Charmes. (1922) Par Paul Valéry. (1871-1945) TABLE DES MATIERES I Aurore. II Au platane. III Cantique des colonnes. IV L'Abeille. V Poésie. VI Les Pas. VII La Ceinture. VIII La Dormeuse. IX Fragments du Narcisse. X La Pythie. XI Le Sylphe. XII L'Insinuant. XIII La Fausse Morte. XIV Ébauche d'un serpent. XV Les Grenades. XVI Le Vin perdu. XVII Intérieur. XVIII Le Cimetière marin. XIX Ode secrète. XX Le Rameur. XXI Palme. Aurore. A Paul Poujaud. La confusion morose Qui me servait de sommeil, Se dissipe dès la rose Apparence du soleil. Dans mon âme je m’avance, Tout ailé de confiance: C’est la première oraison! À peine sorti des sables, Je fais des pas admirables Dans les pas de ma raison. Salut! encore endormies À vos sourires jumeaux, Similitudes amies Qui brillez parmi les mots! Au vacarme des abeilles Je vous aurai par corbeilles, Et sur l’échelon tremblant De mon échelle dorée, Ma prudence évaporée Déjà pose son pied blanc. Quelle aurore sur ces croupes Qui commencent de frémir! Déjà s’étirent par groupes Telles qui semblaient dormir: L’une brille, l’autre bâille; Et sur un peigne d’écaille Égarant ses vagues doigts, Du songe encore prochaine, La paresseuse l’enchaîne Aux prémisses de sa voix. Quoi! c’est vous, mal déridées! Que fîtes-vous, cette nuit, Maîtresses de l’âme, Idées, Courtisanes par ennui? -Toujours sages, disent-elles, Nos présences immortelles Jamais n’ont trahi ton toit! Nous étions non éloignées, Mais secrètes araignées Dans les ténèbres de toi! Ne seras-tu pas de joie Ivre! à voir de l’ombre issus Cent mille soleils de soie Sur tes énigmes tissus? Regarde ce que nous fîmes: Nous avons sur tes abîmes Tendu nos fils primitifs, Et pris la nature nue Dans une trame ténue De tremblants préparatifs. . . Leur toile spirituelle, Je la brise, et vais cherchant Dans ma forêt sensuelle Les oracles de mon chant. Être! Universelle oreille! Toute l’âme s’appareille À l'extrême du désir... Elle s’écoute qui tremble Et parfois ma lèvre semble Son frémissement saisir. Voici mes vignes ombreuses, Les berceaux de mes hasards! Les images sont nombreuses À l’égal de mes regards... Toute feuille me présente Une source complaisante Où je bois ce frêle bruit... Tout m’est pulpe, tout amande, Tout calice me demande Que j’attende pour son fruit. Je ne crains pas les épines! L’éveil est bon, même dur! Ces idéales rapines Ne veulent pas qu’on soit sûr: Il n’est pour ravir un monde De blessure si profonde Qui ne soit au ravisseur Une féconde blessure, Et son propre sang l’assure D’être le vrai possesseur. J’approche la transparence De l’invisible bassin Où nage mon Espérance Que l’eau porte par le sein. Son col coupe le temps vague Et soulève cette vague Que fait un col sans pareil... Elle sent sous l’onde unie La profondeur infinie, Et frémit depuis l’orteil. Au Platane. A André Fontainas. Tu penches, grand Platane, et te proposes nu, Blanc comme un jeune Scythe, Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu Par la force du site. Ombre retentissante en qui le même azur Qui t’emporte, s’apaise, La noire mère astreint ce pied natal et pur À qui la fange pèse. De ton front voyageur les vents ne veulent pas; La terre tendre et sombre, Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas S’émerveiller ton ombre! Ce front n’aura d´accès qu´aux degrés lumineux Où la sève l’exalte; Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les noeuds De l’éternelle halte! Pressens autour de toi d´autres vivants liés Par l’hydre vénérable; Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers, De l’yeuse à l’érable, Qui, par les morts saisis, les pieds échévelés Dans la confuse cendre, Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés, Le cours léger descendre. Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé, De quatre jeunes femmes, Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé, Vêtus en vain de rames. Ils vivent séparés, ils pleurent confondus Dans une seule absence, Et leurs membres d´argent sont vainement fendus À leur douce naissance. Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir Vers l’Aphrodite monte, La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir, Toute chaude de honte. Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir À ce tendre présage Qu’une présente chair tourne vers l’avenir Par un jeune visage. . . Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux, Toi qui dans l’or les plonges, Toi qui formes au jour le fantôme des maux Que le sommeil fait songes, Haute profusion de feuilles, trouble fier Quand l’âpre tramontane Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver Sur tes harpes, Platane, Ose gémir!. . . Il faut, ô souple chair du bois, Te tordre, te détordre, Te plaindre sans rompre, et rendre aux vents la voix Qu’ils cherchent en désordre! Flagelle-toi!. . . Parais l’impatient martyr Qui soi-même s’écorche, Et dispute à la flamme impuissante à partir Ses retours vers la torche! Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront, Et que le pur de l’âme Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc Qui rêve de la flamme, Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc, Ivre de ton tangage, Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc, De lui rendre un langage! Ô qu’amoureusement des Dryades rival, Le seul poète puisse Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval L’ambitieuse cuisse!. . . -Non, dit l’arbre. Il dit: Non! par l’étincellement De sa tête superbe, Que la tempête traite universellement Comme elle fait une herbe! Cantiques Des Colonnes. A Léon-Paul Fargue. Douces colonnes, aux Chapeaux garnis de jour, Ornés de vrais oiseaux Qui marchent sur le tour, Douces colonnes, ô L’orchestre de fuseaux! Chacun immole son Silence à l’unisson. -Que portez-vous si haut, Égales radieuses? -Au désir sans défaut Nos grâces studieuses! Nous chantons à la fois Que nous portons les cieux! Ô seule et sage voix Qui chantes pour les yeux! Vois quels hymnes candides! Quelle sonorité Nos éléments limpides Tirent de la clarté! Si froides et dorées Nous fûmes de nos lits Par le ciseau tirées, Pour devenir ces lys! De nos lits de cristal Nous fûmes éveillées, Des griffes de métal Nous ont appareillées. Pour affronter la lune, La lune et le soleil, On nous polit chacune Comme ongle de l’orteil! Servantes sans genoux, Sourires sans figures, La belle devant nous Se sent les jambes pures. Pieusement pareilles, Le nez sous le bandeau Et nos riches oreilles Sourdes au blanc fardeau, Un temple sur les yeux Noirs pour l’éternité, Nous allons sans les dieux À la divinité! Nos antiques jeunesses, Chair mate et belles ombres, Sont fières des finesses Qui naissent par les nombres! Filles des nombres d’or, Fortes des lois du ciel, Sur nous tombe et s’endort Un dieu couleur de miel. Il dort content, le Jour, Que chaque jour offrons Sur la table d’amour Étale sur nos fronts. Incorruptibles soeurs, Mi-brûlantes, mi-fraîches, Nous prîmes pour danseurs Brises et feuilles sèches, Et les siècles par dix, Et les peuples passés, C’est un profond jadis, Jadis jamais assez! Sous nos mêmes amours Plus lourdes que le monde Nous traversons les jours Comme une pierre l’onde! Nous marchons dans le temps Et nos corps éclatants Ont des pas ineffables Qui marquent dans les fables. . . L’Abeille. A Francis De Miomandre. Quelle, et si fine, et si mortelle, Que soit ta pointe, blonde abeille, Je n’ai, sur ma tendre corbeille, Jeté qu’un songe de dentelle. Pique du sein la gourde belle, Sur qui l’Amour meurt ou sommeille, Qu’un peu de moi-même vermeille, Vienne à la chair ronde et rebelle! J’ai grand besoin d’un prompt tourment: Un mal vif et bien terminé Vaut mieux qu’un supplice dormant! Soit donc mon sens illuminé Par cette infime alerte d’or Sans qui l’Amour meurt ou s’endort! Poésie. Par la surprise saisie, Une bouche qui buvait Au sein de la Poésie En sépare son duvet: -Ô ma mère Intelligence, De qui la douceur coulait Quelle est cette négligence Qui laisse tarir son lait? À peine sur ta poitrine, Accablé de blancs liens, Me berçait l’onde marine De ton coeur chargé de biens; À peine, dans ton ciel sombre, Abattu sur ta beauté, Je sentais, à boire l’ombre, M’envahir une clarté! Dieu perdu dans son essence, Et délicieusement Docile à la connaissance Du suprême apaisement, Je touchais à la nuit pure, Je ne savais plus mourir, Car un fleuve sans coupure Me semblait me parcourir... Dis, par quelle crainte vaine, Par quelle ombre de dépit, Cette merveilleuse veine À mes lèvres se rompit? Ô rigueur, tu m’es un signe Qu’à mon âme je déplus! Le silence au vol de cygne Entre nous ne règne plus! Immortelle, ta paupière Me refuse mes trésors, Et la chair s’est faite pierre Qui fut tendre sous mon corps! Des cieux même tu me sèvres, Par quel injuste retour? Que seras-tu sans mes lèvres? Que serai-je sans amour? Mais la Source suspendue Lui répond sans dureté: -Si fort vous m’avez mordue Que mon coeur s’est arrêté! Les Pas. Tes pas, enfants de mon silence, Saintement, lentement placés, Vers le lit de ma vigilance Procèdent muets et glacés. Personne pure, ombre divine, Qu’ils sont doux, tes pas retenus! Dieux!... tous les dons que je devine Viennent à moi sur ces pieds nus! Si, de tes lèvres avancées, Tu prépares pour l’apaiser, À l'habitant de mes pensées La nourriture d’un baiser, Ne hâte pas cet acte tendre, Douceur d’être et de n’être pas, Car j’ai vécu de vous attendre, Et mon coeur n’était que vos pas. La Ceinture. Quand le ciel couleur d’une joue Laisse enfin les yeux le chérir Et qu’au point doré de périr Dans les roses le temps se joue, Devant le muet de plaisir Qu’enchaîne une telle peinture, Dans une Ombre à libre ceinture Que le temps est près de saisir. Cette ceinture vagabonde Fait dans le souffle aérien Frémir le suprème lien De mon silence avec ce monde... Absent, présent... Je suis bien seul, Et sombre, ô suave linceul! La Dormeuse. A Lucien Fabre. Quels secrets dans mon coeur brûle ma jeune amie, Âme par le doux masque aspirant une fleur? De quels vains aliments sa naïve chaleur Fait ce rayonnement d’une femme endormie? Souffles, songes, silence, invincible accalmie, Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur, Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur Conspirent sur le sein d’une telle ennemie. Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons, Ton repos redoutable est chargé de tels dons, Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe, Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers, Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape, Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts. Fragments Du Narcisse. I Cur aliquid vidi? Que tu brilles enfin, terme pur de ma course! Ce soir, comme d’un cerf, la fuite vers la source Ne cesse qu’il ne tombe au milieu des roseaux, Ma soif me vient abattre au bord même des eaux. Mais, pour désaltérer cette amour curieuse, Je ne troublerai pas l’onde mystérieuse: Nymphes! si vous m’aimez, il faut toujours dormir! La moindre âme dans l’air vous fait toutes frémir; Même, dans sa faiblesse, aux ombres échappée, Si la feuille éperdue effleure la napée, Elle suffit à rompre un univers dormant... Votre sommeil importe à mon enchantement, Il craint jusqu’au frisson d’une plume qui plonge! Gardez-moi longuement ce visage pour songe Qu’une absence divine est seule à concevoir! Sommeil des nymphes, ciel, ne cessez de me voir! Rêvez, rêvez de moi!... Sans vous, belles fontaines, Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines. Je chercherais en vain ce que j’ai de plus cher, Sa tendresse confuse étonnerait ma chair, Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes, À d’autres que moi-même. adresseraient leurs larmes... Vous attendiez, peut-être, un visage sans pleurs, Vous calmes, vous toujours de feuilles et de fleurs, Et de l’incorruptible altitude hantées, Ô Nymphes!... Mais docile aux pentes enchantées Qui me firent vers vous d’invincibles chemins, Souffrez ce beau reflet des désordres humains! Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profondes! Je suis seul!... Si les Dieux, les échos et les ondes Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit! Seul!... mais encor celui qui s’approche de soi Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage... Des cimes, l’air déjà cesse le pur pillage; La voix des sources change, et me parle du soir; Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir. J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte, Et la lune perfide élève son miroir Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte... Jusque dans les secrets que je crains de savoir, Jusque dans le repli de l’amour de soi-même, Rien ne peut échapper au silence du soir... La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l’aime. Sa voix fraîche à mes voeux tremble de consentir; À peine, dans la brise, elle semble mentir, Tant le frémissement de son temple tacite Conspire au spacieux silence d’un tel site. Ô douceur de survivre à la force du jour, Quand elle se retire enfin rose d’amour, Encore un peu brûlante, et lasse, mais comblée, Et de tant de trésors tendrement accablée Par de tels souvenirs qu’ils empourprent sa mort, Et qu’ils la font heureuse agenouiller dans l’or, Puis s’étendre, se fondre, et perdre sa vendange, Et s’éteindre en un songe en qui le soir se change. Quelle perte en soi-même offre un si calme lieu! L’âme, jusqu’à périr, s’y penche pour un Dieu Qu’elle demande à l’onde, onde déserte, et digne Sur son lustre, du lisse effacement d’un cygne... À cette onde jamais ne burent les troupeaux! D’autres, ici perdus, trouveraient le repos, Et dans la sombre terre, un clair tombeau qui s’ouvre... Mais ce n’est pas le calme, hélas! que j’y découvre! Quand l’opaque délice où dort cette clarté, Cède à mon corps l’horreur du feuillage écarté, Alors, vainqueur de l’ombre, ô mon corps épaisseur panique, Tu regrettes bientôt leur éternelle nuit! Pour l’inquiet Narcisse, il n’est ici qu’ennui! Tout m’appelle et m’enchaîne à la chair lumineuse Que m’oppose des eaux la paix vertigineuse! Que je déplore ton éclat fatal et pur, Si mollement de moi, fontaine environnée, Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur, Les yeux mêmes et noirs de leur âme étonnée! Profondeur, profondeur, songes qui me voyez, Comme ils verraient une autre vie Dites, ne suis-je pas celui que vous croyez, Votre corps vous fait-il envie? Cessez, sombres esprits, cet ouvrage anxieux Qui se fait dans l’âme qui veille; Ne cherchez pas en vous, n’allez surprendre aux cieux Le malheur d’être une merveille: Trouvez dans la fontaine un corps délicieux... Prenant à vos regards cette parfaite proie, Du monstre de s’aimer faites-vous un captif; Dans les errants filets de vos longs cils de soie Son gracieux éclat vous retienne pensif; Mais ne vous flattez pas de le changer d’empire. Ce cristal est son vrai séjour; Les efforts mêmes de l’amour Ne le sauraient de l’onde extraire qu’il n’expire. . . Pire. Pire? Quelqu’un redit « Pire ». . . Ô moqueur! Écho lointaine et prompte à rendre son oracle! De son rire enchanté, le roc brise mon coeur, Et le silence, par miracle, Cesse!... parle, renaît, sur la face des eaux. . . Pire?... Pire destin!... Vous le dites, roseaux, Qui reprîtes des vents ma plainte vababonde! Antres, qui me rendez mon âme plus profonde, Vous renflez de votre ombre une voix qui se meurt. . . Vous me le murmurez, ramures!... Ô rumeur Déchirante, et docile aux souffles sans figure, Votre or léger s’agite, et joue avec l’augure. . . Tout se mêle de moi, brutes divinités! Mes secrets dans les airs sonnent ébruités, Le roc rit; l’arbre pleure; et par sa voix charmante, Je ne puis qu’aux cieux que je ne me lamente D’appartenir sans force d’éternels attraits! Hélas! entre les bras qui naissent des forêts, Une tendre lueur d’heure ambiguë existe. . . Là, d’un reste du jour, se forme un fiancé, Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste, Délicieux démon désirable et glacé! Te voici, mon doux corps de lune et de rosée, Ô forme obéissante à mes voeux opposée! Qu’ils sont beaux, de mes bras les dons vastes et vains! Mes lentes mains, dans l’or adorable se lassent D’appeler ce captif que les feuilles enlacent; Mon coeur jette aux échos l’éclat des noms divins! Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème! Ô semblable! Et pourtant plus parfait que moi-même, Éphémère immortel, si clair devant mes yeux, Pâles membres de perle, et ces cheveux soyeux, Faut-il qu’à peine aimés, l’ombre les obscurcisse, Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse, Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit! Qu’as-tu? Ma plainte même est funeste? Le bruit Du souffle que j’enseigne à tes lèvres, mon double, Sur la limpide lame a fait courir un trouble! Tu trembles!... Mais ces mots que j’iexpire à genoux Ne sont pourtant qu’une âme hésitante entre nous, Entre ce front si pur et ma lourde mémoire... Je suis si près de toi que je pourrais te boire, Ô visage!... Ma soif est un esclave nu... Jusqu’à ce temps charmant je m’étais inconnu, Et je ne savais pas me chérir et me joindre! Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre Des ombres dans mon coeur se fuyant à regret, Voir sur mon front l’orage et les feux d’un secret, Voir, ô merveille, voir! ma bouche nuancée Trahir... peindre sur l’onde une fleur de pensée, Et quels événements étinceler dans l’oeil! J’y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil, Que nulle vierge enfant échappée au satyre, Nulle! aux fuites habiles, aux chutes sans émoi, Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi!... II Fontaine, ma fontaine, eau froidement présente, Douce aux purs animaux, aux humains complaisante Qui d’eux-mêmes tentés suivent au fond la mort, Tout est songe pour toi, Soeur tranquille du Sort! À peine en souvenir change-t-il un présage, Que pareille sans cesse à son fuyant visage, Sitôt de ton sommeil les cieux te sont ravis! Mais si pure tu sois des êtres que tu vis, Onde, sur qui les ans passent comme les nues, Que de choses pourtant doivent t’être connues, Astres, roses, saisons, les corps et leurs amours! Claire, mais si profonde, une nymphe toujours Effleurée, et vivant de tout ce qui l’approche, Nourrit quelque sagesse à l’abri de sa roche, À l’ombre de ce jour qu’elle peint sous les bois. Elle sait à jamais les choses d’une fois... Ô présence pensive, eau calme qui recueilles Tout un sombre trésor de fables et de feuilles, L’oiseau mort, le fruit mûr, lentement descendus, Et les rares lueurs des clairs anneaux perdus. Tu consommes en toi leur perte solennelle; Mais, sur la pureté de ta face éternelle, L’amour passe et périt... Quand le feuillage épars Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts, Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente, L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante, Vaincre l’âme... Et tu sais selon quelle douceur Sa main puissante passe à travers l’épaisseur Des tresses que répand la nuque précieuse, S’y repose, et se sent forte et mystérieuse; Elle parle à l’épaule et règne sur la chair. Alors les yeux fermés à l’éternel éther Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières; Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment. Ils gémissent... La Terre appelle doucement Ces grands corps chancelants, qui luttent bouche à bouche, Et qui, du vierge sable osant battre la couche, Composeront d’amour un monstre qui se meurt... Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur, L’âme croit respirer l’âme toute prochaine, Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine, Quels fruits forment toujours ces moments enchantés! Car, à peine les coeurs calmes et contentés D’une ardente alliance expirée en délices, Des amants détachés tu mires les malices, Tu vois poindre des jours de mensonges tissus, Et naître mille maux trop tendrement conçus! Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même, Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs! Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs... Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse, Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux, Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux... « Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre! » « L’autre aimait ce cyprès, se dit le coeur de l’autre, « Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer! » Hélas! la rose même est amère dans l’air... Moins amers les parfums des suprêmes fumées Qu’abandonnent au vent les feuilles consummées!... Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir, Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir... Ô marche lente, prompte, et pareille aux pensées Qui parlent tour à tour aux têtes insensées! La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains, Leur coeur, qui croit se rompre au détour des chemins, Lutte, et retient à soi son espérance étreinte. Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe Où s’égare celui qui maudit le soleil! Leur folle solitude, à l’égal du sommeil, Peuple et trompe l’absence; et leur secrète oreille Partout place une voix qui n’a point de pareille. Rien ne peut dissiper leurs songes absolus; Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus! Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres, Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres Plus chères à jamais que tous les feux du jour! Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse, Brûle un secret baiser qui la rend furieuse... Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux Que de ma seule essence; Tout autre n’a pour moi qu’un coeur mystérieux, Tout autre n’est qu’absence. Ô mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi! Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi... Douce et dorée, est-il une idole plus sainte, De toute une forêt qui se consume, ceinte, Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux? Est-il don plus divin de la faveur des eaux, Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage? Naisse donc entre nous que la lumière unit De grâce et de silence un échange infini! Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde, Cher trésor d’un miroir qui partage le monde! Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir Un désir sur soi-même essayer son pouvoir! Ô qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable! Mais la fragilité vous fait inviolable, Vous n’êtes que lumière, adorable moitié D’une amour trop pareille à la faible amitié! Hélas! la nymphe même a séparé nos charmes! Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes? Qu’ils sont doux les périls que nous pourrions choisir! Se surprendre soi-même et soi-même saisir, Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire, Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire, La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos, Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots Étreindre un même coeur, d’amour prêt à se fondre... Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre, Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant, Tout orné de mes biens que la nymphe défend... III ... Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire? De quelle profondeur songes-tu de m’instruire, Habitant de l’abîme, hôte si précieux D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux? Ô le frais ornement de ma triste tendance Qu’un sourire si proche, et plein de confidence, Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger Jusqu’à me faire craindre un désir étranger! Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose!... « J’aime... J’aime!... » Et qui donc peut aimer autre chose Que soi-même?... Toi seul, ô mon corps, mon cher corps, Je t’aime, unique objet qui me défends des morts. . . . . . . . . . . . Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence, Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour!... Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes, Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes Que des songes du soir votre sceptre reprit, Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit, Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles, Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles, Sortir tremblant du flanc de la nymphe au coeur froid, Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi, Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce... Oh! te saisir enfin!... Prendre ce calme torse Plus pur que d’une femme et non formé de fruits... Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis, Où je vis. . . Car je vis sur tes lèvres avares!... Ô mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares De ma divinité, je voudrais apaiser Votre bouche... Et bientôt, je briserais, baiser, Ce peu qui nous défend de l’extrême existence, Cette tremblante, frêle, et pieuse distance Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux! Adieu... Sens-tu frémir mille flottants adieux? Bientôt va frissonner le désordre des ombres! L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres, Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît... Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt, Où la puissance échappe à ses formes suprêmes... L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes, Elle se fait immense et ne rencontre rien... Entre la mort et soi, quel regard est le sien! Dieux! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste Va des jours consumés joindre le sort funeste; Il s’abîme aux enfers du profond souvenir! Hélas! corps misérable, il est temps de s’unir... Penche-toi... Baise-toi. Tremble de tout ton être! L’insaisissable amour que tu me vins promettre Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit... La Pythie. A Pierre Louys. Hoec effata silet; pallor simul occupat ora. Virgile, AEn, IV. La Pythie, exhalant la flamme De naseaux durcis par l’encens, Haletante, ivre, hurle!... l’âme Affreuse, et les flancs mugissants! Pâle, profondément mordue, Et la prunelle suspendue Au point le plus haut de l’horreur, Le regard qui manque à son masque S’arrache vivant à la vasque, À la fumée, à la fureur! Sur le mur, son ombre démente Où domine un démon majeur, Parmi l’odorante tourmente Prodigue un fantôme nageur, De qui la transe colossale, Rompant les aplombs de la salle, Si la folle tarde à hennir, Mime de noirs enthousiasmes, Hâte les dieux, presse les spasmes De s’achever dans l’avenir! Cette martyre en sueurs froides, Ses doigts sur mes doigts se crispant, Vocifère entre les ruades D’un trépied qu’étrangle un serpent: -Ah! maudite!.. Quels maux je souffre! Toute ma nature est un gouffre! Hélas! Entr’ouverte aux esprits, J’ai perdu mon propre mystère!... Une Intelligence adultère Exerce un corps qu’elle a compris! Don cruel! Maître immonde, cesse Vite, vite, ô divin ferment, De feindre une vaine grossesse Dans ce pur ventre sans amant! Fais finir cette horrible scène! Vois de tout mon corps l’arc obscène Tendre à se rompre pour darder, Comme son trait le plus infâme, Implacablement au ciel l’âme Que mon sein ne peut plus garder! Qui me parle, à ma place même? Quel écho me répond: Tu mens! Qui m’illumine?... Qui blasphème? Et qui, de ces mots écumants, Dont les éclats hachent ma langue, La fait brandir une harangue Brisant la bave et les cheveux Que mâche et trame le désordre D’une bouche qui veut se mordre Et se reprendre ses aveux? Dieu! Je ne me connais de crime Que d’avoir à peine vécu!... Mais si tu me prends pour victime Et sur l’autel d’un corps vaincu Si tu courbes un monstre, tue Ce monstre, et la bête abattue, Le col tranché, le chef produit Par les crins qui tirent les tempes, Que cette plus pâle des lampes Saisisse de marbre la nuit! Alors, par cette vagabonde Morte, errante, et lune à jamais, Soit l’eau des mers surprise, et l’onde Astreinte à d’éternels sommets! Que soient les humains faits statues, Les coeurs figés, les âmes tues, Et par les glaces de mon oeil, Puisse un peuple de leurs paroles Durcir en un peuple d’idoles Muet de sottise et d’orgueil! Eh! Quoi!... Devenir la vipère Dont tout le ressort de frissons Surprend la chair que désespère Sa multitude de tronçons!... Reprendre une lutte insensée!... Tourne donc plutôt ta pensée Vers la joie enfuie, et reviens, Ô mémoire, à cette magie Qui ne tirait son énergie D’autres arcanes que des tiens! Mon cher corps... Forme préférée, Fraîcheur par qui ne fut jamais Aphrodite désaltérée, Intacte nuit, tendres sommets, Et vos partages indicibles D’une argile en îles sensibles, Douce matière de mon sort, Quelle alliance nous vécûmes, Avant que le don des écumes Ait fait de toi ce corps de mort! Toi, mon épaule, où l’or se joue D’une fontaine de noirceur, J’aimais de te joindre ma joue Fondue à sa même douceur!... Ou, soulevés à mes narines, Les mains pleines de seins vivants, Entre mes bras aux belles anses Mon abîme a bu les immenses Profondeurs qu’apportent les vents! Hélas! ô roses, toute lyre Contient la modulation! Un soir, de mon triste délire Parut la constellation! Le temple se change dans l’antre, Et l’ouragan des songes entre Au même ciel qui fut si beau! Il faut gémir, il faut atteindre Je ne sais quelle extase, et ceindre Ma chevelure d’un lambeau! Ils m’ont connue aux bleus stigmates Apparus sur ma pauvre peau; Ils m’assoupirent d’aromates Laineux et doux comme un troupeau; Ils ont, pour vivant amulette, Touché ma gorge qui halète Sous les ornements vipérins; Étourdie, ivre d’empyreumes, Ils m’ont, au murmure des neumes, Rendu des honneurs souterrains. Qu’ai-je donc fait qui me condamne Pure, à ces rites odieux? Une sombre carcasse d’âne Eût bien servi de ruche aux dieux! Mais une vierge consacrée, Une conque neuve et nacrée Ne doit à la divinité Que sacrifice et que silence, Et cette intime violence Que se fait la virginité! Pourquoi, Puissance Créatrice, Auteur du mystère animal, Dans cette vierge pour matrice, Semer les merveilles du mal! Sont-ce les dons que tu m’accordes? Crois-tu, quand se brisent les cordes, Que le son jaillisse plus beau? Ton plectre a frappé sur mon torse, Mais tu ne lui laisses la force Que de sonner comme un tombeau! Sois clémente, sois sans oracles! Et de tes merveilleuses mains, Change en caresses les miracles, Retiens les présents surhumains! C’est en vain que tu communiques À nos faibles tiges, d’uniques Commotions de ta splendeur! L’eau tranquille est plus transparente Que toute tempête parente D’une confuse profondeur! Va, la lumière la divine N’est pas l’épouvantable éclair Qui nous devance et nous devine Comme un songe cruel et clair! Il éclate!... Il va nous instruire!... Non!... La solitude vient luire Dans la plaie immense des airs Où nulle pâle architecture, Mais la déchirante rupture Nous imprime de purs déserts! N’allez donc, mains universelles, Tirer de mon front orageux Quelques suprêmes étincelles! Les hasards font les mêmes jeux! Le passé, l’avenir sont frères Et par leurs visages contraire Une seule tête pâlit De ne voir où qu’elle regarde Qu’une même absence hagarde D’îles plus belles que l’oubli. Noirs témoins de tant de lumières Ne cherchez plus... Pleurez, mes yeux! Ô pleurs dont les sources premières Sont trop profondes dans les cieux!... Jamais plus amère demande!... Mais la prunelle la plus grande De ténèbres se doit nourrir!... Tenant notre race atterrée, La distance désespérée Nous laisse le temps de mourir! Entends, mon âme, entends ces fleuves! Quelles cavernes sont ici? Est-ce mon sang?... Sont-ce les neuves Rumeurs des ondes sans merci? Mes secrets sonnent leurs aurores! Tristes airains, tempes sonores, Que dites-vous de l’avenir! Frappez, frappez, dans une roche, Abattez l’heure la plus proche... Mes deux natures vont s’unir! Ô formidablement gravie, Et sur d’effrayants échelons, Je sens dans l’arbre de ma vie La mort monter de mes talons! Le long de ma ligne frileuse Le doigt mouillé de la fileuse Trace une atroce volonté! Et par sanglots grimpe la crise Jusque dans ma nuque où se brise Une cime de volupté! Ah! brise les portes vivantes! Fais craquer les vains scellements Épais troupeau des épouvantes, Hérissé d’étincellements! Surgis des étables funèbres Où te nourrissaient mes ténèbres De leur fabuleuse foison! Bondis, de rêves trop repue, Ô horde épineuse et crépue, Et viens fumer dans l’or, Toison! * Telle, toujours plus tourmentée, Déraisonne, râle et rugit La prophétesse fomentée Par les souffles de l’or rougi. Mais enfin le ciel se déclare! L’oreille du pontife hilare S’aventure vers le futur: Une attente sainte la penche, Car une voix nouvelle et blanche Échappe de ce corps impur. * Honneur des Hommes, Saint LANGAGE, Discours prophétique et paré, Belles chaînes en qui s’engage Le dieu dans la chair égaré, Illumination, largesse! Voici parler une Sagesse Et sonner cette auguste Voix Qui se connaît quand elle sonne N’être plus la voix de personne Tant que des ondes et des bois! Le Sylphe. Ni vu ni connu Je suis le parfum Vivant et défunt Dans le vent venu! Ni vu ni connu Hasard ou génie? À peine venu La tâche est finie! Ni lu ni compris? Aux meilleurs esprits Que d’erreurs promises! Ni vu ni connu, Le temps d’un sein nu Entre deux chemises! L’Insinuant. Ô courbes, méandre, Secrets du menteur, Est-il art plus tendre Que cette lenteur? Je sais où je vais, Je t’y veux conduire, Mon dessein mauvais N’est pas de te nuire... Quoique souriante En pleine fierté, Tant de liberté Te désoriente? Ô Courbes, méandres, Secrets du menteur, Je veux faire attendre Le mot le plus tendre. La Fausse Morte. Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant Sur l’insensible monument, Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée, Forme ta grâce fatiguée, Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats, Mais à peine abattu sur le sépulcre bas, Dont la close étendue aux cendres me convie, Cette morte apparente, en qui revient la vie, Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord, Et m’arrache toujours une nouvelle mort Plus précieuse que la vie. Ébauche D’Un Serpent. A Henri Ghéon. Parmi l’arbre, la brise berce La vipère que je vêtis; Un sourire, que la dent perce Et qu’elle éclaire d’appétits, Sur le Jardin se risque et rôde, Et mon triangle d’émeraude Tire sa langue à double fil... Bête que je suis, mais bête aiguë, De qui le venin quoique vil Laisse loin la sage ciguë! Suave est ce temps de plaisance! Tremblez, mortels! Je suis bien fort Quand jamais à ma suffisance, Je bâille à briser le ressort! La spendeur de l’azur aiguise Cette guivre qui me déguise D’animale simplicité; Venez à moi, race étourdie! Je suis debout et dégourdie, Pareille à la nécessité! Soleil, soleil!... Faute éclatante! Toi qui masques la mort, Soleil, Sous l’azur et l’or d’une tente Où les fleurs tiennent leur conseil; Par d’impénétrables délices, Toi, le plus fier de mes complices, Et de mes pièges le plus haut, Tu gardes le coeur de connaître Que l’univers n’est qu’un défaut Dans la pureté du Non-être! Grand Soleil, qui sonnes l’éveil À l’être, et de feux l’accompagnes, Toi qui l’enfermes d’un sommeil Trompeusement peint de campagnes, Fauteur des fantômes joyeux Qui rendent sujette des yeux La présence obscure de l’âme, Toujours le mensonge m’a plu Que tu répands sur l’absolu, Ô roi des ombres fait de flamme! Verse-moi ta brute chaleur, Où vient ma paresse glacée Rêvaser de quelque malheur Selon ma nature enlacée... Ce lieu charmant qui vit la chair Choir et se joindre m’est très cher! Ma fureur, ici, se fait mûre; Je la conseille et la recuis, Je m’écoute, et dans mes circuits, Ma méditation murmure... Ô Vanité! Cause Première! Celui qui règne dans les Cieux, D’une voix qui fut la lumière Ouvrit l’univers spacieux. Comme las de son pur spectacle, Dieu lui-même a rompu l’obstacle De sa parfaite éternité; Il se fit Celui qui dissipe En conséquences, son Principe, En étoiles, son Unité. Cieux, son erreur! Temps, sa ruine! Et l’abîme animal, béant!... Quelle chute dans l’origine Étincelle au lieu de néant!... Mais, le premier mot de son Verbe, MOI!... Des astres le plus superbe Qu’ait parlés le fou créateur, Je suis!... Je serai!... J’illumine La diminution divine De tous les feux du Séducteur! Objet radieux de ma haine, Vous que j’aimais éperdument, Vous qui dûtes de la géhenne Donner l’empire à cet amant, Regardez-vous dans ma ténèbre! Devant votre image funèbre, Orgueil de mon sombre miroir, Si profond fut votre malaise Que votre souffle sur la glaise Fut un soupir de désespoir! En vain, Vous avez, dans la fange, Pétri de faciles enfants, Qui de Vos actes triomphants Tout le jour Vous fissent louange! Sitôt pétris, sitôt soufflés, Maître Serpent les a sifflés, Les beaux enfants que Vous créâtes! Holà! dit-il, nouveaux venus! Vous êtes des hommes tout nus, Ô bêtes blanches et béates! À la ressemblance exécrée, Vous fûtes faits, et je vous hais! Comme je hais le Nom qui crée Tant de prodiges imparfaits! Je suis Celui qui modifie, Je retouche au coeur qui s’y fie, D’un doigt sûr et mystérieux!... Nous changerons ces molles oeuvres, Et ces évasives couleuvres En des reptiles furieux! Mon Innombrable Intelligence Touche dans l’âme des humains Un instrument de ma vengeance Qui fut assemblé de tes mains! Et ta Paternité voilée, Quoique, dans sa chambre étoilée, Elle n’accueille que l’encens, Toutefois l’excès de mes charmes Pourra de lointaines alarmes Troubler ses desseins tout-puissants! Je vais, je viens, je glisse, plonge, Je disparais dans un coeur si pur! Fut-il jamais de sein si dur Qu’on n’y puisse loger un songe! Qui que tu sois, ne suis-je point Cette complaisance qui poind Dans ton âme lorsqu’elle s’aime? Je suis au fond de sa faveur Cette inimitable saveur Que tu ne trouves qu’à toi-même! Ève, jadis, je la surpris, Parmi ses premières pensées, La lèvre entr’ouverte aux esprits Qui naissaient des roses bercés. Cette parfaite m’apparut, Son flanc vaste et d’or parcouru Ne craignant le soleil ni l’homme; Tout offerte aux regards de l’air L’âme encore stupide, et comme Interdite au seuil de la chair. Ô masse de béatitude, Tu es si belle, juste prix De la toute sollicitude Des bons et des meilleurs esprits! Pour qu’à tes lèvres ils soient pris Il leur suffit que tu soupires! Les plus purs s’y penchent les pires, Les plus durs sont les plus meurtris... Jusques à moi, tu m’attendris, De qui relèvent les vampires! Oui! De mon poste de feuillage Reptile aux extases d’oiseau, Cependant que mon babillage Tissait de ruses le réseau, Je te buvais, ô belle sourde! Calme, claire, de charmes lourde, Je dormirais furtivement, L’oeil dans l’or ardent de ta laine, Ta nuque énigmatique et pleine Des secrets de ton mouvement! J’étais présent comme une odeur, Comme l’arome d’une idée Dont ne puisse être élucidée L’insidieuse profondeur! Et je t’inquiétais, candeur, Ô chair mollement décidée, Sans que je t’eusse intimidée, À chanceler dans la splendeur! Bientôt, je t’aurai, je parie, Déjà ta nuance varie! (La superbe simplicité Demande d’immense égards! Sa transparence de regards, Sottise, orgueil, félicité, Gardent bien la belle cité! Sachons lui créer des hasards, Et par ce plus rare des arts, Soit le coeur pur sollicité; C’est là mon fort, c’est là mon fin, À moi les moyens de ma fin!) Or, d’une éblouissante bave, Filons les systèmes légers Où l’oisive et l’Ève suave S’engage en de vagues dangers! Que sous une charge de soie Tremble la peau de cette proie Accoutumée au seul azur!... Mais de gaze point de subtile, Ni de fil invisible et sûr, Plus qu’une trame de mon style! Dore, langue! dore-lui les Plus doux des dits que tu connaisses! Allusions, fables, finesses, Mille silences ciselés, Use de tout ce qui lui nuise: Rien qui ne flatte et ne l’induise À se perdre dans mes desseins, Docile à ces pentes qui rendent Aux profondeurs des bleus bassins Les ruisseaux qui des cieux descendent! Ô quelle prose non pareille, Que d’esprit n’ai-je pas jeté Dans le dédale duveté De cette merveilleuse oreille! Là, pensais-je, rien de perdu; Tout profite au coeur suspendu! Sûr triomphe! si ma parole, De l’âme obsédant le trésor, Comme une abeille une corolle Ne quitte plus l’oreille d’or! « Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr Que la parole divine, Ève! Une science vive crève L’énormité de ce fruit mûr N’écoute l’Être vieil et pur Qui maudit la morsure brève Que si ta bouche fait un rêve, Cette soif qui songe à la sève, Ce délice à demi futur, C’est l’éternité fondante, Ève! » Elle buvait mes petits mots Qui bâtissaient une oeuvre étrange; Son oeil, parfois, perdait un ange Pour revenir à mes rameaux. Le plus rusé des animaux Qui te raille d’être si dure, Ô perfide et grosse de maux, N’est qu’une voix dans la verdure. -Mais sérieuse l’Ève était Qui sous la branche l’écoutait! « Âme, disais-je, doux séjour De toute extase prohibée, Sens-tu la sinueuse amour Que j’ai du Père dérobée? Je l’ai, cette essence du Ciel, À des fins plus douces que miel Délicatement ordonnée... Prends de ce fruit... Dresse ton bras! Pour cueillir ce que tu voudras Ta belle main te fut donnée! » Quel silence battu d’un cil! Mais quel souffle sous le sein sombre Que mordait l’Arbre de son ombre! L’autre brillait, comme un pistil! -Siffle, siffle! me chantait-il! Et je sentais frémir le nombre, Tout le long de mon fouet subtil, De ces replis dont je m’encombre: Ils roulaient depuis le béryl De ma crête, jusqu’au péril! Génie! Ô longue impatience! À la fin, les temps sont venus, Qu’un pas vers la neuve Science Va donc jaillir de ces pieds nus! Le marbre aspire, l’or se cambre! Ces blondes bases d’ombre et d’ambre Tremblent au bord du mouvement!... Elle chancelle, la grande urne, D’où va fuir le consentement De l’apparente taciturne! Du plaisir que tu te proposes Cède, cher corps, cède aux appâts! Que ta soif de métamorphoses Autour de l’Arbre du Trépas Engendre une chaîne de poses! Viens sans venir! forme des pas Vaguement comme lourds de roses... Danse cher corps... Ne pense pas! Ici les délices sont causes Suffisantes au cours des choses!... Ô follement que je m’offrais Cette infertile jouissance: Voir le long pur d’un dos si frais Frémir la désobéissance!... Déjà délivrant son essence De sagesse et d’illusions, Tout l’Arbre de la Connaissance Échevelé de visions, Agitait son grand corps qui plonge Au soleil, et suce le songe! Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux, Irrésistible Arbre des arbres, Qui dans les faiblesses des marbres, Poursuis des sucs délicieux, Toi qui pousses tels labyrinthes Par qui les ténèbres étreintes S’iront perdre dans le saphir De l’éternelle matinée, Douce perte, arôme ou zéphir, Ou colombe prédestinée, Ô Chanteur, ô secret buveur Des plus profondes pierreries, Berceau du reptile rêveur Qui jeta l’Ève en rêveries, Grand Être agité de savoir, Qui toujours, comme pour mieux voir, Grandis à l’appel de ta cime, Toi qui dans l’or très pur promeus Tes bras durs, tes rameaux fumeux, D’autre part, creusant vers l’abîme, Tu peux repousser l’infini Qui n’est fait que de ta croissance, Et de la tombe jusqu’au nid Te sentir toute Connaissance! Mais ce vieil amateur d’échecs, Dans l’or oisif des soleils secs, Sur ton branchage vient se tordre; Ses yeux font frémir ton trésor. Il en cherra des fruits de mort, De désespoir et de désordre! Beau serpent, bercé dans le bleu, Je siffle, avec délicatesse, Offrant à la gloire de Dieu Le triomphe de ma tristesse... Il me suffit que dans les airs, L’immense espoir de fruits amers Affole les fils de la fange... -Cette soif qui te fit géant, Jusqu’à l’Être exalte l’étrange Toute-Puissance du Néant! Les Grenades. Dures grenades entr’ouvertes Cédant à l’excès de vos grains, Je crois voir des fronts souverains Éclatés de leurs découvertes! Si les soleils par vous subis, Ô grenades entre-bâillées Vous ont fait d’orgueil travaillées Craquer les cloisons de rubis, Et que si l’or sec de l’écorce À la demande d’une force Crève en gemmes rouges de jus, Cette lumineuse rupture Fait rêver une âme que j’eus De sa secrète architecture. Le Vin Perdu. J’ai, quelque jour, dans l’Océan, (mais je ne sais plus sous quels cieux), Jeté, comme offrande au néant, Tout un peu de vin précieux... Qui voulut ta perte, ô liqueur? J’obéis peut-être au devin? Peut-être au souci de mon coeur, Songeant au sang, versant le vin? Sa transparence accoutumée Après une rose fumée Reprit aussi pure la mer... Perdu ce vin, ivres les ondes!... J’ai vu bondir dans l’air amer Les figures les plus profondes... Intérieur. Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines, Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs; Elle met une femme au milieu de ces murs Qui, dans ma rêverie errant avec décence, Passe entre mes regards sans briser leur absence, Comme passe le verre au travers du soleil, Et de la raison pure épargne l’appareil. Le Cimetière marin (1920) Pindare Pythiques III (Citation non reproduite.) Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée Ô récompense après une pensée Qu’un long regard sur le calme des dieux! Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d’imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir! Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le Temps scintille et le Songe est savoir. Stable trésor, temple simple à Minerve, Masse de calme, et visible réserve, Eau sourcilleuse, OEil qui gardes en toi Tant de sommeil sous un voile de flamme, Ô mon silence!. . . Édifice dans l’âme, Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit! Temple du Temps, qu’un seul soupir résume, À ce point pur je monte et m’accoutume, Tout entouré de mon regard marin; Et comme aux dieux mon offrande suprême, La scintillation sereine sème Sur l’altitude un dédain souverain. Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt, Je hume ici ma future fumée, Et le ciel chante à l’âme consumée Le changement des rives en rumeur. Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change! Après tant d’orgueil, après tant d’étrange Oisiveté, mais pleine de pouvoir, Je m’abandonne à ce brillant espace, Sur les maisons des morts mon ombre passe Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir. L’âme exposée aux torches du solstice, Je te soutiens, admirable justice De la lumière aux armes sans pitié! Je te tends pure à ta place première, Regarde-toi!. . . Mais rendre la lumière Suppose d’ombre une morne moitié. Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même, Auprès d’un coeur, aux sources du poème, Entre le vide et l’événement pur, J’attends l’écho de ma grandeur interne, Amère, sombre, et sonore citerne, Sonnant dans l’âme un creux toujours futur! Sais-tu, fausse captive des feuillages, Golfe mangeur de ces maigres grillages, Sur mes yeux clos, secrets éblouissants, Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, Quel front l’attire à cette terre osseuse? Une étincelle y pense à mes absents. Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière, Fragment terrestre offert à la lumière, Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux, Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres, Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux! Chienne splendide, écarte l’idolâtre! Quand solitaire au sourire de pâtre, Je pais longtemps, moutons mystérieux, Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, Éloignes-en les prudentes colombes, Les songes vains, les anges curieux! Ici venu, l’avenir est paresse. L’insecte net gratte la sécheresse; Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air À je ne sais quelle sévère essence. . . La vie est vaste, étant ivre d’absence, Et l’amertume est douce, et l’esprit clair. Les morts cachés sont bien dans cette terre Qui les réchauffe et sèche leur mystère. Midi là-haut, Midi sans mouvement En soi se pense et convient à soi-même. . . Tête complète et parfait diadème, Je suis en toi le secret changement. Tu n’as que moi pour contenir tes craintes! Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant. . . Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, Un peuple vague aux racines des arbres A pris déjà ton parti lentement. Ils ont fondu dans une absence épaisse, L’argile rouge a bu la blanche espèce, Le don de vivre a passé dans les fleurs! Où sont des morts les phrases familières, L’art personnel, les âmes singulières? La larve file où se formaient les pleurs. Les cris aigus des filles chatouillées, Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu, Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Tout va sous terre et rentre dans le jeu! Et vous, grande âme, espérez-vous un songe Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici? Chanterez-vous quand serez vaporeuse? Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi! Maigre immortalité noire et dorée, Consolatrice affreusement laurée, Qui de la mort fais un sein maternel, Le beau mensonge et la pieuse ruse! Qui ne connaît, et qui ne les refuse, Ce crâne vide et ce rire éternel! Pères profonds, têtes inhabitées, Qui sous le poids de tant de pelletées, Êtes la terre et confondez nos pas, Le vrai rongeur, le ver irréfutable N’est point pour vous qui dormez sous la table, Il vit de vie, il ne me quitte pas! Amour, peut-être, ou de moi-même haine? Sa dent secrète est de moi si prochaine Que tous les noms lui peuvent convenir! Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche! Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche, À ce vivant je vis d’appartenir! Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Êlée! M’as-tu percé de cette flèche ailée Qui vibre, vole, et qui ne vole pas! Le son m’enfante et la flèche me tue! Ah! le soleil. . . Quelle ombre de tortue Pour l’âme, Achille immobile à grands pas! Non, non!. . . Debout! Dans l’ère successive! Brisez, mon corps, cette forme pensive! Buvez, mon sein, la naissance du vent! Une fraîcheur, de la mer exhalée, Me rend mon âme. . . Ô puissance salée! Courons à l’onde en rejaillir vivant. Oui! Grande mer de délires douée, Peau de panthère et chlamyde trouée, De mille et mille idoles du soleil, Hydre absolue, ivre de ta chair bleue, Qui te remords l’étincelante queue Dans un tumulte au silence pareil, Le vent se lève!. . . Il faut tenter de vivre! L’air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs! Envolez-vous, pages tout éblouies! Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs! Ode Secrète. Chute superbe, fin si douce, Oubli des luttes, quel délice Que d’étendre à même la mousse Après la danse, le corps lisse! Jamais une telle lueur Que ces étincelles d’été Sur un front semé de sueur N’avait la victoire fêté! Mais touché par le Crépuscule, Ce grand corps qui fit tant de choses, Qui dansait, qui rompit Hercule, N’est plus qu’une masse de roses! Dormez, sous les pas sidéraux, Vainqueur lentement désuni, Car l’Hydre inhérente au héros S’est éployée à l’infini... Ô quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse, Quels objets de victoire énorme, Quand elle entre aux temps sans ressource L’âme impose à l’espace informe! Fin suprême, étincellement Qui, par les monstres et les dieux, Proclame universellement Les grands actes qui sont aux Cieux! Le Rameur. A André Lebey. Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames M’arrachent à regret aux riants environs; Âme aux pesantes mains, pleines des avirons, Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames. Le coeur dur, l’oeil distrait des beautés que je bats, Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde, Je veux à larges coups rompre l’illustre monde De feuilles et de feu que je chante tout bas. Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire, Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli, Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli Qui coure du grand calme abolir la mémoire. Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense: Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance, Je remonte à la source où cesse même un nom. En vain, toute la nymphe énorme et continue Empêche de bras purs mes membres harassés; Je romprai lentement mille liens glacés Et les barbes d’argent de sa puissance nue. Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement Place mes jours dorés sous un bandeau de soie; Rien plus aveuglément n’use l’antique joie Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement. Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte, Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit, Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui, Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte. Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux Ses sensibles soleils et ses promptes paupières, Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres, Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux. Palme. A Jeannue. De sa grâce redoutable Voilant à peine l’éclat, Un ange met sur ma table Le pain tendre, le lait plat; Il me fait de la paupière Le signe d’une prière Qui parle à ma vision: -Calme, calme, reste calme! Connais le poids d’une palme Portant sa profusion! Pour autant qu’elle se plie À l’abondance des biens, Sa figure est accomplie, Ses fruits lourds sont ses liens. Admire comme elle vibre, Et comme une lente fibre Qui divise le moment, Départage sans mystère L’attirance de la terre Et le poids du firmament! Ce bel arbitre mobile Entre l’ombre et le soleil, Simule d’une sibylle La sagesse et le sommeil. Autour d’une même place L’ample palme ne se lasse Des appels ni des adieux... Qu’elle est noble, qu’elle est tendre! Qu’elle est digne de s’attendre À la seule main des dieux! L’or léger qu’elle murmure Sonne au simple doigt de l’air, Et d’une soyeuse armure Charge l’âme du désert. Une voix impérissable Qu’elle rend au vent de sable Qui l’arrose de ses grains, À soi-même sert d’oracle, Et se flatte du miracle Que se chantent les chagrins. Cependant qu’elle s’ignore Entre le sable et le ciel, Chaque jour qui luit encore Lui compose un peu de miel. Sa douceur est mesurée Par la divine durée Qui ne compte pas les jours, Mais bien qui les dissimule Dans un suc où s’accumule Tout l’arôme des amours. Parfois si l’on désespère, Si l’adorable rigueur Malgré tes larmes n’opère Que sous ombre de langueur, N’accuse pas d’être avare Une Sage qui prépare Tant d’or et d’autorité: Par la sève solennelle Une espérance éternelle Monte à la maturité! Ces jours qui te semblent vides Et perdus pour l’univers Ont des racines avides Qui travaillent les déserts. La substance chevelue Par les ténèbres élue Ne peut s’arrêter jamais Jusqu’aux entrailles du monde, De poursuivre l’eau profonde Que demandent les sommets. Patience, patience, Patience dans l’azur! Chaque atome de silence Est la chance d’un fruit mûr! Viendra l’heureuse surprise: Une colombe, la brise, L’ébranlement le plus doux, Une femme qui s’appuie, Feront tomber cette pluie Où l’on se jette à genoux! Qu’un peuple à présent s’écroule, Palme!... irrésistiblement! Dans la poudre qu’il se roule Sur les fruits du firmament! Tu n’as pas perdu ces heures Si légère tu demeures Après ces beaux abandons; Pareille à celui qui pense Et dont l’âme se dépense À s’accroître de ses dons! Source: http://www.poesies.net