Les Plaisirs De L’Ile Enchantée. (1664) Par Jean-Baptiste Molière (1622-1673) ACTE I Course de bague, collation ornée de machines, comédie mêlée de danse et de musique, ballet du palais d’Alcine, feu d’artifice: et autres fêtes galantes et magnifiques: faites par le Roi à Versailles, le 7 mai 1664 et continuées plusieurs autres jours. Le Roi voulant donner aux Reines et à toute sa cour le plaisir de quelques fêtes peu communes, dans un lieu orné de tous les agréments qui peuvent faire admirer une maison de campagne, choisit Versailles, à quatre lieues de Paris. C’est un château qu’on peut nommer un palais enchanté, tant les ajustements de l’art ont bien secondé les soins que la nature a pris pour le rendre parfait. Il charme en toutes manières; tout y rit dehors et dedans, l’or et le marbre y disputent de beauté et d’éclat; et quoiqu’il n’ait pas cette grande étendue qui se remarque en quelques autres palais de Sa Majesté, toutes choses y sont si polies, si bien entendues et si achevées, que rien ne le peut égaler. Sa symétrie, la richesse de ses meubles, la beauté de ses promenades et le nombre infini de ses fleurs, comme de ses orangers, rendent les environs de ce lieu dignes de sa rareté singulière. La diversité des bêtes contenues dans les deux parcs et dans les ménageries, où plusieurs cours en étoile sont accompagnées de viviers pour les animaux aquatiques, avec de grands bâtiments, joignent le plaisir avec la magnificence, et en font une maison accomplie. Ce fut en ce beau lieu, où toute la cour se rendit le cinquième de mai, que le Roi traita plus de six cents personnes, jusques au quatorzième, outre une infinité de gens nécessaire à la danse et à la comédie, et d’artisans de toutes sortes venus de Paris: si bien que cela paraissait une petite armée. Le ciel même sembla favoriser les desseins de Sa Majesté, puisaqu’en une saison presque toujours pluvieuse, on en fut quitte pour un peu de vent, qui sembla n’avoir augmenté qu’afin de faire voir que la prévoyance et la puissance du Roi étaient à l’épreuve des plus grandes incommodités. De hautes toiles, des bâtiments de bois, faits presque en un instant, et un nombre prodigieux de flambeaux de cire blanche, pour suppléer à plus de quatre mille bougies chaque journée, résistèrent à ce vent, qui partout ailleurs eût rendu ces divertissements comme impossibles à achever. M. de Vigarini, gentilhomme modénois, fort savant en toutes ces choses, inventa et proposa celles-ci; et le Roi commanda au duc de Saint-Aignan, qui se trouva lors en fonction de premier gentilhomme de sa chambre, et qui avait déjà donné plusieurs sujets de ballet fort agréables, de faire un dessein où elles fussent toutes comprises avec liaison et avec ordre, de sorte qu’elles ne pouvaient manquer de bien réussir. Il prit pour sujet le palais d’Alcine, qui donna lieu au titre des Plaisirs de l’Ile enchantée, puisque selon l’Arioste, le brave Roger et plusieurs autres bons cavaliers y furent retenus par les doubles charmes de la beauté, quoique empruntée, et du savoir de cette magicienne, et en furent délivrés, après beaucoup de temps consommé dans les délices, par la bague qui détruisait les enchantements. C’était celle d’Angélique, que Mélice, sous la forme du vieux Atlas, mit enfin au doigt de Roger. On fit donc en peu de jours orner un rond, où quatre grandes allées aboutissent entre de hautes palissades, de quatre portiques de trente-cinq pieds d’élévation et de vingt-deux en carré d’ouverture, de plusieurs festons enrichis d’or, et de divers peintures avec les armes de Sa Majesté. Toute le cour s’y étant placée le septième, il entra dans la place, sur les six heures du soir, un héraut d’armes, représenté par M. des Bardins, vêtu d’un habit à l’antique, couleur de feu en broderie d’argent, et fort bien monté. Il était suivi de trois pages. celui du Roi, M. d’Artagnan, marchait à la tête des deux autres, fort richement habillé de couleur de feu, livrée de Sa Majesté, portant sa lance et son écu, dans lequel brillait un soleil de pierreries, avec ces mots: Nec cesso, nec erro, faisant allusion à l’enchantement de Sa Majesté aux affaires de son État et la manière avec laquelle il agit: ce qui était encore représenté par ces quatre vers du président de Périgny, auteur de la même devise: Ce n’est pas sans raison que la terre et les cieux, Ont tant d’étonnement pour un objet si rare; Qui, dans son cours pénible, autant que glorieux, Jamais ne se repose, et jamais ne s’égare. Les deux autres pages étaient aux ducs de Saint-Aignan et de Noailles, le premier maréchal de camp, et l’autre, juges des courses. Celui du duc de Saint-Aignan portait l’écu de sa devise, et était habillé de sa livrée de toile d’argent enrichie d’or, avec les plumes incarnates et noires et les rubans de même; Sa devise était telle: un timbre d’horloge, avec ces mots: De mis golpes mi ruido. Le page du duc de Noailles était vêtu de couleur de feu, argent et noir, et le reste de la livrée semblable. La devise qu’il portait dans son écu était un aigle avec ces mots: Fidelis et audax. Quatre trompettes et deux timbaliers, marchaient après ces pages, habillés de satin couleur de feu et argent, leurs plumes de la même livrée, et les carapaçons de leurs chevaux couverts d’une pareille broderie, avec des soleils d’or fort éclatants aux banderoles des trompettes et les couvertures des timbales. Le duc de Saint-Aignan, maréchal de camp, marchait après eux, armé à la grecque, d’une cuirasse de toile d’argent, couverte de petites écailles d’or, aussi bien que son bas de saye; et son casque était orné d’un dragon et d’un grand nombre de plumes blanches, mêlées d’incarnat et de noir. Il montait un cheval blanc, bardé de même, et représentait Guidon le Sauvage. Pour le duc de Saint-Aignan, représentant Guidon le Sauvage. MADRIGAL Les combats que j’ai faits en l’île dangereuse, Quand de tant de guerriers je demeurai vainqueur, Suivis d’une épreuve amoureuse, Ont signalé ma force aussi bien que mon coeur. La vigueur qui fait mon estime. Soit qu’elle embrasse un parti légitime, Ou qu’elle vienne à s’échapper; Fait dire, pour ma gloire, aux deux bouts de la terre, Qu’on n’en voit point , en toute guerre, Ni plus souvent, ni mieux frapper. POUR LE MÊME Seul contre dix guerriers, seul contre dix pucelles C’est avoir sur les bras deux étranges querelles, Qui sort à son honneur de ce double combat Doit être ce me semble un terrible soldat. Huit trompettes et deux timbaliers, vêtus comme les premiers, marchaient après le maréchal de camp. Le Roi, représentant Roger, les suivait, montant un des plus beaux chevaux du monde, dont le harnais couleur de feu éclatait d’or, d’argent et de pierreries. Sa Majesté était armée à la façon des Grecs, comme tous ceux de sa quadrille, et portait une cuirasse de lame d’argent, couverte d’une riche broderie d’or et de diamants. Son port et toute son action étaient dignes de son rang; son casque, tout couvert de plumes couleur de feu, avait une grâce incomparable; et jamais un air plus libre, ni plus guerrier, n’a mis un mortel au-dessus des autres hommes. SONNET Pour le Roi, représentant ROGER Quelle taille, quel port a ce fier conquérant! Sa personne éblouit quiconque l’examine, Et quoique par son poste il soit déjà si grand, Quelque chose de plus éclate dans sa mine. Son front de ses destins est l’auguste garant, Par-delà ses aïeux sa vertu l’achemine, Il fait qu’on les oublie, et de l’air qu’il s’y prend Bien loin derrière lui laisse son origine. De ce coeur généreux c’est l’ordinaire emploi, D’agir plus volontiers pour autrui que pour soi, Là principalement sa force est occupée: Il efface l’éclat des héros anciens, N’a que l’honneur en vue, et ne tire l’épée Que pour des intérêts qui ne sont pas les siens. Le duc de Noailles, juge du camp,sous le nom d’Oger le Danois, marchait après le Roi, portant la couleur de feu et le noir, sous une riche broderie d’argent; et ses plumes aussi bien que tout le reste de son équipage, étaient de cette même livrée. Le duc de Noailles. Oger le Danois juge du camp. Ce paladin s’applique à cette seule affaire De servir dignement le plus puissant des rois, Comme, pour bien juger il faut savoir bien faire Je doute que personne appelle de sa voix. Le duc de Guise et le comte d’Armagnac marchaient ensemble après lui. Le premier, portant le nom d’Aquilant le Noir, avait un habit de cette couleur en broderie d’or et de jais; ses plumes, son cheval et sa lance assortissaient à sa livrée; et l’autre, représentant Griffon le Blanc, portait sur un habit de toile d’argent plusieurs rubis, et montait un cheval blanc bardé de la même couleur. Le duc DE GUISE. Aquilant le Noir. La Nuit a ses beautés, de même que le Jour, Le noir est ma couleur, je l’ai toujours aimée, Et si l’obscurité convient à mon amour, Elle ne s’étend pas jusqu’à ma renommée. Le comte D’ARMAGNAC. Griffon le Blanc Voyez quelle candeur en moi le ciel a mis, Aussi nulle beauté ne s’en verra trompée, Et quand il sera temps d’aller aux ennemis C’est où je me ferai tout blanc de mon épée. Les ducs de Foix et de Coaslin, qui paraissaient ensuite, étaient vêtus, l’un d’incarnat avec or et argent; et l’autre de vert, blanc et argent: toute leur livrée et leurs chevaux étant dignes du reste de leur équipage. Pour le duc DE FOIX. Renaud. Il porte un nom célèbre, il est jeune, il est sage, A vous dire le vrai, c’est pour aller bien haut, Et c’est un grand bonheur que d’avoir à son âge La chaleur nécessaire, et le flegme qu’il faut. Le duc DE COASLIN. Dudon. Trop avant dans la gloire on ne peut s’engager, J’aurai vaincu sept rois, et, par mon grand courage Les verrai tous soumis au pouvoir de Roger, Que je ne serai pas content de mon ouvrage. Après eux, marchaient le comte de Lude et le Prince de Marsillac, le premier vêtu d’incarnat et blanc, et l’autre, de jaune, blanc et noir, enrichis de broderie d’argent; leur livrée de même, et fort bien montés. Le comte DU LUDE. Astolphe. De tous les paladins qui sont dans l’univers Aucun n’a pour l’amour l’âme plus échauffée, Entreprenant toujours mille projet divers, et toujours enchanté par quelque jeune fée. Le prince DE MARSILLAC. Brandimart. Mes voeux seront contents, mes souhaits accomplis, Et ma bonne fortune à son comble arrivée Quand vous saurez mon zèle, aimable Fleur-de-lis, Au milieu de mon coeur profondément gravée. Le marquis de Villequier et de Soyecourt marchaient ensuite. L’un portait le bleu et argent; et l’autre, le bleu, blanc et noir, avec or et argent; leurs plumes et les harnais de leurs chevaux étaient de la même couleur et d’une pareille richesse. Le marquis DE VILLEQUIER. Richardet. Personne, comme moi, n’est sorti galamment D’une intrigue où sans doute il fallait quelque adresse, Personne, à mon avis, plus agréablement N’est demeuré fidèle en trompant sa maîtresse. Le marquis DE SOYECOURT. Olivier. Voici l’honneur du siècle, auprès de qui nous sommes, Et même les géants, de médiocres hommes, Et ce franc chevalier à tout venant tout prêt Toujours pour quelque joute a la lance en arrêt. Les marquis d’Humières et de la Vallière les suivaient: ce premier portant la couleur de chair et argent, et l’autre, le gris de lin, blanc et argent, toute leur livrée étant la plus riche et la mieux assortie du monde. Le marquis D’HUMIERES. Ariodant. Je tremble dans l’accès de l’amoureuse fièvre, Ailleurs sans vanité je ne tremblais jamais, Et ce charmant objet, l’adorable Genèvre, Est l’unique vainqueur à qui je me soumets. Le marquis DE LA VALLIERE. Zerbin. Quelques beaux sentiments que la gloire nous donne Quand on est amoureux au souverain dergrè, Mourir entre les bras d’une belle personne Et de toutes les morts la plus douce à mon grè. Monsieur le duc marchait seul, portant pour sa livrée la couleur de feu, blanc et argent. Un grand nombre de diamants étaient attachés sur la magnifique broderie dont sa cuirasse et son bas de saye étaient couverts, son casque et le harnais de son cheval en étaient aussi enrichis. Monsieur LE DUC. Roland. Roland fera bien loin son grand nom retentir, La gloire deviendra sa fidèle compagne, Il est sorti d’un sang qui brûle de sortir Quand il est question de se mettre en campagne, Et pour ne vous en point mentir C’est le pur sang de Charlemagne. Un char de dix-huit pieds de haut, de vingt-quatre de long, et de quinze de large, paraissait ensuite, éclatant d’or et de diverses couleurs. Il représentait celui d’Apollon, en l’honneur duquel se célébraient autrefois les jeux Pythiens, que ces chevaliers s’étaient proposé d’imiter en leurs courses et en leur équipage. Cette divinité, brillante de lumières, était assise au plus haut du char, ayant à ses pieds les quatre Ages ou Siècles, distingués par de riches habits et par ce qu’ils portaient à la main. Le Siècle d’or, orné de ce précieux métal, était encore paré des diverses fleurs qui faisaient un des principaux ornements de cet heureux âge. Ceux d’argent et d’airain avaient aussi leurs remarques particulières. Et celui de fer était représenté par un guerrier d’un regard terrible, portant d’une main l’épée, et de l’autre le bouclier. Plusieurs autres grandes figuresde relief paraient les côtés de ce char magnifique. Les monstres célestes, le serpent Python, Daphné, Hyacinthe, et les autres figures qui conviennent à Apollon, avec un Atlas portant le globe du monde, y étaient aussi relevés d’une agréable sculpture. Le temps représenté par le sieur Millet, avec sa faux, ses ailes, et cette vieillesse décrépite dont on le peint toujours accablé, en était le conducteur. Quatre chevaux, d’une taille et d’une beauté peu communes, couverts de grandes housses semées de soleils d’or, et attelés de front, tiraient cette machine. Les douze Heures du jour, et les douze Signes du zodiaque, habillés fort superbement, comme les poètes les dépeignent, marchaient en deux files aux deux côtés de ce char. Tous les pages de chevaliers le suivaient deux à deux, après celui de monsieur le Duc, fort proprement vêtus de leurs livrées, avec quantité de plumes, portant les lances et les écus de leurs devises: Le duc de Guise, représentant Aquilant le Noir, ayant pour devise un lion qui dort avec ces mots: Et quiescente pavescunt. Le comte d’Armagnac, représentant Griffon le Blanc, ayant pour devise une hermine, avec ces mots: Ex candore decus. Le duc de Foix, représentant Renaud, ayant pour devise un vaisseau dans la mer, avec ces mots: Longe levis aura feret. Le duc de Coaslin, représentant Dudon, ayant pour devise un soleil, et l’héliotrope ou tournesol, avec ces mots: Splendor ab obsequio. Le comte du Lude, représentant Astolphe, ayant pour devise un chiffre en forme de noeud, avec ces mots: Non fia mai sciolto. Le prince de Marsillac, représentant Brandomart, ayant pour devise une montre en relief, dont on voit tous les ressorts, avec ces mots: Chieto fuor, commoto dentro. Le marquis de Villequier, représentant Richardet, ayant pour devise un aigle qui plane devant le soleil, avec ces mots: Uni militat astro. Le marquis de Soyecourt, représentant Olivier, ayant pour devise la massue d’Hercule, avec ces mots: Vix aquat fama labores. Le marquis d’Humières, représentant Ariodant, ayant pour devise toutes sortes de couronnes, avec ces mots: No quiero menos. Le marquis de la Vallière, représentant Zerbin, ayant pour devise un phénix sur un bûcher allumé par le soleil, avec ces mots: Hoc juvat uri. Monsieur le Duc, représentant Roland, ayant pour devise un dard entortillé de lauriers, avec ces mots: Certo ferit. Vingt pasteurs, chargés des divers pièces de la barrière qui devait être dressée pour la course de bague, formaient la dernière troupe qui entra dans la lice. Ils portaient des vestes couler de feu enrichies d’argent, et des coiffures de même. Aussitôt que ces troupes furent entrées dans le camp, elles en firent le tour, et après avoir salué les Reines, elles se séparèrent et prirent chacun son poste. Les pages de la tête, les trompettes et les timbaliers, se croisant, s’allèrent poster sur les ailes. Le Roi s’avançant au milieu, prit sa place vis- à-vis du haut dais; monsieur le Duc proche de Sa Majesté; les ducs de Saint- Aignan et de Noailles, à droite et à gauche; les dix cavaliers, en haies aux deux côtés du char; leurs pages, au même ordre, derrière eux; les Signes et les Heures, comme ils étaient entrés. Lorsqu’on eut fait halte en cet état, un profond silence, causé tout ensemble par l’attention et par le respect, donna le moyen à Mlle de Brie, qui représentait le Siècle d’airain, de commencer ces vers à la louange de la Reine, adressés à Apollon: LE SIÈCLE D’AIRAIN, à Apollon. Brillant père du jour, toi de qui la puissance Par ses divers aspects nous donna la naissance; Toi, l’espoir de la terre, et l’ornement des cieux, Toi, le plus nécessaire et le plus beaux des Dieux; Toi, dont l’activité, dont la beauté suprême Se fait voir et sentir en tous lieux pour soi-même: Dis-nous par quel destin, ou par quel nouveau choix Tu célèbres tes jeux aux rivages françois? APOLLON Si ces lieux fortunés ont tout ce qu’eut la Grèce De gloire, de valeur, de mérite et d’adresse; Ce n’est pas sans raison qu’on y voit transférés Ces jeux qu’à mon honneur la terre a consacrés: J’ai toujours pris plaisir à verser sur la France De mes plus doux rayons la bénigne influence: Mais le charmant objet qu’hymen y fait régner, Pour elle maintenant me fait tout dédaigner. Depuis un si long temps que pour le bien du monde Je fais l’immense tour de la terre de l’onde, Jamais je n’ai rien vu si digne de mes feux, Jamais un sang si noble, un coeur si généreux, Jamais tant de lumière avec tant d’innocence; Jamais tant de jeunesse avec tant de prudence; Jamais tant de grandeur avec tant de bonté; Jamais tant de sagesse avec tant de beauté. Mille climats divers qu’on vit sous la puissance De tous les demi-Dieux dont elle prit naissance, Cédant à son mérite autant qu’à leur devoir, Se trouveront un jour unis sous son pouvoir. Ce qu’eurent de grandeur et la France et l’Espagne, Les droits de Charles-Quint, les droits de Charlemagne, En elle, avec leur sang heureusement transmis, Rendront tout l’univers à son Trône soumis: Mais un titre plus grand, un plus noble partage Qui l’élève plus haut, qui lui plaît d’avantage; Un nom qui tient en soi les plus grands noms unis, C’est le nom glorieux d’Épouse de Louis. LE SIÈCLE D’ARGENT. Quel destin fait briller avec tant d’injustice Dans le siècle de fer un Astre si propice? LE SIÈCLE D’OR. Ah! ne murmure point contre l’ordre des Dieux, Loin de s’en orgueillir, d’un don si précieux, Ce siècle qui du Ciel a mérité la haine En devrait augurer sa ruine prochaine, Et voir qu’une vertu qu’il ne peut suborner, Vient moins pour l’anoblir que pour l’exterminer. Si tôt qu’elle paraît dans cette heureuse terre, Vois comme elle en bannit les fureurs de la guerre: Comment depuis ce jour d’infatigables mains Travaillent sans relâche au bonheur des humains; Par quels secrets ressorts un Héros se prépare À chasser les horreurs d’un siècle si barbare, Et me faire revivre à tous les plaisirs, Qui peuvent contenter les innocents désirs. LE SIÈCLE DE FER. Je sais quels ennemis ont entrepris ma perte, Leurs desseins sont connus, leur trame est découverte; Mais mon coeur n’en est pas à tel point abattu... APOLLON. Contre tant de grandeur, contre tant de vertu, Tous les monstres d’enfer unis pour ta défense Ne feraient qu’une faible et vaine résistance: L’univers opprimé de ton joug rigoureux, Va goûter par ta fuite un destin plus heureux: Il est tant de céder à la loi souveraine, Que t’imposent les voeux de cette auguste Reine; Il est tant de céder aux travaux glorieux D’un Roi favorisé de la Terre et des Cieux: Mais ici trop longtemps ce différend m’arrête, À de plus doux combats de cette Lice s’apprête, Allons la faire ouvrir, et ployons des Lauriers, Pour couronner le front de nos fameux Guerriers. Tous ces récits achevés, la Course de Bague commença, en laquelle après que le Roi eût fait admirer l’adresse et la grâce qu’il a en cet exercice, comme en tous les autres, et plusieurs belles courses; et de tous ces chevaliers, le duc de Guise, les marquis de Soyecourt et de la Vallière demeurèrent à la dispute, dont ce dernier emporta le prix; qui fut une épée d’or enrichie de diamants, avec des boucles de baudrier de grande valeur, que donna la Reine Mère, et dont elle l’honora de sa main. La nuit vint cependant à la fin des courses, par la justesse qu’on avait eu à les commencer: et un nombre infini de lumières ayant éclairé tout ce beau lieu; l’on vit entrer dans la même place: Trente-quatre concertants fort bien vêtus, qui devaient précéder les Saisons; et faisaient le plus agréable concert du monde. Pendant que les saisons se chargeaient des mets délicieux qu’elles doivent porter, pour servir devant leurs Majestés la magnifique collation qui était préparée: les douze signes du zodiaque, et les quatre saisons dansèrent dans le rond une des plus belles entrées de Ballet, qu’on eut encore vue. Le Printemps parut ensuite sur un cheval d’Espagne, représenté par Mlle du Parc; qui avec le sexe et les avantages d’une femme, faisait voir l’adresse d’un homme: son habit était vert en broderie d’argent, et de fleur au naturel. L’Été le suivait, représenté par le Sieur du Parc, sur un Éléphant, couvert d’une riche housse. L’Automne aussi avantageusement vêtue, représentée par le Sieur de la Thorillière, venait après monté sur un chameau. L’Hiver suivait sur un ours, représenté par le Sieur Béjart. Leur suite était composée de quarante-huit personnes, qui portaient toutes sur leurs têtes de grands bassins pour la collation. Les douze premiers couverts de fleurs, portaient, comme des jardiniers, des corbeilles peintes de vert et d’argent, garnies d’un grand nombre de porcelaines, si remplies de confitures et d’autres choses délicieuses de la saison, qu’ils étaient courbés sous cet agréable faix. Douze autres, comme Moissonneurs, vêtus d’habits conformes à cette profession, mais fort riches, portaient des bassins de cette couleur incarnate, qu’on remarque au Soleil Levant, et suivaient l’Eté: Douze vêtus en vendangeurs, étaient couverts de feuilles de vignes et de grappes de raisins; et portaient dans des paniers feuille-morte, remplis de petits bassins de cette même couleur, divers autres fruits et confitures à la suite de l’Automne. Les douze derniers, étaient des Vieillards gelés, dont les fourrures et la démarche marquaient la froideur et la faiblesse, portant dans des bassins couverts d’une glace et d’une neige si bien contrefaites, qu’on les eut pris pour la chose même, ce qu’ils devaient contribuer à la collation, et suivaient l’Hiver: Quatorze concertants de Pan et de Diane précédaient ces deux divinités, avec une agréable harmonie de flûtes et de musettes. Elles venaient ensuite sur une machine fort ingénieuse en forme d’une petite montagne ou roche ombragée de plusieurs arbres; mais ce qui était plus surprenant, c’est qu’on la voyait portée en l’air, sans que l’artifice qui la faisait mouvoir, se pût découvrir à la vue. Vingt autres personnes les suivaient, portant des viandes de la ménagerie de Pan, et de la chasse de Diane. Dix-huit pages du Roi fort richement vêtus, qui devaient servir les dames à table, faisaient les derniers de cette troupe; laquelle étant rangée, Pan, Diane et les Saisons se présentant devant la Reine: le Printemps lui adressa le premiers ces vers. LE PRINTEMPS A LA REINE. Entre toutes les fleurs nouvellement écloses, Dont mes jardins sont embellis, Méprisant les jasmins, les oeillets et les roses, Pour payer mon tribut j’ai fait choix de ces lys, Que de vos premiers ans vous avez tant chéris: LOUIS les fait briller du couchant à l’aurore, Tout l’univers charmé les respecte et les craint, Mais leur règne est plus doux et plus puissant encore, Quand il brille sur votre teint. L’ETE. Surpris un peu trop promptement, J’apporte à cette fête un léger ornement; Mais avant que ma saison passe, Je ferais faire à vos Guerriers, Dans les campagnes de la Thrace, Une ample moisson de Lauriers. L’AUTOMNE. Le Printemps orgueilleux de la beauté des fleurs Qui lui tombèrent en partage, Prétend de cette fête avoir tout l’avantage, Et nous croit obscurcir par ses vives couleurs: Mais vous vous souviendrez, Princesse sans seconde, De ce fruit précieux qu’a produit ma saison, Et qui croît dans votre maison, Pour faire quelque jour les délices du Monde. L’HIVER. La neige, les glaçons que j’apporte en ces lieux, Sont des mets les moins précieux; Mais ils sont des plus nécessaires, Dans une fête où mille objets charmants, De leur oeillades meurtrières, Font naître tant d’embrasements. DIANE A LA REINE. Nos bois, nos rochers, nos montagnes, Tous nos chasseurs, et mes compagnes Qui m’ont toujours rendu des honneurs souverains; Depuis que parmi nous ils vous ont vu paraître, Ne veulent plus me reconnaître, Et chargés de présents, viennent avec moi Vous porter ce tribut pour marque de leur foi. Les habitants légers de cet heureux bocage, De tomber dans vos rets font leur sort le plus doux, Et n’estiment rien d’avantage, Que l’heur de périr de vos coups: Amour dont vous avez la grâce et le visage, A le même secret que vous. PAN. Jeune Divinité, ne vous étonnez pas, Lorsque nous vous offrons en ce fameux repas L’élite de nos bergeries: Si nos troupeaux goûtent en paix Les herbages de nos prairies, Nous devons ce bonheur à vos divins attraits. Ces récits achevés, une grande table en forme de croissant, rond d’un côté, où l’on devait couvrir et garnir de fleurs de celui où elle était creuse, vint à se découvrir. Trente-six violons très bien vêtus, parurent derrière sur un petit théâtre; pendant que Messieurs de la Marche, et Parfait Père, Frère, et Fils Contrôleurs Généraux, sous les noms de l’Abondance, de la Loi, de la Propreté, et de la Bonne-Chère, la firent couvrir par les Plaisirs, par les Jeux, par les Rires, et par les Délices. Leurs Majestés s’y mirent en cet ordre, qui prévint tous les embarras, qui eussent pu naître pour les rangs. La Reine Mère était assise au milieu de la table; et avait à sa main droite: LE ROY. Mademoiselle d’Alençon. Madame la Princesse. Mademoiselle d’Elbeuf. Madame de Bethune. Madame la duchesse de Créquy. MONSIEUR. Madame la duchesse de Saint-Aignan. Madame la Maréchale du Plessis. Madame la Maréchale d’Étampes. Madame de Gourdon. Madame de Montepan. Madame d’Humières. Mademoiselle de Brancas. Madame d’Armagnac. Madame la Comtesse de Soissons. Madame la Princesse de Bade. Mademoiselle de Grançay. DE L’AUTRE CÔTÉ, ÉTAIENT ASSISES. LA REINE. Madame de Carignan. Madame de Flaix. Madame la duchesse de Foix. Madame de Brancas. Madame de Froulay. Madame la duchesse de Navailles. Mademoiselle d’Ardennes. Mademoiselle de Cologon. Madame de Crussol. Madame de Montauzier. MADAME. Madame la Princesse Bénédicte. Madame la duchesse Madame de Rouvroy. Mademoiselle de la Mothe. Madame de Marsé. Mademoiselle de la Vallière. Mademoiselle d’Artigny. Mademoiselle du Bellay. Mademoiselle de Dampierre. Mademoiselle de Fiennes. La somptuosité de cette collation passait tout ce qu’on pourrait écrire, tant par l’abondance, que par la délicatesse des choses qui y furent servies: elle faisait aussi le plus bel objet qui puisse tomber sous les sens; puisque dans la nuit auprès de la verdeur de ces hautes palissades, un nombre infini de chandeliers peints de vert et d’argent, portant chacun vingt-quatre bougies, et deux cents flambeaux de cire blanche, tenus par autant de personnes vêtues en masques, rendaient une clarté, presque aussi grande et plus agréable que celle du jour. Tous les chevaliers avec leurs casques couverts de plumes de différentes couleurs, et leurs habits de la course, étaient appuyés sur la barrière; et ce grand nombre d’officiers richement vêtus, qui servaient, en augmentaient encore la beauté, et rendaient ce rond une chose enchantée, duquel après la collation, leurs Majestés et toute la cour, sortirent par le portique opposé à la barrière; et dans un grand nombre de calèches fort ajustées, reprirent le chemin du château. FIN DE LA PREMIERE JOURNÉE. SECONDE JOURNÉE DES PLAISIRS DE L’ILE ENCHANTÉE. Lorsque la nuit du second jour fut venue, leurs Majestés se rendirent dans un autre rond environné de palissades comme le premier, et sur la même ligne, s’avançant toujours vers le lac, où l’on feignait que le palais d’Alcine était bâti. Le dessein de cette seconde fête, était que Roger et les chevaliers de sa quadrille, après avoir fait des merveilles aux courses, que par l’ordre de la belle magicienne ils avaient fait en faveur de la Reine, continuaient en ce même dessein pour le divertissement suivant; et que l’Ile flottante n’ayant point éloigné le rivage de la France, ils donnaient à sa Majesté le plaisir d’une comédie, dont la scène était en Élide. Le Roi fit donc couvrir de toiles, en si peu de temps qu’on avait lieu de s’en étonner, tout ce rond d’une espèce de dôme, pour défendre contre le vent le grand nombre de flambeaux et de bougies qui devaient éclairer le théâtre, dont la décoration était fort agréable. Aussitôt qu’on eût tiré la toile, un grand concert de plusieurs instruments se fit entendre: et l’Aurore représentée par Mademoiselle Hilaire, ouvrit la scène, et chanta ce récit. Voir La Princesse d’Élide. TROISIEME JOURNÉE DES PLAISIRS DE L’ILE ENCHANTÉE. Plus on s’avançait vers le grand rondeau qui représentait le lac, sur lequel était autrefois bâti le palais d’Alcine: plus on s’approchait de la fin des divertissements de l’Ile Enchantée, comme s’il n’eût pas été juste que tant de braves chevaliers demeurassent plus longtemps dans une oisiveté qui eut fait tort à leur gloire. On feignait donc, suivant toujours le premier dessein, que le Ciel ayant résolu de donner la liberté à ces guerriers; Alcine en eut des pressentiments qui la remplirent de terreur et d’inquiétudes: elle voulut apporter tous les remèdes possibles pour prévenir ce malheur, et fortifier en toutes manières un lieu qui pût renfermer tout son repos et sa joie. On fit paraître sur ce rondeau, dont l’étendue et la forme sont extraordinaires, un rocher situé au milieu d’une île couverte de divers animaux, comme s’ils eussent voulu en défendre l’entrée. Deux autres îles plus longues, mais d’une moindre largeur, paraissaient aux deux côtés de la première, et toutes trois aussi bien que les bords du rondeau, étaient si fort éclairées, que ces lumières faisaient naître un nouveau jour dans l’obscurité de la nuit. Leurs majestés étant arrivées, n’eurent pas plutôt pris leur place, que l’une des deux îles qui paraissaient aux côtés de la première, fut toute couverte de violons fort bien vêtus. L’autre qui lui était opposée, le fut au même temps de trompettes et de timbaliers, dont les habits n’étaient pas moins riches. Mais ce qui surprit davantage, fut de voir sortir Alcine de derrière le rocher, portée par un monstre marin d’une grandeur prodigieuse. Deux des nymphes de sa suite, sous les noms de Célie et de Dircé, partirent au même temps à sa suite; et se mettant à ses côtés sur de grandes baleines, elles s’approchèrent du bord du rondeau, et Alcine commença des vers, auxquels ses compagnes répondirent, et qui furent à la louange de la Reine Mère du Roi. ALCINE, CELIE, DIRCÉ. ALCINE. Vous à qui je fais part de ma félicité, Pleurez avec moi dans cette extrémité. CELIE. Quel est donc le sujet des soudaines alarmes Qui de vos yeux charmants font couler tant de larmes? ALCINE. Si je pense en parler, ce n’est qu’en frémissant. Dans les sombres horreurs d’un songe menaçant, Un spectre m’avertit, d’une voix éperdue, Que pour moi des Enfers la force est suspendue; Qu’un céleste pouvoir arrête leur secours, Et que ce jour sera le dernier de mes jours. Ce que versa de triste au point de ma naissance Des astres ennemis, la maligne influence, Et tout ce que mon art m’a prédit de malheurs, En ce songe fut peint de si vives couleurs, Qu’à mes yeux éveillés sans cesse il représente Le pouvoir de Mélisse, et l’heur de Bradamante. J’avais prévu ces maux, mais les charmants plaisirs Qui semblaient en ces lieux prévenir nos désirs; Nos superbes palais, nos jardins, nos campagnes, L’agréable entretien de nos chères compagnes; Nos jeux et nos chansons, les concerts des oiseaux, Le parfum des Zéphirs, le murmure des eaux, De nos tendres amours les douces aventures, M’avaient fait oublier ces funestes augures, Quand le songe cruel dont je me sens troubler, Avec tant de fureur les vint renouveler. Chaque instant je crois voir mes forces terrassées, Mes gardes égorgés, et mes prisons forcées; Je crois voir mille amants, par mon art transformés, D’une égale fureur à ma perte animés; Quitter en même temps leurs troncs et leurs feuillages, Dans le juste dessein de venger leurs outrages, Et je crois voir, enfin, mon aimable Roger De mes fers méprisés, prêt à se dégager. CELIE. La crainte en votre esprit s’est acquis trop d’empire, Vous régnez seule ici, pour vous seule on soupire; Rien n’interrompt le cours de vos contentements Que les accents plaintifs de vos tristes amants: Logistile, et ses gens chassés de nos campagnes Tremblent encore de peur, cachés dans leurs montagnes; Et le nom de Mélisse, en ces lieux inconnu, Par vos augures seuls jusqu’à nous est venu. DIRCÉ. Ah! ne nous flattons point, ce fantôme effroyable M’a tenu cette nuit un discours tout semblable. ALCINE. Hélas! de nos malheurs qui peut encore douter. CELIE. J’y vois un grand remède, et facile à tenter; Une Reine paraît, dont le secours propice Nous saura garantir des secours de Mélisse: Partout de cette Reine on vante la bonté, Et l’on dit que son coeur, de qui la fermeté Des flots les plus mutins méprisa l’insolence, Contre les voeux des siens est toujours sans défense. ALCINE. Il est vrai je la vois, en ce pressent danger À nous donner secours tâchons de l’engager; Disons lui qu’en tous lieux la voix publique étale Les charmantes beautés de son âme royale; Disons que sa vertu, plus haute que son rang Sait relever l’éclat de son auguste sang, Et que de notre sexe elle a porté la gloire Si loin, que l’avenir aura peine à croire; Que du bonheur publique son grand coeur amoureux Fit toujours des périls un mépris généreux; Que de ses propres maux, son âme à peine atteinte, Pour les maux de l’État garda toute sa crainte: Disons que ses bienfaits versés à pleines mains Lui gagnent le respect et l’amour des humains, Et qu’au moindre danger dont elle est menacée Toute la terre en deuil se montre intéressée: Disons qu’au plus haut point de l’absolu pouvoir, Sans faste et sans orgueil sa grandeur s’est fait voir; Qu’aux temps les plus fâcheux, sa sagesse constante, Sans crainte a soutenu l’autorité penchante; Et dans le calme heureux, par ses travaux acquis, Sans regret la remit dans les mains de son fils. Disons par quels respects, par quelle complaisance De ce fils glorieux, l’amour la récompense; Vantons les longs travaux, vantons les justes lois De ce fils reconnu pour le plus grand des Rois; Et comment cette mère, heureusement féconde, Ne donnant que deux fois a donné tant au monde. Enfin, faisons parler nos soupirs et nos pleurs Pour la rendre sensible à nos vives douleurs, Et nous pourrons trouver au fort de notre peine Un refuge paisible aux pieds de cette Reine. DIRCÉ. Je sais bien que son coeur, noblement généreux, Écoute avec plaisir la voix des malheureux: Mais on ne voit jamais éclater sa puissance Qu’à repousser le tort qu’on fait à l’innocence; Je sais qu’elle peut tout, mais je n’ose penser Que jusqu’à nous défendre on la vît s’abaisser De nos douces erreurs elle peut être instruite, Et rien n’est plus contraire à sa rare conduite; Son zèle si connu pour le culte des Dieux Doit rendre à sa vertu nos respects odieux, Et loin qu’à son abord mon effroi diminue, Malgré moi je le sens qui redouble à sa vue. ALCINE. Ah! ma propre frayeur suffit pour m’affliger! Loin d’aigrir mon ennui, cherche à le soulager, Et tâche de fournir à mon âme oppressée De quoi parer aux maux dont elle est menacée. Redoublons cependant les gardes du palais, Et s’il n’est point pour nous d’asile désormais; Dans notre désespoir cherchons notre défense, Et ne nous rendons pas au moins sans résistance. Alcine, Mlle du Parc. Célie, Mlle de Brie. Dircé, Mlle Molière. Lorsqu’ils eurent achevé, et qu’Alcine se fut retirée pour aller redoubler les gardes du palais, le concert des violons se fit entendre; pendant que le frontipice du palais venant à s’ouvrir avec un merveilleux artifice, et des tours à s’élever à vue d’oeil. Quatre géants d’une grandeur démesurée, vinrent à paraître avec quatre nains; qui par l’opposition de leur petite taille, faisaient paraître celle des géants encore plus excessive. Ces colosses étaient commis à la garde du palais, et ce fut par eux que commença la première Entrée du Ballet. BALLET DU PALAIS D’ALCINE PREMIÈRE ENTRÉE. PREMIÈRE ENTRÉE. Quatre géants, et quatre nains. Géants. Les sieurs Mançeau, Vagnard, Pesan, et Joubert. Nains. Les deux petits Des-airs, le petit Vagnard, et le petit Tutin. DEUXIÈME ENTRÉE. Huit maures chargés par Alcine de la garde du dedans, en font une exacte visite, avec chacun deux flambeaux. Maures. Messieurs d’Heureux, Beauchamp, Molier, La Marre, Les Sieurs Le Chantre, De Gan, Du Pron, et Mercier. TROISIÈME ENTRÉE. Cependant un dépit amoureux oblige six des chevaliers qu’Alcine retenait auprès d’elle, à tenter la sortie de ce palais; mais la fortune ne secondant pas les efforts qu’ils font dans leur désespoir, ils sont vaincus après un grand combat par autant de monstres qui les attaquent. Six chevaliers, et six Monstres. Chevaliers. Messieurs de Souville, Raynal, Des-Airs l’aîné, Des-Airs le second, De Lorge, et Balthasard. Monstres. Les Sieurs Chicanneau, Noblet, Arnald, Desbrosses, Desonets, et La Pierre. QUATRIEME ENTRÉE. Alcine alarmée de cet accident, invoque de nouveau tous les esprits, et leur demande secours: il s’en présente deux à elle, qui font des sauts avec une force, et une agilité merveilleuse. Démons agiles. Les Sieurs Saint-André, et Magny. CINQUIÈME ENTRÉE. D’autres démons viennent encore, et semblent assurer la magicienne qu’ils n’oublieront rien pour son repos. Autres démons sauteurs. Les Sieurs Tutin, La Brodière, Pesan, et Bureau. SIXIÈME ET DERNIÈRE ENTRÉE. Mais à peine commence-t’elle à se rassurer, qu’elle voit paraître auprès de Roger, et de quelques chevaliers de sa suite, la sage Mélisse sous la forme d’Atlas; elle court aussitôt pour empêcher l’effet de son intention; mais elle arrive trop tard: Mélisse a déjà mis au doigt de ce brave chevalier la fameuse bague qui détruit les enchantements; lors un coup de tonnerre, suivi de plusieurs éclairs, marque la destruction du palais, qui est aussitôt réduit en cendres par un feu d’artifice, qui met fin à cette aventure, et aux divertissements de l’Ile Enchantée. Alcine, Mlle du Parc. Mélisse, De Lorge. Roger, M. Beauchamp. Chevaliers. Messieurs d’Heureux, Raynal, Du Pron, et Desbrosses. Escuyers. Messieurs La Marre, Le Chantre, De Gan, et Mercier. FIN DU BALLET. Il semblait que le Ciel, la Terre et l’Eau fussent tous en feu, et que la destruction du superbe palais d’Alcine, comme la liberté des chevaliers qu’elle y retenait en prison, ne se pût accomplir que par des prodiges et des miracles: la hauteur et le nombre des fusées volantes, celles qui roulaient sur le rivage, et celles qui ressortaient de l’eau après s’y être enfoncées, faisaient un spectacle si grand et si magnifique, que rien ne pouvait mieux terminer les enchantements qu’un si beau feu d’artifice; lequel ayant enfin cessé après un bruit et une longueur extraordinaires, les coups de boîtes qui l’avaient commencé redoublèrent encore. Alors toute la Cour se retirant, confessa qu’il ne se pouvait rien voir de plus achevé que ces trois fêtes: et c’est assez auouer qu’il ne s’y pouvait rien ajouter, que de dire que les trois journées ayant eu chacune ses partisans, comme chacune avait eu ses beautés particulières, on ne convint pas du prix qu’elles devaient emporter entre elles; bien qu’on demeurât d’accord qu’elles pouvaient justement le disputer à toutes celles qu’on avait vues jusques alors, et les surpasser peut-être. Mais quoi que les fêtes comprises dans le sujet des Plaisirs de l’Ile Enchantée fussent terminées, tous les divertissements de Versailles ne l’étaient pas, et la magnificence et la galanterie du Roi, en avait encore réservé pour les autres jours, qui n’étaient pas moins agréables. Le samedi dixième sa Majesté voulut courre les têtes; c’est un exercice que peu de gens ignorent, et dont l’usage est venu d’Allemagne, fort bien inventé, pour faire voir l’adresse d’un cavalier; tant à bien mener son cheval dans les passades de guerre, qu’à bien se servir d’une lance, d’un dard, et d’une épée. Si quelqu’un ne les a point vu courre, il en trouvera ici la description, étant moins commune que la bague, et seulement ici depuis peu d’années, et ceux qui en ont eu le plaisir, ne s’ennuient pas pourtant d’une narration si peu étendue. Les chevaliers entrent l’un après l’autre dans la lice la lance à la main, et un dard sous la cuisse droite; et après que l’un deux a couru et emporté une tête de gros carton peinte, et de la forme de celle d’un Turc, il donne sa lance à un page, et faisant la demi-volte il revient à toute bride à la seconde tête, qui a la couleur et la forme d’un Maure, l’emporte avec le dard qu’il lui jette en passant; puis reprenant une javeline, peu différente de la forme du dard, dans une troisième passade il la darde dans un bouclier où est peinte une tête de Méduse; et achevant sa demi-volte il tire l’épée, dont il emporte en passant toujours à toute bride une tête élevée à un demi pied de terre; puis faisant place à un autre, celui qui en ses courses en a emporté le plus, gagne le prix. Toute la cour s’étant placée sur une balustrade de fer doré, qui régnait autour de l’agréable maison de Versailles, et qui regarde sur le fossé, dans lequel on avait dressé la lice avec des barrières. Le Roi s’y rendit suivi des mêmes chevaliers qui avaient couru la bague: Les ducs de Saint-Aignan et de Noailles y continuant leurs premières fonctions; l’un de Maréchal de Camp, et l’autre de Juge des Courses: il s’en fit plusieurs fort belles et heureuses; mais l’adresse du Roi lui fit emporter hautement en suite du prix de la Course des Dames, encore celui qui donnait la Reine; c’était une rose de diamants de grand prix, que le Roi, après l’avoir gagnée, redonna libéralement à courre aux autres chevaliers, et que le marquis de Coalin disputa contre le marquis de Soyecourt et la gagna. Le dimanche au lever du Roi, quasi toute la conversation tourna sur les belles courses du jour précédent, et donna lieu à un grand défi entre le duc de Saint- Aignan, qui n’avait point encore couru, et le marquis de Soyecourt, qui fut remise au lendemain, pour que le maréchal duc de Grammont, qui pariait sur ce marquis, était obligé de partir pour Paris, d’où il ne devait revenir que le jour d’après. Le Roi mena toute la cour cet après dîner à sa ménagerie, dont on admira les beautés particulières, et le nombre presque incroyable d’oiseaux de toutes sortes; parmi lesquels il y en a beaucoup de forts rares. il serait inutile de parler de collation qui suivit ce divertissement, puisque huit jours durant chaque repas pouvait passer pour un festin des plus grands qu’on puisse faire. Et le soir sa Majesté, fit représenter sur l’un de ces théâtres doubles de son salon, que son esprit universel a lui-même inventé, la comédie des Fâcheux faite par le Sieur de Molière, mêlée d’entrées de ballet, et fort ingénieuse. Le bruit du défi qui se devait courir le lundi douzième, fit faire une infinité de gageures d’assez grande valeur; quoi que celle des deux chevaliers ne fut que de cent pistoles: et comme le duc par une heureuse audace donnait une tête à ce marquis fort adroit, beaucoup tenaient pour ce dernier; qui s’étant rendu un peu plus tard chez le Roi, y trouva un cartel pour le presser, lequel pour n’être qu’en prose, on n’a point mis en ce discours. Le duc de Saint-Aignan, avait aussi fait voir à quelques uns de ses amis, comme un heureux présage de sa victoire, ces quatre Vers. AUX DAMES. Belles, vous direz en ce jour Si vos sentiments sont les nôtres, Qu’être vainqueur du grand Soyecourt C’est être vainqueur de dix autres. Faisant toujours allusion à son nom de Guidon le Sauvage, que l’aventure de l’île périlleuse rendit victorieux de dix chevaliers. Aussitôt que le Roi eut dîné, il conduisit les Reines, Monsieur, Madame, et toutes les dames dans un lieu où on devait tirer une loterie, afin que rien ne manquât à la galanterie de ces fêtes; c’étaient des pierreries, des ameublements, de l’argenterie et autres choses semblables: et quoi que le sort ait accoutumé de décider de ces présents, il s’accorda sans doute avec le désir de S. M. quand il fit tomber le gros lot entre les mains de la Reine; chacun sortant de ce lieu là fort content, pour aller voir les courses qui s’allaient commencer. Enfin Guidon et Olivier parurent sur les rangs à cinq heures du soir, fort proprement vêtus et bien montés. Le Roi avec toute la cour les honora de sa présence; et sa Majesté lut même les articles des courses, afin qu’il n’y eût aucune contestation entre eux. Le succès en fut heureux au duc de Saint-Aignan, qui gagna le défi. Le soir, Sa Majesté fit jouer une comédie nommée Tartuffe, que le Sieur de Molière avait fait contre les hypocrites; mais quoi qu’elle eût été trouvée fort divertissante, le Roi connut tant de conformité entre ceux qu’une véritable dévotion met dans le chemin du Ciel, et ceux qu’une vaine ostentation des bonnes oeuvres n’empêche pas d’en commettre de mauvaises; que son extrême délicatesse pour les choses de la religion, ne put souffrir cette ressemblance du vice avec la vertu, qui pouvaient être prise l’une pour l’autre: et quoi qu’on ne doutât point des bonnes intentions de l’auteur, il la défendit pourtant en public, et se priva soi-même de ce plaisir, pour n’en pas laisser abuser à d’autres, moins capables d’en faire un juste discernement. Le mardi treizième le Roi voulut encore courre les têtes, comme à un jeu ordinaire que devait gagner celui qui en ferait le plus: Sa Majesté eut encore le prix de la course des dames, le duc de Saint-Aignan celui du jeu; et ayant eu l’honneur d’entrer pour le second à la dispute avec Sa Majesté: l’adresse incomparable du Roi lui fit encore avoir ce prix, et ce ne fut pas sans un étonnement, duquel on ne pouvait se défendre, qu’on en vit gagner quatre à Sa Majesté en deux fois qu’elle avait couru les têtes. On joua le même soir la Comédie du Mariage Forcé, encore de la façon du même Sieur de Molière, mêlée d’entrées de ballets, et de récits: puis le Roi prit le chemin de Fontainebleau le mercredi quatorzième; toute la Cour se trouvant si satisfaite de ce qu’elle avait vu, que chacun crut qu’on ne pouvait se passer de le mettre par écrit, pour en donner la connaissance à ceux qui n’avaient pu voir des fêtes si diversifiées et si agréables; où l’on a pu admirer tout à la fois le projet avec le succès, la libéralité avec la politesse, le grand nombre avec l’ordre, et la satisfaction de tous: où les soins infatigables de monsieur de Colbert s’employèrent en tous ces divertissements, malgré ses importantes affaires; où le duc de Saint-Aignan, joignit l’action à l’invention du dessein; où les beaux vers du Président de Périgny à la louange des Reines, furent si justement pensés, si agréablement tournés, et récités avec tant d’art; où ceux que monsieur de Benserade fit pour les chevaliers, eurent une approbation générale; où la vigilance exacte de monsieur Bontemps, et l’application de monsieur de Launay, ne laissèrent manquer d’aucune des choses nécessaires: enfin, où chacun a marqué si avantageusement son dessein de plaire au Roi; dans le temps où Sa Majesté ne pensait elle-même qu’à plaire; et où ce qu’on a vu ne saurait jamais se perdre dans la mémoire des spectateurs, quand on n’aurait pas pris le soin de conserver par cet écrit le souvenir de toutes ces merveilles. Source: http://www.poesies.net.