Poésies I. Paul Éluard. (1895-1952) TABLE DES MATIERES Premiers Poèmes. (1913-1918) Le Fou Parle. Sourdine. La Petite Chérie. Un Seul Etre. Mon Dernier Poème. Pour Vivre Ici. Les Animaux Et Leurs Hommes, Les Hommes Et Leurs Animaux. (1920) Préface. Salon. Les Animaux Et Leurs Hommes. Animal Rit. Cheval. Vache I. Porc. Poule I. Poisson. Oiseau. Chien I. Chat. Araignée. Les Hommes Et Leurs Animaux. Modèle. Homme Utile. Plumes. Chien II. Conduire. Manger. Mouillé. Patte. Vache II. Fuir. Poule II. Facile. (1935) Tu Te Lèves. . . L’Entente. À La Fin De L’Année. . . Facile Est Bien. Nous Avons Fait La Nuit. . . Les Armes De La Douleur. (1944) Les Armes De La Douleur. À Celle Dont Ils Rêvent. Courage. Bêtes Et Méchants. Premiers Poèmes. (1913-1918) Le Fou Parle. C’est ma mère, monsieur, avec ma fiancée Elles passent là-bas, l’une à l’autre pressée. La jeune m’a giflé, la vieille m’a fessé. Je vous jure pourtant que je les aimais bien; Mais, constamment, j’avais le besoin bénin D’exiger trop d’amour: ses larmes et son sein. Je vous jure, monsieur, qu’elles m’ont bien aimé. Ça n’est certes pas leur faute à toutes les deux Si sans cesse je voulais être plus heureux. C’est ma mère, monsieur, avec ma fiancée. Pour moi, elles ne sont qu’un même être et leurs charmes Sont égaux ayant fait verser les mêmes larmes: Ma mère a pleuré sur moi, qui sanglotais Pour l’autre, refusant d’être à moi tout à fait; Je ne sais pas lequel de nous trois fut blessé. . . C’est ma mère, monsieur, avec ma fiancée. Sourdine. (1914) Comme il fait moins froid ce soir! Et comme les étoiles brillent! Il fera beau demain matin Dessus l’avenue de Versailles. Il fera beau. . . (Et l’air se perd comme une bille.) Quand il fait beau, c’est agréable De s’en aller de si matin, Quand on sait que midi viendra Avec la fin d’un long travail. . . (Et l’air se perd comme une bille.) Le long de l’avenue, c’est vrai J’ai l’illusion de la campagne. Il y a de si belles villas. C’est vrai, j’aime tout cela! (Et l’air est mort, l’air est perdu.) La Petite Chérie. (1915) La petite chérie arrive à Paris. Paris fait du bruit. Paris fait du bruit La petite chérie traverse la rue. La bruit tombe en pluie. La bruit tombe en pluie La petite chérie est sur le trottoir Où de gros messieurs cossus et tout noirs Empêchent son coeur de faire trop de bruit. Un Seul Etre. (1917) I A fait fondre la neige pure, A fait naître des fleurs dans l’herbe Et le soleil est délivré. Ô fille des saisons variées, Tes pieds m’attachent à la terre Et je l’aime toute l’année. Notre amour rit de ce printemps Comme de toute sa beauté, Comme de toute sa bonté. II Flûte et violon, Le rythme d’une chanson claire Enlève nos deux coeurs pareils Et les mouettes de la mer. Oublie nos gestes séparés, Le rire des sons s’éparpille, Notre rêve est réalisé. Nous possèderons l’horizon, La bonne terre qui nous porte Et l’espace frais et profond, Flûte et violon. III Que te dire encore, amie? Le matin, dans le jardin, Le rossignol avale la fraîcheur, Le jour s’installe en nous Et nous va jusqu’au coeur. Le jour s’installe en nous. Et tous les matins, cherchant le soleil L’oiseau s’engourdit sur les branches fines. Et fuyant le travail, nous allons au soleil Avec des yeux contents et des membres légers. Tu connais le retour, amie, C’est entre nous que l’oiseau chante, Le ciel s’orne de son vol, Le ciel devenu sombre Et la verdure sombre. IV La mer toute entière rayonne, La mer tout entière abandonne La terre et son obscur fardeau. Rêve d’un monde disparu Dont tu conserves la vertu Ou rêve plutôt Que tu m’as gardé sur les flots Que la lumière. . . Et sous le soleil Le vent qui s’en va de la terre immense. Mon Dernier Poème. (1917) J’ai peint des terres désolées et les hommes sont fatigués de la joie toujours éloignée. J’ai peint des terres désolées où les hommes ont leurs palais. J’ai peint des cieux toujours pareils, la mer qui a tous les bateaux, la neige, le vent et la pluie. J’ai peint des cieux toujours pareils Où les hommes ont leurs palais. J’ai usé les jours et les jours de mon travail, de mon repos. Je n’ai rien troublé. Bienheureux, ne demandez rien et j’irai frapper à la porte du feu. Pour Vivre Ici. (1918) Ton rire est comme un tourbillon de feuilles mortes Froissant l’air chaud, l’enveloppant, quand vient la pluie. Amer, tu annules toute tragédie, Et ton souci d’être un homme, ton rire l’emporte. Je voudrais t’enfermer avec ta vieille peine Abandonnée, qui te tient si bien quitte, Entre les murs nombreux, entre les ciels nombreux De ma tristesse et de notre raison. Là, tu retrouverais tant d’autres hommes, Tant d’autres vies et tant d’espoirs Que tu serais forcé de voir Et de te souvenir que tu as su mentir... Ton rire est comme un tourbillon de feuilles mortes. Le vent passe en les branches mortes Comme ma pensée en les livres, Et je suis là, sans voix, sans rien, Et ma chambre s’emplit de ma fenêtre ouverte. En promenades, en repos, en regards Pour de l’ombre ou de la lumière Ma vie s’en va, avec celle des autres. Le soir vient, sans voix, sans rien. Je reste là, me cherchant un désir, un plaisir; Et, vain, je n’ai qu’à m’étonner d’avoir eu à subir Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide. Les Animaux Et Leurs Hommes, Les Hommes Et Leurs Animaux. (1920) Préface. (1920) Par Paul Éluard Qu’une force honnête nous revienne. Quelques poètes, quelques constructeurs qui vécurent jeunes nous l’avaient déjà enseigné. Connaissons ce dont nous sommes capables. La beauté ou la laideur ne nous paraissent pas nécessaires. Nous nous sommes toujours autrement souciés de la puissance ou de la grâce, de la douceur ou de la brutalité, de la simplicité ou du nombre. La vanité qui pousse l’homme à déclarer ceci est beau ou laid, et à prendre parti, est à la base de l’erreur raffinée de plusieurs époques littéraires, de leur exaltation sentimentale et désordre qui en résulta. Essayons, c’est difficile, de rester absolument purs. Nous nous apercevrons alors de tout de qui nous lie. Et le langage déplaisant qui suffit aux bavards, langage aussi mort que les couronnes à nos fronts semblables, réduisons-le, transformons-le en un langage charmant, véritable, de commun échange entre nous. Pour moi, rien ne me semble meilleur signe de cette volonté que ce poème écrit depuis que je songe à cette page d’ouverture: Salon. Amour des fantaisies permises, Du soleil, Des citrons, Du mimosa léger. Clarté des moyens employés: Vitre claire, Patience Et vase à transpercer. Du soleil, des citrons, du mimosa léger Au fort de la fragilité Du verre qui contient Cet or en boules, Cet or qui roule. Les Animaux Et Leurs Hommes. Animal Rit. Le monde rit, Le monde est heureux, content et joyeux La bouche s’ouvre, ouvre ses ailes et retombe. Les bouches jeunes retombent, Les bouches vieilles retombent. Un animal rit aussi, Étendant la joie de ses contorsions. Dans tous les endroits de la terre Le poil remue, la laine danse Et les oiseaux perdent leurs plumes. Un animal rit aussi Et saute loin de lui-même. Le monde rit, Un animal rit aussi, Un animal s’enfuit. Cheval. Cheval seul, cheval perdu, Malade de la pluie, vibrant d’insectes, Cheval seul, vieux cheval. Aux fêtes du galop, Son élan serait vers la terre, Il se tuerait. Et, fidèle aux cailloux, Cheval seul attend la nuit Pour n’être pas obligé De voir clair et de se sauver. Vache I. On ne mène pas la vache À la verdure rase et sèche, À la verdure sans caresses. L’herbe qui la reçoit Doit être douce comme un fil de soie, Un fil de soie doux comme un fil de lait. Mère ignorée, Pour les enfants, ce n’est pas le déjeuner, Mais le lait sur l’herbe L’herbe devant la vache, L’enfant devant le lait. Porc. Du soleil sur le dos, du soleil sur le ventre, La tête grosse et immobile Comme un canon, Le porc travaille. Poule I. Hélas! ma soeur, bête bête, Ce n’est pas à cause de ton chant, De ton chant pour l’oeuf Que l’homme te croit bonne. Poisson. Les poissons, les nageurs, les bateaux Transforment l’eau. L’eau est douce et ne bouge Que pour ce qui la touche. Le poisson avance Comme un doigt dans un gant, Le nageur danse lentement Et la voile respire. Mais l’eau douce bouge Pour ce qui la touche, Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau Qu’elle porte Et qu’elle emporte. Oiseau. Charmée... Oh! Pauvre fille! Les oiseaux mettent en désordre Le soleil aveuglant du toit, Les oiseaux jouent à remplacer Le soleil plus léger que l’huile Qui coule entre nous. Chien I. Chien chaud, Tout entier dans la voix, dans les gestes De ton maître, Prends la vie comme le vent, Avec ton nez. Reste tranquille. Chat. Pour ne poser qu’un doigt dessus Le chat est bien trop grosse bête. Sa queue rejoint sa tête, Il tourne dans ce cercle Et se répond à la caresse. Mais, la nuit l’homme voit ses yeux dont la pâleur est le seul don. Ils sont trop gros pour qu’il les cache Et trop lourds pour le vent perdu du rêve. Quand le chat danse C’est pour isoler sa prison Et quand il pense C’est jusqu’aux murs de ses yeux. Araignée. Découverte dans un oeuf, L’araignée n’y entrera plus. Les Hommes Et Leurs Animaux. Modèle. Les filets des arbres ont pris beaucoup d’oiseaux Natures, Les pattes des oiseaux ont pris les branches sûres À leurs os. Homme Utile. Tu ne peux plus travailler. Rêve, Les yeux ouverts, les mains ouvertes Dans le désert, Dans le désert qui joue Avec les animaux - les inutiles. Après l’ordre, après le désordre, Dans les champs plats, les forêts creuses, Dans la mer lourde et claire, Un animal passe - et ton rêve Est bien le rêve du repos. Plumes. L’homme voudrait être sorti D’un fouillis d’ailes. Très haut, le vent coule en criant Le long d’une aile. Mais la mère n’était pas là Quand le nid s’envola, Mais le ciel battait de l’aile Quand le nid s’envola. Et, désespoir du sol, L’homme est couché dans ses paroles, Au long des branches mortes, Dans des coquilles d’oeufs. SemiPD-icon.svg Chien II. Sonnettes, bras ballants, on ne vient pas jusqu’ici, Sonnettes, portes ouvertes, rage de disparaître. Tous les chiens s’ennuient Quand le maître est parti. Conduire. La rue est bientôt là, À la rue le cheval. Plus beau que le corbeau Il lui faut un chemin. Fine jambe, léger héros Qui suit son maître vers le repos. La rue est bientôt là: On y court, on y marche, on y trotte, On s’y arrête. Manger. Si vous désirez la lourde chair, Arrachez les bras, les mains et les doigts, Déchirez les branches Qui contenaient le ciel, l’espace. Et vous tombez, c’est votre poids. Mouillé. La pierre rebondit sur l’eau, La fumée n’y pénètre pas. L’eau, telle une peau Que nul ne peut blesser Est caressée Par l’homme et par le poisson. Claquant comme corde d’arc, Le poisson, quand l’homme l’attrape, Meurt, ne pouvant avaler Cette planète d’air et de lumière. Et l’homme sombre au fond des eaux Pour le poisson Ou pour la solitude amère De l’eau souple et toujours close. Patte. Le chat s’établit dans la nuit pour crier, Dans l’air libre, dans la nuit, le chat crie. Et, triste, à hauteur d’homme, l’homme entend son cri. Vache II. Adieu! Vaches plus précieuses Que mille bouteilles de lait, Précieuses aux jeunes qui se marient Et dont la femme est jolie, Précieuses aux vieux avec leur canne Dont la richesse est chair, lait, terre, Précieuses à qui veut bien vivre De la nourriture ordinaire, Adieu! Fuir. L’araignée rapide, Pieds et mains de la peur, Est arrivée. L’araignée, Heureuse de son poids, Reste immobile Comme le plomb du fil à plomb. Et quand elle repart, Brisant tous les fils, C’est la poursuite dans le vide Qu’il faut imaginer, Toute chose détruite. Poule II. Il faut que la poule ponde: Poule avec ses fruits mûrs, Poule avec notre gain. Facile. (1935) Tu te lèves. . . Tu te lèves l’eau se déplie Tu te couches l’eau s’épanouit Tu es l’eau détournée de ses abîmes Tu es la terre qui prend racine Et sur laquelle tout s’établit. Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits Tu chantes des hymnes nocturnes sur les cordes de l’arc-en-ciel Tu es partout tu abolis toutes les routes Tu sacrifies le temps À l’éternelle jeunesse de la flamme exacte Qui voile la nature en la reproduisant Femme tu mets au monde un corps toujours pareil Le tien Tu es la ressemblance. L’Entente. I Au centre de la ville la tête prise dans le vide d’une place Ne sachant pas ce qui t’arrête ô toi plus forte qu’une statue Tu donnes à la solitude un premier gage Mais c’est pour mieux la renier T’es-tu déjà prise par la main As-tu déjà touché tes mains Elles sont petites et douces Ce sont les mains de toutes les femmes Et les mains des hommes leur vont comme un gant Les mains touchent aux mêmes choses Écoute-toi parler tu parles pour les autres Et si tu te réponds ce sont les autres qui t’entendent Sous le soleil au haut du ciel qui te délivre de ton ombre Tu prends la place de chacun et ta réalité est infinie Multiple tes yeux divers et confondus Font fleurir les miroirs Les couvrent de rosée de givre de pollen Les miroirs spontanés où les aubes voyagent Où les horizons s’associent Le creux de ton corps cueille des avalanches Car tu bois au soleil Tu dissous le rythme majeur Tu le redonnes au monde Tu enveloppes l’homme. Toujours en train de rire Mon petit feu charnel Toujours prête à chanter Ma double lèvre en flammes Les chemins tendres que trace ton sang clair Joignent les créatures C’est de la mousse qui recouvre le désert Sans que la nuit jamais puisse y laisser d’emprintes ni d’ornières Belle à dormir partout à rêver rencontrée à chaque instant d’air pur Aussi bien sur la terre que parmi les fruits des bras des jambes de la tête Belle à désirs renouvelés tout est nouveau tout est futur Mains qui s’étreignent ne pèsent rien Entre des yeux qui se regardent la lumière déborde L’écho le plus lointain rebondit entre nous Tranquille sève nue Nous passons à travers nos semblables Sans nous perdre Sur cette place absurde tu n’es pas plus seule Qu’une feuille dans un arbre qu’un oiseau dans les airs Qu’un trésor délivré. II Ou bien rire ensemble dans les rues Chaque pas plus léger plus rapide Nous sommes deux à ne plus compter sur la sagesse Avoue le ciel n’est pas sérieux Ce matin n’est qu’un jeu sur ta bouche de joie Le soleil se prend dans sa toile Nous conduisons l’eau pure et toute perfection Vers l’été diluvien Sur une mer qui a la forme et la couleur de ton corps Ravie de ses tempêtes qui lui font robe neuve Capricieuse et chaude Changeante comme moi Ô mes raisons le loir en a plus de dormir Que moi d’en découvrir de valables à la vie À moins d’aimer En passe de devenir caresses Tes rires et tes gestes règlent mon allure Poliraient les pavés Et je ris avec toi et je te crois toute seule Tout le temps d’une rue qui n’en finit pas. À la fin de l’année. . . À la fin de l’année de jour en jour plus bas, il enfouit sa chaleur comme une graine À la fin de l’année I Nous avançons toujours Un fleuve plus épais qu’une grasse prairie Nous vivons d’un seul jet Nous sommes du bon port Le bois qui va sur l’eau l’arbre qui file droit Tout marché de raison bâclé conclu s’oublie Où nous arrêterons-nous Notre poids immobile creuse notre chemin Au loin les fleurs fanées des vacances d’autrui Un rien de paysage suffisant Les prisons de la liberté s’effacent Nous avons à jamais Laissé derrière nous l’espoir qui se consume Dans une ville pétrie de chair et de misère De tyrannie La paupière du soleil s’abaisse sur ton visage Un rideau doux comme ta peau Une aile salubre une végétation Plus transparente que la lune du matin Nos baisers et nos mains au niveau de nous-mêmes Tout au-delà ruiné La jeunesse en amande se dénude et rêve L’herbe se relève en sourdine Sur d’innocentes nappes de petite terre Premier dernière ardoise et craie Fer et rouille seul à seule Enlacés au rayon debout Qui va comme un aveu Écorce et source redressée L’un à l’autre dans le présent Toute brume chassée Deux autour de leur ardeur Joints par des lieues et des années Notre ombre n’éteint pas le feu Nous nous perpétuons. II Au-dessous des sommets Nos yeux ferment les fenêtres Nous ne craignons pas la paix de l’hiver Les quatre murs éteints par notre intimité Quatre murs sur la terre Le plancher le plafond Sont des cibles faciles et rompues À ton image alerte que j’ai dispersée Et qui m’est toujours revenue Un monotone abri Un décor de partout Mais c’est ici qu’en ce moment Commencent et finissent nos voyages Les meilleures folies C’est ici que nous défendons notre vie Que nous cherchons le monde Un pic écervelé aux nuages fuyants au sourire éternel Dans leurs cages les lacs au fond des trous la pluie Le vent sa longue langue et les anneaux de la fraîcheur La verdure et la chair des femmes au printemps La plus belle est un baume elle incline au repos Dans des jardins tout neufs amortis d’ombres tendres Leur mère est une feuille Luisante et nue comme un linge mouillé Les plaines et les toits de neige et les tropiques luxueux Les façons d’être du ciel changeant Au fil des chevelures Et toujours un seul couple uni par un seul vêtement Par le même désir Couché aux pieds de son reflet Un couple illimité. Facile Est Bien. Facile est beau sous tes paupières Comme l’assemblée du plaisir Danse et la suite J’ai dit la fièvre Le meilleur argument du feu Que tu sois pâle et lumineuse Mille attitudes profitables Mille étreintes défaites Répétées vont s’effaçant Tu t’obscurcis tu te dévoiles Un masque tu l’apprivoises Il te ressemble vivement Et tu n’en parais que mieux nue Nue dans l’ombre et nue éblouie Comme un ciel frissonnant d’éclairs Tu te livres à toi-même Pour te livrer aux autres. Nous avons fait la nuit. . . Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille Je te soutiens de toutes mes forces Je grave sur un roc l’étoile de tes forces Sillons profonds où la bonté de ton corps germera Je me répète ta voix cachée ta voix publique Je ris encore de l’orgueilleuse Que tu traites comme une mendiante Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec la tienne avec la nuit Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens Une inconnue semblable à toi semblable à tout ce que j’aime Qui est toujours nouveau. Les Armes De La Douleur. (1944) Les Armes De La Douleur. A la mémoire de Lucien Legros fusillé pour ses dix-huit ans. I Daddy des Ruines Hommes au chapeau trouvé Homme aux orbites creuses Homme au feu noir Homme au ciel vide Corbeau fait pour vivre vieux Tu avais rêvé d’être heureux Daddy des Ruines Ton fils est mort Assassiné Daddy la Haine Ô victime cruelle Mon camarade des deux guerres Notre vie est tailladée Saignante et laide Mais nous jurons De tenir bientôt le couteau Daddy l’Espoir L’espoir des autres Tu es partout. II J’avais dans mes serments bâti trois châteaux Un pour la vie un pour la mort un pour l’amour Je cachais comme un trésor Les pauvres petites peines De ma vie heureuse et bonne J’avais dans la douceur tissé trois manteaux Un pour nous deux et deux pour notre enfant Nous avions les mêmes mains Et nous pensions l’un pour l’autre Nous embellissions la terre J’avais dans la nuit compté trois lumières Le temps de dormir tout se confondait Fils d’espoir et fleur miroir oeil et lune Homme sans saveur mais clair de langage Femme sans éclat mais fluide aux doigts Brusquement c’est le désert Et je me perds dans le noir L’ennemi s’est révélé Je suis seule dans ma chair Je suis seule pour aimer. III Cet enfant aurait pu mentir Et se sauver La molle plaine infranchissable Cet enfant n’aimait pas mentir Il cria très fort ses forfaits Il opposa sa vérité La vérité Comme une épée à ses bourreaux Comme une épée sa loi suprême Et ses bourreaux se sont vengés Ils ont fait défiler la mort L’espoir la mort l’espoir la mort Ils l’ont gracié puis ils l’ont tué On l’avait durement traité Ses pieds ses mains étaient brisés Dit le gardien du cimetière. IV Une seule pensée une seule passion Et les armes de la douleur. V Des combattants saignant le feu Ceux qui feront la paix sur terre Des ouvriers des paysans Des guerriers mêlés à la foule Et quels prodiges de raison Pour mieux frapper Des guerriers comme des ruisseaux Partout sur les champs desséchés Ou battant d’ailes acharnées Le ciel boueux pour effacer La morale de fin du monde Des oppresseurs Et selon l’amour la haine Des guerriers selon l’espoir Selon le sens de la vie Et la commune parole Selon la passion de vaindre Et de réparer le mal Qu’on nous a fait Des guerriers selon mon coeur Celui-ci pense à la mort Celui-là n’y pense pas L’un dort l’autre ne dort pas Mais tous font le même rêve Se libérer Chacun est l’ombre de tous. VI Les uns sombres les autres nus Chantant leur bien mâchant leur mal Mâchant le poids de leur corps Ou chantant comme on s’envole Par mille rêves humains Par mille voies de nature Ils sortent de leur pays Et leur pays entre en eux De l’air passe dans leur sang Leur pays peut devenir Le vrai pays des merveilles Le pays de l’innocence. VII Des réfractaires selon l’homme Sous le ciel de tous les hommes Sur la terre unie et pleine Au-dedans de ce fruit mûr Le soleil comme un coeur pur Tous le soleil pour les hommes Tous les hommes pour les hommes La terre entière et le temps Le bonheur dans un seul corps. Je dis ce que je vois Ce que je sais Ce qui est vrai. À Celle Dont Ils Rêvent. Neuf cent mille prisonniers Cinq cent mille politiques Un million de travailleurs Maîtresse de leur sommeil Donne-leur des forces d’homme Le bonheur d’être sur terre Donne-leur dans l’ombre immense Les lèvres d’un amour doux Comme l’oubli des souffrances Maîtresse de leur sommeil Fille femme soeur et mère Aux seins gonflés de baisers Donne-leur notre pays Tel qu’ils l’ont toujours chéri Un pays fou de la vie Un pays où le vin chante Où les moissons ont bon coeur Où les enfants sont malins Où les vieillards sont plus fins Qu’arbres à fruits blancs de fleurs Où l’on peut parler aux femmes Neuf cent mille prisonniers Cinq cent mille politiques Un million de travailleurs Maîtresse de leur sommeil Neige noire des nuits blanches À travers un feu exsangue Sainte Aube à la canne blanche Fais-leur voir un chemin neuf Hors de leur prison de planches Ils sont payés pour connaître Les pires forces du mal Pourtant ils ont tenu bon Ils sont criblés de vertus Tout autant que de blessures Car il faut qu’ils se survivent Maîtresse de leur repos Maîtresse de leur éveil Donne-leur la liberté Mais garde-nous notre honte D’avoir pu croire à la honte Même pour l’anéantir. Courage. (1942) Paris a froid Paris a faim Paris ne mange plus de marrons dans la rue Paris a mis de vieux vêtements de vieille Paris dort tout debout sans air dans le métro Plus de malheur encore est imposé aux pauvres Et la sagesse et la folie De Paris malheureux C’est l'air pur c’est le feu C’est la beauté c’est la bonté De ses travailleurs affamés Ne crie pas au secours Paris Tu es vivant d'une vie sans égale Et derrière la nudité De ta pâleur de ta maigreur Tout ce qui est humain se révèle en tes yeux Paris ma belle ville Fine comme une aiguille forte comme une épée Ingénue et savante Tu ne supportes pas l’injustice Pour toi c’est le seul désordre Tu vas te libérer Paris Paris tremblant comme une étoile Notre espoir survivant Tu vas te libérer de la fatigue et de la boue Frères ayons du courage Nous qui ne sommes pas casqués Ni bottés ni gantés ni bien élevés Un rayon s’allume en nos veines Notre lumière nous revient Les meilleurs d'entre nous sont morts pour nous Et voici que leur sang retrouve notre coeur Et c’est de nouveau le matin un matin de Paris La pointe de la délivrance L’espace du printemps naissant La force idiote a le dessous Ces esclaves nos ennemis S’ils ont compris S’ils sont capables de comprendre Vont se lever. Bêtes Et Méchants. Venant du dedans Venant du dehors C’est non ennemis Ils viennent d’en haut Ils viennent d’en bas De près et de loin De droite et de gauche Habillés de vert Habillés de gris La veste trop courte Le manteau trop long La croix de travers Grands de leurs fusils Courts de leurs couteaux Fiers de leurs espions Forts de leurs bourreaux Et gros de chagrin Armés jusqu’à terre Armés jusqu’en terre Raides de saluts Et raides de peur Devant leurs bergers Imbibés de bière Imbibés de lune Chantant gravement La chanson des bottes Ils ont oublié La joie d’être aimé Quand ils disent oui Tout leur répond non Quand ils parlent d’or Tout se fait de plomb Mais contre leur ombre Tout se fera d’or Tout rajeunira Qu’ils partent qu’ils meurent Leur mort nous suffit. Nous aimons les hommes Ils s’évaderont Nous en prendrons soin Au matin de gloire D’un monde nouveau D’un monde à l’endroit. Source: http://www.poesies.net