Poésies Erotiques. Par Évariste de Parny (1753-1814) TABLE DES MATIERES LE LENDEMAIN A ELEONORE A MES AMIS LA DISCRETION BILLET LA FRAYEUR LES IMPRECATIONS PROJET DE SOLITUDE VERS GRAVES SUR UN ORANGER FRAGMENT D'ALCEE PRIERE AU SOMMEIL LE REMEDE DANGEREUX LE REVENANT PLAN D'ETUDES BILLET LE REFROIDISSEMENT A LA NUIT LA RECHUTE ELEGIE DEPIT LES AILES DE L'AMOUR A UN AMI TRAHI PAR SA MAITRESSE IL EST TROP TARD AUX INFIDELLES RETOUR A ELEONORE PALINODIE LE RACCOMMODEMENTAU GAZON FOULE PAR ELEONORE LES SERMENS SOUVENIR LE SONGE MA RETRAITE AU GAZON FOULE PAR ELEONORE LE VOYAGE MANQUE SUR LA MALADIE D'ELEONOR LE CABINET DE TOILETTE L'ABSENCE MA MORT L'IMPATIENCE REFLEXION AMOUREUSE LE BOUQUET DE L'AMOUR DELIRE LES ADIEUX ELEGIE 1 ELEGIE 2 ELEGIE 3 ELEGIE 4 ELEGIE 5 ELEGIE 6 ELEGIE 7 ELEGIE 8 ELEGIE 9 ELEGIE 10 ELEGIE 11 ELEGIE 12 ELEGIE 13 ELEGIE 14 A ELEONORE. Enfin, ma chère éléonore, tu l' as connu ce péché si charmant que tu craignois, même en le desirant ; en le goûtant, tu le craignois encore. Eh bien, dis-moi ; qu' a-t-il donc d' effrayant ? Que laisse-t-il après lui dans ton ame ? Un léger trouble, un tendre souvenir, l' étonnement de sa nouvelle flamme, un doux regret, et surtout un desir. Déjà la rose aux lis de ton visage mêle ses brillantes couleurs ; dans tes beaux yeux, à la pudeur sauvage succèdent les molles langueurs, qui de nos plaisirs enchanteurs sont à la fois la suite et le présage. Déjà ton sein doucement agité, avec moins de timidité repousse la gaze légère qu' arrangea la main d' une mère, et que la main du tendre amour, moins discrète et plus familière, saura déranger à son tour. Une agréable rêverie remplace enfin cet enjoûment, cette piquante étourderie, qui désespéroient ton amant ; et ton ame plus attendrie s' abandonne nonchalamment au délicieux sentiment d' une douce mélancolie. Ah ! Laissons nos tristes censeurs traiter de crime abominable le seul charme de nos douleurs, ce plaisir pur, dont un dieu favorable mit le germe dans tous les coeurs. Ne crois pas à leur imposture ; leur zèle barbare et jaloux fait un outrage à la nature ; non, le crime n' est pas si doux. A MES AMIS Rions, chantons, ô mes amis ! Occupons-nous à ne rien faire. Laissons murmurer le vulgaire, le plaisir est toujours permis. Que notre existence légère s' évanouisse dans les jeux. Vivons pour nous, soyons heureux, n' importe de quelle manière. Un jour il faudra nous courber sous la main du tems qui nous presse ; mais jouissons dans la jeunesse, et dérobons à la vieillesse tout ce qu' on peut lui dérober. LA DISCRETION ô la plus belle des maîtresses ! Fuyons dans nos plaisirs la lumière et le bruit ; ne disons point au jour les secrets de la nuit ; aux regards inquiets dérobons nos caresses. L' amour heureux se trahit aisément ! Je crains pour toi les yeux d' une mère attentive ; je crains ce vieil Argus, au coeur de diamant, dont la vertu brusque et rétive ne s' adoucit qu' à prix d' argent. Durant le jour, tu n' es plus mon amante. Si je m' offre à tes yeux, garde-toi de rougir ; défends à ton amour le plus léger soupir ; affecte un air distrait ; que ta voix séduisante évite de frapper mon oreille et mon coeur ; ne mets dans tes regards ni trouble, ni langueur. Hélas ! De mes conseils je me repens d' avance. Ma chère éléonore, au nom de nos amours, n' imite pas trop bien cet air d' indifférence ; je dirois, c' est un jeu ; mais je craindrois toujours. BILLET Dès que la nuit sur nos demeures planera plus obscurément ; dès que sur l' airain gémissant le marteau frappera douze heures ; sur les pas du fidèle amour, alors les plaisirs par centaine voleront chez ma souveraine, et les voluptés tour-à-tour prendront soin d' amuser leur reine. Ils y resteront jusqu' au jour ; et si la matineuse aurore oublioit d' ouvrir au soleil ses larges portes de vermeil, le soir ils y seroient encore. LA FRAYEUR T' en souviens-tu, mon aimable maîtresse, de cette nuit où nos brûlans desirs et de nos goûts la libertine adresse à chaque instant varioient nos plaisirs ? De ces plaisirs le docile théatre favorisoit nos rapides élans ; mais tout-à-coup les supports chancelans furent brisés dans ce combat folâtre, et succombant à nos tendres ébats, sur le parquet tombèrent en éclats. Des voluptés tu passas à la crainte ; l' étonnement vint resserrer soudain ton foible coeur palpitant sous ma main ; tu murmurois, je riois de ta plainte ; je savois trop que le dieu des amans sur nos plaisirs veilloit dans ces momens. Il vit tes pleurs ; Morphée, à sa prière, du vieil Argus que réveilloient nos jeux ferma bientôt et l' oreille et les yeux, et de son aile enveloppa ta mère. L' aurore vint, plutôt qu' à l' ordinaire, de nos baisers interrompre le cours ; elle chassa les timides amours ; mais ton souris, peut-être involontaire, leur accorda le rendez-vous du soir. Ah ! Si les dieux me laissoient le pouvoir de dispenser la nuit et la lumière, du jour naissant la jeune avant-courière viendroit bien tard annoncer le soleil ; et celui-ci, dans sa course légère, ne feroit voir au haut de l' hémisphère qu' une heure ou deux son visage vermeil. L' ombre des nuits dureroit davantage, et les amours auroient plus de loisir. De mes instans l' agréable partage seroit toujours au profit du plaisir. Dans un accord réglé par la sagesse, à mes amis j' en donnerois un quart ; le doux sommeil auroit semblable part, et la moitié seroit pour ma maîtresse. LES IMPRECATIONS Toi que notre bonheur offense, et qui des plus tendres amours traverses le paisible cours, crains Vénus et crains sa vengeance ; crains son fils, dont le trait vainqueur ne manqua jamais sa victime ; crains qu' il n' allume dans ton coeur ces feux dont tu me fais un crime. Puisses-tu brûler quelque jour, et n' obtenir aucun retour ! Puisse ton amante farouche te promettre enfin un baiser, et tout-à-coup le refuser, en posant la main sur sa bouche ! Que ton rival, moins amoureux, au même instant soit plus heureux ! Et si jamais à l' inconstante tu dérobois un rendez-vous, puisse alors le sommeil jaloux tromper ton amoureuse attente ! Puisse le marteau fortuné, dans l' air tout-à-coup enchaîné, ne point réveiller ta maîtresse ! Et toi, passe dans la tristesse le tems au plaisir destiné. Enfin, si ton heureuse étoile te conduisoit entre ses bras, puisse-t-elle sur ses appas garder toujours un dernier voile ! PROJET DE SOLITUDE Fuyons ces tristes lieux, ô maîtresse adorée ! Nous perdons en espoir la moitié de nos jours, et la crainte importune y trouble nos amours. Non loin de ce rivage est une île ignorée, interdite aux vaisseaux, et d' écueils entourée. Un zéphyr éternel y rafraîchit les airs ; libre et nouvelle encor, la prodigue nature embellit de ses dons ce point de l' univers ; des ruisseaux argentés roulent sur la verdure, et vont en serpentant se perdre au sein des mers ; une main favorable y reproduit sans cesse l' ananas parfumé des plus douces odeurs ; et l' oranger touffu, courbé sous sa richesse, se couvre en même tems et de fruits et de fleurs. Que nous faut-il de plus ? Cette île fortunée semble par la nature aux amans destinée. L' océan la resserre, et deux fois en un jour de cet asile étroit on achève le tour. Là, je ne craindrai plus un père inexorable. C' est-là qu' en liberté tu pourras être aimable, et couronner l' amant qui t' a donné son coeur. Vous coulerez alors, mes paisibles journées, par les noeuds du plaisir l' une à l' autre enchaînées ; laissez-moi peu de gloire et beaucoup de bonheur. Viens, la nuit est obscure et le ciel sans nuage ; d' un éternel adieu saluons ce rivage, où par toi seule encor mes pas sont retenus. Je vois à l' horizon l' étoile de Vénus ; Vénus dirigera notre course incertaine. éole, exprès pour nous, vient d' enchaîner les vents ; sur les flots applanis Zéphyre soufle à peine ; viens ; l' amour jusqu' au port conduira deux amans. VERS GRAVES SUR UN ORANGER Oranger, dont la voûte épaisse servit à cacher nos amours, reçois et conserve toujours ces vers, enfans de ma tendresse ; et dis à ceux qu' un doux loisir amenera dans ce bocage, que si l' on mouroit de plaisir, je serois mort sous ton ombrage. FRAGMENT D'ALCEE Quel est donc ce devoir, cette fête nouvelle, qui pour dix jours entiers t' éloignent de mes yeux ? Qu' importe à nos plaisirs l' olympe et tous les dieux, et qu' est-il de commun entre nous et Cybèle ? De quel droit m' ose-t-on arracher de tes bras ? Se peut-il que du ciel la bonté paternelle ait choisi pour encens les malheurs d' ici-bas ? Reviens de ton erreur, crédule éléonore. Si tous deux égarés dans l' épaisseur du bois, au doux bruit des ruisseaux mêlant nos douces voix, nous nous disions sans fin, je t' aime, je t' adore ; quel mal feroit aux dieux notre innocente ardeur ? Sur le gazon fleuri, si près de moi couchée, tu remplissois tes yeux d' une molle langueur ; si ta bouche brûlante à la mienne attachée jettoit dans tous mes sens une vive chaleur ; si mourant sous l' excès d' un bonheur sans mesure, nous renaissions encor, pour encor expirer ; quel mal feroit aux dieux cette volupté pure ? La voix du sentiment ne peut nous égarer, et l' on n' est point coupable en suivant la nature. Ce Jupiter qu' on peint si fier et si cruel, plongé dans les douceurs d' un repos éternel, de ce que nous faisons ne s' embarrasse guère. Ses regards déployés sur la nature entière ne se fixent jamais sur un foible mortel. Va, crois-moi, le plaisir est toujours légitime ; l' amour est un devoir, l' indifférence un crime. Laissons la vanité, riche dans ses projets, se créer sans effort une seconde vie ; laissons-la promener ses regards satisfaits sur l' immortalité ; rions de sa folie. Cet abyme sans fond où la mort nous conduit garde éternellement tout ce qu' il engloutit. Tandis que nous vivons, faisons notre élysée ; l' autre n' est qu' un beau rêve inventé par les rois, pour ranger leurs sujets sous la verge des loix ; et cet épouvantail de la foule abusée, ce tartare, ces fouets, cette urne, ces serpens, font moins de mal aux morts que de peur aux vivans. PRIERE AU SOMMEIL J' en ai l' heureuse promesse ; vers le milieu de la nuit, l' amour m' ouvrira sans bruit l' alcove de ma maîtresse. Garde-toi, dieu du repos, de tromper ma douce attente ; sur les yeux de mon amante ne verse point tes pavots. Notre heure est loin encore, et le tems qu' en vain j' implore ne vient pour nous qu' à pas lents ; ah ! Je crains qu' avec adresse, ta douceur enchanteresse ne surprenne enfin ses sens, et n' endorme sa tendresse. Pour occuper ses loisirs, qu' une aimable rêverie donne à son ame attendrie l' avant-goût de nos plaisirs. Toujours prompte à disparoître, la jouissance est peut-être moins douce que les desirs. LE REMEDE DANGEREUX ô toi qui fus mon écolière ! En musique, et même en amour, viens dans mon paisible séjour exercer ton talent de plaire. Viens voir ce qu' il m' en coûte à moi, pour avoir été trop bon maître. Je serois mieux portant peut-être, si moins assidu près de toi, si moins empressé, moins fidèle, et moins tendre dans mes chansons, j' avois ménagé des leçons où mon coeur mettoit trop de zèle. Ah ! Viens du moins, viens appaiser les maux que tu m' as faits, cruelle ! Ranime ma langueur mortelle ; viens me plaindre ; et qu' un seul baiser me rende une santé nouvelle. Fidèle à mon premier penchant, amour, je te fais le serment de la perdre encore avec elle. LE REVENANT Ma santé fuit ; cette infidelle ne promet pas de revenir ; et la nature qui chancelle a déjà su me prévenir de ne pas trop compter sur elle. Au second acte brusquement finira donc ma comédie ; vîte je passe au dénoûment, la toile tombe, et l' on m' oublie. J' ignore ce qu' on fait là-bas. Si du sein de la nuit profonde on peut revenir en ce monde, je reviendrai, n' en doutez pas. Mais je n' aurai jamais l' allure de ces revenans indiscrets, qui précédés d' un long murmure se plaisent à pâlir leurs traits, et dont la funèbre parure, inspirant toujours la frayeur, ajoute encore à la laideur qu' on reçoit dans la sépulture. De vous plaire je suis jaloux, et je veux rester invisible. Souvent du zéphyr le plus doux je prendrai l' haleine insensible ; tous mes soupirs seront pour vous ; ils feront vaciller la plume sur vos cheveux noués sans art, et disperseront au hasard la foible odeur qui les parfume. Si la rose que vous aimez renaît sur son trône de verre ; si de vos flambeaux rallumés sort une plus vive lumière ; si l' éclat d' un nouveau carmin colore soudain votre joue, et si souvent d' un joli sein le noeud trop serré se dénoue ; si le sopha plus mollement cède au poids de votre paresse ; donnez un souris seulement à tous ces soins de ma tendresse. Quand je reverrai les attraits qu' effleura ma main caressante, ma voix amoureuse et touchante pourra murmurer des regrets ; et vous croirez alors entendre cette harpe qui sous mes doigts sut vous redire quelquefois ce que mon coeur savoit m' apprendre. Aux douceurs de votre sommeil je joindrai celles du mensonge ; moi-même, sous les traits d' un songe, je causerai votre réveil. Charmes nus, fraîcheur du bel âge, contours parfaits, grace, embonpoint, je verrai tout ; mais quel dommage ! Les morts ne ressuscitent point. PLAN D'ETUDES De vos projets je blâme l' imprudence ; trop de savoir dépare la beauté. Ne perdez point votre aimable ignorance, et conservez cette naïveté qui vous ramène aux jeux de votre enfance. Le dieu du goût vous donna des leçons dans l' art chéri qu' inventa Terpsichore ; un tendre amant vous apprit les chansons qu' on chante à Gnide ; et vous savez encore aux doux accens de votre voix sonore de la guitare entremêler les sons. Des préjugés repoussant l' esclavage, conformez-vous à ma religion. Soyez payenne ; on doit l' être à votre âge. Croyez au dieu qu' on nommoit Cupidon. Ce dieu charmant prêche la tolérance, et permet tout, excepté l' inconstance. N' apprenez point ce qu' il faut oublier ; et des erreurs de la moderne histoire ne chargez point votre foible mémoire. Mais dans Ovide il faut étudier des premiers tems l' histoire fabuleuse, et de Paphos la chronique amoureuse. Sur cette carte où l' habile graveur du monde entier resserra l' étendue, ne cherchez point quelle rive inconnue voit l' Ottoman fuir devant son vainqueur ; mais connoissez Amathonte, Idalie, les tristes bords par Léandre habités, ceux où Didon a terminé sa vie, et de Tempé les vallons enchantés. égarez-vous dans le pays des fables ; n' ignorez point les divers changemens qu' ont éprouvés ces lieux jadis aimables. Leur nom toujours sera cher aux amans. Voilà l' étude amusante et facile qui doit par fois occuper vos loisirs, et précéder l' heure de nos plaisirs. Mais la science est pour vous inutile. Vous possédez le talent de charmer ; vous saurez tout, quand vous saurez aimer. BILLET Apprenez, ma belle, qu' à minuit sonnant, une main fidelle, une main d' amant ira doucement, se glissant dans l' ombre, tourner les verroux qui dès la nuit sombre sont tirés sur vous. Apprenez encore qu' un amant abhorre tout voile jaloux. Pour être plus tendre, soyez sans atours, et songez à prendre l' habit des amours. LE REFROIDISSEMENT Ils ne sont plus, ces jours délicieux où mon amour respectueux et tendre à votre coeur savoit se faire entendre, où vous m' aimiez, où nous étions heureux ! Vous adorer, vous le dire, et vous plaire, sur vos desirs régler tous mes desirs, c' étoit mon sort ; j' y bornois mes plaisirs. Aimé de vous, quels voeux pouvois-je faire ? Tout est changé ; quand je suis près de vous, triste et sans voix, vous n' avez rien à dire ; si quelquefois je tombe à vos genoux, vous m' arrêtez avec un froid sourire, et dans vos yeux s' allume le courroux. Il fut un tems, vous l' oubliez peut-être ! Où j' y trouvois cette molle langueur, ce tendre feu que le desir fait naître, et qui survit au moment du bonheur. Tout est changé, tout, excepté mon coeur ! A LA NUIT Toujours le malheureux t' appelle, ô nuit favorable aux chagrins ! Viens donc, et porte sur ton aile l' oubli des perfides humains. Voile ma douleur solitaire ; et lorsque la main du sommeil fermera ma triste paupière, ô dieux ! Reculez mon réveil. Qu' à pas lents l' aurore s' avance pour ouvrir les portes du jour ; esclaves, gardez le silence, et laissez dormir mon amour. LA RECHUTE C' en est fait, j' ai brisé mes chaînes, amis, je reviens dans vos bras ; les belles ne vous valent pas, leurs faveurs coûtent trop de peines. Jouet de leur volage humeur, j' ai rougi de ma dépendance ; je reprends mon indifférence, et je retrouve le bonheur. Le dieu joufflu de la vendange va m' inspirer d' autres chansons ; c' est le seul plaisir sans mélange, il est de toutes les saisons ; lui seul nous console et nous venge des maîtresses que nous perdons. Que dis-je, malheureux ! Ah ! Qu' il est difficile de feindre la gaîté dans le sein des douleurs ! La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs. Repoussons loin de nous ce nectar inutile. Et toi, tendre amitié, plaisir pur et divin, non, tu ne suffis plus à mon ame égarée. Au cri des passions qui grondent dans mon sein, en vain tu veux mêler ta voix douce et sacrée. Tu gémis de mes maux qu' il falloit prévenir ; tu m' offres ton appui lorsque la chûte est faite, et tu sondes ma plaie au lieu de la guérir. Va, ne m' apporte plus ta prudence inquiète ; laisse-moi m' étourdir sur la réalité ; laisse-moi m' enfoncer dans le sein des chimères, tout courbé sous les fers chanter la liberté, saisir avec transport des ombres passagères, et parler de félicité, en versant des larmes amères. Ils viendront ces paisibles jours, ces momens du réveil, où la raison sévère dans la nuit des erreurs fait briller sa lumière, et dissipe à nos yeux le songe des amours. Le tems qui d' une aile légère emporte, en se jouant, nos goûts et nos penchans, mettra bientôt le terme à mes égaremens. ô mes amis ! Alors échappé de ses chaînes, mon coeur dans votre sein déposera ses peines ; ce coeur qui vous trahit revolera vers vous. Sur votre expérience appuyant ma foiblesse, peut-être je pourrai d' une folle tendresse prévenir les retours jaloux. Sur les plaisirs de mon aurore vous me verrez tourner des yeux mouillés de pleurs, soupirer malgré moi, rougir de mes erreurs, et même en rougissant, les regretter encore. ELEGIE Oui, sans regret, du flambeau de mes jours je vois pâlir la lumière éclipsée. Tu vas enfin sortir de ma pensée, cruel objet des plus tendres amours ! Ce triste espoir fait mon unique joie. Soins importuns, ne me retenez pas ; éléonore a juré mon trépas ; je veux aller où sa rigueur m' envoie, dans cet asile ouvert à tout mortel, où les amans vont déposer leur peine, où l' on s' endort d' un sommeil éternel, où tout finit, et l' amour et la haine. Tu gémiras, trop sensible amitié ! De mes chagrins conserve au moins l' histoire ; et que mon nom, sur la terre oublié, vienne par fois s' offrir à ta mémoire. Peut-être alors tu gémiras aussi, et tes regards se tourneront encore sur ma demeure, ingrate éléonore, premier objet que mon coeur a choisi. Trop tard, hélas ! Tu répandras des larmes. Oui, tes beaux yeux se rempliront de pleurs ; je te connois, et malgré tes rigueurs, dans mon amour tu trouves quelques charmes. Lorsque la mort, favorable à mes voeux, de mes instans aura coupé la trame ; lorsqu' un tombeau triste et silencieux renfermera ma douleur et ma flamme ; ô mes amis ! Vous que j' aurai perdus, allez trouver cette beauté cruelle, et dites-lui : c' en est fait, il n' est plus. Puissent les pleurs que j' ai versés pour elle, m' être rendus ! ... mais non, Dieu des amours, je lui pardonne ; ajoutez à ses jours les jours heureux que m' ôta l' infidelle. DEPIT Oui, pour jamais chassons l' image de la volage que j' adorois. à l' infidelle cachons nos pleurs ; aimons ailleurs ; trompons comme elle. De sa beauté qui vient d' éclore son coeur encore est trop flatté. Vaine et coquette, elle rejette mes simples voeux ; fausse et légère, elle veut plaire à d' autres yeux. Qu' elle jouisse de mes regrets ; à ses attraits qu' elle applaudisse. L' âge viendra ; l' essaim des graces s' envolera, et sur leurs traces l' amour fuira. Fuite cruelle ! Adieu l' espoir et le pouvoir d' être infidelle. Dans cet instant, libre et content, passant près d' elle je sourirai, et je dirai : elle fut belle. LES AILES DE L'AMOUR Un jour, éléonore et moi, nous rencontrâmes l' amour, dormant sur un lit de fleurs. Enchaînons-le, dit tout bas éléonore, et portons-le dans notre hermitage ; nous nous amuserons de sa peine, et puis nous lui rendrons la liberté ; mais nous volerons son carquois, et nous couperons ses ailes. Il faut lui laisser son carquois, répondis-je ; pour les ailes, nous ferons bien de les couper. Nous nous mettons à l' ouvrage ; nous tressons des guirlandes de roses ; nous lions les pieds et les mains à l' amour, et nous le portons sur nos bras jusques dans notre asile. Il se réveille tout-à-coup ; (le sommeil de l' amour est toujours léger.) il veut briser ses liens ; mais ils étoient tissus des mains de ma maîtresse. Ne pouvant y réussir, il se met à pleurer. -ah ! Rendez-moi la liberté, s' écrie-t-il ; si vous me laissez long-tems enchaîné, je vais ressembler à l' hymen. -eh bien, nous allons vous dégager ; mais nous voulons auparavant vous couper les ailes. -quoi ! Vous seriez assez cruels ? - oui ; vous en deviendrez plus aimable, et l' univers y gagnera beaucoup. -que je suis malheureux ! Puisque mes prières ni mes larmes ne sauroient vous attendrir, laissez-moi les détacher moi-même. Alors il détacha ses ailes, et les mit, en soupirant, aux pieds d' éléonore. J' étois étonné de voir l' amour si obéissant ; je ne savois pas le tour qu' il nous préparoit. On couvrit la table de flacons, et l' amour prit un couvert entre nous deux. Trois coups le rendirent plus charmant que jamais. Ses yeux pétilloient d' un feu nouveau ; les naïvetés et les bons mots découloient de sa bouche. Mais il but trop ; l' ivresse remplaça la gaîté ; sa tête appesantie s' inclina sur la table ; il alloit expirer. Ah ! Qu' avons-nous fait, ma chère éléonore ? Vîte, des parfums ; serre l' amour entre tes bras. Comme il est froid et immobile ! ô ciel ! S' il mouroit ! Eléonore le prend sur ses genoux ; elle le presse contre son sein. Moi, je réchauffe ses mains et ses pieds. Il revient peu-à-peu de son évanouissement, et reprend bientôt toutes ses forces. Un rien affoiblit l' amour ; un rien lui rend la santé. Cependant une chaleur nouvelle s' insinuoit dans tous mes sens. Les yeux d' éléonore me disoient qu' elle éprouvoit le même tourment. Elle se pencha sur un lit de gazon ; je m' assis auprès d' elle ; je soupirai, elle me regarda languissamment ; je la compris... ô miracle étonnant ! Au premier baiser, les ailes de l' amour commencèrent à renaître. Elles croissoient à vue d' oeil, à mesure que nous avancions vers le terme du plaisir. Après le moment du bonheur, elles avoient leur grandeur ordinaire. Alors il nous regarda tous les deux avec un souris malin. Apprenez, nous dit-il, que l' amour ne peut exister sans ailes. On a beau me les couper, l a jouissance me les rend ; et vous verrez bientôt qu' elles sont aussi bonnes que jamais. Hélas ! Sa prédiction n' est que trop accomplie ! Mais tout le poids de sa colère est tombé sur moi. éléonore est infidelle, et tous les feux qui la brûloient ont passé dans mon coeur. En vain je veux aimer ailleurs ; je sens trop qu' on ne peut aimer qu' une fois. A UN AMI TRAHI PAR SA MAITRESSE Quoi ! Tu gémis d' une inconstance ? Tu pleures, nouveau Céladon ? Ah ! Le trouble de ta raison fait honte à ton expérience. Es-tu donc assez imprudent pour vouloir fixer une femme ? Trop simple et trop crédule amant, quelle erreur aveugle ton ame ! Tu fixerois plus aisément le soufle du zéphyr volage, les flots agités par l' orage, et l' or ondoyant des moissons, quand les rapides aquilons, glissant du sommet des montagnes sur les richesses des vallons, siflent en rasant les campagnes. Elle t' aimoit de bonne foi, mais pouvoit-elle aimer sans cesse ? Un rival obtient sa tendresse, un autre l' avoit avant toi ; et dès demain, je le parie, un troisième plus insensé remplacera dans sa folie l' imprudent qui t' a remplacé. Il faut dans les jeux de Cythère à fripon, fripon et demi. Trahis pour n' être point trahi ; préviens même la plus légère ; que ta tendresse passagère s' arrête où commence l' ennui. Mais que fais-je ? Et dans ta foiblesse devrois-je ainsi te secourir ? Ami, garde-toi d' en guérir ; l' erreur sied bien à la jeunesse. Va, l' on se console aisément de ses disgraces amoureuses. Les amours sont un jeu d' enfant ; et, crois-moi, dans ce jeu charmant, les dupes mêmes sont heureuses. IL EST TROP TARD Rappellez-vous ces jours heureux où mon coeur crédule et sincère vous présenta ses premiers voeux ; combien alors vous m' étiez chère ! Quels transports, quel égarement ! Jamais on ne parut si belle aux yeux enchantés d' un amant ; jamais un objet infidèle ne fut aimé plus tendrement. Le tems sut vous rendre volage ; le tems a su m' en consoler. Pour jamais j' ai vu s' envoler cet amour qui fut votre ouvrage ; cessez donc de le rappeller. En vain, plus douce et plus soumise, vous semblez revenir à moi ; vous demandez en vain la foi qu' à la vôtre j' avois promise ; grace à votre légèreté, j' ai perdu la crédulité qui pouvoit seule vous la rendre. L' on n' est bien trompé qu' une fois ; de l' illusion, je le vois, le bandeau ne peut se reprendre. échappé du piège menteur où sa liberté fit naufrage, l' habitant ailé du bocage reconnoît et fuit l' esclavage que lui présente l' oiseleur. AUX INFIDELLES à vous qui savez être belles, favorites du dieu d' amour, à vous, maîtresses infidelles, qu' on cherche et qu' on fuit tour-à-tour ; salut, tendre hommage, heureux jour, et surtout voluptés nouvelles ! écoutez. Chacun à l' envi vous craint, vous adore et vous gronde ; pour moi, je vous dis grand merci. Vous seules de ce triste monde avez l' art d' égayer l' ennui ; vous seules variez la scène de nos goûts et de nos erreurs ; vous piquez au jeu les acteurs ; vous agacez les spectateurs que la nouveauté vous amène ; le tourbillon qui vous entraîne vous prête des appas plus doux ; le lendemain d' un rendez-vous, l' amant vous reconnoît à peine ; tous les yeux sont fixés sur vous, et n' apperçoivent que vos graces ; vous ne donnez pas aux dégoûts le tems de naître sur vos traces. On est heureux par vos rigueurs, plus heureux par la jouissance ; chacun poursuit votre inconstance ; et s' il n' obtient pas vos faveurs, il en a du moins l' espérance. RETOUR A ELEONORE Ah ! Si jamais on aima sur la terre, si d' un mortel on vit les dieux jaloux, c' est dans le tems où crédule et sincère j' étois heureux, et l' étois avec vous. Ce doux lien n' avoit point de modèle ; moins tendrement le frère aime sa soeur, le jeune époux son épouse nouvelle, l' ami sensible un ami de son coeur. ô toi, qui fus ma maîtresse fidelle, tu ne l' es plus ! Voilà donc ces amours que ta promesse éternisoit d' avance ! Ils sont passés ; déjà ton inconstance en tristes nuits a changé mes beaux jours. N' est-ce pas moi de qui l' heureuse adresse aux voluptés instruisit ta jeunesse ? Pour le donner, ton coeur est-il à toi ? De tes soupirs le premier fut pour moi, et je reçus ta première promesse. Tu me disois : " le devoir et l' honneur ne veulent point que je sois votre amante. N' espérez rien ; si je donnois mon coeur, vous tromperiez ma jeunesse imprudente ; on me l' a dit, votre sexe est trompeur. " ainsi parloit ta sagesse craintive ; et cependant tu ne me fuyois pas ; et cependant une rougeur plus vive embellissoit tes modestes appas ; et cependant tu prononçois sans cesse le mot d' amour qui causoit ton effroi ; et dans ma main, la tienne avec mollesse venoit tomber, pour demander ma foi. Je la donnai, je te la donne encore. J' en fais serment au seul dieu que j' adore, au dieu chéri, par toi-même adoré ; de tes erreurs j' ai causé la première, de mes erreurs tu seras la dernière. Et si jamais ton amant égaré pouvoit changer ; s' il voyoit sur la terre d' autre bonheur que celui de te plaire ; ah ! Puisse alors le ciel, pour me punir, de tes faveurs m' ôter le souvenir ! Bientôt après, dans ta paisible couche par le plaisir conduit furtivement, j' ai, malgré toi, recueilli de ta bouche ce premier cri, si doux pour un amant ! Tu combattois, timide éléonore, mais le combat fut bientôt terminé ; ton coeur ainsi te l' avoit ordonné. Ta main pourtant me refusoit encore ce que ton coeur m' avoit déjà donné. Tu sais alors combien je fus coupable ? Tu sais comment j' étonnai ta pudeur ? Avec quels soins au terme du bonheur je conduisis ton ignorance aimable ? Tu souriois, tu pleurois à la fois, tu m' arrêtois dans mon impatience, tu me nommois, tu gardois le silence, dans les baisers mourut ta foible voix. Rappelle-toi nos heureuses folies. Tu me disois, en tombant dans mes bras : aimons toujours, aimons jusqu' au trépas. Tu le disois ! Je t' aime, et tu m' oublies. PALINODIE Jadis, trahi par ma maîtresse, j' osai calomnier l' amour ; j' ai dit qu' à ses plaisirs d' un jour succède un siècle de tristesse. Alors, dans un accès d' humeur, je voulus prêcher l' inconstance. J' étois démenti par mon coeur, l' esprit seul a commis l' offense. Une amante m' avoit quitté ; ma douleur s' en prit aux amantes. Pour consoler ma vanité, je les crus toutes inconstantes. Le dépit m' avoit égaré. Loin de moi le plus grand des crimes, celui de noircir par mes rimes un sexe toujours adoré, que l' amour a fait notre maître, qui seul peut donner le bonheur, qui, sans notre exemple peut-être, n' auroit jamais été trompeur. Malheur à toi, lyre fidelle, où j' ai modulé tous mes airs, si jamais un seul de mes vers avoit offensé quelque belle. Sexe léger, sexe charmant, vos défauts sont votre parure ; remerciez bien la nature, qui vous ébaucha seulement. Sa main bizarre et favorable vous orne mieux que tous vos soins ; l' on vous aimeroit beaucoup moins, si vous étiez toujours aimable. LE RACCOMMODEMENT Nous renaissons, ma chère éléonore, car c' est mourir que de cesser d' aimer. Puisse le noeud qui vient de se former avec le tems se resserrer encore ! Devions-nous croire à ce bruit imposteur qui nous peignit l' un à l' autre infidèle ! Notre imprudence a fait notre malheur. Je te revois plus constante et plus belle. Règne sur moi, mais règne pour toujours. Jouis en paix de l' heureux don de plaire. Que notre vie, obscure et solitaire, coule en secret sous l' aile des amours, comme un ruisseau qui murmurant à peine, et dans son lit resserrant tous ses flots, cherche avec soin l' ombre des arbrisseaux, et n' ose pas se montrer dans la plaine. Du vrai bonheur les sentiers peu connus nous cacheront aux regards de l' envie ; et l' on dira quand nous ne serons plus : ils ont aimé, voilà toute leur vie. LES SERMENS Oui, j' en atteste la nuit sombre, confidente de nos plaisirs, et qui verra toujours son ombre disparoître avant mes desirs ; j' atteste l' étoile amoureuse, qui pour voler au rendez-vous me prête sa clarté douteuse ; je prends à témoins ces verroux qui souvent réveilloient ta mère, et cette parure étrangère qui trompe les regards jaloux ; enfin, j' en jure par toi-même, je veux dire par tous mes dieux, t' aimer est le bonheur suprême, il n' en est point d' autre à mes yeux. Viens donc, ô ma belle maîtresse, perdre tes soupçons dans mes bras ; viens t' assurer de ma tendresse, et du pouvoir de tes appas. Aimons, ma chère éléonore, aimons au moment du réveil, aimons au lever de l' aurore, aimons au coucher du soleil, durant la nuit aimons encore. SOUVENIR Déjà la nuit s' avance, et du sombre orient ses voiles par degrés dans les airs se déploient. Sommeil, doux abandon, image du néant, des maux de l' existence heureux délassement, tranquille oubli des soins où les hommes se noient ; et vous, qui nous rendez à nos plaisirs passés, touchante illusion, déesse des mensonges, venez dans mon asile, et sur mes yeux lassés secouez les pavots et les aimables songes. Voici l' heure où trompant les surveillans jaloux, je pressois dans mes bras ma maîtresse timide ; voici l' alcove sombre où d' une aile rapide l' essaim des voluptés voloit au rendez-vous. Voici le lit commode où l' heureuse licence remplaçoit par degrés la mourante pudeur. Importune vertu, fable de notre enfance, et toi, vain préjugé, fantôme de l' honneur, combien peu votre voix se fait entendre au coeur ! La nature aisément vous réduit au silence ; et vous vous dissipez au flambeau de l' amour, comme un léger brouillard aux premiers feux du jour. Momens délicieux, où nos baisers de flamme, mollement égarés, se cherchent pour s' unir ! Où de douces fureurs s' emparant de notre ame, laissent un libre cours au bizarre desir ! Momens plus enchanteurs, mais prompts à disparoître, où l' esprit échauffé, les sens, et tout notre être, semblent se concentrer pour hâter le plaisir, vous portez avec vous trop de fougue et d' ivresse ; vous fatiguez mon coeur qui ne peut vous saisir, et vous fuyez surtout avec trop de vîtesse ; hélas ! On vous regrette avant de vous sentir ! Mais non, l' instant qui suit est bien plus doux encore. Un long calme succède au tumulte des sens ; le feu qui nous brûloit par degrés s' évapore ; la volupté survit aux pénibles élans ; l' ame sur son bonheur se repose en silence ; et la réflexion, fixant la jouissance, s' amuse à lui prêter un charme plus flatteur. Amour, à ces plaisirs, l' effort de ta puissance ne sauroit ajouter qu' un peu plus de lenteur. LE SONGE A M De F. Corrigé par tes beaux discours, j' avois résolu d' être sage, et dans un accès de courage, je congédiois les amours et les chimères du bel âge. La nuit vint ; un profond sommeil ferma mes paupières tranquilles ; tous mes songes étoient faciles ; je ne craignois point le réveil. Mais quand l' aurore impatiente, blanchissant l' ombre de la nuit, à la nature renaissante annonça le jour qui la suit, l' amour vint s' offrir à ma vue ; le sourire le plus charmant erroit sur sa bouche ingénue ; je le reconnus aisément. Il s' approcha de mon oreille. Tu dors, me dit-il doucement, et tandis que ton coeur sommeille, l' heure s' écoule incessament. Ici-bas tout se renouvelle, l' homme seul vieillit sans retour ; son existence n' est qu' un jour suivi d' une nuit éternelle, mais encor trop long sans amour. à ces mots j' ouvris la paupière ; adieu sagesse, adieu projets ; revenez enfans de Cythère, je suis plus foible que jamais. MA RETRAITE Solitude heureuse et champêtre, séjour du repos le plus doux, le printems me ramène à vous ; recevez enfin votre maître. La jeune amante du zéphyr a ranimé vos tristes plaines ; échappé de mes lourdes chaînes, comme elles, je vais rajeunir. Vous donnez à mes sens une nouvelle vie ; mon ame, trop long-tems flétrie, aux rayons naissans du plaisir déjà commence à s' entrouvrir. ô maîtresse toujours plus chère ! De ces lieux tu fais l' ornement. Dans ces lieux tu fais sans mystère le bonheur du plus tendre amant. La simplicité seule orna mon hermitage. On ne voit point chez moi ces superbes tapis que la Perse, à grands frais, teignit pour notre usage. Je ne repose point sous un dais de rubis ; mon lit n' est qu' un simple feuillage. Qu' importe ? Le sommeil est-il moins consolant ? Les rêves qu' il nous donne en sont-ils moins aimables ? Le baiser d' une amante en est-il moins brûlant, et les voluptés moins durables ? Pendant la nuit, lorsque je peux entendre dégoutter la pluie, et les fiers enfans d' Orythie ébranler mon toît dans leurs jeux ; alors si mes bras amoureux entourent ma craintive amie, puis-je encor former d' autres voeux ? Qu' irois-je demander aux dieux à qui mon bonheur fait envie ? Je suis au port, et je me ris de ces écueils où l' homme échoue. Je regarde avec un souris cette fortune qui se joue, en tourmentant ses favoris ; et j' abaisse un oeil de mépris sur l' inconstance de sa roue. La scène des plaisirs va changer à mes yeux. Moins avide aujourd' hui, mais plus voluptueux, disciple du sage épicure, je veux que la raison préside à tous mes jeux. De rien avec excès, de tout avec mesure, voilà le secret d' être heureux. Trahi par ma jeune maîtresse, je vais rire de ma foiblesse entre les bras de l' amitié, et confier à sa tendresse un malheur bientôt oublié. Si l' amitié, plus douce et plus chérie, si l' amitié me trahit à son tour, mon coeur triste et navré détestera la vie ; mais enfin, consolé par la philosophie, je reviendrai peut-être aux autels de l' amour. La haine est pour moi trop pénible ; la sensibilité n' est qu' un tourment de plus ; une indifférence paisible est la plus sage des vertus. AU GAZON FOULE PAR ELEONORE Trône de fleurs, lit de verdure, gazon planté par les amours, recevez l' onde fraîche et pure que ma main vous doit tous les jours. Couronnez-vous d' herbes nouvelles ; croissez, gazon voluptueux. Qu' à midi, zéphyre amoureux vous porte le frais sur ses ailes. Que ces lilas entrelacés dont la fleur s' arrondit en voûte, sur vous mollement renversés, laissent échapper goutte à goutte les pleurs que l' aurore a versés. Sous les appas de ma maîtresse ployez toujours avec souplesse, mais sur le champ relevez-vous ; de notre amoureux badinage ne gardez point le témoignage ; vous me feriez trop de jaloux. LE VOYAGE MANQUE A M De F. Abjurant ma douce paresse, j' allois voyager avec toi ; mais mon coeur reprend sa foiblesse ; adieu, tu partiras sans moi. Les baisers de ma jeune amante ont dérangé tous mes projets. Ses yeux sont plus beaux que jamais ; sa douleur la rend plus touchante. Elle me serre entre ses bras, des dieux implore la puissance, pleure déjà mon inconstance, se plaint et ne m' écoute pas. à ses reproches, à ses charmes, mon coeur ne sait pas résister. Qui ! Moi, je pourrois la quitter ? Moi, j' aurai vu couler ses larmes, et je ne les essuîrois pas ? Périssent les lointains climats dont le nom causa ses alarmes ! Et toi, qui ne peux concevoir ni les amans, ni leur ivresse ; toi, qui des pleurs d' une maîtresse n' a jamais connu le pouvoir, pars ; mes voeux te suivront sans cesse. Mais crains d' oublier ta sagesse aux lieux que tu vas parcourir ; et défends-toi d' une foiblesse dont je ne veux jamais guérir. SUR LA MALADIE D'ELEONORE C' en est fait, la faulx du trépas se lève sur ma jeune amie ; le feu d' une fièvre ennemie brûle ses membres délicats. Je l' ai vue au milieu des peines ; sur son front j' ai posé la main ; ô douleur ! J' ai senti soudain ce feu qui coule dans ses veines. Ses yeux peignoient l' égarement et le désordre de son ame ; ses yeux, que je vis si souvent briller d' une plus douce flamme, n' ont point reconnu son amant. Abandonnez-vous ma maîtresse, dieux, qui veillez sur la jeunesse, dieux, qui protégez la beauté ? Par quel crime ai-je mérité le coup dont frémit ma tendresse ? Voyez ses maux, voyez mes pleurs ; voyez son trouble et mon supplice ; et si l' aspect de nos douleurs ne fléchit point votre injustice ; à mes cris si vous êtes sourds ; en vain votre bonté cruelle me prépare de nouveaux jours ; je n' aurai vécu que pour elle. LE CABINET DE TOILETTE Voici le cabinet charmant où les graces font leur toilette. Dans cette amoureuse retraite j' éprouve un doux saisissement. Tout m' y rappelle ma maîtresse, tout m' y parle de ses attraits, je crois l' entendre, et mon ivresse la revoit dans tous les objets. Ce bouquet, dont l' éclat s' efface, toucha l' albâtre de son sein ; il se dérangea sous ma main, et mes lèvres prirent sa place. Ce chapeau, ces rubans, ces fleurs, qui formoient hier sa parure, de sa flottante chevelure conservent les douces odeurs. Voici l' inutile baleine où ses charmes sont en prison. J' apperçois le soulier mignon que son pied remplira sans peine. Ce lin, ce dernier vêtement... il a couvert tout ce que j' aime ; ma bouche s' y colle ardemment, et croit baiser dans ce moment les attraits qu' il baisa lui-même. Cet asile mystérieux de Vénus sans doute est l' empire. Le jour n' y blesse point mes yeux ; plus tendrement mon coeur soupire ; l' air et les parfums qu' on respire de l' amour allument les feux. Parois, ô maîtresse adorée ! J' entends sonner l' heure sacrée qui nous ramène les plaisirs ; du tems viens connoître l' usage, et redoubler tous les desirs qu' a fait naître ta seule image. L'ABSENCE Huit jours sont écoulés, depuis que dans ces plaines un devoir importun a retenu mes pas. Croyez à ma douleur, mais ne l' éprouvez pas. Puissiez-vous de l' amour ne point sentir les peines ! Le bonheur m' environne en ce riant séjour. De mes jeunes amis la bruyante allégresse ne peut un seul moment distraire ma tristesse ; et mon coeur aux plaisirs est fermé sans retour. Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre, je demande à la nuit, je redemande au jour cet objet adoré qui ne peut plus m' entendre. Loin de vous autrefois je supportois l' ennui ; l' espoir me consoloit ; mon amour aujourd' hui ne sait plus endurer les plus courtes absences. Tout ce qui n' est pas vous me devient odieux. Ah ! Vous m' avez ôté toutes mes jouissances ; j' ai perdu tous les goûts qui me rendoient eureux ; vous seule me restez, ô mon éléonore ! Mais vous me suffirez, j' en atteste les dieux ; et je n' ai rien perdu, si vous m' aimez encore. MA MORT De mes pensers confidente chérie, toi, dont les chants faciles et flatteurs viennent par fois suspendre les douleurs dont les amours ont parsemé ma vie ; lyre fidelle, où mes doigts paresseux trouvent sans art des sons mélodieux, prends aujourd' hui ta voix la plus touchante, et parle-moi de ma maîtresse absente. Objet chéri, pourvu que dans tes bras de mes accords j' amuse ton oreille, et qu' animé par le jus de la treille, en les chantant, je baise tes appas ; si tes regards, dans un tendre délire, sur ton ami tombent languissamment ; à mes accens si tu daignes sourire ; si tu fais plus, et si mon humble lyre sur tes genoux repose mollement, qu' importe à moi le reste de la terre ? Des beaux esprits qu' importe la rumeur, et du public la sentence sévère ? Je suis amant, et ne suis point auteur. Je ne veux point d' une gloire pénible ; trop de clarté fait peur au doux plaisir. Je ne suis rien, et ma muse paisible brave, en riant, son siècle et l' avenir. Je n' irai pas sacrifier ma vie au fol espoir de vivre après ma mort. ô ma maîtresse ! Un jour l' arrêt du sort viendra fermer ma paupière affoiblie. Lorsque tes bras, entourant ton ami, soulageront sa tête languissante, et que ses yeux soulevés à demi seront remplis d' une flamme mourante ; lorsque mes doigts tâcheront d' essuyer tes yeux fixés sur ma paisible couche, et que mon coeur, s' échappant sur ma bouche, de tes baisers recevra le dernier ; je ne veux point qu' une pompe indiscrète vienne trahir ma douce obscurité, ni qu' un airain à grand bruit agité annonce à tous le convoi qui s' apprête. Dans mon asile, heureux et méconnu, indifférent au reste de la terre, de mes plaisirs je lui fais un mystère ; je veux mourir comme j' aurai vécu. L'IMPATIENCE ô ciel ! Après huit jours d' absence, après huit siècles de desirs, j' arrive, et ta froide prudence recule l' instant des plaisirs promis à mon impatience ! " d' une mère je crains les yeux ; les nuits ne sont pas assez sombres ; attendons plutôt qu' à leurs ombres Phoebé ne mêle plus ses feux. Ah ! Si l' on alloit nous surprendre ! Remets à demain ton bonheur ; crois-en l' amante la plus tendre, crois-en ses yeux et sa rougeur, tu ne perdras rien pour attendre " . Voilà les vains raisonnemens dont tu veux payer ma tendresse ; et tu feins d' oublier sans cesse qu' il est un dieu pour les amans. Laisse à ce dieu qui nous appelle le soin d' assoupir les jaloux, et de conduire au rendez-vous le mortel sensible et fidèle qui n' est heureux qu' à tes genoux. N' oppose plus un vain scrupule à l' ordre pressant de l' amour ; quand le feu du desir nous brûle, hélas ! On vieillit dans un jour. REFLEXION AMOUREUSE Je vais la voir, la presser dans mes bras. Mon coeur ému palpite avec vîtesse ; des voluptés je sens déjà l'ivresse, et le desir précipite mes pas. Sachons pourtant, près de celle que j' aime, donner un frein aux transports du desir ; sa folle ardeur abrège le plaisir, et trop d'amour peut nuire à l'amour même. LE BOUQUET DE L'AMOUR Dans ce moment les politesses, les souhaits vingt fois répétés, et les ennuyeuses caresses, pleuvent sans doute à tes côtés. Après ces complimens sans nombre, l' amour fidèle aura son tour ; car dès qu' il verra la nuit sombre remplacer la clarté du jour, il s' en ira, sans autre escorte que le plaisir tendre et discret, frappant doucement à ta porte, t' offrir ses voeux et son bouquet. Quand l' âge aura blanchi ma tête, réduit tristement à glaner, j' irai te souhaiter ta fête, ne pouvant plus te la donner. DELIRE Il est passé, ce moment des plaisirs dont la vîtesse a trompé mes desirs ; il est passé ; ma jeune et tendre amie, ta jouissance a doublé mon bonheur. Ouvre tes yeux noyés dans la langueur, et qu' un baiser te rappelle à la vie. Celui-là seul connoît la volupté, celui-là seul sentira son ivresse, qui peut enfin avec sécurité sur le duvet posséder sa maîtresse. Le souvenir des obstacles passés donne au présent une douceur nouvelle ; à ses regards son amante est plus belle ; tous les attraits sont vus et caressés. Avec lenteur sa main voluptueuse d' un sein de neige entr' ouvre la prison, et de la rose il baise le bouton qui se durcit sous sa bouche amoureuse. Lorsque ses doigts, égarés sur les lis, viennent enfin au temple de Cypris, de la pudeur prévenant la défense, par un baiser il la force au silence. Il donne un frein aux aveugles desirs ; la jouissance est long-tems différée ; il la prolonge, et son ame enivrée boit lentement la coupe des plaisirs. éléonore, amante fortunée, reste à jamais dans mes bras enchaînée. Trouble charmant ! Le bonheur qui n' est plus d' un nouveau rouge a coloré ta joue ; de tes cheveux le ruban se dénoue, et du corset les liens sont rompus. Ah ! Garde-toi de ressaisir encore ce vêtement qu' ont dérangé nos jeux ; ne m' ôte point ces charmes que j' adore, et qu' à la fois tous mes sens soient heureux. Nous sommes seuls, je desire, et tu m' aimes ; reste sans voile, ô fille des amours ! Ne rougis point ; les graces elles-mêmes de ce beau corps ont formé les contours. Partout mes yeux reconnoissent l' albâtre, partout mes doigts effleurent le satin. Foible pudeur, tu résistes en vain, des voluptés je baise le théâtre. Pardonne tout, et ne refuse rien, éléonore ; amour est mon complice. Mon corps frissonne en s' approchant du tien. Plus près encor, je sens avec délice ton sein brûlant palpiter sous le mien. Ah ! Laisse-moi, dans mes transports avides, boire l' amour sur tes lèvres humides. Oui, ton haleine a coulé dans mon coeur, des voluptés elle y porte la flamme ; objet charmant de ma tendre fureur, dans ce baiser reçois toute mon ame. à ces transports succède la douceur d' un long repos. Délicieux silence, calme des sens, nouvelle jouissance, vous donnez seuls le suprême bonheur ! Puissent ainsi s' écouler nos journées aux voluptés en secret destinées ! Qu' un long amour m' assure tes attraits ; qu' un long baiser nous unisse à jamais. Laisse gronder la sagesse ennemie ; le plaisir seul donne un prix à la vie. Plaisir, transports, doux présens de Vénus, il faut mourir, quand on vous a perdus ! LES ADIEUX Séjour triste, asile champêtre, qu' un charme embellit à mes yeux, je vous fuis, pour jamais peut-être ! Recevez mes derniers adieux. En vous quittant, mon coeur soupire. Ah ! Plus de chansons, plus d' amours. éléonore ! ... oui, pour toujours près de toi je suspends ma lyre. ELEGIE 1 Du plus malheureux des amans elle avoit essuyé les larmes ; sur la foi des nouveaux sermens ma tendresse étoit sans alarmes. J' en ai cru son dernier baiser ; mon aveuglement fut extrême. Qu' il est facile d' abuser l' amant qui s' abuse lui-même ! Des yeux timides et baissés, une voix naïve et qui touche, des bras autour du cou passés, un baiser donné sur la bouche, tout cela n' est point de l' amour. J' y fus trompé jusqu' à ce jour. Je divinisois les foiblesses ; et ma sotte crédulité n' osoit des plus folles promesses soupçonner la sincérité ; je croyois sur-tout aux caresses. Hélas ! En perdant mon erreur, je perds le charme de la vie. J' ai partout cherché la candeur, partout j' ai vu la perfidie. Le dégoût a flétri mon coeur. Je renonce au plaisir trompeur, je renonce à mon infidelle ; et dans ma tristesse mortelle, je me repens de mon bonheur. ELEGIE 2 C' en est donc fait ! Par des tyrans cruels, malgré ses pleurs à l' autel entraînée, elle a subi le joug de l' hyménée. Elle a détruit par des noeuds solemnels les noeuds secrets qui l' avoient enchaînée. Et moi, long-tems exilé de ces lieux, pour adoucir cette absence cruelle, je me disois : elle sera fidelle ; j' en crois son coeur et ses derniers adieux. Dans cet espoir, j' arrivois sans alarmes. Je tressaillois, en arrêtant mes yeux sur le séjour qui cachoit tant de charmes, et le plaisir faisoit couler mes larmes. Je payai cher ce plaisir imposteur ! Prêt à voler aux pieds de mon amante, dans un billet tracé par l' inconstante je lis son crime, et je lis mon malheur. Un coup de foudre eût été moins terrible. éléonore ! ô dieux ! Est-il possible ? Il est donc fait et prononcé par toi l' affreux serment de n' être plus à moi ? éléonore autrefois si timide ! éléonore aujourd' hui si perfide ! De tant de soins voilà donc le retour ? Voilà le prix d' un éternel amour ? Car ne crois pas que jamais je t' oublie ; il n' est plus tems ; je le voudrois en vain ; et malgré toi, tu feras mon destin ; je te devrai le malheur de ma vie. En avouant ta noire trahison, tu veux encor m' arracher ton pardon. Pour l' obtenir, tu dis que mon absence à tes tyrans te livra sans défense. Ah ! Si les miens, abusant de leurs droits, avoient voulu me contraindre au parjure, et m' enchaîner sans consulter mon choix ; l' amour, plus saint, plus fort que la nature, auroit bravé leur injuste pouvoir ; de la constance il m' eût fait un devoir. Mais ta prière est un ordre suprême ; trompé par toi, rejetté de tes bras, je te pardonne, et je ne me plains pas. Puisse ton coeur te pardonner de même ! ELEGIE 3 Bel arbre, je viens effacer ces noms gravés sur ton écorce, qui par un amoureux divorce se reprennent pour se laisser. Ne parle plus d' éléonore ; rejette ces chiffres menteurs ; le tems a désuni les coeurs que ton écorce unit encore. ELEGIE 4 Dieu des amours, le plus puissant des dieux, le seul du moins qu' adora ma jeunesse, il m' en souvient, dans ce moment heureux où je fléchis mon ingrate maîtresse, mon coeur crédule et trompé par vous deux, mon foible coeur jura d' aimer sans cesse. Mais je révoque un serment indiscret. Assez long-tems tu tourmentas ma vie, amour, amour, séduisante folie ! Je t' abandonne, et même sans regret. Loin de Paphos la raison me rappelle ; je veux la suivre, et ne plus suivre qu' elle. Pour t' obéir je semblois être né. Vers tes autels dès l' enfance entraîné, je me soumis sans peine à ta puissance. Ton injustice a lassé ma constance. Tu m' as puni de ma fidélité. Ah ! J' aurois dû, moins tendre et plus volage, user des droits accordés au jeune âge. Oui, moins soumis, tu m' aurois mieux traité. Bien insensé celui qui près des belles perd en soupirs de précieux instans ! Tous les chagrins sont pour les coeurs fidèles ; tous les plaisirs sont pour les inconstans. ELEGIE 5 D' un long sommeil j' ai goûté la douceur. Sous un ciel pur, qu' elle embellit encore, à mon réveil je vois briller l' aurore ; le dieu du jour la suit avec lenteur. Moment heureux ! La nature est tranquille, zéphyre dort sur la fleur immobile, l' air plus serein a repris sa fraîcheur, et le silence habite mon asile. Mais quoi ! Le calme est aussi dans mon coeur ! Je ne vois plus la triste et chère image qui s' offroit seule à ce coeur tourmenté ; et la raison, par sa douce clarté, de mes ennuis dissipe le nuage. Toi, que ma voix imploroit chaque jour, tranquillité, si long-tems attendue, des cieux enfin te voilà descendue, pour remplacer l' impitoyable amour. J' allois périr ; au milieu de l' orage, un sûr abri me sauve du naufrage ; de l' aquilon j' ai trompé la fureur ; et je contemple, assis sur le rivage, des flots grondans la vaste profondeur. Fatal objet, dont j' adorai les charmes, à ton oubli je vais m' accoutumer. Je t' obéis enfin ; sois sans alarmes, je sens pour toi mon ame se fermer. Je pleure encor ; mais j' ai cessé d' aimer, et mon bonheur fait seul couler mes larmes. ELEGIE 6 J' ai cherché dans l' absence un remède à mes maux ; j' ai fui les lieux charmans qu' embellit l' infidelle. Caché dans ces forêts dont l' ombre est éternelle, j' ai trouvé le silence, et jamais le repos. Par les sombres détours d' une route inconnue, j' arrive sur ces monts qui divisent la nue. De quel étonnement tous mes sens sont frappés ! Quel calme ! Quels objets ! Quelle immense étendue ! La mer paroît sans borne à mes regards trompés, et dans l' azur des cieux est au loin confondue ; le zéphyr en ce lieu tempère les chaleurs ; de l' aquilon par fois on y sent les rigueurs ; et tandis que l' hiver habite ces montagnes, plus bas l' été brûlant dessèche les campagnes. Le volcan dans sa course a dévoré ces champs ; la pierre calcinée atteste son passage. L' arbre y croît avec peine ; et l' oiseau par ses chants n' a jamais égayé ce lieu triste et sauvage. Tout se taît, tout est mort ; mourez, honteux soupirs ; mourez, importuns souvenirs, qui me retracez l' infidelle ; mourez, tumultueux desirs, ou soyez volages comme elle. Ces bois ne peuvent me cacher ; ici même, avec tous ses charmes, l' ingrate encor me vient chercher ; et son nom fait couler des larmes que le tems auroit dû sécher. ô dieux ! Oh ! Rendez-moi ma raison égarée ; arrachez de mon coeur cette image adorée ; éteignez cet amour qu' elle vient rallumer, et qui remplit encor mon ame toute entière. Ah ! L' on devroit cesser d' aimer au moment qu' on cesse de plaire. Tandis qu' avec mes pleurs, la plainte et les regrets coulent de mon ame attendrie, j' avance, et de nouveaux objets interrompent ma rêverie. Je vois naître à mes pieds ces ruisseaux différens, qui, changés tout-à-coup en rapides torrens, traversent à grand bruit les ravines profondes, roulent avec leurs flots le ravage et l' horreur, fondent sur le rivage, et vont avec fureur dans l' océan troublé précipiter leurs ondes. Je vois des rocs noircis, dont le front orgueilleux s' élève et va frapper les cieux. Le tems a gravé sur leurs cimes l' empreinte de la vétusté. Mon oeil rapidement porté de torrens en torrens, d' abîmes en abîmes, s' arrête épouvanté. ô nature ! Qu' ici je ressens ton empire ! J' aime de ce désert la sauvage âpreté ; de tes travaux hardis j' aime la majesté ; oui, ton horreur me plaît ; je frissonne et j' admire. Dans ce séjour tranquille, aux regards des humains que ne puis-je cacher le reste de ma vie ! Que ne puis-je du moins y laisser mes chagrins ! Je venois oublier l' ingrate qui m' oublie, et ma bouche indiscrète a prononcé son nom ; je l' ai redit cent fois, et l' écho solitaire de ma voix douloureuse a prolongé le son ; ma main l' a gravé sur la pierre ; au mien il est entrelacé. Un jour le voyageur, sous la mousse légère, de ces noms connus à Cythère verra quelque reste effacé. Soudain il s' écrîra : son amour fut extrême ; il chanta sa maîtresse au fond de ces déserts. Pleurons sur ses malheurs, et relisons les vers qu' il soupira dans ce lieu même. ELEGIE 7 Il faut tout perdre, il faut vous obéir. Je vous les rends ces lettres indiscrètes, de votre coeur éloquens interprètes, et que le mien eût voulu retenir ; je vous les rends. Vos yeux à chaque page reconnoîtront l' amour et son langage, nos doux projets, vos sermens oubliés, et tous mes droits par vous sacrifiés. C' étoit trop peu, cruelle éléonore, de m' arracher ces traces d' un amour payé par moi d' un éternel retour ; vous ordonnez que je vous rende encore ces traits chéris, dont l' aspect enchanteur adoucissoit et trompoit ma douleur. Pourquoi chercher une excuse inutile, en reprenant ces gages adorés qu' aux plus grands biens j' ai toujours préférés ? De vos rigueurs le prétexte est futile. Non, la prudence et le devoir jaloux n' exigent pas ce double sacrifice. Mais ces écrits, qu' un sentiment propice vous inspira dans des momens plus doux, me consoloient, et savoient, malgré vous, de mon destin corriger l' injustice ; mais ce portrait, ce prix de ma constance, que sur mon coeur attacha votre main, pouvoit encor distraire mon chagrin ; et vous craignez d' adoucir ma souffrance ; et vous voulez que mes yeux désormais ne puissent plus s' ouvrir sur vos attraits ; et vous voulez, pour combler ma disgrace, de mon bonheur ôter jusqu' à la trace. Ah ! J' obéis, je vous rends vos bienfaits. Un seul me reste, il me reste à jamais. Oui, malgré vous, qui causez ma foiblesse, oui, malgré moi, ce coeur infortuné retient encore et gardera sans cesse le fol amour que vous m' avez donné. ELEGIE 8 Aimer est un destin charmant ; c' est un bonheur qui nous enivre, et qui produit l' enchantement. Avoir aimé, c' est ne plus vivre ; hélas ! C' est avoir acheté cette accablante vérité, que les sermens sont un mensonge, que l' amour trompe tôt ou tard, que l' innocence n' est qu' un art, et que le bonheur n' est qu' un songe. ELEGIE 9 Toi qu' importune ma présence, à tes nouveaux plaisirs je laisse un libre cours ; je ne troublerai plus tes nouvelles amours. Je remets à ton coeur le soin de ma vengeance. Ne crois pas m' oublier ; tout t' accuse en ces lieux ; ils savent tes sermens, ils sont pleins de mes feux, ils sont pleins de ton inconstance. Là, je te vis, pour mon malheur : belle de ta seule candeur, tu semblois une fleur nouvelle qui, loin du zéphyr corrupteur, sous l' ombrage qui la recèle s' épanouit avec lenteur. C' est ici qu' un sourire approuva ma tendresse. Plus loin, quand le trépas menaçoit ta jeunesse, je promis à l' amour de te suivre au tombeau. Ta pudeur, en ce lieu, se montra moins farouche, et le premier baiser fut donné par ta bouche ; des jours de mon bonheur ce jour fut le plus beau. Ici, je bravai la colère d' un père indigné contre moi ; renonçant à tout sur la terre, je jurai de n' être qu' à toi. Dans cette alcove obscure... ô touchantes alarmes ! ô transports ! ô langueur qui fait couler des larmes ! Oubli de l' univers ! Ivresse de l' amour ! ô plaisirs passés sans retour ! De ces premiers plaisirs l' image séduisante incessamment te poursuivra ; et loin de l' effacer, le tems l' embellira. Toujours plus pure et plus charmante, elle empoisonnera ton coupable bonheur, et punira tes sens du crime de ton coeur. Oui, tes yeux prévenus me reverront encore, non plus comme un amant tremblant à tes genoux, qui se plaint sans aigreur, menace sans courroux, qui te pardonne et qui t' adore ; mais comme un amant irrité, comme un amant jaloux qui tourmente le crime, qui ne pardonne plus, qui poursuit sa victime, et punit l' infidélité. Partout je te suivrai, dans l' enceinte des villes, au milieu des plaisirs, sous les forêts tranquilles, dans l' ombre de la nuit, dans les bras d' un rival. Mon nom de tes remords deviendra le signal. éloigné pour jamais de cette île odieuse, j' apprendrai ton destin, je saurai ta douleur ; je dirai : qu' elle soit heureuse ! Et ce voeu ne pourra te donner le bonheur. ELEGIE 10 à cet air de sérénité, à cet enjoûment affecté, d' autres seront trompés peut-être ; mais mon coeur vous devine mieux, et vous n' abusez point des yeux accoutumés à vous connoître. L' esprit vole à votre secours, et, malgré vos soins, son adresse ne peut égayer vos discours ; vous souriez, mais c' est toujours le sourire de la tristesse. Vous cachez en vain vos douleurs ; vos soupirs se font un passage ; les roses de votre visage ont perdu leurs vives couleurs ; déjà vous négligez vos charmes ; ma voix fait naître vos alarmes ; vous abrégez nos entretiens ; et vos yeux noyés dans les larmes évitent constamment les miens. Ainsi donc mes peines cruelles vont s' augmenter de vos chagrins ! Malgré les dieux et les humains, je le vois, nos coeurs sont fidèles. Objet du plus parfait amour, unique charme de ma vie, ô maîtresse toujours chérie ! Faut-il te perdre sans retour ? Ah ! Faut-il que ton inconstance ne te donne que des tourmens ! Si du plus tendre des amans la prière a quelque puissance, trahis mieux tes premiers sermens ; que ton coeur me plaigne et m' oublie. Permets à de nouveaux plaisirs d' effacer les vains souvenirs qui causent ta mélancolie. J' ai bien assez de mes malheurs. J' ai pu supporter tes rigueurs, ton inconstance, tes froideurs, et tout le poids de ma tristesse ; mais je succombe, et ma tendresse ne peut soutenir tes douleurs. ELEGIE 11 Que le bonheur arrive lentement ! Que le bonheur s' éloigne avec vîtesse ! Durant le cours de ma triste jeunesse, si j' ai vécu, ce ne fut qu' un moment. Je suis puni de ce moment d' ivresse. L' espoir qui trompe a toujours sa douceur, et dans nos maux du moins il nous console ; mais loin de moi l' illusion s' envole, et l' espérance est morte dans mon coeur. Ce coeur, hélas ! Que le chagrin dévore, ce coeur malade et surchargé d' ennui dans le passé veut ressaisir encore de son bonheur la fugitive aurore, et tous les biens qu' il n' a plus aujourd' hui ; mais du présent l' image trop fidelle me suit toujours dans ces rêves trompeurs, et sans pitié, la vérité cruelle vient m' avertir de répandre des pleurs. J' ai tout perdu ; délire, jouissance, transports brûlans, paisible volupté, douces erreurs, consolante espérance ; j' ai tout perdu ; l' amour seul est resté. ELEGIE 12 Calme des sens, paisible indifférence, léger sommeil d' un coeur tranquillisé, descends du ciel ; éprouve ta puissance sur un amant trop long-tems abusé. Mène avec toi l' heureuse insouciance, les plaisirs purs qu' autrefois j' ai connus, et le repos que je ne trouve plus ; mène surtout l' amitié consolante qui s' enfuyoit à l' aspect des amours, et des beaux arts la foule intéressante, et la raison que je craignois toujours. Des passions j' ai trop senti l' ivresse ; porte la paix dans le fond de mon coeur. Ton air serein ressemble à la sagesse, et ton repos est presque le bonheur. Il est donc vrai, l' amour n' est qu' un délire ! Le mien fut long ; mais enfin je respire, je vais renaître ; et mes chagrins passés, mon fol amour, les pleurs que j' ai versés, seront pour moi comme un songe pénible et douloureux à nos sens éperdus, mais qui, suivi d' un réveil plus paisible, nous laisse à peine un souvenir confus. ELEGIE 13 Il est tems, mon éléonore, de mettre un terme à nos erreurs ; il est tems d' arrêter les pleurs que l' amour nous dérobe encore. Il disparoît l' âge si doux, l' âge brillant de la folie ; lorsque tout change autour de nous, changeons, ô mon unique amie ! D' un bonheur qui fuit sans retour cessons de rappeller l' image ; et des pertes du tendre amour que l' amitié nous dédommage. Je quitte enfin ces tristes lieux où me ramena l' espérance, et l' océan entre nous deux va mettre un intervalle immense. Il faut même qu' à mes adieux succède une éternelle absence ; le devoir m' en fait une loi. Sur mon destin sois plus tranquille ; mon nom passera jusqu' à toi. Quel que soit mon nouvel asile, le tien parviendra jusqu' à moi. Trop heureux, si tu vis heureuse, à cette absence douloureuse mon coeur pourra s' accoutumer. Mais ton image va me suivre ; et si je cesse de t' aimer, crois que j' aurai cessé de vivre. ELEGIE 14 Cesse de m' affliger, importune amitié ; c' est en vain que tu me rappelles dans ce monde frivole où je suis oublié. Ma raison se refuse à des erreurs nouvelles. Oses-tu me parler d' amour et de plaisirs ? Ai-je encor des projets ? Ai-je encor des desirs ? Ne me console point, ma tristesse m' est chère ; laisse gémir en paix ma douleur solitaire. Hélas ! Cette injuste douleur de tes soins en secret murmure ; elle aigrit même la douceur de ce baume consolateur que tu verses sur ma blessure. Du tronc qui nourrit sa vigueur la branche une fois détachée ne reprend jamais sa fraîcheur ; et l' on arrose en vain la fleur, quand la racine est desséchée. De mes jours le fil est usé ; le chagrin dévorant a flétri ma jeunesse ; je suis mort au plaisir, et mort à la tendresse. Hélas ! J' ai trop aimé ; dans mon coeur épuisé le sentiment ne peut renaître. Non, non ; vous avez fui, pour ne plus reparoître, première illusion de mes premiers beaux jours, céleste enchantement des premières amours ! ô fraîcheur du plaisir ! ô volupté suprême ! Je vous connus jadis, et dans ma douce erreur, j' osai croire que le bonheur duroit autant que l' amour même ; mais le bonheur fut court, et l' amour me trompa. L' amour n' est plus, l' amour est éteint pour la vie ; il laisse un vide affreux dans mon ame affoiblie, et la place qu' il occupa ne peut être jamais remplie. Source: http://www.poesies.net