La Croisade Des Enfants.(1896) Marcel Schwob. (1867-1905) Récit Du Goliard. Récit Du Lépreux. Récit Du Pape Innocent III. Récit De Trois Petits Enfants. Récit De François Longuejoue, Clerc. Récit Du Kalandar. Récit De La Petite Allys. Récit Du Pape Grégoire IX. L’Etoile De Bois. Circa idem tempus pueri sine rectore sine duce de universis omnium regionum villis et civitatibus versus transmarinas partes avidis gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab ipsis quo currerent, responderunt: Versus Jherusalem, quaerere terram sanctam... Adhuc quo devenerint ignoratur. Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur causa cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem tempus nichil loquentes per villas et civitates cucurrerunt.... Récit Du Goliard. Moi, pauvre Goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon pain quotidien, j’ai vu un spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n’est point très sainte, et que j’ai cédé aux tentations sous les tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je suis peu accoutumé à en boire. Mais je n’appartiens pas à la secte de ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer et d’implorer la pitié. Voilà pourquoi j’ai eu peur en voyant tous ces enfants. Sans doute, Notre Seigneur les défendra. Je parle au hasard, car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j’ai vu. Mon esprit n’est pas très fort. J’ai reçu la tonsure de clergie à l’âge de dix ans, et j’ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la sauterelle: car je bondis, de ci, de là, et je bourdonne, et parfois j’ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n’était point un homme fait comme nous. Je suis plein d’adoration pour saint Jean, car il était errant et prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu’elles devraient être plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n’y a eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement lavées. Partout le sang de Notre Seigneur étincelle sur les haies. Notre Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi? Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j’eusse été expert dans les lettres, j’aurais du parchemin, et j’écrirais dessus. Ainsi je mangerais très bien tous les soirs. J’irais dans les couvents prier pour les frères morts et j’inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais mon rouleau des morts d’une abbaye à l’autre. C’est une chose qui plaît à nos frères. Mais j’ignore les noms de mes frères morts. Peut-être que Notre Seigneur ne se soucie point non plus de les savoir. Tous ces enfants m’ont paru n’avoir pas de noms. Et il est sûr que Notre Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un essaim d’abeilles blanches. Je ne sais pas d’où ils venaient. C’étaient de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de bouleau. Ils avaient la croix sur l’épaule; et toutes ces croix étaient de maintes couleurs. J’en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que Jérusalem est loin, et Notre Seigneur doit être plus près de nous. Ils n’arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre Seigneur est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je me coucherai ici au soleil. C’est un endroit saint. Les pieds de Notre Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En vérité, je le lui dis. J’ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car peut-être qu’il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits enfants. L’heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches. Ainsi soit-il. Amen. Récit Du Lépreux. Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j’ai la tête couverte d’un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j’ai peur de mes mains. Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je voudrais les couper. J’ai honte de ce qu’elles touchent. Il me semble qu’elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres racines que j’arrache paraissent se flétrir sous elles. Domine ceterorum libera me! Le Sauveur n’a pas expié mon péché blême. Je suis oublié jusqu’à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair. Domine ceterorum, fac me liberum: leprosus sum. Je suis solitaire et j’ai horreur. Mes dents seules ont gardé leur blancheur naturelle. Les bêtes s’effraient, et mon âme voudrait fuir. Le jour s’écarte de moi. Il y a douze cent et douze années que leur Sauveur les a sauvées, et il n’a pas eu pitié de moi. Je n’ai pas été touché avec la lance sanglante qui l’a percé. Peutêtre que le sang du Seigneur des autres m’aurait guéri. Je songe souvent au sang: je pourrais mordre avec mes dents; elles sont candides. Puisqu’Il n’a point voulu me le donner, j’ai l’avidité de prendre celui qui lui appartient. Voilà pourquoi j’ai guetté les enfants qui descendaient du pays de Vendôme vers cette forêt de la Loire. Ils avaient des croix et ils étaient soumis à Lui. Leurs corps étaient Son corps et Il ne m’a point fait part de son corps. Je suis entouré sur terre d’une damnation pâle. J’ai épié pour sucer au cou d’un de Ses enfants du sang innocent. Et caro nova fiet in die iræ. Au jour de terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrière les autres marchait un enfant frais aux cheveux rouges. Je le marquai; je bondis subitement; je lui saisis la bouche de mes mains affreuses. Il n’était vêtu que d’une chemise rude; ses pieds étaient nus et ses yeux restèrent placides. Et il me considéra sans étonnement. Alors, sachant qu’il ne crierait point, j’eus le désir d’entendre encore une voix humaine et j’ôtai mes mains de sa bouche, et il ne s’essuya pas la bouche. Et ses yeux semblaient ailleurs. -Qui es-tu? lui dis-je. -Johannes le Teuton, répondit-il. Et ses paroles étaient limpides et salutaires. -Où vas-tu donc? dis-je encore. Et il répondit: -A Jérusalem, pour conquérir la Terre sainte. Alors je me mis à rire, et je lui demandai: -Où est Jérusalem? Et il répondit: -Je ne sais pas. Et je dis encore: -Qu’est-ce que Jérusalem? Et il répondit: -C’est Notre Seigneur. Alors, je me mis à rire de nouveau et je demandai: -Qu’est-ce que ton Seigneur? Et il me dit: -Je ne sais pas; il est blanc. Et cette parole me jeta dans la fureur et j’ouvris mes dents sous mon capuchon et je me penchai vers son cou frais et il ne recula point, et je lui dis: -Pourquoi n’as-tu pas peur de moi? Et il dit: -Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc? Alors de grandes larmes m’agitèrent, et je m’étendis sur le sol, et je baisai la terre de mes lèvres terribles, et je criai: -Parce que je suis lépreux! Et l’enfant teuton me considéra, et dit limpidement: -Je ne sais pas. Il n’a pas eu peur de moi! Il n’a pas eu peur de moi! Ma monstrueuse blancheur est semblable pour lui à celle de son Seigneur. Et j’ai pris une poignée d’herbe et j’ai essuyé sa bouche et ses mains. Et je lui ai dit: -Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu’il m’a oublié. Et l’enfant m’a regardé sans rien dire. Je l’ai accompagné hors du noir de cette forêt. Il marchait sans trembler. J’ai vu disparaître ses cheveux rouges au loin dans le soleil. Domine infantium, libera me! Que le son de mon cliquet de bois parvienne jusqu’à toi, comme le son pur des cloches! Maître de ceux qui ne savent pas, délivre-moi! Récit Du Pape Innocent III. Loin de l’encens et des chasubles, je puis très facilement parler à Dieu dans cette chambre dédorée de mon palais. C’est ici que je viens penser à ma vieillesse, sans être soutenu sous les bras. Pendant la messe, mon coeur s’élève et mon corps se roidit; le scintillement du vin sacré emplit mes yeux, et ma pensée est lubrifiée par les huiles précieuses; mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber sous ma fatigue terrestre. Ecce homo! Car le Seigneur ne doit point entendre vraiment la voix de ses prêtres à travers la pompe des mandements et des bulles; et sans doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne lui agréent; mais dans cette petite cellule il a peut-être pitié de mon balbutiement imparfait. Seigneur, je suis très vieux, et me voici vêtu de blanc devant toi, et mon nom est Innocent, et tu sais que je ne sais rien. Pardonne-moi ma papauté, car elle a été instituée, et je la subis. Ce n’est pas moi qui ai ordonné les honneurs. J’aime mieux voir ton soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques de mes verrières. Laisse-moi gémir comme un autre vieillard et tourner vers toi ce visage pâle et ridé que je soulève à grand’peine hors des flots de la nuit éternelle. Les anneaux glissent le long de mes doigts amaigris, comme les derniers jours de ma vie s’échappent. Mon Dieu! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma main creuse, pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands crimes. Il y a de très grands crimes. Nous pouvons leur donner l’absolution. Il y a de grandes hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Nous devons les punir impitoyablement. A cette heure où je m’agenouille, blanc, dans cette cellule blanche dédorée, je souffre d’une forte angoisse, Seigneur, ne sachant point si les crimes et les hérésies sont du pompeux domaine de ma papauté ou du petit cercle de jour dans lequel un vieil homme joint simplement ses mains. Et aussi, je suis troublé en ce qui touche ton sépulcre. Il est toujours entouré par des infidèles. On n’a point su le leur reprendre. Personne n’a dirigé ta croix vers la Terre-Sainte; mais nous sommes plongés dans la torpeur. Les chevaliers ont déposé leurs armes et les rois ne savent plus commander. Et moi, Seigneur, je m’accuse et je frappe ma poitrine: je suis trop faible et trop vieux. Maintenant, Seigneur, écoute ce chuchotement chevrotant qui monte hors de cette petite cellule de ma basilique et conseille-moi. Mes serviteurs m’ont apporté d’étranges nouvelles depuis les pays de Flandres et d’Allemagne jusqu’aux villes de Marseille et de Gênes. Des sectes ignorées vont naître. On a vu courir par les cités des femmes nues qui ne parlaient point. Ces muettes impudiques désignaient le ciel. Plusieurs fous ont prêché la ruine sur les places. Les ermites et les clercs errants sont pleins de rumeurs. Et je ne sais par quel sortilège plus de sept mille enfants ont été attirés hors des maisons. Ils sont sept mille sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n’ont point à manger; ils n’ont point d’armes; ils sont incapables et ils nous font honte. Ils sont ignorants de toute véritable religion. Mes serviteurs les ont interrogés. Ils répondent qu’ils vont à Jérusalem pour conquérir la Terre- Sainte. Mes serviteurs leur ont dit qu’ils ne pourraient traverser la mer. Ils ont répondu que la mer se séparerait et se dessécherait pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages, s’efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la nuit et franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de nobles et de courtisanes. C’est grand’pitié. Seigneur, tous ces innocents seront livrés aux naufrages et aux adorateurs de Mahomet. Je vois que le soudan de Bagdad les guette de son palais. Je tremble que les mariniers ne s’emparent de leurs corps pour les vendre. Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules de la religion. Cette croisade des enfants n’est point une oeuvre pie. Elle ne pourra gagner le Sépulcre aux chrétiens. Elle augmente le nombre des vagabonds qui errent sur la lisière de la foi autorisée. Nos prêtres ne peuvent point la protéger. Nous devons croire que le Malin possède ces pauvres créatures. Elles vont en troupeau vers le précipice comme les porcs sur la montagne. Le Malin s’empare volontiers des enfants, Seigneur, comme vous savez. Il se donna figure, jadis, d’un preneur de rats, pour entraîner aux notes de la musique de son pipeau tous les petits de la cité de Hamelin. Les uns disent que ces infortunés furent noyés dans la rivière de Weser; les autres, qu’il les enferma dans le flanc d’une montagne. Craignez que Satan ne mène tous nos enfants vers les supplices de ceux qui n’ont point notre foi. Seigneur, vous savez qu’il n’est pas bon que la croyance se renouvelle. Sitôt qu’elle parut dans le buisson ardent, vous la fîtes enfermer dans un tabernacle. Et quand elle se fut échappée de vos lèvres sur le Golgotha, vous ordonnâtes qu’elle fût enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs. Ces petits prophètes ébranleront l’édifice de votre Église. Il faut le leur défendre. Est-ce au mépris de vos consacrés, qui usèrent dans votre service leurs aubes et leurs étoles, qui résistèrent durement aux tentations pour vous gagner, que vous recevrez ceux qui ne savent ce qu’ils font? Nous devons laisser venir à vous les petits enfants, mais sur la route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos institutions. Ces enfants périront. Ne faites pas qu’il y ait sous Innocent un nouveau massacre des Innocents. Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t’avoir demandé conseil sous la tiare. Le tremblement de la vieillesse me reprend. Regarde mes pauvres mains. Je suis un homme très âgé. Ma foi n’est plus celle des tout petits. L’or des parois de cette cellule est usé par le temps. Elles sont blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est blanche aussi, et mon coeur desséché est pur. J’ai dit selon ta règle. Il y a des crimes. Il y a de très grands crimes. Il y a des hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Ma tête est vacillante de faiblesse: peut-être qu’il ne faut ni punir ni absoudre. La vie passée fait hésiter nos résolutions. Je n’ai point vu de miracle. Éclaire-moi. Est-ce un miracle? Quel signe leur as-tu donné? Les temps sont-ils venus? Veux-tu qu’un homme très vieux, comme moi, soit pareil dans sa blancheur à tes petits enfants candides? Sept mille! Bien que leur foi soit ignorante, puniras-tu l’ignorance de sept mille innocents? Moi aussi, je suis Innocent. Seigneur, je suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon extrême vieillesse. Les longues années m’ont appris que ce troupeau d’enfants ne peut pas réussir. Cependant, Seigneur, est-ce un miracle? Ma cellule reste paisible, comme en d’autres méditations. Je sais qu’il n’est point besoin de t’implorer, pour que tu te manifestes; mais moi, du haut de ma très grande vieillesse, du haut de ta papauté, je te supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont tes petits innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne sais pas. Récit De Trois Petits Enfants. Nous trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et Denis, nous sommes partis sur les routes pour aller vers Jérusalem. Il y a longtemps que nous marchons. Ce sont des voix blanches qui nous ont appelés dans la nuit. Elles appelaient tous les petits enfants. Elles étaient comme les voix des oiseaux morts pendant l’hiver. Et d’abord nous avons vu beaucoup de pauvres oiseaux étendus sur la terre gelée, beaucoup de petits oiseaux dont la gorge était rouge. Ensuite nous avons vu les premières fleurs et les premières feuilles et nous en avons tressé des croix. Nous avons chanté devant les villages, ainsi que nous avions coutume de faire pour l’an nouveau. Et tous les enfants couraient vers nous. Et nous avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur. Il y avait des femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et tout le monde avait pitié de nous. Car ils ne savent point où nous allons et ils n’ont point entendu les voix. Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se trouve Jérusalem. Nous n’avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s’appelle Eustace, et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras étendus et il sourit. Nous ne voyons rien de plus que lui. C’est une petite fille qui le mène et qui porte sa croix. Elle s’appelle Allys. Elle ne parle jamais et ne pleure jamais; elle garde les yeux fixés sur les pieds d’Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre. Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles du tombeau. Oh! que les choses de la terre sont belles! Nous ne nous souvenons de rien, parce que nous n’avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu de vieux arbres et des rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu’au soir dans des prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de Nicolas, et il le connaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s’ouvrir pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous veillons sur Nicolas. On nous disait que nous rencontrerions dans les bois des ogres et des loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne ne nous a effrayés; personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous dans les cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des églises. Les paysans se lèvent des sillons pour nous épier. Les bêtes aussi nous regardent et ne s’enfuient point. Et depuis que nous marchons, le soleil est devenu plus chaud, et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais toutes les tiges peuvent se tresser en mêmes formes, et nos croix sont toujours fraîches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientôt nous verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les voix blanches seront joyeuses dans la nuit. Récit De François Longuejoue, Clerc. Aujourd’hui, quinzième du mois de septembre, l’année après l’incarnation de notre Seigneur douze cent et douze, sont venus en l’officine de mon maître Hugues Ferré plusieurs enfants qui demandent à traverser la mer pour aller voir le Saint-Sépulcre. Et pour ce que ledit Ferré n’a point assez de nefs marchandes dans le port de Marseille, il m’a commandé de requérir maître Guillaume Porc, afin de compléter le nombre. Les maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc mèneront les nefs jusqu’en Terre-Sainte pour l’amour de Notre Seigneur J.-C. Il y a présentement épandus autour de la cité de Marseille plus de sept mille enfants dont aucuns parlent des langages barbares. E t Messieurs les échevins, craignant justement la disette, se sont réunis en la maison de ville, où, après délibération, ils ont mandé nosdits maîtres afin de les exhorter et supplier d’envoyer les nefs en grande diligence. La mer n’est pas de présent bien favorable à cause des équinoxes, mais il est à considérer qu’une telle affluence pourrait être dangereuse à notre bonne ville, d’autant que ces enfants sont tous affamés par la longueur de la route et ne savent ce qu’ils font. J’ai fait crier aux mariniers sur le port, et équiper les nefs. Sur l’heure de vêpres, on pourra les tirer dans l’eau. La foule des enfants n’est point dans la cité, mais ils parcourent la grève en amassant des coquilles pour signes de voyage et on dit qu’ils s’étonnent des étoiles de mer et pensent qu’elles soient tombées vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur. Et de cet événement extraordinaire, voici ce que j’ai à dire: premièrement, qu’il est à désirer que maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc conduisent promptement hors de notre cité cette turbulence étrangère; secondement, que l’hiver a été bien rude, d’où la terre est pauvre cette année, ce que savent assez messieurs les marchands; troisièmement, que l’Église n’a été nullement avisée du dessein de cette horde qui vient du Nord, et qu’elle ne se mêlera pas dans la folie d’une armée puérile (turba infantium). Et il convient de louer maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc, autant pour l’amour qu’ils portent à notre bonne ville que pour leur soumission à Notre Seigneur, envoyant leurs nefs et les convoyant par ce temps d’équinoxe, et en grand danger d’être attaquées par les infidèles qui écument notre mer sur leurs felouques d’Alger et de Bougie. Récit Du Kalandar. Gloire à Dieu! Loué soit le Prophète qui m’a permis d’être pauvre et d’errer par les villes en invoquant le Seigneur! Trois fois bénis soient les saints compagnons de Mohammed qui instituèrent l’ordre divin auquel j’appartiens! Car je suis semblable à Lui lorsqu’il fut chassé à coups de pierres hors de la cité infâme que je ne veux point nommer, et qu’il se réfugia dans une vigne où un esclave chrétien eut pitié de lui, et lui donna du raisin, et fut touché par les paroles de la foi au déclin du jour. Dieu est grand! J’ai traversé les villes de Mossoul, et de Bagdad, et de Basrah, et j’ai connu Sala-ed-Din (Dieu ait son âme) et le sultan son frère Seïf-ed-Din, et j’ai contemplé le Commandeur des Croyants. Je vis très bien d’un peu de riz que je mendie et de l’eau qu’on me verse dans ma calebasse. J’entretiens la pureté de mon corps. Mais la plus grande pureté réside dans l’âme. Il est écrit que le Prophète, avant sa mission, tomba profondément endormi sur le sol. Et deux hommes blancs descendirent à droite et à gauche de son corps et se tinrent là. Et l’homme blanc à gauche lui fendit la poitrine avec un couteau d’or, et en tira le coeur, d’où il exprima le sang noir. Et l’homme blanc à droite lui fendit le ventre avec un couteau d’or, et en tira les viscères qu’il purifia. Et ils remirent les entrailles en place, et dès lors le Prophète fut pur pour annoncer la foi. C’est là une pureté surhumaine qui appartient principalement aux êtres angéliques. Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la pureté que désira engendrer la devineresse quand elle aperçut le rayonnement autour de la tête du père de Mohammed et qu’elle tenta de se joindre à lui. Mais le père du Prophète s’unit à sa femme Aminah, et le rayonnement disparut de son front, et la devineresse connut ainsi qu’Aminah venait de concevoir un être pur. Gloire à Dieu, qui purifie! Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je saluerai les passants. Il y a de riches marchands d’étoffes et de joyaux qui se tiennent accroupis. Voici un caftan qui vaut bien mille dinars. Moi, je n’ai point besoin d’argent, et je suis libre comme un chien. Gloire à Dieu! Je me souviens, maintenant que je suis à l’ombre, du commencement de mon discours. Premièrement, je parle de Dieu, hors lequel il n’y a pas de Dieu, et de notre Saint Prophète, qui révéla la foi, car c’est l’origine de toutes les pensées, soit qu’elles sortent de la bouche, soit qu’elles aient été tracées à l’aide du calame. En second lieu, je considère la pureté dont Dieu a doué les saints et les anges. En troisième lieu, je réfléchis à la pureté des enfants. En effet, je viens de voir un grand nombre d’enfants chrétiens qui ont été achetés par le Commandeur des Croyants. Je les ai vus sur la grand’route. Ils marchaient comme un troupeau de moutons. On dit qu’ils viennent du pays d’Égypte, et que les navires des Francs les ont débarqués là. Satan les possédait et ils tentaient de traverser la mer pour se rendre à Jérusalem. Gloire à Dieu. Il n’a pas été permis qu’une si grande cruauté fût accomplie. Car ces pauvres enfants seraient morts en route, n’ayant ni aides ni vivres. Ils sont tout à fait innocents. Et à leur vue je me suis jeté à terre, et j’ai frappé la terre du front en louant le Seigneur à voix haute. Voici maintenant quelle était la disposition de ces enfants. Ils étaient vêtus de blanc, et ils portaient des croix cousues sur leurs vêtements. Ils ne paraissaient point savoir où ils se trouvaient, et ne semblaient pas affligés. Ils gardent les yeux dirigés constamment au loin. J’ai remarqué l’un d’eux qui était aveugle et qu’une petite fille tenait par la main. Beaucoup ont des cheveux roux et des yeux verts. Ce sont des Francs qui appartiennent à l’empereur de Rome. Ils adorent faussement le prophète Jésus. L’erreur de ces Francs est manifeste. D’abord, il est prouvé par les livres et les miracles qu’il n’y a point d’autre parole que celle de Mohammed. Ensuite, Dieu nous permet journellement de le glorifier et de quêter notre vie, et il ordonne à ses fidèles de protéger notre ordre. Enfin, il a refusé la clairvoyance à ces enfants qui sont partis d’un pays lointain, tentés par Iblis, et il ne s’est point manifesté pour les avertir. Et s’ils n’étaient tombés heureusement entre les mains des Croyants, ils auraient été saisis par les Adorateurs du Feu et enchaînés dans des caves profondes. Et ces maudits les auraient offerts en sacrifice à leur idole dévoratrice et détestable. Loué soit notre Dieu qui fait bien tout ce qu’il fait et qui protège même ceux qui ne le confessent point. Dieu est grand! J’irai maintenant demander ma part de riz dans la boutique de cet orfèvre, et proclamer mon mépris des richesses. S’il plaît à Dieu, tous ces enfants seront sauvés par la foi. Récit De La Petite Allys. Je ne peux plus bien marcher, parce que nous sommes dans un pays brûlant, où deux méchants hommes de Marseille nous ont emmenés. Et d’abord nous avons été secoués sur la mer dans un jour noir, au milieu des feux du ciel. Mais mon petit Eustace n’avait point de frayeur parce qu’il ne voyait rien et que je lui tenais les deux mains. Je l’aime beaucoup, et je suis venue ici à cause de lui. Car je ne sais pas où nous allons. Il y a si longtemps que nous sommes partis. Les autres nous parlaient de la ville de Jérusalem, qui est au bout de la mer, et de Notre Seigneur qui serait là pour nous recevoir. Et Eustace connaissait bien Notre Seigneur Jésus, mais il ne savait point ce qu’est Jérusalem, ni une ville, ni la mer. Il s’est enfui pour obéir à des voix et il les entendait toutes les nuits. Il les entendait dans la nuit à cause du silence, car il ne distingue pas la nuit du jour. Et il m’interrogeait sur ces voix, mais je ne pouvais rien lui dire. Je ne sais rien, et j’ai seulement de la peine à cause d’Eustace. Nous marchions près de Nicolas, et d’Alain, et de Denis; mais ils sont montés sur un autre navire, et tous les navires n’étaient plus là quand le soleil a reparu. Hélas! que sont-ils devenus? Nous les retrouverons quand nous arriverons près de Notre Seigneur. C’est encore très loin. On parle d’un grand roi qui nous fait venir, et qui tient en sa puissance la ville de Jérusalem. En cette contrée tout est blanc, les maisons et les vêtements, et le visage des femmes est couvert d’un voile. Le pauvre Eustace ne peut pas voir cette blancheur, mais je lui en parle, et il se réjouit. Car il dit que c’est le signe de la fin. Le Seigneur Jésus est blanc. La petite Allys est très lasse, mais elle tient Eustace par la main, afin qu’il ne tombe pas, et elle n’a pas le temps de songer à sa fatigue. Nous nous reposerons ce soir, et Allys dormira, comme d e coutume, près d’Eustace, et si les voix ne nous ont point abandonnés, elle essaiera de les entendre dans la nuit claire. Et elle tiendra Eustace par la main jusqu’à la fin blanche du grand voyage, car il faut qu’elle lui montre le Seigneur. Et assurément le Seigneur aura pitié de la patience d’Eustace, et il permettra qu’Eustace le voie. Et peut-être alors Eustace verra la petite Allys. Récit Du Pape Grégoire IX. Voici la mer dévoratrice, qui semble innocente et bleue. Ses plis sont doux et elle est bordée de blanc, comme une robe divine. C’est un ciel liquide et ses astres sont vivants. Je médite sur elle, de ce trône de rochers où je me suis fait apporter hors de ma litière. Elle est véritablement au milieu des terres de la chrétienté. Elle reçoit l’eau sacrée où l’Annonciateur lava le péché. Sur ses bords se penchèrent toutes les saintes figures, et elle a balancé leurs images transparentes. Grande ointe mystérieuse, qui n’a ni flux ni reflux, berceuse d’azur, insérée sur l’anneau terrestre comme un joyau fluide, je t’interroge avec mes yeux. O mer Méditerranée, rends-moi mes enfants! Pourquoi les as-tu pris? Je ne les ai point connus. Ma vieillesse ne fut pas caressée par leurs haleines fraîches. Ils ne vinrent pas me supplier de leurs tendres bouches entr’ouvertes. Seuls, semblables à de petits vagabonds, pleins d’une foi furieuse et aveugle, ils s’élancèrent vers la terre promise et ils furent anéantis. D’Allemagne et de Flandres, et de France et de Savoie et de Lombardie, ils vinrent vers tes flots perfides, mer sainte, bourdonnant d’indistinctes paroles d’adoration. Ils allèrent jusqu’à la cité de Marseille; ils allèrent jusqu’à la cité de Gênes. Et tu les portas dans des nefs sur ton large dos crêtelé d’écume; et tu te retournas, et tu allongeas vers eux tes bras glauques, et tu les as gardés. Et les autres, tu les as trahis, en les menant vers les infidèles; et maintenant ils soupirent dans les palais d’Orient, captifs des adorateurs de Mahomet. Autrefois, un orgueilleux roi d’Asie te fit frapper de verges et charger de chaînes. O mer Méditerranée! qui te pardonnera? Tu es tristement coupable. C’est toi que j’accuse, toi seule, faussement limpide et claire, mauvais mirage du ciel; je t’appelle en justice devant le trône du Très-Haut, de qui relèvent toutes choses créées. Mer consacrée, qu’as-tu fait de nos enfants? Lève vers Lui ton visage céruléen; tends vers Lui tes doigts frissonnants de bulles; agite ton innombrable rire pourpré; fais parler ton murmure, et rends-Lui compte. Muette par toutes tes bouches blanches qui viennent expirer à mes pieds sur la grève, tu ne dis rien. Il y a dans mon palais de Rome une antique cellule dédorée, que l’âge a faite candide comme une aube. Le pontife Innocent avait coutume de s’y retirer. On prétend qu’il y médita longtemps sur les enfants et sur leur foi, et qu’il demanda au Seigneur un signe. Ici, du haut de ce trône de rochers, parmi l’air libre, je déclare que ce pontife Innocent avait lui- même une foi d’enfant, et qu’il secoua vainement ses cheveux lassés. Je suis beaucoup plus vieux qu’Innocent; je suis le plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur a placés ici-bas, et je commence seulement à comprendre. Dieu ne se manifeste point. Est- ce qu’il assista son fils au jardin des Oliviers? Ne l’abandonna- t-il pas dans son angoisse suprême? O folie puérile que d’invoquer son secours! Tout mal et toute épreuve ne réside qu’en nous. Il a parfaite confiance en l’oeuvre pétrie par ses mains. Et tu as trahi sa confiance. Mer divine, ne t’étonne point de mon langage. Toutes choses sont égales devant le Seigneur. La superbe raison des hommes ne vaut pas plus au prix de l’infini que le petit oeil rayonné d’un de tes animaux. Dieu accorde la même part au grain de sable et à l’empereur. L’or mûrit dans la mine aussi impeccablement que le moine réfléchit dans le monastère. Les parties du monde sont aussi coupables les unes que les autres, lorsqu’elles ne suivent pas les lignes de la bonté; car elles procèdent de Lui. Il n’y a point à ses yeux de pierres, ni de plantes, ni d’animaux, ni d’hommes, mais des créations. Je vois toutes ces têtes blanchissantes qui bondissent au-dessus de tes vagues, et qui se fondent dans ton eau; elles ne jaillissent qu’une seconde sous la lumière du soleil, et elles peuvent être damnées ou élues. L’extrême vieillesse instruit l’orgueil et éclaire la religion. J’ai autant de pitié pour ce petit coquillage de nacre que pour moi-même. Voilà pourquoi je t’accuse, mer dévoratrice, qui as englouti mes petits enfants. Souviens-toi du roi asiatique par qui tu fus punie. Mais ce n’était pas un roi centenaire. Il n’avait pas subi assez d’années. Il ne pouvait point comprendre les choses de l’univers. Je ne te punirai donc pas. Car ma plainte et ton murmure viendraient mourir en même temps aux pieds du Très-Haut, comme le bruissement de tes gouttelettes vient mourir à mes pieds. O mer Méditerranée! je te pardonne et je t’absous. Je te donne la très sainte absolution. Va-t’en et ne pèche plus. Je suis coupable comme toi de fautes que je ne sais point. Tu te confesses incessamment sur la grève par tes mille lèvres gémissantes, et je me confesse à toi, grande mer sacrée, par mes lèvres flétries. Nous nous confessons l’un à l’autre. Absous-moi et je t’absous. Retournons dans l’ignorance et la candeur. Ainsi soit-il. Que ferai-je sur la terre? Il y aura un monument expiatoire, un monument pour la foi qui ne sait pas. Les âges qui viendront doivent connaître notre piété, et ne point désespérer. Dieu mena vers lui les petits enfants croisés, par le saint péché de la mer; des innocents furent massacrés; les corps des innocents auront leur asile. Sept nefs se noyèrent au récif du Reclus; je bâtirai sur cette île une église des Nouveaux Innocents et j’y instituerai douze prébendaires. Et tu me rendras les corps de mes enfants, mer innocente et consacrée; tu les porteras vers les grèves de l’île; et les prébendaires les déposeront dans les cryptes du temple; et ils allumeront, au-dessus, d’éternelles lampes où brûleront de saintes huiles, et ils montreront aux voyageurs pieux tous ces petits ossements blancs étendus dans la nuit. L’Etoile De Bois. (1897) I Alain était le petit-fils d’une vieille charbonnière de la forêt. Dans cette ancienne forêt il y avait moins de routes que de clairières; des prés ronds gardés par de hauts chênes; des lacs de fougères immobiles sur qui planaient des rameaux frêles et frais comme des doigts de femme; des sociétés d’arbres graves comme des pilastres et assemblés pour murmurer pendant les siècles leurs délibérations de feuilles; d’étroites fenêtres de branches qui s’ouvraient sur un océan de vert où tremblaient de longues ombres parfumées et les cercles d’or blanc du soleil; des îles enchantées de bruyères roses et des rivières d’ajoncs; des treillis de lueurs et de ténèbres; des grands espaces naturels d’où surgissaient, tout frissonnants, les jeunes pins et les chênes puérils; des lits d’aiguilles rousses où les fourches moussues des vieux arbres semblaient plonger à mi-jambes; des berceaux d’écureuils et des nids de vipères; mille tressaillements d’insectes et flûtements d’oiseaux. Dans la chaleur, elle bruissait comme une puissante fourmilière; et elle retenait, après la pluie, une pluie à elle, lente, morne, entêtée, qui tombait de ses cimes et noyait ses feuilles mortes. Elle avait sa respiration et son sommeil; parfois, elle ronflait; parfois, elle se taisait, toute muette, toute coite, toute épieuse, sans un frôlis de serpent, sans un trille de fauvette. Qu’attendait-elle? Nul ne savait. Elle avait sa volonté et ses goûts: car elle lançait tout droit des lignes de bouleaux, qui filaient comme des traits; puis elle avait peur, et s’arrêtait dans un coin pour frémir sous un bouquet de trembles; elle avançait aussi un pied sur la lisière, jusque dans la plaine, mais n’y restait guère, et s’enfuyait de nouveau parmi l’horreur froide de ses plus hautes et profondes futaies, jusque dans son centre nocturne. Elle tolérait la vie des bêtes, et ne semblait pas s’en apercevoir; mais ses troncs inflexibles, résistants, épanouis comme des foudres solidifiées jaillies de la terre, étaient hostiles aux hommes. Cependant elle ne haïssait point Alain: elle lui dérobait le ciel. Longtemps l’enfant ne connut d’autre lumière qu’une trouble et laiteuse verdeur de l’air; et, venant le soir, il voyait la meule de charbon se piquer de points rouges. La miséricordieuse vieille forêt ne lui avait pas permis de regarder tout ce que le ciel de la nuit laisse traîner d’argent et d’or. Il vivait ainsi auprès d’une bonne femme dont le visage, sillonné comme une écorce, s’était établi dans les immuables lignes du repos de la vie. Il lui aidait à couper les branches, à les tasser dans les meules, à couvrir les tertres de terre et de tourbe, à veiller sur le feu, qu’il soit doux et lent, à trier les morceaux pour faire les tas noirs, à emplir les sacs des porteurs dont on voyait peu la figure parmi les ténèbres des feuilles. Pour cela il avait la joie d’écouter à midi le babil des rameaux et des bêtes, de dormir sous les fougères parmi la chaleur, de rêver que sa grand’mère était un chêne tordu, ou que le vieux hêtre qui regardait toujours la porte de la hutte allait s’accroupir et venir manger la soupe; de considérer sur la terre la fuite constante de l’insaisissable monnaie du soleil; de réfléchir que les hommes, sa grand’mère et lui n’étaient pas verts et noirs comme la forêt et le charbon, de regarder bouillir la marmite et de guetter l’instant de sa meilleure odeur; de faire gargouiller son cruchon de grès dans l’eau de la mare qui s’était blottie entre trois rochers ronds; de voir jaillir un lézard au pied d’un orme comme une pousse lumineuse, onduleuse et fluide, et, au creux de l’épaule du même orme, se boursoufler le feu charnu d’un champignon. Telles furent les années d’Alain dans la forêt, parmi le sommeil rêveur des jours, et les rêves ensommeillés des nuits et il en comptait déjà dix. Une journée d’automne il y eut grande tempête. Toutes les futaies grondaient et ahanaient; des javelines ruisselantes de pluie plongeaient et replongeaient dans l’enchevêtrement des branches; les rafales hurlaient et tourbillonnaient tout autour des têtes chenues des chênes; le jeune aubier gémissait, le vieux se lamentait; on entendait geindre l’ancien coeur des arbres et il y en eut qui furent frappés de mort et tombèrent roides, entraînant des morceaux de leur faîte. La chair verte de la forêt gisait tailladée près de ses blessures béantes, et par ces douloureuses meurtrières pénétrait dans ses entrailles d’ombre effarée la lumière horrible du ciel. Ce soir-là l’enfant vit une chose surprenante. La tempête avait fui plus loin et tout était redevenu muet. On éprouvait une sorte de gloire paisible après un long combat. Comme Alain venait puiser de l’eau dans son écuelle à la mare du rocher, il y aperçut des étincellements qui scintillaient, frissonnaient, semblaient rire dans le miroir rustique d’un rire glacé. D’abord il pensa que c’étaient des points de feu comme ceux qui brillaient au charbon des meules: mais ceux-ci ne lui brûlaient pas les doigts, fuyaient sous sa main quand il tâchait de les prendre, se balançaient çà et là, puis revenaient obstinément scintiller à la même place. C’étaient des feux froids et moqueurs. Et Alain voyait flotter au milieu d’eux l’image de sa figure et l’image de ses mains. Alors il tourna ses yeux vers en haut. A travers une grande plaie sombre du feuillage, il aperçut le vide radieux du ciel. La forêt ne le protégeait plus et il ressentit comme une honte de nudité. Car, du fond de cette vaste clairière bleuâtre si lointaine, beaucoup de petits yeux implacables luisaient, des points d’yeux très perçants, des clignements d’étincelles, tout un picotement de rayons. Ainsi Alain connut les étoiles, et les désira sitôt qu’il les eut connues. Il courut à sa grand’mère, qui tisonnait pensivement la meule. Et quand il lui eut demandé pourquoi la mare du rocher mirait tant de points brillants qui tressaillaient parmi les arbres, sa grand’mère lui dit: -Alain, ce sont les belles étoiles du ciel. Le ciel est audessus de la forêt et ceux qui vivent dans la plaine le voient toujours. Et chaque nuit Dieu y allume ses étoiles. -Dieu y allume ses étoiles... répéta l’enfant. Et moi, mère grand, pourrais-je allumer des étoiles? La vieille femme lui posa sur la tête sa main dure et craquelée. C’était comme si un des chênes eût eu pitié d’Alain et l’eût caressé de sa grosse écorce. -Tu es trop petit. Nous sommes trop petits, dit-elle. Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit. Et l’enfant répéta: -Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit... II Dès lors les joies journalières d’Alain furent plus inquiètes. Le babil de la forêt cessa de lui paraître innocent. Il ne se sentit plus protégé sous l’abri dentelé des fougères. Il s’étonna de la mobile dispersion du soleil sur les mousses. Il se lassa de vivre dans l’ombre verte et obscure. Il désira une autre lumière que le chatoiement des lézards, le morne ardoiement du champignon, et le rougeoiement du charbon dans les meules. Avant de s’endormir il allait considérer au-dessus de la mare l’innombrable rire crépitant du ciel. Toute la force de ses désirs l’emportait par delà les ténèbres closes des hêtres, des chênes, des ormes, derrière lesquels il y avait des hêtres, des chênes, des ormes encore. et toujours d’autres arbres, et des entassements de futaies. Et son orgueil avait été frappé par la parole de la vieille femme: -Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit. -Et moi? pensait Alain. Si j’allais dans la plaine, si j’étais sous ce ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je aussi allumer mes étoiles? Oh, j’irai! j’irai. Rien ne lui plaisait plus dans l’enceinte de la forêt, qui l’assiégeait comme une armée immobile, l’emprisonnait comme une geôle rigide dont les arbres-gardiens se multipliaient pour l’arrêter, étendaient leurs bras inflexibles, se dressaient menaçants, énormes, terribles et muets, armés de contreforts noueux, de barricades fourchues, de mains gigantesques et ennemies; semblant hostile à tout ce qui n’était pas elle-même dans la jalouse protection de son coeur ténébreux. Bientôt elle eut pansé toutes les plaies de la tempête, refermé les blessures cruelles par où s’enfonçait la lumière, pour s’endormir de nouveau dans le sommeil de sa profondeur. Et la mare du rocher redevint obscure, et la face du miroir rustique ne refléta plus le rire lumineux du ciel. Mais dans les rêves de l’enfant les étoiles riaient toujours. Une nuit il s’échappa de la hutte tandis que sa grand’mère dormait. Il portait dans un bissac du pain et un morceau de fromage dur. Les meules de charbon luisaient paisiblement d’une lueur étouffée. Comme ces points rouges semblaient tristes auprès des vivaces étincelles du ciel! Les chênes, dans la nuit, n’étaient que des ombres aveugles qui allongeaient leurs longues mains à tâtons. Ils dormaient, comme sa grand’mère, mais ils dormaient debout. Ils étaient tant qu’ils se fiaient les uns aux autres de leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur sommeil. Ils resteraient ainsi, très silencieux, jusqu’au premier fraîchissement de l’aube. Mais quand le vent du matin ferait murmurer les feuilles, Alain aurait déjà trompé leur surveillance. Tous les oiseaux pépieraient et pépieraient pour les avertir: Alain aurait déjà glissé entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient horreur de la plaine. Ils auraient beau le menacer de loin, comme une file de géants noirs: ils ne savaient ni crier ni marcher -rien que s’amonceler, se serrer, se multiplier, croître, s’écarquiller, se fourcher, jeter mille tentacules immobiles, avancer soudain de grosses têtes et d’affreuses massues. Mais à la lisière de la plaine leur puissance était anéantie, et un enchantement les arrêtait soudain comme si la lumière les eût éblouis de stupeur. Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants noirs, attroupés comme l’armée de la nuit, semblaient le regarder tristement. Puis Alain leva les yeux. Un miracle l’attendait au ciel. On eût dit qu’il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait d’étincelles. Certaines s’enfuyaient, s’enfonçaient, allaient disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge, pâlissaient, bleuissaient, s’effaçaient, flottaient un peu, s’éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se renouaient, se fondaient, et, condensées, n’étaient plus qu’un point éclatant. D’autres avaient une insupportable acuité, perçaient les yeux d’un coup d’aiguille, puis devenaient douces, s’embrumaient, s’étalaient, se faisaient taches claires, vacillaient, s’en allaient tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient l’air d’un stylet pur. Et d’autres s’établissaient sur des lignes, construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des maisons, des fenêtres, des chariots; et tout à coup c’était l’angle du toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le centre du moyeu; puis tout s’éteignait; puis les points brillaient encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à l’heure étaient confondues. L’enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à lui, curieux d’apprendre comment elles brûlaient et s’il y avait là-haut de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes. Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe jusqu’à l’extrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C’était comme de la plaine un peu plus blanche. Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles. Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines, s’infléchir, s’arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au fil de l’eau, s’égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de gros paquets d'herbes. Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d’un linceul gris tendre rayé d’or et de rose. Au pied d’un arbre mince le long duquel tremblotaient des feuilles d’argent, Alain s’assit, un peu las; il mordit dans son pain et but à l’eau courante. Il marcha encore tout le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin suivant il reprit sa marche. Voici qu’il vit la rivière s’élargir et la plaine perdre sa couleur. L’air devenait humide et salé. Les pieds s’enfonçaient dans le sable. Un murmure prodigieux emplissait l’horizon. Des oiseaux blancs voletaient en poussant un cri rauque et lamentable. L’eau jaunissait et verdissait, se gonflait et jetait de la vase. Les berges s’abaissaient et disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu’une grande étendue sablonneuse, au loin tranchée d’une large raie obscure. La rivière sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d’écume contre laquelle toutes ses petites vagues s’efforçaient. Puis elle s’ouvrit et se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s’épandit jusqu’au ciel. Alain était entouré d’un tumulte étrange. Près de lui croissaient des chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le visage. L’eau s’élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de bulles, des coquilles polies et trouées, d’épaisses fleurs de glu, des cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable. Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l’écart de la lumière. Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l’écume. Le soir venait. Un instant des traînées rouges à l’horizon parurent flotter sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l’eau, tout au bout de la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l’abîme par ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l’Océan. Mais l’Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il protégeait contre elles son coeur de ténèbres par l’éternelle agitation de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des cimes chevelues de cheveux d’eau que la main profonde de l’Océan retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s’entassaient et se fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses, puis s’abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières mouvantes s’avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le champ de bataille sous le flottement d’un interminable linceul. Au détour d’une falaise l’enfant vit errer une lumière. Il s’approcha. Une ronde d’autres enfants tournait sur la grève, et l’un d’eux secouait une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l’endroit où viennent expirer les longues lèvres de l’eau. Alain se mêla parmi eux. Ils regardaient sur la plage ce que venait d’y apporter la mer. C’étaient des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés de vermillon, ocellés d’azur, et dont les meurtrissures exhalaient un feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées par l’abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes au fond d’un ciel obscur. -Etoiles de mer! Etoiles de mer! criaient les enfants. -Oh! dit Alain, des étoiles! L’enfant qui tenait la torche l’inclina vers Alain. -Ecoute, dit-il, l’histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il l’aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d’autres étoiles en ce temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié d’elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en mémoire de Notre Seigneur. -Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer? Elles sont mortes, répondit l’enfant à la torche, depuis la mort de Notre Seigneur. Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de lumière. Car ce qu’il cherchait, ce n’était point une étoile noyée, une étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul, allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière, l’admirer et la voir monter dans l’air, loin des ténèbres de la forêt, qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l’Océan, qui les noie. D’autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et les aimer. Celles-là n’étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien belle chose. Il l’allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être qu’elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre Seigneur. Dieu qui avait tant d’étoiles aurait la bonté de donner celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel étonnement pour sa grand’mère, quand il reviendrait! Toute l’horrible forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. « Dieu n’est plus seul à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain seul l’allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon étoile! Mon étoile en feu! » La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l’enveloppa et le transit, tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation des vagues l’accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l’air comme un spectre d’écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs réguliers d’un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien, balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence. III Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se couchèrent; mais Alain n’avait pas trouvé la sienne. Il arriva dans un pays dur. L’herbe d’arrière-saison jaunissait tristement sur les longs prés; les feuilles des vignes rougissaient aux ceps avant la grappe âcre et serrée. Partout de régulières lignes de peupliers parcouraient la plaine. Les collines s’élevaient lentement, coupées de champs pâles, quelquefois avec la tache sombre d’un bosquet de chênes. D’autres, ardues, étaient couronnées d’un cercle d’arbres noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes. Le vert indolent d’un groupe de pins y semblait joyeux. A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse. Elle suintait doucement d’un tertre, laissait à sec la moitié de son lit sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés. Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le fil de l’eau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux rives. Et plus loin, où le ruisseau devenait fleuve, était une bonne petite ville assise sur les basses berges, avec de menues maisons pointues coiffées de tuiles striées en ogive, avec une multitude de fenêtres minuscules pressées et grillées, avec des poivrières aux toits peints de bleu et de jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable à une brume vermeille ébarbée, où Saint Georges, armé de sang, plongeait sa lance dans la gueule d’un dragon de grès rouge. Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cité comme un môle, entre des montagnes neigeuses au loin et les toutes petites collines de la petite ville où grimpaient les rues montantes avec leurs grandes enseignes de couleur: la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la rue des Cygnes, et la rue de l’Homme-Sauvage, près du Marché aux Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet d’eau pure comme un arc de cristal. Là étaient d’honnêtes auberges où des filles aux grosses joues versaient du vin clair dans les cruches d’étain, où pendaient les gonnes et aumusses laissées en gage; l’Hôtel de Ville, où siégeaient des bourgeois en cape de drap, à chemise de lin écru, l’anneau d’or au second doigt, faisant bonne justice et prompte expédition des malfaiteurs, et autour de la maison du conseil d’étroites rues paisibles avec des échoppes de scribes, fournies de parchemins et d’écritoires; des femmes placides, aux yeux bleus mouillés, à la figure usée de tendresse, avec un double menton, coiffées d’une guimpe transparente, parfois la bouche voilée par une bande de toile fine; des jeunes filles à robe blanche, ayant des crevés aux coudes, une ceinture cerise, et qui paraissaient filer sur des quenouilles leurs cheveux longs; des enfants roux aux lèvres pâles. Alain passa sous une voûte trapue: c’était l’entrée de la place du Vieux-Marché. Elle était ceinte de maisonnettes accroupies comme des vieilles autour d’un feu d’hiver, toutes pelotonnées sous leur chaperon d’ardoises et renflées d’écailles à la façon des gorges de dragon. L’église de la paroisse, noire de monstres à barbe de mousse, penchait vers une tour carrée qui allait s’effilant en pointe de stylet. Tout auprès s’ouvrait la boutique du barbier, bouillonnée de vitres grasses, rondes comme des bulles, avec des volets verts où on voyait peints en rouge les ciseaux et la lancette. Au milieu de la place était le puits à margelle rongée, coiffé de son dôme de ferrures croisées. Des enfants pieds nus couraient autour; quelques-uns jouaient à la marelle sur les dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche poissée de mélasse, et deux fillettes se tiraient par les cheveux. Alain voulut leur parler; mais ils s’enfuyaient et le regardaient à la dérobée, sans répondre. Le serein tomba parmi l’air un peu fumeux. Déjà on voyait briller des chandelles qui se reflétaient dans les vitres épaisses avec des ronds rouges. Les portes se fermaient; on entendait le claquement des volets et le grincement des verrous. Le plat d’étain de l’hôtellerie tintait contre son crampon de fer. Au porche entr’ouvert Alain vit la lueur de l’âtre, huma l’odeur du rôti, entendit couler le vin; mais il n’osa entrer. Une voix grondeuse de femme cria qu’il était l’heure de tout clore, Alain se glissa vers une ruelle. Tous les étals étaient relevés. Il n’y avait point d’abri contre le frais. La forêt donnait le creux de ses arbres fourchus; le fleuve prêtait le retroussis de ses berges, la plaine son sillon entre les chaumes, la mer l’angle de ses falaises; même la campagne dure ne refusait pas son fossé sous la haie; mais la boudeuse ville renfrognée, étroitement serrée et cloîtrée, n’offrait rien aux petits errants. Et elle se fit épaissement noire et curieusement hérissée en ses couloirs tournants, ses culs-de-sac étranglés, où elle croisait des piliers, enfonçait des madriers obliques, creusait des ruisseaux enlacés. Elle avançait à l’improviste deux bornes à chaînes, la herse d’une grille, de grands crochets de muraille; une maison barrait la rue de sa tourelle, l’autre l’écrasait de son pignon, la troisième l’emplissait de son ventre. C’était comme un guet immobile de pierre et de bois, armé avec de la ferraille. Tout cela était noir, inhospitalier et silencieux. Alain avança, recula, se perdit, tourna en cercle, et se retrouva sur la place du Vieux-Marché. Les chandelles s’étaient éteintes et toutes les fenêtres étaient rentrées sous leurs carapaces. Il ne vit plus qu’une lueur vacillante, à une lucarne ovale, près de la pointe de la tour carrée. On y pénétrait par l’ouverture d’un soubassement, qui n’était pas close, et les marches de l’escalier arrivaient jusqu’au seuil. Alain prit du courage, et se mit à monter dans une étroite et rapide spirale. A mi-chemin crépitait au mur une mèche qui brûlait bas, plongeant dans un bec de cuivre. Arrivé en haut, Alain s’arrêta devant une étrange petite porte incrustée de clous de bronze, et retint sa respiration. Il entendait par intervalles une voix aiguë et ancienne qui prononçait des phrases entrecoupées. Et soudain son coeur commença de battre, et il crut étouffer: car l’ancienne voix aiguë parlait des étoiles. Alain colla son oreille au ferrement sculpté de la grande serrure et écouta. -Etoiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la nuit, l’heure et celui qui demande. Inscris: Sirius voilé de sang; la Grande Ourse obscure; la Petite Ourse embrumée. L’Etoile du Pôle radiante et martiale. Porte Supérieure: ce soir mardi, Mars rouge et incendié dans la huitième maison, maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le feu: bataille, tuerie, carnage, flammes dévorantes. En cette treizième heure, nuisible par son essence, Mars est en conjonction avec Saturne dans la maison de l’effroi. Calamité; mort; issue fatale de toute entreprise. Le fer se mélange au plomb parmi le feu. Fer forgé pour détruire; plomb en fusion. Mars s’unit à Saturne. Le rouge pénètre dans le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le sommeil. Tintements de fer et chocs à masses de plomb. Aspect contraire: car le Taureau entre dans la Porte Inférieure et le Scorpion dans la Porte Supérieure. Jupiter dans la seconde maison s’oppose à Mars dans la huitième. Ruine de toute richesse et de toute gloire. Le Coeur du Ciel demeure stérile et vide. Ainsi Mars ardent domine sans conteste sur les édifices et la vie que possède Saturne. Incendie de la cité; mort par les flammes. Terreur et conflagration. A la treizième heure de cette nuit de mardi, Dieu détourne les yeux de ses étoiles et livre les âmes au feu. Au moment où la vieille voix dictait ces mots la porte s’ouvrit, battue de coups de poing et de coups de pied: la petite forme d’Alain se dressa sur le seuil, droite et furieuse, et l’enfant irrité cria: -Vous mentez! Dieu ne quitte pas ses étoiles. Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit! Un vieillard vêtu d’une robe de martre leva son visage penché sur un astrolabe fait en manière de sphère armillaire, et clignota de ses paupières rougies, comme un antique oiseau de nuit effaré dans son repaire. A ses pieds, un enfant pâle et maigre qui écrivait sur un parchemin laissa tomber son roseau de ses doigts. La flamme de deux grands cierges de cire s’étira et s’inclina sous le courant d’air. Le vieillard tendit le bras, et sa main apparut sur le bord de la manche fourrée comme un ossement vide. -Enfant barbare et douteur, dit-il, quelle est ta noire ignorance! Ecoute: cet autre enfant t’instruira par sa bouche. Dis-lui, toi, la nature des étoiles. Et l’enfant maigre récita: -Les étoiles sont fixées dans la voûte de cristal et tournent si rapidement sur leur pivot de diamant qu’elles s’enflamment de leur propre mouvement et tourbillon. Dieu n’est que le premier moteur des orbes et la cause de la révolution des sept ciels; mais depuis la motion initiale le ciel des constellations n’obéit qu’à ses propres lois et gouverne à son gré les événements de la terre et les destinées des hommes. Telle est la doctrine d’Aristote et de la Sainte Église. -Tu mens! cria encore Alain. Dieu connaît toutes ses étoiles et les aime. Il me les a fait voir malgré les grands arbres de la forêt, qui recouvrait le ciel; et il me les a fait flotter le long de la rivière, et il me les a fait danser joyeuses au-dessus de la campagne; et j’ai vu aussi celles qui se sont noyées au temps de la mort de Notre Seigneur; et bientôt il me montrera la mienne et... -Enfant, Dieu te montrera la tienne. Ainsi soit-il! dit le vieillard. Mais Alain ne put connaître s’il lui parlait sérieusement. Car un souffle de vent soudain emplit la cellule et les deux flammes des cierges se renversèrent comme des fleurs retournées, bleuirent et moururent. Alain retrouva l’escalier en tâtant la muraille; et, comme il avait pris de la hardiesse, et aussi pour punir le vieillard menteur, il arracha le bec de cuivre avec sa mèche brûlante et l’emporta. Toute la place était noire de nuit, et la tour carrée parut s’y enfoncer et disparaître sitôt qu’Alain l’eut quittée. Il retrouva le passage de la voûte à la lueur de sa lampe et le franchit. Ici les chapeaux pointus des toits ne découpaient plus le ciel. Les ténèbres s’élargissaient et l’ombre supérieure semblait comme frottée de blancheur. Le firmament nocturne était saisi dans un treillis d’étoiles, parcouru de fils d’air ténu aux noeuds étincelants, tendu d’une résille de feu clair. Alain leva la tête vers le grand filet radiant. Les étoiles riaient toujours de leur rire de givre. Assurément elles n’avaient pas pitié de lui. Elles ne le connaissaient pas, puisqu’il était si longtemps resté enveloppé dans l’horreur épaisse de la forêt. Elles riaient de lui, étant hautes et éblouissantes, parce qu’il était petit et n’avait qu’une lampe vacillante et fumeuse. Elles riaient aussi du vieillard menteur, qui prétendait les connaître, et de ses deux cierges éteints. Alain les regarda encore. Riaient-elles pour se moquer, ou riaient-elles de plaisir? Elles dansaient aussi. Elles devaient être joyeuses. Ne savaient-elles pas que le petit Alain allumerait l’une d’elles, comme Dieu lui-même? Assurément Dieu le leur avait dit. Quelle devait être la sienne? Il y en avait tant et tant. Une nuit sans doute elle se révélerait, descendrait auprès de lui, et il n’aurait qu’à la cueillir comme un fruit. Ou si elle ne voulait pas se laisser toucher, elle volerait devant lui avec ses ailes de feu. Et elle rirait avec lui, et il rirait du même rire qu’elle, et toute la vieille forêt serait semée de petites lumières qui ne seraient que des rires. Maintenant Alain était sur le vieux pont qui tremblait sur ses piliers sculptés. On voyait couler l’eau entre les grosses poutres de son tablier, et vers le milieu il y avait une échauguette toute vêtue d’ardoises peintes en jaune et en bleu. Le veilleur devait se tenir dans la niche; mais il n’était pas là. Heureusement pour Alain; peut-être qu’il ne l’eût pas laissé passer avec sa lampe. Alain n’osa pas éclairer le trou noir de l’échauguette et marcha plus vite. Au delà du pont étaient les maisons plus humbles de la cité, qui n’avaient point d’armures de couleur, ni de monstres griffus pour saisir les contreforts des fenêtres, ni de gueules de dragon pour vomir l’eau de la pluie, ni de serpents qui s’enlaçaient aux linteaux des portes, ni de soleils grimaçants et dédorés pour se rebondir en bosses aux pignons. Elles n’avaient même pas leurs chemises de tuiles nues ou d’ardoises grises; mais elles étaient simplement faites avec des madriers équarris. Alain soulevait sa lampe pour distinguer le chemin. Tout à coup, il s’arrêta, et se mit à trembler. Il y avait une étoile devant lui, un peu plus haut que sa tête. Etoile obscure, à la vérité, car elle était en bois. Elle avait six rayons croisés sur six autres rayons, de sorte qu’elle était parfaite. On l’avait clouée au bout d’une latte qui s’avançait à travers la rue. Alain l’éclaira et la considéra. Elle était déjà ancienne et fendillée. Sans doute elle avait attendu longtemps; Dieu l’avait oubliée dans le fond de cette petite ville; ou bien il l’avait laissée là sans rien dire, sachant qu’Alain la trouverait. Alain s’approcha de la maison. C’était une pauvre maison, qui n’avait point de volets, et, par les vitres basses, il vit beaucoup de curieux personnages en bois. Ils étaient dressés sur une planche, comme pour regarder à la fenêtre; leurs robes étaient dures et droites; leurs lèvres se serraient sur un trait; leurs yeux étaient ronds et ternes, et ils avaient les mains croisées. Il y avait aussi un boeuf et un âne, avec des jambes roides écarquillées et une croix où semblait clouée une forme plaintive, et une crèche au-dessus de laquelle était fixée une petite étoile, toute semblable à celle qui était accrochée dans la rue. Et Alain vit bien qu’il avait enfin trouvé. Cette étoile était faite avec le bois de la forêt, et elle attendait qu’on l’allume. Elle avait attendu Alain. Il approcha sa lampe et la flamme rouge lécha l’étoile qui crépita. De courtes larmes bleues en jaillirent: puis il y eut un trait igné, un craquèlement, et elle se mit à brûler, devint une boule de feu, flamboya. Alors Alain battit des mains en criant: -Mon étoile! mon étoile en feu! Et il se fit un mouvement dans la maison; des fenêtres en haut s’ouvrirent, et Alain vit de petites têtes effarées, avec de longs cheveux, beaucoup d’enfants en chemise, qui s’étaient réveillés et venaient voir. Alain courut vers la porte et entra dans la maison. Il criait: -Enfants, venez voir mon étoile! mon étoile en feu! Alain a allumé son étoile dans la nuit! Cependant l’étoile flambante grossit très vite, éparpilla une toison d’étincelles; puis aussitôt les madriers secs s’enflammèrent; le toit de chaume rougit d’un coup et tout l’auvent fut un rideau de feu. On entendit un cri d’effroi, des appels vagues, puis des plaintes aiguës. Et l’embrasement devint formidable. Il y eut un écroulis; de grands tisons se dressèrent parmi la fumée; ce fut une horrible bigarrure de rouge et de noir; enfin une sorte de gouffre se creusa où s’abattit un monceau d’énormes braises ardentes. Et le halètement sinistre d’une cloche d’alarme commença de retentir. A cette heure même, le vieillard de la tour carrée vit se lever dans le Coeur du Ciel, qui est la Maison de Gloire, une nouvelle étoile rouge. Source: http://www.poesies.net