lorsque je le vois luire ? VI Je vous offre ces vers qu’Amour m’a faict escrire, De vos yeux ses flambeaux ardemment agité, Non pour sacrer ma peine à l’immortalité : Car à si hault loyer ma jeunesse n’aspire. C’est le but de mes voeux, que je vous face lire Le variable estat de ma captivité, Celebrant vos honneurs si je suis bien traitté, Accusant vos rigueurs si je sens du martyre. Je n’agrandiray point, riche d’inventions, Vos beautez, vos dédains, ma foy, mes passions, Il suffira qu’au vray mon crayon se rapporte. Et puis je n’escry pas pour gloire en acquérir, Ains plustost je m’escrie àu mal qui me transporte, Ainsi qu’un patient qui languît sans mourir. VII Le penser qui m’enchante, & qui le plus souvent Selon ses mouvemens m’attire ou me repousse, Me ravissant au monde un jour d’une secousse Jusqu’au troisiéme ciel m’alloit hault elevant : Et comme je táchoy de voller plus avant, Amour qui m’apperçoit contre moy se courrouce, Et choisit de vos yeux la flamme heureuse & douce Pour m’empécher l’entrée & se mettre au devant. Je ne peu passer outre, étonné de la flame, Qui de ses chauds rayons brûla toute mon ame, Qui m’eblouit la veuë, & me fist trebûcher. Mais bien que de vos yeux ce malheur me procede, Tousjours je les desire, & m’en veux approcher, En la cause du mal recherchant le remede. VIII Je me laisse brûler d’une flamme couverte, Sans pleurer, sans gemir, sans en faire semblant : Quand je suis tout en feu, je feins d’estre tremblant, Et de peur du peril je consens à ma perte. Ma bouche incessamment aux cris d’Amour ouverte, N’ose plaindre le mal qui mes sens va troublant, Bien que ma passion sans cesser redoublant Passe toute douleur qu’autrefois j’ay soufferte. Amans qui vous plaignez de vostre ardant vouloir, D’aimer en lieu trop haut, de n’oser vous douloir, N’egalez vostre cendre à ma flamme incogneue. Car je suis tant, par force, ennemy de mon bien, Que je cache ma peine à celle qui me tue, Et quand elle me plaint je dy que ce n’est rien. IX Le jour que je fu né l’impitoyable archer Amour, à qui le Ciel rend humble obeissance, Se trouva sur le poinct de ma triste naissance, Tenant son arc bandé tout prest à décocher. Aussi tost qu’il me veit, il se mist à lácher Un trait envenimé de toute sa puissance : Et m’attaignit au coeur de telle violance, Qu’il eust peu de ce coup percer tout un rocher. M’ayant ainsi blessé, tout joyeux il s’adresse À la Crainte, aux Regrets, au Dueil, à la Tristesse, Qui m’assisterent tous à ce malheureux poinct. Voila (dit-il) pour vous, je vous le recommande, Suivez-le tout par tout, ne l’abandonnez point, Et faites que tousjours il soit de vostre bande. X Voicy du gay Printemps l’heureux advenement, Qui fait que l’Hiver morne à regret se retire : Desja la petite herbe au gré du doux Zephyre Navré de son amour branle tout doucement. Les forests ont repris leur verd accoutrement, Le Ciel rit, l’air est chaud, le vent mollet soupire, Le Rossignol se plaint, & des accords qu’il tire, Fait languir les esprits d’un doux ravissement. Le Dieu Mars & l’Amour sont parmi la campagne : L’un au sang des humains, l’autre en leurs pleurs se bagne, L’un tient le coutelas, l’autre porte les dars. Suive Mars qui voudra mourant entre les armes, Je veux suivre l’Amour, & seront mes allarmes, Les courroux, les soupirs, les pleurs & les regars. XI Ô grand démon volant, arrête la meurtriere Qui fuit devant mes pas, car pour moy je ne puis, Ma course est trop tardive : & plus je la poursuis, Et plus elle s’avance, en me laissant derriere. Ô Dieu fay l’un des deux : consens à ma priere, Ou ne me laisse plus en l’estat que je suis : Rens moy comme j'estois, sans Dame & sans ennuis, Et delivre ma vie en ses yeux prisonniere. Si tu es juste, Amour, tu me dois délier, Ou par un doux effort ceste dure plier : Mais las que mon attente est folle & miserable ! J’importune un tyran qui de nos maux se plaist, Qui s’abreuve de pleurs, qui d’ennuis se repaist. Et plus il est prié, moins il est pitoyable. XII Ô lict, s’il est ainsi que tu sois inventé Pour prendre un doux repos quand la nuit est venue, D’où vient que dedans toy ma douleur continue, Et que je sens par toy mon tourment augmenté ? Je ne fay que tourner d’un & d’autre costé, Je choisi tous les coings, je cherche & me remue : Et mon coeur qui ressemble à la marine esmue, D’ennuis & de pensers est tousjours agité. J’assemble bien souvent mes paupieres lassées, J’invoque le Sommeil pour guarir mes pensées, Mais il fuit de mes yeux & n’y veût demeurer. D’un seul bien, ô mon Lict, mes langueurs tu consoles, Je m’ouvre tout à toy, coeur, pensers, & paroles, Et je n’ose autre part seulement respirer. XIII. Si la foi plus certaine en une âme non feinte, Un honnête désir, un doux languissement, Une erreur variable et sentir vivement, Avec peur d'en guérir, une profonde atteinte ; Si voir une pensée au front toute dépeinte, Une voix empêchée, un morne étonnement, De honte ou de frayeur naissant soudainement, Une pâle couleur de lis et d'amour teinte : Bref, si se mépriser pour une autre adorer, Si verser mille pleurs, si toujours soupirer, Faisant de sa douleur nourriture et breuvage, Si de loin se voir flamme, et de près tout transi, Sont cause que je meurs par défaut de merci, L'offense en est sur vous, et sur moi le dommage. XIV Dés le jour que mon ame, amoureuse insensée, Se rendant à vos yeux les fist Roys de mon coeur, Il n’y a cruauté de barbare vaincueur, Qu’Amour n’ait dedans moy fierement exercée. Las ! je tire mon feu d’une roche glacée, Qui n’a ny sentiment, ny pitié, ny rigueur : Elle ignore sa force & ma triste langueur, Et du mal qu’elle fait n’a soucy ny pensée. Elle est toute de marbre, aucun trait ne la poingt, Elle verse la flamme & ne s’echauffe point, Et n’ayant point d’amour elle en peuple la terre. Ô Beauté, dont les traits sont si victorieux, Apprenez par ma mort les efforts de vos yeux, Et voyez desormais à qui vous faites guerre ! XV Je suis chargé d’un mal qui sans fin me travaille, Quelque part que je tourne il me suit obstiné : Tout conseil, tout secours sans profit m’est donné : Car tousjours plus au vif sa rigueur me tenaille. Le lict à mes pensers est un champ de bataille, Si je saute du lict j’en suis plus mal mené : Si je sors, le tyran, qui me tient enchaisné, À toutes les fureurs pour conduite me baille. Icy l’ardent desir m’anime à bien aimer, Plus pres le desespoir me veut faire abysmer : Je suis en mesme temps tout de flamme & de glace. Sans fin mesmes discours je refais & desfais, Ô miserable esprit ! quel Amour, quelle Paix D’un chaos si confus debrouillera la masse ? XVI Du bel oeil de Diane est ma flamme empruntée, En ses noeuds blons-dorez mon coeur est arrêté, Sa main victorieuse a pris ma liberté, Et sa douce parole a mon ame enchantée : Son oeil rend la splendeur des astres surmontée, Ses cheveux du soleil ternissent la beauté, Sa main passe l’ivoyre, & la divinité De ses sages discours à bon droit est vantée. Son bel oeil me ravit, son poil doré me tient, La rigueur de sa main mes douleurs entretient, Et par son doux parler je sens croistre ma flame. Voila quelle est ma vie, & n’ay plus de repos Depuis l’heure qu’Amour m’engrava dedans l’ame Son oeil, son poil, sa main, & ses divins propos. XVII Celui que l'Amour range à son commandement Change de jour en jour de façon différente. Hélas ! j'en ai bien fait mainte preuve apparente, Ayant été par lui changé diversement. Je me suis vu muer, pour le commencement, En cerf qui porte au flanc une flèche sanglante, Depuis je devins cygne, et d'une voix dolente Je présageais ma mort, me plaignant doucement. Après je devins fleur, languissante et penchée, Fuis je fus fait fontaine aussi soudain séchée, Epuisant par mes yeux toute l'eau que j'avais. Or je suis salamandre et vis dedans la flamme, Mais j'espère bientôt me voir changer en voix, Pour dire incessamment les beautés de Madame. XVIII Durant les grand's chaleurs, j'ai vu cent mille fois Qu'en voyant un éclair flamboyer en la nue, Soudain comme transie et morte devenue, Tu perdais tout à coup la parole et la voix. De pouls ni de couleur tant soit peu tu n'avais, Et bien que de l'effroi tu fusses revenue, Si n'osais-tu pourtant dresser en haut la vue, Voire, un long temps après, parler tu ne pouvais. Donc si, quand un propos devant toi je commence, Tu me vois en tremblant changer de contenance, Demeurer sans esprit, pâle et tout hors de moi, Ne t'en étonne point, belle et cruelle Dame, C'est lorsque les éclairs de tes beaux yeux je vois, Qui m'éblouissent tout de leur perçante flamme. XIX Elle pleurait, toute pâle de crainte, Lors que la Mort sa moitié menaçait, Et tellement l'air de cris remplissait Que la Mort même à pleurer eut contrainte. Hélas ! mon Dieu, que sa grâce était sainte ! Que beau son teint, qui les lys effaçait ! Le trait d'Amour cependant me blessait, Et dans mon âme engravait sa complainte. L'air en pleurant sa douleur témoigna, Le beau soleil de pitié s'éloigna, Les vents émus retenaient leurs haleines, Et sur la terre où tombèrent les pleurs De ses beaux yeux, amoureuses fontaines, Tout s'émailla de verdure et de fleurs. XX Éloignant vos beautés, je vous laisse en ma place Mon coeur qui, comme moi, point ne vous laissera. Plus tôt d'un trait doré Vénus vous blessera, Plus tôt de vos rigueurs s'amollira la glace ! Ne vous attendez pas qu'aucun malheur le chasse, Car, auprès de vos yeux, rien ne l'offensera, Vu que, même en brûlant, assez fier il sera Qu'autre feu que du ciel n'ait puni son audace. Traitez-le bien ou mal, je n'en serai touché, Car pour dire le vrai, c'est un coeur débauché, Que le plaisir des sens journellement enivre. Quand je veux l'étonner d'un mauvais traitement, Il me répond, hélas trop véritablement ! Que quiconque vous laisse est indigne de vivre. XXI Las ! je ne verray plus ces soleils gracieux, Qui servoient de lumiere à mon ame egarée ! Leur divine clairté s'est de moy retirée Et me laisse esperdu, dolent et soucieux. C'est en vain désormais, ô grand flambeau des cieux ! Que tu sors au matin de la plaine azurée, Ma nuict dure tousjours, et la tresse dorée, Qui sert de jour au monde est obscure à mes yeux. Mes yeux, helas ! mes yeux, sources de mon dommage, Vous n'aurez plus de guide en l'amoureux voyage, Perdant l'astre luisant qui souloit m'esclairer. Mais, si je ne vois plus sa clairté coustumiere, Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer : Car du feu de mon coeur je ferai ma lumiere. XXII Las ! que me sert de voir ces belles plaines, Pleines de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs ; De voir ces prés bigarrés de couleurs, Et l'argent vif des bruyantes fontaines ? C'est autant d'eau pour reverdir mes peines, D'huile à ma braise, à mes larmes d'humeurs, Ne voyant point celle pour qui je meurs, Cent fois le jour, de cent morts inhumaines. Lasl que me sert d'être loin de ses yeux Pour mon salut, si je porte en tous lieux De ses regards les sagettes meurtrières ? Autre penser dans mon coeur ne se tient : Comme celui qui la fièvre soutient, Songe toujours des eaux et des rivières. XXIII Ô Songe heureux et doux ! où fuis-tu si soudain, Laissant à ton départ mon âme désolée ? Ô douce vision, las ! où es-tu volée, Me rendant de tristesse et d'angoisse si plein ? Hélas ! Somme trompeur, que tu m'es inhumain ! Que n'as-tu plus longtemps, ma paupière sillée ? Que n'avez-vous encore, ô vous, troupe étoilée, Empêché le soleil de commencer son train ? Ô Dieu ! permettez-moi que toujours je sommeille, Si je puis recevoir une autre nuit pareille, Sans qu'un triste réveil me débande les yeux. Le proverbe dit vrai : Ce qui plus nous contente Est suivi pas à pas d'un regret ennuyeux : Et n'y a chose aucune en ce monde constante. XXIV Prière Au Sommeil. Somme, doux repos de nos yeux. Aimé des hommes et des dieux, Fils de la Nuit et du Silence, Qui peux les esprits délier, Qui fais les soucis oublier, Endormant toute violence. Approche, ô Sommeil désiré ! Las ! c'est trop longtemps demeuré : La nuit est à demi passée, Et je suis encore attendant Que tu chasses le soin mordant, Hôte importum de ma pensée. Clos mes yeux, fais-moi sommeiller, Je t'attends sur mon oreiller, Où je tiens la tête appuyée : Je suis dans mon lit sans mouvoir, Pour mieux ta douceur recevoir, Douceur dont la peine est noyée. Hâte-toi, Sommeil, de venir : Mais qui te peut tant retenir ? Rien en ce lieu ne te retarde, Le chien n'aboie ici autour, Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oie criarde. Un petit ruisseau doux-coulant A dos rompu se va roulant, Qui t'invite de son murmure, Et l'obscurité de la nuit, Moite, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature. Chacun hors que moi seulement, Sent ore quelque allégement Par le doux effort de tes charmes : Tous les animaux travaillés Ont les yeux fermés et sillés, Seuls les miens sont ouverts aux larmes. Si tu peux, selon ton désir, Combler un homme de plaisir Au fort d'une extrême tristesse, Pour montrer quel est ton pouvoir, Fais-moi quelque plaisir avoir Durant la douleur qui m'oppresse. Si tu peux nous représenter Le bien qui nous peut contenter, Séparé de longue distance, Ô somme doux et gracieux ! Représente encore à mes yeux Celle dont je pleure l'absence. Que je voie encor ces soleils, Ce lis et ces boutons vermeils, Ce port plein de majesté sainte ; Que j'entr'oie encor ces propos, Qui tenaient mon coeur en repos, Ravi de merveille et de crainte. Le bien de la voir tous les jours Autrefois était le secours De mes nuits, alors trop heureuses ; Maintenant que j'en suis absent, Rends-moi par un songe plaisant Tant de délices amoureuses. Si tous les songes ne sont rien, C'est tout un, ils me plaisent bien : J'aime une telle tromperie. Hâte-toi donc, pour mon confort; On te dit frère de la Mort, Tu seras père de ma vie. Mais, las ! je te vais appelant, Tandis la nuit en s'envolant Fait place à l'aurore vermeille : O Amour ! tyran de mon coeur, C'est toi seul qui par ta rigueur Empêches que je ne sommeille. Hé ! quelle étrange cruauté ! Je t'ai donné ma liberté, Mon coeur, ma vie, et ma lumière, Et tu ne veux pas seulement Me donner pour allégement Une pauvre nuit tout entière ? XXV Qu'on m'arrache le coeur, qu'on me fasse endurer Le feu, le fer, la roue, et tout autre supplice, Que l'ire des tyrans dessus moi s'assouvisse, Je pourrai tout souffrir sans gémir ni pleurer. Mais qu'on veuille en vivant de moi me séparer, M'ôter ma propre forme, et par tant d'injustice Vouloir que sans mourir de vous je me bannisse, On ne saurait, Madame, il ne faut l'espérer. En dépit des jaloux, partout je vous veux suivre ; S'ils machinent ma mort, je suis si las de vivre, Qu'autre bien désormais n'est de moi souhaité. Je bénirai la main qui sera ma meurtrière, Et l'heure de ma fin sera l'heure première Que de quelque repos çà-bas j'aurai goûté. XXVI Quand nous aurons passé l'Infernale rivière, Vous et moy pour nos maux damnez aux plus bas lieux, Moy pour avoir sans cesse idolâtré vos yeux Vous pour être à grand tort de mon coeur la meurtrière. Si je puis toujours voir votre belle lumière, Les éternelles nuits, les regrets furieux N'étonneront mon âme, et l'Enfer odieux N'aura point de douleur qui me puisse être fière. Vous pourrez bien aussi vos tourments modérer, Avec le doux plaisir de me voir endurer, Si lors vous vous plaisez encor en mes traverses. Mais puis que nous avons failli diversement, Vous par inimitié, moy par trop vous aimant, J'ay peur qu'on nous sépare en deux chambres diverses. XXVII S'il est vrai que le ciel ait sa course éternelle, Que l'air soit inconstant, la mer sans fermeté, Que la terre en hiver ne ressemble à l'été, Et que pour varier la nature soit belle ; S'il est vrai que l'esprit d'origine immortelle, Cherchant toujours d'apprendre, aime la nouveauté, Et si même le corps, pour durer en santé, Change avec les saisons de demeure nouvelle ; D'où vient qu'étant forcé par la rigueur des cieux À changer, non de coeur, mais de terre et de lieux, Je ne guérisse point de ma vive pointure ? D'où vient que tout me fâche et me déplaise tant ? Hélas ! c'est que je suis seul au monde constant Et que le changement est contre ma nature. Les Amours D’Hippolyte. I Icare est chut ici le jeune audacieux, Qui pour voler au Ciel eut assez de courage : Ici tomba son corps dégarni de plumage Laissant tous braves coeurs de sa chute envieux. Ô bienheureux travail d'un esprit glorieux, Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage ! Ô bienheureux malheur plein de tant d'avantage, Qu'il rende le vaincu des ans victorieux ! Un chemin si nouveau n'étonna sa jeunesse, Le pouvoir lui faillit mais non la hardiesse, Il eut pour le brûler des astres le plus beau. Il mourut poursuivant une haute aventure, Le Ciel fut son désir, la Mer sa sépulture. Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ? II Blessé d'une plaie inhumaine, Loin de tout espoir de secours, Je m'avance à ma mort prochaine, Plus chargé d'ennuis que de jours. Celle qui me brûle en sa glace, Mon doux fiel, mon mal et mon bien, Voyant ma mort peinte en ma face, Feint hélas ! n'y connaître rien. Comme un roc à l'onde marine Elle est dure aux flots de mes pleurs : Et clôt, de peur d'être bénine, L'oreille au son de mes douleurs D'autant qu'elle poursuit ma vie, D'ennuis mon service payant, Je la dirai mon ennemie, Mais je l'adore en me hayant. Las ! que ne me puis-je distraire, Çonnaissant mon mal, de la voir ? Ô ciel rigoureux et contraire ! C'est toi qui contrains mon vouloir, Ainsi qu'au clair d'une chandelle Le gai papillon voletant, Va grillant le bout de son aile, Et perd la vie en s'ébattant : Ainsi le désir qui m'affole, Trompé d'un rayon gracieux, Fait hélas ! qu'aveugle je vole Au feu meurtrier de vos beaux yeux. III Je crois que tout mon lit de chardons est semé ! Qu'il est rude et malfait. Hé ! Dieu suis-je si tendre Que je n'y puis durer ? je ne fais que m'étendre, Et ne sens point venir le Somme accoutumé. Il est après mi-nuit, je n'ai pas l'oeil fermé, Et mes membres lassés repos ne peuvent prendre. Sus Phebus, lève-toi ! ne te fais plus attendre. Et de tes clairs regards rends le ciel allumé. Que la nuit m'importune, et m'est dure et contraire ! Mais pourtant c'est en vain, ô Phebus, que j'espère D'avoir plus de clarté par ton nouveau retour : Car je serai couvert d'une effroyable nue, Tant qu'un plus beau soleil, qui me cache sa vue, Vienne luire à Paris et m'apporte le jour. IV Je ressemble en aimant au valeureux Persée Que sa belle entreprise a fait si glorieux, Ayant d'un vol nouveau pris la route des dieux, Et sur tous les mortels sa poursuite haussée. Emporté tout ainsi de ma haute pensée Je vole aventureux aux soleils de vos yeux, Et vois mille beautés qui m'élèvent aux cieux Et me font oublier toute peine passée. Mais, hélas ! je n'ai pas le bouclier renommé Dont contre tous périls Vulcain l'avait armé, Par lequel sans danger il put voir la Gorgone. Au contraire à l'instant que je m'ose approcher De ma belle Méduse inhumaine et félonne, Un trait de ses regards me transforme en rocher V Pourquoi si follement croyez-vous à un verre, Voulant voir les beautés que vous avez des cieux? Mirez-vous dessus moi pour les connaître mieux Et voyez de quels traits votre bel oeil m'enferre Un vieux Chêne ou un Pin, renversés contre terre, Montrent combien le vent est grand et furieux; Aussi vous connaîtrez le pouvoir de vos yeux, Voyant par quels efforts vous me faites la guerre. Ma mort de vos beautés vous doit bien assurer, Joint que vous ne pouvez sans péril vous mirer: Narcisse devint fleur d'avoir vu sa figure. Craignez donque, Madame, un semblable danger, Non de devenir fleur, mais de vous voir changer Par votre oeil de Méduse, en quelque roche dure. VI Quand je pouvais me plaindre en l'amoureux tourment, Donnant air à la flamme en ma poitrine enclose, Je vivais trop heureux ; las ! maintenant je n'ose Alléger ma douleur d'un soupir seulement. C'est me poursuivre, Amour, trop rigoureusement : J'aime, et je suis contraint de feindre une autre chose ; Au fort de mes travaux je dis que je repose, Et montre en mes ennuis un vrai contentement. Ô supplice muet, que ta force est terrible ! Mais je me plains à tort de ma gêne invisible, Vu qu'un si beau désir fait naître mes douleurs. Puis j'ai ce réconfort en mon cruel martyre Que j'écris toute nuit ce que je n'ose dire, Et quand l'encre me faut je me sers de mes pleurs. VII Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire, Père alme, nourricier de tous les animaux, Enchanteur gracieux, doux oubli de nos maux, Et des esprits blessés l'appareil salutaire : Dieu favorable à tous, pourquoi m'es-tu contraire ? Pourquoi suis-je tout seul rechargé de travaux, Or que l'humide nuit guide ses noirs chevaux, Et que chacun jouit de ta grâce ordinaire ? Ton silence où est-il ? ton repos et ta paix, Et ces songes volant comme un nuage épais, Qui des ondes d'Oubli vont lavant nos pensées ? Ô frère de la Mort, que tu m'es ennemi ! Je t'invoque au secours, mais tu es endormi, Et j'ards, toujours veillant, en tes horreurs glacées. VIII À pas lents et tardifs tout seul je me promène Et mesure en rêvant les plus sauvages lieux ; Et pour n'être aperçu, je choisis de mes yeux Les endroits non frayés d'aucune trace humaine. Je n'ai que ce rempart pour défendre ma peine, Et cacher mon désir aux esprits curieux Qui, voyant par dehors mes soupirs furieux, Jugent combien dedans ma flamme est inhumaine. Il n'y a désormais ni rivière ni bois, Plaine, mont ou rocher, qui n'ait su par ma voix, La trempe de ma vie à toute autre célée. Mais j'ai beau me cacher je ne puis me sauver En désert si sauvage ou si basse vallée Qu'amour ne me découvre et me vienne trouver. IX Amour en même instant m'aiguillonne et m'arrête, M'assure et me fait peur, m'ard et me va glaçant, Me pourchasse et me fuit, me rend faible et puissant, Me fait victorieux et marche sur ma tête. Ores bas, ores haut, jouet de la tempête, Il va comme il lui plait mon navire élançant : Je pense être échappé quand je suis périssant, Et quand j'ai tout perdu, je chante ma conquête. De ce qui plus me plait, je reçois déplaisir ; Voulant trouver mon coeur, j'égare mon désir ; J'adore une beauté qui m'est toute contraire ; Je m'empêtre aux filets dont je me veux garder : Et voyant en mon mal ce qui me peut aider, Las! je l'approuve assez, mais je ne le puis faire. X Autour des corps, qu'une mort avancée Par violance a privez d'un beau jour, Les ombres vont, et font maint et maint tour, Aimans encor leur dépoüille laissée. Au lieu cruel, où j'eu l'ame blessée Et fu meurtri par les flèches d'Amour, J'erre, je tourne et retourne à l'entour, Ombre maudite, errante et dechassée. Legers esprits, plus que moy fortunez, Comme il vous plaist vous allez et venez Au lieu qui clost vostre depouille aimée. Vous la voyez, vous la pouvez toucher, Où, las ! je crains seulement d'approcher L'endroit qui tient ma richesse enfermée. XI Ô mon coeur plein d'ennuis, que trop prompt j'arraché Pour immoler à une, hélas ! qui n'en fait conté ! Ô mes vers douloureux, les courriers de ma honte, Dont le cruel Amour ne fut jamais touché ! Ô mon teint pâlissant, devant l'âge séché Par la froide rigueur de celle qui me dompte ! Ô désirs trop ardents d'une jeunesse prompte ! Ô mes yeux dont sans cesse un fleuve est épanché ! Ô pensers trop pensés, qui rebellez mon âme ! Ô débile raison, ô lacs, ô traits, ô flamme, Qu'Amour tient en ses yeux trop beaux pour mon malheur ! Ô douteux espérer ! ô douleur trop certaine ! Ô soupirs embrasés témoins de ma chaleur ! Viendra jamais le jour qui doit finir ma peine ? XII Quand quelquefois je pense à ma première vie Du temps que je vivais seul roi de mon désir, Et que mon âme libre errait à son plaisir, Franche d'espoir, de crainte, et d'amoureuse envie : Je verse de mes yeux une angoisseuse pluie, Et sens qu'un fier regret mon esprit vient saisir, Maudissant le destin qui m'a fait vous choisir, Pour rendre à tant d'ennuis ma pauvre âme asservie. Si je lis, si j'écris, si je parle, ou me tais, Votre oeil me fait la guerre, et ne sens point de paix, Combattu sans cesser de sa rigueur extrême ; Bref, je vous aime tant que je ne m'aime pas, De moi-même adversaire, ou si je m'aime, hélas ! Je m'aime seulement parce que je vous aime. XIII Si la vierge Erigone, Andromède, et Cythère, Astres pleins d'amitié, bénins et gracieux, Font le ciel plus aimable, et l'embellissent mieux Que le noir Scorpion, l'Hydre et le Sagittaire, Pourquoi ne changez-vous ce courage adversaire ? Pourquoi ne sont plus doux vos propos et vos yeux ? Pourquoi vous adorant m'êtes-vous si contraire ? Pourquoi me rendez-vous malade et furieux ? Quand vous m'aurez tué pour vous avoir aimée, Vous serez par les dieux en astre transformée, Haineux, rouge de sang, d'orgueil et de fureur, Et tous ceux qui sauront ma mort non méritée Diront en vous voyant : ô flambeau plein d'horreur ! Toujours des vrais amants soit ta flamme écartée ! Les Amours De Cléonice. I J'ai dit à mon désir : pense à te bien guider, Rien trop bas, ou trop haut, ne te fasse distraire. Il ne m'écouta point, mais jeune et volontaire, Par un nouveau sentier se voulut hasarder. Je vis le ciel sur lui mille orages darder, Je le vis traversé de flamme ardente et claire, Se plaindre en trébuchant de son vol téméraire, Que mon sage conseil n'avait su retarder. Après ton précipice, ô désir misérable ! Je t'ai fait dedans l'onde une tombe honorable De ces pleurs que mes yeux font couler jour et nuit, Et l'espérance aussi ta soeur faible et dolente, Après maints longs détours, se voit changée en plante, Qui reverdit assez, mais n'a jamais de fruit. II Le temps léger s'enfuit sans m'en apercevoir, Quand celle à qui je suis mes angoisses console : Il n'est vieil, ni boiteux, c'est un enfant qui vole, Au moins quand quelque bien vient mon mal décevoir. À peine ai-je loisir seulement de la voir, Et de ravir mon âme en sa douce parole, Que la nuit à grands pas se hâte et me la vole, M'ôtant toute clarté, toute âme et tout pouvoir. Bienheureux quatre jours, mais quatre heures soudaines Que n'avez vous duré pour le bien de mes peines, Et pourquoi votre cours s'est-il tant avancé ? Plus la joie est extrême et plus elle est furtive ; Mais j'en garde pourtant la mémoire si vive, Que mon plaisir perdu n'est pas du tout passé. III Misérables travaux, vagabonde pensée, Soucis continuels, espoirs faux et soudains, Feintes affections, véritables dédains, Mémoire qu'une absence a bientôt effacée, Vraie et parfaite amour d'oubli récompensée, Aventureux désirs, mais follement hautains, Et vous de ma douleur messagers trop certains, Soupirs, qui donnez air à mon âme oppressée, Quoi ? ces vivantes morts, ces durables ennuis, Ces jours noirs et troublés, ces languissantes nuits Tiendront-ils mon esprit en tristesse éternelle ? Ne dois-je donc jamais sentir d'allégement ? Hélas ! je n'en sais rien, je sais tant seulement Que j'endure ces maux pour être trop fidèle. IV Nuict, mere des soucis, cruelle aux affligez, Qui fait que la douleur plus poignante est sentie, Pource que l'ame alors n'estant point divertie, Se donne toute en proie aux pensers enragez. Autrefois mes travaux tu rendois soulagez, Et ma jeune fureur sous ton ombre amortie ; Mais, hélas ! ta faveur s'est de moy departie, Je sens tous tes pavots en espines changez. Je ne sçay plus que c'est du repos que tu donnes ; La douleur et l'ennuy de cent pointes felonnes M'ouvrent l'ame et les yeux, en ruisseaux transformez. Apporte, ô douce nuict ! un sommeil à ma vie, Qui de fers si pesans pour jamais la deslie Et d'un voile éternel mes yeux tienne fermez. V Si la loi des amours saintement nous assemble, Avec un seul esprit nous faisant respirer, L'outrage du malheur se peut-il endurer, Qui si cruellement nous arrache d'ensemble ? Je ne vous vois jamais, mon coeur, que je ne tremble, Appréhendant l'effort qui nous doit séparer : Et n'ose bien souvent vos regards désirer, Tant l'éclipse qui suit ténébreuse me semble ! Toutefois quand les corps n'ont moyen de se voir L'âme pourtant n'est serve, et peut à son vouloir Voleter invisible où la guident ses flammes. Chassons donc notre angoisse, ô seul bien de mes yeux, Et vivant désormais comme l'on vit aux cieux, Sans plus penser aux corps, faisons l'amour des âmes. VI Enfin, l'Amour cruel à tel point m'a rangé Que ma triste dépouille en cendre est convertie, Et votre cruauté ne s'est onc amortie, Que mon coeur par le feu n'ait été saccagé. Au moins pour le loyer de m'avoir outragé, Faites ainsi que fit la reine de Carie, Non par amour comme elle, ains pleine de furie, Buvez le peu de cendre en quoi je suis changé. La soif de me tuer s'éteindra dans votre âme, Et ma cendre qui couve une éternelle flamme, Fera que vos glaçons se fondront tout soudain. Mais ce qui plus rendrait ma douleur consolée, Serait de me voir clos dans un tel mausolée ! Fut-il onc monument si beau que votre sein ? VII Un ivoire vivant, une neige animée, Fait que mon oeil ravi ne s'en peut retirer. Ô main victorieuse, apprise à bien tirer, Que tu m'as de beaux traits la poitrine entamée ! Aux célestes beautés mon âme accoutumée Ne trouve objet que toi qui la puisse attirer, Et croit qu'elle te peut sans offense adorer, Tant elle est de ta glace à toute heure enflammée. Le jour dont si souvent j'aime à me souvenir, Jour qu'il te plut mes yeux et mon coeur retenir, Et de leur servitude embellir la victoire, Tu rompis tant de noeuds qui m'avaient su lier, Et me faisant dès lors toute chose oublier, Tu fus mon seul penser, mon âme et ma mémoire. VIII Vous n'aimez rien que vous, de vous-même maîtresse, Toute perfection en vous seule admirant, En vous votre désir commence et va mourant, Et l'amour seulement pour vous-même vous blesse. Franche et libre de soin, votre belle jeunesse D'un oeil cruel et beau mainte flamme tirant, Brûle cent mille esprits qui votre aide implorant N'éprouvent que fierté, mépris, haine et rudesse. De n'aimer que vous-même est en votre pouvoir, Mais il n'est pas en vous de m'empêcher d'avoir Votre image en l'esprit, l'aimer d'amour extrême ; Or l'Amour me rend vôtre, et si vous ne m'aimez, Puisque je suis à vous, à tort vous présumez, Orgueilleuse beauté, de vous aimer vous-même. Bergeries. I D'une Fontaine. Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante À la couleur d’argent semble parler d’amour : Un herbage mollet reverdit tout autour, Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante. Le feuillage obéit à Zéphyr qui l’évente Soupirant amoureux en ce plaisant séjour : Le Soleil clair de flamme est au milieu du jour, Et la terre se fend de l’ardeur violente. Passant, par le travail du long chemin lassé, Brûlé de la chaleur, et de la soif pressé, Arrête en cette place où ton bonheur te mène. L’agréable repos ton corps délassera, L’ombrage et le vent frais ton ardeur chassera, Et ta soif se perdra dans l’eau de la fontaine. II Epigramme. Je t’apporte, ô sommeil, du vin de quatre années Du lait, des pavots noirs aux têtes couronnées ; Veuille tes ailerons en ce lieu déployer, Tant qu’Alison la vieille accroupie au foyer, Qui d’un pouce retors et d’une dent mouillée, Sa quenouille chargée a quasi dépouillée, Laisse choir le fuseau, cesse de babiller, Et de toute la nuit ne se puisse éveiller ; Afin qu’à mon plaisir j’embrasse ma rebelle, L’amoureuse Isabeau qui soupire auprès d’elle. III Chanson. Un doux trait de vos yeux, ô ma fiere deesse ! Beaux yeux, mon seul confort, Peut me remettre en vie et m'oster la tristesse Qui me tient à la mort. Tournez ces clairs soleils, et par leur vive flame Retardez mon trespas : Un regard me suffit : le voulez-vous, madame ? Non, vous ne voulez pas. Un mot de vostre bouche à mon dam trop aimable, Mais qu'il soit sans courroux, Peut changer le destin d'un amant miserable, Qui n'adore que vous. Il ne faut qu'un ouy, meslé d'un doux sou-rire Plein d'amours et d'appas : Mon Dieu ! que de longueurs, le voulez-vous point dire ? Non, vous ne voulez pas. Roche sourde à mes cris, de glaçons toute plaine, Ame sans amitié, Quand j'estoy moins brûlant, tu m'estois plus humaine Et plus prompte à pitié. Cessons donc de l'aimer, et, pour nous en distraire, Tournons ailleurs nos pas. Mais peut-il estre vray que je le veuille faire ? Non, je ne le veux pas. IV Douce Liberté désirée, Déesse, où t'es-tu retirée, Me laissant en captivité ? Hélas! de moi ne te détourne ! Retourne, ô Liberté ! retourne, Retourne, ô douce Liberté. Ton départ m'a trop fait connaître Le bonheur où je soulais être, Quand, douce, tu m'allais guidant : Et que, sans languir davantage, Je devais, si j'eusse été sage, Perdre la vie en te perdant. Depuis que tu t'es éloignée, Ma pauvre âme est accompagnée De mille épineuses douleurs : Un feu s'est épris en mes veines, Et mes yeux, changés en fontaines, Versent du sang au lieu de pleurs. Un soin, caché dans mon courage, Se lit sur mon triste visage, Mon teint plus pâle est devenu : Je suis courbé comme une souche, Et, sans que j'ose ouvrir la bouche, Je meurs d'un supplice inconnu. Le repos, les jeux, la liesse, Le peu de soin d'une jeunesse, Et tous les plaisirs m'ont laissé : Maintenant, rien ne me peut plaire, Sinon, dévot et solitaire, Adorer l'oeil qui m'a blessé. D'autre sujet je ne compose, Ma main n'écrit plus d'autre chose, Jà tout mon service est rendu ; Je ne puis suivre une autre voie, Et le peu du temps que j'emploie Ailleurs, je l'estime perdu. Quel charme, ou quel Dieu plein d'envie A changé ma première vie, La comblant d'infélicité ? Et toi, Liberté désirée, Déesse, où t'es-tu retirée, Retourne, ô douce Liberté ! Les traits d'une jeune guerrière, Un port céleste, une lumière, Un esprit de gloire animé, Hauts discours, divines pensées, Et mille vertus amassées Sont les sorciers qui m'ont charmé. Las! donc sans profit je t'appelle, Liberté précieuse et belle ! Mon coeur est trop fort arrêté : En vain après toi je soupire, Et crois que je te puis bien dire Pour jamais adieu, Liberté. V Ô bien heureux qui peut passer sa vie Entre les siens franc de haine et d'envie, Parmi les champs, les forêts et les bois, Loin du tumulte et du bruit populaire, Et qui ne vend sa liberté pour plaire Aux passions des princes et des rois ! Il n'a souci d'une chose incertaine; Il ne se plaît d'une espérance vaine ; Nulle faveur ne le va décevant, De cent fureurs il n'a l'âme embrasée Et ne maudit sa jeunesse abusée Quand il ne trouve à la fin que du vent. Il ne frémit quand la mer courroucée Entre ses flots contrairement poussée Des vents émus soufflant, horriblement, Et quand la nuit à son aise il sommeille Une trompette en sursaut ne l'éveille Pour l'envoyer du lit au monument. L'ambition son courage n'attise ; D'un fard trompeur son âme ne déguise ; Il ne se plaît à violer sa foi ; Des grands seigneurs l'oreille il n'importune ; Mais, en vivant content de sa fortune, Il est sa cour, sa faveur et son roi. Je vous rends grâce, ô déités sacrées Des monts, des eaux, des forêts et des prées, Qui me privez de pensers soucieux, Et qui rendez ma volonté contente, Chassant bien loin ma misérable attente Et les désirs des coeurs ambitieux. Dedans mes champs ma pensée est enclose; Si mon corps dort, mon esprit se repose, Un soin cruel ne le va dévorant. Au plus matin la fraîcheur me soulage ; S'il fait trop chaud je me mets à l'ombrage, Et s'il fait froid je m'échauffe en courant. Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'émail et de mille couleurs, Mon oeil se plat des trésors de la plaine Riche d'oeillets, de lis, de marjolaine Et du beau teint des printanières fleurs. Dans les palais enflés de vaine pompe, L'ambition, la faveur qui nous trompe, Et les soucis logent communément; Dedans nos champs se retirent les fées, Reines des bois à tresses décoiffées, Les jeux, l'amour et le contentement. Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée : J'ois des oiseaux la musique sacrée, Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines Qui vont coulant de ces roches hautaines Pour arroser nos prés délicieux. Que de plaisir de voir deux colombelles, Bec contre bec, en trémoussant des ailes, Mille baisers se donner tour à tour, Puis, tout ravi de leur grâce naïve, Dormir au frais d'une source d'eau vive, Dont le doux bruit semble parler d'amour ! Que de plaisir de voir sous la nuit brune, Quand le soleil a fait place à la lune, Au fond des bois les nymphes s'assembler, Montrer au vent leur gorge découverte, Danser, sauter, se donner cotte-verte, Et sous leurs pas tout l'herbage trembler ! Le bal fini je dresse en haut la vue, Pour voir le teint de la lune cornue, Claire, argentee, et me mets à penser Au sort heureux du pasteur de Latmie; Lors je souhaite une aussi belle amie, Mais je voudrais en veillant l'embrasser. Ainsi la nuit je contente mon âme, Puis quand Phébus de ses rais nous enflamme J'essaye encor mille autres jeux nouveaux ; Diversement mes plaisirs j'entrelace, Ores je pêche, or' je vais à la chasse, Et or' je dresse embuscade aux oiseaux. Je fais l'amour mais c'est de telle sorte Que seulement du plaisir j'en rapporte, N'engageant point ma chère liberté ; Et quelques lacs que ce dieu puisse faire Pour m'attraper, quand je m'en veux distraire, J'ai le pouvoir comme la liberté. Douces brebis, mes fidèles compagnes, Haies, buissons, forêts, prés et montagnes, Soyez témoins de mon contentement ! Et vous, ô dieux, faites, je vous supplie, Que cependant que durera ma vie Je ne connaisse un autre changement. Autre Poèmes. I Vos yeux, belle Diane, ont autant de puissance Qu'une arquebuse à roue, et vos sourcils voûtés, Ce sont deux arcs turquois, qui rendent surmontés Les coeurs qui pensent plus faire de résistance, Votre front c'est le marbre, où l'archer qui m'offense Aiguise à mon malheur ses traits de tous côtés, Votre chaste estomac, le séjour des beautés, La prison qui me garde en votre obéissance. Pour mieux me détenir, de votre poil doré Avez fait les liens dont je suis enserré, Puis votre dur refus est mon dernier supplice. Ainsi donc je reçois par la rigueur du sort, Par la vôtre, Madame, et pour votre service, Le feu, le fer, prison, les chaînes et la mort. II Venus cherche son fils, Venus toute en colere Cherche l'aveugle Amour par le monde égaré : Mais ta recherche est vaine, ô dolente Cythere : Car il s'est à la fin dans mon coeur retiré. Que sera-ce de moy ? Que me faudra-t-il faire ? Je me voy d'un des deux le courroux preparé : Egalle obeissance à tous deux j'ay juré. Le fils est dangereux, dangereuse est la mere. Si je recele Amour, son feu brûle mon cueur : Si je decele Amour, il est plein de rigueur, Et trouvera pour moy quelque peine nouvelle. Amour, demeure donc en mon coeur seurement : Mais fay que ton ardeur ne soit pas si cruelle, Et je te cacheray beaucoup plus aisément. III Quand je suis tout le jour de douleurs agité, Que j'eusse au moins la nuict quelque douce allegence ! Certes la passion ha trop de violence, Qui tousjours continue en son extremité. Pensers, désirs, soucis, pleins d'importunité, Hé donnez-moy de grace, un peu de patience ! Mais vous me travaillez pour punir mon offence, De ce que j'ose aimer une divinité. Encor en endurant ma douleur vehemente, (Ô trop cruel destin !) celle qui me tourmente Ignore que je meurs par l'effort de ses yeux. Madame, helas ! monstrez que vous estes divine, Lisez dedans les coeurs ainsi que font les Dieux, Et voyez que mon mal a de vous origine. IV Puis que vous le voulez, demeurez inhumaine, Et me faisant mourir feignez de n'en rien voir, Vous ne pourrez pourtant ma constance esmouvoir Car du feu de vos yeux mon ame est toute plaine. Mon coeur est immuable, & mon amour certaine, Les plus cruels tourmens y perdent leur pouvoir : S'il advient que je meure en faisant mon devoir, Vous en aurez l'offense, & j'en auray la paine. Las ! mon mal me plaist tant, pource qu'il vient de vous, Que je trouve en souffrant le martyre bien doux, Et de m'en delivrer je ne prens point d'envie. C'est pourquoy je craindroy de mourir en aimant, Non pour fuir la mort, mais de peur seulement De perdre mes douleurs si je perdoy la vie. V Si ceste grand'beauté tant douce en apparence Ne couvre, ô ma Deesse, un coeur de Diamant, Vous plaindrés mes douleurs, quand vous verrez comment Amour m'a travaillé loin de vostre presence. Mais las ! je m'entretiens d'une vaine esperance : Car si mon foible esprit dure assez longuement Pour vous revoir, Madame, une seule influence Du Soleil de vos yeux guarira mon tourment. Mon ame ores tenuë en langueur inhumaine, Oubliant sa douleur paroistra toute saine, Et les rais de vos yeux mes pleurs iront seichant. Voyla comme un bel oeil de deux sortes m'offanse, Me blessant à la mort, et puis en m'empeschant Que je ne puis monstrer ma mortelle souffrance. VI Quand premier Hippolyte eut sur moy la victoire, Et que j'ouvry mes yeux au jour de sa beauté, Je ne sçay qu'il m'advint : je fu si transporté Que de moymesme, helas ! je perdi la memoire. Mes sens estoyent ravis en l'amoureuse gloire, Et mon oeil esblouy de trop grande clarté, Craignant ses chauds regards, s'abaissoit arresté Sur son beau sein d'albatre, et sa gorge d'ivoire. Je senti mal et bien, chaud et froid à l'instant : J'esperai sans espoir, j'eu peur : j'osay pourtant, Et parlay dans mon coeur mainte chose inconnuë. Je le fortifiay pour les maux advenir : Et, pour mieux y penser chassay le souvenir De toute autre beauté que devant j'avois veuë. VII O doux venin mortel, ô guide tromperesse, O l'oubly gracieux des plus griéves douleurs, O rét subtil d'Amour, couvert de belles fleurs, O nouvelle Sereine, ô douce enchanteresse ! O paix instable et faulse, ô puissante Deesse, Qui fais durer l'Amour et qui crois ses chaleurs, Esperance, où es-tu ? las au fort des malheurs Maintenant sans pitié ton secours me delaisse ! Ce fus toy qui me fis folement hazarder En la guerre d'Amour, et tu fuis sans m'aider, Me laissant aux dangers, compagne peu fidelle. Helas retourne à moy, console mon trespas, Mais je t'appelle en vain. On ne console pas Avec peu d'Esperance une douleur mortelle. VIII Tant d'outrageux propos, de courroux & d'orage Que le Ciel rigoureux dessus moy fait pleuvoir, Sont autant d'aiguillons qui poignent mon vouloir Au lieu de l'arrester l'animans d'avantage. Ma foy, comme un soleil fendant l'obscur nuage Des broüillars amassez, monstre mieux son pouvoir : Seulement je me plains que je n'ose plus voir Ces deux flambeaux divins astres de mon voyage. Du Ciel en ce seul poinct j'accuse la rigueur : Tous les autres malheurs ne me font point de peur, Renforçans mon ardeur plustot que de l'estaindre. Car quand à vous servir je me suis preparé, Je n'ay de mon amour aucun fruict esperé : Si je n'espere rien, rien ne me fera craindre. IX Avoir pour toute guide un desir temeraire, Et comme les Titans au Ciel vouloir monter, Sur un mont de pensers l'Esperance planter, Puis voir tout renverser par Fortune contraire. Connoistre assez son mal, ne s'en pouvoir distraire, Chercher obstinément ce qu'on doit eviter, Se nourrir de douleurs, nuict & jour lamenter, Et fuyant ses amis croire à son adversaire : Ourdir pour s'empestrer mille nouveaux liens, Estre serf d'un Tyran, qui rit du mal des siens, Et jamais à leur foy trop ingrat ne regarde : Ce sont les loix qu'Amour de ses traits escrivit Sur le roc de mon coeur le jour qu'il m'asservit, Et sans espoir de grace il faut que je les garde. X Le temps leger s'enfuit sans m'en appercevoir, Quand celle à qui je suis mes angoisses console: Il n'est vieil, ny boiteux, c'est un enfant qui vole, Au moins quand quelque bien vient mon mal déçevoir. A peine ay-je loisir seulement de la voir, Et de ravir mon ame en sa douce parole, Que la nuict à grands pas se haste et me la volle, M'ostant toute clairté, toute ame et tout pouvoir. Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines Que n'avez vous duré pour le bien de mes paines, Et pourquoy vostre cours s'est-il tant avancé? Plus la joye est extrême et plus elle est fuitive; Mais j'en garde pourtant la memoire si vive, Que mon plaisir perdu n'est pas du tout passé. XI A la beauté du Ciel vostre beauté j'égale: Le Ciel en sa rondeur toute forme contient, Et par son mouvement cree, émeut et maintient; De semblables effects vous estes liberale. Car vostre belle veue admirable et fatale Cree en nous les amours, les garde et Ies soustient, Et tant de beaux pensers dont l'esprit s'entretient, Ont leur mouvement d'elIe et leur forme ideale. Le clair soleil du Ciel fait naistre en tournoyant Les fleurs, l'or precieux, le rubis flamboyant, Dont mainte Dame apres son beau chef environne. Les soleils de vos yeux, mon esprit allumans, Y produisent sans fin perles et diamans, Dont J'espere en mes vers vous faire une couronne. XII Quand nous aurons passé l'Infernale rivière, Vous et moy pour nos maux damnez aux plus bas lieux, Moy pour avoir sans cesse idolâtré vos yeux Vous pour être à grand tort de mon coeur la meurtrière. Si je puis toujours voir votre belle lumière, Les éternelles nuits, les regrets furieux N'étonneront mon âme, et l'Enfer odieux N'aura point de douleur qui me puisse être fière. Vous pourrez bien aussi vos tourments modérer, Avec le doux plaisir de me voir endurer, Si lors vous vous plaisez encor en mes traverses. Mais puis que nous avons failli diversement, Vous par inimitié, moy par trop vous aimant, J'ay peur qu'on nous sépare en deux chambres diverses. XIII Solitaire et pensif, dans un bois écarté, Bien loin du populaire et de la tourbe épaisse, Je veux bâtir un temple à ma fière déesse, Pour apprendre mes voeux à sa divinité. Là, de jour et de nuit, par moi sera chanté Le pouvoir de ses yeux, sa gloire et sa hautesse, Et, dévot, son beau nom j'invoquerai sans cesse, Quand je serai pressé de quelque adversité. Mon oeil sera la lampe, ardant continuelle Devant l'image saint d'une dame si belle, Mon corps sera l'autel, et mes soupirs les voeux. Par mille et mille vers je chanterai l'office, Puis, épanchant mes pleurs, et coupant mes cheveux. XIV Amour, tu es aveugle et d'esprit et de vue, De ne voir pas comment ta force diminue, Ton empire se perd, tu révoltes les tiens, Faute de ne chasser une infernale peste Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste, Pour ne pouvoir jouir sûrement de tes biens. C'est de ton doux repos la mortelle ennemie, C'est une mort cruelle au milieu de la vie, C'est un hiver qui dure en la verte saison, C'est durant ton printemps une bise bien forte, Qui fait sécher tes fleurs, qui tes feuilles emporte, Et, parmi tes douceurs, une amère poison. Car, bien que quelque peine en aimant nous tourmente, Si n'est-il rien si doux, ne qui plus nous contente, Que de boire à longs traits le breuvage amoureux ; Les refus, les travaux, et toute autre amertume D'absence ou de courroux font que son feu s'allume Et que le fruit d'amour en est plus savoureux. Mais quand la Jalousie envieuse et dépite Entre au coeur d'un amant, rien plus ne lui profite, Son heur s'évanouit, son plaisir lui déplaît, Sa clarté la plus belle en ténèbres se change : Amour, dont il chantait si souvent la louange, Est un monstre affamé qui de sang se repaît. Hélas ! je suis conduit par cette aveugle rage ; Mon coeur en est saisi, mon âme et mon courage. Elle donne les lois à mon entendement, Elle trouble mes sens d'une guerre éternelle, Mes chagrins, mes soupirs, mes transports viennent d'elle, Et tous mes désespoirs sont d'elle seulement. Elle fait que je hais les grâces de Madame ; Je veux mal à son oeil, qui les astres enflamme, De ce qu'il est trop plein d'attraits et de clarté, Je voudrais que son front fût ridé de vieillesse ; La blancheur de son teint me noircit de tristesse Et dépite le Ciel, voyant tant de beauté. Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent Pour regarder ses yeux qui mille amours décochent, A ce qui parle à elle, et à ce qui la suit. Le Soleil me déplaît, sa lumière est trop grande ; Je crains que pour la voir tant de rais il épande, Mais si n'aimai-je point les ombres de la nuit. Je ne saurais aimer la terre où elle touche, Je hais l'air qu'elle tire et qui sort de sa bouche, Je suis jaloux de l'eau qui lui lave les mains, Je n'aime point sa chambre, et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautés que j'adore, Et si n'endure pas mes tourments inhumains. Je hais le doux sommeil qui lui clôt la paupière, Car il est (s'ai-je peur) jaloux de la lumière Des beaux yeux que je vois, dont il est amoureux. Las ! il en est jaloux et retient sa pensée, Et sa mémoire, aussi, de ses charmes pressée, Pour lui faire oublier mon souci rigoureux. Je n'aime point ce vent qui, folâtre, se joue Parmi ses beaux cheveux, et lui baise sa joue. Si grande privauté ne me peut contenter. Je couve au fond du coeur une ardeur ennemie Contre ce fâcheux lit, qui la tient endormie Pour la voir toute nue et pour la supporter. Je voudrais que le ciel l'eût fait devenir telle Que nul autre que moi ne la pût trouver belle. Mais ce serait en vain que j'en prierais les Dieux, Ils en sont amoureux : et le ciel qui l'a faite, Se plaît, en la voyant si belle et si parfaite, Et prend tant de clarté pour mieux voir ses beaux yeux. XV C'était un jour d'été de rayons éclairci, J'en ai toujours au coeur la souvenance empreinte, Quand le ciel nous lia d'une si ferme étreinte Que la mort ne saurait nous séparer d'ainsi. L'an était en sa force et notre amour aussi, Nous faisions l'un à l'autre une aimable complainte, J'étais jaloux de vous, de moi vous aviez crainte, Mais rien qu'affection ne causait ce souci. Amours, qui voletiez à l'entour de nos flammes Comme gais papillons, où sont deux autres âmes Qui redoutent si peu les efforts envieux ? Où la foi soit si ferme ? où tant d'amour s'assemble ? N'ayant qu'un seul vouloir, toujours d'accord ensemble, Fors qu'ils se font la guerre à qui s'aimera mieux ! XVI Celui qui n'a point vu le printemps gracieux Quand il étale au ciel sa richesse prisée, Remplissant l'air d'odeurs, les herbes de rosée, Les coeurs d'affections, et de larmes les yeux : Celui qui n'a point vu par un temps furieux La tourmente cesser et la mer apaisée, Et qui ne sait quand l'âme est du corps divisée Comme on peut réjouir de la clarté des cieux : Qu'il s'arrête pour voir la céleste lumière Des yeux de ma Déesse, une Vénus première. Mais que dis-je ? ah ! mon Dieu qu'il ne s'arrête pas : S'il s'arrête à la voir pour une saison neuve, Un temps calme, une vie, il pourrait faire épreuve De glaçons, de tempête, et de mille trépas. XVII Cependant que l'honnêteté Retenait ta jeune beauté Empreinte au plus vif de mon âme, Quand je sentais brûler mon coeur, Je me plaisais en ma langueur, Et nommais heureuse ma flamme. Les filets de tes blonds cheveux, Primes, frisés, retors en noeuds, De cent mille façons nouvelles Serraient tellement mes esprits Que jamais je n'eusse entrepris De rompre des chaînes si belles ! Ton oeil qui les dieux émouvait Contraignant tout ce qui vivait Sous l'amoureuse obéissance, Et l'éclat brillant de ton teint M'avaient si vivement atteint Que je tremble encor quand j'y pense ! Bref, ingrate, j'étais tant tien Que je mettais mon plus grand bien A te peindre à ma fantaisie, Pleine de tant de rarités Que même les divinités S'en émouvaient de jalousie. Quantes fois une froide peur M'a gelé le sang et le coeur ? Combien de fois mon âme atteinte A craint que le maître des dieux Encor un coup quittât les cieux, Touché de ton oeillade sainte ? Toutefois or 'en un moment Je ne sens plus de tourment, Mon âme n'est plus si craintive, Ton poil ne me semble si beau, Ton oeil ne me sert de flambeau, Ni ta couleur ne m'est plus vive. Sais-tu pourquoi ? C'est pour avoir Ainsi manqué de ton devoir, Engageant ta gloire estimée. Car ton honneur qui reluisait Plus que la beauté me plaisait, Qui n'est sans honneur que fumée. Encor si la longue amitié Eût fléchi ton coeur à pitié, J'eusse moins senti cet outrage, Mais en la fleur de son printemps Se vendre à beaux deniers comptants, C'est n'avoir amour ni courage. XVIII Ceux qui liront ces vers qu'en pleurant j'ay chantez, Non pour gloire ou plaisir, ains forcé du martire, Voyans par quels destroits Amour m'a sçeu conduire, Sages à mes dépens, fuiront ses cruautez. Quels esprits malheureux, nuict et jour tourmentez, Souffrent un mal si grand que le mien ne soit pire ? Il ne se peut penser, comment le veux-je dire, Ou peindre en du papier si grandes nouveautez ? Je cherchois obstiné des glaçons en la flamme, Foiblesse au diamant, constance en une femme, Pitié dans les enfers, le soleil en la nuit. J'ay joué tout mon âge à ce vain exercice, J'ay recueilly des pleurs et semé du service, Et de mes longs travaux repentance est le fruit. XIX Chaste soeur d'Apollon dont je suis éclairé Le jour comme la nuit, déité redoutable Que la force d'Amour a connue indomptable, Amour des autres dieux tant craint et révéré, Vois ce pauvre Actéon sans pitié dévoré Par ses propres pensers d'une rage incroyable, Pour avoir offensé d'erreur trop excusable, Si le feu de ta haine était plus modéré. Il fut audacieux, mais sa haute entreprise Avec tant de rigueur ne doit être reprise, Ains mérite plutôt loyer que châtiment. Toutefois si ton ire autrement en ordonne, Bien, il souffrira tout, s'écriant au tourment Que trop douce est la mort quand Diane la donne. XX Contre Une Nuit Trop Claire. Ô Nuit ! jalouse Nuit, contre moi conjurée, Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté, T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée Pour être si contraire à ma félicité ? Pauvre moi ! je pensais qu'à ta brune rencontre Les cieux d'un noir bandeau dussent être voiles Mais, comme un jour d'été, claire tu fais ta montre, Semant parmi le ciel mille feux étoilés. Et toi, soeur d'Apollon, vagabonde courrière, Qui pour me découvrir flambes si clairement, Allumes-tu la nuit d'aussi grande lumière, Quand sans bruit tu descends pour baiser ton amant ? Hélas! s'il t'en souvient, amoureuse déesse, Et si quelque douceur se cueille en le baisant, Maintenant que je sors pour baiser ma maîtresse, Que l'argent de ton front ne soit pas si luisant. Ah ! la fable a menti, les amoureuses flammes N'échauffèrent jamais ta froide humidité; Mais Pan, qui te connut du naturel des femmes, T'offrant une toison, vainquit ta chasteté. Si tu avais aimé, comme on nous fait entendre, Les beaux yeux d'un berger, de long sommeil touchés, Durant tes chauds désirs tu aurais pu apprendre Que les larcins d'amour veulent être cachés. Mais flamboie à ton gré, que ta corne argentée Fasse de plus en plus ses rais étinceler : Tu as beau découvrir, ta lumière empruntée Mes amoureux secrets ne pourra déceler. Que de fâcheuses gens, mon Dieu ! quelle coutume De demeurer si tard dans la rue à causer ! Otez-vous du serein, craignez-vous point le rhume ? La nuit s'en va passée, allez vous reposer. Je vais, je viens, je fuis, j'écoute et me promène, Tournant toujours mes yeux vers le lieu désiré ; Mais je n'avance rien, toute la rue est pleine De jaloux importuns, dont je suis éclairé. Je voudrais être roi pour faire une ordonnance Que chacun dût la nuit au logis se tenir, Sans plus les amoureux auraient toute licence; Si quelque autre faillait, je le ferais punir. Ô somme ! ô doux repos des travaux ordinaires, Charmant par ta douceur les pensers ennemis, Charme ces yeux d'Argus, qui me sont si contraires Et retardent mon bien, faute d'être endormis. Mais je perds, malheureux, le temps et la parole, Le somme est assommé d'un dormir ocieux Puis durant mes regrets, la nuit prompte s'envole, Et l'aurore déjà veut défermer les cieux. Je m'en vais pour entrer, que rien ne me retarde, Je veux de mon manteau mon visage boucher ; Mais las ! je m'aperçois que chacun me regarde, Sans être découvert, je ne puis approcher. Je ne crains pas pour moi ; j'ouvrirais une armée, Pour entrer au séjour qui récèle mon bien; Mais je crains que ma dame en pût être blâmée, Son repos, mille fois m'est plus cher que le mien. Quoi ? m'en irai-je donc ? mais que voudrais-je faire ? Aussi bien peu à peu le jour s'en va levant, Ô trompeuse espérance ! Heureux cil qui n'espère Autre loyer d'amour que mal en bien servant ! XXI De mes ans la fleur se déteint, J'ai l'oeil cave et pâle le teint, Ma prunelle est toute éblouie, De gris-blanc ma tête se peint, Et n'ai plus si bonne l'ouïe. Ma vigueur peu à peu se fond, Maint sillon replisse mon front, Le sang ne bout plus dans mes veines, Comme un trait mes beaux jours s'en vont, Me laissant faible entre les peines. Adieu chansons, adieu discours, Adieu nuits que j'appelais jours En tant de liesses passées. Mon coeur, où logeaient les amours, N'est ouvert qu'aux tristes pensées. Le Printemps les roses produit, L'Été plus chaud mûrit le fruit, Des saisons divers est l'empire : Aux amours la jeunesse duit, L'autre âge autre chose désire. Connaissant donc ce que je dois, Faut-il pas suivre une autre loi Propre à mon âge et ma tristesse ? Dois-je pas bannir loin de moi Tous noms d'amour et de maîtresse ? Loin bien loin, plaisir décevant, Arrière, espoir conçu de vent, Qui servais d'attiser ma flamme ; La raison, serve auparavant, Soit maintenant reine en mon âme. Las ! durant que je parle ainsi, Et feins que mon coeur endurci Soit fort pour d'amour se défendre, Ce dieu sans yeux et sans merci Fait jaillir des feux de ma cendre... XXII Epouvantable Nuit, qui tes cheveux noircis Couvres du voile obscur des ténèbres humides Et des antres sortant par tes couleurs livides, De ce grand Univers les beautés obscurcis. Las ! si tous les travaux par toi sont adoucis, Au ciel, en terre, en l'air, sous les marbres liquides, Or que dedans ton char le silence tu guides, Un de tes cours entiers enchante mes soucis. Je dirai que tu es du Ciel la fille aînée, Que d'astres flamboyants ta tête est couronnée, Que tu caches au sein les plaisirs gracieux Des Amours et des jeux la ministre fidèle, Des mortels le repos : bref tu seras si belle, Que les plus luisants jours en seront envieux. XXIII Hélas ! si tu prens garde aux erreurs que j'ay faites, Je l'advouë, ô Seigneur ! mon martyre est bien doux : Mais, si le sang de Christ a satisfait pour nous, Tu decoches sur moi trop d'ardentes sagettes. Que me demandes-tu ? mes oeuvres imparfaites, Au lieu de t'adoucir, aigriront ton courroux ; Soy-moy donc pitoyable, ô Dieu ! père de tous, Car où pourray-je aller si plus tu me rejettes ? D'esprit triste et confus, de misere accablé, En horreur à moy-mesme, angoisses et troublé, Je me jette à tes piés ; soy-moy doux et propice ! Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers, Ou, si tu les veux voir, voy-les teins et couvers Du beau sang de ton fils, ma grace et ma justice. XXIV Je l'aimais par dessein la connaissant volage, Pour retirer mon coeur d'un lien fort dangereux, Aussi que je voulais n'être plus amoureux En lieu que le profit n'avançât le dommage. Je durais quatre mois avec grand avantage, Goûtant tous les plaisirs d'un amant bienheureux, Mais en ces plus beaux jours, ô destins rigoureux, Le devoir me força de faire un long voyage. Nous pleurâmes tous deux, puis quand je fus parti, Son coeur naguère mien fut ailleurs diverti, Un revint, et soudain lui voilà ralliée. Amour, je ne m'en veux ni meurtrir ni blesser, Car pour dire entre nous, je puis bien confesser Que plus d'un mois devant je l'avais oubliée. XXV Je ne refuse point qu'en si belle jeunesse De mille et mille amants vous soyez la maîtresse, Que vous n'aimiez partout, et que, sans perdre temps, Des plus douces faveurs ne les rendiez contents : La beauté florissante est trop soudain séchée Pour s'en ôter l'usage, et la tenir cachée. Mais je crève de rage et supporte au-dedans Des glaçons trop serrés et des feux trop ardents, Quand en dépit de moi vous faites que je sache Le mal qui n'est point mal lorsque bien on le cache. M'est-ce pas grand regret quand, sans le rechercher, Fuyant pour n'en rien voir, on me le fait toucher ? On me le dit par force, et ce qui plus me tue, On le crie en la cour, au palais, en la rue ! J'en entends le succès dès qu'il est advenu. Si vous faites un pas, votre coche est connu, Vos pages, vos laquais, et ces lieux ordinaires Qui vous servent de temple aux amoureux mystères. Pour n'en connaître rien, fussé-je aveugle et sourd ! Ou bien las ! que plutôt le commun bruit qui court Ne vient-il à moi seul, sans que la renommée L'éventant çà et là vous rende diffamée ? Si seul je le savais que je serais content ! Le mal qu'on dit de vous ne m'irait dépitant, Et lisant de mes yeux votre faute notoire Pour me réconforter je n'en voudrais rien croire... XXVI Que servirait nier chose si reconnue ? Je l'avoue, il est vrai, mon amour diminue, Non pour objet nouveau qui me donne la loi, Mais c'est que vos façons sont trop froides pour moi. Vous avez trop d'égard, de conseil de sagesse, Mon humeur n'est pas propre à si tiède maîtresse. Je suis impatient, aveugle et furieux. Pour aimer comme moi, trop clairs sont vos beaux yeux. Toute chose vous trouble et vous rend éperdue, Une vaine rumeur sans sujet épandue, Le regard d'un passant, le caquet d'un voisin, Quelque parent de loin, un beau-frère, un cousin, De mille étonnements laissent votre âme atteinte. Vos femmes seulement vous font pâlir de crainte, Et quand de mes travaux j'attends quelque loyer, Le temps en ces frayeurs se voit tout employer ! D'une flèche trop mousse Amour vous a blessée, Il faut à mes fureurs quelque amante insensée, Qui mourant chacun jour me livre cent trépas, Qui m'ôte la raison, le somme et le repas, Qui craigne de me perdre, et qui me fasse craindre, Qui toujours se complaigne, ou qui m'écoute plaindre, Qui se jette aux dangers et qui m'y jette aussi, Qui transisse en l'absence, et que j'en sois ainsi, Qui m'occupe du tout, que tout je la retienne, Et qu'un même penser notre esprit entretienne : Voilà les passetemps que je cherche en aimant, J'aime mieux n'aimer point que d'aimer tièdement... XXVII Que vous m'allez tourmentant De m'estimer infidèle ! Non, vous n'êtes point plus belle Que je suis ferme et constant. Pour bien voir quelle est ma foi, Regardez-moi dans votre âme : C'est comme j'en fais, Madame ; Dans la mienne je vous vois. Si vous pensez me changer, Ce miroir me le rapporte ; Voyez donc, de même sorte, En vous, si je suis léger. Pour vous, sans plus, je fus né, Mon coeur n'en peut aimer d'autre : Las ! si je ne suis plus vôtre, A qui m'avez-vous donné ? XXVIII Rosette, pour un peu d'absence, Votre coeur vous avez changé, Et moi, sachant cette inconstance, Le mien autre part j'ai rangé : Jamais plus, beauté si légère Sur moi tant de pouvoir n'aura Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira. Tandis qu'en pleurs je me consume, Maudissant cet éloignement, Vous qui n'aimez que par coutume, Caressiez un nouvel amant. Jamais légère girouette Au vent si tôt ne se vira : Nous verrons, bergère Rosette. Qui premier s'en repentira. Où sont tant de promesses saintes, Tant de pleurs versés en partant ? Est-il vrai que ces tristes plaintes Sortissent d'un coeur inconstant ? Dieux ! que vous êtes mensongère ! Maudit soit qui plus vous croira ! Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira. Celui qui a gagné ma place Ne vous peut aimer tant que moi ; Et celle que j'aime vous passe De beauté, d'amour et de foi. Gardez bien votre amitié neuve, La mienne plus ne variera, Et puis, nous verrons à l'épreuve Qui premier s'en repentira. XXIX Sonnet Spirituel XVIII. Je regrette en pleurant les jours mal employez A suivre une beauté passagere et muable, Sans m'eslever au ciel et laisser memorable Maint haut et digne exemple aux esprits devoyez. Toi qui dans ton pur sang nos mesfaits as noyez, Juge doux, benin pere et sauveur pitoyable, Las ! releve, ô Seigneur ! un pecheur miserable, Par qui ces vrais soupirs au ciel sont envoyez. Si ma folle jeunesse a couru mainte année Les fortunes d'amour, d'espoir abandonnée Qu'au port, en doux repos, j'accomplisse mes jours, Que je meure en moy-mesme, à fin qu'en toy je vive, Que j'abhorre le monde et que, par ton secours, La prison soit brisée où mon ame est captive. XXX Sur les abymes creux des fondements poser De la terre pesante, immobile et féconde, Semer d'astres le Ciel, d'un mot créer le monde, La mer, les vents, la foudre à son gré maîtriser. De contrariétez tant d'accords composer, La matière difforme orner de forme ronde, Et par ta prévoyance en merveilles profonde, Voir tout, conduire tout, et de tout disposer. Seigneur, c'est peu de chose à ta majesté haute Mais que toy, Créateur, il t'ait plu pour la faute, De ceux qui t'offensoyent en croix être pendu, Jusqu'à si haut secret mon vol ne peut s'étendre, Les Anges, ny le Ciel ne le sauroyent comprendre, Apprend-le-nous, Seigneur, qui l'as seul entendu. Stances. I Arrête un peu, mon Coeur, où vas-tu si courant ? - Je vais trouver les yeux qui sain me peuvent rendre. - Je te prie, attends-moi. - Je ne te puis attendre, Je suis pressé du feu qui me va dévorant. - Il faut bien, ô mon coeur ! que tu sois ignorant, De ne pouvoir encor ta misère comprendre : Ces yeux d'un seul regard te réduiront en cendre : Ce sont tes ennemis, t'iront-ils secourant ? - Envers ses ennemis, si doucement on n'use ; Ces yeux ne sont point tels. - Ah ! c'est ce qui t'abuse : Le fin berger surprend l'oiseau par des appâts. - Tu t'abuses toi-même, ou tu brûles d'envie, Car l'oiseau malheureux s'envole à son trépas, Moi, je vole à des yeux qui me donnent la vie. II Cette belle ennemie et d'Amour et de moi, Qui presqu'en se jouant range tout en servage, A pour soldats choisis, et pour riche équipage L’honneur, la Chasteté. la Constance et la Foi : Un seul mauvais penser n'a place auprès de soi, La Vertu toute vive est peinte en son visage : Si bien que qui la voit lève au Ciel son courage, Et des communs désirs n'éprouve point la loi. Ses yeux sont deux Soleils de beauté si parfaite, Que d'Amour et de Mars la lance et la sagette N'ont point tant de pouvoir contre une liberté : La Grâce et la Douceur sont toujours avec elle. Cette belle Déesse, ah ! non seulement belle, Mais Bellone et guerrière ainsi m'a surmonté. III Douce fin de mes voeux, s'il vous plaît que j'écrive Ces parfaites beautés, dont vous blessez les Dieux, Faites tant que je puisse en vous tenir les yeux, Durant que je m'essaye à votre portrait vive. Car il ne faut penser autrement que j'arrive Au moindre des beaux traits que vous avez des cieux, Vu qu'il sort de votre oeil tant d'éclairs radieux, Qu'une si grand' clarté de lumière me prive, Faites comme Phoebus, quand son fils s'approcha, Qui de son char doré les rayons détacha, Pour ne l’éblouïr pas de sa céleste flamme. Sinon je ne puis dire, en chantant vos beautés, Hors que je vis des feux et de grandes clartés, Qui troublèrent ma vue et brûlèrent mon âme. IV Enfin les dieux bénins ont exaucé mes cris ! La beauté qui me blesse, et qui tient mes esprits En langueur continue, Languit dedans un lit d'un mal plein de rigueur, Son beau teint devient pâle, et sa jeune vigueur Peu à peu diminue. Plus grand heur en ce temps ne pouvait m'advenir, Une heure en son logis on ne l'eût su tenir, Elle eût fait cent voyages, Aux festins, aux pardons d'un et d'autre côté, Et chacun de ses pas au coeur m'eût enfanté Mille jalouses rages. Pour le moins tant de jours qu'au lit elle sera Nonchalante de soi, ma frayeur cessera. Car ceux qui me font crainte D'approcher de son lit n'auront pas le pouvoir, Et peut-être le temps qu'ils seront sans la voir Rendra leur flamme éteinte. Mais, las ! une autre peur va mon coeur désolant, Je vois qu'elle affaiblit, et son mal violent D'heure en heure prend âme, La force lui défaut à si grande douleur, Les roses de son teint n'ont pas tant de couleur, Ni ses yeux tant de flamme. Eh bien elle mourra, m'en faut-il tourmenter ? Rien de mieux en ce temps je ne puis souhaiter : Car s'elle m'est ravie, Et que pour tout jamais son oeil me soit couvert, Mon coeur à tant d'ennuis ne sera plus ouvert, Sa mort sera ma vie. Je n'aurai plus l'esprit de fureurs embrasé, Mon lit ne sera plus si souvent arrosé, Et la nuit solitaire Ne m'orra tant de fois les hauts cieux blasphémer, Ni la loi des destins qui me force d'aimer, Quand moins je le veux faire. Si tôt que son beau corps sera froid et transi, Sur le point de sa mort je veux mourir aussi, La sentence est donnée, Car ma vie à l'instant de regret finira, Ou par glaive ou poison du corps se bannira Mon âme infortunée. Avec ce dernier acte à tous je ferai voir Que moi seul en vivant méritais de l'avoir Pour mon amour fidèle : Car de tant de muguets, qui l'aiment feintement, Je suis sûr que pas un, fors que moi seulement, Ne se tuera pour elle. Tous mes maux prendront cesse en ce commun trépas, Je ne douterai plus que jamais ici bas Son coeur de moi s'étrange : Et j'aime trop mieux voir notre mort arriver Que, si vivants tous deux, je m'en voyais priver Par un malheureux change. Ô Mort, hâte-toi donc ! fais ce coup glorieux, Et de ton voile obscur couvre les plus beaux yeux Que jamais fît Nature. Sépare un clair esprit d'un corps parfait et beau, Tu mettras avec elle Amour et son flambeau Dedans la sépulture. Las ! en parlant ainsi, je sens soudainement Un spasme, une faiblesse, un morne étonnement, Qui pâlit mon visage, Ma langue s'engourdit, mes yeux sont pleins d'horreur, Puis en moi revenu, dépitant ma fureur, De ces mots je m'outrage : Ô méchant que je suis, ingrat et malheureux ! Je ne mérite pas d'être dit amoureux, J'ai l'âme trop cruelle : Chacun veut de sa dame allonger le destin, Et moi je fais des voeux pour avancer la fin, D'une qui m'est si belle. Il faut bien que la rage ait pouvoir dedans moi, Et que le troublement, qui me donne la loi, Soit d'une étrange sorte, Quand vivant tout en vous, ô mon mal bien-aimé ! N'ayant jour que de vous, par vous seule animé, Je vous souhaite morte. Mais plutôt les hauts cieux et tous les éléments Soient remis pêle-mêle en confus brouillements, Le sec avec l'humide, Puissent tous les humains sans remède finir, Ains que je voie hélas ! votre mort advenir, Ô ma belle homicide ! Il est vrai que pour vous j'ai beaucoup enduré, J'ai porté le regard et l'esprit égaré, J'ai eu la couleur sombre, J'ai pleuré, j'ai crié, mais souvent sans raison : Car j'étais si troublé de jalouse poison Que je craignais mon ombre. Puis quand tous ces soucis pour vous m'iraient suivant, Encore aux ennemis on pardonne souvent, Quand leur fin est prochaine. Joint qu'un trait de vos yeux doucement élancé, Et vos propos si doux m'ont trop récompensé De tant et tant de peine. Ô dieux, qui d'ici-bas les destins gouvernez, Et qui des suppliants les malheurs détournez, Oyez ce que je prie ! Rendez saine Madame avec un prompt secours, Et s'il en est besoin, retranchez de mes jours Pour allonger sa vie. Et toi, Dieu Cynthien, qui fais tout respirer, Si dès mes jeunes ans on m'a vu t'adorer, Viens alléger Madame ; Chasse au loin sa langueur, rends-lui son teint vermeil, Soleil, tu aideras à cet autre Soleil Qui éclaire en mon âme. Source: http://www.poesies.net