L'Amour Maternel. (1810) Par Marie-Françoise-Jacquette Alby Balard. (1776-1822) (Publié sous le Pseudonyme De Mme B*** Balard.) Poëme En Quatre Chants. (D'après Michaud Frères, Paris Edition 1811) TABLES DES MATIERES Préface. Chant Premier. Chant Deuxième. Chant Troisième. Chant Quatrième. Notes. Préface. Je ne connaissais point encore le poëme de M, de Millevoye, quand je commençai le mien; et c'est à celui de M. Legouvé sur le mérite des femmes, que j'en dois la première idée. On s'étonnera peut-être que j'aie osé m'exercer sur un sujet déjà traité par deux écrivains d'un mérite aussi distingué; mais M. Legouvé n'a parlé qu'en passant de L'amour maternel, qui n'est qu'une partie du sujet qu'il avait embrassé, et j'ai souvent regretté, en lisant le petit poëme de M. Millevoye, qu'il lui eut donné si peu d'étendue. J'ai cru qu'il était encore permis à une mère d'essayer de peindre les sensations qu'elle avait elle-même éprouvées. C'est surtout sur l'indulgence des femmes que je compte. Des détails susceptibles peut-être de quelque intérêt à leurs yeux, paraîtront sans doute souvent minutieux a un homme de lettres; il m'accusera aussi quelquefois d'exagération, et de donner trop d'importance a des bagatelles; mais s'il a à ses côtés une épouse ou une mère, elles prendront, j'espère, ma défense. Craignant une comparaison qui ne pourrait que m'être désavantageuse, j'ai évité autant qu'il m'a été possible de reproduire les situations et les épisodes dont MM. Legouvé et Millevoye ont embelli leurs ouvrages; je leur ai seulement emprunté quelques expressions qui se sont glissées dans mes vers, pour ainsi dire malgré moi. Je les ai laissées, désespérant de les remplacer par rien d'aussi heureux de mon propre fonds. J'espère qu'ils voudront bien me pardonner ces petits larcins, que je ne me suis pas au reste permis bien souvent. Quelques idées de M. de Châteaubriant, et quelques unes de ses belles images avaient frappé fortement mon imagination, elles s'adaptaient naturellement a mon sujet; je n'ai pu résister au plaisir de les imiter dans des vers bien moins poétiques que sa prose. Jusque vers le milieu du troisième chant, je n'ai fait à peu près que mon histoire: ce n'est point un récit d'aventures; j'ai tâché seulement de peindre mes sensations, et surtout les affections de mon coeur; et l'expérience de ce que j'ai déjà éprouvé m'ayant fait pressentir les jouissances qui m'attendent encore, j'ai anticipé de quelques années sur l'avenir. C'est avec la plus grande défiance que j'offre au Public ce premier essai; je ne suis point aveuglée sur son faible mérite; je sens combien il est au dessous de l'idée que je m'étais formée de mon sujet. J'ai supprimé, j'ai souvent essayé de corriger; mais que je suis loin de cette heureuse facilité que possèdent, m'assure-t-on, quelques uns de nos poètes, de tourner et retourner leurs idées à volonté, pour les exprimer telles qu'ils les ont conçues, en se jouant des entraves de la versification. Il reste encore bien des choses sur mon coeur, dont une plume plus exercée pourrait, je crois, tirer quelque parti; mais les couleurs et les expressions m'ont manqué pour les rendre. Je ne redoute point la critique, j'y suis préparée d'avance; je m'estimerai heureuse, au contraire, qu'on me juge digne de recevoir des avis. Quoique mère de famille, je suis jeune encore; pour peu qu'ils soient mêlés de quelques encouragements (et je ne porte pas mes prétentions plus haut), avec plus d'expérience, plus d'habitude de la versification, et, si j'ose le dire, avec un peu plus de confiance, peut-être pourrai-je faire mieux à l'avenir. Chant Premier. Tendresse maternelle, ô toi dont la douceur Seule a réalisé mes rêves de bonheur! Toi qui charmes mes jours, toi qui remplis mon âme, Anime mes écrits d'un rayon de ta flamme? Je n'invoquerai point les secours généreux » De ces filles du Pinde aux chants mélodieux; Que mes fidèles vers, enfants de la nature, Réfléchissent ses traits tels qu'une source pure L'ait de la vérité voilerait les appas, Les plus légers atours entraveraient ses pas; . . . Écoute mes accents, mère sensible et tendre, Toi seule juge-moi, toi seule peux m'entendre; Je veux en dévoilant mon coeur et ses secrets, Que toi-même en mes vers reconnaisses tes traits. Et toi qui dès long-temps, sous les lois d'hyménée, As pu voir luire encor l'époque fortunée Qui doit doubler ta vie, et combler tes désirs; Laisse dire à mes vers tes mortels déplaisirs. A peine dans les bras de l'amant quelle adore, Tandis que de l'hymen le flambeau brille encore, La jeune épouse au ciel, en ce moment heureux, Demande un autre bien, et forme d'autres voeux; L'Amour ne peut suffire à cette âme brûlante, Un seul désir l'occupe, un seul espoir l'enchante. Cependant le temps fuit, entraînant sur ses pas La confiance aveugle aux tranquilles appas. . . Là finit le bonheur où le doute commence, La crainte devant elle a vu fuir l'espérance, Et pour combler ses maux l'aspect de ce bonheur, Objet de tous ses voeux, irrite sa douleur; L'enfant qui dort en paix sur le sein de sa mère S'il frappe ses regards augmente sa misère, Et pourtant ce tableau qu'elle craint, qu'elle fuit, En tous temps, en tous lieux, la tourmente et la suit; Souvent pour triompher de sa peine secrète Elle cherche le monde, elle fuit la retraite; Se glisse dans la foule, étouffe ses soupirs, Et dévore ses pleurs au milieu des plaisirs. Ah! ce n'est point ici que le bonheur réside, Sous un masque trompeur l'ennui seul y préside. « Cessons de m'abuser, dit-elle, je le vois, Sur cette triste terre il n'est qu'un bien pour moi; De l'espoir de ce bien goûtons encor le charme, Peut-être que mon coeur trop aisément s'alarme, Ce Dieu puissant et bon qui compte nos douleurs Se laissera toucher par mes voeux et mes pleurs; Cherchons à maîtriser ma vive impatience, Forçons du moins ma bouche à garder le silence, Et dérobons surtout aux mortels indiscrets Ma tristesse profonde et mes désirs secrets. » C'est ainsi que livrée à l'importune crainte, Qu'elle cherche à cacher sous une gaîté feinte, La jeune épouse, au sein des plaisirs et des jeux, Pousse encor vers le ciel des soupirs douloureux; Il lui semble parfois, dans son pénible doute, Que le temps et s'oublie et se traîne en sa route; Elle voudrait encor plus souvent ralentir, Sa marche trop rapide, au gré de son désir; La nuit, quand du sommeil la douceur bienfaisante Suspend le sentiment de sa peine cuisante, Les songes imposteurs l'assiègent à leur tour; Souvent elle croit voir sous les traits de l'amour Un fils qui lui sourit, lui tend les bras, l'appelle, Hasarde un premier pas, pour se traîner près d'elle; Vers cet objet si cher, elle veut s'élancer, Sur son sein palpitant, le prendre, le presser; Des mots entrecoupés s'échappent de sa bouche, De ses brûlantes mains,elle parcourt sa couche; Mais, hélas! le réveil vient bientôt effacer. Ces traits qu'un songe heureux se plut à lui tracer. Dans un nouveau sommeil, vainement elle espère Retrouver, contempler, cette douce chimère; Le soleil sur la terre a dardé tous ses feux, Que le repos encor n'a pu fermer ses yeux. Près d'elle dort en paix cet époux qu'elle adore, Un cruel souvenir vient l'agiter encore; Son regard indécis se fixe tendrement Sur cet objet chéri qui n'est plus cet amant Autrefois orgueilleux du bonheur de lui plaire; Près de lui chaque peine alors était légère, Sans cesse il la cherchait, maintenant il la fuit. . . Ah! d'un d'un stérile hymen, voilà le triste fruit! . . . En elle il ne voit plus cette épouse féconde, Sur qui chaque projet et chaque espoir se fonde; Isolé sur la terre, il doit vivre et mourir, En comptant tristement des jours sans avenir. Lorsqu'un mortel gémit du chagrin qui l'accable Il entend dans son coeur une voix secourable Qui lui dit: lève au ciel tes suppliantes mains; C'est là, qu'un Dieu puissant, favorable aux humains, Écoute avec bonté les ferventes prières; D'un regard paternel adoucit nos misères, Et du faible animant le courage abattu, Jusqu'au pied de son trône élève la vertu. Cette voix frappe au coeur de l'épouse affligée; Son courage renaît; et son âme allégée De la moitié des maux dont elle gémissait, De l'espoir ranimé goûte le doux attrait; Elle court, elle vole au prochain sanctuaire, Et dans son coeur au ciel adresse sa prière; Au milieu de la foule, elle est seule en ce lieu, Elle demande un fils, et ne voit que son Dieu. Sa langue est immobile, et sa bouche muette: Ainsi l'on vit jadis dans sa douleur secrète (1) L'épouse d'Elcana quitter souvent Sophim Et parcourir les monts escarpés d'Éphraim Pour porter à Silo ses désirs et ses craintes; Au pied du tabernacle, elle exhalait ses plaintes, Elle disait: «Seigneur, vois mon affliction; » Regarde ta servante en ta compassion; » Daigne te souvenir de mes voeux, de mes larmes; » Relève mes esprits, et bannis mes alarmes: » Mes jours sont obscurcis par la stérilité; » Je te demande un fils pour ma félicité; » Quelques jours seulement, seigneur, que je sois mère! » Si ta miséricorde exauce ma prière, » Mon âme satisfaite adorant tes bienfaits » Te voûra ce trésor, objet de mes souhaits. » Jeune épouse! taris la source de tes larmes, Bientôt reparaîtront ta jeunesse et tés charmes: Ta voix a pénétré jusqu'aux sacrés parvis, Un nouvel avenir s'ouvre à tes yeux ravis. Après deux ans entiers de triste impatience, Lorsque le doux espoir, l'aimable confiance Paraissaient dans son coeur être éteints sans retour: Phrosifle voit combler ses voeux et son amour. Les larmes ont cessé, les roses du bel âge Ont déjà reparu sur son charmant visage; Ce n'est plus cet oeil terne, et ce front contristé, Qui peignaient ks ennuis de son coeur agité; Son regard est plus doux, son sourire plus tendre; Le plaisir, au dehors cherchant à se répandre, Brille dans tous ses traits: tel l'aimable Zéphir Colore le bouton qui vient de s'entr'ouvrir; Ou tel on voit Phébus, vainqueur de nous orages, Du plus sombre horizon dissiper les nuages. Cependant elle cherche à cacher son bonheur Sous le voile enchanté de l'austère pudeur; Mais son regard plus vif et sa démarche fière Trahissent sou secret, et disent qu'elle est mère. Ce n'est pas au milieu d'un monde indifférent Qu'elle peut se livrer au plaisir qu'elle sent; Il faut que tout partage et goûte son ivresse; Que tout parle à ses yeux, d'espoir et de tendresse; Phrosine à dix-huit ans, seule avec son époux, S'enfuit dans la retraite, et, loin des yeux jaloux, Va goûter les plaisirs, enfants de l'innocence; La nature en ces lieux encor dans son enfance, N'étalant qu'à demi ses charmes renaissants, Promet à l'avenir de plus riches présents: De jeunes arbrisseaux, de leurs rameaux dociles, Contre les feux du jour forment de doux asiles; Des ruisseaux argentés distribués sans art, A travers les gazons s'échappent au hasard: Sur ces prés émaillés et sous ce vert feuillage, Phrosine va revoir les jours du premier âge: Tout germe, tout renaît, et tout croît dans ces lieux; Du bien qui les attend, là tout parle à leurs yeux; Pour dissiper l'ennui d'une épouse captive, Qui seule sur son nid, veille en mère attentive, Le tendre rossignol, répète nuit et jour, Sa brillante cadence, et sa chanson d'amour; Plus loin, sur ses petits, la douce tourterelle, Roucoulant tristement, déployé, étend son aile; Quoique faible et timide, elle affronte pour eux, Et le plomb du chasseur, et l'aigle audacieux. Au sommet des coteaux, une lueur légère A peine répandait sa douteuse lumière, Que Morphée emportant ses tranquilles pavots, Loin des yeux de Phrosine a chassé le repos: Elle renaît au jour. O surprise trop chère! Un mouvement léger, rapide, involontaire, Frappe, presse, parcourt et soulève son sein; Phrosine doute encor; mais son heureuse main, A déjà rassuré son esprit en balance, Elle pleure, et jouit un moment en silence; Mais bientôt, dans ses bras pressant avec ardeur Sou époux bien-aimé: « Partage mon bonheur, » Dit-elle, « Ah! rendons grâce à la bonté divine, » Il vit, et je crois voir sa figure enfantine » Empreinte de tes traits, sourire à mon amour; . . . » O Dieu dans ta bonté bénis cet heureux jour!. . . » A ces accents pieux, son époux se réveille, S'étonne des sanglots qui frappent son oreille: Et cherche à la calmer par ses soins empressés; Il entend dans son coeur les battements pressés, Saisit sa main tremblante et près de lui l'attire; Phrosine toute entière encore à son délire, Lui dit ce qui l'émeut, et cause son bonheur. Plus follement alors la pressant sur son coeur, Son époux attendri, dans ses bras renouvelle Le serment enchanteur de n'aimer jamais qu'elle. Au sein de cet aimable et doux épanchement, L'avenir incertain éclipse le présent. . . Ce n'est plus un objet qu'on attend, qu'on désire, C'est un enfant chéri, qui vit, et qui respire. Us pensent voir déjà ce fruit de leur amour, De ses baisers naïfs les couvrir tour à tour; Ils entendent sa voix et son naïf langage, Déterminent ses traits, admirent son visage: Dans cette heureuse nuit, un seul point seulement, Détruit cette union et cet accord touchant; L'époux attend un fils, et l'épouse une fille; L'un veut perpétuer le nom de sa famille, Et' l'autre sans égard au rang de ses aïeux, Désire sa Zélis pour lui fermer les yeux. Zélis! c'est le seul nom, hélas! qui peut lui plaire, C'était le nom chéri de la plus tendre mère. . . Phrosine s'abandonne à mille soins nouveaux. Les atours de l'enfance, et les riches berceaux, Par ses mains préparés, décorent sa demeure; Elle va contempler, de quart d'heure en quart d'heure, Ces aimables apprêts, et cherche à deviner, Quel est l'ordre important qu'il lui reste à donner. Le plus léger détail la fixe et l'intéresse, Et ce trousseau, chef-d'oeuvre et fruit de son adresse, Complété mille fois, n'est jamais achevé. L'instant cruel et doux est enfin arrivé; Phrosine sent déjà quelque légère atteinte, De ce mal seul exempt de faiblesse et de crainte; Tranquille sur son sort, elle ne voit, ne sent, Que l'intérêt si cher du soit de son enfant; Un rien l'émeut, l'agite, alarme sa tendresse: Craignant qu'un mouvement le fatigue et le blesse, Elle n'ose jouir du doux soulagement Qu'offrirait à son corps le moindre changement; Et lorsque ses douleurs s'accroissent à mesure, Bien loin de proférer le plus léger murmure, Elle semble accuser la lenteur de ses maux; Elle craint, elle évite, elle fuit le repos. Quelques cris cependant déjà se font entendre; Ce n'est plus cet accent harmonieux et tendre, Qui flatte, qui pénètre, et qui charme à la fois; Le plafond retentit des éclats de sa voix. Dans un mortel effroi, tout se tait autour d'elle, Sur ses genoux tremblants chaque témoin chancelle, Ces cris, ces cris perçants ont brisé tous les coeurs; Et Phrosine, pourtant, objet de tant de pleurs, Rayonnante d'espoir, d'amour et de courage, A travers la sueur qui baigne son visage, Forte de ses douleurs, montre un front radieux; Un moment cependant elle ferme les yeux, Son époux, tout en pleurs, à ses genoux s'élance, Elle veut lui parler et garde le silence; Un sentiment trop vif a pénétré son coeur: Elle renaît enfin du sein de la douleur; Elle entr'ouvre, en tremblant, une humide paupière, Son âme est dans ses yeux, elle vit, elle est mère. . . Mais quel est le mortel favorisé des dieux, Qui pourrait retracer ces moments bien heureux: Quelles couleurs jamais pourraient te reproduire, Bonheur si vrai, si pur, noble et touchant délire! Phrosine! tu le sais, semblable au tien, mon coeur, De tant de volupté savoure la douceur: Comme toi, j'ai passé, du comble des supplices, Au moment fortuné des célestes délices: Comme toi j'ai cru voir les bords des sombres lieux; Et je suis comme toi sur le trône des dieux!... Souvenir de mes maux, vous fuyez comme un songe? Dans un torrent d'amour, tout mon esprit se plonge, Tant de félicité ressemble à la douleur: J'ai peine à supporter l'excès de mon bonheur, Il confond ma raison, et mon âme ravie Semble se reposer au-delà de la vie. Chant Deuxième. Mortel infortuné! qui murmures sans cesse Sur les maux attachés à l'humaine faiblesse, Et loin de rendre grâce à l'immortel Auteur Qui sous la froide argile a su placer un coeur; De ce don précieux méconnaissant l'usage, Dégrades de ton Dieu le plus parfait ouvrage, Tu ne vois dans l'hymen qu'un joug dur et pesant; Abjure-le, crois-moi, ce triste égarement! Ce bonheur qu'on te peint n'est point une chimère.... J'en atteste ton coeur, heureuse et tendre mère! Dis-moi, quelque désir te presse-t-il encor? Faut-il de vains honneurs, faut-il des monceaux d'or, Pour charmer tes regards? Ton âme ambitieuse De l'éclat d'un grand nom serait-elle envieuse? Non;ce berceau contient ce qui peut te charmer: Voilà le seul trésor que tu puisses aimer. . . Et toi, mortel sensible, amant, époux fidelle, À quel ravissement cette scène nouvelle Vient-elle de livrer ton esprit et ton coeur! . . . Tu le connais enfin ce suprême bonheur, Ce sentiment sacré, présent d'un Dieu propice Auprès duquel l'amour n'est qu'un faible caprice; Ose enfin contempler ce nouvel avenir, Qu'à tes regards charmés un enfant vient offrir; Les plaisirs sur tes sens ont perdu leur empire, Le monde n'a plus rien qui puisse te séduire; Tu redoutais jadis les pénibles travaux, Ta fille les commande, il n'est plus de repos; A ton coeur généreux aucun effort ne coûte, C'est elle qui de fleurs va parsemer ta route; C'est elle qui, pour prix de tes soins vigilants, Te promet des plaisirs sans cesse renaissants. Ainsi le voyageur surpris par la nuit sombre, Près de lui, loin de lui, ne distingue dans l'ombre Ni les bocages frais ni les riants vallons: Il va d'un pied craintif foulant les verts gazons, Et lorsque sous ses pas mille fleurs sont écloses, Il craint un précipice où fleurissent les roses. Mais quand le jour naissant vient éclairer enfin Les fertiles coteaux qui bordent son chemin, De ses vaines frayeurs son esprit se dégage; Il sent croître sa force et doubler son courage; Promène autour de lui ses regards satisfaits, S'enfonce hardiment dans les vastes forêts, Jouit de sa surprise, et, charmé, ne redoute Que de trouver trop tôt le terme de sa route. C'est ainsi que souvent une funeste erreur, A nos yeux fascinés dérobe le bonheur. Phrosine à son époux tend une main tremblante, Il la saisit, la presse, et d'une voix touchante, Ils bénissent tous deux l'enfant de leur amour; Ils l'embrassent tous deux et cette fleur d'un jour, Dans leurs bras suspendue et de pleurs arrosée. . . Tendres épanchements? O! céleste rosée, Des outrages du temps puissiez-vous garantir Ce frêle rejeton qu'un souffle peut flétrir! Cependant du sommeil les pavots salutaires De l'heureuse Phrosine effleurent les paupières; Ce mélange inouï de plaisir, de douleur, Vient d'épuiser son corps sans fatiguer son coeur; Ses sens sont assoupis, mais son âme encor veille, Au bruit le plus léger elle prête l'oreille; Frappé d'un seul objet, son esprit vigilant Même au sein du repos protège son enfant» Mais déjà la nature active et prévoyante, Fait jaillir de son sein une source abondante; Par un nouveau bienfait, pendant ce long sommeil Son lait s'épure, coule, et presse son réveil; Phrosine va nourrir celte fille si chère, Une seconde fois Phrosine sera mère. . . Elle n'a point conçu le projet odieux D'éloigner un instant son enfant de ses yeux: Elle hâte, il est vrai, la marche des années, Les roses de son teint seront plus tôt fanées, Et ce sein arrondi va perdre, en quelques jours, Sa forme séduisante et ses moelleux contours: Vaine réflexion! faiblesse passagère! Non, vous ne pouvez rien sur le coeur d'une mère. Eh quoi! pour des attraits qu'un instant peut flétrir J'éloignerais ma fille! ah! mille fois mourir, Plutôt que de céder une si douce place!... Moi je m'exposerais à l'affreuse disgrâce De rester étrangère au coeur de mon enfant; Je deviendrai pour elle un objet effrayant, Elle repousserait mes soins et ma tendresse, Et me déroberait sa première caresse. . . Je verrais appeler du doux nom qui m'est dû, Un être mercenaire à mon orgueil vendu! . . . Tu n'as point éprouvé cette angoisse cruelle, Ma tendre mère! ô loi, dont l'amitié fidelle, En tout temps, en tous lieux, voulut suivre mes pas! 11 n'est point de séjour, il n'est point de climats, Où mon amour pour toi n'eût répandu des charmes. . . Ah! lorsque sur ton sein je versais tant de larmes, Et que tes pleurs venaient se mêler à mes pleurs, Je sentais s'adoucir mes amères douleurs; Ta tendresse, tes soins, et ta douce présence, Dans mon coeur déchiré ranimaient l'espérance; Près de toi j'oubliais les caprices du sort, Et quand tes bras s'ouvraient, je me croyais au port D'où je pouvais braver la fureur des orages . . . Terribles souvenirs! déchirantes images! Fuyez! je l'ai perdu ce bien si précieux. . . 0 ma mère! mes yeux ont vu fermer tes yeux. . . La tombe s'est ouverte, a dévoré sa proie. . . Là sont ensevelis mon bonheur et ma joie! . . . Plus de doux entretiens, plus de soins consolants; Partout la solitude et les regrets cuisants. . . Je ne le sentais pas quand j'avais une amie. . . Mon sort était son sort, ma vie était sa vie. . . Ce n'était que pour moi qu'elle tenait au jour, Et son dernier soupir fut Un soupir d'amour. J'étais à ses genoux, sa main froide et livide, Bénissait son enfant, et mon regard avide Attendait de sa bouche un mot consolateur; Je priais, je pleurais, j'adorais le Seigneur, Je mettais à ses pieds mon coeur et ma misère Et je lui demandais, ou la mort, ou ma mère: 0 regrets éternels, amour, voeux superflus! Je vois encor le jour, et ma mère n'est plus. Mais faut-il éclairer d'une torche funèbre, Le séjour du bonheur que ma muse célèbre? De ces lieux fortunés fuyez, sombres cyprès! Jusqu'au fonds de mon coeur rentrez, tristes regrets! De grâce, laissez-moi peindre un jour sans nuage, Respectez du bonheur le rapide passage; Sur un fragile appui sans cesse chancelant, Il ne règne qu'un jour, ne brille qu'un instant. Mais que dis-je? où m'égare un coupable délire? Ai-je donc tout perdu? ma fille, ô mon Elmire! Pardonne, je suis mère, et j'ai pu murmurer! Mon esprit à ce point devait-il s'égarer? Déjà ton jeune coeur, sensible à ma tendresse, Vole vers moi, me rend caresse pour caresse; Ils ne sont point perdus, mes beaux jours, mes plaisirs, Elmire embellira jusqu'à mes souvenirs; Ma mère dort en paix dans la nuit éternelle, Mais ma fille est pour moi ce que je fus pour elle. Qui pourrait calculer le nombre de douceurs Dont l'éternel a mis le germe dans nos coeurs? Tandis qu'à la fortune immolant la nature, Et cachant sous l'éclat d'une riche parure Un sein qu'un art cruel tarit avec effort, La femme ambitieuse ose braver la mort Plutôt que de risquer, par quelques jours d'absence, Les biens et les honneurs promis à sa présence; Sous le chaume paisible, au sein de ses enfants, Louise en son hameau voit se glisser le temps: Elle vieillit sans crainte, elle aime sans mesure, Par instinct, non par choix, elle suit la nature, Ses jours coulent sans peine, elle voit sans regrets Se faner sa fraîcheur, s'envoler ses attraits. Les remords déchirants ne troublent point sa vie; Elle fut toujours tendre et toujours plus chérie; Elle a rempli sa tâche; elle voit, sans frémir, La tombe sous ses pas, déjà prête à s'ouvrir; Son âme simple et pure attend sa récompense, Et s'endort doucement au sein de l'espérance. Mais n'est-ce qu'au village et dans la paix des champs Que je puis te trouver, noble objet de mes chants? Faut-il sous les haillons chercher la tendre mère? Le sentiment vit-il au sein de la misère? Non; le besoin émousse et resserre le coeur. Il n'est point de tendresse, il n'est point de bonheur, Quand toujours l'avenir est un objet d'alarmes. La nature a perdu son pouvoir et ses charmes Pour l'être malheureux qui soupire, languit, Calcule ses douleurs du fond de son réduit, Et voit autour de lui sa famille affamée, Lui demander en pleurs, le prix de sa journée. . . Il la cède à regret... 0 comble de pitié! Je le vois de son pain réserver la moitié. . . Le lendemain peut-être, ou le vent, ou l'orage, Arrêteront le cours de son pénible ouvrage. . . Alors, que deviendront sa femme, ses enfants? . . . Ainsi ces chers objets, pour nos coeurs si touchants, Ces doux noms et de fils, et d'époux, et de père, Des trois quarts des humains irritent la misère. . . Mais détournons nos yeux de ces tristes tableaux; Et, loin des faux plaisirs, et plus loin des vrais maux, Cherchons le seul bonheur que mon âme imagine. . . Viens égayer mes chants, viens, aimable Phrosine; Mais quel est cet enfant échappé de tes bras, Qui fuit, revient, accourt, et s'attache à tes pas? . . . Est-ce là ta Zélis si tendrement aimée? Oui, je la reconnais, et tes yeux l'ont nommée. . . C'est elle; mais ô ciel! quel heureux changement! Tant de charmes sont-ils l'ouvrage d'un moment? De tes soins assidus, partout je vois la trace. . . Ce sourire si fin, ce regard, cette grâce, Tout dit de ton amour l'infatigable ardeur, Et jusque dans ses yeux je retrouve ton coeur. C'est ainsi que la mère ingénieuse et tendre, Obtient tout, et jamais n'a l'air de rien prétendre: L'enfant veut être aimé, la nature en son coeur Lui fait de l'amour seul composer le bonheur. Que faut-il opposer à son impatience? S'il souffre, s'il gémît, qui calme sa souffrance? Ah! c'est l'oeil de sa mère; il trouve sur son sein Le remède à son mal, l'oubli de son chagrin; Ainsi le papillon, qu'une main curieuse Ravit quelques instants à la rose amoureuse, Va retrouver la vie et de nouveaux amours, Dans le sein parfumé qui protège ses jours. O vous, dont la prudence et la pitié sévère Prive un fils expirant, des secours de sa mère, Savez-vous à quel point vous aigrissez ses maux? En vain vous reposez sur de moelleux carreaux. Ses membres fatigués, et sa tête brûlante; lia perdu sa mère, et sa main défaillante Se refuse à vos soins, repousse vos secours. . . Ah! n'empoisonnez pas le dernier de ses jours! Ah! rendez-lui sa mère! il trouvera près d'elle Pour supporter ses maux une force nouvelle. Peut-être ses secours vont-ils changer son sort, Peut-être sa présence éloignera la mort? Un instinct bienfaisant et l'éclairé et la guide; Elle lit dans ses yeux, et sur ce front livide, Des désirs, des besoins, échappés à votre oeil, Et de soins consolants entoure son Cercueil. Amour! sublime Amour qui composes ma vie! Que ne puis-je te peindre an gré de mon envie? Mais ce n'est point assez de mes faibles écrits, Il faut par un exemple appuyer mes récits. L'hymen d'un roi puissant fixait les destinées; De myrte, d'olivier, les Grâces couronnées, Par des jeux solennels célébraient ce beau jour, Où le monde étonné dut la paix à l'Amour. Tandis que la Discorde horrible et frémissante, Voit s'éteindre en ses mains sa torche pâlissante; Lutèce relevant son front majestueux, A descendre en ses murs semble inviter les dieux; La Seine, de ses flots a calmé le murmure; Et de roseaux"p1us frais ornant leur chevelure, Les filles de Doris, par leurs touchants accords, Du fleuve glorieux font retentir les bords: Jusqu'aux champs nébuleux qu'arrose la Tamise, Zéphir va soupirer le doux nom de Louise; Et bravant les fureurs de faîtière Albion, L'écho répète au loin: Vive Napoléon. Cependant les beaux-arts pleins d'un noble délire, De prodiges nouveaux étonnent leur empire; L'illustre ambassadeur du César des Germains, Pour mieux les employer à ses nobles desseins Dirige leurs efforts, et la troupe savante Prépare au couple auguste une fête brillante. Dans un jardin paré des trésors du printemps, Une main délicate a, par des soins touchants, Reproduit aux regards de Louise attendrie, Les sites enchanteurs de sa douce patrie; Ici l'on voit au pied des fertiles coteaux,(2) La Vienne promenant le crystal de ses eaux; Plus loin, la croix gothique, et l'humble presbytère, Où dans son vieux pasteur le berger trouve un père; Voilà le chêne antique, et le banc de gazon, Où se réunissaient, au temps de la moisson, Les vassaux enrichis des bienfaits de Louise, Mais quel est ce rivage? ô touchante surprise! Ce sont les prés fleuris qui de ses premiers ans Virent la gaîté pure et les jeux innocents; Ces beaux lieux que jadis enchantait sa présence, Lui semblent aujourd'hui gémir de son absence. . . Louise, à cet aspect, le coeur gros de soupirs, Se livre toute entière à ces doux souvenirs: Elle oublie un instant sa gloire, sa puissance, Et croit se voir encore aux jours de son enfance. Une salle élégante, ouvrage d'un moment, Et des plaisirs d'un jour fragile monument, Appelle dans son sein la jeunesse folâtre; Des jeux de Therpsicore, une foule idolâtre, Inonde de ses flots les lambris somptueux, Et de mille instruments le son mélodieux A disposé les coeurs à la plus douce joie; Bientôt dans tous les yeux le plaisir se déploie: Du plus charmant des arts les Grâces et Cypris Paraissent tour à tour se disputer le prix; Chaque mère en secret le décerne à sa fille, Ne voit de tant d'attraits que ceux dont elle brille, Et pense dans l'excès de ce commun bonheur, Que chacun a pour elle et ses yeux et son coeur. Parmi cet heureux groupe on distingue, on admire Pauline d'Aremberg. . . (3) son gracieux sourire Annonce qu'elle est mère, et ses regards touchants En dévoilant son âme, ont nommé ses enfants. . . Mais quels cris déchirants... des flammes dévorantes Embrasent de ces murs les tentures flottantes; Rien ne peut arrêter leur cours impétueux, Et bientôt à travers un océan de feux, Frémissant de terreur, tout cherche dans la fuite Un salut incertain.... chacun se précipite, Se mêle dans la foule, et sous ses pas pressés Écrase ses amis à ses pieds renversés. Pauline, dans l'horreur d'une double épouvante, Entoure de ses bras sa fille palpitante, L'entraîne. . . Elle est déjà sur le seuil désiré. . . Tout à coup à leurs pieds un débris embrasé Roulant avec fracas, les heurte et les sépare. Un généreux mortel. . . (Ah! dirai-je un barbare!) Secourt l'aimable enfant, l'emporte dans ses bras Loin de ce lieu d'horreur précipite ses pas; Elle est en sûreté,.... mais Pauline, elle ignore Que cet objet si cher, respire, existe encore. D'autres mains, d'autres soins, l'ont sauvée à son tour, Pauline est déjà loin de cet affreux séjour; Mais sa fille.... grand dieu! qu'est-elle devenue? La malheureuse mère, égarée, éperdue, Court, appelle à grands cris; une froide sueur Inonde tout son corps et pénètre son coeur; Elle croit que du sein de la fournaise ardente Partent les cris plaintifs de sa fille expirante. . . Elle écoute, et son âme abusant ses esprits Lui fait entendre encor ces lamentables cris: C'en est fait, elle part adieu, grandeurs, famille, Amis, époux, jeunesse, elle cherche sa fille; Et, se plongeant vivante en ce gouffre brûlant, Expire, et disparaît dans le feu dévorant. Ah! reviens un instant, ombre chère et sacrée! Pauline, lève-toi! parais, mère adorée! Contemple dans ce jour d'amertume et de deuil Louise, de ses pleurs arrosant ton cercueil: Vois son auguste époux, honorant ta mémoire Par de nobles regrets ajouter à ta gloire; Écoute les sanglots d'un époux éperdu, Redemandant au ciel le bien qu'il a perdu: Écoute les soupirs de ta triste famille: Viens, viens calmer surtout les douleurs data fille! . . . Hélas! quoiqu'innocente, elle maudit le jour, S'accuse de ta mort; et, victime à son tour, Du délire sacré qui causa sa misère, Revendique la tombe où repose sa mère. Chant Troisième. Je vous retrouve enfin, beaux jours de mon enfance, Jours de paix, de bonheur, de calme et d'innocence: Je retrouve ces jeux, ce sourire enfantin, Cette bruyante joie et ce regard serein. Je vous revois aussi, bosquets, fraîche verdure, Gazons, qui de vos fleurs composiez ma parure; Mon coeur à votre aspect tressaille de plaisir; Sous ces arbres touffus je me sens rajeunir: Au lever du soleil, assise sous ce hêtre, J'écoulais du berger la romance champêtre; Un agneau, qu'à mes soins on avait confié, Suivait partout mes pas: son front était orné D'un ruban, qui naguère avait paré ma tête, A son cou résonnait une riche sonnette Dont le son argentin faisait bondir mon coeur; Je crois le voir encor. Dieux! avec quelle ardeur Je cherchais l'herbe tendre, et la fleur salutaire Qui devait remplacer le doux lait de sa mère. Le soir, nouveaux plaisirs m'appelaient dans les champs. Quand le soleil dorait de ses rayons mourants La cime des forêts qui parent nos montagnes, J'allais joindre en courant mes joyeuses compagnes; Je leur portais du lait, du pain frais et des fruits, De mes soins, de mes dons je recevais le prix; Vrais plaisirs, âge heureux, beaux jours, douce retraite, Vous n'êtes plus à moi, mais mon coeur vous regrette; Prés fleuris, si long temps théâtre de mes jeux, Bosquets, que j'aimais tant, recevez mes adieux! Que ne puis-je toujours, sous votre ombre si chère, Loin d'un monde trompeur, sous les yeux d'une mère, Oublier mes chagrins, dissiper mes ennuis, Retrouver mes beaux jours et mes paisibles nuits! Quel coeur assez pervers, ou quelle âme assez pure, Peut ne point regretter ce temps où la nature Semble encor de nos sens respecter le repos; Il n'est point de revers, il n'est point de vrais maux, Où l'on ne vit jamais la triste Prévoyance, L'aveugle Ambition, et la froide Prudence: Tout, dans cet âge heureux, est amour et candeur; Les Regrets déchirants, et le Remords vengeur, Ne peuvent aborder ce coeur plein d'innocence: Aimer Dieu, ses parents, est toute sa science. La mort n'alarme point cet esprit confiant, H sourit au tableau du bonheur qui l'attend: Et son oeil en idée osant franchir l'espace, Auprès des chérubins marque déjà sa place. Tel Phrosine est déjà l'enfant de ton amour. Cultivé par tes soins, il acquiert chaque jour Quelques Vertus de plus, et quelques nouveaux charmes; Tendre mère, jouis désormais sans alarmes. Zélis approche enfin de ce moment heureux, Où la tendre Phrosine, au comble de ses voeux, En elle va trouver une soeur, une amie, Qui l'aide à supporter le fardeau de la vie; Phrosine va bientôt déposer dans son sein, Et sa secrète joie, et son muet chagrin; Ses peines désormais auront même des charmes, Un coeur semblable au sien recueillera ses larmes. Ce n'est point seulement au sein de la douleur Que des fruits de l'hymen on goûte la douceur; Des plaisirs les plus vifs ils sont aussi la source: C'est en vain que le temps, dans sa rapide course, Effleure tes attraits, accumule tes ans; Sur le front de Zélis les roses du printemps, A tes regards surpris, étalent tous leurs charmes, Phrosine, et dans tes yeux je vois de douces larmes. A ton esprit alors seulement vient s'offrir De tes premiers beaux jours un léger souvenir: Tu rappelles ce temps, où, brillante, adorée, D'une nombreuse cour à toute heure entourée, Tu voyais vingt amants brûler des mêmes feux; Mais quel faible tableau! ta fille est sous tes yeux, Quand tu mets tes attraits, les siens, en parallèle, C'est pour te répéter, elle est cent fois plus belle. Mais pour la préserver d'un peu de vanité, Ton coeur pur et loyal cache la vérité. Si tu peins les appas qu'une beauté rassemble, Ton esprit aie soin de former un ensemble Où tu n'empruntes rien du visage parfait, Dont ton âme ravie admire chaque trait. Si tu vantes l'esprit, ce don de la nature Qui ne doit rien à l'art, et brille sans culture, Tu le peins comme un bien dangereux, sans appas, Si la saine raison ne le dirige pas. . . Gardons-nous d'étouffer sa voix noble et sévère; Les moments consacrés à la gloire éphémère, De fixer les regards d'un monde corrupteur, Sont autant de beaux jours perdus pour le bonheur. C'est ainsi qu'une douce et tendre prévoyance Sait des pièges trompeurs garantir l'innocence. . . Heureux, cent fois heureux, l'enfant chéri du ciel Qui courbe un humble front sous le joug maternel, Et, dans la volonté d'une mère adorée, Croit toujours voir de Dieu la volonté sacrée! A ce pur sentiment, qui ne manqua jamais, Doit vivre sans remords, et doit mourir en paix. Zélis, à ces leçons toujours plus attentive, Bénit à chaque instant le frein qui la captive, Son esprit ingénu ne sait point discourir; Elle sait mieux encore, elle sait obéir, Et, pénétrant déjà les motifs d'une mère, Ses ordres à ses yeux n'offrent rien de sévère. Prudente en ses efforts, et modeste en ses voeux, Dédaignant du savoir l'étalage pompeux, Bien loin de surcharger sa naissante mémoire, Des hauts faits consignés aux fastes de l'histoire; Phrosine l'entretient des paisibles vertus Qu'on admire toujours, quoiqu'on n'en parle plus; Elle ignore les noms de Brutus, de Scévole, Les crimes couronnés au sein du Capitole; La licence effrénée, et les plaisirs honteux D'un peuple de brigands, tous mis au rang des dieux; Et jamais une bouche impie et téméraire, De rapine, de viol, d'inceste et d'adultère, N'épouvanta ce coeur si modeste et si pur. Son esprit vierge encor ne conçoit rien d'impur; Le sentiment sacré qui guida son enfance, A su lui conserver toute son innocence, Et, sous le voile épais de l'austère pudeur, Dérobe à ses regards un monde corrupteur. C'est ainsi que le roc, sous sa voûte profonde, D'une source naissante aime à protéger l'onde; Et, tant que dans ses flancs son cours est arrêté, Conserve de ses eaux toute la pureté; Mais si la main du Temps, découvrant son asyle, Arrache de son lit la Naïade tranquille; Si ses flots argentés, s'échappant en ruisseaux, Loin du sein maternel vont promener leurs eaux, On ne reconnaît plus cette onde salutaire Où se désaltérait la naïve bergère. Vingt torrents déchaînés unissant leurs efforts, D'un liquide fangeux viennent souiller ses bords: Son murmure si doux n'est plus qu'une voix sombre. Et l'arbre hospitalier qui lui prêta son ombre, Par ses flots destructeurs à son tour entraîné, Porte en d'autres climats son tronc déraciné, Et semble avec regret quitter le beau rivage Qu'il rafraîchit long-temps de son épais feuillage. Ah! du sein maternel ne l'écarté jamais, Zélis! et tes beaux jours dans une douce paix, Semblables à la source ignorée et tranquille, Sans trouble couleront dans cet auguste asyle. Pour la quinzième fois, Phrosine du printemps A déjà contemplé les charmes renaissants, Depuis que sa Zélis a reçu la lumière: Jusque-là possédant son âme toute entière, Dirigeant à son gré ses moindres sentiments, Dieu n'avait altéré le calme de ses sens; Mais voici le moment où, dans cette âme tendre, Le cri des passions viendra se faire entendre. . . Eh! comment la soustraire à leur joug séduisant; Faudra-t-il étouffer dans ce coeur innocent Le germe de ce feu, seul trésor des vrais sages? Et quoique le printemps soit fécond en orages, Demandons-nous au ciel des éternels hivers? La frayeur de la mort, la crainte des revers, Ferme-t-elle au guerrier le chemin de la gloire? Où donc est le trophée, et quelle est la victoire Qui ne coûtèrent point et du sang et des pleurs? Souvent la douleur même a son prix, ses douceurs: Qui sut beaucoup souffrir, jouit beaucoup sans doute, La sensibilité, du bonheur est la route; Quel plaisir peut valoir, pour un coeur généreux, La douceur de gémir sur un sort rigoureux? Ah! garde tes trésors, ta jeunesse, tes charmes, Ta gloire, tes honneurs, et laisse-moi mes larmes! Cependant les vertus ont même leurs erreurs, Et la pitié souvent peut égarer nos coeurs. Redoutons ces excès: que la raison sévère Prête à tous nos penchants son flambeau salutaire; Examinons la cause, en partageant les maux, Sachons les soulager et les plaindre à propos, Et ne confondons pas le malheur et le crime, L'audacieux coupable et la triste victime. Il est un autre écueil non moins à redouter: Tendre mère, avec soin il le faut éviter. . . Loin de multiplier aux regards de ta fille Les tableaux déchirants dont le monde fourmille; Au lieu d'exagérer la triste vérité, Pour mieux développer sa sensibilité, Ne lui fais point des pleurs une pénible étude, Et de la bienfaisance une froide habitude. Dans le réduit obscur où le pauvre honteux Dérobe sa misère aux regards curieux, Et gémit sur le sort de sa triste famille, Phrosine quelquefois accompagne sa fille; Et, long-temps attendu, ce jour si désiré Est au coeur de Zélis plus cher et plus sacré; Avec timidité je la vois qui s'avance, Elle respire à peine et garde le silence, Jette un triste regard sur ces murs dépouillés, Et sur elle soudain baissant ses yeux mouillés, Contemple en rougissant sa parure légère, Et confuse se presse à côté de sa mère; Cependant elle avance, et son oeil suppliant Semble implorer un don, en offrant un présent. Enfin vient le moment où cette âme si pure, Exempte de remords et de toute souillure, Doit offrir à son Dieu le serment solennel De vivre et de mourir fidèle à son autel. Modeste en ses vertus, humble en son innocence, Couvrant son jeune front du sac de pénitence, Zélis croit ne pouvoir payer trop chèrement Le bonheur d'être admise au divin sacrement; Elle scrute son coeur, confesse sa faiblesse, Et, dans le sentiment d'une morne tristesse, Contre un mal ignoré voulant se prémunir, Avant d'avoir péché, connaît le repentir. . . Il ne faut point tonner contre cette âme tendre; Plutôt contre elle-même on. cherche à la défendre: L'image de la mort de son divin sauveur, L'anime et la remplit d'une sainte ferveur; Elle inonde la croix de ses larmes amères, Et voudrait de son sang payer tant de misères. La cloche du hameau retentit dans les airs, (4) Le soleil plus brillant éclaire l'univers, Et l'ange du printemps, couronné de feuillage, Ranime des oiseaux le gracieux ramage: Les chênes décrépits, les antiques ormeaux; Cachent leur vétusté sous de jeunes rameaux; Les enfants, couronnés de guirlandes légères, D'un bras respectueux soutiennent leurs vieux pères, Et redisent en choeur, dans ce jour solennel, L'antique Alléluia du pieux Israël. L'heure approche, et Zélis vient joindre ses compagnes, Ainsi qu'on vit jadis du sein de ces campagnes, Qui des fils de David nourrissaient les troupeaux, Planer sur le sommet des fertiles coteaux, Ce céleste envoyé, cet ange de lumière, Venant pour annoncer au pâtre solitaire Que le fils du vrai Dieu, que le Verbe immortel, A, pour sauver la terre, abandonné le ciel. . . Telle apparaît Zélis. . . Les filles du-village, Pour entrer dans le temple, attendaient son passage; Elle leur tend la main, sourit avec douceur, Et marche leur égale à l'autel du Seigneur. Allez, coeurs innocents, allez, douces colombes, Mais arrêtez vos pas sur ces rustiques tombes, Où vos nombreux aïeux, reposent sans honneurs: Fléchissez les genoux, et versez quelques pleurs Sur l'asyle sacré qui recèle leur cendre; Songez qu'un jour près d'eux il vous faudra descendre; Songez que votre place est marquée en ce lieu, Ensuite allez en paix recevoir votre Dieu. L'airain a retenti de l'heure désirée; Elle touche le seuil de la porte sacrée: Les sons harmonieux de l'orgue aux longs accens,(5) Le saint autel voilé d'un nuage d'encens, Les fleurs dont l'innocence orna le sanctuaire, Et de mille flambeaux l'éclatante lumière, Pénètrent tous les coeurs de respect et d'amour; Tout dit du Dieu vivant le glorieux séjour: Le prêtre est à l'autel, le tabernacle s'ouvre, L'Esprit Saint apparaît, et l'agneau se découvre. Plongé dans un profond et long recueillement, Le fidèle, à ses pieds se prosterne tremblant; Mais qui dira jamais de la vierge innocente La douce émotion et la ferveur touchante: Couverte d'un long voile, emblème respecté, De sa pudeur modeste et de sa pureté, Le passé, le présent, ne sont plus rien pour elle, Elle va conquérir une vie immortelle. . . Enfin elle se lève, approche lentement, Et reçoit à genoux l'auguste sacrement. Dans cette âme sans tache et d'amour éperdue, Avec le Dieu vivant la grâce est descendue; Zélis lève les yeux, pousse un profond soupir, Croit voir le ciel ouvert, et désire mourir. 0 toi qu'enorgueillit ton nom, ta fausse gloire, Qui prétends une place au temple de mémoire; Toi qui, pour reculer les bornes du savoir, Aux malheureux mortels êtes jusqu'à l'espoir, Condamnes ses vertus, et, philosophe impie, Pour illustrer tes jours empoisonnes sa vie; Toi qui traites d'erreur, de folle illusion, Cet objet éternel de consolation, Un jour, un jour viendra que ton âme insensible Convoitera le sort de cette âme paisible! Quand le temps et la mort approcheront de toi, Ton coeur épouvanté demandera la Foi; Et, malgré la lueur de vingt lampes funèbres, Ton oeil n'apercevra que d'épaisses ténèbres. . . Ton esprit corrompu repoussera l'espoir, Et dans ta dernière heure, un sombre désespoir, Augmentant les horreurs d'une lente agonie, Te fera détester une coupable vie. Chant Quatrième. O toi qui fais l'honneur, le charme de mes jours, Approche-toi, ma fille! objet de mes amours, Source de mes plaisirs, suis-moi sous cet ombrage, Et viens jusqu'à sa fin conduire mon ouvrage. Zélis compte déjà plus de quinze printemps, Mais ignore le prix de ses charmes naissants, Et ne sait point encor la grâce séduisante De sa taille, semblable à la tige élégante Du lys que les autans ont toujours respecté. Pour mieux parer son coeur, négligeant sa beauté, Au prix de ses atours, elle aide l'indigence, Et, fuyant les dangers d'une molle indolence, Occupe sa journée à d'utiles travaux. «O toi dont les vertus charment jusqu'à mes maux; Délices de mes yeux, doux espoir de ma vie, Cache-toi dans mon sein, mon sort ferait envie! Quoi! ce trésor vivrait sur la terre ignoré; Il vivrait pour moi seule: et ce dépôt sacré, Dont le ciel confia le sort à ma tendresse, Victime d'une lâche et cruelle faiblesse, Se verrait dans mes mains flétrir en son printemps! Non, ma fille: suis-moi: partons, il en est temps; Viens, quittons cet asyle obscur et solitaire, Il ne peut plus suffire à l'orgueil d'une mère. » Ainsi parla Phrosine, et soudain elle part, Et jette en les quittant un humide regard Sur ces lieux, seuls témoins du bonheur de sa fille; Mais elle va revoir ses amis, sa famille. . . Cependant le soleil ne dore plus les monts, On croit les voir s'étendre et relever leurs fronts, Pour recueillir encore un rayon salutaire De cet astre qui fuit vers un autre hémisphère. Du sein de l'orient, la Nuit, fille du Ciel, S'élance, et vient couvrir de son voile immortel Le désert solitaire et le riant bocage; Zélis voit s'avancer le terme du voyage. Dans son impatience elle voudrait franchir L'espace qui lui reste encore à parcourir; Un doux frémissement soulève sa poitrine, Enfin elle aperçoit la dernière colline S'aplanir sous les pas des coursiers haletants; Et la grande cité, riche de monuments, S'élevant dans le sein d'une fertile plaine, Resserrer dans ses murs les rives de la Seine. On s'arrête, Phrosine a reconnu le seuil Où sans doute l'attend le plus touchant accueil; Elle quitte son char: sa famille empressée Accourt au-devant d'elle, et, dans ses bras pressée Le nom de sa Zélis s'échappe avec ses pleurs: Tendre réunion, je connais tes douceurs, J'ai revu mes amis après les jours d'absence, J'ai revu mes foyers, j'ai retrouvé la France. . . Zélis approche enfin, son port noble et décent, Son abord gracieux, son sourire charmant, Enchantent tous les yeux, et Phrosine en silence A de seize ans d'exil reçu la récompense: Chaque instant lui ménage un triomphe nouveau. Les talents cultivés dans le fond du hameau, Enfants de la retraite, étonnent à la ville: Et du chantre des bois sa voix pure et facile, Dont l'art n'altéra point l'éclat et la fraîcheur, Semble avoir emprunté le charme séducteur. Chaque éloge à Zélis, chaque brillant suffrage, A l'amour de sa mère est un nouvel hommage; Tel contemple au matin l'astre majestueux Roulant dans l'horizon son disque lumineux, Qui bénit en son coeur cette source féconde, D'où découla l'amour, la lumière et le monde. Jouis, Phrosine, encore un moment, un seul jour; Peut-être cet objet de ton unique amour, Dès demain, dès ce soir, au trépas condamnée, Comme la fleur des champs tombera moissonnée. Dieu! reculez encor ce terrible moment. . . Une fièvre brûlante, un délire effrayant, Menacent de Zélis l'existence si chère; Mais où sont donc tes pleurs? oh, malheureuse mère! Eh quoi! pas une larme? Une morne stupeur, Un oeil farouche et sec, est-ce là la douleur? Qu'as-tu fait de ce coeur si sensible et si tendre? N'appréhendes-tu rien? et te faut-il attendre, Pour pousser un soupir, que le froid de la mort Soit venu sans retour déterminer ton sort, Phrosine? Mais d'où naît le transport qui t'agite? Où portes-tu tes pas? quelle frayeur subite S'empare de tes sens?. . . Elle échappe, elle fuit, Et, s'arrachant des bras de l'époux qui la suit, Loin du lit de sa fille elle court éperdue; Des pleurs, des pleurs de sang obscurcissent sa vue; Elle tombe à genoux, et parmi ses sanglots Elle laisse échapper péniblement ces mots: « Sous mes maux, Dieu puissant, je sens que je succombe: » Dispose de mes jours, daigne m'ouvrir la tombe, » Mais sauve ma Zélis: ô mère des douleurs! » Espoir des malheureux, prends pitié de mes pleurs! » Porte aux pieds de ton fils ma peine et ma détresse; » Si je n'ai tes vertus, j'ai toute ta tendresse, » Mais je n'ai point, hélas! ton noble dévoûment; » Prends ma vie, ô mon Dieu, mais sauve mon enfant! » Je ne murmure point, mon père, je t'implore, » Je respecte tes lois, je gémis, je t'adore. . . » Je dépose à tes pieds et ce coeur déchiré, » Et cet amour brûlant dont tu l'as pénétré. » Oui, je sens s'adoucir mon amère souffrance; » Dieu! tu m'as commandé de garder l'espérance: » Eh bien, Seigneur! j'espère, et crois à ta bonté, » Et je mets en toi seul toute ma sûreté. » Un rayon consolant, une force divine, Sont venus ranimer les esprits de Phrosine; Ses pleurs ne coulent plus; une douce chaleur A passé dans son sang et pénétré son coeur; Elle se lève enfin, va rejoindre sa fille, Console son époux, rassure sa famille; Et, foi te de sa foi, source de ses vertus, Espère en l'Éternel, attend, et ne craint plus» La fièvre cependant, active et dévorante, Redouble ses efforts, et, d'une voix touchante, Zélis adresse au ciel les voeux les plus ardents Pour la paix, le bonheur de ses tendres parents» Age heureux, où la mort cache sa faux cruelle Sous le rameau sacré de la palme immortelle! Age heureux, où le coeur dans sa simplicité A cru sans examen, et n'a jamais douté! Détracteur de la foi, coeur dur, esprit rebelle, Accours, viens avec moi voir mourir le fidelle: Le tombeau n'est pour toi qu'un gouffre dévorant, Il est pour lui, du ciel le portique brillant; Rien en toi ne survit à l'impure matière, Tandis que, secouant une indigne poussière, Son âme triomphante atteint l'éternité, Et s'asseoit au banquet de l'immortalité. Zélis déjà ravie au séjour de lumière, N'a plus ni souvenir, ni regret de la terre. Mais que Phrosine est loin de ce calme parfait! Elle espère, elle craint, murmure, se soumet, S'alarme sans motifs, sans sujet se rassure; Tantôt se réjouit, s'afflige sans mesure. . . Tel le vaisseau battu par les vents orageux, Est plongé dans l'abîme ou lancé vers les cieux. Loin de la ralentir, l'affreuse incertitude Semble encore ajouter à sa sollicitude; Déjà la nuit dix fois a chassé le soleil, Et Phrosine n'a pu retrouver le sommeil: Il n'ose appesantir son humide paupière, Et suspendre un instant les doux soins d'une mère. Immobile, au chevet de ce lit de douleur, L'oeil fixé sur sa fille, et priant dans son coeur, Le reste des humains semble perdu pour elle; Ainsi, l'humble pêcheur ne voit que sa nacelle Exposée au péril, quand d'immenses vaisseaux Sont avec leurs trésors engloutis sous les flots. Tant d'amour, tant de soins auront leur récompense: La crainte sans retour le cède à l'espérance; Le délire a cessé, la fièvre a disparu, Sur ce livide front les lis ont reparu; Zélis retrouve enfin la parole et la vie, Et déjà dans les bras de sa mère ravie, Lui paie en un instant un siècle de douleurs. Phrosine la contemple et l'inonde de pleurs; Les cieux se sont ouverts, un bonheur sans mélange Lui vient d'être apporté sur les ailes d'un ange. Respectez leur silence, amis, parents, époux; Soleil, cache tes feux: zéphirs, apaisez-vous, Gardez-vous de troubler ces moments de délire. . . Et toi, faible crayon, oses-tu les décrire? Zélis a recouvré sa première fraîcheur, Et la tendre Phrosine est rendue au bonheur. Dans ses premiers transports en secret elle apprête, Pour célébrer ce jour, une brillante fête; Les plus touchants plaisirs de la maternité Sont tracés sur la toile avec fidélité. Zelis pleure, et sourit à ce touchant hommage; Une vive rougeur colore son visage; Elle voudrait pouvoir éviter tous les yeux, Et ne peut se soustraire aux regards curieux. Cependant une aimable et bruyante jeunesse, En ce lieu réunie, autour d'elle s'empresse; Tous les coeurs à l'envi lui demandent des fers. Parmi les voeux secrets qui lui furent offerts, Phrosine a distingué de sa plus tendre amie L'unique rejeton; sur sa physionomie Se décèle déjà le trouble de ses sens. . . Peut-être ignore-t-il encor ses feux naissants; Charles ( c'était son nom ), prudent, modeste et sage, Dès long-temps possesseur d'un immense héritage, A su se garantir des dangereux travers Que le monde à ses yeux a si souvent offerts. Le voilà cet époux que Phrosine désire, Que pour Zélis son coeur en secret vient d'élire; A ce projet si cher puisse-t-elle applaudir! Elle veut la guider et non pas l'asservir. Charles le lendemain cependant se présente; Il aime, et s'est levé dès l'aurore naissante; Pour un coeur bien épris le réveil est si doux! Il a dans le sommeil rêvé le nom d'époux; L'image de Zélis l'a bercé dans ses songes. Prestiges séduisants! agréables mensonges! L'homme vous doit souvent ses plus parfaits plaisirs; Que ne lui laissez-vous, plus que des souvenirs! . . . Charles revoit Zélis, et Zélis ose à peine Fixer sur lui ses yeux: une crainte soudaine, Un trouble, un embarras jusqu'alors inconnu, S'empare de ses sens; et son coeur ingénu S'étonne de trouver dans cet état pénible Une douceur secrète, un charme irrésistible. . . Mais Phrosine l'observe, et son oeil vigilant A déjà pénétré ce secret important. C'est elle qui découvre à Zelis interdite Le nouveau sentiment qui la trouble et l'agite; Et, loin de les combattre, elle approuve des feux Qui doivent couronner le plus cher de ses voeux. O charme d'un lien pur, chaste et légitime! O touchante union, amour noble et sublime, Torrent inépuisable où le coeur altéré Boit sans cesse, et toujours est de soif dévoré; Trésor de volupté, félicité suprême Qu'un dieu puissant à l'homme a découvert lui-même, Comme un faible avant-goût des plaisirs immortels Qui l'attendent au sein des parvis éternels! Qu'il meurt en paix celui qui sut aimer et plaire, Il a goûté lui seul tous les biens de la terre. L'hymen de ces amants va bientôt s'accomplir. Aux coeurs qu'un même instinct se plaît à réunir, L'aveugle Ambition fut toujours étrangère; Et, méprisant ces biens qu'adore le vulgaire, Leur unique désir est de goûter en paix L'ineffable douceur de s'aimer à jamais. On a fixé le jour; l'aurore matinale Doit voir le lendemain la pompe nuptiale; Bientôt cet heureux couple, à l'autel du Seigneur, Se verra commander l'amour et le bonheur. Ce jour commence à luire, et Phrosine en silence Va placer le bouquet, symbole d'innocence, Sur le front virginal de la jeune Zelis; Un voile d'un blanc pur couvre de ses longs plis Sa blonde chevelure et sa taille élégante. Sous ce noble appareil, confuse, palpitante, L'esprit préoccupé d'un douteux avenir, L'oeil humide, et laissant échapper un soupir, Elle vient se jeter aux genoux de sa mère: « Bénissez votre enfant, daignez. . . -Fille trop chère, » Oui. . . oui. . . je te bénis! » Et soudain les sanglots Et les embrassements interrompent ces mots. . . Charles paraît, on part, et Phrosine tremblante Accompagne et soutient sa fille chancelante, Jusqu'au pied de l'autel qui reçoit leurs serments. Allez, jeunes époux, et que vos descendants, Vertueux comme vous, charment votre vieillesse.... Au milieu des transports et des cris d'allégresse, On revient sous le toit antique et révéré, Qu'une suite d'aïeux ont toujours illustré; C'est-là que désormais au sein de sa patrie, Entre un fils de sou choix, une fille chérie, Et de leur tendre hymen les gages précieux, Phrosine va couler des jours délicieux. Telles sont des mortels les nobles destinées, Leur tendresse s'accroît par le cours des années, Ce feu sacré survit aux ravages du temps: Le tendre tourtereau n'est père qu'un printemps, Le monstre des forêts à ses fils fait la guerre, Dans le vaste océan, dans les airs, sur la terre, Tout ce qui n'est point homme, à peine quelques jours Protège et reconnaît le fruit de ses amours. Lorsqu'à jamais soumise au lien qui l'engage, De la bonté du ciel, noble et touchante image, La mère ne connaît de bonheur, de plaisirs, Que de leur consacrer ses soins et ses loisirs; Rien ne peut ralentir sa tendre vigilance, Ni veilles, ni tourments, ne lassent sa constance; Et lorsque vient enfin l'âge, l'instant heureux, Où le flambeau d'hymen s'allume aussi pour eux, Aux enfants de ses fils consacrant sa vieillesse! Elle redouble encor de soins et de tendresse, Mais elle ne sait plus commander et punir; A leurs caprices même on la voit compatir: C'est dans ce tendre coeur, modèle d'indulgence, Qu'est déposé l'aveu des fautes de l'enfance; Cherchant à prévenir un juste châtiment, Près d'un père irrité son amour les défend; On dirait que, toujours partageant leur disgrâce, C'est pour elle surtout qu'elle demande grâce. Mais sur ces cheveux blancs, la Mort au bras de fer Vient promener sa faux; et le dernier hiver S'écoule et disparaît pour l'aïeule chérie; Près de son lit de mort sa famille attendrie, Empruntant les secours d'un art trop incertain Tâche de prolonger ces jours près de leur fin; Mais, repoussant un soin qu'elle juge inutile, Phrosine à leurs regrets oppose un oeil tranquille. Sa carrière est finie, un dieu de paix l'attend, De son corps fatigué son coeur se détachant, Vole déjà vers lui: sur sa fille éperdue Pour la dernière fois elle jette la vue, Voit ses larmes couler, console sa douleur, Lui peint cet avenir d'amour et de bonheur, Ce séjour éternel de calme et d'innocence; L'assure que sa mort n'est qu'une courte absence, Lui parle de l'instant qui doit les réunir, Et de son dernier jour laisse un long souvenir. Notes. (1) Ainsi l'on vit jadis dans sa douleur secrète L'épouse d'Elcana quitter souvent Sophim, Et parcourir les monts escarpés d'Ephraim Pour porter à Silo ses désirs et ses craintes. Elcana habitait la ville de Ramatha, surnommée Sophim, dans la montagne d'Éphraim. Sa femme, nommée Anne, était stérile; elle allait souvent à Silo, où était alors le tabernacle, pour prier le Seigneur de lui accorder un fils, et elle fit voeu de le consacrer au service du Temple; sa prière fut exaucée; peu de temps après elle devint mère du prophète Samuel. (Voyez les chapitres I et II du premier livre des Rois.) (2) Ici l'on voit au pied des fertiles coteaux La Vienne promenant le crystal de ses eaux. La Vienne, petite rivière qui se jette dans le Danube, sous les murs de Vienne. (Voyez la Géographie de Mentelle, vol. II, page 302.) (3) Parmi cet heureux groupe on distingue, on admire Pauline d'Aremberg. . . Pauline, princesse de Schwartzemberg, fille du sénateur d'Aremberg. Voici l'extrait des détails insérés dans le Moniteur du 3 juillet 1810, et d'après lesquels l'Auteur a composé son épisode. «La fête du prince de Schwartzemberg a eu lieu avant-hier. LL. MM. II. et RR. y ont assisté: elles sont arrivées à dix heures: le jardin était illuminé avec beaucoup de goût; il offrait différentes vues des pays que l'Impératrice chérissait pendant son enfance. . . Le prince, suivant l'usage suivi à Paris, avait fait construire en planches une salle de bal, ornée de peintures, de gazes, de mousselines et autres étoffes légères; cette salle offrait un très-beau coup-d'oeil. La Reine de Naples a ouvert le bal avec le prince Estherazi; et le Vice Roi avec la princesse Pauline de Schwartzemberg, femme du frère aîné de l'Ambassadeur. Après les quadrilles, on a dansé une écossaise, pendant la quelle LL. MM. se sont levées pour faire le tour du cercle, et parler aux dames. L'Impératrice était déjà retournée à son fauteuil, et l'Empereur se trouvait à l'autre extrémité de la salle, et venait de passer auprès de la princesse Pauline de Schwartzemberg, qui lui avait présenté les princesses ses filles, lorsque la flamme d'une bougie atteignit les draperies d'une croisée. Le comte Dumanoir, chambellan de l'Empereur, et plusieurs officiers qui se trouvaient près de lui, voulurent arracher les rideaux; mais la flamme gagna plus haut. On prévint sur-le-champ l'Empereur, qui n'eut que le temps d'aller auprès du fauteuil de l'Impératrice, et qui fut aussitôt entouré par l'Ambassadeur et les officiers de la légation autrichienne, qui l'engagèrent à sortir. Le feu se propageait avec la rapidité de l'éclair, et S. M. se retira au petit pas avec l'Impératrice, recommandant le calme afin de prévenir tout désordre. Les issues de la salle étaient heureusement très-spacieuses, et la foule put aisément s'écouler et se répandre dans le jardin. Mais beaucoup de mères perdirent du temps en cherchant leurs filles, dont elles avaient été séparées par l'écossaise, et beaucoup de jeunes personnes, en cherchant à se réunir à leur mère. La rapidité de l'incendie fut telle, que la reine de Naples, qui marchait à la suite de l'Empereur, étant tombée, ne fut sauvée que par la présence d'esprit du grand-duc de Wurtzbourg. Le jardin, fort vaste et très-bien éclairé, a offert, pendant, une demi-heure, le spectacle de pères et mères appelant leurs femmes, leurs époux et leurs enfants; et qui, au moment où ils se retrouvaient, s'embrassaient avec transport, comme si une longue absence les eût séparés. »L'Empereur et l'Impératrice montèrent en voiture à la porte du jardin. Lorsque l'Empereur eut rejoint ses équipages de campagne qui l'attendaient aux Champs-Elysées, et y eut remis l'Impératrice, il revint chez le prince de Schwartzemberg avec un aide-de-camp. »La princesse Pauline' de Schwartzemberg était restée une des dernières dans la salle du bal: elle tenait une de ses filles par la main. Un débris embrasé fit tomber cette jeune personne, qu'un homme, qui se trouvait près d'elle, releva, et porta hors de la salle: elle fut elle-même entraînée dans le jardin. Ne voyant plus sa fille, elle courait partout, l'appelant à grands cris. Elle rencontra le Roi de Westphalie qui chercha à la calmer; elle s'adressa de même au prince Borghèse et au comte Regnanlt. Api es un quart-d'heure de recherches, poussée par l'héroïsme de l'amour maternel, elle rentra dans la salle enflammée; et, depuis ce moment, on ne sut plus ce qu'elle était devenue. »Le prince Joseph de Schwartzemberg passa la nuit à chercher sa femme, qui ne se trouva ni chez son frère l'Ambassadeur, ni chez madame de Metternich. Il doutait encore de son malheur, lorsqu'au point du jour on trouva dans les débris de la salle un corps défiguré, que le docteur Gall crut reconnaître pour celui de la princesse Pauline de Schwartzemberg. Il ne resta plus de doute, lorsqu'on reconnut ses bijoux et le chiffre de ses enfants qu'elle portail à son cou. »La princesse Pauline de Schwartzemberg était fille du sénateur d'Aremberg: elle était mère de huit enfants, et grosse de quatre mois. Elle était aussi distinguée par les grâces de sa personne, que par les qualités de son esprit et de son coeur. L'acte de dévouement, qui lui a coûté la vie, prouve combien elle est digne de regrets, car la mort était évidente; les flammes sortaient en tourbillon; une mère seule était capable d'affronter un tel danger. »L'Empereur s'est retiré à trois heures du matin. Il a envoyé plusieurs fois, pendant le reste de la nuit, pour s'informer du sort de la princesse Pauline de Schwartzemberg, qui était encore incertain. Ce n'est qu'à cinq heures du, matin qu'on lui a rendu compte de sa mort. S. M., qui avait une estime particulière pour cette princesse, l'a vivement regrettée. »S. M. l'Impératrice a montré le plus grand calme pendant cette soirée. Lorsque ce matin à son réveil elle a appris la mort de la princesse de Schwartzemberg, elle a répandu beaucoup de larmes. » (4) La cloche du hameau retentit dans les airs, Le soleil plus brillant éclaire l'univers, Et l'ange du printemps, couronné de feuillage, Ranime des oiseaux le gracieux ramage. . . . . . . . . . . . On doit remarquer que dans ce morceau-ci et dans plusieurs autres, j'ai fait tous mes efforts pour imiter quelques passages de M. de Châteaubriant: heureuse si j'ai réussi à faire passer dans mes vers une étincelle de son génie, et une légère nuance de ce coloris religieux et mélancolique, qui répand tant de charmes sur le Génie du Christianisme! (5) Les sons harmonieux de l'orgue aux longs accens, Le saint autel voilé d'un nuage d'encens. Malgré que je doive redouter toute comparaison, je n'ai pu résister au désir d'imiter ces deux vers de M. de Millevoie, dans son poëme de l'Amour Maternel: La majesté du lieu, l'orgue et ses longs accens, Ces parfums solennels, ces nuages d'encens. Source: http://www.poesies.net