Chansons. Par Maurice Maeterlinck. (1862-1949) TABLE DES MATIERES I Elle l’enchaîna dans une grotte. II Et s’il revenait un jour. III Ils ont tué trois petites filles. IV Les filles aux yeux bandés. V Les trois soeurs aveugles. VI On est venu dire. VII Les sept filles d’Orlamonde. VIII Elles avaient trois couronnes d’or. IX Elle est venue vers le palais. X Quand l’amant sortit. XI Ma mère, n’entendez-vous rien? XII Vous avez allumé les lampes. XIII J’ai cherché trente ans, mes soeurs. XIV Les trois soeurs ont voulu mourir. XV À toute âme qui pleure. I Elle l’enchaîna dans une grotte, Elle fit un signe sur la porte; La vierge oublia la lumière Et la clef tomba dans la mer. Elle attendit les jours d’été: Elle attendit plus de sept ans, Tous les ans passait un passant. Elle attendit les jours d’hiver; Et ses cheveux en attendant Se rappelèrent la lumière. Ils la cherchèrent, ils la trouvèrent, Ils se glissèrent entre les pierres Et éclairèrent les rochers. Un soir un passant passe encore, Il ne comprend pas la clarté Et n’ose pas en approcher. Il croit que c’est un signe étrange, Il croit que c’est une source d’or, Il croit que c’est un jeu des anges, Il se détourne et passe encore. . . II Et s’il revenait un jour Que faut-il lui dire? -Dites-lui qu’on l’attendit Jusqu’à s’en mourir. . . Et s’il m’interroge encore Sans me reconnaître? -Parlez-lui comme une soeur, Il souffre peut-être. . . Et s’il demande où vous êtes Que faut-il répondre? -Donnez-lui mon anneau d’or Sans rien lui répondre. . . Et s’il veut savoir pourquoi La salle est déserte? -Montrez-lui la lampe éteinte Et la porte ouverte. . . Et s’il m’interroge alors Sur la dernière heure? -Dites-lui que j’ai souri De peur qu’il ne pleure. . . III Ils ont tué trois petites filles Pour voir ce qu’il y a dans leur coeur. Le premier était plein de bonheur; Et partout où coula son sang, Trois serpents sifflèrent trois ans. Le deuxième était plein de douceur, Et partout où coula son sang, Trois agneaux broutèrent trois ans. Le troisième était plein de malheur, Et partout où coula son sang, Trois archanges veillèrent trois ans. IV Les filles aux yeux bandés, (Ôtez les bandeaux d’or) Les filles aux yeux bandés Cherchent leurs destinées. . . Ont ouvert à midi, (Gardez les bandeaux d’or) Ont ouvert à midi, Le palais des prairies. . . Ont salué la vie, (Serrez les bandeaux d’or) Ont salué la vie, Et ne sont point sorties. . . V Les trois soeurs aveugles (Espérons encore) Les trois soeurs aveugles Ont leurs lampes d’or. Montent à la tour, (Elles, vous et nous) Montent à la tour, Attendent sept jours. . . Ah! dit la première, (Espérons encore) Ah! dit la première, J’entends nos lumières. . . Ah! dit la seconde, (Elles, vous et nous) Ah! dit la secondes, C’est le roi qui monte. . . Non, dit la plus sainte, (Espérons encore) Non, dit la plus sainte, Elles se sont éteintes. . . VI On est venu dire, (Mon enfant, j’ai peur) On est venu dire Qu’il allait partir. . . Ma lampe allumée, (Mon enfant, j’ai peur) Ma lampe allumée, Me suis approchée. . . À la première porte, (Mon enfant, j’ai peur) À la première porte, La flamme a tremblé. . . À la seconde porte, (Mon enfant, j’ai peur) À la seconde porte, La flamme a parlé. . . À la troisième porte, (Mon enfant, j’ai peur) À la troisième porte, La lumière est morte. . . VII Les sept filles d’Orlamonde, Quand la fée fut morte, Les sept filles d’Orlamonde, Cherchèrent les portes. Ont allumé leur sept lampes, Ont ouvert les tours, Ont ouvert quatre cents salles, Sans trouver le jour. . . Arrivent aux grottes sonores, Descendent alors; Et sur une porte close, Trouvent une clef d’or. Voie l’océan par les fentes, Ont peur de mourir, Et frappent à la porte close, Sans oser l’ouvrir. . . VIII Elle avait trois couronnes d’or, À qui les donna-t-elle? Elle en donne une à ses parents: Ont acheté trois roseaux d’or Et l’ont gardée jusqu’au printemps. Et en donne une à ses amants: Ont acheté trois rêts d’argent Et l’ont gardée jusqu’à l’automne. Elle en donne une à ses enfants: Ont acheté trois noeuds de fer, Et l’ont enchaînée tout l’hiver. IX Elle est venue vers le palais -Le soleil se levait à peine - Elle est venue vers le palais Les chevaliers se regardaient Toutes les femmes se taisaient. Elle s’arrêta devant la porte -Le soleil se levait à peine - Elle s’arrêta devant la porte On entendit marcher la reine Et son époux l’interrogeait. Où allez-vous, où allez-vous? -Prenez garde, on y voit à peine - Où allez-vous, où allez-vous? Quelqu’un vous attend-il là-bas? Mais elle ne répondait pas. Elle descendit vers l’inconnue -Prenez garde, on y voit à peine - Elle descendit vers l’inconnue L’inconnue embrassa la reine Elles ne se dirent pas un mot Et s’éloignèrent aussitôt. Son époux pleurait sur le seuil -Prenez garde, on y voit à peine - Son époux pleurait sur le seuil On entendait marcher la reine On entendait tomber les feuilles. X Quand l’amant sortit (J’entendis la porte) Quand l’amant sortit Elle avait souri. . . Mais quand il rentra (J’entendis la lampe) Mais quand il rentra Une autre était là. . . Et j’ai vu la mort (J’entendis son âme) Et j’ai vu la mort Qui l’attend encore. . . XI Ma mère, n’entendez-vous rien? Ma mère, on vient avertir. . . Ma fille, donnez-moi vos mains. Ma fille, c’est un grand navire. . . Ma mère, il faut prendre garde. . . Ma fille, ce sont ceux qui partent. . . Ma mère, est-un grand danger? Ma fille, il va s’éloigner. . . Ma mère, Elle approche encore. . . Ma fille, il est dans le port. Ma mère, Elle ouvre la porte. . . Ma fille, ce sont ceux qui sortent. Ma mère, c’est quelqu’un qui entre. . . Ma fille, il a levé l’ancre. Ma mère, Elle parle à voix basse. . . Ma fille, ce sont ceux qui passent. Ma mère, Elle prend les étoiles!. . . Ma fille, c’est l’ombre des voiles. Ma mère, Elle frappe aux fenêtres. . . Ma fille, elles s’ouvrent peut-être. . . Ma mère, on n’y voit plus clair. . . Ma fille, il va vers la mer. Ma mère, je l’entends partout. . . Ma fille, de qui parlez-vous? XII Vous avez allumé les lampes, -Oh! le soleil dans le jardin! Vous avez allumé les lampes, Je vois le soleil par les fentes, Ouvrez les portes du jardin! -Les clefs des portes sont perdues, Il faut attendre, il faut attendre, Les clefs sont tombées de la tour, Il faut attendre, il faut attendre, Il faut attendre d’autres jours. . . D’autres jours ouvriront les portes, La forêt garde les verrous, La forêt brûle autour de nous, C’est la clarté des feuilles mortes, Qui brûlent sur le seuil des portes. . . -Les autres jours sont déjà las, Les autres jours ont peur aussi, Les autres jours ne viendront pas, Les autres jours mourront aussi, Nous aussi nous mourrons ici. . . XIII J’ai cherché trente ans, mes soeurs, Où s’est-il caché! J’ai marché trente ans, mes soeurs, Sans m’en approcher. . . J’ai marché trente ans, mes soeurs, Et mes pieds sont las, Il était partout, mes soeurs, Et n’existe pas. . . L’heure est triste enfin, mes soeurs, Ôtez mes sandales, Le soir meurt aussi, mes soeurs, Et mon âme a mal. . . Vous avez seize ans, mes soeurs, Allez loin d’ici, Prenez mon bourdon, mes soeurs, Et cherchez aussi. . . XIV Les trois soeurs ont voulu mourir Elles ont mis leurs couronnes d’or Et sont allées chercher leur mort. S’en sont allées vers la forêt: « Forêt, donnez-nous notre mort, Voici nos trois couronnes d’or. » La forêt se mit à sourire Et leur donna douze baisers Qui leur montrèrent l’avenir. Les trois soeurs ont voulu mourir S’en sont allées chercher la mer Trois ans après la rencontrèrent. « Ô mer donnez-nous notre mort Voici nos trois couronnes d’or. » Et la mer se mit à pleurer Et leur donna trois cents baisers Qui leur montrèrent le passé. Les trois soeurs ont voulu mourir S’en sont allées chercher la ville La trouvèrent au milieu d’une île. « Ô ville donnez-nous notre mort Voici nos trois couronnes d’or. » Et la ville s’ouvrant à l’instant Les couvrit de baisers ardents Qui leur montrèrent le présent. XV Cantique de la Vierge dans « Soeur Béatrice » À toute âme qui pleure, À tout péché qui passe, J’ouvre au sein des étoiles Mes mains pleines de grâces. Il n’est péché qui vive Quand l’amour a parlé; Il n’est âme qui meure Quand l’amour a pleuré. . . Et si l’amour s’égare Aux sentiers d’ici-bas, Ses larmes me retrouvent Et ne s’égarent pas. . . Source: http://www.poesies.net