Vers De Jeunesse. Marcel Schwob. (1867-1905) TABLE DES MATIERES Préface. Quare? Amour D’Enfant. Tromperie. La Barricade. Hugo. Le Voyage. Douleur. Oubli. Georges. Enfant Qui Sommeilles... Le Lac Des Sylphes. Sous les vieux arbres gris Le Cachot Sonnet Pour Lui. Bouts Rimés. Le Paradis Perdu. Le Vieux dit... Ballade. Le Deuil De La Biche. L’Obus. Ta fine bouche est un fil rose... La Mariée De La Marjolaine. La Lumière. Nadyâh. Au Sérail. Rondeau. La Madone Amoureuse. La Juive dit... Triolet En Scie Majeure. Singeries L’ombre visqueuse emplit... Rasant les murs du port... Chez Le Mastroquet. Les Remorqueurs De Macchabés. Poésies En Argot. L’Emballage. La Lanterne Rouge. Ballade Pour Gérard De Nerval. Prométhée. (Fragments) Faust. (Fragments) Notes. Illusion Et Désillusion. Rêverie Et Réalité. Préface. (1) Les inepties qu’on trouvera plus bas n’étant pas destinées à voir le jour, j’efface Préface, et je mets: Au malheureux à qui ces vers tomberaient sous la main. M. Victor Hugo intitulait le cahier des poésies de son jeune temps: "Les bêtises que je faisais avant ma naissance." J’ajouterai ici "naissance, qui n’amènera peut-être qu’un mort-né, ou qui, plus probablement, avortera." On me trouvera peut-être outrecuidant de dire que moi, je puisse avoir une naissance; mais cette phrase expliquera suffisamment toutes les "bêtises", si l’on veut bien les nommer ainsi (car le terme est assurément trop faible), qu’on trouvera dans ce cahier. Qu’on me les pardonne, c’est un cerveau de quatorze ans qui les a élucubrées. Un cerveau de quatorze ans n’a jamais, au grand jamais, pu faire que des bêtises, ou plutôt des inepties. Juin 1881. Quare? Qu’ont-ils donc obtenu, tous ces puissants prophètes? La mort a-t-elle omis de renverser leurs têtes? Mahomet et Moïse, Abraham et Jésus, Qu’ont-ils donc obtenu depuis qu’ils ne sont plus? Tout est vain, tout est faux, et rien n’est véritable, Toutes les religions sont des tours sur du sable Mouvant. Quelle est la bonne? Ah! voilà l’embarras! Choisissez, choisissez, c’est un bon débarras, Que de n’en avoir qu’une, et renverser les autres! Mais qui peut accuser tous ces martyrs apôtres De mensonge? -Eh, c’est Dieu! -De lui vient la pensée, Pourquoi déferait-il une oeuvre commencée? Pourquoi n’a-t-il donc pas à l’homme sur la terre Donné sa religion? Devrait-elle être austère, Gaie, joyeuse ou triste? Ah! pour moi je n’en sais rien! Si Dieu vraiment existe, il semble aimer donc bien Le carnage et la mort! S’il est bon, qu’il empêche De se tuer pour lui! Qu’il dise si je pèche Ou bien si je dis vrai! Il lui suffit d’un mot Pour arrêter la mort... Mais ce n’est pas le lot De qui veut de pouvoir admirer des miracles, Il faut tout préparer, ou sinon, des débâcles! Janvier 1881. Amour D’Enfant. Je n’avais que quinze ans -l’âge des illusions. J’étais dans le jardin, le seul que nous eussions A Paris. Je la vis, et je la vois encore. Brune, aux longs cheveux noirs... Son nom était Lénore Elle avait dix-huit ans. J’étais faible et chétif, Débile aux grands yeux bleus. -Son nez était rétif Et remontait un peu -bien peu... et la mutine Vous lançait un regard... l’abeille qui butine N’en a pas de pareil. -Bref, j’étais amoureux, Amoureux à quinze ans! les jeunes bienheureux Ne voudront pas le croire. Ah! vois les vieux qui bâillent! Ce n’est pas une idylle, et bien sot ceux qui raillent Cet amour de quinze ans. Pourtant je le sentis. L’amour a-t-il un âge, et n’est-il point subi Chez le vieillard et l’homme et chez la jeune fille? N’habite-t-il donc pas la soie et la guenille? Qui donc définira l’amour? -Bref je l’aimais! Je l’aimais d’une amour bien étrange et jamais Je n’aimai de l’amour dont j’aimais cette tendre Enfant. Mais je n’osais, ne voulais pas me vendre, J’avais honte... Et j’étais tour à tour rouge, hagard, Je ne possédais pas encore ce regard Qui fascine les yeux... Je ramassai la pierre Qu’avait frôlée sa robe et j’embrassai la terre Qu’avait pressé son pas... Qui me rendra jamais La pierre et l’illusion? -Je me croyais aimé! Mars 1881. Tromperie. Ce doux regard... La voix, le ton même est câlin, Ce petit mouvement si gentil, si malin, Cette mutinerie et ces mines boudeuses, Cette bouche rebelle et la bouche rieuse, Ce sourire si fin, et ces beaux yeux si doux... Qui dirait qu’en arrière on se moque de vous? Mars 1881. La Barricade. La barricade est faite, et tout a été mis! Ils étaient là dix-sept, devant les ennemis! Ennemis et soldats, unique et même chose! Barricadez-vous donc! -La barricade est close. De loin on entendait leurs grands pas cadencés, Et déjà le brouillard laissait voir, avancés, Tout près, et pourtant loin: loin par la barricade Et près par le fusil, des soldats. Par saccade, On entendait au loin un bruit étouffé, sourd. Et l’air autour de nous était devenu lourd. Le coeur battait à tous, au peureux comme au brave, Et nul ne plaisantait: partout le même air grave. En haut, sur les pavés, s’élevait le drapeau, Et chacun, jeune ou vieux, enlevait son chapeau. Devant ce pauvre drap, devant sa courte hampe... Malheureux! Ecoutez... là-bas le soldat rampe... Qui va là! Tout à coup dit une horrible voix: -Vive la République, et abattons les rois! Le cliquetis de l’arme et aussitôt la grêle Meurtrière tomba; et mourut avec elle Maint pauvre compagnon. Et alors un bruit sourd Nous apprit que bientôt c’était à nous le tour De mourir. Le canon! le canon! Ah, ma mère, Je ne te verrai plus! -Alors, d’une voix claire Le chef les appela: "Montez sur les pavés!" Au moins avant la mort nous les aurons bravés! . . . . . . . . . . . . Rendez-vous! Liberté, Liberté bien chérie, C’est toi que nous voulons avec notre patrie! Feu! cria l’officier. -Pas un ne fut manqué. Un seul d’eux chancela, un seul d’eux au banquet De la vie aima mieux au fond vider sa coupe; Un seul sur son vaisseau, capitaine à la poupe, Resta. C’était un vieux, moi je le vois encor. Un grand corbeau tout noir. Il tombe et son grand corps Appuyé au drapeau avec sa barbe blanche, Etait comme un des saints. D’un trou noir, à la hanche, Le ruisseau rouge à flots coulait sur le drapeau. Personne n’est resté pour ôter son chapeau! Février 1881. Hugo. J’ai un portrait d’Hugo, en face sur le mur, Et quand je le regarde, et quand le vers est dur A terminer, son oeil, et sa barbe si douce Me donnent bon courage et les mots sous son pouce S’alignent sans efforts et je relis ses vers Si doux et si charmants, plus calmes que les mers. "J’étais seul près des flots par une nuit d’étoiles; "Pas un nuage au ciel, sur la mer pas de voiles, "Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel "Et les bois et les monts, et toute la nature "Semblaient interroger dans un confus murmure "Les flots des mers, les feux du ciel." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mai 1881. Le Voyage. Oh! sable Si fin, Qu’accable Matin Mon pas, J’espère Là-bas, Repaire Du jour, Mourir! Et le sable lui dit, en paraissant s’ouvrir: Marche! Marche toujours! Douleur. Ziska, je t’entrevois, là-bas dans l’auréole, Je te vois dans les airs. -Pour moi, pauvre, je vole En pensant jusqu’à toi; moi, je t’aime toujours. -Oh! Ziska, promets-moi, quand finiront mes jours, De te tenir tout près, car ainsi nos deux âmes, Toutes deux partiront pour les grands cieux de flammes. Juin 1881. Oubli. Oh! dites, qu’est-ce donc que ce grand mot terrible? Oubli! c’est bien cela! L’oubli, c’est invisible, C’est un vampire affreux qui suce le cerveau, Etend son aile noire et noircit le caveau, C’est un horrible ver qui décompose à l’ombre. L’oubli, c’est invisible et pourtant c’est bien sombre. Il loge dans le coeur. Quand la mer veut chercher A frapper doucement, à détruire un rocher, A le faire écrouler à force de caresses; Elle y met patience et non pas de paresse, Par saccade se hisse aux grands rocs acérés, Attend que dans mille ans les rocs soient lacérés. L’oubli, c’est identique; on sentirait à peine Sa dent si tout à coup ne s’élançait la peine Par Eclats. Pas à pas l’oubli gagne sur nous, Il hait le souvenir, il le mine en dessous. Le souvenir s’écroule et laisse indifférence. L’oubli s’écroule aussi quand revient la souffrance. Le souvenir est là, mais il est plus amer. L’oubli vous engloutit aussi bien que la mer. Georges. O Dieu, je l’ai perdu, l’ami de mon enfance, Qui seul avait cet art d’adoucir ma souffrance, D’épancher son coeur dans mon coeur. Jamais je n’aurai plus ce grand plaisir intense, De lui serrer la main, de lui dire: je pense A toi comme à ma soeur. Elle était belle, hélas, et bonne autant que belle. Elle mourut, jadis; jamais je n’aimais qu’elle, Et, mon Georges, que toi; Mais te voilà parti. Tu montes sur la selle Du cheval de la mort, qui tout de feu ruisselle. Je suis derrière, moi! Tu t’envoles. Pourquoi? Dieu désira ton âme, Tu t’envoles là-bas vers le grand ciel de flamme Où tout est au grand jour. Dans la vie, en dépit des flots et de la lame, Je resterai, rocher, l’oubli pour rame, Et tout se perd, même l’amour. Enfant qui sommeilles... Enfant qui sommeilles Dans ton berceau, Si tu te réveilles, Prends ton cerceau Et joue, oublie Tes rêves. Il ne faut pas vider jusqu’à la lie Ta coupe: tu l’achèves... Le Lac Des Sylphes. Les sylphes ont un lac aux vagues cristallines Où les brumes ont couleur d’or, Où les nénuphars ont des teintes opalines Sur l’onde qui dort. Où les fleurs ont d’étranges lueurs irisées Et des pistils phosphorescents, Leurs pétales d’argent, leurs corolles frisées En plis indécents; La lune s’y reflète en miroitements jaunes Ruisselant sur l’ombre des eaux Et sautant, feux follets, des saules et des aunes Aux sombres roseaux. Dans les brouillards laiteux, des formes vaporeuses Vont glissant et disparaissant, Plongeant sous l’eau limpide et s’enfuyant, peureuses, Aux souffles naissants. Là-bas, le long de l’eau, sous les arbres des rives, On entend piauler les oiseaux; Parfois, dans le feuillage, on voit passer, furtives, Les nymphes des eaux. Sur la rivière Légère La barque passe Et repasse Sur l’eau. Sylphe ou lutine Butine Aux fleurs flottantes Et riantes Dans l’eau. Elle s’envole Frivole Toute pareille A l’abeille Sur l’eau. Elle balance, Et danse, Sur l’herbe trotte Et barbote Dans l’eau. Sur la rivière Légère La barque passe Et repasse Sur l’eau. Et la barque s’arrête à ces rives, et longe Leurs filets de mousse traînants. Mais la troupe des sylphes s’enfuit et replonge A nos cris gênants. Mars 1885. Sous les vieux arbres gris... Sous les vieux arbres gris aux branches fantastiques, Forêts ouvertes! Etendant dans les airs tous leurs rameaux étiques, Clairières vertes! Les fleurs d’un rouge sombre ont des parfums mystiques, Mares désertes! Loin de nos constructions, nos usines pratiques, Clairières vertes! Et un pays étrange aux chaleurs magnétiques, Forêts ouvertes! Où rôdent sous les bois des formes extatiques, Mares désertes! Sous les vieux arbres gris aux branches fantastiques, Forêts ouvertes! Etendant dans les airs tous leurs rameaux étiques, Clairières vertes! Les fleurs d’un rouge sombre ont des parfums mystiques, Mares désertes! Dans les enlacements des lianes élastiques, Forêts ouvertes! On voit se profiler des colonnes antiques, Clairières vertes! Et des temples de marbre et d’immenses portiques, Mares désertes! Dans les brouillards dorés aux lueurs électriques, Forêts ouvertes! Des coupoles d’argent et des dômes féeriques, Clairières vertes! S’élèvent au-dessus de cités chimériques, Mares désertes! Et les femmes ont des passions hystériques, Forêts ouvertes! Pour assouvir les ruts de leurs mâles lubriques, Clairières vertes! Se livrant sur les toits, les terrasses de briques, Mares désertes! Au coucher du soleil, sous ses rayons obliques, Forêts ouvertes! On voit boire à grands traits les fauves faméliques, Clairières vertes! Et les guépards errer sur les places publiques. Mares désertes! La nuit on n’entend pas de prières bibliques, Forêts ouvertes! Ni de prêtres priant pour leurs saintes reliques, Mares désertes! Mais les chacals pleurant leurs pleurs mélancoliques, Mares désertes! Mai 1885. Le Cachot. Au fond d’un cachot noir et visqueux je me traîne Et ma plus grande peine est que je ne puis voir; Je suis dans un long soir que le matin ramène, J’épuise mon haleine au fond de ce tiroir, J’épuise mon espoir sous ces portes de chêne, Ma tristesse me mène au profond désespoir Et je ne puis savoir où s’enfonce le pêne Et ma plus grande peine est que je ne puis voir. (2) Je rêve en mon dortoir des lumières sereines Une éclatante reine en un pompeux manoir, Mais dans le profond noir s’envolent des phalènes, Mille flocons de laine en un sombre miroir... On ne peut pas s’asseoir au fond de ma géhenne... Et si d’abord ma haine aiguisait son rasoir, Maintenant, comme un loir -pionçant à pleine haleine Je dors -ma seule peine est que je ne puis voir. Et je voudrais avoir des sources, des fontaines, Marie et Madeleine au limpide lavoir - Mais dans ce dépotoir où je traîne ma senne, Pêcheur, ma pêche vaine à nul ne peut échoir; Et je rêve un boudoir de velours et d’ébène, Une femme qui draîne un vin mousseux, le soir. Je voudrais recevoir de l’or, dans mes mains pleines: Mais ma plus grande peine est que je ne puis voir. Mai-Juin 1885. Sonnet Pour Lui. Quand tu ris, j’aime à voir tes yeux étinceler, Tes lèvres se trousser en mignardes risettes, La pourpre de ta chair, pour mieux me harceler, Sourire et refléter de moqueuses fossettes. Et pareil à ces dieux sifflant dans leurs musettes Que nos vieux joailliers aimaient à bosseler Sur les parois d’argent des massives cassettes Et d’un burin d’acier finement ciseler, Tu ris en entr’ouvrant les deux coins de tes lèvres, Pour me montrer tes dents avec des mines mièvres, Et tu plisses ta peau sous de vifs reflets d’or. Combien je donnerais, ô mon petit dieu Faune, Dont le rire pétille à la tiédeur du Beaune, Pour rire avec toi seul, dans la nuit, quand tout dort! 15 Janvier 1888. Bouts Rimés. Je ne suis pas de ceux que le vers fait blêmir! Qu’on me donne à chanter un fanatique émir, Un vaisseau ballotté qui sur les vagues tangue, L’avocat empêtré bredouillant sa harangue, Le plongeon fugitif, nocturne de l’ondin, Le rouge charcutier qui brasse son boudin, Les couples d’amoureux qui cueillent la noisette, Les mines d’un tendron humant de l’anisette, Le paisible bourgeois quand il joue au loto, Le galop d’un cheval arrivant au poteau, Le cristal d’un étang que le soleil irise, L’angoisse d’un ministre au moment de la crise, Un pur-sang qui gémit, tué par l’éparvin, Le rire épanoui d’un vieux faune sylvain, Ou Colette au menton empâté de céruse, Je trouverai toujours quelque nouvelle ruse! 14 Janvier 1888. Le Paradis Perdu. Tombé du paradis qui s’empourprait (3) de roses, L’homme s’est retourné pour la dernière fois: A la barrière blanche où frémissait Sa voix Son doigt, glaive de feu, garde Ses lèvres roses. Il est tombé plus bas que l’Enfer, aux névroses Où le coeur est cloué pantelant sur la croix; Son front qu’illuminait la couronne des rois Pâlit sous le ciel noir des tristesses moroses. Pensif, il voit toujours un sourire adoré Lentement expirer sur Sa bouche vermeille, Fruit défendu qui saigne, entr’ouvert, à la treille Du Paradis où flotte un grand halo doré, Et pleure amèrement sa jeunesse abattue Aux pieds marmoréens de la froide statue. 21 Janvier 1888. Le Vieux dit... Le Vieux dit: Oh, les longs soirs d’hiver près du feu qu’on tisonne, Le vieux chien qui grisonne Près de vous - Le livre qu’on a lu, mais qu’on aime relire - Le petit chat le tire Sur vos genoux. Sous la pluie, au dehors, le feuillage frissonne Et le vieux chat ronronne Près du feu, Dans les charbons on voit des bouches vous sourire Et puis des monstres rire D’un rire hideux. Au fond de son fauteuil on rêve, on s’abandonne Et la bûche bourdonne En brûlant - Et l’on ferme les yeux -on ne sait plus que dire - Doucement on soupire En s’endormant. La nuit passe. -On entend au loin l’heure qui sonne Et le veilleur qui donne Son signal - La chandelle s’éteint -on l’entend encor bruire, Puis on dort, on respire A souffle égal. Ballade. Sans cesse je cisèle un vers que j’ai limé Sous la pâle lueur de la lampe qui dore D’une auréole en feu le mot déjà rimé Et lustre son poli du nimbe de l’aurore. Elle allume au rebord étincelant du tore De l’encrier couvert de son massif fermoir La rougeur fugitive et mourante du soir. La Rime ne veut pas me faire sa risette: Mais je la poursuivrai dans son coquet boudoir: "Rien ne sert de gémir -ouvre-moi ta cassette!" Ses joyaux sont cachés dans un coffret fermé Dont la serrure à jour défierait tout l’art Maure: Elle s’envole avec un soupir alarmé. Quand mon stylet le brise et le perce et le fore, Puis s’abat frémissante aux rives du Bosphore En vierge orientale, accroupie au lavoir; Et rythmant ses chansons au bruit de son battoir: Comme un brillant taillé d’une large facette, Sous un voile son oeil scintille pour me voir: "Rien ne sert de gémir, ouvre-moi ta cassette!" La Rime a murmuré le son doux, bien-aimé, Lisette, un triste nom, qui me poursuit encore: Ah! si j’avais l’amour que j’ai partout semé Quand le feu de mon coeur giclait par chaque pore! Mais hélas! j’ai brisé ma boîte de Pandore, J’ai chassé les Plaisirs de mon sombre manoir Et j’ai gardé la peine, un vampire au vol noir, Pâle chauve-souris ou gluante roussette Frappant son aile veule à mon coeur, son dortoir: "Rien ne sert de gémir, ouvre-moi ta cassette." ENVOI -Prince, attisez le feu couvant dans l’étouffoir! Ne dormez pas, la nuit des noces, comme un loir Et vigoureusement jouez à la poussette. Il vous faudra forcer la Rime pour l’avoir! "Rien ne sert de gémir; ouvre-moi ta cassette." Janvier 1888. Le Deuil De La Biche. Hallali! Hallali! La fanfare des cors Vomit ses hurlements, cuivrés sous la hêtrée; Bâillonnés par les poils de la bête empêtrée, Les chiens mangent leurs cris dans de rauques accords. Et la meute grouillante étouffe le dix-cors. Un trou saignant rougit sa fourrure éventrée Il tourne vers les bois sa prunelle vitrée. Un long frémissement soulève tout son corps. Haut bottés, les piqueurs dont l’habit écarlate Par la verte futaie en gerbe d’or éclate, Soutiennent le cadavre inerte et fléchissant. La forêt se rendort. Soudain, froissant les branches, Une biche craintive avance jusqu’aux hanches Et, l’oeil humide (4), va plus loin flairer le sang. Mai 1888. L’Obus. La Seine, au Pont des Arts, a pris de noires teintes. L’eau clapoteuse bat les fûts verts des piliers, Gravit en murmurant les marches d’escaliers. Les lanternes des quais se sont toutes éteintes. Soudain, sur les deux bords retentissent des plaintes, Hennissements, sursauts, jurons de cavaliers, Piétinements confus, pesants de fusiliers, Les cloches du beffroi tintent très haut par quintes. Un sifflement sonore ulule dans la nuit, Miaulement mortel d’un tigre qu’on poursuit Et qui, saignant du coeur, se redresse et succombe. Entre les quais obscurs fuse une gerbe d’or; La détonation soulève l’eau qui dort Au fulgurant éclat des flammes de la bombe. Juin 1888. Ta fine bouche est un fil rose... Ta fine bouche est un fil rose Tendu sur un masque de soie, Ta chevelure qui s’éploie, Est-ce un arc-en-ciel qui se pose? Tes yeux noirs ont un coeur vermeil Pailleté d’or et de rubis, Ce sont deux boucliers fourbis Avec des gouttes de soleil. Ton souple corps est une tige Flexible d’aubépine blanche, Le svelte ruban de la branche D’une liane qui voltige. Tes seins crémeux sont deux cocons Pomponnés de satin grenat, Avec deux bourgeons d’incarnat Crevant la neige des flocons. Ton ventre comme une cuirasse Couverte de moire argentée D’une javeline plantée A son coeur garde la trace. Tes deux mains sont les coques d’or D’une grenade au sein creusé Où brille d’un éclat rosé Le chapelet des grains qui dort. Ta fine bouche est un fil rose Tendu sur un masque de moire; Au coeur d’une houppette noire, C’est un calice qui repose. Ces deux gouttelettes de pluie Qu’un nuage pleura pour toi, Ta petite main les essuie: Mon coeur, je veux savoir pourquoi. Ce n’est qu’une gaminerie: Il ne faut pas pleurer, mon coeur; Ne pleure pas, ô ma chérie - La pluie est un amant moqueur. Elle aime les plantes, et tresse Le tercet du trèfle en quatrain, Et sous son humide caresse Fait craquer le corset du grain. Elle aime les arbres, et tisse Aux vieux de moussus corselets, Aux jeunes une robe lisse Pour draper leurs bras maigrelets. La Mariée De La Marjolaine. -Chevalier de la Marjolaine, Que dites-vous de mon bras blanc? Le Chevalier dit, en tremblant: -Il est doux comme de la laine. -Chevalier de la Marjolaine, Que dites-vous de mes yeux noirs? -Ce sont, dit-il, deux grands miroirs Où je me mire, Madeleine. -Chevalier de la Marjolaine, Que dirais-tu de mon baiser? -Il me faudrait pour l’apaiser Tout le baume de ton haleine, -Chevalier de la Marjolaine, Je t’ai choisi pour mon amant. - Le Chevalier fit le serment Qu’elle serait sa châtelaine. -Chevalier de la Marjolaine, Je n’ai jamais aimé que toi, Je n’aimerai jamais que toi. O, baisons-nous à bouche pleine, Chevalier de la Marjolaine, Et fuyons bien loin dans les bois. - Un baiser éteignit sa voix... Ils galopèrent par la plaine. La Lumière. La lumière bleue est passée, Allons vers les lumières blanches. O chérie es-tu donc lassée? Nous avons des ailes aux hanches, Puisqu’on nous a chassés du bleu, Ouvrons, chérie, ouvrons nos ailes, Voguons comme des caravelles Vers le soleil tout blanc de feu. La lumière blanche est passée, Allons vers la lumière rouge. M’amour, je te tiens embrassée, J’ai mon couteau sanglant qui bouge. Vivons ici dans le vermeil. Ton petit doigt aura pour bague Un coeur foré d’un coup de dague: J’ai de l’or -as-tu point sommeil. La lumière rouge est passée, Allons vers la lumière verte. Viens chauffer ta gorge glacée: Entrons, la porte est grande ouverte. Buvons tout cet or vert fondu; Buvons, nous verrons monter, lentes, Des flammes blanches et sanglantes. Mignonne, m’as-tu répondu? La lumière verte est passée, Allons vers la lumière pâle, Allons: notre forme effacée Glissera sous ces flots d’opale. Nadyâh. La lune a dénoué sa chevelure blonde Sur les balancements harmonieux de l’onde En rais étincelants, Et les brouillards laiteux et les vapeurs flottantes S’étirent lentement en danses tremblotantes Aux tressauts chancelants. Nous courons dans la nuit sur les brumes dorées Par les rais de la lune aux lueurs timorées, Aux livides blancheurs; Nos pieds blancs sont baignés de lumière bleutée, Semés de diamants, froide troupe ameutée, Ruisselantes fraîcheurs. Nous tournons dans les airs en rondes lumineuses. Spires dont le sommet fond en teintes vineuses Le zénith au bleu profond, Spirales de vapeurs, couronnes de fumées, Par l’éclat rougeoyant de l’aurore allumées Au haut des cieux sans fond. O vierge, à tes beaux yeux il a laissé des cernes: Venez, nous vous mettrons un limpide bandeau. Au Sérail. Le sultan souleva du bout de sa babouche, La portière orangée, au chatoiement profond, Où courait un reflet doré, comme une mouche Vermeille, sautillant pour grimper au plafond. Une lampe discrète éclairait d’un jour pâle Un divan chamarré que tachaient trois corps nus, Trois femmes aux poignets cerclés d’or et d’opale, Qui brûlaient, en chantant, des parfums inconnus. Les vapeurs de l’encens qui montaient toutes blanches En volutes lécher les boutons de leurs seins, D’un voile transparent les couvraient jusqu’aux hanches Et faisaient trembler l’air au-dessus des coussins. Un mince filet d’eau tombait dans une vasque De porphyre veiné de couleuvres d’azur. Une esclave frappait sur un tambour de basque Dont le battement sourd espaçait leur chant pur; La plus brune appuyait sa tête enveloppée D’un turban crème et pourpre au rebord du divan Et chantait en mineur sa triste mélopée Comme pleure au désert la complainte du vent. Elle pleurait la douce odeur évaporée De l’amulette grise au parfum de safran, Coeur sec d’une gazelle à la peau mordorée, Qu’un mollah bénissait aux rites du Coran, Quand les Bédouins noirs cavalcadaient par bandes Et qu’elle chevauchait en fille de brigand, Portant sous son manteau rayé de larges bandes Un tromblon évasé près d’un vieux yatagan. Tandis qu’elle chantait, dans la figure noire Des esclaves groupés aux portes du sérail Un trou rouge s’ouvrait, taché de dents d’ivoire Qui reflétaient la lampe en bleu sur leur émail. Quand sa chanson mourut peu à peu, la seconde Dans sa langue reprit le même air à mi-voix Et, passant son bras blanc dans ses cheveux de blonde, Parsema d’or les bouts rougis de ses longs doigts. Elle chantait les rocs dentelés du Caucase, Découpure de glace et d’azur dans le ciel, Les abeilles des bois et leurs ailes de gaze Frémissantes du poids parfumé de leur miel, Les taillis frissonnants des forêts giboyeuses Où des chasseurs passaient en bonnets d’astrakan, Et les jeunes Lesghiens aux moustaches soyeuses Brunissant leur teint pâle au grand soleil du camp. Sous les plis alourdis d’une étoffe tissée De poils blancs de chameaux mêlés de fils d’argent, Un eunuque montrait sa figure plissée Et ses sourcils arqués sur un oeil négligent. Comme un long serpent noir à la ligne onduleuse La troisième sans bruit à terre se coula, Près du brasier fumant mit sa tête frileuse Et dans les flots neigeux d’un burnous l’enroula. Elle parlait du lac à l’eau glauque, où se mire Le flamant rose et blanc, aux yeux pailletés d’or, Et que cerclent les vents d’un limpide sourire Près des tiges de joncs où le courant s’endort, Et de ses noires soeurs dont les gorges cuivrées, Tressaillaient aux baisers d’un guerrier triomphant, Quand elles se pâmaient sous l’amour, enivrées Du pénétrant parfum des tempes d’éléphant. Au lieu de l’air piquant des montagnes natales Où l’aurore allumait ses couronnes de feux Corolles de lumière aux bleuâtres pétales Dont la rose lueur éblouissait les yeux, Toutes trois respiraient des parfums, consumées Par l’ennui languissant des plaisirs sensuels Et regardaient monter les tremblantes fumées Que leurs lèvres soufflaient en jets continuels. Mais le sultan froissa la tenture irisée, De ses ongles raya le poil blanc du chameau, Passa ses doigts ornés dans sa barbe frisée, Caressa doucement son poignard au pommeau, Hésita près du corps de la noire amoureuse, Sur la blonde fixa ses longs regards ardents, Et comme, en rougissant, elle fuyait, peureuse, Prit la brune, et, fiévreux, la baisa jusqu’aux dents. 16 Avril 1888. Rondeau. Ta bouche épanouie en fleur de paradis Est le but des baisers que vers toi ma main lance, Jusqu’à la mort je veux l’aspirer en silence Et me bercer aux mots charmants que tu me dis! Le doux chuchotement des arbres reverdis Me semble un chant de rêve où l’amour se balance: Ta bouche épanouie en fleur de paradis, Est le but des baisers que vers toi ma main lance! Lorsque, sous l’or du soir, bien-aimé, tu blondis, Lorsque ta tête rose et pâle d’indolence, Tombe sur mon épaule et sourit, je m’élance Pour posséder sans crainte au fond des bois tiédis Ta bouche épanouie en fleur de paradis. O mot, tu n’es qu’un moule où j’ai jeté mon rêve, Un moule bouillonnant, un moule frémissant, Et sous le flot d’airain écumeux qui te crève, Tu ne peux résister, ô moule incandescent! Tu façonnes l’idée à tes lèvres de terre, Entourant de tes plis son jet impétueux Qui creuse dans tes flancs un rougeoyant cratère, Sifflant et s’enfuyant en sillon tortueux. La Madone Amoureuse. Le ciel noir se piquait de torches résineuses, Scintillantes lueurs, astres pâles d’amour. Secouant du zénith leurs vapeurs lumineuses En nuages d’encens au brasier du jour. ·················· Se lustrait du vermeil bruni d’un disque pur, Coeur jaunissant de fleur immobile et plantée Comme une pâquerette aux mornes champs d’azur, A travers l’infini sombre de l’étendue La blancheur de la Vierge immense s’allongeait, Colosse de vapeur vaguement épandue Où le glaive éclatant de la lune plongeait. Ce n’était plus le marbre aux arêtes précises Où les Grecs découpaient la chair pâle des dieux, Mais un esprit flottant en formes indécises Et versant du brouillard vers la voûte des cieux. Car l’idéal chrétien est fait de chair meurtrie, Et d’orbites saignants et de membres broyés, Tandis qu’abandonnant sa dépouille flétrie L’âme ailée ouvre l’air de ses bras éployés. Les dieux morts des anciens vivaient de notre vie; Ils avaient nos amours; ils avaient nos douleurs; Ils voyaient nos plaisirs en pâlissant d’envie Et se vengeaient du rire en nous forçant aux pleurs. Le Symbole vivant n’a que son existence Dont la force idéale échappe à nos regards, Et les martyrs en vain cloués sur leur potence Interrogeaient l’éther avec leurs yeux hagards. Mais l’élan passionné de la Vierge Marie Avait noyé son âme en une ombre de chair Faite de désirs fous, de luxure pétrie, Où le cri de l’amour passait comme un éclair. Cette chair transparente errait dans la pénombre, Emergeait sous le froid de la Nuit, grelottait, Et la Vierge trempée aux plis d’un voile sombre Couvrait de ses deux mains son front et sanglotait. Ses cheveux blonds coulaient en vagues dénouées Qui ruisselaient à flots dans le fauve sillon Des mamelles de brume à sa forme clouées Par deux boutons puissants casqués de vermillon. Et ses larmes roulaient en sanglantes rosées, Jaillissant sous les cils parfumés de ses yeux Comme un filet gonflé de leurs perles rosées, Sa chevelure d’or tombait en plis soyeux. Pendant qu’elle pleurait dans ses chairs cristallines, Un nuage laiteux en panache fumait, Fondant leur transparence en teintes opalines Dont la neige mousseuse et légère écumait. Et ses pâles cheveux aux couleurs effacées Lentement noircissaient au creuset de la nuit, Et l’or blond s’enfuyait de leurs teintes passées (5). Ainsi que l’or mourant d’une braise s’enfuit Ses veines se gonflaient de gouttes purpurines Qui faisaient tressaillir ses nerfs en les baignant; Un souffle sensuel dilatait ses narines Et le désir perçait son coeur d’un clou saignant. La blonde déité qui pleurait diaphane, En cachant ses yeux bleus de ses longs doigts nacrés, Avait pris les cheveux d’une brune profane Et sa chair inhabile à des gestes sacrés. Ce n’était plus la chaste et mystique Marie Eclairée du halo pur de la Trinité, Mais c’était une fille amoureuse, qui crie Et gémit de désir sur sa virginité. Elle entendait monter de langoureuses plaintes De la vasque profonde où la Terre planait; Le soupir attiédi des premières étreintes En effluve d’amour vers sa bouche émanait. La Juive dit... La Juive dit: Seigneur, quand nous allions remplir nos outres vides Sur les bords verdoyants, sur les rives humides Du Jourdain murmurant! Seigneur, quand nous allions, nos cruches sur la tête, Revenant quelquefois, le soir des jours de fête, Par le lit d’un torrent! Hélas! quand les bergers d’Ophir ou de Chaldée Nous montraient dans la nuit ou la chèvre Amalthée Ou le Bouvier brillant! Et murmuraient tout bas de si douces paroles Que les sages souvent les suivaient comme folles, Folâtrant et riant! Hélas! et nos parents qui restaient sous la tente, Et nos moutons bêlants, ma chèvre bondissante Jadis en Chanaan! Nous sommes le butin du Rouge qui trafique, Nous servons humblement le Libyen d’Afrique, Là-bas, vers l’Océan! Et souvent, quand le soir nous rentrons sous leurs tentes Que dans le ciel encor des lueurs rougissantes Tremblotent en fuyant, Un Barbare nous dit: "Hé, filles de Judée, Venez! nous causerons, je connais la Chaldée, Et le ciel d’Orient!" Il nous faut obéir -Je ne suis qu’une esclave - Il me faut essuyer le Maître, s’il se lave, L’essuyer en riant! Nous, l’espoir du Seigneur, les libres descendantes De Déborah -jadis! -nous sommes des servantes, Loin du ciel d’Orient! Triolet En Scie Majeure. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Il est rouge comme une guigne, Ce jeune lapin gras et digne. Vous n’avez qu’à lui faire signe: Il file doux comme du miel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Si vous avez une consigne, Ce jeune lapin gras et digne De sa main blanche comme un cygne Vous fera monter jusqu’au ciel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Le teint fleuri comme la vigne, Ce jeune lapin gras et digne, Avec une oeillade maligne, Flûte en parlant, comme Ariel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Depuis huit jours il a la guigne, Ce jeune lapin gras et digne: Je ne puis écrire une ligne Sans qu’il y soit trempé de fiel. Ce jeune lapin gras et digne A pour petit nom Daniel. Juin 1888. Singeries. Quand je te vois penché, mon mignon, tout en nage, Sur le croûton de pain qui te sert de joujou, Je me repens, mon Dieu, d’avoir pris pour un page Ce qui n’était pourtant qu’un affreux sapajou. C’est un maki mordant ses dix doigts avec rage, Ce faune gentillet, taillé comme un bijou, Un ouistiti grimpant aux barreaux de sa cage, Un macaque à poil ras, un singe en acajou. Ton masque enluminé, sillonné de grimaces, Semble servir d’album à croquis aux limaces Pour crayonner l’argent de leurs chemins crochus. Et les casques noircis qui couronnent tes ongles, Piqués dans tes cheveux brouillés comme des jungles, Font penser que tu dois avoir les pieds fourchus. Juin 1888. L’ombre visqueuse emplit... L’ombre visqueuse emplit jusqu’au fond la chambrée, Des moucherons gluants couvrent la planche à pain. Deux soldats ronflent sous leur couverte cabrée: C’est un bleu de tringlot avec son vieux copain. Le long de la muraille écailleuse et sabrée Par de grands crachats noirs, tourbillonne un lopin De mouchoir instructif, à la teinte marbrée, Coiffant le shako neuf d’oreilles de lapin. Le brigadier, entrant, heurte, sous ses semelles, La carcasse sonore et vide des gamelles: Les hommes réveillés murmurent dans leur lit. Il tâte de ses mains le bât-flanc et se couche Puis dort, de-ci de-là, comme une souche, Et sous son corps pesant fait craquer le châlit. Rasant les murs du port... Rasant les murs du port, passent trois matelots. Le loustic de la bande a dans une bataille Attrapé sur le nez une profonde entaille, Il rit et bat à coups de poings les volets clos. Sous l’obscure lueur sanglante des falots, Une hôtesse ventrue à mine de futaille Leur fait signe et tous trois, la prenant par la taille, Se poussent au comptoir derrière les hublots. Les mathurins béats, accoudés sur la table, Avalent éblouis un velours délectable Versé par le patron dans leurs quarts de fer-blanc. A côté d’un gabier qui va dégringolant, De l’escalier graisseux et vermoulu du bouge Une fille en cheveux descend, la trogne rouge. Chez Le Mastroquet. Boutique sang de boeuf jusqu’au premier étage. A travers le treillis défoncé du grillage Des carreaux maculés. -Deux rideaux mal blanchis Frôlant le crépi mort de leurs plis avachis. Trois melons étalés en pleine devanture, Près de beignets dorés dans un bain de friture. Des raviers blancs suant du jus noir de pruneaux. L’or fameux des harengs baisant de vieux cerneaux. La trogne enluminée, à la rondeur bonasse, Du patron ballonné jusqu’au cou de vinasse Met une tache rouge au milieu du comptoir. Quelques bouchers sanglants sortis de l’abattoir, Coiffés d’une viscope à tournure de mitre, Avalent sur le zing le vin bleuté d’un litre Et puisent, pour se mettre en goût, au tas d’oeufs durs. Contre le fond graisseux et charbonné des murs, Une vieille qui dort laisse pendre sa lippe: Un limousin plâtré crache en fumant sa pipe. Juin 1888. Les Remorqueurs De Macchabés. Allons, Polyte, un coup de croc: Vois-tu comme le mec ballotte. On croirait que c’est un poivrot Ballonné de vin qui barbote; Pour baigner un peu sa ribote Il a les arpions imbibés: Mince, alors, comme il nous dégote, Pauv’ remorqueurs de macchabés. Allons, Polyte, au petit trot, Le mec a la mine pâlotte: Il a bouffé trop de sirop; Bientôt faudra qu’on le dorlote, Qu’on le bichonne, qu’on lui frotte Les quatre abatis embourbés. Vrai, dans le métier on en rote. Pauv’ remorqueurs de Macchabés. Allons, Polyte, pas d’accroc, Tu pionces plus qu’une marmotte, Nous pinterons chez le bistro: Le nouveau dab de la gargote A le nez comme une carotte Pour tous les marcs qu’il a gobés. Un verre, ça vous ravigote, Pauv’ remorqueurs de macchabés! ENVOI Prince, Polyte de la flotte, Plus boueux que trente barbets, Nous vivons toujours dans la crotte, Pauv’ remorqueurs de macchabés! Poésies En Argot. Tire-lupin et Grinche-tard S’en allaient à la sorgue, Jaspinons tout doux. Ils virent en rompant un orgue Avec un air ninar. Tirlonfa, Jaspinons tout doux; Tirlonfa, Jargonnons tout doux. Il faudra prendre le grand truc, Dit Grinche, sans haut braire, Jaspinons tout doux; Nous n’avons plus denier ni pluc, Nous n’avons plus de caire. Tirlonfa, Jaspinons tout doux; Tirlonfa, Jargonnons tout doux. Prenons bien garde à notre tronche, La dure nous attend: Jaspinons tout doux. Et si tu remouches qu’il bronche, Eschicquons en brouant. Tirlonfa, Jaspinons tout doux; Tirlonfa, Jargonnons tout doux! Es-tu taffeur? barbote vite Et ne prends que le blanc, Jaspinons tout doux. Et nous aurons une marmite, Enfonce donc ton branc, Tirlonfa, Jaspinons tout doux; Tirlonfa. Jargonnons tout doux! Malucé! mais les coups lansquinent, Malucé! c’est le dab! Jaspinons, tout doux. Rompons -des digues qui jaspinent, Malucé! c’est un cab. - Tirlonfa, Jaspinons tout doux; Tirlonfa, Jargonnons tout doux! L’Emballage. Le poupard était bon: le raille nous aggriffe, Marons pour estourbir notre blot dans le sac. Il fallait être mous tous deux comme une chiffe Pour se laisser paumer sur un coup de fric-frac. Nous sommes emballés sans gonzesse, sans riffe, Où nous faisions chauffer notre dard et son crac Chez le bistro du coin, la sorgue, quand on briffe En se palpant de près, la marmite et son mac. Le Mazarot est noir; pas de rouges bastringues, Ni de perroquets verts chez les vieils mannezingues; Il faut être rupin, goupiner la mislocq. Bouffer sans mettre ses abatis sur la table Et ne pas jaspiner le jars devant un diable; Nous en calancherons, de turbiner le chocq. (6) La Lanterne Rouge. Dédicace. Mes braves frangins argotiers, A vous ce fafiot je dédie. Radinons-nous les mi-setiers: C’est de la bonne comédie. Esgourde ouverte, et clairs calots. Le blot est des plus rigolos. Surin au poing, et ventre au riffe, C’est ainsi qu’il faut calancher. Ho la Camarde nous aggriffe, Veinards, en train de pitancher! Oublions la Muette gourde: Buvons ferme -et prêtons l’esgourde. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Crénon! elle en avait remouché des grinches Qui maquillaient des brèmes chez le dab du guinche! Ils débouclaient la lourde en comptant leurs thunes, Ils arrivaient comm’ ça quand tombait la brune, Ils rompaient à la sorgu’, l’moment du turbin. Crénon! qu’elle allumait la goul’ des frangins! Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Les gouines y venaient avec leur morlingue: N’en fallait pour les macs qui soiffaient sur l’zingue. Y en avait qu’étaient pleins et partis en bombe Au lieu de turbiner quand sonnaient trois plombes. Les pègres et les grinch’s, les fourgu’s et les macs, V’naient bâcler à leur aise un coup de fric-frac. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Elle était bath à voir, la camoufle rousse, Trempant de raisiné la tronch’ de nos gousses Qui montraient leurs rondins, jouant des mirettes Pour mett’ de la pommade à nos rouflaquettes. Du poignon! et si ça n’avait pas biché, Fallait qu’ell’ les allum’ pour un aut’ miché. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Vlà qu’un soir on avait un peu de galtouille Un sorgueur pass’ les brêm’s: "A toi, coupe et touille! Je siffle un coup d’eau d’aff et puis je maquille. Près d’moi une gouss’ passait des langues à sa vrille. Vlà sa dab qui m’jaspin’: "Si t’as pas la flemm’: C’est un’ fleur de Marie avec un louch’bem. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Je r’mouch’: la largu’ n’avait pas encor’ seiz’ berges, Des rondins bien gonflés et blanch’ comme un cierge, De la sorgue aux mirett’s, et du riffe aux joues; Chiquait à son miché de girondes moues. C’était pas un poteau: il avait le taf - Moi j’l'avais coltigé avec de l’eau d’aff. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Je m’aboule et j’lui dis: "Eh! va donc, grand’tante! T’es pas un fanandel, t’es qu’un con de panthe; J’aggriffe ta gonzesse et je te dégote, Tu ne lui foutras rien ce soir dans la motte!" Il me coll’ sa desfous -j’empoigne l’abatis Et j’palpais durement l’bout d’ses salsifis. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. J’suis pas celui qui crie: "Acrès, vlà l’Arnaque!" Et quand faut refroidir, c’est pas moi qui flaque Un louch’bem! c’était pas fair’ suer un chêne - Y en avait pas de quoi m’fair’ venir d’la peine. Y a pas de raisiné dans les typ’s rupins: N’en a pas giclé d’quoi graisser mon surin. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Vlà ma largue qui s’met à turbiner la chique, Ell’ suc’ le macchabée, elle aggriff’ ses signes; Moi j’grinchis sa toquante avec son morlingue. -Y avait pas gras dedans -je reprends mon lingue, Je lave mon grimpant, et je dis au dab: "Faudra le mett’ à l’eau -ça nag’ comme un cab!" Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge... Les fanandels, ils prenn’ la fleur de Marie. Un frangin me jaspin’: "Qu’est-c’que tu paries Que je lui fous ça mou comme un’ corn’ de bique? As pas peur. Pas la pein’ de tant faire la chique; Si c’est la premièr’ fois qu’on te fait flic-flac, C’est pas la première fois qu’on te bouff’ le crac". Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge. Cré non! Je saute un coup. "Moi d’abord! que j’crie, C’est pour moi que j’ai pris la fleur de Marie. Elle va commencer par goûter ma bitte; Et si je suis forcé d’en fair’ ma marmite, Pas un des fanandels qui lui fout’ son dard Ayant que ma profond’ n’tienn’ plus un pétard. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge Après la lourde y avait un’ lanterne rouge... Les fanandels, ils lâch’ la fleur de Marie A g’noux, mirett’s fermées, comme une soeur qui prie. Je lui prends l’aileron, je lui pinc’ la taille, J’lui dis: "Tu peux gueuler! moi j’crains pas les railles; Et t’auras beau te mett’ sans dessus-dessous, Nous crèv’rons tout de mêm’ ta pièc’ de dix sous. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge... Mais sa babillarde ros’ muett’ dans sa bouche, Sans jaspiner la fleur de Marie m’remouche. C’était comm’ le reluit au milieu de la sorgue: Je n’avais plus de poing’; j’n'étais plus un orgue. Et je gueul’: "J’ai fini -j’veux plus la chauffer; A vous, les fanandels, on peut la dauffer!" Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge... Le premier qu’arriva sans r’luquer ses châsses, C’était un vieux loupeur qui voulait sa passe. Fleur de Marie criait: "Par le Mec, ell’ piaule!" Douz’ plomb’s se démargeaient à l’horloge d’la piaule. Je suis un bon sorgueur; je n’suis pas un gnaf; Je crois que j’ai eu là un bon coup de taf. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge... Pourtant, y avait pas là de raill’, pas de diable, Fleur de Marie pour voir collée sur la table - Je fonç’ sur la fenêt’ qui donnait dans la rue, J’me tâtais en disant: "Qu’est-ce que j’ai -je sue!" Non, j’ai cogné sans voir la chaise en passant Et j’ai couvert mes mains de caillots de sang. Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge; Après la lourde y avait un’ lanterne rouge... La fille ne criait plus guère. Elle était morte. Ses yeux vitreux étaient retournés vers la porte Par où les fanandels fuyaient, encor ballante... J’entendis tout à coup passer une roulante, Et je vis en courant abattre les rideaux... Un oeil rouge -j’en ai gardé froid dans le dos. Et je verrai toujours, à la porte du bouge, Vaciller devant moi cette lanterne rouge. Ballade Pour Gérard De Nerval pendu A La Fenêtre D’Un Bouge. [7] Au coupe-gorge noir, sous le tombant du jorne Où tu faisais flamber ton regard andalou, [8] Quand tu me rouscaillais [9] ton amour en bigorne Je suis branché [10] pour toi, sinistre maritorne! [11], Le macchoux[12] qui te chauffe[13] en loupeurton loulou, Le benoist [14] qui te couve avec un oeil paterne, [15]. M’a pendu pour venger l’honneur de ton bilou Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne! A l’aube, trifouillant au détour d’une borne, Mon cadavre entr’ouvert par son crochet filou, Roulé dans le ruisseau, buté contre une sorne, [16], Le biffin[17] trouvera que ma charogne corne Et son ombre flottant, pâle, entre chien et loup, Peu à peu s’enfuira parmi le brouillard terne... Ah! qu’as-tu fait de moi, blême et sanglant marlou? Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne! O blafarde Cafarde [18] au pâle reflet morne, Ouvrant sur mes sanglots ton châsse [19] veule et flou, Fromage qu’une goule insatiable écorne, Où la sorgue [20] a mordu, ne laissant qu’une corne, Bonnet jaune accroché tout là-haut à son clou, [21]. Plains-moi, pendu de même au bord de la vanterne De mon gaviot [22] gonflé blase [23] un dernier glou-glou, Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne! ENVOI Prince des Cieux, on dit que ta foudre lanterne. Mais écoute les pleurs qui gloussent dans le trou De mon gosier béant, serré comme un écrou - Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne! Prométhée. (24?) fragment. Les Vierges du Feu. PROLOGUE Les dieux sont réunis autour du Feu qui flambe dans le char de Sûr-Yâh. Autour des héros, groupés dans une muette adoration, les vierges sacrées chantent en dansant une ronde autour du char du Soleil. Derrière le char du Feu, le Dieu, manifesté sous la forme d’Indrah, trône sur un nuage couleur d’or. Harah est debout auprès de lui. LES VIERGES Nous venons à tes pieds, ô roi de nos campagnes; Pâles et pures, nous prions! Voici l’or de nos bras, -voici l’or de nos pagnes, Nous supplions! Agnith! que sur les dieux ta lumière rayonne! Pâles et pures, nous prions! Laisse ton char au ciel, dans les champs qu’il sillonne. Nous supplions! Sûr-Yâh! ne laisse pas les hommes te séduire! Pâles et pures, nous prions! Et sur les champs du ciel longtemps puisses-tu luire. Nous supplions! Bhâno! dans les palais que ta lumière dore, Pâles et pures, nous prions! Demeure parmi nous, la ronde qui t’adore, Nous supplions! Nous baisons tes genoux généreux, dieu de flamme! Pâles et pures, nous prions! Verse-toi sur nos corps, verse-toi dans notre âme. Nous supplions! ÎNDRAH, se prosternant devant le Feu. O maître, tu créas et la terre et les cieux. C’est toi qui dissipas l’obscurité profonde En embrasant les airs de tes astres radieux. O maître, je te dois la création du monde! HARAH, se prosternant devant le Feu. O maître de la terre et des cieux et des dieux, C’est toi qui détruis tout avec ta flamme blonde, En foudroyant de feu les jeunes et les vieux! O maître, je te dois le tonnerre qui gronde! LE FEU, parlant de son char. S’adressant à Indrah. Je suis le créateur de toute la nature. C’est moi qui mets la vie en toute créature. J’ai fondu dans mon sein la montagne et le roc Et déchiré la terre avec ce puissant soc. J’ai tracé dans les cieux ma course lumineuse, Cercle sempiternel, route vertigineuse. Je darde mes rayons sur les maïs jaunis, Sur les épis de blé, par gerbes réunis. Je fais sortir de terre, avec mes chaleurs douces, Bananes, ananas, oranges, pamplemousses; Pour donner la fraîcheur contre mes rayons d’or, J’ai créé la forêt, où sous l’ombrage on dort. Et je fonds les ruisseaux en vapeur bienfaisante Qui pleut sur tous les champs par la chaleur pesante. Je viens du triste hiver égayer la pâleur Et dissiper la neige à ma forte chaleur. Le taureau sous mon oeil dans le Gange s’abreuve; Et je caresse au bain la vierge dans le fleuve. Se tournant vers Harah. Je puis détruire aussi tout ce que j’ai produit, Et je vais ravager le sol que j’ai séduit. Les flancs illuminés des volcans que je lave Tressaillent sous les flots de mes fleuves de lave. J’éclaire les cités d’un sinistre flambeau, Recouvrant des nations sous un même tombeau. Je sais, dans le fracas rugissant de l’orage, Allumer des éclairs pour éteindre ma rage. Sous mon souffle je puis dessécher les moissons, Tarir la source vive où meurent les poissons, Brûler dans les déserts les longues caravanes Et flétrir sur leur pied les herbes des savanes; Sous ma caresse ardente abattre sur le dos Bêtes et voyageurs -et leur blanchir les os. LES DEVAH O Sûr-Yâh, sur ton char rayonnant de lumière, Dans l’étincellement de ta beauté première, Nous t’aimons pour l’amour que tu donnes aux dieux, La haine qui te rend tous les hommes odieux. Car tu leur as caché le noyau de ta force; Tandis que nous savons te tirer de l’écorce, Sous ta flamme amollir les rigides métaux, Les marteler ensuite en de puissants étaux, Sous tes tièdes baisers réchauffer la chair crue, D’où la graisse dégoutte, averse épaisse et drue, Purifier dans ton sein les souillures du corps, Où des liens matériels retiennent l’âme encor. LES RAKSHASAS O Feu, nous te veillons avec notre oeil unique! Nous ne sommes jamais en proie à la panique, Mais éternellement nous restons devant toi, Gardiens de ton pouvoir, gardiens de notre roi. Maudit soit le mortel (25) qui hante ces parages! Nous avons pour aider nos éclatantes rages Des mâchoires d’acier, des ongles acérés, Et des ventres de fer par la faim macérés. Dans ses boyaux brisés reniflant avec joie Et trempant de son sang nos gueules (26) qu’il rougeoie Nous humerions sa chair, plus douce que le miel, Poussant notre cri rauque aux limites du ciel. Roi, nous te protégeons d’un sacrilège inique. O Feu, nous te veillons avec notre oeil unique! Les Vierges, pendant le morceau qui suit, tournent lentement autour du char de Sûr-Yâh, laissant Indrah en dehors de leur cercle. -Le choeur terminé, elles se rangent en file, d’un côté du trône d’Indrah, ne laissant auprès du Feu que les Rakshasas. De l’autre côté du trône d’Indrah, en face des Vierges, la troupe des Héros est semblablement disposée. LES VIERGES Filles des airs d’azur, c’est vierges qu’on nous nomme, Aum! mani padmé! aum! (murmuré très bas) Nous n’avons jamais eu commerce avec un homme. Aum! mani padmé! aum! Pures, nous purifions, en dansant notre ronde, Aum! mani padmé! aum! Le feu qui nous éclaire, illuminant le monde! Aum! mani padmé! aum! Nous sommes toujours à ta garde, Sur nos genoux. Le crime à la face blafarde Est loin de nous! Nous chassons la pensée impure. Vierges toujours, Ton feu purifiant nous épure Le long des jours. Aujourd’hui nous versons des larmes Sur Sundâri. Et Harah, voyant nos alarmes, Joyeux, a ri! Parmi nous c’était la plus belle. Née aux désirs, Elle a quitté nos jeux, rebelle A nos plaisirs. Nous la verrons bientôt pleurante, Mordant l’affront, Revenir de sa course errante, Courbant son front. Elle ne pourra plus se mêler à nos danses, Aum! mani padmé! aum! (murmuré très bas) Ni battre de ses pas le rhythme des cadences, Aum! mani padmé! aum! Car elle est devenue impure par sa fuite, Aum! mani padmé! aum! Et sa virginité pour jamais est détruite! Aum! mani padmé! aum! Une jeune fille s’avance en penchant la tête, ses mains croisées sur ses seins. LES VIERGES, à Indrah. C’est Sundâri, Seigneur. -Après sa longue absence, Elle vient se courber sous ta toute-puissance. INDRAH Fille du ciel, je vois dans tes yeux le péché, Et le pleur que ta main tremblante avait séché! SUNDARI Seigneur, de mes sanglots je ne suis plus maîtresse Et je viens t’avouer ma honte et ma détresse. LES VIERGES Elle s’est adonnée aux plaisirs du moment; Vierge au Feu consacrée, elle a pris un amant! SUNDARI Ne savez-vous donc pas, ô mes chastes compagnes, Qui craignez, en marchant, de relever vos pagnes, Que nos plaisirs, à nous, ont une éternité, Puisqu’ils sont dérobés au Feu, la Trinité! Mes seins fermes et blancs gonflaient sous ses caresses. Se renversant, souriante. Il a baisé mes yeux, il a baisé mes tresses, Dans mes cheveux défaits cherchant à se tapir Et me versant à flots l’ivresse du soupir. Dans vos bois éternels tapissés de verdure J’ai su par quel secret mystique le Feu dure Et dans les convulsions de nos corps enlacés, Dans le contact, brûlants, et s’éloignant, glacés, Dans les accouplements de notre étreinte forte, Elle se prosterne lentement. J’ai trouvé que le Feu jaillit de même sorte. LES VIERGES Sous sa parole ardente un frisson nous parcourt, Tout le long de nos reins jusqu’à la nuque il court. Nous n’avons pas rêvé les plaisirs qu’elle chante, Et cette volupté nouvelle nous enchante. Nos corps sont blancs, nos seins polis, Nos cheveux en diadème - Mais parmi les dieux amollis, Personne ne nous aime! SUNDARI Seigneur, j’ai donc voué mon corps pur au plaisir; J’ai senti les frissons langoureux le saisir, Les spasmes de l’amour le tendre et le détendre, Mon amant écarter mes cuisses à me fendre, Avec une fureur amoureuse. Tandis que je livrais, jouissant de l’apaiser, Mes fesses, mes tétons, mon ventre à son baiser. Dans nos épuisements jaillissait une flamme Embrasant notre corps jusqu’aux confins de l’âme. Tristement. Seigneur, j’ai succombé dans cette tentation. Mes plaisirs défendus ont eu leur punition. J’éprouve dans mon sein un tressaillement vague, La fièvre me saisit dans l’ombre où je divague; Au repos de la nuit je sens des hauts-le-coeur, Malaises inconnus me plonger dans la peur. Roi divin, roi qui bois le nectar et le sôme, Répands sur ma douleur l’apaisement du baume! LES VIERGES Si cette volupté ne dure qu’un moment, Pour nous laisser ensuite un terrible tourment, Si l’amour est suivi de si poignantes peines, Après avoir coulé des flammes dans nos veines, Il faut te remercier, ô puissant roi du ciel! De n’avoir pas mêlé dans nos coupes ce fiel. INDRAH J’écoute, stupéfait, l’écho de tes angoisses, Et des gémissements de ton coeur que tu froisses! Sundâri, ton honneur est-il encore aux cieux? Celui qui t’a séduit est-il parmi les dieux? KUMARA, prince des héros, se détachant de la troupe des jeunes gens, et se jetant aux pieds d’Indrah. Je mérite, Seigneur, ta foudre et ton tonnerre; Qu’un Rakshasa vengeur en ses griffes me serre, S’abreuve de mon sang comme d’une liqueur, Qu’un vautour éternel vienne ronger mon coeur, Ou qu’en un tourbillon flambant je disparaisse, Parce que Sundâri, vierge, fut ma maîtresse! Nous rêvions, insensés, un pays bienheureux Où le Destin permît aux dieux d’être amoureux. Elle avait des yeux noirs aux lueurs languissantes, Des lèvres de lotus, roses et pâlissantes, Un sein au ton nacré semblable au nénuphar Quand la lune, en passant, lui lance un oeil blafard, Des cheveux qui flottaient sur ses blanches épaules Comme un feuillage épais aux ramures des saules, Des hanches se courbant en balancements doux, Où les torches mettaient des embrasements roux, Des endroits ombragés des noirceurs du cytise Où le feu de l’amour s’apaise -puis s’attise, De souples serrements, tordions voluptueux; Exhalant sa passion en cris tumultueux, M’offrant à bécoter ses lèvres savoureuses, Se pâmant, se cambrant en poses langoureuses. La forêt nous a vus balbutiant nos serments, Epanchements d’amour, confidences d’amants. L’étang nous a mirés dans ses eaux irisées, Effeuillant dans son sein des pétales brisés, Ou glissant sur ses bords, parmi l’herbe tombés, Tandis que je baisais des petits pieds bombés. Le vent nous entourait des fraîcheurs de ses brises, Effleurant nos cheveux de caresses éprises; De doux yeux de gazelle aux reflets languissants Nous épiaient aux détours des taillis frémissants; Sous les halliers épais, à travers la feuillée, Nous marchions enlacés, foulant l’herbe mouillée, Riant au fond des bois aux bengalis moqueurs, Cachant à vos regards les élans de nos coeurs, Amoureux de la nuit et de ses sombres voiles Qui ne laissent guetter que les yeux des étoiles... Seigneur! j’ai dérobé ton mystique secret - Courbé sous tes genoux -j’attends votre décret. LES VIERGES Nous allons, nous aussi, sur les rives des mares; Détachant la nacelle et coupant ses amarres, Nous glissons sur les eaux, Ecoutant les chansons des grenouilles plaintives Qui coassent au soleil et replongent furtives Au milieu des roseaux. Quelquefois, au retour, nous marchons enlacées, Nous tenant, nous serrant, nous soutenant lassées, De nos flexibles mains; Mais nous ne savons pas tous ces baisers nocturnes, Qui chassent tout à coup les hiboux taciturnes Des taillis des chemins. Mais nous ne savons pas nous rouler dans les herbes, En nous baisant les seins de morsures acerbes, D’où jaillit notre sang; Et bouche contre bouche, en aspirations pleines, Nous baiser langue à langue, en mêlant nos haleines, Rougissant, pâlissant! Maudits soient ces plaisirs qui mènent aux souffrances, Aux désirs éperdus des calmes délivrances, Aux pleurs devant le roi! Et nous leur préférons la chasteté paisible, Aux langueurs de l’amour la pudeur invincible, Sans larmes, sans effroi! Le Dieu qui nous créa nous rendit bienheureuses. Nous n’avons pas besoin des voluptés peureuses, Des pâmantes douleurs! Dans le calme éternel de la pure innocence, Nous vivrons, conservant notre blanche décence, Qui garde des douleurs! INDRAH Vous êtes tous les deux d’infâmes sacrilèges; Vous nous avez volé nos secrets privilèges, Vous étant introduits au temple du Soleil. Aucun dieu n’a commis un outrage pareil. Sundâri, je ne puis soulager tes souffrances. Tu dois subir encor l’effroi d’horribles transes, Mourir dans les torsions de l’épouvantement Et dans les convulsions de ton enfantement. Kumâra, tu devras souffrir son agonie, Et mourir sombre et seul -ta majesté honnie. Dans ses liens le Destin m’oblige à vous lier. Mais vous avez créé -je ne puis l’oublier. Sundâri, ton enfant, le filleul de la Flamme, Habile à manier l’épée et le calame Régnera souverain sur les hommes unis. - Et vous serez du ciel sur la terre bannis. HARAH Seigneur, ils ont détruit la chasteté sacrée. Leur amour a terni sa pureté nacrée. Ils ont acquis par là des droits à mes soucis. Ma volonté les veut, par ta foudre roussis, Noyés au fond des flots de mes fleuves de soufre Et brûlant éperdus dans l’étreinte du gouffre. Vous entrerez tous deux, riants, au Nirvâna Parce que votre amour au ciel se pavana. Votre enfant vous suivra, sans connaître la vie Et vous jouirez d’un sort que, dieu, je vous envie! LES VIERGES, limpidement et lentement. Oh! viens nous abîmer au gouffre du néant Où l’on n’a ni songe ni rêve; Nous jouirons dans le fond du Nirvâna béant De la paix, éternelle trêve. C’est un calme repos; l’existence s’éteint Comme une lampe languissante; Nous n’y saluerons plus l’invincible Destin De notre tête fléchissante. Sundâri, je t’envie un paisible sommeil Qui t’entourera de ses chaînes; Regarde avant ta mort le dieu de feu vermeil Qui fut la cause de tes peines! INDRAH Harah! Je ne puis pas accepter ton arrêt. HARAH Indrah, je ne veux pas céder à ton décret. INDRAH L’enfant qu’ils ont créé ne peut pas disparaître. HARAH Tu veux le conserver pour t’en former un prêtre? INDRAH Et tu veux l’engloutir dans l’abîme du rien. HARAH Oui, je veux qu’il ignore et le mal et le bien. INDRAH Destructeur éternel, tu le laisseras vivre! HARAH Créateur, mon pouvoir, veux-tu que je le livre? INDRAH Nous en appellerons au juge, le Destin. Il se retourne vers sa suite. O dieux, préparez-vous à marcher au festin. Les Dieux quittent la scène, ou il ne reste que le char du Feu, à côté de celui-ci se tiennent Kumâra et Sundâri avec le choeur des Vierges, entourés par la troupe des Rakshasas. KUMARA Sundâri, Sundâri, l’Amour nous abandonne. SUNDARI Et sur nous désormais le Destin, juge, ordonne. KUMARA Sundâri, Sundâri, pleures-tu sur ta mort? SUNDARI On pleure, Kumâra, quand on a du remords. KUMARA Fille aux yeux indomptés, je t’adore rebelle. SUNDARI La beauté qui résiste est toujours la plus belle. KUMARA Je veux croître pour toi mon désir renaissant. Ma souffrance se change en plaisir caressant, En rage de passion mes tremblements timides Quand tu fixes sur moi tes prunelles humides. Les feux de tes yeux noirs viennent brûler mon coeur. Abattu par le sort, ils me rendent vainqueur: Je crois à mon pouvoir, malgré mon impuissance. Mourir entre tes bras serait ma jouissance! SUNDARI Nous pâmer tous les deux à ne plus rien sentir! Nous verser dans la Mort à nous anéantir, Dans le profond oubli jeter toutes nos larmes, Tous nos rires oisifs et nos vaines alarmes, Nous flétrir au tombeau, nos deux corps enlacés, Et nos derniers baisers sur nos lèvres tracés, Abandonner nos chairs à la Terre qui passe, Et nous perdre en dehors du Temps et de l’Espace! Sundâri, abîmée dans sa réflexion, reste immobile, contemplant fixement le Feu sans le voir. LE FEU Enfants, écoutez-moi. Le gouffre va s’ouvrir. Vous allez bientôt voir ce que c’est de mourir. Je vais vous dévorer dans mes flammes avides Où vous ne laisserez qu’un corps, des cendres vides. Vous irez au Néant dans mon feu rutilant, Vous vaporisant à son flamboiement brillant. Votre âme montera, sautillante buée, Comme une vaporeuse et candide nuée, Pour se mêler à l’Etre éternel, au grand Tout Dont nous sommes des brins éparpillés partout. KUMARA Sundâri, nous quittons les terrestres extases, Nos âmes vont passer par de nouvelles phases. Au moment de mourir -as-tu quelque secret? SUNDARI Je t’aime, Kumâra, voilà tout mon regret. KUMARA Mes peines dans tes yeux humides sont lavées Et tes phrases d’amour en mon coeur sont gravées. SUNDÂRI, songeuse. Le moment de la mort est un sinistre instant Où le Temps nous bourdonne un appel insistant. C’est la séparation de ce qu’on peut connaître Pour l’angoisse inconnue au monde du "renaître". Mais succombant ensemble, ensemble nous vivrons Aux cercles ignorés auxquels nous nous livrons. KUMARA Je ne veux pas songer, tout frémissant d’envie, Aux plaisirs que nous peut garder une autre vie; Mais, Sundâri, je t’aime et nous mourons tous deux, Cachant sous nos baisers la mort au masque hideux. Nos corps au même instant, enlacés, vont s’abattre, Nos coeurs au même instant vont s’arrêter de battre, Et nous ne verrons pas mille spectres hagards Croisant à l’agonie encor nos deux regards. S’échappant de ton sein que ma poitrine touche, Ton soupir -le dernier -passera dans ma bouche. SUNDARI Et le dernier soupir est un vagissement. Nous ne nous perdrons pas dans le mugissement Ronflant et tempêtant des flammes de la foudre. Il est un pouvoir bon qui pourra nous absoudre. Autrefois, un Voyant, vivant dans les forêts, Loin des fracas du ciel, tumultes abhorrés, M’a montré ce néant fait de parcelles d’âmes, Où nous allons entrer par le chemin des flammes. Ici nous avançons dans un sombre tunnel - Là-bas nous dormirons d’un sommeil éternel. KUMARA Et le réveil sera l’union de nos rêves. SUNDARI Non, plus de vains combats, plus d’inutiles trêves. L’âme, une goutte d’eau qu’engloutit l’Océan, Ne se réveille plus au profond du néant, Mais nos corps purifiés se confondront, limpides, Et doubles dans les cieux aux voluptés rapides, Ils ne seront qu’une âme à toute éternité. Elle tombe dans les bras de Kumara. LE FEU Nous serons à nous trois, amis, la Trinité. Car le Destin vous a pesés dans ses balances, Rakshasas, approchez! Portez -croisez vos lances! Les Rakshasas approchent en grinçant des dents et en formant cercle autour de Kumâra et Sundâri, enlacés. Amis, le Destin seul est juge dans les cieux. Ses ordres sont des Lois, ses volontés des Dieux. LA VOIX DU DESTIN Kumâra, Sundâri, j’ai pesé votre faute. J’ai pesé ce que ma Volonté vous en ôte: La balance a penché du côté du trépas. Indrah veut vous sauver; Harah ne le veut pas. Et moi je vous absous en ma toute-puissance, Vous soulageant du lourd fardeau de la naissance. Le Feu vous unira d’un baiser amoureux Pour créer de vos corps un enfant bienheureux, Il aura votre chair -il gardera vos âmes Mais son être profond brûlera de vos flammes! LE FEU Enveloppant et couvrant le centre du cercle des Rakshasas. KUMARA A travers le brouillard rouge -on ne le voit plus. Avec douleur. Sundâri, je me meurs, je ne vais plus te voir! SUNDARI, de même, avec calme. Kumâra, nous mourons -ne crains rien. Au revoir! LE FEU Des rayons flamboyants s’étendent de ses bras allongés et vont frapper au coeur Kumâra et Sundâri dont l’âme s’échappe dans un baiser. La lumière rayonne et s’agrandit et tout le ciel se fond dans un flamboiement rouge. Faust. fragments. PROLOGUE (27) O Temps, je viens à toi, humble dans la poussière, Te demander ton appui, Demander le bonheur à ta puissance altière Je veux être heureux, si je puis. J’ai si souvent rêvé devant les fleurs fanées, Devant les portraits jaunis, Que je viens pour revoir les anciennes années, Les vieux hommes tous réunis. Je veux filer au feu les fuseaux des grand’mères Qui sont mortes aujourd’hui, Je veux boire au calice des douleurs amères Du vieux siècle qui s’est enfui. Prête-moi ta grand’barbe et ta faux désolée, Va te reposer au ciel. Lorsque je reviendrai, tu prendras ta volée, Gorgé de nectar et de miel! FAUST Cercle vicieux qui m’emporte sans cesse Ne vas-tu pas t’arrêter avec moi! Dans mon cerveau ta volonté me presse, Je voudrais être en mon royaume roi. Tu n’es qu’une équation à racine infinie, Une courbe qu’on voit et qu’on ne saisit pas, Et je parcours toujours une route finie, Et, voyageur lassé, je reviens sur mes pas. Je voudrais être hors du Temps et de l’Espace, Et hors de mon cerveau -hors de moi-même, enfin Le repos éternel, de ne plus voir ma trace - Et de me perdre dans l’infini de ma fin! Je hais mon propre moi, je voudrais être un autre, Ou m’abîmer au fond d’un abîme géant: Je voudrais être fou -je voudrais être apôtre - Et croire -car on ne peut pas croire au Néant. FAUST entre et dit: Et je suis fatigué! je suis las à mourir! Venez à moi, visions veules! Je voudrais être mort, au cercueil, et pourrir, Et vous seriez avec moi seules! J’ai voulu voir la science et j’ai vu le néant; J’ai plongé mes regards dans le gouffre béant Qui vous ouvre ses mille gueules, Et je suis revenu du voyage, très las, J’ai battu du tambour, j’ai sonné des flas-flas: L’univers m’a broyé sous ses meules. Lorsque j’étais petit je jouais au soleil, J’aimais courir dans la montagne, Et j’aimais le matin entendre à mon réveil Le chant du coq dans la campagne. Mais plus tard j’ai hanté les héros des romans, Pas à pas je les accompagne, Et j’ai rêvé des voeux, j’ai forgé des serments Pour une idéale compagne. J’ai couru par le monde, et j’ai frôlé la mort, J’ai frôlé le bonheur qui passe, Et j’ai repris la mer quand je voyais le port Et j’ai voulu franchir l’impasse, Pour trouver mon beau rêve, en faire mon trésor, Le cacher à la mort rapace - Et je n’ai rien trouvé -je le poursuis encor - Mais la vieillesse me terrasse; Et je suis sombre et vieux et je suis endêvé, Et je suis las de tout, pour avoir tout rêvé. MÉPHISTOPHÉLÈS dit: Vraiment vous êtes étrange, Mon cher maître, et je vous plains, Vous voudriez être un ange, Vous n’êtes qu’un paquet de crins. Ecoute, je suis un bon diable Et je ne t’en veux pas, Je me sens encore capable De suivre tous tes pas, De te guider, pauvre aveugle. Et lorsque viendront les coups, Ce sera moi qui te beugle A l’oreille casse-cou. Ainsi, tu crois donc vivre, Et souffrir, pauvre fou, Parce qu’appuyé sur un livre, Médiocre garde-fou, Tu regardes l’univers, ivre, Et qu’il ne te semble pas saoul. Et de là, tu l’injuries, Tu veux lui cracher au front, Tu l’abreuves de tes furies, Tu l’étouffés sous ton affront. Mais l’univers impassible, Ne se tourne pas vers toi - Et prenant le ciel pour cible, Tu le cribles de ton toit. Tu voudrais en faire les voiles Qui cachent la face des Dieux; Tu voudrais faire des étoiles Les yeux bleus des bienheureux. Les étoiles restent étoiles, Le ciel reste ciel bleu: Et c’est en vain que tu dévoiles Le mystère de Dieu. Ecoute. Il fut un temps où, voulant te charmer, Je te rajeunissais et te faisais aimer. Mais ce temps est passé. Sans doute Marguerite Paraîtrait d’un blond fade ou serait trop petite. Tu te souviens qu’alors ton âme m’appartint. L’enfer n’a guère fait que te brunir le teint. Ma foi, je n’aime pas garder les philosophes, Les poëtes non plus -Ils récitent des strophes. Je t’ai donc revomi sur la terre -et d’abord Tu commences la vie en demandant la mort. Ecoute -tu sais tout -tu veux toucher ton songe - C’est l’ennui qui te mord -c’est l’ennui qui te ronge, Parce que tout n’est pas comme tu l’as rêvé - Tu t’embêtes chez toi comme un vieux chien crevé. Au-dessus du réel, c’est ton esprit qui plane - Tu veux voir un pur-sang sous la peau de ton âne, Tu veux voir un château dans ta pauvre maison Et voyant ton erreur, tu maudis ta raison. Et cependant tu n’es qu’un homme En y réfléchissant; Tu n’es pas davantage, en somme, Qu’un pauvre mendiant. Mais ton orgueil t’a dit que tu créas la science, Que tu sais distinguer, et le bien et le mal, Que toi seul, parmi tous, possèdes la conscience, Et que tu n’es pas fait comme un autre animal. A ton aise! A Dieu ne plaise Que le diable dise non! Car au fond de sa fournaise, Parmi les âmes qu’il braise, Il reconnaîtra ton nom. LE BON ANGE dit: Faust, écoute ma parole, Prends garde à toi. Le démon commence son rôle, Le tentateur est sous ton toit. Dieu veut te remettre à l’épreuve, Il t’a fait sortir de l’enfer, Et tu retombes dans le fleuve De feu, de sang, de fer. LE MAUVAIS ANGE dit: Faust, je donne tout, la jeunesse et la science. LE BON ANGE dit: Pour te sauver, je vais entrer dans ta conscience. FAUST Assez, je vous connais. Je n’ai pas peur. Pourtant l’un est le vrai, l’autre est trompeur. J’ai cherché le bonheur dans mon dernier voyage, J’ai lutté pour aimer avec folie et rage, Je me fiais au Diable seul. Désormais je me fie à ma volonté même, Je prendrai seulement mon orgueil pour diadème, Ou mon désespoir pour linceul. MÉPHISTOPHÉLÈS dit dans la voûte: Ha, ha, ha, ha, ha (la voix va en s’affaiblissant). FAUST dit: Pourquoi ris-tu? je veux. Oui, je saurai saisir l’occasion aux cheveux, Et la tenir sous ma toute-puissance. LE BON ANGE dit: Faust, souviens-toi de l’orgueil! Le monde est en deuil, Je suis ta conscience... Dans les caves du château. Devant un feu de soufre. Faust évoque le diable. MÉPHISTO paraît et dit: Maître, que me veux-tu? FAUST dit: Esprit têtu, Je t’appelle, Notre pacte n’est pas rompu, Je veux l’existence nouvelle. MÉPHISTO dit: C’est bien. Je te la donnerai, Je te montrerai l’existence, Et puis je t’abandonnerai A ta propre subsistance. FAUST dit: Mais je ne veux plus me laisser conduire, Je veux vivre et pleurer et souffrir et puis rire, Et trouver le bonheur au bout; Et lorsque j’aurai vu les hommes sur la terre, Je veux voir les amours et je veux voir la guerre Des esprits dansant leur raout. MÉPHISTO dit: C’est bon, tu verras tout. Ho, la danse des esprits, Hourvari, Je donnerai le prix A qui t’aura surpris, Ho, la danse des esprits, Hourvari. LES ESPRITS Voupdivoup, nous arrivons, Soufflons sur la terre - Nous soufflons et nous crevons, Voilà notre grand-père! Scène des Esprits et Sarabande. LE TEMPS dit: Je suis le Temps, à travers les vieux âges, Longtemps j’ai couru; Dans ma course j’ai vu bien des sombres visages Et maint sourcil bourru. J’allais bien lentement Au commencement; Mais à la fin, Comme j’ai faim, Je vais très vite, Je précipite Ma fuite. A travers le monde Je vais à la ronde, Je lutte et je tombe: Je vois tout -j’ai tout vu. Mais les spectres me grondent Et les lynx leur répondent: Va-t-en dans la tombe Danser ton chahut! LES ESPRITS Marchons en cadence: Ho, la nuit s’avance, A bientôt la danse, Adieu! LA SUCCUBE, tandis que le Temps lui relève la jupe. Hou, quelle frimousse! Hou, ta barbe rousse! Hola, ne me trousse Pas, vieux! LE TEMPS Je suis le Temps, à travers les vieux âges, Longtemps j’ai couru; Dans ma course j’ai vu bien des sombres visages Et maint sourcil bourru. LES ESPRITS Marchons en cadence: Ho, la nuit s’avance, A bientôt la danse, Adieu! LES LYNX Le ciel est bleu Et tout plein d’yeux; Pourtant le vieux Ne voit rien. Avance donc, Tire, laridon! Ho, tiens-toi donc! C’est bien! LE TEMPS, vieux et radotant. J’allais bien lentement Au commencement; Mais à la fin, Comme j’ai faim, Je vais très vite, Je précipite Ma fuite! LE VAMPIRE Je suis le Vampire, Je suce le sang, Et puis j’aime à rire En le suçant. LES SQUELETTES Vois, minette, Clac, clac, Mariette, Clac, clac, Joliette, Clac, clac, Les squelettes, Clac, clac, Jouant des castagnettes, Clac, Donnant des pichenettes, Clac, Et lançant leurs raquettes, Clac, Avec leurs vieux os grêles! LES HIBOUX Voyez-vous, Hou-hou, Le hibou, Hou-hou, Sortant du trou Hou-hou, Tournant en roue, Hou-hou, Faisant la moue, Hou-hou, Couvert de boue, Hou-hou, Et flaquant dans les mares ses ailes! LES ESPRITS Marchons en cadence: Ho, la nuit s’avance, A bientôt la danse, Adieu! LES DIABLES Houp, houp, Monte en croupe, Nous allons bien vite aux champs, Houp, houp, Monte en croupe, Sautons dans les champs! Les Kobolds et les Djinns LES KOBOLDS Hop, sous les grands arbres verts, Hop, à la feuillée, Sous la grêle qui résonne, Sous l’orage qui détonne, Voguons sous les cieux ouverts, Sur l’herbe mouillée. LES DJINNS Hop, les grands esprits du Nord, Sautons dans les lianes! Voilà le vent qui bourdonne, Pleurant comme une madone! C’est le Damné qui l’ordonne, L’âpre bise pique et mord; Sautons dans les lianes! LES KOBOLDS Hop, à travers les taillis, Courons dans la brume! Voici la cloche qui sonne Et le vieux moine ronchonne; Tandis que le vent ballonne Sa brune robe de cretonne: Hop, à travers les taillis, Courons dans la brume! LES KOBOLDS ET LES DJINNS Hop, hop, dans nos galops fous, Dans la danse échevelée, Chantons notre chanson bouffonne, Soiffons l’hydromel à la tonne. Le vent dans les feuilles frissonne, Tandis que le tonnerre tonne, Sur le cheval on s’abandonne, Hop, hop, dans les galops fous! Dans la danse échevelée. LES ESPRITS, entourant le Temps et dansant en ronde. Marchons en cadence: Ho, la nuit s’avance, Entre dans la danse, Mon vieux! LE TEMPS répond d’un air égaré. Je suis le Temps: à travers les vieux âges, Longtemps j’ai couru; Dans ma course j’ai vu bien des sombres visages Et maint sourcil bourru. LES ESPRITS, dansant tous, Kobolds, Djinns, Vampires, Lynx, Diables, Succubes, Incubes, chantent la sarabande, et forment une farandole qui disparaît. Nous allons au galop à travers les champs, En hurlant à tue-tête nos plus fiers chants: Vive le sang! Nous rasons en passant les épis des rizières, Nous menons les chariots au profond des ornières, En hurlant: En avant, au galop, en avant, hourrah! Ami, tu pourras Sur les gerbes de blé violer toutes les vierges; Nous les égorgerons: elles auront pour cierges Nos lances aux bras! LE TEMPS Resté seul, d’un air pensif, et lentement: A travers le monde Je vais à la ronde, Je lutte et je tombe: Je vois tout -j’ai tout vu, Mais les spectres me grondent Et les lynx leur répondent: Va-t-en dans la tombe Danser ton chahut! FAUST Le vent gémit dans les pins morts, Hou, hou, hou hou, hou hou. La peur me prend à ses accords, Rahou, rahou, rahou. J’entends crier tous mes remords, Hou hou, hou hou, hou hou. J’entends sonner la charge des cors, Rahou, rahou, rahou. La charge sonne et sonne très fort, Hou hou, hou hou, hou hou. Le vent qui souffle souffle du nord, Rahou, rahou, rahou. L’ouragan passe et repasse et se tord, Hou hou, hou hou, hou hou. Je sens monter dans mon âme la Mort, Rahou, rahou, rahou. Ah! tomber mort dans un coin où l’on dort, Hou hou! Hou hou! Hou hou! Margouillis, Margouillat, Les filles nous ramènent, Margouillis, Margouillat, Nous mènent au sabbat. Sur une grande route ensoleillée. MÉPHISTOPHÉLÈS Nous marchons, nous peinons. Pourquoi? Au bout de notre route une montée s’ouvre devant nous; nous la gravissons, il faut la redescendre. Prenons les sentiers de traverse: nous tomberons dans un précipice. FAUST Et ne marchons-nous pas, n’avançons-nous pas? Pour ceux qui tombent lassés, et qui meurent, épuisés; pour ceux qui s’égarent dans les voyettes fleuries ou dans les sentiers abrupts; pour ceux qui se précipitent dans les gouffres où ils se fracassent, n’y en a-t-il pas qui touchent au terme? MÉPHISTOPHÉLÈS Sont-ils revenus pour le dire? Pas un. Qui sait si après cette première étape, une autre plus longue ne s’est pas présentée à eux, et qui sait si dans celle-là, ils n’abandonneront pas la partie? Crois-moi, Faust: marcher jusqu’au bout ne sert à rien; mieux vaut se reposer sur les bords de la route. Nous cueillerons des fraises. Et si la sombre nuit nous surprend étendus et nous endort, nous dirons en nous livrant au sommeil: du moins j’ai joui. FAUST Mais, j’ai là, quand je veux m’attarder, une voix qui me crie: pas là -plus loin. Ne t’oublie pas ici: ce n’est pas là le bonheur. Tu le trouveras à la prochaine auberge. Vois donc tout ce qui te manque. MÉPHISTOPHÉLÈS Et tu ne t’aperçois pas, mon pauvre ami, que c’est l’Espérance funeste qui, de promesse en promesse, vient t’entraîner jusqu’au bout? FAUST Et sur cette pente sans fin je roule, roule, roule sans m’arrêter -vivant sans vivre -mourant sans mourir. M’étendre sur les prés verts -boire le soleil à pleine gorge - dormir vautré dans les bouses -quel rêve! Humer la brume du matin dans la campagne -les vapeurs sortant de la vallée -à mi-colline -les clochettes des moutons qui tintent - l’odeur familière de la chaumière. MÉPHISTOPHÉLÈS T’y voici. Les Pyrénées. Le soleil éclairant les pentes vertes et brunes d’une colline. Faust chemine sur le sentier. Une jeune basque tricotant, assise sur l’herbe. FAUST J’y suis. Arrière, démons, esprits diaboliques. Je veux vivre et souffrir et pleurer et puis rire Et trouver le bonheur au bout. ANDREIA D’où viens-tu? Où vas-tu? FAUST Je vais à la lumière. Je viens de la nuit. ANDREIA Que veux-tu dire, Français, je ne te comprends pas? FAUST La jeunesse devant moi -la vieillesse derrière. Tu es jeune -tu es belle -aimons-nous. ANDREIA Ah mais, pas comme cela -Si vite, -je ne vous ai pas regardé. FAUST Viens -viens, -le bonheur est là. Nous aurons ici une chaumine -une petite chaumine; j’irai chasser dans la montagne -le matin -et le jour nous nous aimerons ici, dans la liberté, dans la solitude -sans diable pour nous voir -sans démons pour nous épier. Quel âge as-tu? ANDREIA Dix-sept ans. Et vous, seigneur? FAUST Celui que tu voudras. Que tu es belle, que tes cheveux sont longs et soyeux -comme le bleu de tes yeux est profond. - Tu ressembles... UNE VOIX A Marguerite. FAUST Dieu du ciel, c’est vrai! Tout s’évanouit. Une lande sombre. Au fond, des pins. Une clairière dans la forêt des pins. FAUST Tu me pousses, tu me traînes depuis si longtemps. Et je n’ai encore rien trouvé. La vie est encore devant moi comme un tunnel sombre; la lumière n’est pas venue jusqu’à nous. MÉPHISTOPHÉLÈS Je ne t’ai jamais promis de transformer le monde pour te plaire. Et, d’ailleurs, puis-je changer ta pensée? Crois-tu que ce que tu vois, ce n’est pas toi qui le vois? FAUST Je ne te comprends pas -ou plutôt j’ai peur de te comprendre. Veux-tu dire que mes impressions transforment tout? -Veux-tu dire que je porte l’univers en moi? MÉPHISTOPHÉLÈS Ce que tu voudras. Mais viens -marchons toujours. Tu ne te fatigueras pas avec moi. Avoue que je te donne tout de même un bon coup d’épaule de temps en temps. Mais voilà, tu es né sur la terre. FAUST Et toi tu es né au ciel. Tu possèdes ce que je cherche et tu me le caches à tout jamais. MÉPHISTOPHÉLÈS Va, il y a beau temps que je te connais. Tu n’es jamais mort -et depuis que le monde est monde, tu es là -et moi aussi. Nous avons toujours été camarades ensemble -te souvienstu ? FAUST Que veux-tu dire, Protée aux paroles ondoyantes? Ai-je vécu déjà aussi misérablement? Il me semble vraiment bien souvent que je suis vieux et que je te connais. Mais je crois que ce sont mes rêves qui sont vieux et la réalité que je connais. MÉPHISTOPHÉLÈS La réalité! Voilà encore un de ces mots vides que vous ne cesserez pas de prononcer, vous autres hommes? Est-ce que tu connais autre chose que la réalité? Est-ce que tes rêves ne sont pas issus du monde de tes sens? -Fou -triple fou -va donc construire avec des morceaux d’hommes un Inconnu que tu ne peux pas connaître! FAUST Je ne peux pas -ce n’est pas là ce que tu m’as promis. MÉPHISTOPHÉLÈS Je ne t’ai pas promis de te mettre hors de toi-même: je t’ai offert toute la vie... Et si tu meurs, épuisé à la tâche... FAUST Non -mille fois non! -je ne mourrai pas -et si le Sphinx voulait m’interroger, je lui répondrais. Mais le Sphinx se dérobe devant mes pas -c’est toi qui me le caches! MÉPHISTOPHÉLÈS Il ne se dérobe pas: il est partout, devant toi. Mais tu as des yeux pour ne pas le voir et des oreilles pour ne pas entendre ses questions pressantes. FAUST Je le trouverai et je le combattrai, car quelque chose de divin que j’ai là me dit que je mourrai dans cette lutte! MÉPHISTOPHÉLÈS Divin? -toi? -Ha! ha! ha! ha! ha! Il disparaît dans la brume sombre où son rire va s’éteignant jusqu’à ce que le silence retombe pesamment sur les marais déserts. RIPOTTE Grinchin? Oui, par la fi de chien, si tu veux. FAUST Et où irons-nous pour cela? RIPOTTE Où -partout. Barbotter, pistonner -ce que tu voudras, mon c... Mais hein? pas de taf -pas de largue qui se f... dans nos guibolles. Et si t’as des brinde-zingues -sors-les. La marmite ne travaille pas -faut de la braise. MÉPHISTOPHÉLÈS, dans le lointain. Prends garde à ta tronche, La dure vous attend, Lirlonfa, La dure vous attend. Si tu vois qu’il bronche, Eschique en brouant, Tirlonfa, Eschique en brouant. BIBI DE LA BASTILLE Passe ma dingue: le dogue est là. Il est chicmuche. RIPOTTE N. d. D.! nous sommes f... -Allons, ninar, crampe-toi. Plus vite que ça. Et les enfants -filons, hein? RIPOTTE C’est la tine Qui rouscline, O Dab, Il lansquine Ou jaspine, C’est le Cab. BIBI Mirlababi, surlababo, Mirliton ribouribette; Sarlababi, mirlababo, Mirliton ribouribo. RIPOTTE Chut. Un panthe qui aboule. FAUST Lui, le Fruc -Tu traques, sacrée tante -et tu veux ton fade? Allons, pousse-le et gentiment. MÉPHISTOPHÉLÈS Vas-y donc. As-tu peur? Faust poignarde le passant enveloppé d’un manteau. La porte s’ouvre. Invasion d’agents armés. -Fanfare. RONDE DES GALÉRIENS Toujours nous bissons Timaloumisaine, Au mât de misaine. Timoulamison. Nous nous accrochons, Timaloumisaine, Après la carène. Timoulamison. Toujours nous voguons, Timaloumisaine, Sans le capitaine. Timoulamison. Souvent nous tirons, Timaloumisaine, Sur la lourde senne. Timoulamison. Au mât d’artimon, Timaloumisaine, Nous grimpons en peine. Timoulamison. Méphisto reprend: Et quand nous mourons, Timaloumisaine, La vague nous traîne. Timoulamison. Bibi reprend: Mirlababi surlababo, Mirliton ribouribette, Surlababi mirlababo, Mirliton ribouribo! REPRISE DANS LE LOINTAIN Et quand nous mourons, maluré, Timaloumisaine, La vague nous traîne, maluré, Timoulamison. LES FEMMES disent: Les ondulations des hanches et des cuisses, Les soubresauts craintifs des boutons de nos seins, Les yeux à moitié clos, les lèvres qui pâlissent, Les gorges qui s’enflaient au milieu des délices, Les belles aux yeux noirs savantes en tous vices, Qui faisaient ondoyer le satin de leurs reins. As-tu tout oublié dans tes réflexions noires, O roi qui détruisis le peuple le plus fier, Tes satins et ta pourpre et ta soie et tes moires, Et tes lambris dorés et tes fauteuils d’ivoire, Et tes vases sculptés qu’il faut pencher pour boire, O toi qui m’aimais tant encor, le soir, hier? Veux-tu, viens nous coucher, tout nus, sur tes fourrures, Serre-moi dans tes bras, je plierai comme un jonc, Si tu veux, je mettrai mes plus belles parures, - Ou veux-tu m’avoir nue, et sans fard, sans dorures - L’eunuque fermera les verrous aux serrures Et nous ne garderons ici que mon pigeon. Il sera seul témoin de nos baisers avides, De la pâmoison lente et des douleurs du corps - Le soleil tombe à pic sur tes plaines arides. Laisse donc galoper tes farouches Numides, Viens me baiser à nu de tes lèvres humides, M’embrasser, me serrer, et me baiser encor! FAUST dit: O femme, laisse-moi plongé dans ma misère. Je ne veux plus de toi; je ne veux plus d’amour. Nous avions l’idéal -c’était une chimère - L’existence ici-bas n’est qu’un chagrin sévère. J’ai cru que je t’aimais comme une idole chère, Et m’étant dégoûté, je suis las pour toujours. Manon couchée sur un canapé couvert de velours rouge sombre avec des draperies pendantes couleur orange. -Vêtue d’une chemise de soie noire serrée à la taille par une écharpe de crêpe crème, les cheveux noirs un peu défaits -la figure pâle -les pieds nonchalamment passés dans des mules brodées avec lesquelles elle joue, sortant son pied de la pantoufle et l’y remettant. FAUST Qu’avez-vous à me regarder? MARION Tiens, je suis si heureuse que je m’endors. Viens te mettre à côté de moi. FAUST S’étendant près d’elle, lui baise les pieds, les genoux, les mains, les seins à travers la chemise. Connais-tu la croix de Malte? MARION Non, qu’est-ce que c’est, dis? FAUST Sans répondre, lui baise le front, les deux yeux, le nez, la bouche, les deux joues, et le menton. Pris d’un tremblement nerveux, il reste étendu sans parler. Marion le baise longuement sur la bouche, lui mordillant les lèvres doucement de ses dents blanches et fines, passant le bout de sa langue rouge entre les lèvres de Faust. Faust, la serrant transporté dans ses bras, la baise au cou et lui mordille l’oreille, prenant ses cheveux entre les lèvres. Marion, songeant, étendue, secoue la tête d’un air triste, comme pour dire: non. Notes. (1) Ce mot est rayé dans le manuscrit. On lit au-dessous du titre "Illusions et désillusions..." la date de mai 1881 et, entre parenthèses: Ce qui signifie en d’autres termes, BÊTISES ET INEPTIES, STUPIDITÉS ET BLAGUES (juin 1881). En mai je trouvais cela très bien, en juin je trouve cela idiot. Qu’ai-je donc pour changer ainsi de goûts?... (2) Il s’agit du Lycée. (3) Var. enguirlandé de roses. (4) Var. Et puis va tristement. (5) Variante: Et ses pâles cheveux aux couleurs effacées Lentement noircissaient à l’ombre de la Nuit, Et l’or blond s’enfuyait de leurs teintes passées Comme l’or d’une braise... (6) On lit sut le manuscrit: Dessins pour la Lanterne Rouge. Gsell descripsit. Il s’agit de Paul Gsell, camarade de Marcel Schwob. Ils étaient alors si liés qu’on les désignait par un seul nom. (7) jour. (8) argot. (9) disais. (10) pendu. (11) paresseux. (12) maq... (13) aime. (14) maq... (15) c... (16) pue. (17) chiffonnier. (18) lune. (19) oeil. (20) nuit. (21) fenêtre. (22) ventre. (23) souffle. (24) Il y a plusieurs rédactions. Nous avons suivi celle qui paraissait une mise au net. L’ouvrage est transcrit sur un cahier d’écolier; sur la couverture entoilée on lit PROMÉTHÉE, 1885, MARCEL SCHWOB. Quelques mots de sanscrit. Trois torches dessinées à la plume. -Il ne faut pas oublier que ces vers sont d’un adolescent de dix-huit ans. (25) Var. Les Dragons. (27) Var. nos museaux. (28) Le manuscrit est très irrégulier. C’est nous qui avons restitué l’ordre possible des fragments. Ils datent de 1883 à 1886. Les vers sont souvent scandés à l’antique. Quelques notes de musique et des indications de mouvement indiquent qu’il s’agit d’une sorte d’oratorio. Mais ce sont surtout les parties en prose, la richesse et la hardiesse de la pensée, qui nous ont déterminé à publier ces fragments de jeunesse, une sorte de mystère. Le Prologue était commun à Prométhée, dont Faust, dans la pensée de l’adolescent, formait la suite. Source: http://www.poesies.net