Poésies Diverses. Par Paul Verlaine. (1844-1896) TABLE DES MATIERES PREMIERS VERS. La Mort. Fragment. Crépitus. Imité De Catulle. Imité De Cicéron. Aspiration. Fadaises. Les Dieux. Fragment D’Un Drame Intitulé Charles Le Fou. Des Morts. A Don Quichotte. Un soir D’Octobre. Torquato Tasso. L’Apollon De Pont-Audemer. Vers Dorés. BIBLIO-SONNETS. Bibliophilie. Bibliomanie. Bibliothèques. L'Arrivée Du Catalogue. Edition Originale Contemporaine. Désappointement. Pauca Mihi. Les Quais. Bibliophobes. Bibliotaphe. PREMIERS VERS. La Mort. A Victor Hugo. Telle qu’un moissonneur, dont l’aveugle faucille Abat le frais bleuet, comme le dur chardon, Telle qu’un plomb cruel qui, dans sa course, brille, Siffle, et, fendant les airs, vous frappe sans pardon; Telle l’affreuse mort sur un dragon se montre, Passant comme un tonnerre au milieu des humains, Renversant, foudroyant tout ce qu’elle rencontre Et tenant une faulx dans ses livides mains. Riche, vieux, jeune, pauvre, à son lugubre empire Tout le monde obéit; dans le coeur des mortels Le monstre plonge, hélas! ses ongles de vampire! Il s’acharne aux enfants, tout comme aux criminels: Aigle fier et serein, quand du haut de ton aire Tu vois sur l’univers planer ce noir vautour, Le mépris (n’est-ce pas, plutôt que la colère) Magnanime génie, dans ton coeur, a son tour? Mais, tout en dédaignant la mort et ses alarmes, Hugo, tu t’apitoies sur les tristes vaincus; Tu sais, quand il le faut, répandre quelques larmes, Quelques larmes d’amour pour ceux qui ne sont plus. Fragment. d’une imitation des Petites Vieilles de Baudelaire. Il m’arrive souvent, tous les jours, dans les rues, De croiser des vieillards et des vieilles... ... torticolis en grues. Crépitus. (Fragment.) Je suis l’Adamastor des cabinets d’aisance, Le Jupiter des lieux bas... Fragment D’Un Drame Intitulé Charles Le Fou. Que l’on boive ou que l’on danse Et que monseigneur Jésus Avecque les saints balance La chaîne des pendus! Imité De Catulle. I Quel délicieux repas Tu feras (Si les dieux te prêtent vie) Chez moi, pourvu toutefoi Qu'avec toi Tu portes, toute servie, Une table, avec bons vins, Mets divins, Sainte couronne de roses, Quel délicieux repas Tu feras... Moyennant toutes ces choses. C'est, vois-tu, mon doux ami, Qu'à demi Ma bourse n'est ruinée Et qu'au fond du sac de ton Apollon Fait sa toile l'araignée. Moi, je dirai les atours Des Amours Et des Grâces sadinettes Et ferai naître en ton coeur Le bonheur En te sonnant mes sornettes. Dame, je n'ai point de nard Mais mon art A ta narine altérée, Ami, fera monter un Doux parfum Que m'a donné Cythérée. Ce festin sera, gourmand, Si charmant Et cette odeur si divine Que, toute pudeur en bas, Tu voudras N'être plus qu'une narine. II O Sirnium, cap au gazon fleuri, Enfin, c'est toi, je te revois encore Et les rayons consolants de l'aurore M'ont révélé ton visage chéri. J'ai peine encore à croire l'évidence Que j'ai quitté les bords Bithyniens, Ces flots, ô cap Sirnium, sont les tiens, Je puis enfin te voir en assurance. Ah! qu'il est bon au retour, le foyer, Et qu'il est doux, le vieux lit de noyer, Quand on s'y couche après un long voyage. Aussi, salut, cap Sirnium et toi, son Bleu miroir, lac qu'une forêt ombrage. Gai! que la joie emplisse la maison. Imité De Cicéron. Un serpent, s'élançant du tronc creux d'un vieux chêne Darde son noir venin sur l'aigle ami des dieux. Le noble oiseau s'abaisse et sa serre hautaine A bientôt châtié le reptile odieux. La bête, qui tordait ses anneaux avec gloire, A son tour est blessée au flanc et le bec d'or Du roi des airs, tout rouge encor de sa victoire, Déchire en vingt tronçons son adversaire mort. Ayant bien satisfait ses vengeances sublimes Et bien rassasié son ail de sang vermeil, L'aigle alors jette au loin ses dépouilles opimes Et, l'aile ouverte au vent, vole vers le soleil. Aspiration. Des ailes! Des ailes! (Ruckert) Cette vallée est triste et grise: un froid brouillard Pèse sur elle; L'horizon est ridé comme un front de vieillard; Oiseau, gazelle, Prêtez-moi votre vol; éclair, emporte-moi! Vite, bien vite, Vers ces plaines du ciel où le printemps est roi, Et nous invite A la fête éternelle, au concert éclatant Qui toujours vibre, Et dont l'écho lointain, de mon coeur palpitant Trouble la fibre. Là, rayonnent, sous l'oeil de Dieu qui les bénit, Des fleurs étranges, Là, sont des arbres où gazouillent comme un nid Des milliers d'anges; Là, tous les sons rêves, là, toutes les splendeurs Inabordables Forment, par un hymen miraculeux, des choeurs Inénarrables! Là, des vaisseaux sans nombre, aux cordages de feu Fendent les ondes D'un lac de diamant où se peint le ciel bleu Avec les mondes; Là, dans les airs charmés, volèrent des odeurs Enchanteresses, Enivrant à la fois les cerveaux et les coeurs De leurs caresses. Des vierges, à la chair phosphorescente, aux yeux Dont l'orbe austère Contient l'immensité sidérale des cieux Et du mystère, Y baisent chastement, comme il sied aux péris, Le saint poète, Qui voit tourbillonner des légions d'esprits Dessus sa tête. L'âme, dans cet Eden, boit à flots l'idéal, Torrent splendide, Qui tombe des hauts lieux et roule son cristal Sans une ride. Ah! pour me transporter dans ce septième ciel, Moi, pauvre hère, Moi, frêle fils d'Adam, coeur tout matériel, Loin de la terre, Loin de ce monde impur où le fait chaque jour Détruit le rêve, Où l'or remplace tout, la beauté, l'art, l'amour, Où ne se lève Aucune gloire un peu pure que les siffleurs Ne la déflorent, Où les artistes pour désarmer les railleurs Se déshonorent, Loin de ce bagne où, hors le débauché qui dort, Tous sont infâmes, Loin de tout ce qui vit, loin des hommes, encor Plus loin des femmes, Aigle, au rêveur hardi, pour l'enlever du sol, Ouvre ton aile! Eclair, emporte-moi! Prêtez-moi votre vol, Oiseau, gazelle! 10 mai 1861. Fadaises. 21 juillet 1861. Daignez souffrir qu'à vos genoux, Madame, Mon pauvre coeur vous explique sa flamme. Je vous adore autant et plus que Dieu, Et rien jamais n'éteindra ce beau feu. Votre regard, profond et rempli d'ombre, Me fait joyeux, s'il brille, et sinon, sombre. Quand vous passez, je baise le chemin, Et vous tenez mon coeur dans votre main. Seule, en son nid, pleure la tourterelle. Las, je suis seul et je pleure comme elle. L'aube, au matin ressuscite les fleurs, Et votre vue apaise les douleurs. Disparaissez, toute floraison cesse, Et, loin de vous, s'établit la tristesse. Apparaissez, la verdure et les fleurs Aux prés, aux bois, diaprent leurs couleurs. Si vous voulez, Madame et bien-aimée, Si tu voulais, sous la verte ramée, Nous en aller, bras dessus, bras dessous, Dieu! Quels baisers! Et quels propos de fous! Mais non! Toujours vous vous montrez revêche, Et cependant je brûle et me dessèche, Et le désir me talonne et me mord, Car je vous aime, ô Madame la Mort! Les Dieux. Vaincus, mais non domptés, exilés, mais vivants, Et malgré les édits de l’Homme et ses menaces, n’ont point abdiqué, crispant leurs mains tenaces Sur des tronçons de sceptre, et rôdent dans les vents. Les nuages coureurs aux caprices mouvants Sont la poudre des pieds de ces spectres rapaces Et la foudre hurlant à travers les espaces N’est qu’un écho lointain de leurs durs olifants. Ils sonnent la révolte à leur tour contre l’Homme, Leur vainqueur stupéfait encore et mal remis D’un tel combat avec de pareils ennemis. Du Coran, des Védas et du Deutéronome, De tous les dogmes, pleins de rage, tous les dieux Sont sortis en campagne: Alerte! et veillons mieux. Des Morts. Ô Cloître Saint-Merry funèbre! sombres rues! Je ne foule jamais votre morne pavé Sans frissonner devant les affres apparues. Toujours ton mur en vain recrépit et lavé, Ô maison Transnonain, coin maudit, angle infâme, Saignera, monstrueux, dans mon coeur soulevé. Quelques-uns d’entre ceux de Juillet, que le blâme De leurs frères repus ne décourage point, Trouvent bon de montrer la candeur de leur âme. Alors dupes? -Eh bien! ils l’étaient à ce point De mourir pour leur oeuvre incomplète et trahie. Ils moururent contents, le drapeau rouge au poing. Mort grotesque d’ailleurs, car la tourbe ébahie Et pâle des bourgeois, leurs vainqueurs étonnés, Ne comprit rien du tout à leur cause haïe. C’était des jeunes gens francs qui riaient au nez De tout intrigant comme au nez de tout despote, Et de tout compromis désillusionnés. Ils ne redoutaient pas pour la France la botte Et l’éperon d’un Czar absolu, beaucoup plus Que la molette d’un monarque en redingote. Ils voulaient le devoir et le droit absolus, Ils voulaient « la cavale indomptée et rebelle », Le soleil sans couchant, l’Océan sans reflux. La République, ils la voulaient terrible et belle, Rouge et non tricolore, et devenaient très froids Quant à la liberté constitutionnelle... Aussi, d’entre ceux de juillet, que le blâme Ils étaient peu nombreux, tout au plus deux ou trois Centaines d’écoliers, ayant maîtresse et mère, Ils savaient qu’ils allaient mourir pour leur chimère, Et n’avaient pas l’espoir de vaincre, c’est pourquoi Un orgueil douloureux crispait leur lèvre amère; Et c’est pourquoi leurs yeux réverbéraient la foi Calme ironiquement des martyres stériles, Quand ils tombèrent sous les balles et la loi. Et tous, comme à Pharsale et comme aux Thermopyles, Vendirent cher leur vie et tinrent en échec Par deux fois les courroux des généraux habiles. Aussi, quand sous le nombre ils fléchirent, avec Quelle rage les bons bourgeois de la milice Tuèrent les blessés indomptés à l’oeil sec! Et dans le sang sacré des morts où le pied glisse, Barbotèrent, sauveurs tardifs et nasillards Du nouveau Capitole et du Roi, leur complice. -Jeunes morts, qui seriez aujourd’hui des vieillards, Nous envions, hélas! nous vos fils, nous la France, Jusqu’au deuil qui suivit vos humbles corbillards. Votre mort, en dépit des serments d’allégeance, Fut-elle pas pleurée, admirée et plus tard Vengée, et vos vengeurs sont-ils pas sans vengeance? Ils gisent, vos vengeurs, à Montmartre, à Clamart, Ou sont devenus fous au soleil de Cayenne, Ou vivent affamés et pauvres, à l’écart. Oh! oui, nous envions la fin stoïcienne De ces calmes héros, et surtout jalousons Leurs yeux clos, à propos, en une époque ancienne. Car leurs yeux contemplant de lointains horizons Se fermèrent parmi des visions sublimes, Vierges de lâcheté comme de trahison, Et ne virent jamais, jamais, ce que nous vîmes. A Don Quichotte. Ô Don Quichotte, vieux paladin, grand Bohème, En vain la foule absurde et vile rit de toi: Ta mort fut un martyre et ta vie un poème, Et les moulins à vent avaient tort, ô mon roi! Va toujours, va toujours, protégé par ta foi, Monté sur ton coursier fantastique que j’aime. Glaneur sublime, va! -les oublis de la loi Sont plus nombreux, plus grands qu’au temps jadis lui-même. Hurrah! nous te suivons, nous, les poètes saints Aux cheveux de folie et de verveine ceints. Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies, Et bientôt, en dépit de toute trahison, Flottera l’étendard ailé des Poésies Sur le crâne chenu de l’inepte raison! Mars 1861. Un Soir D’Octobre. L’automne et le soleil couchant! Je suis heureux! Du sang sur de la pourriture! L’incendie au zénith! La mort dans la nature! L’eau stagnante, l’homme fiévreux! Oh! c’est bien là ton heure et ta saison, poète Au coeur vide d’illusions, Et que rongent les dents de rats des passions, Quel bon miroir, et quelle fête! Que d’autres, des pédants, des niais ou des fous, Admirent le printemps et l’aube, Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe; Moi, je t’aime, âpre automne, et te préfère à tous Les minois d’innocentes, d’anges, Courtisane cruelle aux prunelles étranges. Torquato Tasso. Le poète est un fou perdu dans l'aventure, Qui rêve sans repos de combats anciens, De fabuleux exploits sans nombre qu'il fait siens, Puis chante pour soi-même et la race future. Plus tard, indifférent aux soucis qu'il endure, Pauvreté, gloire lente, ennuis élyséens, Il se prend en les lacs d'amours patriciens, Et son prénom est comme une arrhe de torture. Mais son nom, c'est bonheur! Ah! qu'il souffre et jouit, Extasié le jour, halluciné la nuit Ou réciproquement, jusqu'à ce qu'il en meure! Armide, Eléonore, ô songe, ô vérité! Et voici qu'il est fou pour en mourir sur l'heure Et pour ressusciter dans l'immortalité! L’Apollon De Pont-Audemer. Un solide gaillard! dix-huit ans: larges bras; Mains à vous arracher la tête de l’épaule; Sur un front bas et dur, cheveux roux, coupés ras. Puis, à la danse, il a, ma foi, crâne air, le drôle! Les enfants poussent drus aux filles qu’il enjôle, Dans la puberté fière et fauve, le beau gas Va, comme dans sa pourpre un roi qui sait son rôle Et parle à voix hautaine, et marche à vastes pas. Plus tard, soit que le sort l’épargne ou le désigne, On le verra, bon vieux, barbe blanche, oeil terni, S’éteindre doucement, comme un jour qui finit, Ou bien, humble héros, martyr de la consigne, Au fond d’une tranchée obscure ou d’un talus Rouler, le crâne ouvert par quelque éclat d’obus. 9 Septembre 1864. I Vers Dorés. L'art ne veut point de pleurs et ne transige pas, Voilà ma poétique en deux mots: elle est faite De beaucoup de mépris pour l'homme et de combats Contre l'amour criard et contre l'ennui bête. Je sais qu'il faut souffrir pour monter à ce faîte Et que la côte est rude à regarder d'en bas. Je le sais, et je sais aussi que maint poète A trop étroits les reins ou les poumons trop gras. Aussi ceux-là sont grands, en dépit de l'envie, Qui, dans l'âpre bataille ayant vaincu la vie Et s'étant affranchis du joug des passions, Tandis que le rêveur végète comme un arbre Et que s'agitent, -un tas plaintif,-les nations, Se recueillent dans un égoïsme de marbre. BIBLIO-SONNETS. Bibliophilie. Le vieux livre qu’on a lu, relu tant de fois! Brisé, navré, navrant, fait hideux par l'usage, Soudain le voici frais, pimpant, jeune visage Et fin toucher, délice et des yeux et des doigts. Ce livre cru bien mort, chose d'ombre et d'effrois, Sa résurrection « ne surprend pas le sage ». Qui sait, ô Relieur, artiste ensemble et mage, Combien tu fais encore mieux que tu ne dois. On le reprend, ce livre en sa toute jeunesse, Comme l’on reprendrait une ancienne maîtresse Que quelque fée aurait revirginée au point; On le relit comme on écouterait la Muse D'antan, voix d'or qu'éraillait l'âge qui nous point: Claire à nouveau, la revoici qui nous amuse. Bibliomanie. Lire n’est rien: faut avoir lu; faut; l'a fallu! Pour que si vous lisez dans les livres, qu'honore La Reliure gaie ou sombre, que décore Encore un blason fier ou tendre au choix élu, Pourriez, hélas! contaminer d’un doigt poilu D’amateur brut le vélin noble que, sonore Abstraitement, la gloire emplit, glaive ou mandore, D’un grand héros ou d’un poète très... relu! C’est vrai qu’étant à la fleur de votre bel âge, Vous auriez tort -quand l’Amour vous laisserait cois Un instant -de ne pas lire, -tels autrefois Nous! -les exploits et les beaux vers, quittes, hommage Suprême, à vénérer, dès dûment reliés, Leur majesté, leur force et... leurs dos repliés! Bibliothèques. Meuble sublime ou ridicule, ou tous les deux, Qui, mon goût consulté, serait plutôt modeste Et de proportions, et de luxe, et du reste, Salut, Bibliothèque, antre auguste et hideux! Mais les livres, ici, n’en point parler vaut mieux; Le logis, le local, indigent ou céleste, Seul, nous veut occuper d’un oeil profond ou leste, Et déjà l’examen me convainc d’être vieux: Car je hais la dorure et la fioriture Sur l’acajou trop dense ou tels autres bois lourds: Tout au plus des pattes en cuivre et des chefs d’ours; Ou bien du bois de rose aux coins, où se torture Le rococo de Boulle et celui de Boucher... Ou des planches au long d’un mur, où tout nicher! L'Arrivée Du Catalogue. L’amateur reçoit son courrier! fiévreusement, Même avant de toucher aux plis qu’il sait intimes, Il court aux Catalogues et, rapidement, Non encore rabidement, sans trop de crimes Projetés ou conçus pour l’amour de sublimes Emplettes, et voici qu’il tombe, justement! Sur celui du libraire aux malices ultimes Qui ne vend pas trop cher pour vendre sûrement, Et d’une main fiévreuse, mais honnête, dame, On est honnête! et comme il a vu tel bouquin, Qu’il convoite depuis... tant d’ans! un vrai béguin! Il envoie au Négociant un télégramme: « Gardez-Le-moi. » -« C’est fait », répond avant la nuit Un petit bleu. Le bon Client s’évanouit. Edition Originale Contemporaine. Un Maupassant complet! Première édition! Seul un livre fait faute à la collection: Cas déplorable, d’autant plus qu’on n’est pas riche. Et vendez donc pour que tel se fâche ou se fiche! Or La Maison Tellier dont il est question, Quel « topo » rabâché jusqu’à profusion! Encore, il faut l’avoir. Autrement, triste affiche, Et triste boniment, à moins que l’on ne triche. Mais voici qu’on l’annonce en un lieu sérieux: Couverture! broché! conservé dans les mieux! Non coupé! Prix: 100 francs. Tout de même on se livre. On aligne le prix. C’est dur et curieux. « Car aurons-nous du tout le prix de ce seul livre? » Désappointement. Le bon, ou plutôt le mauvais bibliomane Est rentré d’une humeur massacrante aujourd’hui; Pourtant dans la suspension la lampe a lui, Autour de l’abat-jour dont son reflet émane, Sur un dîner servi comme il n’est que chez lui; Mais sur des tons d’Abner et des airs d’Orosmane Il proclame qu’il n’a besoin que de tisane Et mange comme quatre, en train contre l’ennui! Serait-ce qu’il serait le jouet d’une chance Adverse; qu’à la Bourse aux bouquins, il perdit, Faute de rente ou d’achat bien vus, son crédit? Non, il est furieux, plein de voeux de vengeance, Parce que, dans tel livre, il n’a su retrouver Les titres au porteur dont, hier, il put prouver. Pauca Mihi. Bon pied, bon oeil, or je ne les ai plus, Puisque je rampe en vertu d’une arthrite, Et que je vois si peu, grâce à l’invite De verres à me trahir résolus; Mon estomac, jadis divin et plus, Plonge -depuis quand donc? -dans la pituite Pour ne jamais, même sans nulle cuite, S’en tirer que par ô quels trucs fallus! Le Dé-cou-ra-ge-ment, enfin! commence À m’envahir très sérieusement: Ce serait fait pour s’ennuyer vraiment Si je n’avais eu cette chance immense, En ce malheur triplement réussi De devenir biblio-chose aussi! Les Quais. Quais de Paris! Beaux souvenirs! J’étais agile, J’étais, sinon bien riche, à mon aise, en ces temps... J’étais jeune et j’avais des goûts très militants, Tel un bon iconographobibliophile. Loin de moi l’orgueil sot de me prétendre habile, Même alors! Mais c’étaient de précieux instants, Perdus ou non dans des déboires persistants Pour les prix... et le reste! Et pas la moindre bile! La Seine s’allongeait -elle s’allonge encor- Comme un serpent jaspé de vert, de noir et d’or... Le vent frémit toujours... L’aimable paysage!... Mais bouquiner, n’y plus songer! De vils pisteurs Pour les libraires ont exercé leur ravage, Et les boîtes ont fait la nique aux amateurs. Bibliophobes. I La Femme, en qui l’on doit mettre tout son amour, Tout son espoir et toute -au fond -sa confiance, Néanmoins contriste le coeur, ombre et nuance, Du bon bibliophile, encor que bien né pour La paix et le repos promis au jour le jour À qui du Livre fait un peu sa vie, et lance Dans ce gouffre ingénu de calme et de silence Son ancienne fièvre et les faits d’alentour. La Femme, ange et démon, suivant le vieux distique, Est naturellement soumise... et despotique, Et naturellement plaintive et... dure aussi! Allons donc, allez donc quand, au coeur d’un chapitre Ecrit Dieu sait combien! imprimé sous quel titre! Interrompu, ne pas lui dire, enfin: ... Merci! II Voilà que tout le long, le long de ce sinet Que l’on a disposé pour des fins sérieuses, Et peut-être, l’on n’est plus jeune..., curieuses! Un insecte, d’ailleurs joli, s’insinuait. Dans cette oeuvre d’un art qui, pour être muet, Ne s’en montre pas moins éloquent, voix joyeuses A l’oeil, concert des reliures somptueuses, Dans le Livre en un mot -délicat et fluet, En argent, qui serait du vif-argent, si mince Et vif! Un poisson tout petit, beau comme un prince, Et d’un trait svelte et pur qu’on ne saurait nier, En royal manteau blanc tout luisant, onde et flamme: C’est la Mite. Il faudrait vite écraser l’Infâme, Mais il est si gentil qu’on devrait l’épargner. Bibliotaphe. I Monsieur le curé dit sa messe congrument... Quand il stoppe soudain: c’est un bibliotaphe! « Je serais éloquent si j’étais polygraphe. » Tant il y a d’erreurs dans son agissement: Heurts sans but du ciboire, échange des burettes À tort et à travers, et tant d’et cæteras! C’est, vous dis-je, un bibliotaphe dont les bras Sont tombés à l’aspect d’enluminures, blettes Un peu, mais si du temps! dans ce missel, pourtant Connu de lui, vieux serviteur concomitant Jusque là cru banal, et voilà qu’il révèle Des mérites dont la Fabrique a peu cure, elle!... Et talonné par le scrupule et le péché, L’abbé va droit se confesser à l’Evêché. II (Suite à « Monsieur le curé dit sa messe ») L’Evêque, poivre et sel, a souri dès l’abord: « Eh quoi, mon cher ami, vous convoitez ce livre, Achetez-le. Je ne crois pas qu’en sous de cuivre, Non plus que d’or, le prix en soit d’un poids bien fort. » Et l’abbé: « Mais c’est que Monseigneur aurait tort De croire, d’un côté, ce livre, qu’il se livre Pour un morceau de pain, qu’il se vende à la livre. Mon plus borné fabricien est plus retord Que cela de donner un missel rarissime, Précieux, ancien, joli! pour un patard, Et de l’autre que ma bourse ne soit minime A l’excès. » Et, rêveur descendu d’une cime, Familier et grattant un peu ses cheveux gris, L’Evêque, bas: « Allez, je payerai le prix. » III Episode de 1870-1871. Le Colonel et sa traduction d’Horace, Son exemplaire avec quel souci relié, -Coins fins, or mis au point, -d’un art presque oublié, Sont tombés de cheval dans le combat tenace. Un hussard de la Mort à terre s’est rué, Lettré, qui sur l’Horace a mis sa main rapace. Le Colonel, alors, sur ses reins se ramasse Et d’un coup de son revolver, l’a, tôt, tué. Mais lui-même il se sent mourir de sa blessure Et, ne voulant mourir sans que rien le rassure Contre le retour d’un tel voleur que dessus, Il détruit des cinq coups qui lui restent le Livre Qui brûle et se consume à ses côtés. -En sus, La bataille en ce lieu même arrive et se livre. Source: http://www.poesies.net