Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels. (1877) Par Maurice Rollinat (1846-1903) Édition 1883. A LA MÉMOIRE DE GEORGE SAND JE DÉDIE CES PAYSAGES DU BERRY M.R. TABLE DES MATIERES Fuyons Paris. À Travers Champs. La Lune. La Petite Couturière. Le Petit Chien. Les Gardeuses De Boucs. Mon Epinette. Le Chemin Aux Merles. Les Petits Taureaux. La Mare Aux Grenouilles. Le Champs De Chardons. Le Petit Fantôme. La Confidence. La Promenade Champêtre. Les Cheveux. Le Remords. Le Pacage. Les Bottines D'Etoffe. Le Fantôme d'Ursule. La Neige. La Vache. Nuit Fantastique. La Gueule. Les Vieux Chevaux. Le Boeuf. La Ruine Maudite. Les Arbres. Le Crapaud. La Laveuse. La Délivrance. La Petite Gardeuse D'Oies. Dans L'Etable. Les Conseillers Municipaux. La Sieste. La Mort Du Dochon. Le Convoi Funèbre. Les Dindons. Le Lézard. La Vipère. L'Écrevisse. La Bouchère. Le Ver Luisant. L'Amazone. L'Écureuil. L'Horloge. Le Pivert. À la Jeune Pintade. La Cuisinière. Le Jambon. La Belle Porchère. La Tricoteuse. La Bourrique. Le Lièvre. Le Petit Coq. Le Chasseur En Soutane. Les Châtaignes. Le Touriste. Le Petit Chalet. Ma Vieille Pipe. Les Margots. Mes Pipes. Le Soliloque D'Un Menuisier. Le Pêcheur A La Ligne. Le Facteur Rural. Les Demoiselles. La Rainette. La Chèvre. Le Cabriolet. La Fille Aux Pieds Nus. La Chanson De La Perdrix Grise. Les Babillardes. Le Petit Renardeau. Les Mauvais Champignons. Le Chien Enragé. La Locomotive. Les Chauves-Souris. Retour De Foire. La Jarretière. Le Rat. Le Champ Du Diable. La Vieille Croix. Les Deux Petits Frères. Le Chat-Huant. Les Corbeaux. L'Hôte Suspect. Le Cimetière. Le Rebouteux. Le Pâtre. Les Deux Loups. Les Cloportes. La Pluie. Ma Vieille Canne. Le Feu Follet. Le Solitaire. La Loutre. Mes Girouettes. La Morte. Le Lamento Des Tourterelles. Où Vais-Je? FUYONS PARIS. O ma si fragile compagne, Puisque nous souffrons à Paris, Envolons-nous dans la campagne Au milieu des gazons fleuris. Loin, bien loin des foules humaines, Où grouillent tant de coeurs bourbeux. Allons passer quelques semaines Chez les peupliers et les boeufs. Fuyons les viles courtisanes Aux flancs de marbre, aux doigts crochus, Viens! nous verrons des paysannes Aux seins bombés sous les fichus. Nos boulevards seront des plaines Où le seigle ondoie au zéphir, Et des clairières toutes pleines De fleurs de pourpre et de saphir. En buvant le lait d’une ânesse Que tu pourras traire en chemin Tu rafraîchiras ta jeunesse Et tu lui rendras son carmin. Dans les halliers, sous la ramure, Douce rôdeuse au pied mignon, Tu t’en iras chercher la mûre, La châtaigne et le champignon. Les fruits qu’avidement tu guignes, Va! laisse-les aux citadins! Nous, nous irons manger des guignes Au fond des rustiques Édens. Au village, on a des ampoules, Mais, aussi, l’on a du sommeil. Allons voir picorer les poules Sur les fumiers pleins de soleil. Sous la lune, au bord des marnières, Entre des buissons noirs et hauts, La carriole dans les ornières A parfois de si doux cahots! J’aime l’arbre et maudis les haches! Et je ne veux mirer mes yeux Que dans la prunelle des vaches, Au fond des prés silencieux! Si tu savais comme la muse M’emplit d’un souffle virginal, Lorsque j’entends la cornemuse Par un crépuscule automnal! Paris, c’est l’enfer! -sous les crânes, Tous les cerveaux sont desséchés! Oh! les meunières sur leurs ânes Cheminant au flanc des rochers! Oh! le vol des bergeronnettes, Des linottes et des piverts! Oh! le cri rauque des rainettes Vertes au creux des buissons verts! Mon âme devient bucolique Dans les chardons et les genêts, Et la brande mélancolique Est un asile où je renais. Sans fin, Seine cadavéreuse, Charrie un peuple de noyés! Nous, nous nagerons dans la Creuse, Entre des buis et des noyers! Près d’un petit lac aux fleurs jaunes Hanté par le martin-pêcheur, Nous rêvasserons sous les aunes, Dans un mystère de fraîcheur. Fuyons square et bois de Boulogne! Là, tout est artificiel! Mieux vaut une lande en Sologne, Grisâtre sous l’azur du ciel! Si quelquefois le nécrophore Fait songer au noir fossoyeur, Le pic au bec long qui perfore Est un ravissant criailleur. Sommes-nous blasés sans ressource? Non, viens! nous serons attendris Par le murmure de la source Et la chanson de la perdrix. Le pauvre agneau que l’homme égorge Est un poème de douceur; Je suis l’ami du rouge-gorge Et la tourterelle est ta soeur! Quand on est las de l’imposture De la perverse humanité, C’est aux sources de la nature Qu’il faut boire la vérité. L’éternelle beauté, la seule, Qui s’épanouit sur la mort. C’est Elle! la Vierge et l’Aïeule Toujours sans haine et sans remord! Aux champs, nous calmerons nos fièvres, Et mes vers émus, que tu bois, Jailliront à flots de mes lèvres, Dans la pénombre des grands bois. Viens donc, ô chère créature! Paris ne vaut pas un adieu! Partons vite et, dans la nature, Grisons-nous d’herbe et de ciel bleu! A TRAVERS CHAMPS Hors de Paris, mon coeur s’élance, Assez d’enfer et de démons: Je veux rêver dans le silence Et dans le mystère des monts. Barde assoiffé de solitude Et bohémien des guérets, J’aurai mon cabinet d’étude Dans les clairières des forêts. Et là, mes vers auront des notes Aussi douces que le soupir Des rossignols et des linottes Lorsque le jour va s’assoupir. Parfumés d’odeurs bocagères, Ensoleillés d’agreste humour, Ils auront, comme les bergères, L’ingénuité dans l’amour. M’y voici: la campagne est blonde, L’horizon clair et le ciel bleu. La terre est sereine, -et dans l’onde Se mire le soleil en feu! Là, fuyant code et procédure, Mon pauvre père, chaque été, Venait prendre un bain de verdure, De poésie et de santé. Là, plus qu’ailleurs, pour ma tendresse, Son souvenir est palpitant; Partout sa chère ombre se dresse, Dans ce pays qu’il aimait tant! Sous le chêne aux branches glandées, Il me vient un souffle nouveau, Et les rimes et les idées Refleurissent dans mon cerveau. Je revois l’humble silhouette De la maison aux volets verts, Avec son toit à girouette Et ses murs d’espaliers couverts; Le jardin plein de rumeurs calmes Où l’arbre pousse vers l’azur, Le chant multiple de ses palmes Qui frissonnent dans un air pur; Les petits carrés de légumes Bordés de lavande et de buis, Et les pigeons lustrant leurs plumes Sur la margelle du vieux puits. Plus de fâcheux, plus d’hypocrites! Car je fréquente par les prés Les virginales marguerites Et les coquelicots pourprés. Enfin! je nargue l’attirance Épouvantable du linceul, Et je bois un peu d’espérance Au ruisseau qui jase tout seul. Je marche enfin le long des haies, L’âme libre de tout fardeau, Traversant parfois des saulaies Où sommeillent des flaques d’eau. Ami de la vache qui broute, Du vieux chaume et du paysan, Dès le matin je prends la route De Châteaubrun et de Crozan. Dans l’air, les oiseaux et les brises Modulent de vagues chansons; A mon pas les pouliches grises Hennissent au bord des buissons, Tandis qu’au fond des luzernières, Jambes aux fers, tête au licou, Les vieilles juments poulinières Placidement lèvent le cou. Le lézard, corps insaisissable Où circule du vif-argent; Promène au soleil sur le sable Sa peau verte au reflet changeant: Dans les pacages d’un vert sombre, Où, çà et là, bâillent des trous, Sous les ormes, couchés à l’ombre, L’oeil mi-clos, songent les boeufs roux. Dressant leur tête aux longues cornes, Parfois les farouches taureaux Poussent, le long des étangs mornes, Des mugissements gutturaux. Sur les coteaux et sur les pentes, Aux environs d’un vieux manoir, Je revois les chèvres grimpantes, Les moutons blancs et le chien noir. Debout, la bergère chantonne D’une douce et traînante voix Une complainte monotone, Avec son fuseau dans les doigts. Et je m’en reviens à la brune Tout plein de calme et de sommeil, Aux rayons vagues de la lune, Ce mélancolique soleil! LA LUNE La lune a de lointains regards Pour les maisons et les hangars Qui tordent sous les vents hagards Leurs girouettes; Mais sa lueur fait des plongeons Dans les marais peuplés d’ajoncs Et flotte sur les vieux donjons Pleins de chouettes! Elle fait miroiter les socs Dans les champs, et nacre les rocs Qui hérissent les monts, par blocs Infranchissables; Et ses chatoiements délicats Près des gaves aux sourds fracas Font luire de petits micas Parmi les sables! Avec ses lumineux frissons Elle a de si douces façons De se pencher sur les buissons Et les clairières! Son rayon blême et vaporeux Tremblote au fond des chemins creux Et rôde sur les flancs ocreux Des fondrières. Elle promène son falot Sur la forêt et sur le flot Que pétrit parfois le galop Des vents funèbres; Elle éclaire aussi les taillis Où, cachés sous les verts fouillis, Les ruisseaux font des gazouillis Dans les ténèbres. Elle argente sur les talus Les vieux troncs d’arbres vermoulus Et rend les saules chevelus Si fantastiques, Qu’à ses rayons ensorceleurs, Ils ont l’air de femmes en pleurs Qui penchent au vent des douleurs Leurs fronts mystiques. En doux reflets elle se fond Parmi les nénuphars qui font Sur l’étang sinistre et profond De vertes plaques; Sur la côte elle donne aux buis Des baisers d’émeraude, et puis Elle se mire dans les puits Et dans les flaques! Et, comme sur les vieux manoirs, Les ravins et les entonnoirs, Comme sur les champs de blés noirs Où dort la caille, Elle s’éparpille ou s’épand, Onduleuse comme un serpent, Sur le sentier qui va grimpant Dans la rocaille! Oh! quand, tout baigné de sueur, Je fuis le cauchemar tueur, Tu blanchis avec ta lueur Mon âme brune; Si donc, la nuit, comme un hibou, Je vais rôdant je ne sais où, C’est que je t’aime comme un fou; O bonne Lune! Car, l’été, sur l’herbe, tu rends Les amoureux plus soupirants, Et tu guides les pas errants Des vieux bohèmes; Et c’est encore ta clarté, O reine de l’obscurité, Qui fait fleurir l’étrangeté Dans mes poèmes! LA PETITE COUTURIÈRE. Elle s’en vient à travers champs, Le long des buissons qui renaissent Pleins de murmures et de chants; Elle s’en vient à travers champs. Là-bas, sur les chaumes penchants, Mes yeux amis la reconnaissent. Elle s’en vient à travers champs, Le long des buissons qui renaissent. Elle arrive et dit ses bonjours Sans jamais oublier la bonne: Timidement, comme toujours, Elle arrive et dit ses bonjours. C’est l’ange de bien des séjours, Elle est si jolie et si bonne! Elle arrive et dit ses bonjours. Sans jamais oublier la bonne. La voilà donc tirant son fil, Assise devant la croisée! Délicieuse de profil, La voilà donc tirant son fil. Aux rayons d’un soleil d’avril La vitre miroite irisée. La voilà donc tirant son fil, Assise devant la croisée. Ses doigts rompus aux longs fuseaux, Coudraient une journée entière. Ils sont vifs comme des oiseaux Ses doigts rompus aux longs fuseaux. Comme ils manoeuvrent les ciseaux Qui pendent sur sa devantière! Ses doigts rompus aux longs fuseaux Coudraient une journée entière. Elle sait couper un gilet Dans une vieille redingote, Et ravauder un mantelet; Elle sait couper un gilet. Pour la boutonnière et l’ourlet, Que de tailleurs elle dégote! Elle sait couper un gilet Dans une vieille redingote! Elle coud du vieux et du neuf, Elle repasse et rapiécette, Draps de coton et draps d’Elbeuf, Elle coud du vieux et du neuf. Comme elle fait courir son oeuf De bois peint dans une chaussette! Elle coud du vieux et du neuf, Elle repasse et rapiécette! Quand le déjeuner est servi, Ce n’est pas elle qui lambine! Pour moi, je m’attable ravi, Quand le déjeuner est servi. Et nous dévorons à l’envi! Adieu bouquin! adieu bobine! Quand le déjeuner est servi, Ce n’est pas elle qui lambine, Enfin! promenades ou jeu! Sa récréation commence, Ensemble nous sortons un peu; Enfin! promenades ou jeu! -Dans les taillis, sous le ciel bleu, Le rossignol dit sa romance Enfin! promenades ou jeu! Sa récréation commence. Nous allons voir les carpillons Au bord de l’étang plein de rides, Et que rasent les papillons. Nous allons voir les carpillons; Le soleil emplit de rayons Son beau petit bonnet sans brides. Nous allons voir les carpillons Au bord de rotang plein de rides. Quand on a rangé le dressoir, Elle se remet à mes nippes. Alors, en voilà jusqu’au soir, Quand on a rangé le dressoir. Auprès d’elle je vais m’asseoir Et jaser en fumant des pipes. Quand on a rangé le dressoir Elle se remet à mes nippes. Je lui fais chanter de vieux airs Qui me rappellent mon enfance, Quand j’errais par les champs déserts! Je lui fais chanter de vieux airs. Et nous causons! rien dans mes airs, Ni dans mes termes qui l’offense. Je lui fais chanter de vieux airs Qui me rappellent mon enfance. Ses histoires de revenant Me font peur! je le dis sans honte. Je les écoute en frissonnant, Ses histoires de revenant, C’est toujours drôle et surprenant, Les choses qu’elle me raconte: Ses histoires de revenant Me font peur! je le dis sans honte. Et la mignonne disparaît Comme on allume la chandelle! Elle quitte son tabouret; Et la mignonne disparaît. « Bonsoir! dit-elle, avec regret. -A bientôt! ma petite Adèle! » Et la mignonne disparaît Comme on allume la chandelle! LE PETIT CHIEN. Caniche étrange, beau Marquis, Tes poils frisent comme la mousse, Un oeil noir aux regards exquis Luit dans ta petite frimousse. Tout fier de ta toison de lin, Toujours vif et jamais morose, Tu vas, tapageur et câlin, Offrant ton museau noir et rose Ta prunelle parle et sourit Aussi fine que peu traîtresse. Oh! comme elle est pleine d’esprit Quand tu regardes ta maîtresse! Ta joie et ton plus cher désir C’est, devant un bon feu qui flambe, De sentir sa main te saisir Quand tu lui grimpes sur la jambe. Tu te carres svelte et brillant, Et tu fais frétiller ta queue Quand elle te noue en riant Ta petite cravate bleue. Si tu la vois lire, broder, Ou bien faire la couturière, Tu restes sage sans bouder, L’oeil mi-clos et sur ton derrière. Dans les chambres et dans la cour Tu la suis, compagnon fidèle, Et trottinant quand elle court, Tu ne t’écartes jamais d’elle. Quand elle veut quitter son toit, Tu la guettes avec alarmes, Et lorsqu’elle s’en va sans toi, Tu gémis, les yeux pleins de larmes. Mais si tu n’as plus de gaieté Loin de celle dont tu raffoles, Comme son retour est fêté Par tes milles gambades folles! Sur la table, à tous les repas, Devant ton maître peu sévère, Tu fais ta ronde, à petit pas, Frôlant tout, sans casser un verre. L’amour ne te fait pas maigrir Près d’une chienne langoureuse; N’ayant aucun mal pour t’aigrir, Tu trouve l’existence heureuse. Ton air mignon et goguenard T’obtient tout ce qui t’affriande, Et tu croques un gros canard Après avoir mangé ta viande. Rien que la patte d’un poulet T’amuse pendant des semaines, Et content d’un joujou si laid, Dans tous les coins tu le promènes. Bruyant, lorsqu’on te le permet, Calme, lorsqu’on te le commande. Ta turbulence se soumet Sans qu’on use de réprimande. Aussi ton maître te sourit Avec sa gravité si bonne; Sa douce femme te chérit. Et tu fais l’amour de la bonne. Pour moi, que tu reçois toujours Avec des yeux si sympathiques, Je te souhaite de long jours Et de beaux rêves extatiques. Cher petit chien pur et charmant, De l’amitié vivant emblème, En moi tu flairas un tourment Dès que tu vis ma face blême. Tes aboiements qui sont des voix M’ont crié: « Courage! Espérance! » Et tes caresses m’ont dit: « Vois! Je m’associe à ta souffrance! » Accepte donc ces pauvres vers Que t’offre un poète malade, Et parfois, sur tes coussins verts, Songe à lui comme à ton Pylade. LES GARDEUSES DE BOUCS. Près d’un champ de folles avoines Où, plus rouges que des pivoines, Ondulent au zéphyr de grands coquelicots, Elles gardent leurs boucs barbus comme des moines, Et noirs comme des moricauds. L’une tricote et l’autre file. Là-bas, le rocher se profile Noirâtre et gigantesque entre les vieux donjons, Et la mare vitreuse où nage l’hydrophile Reluit dans un cadre de joncs. Plus loin dort, sous le ciel d’automne, Un paysage monotone: Damier sempiternel aux cases de vert cru, Que parfois un long train fuligineux qui tonne Traverse, aussitôt disparu. Les boucs ne songent pas aux chèvres, Car ils broutent comme des lièvres Le serpolet des rocs et le thym des fossés; Seuls, deux petits chevreaux sautent mutins et mièvres Par les cheminets crevassés. Les fillettes sont un peu rousses, Mais quelles charmantes frimousses, Et comme la croix d’or sied bien à leurs cous blancs! Elles ont l’air étrange, et leurs prunelles douces Décochent des regards troublants. Pendant que chacune babille, Un grand chien jaune dont l’oeil brille, L’oreille familière à leur joli patois, Les caresse, va, vient, s’assied, court et frétille, Aussi bonhomme que matois. Et les deux petites gardeuses S’en vont, lentes et bavardeuses, Enjambant un ruisseau, débouchant un pertuis, Et rôdent sans songer aux vipères hideuses Entre les ronces et les buis. Or l’odeur des boucs est si forte Que je m’éloigne! mais j’emporte L’agreste souvenir des filles aux yeux verts; Et, ce soir, quand j’aurai barricadé ma porte, Je les chanterai dans mes vers. MON ÉPINETTE. Jean fait la cour à Jeannette Dans mon salon campagnard, Aux sons de mon épinette. Fou de sa mine finette Et de son grand oeil mignard, Jean fait la cour à Jeannette Dont la voix de serinette Mêle un branle montagnard Aux sons de mon épinette. Avec une chansonnette Au refrain très égrillard Jean fait la cour à Jeannette. -Là-bas, plus d’une rainette Coasse dans le brouillard, Aux sons de mon épinette. La lune à la maisonnette, Sourit, -timide et gaillard, Jean fait la cour à Jeannette. Il suit partout la brunette, De l’étagère au placard, Aux sons de mon épinette. Aussi calin que Minette Qui se pourlèche à l’écart, Jean fait la cour à Jeannette. Il effleure sa cornette D’un baiser; -puis, sur le tard, Aux sons de mon épinette, Pendant que la grande Annette Endort son petit moutard, Jean fait la cour à Jeannette Aux sons de mon épinette. LE CHEMIN AUX MERLES. Voici que la rosée éparpille ses perles Qui tremblent sous la brise aux feuilles des buissons. -Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles! Car, dans les chemins creux où sifflotent les merles, Et le long des ruisseaux qui baignent les cressons, La fraîcheur du matin m’emplit de gais frissons. Mystérieuse, avec de tout petits frissons, La rainette aux yeux noirs et ronds comme des perles, S’éveille dans la flaque, et franchit les cressons, Pour aller se blottir aux creux des verts buissons, Et mêler son chant rauque au sifflement des merles. -Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles! -Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles Sous l’arceau de verdure où passent des frissons, J’ai pour me divertir le bruit que font les merles, Avec leur voix aiguë égreneuse de perles! Et de même qu’ils sont les rires des buissons, La petite grenouille est l’âme des cressons. La libellule vibre aux pointes des cressons. -Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles! Le soleil par degrés attiédit les buissons, Déjà sur les talus l’herbe a de chauds frissons, Et les petits cailloux luisent comme des perles; La feuillée est alors toute noire de merles! C’est à qui sifflera le plus parmi les merles! L’un d’eux, s’aventurant au milieu des cressons, Bat de l’aile sur l’eau qui s’en égoutte en perles; -Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles! Et le petit baigneur fait courir des frissons Dans la flaque endormie à l’ombre des buissons. Mais un lent crépuscule embrume les buissons; Avec le soir qui vient, le sifflement des merles Agonise dans l’air plein d’étranges frissons; Un souffle humide sort de la mare aux cressons: O spleen, voici qu’à flots dans mon coeur tu déferles! Toi, nuit! tu n’ouvres pas ton vaste écrin de perles! Pas de perles au ciel! le long des hauts buissons, Tu déferles, noyant d’obscurité les merles Et les cressons! -Je rentre avec de noirs frissons! LES PETITS TAUREAUX. Ils ont pour promenoir Des vallons verts et mornes. Quels prés, matin et soir, Ils ont pour promenoir! A peine à leur front noir On voit poindre les cornes. Ils ont pour promenoir Des vallons verts et mornes. Ils ne peuvent rester Une minute en place. Où qu’ils soient à brouter, Ils ne peuvent rester. Aussi font-ils pester Le vacher qui se lasse. Ils ne peuvent rester Une minute en place. Autour des grands taureaux Tous trois font les bravaches! Quels meuglements! quels trots Autour des grands taureaux! Ils ne sont pas bien gros, Mais ils courent les vaches! Autour des grands taureaux, Tous trois font les bravaches! Chacun fait plus d’un saut Sur la génisse blonde. Pour elle quel assaut! Chacun fait plus d’un saut. Elle en a l’air tout sot, La pauvre pudibonde. Chacun fait plus d’un saut Sur la génisse blonde. Le pauvre petit chien Fortement les agace. Il est si bon gardien, Le pauvre petit chien. Si tous trois sont très bien, Avec plus d’une agace Le pauvre petit chien Fortement les agace. Il est estropié Par les coups qu’il attrape, A toute heure épié, Il est estropié. De la tête et du pied C’est à qui d’eux le frappe. Il est estropié Par les coups qu’il attrape. Quand ils sont altérés Ils vont boire à la Creuse. Ils s’échappent des prés Quand ils sont altérés. Oh! les doux effarés Sur la côte pierreuse! Quand ils sont altérés, Ils vont boire à la Creuse. Ils marchent dans les buis, Lents comme des tortues; Sur le bord où je suis Ils marchent dans les buis. Leurs pieds n’ont pour appuis Que des roches pointues; Ils marchent dans les buis Lents comme des tortues. Moi, je fume, observant Le liège de ma ligne Qui bouge si souvent; Moi, je fume, observant; Eux, vont le mufle au vent, La prunelle maligne; Moi, je fume, observant Le liège de ma ligne. Ils s’arrêtent fourbus Sous l’orme ou sous le tremble. Dans les endroits herbus Ils s’arrêtent fourbus. Joignant leurs nez camus Ils se lèchent ensemble. Ils s’arrêtent fourbus Sous l’orme ou sous le tremble. A vous ces triolets Que j’ai faits sur la brande! Chers petits boeufs follets, A vous ces triolets. Aux prés ruminez-les, La saveur en est grande; A vous ces triolets Que j’ai faits sur la brande Oh! quel charme! C’était Par une nuit d’automne; Le grillon chuchotait. Oh! quel charme c’était! L’étang brun reflétait La lune monotone. Oh! quel charme! C’était Par une nuit d’automne! LA MARE AUX GRENOUILLES. Cette mare, l’hiver, devient inquiétante, Elle s’étale au loin sous le ciel bas et gris, Sorte de poix aqueuse, horrible et clapotante, Où trempent les cheveux des saules rabougris. La lande tout autour fourmille de crevasses, L’herbe rare y languit dans des terrains mouvants, D’étranges végétaux s’y convulsent, vivaces, Sous le fouet invisible et féroce des vents; Les animaux transis, que la rafale assiège, Y râlent sur des lits de fange et de verglas, Et les corbeaux -milliers de points noirs sur la neige — Les effleurent du bec en croassant leur glas. Mais la lande, l’été, comme une tôle ardente, Rutile en ondoyant sous un tel brasier bleu, Que l’arbre, la bergère et la bête rôdante Aspirent dans l’air lourd des effluves de feu. Pourtant, jamais la mare aux ajoncs fantastiques Ne tarit. Vert miroir tout encadré de fleurs Et d’un fourmillement de plantes aquatiques, Elle est rasée alors par les merles siffleurs. Aux saules, aux gazons que la chaleur tourmente, Elle offre l’éventail de son humidité, Et, riant à l’azur, -limpidité dormante, — Elle s’épanouit comme un lac enchanté. Or, plus que les brebis, vaguant toutes fluettes Dans la profondeur chaude et claire du lointain, Plus que les papillons, fleurs aux ailes muettes, Qui s’envolent dans l’air au lever du matin, Plus que l’Eve des champs, fileuse de quenouilles, Ce qui m’attire alors sur le vallon joyeux, C’est que la grande mare est pleine de grenouilles, -Bon petit peuple vert qui réjouit mes yeux. — Les unes: père, mère, enfant mâle et femelle, Lasses de l’eau vaseuse à force de plongeons, Par sauts précipités, grouillantes, pêle-mêle, Friandes de soleil, s’élancent hors des joncs; Elles s’en vont au loin s’accroupir sur les pierres, Sur les champignons plats, sur les bosses des troncs, Et clignotent bientôt leurs petites paupières Dans un nimbe endormeur et bleu de moucherons. Émeraude vivante au sein des herbes rousses, Chacune luit en paix sous le midi brûlant; Leur respiration a des lenteurs si douces Qu’à peine on voit bouger leur petit goitre blanc. Elles sont là, sans bruit rêvassant par centaines, S’enivrant au soleil de leur sécurité; Un scarabée errant du bout de ses antennes Fait tressaillir parfois leur immobilité. La vipère et l’enfant -deux venins! -sont pour elles Un plus mortel danger que le pied lourd des boeufs: A leur approche, avec des bonds de sauterelles, Je les vois se ruer à leurs gîtes bourbeux; Les autres que sur l’herbe un bruit laisse éperdues, Ou qui préfèrent l’onde au sol poudreux et dur, A la surface, aux bords, les pattes étendues, Inertes hument l’air, le soleil et l’azur. Ces reptiles mignons qui sont, malgré leur forme, Poissons dans les marais, et sur la terre oiseaux, Sautillent à mes pieds, que j’erre ou que je dorme, Sur le bord de l’étang troué par leurs museaux. Je suis le familier de ces bêtes peureuses A ce point que, sur l’herbe et dans l’eau, sans émoi, Dans la saison du frai qui les rend langoureuses, Elles viennent s’unir et s’aimer devant moi. Et près d’elles, toujours, le mal qui me torture, L’ennui, -sombre veilleur, -dans la mare s’endort; Et, ravi, je savoure une ode à la nature Dans l’humble fixité de leurs yeux cerclés d’or. Et tout rit: ce n’est plus le corbeau qui croasse Son hymne sépulcral aux charognes d’hiver: Sur la lande aujourd’hui la grenouille coasse, -Bruit monotone et gai claquant sous le ciel clair. LE CHAMP DE CHARDONS. Le champ fourmille de chardons: Quel paradis pour le vieil âne! Adieu bât, sangles et bridons! Le champ fourmille de chardons. La brise mêle ses fredons A ceux de la petite Jeanne! Le champ fourmille de chardons: Quel paradis pour le vieil âne! En chantant au bord du fossé La petite Jeanne tricote. Elle songe à son fiancé En chantant au bord du fossé; Son petit sabot retroussé Dépasse le bout de sa cotte. En chantant au bord du fossé La petite Jeanne tricote. Les brebis vaguent en broutant Et s’éparpillent sur les pentes Que longe un tortueux étang. Les brebis vaguent en broutant. Le bon vieil âne est si content Qu’il retrouve des dents coupantes. Les brebis vaguent en broutant Et s’éparpillent sur les pentes. Près de Jeanne, au pied d’un sureau, La chienne jaune est accroupie. La chèvre allaite son chevreau Près de Jeanne, au pied d’un sureau. La vache rêve; un grand taureau Regarde sauter une pie; Près de Jeanne, au pied d’un sureau, La chienne jaune est accroupie. Le taon fait son bruit de ronfleur, Et le chardonneret son trille; On entend le merle siffleur; Le taon fait son bruit de ronfleur. Parfois, en croquant tige ou fleur, L’âne, au tronc d’un arbre, s’étrille; Le taon fait son bruit de ronfleur, Et le chardonneret son trille. J’aperçois les petits cochons Avec leur joli groin rose Et leur queue en tire-bouchons. J’aperçois les petits cochons! Ils frétillent si folichons Qu’ils amusent mon oeil morose. J’aperçois les petits cochons Avec leur joli groin rose! Le baudet plein de nonchaloir Savoure l’âpre friandise; Il est réjouissant à voir Le baudet plein de nonchaloir! Sa prunelle de velours noir Étincelle de gourmandise. Le baudet plein de nonchaloir Savoure l’âpre friandise. Le soleil dort dans les cieux gris Au monotone tintamarre Des grenouilles et des cris-cris. Le soleil dort dans les cieux gris. Les petits saules rabougris Écoutent coasser la mare; Le soleil dort dans les cieux gris Au monotone tintamarre. Au loin, sur le chemin de fer, Un train passe, gueule enflammée: On dirait les chars de l’enfer Au loin, sur le chemin de fer: La locomotive, dans l’air, Tord son panache de fumée! Au loin, sur le chemin de fer Un train passe, gueule enflammée. LE PETIT FANTÔME. J’habite l’Océan, Les joncs des marécages, Les étranges pacages Et le gouffre béant. Je plonge sous les flots, Je danse sur la vague, Et ma voix est si vague Qu’elle échappe aux échos. Je sonde les remous Et, sur le bord des mares, Je fais des tintamarres Avec les crapauds mous. Je suis dans les gazons Les énormes vipères, Et dans leurs chauds repaires J’apporte des poisons. Je sème dans les bois Les champignons perfides; Quand je vois des sylphides, Je les mets aux abois. J’attire le corbeau Vers l’infecte charogne, J’aime que son bec rogne Ce putride lambeau. Je ris quand le follet Séduit avec son leurre L’enfant perdu qui pleure De se voir si seulet. Je vais dans les manoirs Où le hibou m’accueille; J’erre de feuille en feuille Au fond des halliers noirs. Mais, malgré mon humour Satanique et morose, Je vais baiser la rose Tout palpitant d’amour. Les nocturnes parfums Me jettent leurs bouffées; Je hais les vieilles fées Et les mauvais défunts. La forêt me chérit, Je jase avec la lune; Je folâtre dans l’une Et l’autre me sourit. La rosée est mon vin. Avec les violettes Je bois ses gouttelettes Dans le fond du ravin. Quelquefois j’ose aller Au fond des grottes sourdes; Et sur les brumes lourdes Je flotte sans voler. A moi le loup rôdant Et les muets cloportes! Les choses qu’on dit mortes M’ont pris pour confident. Quand les spectres blafards Rasent les étangs mornes, J’écoute les viornes Parler aux nénuphars. Invisible aux humains, Je suis les penseurs chauves Et les poètes fauves Vaguant par les chemins. Quand arrive minuit, Je dévore l’espace, Dans l’endroit où je passe On n’entend pas de bruit. Mais lorsque le soleil Vient éclairer la terre, Dans les bras du mystère Je retourne au sommeil. LA CONFIDENCE. Tu me disais hier avec un doux sourire: « Oh! oui! puisqu’il est vrai que mon amour t’inspire, « Je m’en vais t’aimer plus encor! « Que pour toujours alors, poète qui m’embrases, « La fleur de l’idéal embaume tes extases « Dans un brouillard de nacre et d’or! » -Et moi, je savourais tes paroles sublimes, Mon âme s’envolait dans les airs, sur les cimes, Et l’énigme se dévoilait. L’étang pour ma pensée étoilait ses eaux mornes, Et fraternellement la stupeur des viornes Avec la mienne se mêlait. Alors, je comprenais le mystère des choses. Ce verbe de parfums que chuchotent les roses Vibrait tendre dans mes douleurs; Ce qui pleure ou qui rit, ce qui hurle ou qui chante, Tout me parlait alors d’une voix si touchante Que mes yeux se mouillaient de pleurs. Le boeuf languissamment étendu près d’un saule Et clignant ses grands yeux en se léchant l’épaule Qu’ont fait saigner les aiguillons; Les veaux effarouchés, trottant par les pelouses Où viennent folâtrer, sur l’or bruni des bouses, Libellules et papillons; Le poulain qui hennit avec des bonds superbes Auprès de la jument paissant les hautes herbes, Les grillons dans le blé jauni; Le soleil s’allumant rouge dans les bruines Et baignant de clartés sanglantes les ruines Où la chouette fait son nid; L’ânon poilu tétant sa nourrice qui broute, La pie aux yeux malins sautillant sur la route, L’aspic vif et les crapauds lourds, Le chien, la queue au vent, et l’oeil plein de tendresse, Approchant son museau de mes doigts qu’il caresse Avec sa langue de velours; Les ruisseaux hasardeux, les côtes, les descentes, Le brin d’herbe du roc, et la flaque des sentes, L’arbre qui dit je ne sais quoi; La coccinelle errant dans la fraîcheur des mousses: Parfum, souffle, musique, apparitions douces, La nature vivait en moi. LA PROMENADE CHAMPÊTRE. Mai, le plus amoureux des mois, Fleurit et parfume les haies. Allons-nous-en dans les chênaies, Égarons-nous au fond des bois! Cherchons la source et les clairières, Dormons à l’ombre du bouleau; Un bon soleil ami de l’eau Sourit aux flaques des carrières. Et tous deux nous nous enfonçons Dans la campagne! et, champs, prairies, Brandes, mares et métairies Tout ça rêve entre les buissons. Intrigués par notre costume, Les boeufs, avec un oeil dormant Nous considèrent gravement En léchant leur mufle qui fume. Mélancolique et cher pays, À nous tes petites auberges, Ta Gargilesse humble et tes berges Si pleines d’ombre et de fouillis! Nous deux nous sommes les touristes Familiers de tes casse-cou, Et nous adorons le coucou Qui pleure dans tes bois si tristes. -Traversons la cour du fermier: Au fond, le chien dort sous un frêne, Lentement un crapaud se traîne Horrible et doux sur le fumier. Ici, la cane barboteuse Glousse devant un soupirail; Là, des bergers frottent leur ail Sur une croûte raboteuse. Tiens! voici venir chevauchant, Assis sur des sacs de farine, Le grand Pierre à qui Mathurine Songe plus d’une fois au champ. Insoucieux, il se balance, Jetant sa voix claire à l’écho, Déhanché sur son bourriquot, Et tout rempli de nonchalance. Angélique, au bord du lavoir, À genoux dans l’herbe et la mousse, Tape et tord le linge qui mousse. C’est tout un plaisir de la voir! Il sonne en vain le battoir jaune, Les grenouilles n’en ont pas peur. Dans une sereine torpeur, Elles songent au pied d’un aune. Que nous font les terrains vaseux Puisque chantent les pastourelles, Et qu’on peut voir dans les nids frêles Le mystère des petits oeufs? La pente est rude, mais la roche Où le pied se pose au hasard S’émeraude avec le lézard, Et voici que la Creuse est proche! Là-bas, Margot jacasse avec Autant de feu qu’une dévote, Elle court, sautille et pivote, Hochant la queue, ouvrant le bec. Impossible d’être plus drôle! Elle danse, et va s’amusant D’un beau petit caillou luisant, Et d’un brin d’herbe qui la frôle. Du fond des chemins oubliés Où notre semelle s’attache, Nous voyons la vieille patache Qui roule entre les peupliers. Quand les coups de fouets aiguillonnent Les pauvres chevaux courbatus, Sur les colliers hauts et pointus, Comme les grelots carillonnent! Et la hutte en chaume terreux, Abri des petites bergères, Est au milieu de ses fougères Hospitalière aux amoureux. Dans un mystère délectable, Las de courir et de causer, Nous venons nous y reposer, Sur la paille qui sent l’étable. LES CHEVEUX. J’aimais ses cheveux noirs comme des fils de jais Et toujours parfumés d’une exquise pommade, Et dans ces lacs d’ébène où parfois je plongeais S’assoupissait toujours ma luxure nomade. Une âme, un souffle, un coeur vivaient dans ces cheveux Puisqu’ils étaient songeurs, animés et sensibles, Moi, le voyant, j’ai lu de bizarres aveux Dans le miroitement de leurs yeux invisibles. La voix morte du spectre à travers son linceul, Le verbe du silence au fond de l’air nocturne, Ils l’avaient: voix unique au monde que moi seul J’entendais résonner dans mon coeur taciturne. Avec la clarté blanche et rose de sa peau Ils contrastaient ainsi que l’aurore avec l’ombre; Quand ils flottaient, c’était le funèbre drapeau Que son spleen arborait à sa figure sombre. Coupés, en torsions exquises se dressant, Sorte de végétal, ayant l’humaine gloire, Avec leur aspect fauve, étrange et saisissant, Ils figuraient à l’oeil une mousse très noire. Épars, sur les reins nus, aux pieds qu’ils côtoyaient Ils faisaient vaguement des caresses musquées; Aux lueurs de la lampe ardents ils chatoyaient Comme en un clair-obscur l’oeil des filles masquées. Quelquefois ils avaient de gentils mouvements Comme ceux des lézards au flanc d’une rocaille, Ils aimaient les rubis, l’or et les diamants, Les épingles d’ivoire et les peignes d’écaille. Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels J’aiguillonnais en vain ma chair exténuée, Je les enveloppais de baisers solennels Étreignant l’idéal dans leur sombre nuée. Des résilles de soie où leurs anneaux mêlés S’enroulaient pour dormir ainsi que des vipères, Ils tombaient d’un seul bond touffus et crespelés Dans les plis des jupons, leurs chuchotants repaires. Aucun homme avant moi ne les ayant humés, Ils ne connaissaient pas les débauches sordides; Virginalement noirs, sous mes regards pâmés Ils noyaient l’oreiller avec des airs candides. Quand les brumes d’hiver rendaient les cieux blafards, Ils s’entassaient, grisés par le parfum des fioles, Mais ils flottaient l’été sur les blancs nénuphars Au glissement berceur et langoureux des yoles. Alors, ils préféraient les bluets aux saphirs, Les roses au corail et les lys aux opales; Ils frémissaient au souffle embaumé des zéphirs Simplement couronnés de marguerites pâles. Quand parfois ils quittaient le lit, brûlants et las, Pour venir aspirer la fraîcheur des aurores, Ils s’épanouissaient aux parfums des lilas Dans un cadre chantant d’oiseaux multicolores. Et la nuit, s’endormant dans la tiédeur de l’air Si calme, qu’il n’eût pas fait palpiter des toiles, Ils recevaient ravis, du haut du grand ciel clair, La bénédiction muette des étoiles. Mais elle blêmissait de jour en jour; sa chair Quittait son ossature, atome par atome, Et navré, je voyais son pauvre corps si cher Prendre insensiblement l’allure d’un fantôme. Puis à mesure, hélas! que mes regards plongeaient Dans ses yeux qu’éteignait la mort insatiable, De moments en moments, ses cheveux s’allongeaient Entraînant par leur poids sa tête inoubliable. Et quand elle mourut au fond du vieux manoir, Ils avaient tant poussé pendant son agonie, Que j’en enveloppai comme d’un linceul noir Celle qui m’abreuvait de tendresse infinie. Ainsi donc, tes cheveux furent tes assassins. Leur perfide longueur à la fin t’a tuée, Mais, comme aux jours bénis où fleurissaient tes seins, Dans le fond de mon coeur je t’ai perpétuée. LE REMORDS. Plus de brise folle Sur les talus: La frivole Ne vole Plus! L’âpre soleil rissole Les grands fumiers mamelus. Plus d’oiseau loustic. Sur le roc rouge Très à pic L’aspic Bouge. L’homme dévale au bouge, L’insecte fait son tic tic. Le bois gigantesque A la stupeur D’une fresque. J’ai presque Peur! L’étang par sa torpeur Est d’un affreux pittoresque. Et je souffre, hélas! Jusqu’à la fibre: Et mon pas N’est pas Libre. Plus une aile qui vibre Dans l’air où j’entends un glas! D’êtres nul vestige. Dans mon linceul De vertige Lourd, suis-je Seul? Plus courbé qu’un aïeul, le marche; -L’étang se fige. Mon coeur repentant Dont tu te moques, O Satan! Est en Loques. Oh! les noirs soliloques Que je marmotte en boitant! Le soleil s’élève Comme un drap d’or. L’eau qui rêve Sans trêve Dort, Pendant que le remord Me taillade avec son glaive. LE PACAGE. Couleuvre gigantesque il s’allonge et se tord, Tatoué de marais, hérissé de viornes, Entre deux grands taillis mystérieux et mornes Qui semblent revêtus d’un feuillage de mort. L’eau de source entretient dans ce pré sans rigole Une herbe où les crapauds sont emparadisés. Vert précipice, il a des abords malaisés Tels, que l’on y descend moins qu’on n’y dégringole. Ses buissons où rôde un éternel chuchoteur Semblent faits pour les yeux des noirs visionnaires; Chaque marais croupit sous des joncs centenaires Presque surnaturels à force de hauteur. A gauche, tout en haut des rocs du voisinage, Sous un ciel toujours bas et presque jamais bleu, Au fond de l’horizon si voilé quand il pleut, Gisent les vieux débris d’un château moyen âge. Le donjon sépulcral est seul resté debout, Et, comme enveloppé d’un réseau de bruines, Sort fantastiquement de l’amas des ruines Que hantent le corbeau, l’orfraie et le hibou. A droite, çà et là, sur des rocs, sur des buttes, Qui surplombent aussi le bois inquiétant, Au diable, par delà les landes et l’étang, S’éparpille un hameau de quinze ou vingt cahutes. Et ce hameau hideux sur la cote isolé, Les ténébreux taillis, la tour noire et farouche, A toute heure et surtout quand le soleil se couche, Font à ce pré sinistre un cadre désolé. Aussi l’oeil du poète halluciné sans trêve En boit avidement l’austère étrangeté. Pour ce pâle voyant ce pacage est brouté Par un bétail magique et tout chargé de rêve. Je ne sais quelle horreur se dégage pour eux De l’herbe où çà et là leurs pelages font taches, Mais tous, boeufs et taureaux, les juments et les vaches, Ont un air effaré sous les saules affreux. Tout enfant je rôdais sous la bise et l’averse Aux jours de canicule et par les plus grands froids, Et ce n’était jamais sans de vagues effrois Que je m’engageais dans un chemin de traverse. Loin de la cour de ferme où gambadaient les veaux. Loin du petit hangar où séchaient des bourrées, J’arpentais à grands pas les terres labourées, Les vignes et les bois, seul, par monts et par vaux. En automne surtout, à l’heure déjà froide, Où l’horizon décroît sous le ciel assombri, Alors qu’en voletant l’oiseau cherche un abri, Et que les boeufs s’en vont l’oeil fixe et le coup roide; J’aimais à me trouver dans ce grand pré, tout seul, Fauve et mystérieux comme un loup dans son antre, Et je marchais, ayant de l’herbe jusqu’au ventre, Cependant que la nuit déroulait son linceul. Alors au fatidique hou-hou-hou des chouettes, Aux coax révélant d’invisibles marais, La croissante pénombre où je m’aventurais Fourmillait vaguement d’horribles silhouettes. Puis aux lointains sanglots d’un sinistre aboyeur Les taureaux se ruaient comme un troupeau de buffles, Et parfois je frôlais des fanons, et des mufles Dont le souffle brûlant me glaçait de frayeur. Et le morne donjon s’en allait en ténèbres, La haie obscurcissait encor son fouillis, Et sur les coteaux noirs la cime des taillis Craquait sous la rafale avec des bruits funèbres! LES BOTTINES D’ÉTOFFE. Dans un bourg de province appelé Saint-Christophe, Un jour que je rôdais près des chevaux de bois, Au son désespéré d’un grand orgue aux abois, J’entrevis tout à coup deux bottines d’étoffe. L’une semblait dormir sur le frêle étrier, L’autre bougeait avec une certaine morgue. A quelque pas, sans trêve, un vieux ménétrier Se démanchait le bras comme le joueur d’orgue. Les grincements aigus du violon m’entraient Dans l’âme, et m’égaraient au fond d’un spleen sans bornes, Et toujours, toujours les bottines se montraient Dans le gai tournoiement des petits chevaux mornes. Pauvres petits chevaux! roides sous le harnais, Vertigineusement ils roulaient dans le vague. Leur maître, un acrobate à l’accent béarnais, S’essoufflait à crier: « A la bague! A la bague! » Ils me navraient! J’aurais voulu les embrasser Et dire à leur bois peint, que je douais d’une âme, Combien je maudissais le bateleur infâme Qui se faisait un jeu d’ainsi les harasser. Mais en vain j’emplissais mes yeux de leurs marbrures, Et je m’apitoyais sur leur mauvais destin, Mon regard ne lorgnait, lascif et clandestin, Que les bottines, dont il buvait les cambrures. Oh! comme elles plaquaient sur les doux inconnus Dont mon rêve léchait l’ensorcelant mystère! Moules délicieux de pieds frôleurs de terre Que j’aurais voulu mordre en les voyant tout nus. Et le ménétrier sciait ses cordes minces Et celui qui tournait la manivelle, hélas! De l’orgue poitrinaire effroyablement las Y cramponnait ses mains, abominables pinces. Quelle mélancolie amoureuse dans l’air Et dans mon coeur! des chants rauques sortaient des bouges, Un soleil capiteux dardait ses rayons rouges Qui grisaient lentement les filles à l’oeil clair. Bruits, senteurs, atmosphère, aspect de la cohue Se ruant à la fête avec des rires mous, Et des petits chevaux tournant comme un remous, Jusqu’à l’entrain niais des bourgeois que je hue; Toutes ces choses-là sans doute m’obsédaient, Mais qu’était-ce à côté de ces bottines grises Dont ma chair et mon âme étaient si fort éprises Que j’aurais souffleté ceux qui les regardaient? Ainsi que d’un écrin gorgé de pierreries, D’épingles d’or massif, et de gros diamants, Il en sortait pour moi tant d’éblouissements Que mon oeil effaré nageait dans des féeries. Elles me piétinaient l’imagination, Mais avec tant d’amour, qu’ainsi foulé par elles, J’avais des voluptés presque surnaturelles Qui m’emportaient en pleine hallucination. Alors, plus d’acrobate à la figure osseuse, Plus de foule! plus rien! sous les cieux embrasés, Au milieu d’une extase aromale et berceuse J’avais pour m’assoupir un hamac de baisers. Oh! qui rendra jamais l’attouchement magique De ces bottines d’ange aux souplesses d’oiseaux? Tout ce que la langueur a de plus léthargique Se mêlait à ma moelle et coulait dans mes os! Leurs petits bouts carrés me becquetaient les lèvres. Et leurs talons pointus me chatouillaient le cou; Et tout mon corps flambait: délicieuses fièvres Qui me vaporisaient le sang! -Quand tout à coup, La nuit vint embrumer le bourg de Saint-Christophe: L’orgue et le violon moururent tous les deux; Les petits chevaux peints s’arrêtèrent hideux; Et je ne revis plus les bottines d’étoffe. LE FANTÔME D’URSULE. Une nuit, -vous allez bien sûr être incrédule, — J’étais au coin du feu, lorsqu’en me retournant, Je vis debout dans l’ombre un hideux revenant Minuit sonnait alors à ma vieille pendule. -« Me reconnais-tu, hein? » dit-il en ricanant: Et son ricanement fit un bruit de capsule. Il ajouta: « je suis le fantôme d’Ursule: « Je te parlais d’amour jadis, mais maintenant, « J’aurai, vivant cadavre échappé de ma bière, « Une loquacité féroce de barbière « Pour te parler de mort, à travers mon linceul. » Cela dit, l’être blanc s’enfuit dans les ténèbres. Et j’entends chaque nuit, lorsque je suis tout seul, Un long chuchotement de paroles funèbres. LA NEIGE. Avec ma brune, dont l’amour N’eut jamais d’odieux manège, Par la vitre glacée, un jour, Je regardais tomber la neige. Elle tombait lugubrement, Elle tombait oblique et forte. La nuit venait et, par moment, La rafale poussait la porte. Les arbres qu’avait massacrés Une tempête épouvantable, Dans leurs épais manteaux nacrés Grelottaient d’un air lamentable. Des glaçons neigeux faisaient blocs Sur la rivière congelée; Murs et chaumes semblaient des rocs D’une blancheur immaculée. Aussi loin que notre regard Plongeait à l’horizon sans borne, Nous voyions le pays hagard Dans son suaire froid et morne. Et de la blanche immensité Inerte, vague et monotone, De la croissante obscurité, Du vent muet, de l’arbre atone, De l’air, où le pauvre oiselet Avait le vol de la folie, Pour nos deux âmes s’exhalait Une affreuse mélancolie. Et la neige âpre et l’âpre nuit Mêlant la blancheur aux ténèbres, Toutes les deux tombaient sans bruit Au fond des espaces funèbres. LA VACHE. Une vache gisait, sombre, la bave au mufle, Et les yeux imprégnés d’une immense terreur, Tandis qu’un taureau noir, farouche comme un buffle, Semblait lui regarder le ventre avec horreur. Le pacage! c’était la pénombre béante. L’arbre y devenait spectre, et le ruisseau marais. Un ciel jaune y planait sur une herbe géante. A droite, un vieux manoir -à gauche, des forêts. Et la vache geignait dans ce lieu fantastique. On eût dit qu’un pouvoir occulte et magnétique Élargissait encor ses grands yeux assoupis. Ma curiosité devint alors féroce, Et, m’approchant, je vis, -ô nourrisson atroce! — Un énorme crapaud qui lui suçait le pis. NUIT FANTASTIQUE. Tandis que dans l’air lourd les follets obliques Vaguent perfidement au-dessus des trous, Les grands oiseaux de nuit au plumage roux Poussent lugubrement des cris faméliques, Diaboliques Sur les houx. Des carcasses, cohue âpre et ténébreuse, Dansent au cimetière entre les cyprès; Tout un bruissement lointain de forêts Se mêle au choc des os -plainte douloureuse. — Le vent creuse Les marais. Entendez-vous mugir les vaches perdues, Sur un sol hérissé d’atroces cailloux Qui percent leurs sabots comme de grands clous? Oh! ces beuglements! Les pauvres éperdues Sont mordues Par les loups! Sous les vents, le bateau qu’enchaîne une corde Au rivage pierreux crève son vieux flanc. Le chêne formidable en vain s’essoufflant Succombe: il faut que sous l’effroyable horde Il se torde En hurlant. La nuit a tout noyé, mer ensorcelante, Berçant le rêve au bord de ses entonnoirs, La lune, sur l’oeil fou des grands désespoirs, Ne laisse pas filtrer sa lueur parlante. O nuit lente! O cieux noirs! LA GUEULE O fatale rencontre! au fond d’un chemin creux Se chauffait au soleil, sur le talus ocreux, Un reptile aussi long qu’un manche de quenouille. Mais le saut effaré d’une pauvre grenouille Montrait que le serpent ne dormait qu’à moitié! Et je laissai, l’horreur étranglant ma pitié, Sa gueule se distendre et, toute grande ouverte, Se fermer lentement sur la victime verte. Puis le sommeil reprit le hideux animal. La grenouille, c’est moi! Le serpent, c’est le mal! LES VIEUX CHEVAUX. Je suis plein de respect pour la bête de somme, Et, pour moi, l’âne maigre et les chevaux poussifs Marchant devant le maître affreux qui les assomme, Sont de grands parias, résignés et pensifs. Aux champs, dans leur jeunesse, aussi dodus qu’ingambes, Ils avaient du foin vert, ils avaient du répit. Ils traînent maintenant leur vieux corps décrépit, Le séton au poitrail, et l’écorchure aux jambes. Ils déferrent leur corne à force de tirer, Pleins d’ulcères hideux que viennent lacérer Les lanières du fouet et les mouches féroces. Et l’homme, ce tyran qu’irrite la douceur, Les flagelle à deux mains, en hurlant: « Boitez, rosses, « Mais vous me servirez jusqu’à l’équarisseur! » LE BŒUF. L’oeil injecté de sang, le mufle dans l’eau sale, Un boeuf, à moitié mort de soif et de chaleur, Penchait sur le trottoir sa tête colossale Devant un boucher ivre et sourd à sa douleur. A la fin, il tomba pesamment sur les pierres, Et, fracassé, vomit dans sa bave trois dents, Au milieu des lazzis de hideuses tripières Voyant en lui déjà des intestins pendants. Affairés et flâneurs, hommes, enfants et femmes, Heurtant le pauvre boeuf de leurs rires infâmes, Absorbaient le peu d’air qu’il tâchait de humer; Et dans un café sombre, oblong comme une bière, Ceux qui fument pour boire et boivent pour fumer Le regardaient mourir en dégustant leur bière. LA RUINE MAUDITE. De tous côtés, la ronce, effroyable broussaille, Grimpe férocement au long de la muraille. Sur un long banc de pierre, affreux comme un tombeau, Mélancoliquement médite un vieux corbeau. Un grand saule, courbé comme un homme qui souffre, Baigne ses cheveux verts dans un horrible gouffre Qui dort plein de mystère et de lents grouillements. L’eau clapote, et l’on voit de moments en moments Une forme d’aspic, qui vaguement s’efface, Parfois entre les joncs bouger à la surface. Des champignons hideux, suppurant le poison, Poussent lugubrement aux coins de la maison, Et le reptile meurt à côté de leur tige. Un puits, dont l’aspect seul donnerait le vertige, Ouvre sa large gueule au milieu de la cour. Un énorme lézard sur la margelle court Et cherche sous la brume, affolé, presque roide, Un rayon de soleil pour chauffer sa peau froide. LES ARBRES. Arbres, grands végétaux, martyrs des saisons fauves. Sombres lyres des vents, ces noirs musiciens, Que vous soyez feuillus ou que vous soyez chauves, Le poète vous aime et vos spleens sont les siens. Quand le regard du peintre a soif de pittoresque. C’est à vous qu’il s’abreuve avec avidité, Car vous êtes l’immense et formidable fresque Dont la terre sans fin pare sa nudité. De vous un magnétisme étrange se dégage. Plein de poésie âpre et d’amères saveurs; Et quand vous bruissez, vous êtes le langage Que la nature ébauche avec les grands rêveurs. Quand l’éclair et la foule enflent rafale et grêle, Les forêts sont des mers dont chaque arbre est un flot. Et tous, le chêne énorme et le coudrier grêle, Dans l’opaque fouillis poussent un long sanglot. Alors, vous qui parfois, muets comme des marbres, Vous endormez, pareils à des coeurs sans remords, Vous tordez vos grands bras, vous hurlez, pauvres arbres, Sous l’horrible galop des éléments sans mors. L’été, plein de langueurs, l’oiseau clôt ses paupières Et dort paisiblement sur vos mouvants hamacs, Vous êtes les écrans des herbes et des pierres Et vous mêlez votre ombre à la fraîcheur des lacs. Et quand la canicule, aux vivants si funeste, Pompe les étangs bruns, miroirs des joncs fluets, Dans l’atmosphère lourde où fermente la peste, Vous immobilisez vos branchages muets. Votre mélancolie, à la fin de l’automne, Est pénétrante, alors que sans fleurs et sans nids, Sous un ciel nébuleux où d’heure en heure il tonne, Vous semblez écrasés par vos rameaux jaunis. Les seules nuits de mai, sous les rayons stellaires, Aux parfums dont la terre emplit ses encensoirs, Vous oubliez parfois vos douleurs séculaires Dans un sommeil bercé par le zéphyr des soirs. Une brume odorante autour de vous circule Quand l’aube a dissipé la nocturne stupeur, Et, quand vous devenez plus grands au crépuscule, Le poète frémit comme s’il avait peur. Sachant qu’un drame étrange est joué sous vos dômes, Par les bêtes le jour, par les spectres la nuit, Pour voir rôder les loups et glisser les fantômes, Vos invisibles yeux s’ouvrent au moindre bruit. Et le soleil vous mord, l’aquilon vous cravache, L’hiver vous coud tout vifs dans un froid linceul blanc, Et vous souffrez toujours jusqu’à ce que la hache Taillade votre chair et vous tranche en sifflant. Partout où vous vivez, chênes, peupliers, ormes, Dans les cités, aux champs, et sur les rocs déserts, Je fraternise avec les tristesses énormes Que vos sombres rameaux épandent par les airs. LE CRAPAUD. O vivante et visqueuse extase Accroupie au bord des marais, Pèlerin morne de la vase, Des vignes et des bruns guérets, Paria, dont la vue inspire De l’horreur aux pestiférés, Crapaud, inconscient vampire Des vaches sommeillant aux prés; Infime roi des culs-de-jatte Écrasé par ta pesanteur, Sombre forçat tirant la patte Avec une affreuse lenteur, A toi que Dieu semble maudire, A toi, doux martyr des enfants, Le coeur ému, je viens te dire Que je te plains et te défends. Ton pauvre corps, lorsque tu bouges, Est inquiet et tourmenté, Et ce qui sort de tes yeux rouges, C’est une immense humilité. Je t’aime, monstre épouvantable. Que j’ai vu grimpant l’autre soir, Avec un effort lamentable, Dans l’épaisseur du buisson noir. Loin de l’homme et de la vipère, Loin de tout ce qui frappe et mord, Je te souhaite un bon repaire, Obscur et froid comme la mort. Fuis vers une mare chargée De brume opaque et de sommeil, Et que n’auront jamais figée Les yeux calcinants du soleil. Qu’un ciel à teintes orageuses, Toujours plein de morosité, Sur tes landes marécageuses Éternise l’humidité; Pour que toi, le rôdeur des flaques, Tu puisses faire tes plongeons Dans de délicieux cloaques Frais, sous le fouillis vert des joncs. Dans la grande paix sépulcrale De la nuit qui tombe des cieux, Lorsque le vent n’est plus qu’un râle Dans les arbres silencieux, Unis-toi sous la froide lune, Qui t’enverra son regard blanc, A la femelle molle et brune Bavant de plaisir à ton flanc! Dans les nénuphars, jamais traîtres, Humez l’amour, l’amour béni, Qui donne aux plus horribles êtres Les ivresses de l’infini. Et puis, chemine, lent touriste, De la mare au creux du sapin, En chuchotant ton cri plus triste Que tous les mineurs de Chopin. Rampe à l’aise, deviens superbe De laideur grasse et de repos, Dans la sécurité d’une herbe Où ne vivront que des crapauds! De l’hiver à la canicule Puisses-tu savourer longtemps L’ombre vague du crépuscule Près des solitaires étangs! Puisse ta vie être un long rêve D’amour et de sérénité! Sois la hideur ravie, et crève De vieillesse ou de volupté! LA LAVEUSE. Voici l’heure où les ménagères Guettent le retour des bergères. Avec des souffles froids et saccadés, le vent Fait moutonner au loin les épaisses fougères Dans le jour qui va s’achevant. Là-bas sur un grand monticule Un moulin à vent gesticule. Les feuilles d’arbre ont des claquements de drapeaux, Et l’hymne monotone et doux du crépuscule Est entonné par les crapauds. Des silhouettes désolées Se convulsent dans les vallées, Et, sur les bords herbeux des routes sans maisons, Les mètres de cailloux semblent des mausolées Qui donnent parmi les gazons. Déjà plus d’un hibou miaule, Et le pâtre, armé d’une gaule, Par des chemins boueux, profonds comme des trous, S’en va passer la nuit sur l’herbe, au pied d’un saule, Avec ses taureaux bruns et roux. Dans la solitude profonde Les vieux chênes à tête ronde, Fantastiques, ont l’air de vouloir s’en aller Au fond de l’horizon, que le brouillard inonde, Et qui paraît se reculer. Mais les choses dans la pénombre Se distinguent: figure, nombre Et couleur des objets inertes ou bougeurs, Tout cela reste encor visible, quoique sombre, Sous les nuages voyageurs. Or, à cette heure un peu hagarde, Je longe une brande blafarde, Et pour me rassurer je chante à demi-voix, Lorsque soudain j’entends un bruit sec. -Je regarde, Pâle, et voici ce que je vois: Au bord d’un étang qui clapote, Une vieille femme en capote, A genoux, les sabots piqués dans le sol gras, Lave du linge blanc et bleu qu’elle tapote Et retapote à tour de bras. -« Par où donc est-elle venue, « Cette sépulcrale inconnue? » Et je m’arrête alors, pensif et répétant, Au milieu du brouillard qui tombe de la nue. Ce soliloque inquiétant. Œil creux, nez crochu, bouche plate, Sec et mince comme une latte, Ce fantôme laveur d’un âge surhumain, Horriblement coiffé d’un mouchoir écarlate, Est là, presque sur mon chemin. Et la centenaire aux yeux jaunes, Accroupie au pied des grands aunes, Sorcière de la brande où je m’en vais tout seul, Frappe à coups redoublés un drap, long de trois aunes, Qui pourrait bien être un linceul. Alors, tout à l’horreur des choses Si fatidiques dans leurs poses, Je sens la peur venir et la sueur couler, Car la hideuse vieille en lavant fait des pauses Et me regarde sans parler. Et le battoir tombe et retombe Sur cette nappe de la tombe, Mêlant son diabolique et formidable bruit Aux sifflements aigus du vent qui devient trombe; Et tout s’efface dans la nuit. -« Si loin! pourvu que je me rende! » Et je me sauve par la brande Comme si je sentais la poursuite d’un pas; Et dans l’obscurité ma terreur est si grande Que je ne me retourne pas. Ici, là, fondrière ou flaque, Complices de la nuit opaque! Et la rafale beugle ainsi qu’un taureau noir, Et voici que sur moi vient s’acharner la claque De l’abominable battoir. Enfin, ayant fui de la sorte A travers la campagne morte, J’arrive si livide, et si fou de stupeur Que lorsque j’apparais brusquement à la porte Mon apparition fait peur! LA DÉLIVRANCE. Plus d’obsessions vipérines! Plus de chuchotements pervers! L’azur des grands cieux découverts Sourit à mes humeurs chagrines. De grosses perles purpurines Scintillent dans les rameaux verts. Plus d’obsessions vipérines! Plus de chuchotements pervers! Le zéphyr, doux à mes narines, Souffle des parfums dans les airs Et baise les étangs déserts, Transparents comme des vitrines Plus d’obsessions vipérines! LA PETITE GARDEUSE D’OIES. Ma petite gardeuse d’oies, Par les prés et les chemins creux, Tu redis ton branle amoureux Aux buissons verts que tu coudoies. Tu vas éparpillant tes joies Sur l’herbe et les talus pierreux, Ma petite gardeuse d’oies, Par les prés et les chemins creux; Et sans penser qu’un jour leurs foies Feront des pâtés savoureux, Tu suis tes gros jars bienheureux, Car jamais tu ne les rudoies, Ma petite gardeuse d’oies. DANS L’ÉTABLE. Quelle paix ont les araignées Aux solives comme aux carreaux! Ici, des ais de tombereaux, Là, des pioches et des cognées. Je viens d’échanger des poignées De main avec les pastoureaux; Quelle paix ont les araignées Aux solives comme aux carreaux! Sur des litières bien soignées Je vois ruminer les taureaux Qui parfois entre les barreaux Passent leurs têtes refrognées. -Quelle paix ont les araignées! LES CONSEILLERS MUNICIPAUX. Les conseillers municipaux Sont tous attablés à l’auberge. Ils n’ont pas figure de cierge Sous les grands bords de leurs chapeaux. Elle a mis tous ses oripeaux, La servante robuste et vierge: Les conseillers municipaux Sont tous attablés à l’auberge. Léchant les plats, vidant les pots, Chacun s’empiffre et se goberge: Monsieur le maire les héberge! -Ils ont assez parlé d’impôts, Les conseillers municipaux. LA SIESTE. En regardant sauter les geais Sur les hautes branches d’un chêne, Délivré du spleen qui m’enchaîne. Béatement je m’allongeais. Oh! comme alors je me plongeais Dans la quiétude sereine, En regardant sauter les geais Sur les hautes branches d’un chêne! Et, sans traiter un des sujets Dont j’avais la cervelle pleine, J’attendais que la nuit d’ébène Eût effacé tous les objets, En regardant sauter les geais. LA MORT DU COCHON. Moi, qui l’avais vu si petit, Je fus tout chagrin de sa perte, Et cette pauvre masse inerte Ne m’inspira nul appétit. Lorsque chacun se divertit Et festoya dans l’herbe verte, Moi, qui l’avais vu si petit, Je fus tout chagrin de sa perte. Mais la porchère compatit A son sort, dans la cour déserte, Car, en voyant sa bête ouverte, Ce sanglot de son coeur sortit: « Moi qui l’avais vu si petit! » LE CONVOI FUNÈBRE. Le mort s’en va dans le brouillard Avec sa limousine en planches. Pour chevaux noirs deux vaches blanches, Un chariot pour corbillard. Hélas! c’était un beau gaillard Aux yeux bleus comme les pervenches! Le mort s’en va dans le brouillard Avec sa limousine en planches. Pas de cortège babillard. Chacun en blouse des dimanches, Suit morne et muet sous les branches. Et, pleuré par un grand vieillard, Le mort s’en va dans le brouillard. LES DINDONS. Ils vont la queue en éventail, A la file, par les sentiers, Glougloutinant des jours entiers: Aux champs, c’est le menu bétail. Doux pèlerins, sans attirail, Et béats comme des rentiers, Ils vont la queue en éventail, A la file, par les sentiers. Parfois pour caravansérail Ils ont de grands jardins fruitiers, Et là, prenant des airs altiers, Sans redouter l’épouvantail, Ils vont la queue en éventail. LE LÉZARD. Sur le vieux mur qui se lézarde, Que de lézards gris! ça fourmille! Quand je m’en vais dans la charmille, Toutes les fois je les regarde. L’un d’eux sur ma main se hasarde, Car moi, je suis de la famille. Sur le vieux mur qui se lézarde Que de lézards gris! ça fourmille! Je n’ai point la mine hagarde Pour la bestiole gentille, Et c’est en paix qu’elle frétille, Se sachant bien en bonne garde Sur le vieux mur qui se lézarde. LA VIPÈRE. Pauvre serpent, montre ta tête Aplatie et triangulaire. Par ce soleil caniculaire Dors en paix, formidable bête! Tu siffles comme une tempête, Mais j’ai pitié de ta colère. Pauvre serpent, montre ta tête Aplatie et triangulaire! C’est bien doux qu’ici je m’arrête: Sans te bénir, je te tolère, Car aujourd’hui l’amour m’éclaire, Et j’en ai l’âme toute en fête. Pauvre serpent! montre ta tête! L’ÉCREVISSE. Elle voyage à sa façon Autour d’un petit rocher maigre; Son ruisseau, chuchoteur allègre. Est caché par un grand buisson. Tandis qu’un merle polisson Raille un pivert à la voix aigre, Elle voyage à sa façon Autour d’un petit rocher maigre. Et, lente comme un limaçon, Noire comme la peau d’un nègre, Narguant le poivre et le vinaigre, Et le rouge de la cuisson, Elle voyage à sa façon. LA BOUCHÈRE. La vache lentement chemine Entre le chaume et le regain; La bouchère suit, cou sanguin, Moustache noire et belle mine. Par instants, son oeil s’illumine: Elle a dû faire un fameux gain! -La vache lentement chemine Entre le chaume et le regain. Et tandis qu’à chaque chaumine S’arrête le petit doguin, Devant la commère en béguin, -Douce et blanche comme une hermine, La vache lentement chemine. LE VER LUISANT. Le petit ver luisant dans l’herbe S’allume cette fois encor A la même place! Le cor Pleure au loin; la nuit est superbe. Au doux âge où l’on est imberbe, Je l’admirais comme un trésor. -Le petit ver luisant dans l’herbe S’allume cette fois encor. Mais, dira le penseur acerbe: « Tout ce qui reluit n’est pas or! » Moi, je réponds à ce butor, Que j’aime, en dépit du proverbe, Le petit ver luisant dans l’herbe. L’AMAZONE. Sur les grandes bouses de vache Le soleil met un ton pourpré. Elle chevauche au fond du pré Avec un petit air bravache. Elle effleure de sa cravache Le cou d’un alezan doré. Sur les grandes bouses de vache Le soleil met un ton pourpré. Mais son long voile bleu la cache, Je ne puis la voir à mon gré; Et mon regard tombe navré, Et machinalement s’attache Sur les grandes bouses de vache. L’ÉCUREUIL. Le petit écureuil fait de la gymnastique Sur un vieux chêne morne où foisonnent les guis. Les rayons du soleil, maintenant alanguis, Ont laissé le ravin dans un jour fantastique. Le paysage est plein de stupeur extatique; Tout s’ébauche indistinct comme dans un croquis. Le petit écureuil fait de la gymnastique Sur un vieux chêne morne où foisonnent les guis. Tout à l’heure, la nuit, la grande narcotique, Posera son pied noir sur le soleil conquis; Mais, d’ici là, tout seul, avec un charme exquis, Acrobate furtif de la branche élastique, Le petit écureuil fait de la gymnastique. L’HORLOGE. À son tic tac mélancolique, La fermière écosse des pois. -La nuit noire comme la poix S’avance d’un pas diabolique. Cependant, qu’un chat famélique Guigne ses deux énormes poids, À son tic tac mélancolique, La fermière écosse des pois. Quand son tintement métallique Vibre dans sa cage de bois, Je frissonne un peu, mais je bois L’extase douce et bucolique À son tic tac mélancolique. LE PIVERT. Dans la grande chênaie, à l’ombre du coteau, Je m’en vais en fumant, seul, à pas de tortue, Par la petite route âpre et si peu battue, Quand un pivert criard arrive d’un plateau. -Son long bec, lui servant de vrille et de couteau. Déloge les fourmis d’une branche tortue. Dans la grande chênaie, à l’ombre du coteau, Je m’en vais en fumant, seul, à pas de tortue. Et gai, puisque mon crâne échappe à son étau, J’admire sur un tronc, que la vieillesse tue, Le joli perforeur dont la tête pointue Se relève et s’abat comme un petit marteau, Dans la grande chênaie, à l’ombre du coteau. À LA JEUNE PINTADE. Je te mets en capilotade Si je te prends à batailler: Assez longtemps le poulailler A souffert ta rodomontade. Je t’en préviens, jeune pintade, Comme un bourreau, sans sourciller. Je te mets en capilotade Si je te prends à batailler. Je te passe encor la boutade Et ta façon de piailler Qui m’empêche de travailler; Mais, à la première incartade, Je te mets en capilotade! LA CUISINIÈRE. Au bruit sempiternel du canon de sureau Qu’un petit garçon bourre et rebourre sans trêve, La bonne au coin du feu s’assoupit dans un rêve Entre le chien blanchâtre et le matou noiraud. Et la voilà qui dort, un pied sur le barreau D’une chaise en bois blanc dont la paille se crève, Au bruit sempiternel du canon de sureau Qu’un petit garçon bourre et rebourre sans trêve. Mais la bonne ouvre l’oeil, car le vieux hobereau La secoue à deux bras: -Qu’est-ce? dit Geneviève. -Ce que c’est! ventrebleu! que le diable t’enlève! » Hélas! elle a laissé tout brûler un perdreau, Au bruit sempiternel du canon de sureau. LE JAMBON. Je le vois toujours, ce jambon, Avec un appétit nouveau. Fier, il pendait au soliveau Antique et noir comme un charbon. Oh! devait-il être assez bon! Gros comme une cuisse de veau! Je le vois toujours, ce jambon. Avec un appétit nouveau. Il me hantait pour tout de bon L’estomac comme le cerveau, Mais je viens d’en manger. Bravo! Cette chair est un vrai bonbon. -Je le vois toujours ce jambon. LA BELLE PORCHÈRE. La porchère va remplir l’auge De son mouillé d’eau de vaisselle. Les deux bras nus jusqu’à l’aisselle, Elle va, vient, court et patauge. -L’air est plein d’une odeur de sauge. La lumière partout ruisselle. La porchère va remplir l’auge De son mouillé d’eau de vaisselle. Et ma foi! mon désir se jauge Aux charmes de la jouvencelle: Je suis fou de cette pucelle. -Allons! verrats, quittez la bauge! La porchère va remplir l’auge. LA TRICOTEUSE. Tu tricotais ton bas de laine, Toute rose et toute mignarde, O ma friponne campagnarde, Quand je t’abordai hors d’haleine. -Suis-je encore loin de la plaine? -Oui, monsieur, fis-tu goguenarde, Tu tricotais ton bas de laine, Toute rosé et toute mignarde. Or, j’avais bu comme Silène, Et j’étais d’humeur si gaillarde, Que je dis: « Tant pis! je m’attarde! » Et quand je partis à grand’peine, Tu tricotais ton bas de laine. LA BOURRIQUE. La bourrique luisante et forte Brait tous les jours, à la même heure, Devant la rustique demeure, De la plus lamentable sorte. Ses hi-han disent: « Je suis morte De soif! un peu d’eau! la meilleure! » La bourrique luisante et forte Brait tous les jours, à la même heure. Et ma foi! le seau qu’on lui porte N’est pas un de ceux qu’elle effleure: Elle y boit que son mufle en pleure! Et puis elle broute à la porte, La bourrique luisante et forte. LE LIÈVRE. Le lièvre, le long du fossé, S’en revenait d’un pied qui boite, Et son allure maladroite Révélait qu’il était blessé. Tout fumant, le poil hérissé, La bouche en sang, l’oreille droite, Le lièvre, le long du fossé, S’en revenait d’un pied qui boite. -« Ah! s’il pouvait être pansé! Mais la pauvre bête est bien coite. » Et quand j’arrivai le front moite, Hélas! il avait trépassé, Le lièvre, le long du fossé. LE PETIT COQ. Mon âme veuve les jalouse La poulette et le petit coq. -En plein soleil, près d’un vieux soc, Tous deux vont picotant la bouse, En vain je vis avec la blouse, Avec le chêne, avec le roc: Mon âme veuve les jalouse La poulette et le petit coq. -Chemin faisant, sur la pelouse. Que de fois, avec l’air ad hoc, Le petit mari -toc toc toc — Caresse la petite épouse! Mon âme veuve les jalouse. LE CHASSEUR EN SOUTANE. Il tire aussi bien qu’il pérore, Le grand curé sec et rustaud. -Pour s’en aller chasser plus tôt, Il dit sa messe dès l’aurore. Ce n’est pas en vain qu’il explore Le bois, la brande et le plateau! Il tire aussi bien qu’il pérore, Le grand curé sec et rustaud. Mais son tricorne qu’il décore D’une plume de cailleteau Se profile au flanc du coteau. Un coup part!... C’est un lièvre encore. Il tire aussi bien qu’il pérore. LES CHÂTAIGNES. -« Oh! chère mignonne, tu saignes! » Et je suçai son joli doigt, Comme tout amoureux le doit. Gare aux piqûres de châtaignes! Libres des grands et petits peignes, Ses cheveux flottaient dans l’air froid. -« Oh! chère mignonne, tu saignes! » Et je suçai son joli doigt. -« Fi! c’est mal qu’ainsi tu m’étreignes. » C’était l’heure où le jour décroît. -« Laisse-moi bien vite! on nous voit! » -« Ce n’est pas quelqu’un que tu craignes! « Oh! chère mignonne, tu saignes. » LE TOURISTE. Le plein midi darde ses flèches Dans l’air chaud comme une fournaise. Je chemine tout à mon aise, Loin des fiacres et des calèches. Ici, promenades et pêches. J’aime ça, ne vous en déplaise; Le plein midi darde ses flèches Dans l’air chaud comme une fournaise. Cher pays, comme tu m’allèches Par tes rocs et ta terre glaise! Je n’ai pas de jument anglaise, Mais j’ai deux jambes toujours fraîches. Le plein midi darde ses flèches. LE PETIT CHALET. Qu’elle aime ce petit chalet D’une si plaisante carcasse! Le fait est qu’il est si cocasse, Qu’il m’inspire ce rondelet. Dans ce castel humble et drôlet, Elle brode, lit et fricasse. Qu’elle aime ce petit chalet D’une si plaisante carcasse! Elle y goûte un bonheur complet. Et puis, qu’elle paix efficace! Personne ici qui la tracasse, Elle y vit comme ça lui plaît. Qu’elle aime ce petit chalet! MA VIEILLE PIPE. Quand j’ai ma pipe en merisier, Toute mon âme se parfume; Et je la fume et la refume, Sans pouvoir me rassasier. Cet automne, à son cher brasier, J’ai nargué le vent et la brume. Quand j’ai ma pipe en merisier Toute mon âme se parfume. Elle n’a qu’un tuyau d’osier; Mais les vers coulent de ma plume, Toutes les fois que je l’allume, Et j’ai de quoi m’extasier, Quand j’ai ma pipe en merisier. LES MARGOTS. Les corneilles et les margots Adorent ce pacage herbeux. En voilà des oiseaux verbeux Qui ne sont pas du tout nigauds! Aussi lents que des escargots, Çà et là paissent les grands boeufs. Les corneilles et les margots Adorent ce pacage herbeux. Là-bas, sur les tas de fagots, Et sur les vieux chênes gibbeux, Tout autour du marais bourbeux, En font-elles, de ces ragots, Les corneilles et les margots! MES PIPES. Le jour comme à minuit Je fume. Car le tabac parfume L’ennui. O mes pipes, sans bruit, Dans vos nimbes de brume Je hume La nuit! Que deviendrait sans vous Ma chambre, Calumets à bout d’ambre Si doux, Lorsqu’avec des cris fous Geint le vent de décembre Qui cambre Les houx? Et quand les nuits sont brèves, Au mois Des jeux, des doux émois, Des sèves, Vous m’enivrez sans trêves: Avec vous, dans les bois, Je bois Des rêves. O filles, ô cafardes, Je hais Vos faces à jamais Blafardes. Eve, en vain tu te fardes, Pour femmes, désormais, J’ai mes Bouffardes. Embaumez donc mes jours, Charmeuses, O pipes, mes brumeuses Amours! Et dans tous mes séjours, Restez, mes endormeuses, Fumeuses Toujours. LE SOLILOQUE D'UN MENUISIER. « Encore un clou! plus qu’un, et ma besogne est faite. « Je m’en doutais; c’est drôle et, sans être prophète, « Je m’étais toujours dit: « Ce riche mourra tôt. » « Je n’ai pas épargné les bons coups de marteau, « Et je puis me vanter que sa bière est parfaite! « J’ai vu sa face: elle est horrible et stupéfaite! « Il sera mort sans doute au milieu d’une fête. « Bah! cousons fortement son affreux paletot: « Encore un clou! » « C’est le sort, chacun meurt: en bas, et sur le faîte. « Tous les vainqueurs du monde ont chez moi leur défaite. « Hélas! j’aurai mon tour! Un confrère bientôt « Peut s’écrier, penché sur mon dernier manteau: « -Sa bière, dans vingt ans, ne sera pas défaite. « Encore un clou! » LE PÊCHEUR À LA LIGNE. Mon liège fait plus d’un plongeon Dans l’onde au lit de sable fin. Ça mord à tout coup; mais enfin Je n’ai pas pris un seul goujon. Et je tiens ma perche de jonc, Patient comme un séraphin. Mon liège fait plus d’un plongeon Dans l’onde au lit de sable fin; Derrière moi, le vieux donjon; Devant, un horizon sans fin. Un brochet dort comme un dauphin A fleur d’eau, près d’un sauvageon. Mon liège fait plus d’un plongeon. LE FACTEUR RURAL. Par la traverse et par la route, Il abat kilomètre et lieue; Et, quand il rentre à sa banlieue, Il est si tard qu’il n’y voit goutte. -Dans les prés, un troupeau qui broute; Sur les buissons, un hoche-queue. Par la traverse et par la route, Il abat kilomètre et lieue. A son aspect, le chien veloute Sa langue, en remuant la queue; Et les richards en blouse bleue Lui font casser plus d’une croûte Par la traverse et par la route. LES DEMOISELLES. Rasant la mare de leurs ailes Que le soleil rend irisées, Elles ne sont jamais posées, Les inconstantes demoiselles. Plus vives que les hirondelles, Elles voltigent, d’air grisées, Rasant la mare de leurs ailes Que le soleil rend irisées. -« C’est l’image des infidèles « Par qui nos âmes sont brisées! » Ainsi je songe à mes croisées En regardant les toutes belles Rasant la mare de leurs ailes. LA RAINETTE. Ma bonne petite rainette, À toi ce rondel amical. -Le vent hurle comme un chacal Autour de notre maisonnette. -Elle te guigne, la minette, Du haut d’un vieux meuble bancal. Ma bonne petite rainette, À toi ce rondel amical. Ta monotone chansonnette N’a pourtant rien de musical; Mais tu me plais dans ce bocal, Sur ton échelle mignonnette, Ma bonne petite rainette. LA CHÈVRE. Ma bonne chèvre limousine, Gentille bête à l’oeil humain, J’aime à te voir sur mon chemin, Loin de la gare et de l’usine. Toi que la barbe encapucine, Tu gambades comme un gamin, Ma bonne chèvre limousine, Gentille bête à l’oeil humain. Je vais à la ferme voisine, Mais je te jure que demain Tu viendras croquer dans ma main Du sucre et du sel de cuisine, Ma bonne chèvre limousine. LE CABRIOLET. Dans mon petit cabriolet Je ramenais la grosse Adèle. Tête basse, ma haridelle Mélancolique détalait. Mon jeune chien cabriolait Et courait après l’hirondelle. Dans mon petit cabriolet Je ramenais la grosse Adèle. Or, aux frissons de son mollet Je lui parlai d’amour fidèle, Tant et si bien que j’obtins d’elle Le baiser que mon coeur voulait, Dans mon petit cabriolet. LA FILLE AUX PIEDS NUS. Dans le champ planté de colzas, De luzerne et de betteraves, Devant les grands boeufs doux et graves Je passais comme tu passas. Longtemps avec moi tu causas, Par un matin des plus suaves, Dans le champ planté de colzas, De luzerne et de betteraves. Et si bien tu t’apprivoisas, Toi la fille aux pieds nus, qui braves L’herbe humide et le bord des gaves, Qu’en souriant tu me baisas, Dans le champ planté de colzas! LA CHANSON DE LA PERDRIX GRISE. La chanson de la perdrix grise Ou la complainte des grillons, C’est la musique des sillons Que j’ai toujours si bien comprise. Sous l’azur, dans l’air qui me grise, Se mêle au vol des papillons La chanson de la perdrix grise Ou la complainte des grillons. Et l’ennui qui me martyrise Me darde en vain ses aiguillons, Puisqu’à l’abri des chauds rayons J’entends sur l’aile de la brise La chanson de la perdrix grise. LES BABILLARDES. Bavardes comme des perruches, Elles cheminent vers le puits Qui bâille au milieu des grands buis, -Les abeilles rentrent aux ruches, En grignotant le pain des huches, Elles font des haltes, et puis, Bavardes comme des perruches, Elles cheminent vers le puits. Elles vont balançant leurs cruches, Et moi, des yeux, tant que je puis, Dans le crépuscule je suis Ces diseuses de fanfreluches, Bavardes comme des perruches. LE PETIT RENARDEAU. Au bord de l’étang, le petit renardeau Suit à pas de loup sa mère la renarde, Qui s’en va guettant, sournoise et goguenarde, Le canard sauvage ou bien la poule d’eau. -Des nuages bruns couvrent d’un noir bandeau Le soleil sanglant que l’âpre nuit poignarde. Au bord de l’étang, le petit renardeau Suit à pas de loup sa mère la renarde. Sur un bois flottant qui lui sert de radeau, Soudain la rôdeuse en tremblant se hasarde; Et moi, curieux et ravi, je regarde, Caché par les joncs comme par un rideau, Au bord de l’étang le petit renardeau. LES MAUVAIS CHAMPIGNONS. Les empoisonneurs et les empoisonneuses Tireraient parti de ces champignons verts, Bruns, roux, noirs et bleus qui poussent de travers Dans l’affreux fouillis des herbes épineuses. Ces plantes souvent sont si volumineuses Qu’on dirait, ma foi! des parasols ouverts! Les empoisonneurs et les empoisonneuses Tireraient parti de ces champignons verts. -Là, dans ce val aux pentes vertigineuses, Un poète aigu, maniaque et pervers, Pourrait composer d’abominables vers Qu’applaudiraient pour leurs rimes vénéneuses Les empoisonneurs et les empoisonneuses! LE CHIEN ENRAGÉ. Le chien noir me poursuit dans l’orage A travers de hideux pays plats, Et tous deux, tristes comme des glas, Nous passons labour et pâturage. Il franchit buisson, mur et barrage... Et je n’ai pas même un échalas! Le chien noir me poursuit dans l’orage A travers de hideux pays plats. Et, songeant aux martyrs de la rage Qu’on étouffe entre deux matelas, Je chemine, effroyablement las, Presqu’à bout de force et de courage... Le chien noir me poursuit dans l’orage! LA LOCOMOTIVE. Dans la vespérale torpeur, Je fouette ma jument rétive Qui trotte ombrageuse et craintive En ruant sur mon chien jappeur. -Et l’arbre fuit avec stupeur Comme une ombre lente et furtive. Dans la vespérale torpeur, Je fouette ma jument rétive. Soudain passe à toute vapeur Une grande locomotive, Si lumineuse et si plaintive Que ma bête hennit de peur Dans la vespérale torpeur. LES CHAUVES-SOURIS. « Mais pourquoi voler avec tant de mystère « Et si longuement dans ces grands corridors? « Vous seriez si bien à votre aise dehors, « Dans le brouillard frais qui tombe sur la terre. « Vous avez sans doute un vol involontaire, « O chauves-souris noires comme un remords! « Mais pourquoi voler avec tant de mystère « Et si longuement dans ces grands corridors? « Pour ainsi hanter ce château solitaire, « Vous n’êtes pas des âmes de mauvais morts? « Enfin, pour ce soir, vivent les esprits forts! « Je reste là, sans que la frayeur m’attère. « Mais pourquoi voler avec tant de mystère? RETOUR DE FOIRE. Dans le crépuscule d’automne Ils reviennent, les petits veaux. Porcs, génisses, boeufs et chevaux Suivent la route monotone. De pauvres ânes qu’on bâtonne Hi-hannent par monts et par vaux. Dans le crépuscule d’automne Ils reviennent les petits veaux. Un troupeau bêlant qui s’étonne D’aller par des chemins nouveaux Creux et noirs comme des caveaux, Se rassemble et se pelotonne, Dans le crépuscule d’automne! LA JARRETIÈRE. Cette vipère de buisson D’une grosseur surnaturelle Jarretiérait la pastourelle Qui donnait, un jour de moisson. Au froid de ce vivant glaçon, Elle ouvrit l’oeil et vit sur elle Cette vipère de buisson D’une grosseur surnaturelle. Comment oublier la façon Dont la mignonne enfant si frêle, Pâle, du bout de mon ombrelle, Désenroula sans un frisson Cette vipère de buisson! LE RAT. Ma chatte avait peur de cet énorme rat Qui toutes les nuits dévalisait l’armoire, Rongeait aussi bien le bois que le grimoire Et fourrait partout son museau scélérat. Lourd, il trottinait, fouilleur comme un verrat. Tout y passait: fil, toile, velours et moire! Ma chatte avait peur de cet énorme rat Qui toutes les nuits dévalisait l’armoire. Il mangeait le cuir, le liège, et cætera, Renversait les pots et traînait l’écumoire; Et même une nuit, si j’ai bonne mémoire, Je sentis sa queue ignoble sous mon drap. Ma chatte avait peur de cet énorme rat. LE CHAMP DU DIABLE. -Le merle fuit, plein de paniques, Les buissons recroquevillés: Entendez-vous sous les noyers Ces chuchotements ironiques? Quelles visions tyranniques! J’en ai les yeux écarquillés. -Le merle fuit, plein de paniques. Les buissons recroquevillés. Quant aux petits fumiers coniques, Ils sont horriblement grillés. S’ils allaient être éparpillés Avec des fourches sataniques! -Le merle fuit, plein de paniques. LA VIEILLE CROIX. Au bas de la route inclinée, Où se croisent quatre chemins, Comme un grand fantôme sans mains Se dresse une croix surannée. Mais la farouche abandonnée Brave encor bien des lendemains, Au bas de la route inclinée Où se croisent quatre chemins. Et la croix manchote et minée, De l’âge des vieux parchemins, Épouvante les yeux humains Comme une potence damnée, Au bas de la route inclinée. LES DEUX PETITS FRÈRES. Ils s’en reviennent de l’école, Un livre dans leur petit sac. -Au loin, on entend le ressac De la Creuse qui dégringole. L’aîné rapporte une bricole, De la chandelle et du tabac. Ils s’en reviennent de l’école, Un livre dans leur petit sac. Mais la nuit vient; dans sa rigole La grenouille fait son coac, Et tous les deux, ayant le trac Et tirant leur pied qui se colle, Ils s’en reviennent de l’école. LE CHAT-HUANT. « Est-il sur un arbre où dans un creux de roche? « C’est drôle, ce cri qui part on ne sait d’où! « Et puis, cet horrible et triste miaou « Tantôt vient de loin et tantôt se rapproche. « En vain je regarde! En vain ma canne embroche « Les buissons, et rôde au fond de chaque trou! « Est-il sur un arbre ou dans un creux de roche? « C’est drôle, ce cri qui part on ne sait d’où! « Il miaule encor: diable! je me reproche « D’avoir affronté ce maudit casse-cou. « La nuit tombe avec un coassement fou; « Mais toujours la plainte introuvable m’accroche: « Est-il sur un arbre ou dans un creux de roche? » LES CORBEAUX. Les corbeaux volent en croassant Tout autour du vieux donjon qui penche; Sur le chaume plat comme une planche Ils se sont abattus plus de cent. Un deuil inexprimable descend Des arbres qui n’ont plus une branche. Les corbeaux volent en croassant Tout autour du vieux donjon qui penche. Et tandis que j’erre en frémissant Dans le brouillard où mon spleen s’épanche, Tout noirs sur la neige toute blanche, Avides de charogne et de sang, Les corbeaux volent en croassant. L'HÔTE SUSPECT. Nous sommes bien seuls au bas de cette côte! Bien seuls! Et minuit qui tinte au vieux coucou! J’ai peur! l’étranger m’inquiète beaucoup. Il quitte le feu, s’en rapproche, s’en ôte, Ne parle qu’à peine, et jamais à voix haute: Cet individu médite un mauvais coup! Nous sommes bien seuls au bas de cette côte! Bien seuls! Et minuit qui tinte au vieux coucou! Oh! ce que je rêve est horrible: mon hôte Poursuit la servante avec un grand licou. J’accours! mais je tombe un couteau dans le cou, Éclaboussé par sa cervelle qui saute... -Nous sommes bien seuls au bas de cette côte! LE CIMETIÈRE. Le cimetière aux violettes Embaume tous les alentours. Les lézards y font mille tours Au parfum de ses cassolettes. Que de libellules follettes Y sont vaines de leurs atours! Le cimetière aux violettes Embaume tous les alentours. Et, champ de morts, nid de squelettes Qui trompe le flair des vautours, Il dort au bas des vieilles tours, Entre ses roches maigrelettes, Le cimetière aux violettes. LE REBOUTEUX. Je n’irai pas dans son repaire, Je manquerai son rendez-vous, Car on le dit meneur de loups, Et grand ami de la vipère. -Son empirisme qui prospère Rend plus d’un médecin jaloux! Je n’irai pas dans son repaire, Je manquerai son rendez-vous. Il guérit tous ceux qu’il opère, Remet bras, jambes et genoux; Mais, comme je crois, entre nous, Qu’il a le diable pour compère, Je n’irai pas dans son repaire! LE PÂTRE. Que ce pâtre à jambe de bois Est donc vieux malgré son jeune âge! -Il chante, comme c’est l’usage. Mais quelle épouvantable voix! Jamais sourire plus narquois N’a ridé plus hideux visage. Que ce pâtre à jambe de bois Est donc vieux malgré son jeune âge! Voici que ma chienne aux abois Flaire un calamiteux présage; Quant à moi, dans le paysage, Je ne regarde et je ne vois Que ce pâtre à jambe de bois. LES DEUX LOUPS. Bruns et maigres comme des clous, Ils m’ont surpris dans la clairière, Et jusqu’au bord d’une carrière M’ont suivi comme deux filous. -Jamais oeil de mauvais jaloux N’eut de lueur plus meurtrière! Bruns et maigres comme des clous, Ils m’ont surpris dans la clairière. -Mais la faim les a rendus fous, Car ils ont franchi ma barrière, Et les voilà sur leur derrière, A ma porte, les deux grands loups, Bruns et maigres comme des clous! LES CLOPORTES. Au bas d’un vieux mur qui s’écroule, Par delà fermes et guérets, Les cloportes, lents et secrets, Rampaient, ignorés de la poule. Je longeais un ruisseau qui coule, Lorsque j’aperçus les pauvrets Au bas d’un vieux mur qui s’écroule. Par delà fermes et guérets. -Comme ils étaient loin de la foule, Dans ces gravats mornes et frais! Je voulus les voir de plus près; Mais ils se roulèrent en boule Au bas d’un vieux mur qui s’écroule. LA PLUIE. Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre, Mon coeur est morfondu comme le passereau. Que faire? encor fumer? j’ai fumé déjà trop; Lire? je vais bâiller dès le premier chapitre. En vain tous mes bouquins m’appellent, pas un titre Ne m’allèche. Oh! le spleen, implacable bourreau! Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre, Mon coeur est morfondu comme le passereau. Et, miné par l’ennui rongeur comme le nitre, Je m’accoude en grinçant devant mon vieux bureau; Mais ma plume se cabre et refuse le trot, Si bien que je m’endors le nez sur mon pupitre, Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre. MA VIEILLE CANNE. Ma vieille canne au bout ferré, Tu supportes ma lassitude! Avec toi, pas d’inquiétude Où que mon pied soit empêtré! Quand, pâle comme un déterré, Je marche dans la solitude, Ma vieille canne au bout ferré, Tu supportes ma lassitude. Aussi longtemps que je vivrai, À toi ma franche gratitude! Si pleine de sollicitude, Tu guides mon pas effaré, Ma vieille canne au bout ferré LE FEU FOLLET. Le petit feu follet qui danse devant moi, A l’air trop gracieux pour être un mauvais guide. Je ne lui prête aucune intention perfide, Et je crois sa lueur pleine de bonne foi. Rebrousser chemin? non! me défier? pourquoi? C’est ma route, et d’ailleurs le sol n’est pas humide. Le petit feu follet qui danse devant moi A l’air trop gracieux pour être un mauvais guide. Et, marchant au lointain roulement d’un convoi, J’abandonne mon âme à son rêve morbide Quand je plonge à mi-corps dans un bourbier liquide; Et plus j’enfonce, plus il raille mon effroi, Le petit feu follet qui danse devant moi! LE SOLITAIRE. Au sommet de la tour étrange Habite un énorme crapaud. -Qui peut t’avoir porté si haut? Est-ce un diable, ou bien est-ce un ange? -As-tu donc trouvé dans la fange La puissante aile du gerfaut? Au sommet de la tour étrange Habite un énorme crapaud. -Ne crains pas que je te dérange! Et, que tu sois bête, ou suppôt De Satan, suinte à pleine peau, Heureux comme un rat dans sa grange, Au sommet de la tour étrange. LA LOUTRE. Bâillez donc à fleur d’eau, vieilles carpes d’étang, Puisque j’ai résolu d’exterminer la loutre. Je viens de décrocher mon fusil de sa poutre Pour vous sauver la vie, à vous que j’aime tant. Je m’embusque et j’épie, ému, le coeur battant Vite et fort sous l’habit de chasseur qui m’accoutre. Bâillez donc à fleur d’eau, vieilles carpes d’étang, Puisque j’ai résolu d’exterminer la loutre. La voici près du bord, elle va furetant... Oh! la gueuse! elle est ronde et pleine comme une outre. Visons bien! car je veux la percer d’outre en outre... Et je tire! Elle roule!... Oh! que je suis content! Bâillez donc à fleur d’eau, vieilles carpes d’étang! MES GIROUETTES. Elles grincent, mes girouettes, Sur le pauvre toit en lambeaux. Tous les arbres, grands et nabots, Ont de lugubres silhouettes! Dans la saison des alouettes, Quand les cieux dorment sans flambeaux, Elles grincent mes girouettes Sur le pauvre toit en lambeaux. Comme elles font des pirouettes Dès que les jours ne sont plus beaux! Le matin, avec les corbeaux, Et le soir, avec les chouettes, Elles grincent mes girouettes! LA MORTE. Je viens d’enterrer ma maîtresse, Et je rentre, au déclin du jour, Dans ce gîte où la mort traîtresse A fauché mon dernier amour. En m’en allant au cimetière Je sanglotais par les chemins, Et la nature tout entière Se cachait le front dans les mains. Oh! oui! la nature était triste Dans ses bruits et dans sa couleur; Pour un jour, la grande Égoïste Se conformait à ma douleur. La prairie était toute pleine De corneilles et de corbeaux, Et le vent hurlait dans la plaine Sous des nuages en lambeaux. LE LAMENTO DES TOURTERELLES. Par les ombres du crépuscule Et sous la lune de minuit, Qu’elle tristesse au fond du bruit Que la campagne inarticule, Et comme alors il vous poursuit De la ravine au monticule, Ce râle exhalé par l’ennui Des tourterelles! L’arbre s’effare et gesticule Aussi vaguement qu’il bruit; Dans l’herbe un frisson brun circule; L’eau n’est plus qu’un brouillard qui luit, Et le vent tiède véhicule A l’écho qui le reproduit Le roucoulement minuscule Des tourterelles! Et moi, que la douleur conduit, Je mêle à ces voix de la nuit Ma plainte horrible où s’inocule Tout le regret du temps qui fuit Et du passé qui se recule. OÙ VAIS-JE? Sur les petits chênes trapus Voici qu’enfin las et repus Les piverts sont interrompus Par les orfraies. A cette heure, visqueux troupeaux, Les limaces et les crapauds Rampent allègres et dispos Le long des haies! Enfin l’ombre! le jour a fui. Je vais promener mon ennui Dans la profondeur de la nuit Veuves d’étoiles! Un vent noir se met à souffler, Serpent de l’air, il va siffler, Et mes poumons vont se gonfler Comme des voiles. Au fond des grands chemins herbeux, Çà et là troués et bourbeux, J’entends les taureaux et les boeufs Qui se lamentent, Et je vais, savourant l’horreur De ces beuglements de terreur, Sous les rafales en fureur Qui me tourmentent! Sur des sols mobiles et mous, Espèces de fangueux remous, Je marche avec les gestes fous Des maniaques! Où sont les arbres? je ne vois Que les yeux rouges des convois Dont les sifflements sont des voix Démoniaques. Hélas! mon pas de forcené Aura sans doute assassiné Plus d’un crapaud pelotonné Sur sa femelle! Oh! oui, j’ai dû marcher sur eux, Car dans ce marais ténébreux J’ai sentis des frissons affreux Sous ma semelle. Et je marche! Or, sans qu’il ait plu, Tout ce terrain n’est qu’une glu; Mais le vertige a toujours plu Au coeur qui souffre! Et je m’empêtre dans les joncs. Me cramponnant aux sauvageons Et labourant de mes plongeons L’ignoble gouffre! Sous le ciel noir comme un cachot, Crinière humide et crâne chaud, Je m’avance en parlant si haut Que je m’enroue. Suis-je entré dans un cul-de-sac? Mais non! après de longs flic-flac Je finis par franchir ce lac D’herbe et de boue Les chiens ont comme les taureaux Des ululements gutturaux! Pas une lueur aux carreaux Des maisons proches! N’importe! je vais m’enfournant Dans la nuit d’un chemin tournant Et je clopine maintenant Parmi des roches. Où vais-je? comment le savoir? Car c’est en vain que pour y voir Je ferme et j’ouvre dans le noir Mes deux paupières! Terre et Cieux, coteau, plaine et bois Sont ensevelis dans la poix, Et je heurte de tout mon poids De grandes pierres! Les buissons sont si rapprochés Qu’à chaque pas sur les rochers Mes vêtements sont accrochés Par une ronce. Derrière, devant, de travers, Le vent me cravache! oh! quels vers J’ébauche dans ces trous pervers, Où je m’enfonce! La rocaille devient verglas, Tenaille, scie, et coutelas! Je glisse, et le mince échalas Que j’ai pour canne Craque et va se casser en deux... Mais toujours mon pied hasardeux Rampe, et je dois être hideux Tant je ricane! Et je tombe, et je retombe! oh! Ce chemin sera mon tombeau! Un abominable corbeau Me le croasse! Sur mon épaule, ce coup sec Vient-il d’une branche ou d’un bec? Et dois-je aussi lutter avec L’oiseau vorace? Bah! je marche toujours! bravant Les pierres, la nuit et le vent! J’affrontais bien auparavant La vase infecte! Où que j’aventure mon pied Je trébuche à m’estropier... Mais dans ce rocailleux guêpier Je me délecte! Rafales, ruez-vous sans mors! Ronce, égratigne; caillou, mords! Nuit noire comme un drap des morts, Sois plus épaisse! Je ris de votre acharnement, Car l’horreur est un aliment Dont il faut qu’effroyablement Je me repaisse!... Source: http://www.poesies.net