Le Centaure, La Bacchante. Par Maurice De Guérin. (1810-1939) TABLE DES MATIERES Le Centaure. La Bacchante. La Sainte Thérèse De Gérard. Ma Soeur Eugenie. Glaucus. (fragment) Le Centaure. J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence. Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les cavernes, et dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l'ombre, elles enfantent, sans élever une plainte, des fruits silencieux comme elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni lutte douteuse les premières difficultés de la vie; cependant nous sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premier temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait, environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais des vallons ni des fleuves, mais suivie de leurs émanations, inquiétaient mes esprits, et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils, me disais-je, ces dehors où ma mère s'emporte, et qu'y règne-t-il de si puissant qui l'appelle à soi si fréquemment? Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour diversement émue? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, et tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et me prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds m'emporter... Depuis, j'ai noué mes bras autour du buste des centaures, et du corps des héros, et du tronc des chênes; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour augurer mon chemin; mes pieds, voyez, ô Mélampe! comme ils sont usés! Et cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses de ma jeunesse dans la caverne, et pour le même dessein, brandissant mes bras et employant tous les restes de ma rapidité. Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement, et retiré dans un repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, jusque là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents. O Mélampe! qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse; mais ces souvenirs, issus d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites; c'était la vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô Mélampe! L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était le premier qui s'offrît à ma vue, je le méprisai. Voilà tout au plus, me dis-je, la moitié de mon être! Que ses pas sont courts et sa démarche malaisée! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi. Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une moitié de moi-même, cachée dans les eaux, s'agitait pour les surmonter, tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des ondes, cédant aux entraînements de leur cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence nocturne des dieux! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse regrette les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, j'étais suivi de leurs dons qui m'accompagnaient des jours entiers et ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums. Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête; la vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage qui ne rendait plus qu'un frémissement léger; mais au moindre repos le vent et l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui m'apportait le frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines en quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis aux souffles de l'air qui les font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui- même». Ainsi, tandis que mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque temps à considérer ma croupe fumante. La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents: elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à l'entrée des cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs palais profonds et, s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne, comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite. Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus éloignés. Comme des rivages toujours humides le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le choeur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes. Vous poursuivez la sagesse ô Mélampe! qui est la science de la volonté des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un instrument qui se rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette mélodie. O Mélampe! les dieux errants ont posé leur lyre sur les pierres; mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les songes, perdrait quelques secrets; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves. «O Macarée! me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes; mais que nos pratiques sont opposées ! Vous le voyez, tous les soins de mes journées consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées par les vents dans la Scythie la plus lointaine ne sont ni plus farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée! et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un choeur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes par le sommeil. Les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable. «Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis, j'ai gardé fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta? Alcide l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée! les demi-dieux enfants des dieux entendent la dépouille des lions sur les bûchers, et se consument au sommet des montagnes! les poisons de la terre infectent le sang reçu des immortels! Et nous, centaures engendrés par un mortel audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse, qu'attendrions-nous du secours de Jupiter qui a foudroyé le père de notre race? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée! hommes et centaures reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège des immortels, et peut-être que tout ce qui se mut hors d'eux-mêmes n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature emporté au loin comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant du destin. On publie qu'Egée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les témoignages de la descendance des choses; mais au bord de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée!» Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison, comme un chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce dieu. Pour moi, ô Mélampe! je décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour gagner le haut des rochers où je m'attarde, soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les hyades pluvieuses, les pléiades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre. La Bacchante. Voilà la montagne dépouillée des choeurs qui parcouraient ses sommets; les prêtresses, les flambeaux, les clameurs divines sont retombés dans les vallées; la fête se dissipe, les mystères sont rentrés dans le sein des dieux. Je suis la plus jeune des bacchantes qui se sont élevées sur le mont Cithéron. Les choeurs ne m'avaient pas encore transportée sur les cimes, car les rites sacrés écartaient ma jeunesse et m'ordonnaient de combler la mesure des temps qu'il faut offrir pour entrer dans l'action des solennités. Enfin les Heures, ces secrètes nourrices, mais qui emploient tant de durée à nous rendre propres pour les dieux, m'ont placée parmi les bacchantes, et je sors aujourd'hui des premiers mystères qui m'aient enveloppée. Tandis que je recueillais les années réclamées pour les rites, j'étais semblable aux jeunes pêcheurs qui vivent sur le bord des mers. A la cime d'un rocher, ils paraissent quelque temps, les bras tendus vers les eaux et le corps incliné, comme un dieu prêt à se replonger; mais leur âme balance dans leur sein mortel et retient leur penchant. Enfin ils se précipitent, et quelques-uns sont racontés qui revinrent couronnés sur les flots. Ainsi je suis demeurée longtemps suspendue sur les mystères; ainsi je m'y suis abandonnée et ma tête a reparu couronnée et ruisselante. Bacchus, jeunesse éternelle, dieu profond et partout répandu, j'ai de bonne heure reconnu tes marques dans mon sein et rassemblé tous mes soins pour les dévouer à ta divinité. Je me portai un jour vers le lever du soleil, dans le temps où les rayons de ce dieu comblent la maturité des fruits et ajoutent la dernière vertu aux ouvrages de la terre. Je gagnai les collines pour m'offrir à ses traits et devant déplier mes cheveux à la première issue de sa lumière au- dessus de l'horizon; car on enseigne que la chevelure inondée par les flammes matinales en devient plus féconde et reçoit une beauté qui l'égale à la chevelure de Diane. Mes yeux, en sortant, avaient surpris les extrémités des ombres qui redescendaient sous le pôle. Quelques signes célestes, lents à accomplir leur déclin vers les flots, marquaient encore le ciel presque abandonné, et le silence laissé par la nuit occupait les campagnes. Mais ainsi que dans les fraîches vallées de la Thessalie, les fleuves ont coutume d'élever une haleine semblable aux nuages, et qui se repose sur eux-mêmes, la vertu de ton souffle, ô Bacchus! s'était exhalée du sein de la terre, durant les ombres, et réglait au retour du soleil sur toute l'étendue des plaines. Les constellations qui se lèvent pâles prennent moins d'éclat en gagnant dans la profondeur de la nuit, que ma vie ne croissait dans mon sein, soit en puissance, soit en splendeur, à mesure que je pénétrais dans les champs. Quand j'arrêtai mes pas au plus haut des collines, je chancelais comme la statue des dieux entre les bras des prêtres qui la soulèvent jusqu'à la base sacrée. Mon sein, ayant recueilli les esprits du dieu étendus sur la plaine, en avait conçu un trouble qui pressait mes pas et agitait mes pensées comme des flots rendus insensés par les vents. Sans doute, ce fut à la faveur de cet égarement que tu te précipitas dans mon sein, ô Bacchus, car les dieux surprennent ainsi l'esprit des mortels, comme le soleil qui, jaloux de pénétrer des rameaux pressés et pleins d'ombre, les fait entr'ouvrir par l'aquilon. Puis Aëllo survint. Cette bacchante, fille de Typhon, le plus emporté de tous les vents, et d'une mère errante dans les montagnes de la Thrace, avait été élevée par les nymphes de ces contrées, dans le sein des cavernes et à l'écart de tous les hommes; car les dieux confient aux fleuves qui tournent leur cours vers les plus grands déserts, ou aux nymphes qui habitent les quartiers des forêts les moins accessibles, la nourriture des enfants issus de leur mélange avec les filles des éléments ou des mortels. Aëllo descendait de la Scythie où elle s'était élevée jusqu'aux sommets des monts Riphées, et se répandait dans la Grèce, agitant de toutes parts les mystères et portant ses clameurs sur toutes les montagnes. Elle avait atteint l'âge où les dieux, comme les bergers qui détournent l'eau des prairies, ferment les courants qui abreuvent la jeunesse des mortels. Quoiqu'elle possédât encore la fierté d'une vie toute pleine, les bords, il fallait le reconnaître, commençaient à se dessécher, et d'ailleurs l'usage des mystères avait troublé l'ordre de sa beauté qui présentait de grands marques de pâleur. Sa chevelure, aussi nombreuse que celle de la nuit, demeurait étendue sur ses épaules, attestant la force et la richesse des dons qu'elle avait reçus des dieux; mais, soit qu'elle l'eût trop de fois déployée dans le tourbillon des vents hyperboréens, soit qu'elle souffrît dans sa tête le travail de quelque destinée secrète, cette chevelure flétrie devançait l'injure des ans à peine commencée. Ses regards déclaraient dès l'abord qu'ils avaient reçu l'empire des plus vastes campagnes et de la profondeur du ciel; ils régnaient toujours et se mouvaient sans se hâter, s'étendaient de préférence vers ces rivages de l'espace où sont rangées les ombres divines, qui reçoivent dans leur sein tout ce qui disparaît à l'horizon. Cependant, par intervalles, ce grand regard et d'un si long cours devenait irrésolu, et roulait dans le trouble comme celui de l'aigle au moment où ses yeux ressentent les premiers traits de la nuit. Elle montrait aussi des inconstances dans la manière de porter ses pas. Tantôt elle allait exaltant par degrés sa course ferme et légère qu'elle prenait au long des fleuves ou des forêts, et tantôt elle conduisait sa démarche, comme Latone cherchant dans sa longue aventure un point d'asile pour enfanter les dieux qu'elle avait conçus. Quelquefois, pour l'hésitation de ses pas qui cherchaient à s'assurer et à l'air de sa tête contraint et chargé, on eût dit qu'elle marchait au fond d'un océan. Quand son sein par la persuasion de la nuit se rangeait au calme universel, sa voix sortait dans les ombres, paisible et longtemps soutenue, comme le chant des Hespérides à l'extrémité des mers. Aëllo me renferma dans son amitié et m'instruisit avec tous les soins que les dieux emploient autour des mortels désignés pour leur faveur, et qu'ils veulent élever eux-mêmes. Comme les jeunes Arcadiens qui descendent avec le dieu Pan aux plus secrètes forêts pour apprendre de lui à poser leurs doigts sur les flûtes sauvages, et aussi à recueillir dans leur esprit le gémissement des roseaux, je marchais avec la grande bacchante qui, chaque jour, tirait ses pas vers quelque point écarté. C'était dans ces lieux déserts que son discours se déclarait, et que j'écoutais ses paroles prendre leur cours comme si j'eusse assisté à la source cachée d'un fleuve: «Les nymphes qui règnent dans les forêts, disait-elle, se plaisent à exciter, sur le rivage des bois, des parfums ou des chants si doux que le passant rompt son chemin et s'induit pour les suivre au plus obscur de ces retraites. Une influence subtile pénètre l'esprit de l'étranger, l'égarement qui s'élève en lui altère la fermeté de ses pas, et, tandis qu'il s'avance semblable aux demi-dieux champêtres qui portent toujours quelque ivresse dans leurs veines, les nymphes s'applaudissent de la puissance de leur séjour sur l'esprit des mortels. «Mais Bacchus fait reconnaître l'enivrement de son haleine à tout ce qui respire et même à la famille inébranlable des dieux. Son souffle toujours renouvelé court par toute la terre, nourrit aux extrémités l'ivresse éternelle de l'Océan et, poussé dans l'air divin, il agite les astres qui se décrivent sans cesse autour du pôle ténébreux. Lorsque Saturne dans le sein de la nuit mutila Uranus endormi, la terre et les mers reçurent avec le sang répandu une nouvelle fécondité dont les premiers fruits qui s'élevèrent furent les nymphes sur la terre et Aphrodite sur les mers. Bacchus, sans cesse arrêté comme une tiède vapeur dans le sein humide de Cybèle, soutient la chaleur du sang vieilli qui engendre encore des choeurs entiers de nymphes dans l'épaisseur des forêts et dans l'écume immortelle des eaux. «Les fleuves ont leur séjour dans les palais profonds de la terre, demeures étendues et retentissantes, où ces dieux penchés président à la naissance des sources et au départ des flots. Ils règnent, l'oreille toujours nourrie de l'abondance des bouillonnements, et l'oeil attaché à la destinée de leurs ondes. Mais ni la profondeur ni l'état impénétrable de leurs voûtes ne peuvent soustraire ces divinités à Bacchus, car nul accès ne lui fut interdit par les destins. Les fleuves s'agitent sur leurs couches et le limon antique s'émeut dans le sein de leurs urnes troublées. «Durant le règne d'un été, j'avais attaché mon séjour au sommet des monts Pangées. Des atteintes secrètes que je reconnais chaque année, les joies de la terre et de la beauté des campagnes approchant, m'engagent à prendre les rampes des montagnes. Les mortels agréables aux dieux ou dont l'excès des maux les a touchés ont été conduits et rangés parmi les signes célestes: Maïa, Cassiopée, le grand Chiron, Cynosure et les tristes Hyades sont entrés dans la marche silencieuse des constellations. Guidés par les destins, ils gravissent dans le ciel et déclinent sans écart ni suspens, et sans doute cette poursuite d'une marche qui s'élève et retombe, et reprend sur elle-même, institue un état de bonheur s'étendant à des limites incertaines, empruntant de la monotonie des chemins et mêlé de quelques pavots. Je voulais qu'une marche lente, appliquée aux escarpements des monts, engendrât en moi une disposition pareille à celle que les astres tirent de leurs cours, mon chemin me portant vers le comble des montagnes ainsi qu'ils s'élèvent dans les degrés de la nuit. Mais le fruit ne peut écarter la maturité qui l'approche; chaque jour la terre le pénètre de dons plus pressants dont la chaleur qui le consume se marque au dehors par des couleurs toujours plus avancées. Atteinte comme lui et gagnée dans mon sein, j'étais impuissante à rejeter ou à ralentir la vie qui m'était suggérée. Les pas tardifs, la recherche sous les forêts des asiles consacrés à ces divinités muettes et si puissantes par le calme, qui assoupissent les douleurs les plus aiguës; les longues pauses sous les souffles qui viennent du couchant, la chute du soleil étant accomplie, ni l'ombre vide de la nuit, ni les songes ne pouvaient suspendre un moment les secrètes poursuites dont mon esprit souffrait l'effort. Je m'élevai jusqu'à ce degré des montagnes qui reçoit les pas des immortels; car, parmi eux, les uns se plaisent à parcourir la suite des monts, tenant leur manche inébranlable sur les ondulations des cimes, et d'autres, sur les rochers qui règnent au loin, consument les heures à plonger dans la dépression des vallées, y recueillent les approches de la nuit ou considèrent comment les ombres et les songes s'engagent dans l'esprit des mortels. Parvenue à ces hauteurs, j'obtins les dons de la nuit, le calme et le sommeil qui réduisent les agitations même soulevées par les dieux. Mais ce repos fut semblable à celui des oiseaux amis des vents et sans cesse portés dans leur cours. Quand ils obéissent aux ombres et abattent leur vol vers les forêts, leurs pieds s'arrêtent aux branches qui, perçant dans le ciel, sont facilement émues par les souffles qui parcourent la nuit; car jusque dans le sommeil ils se réjouissent des atteintes des vents et veulent que leur plumage frissonne et s'entr'ouvre aux moindres haleines survenues au faîte des bois. Ainsi, dans le sein même du repos, mon esprit demeurait exposé au souffle de Bacchus. Ce souffle observe en se répandant une mesure éternelle et se communique à tout ce qui jouit de la lumière; mais un petit nombre de mortels, par un privilège des destinées, savent s'informer de son cours. Il règne jusqu'à l'extrême sommet de l'Olympe, et passe à travers le sein même des dieux couverts de l'égide ou revêtus de tuniques impénétrables. Il retentit dans l'airain toujours agité autour de Cybèle, et conduit la langue des Muses qui entraînent dans leurs chants l'histoire entière de la génération des dieux dans les entrailles humides de la terre, au sein de la nuit sans bornes, ou dans l'Océan qui a nourri tant d'immortels. «Au sortir du sommeil, je livrais mes pas à la conduite des Heures. Elles réglaient ma course sur les degrés du jour, et je tournais sur la montagne, entraînée par le soleil, comme l'ombre qui accomplit sa révolution au pied des chênes. Les pas de quelques mortels furent arrêtés par les dieux au voisinage des eaux, dans la profondeur des forêts ou sur la descente des collines. Des racines soudaines ont conduit leurs pieds dans le sol, et toute la vie qu'ils contenaient s'est étendue en rameaux et déployée en feuillage. Les uns, attachés au bord des eaux dormantes, gardent un calme sacré et accueillent à l'approche du jour l'essaim des songes qui prennent asile dans leur branchage obscur. D'autres, ajoutés aux forêts de Jupiter ou dressés sur les sommets stériles, portent une cime vieille et sauvage, qui prend tous les vents, et arrêtent toujours quelqu'un de ces oiseaux écartés qu'observent les mortels. Leur destin est irrévocable, car la terre divine les possède et ils sont assujettis à la nourriture éternelle de son sein; mais tels qu'ils ont été rendus et dans l'immobilité de leur état, ils retiennent encore quelques secrets mouvements de leur première condition. Que les saisons déclinent ou se relèvent, ils demeurent attentifs au soleil; de tout ce qui se meut dans l'univers ils ne discernent plus que lui, et c'est à lui seul qu'ils adressent ce qu'ils peuvent former encore de voeux confus. Quelques-uns même, telle est la force de leur amour, conduisent le mouvement de leur croissance sur la marche du dieu et tournent vers son passage l'abondance de leurs rameaux. Dans le chemin où j'entrais à la suite du jour, j'ai vu mes pas tomber dans le ralentissement, mes forces encore pleines, et s'éteindre enfin dans une entière immobilité. Alors je devenais semblable à ces mortels réduits sous l'écorce et arrêtés dans le sein puissant de la terre. Retenue dans le repos, je recevais la vie des dieux qui passait, sans marquer de mouvement et les bras détournés vers le soleil. C'était vers l'heure du jour qui montre le plus puissant éclat: tout s'arrêtait sur la montagne, le sein profond des forêts ne respirait plus, les flammes fécondes embrasaient Cybèle, et Bacchus enivrait jusqu'à la racine des îles dans les entrailles de l'Océan. «La marche du soleil dans le déclin déterminait mes pas vers les points de la montagne les plus avancés vers l'occident. Le dieu disparu et la lumière qu'il laissait ayant ressenti le premier mélange des ombres, le sein des vallées et toute l'étendue des campagnes reprenaient, mais lentement, la liberté de leur haleine. Les oiseaux s'élevaient au-dessus des bois, cherchant dans le ciel si le cours des vents s'était rétabli; mais leurs ailes encore enivrées fournissaient avec peine un vol chancelant et plein d'erreur. Un murmure né au faîte des forêts témoignait du réveil des souffles, mais les cimes ne rendaient qu'un tremblement léger qui n'égalait pas l'agitation éprouvée par les rameaux de cyprès dans les mains de Pan, quand le dieu se retire des choeurs qu'il anime durant les nuits favorables: la mesure impétueuse s'attache à ses pas et le fait rentrer chancelant dans les bois endormis. Sortis de l'épaisseur de leurs retraites, les animaux sauvages venaient prendre sur les hauteurs une respiration plus vive: leurs yeux paraissaient dans une flamme nouvelle, leur voix terrible était tombée dans le murmure et leur marche hardie dans la langueur des pas. «Cependant les ombres comblaient la profondeur des vallées; elles montaient vers moi, distribuant à tout ce qui respire le sommeil et les songes, elles me joignaient enfin et m'enveloppaient, mais sans me pénétrer. Je demeurais ferme et vive sous la pesanteur de la nuit, tandis que la terre, pleine de sommeil, communiquait le repos à mes membres et les gagnait à l'immobilité générale; mon front veillait sans être frappé de langueur. Il était animé de tous les dons répandus par les dieux durant le jour, leur charme l'entourait, et la vie nouvelle que j'avais recueillie lui envoyait ses esprits enflammés. «Callisto, revêtue d'une forme sauvage par la jalousie de Junon, erra longtemps dans les déserts. Mais Jupiter, qui l'avait aimée, l'ôta des bois pour l'associer aux étoiles et conduisit ses destins dans un repos dont ils ne peuvent plus s'écarter. Elle a reçu sa demeure au fond du ciel ténébreux qui répandit les éléments, les dieux et les mortels dans les entrailles de Cybèle. Le ciel range autour d'elle les plus antiques de ses ombres et lui fait respirer ce qu'il possède encore des principes de la vie, y joignant les atteintes du feu infatigable dont les émanations animent l'univers. Pénétrée d'une ivresse éternelle, Callisto se tient inclinée sur le pôle, tandis que l'ordre entier des constellations passe et abaisse son cours vers l'Océan. Telle, durant la nuit, je gardais l'immobilité au sommet des monts, la tête enveloppée d'une ivresse qui la pressait comme la couronne de pampre et de fruits qui entretient aux tempes de Bacchus une jeunesse inaltérable». Ainsi m'instruisait Aëllo par le récit de ses destinées. Une fois debout pour suivre la voix qui l'appelait dans la science des dieux, mon esprit ne retourna plus vers la foule où il avait sa première demeure: il s'éloigna avec son guide vers les mystères les moins fréquentés. Chaque jour la parole de la grande bacchante se relevait prenant devant moi dans l'obscurité des chemins. Souvent les Muses quittent le mouvement rapide des choeurs pour commencer une marche à pas lents au sein de la nuit. Revêtues de leurs voiles les plus épais et se conduisant sur l'extrémité des monts, elles ouvrent des chants divins sous les ténèbres. La parole d'Aëllo m'entraînant vers les dieux s'avançait pareille à cette voix des Muses portée dans les ombres. Un antre ouvert sur les plaines, les cimes réservées aux derniers traits du jour, le lit des vallées les plus fécondes, tels étaient les lieux où me guidait le choix d'Aëllo. La durée de ses entretiens pénétrait souvent jusque dans le sein de la nuit, et alors elle se retirait seule, laissant son discours suspendu dans mon esprit comme les nymphes qui, ayant attaché leurs vêtements humides à une branche inclinée, rentrent dans le secret de leurs demeures. Cependant s'avançaient les mystères qui allaient enfin m'emporter dans leur cours, mais leurs premiers mouvements dans les bacchantes devancèrent de bien loin l'heure de leur lever. Chacune de nous, ayant reconnu en soi les signes envoyés par le dieu, commença dès lors à s'écarter, car les mortels atteints par les divinités dérobent aussitôt leurs pas et se conduisent par des attraits nouveaux. Nous entrâmes chacune dans le penchant où nous portait le cours de notre esprit. Semblables aux nymphes, filles du Ciel et de la Terre, qui, dès leur naissance, se répartirent à l'ouverture des fontaines, aux divers cantons des forêts et à tous les lieux où Cybèle avait rassemblé des marques de sa fécondité, ces penchants nous dispersèrent à toutes les régions des campagnes. Nous fûmes admises dans la destinée des dieux qui s'attachèrent à régner sur les éléments. Puissants sur les fleuves, les bois, les vallées fertiles, ils se réjouissent à considérer la vie qui s'achemine sous leurs yeux. Mais dans la durée de ce loisir attentif qu'ils mènent, penchés sur les ondes, leur vie immortelle se conforme à leur chute monotone et leur nature s'engage dans les éléments contemplés, comme un homme surpris au bord des fleuves par le sommeil et les songes et dont la robe se répand dans les flots. Chaque bacchante s'alliait ainsi à quelque lieu signalé par la naissance d'une destinée naturelle. Aëllo parut à la cime des collines et reposa longtemps sa tête sur le sein de la Terre; elle semblait attendre, comme Mélampe, fils d'Amithaon, que le serpent marqué d'un pavot vînt se nouer autour de ses tempes. Hippothée, assise à la venue des fontaines, y fut rendue immobile; ses cheveux, qu'elle avait répandus, ses bras dans l'abandon, et l'attachement de ses regards à la fuite des eaux marqueraient sa pente vers leur destinée et que son esprit se joignait à leur cours. La marche de Plexaure se plongea dans les forêts les plus déployées. Quand une océanide est touchée de sommeil, tandis qu'elle parcourt les mers, ses membres s'affaissent et prennent leur couche sur les flots; elle a résigné la conduite de son voyage à l'inconstance des ondes. Flottante, on dirait de loin un mortel expiré; mais dans la vague qui l'emporte, elle est étendue avec la légèreté de la vie et son sein use d'un sommeil inspiré par l'Océan. Tel paraissait le repos de Plexaure dans le lit des forêts. Arrêtée sur le bord des descentes profondes, Telesto s'inclinait tenant ses bras étendus vers les vallées, pareille à Cérès, au sommet de l'Etna, quand la déesse, s'avançant sur l'ouverture du cratère, allume sa torche de pin dans le feu du volcan. Pour moi, qui ignorais encore le dieu, je courais en désordre dans les campagnes, emportant dans ma fuite un serpent qui ne pouvait être reconnu de la main, mais dont je me sentais parcourue tout entière. Semblable à un rayon de soleil, conduit en replis autour d'un mortel par la puissance des dieux, ses noeuds m'enlaçaient d'une chaleur subtile qui irritait mes esprits et chassait mes pas comme un aiguillon. J'allais accusant Bacchus et songeant aux flots de la mer où je me croyais contrainte; mais le dieu eut dans peu de temps épuisé mes pas. Inclinée vers la chute, j'implorai la terre qui donne le repos, quand le serpent, redoublant ses noeuds, attacha dans mon sein une longue morsure. La douleur n'entra pas dans mon flanc déchiré; ce fut le calme et une sorte de langeur, comme si le serpent eût trempé son dard dans la coupe de Cybèle. Il s'éleva dans mon esprit une flamme aussi tranquille que les lueurs nourries durant la nuit sur un autel sauvage érigé aux divinités des montagnes. Attentive et dans le repos comme une nymphe de Nysa pressant dans ses bras l'enfance de Bacchus, j'occupai les antres jusqu'à l'heure où, le cri d'Aëllo ayant signalé la venue des mystères, je m'élevai sur les traces de cette bacchante qui marchait devant nous comme la Nuit, quand, la tête détournée pour appeler les ombres, elle se dirige vers l'occident... La Sainte Thérèse De Gérard. Thérèse de Jésus, ô ma sainte adorée! Amante du Seigneur, colombe consacrée, J'ai votre image enfin! Du jour où je connus Votre vie admirable, et du jour où je lus Ces ouvrages de vous où votre amour suprême A fait naïvement un céleste poëme, Je résolus d'avoir en ma possession, Vieil ou neuf, un portrait qui portât votre nom. Le ciel enfin m'a fait trouver une gravure Comme je la voulais, d'une empreinte fort pure, Et donnant un dessin assez digne de vous. Fût-il plus imparfait, je l'aimerais sur tous: Votre nom fait peinture assez. Or donc, ma sainte, En ce portrait voici comment vous êtes peinte. La scène est une église, et c'est fort bien choisi, Car c'était là vraiment votre asile chéri. Vous pliez seulement un genou sur la dure, L'autre à demi s'incline, et la robe de bure, Qui se déroule et dont nul pli n'est retenu, Laisse divinement échapper un pied nu, Et ce pied gracieux qui porte une sandale, Pur et blanc comme neige, est posé sur la dalle. Vous vous penchez un peu comme quand on est las, Au pied d'une colonne, et sur la base un bras S'accoudant; vos deux mains, l'une à l'autre enlacées, Comme deux blanches soeurs se tiennent embrassées. De votre front serein comme le plus beau jour Une toile en bandeau suit le charmant contour, Et sur ce front si pur reluit et se détache Comme un nuage blanc sur l'aurore sans tache Au cou, la mentonnière, autre bandeau de soeur, Dérobe à nos regards blancheur par la blancheur. Un mantelet de lin, qui tombe jusqu'à terre, Roule en plis gracieux son étoffe légère, Et sur la tête, un voile, en arrière jeté, Fait l'effet du feuillage à nos roses, l'été. Puis en l'air, assez près de la simple coiffure, Brille un cercle argenté d'une lumière pure, Couronne aérienne en un trait des plus fins, Dont on voit surmonté le chef de tous les saints. Est-ce tout? J'oubliais la croix de la prière, Qui pend à la ceinture au bout du grand rosaire, Et je dois dire ici, tout en parlant de croix, Que dans l'église c'est la seule que je vois. Pas un autel non plus. Votre sainte figure Est vivante de grâce et d'expression pure; Elle est belle à passer devant vous tout un jour Sans bouger; elle est belle à donner de l'amour; Mais l'artiste, manquant de foi, n'a pas pris garde Que vous y regardez celui qui vous regarde, Que les chrétiens priant tiennent leurs yeux baissés Et que des yeux ouverts ne priaient pas assez. En la chambre où je vis, cellule toute nue, Thérèse, vous voilà compagne devenue D'un chrétien mal dépris de ce monde mortel Et qui traîne du pied en marchant vers le ciel. Vous voilà suspendue, ô ma chère peinture! lin un cadre où reluit encor quelque dorure, À la cloison de bois qui protége mon lit, Ô ma sainte, le jour! ô mon rêve, la nuit! Plus bas un bénitier dans sa coquille ronde Garde un peu de cette eau que fuit l'esprit immonde, Et j'y viens, chaque soir, tremper le bout du doigt. Dirai-je mieux, disant que la prière y boit Au moment de partir pour la divine plage, Comme je l'ai vu faire aux oiseaux de voyage? N'importe. Mais je sens, quand le front lourd et chaud A porté, dans le jour, quelque rêve trop haut, Que j'ai laissé sur lui se poser d'aventure, De ces pensers au front laissant une brûlure, Je sens, dis-je, le soir, qu'en y portant la main Empreinte de cette eau, le mal se tourne en bien. Thérèse, mon amour, reine de ma cellule, Vous voyez bien souvent combien le front me brûle, Et, pécheur que je suis, qu'il m'arrive, le soir, De baisser devant vous mes yeux, de peur de voir Vos angéliques traits qui font rougir ma face. Car dans l'âme souvent telle chose se passe Qui fait que l'on n'a pas assez de ses deux mains Pour cacher son visage, et que des yeux sereins, Le ciel pur, la beauté de toute la nature, Une simple colombe à la blanche parure, Tout cela nous tourmente, et qu'on semble avoir peur De la douce innocence et de toute blancheur. Quand j'aurai peur de vous, ma vierge, oh! je vous prie, Détournez vos regards de mon âme flétrie; Ne nous regardons plus l'un l'autre, seulement Ménageons entre nous un accommodement. Point de regards, c'est dit. En pareille occurrence Vous m'aurez en pitié; moi, j'aurai confiance, Et le bénitier blanc qui pend auprès de vous Nous fera seul alors correspondre entre nous. Vous y déposerez, en manière d'aumône, Un peu d'eau pour mon mal, de cette eau qui se donne Aux âmes en faiblesse, et moi, nécessiteux. Défaillant, je prendrai l'aumône dans ce creux. Ma Soeur Eugenie. (1833) I En l'âge d'enfance, J'aimais à m'asseoir Pour voir Dans le ciel immense L'oiseau voyager Léger. Quand le ciel couronne Les horizons bleus De feux, Plus d'un soir d'automne Aux bois m'a surpris Assis, écoutant les ailes Qui rasaient les toits Des bois, Bruissant entre elles Comme les flots clairs Des mers. II Et ces mélodies Pénétraient mon coeur Rêveur, Et mes rêveries Faisaient mieux qu'un roi De moi. Ma soeur Eugénie Au front pâle et doux, Chez vous, Bois pleins d'harmonie, Aux soupirs du vent Souvent Mêlait sa romance Qui faisait pleuvoir Le soir La douce abondance Des pleurs qu'au désert On perd. III Elle aimait mes rêves Et j'aimais les siens Divins; Et nos heures brèves Passaient sans témoin Au soin De faire l'échange De biens entre nous Si doux; Mille rêves d'ange Allaient de son sein Au mien. Quand la feuille grise Sous le vent follet Roulait: « Vois comme la brise Fait de ces débris Des bruits, » Disait Eugénie; Et toutes les fois Qu'au bois La feuille flétrie Au vent qui passait Tombait, Elle, sans parole, Mais levant tout droit Son doigt, Montrait ce symbole Qui dans l'air muet Tournait. IV À travers les branches Et parmi le noir Du soir, Si des ailes blanches Reluisaient soudain, Mon sein De mille pensées Soulevant le poids, Ma voix Disait: « Nos années Sont ces passagers Légers. » V Sur nos têtes frêles, Poussés par les vents, Douze ans Ont battu des ailes Depuis les accords D'alors; Mais leurs ailes lourdes Dans l'ombre des soirs Trop noirs Passent toutes sourdes Sans bourdonnements Charmants. VI Voici qu'une année, Du mont éternel Du ciel Vers nous inclinée, Sur nous va passer, Glisser. Vous qui, par les plaines écoutez les chants Errants Des choses lointaines, Quel est aujourd'hui Celui De l'an qui s'avance? Est-cee un oiseau doux Vers nous Portant l'espérance Et le rameau frais De paix? VII Quel bruit font ses ailes Je voudrais avoir Ce soir De sûres nouvelles De ce nouvel an Venant: Aura-t-il les charmes, Ma soeur, de ces jours Si courts Où toutes nos larmes Venaient du bonheur Du coeur? (Mordreux, 31 décembre 1833.) Glaucus. (fragment) Non, ce n'est plus assez de la roche lointaine Où mes jours, consumés à contempler les mers, Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne A suivre aveuglément l'attrait des flots amers. Il me faut sur le bord une grotte profonde, Que l'orage remplit d'écume et de clameurs, Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde, L'oeil règne et se contente au vaste sein de l'onde, Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs. J'aime Téthys: ses bords ont des sables humides; La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus; Son haleine a gonflé mes songes trop timides, Et je vogue en dormant à des points inconnus. L'amour qui, dans le sein des roches les plus dures, Tire de son sommeil la source des ruisseaux, Du désir de la mer émeut ses faibles eaux, La conduit vers le jour par des veines obscures, Et qui, précipitant sa pente et ses murmures, Dans l'abîme cherché termine ses travaux: C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage. Le secret de mon mal est au sein de Téthys. J'irai, je goûterai les plantes du rivage, Et peut-être en mon sein tombera le breuvage Qui change en dieux des mers les mortels engloutis. Non, je transporterai mon chaume des montagnes Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur! Là, je verrai Téthys, répandant sa blancheur, A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes; Là, ma pensée aura ses humides campagnes, J'aurai même une barque et je serai pêcheur. Ah! les dieux retirés aux antres qu'on ignore, Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux, Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux, Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux, Pour charger mon esprit du mal qui le dévore. J'étais berger; j'avais plus de mille brebis. Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles: Mais qu'aux champs refroidis languissent les épis, Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles! Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas, Et je me livre aux dieux que je ne connais pas! J'immolerai ce soir aux Nymphes des montagnes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit Les racines des bois et le cours des fontaines, Qui nourrissez les airs de fécondes haleines, Et des sources que Pan entretient toujours pleines Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit, Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines; Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés, De qui le charme vient à tous lieux solitaires, Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés, Pan, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères Vous tous, dieux de ma vie, et que j'ai tant aimés, De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire, Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire Aux perfides attraits dans la mer enfermés. Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage, Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois. J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage, Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage Me découvrit le ciel pour la première fois. Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance; Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts, Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets. Mais le jour où, du haut d'une cime perdue, Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil!) Le monde parcouru par les feux du soleil, Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue, L'étendue enivra mon esprit et mes yeux; Je voulus égaler mes regards à l'espace, Et posséder sans borne, en égarant ma trace, L'ouverture des champs avec celle des cieux, Aux bergers appartient l'espace et la lumière, En parcourant les monts ils épuisent le jour; Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour. Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes, Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux; Et, sur le haut des monts comme au sein des retraites, Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes, Dans des pièges divins prenaient mes sens nouveaux. Dans les réduits secrets sur le gazon recèle, Un ver, du jour éteint recueillant les débris, Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle, Et plein des traits perdus de la flamme éternelle, Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris. Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Source: http://www.poesies.net