L’Angelus Des Sentes. (1901) Par Michel Abadie. (1866-1922) TABLE DES MATIERES Liminaire. EGLOGUES Invocation. La Coupe. Plainte. La Maison. L’Evangile. Stances. Le Verger. Ecole Buissonnière. L’ANGELUS DES SENTES. La Grotte. Le Chant Des Porteuses D’Eau. L’Heure Des Larmes. L’Angelus Des Sentes. ODES D'AURORE. Le Sacre Du Poète. A Saint-Georges De Bouhélier. A Paul Verlaine. A Léon Deschamps. Paroles du matin. FRAGMENTS La Voix De L’Éternelle. Paroles Matutinales. Liminaire. A Martial Besson. Je me suis dérobé pour un temps, aux goguenardes clameurs humaines. Heureux de vivre dans le pur enchantement des rossignols et des brises, j’ai gagné la cabane aux murs blancs, au toit de chaume jauni, bâtie ainsi qu’un nid lumineux, au-dessus des torrents. Je me sens toujours seul dans la foule. Mais l’éternelle et multiple voix des choses, peuple mon immense solitude des monts. Je me grise avec amour de la sollicitude des fleurs. Les rouges gorges s’intéressent visiblement à ma souffrance; les buissons se vêtent de joie lorsque je passe. Une âme nouvelle s’éveille en moi plus jeune, plus tendre, plus vaillante. Je brûle d’une noble pitié pour les hommes et pour les choses. L’azur qui me ceint me purifie de ses clartés. Je marche dans une floraison parfumée de fraisiers et de violettes. Les sapinières onduleuses m’ont dit les sanglots d’Atys, et je m’égaie, avec les nymphes des bois, à voir les hêtres dormeurs se pavoiser parfois d’éclairs. Les sentiers s’ourlent de gentianes azurées; dans l’herbe, Dieu me parle par la voix des sources douloureuses. Des sonnailles au cou de génisses blanches tintent matin et soir, un angelus divin. J’aime à vivre la vie libre et fière des pasteurs. Près du ciel nos âmes simples fraternisent. Je partage leur repas patriarcal fait de laitage, de pain bis et d’eau claire. Ils me troublent par la douceur et l’harmonie de leurs mélopées mélancoliques, il y réside une simplesse qui va au coeur. J’adore leurs belles voix mâles, leurs gestes amples et solennels où revit l’orgueilleuse fierté des ancêtres. Leurs manières sont graves et rudes, mais leurs vertus héroïques m’étonnent. La montagne leur parle et le ciel les enseigne. Méditatifs ils semblent «pénétrés de la majesté des étoiles, et, libres toujours, ils portent la loi du devoir au fond de leur coeur». Je les aime pour leur simplicité d’âme et leur foi résignée. Je m’associe à leurs jeux tout parfumés d’antiquité. Parfois je médite auprès d’eux ou j’écris. J’admire leur respect et leur joie quand je reviens parfois les bras ployés de fleurs et les yeux frissonnants de visions ensoleillées. Cette vie libre d’aube et de solitude, jetant à mon âme lassée, comme une manne de recueillement, me console des vénales intrigues des hommes et de leur commune ingratitude. Je m’étais assis, ce matin, près de la haie que l’aube satinait de dentelles blanches. Dans cette neige, les cenelles chantaient, comme des lèvres de corail, un appel de baisers. Le paysage, éclairé du réveil des sorbiers et des houx, que les bruyères, au loin, tavelaient d’or, m’induisait au rêve. Devant la forêt foisonnante de rythmes j’évoquais, pour éveiller l’écho des antiques tendresses, des figures de jeunesse et de foi. Mais voici que la brise passa, balsamique et chuchoteuse. Les aubépins secouèrent leurs scintillantes joailleries et par l’entrebâillement de fenêtres d’azur m’apparut alors, au bord des fleurs, penchée sur le gouffre, dans une pose de méditation, celle qui fit pleurer de douleur et de joie le grand Homère. Ses cheveux de soleil ondoyaient au vent. Elle parlait aux ineffables fleurs des sentes, et des colombes étincelaient sur ses épaules nues. Son front, éploré de souffrante pâleur, disait le deuil des dieux morts, mais son sourire était fleuri de renaissantes fois. Ses yeux chantaient des poèmes rythmés par l’Azur. Elle semblait porter l’amour dans ses mains resplendissantes. Je m’approchai d’elle à la faveur des hauts genêts d’or, et j’écoutai sa voix d’où fluaient toutes les tendresses et tous les rythmes, et tandis que les oeillets près d’elle assemblés, haussaient leurs menus fronts roses pour l’entendre, je notai pour vous, ami, le colloque attendrissant. Elle disait: «Les sources de l’Hellade ont l’éclat de mes pleurs. Mes mains défaillent de guirlandes. Je porte en moi d’harmonieuses royautés et je suis éternellement couronnée de roses et de pierreries. Je suis escortée d’éclatants prophètes. Isaïe marche par les torrents, Jean de Patmos sanglote dans la vaste symphonie des soirs. «Je tiens, suspendu à mes lèvres, depuis toujours, un peuple de poètes aux habits de clarté. J’étoilai d’aube le front des héros d’Homère. J’aimai Virgile aux bois sacrés du Mincius, et le miel de mes chants a parfumé les bords fleuris d’Erymanthe. Racine, frissonnant et murmureur comme une eau claire, divinisa ma douceur mélancolique, et charma de ses hymnes touchants, d’ombreuses et royales solitudes. André Chénier sut mon amour en Ionie et s’en revint le front ensoleillé de myrtes. Hugo tumultueux et passionné, me viola. Je garde de lui, dans mon éternité, de sublimes serments et de grandiloquentes épopées. Puis surgit Baudelaire qui clama, en magnifiques cris de douleur, l’infini des perversités humaines. Celui-là se pencha sur l’abîme et, se relevant, à jamais flamboya. Ensuite les rhéteurs et les marchands du Temple des Lettres m’accaparèrent. Je fus enchaînée loin des soleilleuses forêts parfumées dans des villes ténébreuses et froides. Des artistes non pareils édifièrent pour moi des palais d’oreries somptueuses. Je fus l’objet de triomphales fêtes. Mes habits étaient coruscants de splendeurs. Mais sous les attifements sonores et raffinés mon coeur rayonnant ne battait plus. J’étais belle d’impassibilité et les gagaesques ennuques, ventripolents et laids, brûlaient de l’encens devant ma beauté. Je n’étais plus l’infante attendrie des bois et des monts, la divine sussureuse d’hymnes clairs. «J’étais vaine. J’étouffais dans leurs tabernacles d’or, leurs superbes temples et leurs cités confuses. Je sentais ridicule ma radiante parure. Elle m’ apparaissait comme bariolée d’oripeaux grotesques. Je me mourais songeant aux naïves et chantantes sources des bois, embuissonnées de romarins et d’anémones. «-Oh! la pauvrine! s’apitoya, frissonnant, un papillon aux ailes rayées d’or. «-Enfin, il vint un pauvre, génial et bon qu’on appelait Lélian. C’était un poète, car ses haillons éblouissaient et ses yeux et son front s’illuminaient d’étoiles. Dans des parcs de rêve il me chuchota, tremblant et doux, des choses divines. Il me voulut libre et belle et il brisa les tabernacles et les temples: sur leurs ruines sa Lyre humaine cadença d’impérissables stances d’amour. Puis jetant au vent ma vaine parure, il me voulut encore vivante et nue. Et j’en devins plus resplendissante. Ce fut mon immortel libérateur. Mes lèvres retrouvèrent alors la pure expression des hymnes divins, et libre, et belle, nue et vivante, je m’en fus éperdue, dans les bois et les monts, parmi les mauves satinées et les cascades éternelles. «Depuis, quelques vaillants touristes ont découvert ma caverne de roses. Ils ont parcouru d’ombreuses et chastes forêts, gravi des rocs éclatants pour suivre le sillage lumineux et parfumé de mes pas. Ceux-là seuls savent maintenant le mystère de mes yeux et la splendeur de ma chevelure de rêve. Je les aime. J’ai ceint leurs doctes fronts de palmes et de fleurs. Ils ont su être libres dans un monde d’esclaves et de pharisiens. Et ils s’en vont, dans l’éclat de leur jeunesse et de leur foi, libres et doux, par de libres chemins. Ils ont bu mes baisers infinis: leur amour flamboie dans les coeurs comme une immense aurore, tandis qu’au seuil du siècle nouveau, sonnent déjà leurs Lyres victorieuses. -«. . Dis-nous les noms de tes enfants divins? scintilla le coeur d’un grand coquelicot, rouge comme une grenade mordue. La Nymphe vermeille but quelques fines gouttes de rosée dans un lys, puis reprit: -«Ils sont peu nombreux, ceux qui gravirent la Montagne et dont mes blanches mains glorifièrent d’antiques lauriers, le génie naissant. J’adore d’abord la joie émue dont resplendit le magnifique pauvre qu’est Adolphe Retté. Ses rythmes héroïques prophétisent la mansuétude et l’amour; ils enchantent comme le soleil. Francis Vielé Griffin est moins palpitant d’humanité, mais il a donné d’imposantes cadences. Les chants d’Henri de Régnier fleurent l’indicible charme et la grâce maladive de beaux pages aux yeux de soir. «Enfin, voici les jeunes semeurs de clartés: «Saint-Georges de Bouhélier, lucide penseur, aux merveilleuses méditations, portant, dans ses mains éprises, une magique floraison d’azur; Maurice Le Blond, impressionnant chuchoteur de paroles divines, Albert Fleury effeuillant sur la route des vers païens, émouvants et doux, comme des sources; Jean Viollis, notant sur sa lyre enrubannée de printannière grâce le tumulte lumineux des menthes et des nids; Maurice Magre, dont les odes incendient d’un humain lyrisme les douloureuses et croulantes cités; puis Eugène Montfort, Joachim Gasquet, tous élevant sur le monde ébloui un renouveau de joies, un rayonnement merveilleux d’épopées et de chants! «Or, ils sont partis par de sauvages parcs exténués de flammes, vers les Fêtes promises. Ils ont capté tous les rythmes pour en parfumer l’humanité. «Et les voici fiers et beaux, qui abordent dans des chaloupes fleuries aux rivages d’aube où les attendent les peuples nouveaux. «Et ils chantent: «Nous avons lu l’amour au livre éblouissant du ciel et les étoiles nous ont pacifiés. «Nous savons la majesté des nuits sereines et des solitudes. «Les cascades des cimes nous ont étreints dans leurs clartés. L’amante verte aux seins écumants, aux lèvres d’algues, nous a confié la plainte des sirènes. «Les vierges défaillent à nos illuscescentes joies. Nous apportons, pour guérir vos douleurs, des hymnes et des roses. Mais nous sommes aussi ceux qu’on crucifia. «Et nos larmes sur vos plaies s’épandront comme une pluie de fleurs célestes. Vous boirez notre essence divine dans des coupes resplendissantes pour en vivifier vos âmes. Nos yeux ont vu les mondes des splendeurs éternelles; c’étaient les Florides du Rêve! Nous gardons de nos voyages d’étranges visions consolatrices. Ouvrez vos coeurs! Nous apportons le Rythme et la Beauté. Nous sommes ceux qui vont vers l’Aurore et vers la Vie!» Polymnie se tut, éclatante. Et comme applaudissaient d’extase les trembleuses avoines, elle leva sur les fleurs son harmonieuse beauté. À ce moment priaient les hauts genêts d’or, et les luzernes se signaient dans la lumière. Elle me vit à genoux et m’investissant de sa Lyre, de ses colombes et de ses fleurs, elle me dit: C’est l’Angelus des Sentes! Et riant d’un jeune rire puéril, elle s’enfuit vers la grotte d’aube et d’or aux chants des torrents et des brises. . . Val du Bergons. Michel Abadie. ÉGLOGUES Les blés adorent Dieu plus purement que l’homme. Saint-Georges de Bouhélier Invocation. Rocs des abîmes bleus de buis! et toi, lumière Entre les bras de qui tressaillent les chaumières Qu’habitent sur les monts d’éblouissants bergers; Églises de verdure et de roses, vergers Gonflés de fraises d’or, de menthes et de pommes Qui mûrissez la force et la douceur des hommes Et baignez d’azur frais leur mortelle beauté; Vignes fières des fruits que vos bras ont portés, Par le soleil, ainsi que des mères ravies; Plaines qui me chantez le poème de vie; Côteaux d’où coule un flot de candides soûleurs Qui nourrissez la brise avec le pain des fleurs Et qui, voulant votre âme à quelque éden pareille, La parfumez pour moi de pampres et d’abeilles Et bercez un printemps de nids à vos rameaux; Mystérieux torrents qui connaissez les maux Dont sur vos bords d’exil palpite l’âme humaine; Sources ensoleillées qu’au pied des fleurs promène L’auguste main d’un dieu caché dans les roseaux; Forêts qui répandez les hymnes des oiseaux Afin d’illuminer les maisons et les lyres; Lys dont la pureté monte en tremblants sourires Et guirlande d’éclairs le torse des rochers; Brins d’herbe tressaillant comme des seins cachés, Vallons pamprés d’azur comme ceux d’Ionie; Jardins où vit, au sein des roses, l’harmonie; Saules dont l’aube blanche a baisé les cheveux Qui sanglotez, le long des rives, des aveux Plus attendris que ceux que les vierges soupirent; Lac où flotte et triomphe un lumineux empire D’ondines dont les yeux sont les yeux d’or des soirs; Rivages parfumés d’enfants blonds; reposoirs De myrtes où s’assied la nuit souffrante et grave, Pins qui baignez vos clartés sombres dans les gaves À l’heure où la montagne accueillante s’endort; Sommets où les couchants luisent en gouttes d’or Comme teints du sang pur de quelque coeur sublime, Cabanes qui penchez vos fronts vers les abîmes; Pâturages et vous zéphyrs qui les baisez, Mer mouvante d’épis, champs radieux, laissez Doux compagnons! en qui l’éternité flamboie Mon âme! vous vêtir de sa naissante joie. J’apporte l’ode heureuse où l’amour resplendit. Car un matin d’idylle bleue vous m’aviez dit Vous tous qui me parlez avec des voix berçantes: -«Abaisse, comme un ciel, ta lyre bénissante Sur notre force aveugle et sur notre beauté; Ombrage notre nuit de vivantes clartés Et brûle nous du feu de ta grâce féconde Pour que chante à toujours en nous l’âme du monde Et qu’au temple éternel où grondent nos courroux Un peu de la souffrance humaine batte en nous!» La Coupe. À Albert Fleury. Suivant un vol de colombes, tu l’as surprise À l’heure où le baiser des matinales brises Enivrait sa beauté d’une églogue d’oiseaux. Son réveil ingénu se mirait dans les eaux. Et tu sentais monter, en hymnes clairs, vers elle Le frisselis de l’herbe et l’aveu des oiselles Le battement des rocs de brume bleue noyés Et la plainte des bois et des pics foudroyés Et l’émerveillement de la montagne énorme; Puis, sous une avalanche d’aube, au bord des ormes Les sanglots de la source où boit un faune ami Et les frissons profonds des chênes endormis Et l’âme d’or des lys de murmures enflée Et tout le rêve verdoyant de la vallée!… Tu mêlas ta voix douce à cet orage pur Et la nymphe te dit: «Tu viens lorsque l’Azur Sème d éclairs la face sombre des bruyères T’agenouiller, ô mon Enfant, pour la prière Devant mon corps de fleurs et d’étoiles drapé. Vois: sur mes mains où rit l’odeur des foins coupés, La bouche de l’aurore heureuse s’est posée. Et le ciel brille en moi. Le vin qui m’a grisée Est fait des pleurs d’amour que la Nuit bleue pleura, Les souffles des oeillets embraseront les bras Du feu clair qui ruisselle en mes veines ravies. Ma bouche aimante apporte un océan de vie. L’universelle force étincelle à mes flancs. Laisse mes baisers d’or adorer tes bras blancs. Je veux que ma beauté sublime te nourrisse, Et s’il faut à tes yeux des formes créatrices Afin de mieux sculpter ton rêve radieux Prends mon corps opulent d’où naquirent les dieux Au soleil caressé des roses renaissantes. Mais pour investir mieux ton âme frémissante De l’amour de mon âme où les astres ont lui, Pour que tu sois le Doux qui chante selon lui, Pour que ton jeune luth, enivré comme une aube, Tressaille aux plis que font les brises à ma robe, Et qu’il soit fort et beau comme le blé des champs. Pour que la joie du monde éclate dans tes chants Comme la vie jaillit des prairies éternelles. Pour que ton coeur gonflé de l’or des ravenelles Et des lents tremblements embaumés des bouleaux Roule un torrent divin d’hymnes et de sanglots Ma vie t’offre son sang impérissable Bois-le!» Et ses mains ont béni ton front d’un vol d’étoiles. Plainte. Dans le sentier, la voix plaintive du doux pâtre Disait: «Nids odorants du bocage bleuâtre, Éteignez vos clartés! Mon chalumeau s’est tû… Mon chant sanglote au coeur des noisetiers tortus À qui j’ai confié le secret qui m’oppresse! Car j’aime, sans espoir, la pâle enchanteresse Dont la forêt rieuse étoila les cheveux. En vain les sources d’or lui murmurent mes voeux; Elle me fuit au bruit des branches secouées. Je vois luire souvent ses tresses dénouées, Mais j’ignore l’émoi de ses baisers berçants. Pourtant, pour attendrir son âme, tous les ans, Au priape de mon jardin je fais l’offrande D’un agneau parfumé de myrte et de lavande.» La Maison. Un matin de ramiers, la sente qui brillait M’a conduit vers l’azur d’une maison chantante Où diadèmés d’ombre odorent les oeillets: Vers moi seul a tremblé l’aveu de l’habitante! -«Berger, que j’ai pressé dans mes bras tressaillants, J’enrubanne ta flûte en pleurs, de ma pensée! Mes lys de leurs regards de vie l’ont embrasée, Et dans mon coeur coule le vin des saules blancs. Sous la ramure d’or des chênes tu grandis. Comme l’abîme aux buis abandonne son charme, La source mit en toi le don divin des larmes! Tu murmures au vent ce que la source dit. Car vêtu de l’haleine illuminée du bois, Ton rêve souriant! c’est de l’azur qu’il mange, Et c’est au bord des thyms, de l’harmonie qu’il boit, Quand s’épanche la joie peureuse des mésanges!» J’ai dit: «Tu m’enivras des flammes qui t’adorent. Ta foi, tenant aux mains d’émerveillantes fleurs, Mit sous mes jeunes pas toute sa grâce encore! Ta lèvre enfla ma voix de rythmes étoileurs. Mon âme est simple et douce ainsi qu’un bruit de brise. Mon front, de sève en feu les pins l’ont parfumé, Et je chante, avec la candeur des mois de mai, Les cadences d’amour que les pins m’ont apprises!» L’Évangile. J’errais au bois, portant des fleurs. Las de ma course Je me suis, en passant, penché sur une source Que cache un bosquet d’ombre, où jouent parfois des faons Et j’ai bu son azur. Puis, elle a dit: «Enfant, Tu prends dans tes deux mains mes étoilements d’aube Pour qu’un peu de mon âme brille à ton luth probe Et que ta joie se mêle aux rires singuliers De la bacchante qui te suit dans les halliers. Solitaire, tu sais entendre ma voix douce, Tu comprends la pitié des feuilles sur la mousse Et toute ta simplesse s’ouvre au roucoulis Que frissonne en mourant la brise au coeur des lys. Les cytises t’ont dit les odes aurorées Dont tremble l’ombre. Mais tes roses déchirées Par la ronce aux doigts noirs, pose-les près de moi! Je veux, puisque tu viens me boire mon émoi, Te confier tout bas mon amoureuse vie. Le baiser brille au bout de mes flambes ravies, Le chant des loriots me veille quand je dors, Puis un satyre m’aime, et sur le sable d’or, Ses pieds nus ont laissé d’éclatantes empreintes. La flûte dont il joue sait les cadences saintes Qui berçaient les bergers d’Arcadie, autrefois. C’est le matin qu’il chante, et les vierges du bois, Par d’étroites et verdoyantes avenues, De ses accords charmées! accourent toutes nues, Et dansent sur mes bords, dans la rosée, aux sons De son pipeau d’amour d’où sourdent les chansons. Tu l’entendras. Il dort dans les fleurs. Sa demeure! Un gave de houblons d’ondes pures l’effleure, Et le néflier bleu l’abrite comme un toit. Vite! dans ce fourré de menthes cache-toi! J’ai d’un clapotis clair interrompu le somme, Et son réveil tressaille au bord des roses. Vois… Les thyms déjà saluent sa radieuse voix. Tu pourras répéter son évangile aux hommes!» Stances. -Puisque, jouant au bord des sombres pâturages, J’ai du son de ma flûte enivré les torrents Et que Cyane, au pied des nues d’or qui l’outragent, M’a vêtu de l’éclat de ses bras implorants; Puisque l’ample forêt chantant l’hymne des terres De ses lèvres de lys a baisé mes doux yeux, Et qu’aussi la Beauté dévore, aux vents des cieux, Mon coeur, comme le tien, de rayons solitaires; Puisqu’aux neuves lueurs d’un printemps éolien Mon coeur s’étoila d’aube et de sonnantes grâces, Qu’importe qu’on m’ait dit: «Tu n’es pas de sa race Et tous tes chants ne sont qu’un pâle écho des siens!» Puisque le rêve emplit mes yeux aimants, qu’importe Que ton âme héroïque ait renié mon nom: Les fleurs ont salué le rêve que je porte Et Pan sacra ma voix de champêtres renoms. Puisque ma lyre au sein des matins azurés Sans que le tendre choeur des fauvettes s’éteigne, Répète les aveux des sauges et des prés Qu’importe que ton geste orphique la dédaigne? Puisque levant le voile onduleux des sillons, Parmi les blancs troupeaux frissonnants de sonnailles Et la charrue étincelante et les semailles, J’ai ravi l’allégresse aux hymnes des grillons; Puisqu’au livre vermeil des choses je sais lire Les mots tremblants et purs que Dieu trace pour nous Et que l’azur des nids me surprend à genoux Qu’importe que la nuit se fasse sur ma lyre? Le Verger. Dans ce coin d’ombre heureuse où nous nous abritons, Peureux et doux, contre l’âpre vent de l’envie Chaque ramille boit l’amour que nous portons Et notre ivresse luit dans la rosée ravie. Aux branches d’or les fleurs hissent des clochetons. Et quand le pâtre est las de la route suivie Il s’assied sous cette ombre et pose son bâton, C’est le petit verger où chante notre vie. Une treille accueillante en guirlande l’entrée, Et le mur qui le clôt est fait d’aubépins blancs. Nous l’aimons pour ses buis adonisés d’élans, Et la douceur de ses lavandes azurées! Au fond, clapote une eau d’herbe verte parée, Mais les nids font tomber de l’aube murmurée Sur l’émoi des figuiers et des fusains tremblants Et nous rions avec les nids étincelants. Regarde: dans un flot de sauge et d’alkékenge, La ruche bleue, pour nous, odore le miel pur. Mais lorsque le matin s’accoude aux fleurs du mur Et que dans l’herbe rit la dame aux yeux étranges, -Avec les aliziers nous bénissons l’azur! Et parfois, attendant que les beaux fruits soient mûrs, Sous les feuillages clairs où pépient les mésanges, Tu me donnes ta bouche et tu murmures: mange! École Buissonnière. À Albert Perrin. Bercé par les bouleaux, j’ai dormi cette nuit Les cheveux dans les fleurs. Et je m’éveille au bruit Que font les fleurs en s’éveillant. Dans la hêtrée, La trompette des nids sonne une joie sacrée, Et ce matin m’est doux comme un baiser de toi. Les myrtils ploient leur front sous l’odorante loi D’une brise qui prit son rire aux chèvrefeuilles. Et je marche, les yeux fouettés de vertes feuilles, Sous un dais de rayons et je ne pense à rien. Je bois, comme un vin frais, l’amour aérien Qui de chaque brin d’herbe émerveillé s’élève. La candide forêt s’est parfumée de sève. Elle épand des éclairs sous mes pas buissonniers Et sa voix chante, avec la voix des chataîgniers, L’éternelle douceur d’adorer et de vivre. L’azur lave son front. Des tourterelles ivres Se querellent de joie dans les lambrusques d’or. Et le rameux sentier m’entr’ouvre un corridor Que constellent les yeux des jacinthes qui jasent; Car toutes les clartés balbutient des extases Et m’illuminent l’âme avec de tendres voix. Des lys me tendent leurs calices et je bois, Et m’attarde, enlacé de ramures aimantes, Aux rires d’une églogue blonde dans les menthes… L’ANGELUS DES SENTES. A Eugène Montfort. La Grotte. Hors du bois, dans un pan du ravin violet Hérissé de houx bleus, j’ai découvert la grotte Lumineuse, où le rêve heureux d’Isis se plaît! Un pèlerin d’azur s’en est fait le doux hôte. La porte verte au clair des roches la dénote, Mais les mésanges d’aube en tirent les volets Quand tremble l’angelus des lys et que, dans les Chèvrefeuilles rosés, des voix d’amour chuchotent. Les matins d’or sur la terrasse émeraudine Le chamaillis des nids d’un peu d’aurore dîne Dans des plats faits de calices miraculeux. Il y vague comme une âme de tourterelle Qui rend la paix plus douce au bon ermite bleu Vivant du fin parfum des buis et des airelles. Le Chant Des Porteuses D’Eau. À Armand Silvestre. Sur les chênes le soir s’assied Couronné de roses lointaines, Et près de l’antique fontaine, Les vierges étoilent leurs pieds De cyclamens et de verveines. Puis elles chantent: «Déjà l’eau Bouillonne à flots dans le grès rose. Les paupières des prés sont closes Et la source au pied des bouleaux, Incante l’herbe qu’elle arrose. La nuit lève ses sombres mains. Et, pour embraser les jasmins Et rendormir les hochequeues, Pavoise déjà nos chemins D’un firmament de torches bleues. Car Phoebé s’avance nageant Au sein des vagues assoupies, Et, sous ses regards indulgents Luisent les margelles d’argent Comme des nymphes accroupies. Et chaque feuillage qui tremble Enlace un ciel d’anges berceurs Tant l’heure est apaisante! Il semble Que sur les thyms et sur les trembles Il pleuve des pleurs de douceur. Comme les muses de l’été Ceintes de violettes noires, Dans les soirs sacrés de clarté Nous tendons la seule beauté Que les poètes devraient boire. La forêt, d’un geste étoileur, Pour qu’un rythme amoureux endorme Le dieu qui veille au coeur des ormes, Dans un vaste ouragan de fleurs, Défait sa chevelure énorme. Et quand les colombes souffrantes S’en viennent prier près de l’eau Chaque ramure murmurante, Qui voit en elles des parentes, Couvre de rêve leurs sanglots. Printemps! l’harmonie que tu bois Berce éternellement nos chaumes. Nous sommes belles et les bois Dont nous dérobons les flambois, Nous adorent mieux que les hommes. Les genêts et les houblons mûrs Parfument de flammes nos robes, Le travail guide nos pas sûrs, Et le bruit des blés salue l’aube Qui lavera les fronts impurs Lorsque, sous un amas luisant De menthes bleues, nos paniers ploient, Ô nature, nos saines joies Éclatent enflammées du sang Dont ton éternité rougeoie! Pour rendre les maisons plus pures Nos tabliers sont pleins de lys Et nos vases ont recueilli L’eau sainte qu’enfle le murmure Que fait le vent dans le gaulis. Soir de pardon! ta manne d’anges Tombe sur les champs et les granges Pour que nos mains ornent de fleurs Le foyer du pauvre qui mange Le pain amer de la douleur. Ô vous, qu’un rêve noir oppresse Dans le labeur béni des jours, Écoutez les chants qui caressent: Nous portons les lys de l’amour Et les rameaux de l’allégresse! Et toi terre aux yeux rayonneurs Nourris-toi de nos voix dorées Pour que tu sois toujours parée Du rire ardent des moissonneurs Et des glaneuses enivrées.» Et vers l’Orient moins rebelle, Elles partent, graves et belles, Portant, dans le soir qui s’endort, Sur leur front qu’a fleuri Cybèle, D’étincelantes cruches d’or. L’Heure Des Larmes. Près de moi, la Forêt palpitante pleurait. Son coeur sombre épanchait, comme une urne qu’on pend Des larmes que buvaient les camomilles blanches, Et, prosterné d’amour, j’ai dit à la Forêt: -«Vierge aimante, toi dont les gestes de lumière Ont pavoisé d’éclairs plus doux l’azur vieilli, Tu charmes les oiseaux aux portes des rivières, Ta robe porte un printemps d’aube dans ses plis. L’âme des frênes blancs habite ton alcôve Et quand s’éteint l’adieu de la vallée qui meurt En toi prie une mer d’adorantes rumeurs: La Nuit s’enchante au parfum pur de tes yeux mauves. Sous les barivolants trophées des feuilles vertes L’herbe chante aux baisers de tes yeux agrandis, D’hymnes d’astres! la Nuit sublime t’a couverte Et sur un lit d’asphodèles tu resplendis. Ta voix amignonnée, comme une voix de femme, Sanglote avec la source et le lierre amoureux, Et puis, confie aux fleurs les prières de flamme Que disent en riant les ramereaux entre eux. L’été t’a couronnée de roses immolées Plus grondantes d’azur que celles de Sorrente! -Ô le murmure des genêts agenouillés Devant l’humide éclat de ta beauté pleurante! Bénissante! tu tiens tes longs voiles baissés Pour peupler de ramiers les cabanes berçantes Et tu me dictes, quand j’implore l’aube absente Les hymnes que la brise heureuse a balancés. Or, pour te saluer mes mains se sont fleuries De la neige qui tonne aux cîmes des buissons. Les sauges m’ont appris tes lyriques leçons: Je t’apporte le rêve embaumé des prairies! Que mes clartés de tes alarmes te guérissent Toi dont j’ai bu la pure joie de ton aveu! Sur mon timide luth pose ta lèvre en feu Pour que dans cette nuit d’hymen un chant mûrisse!» Et la déesse, aux bras odorants murmura: -«Elle est douce l’heure, d’amour que ta voix sonne Comme un baiser de brise aux branches de mes aulnes! Viens: mon lit fait de fleurs t’offre ses vierges draps. Vers Toi mes seins d’élans brillent comme à l’approche Du dieu qui dans un baiser d’or les sculptera! Les colombes sacrées sont descendues des roches, Rien n’égale le charme immortel de mes bras. Déjà, comme des yeux, s’éveillent les lampyres -Ces diamants de ciel qui parent mes pieds nus! Par le chemin des bruyères tu es venu Bois la mélancolie que cette nuit m’inspire! Entends gémir les fleurs que ma tristesse effleure. Toute ma chevelure embaume le gaulis, Et je t’embrase l’âme aux larmes que je pleure! Ton chant naîtra de la lumière de mes lys. Je t’ai vêtu de la grâce que je portais Et ton désir s’ombrage à ma pudeur d’amante. Les étoiles ce soir te seront plus clémentes, Quand je pleure le choeur des ménades se tait. Dans le vent tremble et meurt leur amoureuse antienne Et, te voyant si pâle au pied de ma douleur, Comme pour mieux unir ma douceur à la tienne Je répands sur tes mains la rosée de mes pleurs!» L’Angelus Des Sentes. À Stéphane Servant. Ta bouche, aube de lait! baisant l’éveil des trembles, Illuminait le front des promontoires bleus, Quand un faune lauré de buis miraculeux, A dit aux sentes d’or où des narcisses tremblent: -«Ô vous, luisant du sang des narcisses moroses, Vous qu’enivre la joie des dieux et des oiseaux, Et qui naissez comme Aphrodite, au bord des eaux Et qui, comme elle, vous couronnez d’humbles roses! Vous dont l’herbe tressaille et dont j’ai foulé l’herbe, Les pieds ensanglantés de fleurs et de rayons, Vous avez éveillé mon enfance superbe Dans un chaste émerveillement de papillons! Car en vous s’est ouverte, ainsi qu’en un doux temple, Mon âme et sa ferveur sauvage pour l’azur, Et vous parez de tout l’éclat des rameaux amples Les colombes que vous offrez à mes doigts purs. Vous suspendez des luths aux genièvres rêvants Et vous tendez aux jeunes nids la chair des mûres L’amour d’Atys vous berce et l’azur vous murmure L’hosanna des cieux clairs et des matins vivants!» Et les sentes aux pas troublants, ont répondu: -«Comme toi nous aimons les cîmes murmurantes. Nos bras mélodieux vers l’azur sont tendus Et nous livrons aux vents nos lèvres d’amarantes. Des vols brillants de papillons y viennent boire L’odorante douceur des baisers rajeunis, Sur nos seins renaissants qu’une déesse moire Les séraphins en pleurs posent leurs luths bénis. La brise ouvre son âme aux herbes qui nous vêtent, Un peu de ciel nous dore et les chênes nous font Des arceaux de verdure heureuse où les fauvettes Piquent, comme des fleurs enflammées, leurs nids blonds. Et nous chantons avec les nids qui nous adorent, Et nous faisons, aux lueurs douces de leurs cris, Scintiller, dans les coeurs humains, des voix d’aurore. Dans nos fleurs nous baignons les pieds nus d’Eucharis. Sanglant, sur nous, le ciel, tel un beau songe, tombe! Mais l’aube attendrissante enrubanne les houx Afin que les enfants foulent nos gazons roux Et que le bois embaume un printemps de colombes! Notre candeur s’ombrage au temple des taillis. Sur nous, au gré des vents, grondent les feuilles glauques! Les rocs coiffent nos fronts de lumineuses loques Quand Hécate nous tend le sombre lait des lys. Nous promenons l’émoi des amants éperdus Vers qui sonne le rire ardent des asphodèles. Et parfois, pour eux seuls, à nos yeux étincelle L’azur mystérieux des horizons perdus. Nous saluons d’encens, de roses et d’accords La venue des pasteurs dont les pipeaux résonnent, Car les troupeaux sacrés en passant abandonnent À nos bras blancs de beaux flocons de laine d’or. Près de nous pour calmer quelque nymphe malade, Dans la forêt profonde où flamboient des fruits mûrs Une cabane éveille, au clair de son seuil sûr, Le bucolique écho des flûtes de l’Hellade. Puis, ô charme! en allant de vallée en vallée, Parmi les métairies et les froments divins, Nous tendons dans le soir aux Muses étoilées Les myrtes des coteaux et les lys des ravins!» Mais Phébus, dont le char brillait comme un brasier, Leva ses triomphales torches! Et les sentes Qu’enlaçaient les frissons du jour extasié, Reprirent, en riant, de leurs voix blanchissantes: -«Toi dont l’âtre rayonne au fond des roches creuses, Faune doux, qu’à nourri notre voix -nous t’aimons! Tes pas sèment nos nuits de clartés ténébreuses, Et tes chants ont l’ampleur des gaves et des monts. Les soirs où des aveux priaient en toi, devant Le cortège fuyant des faunesses surprises Nos éclatantes mains ont essuyé souvent Tes pleurs dont s’enchantait le chuchotis des brises! Nos flancs portent pour toi l’azur mouvant des prés. Tu guettes, radieux et brûlant, les passantes Que le matin para de grâces innocentes, Car nous avons mené tes pas au bois sacré. Les timides ramiers ont lui dans la clairière. Regarde! entre les bras ondoyants des halliers, Où tremble un bleu torrent de tumultueux lierres, Une nymphe, les mains aux cieux, t’a supplié. Un angelus de flamme éclaire la feuillée: Les fougères d’or vert se signent à genoux, Et sur les romarins des rives réveillées, Des prières d’amour palpitent! Laisse-nous. La vie monte déjà, comme un fleuve, des plaines; Nous entendrons le flot des sèves éclater, Puis aux hymnes retentissants des marjolaines, Nous conduirons les hommes doux vers la clarté, Pour qu’en l’hymen des blés et des chants salutaires La tremblante tribu des dieux et des semeurs Fasse jaillir sur eux du coeur vibrant des terres, La blanche étoile pacifique du bonheur!» ODES D'AURORE. Viens! que je t’apprenne à aimer la vie. J.-J. Rousseau Le sacre du Poète. À Madame Madeleine Lépine. I Dixeris egregie, notum si callida verbum Reddiderit junctura novum. Horace. Quand ta lèvre sacra d’étoiles son attente, Frisonnante de pleurs, tu lui parlas d’abord, -Comme parle une eau vive aux herbes de ses bords - De l’amour douloureux des prairies grelottantes. Ensuite, tu chantas: «Mes candides baisers Sont doux comme un matin d’azurante harmonie! Mais ta voix que ma voix a su diviniser Garde la joie de mes paroles infinies. Ton front, qu’assombrissaient d’enfantines tourmentes Aux rayons de mes yeux je l’ai fait rougeoyer. Paré de fleurs, voici mon corps! Je suis l’amante Dont les sublimes mains d’aurore t’ont choyé. Tremblante, j’ai béni, de ma vie de lumière! -Afin que de toi naisse un hymne flamboyant - Le luth que t’ont tendu les dieux en te voyant; Et j’enflamme tes pas de roses et de lierre. Lève-le plein d’éclat vers les neuf saintes soeurs Ton luth pesant de chants mûris comme un automne! Et que ta grave voix torrentueuse tonne Avec des bruits d’abîme inconnus et berceurs. La terre roule des sanglots. Fais les revivre Au soleil de la route aimante que tu suis! Ma force d’or t’éclaire et mon rêve t’enivre Et tous les astres d’aube en tes beaux yeux ont lui. Ô héros! je t’accueille avec espoir, sachant Qu’en toi tressaille une âme aux rythmes fiancée. -Près de ta rive ont retenti d’antiques chants Et tu portes la lyre éclatante d’Alcée. Or, je suis la déesse aux seins purs, qui subsiste! Je t’offre dans l’azur mes bras resplendissants. Et par ma voix guidés déjà tes chants naissants Illuminent d’un peu de beauté l’homme triste! Mais puisque pour grandir l’homme, tu viens prier Épris d’un divin culte au temple de Cybèle, Tu sauras la douceur de mes colombes belles, Je nimberai ton front de mes plus purs lauriers!» À Saint-Georges De Bouhélier. Pastores, hedera crescentem ornate poetam, Proxima Phoebi versibus ille facit… Virgile I Puisque la forêt lumineuse Ô Saint-Georges de Bouhélier! T’ouvrit les sentiers familiers Des bacchantes et des faneuses; Puisque, dans leurs agrestes courses, Les nymphes qu’adore le vent Surent extasier souvent Ton âme heureuse au bleu des sources; Puisque tes yeux splendides vers La nature et ses vertes granges Au fracas de flammes étranges Soudainement se sont ouverts; Puisque la foi stelle tes yeux Et que les strophes de lumière Que ta lyre dérobe aux deux Épanouissent les chaumières; Puisque notre terre bat toute Au coeur de ta Lyre enivrée, Et qu’à genoux le monde écoute La voix des héros que tu crées; Puisqu’au bois où tu la promènes Sous l’éternel soleil des nids, Églé s’épanche en pleurs bénis Qui font briller tes mains humaines; Puisqu’en ta jeune âme qu’enchante La voix des brises et des eaux Tressaille l’âme des roseaux Aux vivantes harpes vibrantes; Puisque, tremblant, tu te recueilles Lorsque les rossignols troubleurs Qu’éclairent les flambeaux des fleurs Mêlent leur hymne au bruit des feuilles; Puisque pour t’adorer sans doute Une blonde escorte d’enfants Agite des lis sur la route Où chantent tes pas triomphants; Puisque tu viens, éclaboussant D’allégresse la joie des roses, Et que, dans nos nuits, ta Lyre ose Jeter des cris resplendissants; Puisque, sous d’admirables dais, Tu charmes les fleurs que tu foules, Magnifique dieu qu’attendait L’âme douloureuse des foules; Tu es celui qui porte la grâce Et les prophétiques rayons; Sur nos chemins noirs tes haillons Laissent de flamboyantes traces! Gloire à Toi que salue l’Azur Et que la terre heureuse adore! Ta voix fait, dans les matins purs, Surgir la foi dont tout se dore. Tu es l’Orphée des demains promis. Comme un soleil luit ta pensée Sur l’humanité harassée: Gloire à Toi qui nous a soumis! L’aurore des terrestres fêtes, Se lève, chantante, aux clartés De tes sombres yeux de prophète. Salut, doux porteur de beauté! L’azur para d’antiques flammes Ton vaste front d’illuminé, Ton luth dans le désert des âmes, Tel, un flambeau d’or, a tonné. Tu nous viens, ceint de fleurs, prêchant Le culte de la vie splendide, Vers l’éternelle Isis tu guides Les hommes que troublent tes chants. Tu jettes à l’humanité Qui, vieille et lasse, balbutie, Tes éclatantes prophéties En rythmes beaux comme un été. Levant sur les âmes meurtries Un flamboiement de chants nouveaux, Tu solennises les travaux De l’homme qui peine et qui prie. Tu portes la manne de joie Qui fleurira dans tous les yeux La plaine où dort le blé joyeux, Au son de tes hymnes, ondoie. Les monts, les forêts et les champs T’élèvent des apothéoses, Et, dans l’allégresse des choses, Ton beau Luth embrasé de chants, À l’éclair des foudres pareil, Convie les hommes solitaires Aux belles fêtes de la terre, Aux saintes rondes du soleil! II Le chant du monde entier monte dans la lumière. Saint-Georges de Bouhélier. Chantre d’Églé, de l’aube et des sources sonores En qui la belle voix des dieux a resplendi, La mer s’enflait vers Toi des chants qui vont éclore Quand les merveilleux enfants des hommes t’ont dit: -«Tu nous révélas l’ordre et la beauté des choses Toi que les bois ont enivré de rires blancs! Tu sais l’hymne des lys et des orphiques roses Et tu fleuris nos fronts de myrtes consolants. La nymphe aux sombres yeux d’azur fut ton élue, Son coeur pacifia ton coeur. Quand tu nous vins Les ombrages t’avaient appris les mots divins, La terre t’avait dit: Héros, je te salue! Au temple où gronde un choeur de verdoyants clairons, Que les sureaux pieux investissent d’ombelles, L’heureuse hamadryade avait mis à ton front La clarté des levants et des étoiles belles. Flore t’offrait l’éclat de ses seins nus où dort Un ciel mystérieux de grappes ruisselées, Tu revenais, plus grand, l’âme toute troublée, De ton hyménée chaste avec les sources d’or. La Beauté sanglotait, en deuil comme une veuve… Ton luth brillait du sang des dieux dont il est teint, Et dans la gloire éblouissante des matins Tu jetas la douceur de tes paroles neuves! Tes poèmes ouataient de baisers les chemins, La Vie vers toi tendait ses beaux bras de faunesse Et tu disais: Chantons l’amour pour qu’il renaisse! Et les vierges joignaient leurs étoilantes mains! Et les méchants obscurs qui s’en vont reniant L’opulente eurythmie des moissons et des brises, Les femmes que le coeur des fleurs n’a point éprises, Tous, au bruit des clartés, te suivaient en priant!»… Tu répondis: «-Les sycomores et les houx Dans l’urne de mon coeur mirent l’encens des joies, Et si mes chants sont beaux c’est pour que l’homme croie À la vie qui triomphe au creux des vallons roux. Voici que l’amour luit aux fêtes des matins Et que sur les prairies ruisselle mon ivresse! Je viens exalter l’oeuvre et bercer le destin De ceux dont l’âme lasse est close à l’allégresse. Puisque la foi se fane et que les pauvres pleurent Indifférents aux soirs qui me laissent troublé, Je viens mêler, au seuil des rustiques demeures, Toutes mes stances d’aube au tremblement des blés. Et disant la candeur des humbles dans l’étable, Je fais luire la joie sur leurs plaintifs foyers Pour que toujours le pain ensoleille leur table Et que leurs doigts d’enfants se joignent pour prier. Et je conduis, avec des chants, leurs pas obscurs Vers tous les éblouissements qui me bercèrent Voulant que les coteaux fassent leurs yeux plus purs Et l’azur apaisant, plus douce leur misère. Et comme sur la glèbe douloureuse, ils prient Sans que le ciel s’entr’ouvre à leurs sanglots, afin Que tout sur notre terre sainte leur sourie, J’apporte les clartés d’amour dont ils ont faim!» Eux chantaient: «Verse-nous ta flamme cadencée Toi qui portes la grâce et la bonté du juste! Ton luth, bénissant l’homme et son labeur auguste, Épand le vin de vie en lyrique rosée. Ton âme pure, aux sons des chants, ruisselle toute, Tu vêts d’harmonieux rayons tous les vouloirs, En toi le sang des terres bat! Et l’on t’écoute Ainsi qu’on prie à l’heure où naissent les grands soirs. Ivre d’amour, ton luth disperse au vent humain Comme un vin de lueurs les semences croyantes, Tu domines le monde! Et les mers flamboyantes Ont soufflé des éclairs d’épopée dans tes mains. L’âme du monde brûle aux flammes de ta foi Doux Chantre! Et nous nous prosternons devant ta Lyre, -Ton héroïque Muse a nourri nos délires -Eurydice s’envient, suppliante, vers toi. La terre immense, crie d’allégresse en voyant Tes clartés! Et demain, sur les bouches des hommes, Comme un vaste feu d’or fulgure aux sombres dômes Ton beau nom immortel volera, flamboyant!» A Paul Verlaine. Heureux celui que les Muses adorent, De doux accents découlent de ses lèvres. Homère(Hymne aux Muses et à Apollon). Toi qui voyant le mal planer au front des hommes Semas la vérité dans les vivants sillons, Et qui jetant la joie, en nous, comme des baumes Fis défailllir nos yeux des feux dont nous brûlons Toi qui vêtis, devant les riches de la terre, Ta pauvreté d’amour, ton coeur d’unique foi, Mais qui, le sceptre en main, ne sus pas être roi Parce qu’en toi pleuraient des flammes solitaires; Ô toi qui fus l’aimé des Muses, doux Verlaine, La blonde Isis berça ton luth appesanti! Et ta voix pure, au coeur des hommes retentit Comme un matin d’éclairs tempête au noir des plaines. Tu baignas ta douleur -loin des fleuves brumeux! - Aux fontaines d’azur où les nymphes se mirent Puis au rire des nids étincela ta Lyre Vaste comme les flots, éternelle comme eux! Tu conquis aux flancs bleus des forêts étoilées Le bucolique amour des sources et des vents: Les lys t’ont révélé l’âme des soirs rêvants, Ton coeur bat aux sanglots des flammes en allées. Et nous livrant entier le livre que tu lus Aux mouvantes clartés de sang des soirs qui tombent, Tu fis surgir, des bois sacrés qui n’étaient plus, Un jardin embrasé d’azur et de colombes. Aux torches de ton oeuvre immense une aube à lui Et la Déesse froide, au sein sonore, est morte; Les palais ruisselants de gemmes sont détruits; Ton magnifique geste a fait crouler leurs portes! L’humanité nouvelle a pleuré dans tes pleurs: Un jeune ciel tonnant d’éclats d’azur s’éveille, La voix des vierges brille à ton âme pareille Et nos lyres flamboient comme d’immenses fleurs. Nous sommes ceux que ton amour a désignés Pour annoncer par les cités, les fières joies; De feux chantants nos pas, dans le matin rougeoient, Les roses de leur sang nous ont illuminés. Polymnie a baisé nos lèvres éternelles, Nous avons bu le charme et les sourires doux Dans les frissons extasiés des ravenelles Et l’étoile des soirs a palpité sur nous. Comme toi, nous aimons l’amante lumineuse De toutes les clartés qui bercent les matins; Nos luths ont arboré la santé des glaneuses Dont l’allégresse, au vol des papillons s’éteint. Et vois: Ô Lélian divin qui fus maudit Pour avoir de tes chants ressuscité le monde! Déjà, comme nos luths, le monde resplendit Des flammes d’or dont tu trouas la nuit profonde. Mais puisque ta simplesse auba nos fronts d’apôtres Et que pour mieux revivre en nos Rêves, tu meurs! Puisque la plaine, au vent futur de nos clameurs, Ondule un rire d’or de seigles et d’épeautres; Puisque le ciel reçoit ton verbe dominant Et que la nymphe en pleurs, vers tes yeux s’est penchée Puisque brillent, les soirs, sous nos pas résonnants Tes caresses de lyre en d’orphiques jonchées; Puisque la fleur d’amour aux yeux resplendissants Est éclose du sang de tes sublimes plaies -L’éternelle Chimère éparpillait ton sang! - Puisque nos mains ont recueilli tes larmes vraies, Puisque vers ta douleur notre amour s’en alla Et que tes yeux sont clos aux visions souffertes, Dors sous l’envol des lys et des roses offertes, Délaisse aux fleurs ton front que la Muse étoila! Puisque ton nom préside aux glorieux levers Et que dans l’éclat bleu des hêtres et des roses Nous marchons aux sommets où tes pas ont rêvé Que ton coeur douloureux sous nos hymnes repose! Puisqu’à toujours ton luth sanglote dans les branches Les plus poignants et les plus humains des sanglots Sit qu’il ait la douceur des anémones blanches Ou l’échevèlement prophétique des flots; Puisque l’humanité méconnaît le ciel bleu Dans le dédain de l’Idéal dont on la prive Sois le Consolateur! et que ta foi de Dieu Dans nos âmes d’enfants, éternelle, revive! Puisque la Route où raille une foule rebelle Au clair de tes flambeaux élus, nous la suivons! Que, comme Toi, vers les fronts las, nous élevons Des chants! pour faire aimer la vie puissante et belle, Puisque sonnant l’appel des Azurs attendus Notre Lyre s’éclaire aux lueurs des jacinthes, Agite, dieu nouveau, vers nos beaux fronts tendus Le merveilleux rayonnement des palmes saintes! À Léon Deschamps. Et puisque désormais, tu seras dieu du rêve Sois propice aux rêveurs, tes enfants! Léon Deschamps Toi, qui tressas aux purs poètes des couronnes D’héroïques lauriers dont l’éclat radieux Est semblable à celui des lauriers qui fleuronnent Les autels que l’Hellade élevait à ses dieux; Toi qui pris aux beaux luths d’où goutte un divin sang Comme des hauts mélèzes bleus coulent les baumes, Les chants d’aube! pour rajeunir le front des hommes; Toi qui bâtis à l’Art un temple éblouissant; Déjà tes yeux ont lu les mystères savants, Car Apollon a clos, aux terrestres lumières, Tes mortels yeux plus doux que les grands lacs rêvants! Tu vêts l’éternité de ta forme première. Et nous voici, nous tous que ton coeur adorait, Prosternés de sanglots devant ton départ sombre, Et nous prions vers Toi comme pleurent, dans l’ombre, Les cieux quand un soleil triomphant disparaît! Les dieux ont bu ta jeune vie dont ils nous privent, Et notre appel d’aurore est mort aux bois pleurants, Et nous marchons, vers les Jours d’or, par les torrents, Mais sans ta Voix pour en illuminer les rives! Puisque tu vis au sein des séraphiques flammes Où s’élabore l’âme éternelle des mondes, Ah! qu’à nos désirs vains ta tendresse réponde: Donne-nous le pain pur qui nourrira les âmes! Fais ruisseler en nous comme un fleuve joyeux, L’azur qui brille au front des heureuses journées, Puis de ton Rêve éclaire un peu les destinées, Donne-nous le soleil qui ravira les yeux! Fais que notre allégresse enguirlande les bras Et remplisse la vie de l’homme solitaire, Tu sais que de la joie auguste renaîtra L’étoilement promis aux fêtes de la terre. Que de ton souffle élu, notre souffle s’imprègne, Enivre notre lyre au vin de tes clartés! Nous voulons refleurir les yeux de la Beauté Avant d’en imposer au monde le doux règne! La terre nous invite à ses lyriques joies, Nous t’apporterons l’or de ses hymnes tremblés: Au soleil de nos coeurs ton beau Rêve flamboie Comme la plaine brille aux lumières des blés. Reviens comme un dieu d’aube enivrer les bouleaux, Tu berceras les bois de pitié bénissante, Tu feras battre en nous de fécondants sanglots Et nous boirons ton rire aux branches frémissantes. Dans les combats divins sois notre ardent Tyrtée. Dicte-nous l’amour des universelles lois. Nous achèverons l’OEuvre humaine, près de Toi, Dans l’exemple éclatant de ton âme indomptée. Et si la Nuit plus sombre arrête nos pas clairs Que ta force immortelle en consume les voiles! Pour qu’un vent d’harmonie pourpre nos fronts d’éclairs Et qu’à nos luths scintille un univers d’étoiles. Paroles du matin. À Maurice Le Blond. Vous la voyez souriante, heureuse et pleine de lumières… Et chaque goutte de votre sang chante un hymne. Eugène Montfort Vierge! à l’heure gaie Où le dieu des haies Ordonne à ses fleurs De s’entr’ouvrir toutes Pour calmer les doutes Et sécher les pleurs, Tes bras de prière Laissent aux clairières Leur fumant burnous, Et dans la ramure Des airelles mûres, Tu brilles pour nous! Nos lèvres murmurent Des cadences pures Lorsque nous voyons Ta robe sacrée Que l’aube a parée D’éclatants rayons. Tu gardes l’amphore D’où jaillit l’aurore Des joies qui seront, Tu tends les couronnes Que Phébus te donne Pour sacrer nos fronts. Sur la terre aride Ta venue candide Sema des voix d’or Dont la belle flamme Est faite de l’âme De tous les dieux morts. Tu construis nos voies Du ciel qui flamboie Dans tes yeux d’azur, Et tes bleues colombes Posent sur les tombes Des sourires sûrs. Tu chantes la vie Déesse assouvie De divins desseins! Aux statues de Grèce Tu pris l’allégresse Qui luit sur tes seins. Les hommes qu’enlace La misère lasse, Ne sont plus rivaux, Car la terre entière A bu la lumière De ton coeur nouveau! La terre est rosée Comme une épousée. Tu mis, quand tu vins, Des mannes de rêve Sur toutes les grèves Et tous les ravins. Quand tu nous convies Aux joûtes ravies Des rythmes précis, Nous voyons renaître, Sous l’azur des hêtres, Les soirs d’Éleusis. Partout où tu passes Tu répands la grâce De tes belles mains, Et ta bouche enfante L’aube triomphante Des heureux demains. Tu nous as dit: «Faites Que toutes vos fêtes Soient pour les lépreux! Chantez, puisqu’ils souffrent Sur le bord du gouffre, Des hymnes pour eux! Devant les cieux vides Que vos voix splendides Rendent l’homme doux. Dans vos divins codes Inscrivez des odes Qu’on lise à genoux. Et faites l’offrande De vos âmes grandes, Car vous seuls avez La brûlante force Qui fondra l’écorce Des humains névés.» Et depuis, nos Lyres Ont les grands sourires De beaux lys vermeils. Par les routes sombres Nous clamons dans l’ombre Des cris de soleil, Pour qu’aux ondes neuves Le monde s’abreuve, Et qu’à tes clartés Toute joie fleurisse, -Pure Créatrice De toute beauté! RETIRER CI-DESSOUS: La Voix De L’Éternelle. (fragment) L’Éternelle dont la voix d’aube fait l’aumône D’hymnes d’or aux Enfants divins qu’elle baisa, S’avance, au chant des fleurs, le front ceint des couronnes Que leur amour de siècle en siècle lui tressa. Sa beauté voile au ciel la grotte d’Hippocrène, Et sous ses pieds mouillés le gazon resplendit, -Un vol bleu de ramiers se jouait sur un frêne - Puis m’indiquant les bords sacrés. Elle m’a dit: -"Ma voix antique est douce ainsi que la prière Dont on grisa tes beaux réveils d’enfant bercé, Et mes yeux de légende incantent ta Chaumière. Le long de ton verger, blanc de fleurs, j’ai passé. Je suis celle qui porte un printemps de féerie Dans ses habits aubes d’éternelles douceurs: Ton luth saura ma joie, et, pour que tu souries, Mes lèvres frémiront vers toi, comme des soeurs. Entends hennir au loin mes palefrois d’aurore. Les fleurs, dans la forêt chuchotante de nids. Brûlent aux lueurs d’or que mes pas font éclore, Sous mes pas ont tonné les réveils infinis. Vers moi, seule, dans une aurore de mésanges, Tes yeux, comme des lys qui s’ouvrent incertains. S’éveillent, éblouis, de leur doux sommeil d’anges. Et mes sourires clairs saluent tes blancs matins. Ma beauté te conduit, par des sentiers de rêve. Dans le soir infini des palmes et des fleurs; Ton coeur, comme un soleil resplendissant se lève Et tu n’as pas connu les antiques douleurs! Par le monde ébloui tu traînes ta besace, Mendiant les sanglots que tu n’as pas soufferts. Mais ma couronne ardente auréole ta grâce Quand ton songe s’amuse aux plis des temples verts. Tes yeux sont parfumés d’une enfance de roses, Et sous tes pas heureux surgissent de doux chants, Car tu vas, le front pur, dans la clarté des choses, Saluant de ta foi le doute des méchants. Sous les rameaux penchants ta beauté se déploie, Les lys de mes baisers murmureurs ont laissé Sur ta bouche le miel des enchantantes joies. Et dans l’Azur mes bras de vierge t’ont bercé. Enfant qui ne sais pas que les heures sont folles. Vois 1 mes nymphes au seuil de tes édens errants Agitent pour ta lyre un éveil d’auréoles: Enivre-toi de vie et bois à mes torrents! Puis, quand tes livres auront bu les pleurs sublimes, Mes mains d’aube et d’éternité, mes belles mains, Pour qu’un sillage lumineux te guide aux cimes. D’impérissables fleurs fleuriront le Chemin. Vers mon antique ciel, sans règles et sans poses Tourne ta jeune Lyre et soumets à ta voix Toute d’amour, la voix des hommes et des choses, Puis vêts de tes rayons les mondes que tu vois. Mais afin que ta joie aux seuls pauvres décèle Le pain de rêve pur que tes mains m’ont ravi. Prends encor les clartés de mes yeux. Je suis celle En qui toute splendeur orgueilleuse revit! Déjà des mannes d’amour ennimbent ton âme, Et les flambois ont lui de mon beau Thyrse d’or A tes bras surchargés de myrtes et de flammes: Mes yeux t’ouvrent l’allégresse des Labrador!" J’ai répondu: -"Mes soeurs s’effrayaient de l’Attente, Le bois éparpillait ses colombes de lait Sur l’enfance d’azur des sources sanglotantes. Mais tes mains de soleil, aux faîtes, m’appelaient. Loin du clocher natal et des ombrages calmes, J’allais, comme un enfant qu’émerveillait l’espoir De sentir sur son front la caresse des palmes; Ta foi saignait, vivifiante, dans le Soir! Tes yeux riaient qui depuis toujours me désignent Par les torrents d’iris une caverne où dort La vierge que tu vêts d’une gloire de cygne. A ton front scintillait un diadème d’or. J’ai suivi le sentier grave, celui qui mène Au mont clair des lauriers que ta voix m’a promis, Et devant les flamboîments de ma Lyre humaine S’inclinaient les fronts fiers des chênes insoumis. Mes yeux, emplis de ciel, chantaient dans la lumière, Mais les gaves jaloux revêtaient leur beauté, Les roses comme pour me faire une prière. Rougissantes, haussaient leurs trembleuses clartés. Les abîmes ployaient vers moi leur grâce sombre -Vaste éploiement de pins grondants et de genêts! Plus haut, sur mes haillons splendides chassant l’ombre, Des aiglons arrêtaient de grands yeux étonnés. Puis, celle dont frémit au vent la verte mante, Et dont l’âme est pour nous un enchantement sûr. M’a dit, avec un joyeux chuchotis d’amante: -Prends pour ta lyre d’or un peu de mon azur! Jaillissantes des rocs -à me sentir près d’elles - Les sources scintillaient avec de doux frissons. Sur les hêtres l’aveu tremblait des tourterelles: Il nous enchante de sa voix quand nous passons! Les feuillages mouvants m’ouvraient de blanches sentes, Les nids jasaient au vent de mes poèmes clairs. Mais par les buis menus des roches bleuissantes Des pâtres me suivaient éclaboussés d’éclairs. Je marchais aux rayons de tes appels de flamme. Parfois pour apaiser la plainte des ravins Mon âme, en qui tu mis un reflet de ton âme. Laissait mourir sur eux ses murmures divins. Le soir j’ai rencontré la Vierge au front céleste Qui me tendait sa lèvre aux pieds des rochers saints. Des fleurs neigeaient dans les flamboîments de son geste, Et les cygnes luisaient aux rives des bassins. Et voici que, plus purs, mes chants, rafraîchis d’aube. Célèbrent la Beauté selon tes chastes voeux. J’ai dérobé ce myrte aux plis bleus de sa robe Pour que l’éclat s’en mêle à l’or de mes cheveux. Quand mon Luth, dont je pris les doux fredons en Grèce, Epandra ton amour pour bannir leur douleur. Les peuples rajeunis sauront mon allégresse. Et me suivront épris de rythmes et de fleurs! Paroles Matutinales. (fragment) Les délicieuses soûleurs Dont s’emmousseline ton Rêve Ont apothéose de fleurs L’aurore rouge qui se lève. Vois! comme il pleut des pleurs de sang Sur ta vaporeuse chaumière: C’est le réveil éblouissant De ton âme dans la lumière. Entends l’aubade des buccins Où se mêle le chant des rires: Il passe comme un rouge essaim De lèvres folles et de lyres. Dans cette fête de splendeur Où voltent de blondes ivresses, Des séraphins pleins de candeur Distribuent le pain des caresses. Source: http://www.poesies.net