Les floraisons matutinales 1897 Par Nérée Beauchemin (1850-1931) Table Des Matières Lumière L'idylle dorée Le Viatique L'avril boréal A la claire fontaine A celle que j'aime France La Mer Québec Missive Be thy grave ever green! A Coquelin Le lac Fleurs d'aurore Chrysanthèmes Giboulée Fleurs d'hiver Hantise La chapelle des miracles A Denis Gérin Mirages Les clochettes Beethoven Les corbeaux Rayons d'octobre Primeroses Épithalame Grand deuil L'hirondelle pieuse La cloche de Louisbourg Le merle La muse Colomb Anne-Marie Un homme D'Iberville Symboles Sphinx Le dernier gîte Le yacht Nocturne Misère Perce-neige Cantique Liberté Lumière Perdu dans les brouillards du sophisme et du doute, Le monde, dans un noir tournoîment emporté, S'effarait, quand soudain retentit sur la route La voix de l'immanente infaillibilité. Et l'on vit, aveuglant les fils de Zoroastre, Perçant l'ombre où la haine occulte écume encor, Brillante des clartés que verse un lever d'astre, Resplendir la tiare aux trois couronnes d'or. Triple soleil d'espoir éclatant dans la brume Du sombre gouffre humain. Triple feu du flambeau Que Rome aux chandeliers à sept branches allume. Triple splendeur de Paul s'élançant du tombeau. Hosanna! Béni soit Léon, l'homme-lumière, L'être divinisé, l'être immatériel, L'âme, l'élu, le saint, l'ange intermédiaire Entre Job et Jésus, entre l'homme et le ciel. Il n'a plus qu'un lambeau de pourpre et de couronne, Mais cet humble martyr qui pleure et qui sourit, Ce divin qui bénit, ce clément qui pardonne, À jamais reste roi par le verbe et l'esprit. Ce souverain qui n'a que son titre de père; Qui, pour sceptre, n'a plus qu'un roseau de pasteur, Ce prince de douleur, d'angoisse et de misère, Apparaît à nos yeux comme un triomphateur. Au-dessus de ces fronts royaux que l'anarchie Menace, beau de calme et de sérénité, Il se dresse, et l'on voit sur sa tête blanchie Flotter comme une vague aube d'éternité. Il parle, et l'Occident se prosterne en prière; Il appelle, et, là-bas, l'Orient, solennel, Dans la chape d'argent de sa gloire première, Exulte au cri du pape et vibre à son appel. Les profondeurs de l'autre azur frémissent toutes, Et la Miséricorde en pleurs, sur l'univers Épandant les trésors des suprêmes absoutes, Rouvre les cieux fermés et ferme les enfers. De l'aurore au couchant, l'encyclique féconde, Dans le déclin du grand siècle qui va finir, Sous le souffle de Dieu, s'en va de par le monde Répandre amour et paix, consoler et bénir. Gloire au nouveau Jean! gloire à l'aigle des symboles! Gloire au révélateur des secrets de Sion! Au voyant dont le front constellé d'auréoles S'incline sous le vent de l'inspiration! Béni soit-il, celui dont le vaste génie, Sur l'abîme du dogme ancien toujours nouveau, Ouvrant une nouvelle échappée infinie, Voit plus large, descend plus profond, va plus haut. Gloire au Buonarotti de la foi catholique, Qui bâtit, sur le roc de Pierre, un monument Taillé dans le carrare et dans le pentélique, Éblouissant d'azur, d'or et de diamant. L'idylle dorée Au vent joyeux de la bonne nouvelle L'étable s'ouvre; et sa merveille est telle Que les naïfs bergers en sont troublés. Illuminant la crèche sombre encore, L'Enfant paraît en un orbe d'aurore, Plus blond que l'or des méteils et des blés. Tout reluit sous l'humble chaume en ruine; Tout y rutile. Ô nuits de Palestine, De vos ciels d'aube pâle, est-ce un reflet? Lune magique, est-ce ton sortilège? Est-ce l'éclat de ta blancheur de neige? Est-ce ton charme, ô bel enfantelet? Un homme est là, grave comme en un temple; Hiératique, il admire, il contemple, Ne sachant plus que bénir à genoux. Dans son long voile et dans sa blanche robe, Pudique et belle, aux regards se dérobe Une humble femme au profil triste et doux. Couple candide, ils restent sans parole, Le front ceint d'une opaline auréole, Navrés d'amour et de ravissement. Le père exulte, et la mère soupire; Tendre, elle fait effort pour lui sourire, Mais son sourire expire tristement. Elle, la Sainte, elle, l'Immaculée, Oh! comme elle est confuse, émerveillée, Toute à son rêve et toute à son affront. Elle se voit dans une bergerie, Et, pour son Christ, non pour elle, Marie Pleure, le glaive au coeur, l'épine au front. Le nouveau-né, demi-nu, que l'haleine Du boeuf et de l'âne réchauffe à peine, Tout frêle et tout mignon, tremble et vagit. La plus modeste entre toutes les mères Se meurt de honte, et le sang de ses pères Comme une pourpre à sa tempe rougit. Dans ce réduit de misère, les anges, Venus du ciel, modulent les louanges Du gracieux petit roi de Sion. L'oreille entend la harpe qui console, La tendre lyre et la tendre viole, Et le théorbe et le psaltérion; Mais ni le luth qui berce et qui caresse, Ni la viole exquise de tendresse, Rien n'a charmé le souci maternel. Pensive, au bord de la crèche accoudée, Elle pressent, crucifiante idée, Quelque chagrin qui lui semble éternel. Les séraphins suspendent leur cantique : Et l'âpre son du hautbois bucolique Se mêle au frais gazouillis des pipeaux. La corne a pris sa voix la plus câline, Et le roseau langoureux, en sourdine, Chante à ravir l'âme des bleus oiseaux. On croit ouïr les endormeuses plaintes De l'air parmi les légers térébinthes, Du soir parmi les pâles oliviers. En la blancheur de la lumière astrale Monte et descend la fraîche pastorale Que dit le choeur rustique des bouviers. Cette musique élyséenne coule Et, vrai miracle, ondule et se déroule, S'achève et file en sanglots inouïs. Des femmes vont à l'adorable Juive Offrir, avec la myrtille et l'olive, Roses et lis tout frais épanouis. Silencieux, dévalant les collines, Orientés par les clartés divines, Déjà, voici les chameliers du Nil. Ils ont offert l'ambre et le cinnamome Et ces lotus d'oasis dont l'arome Calme et guérit le mal le plus subtil. Ni les soupirs des pipeaux et des flûtes, Ni le noël des chevriers hirsutes, Rien n'a charmé le maternel souci; Ni les lotus, ni les lis de Judée, Ni l'oliban des rois de la Chaldée, Rien ne l'allège et rien ne l'adoucit. Dans son berceau, que la mousse encourtine, L'enfant s'éveille, et sa lèvre enfantine S'ouvre et sourit d'un sourire de ciel. Sur cette bouche idéalement rose, La Mère, moins songeuse, moins morose, Pose un baiser mouillé de pleurs de miel. Ô tendres pleurs, délicieuses larmes, Est-il quelqu'un qui résiste à vos charmes? Femme, tes pleurs font pleurer tous les yeux! Dès son réveil, calme, à celle dont l'âme D'inquiétude et d'angoisse se pâme, Le Fils envoie un regard radieux. Nul pavillon d'impérator n'égale Ce gîte où luit la gloire filiale, Ce lit de paille aux rideaux de soleil. Le pâtre adore et Joseph s'extasie : Certes, jamais les huchiers de l'Asie Ni les bouviers n'ont vu tableau pareil. Vision rose, exquise épiphanie, Divine idylle à jamais non finie, Charmante encore après dix-huit cents ans! Aux Bethléem mystiques, des deux Mondes Peuples et rois, caravanes profondes, A pleines nefs apportent des présents. Bercail d'azur, asile de mystère, Où le noël amoureux de la terre Alterne avec le cantique des cieux! Crèche où naquit l'agneau des paraboles, Agreste autel des célestes symboles, Je vois s'ouvrir ton chaume harmonieux. Tout ébloui, sur le seuil je m'arrête, Je me prosterne et je courbe la tête, Dans la pénombre, en silence, à l'écart. Pour te louer, divin berceau, j'aspire L'harmonieux lyrisme qu'on respire Dans les motifs des aèdes de l'art. Ô Mère pure, ô Vierge maternelle, Vase de nard qui déborde et ruisselle, Inonde-moi des flots de ton amour! Je veux bercer ta peine et ta hantise, Adoucir le mal qui te martyrise, Je veux aimer ton Jésus sans retour. Suivant les pas des bergers et des Mages, Je viens offrir l'encens de mes hommages. Que n'ai-je l'or des antiques Crésus! Oh! laisse-moi, Vierge, Mère divine, Prendre en mes bras, presser sur ma poitrine, Ton bien-aimé, ton trésor, ton Jésus! Je veux que ma lèvre à sa lèvre touche. Combien heureux je serais, si ma bouche Pouvait chanter un chant digne de toi! Mais c'est en vain que mon hymne s'élance. Suspends ton rythme, ô mon coeur, le silence Exprime seul mon extatique émoi. Le Viatique La cloche, lente, à voix éteinte, Tinte au clocher paroissial, Et l'écho tremblant de sa plainte Tinte et meurt dans l'air glacial. L'airain sonne en branle. On écoute. Pour qui le glas a-t-il tinté? Et le son grave, avec le doute, Tombe sur le coeur attristé. C'est dans un hameau solitaire, Où l'homme, encore rude et sain, Pauvre sur une maigre terre, Vit obscur et meurt comme un saint. Aux premiers branles de la cloche, Les humbles seuils se sont ouverts. Un bruit de pas drus, qui s'approche, Frappe l'air lourd des champs déserts. Par les sentiers que l'ombre voile Défile un cortège; en avant, On voit filer comme une étoile Un cierge qui vacille au vent. Mi-voilé d'un lambeau de moire, Sur le flanc d'un fin lin bénit, Aux mains du prêtre le ciboire Comme un soleil d'argent reluit. À genoux! c'est le Viatique, C'est le dictame des souffrants, Le pain de l'au-delà mystique, Le divin chrême des mourants. L'or pâle et la pourpre amortie Du crépuscule occidental Au-dessus de la sainte hostie Forment comme un dais triomphal. Toi qui vois l'invisible gloire De cet invisible passant, Humble fils de la glèbe noire, Incline-toi, comme un enfant. C'est Lui : cette pompe céleste. Proclame sa divinité, Et ce tant naïf culte agreste Nous dit sa pauvre humanité. Quelques paysans en prière Suivent, leur rosaire à la main; Les clous des souliers de misère Sonnent aux cailloux du chemin. L'humble suite rustique passe Au refrain machinal des mots Que traînent à voix lente et basse Les dévotes et les dévots. Oh! bienheureux ce pauvre monde Qui devine, et croit sans les voir, Les choses qu'une ombre profonde Cache aux maîtres du haut savoir. Heureuses ces âmes crédules Qui gardent confiance et foi Aux mystérieuses formules De l'ancienne et nouvelle loi. On n'entend sur la route sombre Que la clochette du sonneur. C'est l'heure où la mort vient dans l'ombre. Hâtez-vous, courrier du Seigneur. Hâtez-vous! Tout est morne et triste. Hâtez-vous! D'un seul vol, sans bruit, La mort s'abat à l'improviste, Comme un sinistre oiseau de nuit. Là-bas, dans la chambre blafarde, Un malade souffre à mourir. Oh! comme il est lent, comme il tarde, L'ami qui s'en vient le guérir! Du beffroi la grave harmonie S'éteint, triste comme un adieu. Ange gardien de l'agonie, Soutiens les pas du porte-Dieu. L'avril boréal Est-ce l'avril? Sur la colline Rossignole une voix câline, De l'aube au soir. Est-ce le chant de la linotte? Est-ce une flûte? est-ce la note Du merle noir? Malgré la bruine et la grêle, Le virtuose à la voix frêle Chante toujours; Sur mille tons il recommence La mélancolique romance De ses amours. Le chanteur, retour des Florides, Du clair azur des ciels torrides Se souvenant, Dans les bras des hêtres en larmes Dis ses regrets et ses alarmes À tout venant. Surpris dans son vol par la neige, Il redoute encor le cortège Des noirs autans; Et sa vocalise touchante Soupire et jase, pleure et chante En même temps. Fuyez, nuages, giboulées, Grêle, brouillards, âpres gelées, Vent boréal! Fuyez! La nature t'implore, Tardive et languissante aurore De floréal. Avec un ciel bleu d'améthyste, Avec le charme vague et triste Des bois déserts, Un rythme nouveau s'harmonise. Doux rossignol, ta plainte exquise Charme les airs! Parfois, de sa voix la plus claire, L'oiseau, dont le chant s'accélère, Er grène un tril : Dans ce vif éclat d'allégresse, C'est vous qu'il rappelle et qu'il presse, Beaux jours d'avril. Déjà collines et vallées Ont vu se fondre aux soleillées Neige et glaçons; Et, quand midi flambe, il s'élève Des senteurs de gomme et de sève Dans les buissons. Quel souffle a mis ces teintes douces Aux pointes des frileuses pousses? Quel sylphe peint De ce charmant vert véronèse Les jeunes bourgeons du mélèze Et du sapin? Sous les haleines réchauffées Qui nous apportent ces bouffées D'air moite et doux, Il nous semble que tout renaisse. On sent comme un flot de jeunesse Couler en nous. Tout était mort dans les futaies; Voici, tout à coup, plein les haies, Plein les sillons, Du soleil, des oiseaux, des brises, Plein le ciel, plein les forêts grises, Plein les vallons. Ce n'est plus une voix timide Qui prélude dans l'air humide, Sous les taillis; C'est une aubade universelle; On dirait que l'azur ruisselle De gazouillis. Devant ce renouveau des choses, Je rêve des idylles roses; Je vous revois, Prime saison, belles années, De fleurs de rêve couronnées, Comme autrefois. Et, tandis que dans les clairières Chuchotent les voix printanières, Et moi j'entends Rossignoler l'âme meurtrie, La tant douce voix attendrie De mes printemps. À la claire fontaine Pierre, mon ami Pierre, A la guerre est allé Pour un bouton de rose Que je lui refusai. (Berceuse ancienne) Il est une claire fontaine Où, dans un chêne, nuit et jour Le rossignol, à gorge pleine, Redit sa peine Et son amour. Si belle et si douce est son onde, Si transparente, si profonde, Qu'on vient de bien loin à la ronde S'y promener Et s'y baigner. Son flot où la menthe et la prêle Poussent, à fleur d'eau, pêle-mêle, Filtre son cristal à travers Le filtre frêle Des cressons verts. Les jeunes filles, le dimanche, Y vont, nu-tête, fleurs au front, En mai, sous le chêne qui penche, En jupe blanche, Danser en rond. Il en est une - une promise - Qui fuit et la danse et le bruit, Et qui, dans son deuil de payse, Martyre exquise, Se meurt d'ennui. Un soir que la blonde amoureuse Se mirait dans la source ombreuse, Un pâtre à la voix langoureuse Lui fit l'aveu D'un premier feu. « Oh! donne-moi cette églantine » Dit-il, très-bête et tout confus. La belle dit : Non, et s'obstine, Âpre et mutine, Dans son refus. Fou de dépit, fou de colère, Sans voir celle qui fut si chère, Le bon ami, le pauvre enfant, Pour la frontière Part en pleurant. Aux jeunes la guerre est bien dure; Le mal du pays les torture; On pleure. Oh! que le temps nous dure Loin de ce doux Pays : Chez nous. Vers une rive plus clémente, Le rossignol a pris l'essor. Seule, au bord de l'onde dormante, La pauvre amante Soupire encor. En vain de ses pleurs elle arrose Le bouquet qui fit son malheur : « Reviendra-t-il? Rosier morose, Rends-moi ta rose. Rends-moi ta fleur! » Trois ans après, un militaire, Sac au dos, couvert de poussière, De la fontaine solitaire, Bâton en main, Prit le chemin. C'est lui! - C'est elle! - Sans rien dire. Le soldat aux yeux attendris, Et la chère âme qui soupire, Dans un sourire Se sont compris. La dernière fleur de l'année, Des pleurs de l'automne baignée, S'effeuille au vent. La belle offrit La fleur fanée Au fier conscrit. Et ce bouquet, que la hantise De l'amour naïf poétise, Répand, dans l'air doux qui les grise, Comme un relent De lilas blanc. Ohé! danseurs, à la fontaine, Dansez en rond, chantez en choeur! Le plus beau garçon de la plaine, À Magdeleine Donne son coeur. À celle que j'aime Dans ta mémoire immortelle, Comme dans le reposoir D'une divine chapelle, Pour celui qui t'est fidèle, Garde l'amour et l'espoir. Garde l'amour qui m'enivre, L'amour qui nous fait rêver; Garde l'espoir qui fait vivre; Garde la foi qui délivre, La foi qui nous doit sauver. L'espoir, c'est de la lumière, L'amour, c'est une liqueur, Et la foi, c'est la prière. Mets ces trésors, ma très chère, Au plus profond de ton coeur. France Oui, mon pays est encor France : La fougue, la verve, l'accent, L'âme, l'esprit, le coeur, le sang, Tout nous en donne l'assurance : La France reste toujours France. Aujourd'hui, tout comme naguères, Ne sommes-nous pas, trait pour trait, Le vrai profil, le vif portrait Du Normand, père de nos pères? Français, vous êtes nos grands frères. Il est toujours vert et vivace, Le rameau du vieil arbre franc; De sève chaude exubérant, Superbe et fort comme la race, Il est toujours vert et vivace. Vienne la magnifique aurore Des fêtes d'hiver, Montréal, Narguant l'âpre vent boréal, Pour la danse revêt encore Son domino multicolore. Pittoresque palais féerique, Sur tes murs de glace et de feu, Le drapeau rouge, blanc et bleu Arbore au soleil d'Amérique La chaude gaîté d'Armorique. Avec la fusée écarlate, Qui crépite et crible d'éclairs Le cristal de tes dômes clairs, Dans l'air qu'elle échauffe et dilate L'allégresse de France éclate. Mais au lointain si notre oreille Entend le clairon du combat, C'est alors que le coeur nous bat, C'est alors que le sang s'éveille, Au son qui frappe notre oreille. Sonnez, chantez, clairons sonores! Allons, étendards, en avant! Dans le feu, l'éclair et le vent, Déployez vos plis tricolores! Sonnez, chantez, clairons sonores! L'envahissement est immense. - Pour chasser ces grands reîtres roux, Que ne sommes-nous avec vous, Jeunes soldats de la défense! Oh! notre douleur est immense. France, ô maternelle patrie, Nos coeurs, qui ne font qu'un pour toi, Encore palpitants d'émoi, Saignent des coups qui t'ont meurtrie, France, ô maternelle patrie! Ici comme là-bas on pleure. Dévorant le sanglant affront, Baissant les yeux, courbant le front, Silencieux, on attend l'heure. Ici comme là-bas on pleure. Quand finira l'horrible transe? Oh! quand de Versaille à Strasbourg, Cloche, canon, clairon, tambour Proclameront la délivrance De la grande terre de France? La Mer Loin des grands rochers noirs que baise la marée, La mer calme, la mer au murmure endormeur, Au large, tout là-bas, lente s'est retirée, Et son sanglot d'amour dans l'air du soir se meurt. La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, Au profond de son lit de nacre inviolé Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage, Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé. La mer aime le ciel : c'est pour mieux lui redire, A l'écart, en secret, son immense tourment, Que la fauve amoureuse, au large se retire, Dans son lit de corail, d'ambre et de diamant. Et la brise n'apporte à la terre jalouse, Qu'un souffle chuchoteur, vague, délicieux : L'âme des océans frémit comme une épouse Sous le chaste baiser des impassibles cieux. Québec Comme un factionnaire immobile au port d'arme, Dans ces murs où l'on croit ouïr se prolonger Le grave écho lointain d'un qui vive d'alarme, A ses gloires Québec semble encore songer. L'humble paix pastorale a replié son aile Sur l'âpre terre où gît le sombre camp des morts : Du bugle ensanglanté, la plaine solennelle N'entend plus retentir les tragiques accords. Au flanc de la redoute, aux poternes ouvertes, Aux créneaux de la tour, aux brèches des remparts, La mousse dont l'avril a teint les franges vertes, Suspend ses verts pavois et ses verts étendards. Au port ne viendront plus mouiller les caravelles. Qu'importe? contre toute espérance, on attend. On attend qu'on nous fasse assavoir des nouvelles Des bourgs d'où sont venus les purs Français d'antan. Hanté du souvenir qui le tient en tristesse, De par delà les mers, du lointain, de là-bas. L'ancien logis qu'enchante une immortelle hôtesse, De jours en jours attend quelqu'un qui ne vient pas. Souventes fois, la nuit, comme aux jours des grands sièges, Vibrent d'étranges sons de cors et de tambours : Et, souvent, l'on a cru voir de pompeux cortèges Défiler, radieux, sous l'ombre des faubourgs. Une garde fantôme, une ronde macabre, Passe, marchant à pas sonore et régulier, Et l'on entend tinter des cliquetis de sabre Sur les marches de bois du gothique escalier. Ô Québec, reste fier, reste haut sur la rampe Que dore le passé. Pour nous hausser le coeur, Pour brandir fièrement les couleurs de ta hampe, Sois-tu toujours debout, soit-tu toujours vainqueur! Tant que les doux rivaux du divin Crémazie, Inclinés sous le vol d'un lyrisme idéal, Invoquant à genoux la sainte poésie, Chanteront à plein coeur l'hymne national : Tant que le pur accent d'une langue immortelle Vibrera dans l'ancien parler pur de chez nous; Tant qu'un rayon d'amour luira dans la prunelle De la Canadienne aux clairs jolis yeux doux! À plein ciel, sur les toits, sur les places publiques, Les hivers succédant aux hivers, neigeront. Les châsses où la France a serti ses reliques Sous leur rouille de gloire oncques ne périront. Aujourd'hui le coeur s'ouvre, et tout revit. Sur l'onde Dansent les rayons d'or du clair soleil pascal. Le roc s'ouvre. Qui vive?... Il faut que l'on réponde, Sans peur, à haute voix : Frontenac et Laval. Missive À M et Mme Louis Fréchette. Le poète, À la grâce comme au talent, Souhaite Un long cycle de jours de l'an. Le ciel veuille Que nul âpre souffle inhumain N'effeuille Les fleurs qui sèment leur chemin. Que la lyre Toujours unisse au clair accord Du rire Le rythme des sept cordes d'or. Be thy grave ever green! Robert Walsh Paix et repos à toi! Paix au front qui se pose Au morne et noir chevet des tombeaux éplorés. Paix et visions d'or, doux sommeil, rêve rose À tes mânes sacrés! Au coeur du bon ami, que nul ver ne se cache! Que nul impur limon ne macule le lys ! Paix au prêtre qui gît dans la blancheur sans tache De l'aube et du surplis. De ses beaux ornements d'argent qu'on le revête! L'hostie au coeur, il part pour la messe du ciel. Et déjà les esprits de l'au-delà font fête Au diacre éternel. Mort chéri, que le tertre où l'on a mis ta bière Te soit toujours léger, toujours vert, toujours frais; Qu'il t'allège le poids de l'humble et triste pierre Qui redit nos regrets. Nicolet l'accueillit sous ses doctes portiques; Et, maître génial, on vit, bientôt, s'asseoir Le petit exilé des rivages celtiques, Parmi les princes du savoir. Pourtant, dans cet éden de fleurs et de lumière, Il souffrait de ce mal enchanteur et fatal Qu'on nomme nostalgie, ou mieux : berceau, chaumière, Foyer, pays natal. Voir Erin et mourir, voir sa chère patrie : C'était son rêve ardent, son unique désir; Revoir les doux coteaux verts de l'île chérie, Et mourir de plaisir. Épris de vous autant que les bardes antiques, Il eut aimé dormir sa nuit près des aïeux, Adare, Innisfallen, archipels romantiques, Ilots tombés des cieux! Un jour, il vous revit, ô poétiques landes, Chaumes moussus, clochers brunis, sombres castels, Sol consacré, pays plein de vagues légendes Et de deuils immortels. Il vous revit; mais vous, empreintes toujours neuves Des genoux d'une mère ou du front d'une soeur, Souvenirs familiers, branches mortes et veuves Des anciens nids du coeur. Vous fûtes sans réponse à l'ami de naguère, Tombes, sentiers, berceau que la mousse voila. Pas un ami connu, dans toute la bruyère, Pour dire : Le voilà! Le coeur désenchanté par vos brillants mirages, Eldorados sans or, oasis sans beauté, Il s'en est allé vers les lumineux rivages De l'immortalité. Qu'il dorme maintenant dans la grande nuit close, Au carillon lointain des cloches de Shandon, Tourné vers les vallons d'émeraude, qu'arrose L'azur du clair Shannon. Que Dieu lui fasse ouïr le doux chapelet tendre Qu'égrène avec ferveur la prière à genoux! Que la harpe de Moore en sa nuit fasse entendre Les accords les plus doux! Que l'ange souriant du souvenir effeuille Sur son front, fleurs à fleurs, son rameau parfumé, Plus suave aux défunts que n'est le chèvrefeuille Pour nous, aux jours de mai. Qu'une brise d'Irlande, avec ce chant rythmique Des lacs harmonieux où son vol s'est mouillé, Berce amoureusement l'ombre mélancolique, L'ombre de l'exilé. À Coquelin Tu ne nous connais pas, mais elle est bien connue Ta vogue et celle des Hading et des Patry. Donc, au rival de Got, salut! et bienvenue Aux soeurs de Jane Essler et de Rose Chéri! Tu ne nous connais pas; mais notre oreille est presque Accoutumée au bruit lointain des grands succès De l'acteur qui, dans son brio moliéresque, Incarne excellement le preste esprit français. Tu nous remets au coeur des noms que nul n'oublie : Feuillet, Jules Sandeau, les deux Dumas, Sardou, Et l'auteur du Chapeau de paille d'Italie, Et l'auteur de Diane, et l'auteur de Frou-frou. Maître, nous salûrons en toi l'exubérance De ces maîtres charmeurs, de ces maîtres esprits, Dont les pleurs ont fait tant pleurer la tendre France, Dont le rire a tant fait rire le gai Paris. Clair et vrai, riche et chaud, ton large et souple verbe, Comme celui des plus harmonieux diseurs, Magistral dans le drame, exquis dans le proverbe, Interprète à ravir ces brillants amuseurs. Bravo! Dans ta finesse et ta désinvolture Éclatent aux regards de tous, ô Coquelin, Le vrai tempérament, la complexe nature Du Gaulois né joyeux, du Français né malin. Le lac En forêt à m W. Parker. Au creux des humides savanes, Ceint des herbes et des lianes Qui foisonnent dans les roseaux. Calme, à l'abri de la rafale, Le lac en plein soleil étale Le miroir de ses claires eaux. Baignant dans les détours pleins d'ombre Leur manteau de velours vert sombre, Des bois au faîte ensoleillé, Dans ces profondeurs qui nous trompent, Si frais et si moelleux s'estompent, Que l'oeil en est émerveillé. Vienne le crépuscule rouge, La mare noire, où rien ne bouge, Aux feux du ciel occidental Brasille; et c'est une surprise De voir le frisson de la brise Courir sur ce flambant cristal. Deçà, delà, les demoiselles Du preste éclair bleu de leurs ailes Sillonnent le fouillis des joncs. La truite, entre deux eaux, frétille, Et, pour saisir l'aile qui brille, Fait mille sauts, mille plongeons. Assis au fond de la pirogue, Le pêcheur, silencieux, vogue En pagayant à petit bruit, Tandis que l'appât nacré glisse Et roule, miroitante hélice, Dans le sillage d'or qui fuit. Un cuivre au lointain sonne encore : C'est le chasseur. L'écho sonore Redit trois fois, cinq fois : Taïaut! A travers la bruine qui voile Monts et bois, la première étoile Scintille au ciel comme un joyau. On n'entend qu'un doux bruit de feuille. La solitude se recueille. Bercé par un luth idéal, Sans cesse et sans cesse, en cadence, Autour du pôle étoilé danse Le météore boréal. À peine un cri d'oiseau s'élève Et flotte, vague comme un rêve, Sur le clavier des flots déserts. Déployant son vol circulaire, La vaporeuse aube polaire Glisse en silence par les airs. Bientôt tout bruissement tombe. Près des grands feux clairs de la combe Veillent chasseurs et forestiers. Seuls les élans roux, qui ruminent, Avec leurs compagnes cheminent Dans le clair-obscur des sentiers. Derrière une blanche nuée Au moindre souffle remuée, Cachant son pâle front changeant, La lune dort : la chasseresse Sur l'eau qu'un vent léger caresse A laissé choir son arc d'argent. Fleurs d'aurore Comme au printemps de l'autre année, Au mois des fleurs, après les froids, Par quelque belle matinée, Nous irons encore sous bois. Nous y verrons les mêmes choses, Le même glorieux réveil, Et les mêmes métamorphoses De tout ce qui vit au soleil. Nous y verrons les grands squelettes Des arbres gris, ressusciter, Et les yeux clos des violettes À la lumière palpiter. Sous le clair feuillage vert tendre, Les tourterelles des buissons, Ce jour-là, nous feront entendre Leurs lentes et molles chansons. Ensemble nous irons encore Cueillir dans les prés, au matin, De ces bouquets couleur d'aurore Qui fleurent la rose et le thym. Nous y boirons l'odeur subtile, Les capiteux aromes blonds Que, dans l'air tiède et pur, distille La flore chaude des vallons. Radieux, secouant le givre Et les frimas de l'an dernier, Nos chers espoirs pourront revivre Au bon vieux soleil printanier. En attendant que tout renaisse, Que tout aime et revive un jour, Laisse nos rêves, ô jeunesse, S'envoler vers tes bois d'amour! Chère idylle, tes primevères Éclosent en toute saison; Elles narguent les froids sévères Et percent la neige à foison. Éternel renouveau, tes sèves Montent même aux coeurs refroidis, Et tes capiteuses fleurs brèves Nous grisent comme au temps jadis. Oh! oui, nous cueillerons encore, Aussi frais qu'à l'autre matin, Ces beaux bouquets couleur d'aurore Qui fleurent la rose et le thym. Chrysanthèmes Ils disent qu'au ciel on retrouve Ces chers petits morts tant pleurés. Ah! savent-ils bien ce qu'éprouve Le coeur des parents éplorés. Ils sont étonnés qu'on se plaigne. Savent-ils bien notre douleur? À nous dont le sein meurtri saigne, On parle d'un monde meilleur! J'y crois à cette autre demeure, À cet immense azur béni; Oui, j'y crois! et, pourtant, je pleure : J'ai peur de ce vague infini. Lui, là-haut, si loin de sa mère! Je ne puis croire qu'il n'ait pas Comme une nostalgie amère De ceux qu'il aimait ici-bas. Et, comme en un rêve, il me semble Voir errer dans ce ciel si grand Un bel ange qui lui ressemble, Qui nous tend les bras en pleurant. Il partit alors que les roses S'ouvrent dans l'air étincelant : De leurs premières fleurs écloses On couvrit le suaire blanc. Pour longtemps la chambre est fermée : Dans sa froide atmosphère en deuil Flotte encore l'âme embaumée Des chrysanthèmes du cercueil. En secret, la mère, hagarde, Toute pâle, tournant la clé De l'huis funèbre, se hasarde À franchir le seuil endeuillé. Dans la pièce où son oeil pénètre Elle cherche et voudrait bien voir Les beaux yeux du cher petit être Qui manque aux caresses du soir. Une fièvre intense hallucine Et son oreille et son regard; Ce nid plein d'ombre la fascine : Son trésor est là, quelque part. Ce demi j our mélancolique Que reflète le ténébreux Cristal du grand miroir oblique. C'est le reflet des jours heureux. L'alcôve était claire et fleurie; C'est là que l'enfant fut bercé. Al! l'alcôve est bien assombrie Depuis que la mort a passé. Où sont les fleurs, les fines gazes, Les merveilles du blanc trousseau? Les fleurs ne sont plus dans les vases, Et l'enfant n'est plus au berceau. C'est pourquoi la mère affolée, En proie aux regrets superflus, Ne veut pas être consolée, Parce que son amour n'est plus. Giboulée De grands brouillards couleur de suie, Chassés par un vent sans pareil, Passent à plein vol : neige et pluie Tombent, brillantes de soleil. Sur les toits, globule à globule, Pétillent grésil et grêlons; Et la vitre tintinnabule : On croit ouïr des carillons. Sans répit, la mitraille fine Sautille, étincelle, bruit : Puis une bruine argentine Filtre du nuage qui fuit. Nul crayon ne pourrait décrire Ce temps qui change en un clin d'oeil. Des pleurs se mêlent au sourire Qu'avril donne à l'hiver en deuil. Une aveuglante soleillée Jaillit tout à coup du ciel bleu; Il semble que la giboulée Darde mille aiguilles de feu. Étoiles de glace fleuries, Prismes de cristal délicats : On dirait mille pierreries, Mille papillotants micas. Mais ces joyaux se fondent vite. L'astre qui déjà flambe haut, Dans l'azur éclairci gravite De plus en plus clair et plus chaud. En dépit de la bise froide, Ses obliques rayons tiédis Font mollir la ramure roide Des vieux érables engourdis. Au fond des forêts que décorent Sapins verts et blancs merisiers, Les sirops odorants se dorent Au feu des résineux brasiers. De l'écorce fraîche entaillée, Dans les vases de fin bouleau, Pure, cristalline, emmiellée, Goutte à goutte distille l'eau. Maintenant le couchant rougeoie. L'oiseau, qui pressent les beaux jours, Raconte la première j oie De ses vagabondes amours. Huppe au vent, il saute, il pépie. La mère, au creux des brins douillets, Grelottante, en boule tapie, Réchauffe ses chers oiselets. Preste courrier que nous dépêche La saison verte, oiseau, qu'es-tu? Que nous chante la chanson fraîche De ton grêle sifflet pointu? Alerte et gentil hochequeue, Du haut des pins ne vois-tu pas, Par-dessus la colline bleue, Venir Mai, tout rose, là-bas? Pâques vient : monts, val et clairière N'ont point quitté leur blanc décor, Et la fauvette printanière Ne rossignole pas encor. Fleurs d'hiver Au poète qui m'applaudit Ton applaudissement, divin poète, inspire L'humble songeur dont l'âme impétueuse aspire Au lyrisme infini des cieux. Il m'exalte déjà, ce bravo qui m'honore. Ma strophe bat de l'aile et s'élance, sonore; Son vol est plus harmonieux. Avais-je quelque droit à ta brillante estime? Que t'offrir, en retour de cet accueil intime, Rival des immortels chanteurs? Des roses? Les frimas les ont ensevelies; Je chercherais en vain leurs corolles pâlies Et leurs embaumantes senteurs. Que dis-je? j'oubliais que la neige étincelle, Et que ce ciel, taché de nuages, recèle La grêle et le givre argentin. Le ciel est gris, la terre est froide. Les rafales Pour longtemps ont éteint les flammes triomphales, Les pourpres clartés du matin. Plus de fleurs à cueillir dans l'herbe des prairies! Plus de vers à glaner au jardin de féeries Où la rime éclôt à foison. Pareils à ces oiseaux frileux qu'octobre chasse, Nos rêves ont quitté ce triste azur de glace Pour le bleu d'un autre horizon. Grelottant, dans l'air gris, le soleil de décembre Se couche, et déjà vient la brune, et, dans ma chambre, Comme dans un bois, il fait noir. Salut, petit soleil des hâtives veillées, Qui brilles, vague, pâle, aux vitres étoilées, Poétique lampe du soir! À petit bruit, la neige, au dehors, tombe lente, En légers flocons fins, sous la lune tremblante, Comme une poudre de cristal. Oh! quelle floconneuse avalanche argentée! Oh! parmi ces blancheurs d'aube diamantée Comme il est beau, le toit natal! Te redirai-je à toi le poète, l'artiste, L'exquise impression, à la fois douce et triste, Que nous donne le coin du feu? Te dirai-je les doux pensers que nous suggère Le logis où les fleurs de la verte étagère Évoquent l'été frais et bleu! Oh! que la chambre est bonne, et qu'il est bon d'y vivre, Malgré le froid, malgré le vent, malgré le givre, Dans le calme et l'apaisement! Le piano frémit: une voix veloutée S'élève et sa douceur, dans mon âme hantée, A réveillé l'amour dormant. Là-haut, dans la mansarde, on se meurt de misère; Ici, dans les salons, comme dans une serre, Le bonheur embaume et fleurit. La volupté blasphème au fond du bouge infâme. Au foyer, Dieu descend: la mère en pleurs se pâme Aux lèvres de l'ange qui rit; Le chapelet aux doigts, l'aïeule s'agenouille. Et moi, je joins les mains, et mon regard se mouille, Et je te bénis, ô Dieu bon! Par ton charme, ô foyer natal, par ta magie, L'hiver est sans frissons, sans deuil, sans nostalgie. Douce maison, douce maison! Poète, en attendant que le printemps renaisse, Et redonne aux forêts leur robe de jeunesse Et leur éclatant voile vert; En attendant qu'Avril ensoleille et colore Ces chaudes floraisons qu'un souffle fait éclore, Reçois ces pâles fleurs d'hiver. Hantise Je rêve les rythmes, les phrases Qui montent dans un vol de feu, A travers le ciel des extases, Vers le beau, vers le vrai, vers Dieu. Mon oreille éperdue essaie De saisir l'infini concert: Le son précis, la note vraie, Fuit, revient, et fuit, et se perd. J'aspire au lyrisme extatique, Et sur les lyres aux sept clés Je cherche à rendre le cantique Des psaltérions étoilés. J'invoque l'ange et le prophète, Les esprits au vol large et sûr: Le musicien, le poète, Les choeurs de l'idéal azur. Ô désespérante hantise! Ô charme du rythme obsesseur! Quelle est la voix qui s'harmonise Avec ta céleste douceur. Claviers aux multiples octaves, Où donc les aurai-je entendus Les rires clairs et les pleurs graves De vos lointains accords perdus? Hélas! j'ai beau scander mes mètres Sur le grand mode ionien: J'ai beau prier les dieux, les maîtres De l'art nouveau, de l'art ancien: J'ai beau pleurer, j'ai beau me plaindre, Oh! non, jamais je ne pourrai, Je ne pourrai jamais atteindre Aux divines splendeurs du vrai. La chapelle des miracles Pour couvrir d'ornements divers Les nefs, les choeurs, les tabernacles, Les murs, les voûtes, les pinacles De la chapelle des miracles, Cherchez par l'immense univers Les plus brillantes draperies Et les moires et les soiries Radieuses de pierreries. Avec les vases corinthiens Tout pleins de lys et de pervenches; Avec les statuettes blanches Et les chandeliers à sept branches, Apportez les Rubens anciens, Les ivoires des basiliques, Les carrares, les pentéliques Des Buonarottis catholiques. Apportez-nous, à pleine main, Avec les pourpres byzantines, Tout l'or des châsses florentines, Tout l'argent des cryptes latines. Qu'un Apollodore romain Forge et cisèle une couronne Digne, ô glorieuse Patronne, Du triple éclat qui t'environne. Qu'un artiste dans les vieux ors Enchâsse la flamme profonde Des plus belles perles de l'onde Et les plus beaux saphirs du monde. Tous ces joyaux, tous ces trésors Ne relégueront pas dans l'ombre Ces tristes ex-voto sans nombre Qui chargent la muraille sombre. Ce naïf décor éploré, Reliques des pauvres malades, Dans le triomphe des arcades, Parmi les fleurs des colonnades. Dominant le plain-chant sacré Des Athanase et des Grégoire, Chantent l'inénarrable histoire, La grande légende de gloire. De la sainte Anne de Beaupré. A Denis Gérin Cher ami, le trépas est-il bien aussi sombre Qu'un vain peuple le pense? Et l'onde aux sombres bords, Est-elle un ténébreux abîme, un gouffre d'ombre Où s'efface à jamais le souvenir des morts? Tu le sais, par delà l'horrible latitude, Par delà ce flot noir où l'homme est submergé, Il est, dans l'Inconnu, un lieu dont l'altitude Promet calme et repos au pâle naufragé. La dépouille qui gît, froide et marmoréenne, Se décompose; mais l'esprit aux vols hardis, Libre, attiré par la splendeur élyséenne, Monte de ciel en ciel aux plus hauts paradis. Sur le cher mort qu'on vient de clouer dans sa bière, Sur le frère qui part et qui prend les devants Pour arriver plus vite au pays de lumière, Ne pleurons pas, pleurons plutôt sur les vivants. Pleurons sur les amis dont les espoirs s'éteignent; Pleurons sur les trésors qu'emporte le cercueil; Oui, pleurons sur tous ceux dont les coeurs blessés saignent Dans la nuit de l'exil et dans la nuit du deuil. Mirages Dans le repli d'une anse fraîche Où tremble le moelleux reflet D'un clair ciel rose et violet, Sommeille le bateau de pêche. Sur l'eau qui s'est agatisée, Dès le jour, encore endormi, Un vent léger souffle à demi Par brève et rythmique risée. Mais la vague au large moutonne. Et dans les échos réveillés Poulent déjà les sons mouillés D'un lourd clapotis monotone. Enlaçant la coque de chêne, Les flots aux douceurs de velours Montent, montent, montent toujours. Le bateau tire sur sa chaîne. Il semble que le flot attire La barque, et qu'un doux souffle d'air La pousse vers la belle mer Qui soupire, chante, et soupire. On croit entendre sur les ondes Des appels pareils aux appels Qui viennent des verts archipels Où chantent les sirènes blondes. Au large fleurissent les îles. Là-bas, sous des ciels toujours beaux, Bleuit le golfe où les vaisseaux Vont sur des flots toujours tranquilles. Dès longtemps un rêve me hante: Je veux, au risque d'y mourir, Au hasard des vagues courir La mer périlleuse et tentante. Des voix qui viennent de la grève M'ont dit que les vents sont mauvais. Je n'écoute rien. Je m'en vais, Bercé par les rythmes du rêve. Dussé-je faire mille lieues Il faut que j'atteigne ces bords Qui palpitent aux frais accords Des chimères roses et bleues. J'irai, suivant ma fantaisie, Boire aux ruisseaux harmonieux Où croît, aux caresses des cieux, La fleur d'or de la poésie. J'ai pour étoile, l'Art antique, Le Beau, ce pôle dont l'aimant Nous attire éternellement Et j'ai l'espoir pour viatique. Les clochettes Le carillon multicolore Des clochettes au timbre clair Tinte, étincelle, tinte encore Et tintinnabule dans l'air. C'est plaisir, quand la neige crie, D'ouïr, mêlée au bruit banal Du vent, l'allègre sonnerie Du joyeux solstice hivernal. Aux heures de la promenade, Sur les places, de trois à cinq, De l'esplanade à l'esplanade, Du skating rink au skating rink. Dans la brume aux teintes de cuivre Où par un radieux ciel bleu, Volent avec les fleurs du givre Les vibrantes notes de feu. Rapides traîneaux de Norvège, Tout capitonnés et fleuris; Karrioles à triple siège, Aux ondoyantes peaux d'ours gris; Sleighs bleus, sleighs verts, dont l'acier lisse, Traçant un zigzaguant sillon, Par les chemins irisés, glisse Dans un vaporeux tourbillon. En double file, sur la neige, Secouant pompons et clinquants, Se croisent - triomphal cortège - Aux éclats des grands fouets claquants. Au col du poney qui trottine, Au poitrail des grands chevaux lourds, Clochettes à voix argentine, Gros grelots de bronze aux sons sourds. Tintent et vannent à merveille. Par les soirs et par les matins, Vibre une gamme sans pareille De dings dings dings et de tins-tins. Il fait un froid de Sibérie. Nargue du froid! Vive l'hiver! Vive l'électrique féerie De ses kremlins de cristal vert! Oh! vive la belle gelée! Oh! le bel Hiver, c'est pour nous Qu'il pique à sa tempe étoilée Les fleurs toutes rouges du houx! O gais cortèges, faites place! Du haut des neigeux Labrador, Hiver descent; son char de glace File au trot du renne aux fers d'or. Salut, roi de l'Ourse, qui passes Parmi les étincellements Qu'à travers le bleu des espaces Éparpillent tes diamants. Drapons-nous de pourpre et d'hermine! Sonnons l'olifant et le cor! Que toute la ville illumine! Que la fusée éclate encor! Que tout chante! - Adossée à l'angle D'un mur, une enfant aux yeux creux, D'une voix que la bise étrangle, Demande l'aumône aux heureux. Devant ce haillon que flagelle Le fouet des aquilons stridents, Sans voir le pauvre être qui gèle Et sanglote et claque des dents, On passe. Le rire sonore Des clochettes de nickel clair Tinte, ironique, tinte encore Et tintinnabule dans l'air. Mais l'enfant que ce bruit harcèle Aimerait mieux, mille fois mieux, Ouïr tinter dans l'escarcelle Le carillon des sous joyeux. Hiver, que tes grelots de fête N'attristent pas les indigents; Et vous, riches, faites la quête Pour la Noël des pauvres gens. Dans son étable qu'enténèbre Le froid noir de la pauvreté, Que le pauvre à son tour célèbre La joyeuse Nativité. Beethoven Est-ce l'harmonieux orchestre que l'aurore Réveille sous la verte ogive des buissons? Que dis-je? Les oiseaux ne chantent pas encore, Et l'avril sur les bois fait courir ses frissons. Maître prestigieux, que tout artiste adore, Toi dont l'oreille entend les divines chansons, De l'ivoire enchanté du clavecin sonore C'est toi qui fais jaillir ces mélodieux sons. Doux accords, trilles clairs, capricieuses gammes Se déroulent: ainsi se déroulent les lames Que caresse le souffle amoureux du matin. Et pourtant, Beethoven, tes stances idéales Ne sont qu'un vague écho des blanches cathédrales Où vibrent les sereins alléluias sans fin. Les corbeaux Les noirs corbeaux au noir plumage, Que chassa le vent automnal, Revenus de leur long voyage, Croassent dans le ciel vernal. Les taillis, les buissons moroses Attendent leurs joyeux oiseaux: Mais, au lieu des gais virtuoses, Arrivent premiers les corbeaux. Pour charmer le bois qui s'ennuie, Ces dilettantes sans rival, Ce soir, par la neige et la pluie, Donneront un grand festival. Les rêveurs, dont l'extase est brève, Attendent des vols d'oiseaux d'or; Mais, au lieu des oiseaux du rêve, Arrive le sombre condor. Mars pleure avant de nous sourire. La grêle tombe en plein été. L'homme, né pour les deuils, soupire Et pleure avant d'avoir chanté. Rayons d'octobre Octobre glorieux sourit à la nature. On dirait que l'été ranime les buissons. Un vent frais, que l'odeur des bois fanés sature, Sur l'herbe et sur les eaux fait courir ses frissons. Le nuage a semé les horizons moroses, De ses flocons d'argent. Sur la marge des prés, Les derniers fruits d'automne, aux reflets verts et roses, Reluisent à travers les rameaux diaprés. Forêt verte qui passe aux tons chauds de l'orange; Ruisseaux où tremble un ciel pareil au ciel vernal; Monts aux gradins baignés d'une lumière étrange. Quel tableau! quel brillant paysage automnal! À mi-côte, là-bas, la ferme ensoleillée, Avec son toit pointu festonné de houblons, Paraît toute rieuse et comme émerveillée De ses éteules roux et de ses chaumes blonds. Aux rayons dont sa vue oblique est éblouie, L'aïeul sur le perron familier vient s'asseoir: D'un regain de chaleur sa chair est réjouie, Dans l'hiver du vieillard, il fait moins froid, moins noir. Calme et doux, soupirant vers un lointain automne, Il boit la vie avec l'air des champs et des bois, Et cet étincelant renouveau qui l'étonne Lui souffle au coeur l'amour des tendres autrefois. De ses pieds délicats pressant l'escarpolette, Un jeune enfant s'enivre au bercement rythmé, Semblable en gentillesse à la fleur violette Que l'arbuste balance au tiède vent de mai. Près d'un vieux pont de bois écroulé sur la berge, Une troupe enfantine au rire pur et clair, Guette, sur les galets qu'un flot dormant submerge, La sarcelle stridente et preste qui fend l'air. Vers les puits dont la mousse a verdi la margelle, Les lavandières vont avec les moissonneurs; Sous ce firmament pâle éclate de plus belle Le charme printanier des couples ricaneurs. Et tandis que bruit leur babillage tendre, On les voit déroulant la chaîne de métal Des treuils mouillés, descendre et monter et descendre La seille d'où ruisselle une onde de cristal. * * * À peine les faucheurs ont engrangé les gerbes Que déjà les chevaux à l'araire attelés Sillonnent à travers les chardons et les herbes La friche où juin fera rouler la mer des blés. Fécondité des champs! cette glèbe qui fume, Ce riche et fauve humus, recèle en ses lambeaux La sève qui nourrit et colore et parfume Les éternels trésors des futurs renouveaux. Les labours, encadrés de pourpre et d'émeraude, Estompent le damier des prés aux cent couleurs. De sillons en sillons, les bouvreuils en maraude Disputent la becquée aux moineaux querelleurs. * * * Et l'homme, aiguillonnant la bête, marche et marche, Pousse le coutre. Il chante, et ses refrains plaintifs Evoquent l'âge où l'on voyait le patriarche Ouvrir le sol sacré des vallons primitifs. * * * Écoutez: c'est le bruit de la joyeuse airée Qui, dans le poudroîment d'une lumière d'or, Aussi vive au travail que preste à la bourrée, Bat en chantant les blés du riche messidor. Quel gala! pour décor, le chaume qui s'effrange; Les ormes, les tilleuls, le jardin, le fruitier Dont la verdure éparse enguirlande la grange, Flotte sur les ruisseaux et jonche le sentier. Pour musique le souffle errant des matinées; La chanson du cylindre égrenant les épis; Les oiseaux et ces bruits d'abeilles mutinées Que font les gais enfants dans les meules tapis. En haut, sur le gerbier que sa pointe échevèle, La fourche enlève et tend l'ondoyant gerbillon. En bas, la paille roule et glisse par javelle Et vole avec la balle en léger tourbillon. Sur l'aire, les garçons dont le torse se cambre, Et les filles, leurs soeurs rieuses, déliant L'orge blonde et l'avoine aux fines grappes d'ambre, Font un groupe à la fois pittoresque et riant. En ce concert de franche et rustique liesse, La paysanne donne une note d'amour. Parmi ces rudes fronts hâlés, sa joliesse Evoque la fraîcheur matinale du jour. De la batteuse les incessantes saccades Ébranlent les massifs entraits du bâtiment. Le grain doré jaillit en superbes cascades. Tous sont fiers des surplus inouïs du froment. Déjà tous les greniers sont pleins. Les gens de peine Chancellent sous le poids des bissacs. Au milieu Des siens, le père, heureux, à mesure plus pleine, Mesure et serre à part la dîme du bon Dieu. Il va, vient. Soupesant la précieuse charge Et tournant vers le ciel son fier visage brun, Le paysan bénit Celui dont la main large Donne au pieux semeur trente setiers pour un. * * * Maintenant, plus d'azur clair, plus de tiède haleine, Plus de concerts dans l'arbre aux lueurs du matin: L'oeil ne découvre plus les pourpres de la plaine Ni les flocons moelleux du nuage argentin. Les rayons ont pâli, leurs clartés fugitives S'éteignent tristement dans les cieux assombris. La campagne a voilé ses riches perspectives. L'orme glacé frissonne et pleure ses débris. Adieu soupirs des bois, mélodieuses brises, Murmure éolien du feuillage agité. Adieu dernières fleurs que le givre a surprises, Lambeaux épars du voile étoilé de l'été. Le jour meurt, l'eau s'éplore et la terre agonise. Les oiseaux partent. Seul, le roitelet, bravant Froidure et neige, reste, et son cri s'harmonise Avec le sifflement monotone du vent. Primeroses Ces délicieuses fleurs roses, Grandes ouvertes ou mi-closes, Me soufflent de tant douces choses Et fleurent si frais et si doux, Que, bien sûr, et corolle et tige, Recèlent par quelque prodige, Quelque chose qui vient de vous. Troublant et capiteux arôme! Mon coeur, comme l'air s'en enbaume, Et, grise, je pars au royaume Du rêve, où mes espoirs défunts, Où mes illusions dernières, Comme ces roses printanières, Ont vécu leurs premiers parfums. Épithalame À M. et Mme Alide Lacerte. Quand on s'aime on se marie: Il prend fin, l'enchantement D'une vague rêverie. Quand on s'aime on se marie: La vie à deux, c'est charmant. Longtemps on hésite, on n'ose; La voix, les lèvres, les yeux, Malgré soi disent la chose. Longtemps on hésite, on n'ose. Silence délicieux! On se comprend sans rien dire. Le plus fin pinceau de l'Art Ne peut rendre ni décrire Tout ce qu'exprime un sourire, Tout ce qu'exprime un regard. Bref, il faut dire, à l'église, Le cher secret inouï. Peur naïve! gêne exquise! Pour que nul ne s'en dédise, Au prêtre il faut dire oui. Au mot sacré qu'on prononce, Dans les coeurs, comme un duo, Vibre une même réponse. Au clair oui franc qu'on prononce, Les coeurs tout bas font écho. Quand on s'aime, on se marie: La vie à deux, c'est si doux. Mon cher, aime ta chérie: Bon coeur jamais ne varie. Cher tendre couple, aimez-vous. Grand deuil Dans le clair-obscur de la pièce close, Où brûle une cire au reflet tremblant, Rigide, et grandi par la mort, repose Le corps d'un enfant habillé de blanc. Sous la mousseline, on voit les mains jointes, La mate blancheur des doigts ivoirins, Les cheveux pleins d'ombre et les tempes ointes Qu'auréole un flot de rayons sereins. Jamais des flancs purs du neigeux carrare, L'art n'a fait surgir un ange plus beau Que cet ariel, à la forme rare, Qui gît, radieux et calme, au tombeau. Sous l'eau sainte et sous l'huile du saint chrême Le front du martyr s'est rasséréné, La figure dit l'extase suprême, La douleur, la paix du prédestiné. La chambre de deuil est toute drapée De gaze. Nul bruit. Plus rien. Par moment, Une faible voix tendre, entrecoupée De soupirs, gémit désespérément. Ils sont là, tous deux, le père et la mère, Abattus, défaits, tristes à mourir: Nul mal n'est égal à leur peine amère. Rien ne les fit tant pleurer, tant souffrir. Après tant de coups, on croyait, quel rêve! Bien s'être acquittés de souffrir. Il faut Pleurer et souffrir et pleurer sans trêve: C'est la volonté du Dieu de là-haut. Dix ans! C'est le fils, l'aîné, l'espérance, La joie et l'amour de deux malheureux. Cher bonheur qu'il faut payer en souffrance! Oh! que le chemin du ciel est affreux! Ils sont là, tous deux, esseulés, funèbres, Sans parler, cherchant, presque fous, à voir Dans ces yeux déjà voilés de ténèbres, La faible lueur d'un suprême espoir. Lourdes de sommeil, fixes, les paupières S'ouvrent à demi: dans les yeux hagards Flotte, encor mouillé des larmes dernières, L'adieu triste et doux des derniers regards. La Mort pâle a ceint de ses violettes Ce pur et beau front d'albâtre rosé; Et la bouche fine, aux lèvres muettes, Sourit d'un divin sourire apaisé. Ils sont là, cloués au sol, sous l'empire De ce captivant sourire trompeur; La mère, à genoux, sans prier, soupire, Le père, debout, est blanc de stupeur. La femme nerveuse et frêle se pâme, En larmes de sang son coeur coule à flots; L'homme, fait aux deuils, aux douleurs de l'âme, Suffoque, étouffant soupirs et sanglots. Parfois, doucement, une main qui tremble De crainte et d'amour, soulève à demi Le suaire: on voit s'incliner ensemble Deux fronts au-dessus de l'ange endormi. Qu'il est beau! la nuit d'outre-tombe voile A peine l'éclat de l'esprit éteint; L'âme transparaît: telle une humble étoile Nous luit à travers l'ombre, au ciel lointain. Mystère cruel! s'il dormait? Quel doute! La pensée, éther vif, rayon subtil, Au ciel, brusquement, s'en va-t-elle toute? Un reste des sens en nous survit-il? Vagues questions, sans suite, sans nombre, Que se fait tout bas le coeur criminel, Dédale infini de plus en plus sombre, Où vague et se perd l'amour maternel. Minuit sonne. Au pied du blême cadavre, Dans le vide noir du logis qui dort, Veillent seuls, en proie au deuil qui les navre, Les derniers amis du cher petit mort. Et l'horloge au lourd balancier lent, tinte, Lugubre, le glas de l'heure qui fuit, Et le grave son, que rythme la plainte Du vent, assombrit l'horreur de la nuit. Ô douleur! ô nuit! quand verrons-nous poindre Ces jours éternels, longtemps attendus? Oh! quand pourrons-nous à jamais rejoindre Tous ces morts aimés qu'on croyait perdus? L'hirondelle pieuse Un soir, je vis une hirondelle Descendre du haut du ciel bleu Et s'élancer à tire d'aile Sous les absides du saint lieu. Et depuis, dans les vapeurs blanches De l'encens, à vol doux, léger, On voit, par l'église, aux dimanches, Le pieux oiseau voltiger. Au plein air, à la brise fraîche, Le large seuil est grand ouvert: Pauvre oisillon, qui donc t'empêche De retourner au vallon vert? N'entends-tu pas, dans les campagnes, La nuit, quand les cieux sont déserts, Les cris perdus de tes compagnes, Que chasse le froid des hivers? Par les coupoles ajourées, Ne vois-tu pas, parfois, le soir, Aux demi-lueurs des vêprées, Zigzaguer un petit vol noir. « Viens! dit une voix gazouillante; Là-haut, sur la tour, on t'attend; Avant qu'il neige, avant qu'il vente, Hâte-toi, mon amour, viens-t'en!" Et, sur la tour, les camarades Entre elles parlent de partir, Et leurs brèves monosyllabes Bruissent à n'en plus finir. « Viens, reprend la voix, viens, mignonne. Entends-tu crier les halbrans? Plaintifs, colonne par colonne, S'en vont les derniers émigrants. Tes soeurs poussent des cris d'alarme: Fuyons le froid! fuyons la mort! Réponds-moi, cruelle! Quel charme A ces voûtes t'enchaîne encor? Aurais-tu l'idée enfantine De vivre ici, dorénavant, Et de te faire sacristine, Comme une fille du couvent? On ne vit point que de prière: Pour les folâtres oisillons, Un grain de mil vaut mieux, ma chère, Que toutes les dévotions. Préfèrerais-tu, pauvre folle, Pour réciter tes oraisons, Le ciel étroit d'une coupole, Au plein ciel des grands horizons? Je n'ai jamais vu les corniches Où tu sembles te plaire tant. Valent-elles les vieilles niches De nos bons vieux logis d'antan? Viens! nous passerons par Venise, Et nous referons, si tu veux, De Messine jusqu'à Trévise, Le tour des jolis pays bleus. Des cathédrales florentines Nous reverrons le fin décor, Et de leurs cloches argentines Nous entendrons les gammes d'or. À Rome, à Ferrare, à Sienne, De mille temples sans pareils, Dans notre course aérienne, Nous verrons les clochers vermeils. Viens! nous irons tout droit à Nice. Oh! viens, je suivrai, nuits et j ours, Toute aile et tout coeur, le caprice D'une voyageuse au long cours. Narguant le mistral et les pluies, Nous nous cacherons dans les fleurs; Et puis, ma foi, si tu t'ennuies, Nous irons nous aimer ailleurs. Au son des claires mandolines, Nous irons, par un beau matin, Nous marier sur les collines Du vert pays napolitain. Nous choisirons ce coin tranquille, Ce creux de ruine discret, Où, le soir, une jeune fille Vient s'agenouiller, en secret. Sous le manteau de la madone, Qu'un amandier toujours fleuri De ses fleurs de neige couronne, Nous trouverons un sûr abri. Quand les petits seront en âge, A vol silencieux et lent, Nous irons en pèlerinage À Notre-Dame de Milan. Puis, par les routes nuageuses, Que suivent, dans le temps pascal, Les graves cloches voyageuses, Nous reviendrons au nid natal. Et, dans la tour, les camarades Entre elles parlent de partir, Et leur brèves monosyllabes Bruissent à n'en plus finir. « Oh! viens, redit la voix pleurante; Viens donc, tout là-haut, on t'attend; Avant qu'il neige, avant qu'il vente, Oh! viens-t'en, cher amour, viens-t'en! » Au vitrail clos de la chapelle, On entend heurter à grand bruit. Longtemps, bien longtemps, on appelle, Longtemps, bien longtemps, dans la nuit. Hier, près des auges de pierre Qui soutiennent les bénitiers, Je vis la pauvre prisonnière Tomber, l'aile close, à mes pieds. Je pris dans ma main la pauvrette. Je crus voir, comme un fin brillant, Miroiter une goutelette Sur les plumes de son col blanc. Était-ce une larme? une goutte D'eau bénite? Je n'en sais rien. Le coeur des bons oiseaux, sans doute, Vaut bien celui d'un faux chrétien. O pieuse hirondelle aimée, C'est bien à bon droit qu'en tout lieu Le bon peuple aimant t'a nommée: Le petit oiseau du bon Dieu. En redisant ta simple histoire, Je songe à ces anges voilés, Qui, dans l'ombre de l'oratoire, Pour nous se sont agenouillés. Je songe à ces vierges ferventes Qui vivent de saintes amours, Et s'ensevelissent vivantes, Dans la prière, pour toujours. La cloche de Louisbourg Cette vieille cloche d'église Qu'une gloire en larmes encor Blasonne, brode et fleurdelise, Rutile à nos yeux comme l'or. On lit le nom de la marraine, En traits fleuronnés, sur l'airain, Un nom de sainte, un nom de reine, Et puis le prénom du parrain. C'est une pieuse relique : On peut la baiser à genoux; Elle est française et catholique Comme les cloches de chez nous. Jadis, ses pures sonneries Ont mené les processions, Les cortèges, les théories Des premières communions. Bien des fois, pendant la nuitée, Par les grands coups de vent d'avril, Elle a signalé la jetée Aux pauvres pêcheurs en péril. À présent, le soir, sur les vagues, Quelque marin qui rôde par là, Croit ouïr des carillons vagues Tinter l'Ave maris stella. Elle fut bénite. Elle est ointe. Souvent, dans l'antique beffroi, Aux Fêtes-Dieu, sa voix s'est jointe Au canon des vaisseaux du Roy. Les boulets l'ont égratignée, Mais ces balafres et ces chocs L'ont à jamais damasquinée Comme l'acier des vieux estocs. Oh! c'était le coeur de la France Qui battait, à grands coups alors Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux longs accords. Ô cloche, c'est l'écho sonore Des sombres âges glorieux Qui soupire et sanglote encore Dans ton silence harmonieux. En nos coeurs, tes branles magiques Dolents et rêveurs, font vibrer Des souvenances nostalgiques, Douces à nous faire pleurer. Le merle Une murmurante nichée De merles aux trilles divers, Dans les feuilles là-haut cachée, Réjouit mes peupliers verts. De bonne heure, pour faire fête A leurs chers hôtes revenus, Mes arbres, de la base au faîte, Enguirlandent leurs rameaux nus. Sitôt que l'aurore vermeille Empourpre les brumes lilas, Le nid, qu'un trait de flamme éveille, Vibre de sonores éclats. De sa maraude matineuse, La mère arrive au point du jour. Dans l'atmosphère lumineuse Le père s'élance à son tour. Il part, et sous la riche arcade Des ramures toutes en fleur Ruissellent comme une cascade Les notes de l'oiseau siffleur. Il ne va pas à l'aventure, Il sait mainte place et maint lieu Où s'offre à foison la pâture Que lui réserve le bon Dieu. Au printemps, il siffle, il fredonne, Tandis que son oeil vif, chercheur, Guette la mouche qui bourdonne Dans la lumière et la fraîcheur. L'été le régale de mûres, De cerises et de raisins; Vers l'automne, les ronces mûres L'attirent dans les bois voisins. Quand le vent d'octobre éparpille Les feuilles rouges du buisson, L'oiseau dans les chaumes grappille Les miettes d'or de la moisson. Au-dessus d'une eau cristalline, Qui coule au creux d'un val dormant, Sur un glaïeul qu'un souffle incline Il suspend son vol un moment. C'est là qu'il se baigne et vient boire. On le voit, au sortir du bain, Lustrer sa gorge orange et noire; Mais un sifflet vibre soudain. Secouant son aile mouillée, Entre les herbes du ruisseau Il glisse: il a pris sa volée Vers son mélodieux berceau. Il se dépêche. Vif et tendre, Il égrène en son vol des sons Radieux, dès qu'il croit entendre Le gazouillis des nourrissons. Son arrivée est une fête: Les petits, tremblants et surpris, Se dressent, serrés tête à tête, Et percent l'air de mille cris. Dans la gloire du ciel qui brille, Deux voix éclatent tour à tour: Le trille alterne avec le trille; L'amour roucoule avec l'amour. Les yeux brillants comme des perles, Mère amoureuse et père aimant Jasent. Heureux logis de merles, Que ton voisinage est charmant. La muse Bluet aux regards d'améthyste, Bluet aux yeux de ciel, dis-nous Ce qui te fait être si triste? - J'ai vu ses yeux, j'en suis jaloux. Et toi, simple églantine rose, Payse aux lèvres de carmin, Pourquoi sembles-tu si morose? - Je suis jalouse de son teint. Toi, beau lys, qu'en dis-tu? - Que n'ai-je Le fin velouté, la blancheur, La fraîcheur d'aurore et de neige De sa diaphane blondeur! Je comprends votre jalousie, Ô fleurs, c'est qu'hier, en ces lieux, Dans sa robe de fantaisie La Muse a passé sous vos yeux. Colomb Plus de mirage. Plus d'ombre. Plus de mystère. Le chemin de l'Ophir fabuleux est ouvert. Dans l'espace sans borne où son rêve se perd, Sublime et glorieux, Colomb a crié: Terre! Terre, terre! - Ô genèse, ô triomphe, ô conquête! Le voyant a ravi le secret du destin; La barre et la boussole ont franchi la tempête; L'aube du continent rêvé brille au lointain. Terre! - Des profondeurs d'une mer sans rivage, Sous l'azur radieux d'un ciel illimité, Dans l'éclat virginal de sa prime beauté, Fraîche et verte, surgit l'Amérique sauvage. L'astre qu'Herschell découvre au fond de la nuit morne, Ne répand jusqu'à nous qu'une morte clarté. Qu'est-il près du vivant hémisphère sans borne? Le monde de Colomb est un monde habité. Terre! Terre! Sortant des bois et des savanes, L'homme rouge se dresse effarouché, béant. Place aux mystérieux rôdeurs de l'Océan! Place aux Peaux-Blanches! Place aux blondes caravanes! Le cri du Découvreur a remué les Mondes. Place aux héros de la civilisation! Place à tous les semeurs des vérités fécondes! Place aux conquistadors de la religion! En avant! Que la croix s'avance la première! La croix est un levier plus puissant que l'argent. Que l'Occident païen, des ombres émergeant, Réfléchisse l'éclat de la pure lumière. Place au rapide essor des gigantesques villes! Debout, New-York! Debout, Saint-Paul! Debout, Boston! A l'oeuvre, créateurs des libertés civiles! Gloire aux hardis rivaux de George Washington! Progrès immense! Ouvrant sa grande aile étoilée Au tourbillonnement d'un souffle sans pareil, L'aigle de l'Amérique, aveuglé de soleil, Monte et monte, ivre et fier de sa large envolée. Terre! terre! Au dessus des bruits du Centenaire, De l'est à l'occident, au fond du ciel serein, Cent fois répercuté, comme un lointain tonnerre. Vibre encore le cri de l'immortel marin. Ô colosse! voici la fête grandiose, Voici les jubilés de ta gloire d'airain! Peuples du globe, il faut que l'homme souverain Aujourd'hui rentre enfin dans son apothéose! À lui les diamants des fleuves de l'aurore, La guirlande des champs lointains qu'il aborda, La couronne des verts îlots qu'il fit éclore. À lui l'humble laurier du jeune Canada! À lui la palme d'or que Jéhova décerne, La palme du témoin qu'on n'a pu démentir, La palme du voyant, la palme du martyr! A lui l'ovation de l'univers moderne! Au front des pics neigeux, sur la crête des côtes, Sur les détroits du Sud et du Septentrion, Sur les rocs surplombants, des pointes les plus hautes, Qu'on fasse flamboyer l'illumination! Sur tous les océans qu'ont sillonnés ses voiles, Sur les hâvres profonds où sa flotte a mouillé, Sur le cap le plus haut que sa barque a doublé, Que la fusée éclate en mille et mille étoiles! Que Chicago, sonnant carillons et fanfares, Sur ses frontons altiers hisse tous les drapeaux! Que New-York aux éclairs fulgurants de ses phares Unisse les éclairs de cent mille flambeaux! Que l'escadre, accourant sous la brise nouvelle, Banderoles aux mâts, toutes voiles dehors, Défile, triomphale, et, par tous ses sabords, Flambe et tonne en l'honneur de l'humble caravelle! Hosanna! Couronné d'un arc-en-ciel de gloire, Sur les flots apparaît Colomb ressuscité: Terre! Terre! - Au grand cri du géant de l'histoire, Des millions de voix répondent: Liberté! Anne-Marie La petite suce son pouce, Et, pour l'endormir, la maman Chante d'une voix lente et douce Quelque chose de bien charmant. Le lied parle d'une princesse Qui dort, depuis bientôt cent ans, Dans un bois où chante sans cesse Un bel oiseau couleur du temps. Pour ne rien perdre des merveilles Que dit ce tant joli vieil air, Mademoiselle est tout oreilles. Et, très grand, s'ouvre son oeil clair. La voix de moins en moins sonore Scande un chant de plus en plus doux: Mais la bambine ne veut clore Ses yeux pleins de clairs rires fous. Pourtant, c'est l'heure où la sorcière Rôde, et s'en vient, à petits pas, Jeter du sable à la paupière Des bébés qui ne dorment pas. De temps en temps, l'enfant clignote; Et petits pieds et petits bras, Fin orteil et fine menotte, Frétillent roses sur les draps. C'est le dernier jour de l'année: Vers les minuit, quittant son clair Recoin de crèche illuminée, Bon Jésus glissera dans l'air. C'est lui que la petite épie, C'est lui qu'elle guette en son coin: L'enfant, un moment assoupie, A cru le voir venir au loin. Tout doux, mère tout doux chantonne. Par le sommeil rapetisse. L'orbe de la prunelle atone N'est plus qu'un point presque effacé. Les pavots capiteux du somme Distillent leur philtre endormeur: Les cils mi-clos palpitent comme L'aile d'un oiseau qui se meurt. Aux vitres, que la neige frange, Le givre brode un fin rideau. Sur les yeux ensommeillés, l'ange Du soir vient poser son bandeau. On entend, sous l'auvent qui crie, La berçeuse aux notes de fer, Aux sons d'orgue de Barbarie, Que chante le grand vent d'hiver. Le riche dort; les pauvres pleurent. Qu'il chante haut, qu'il chante bas, Janvier n'endort pas ceux qui meurent Sur la paille des noirs grabats. Dors, enfant, dors, cher petit être! Toi, que n'éveillent point les bruits Que fait à la sombre fenêtre Des loqueteux, le choeur des nuits. Tu ne sais pas que dans la vie Rôdent de sinistres passants, Des Hérodes, monstres d'envie, Qui massacrent les innocents. Pourquoi te dirais-je ces choses? Pourquoi rompre le charme pur De ces doux rêves blancs et roses Qui hantent ton sommeil d'azur? Rêve encore longtemps, mignonne, De ce charmant petit Jésus Qui, bon an mal an, toujours donne A mains pleines, comme un Crésus. Garde tes saintes rêveries, Enfant, le doute est si troublant: Crois longtemps encore aux féeries Des Noëls et des jours de l'An. Un homme Je ne viens pas, ami, sur le bord de ta fosse, D'une plainte banale outrager ton cercueil; Je ne viens pas mêler une éloquence fausse Aux pleurs silencieux de tes frères en deuil. Je hais les longs soupirs des froids panégyristes; L'accent de l'amitié fervente est plus discret. L'éloge des défunts n'est pas dans les chants tristes Des poètes; il est dans un pieux regret. Sur ce grand douloureux qui fut un patriote, Sur ce lutteur tué dans ses nobles transports, Il messied qu'une lyre importune sanglote Et scande avec éclat de funèbres accords. Pleurer? je ne veux pas; mais il faut que je dise, A ces porte-drapeau qu'il n'a jamais trahis, Aux ministres du peuple, aux princes de l'Église, Que ce jeune homme fit honneur à son pays. À la noble, à la fière, à la belle jeunesse, Je veux montrer la route où le droit l'a poussé, Pour qu'elle y marche en choeur, pour qu'elle y reconnaisse La voie où nos plus grands citoyens ont passé. À peine est-il tombé sous la faux implacable, Qu'on entend retentir mille plaintives voix: Hélas! pourquoi la Mort aveugle, inexorable, Fait-elle dans nos rangs ces mystérieux choix? Hélas! pourquoi faut-il que la jeunesse meure? Le talent est-il donc marqué d'un sceau fatal? Hélas! pourquoi faut-il qu'il s'en aille avant l'heure, Le viril ouvrier du champ national? Il aurait tant aimé finir sa noble tâche. Il était si cruel pour lui, ce dénoûment. Le loyal serviteur, qui ne fut jamais lâche, Peut-il se résoudre au suprême effacement? Était-ce à lui d'entrer dans l'éternel silence? Ce courageux, ce fier paladin de la loi, Ce robuste parleur qui dit haut ce qu'il pense. Ce preux dont la parole est parole de roi. Intrépide soldat d'une armée aguerrie, Le soleil dans les yeux, et la vaillance au coeur, Il s'en allait chantant l'hymne de la patrie, Quand la mort l'arrêta dans son élan vainqueur. Bédard, Morin, Cartier, Dorion, Lafontaine, De nos droits assaillis tenaces défenseurs, Vertueux citoyens dont la gloire lointaine Éclaire et guide encor vos dignes successeurs! Il est de votre sang, il est de votre race. Ce grave enfant, trop tôt moissonné par le sort! Ombres dont le sourire illumine la face, Saluez le manteau blanc de ce jeune mort! Comme vous, devant l'or des viles coteries Il n'a jamais courbé ni le front, ni les reins; Et son brutal dédain des basses flatteries Enseigne la franchise à ses contemporains. On peut me ruiner, disait-il, mais nul homme Ne m'ôtera le legs que j'ai reçu des miens: La riche honnêteté du nom dont je me nomme; Nul ne peut me ravir à moi, ce bien des biens. Des grands Canadiens tel fut le caractère; Tel fut leur mâle orgueil, leur courage hardi. De ces ancêtres forts le souffle héréditaire Au coeur de leurs neveux ne s'est pas refroidi. Houde mourut debout. Le Maître, qui dispense A son gré le pouvoir physique et la santé, Anima d'un rayon de flamme trop intense La débile vigueur de ce corps indompté. Le phtisique, malgré la fièvre qui le brise, Mourant, s'acharne encore au labeur, au devoir, Et son âme, on ne sait par quel miracle, puise Courage et force au fond de son morbide espoir. C'est en vain qu'il se dresse; il s'affaisse, il succombe. Ses courts printemps ont fui comme l'ombre et le vent. Houde, le fier, le franc, l'honnête, est dans la tombe; Mais son nom restera populaire et vivant. D'Iberville Aux marins de L 'Aréthuse et du Hussard. Flamme à la drisse, vent arrière, À demi couché sur bâbord, Le Pélican cingle en croisière, A travers les glaces du nord. Malgré la neige et la rafale, Il file grand' erre. À l'avant, Tout à coup un gabier s'affale, Criant : « Trois voiles sous le vent. » Sournoisement, parmi les ombres D'un ciel bas au loin, sur les eaux, Balançant leurs antennes sombres, Montent les mâts des trois vaisseaux : On dirait ces oiseaux du pôle Qui s'enlèvent avec efforts, Et dont le vol lourd et lent frôle La nuit de ces mers aux flots morts. Un contre trois! Parbleu, qu'importe? Le Pélican n'eut jamais peur. Il vole, et le nordet l'emporte Dans un large souffle vainqueur. Le pavillon de la victoire, C'est celui des marins français; Son profond sillage de gloire Sur nos fleuves brille à jamais. Rythmés par le choc monotone Des vagues sourdes, on entend Les airs de matelot qu'entonne D'une voix au timbre éclatant Le plus fier chanteur de la terre : « J'étions trois matelots de Groix, « Qu'ons tenu tête à l'Angleterre, « J'étions trois, pour sûr, rien que trois! » La tapabor jusqu'aux oreilles, Botté, guêtré comme un moujick, Le manoeuvrier fait merveilles, Trimant de la gaffe et du pic. Sur le pont qui tangue et qui roule, Il faut les voir, nos Québécois : L'enfant se comporte à la houle Crâne comme un vieux Dunkerquois. « L'Anglais! » À ce cri l'équipage Bondit. Calme, air fier, front serein, D'Iberville, au fort du tapage, De sa stridente voix d'airain Commande : « Branle-bas! Aux barres! » Gare à vous, messieurs les Saxons, Sur les voiles de vos gabares Courent de sinistres frissons. L'air s'emplit d'un grand tintamarre : Bugle et cors, porte-voix, tambours, Longs ahans des haleurs d'amarre, Bruissements, claquements sourds Des pesantes vergues de chêne, Choc des caronades de fer, Sonore carillon de chaîne, Vacarme et brouhaha d'enfer. Écho! de la proue à la poupe, Des bancs de quart aux cacatois , On se hèle, on siffle, on se houpe. L'ancien parle un fier beau patois. Boulines et voiles sont lourdes De flocons blancs et de glaçons; Les pieds glissent; les mains sont gourdes : Largue à plein coeur! Hardi! garçons! Bourrant leurs gros canons de cuivre Où le vent s'engouffre en hurlant, Les cheveux pointillés de givre, L'oeil magnétique, étincelant, Les canonniers sont à leurs postes. Nos lurons ont le verbe haut; Dans l'air éclatent leurs ripostes, La poudre parlera tantôt. « Feu! » Vingt gueules de bronze grondent. Aux formidables roulements Les antres sauvages répondent Par de rauques mugissements. Et sur l'embâcle où bat la lame, Des bords où grondent les ours gris Jusqu'aux bords où l'albatros clame, Court une tempête de cris. Rangées en ligne de bataille, À pleins sabords, les trois Anglais Crachent la flamme et la mitraille. Au loin ricochent les boulets. Droit sur le Français le Hampshire S'élance. Sans perdre un instant, Le Pélican l'évite, et vire Et le mitraille à bout portant. D'un pont à l'autre, on se fusille. Un feu vif, incessant, rageur, Projette sur l'eau qui brasille Une volcanique rougeur. La bataille, par intervalles, Semble redoubler de fureur. Entendez-vous bruire les balles? La noce est splendide d'horreur. Beau comme un héros d'épopée, D'Iberville n'arrête pas, Faisant sonner sa longue épée Au branle nerveux de ses pas, Au poing sa hache d'abordage, Il court à l'avant, et, d'un bond, Escalade le bastingage : « Allons, mes coeurs! Hourra! Tiens bon! » Dans un trombe de fumée Que des éclairs intermittents Font paraître tout enflammée, S'entre-choquent les combattants. Longtemps, dans la nuit qui les couvre, Flambent les sabords furieux. Enfin, le noir nuage s'ouvre : D'Iberville est victorieux! D'affreux jurons se font entendre; Le Hampshire au large a sombré, Et l'Hudson Bay vient de se rendre; Le fier Dehring a démarré. On n'en eût fait qu'une bouchée. Sur les eaux où flotte la mort, La coque sanglante et hachée, Le petit Français tire encor. Le tambour bat. - En haut le monde! - Enfants, on est content de vous! - Attrape, l'Anglais! - À la ronde! - Ho! le rigodon de chez nous ! Des vivats de réjouissance Se mêlent aux chansons de bord. - Vive Québec! Vive la France! France! redit l'écho du Nord. Le soir vient. Une blanche aurore Au-dessus de la mer d'Hudson Arrondit son arc de phosphore. Le suroît chante sa chanson. Le trois-mâts presque à sec de voiles, Bouline sans bruit, sans fanal, Aux clartés des belle étoiles Qui criblent le ciel hivernal. Chers marins, chers Français de France, D'Iberville est votre parent Par mainte fière remembrance, Le coeur des fils du Saint-Laurent, Malgré la cruelle secousse, A la France tient ferme encor. Ce noeud n'est pas un noeud de mousse, C'est un bon noeud franc, dur et fort. Symboles Sur les flancs calcinés des roches les plus dures Que l'eau des fleuves baigne et lave de ses pleurs, Parmi la mousse glauque et les grêles verdures, On voit s'ouvrir, parfois, en plein vent, quelques fleurs. Le rocher, le granit calciné, c'est le monde Avant le Christ, c'est l'Homme avant le fils de Dieu. Jésus, ce fut la mer douce, la mer féconde Qui fit fleurir le roc nu sous un ciel de feu. Jésus, ce fut la pure onde qui fait éclore. Sous le ruissellement de la rédemption, La lave se couvrit d'une immortelle flore, Et l'on vit reverdir la fauve alluvion. Avant Jésus, c'était le sombre âge de pierre. L'âge glacé de l'ombre et de l'aridité: Jésus vint, et le ciel fit sa gerbe première, La première moisson de la stérilité Sur la terre à jamais par l'Idéal conquise. Dans le sang qui noya la haine, dès ce jour, Germent, comme une chaste apothéose exquise Les lis de la candeur, les roses de l'amour. La foudre, sillonnant l'implacable étendue, Secouait vainement l'univers impuni: Et la miséricorde en Dieu s'était perdue Comme une goutte au fond d'un abîme infini. Jésus vint, et l'azur fit pleuvoir sa rosée. Et la vigne mystique, aux blanches fleurs de miel, Par les pleurs de l'aurore éternelle arrosée, Magnifique, donna des grappes pour le ciel. Sphinx Dans un flot d'aurore, l'Année, A plein vol, de la nuit du temps, S'élance et monte couronnée D'étoiles aux feux éclatants. À l'heure où l'éclair de son aile Sillonna le monde endormi, Au fond de la voûte éternelle Les sphères de flamme ont frémi. Mêlant son hymne d'espérance Aux concerts du ciel étonné, La terre sur son axe immense Comme une harpe a résonné. Et, bercé d'un rêve impossible, L'homme interpelle, à deux genoux, Le Dieu dont le coeur impassible Est infiniment tendre et doux. D'où viens-tu donc, belle inconnue? Viens-tu de l'avenue ou des cieux? Dois-je sourire à ta venue? Dois-je en pleurant baisser mes yeux? Les jours d'antan vont-ils renaître? Sur ton zodiaque vermeil, Ô bel An, va-t-il apparaître Le disque d'un nouveau soleil? Hélas! dès l'instant où les cimes Te chantent leur aubade en choeur, Par-dessus tes ailes sublimes On voit rire un spectre moqueur. Quel est ce spectre, ce squelette, Cette ombre, qui n'arrête pas? Sa gorge sifflante halète. Fuyez, mortels! C'est le Trépas. Et toi, blonde aurore craintive, Qui sors de l'orient flambant Et viens, semant la nuit plaintive De fleurs qui meurent en tombant, Dis-nous si les tristes journées Que nous réserve le destin, Comme ces fleurs si tôt fanées, Ne touchent pas à leur déclin? Que dis-je? Tais-toi, sphinx morose! Ah! laisse-nous chanter encor Les jours d'azur, les soirs de rose, Et les matins d'opale et d'or. Le dernier gîte Je te reviens, ô paroisse natale. Patrie intime où mon coeur est resté; Avant d'entrer dans la nuit glaciale, Je viens frapper à ton seuil enchanté. Pays d'amour, en vain j'ai fait la route Pour saluer encore ton ciel bleu, Mon oeil se mouille et ma chair tremble toute, Je viens te dire un éternel adieu. Oh! couchez-moi dans la tombe bénite, Dans un recoin discret du vieil enclos. Ici, je viens chercher mon dernier gîte, Je viens ici chercher calme et repos. Ô terre sainte! ouvre-moi ton asile, Près des miens, jusqu'au jour du grand réveil, Je dormirai comme en un lit tranquille, Mon dernier rêve et mon dernier sommeil. Le yacht Le lac Saint-Pierre, calme et libre, Étale au soleil son flot vert: Le yacht, dont le clair sifflet vibre, S'élance de son nid d'hiver. Au gré de sa rapide hélice, Sur la cristalline fraîcheur Des eaux, il court, il vole, il glisse, Preste comme un martin-pêcheur. De loin, l'oiseau, dans l'air sonore, Redit son bonjour matinal Au petit steam multicolore Qui passe au vol en plein chenal. Tout l'été, qu'il vente, qu'il pleuve, Par le nordet, par le suroît, L'alerte marcheur court le fleuve Et file ferme et vite et droit. Vienne une belle matinée, Le lac miroite, irradiant Comme une méditerranée Où brasille un ciel d'Orient. C'est alors qu'il fait bon sur l'onde. Le yacht part. Vous embarquez-vous? Le temps est clair. En haut le monde! Allons humer l'air frais et doux. Le capitaine est un vrai type De bohème et de bon garçon; Sur son bord, en fumant la pipe, On rit, on cause sans façon. Un fusil, une carabine, Des cannes à pêche, un carnier, Ornent l'élégante cabine Du chasseur et du marinier. On chante: la brise et la laine Mêlent leur roulis régulier Aux berceuses chansons de rame Que scande le gai batelier. On vire de bord à six lieues Du village. Toujours nouveaux, Les rivages verts, les eaux bleues Déroulent leurs calmes tableaux. Ici, c'est un vapeur à roue, Au long balancier lourd et lent, Qui traîne un voilier dont la proue Creuse un large sillage blanc; Là, c'est un dragueur qui halète, De houille et de vase tout noir; Plus loin, vole une goélette. Blanche, svelte, charmante à voir. Dans un souffle de brise, au large, Tout un vol de bateaux descend: Un brick, des chalands, une barge: Le yacht les salue en passant. Un nuage, noir comme l'encre, Monte en plein azur, c'est un grain! Le yacht ne jettera point l'ancre, Et son commodre est serein. Déjà le vent souffle en tempête. N'ayez pas frayeur, j'en réponds. Au vent, aux flots, le yacht tient tête, Solide et sûr comme un trois-ponts. Eho ! la vague et la bourrasque Redoublent de rage. En avant! Le petit coq, crâne et fantasque, Coupe la vague et fend le vent. La houle tombe, l'air s'irise, Le ciel brille, c'est le beau temps. La nef reprend son vol et frise L'écume des flots clapotants. Du nord clair au sud bleu de perle, Blanc de moutons éparpillés, Le lac d'émeraude déferle Et brise en jets ensoleillés. « Stoppe! » C'est la dernière escale. La brise fraîchit. Au lointain, Tinte la note musicale D'une cloche au timbre argentin. C'est l'heure où le soleil se couche Dans son large lit d'or vermeil: Ce soir, l'alerte bateau-mouche Se couche à l'heure du soleil. Lente et belle, la lune émerge, Brodant de lis d'argent et d'or Les noirs méandres de la berge: Le yacht au mouillage s'endort. Nocturne Ce n'est pas pour nous qu'elle a fait silence, Ce n'est pas pour nous qu'elle est lourde et dense, La calme nuit claire où tremble ta voix. Il est transparent l'azur qui te voile. Ô cher mort, parmi des clartés d'étoile Ton sourire flotte et je te revois. Oh! non, ce n'est pas pour nous qu'elle est close La chapelle blanche où l'ami repose; Ce n'est pas pour nous, ce n'est pas pour nous. La porte d'ivoire est ouverte encore: La voûte muette est toujours sonore; La Prière encore y veille à genoux. L'Automne en sourdine au loin psalmodie. La chapelle où va mon rêve irradie: La lampe votive y brûle toujours. D'où vient ce soupir de musique tendre? D'où viennent ces pas qui semblent descendre Par quelque escalier léger de velours? Dans l'ombre, une main pieuse balance L'encensoir d'argent, et, dans le silence, J'entends une voix répondre à ma voix. La chapelle d'or que l'hysope asperge, S'emplit de clartés tremblantes de cierge, Ton sourire flotte et je te revois. Misère Les gueux souffrent: l'argent est rare, Le terme échoit, le pain est cher. On manque de tout chez Lazare, Et voici venir l'âpre hiver. Déjà souffle la bise. Il gèle. Il faut du bois, il faut du feu. Lazare nous tend l'escarcelle: Un sou, pour l'amour du bon Dieu. Derrière les vitres cassées De ces taudis au noir pignon, Dans l'horreur des maisons glacées, Se cachent des douleurs sans nom. Par les fentes du toit qui croule, Par les fissures du mur gris, Montent, avec un bruit de houle, Des pleurs, des râles et des cris. Que n'ai-je la palette ardente Des Velasquez et des Dürer? Que n'ai-je la plume de Dante? Misère, ô douloureux enfer! Que dis-je? nul ne pourrait peindre La navrante réalité Des gouffres où l'on entend geindre Tes doux martyrs, ô Pauvreté. Regardez: près d'un grand lit vide, Immobiles, comme abêtis, Les yeux hagards, le teint livide, Se pressent encor les petits: Du regard ils cherchent la mère; Mais la mère est sous le linceul; Aux pleurs des orphelins, le père Vient de comprendre qu'il est seul. Là, c'est une veuve qui peine Seule pour nourrir cinq marmots. O riches, donnez à main pleine, Pour la mère et pour les petiots. Donnez les miettes de vos tables, Vous qui faites vos trois repas, Aux pauvres femmes lamentables Dont les enfants ne mangent pas. À travers les foules bourrues Cheminent les pauvres honteux. La vice guette au coin des rues Les filles des nécessiteux: Misère engendre crime et vice. Que l'or pur de la Charité Fonde et dote hôpital, hospice, Crèches et monts-de-piété. Les gueux souffrent: l'argent est rare, Le terme échoit, le pain est cher. On manque de tout chez Lazare, Et voici venir l'âpre hiver. Déjà souffle la bise. Il gèle. Il faut du bois, il faut du feu. Lazare nous tend l'escarcelle. Riches! pour l'amour du bon Dieu! Perce-neige Radieuses apothéoses Du soleil d'or et du ciel bleu, Fraîche gloire des printemps roses, Pourquoi donc durez-vous si peu? Pourquoi donc êtes-vous si brèves, Aubes de l'enfance? Beaux jours, Si pleins d'aromes et de sèves, Pourquoi donc êtes-vous si courts? Jeunesse, où sont-elles allées Les hirondelles de jadis? Où sont les ailes envolées De tes merveilleux paradis? Et vous, poétiques chimères, Que dore un rayon d'idéal, Blondes idylles éphémères, N'auriez-vous qu'un seul floréal? Ô fleurs, vous n'êtes pas finies! Les plus tristes de nos saisons Auront encor des harmonies Et des regains de floraisons. La mortelle saison du givre N'a pas tué toutes nos fleurs: Nous pourrons encore revivre Le passé, dans des jours meilleurs. Cantique Sous les voûtes votives, Attentives, S'élèvent à la fois, Vers l'azur où sainte Anne Si haut plane, Mille pieuses voix. La foule réunie Communie Avec les séraphins, Dans l'âme fraternelle, Immortelle, Des vierges et des saints. Ô grand jour triomphal! Saluons la Patronne Dont la gloire environne L'autel national. Que ta main nous les rende, Toi si grande, Les biens que nous perdons; Que ton coeur nous les donne. Toi si bonne, Les éternels pardons. Sur toutes les blessures, Les morsures, Dont le mal nous meurtrit. Verse à flot le cinname, Le dictame Qui calme et qui guérit. La vie est la vallée Désolée, L'exil au ciel d'airain, Le désert de famine Ou chemine L'homme, ce pèlerin: Guide la caravane, Ô sainte Anne, Vers la cité de Dieu; Vers l'oasis de calme Où la palme Fleurit dans l'éther bleu. Liberté Liberté! liberté! nos solides ancêtres, Corps à corps, front à front, avec leurs âpres maîtres, Au club, au parlement, au meeting, au forum, Bien longtemps ont lutté pour ton blanc labarum. Sans halte, obstinément, l'éloquence virile Redoublait les assauts d'une lutte stérile: La Chambre flagellait le pouvoir exécré, Et toujours le pouvoir gouvernait à son gré. Très beau, très fier, très grand, dominant la tempête Qu'un despote haineux déchaîne sur sa tête, Papineau, noble aïeul du tribun souverain, Fait vibrer les éclats de son verbe d'airain. Loyal au Roi, mais fier devant l'absolutisme, Magnifique d'orgueil et de patriotisme, Canadien que nul Anglais n'a fait plier, Irréductible, franc et fort comme l'acier, Il parle, et dans sa brève et robuste harangue Éclate la vigueur d'une invincible langue. Brillante élite, autour du jouteur sans égal, Se groupent les soldats du droit national. Aux rostres où la haine a déclamé sans honte, Drapé dans sa fierté, grave, Taschereau monte. Bédard se dresse. Il faut enchaîner ce vaillant Qui crible de ses traits les Craig et les Ryland. Mais la prison ne peut étouffer la parole: C'est le flot qui bondit, c'est l'orage qui vole. Nos rivages encore entendent retentir La parole et les fers glorieux du martyr. C'est en vain que le fouet sanglant de l'ironie Accule au pied du mur l'hyène tyrannie, Le monstre terrassé, bave aux dents, sang aux yeux, Hurle encor sous les coups du fouet victorieux. Des vieillards décrépits, malfaisants, sacrilèges, Violent sans pudeur et lois et privilèges. C'était un règne affreux qu'eût cinglé Juvénal: Le ministre volait, et le juge vénal Trafiquait du statut pour une vile somme; On graciait un riche, on pendait un pauvre homme; Partout la violence et l'illégalité, L'arbitraire, l'astuce et la duplicité. Au bon peuple qui peine et qui, très humble, prie, On répond par l'insulte et par la moquerie, Et l'on jette au panier, au mépris des vieux droits, Les plis où les manants ont fait leurs grandes croix. Le bon peuple se tut. Mais un homme, un génie, Se lève et, défiant l'injure et l'avanie, Au milieu d'un profond silence solennel, Fait ouïr les accents d'un nouvel O'Connell. Ce n'est pas ce rhéteur élégant qui débute Sur le ton musical que lui donne la flûte; C'est un rude parleur, un franc logicien, Qui dédaigne les vains apprêts de l'art ancien. Sa parole n'est pas une lyre qui chante, C'est un clairon qui jette à travers la tourmente Les farouches accords du dernier rallîment. Nul orateur n'est plus fort, ni plus véhément. Il parle, et le pays à sa voix pathétique Tressaille, et du lointain, par delà l'Atlantique, Aux appels chaleureux du jeune Washington, Répond, comme un écho, le coeur des Warburton. Nos tyranneaux jaloux, sourds à toute éloquence, Redoublent de fureur, de morgue, d'arrogance. On vole; on pille; on pousse à bout ces braves gens, Ces paisibles et doux ruraux intransigeants; Et l'on jette la fange et l'on crache l'insulte A la race, à la langue, à la bannière, au culte. On s'arroge les droits de la majorité. Et les belligérants de la légalité Protestent vainement. Pour appuyer le vote, Il faut que le fusil du pauvre Patriote Se mêle au grave et vaste orage des débats. Le vieux mousquet français fit si bien, que là-bas On l'entendit. Ce fut bref, mais hardi. La poudre, Aux oreilles du maître, à l'égal de la foudre, Retentit, et le maître en fut tout étonné. Il comprit. Le rappel des tyrans fut signé. Des parchemins scellés du grand sceau britannique Annulèrent bientôt l'ukase tyrannique. Albion révoqua le révoltant édit. Voilà pourquoi le trône anglais n'est plus maudit. Qu'ai-je dit? N'éveillons pas la haine endormie, Nous jouissons en paix de notre autonomie; Notre race n'est plus la race paria; Le peuple est maître, c'est assez. Victoria, Aux esprits assagis que son sceptre nivelle, Impose le respect d'une charte nouvelle, Et fait planer sur tous l'égale autorité De sa très douce et très sereine majesté. L'heure est à nous. L'érable, exubérant de sève, Au terroir fortement enraciné, s'élève, Déployant en plein ciel, entre deux océans, L'éclatante vigueur de ses rameaux géants. L'heure est à nous. Québec, la province féconde, Voit déborder sur tous les points du nouveau monde, Comme une mer, les flots calmes et triomphants De ses laborieux et robustes enfants. Le bon peuple respire, et sa poitrine vibre Au souffle frais qui court dans l'air joyeux et libre: Le sang monte plus calme au front du travailleur. Dans le ciel éclairci brille un soleil meilleur. Le grand combat est clos, la bataille est finie, Et les lutteurs d'hier vivent en harmonie. Honte à ceux dont les cris de rage osent encor Troubler ce sympathique et généreux accord. C'est la trève. C'est l'ordre. Aux angles de la poutre Nous avons accroché le mousquet. Et le coutre, Au pas égal et lent des chevaux et des boeufs, Sillonne en paix la friche et les guérets herbeux. Et tandis que, là-bas, les moissonneurs superbes, Dans leurs grands chars criant sous la charge des gerbes, S'en vont, rieurs et beaux, par groupes rassemblés, Serrer les blonds trésors des seigles et des blés; Dans nos portes sur nos quais bordés de nos flottilles, Le steamer de Glasgow, le voilier des Antilles, Le lourd transatlantique et l'énorme trois-mâts Déchargent les produits des plus lointains climats. Une autre France règne aux rives de nos fleuves. Dans tout ce beau pays de vertes terres neuves, Où le fer et la flamme et la foudre ont passé, Des lacs jusqu'aux confins du Labrador glacé, Tout se transforme, tout grandit, tout évolue. Divinité toujours bonne, je te salue. Et vous, libérateurs des peuples prisonniers, Frères de nos tribuns et de nos pionniers, Ô prêtres dont le verbe éclaire et civilise, Patriotes divins de la divine Église, Vous par qui nous serons à tout jamais unis, Soyez loués, soyez aimés, soyez bénis. Et vous, Taché, Morin, Duvernay, Lafontaine, Parent, Baldwin, Cartier, dont la pensée hautaine Consolida la paix et scella l'union! Sublimes artisans, qui fîtes nation Le jeune petit peuple orgueilleux que nous sommes, A jamais vénérés soyez-vous tous, grands hommes! Votre légende est simple et vos titres sont brefs. Vous fûtes, avant tout, des conducteurs, des chefs; Les bons, les dévoués, les lutteurs, les apôtres Qui prodiguent leur âme et leur coeur pour les autres. Que votre souvenir dure éternellement! Pour les âges futurs, dressant un monument, Ô généreux amis du Canada! l'histoire Vous groupe dans l'airain d'une commune gloire. Vers la colline où dort ce grand peuple d'aïeux, Dans l'amour et l'espoir sont tournés tous les yeux. Largement déployé par la brise qui passe, Là-haut, dans la lumière et dans l'immense espace, Par ces illustres morts tour à tour défendu, Ondule, ô Liberté, ton saint drapeau perdu. Salut, immortels fils d'une immortelle époque! Ancêtres, la jeunesse à plein coeur vous invoque! Que nos chefs d'aujourd'hui marchent orientés Par le rayonnement de vos blanches clartés! Que nos historiens inscrivent dans nos fastes, À côté des martyrs obscurs des jours néfastes, En majuscules d'or, près des grands précurseurs, Les noms, non moins brillants, de leurs fiers successeurs! Salut, ô nobles temps anciens, cycle profond, Inoubliables jours d'hier, âge fécond. Vaste passé fertile et riche d'où découle L'avenir qui déjà sous nos yeux se déroule: Tel, gonflé de cent cours, ce fleuve au flot géant Déroule son immense et tranquille océan. Source: http://www.poesies.net