Rêveries D’Un Païen Mystique. (1876) Par Louis Ménard (1822-1901) Édition de 1911. TABLE DES MATIERES Le Diable Au Café. Socrate Devant Minos. Nirvana. Initiation. Le Banquet D'Alexandrie. Icare. Thébaïde. La Légende De Saint Hilarion. Érinnyes. Le Soir. Lettre D'Un Mythologue A Un Naturaliste. Réponse Du Naturaliste Au Mythologue. Circé. La Sirène. Le Voile D'Isis. Résignation. Thérapeutique. L'Origine Des Insectes. Le Rishi. L'Athlète. Eschatologie. Alastor. Stoïcisme. Commentaire D'Un Républicain Sur L'Oraison Dominicale. Le Gouvernement Gratuit. Alliance De La Religion Et De La Philosophie. I L'objection. II La réponse. Sacra Privata. Panthéon. Lettre D'Un Mandarin. Le Jour Des Morts. La Dernière Nuit De Julien. Le Diable Au Café.(1) Je ne sais pas s'il existe, mais je crois bien l'avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n'a rien d'extraordinaire; il ressemble à tout le monde, et je n'aurais pas fait attention à lui, si je ne l'avais vu tenant à la main un petit écrit que j'avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes oeuvres, fût-ce l'ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité. Vous croyez donc au diable? -Je crois à tout, il ne faut que s'entendre sur les termes; il y a fagots et fagots. Pensant qu'il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d'entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m'asseyant à sa table: Ah! ah! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle; est-ce bon? -Ce n'est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées. Je fus piqué de cette critique, et surtout d'avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu'à en prendre mon parti: vous me connaissez donc? lui dis-je. Il n'eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement: Je connais tout le monde. Je cherchai quelque temps une réponse philosophique, puis je lui dis: C'est beaucoup trop; je me contenterais de me connaître moi-même. Lui. Vous parlez comme les sept sages et vous n'êtes pas plus avancé qu'eux; ce qui ne vous empêche pas de croire au progrès de l'esprit humain. Moi. Comment n'y croirais-je pas? Sans être plus habiles que les anciens, nous devons les dépasser, puisqu'à leurs travaux dans chaque science nous avons ajouté les nôtres. Lui. Et vous regardez la philosophie comme une science? Moi. Assurément; elle est même la première de toutes, puisque les autres lui empruntent leurs principes; elle est aussi la plus certaine, car elle s'appuie à la fois sur des faits, comme les sciences d'observation, et sur des axiomes, comme les sciences de déduction. Lui. Les axiomes me suffiraient, et même, je me contenterais d'un seul. Moi. Eh bien, vous avez celui de Descartes: je pense, donc je suis. Lui. Il n'y a plus qu'à définir je; or, vous vous plaigniez tout à l'heure de ne pas vous connaître vous-même. Moi. Mais vous, qui connaissez tout le monde, y compris vous-même apparemment, vous n'avez pas le droit d'être sceptique. Lui. Que vous importe ce que je suis, pourvu que je vous réponde? Moi. Je ne puis discuter sans savoir au nom de quoi on m'attaque; vous me connaissez, et je ne vous connais pas; la partie n'est pas égale; prenez une étiquette. Lui. Mon cher monsieur, il n'y a dans le monde que des rapports, et tout dépend du point de vue. Pour mon père, je suis un fils; pour mon fils, je suis un père; pour mon domestique, je suis un maître; pour le roi, je suis un sujet, qui paye l'impôt sans l'avoir voté; pour mon ennemi, je suis un scélérat; pour mon ami, je suis un homme avec lequel on ne se gêne pas; pour vous, qui me faites l'honneur de discuter avec moi, je suis un adversaire; appelez moi donc l'adversaire: voilà l'étiquette demandée. Moi. Cela ne se dit-il pas Satan, en hébreu? Lui. L'hébreu est une langue morte, soyons de notre temps; vous voyez bien que je n'ai pas le pied fourchu. Moi. Les costumes changent, mais les moeurs ne changent guère, et vous êtes toujours ergoteur. Vous contestez l'axiome de Descartes, je veux le défendre contre vous. Je sais parfaitement qu'il y a en nous plusieurs aspects, mais je n'ai pas besoin de les embrasser tous pour définir le moi: c'est un être pensant. Lui. Pourquoi ne dites-vous pas plutôt: c'est la pensée de l'être? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps? L'intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l'air et le soleil. Prenez-en votre part; ce qui pense aujourd'hui en vous, pensera demain dans d'autres. Rien n'est à vous et vous n'êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l'océan, qui ont sur vous l'avantage de ne pas se croire quelque chose. Moi. Ainsi pour vous l'individu n'existe pas; il n'y a que le genre humain, qui est la nature, se connaissant elle-même, la conscience de Dieu? Lui. Ne prononcez pas ce nom, je vous prie. Moi. Diable! C'est vrai, j'oubliais votre étiquette, elle m'explique vos répugnances. Lui. Non, vous vous trompez; seulement, je n'aime pas les mots qui ne sont pas clairs; dites-moi ce que vous entendez par celui-là? Moi. Nous ne sommes pas d'accord sur l'homme, je n'espère guère que ma façon de concevoir Dieu puisse vous satisfaire davantage. Si je vous dis que c'est le créateur de toutes choses, vous soutiendrez peut-être l'éternité du monde; si je l'appelle la cause première, vous me demanderez ce que c'est qu'une cause, et où nous arrêterons-nous? Je vous dirai donc simplement que Dieu est l'être parfait. Lui. Vous voulez dire l'idée de la perfection, car son existence est à démontrer. Moi. Mais la perfection implique l'existence. Lui. Encore un sophisme de Descartes (2); l'antiquité avait des philosophes plus hardis et plus forts que vous. Pour eux, le bien, le parfait, est supérieur à l'être; il est cause de tout ce qui est, mais lui-même dédaigne d'exister. Moi. Comment peut-il donner l'existence sans la posséder? Lui. L'air qui vous fait vivre n'est pas vivant. Moi. Non, mais c'est un être; la vie n'est qu'une des formes de l'existence; les éléments existent quoiqu'ils ne vivent pas. Lui. Mais les types n'existent pas, et tout existe en eux et par eux. Moi. Qu'est-ce qu'un type? Lui. La forme génératrice, le moule où sont coulés tous les individus d'un même genre. Moi. Si vous n'avez rien de mieux à m'offrir que cette scolastique platonicienne, je persisterai à croire à l'existence de Dieu. Lui. La foi est une belle chose, mais quand on croit sans preuve, on est un mystique et non un philosophe. Moi. Je ne crois pas sans preuve; toute oeuvre suppose un ouvrier; l'admirable ordonnance de l'univers... Lui. Prenez garde de vous enferrer: vous parlez maintenant de l'ordre et de la beauté du monde, et tout à l'heure vous allez être obligé d'en imaginer un autre où il n'y aura ni tigres ni vipères, ni vieillesse ni maladies; un monde revu et corrigé, où le créateur réparera les erreurs qu'il a commises dans celui-ci. Moi. N'anticipons pas, s'il vous plaît, et laissez-moi m'enferrer à mon aise. Vous avez une singulière façon de discuter: vous enjambez toutes les questions, vous éludez toutes les difficultés. Mais vous avez trop beau jeu à battre en brèche mes croyances; je ne puis vous rendre la pareille puisque je ne connais pas les vôtres. Lui. Si je vous scandalise, jetez-moi quelques gouttes d'eau bénite, et je me tairai; c'est une formule d'exorcisme à la portée des simples. Moi (un peu honteux de ma sortie). Je ne crains pas la discussion, mais je crains la Bastille; nous sommes ici dans un lieu public, et la police a des oreilles partout. Lui. Et vous vous prétendez débarrassé du moyen âge? Moi. Vous devez bien vous apercevoir vous-même d'un petit progrès: on ne brûle plus que rarement vos amis les sorciers. Lui. Mais on empêche de parler ceux qui ne pensent pas comme tout le monde. Moi. Ce n'est pas ma faute, je vous prie de le croire: continuons, car je ne veux pas vous laisser maître du champ de bataille; seulement parlons plus bas. Je soutiens que la création suppose une intelligence souveraine, qu'avez-vous à répondre? Lui. Rien: l'ouvrier s'appellera Dieu si son oeuvre est bonne; si elle est mauvaise, nous le nommerons le diable; s'il y a du mal et du bien, nous soupçonnerons une collaboration. Moi. J'aurais dû me douter que vous étiez manichéen. Mais après avoir nié mon existence et celle de Dieu, vous n'espérez pas me faire croire à la vôtre? Lui. Je ne vous y force pas, mais je vous prie de m'expliquer le mal. Moi. La douleur est une conséquence nécessaire de la sensibilité physique, le vice est une conséquence nécessaire de la liberté morale. Lui. Vous voilà revenu à cette nécessité que les anciens plaçaient au-dessus de tous les dieux. Que devient alors la toute-puissance divine? Moi. Elle n'est limitée que par l'absurde: il n'y a d'impossible à Dieu que ce qui est contradictoire. Je ne suis pas assez cartésien pour croire que deux et deux feraient cinq s'il l'avait voulu. Puisque lui seul est parfait, son oeuvre ne peut être sans défauts, elle serait son égale; mais le mal est seulement l'absence du bien, vous n'êtes qu'une négation, vous n'existez pas. Lui. Il me semble, au contraire, que c'est le bien qui n'existe pas, et que le mal seul est possible et réel. La vie ne s'entretient que par une série de meurtres, et l'hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui s'entre-dévorent. L'homme, leur roi, les détruit toutes; il faut des millions d'existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n'est qu'un immense charnier. Y êtes-vous heureux, du moins, y régnez-vous en paix? Non, vous ne songez qu'à vous déchirer les uns et les autres; la guerre, l'oppression et la violence, toutes les injustices et toutes les tyrannies remplissent l'histoire, et ce sera ainsi jusqu'à la fin. Le mal moral, qui est votre oeuvre, dépasse en horreur le mal physique qui vous écrase. Contre l'un et contre l'autre, vous n'avez trouvé d'autre remède que de lâches prières, qui montent inutilement vers les indifférentes étoiles. Vous tenez à la vie que vous savez mauvaise; vous voudriez la prolonger au delà de la tombe, et vous rêvez là-haut un monde fantastique et rempli de contradictions. Vous en retranchez la mort, condition nécessaire de la vie, et la lutte éternelle contre le mal, sans laquelle il n'y a pas de vertu. Moi. Toujours blasphémateur et ennemi des hommes! Mais qu'est-ce que vous concluez de tout cela? Lui. Que le mal étant réel et le bien impossible, vous avez tort de m'appeler une négation. Moi. Eh bien, après la description que vous venez de faire du monde, si vous prétendez y avoir travaillé, je ne vous en fais pas mon compliment. Lui. Je ne vous demande pas de compliments, c'est vous qui m'en demandiez tout à l'heure, quand vous m'avez vu en train de lire votre ouvrage. Moi. Si vous blessez mon amour-propre, je me vengerai sur le vôtre. Avouez que votre importance a bien diminué, depuis le temps où vous luttiez contre les anges et où vous tentiez les saints. Lui. Je taquine encore les philosophes, et cela m'amuse bien autant. Moi. Vous me rappelez ce tyran à la retraite, qu'une férule consolait de son sceptre perdu. Lui. Vous avez donc la modestie de comparer les philosophes à des enfants? Moi. L'enfance a l'avenir. Lui. L'avenir est le royaume des chimères; où est votre dernier château de cartes, que je souffle dessus? Moi. Ce sera une forteresse contre laquelle s'useront les vieilles griffes du mal: on la nommera le temple de la justice et de la liberté. Nous ne la bâtirons pas dans les nuages; nous n'imiterons pas nos pères, qui reléguaient au ciel leurs espérances: c'est la terre qui nous est confiée, nous construirons sur ses bases solides. Nous ne pourrons achever notre oeuvre, mais nos fils y travailleront après nous. Notre pensée vivra en eux; et, s'il y a une autre immortalité plus active, peut-être nous sera-t-elle donnée par surcroît, car le paradis de nos rêves n'est pas une oisive béatitude; comme les héros scandinaves, nous ne voulons renaître que pour l'éternité du combat. Que notre sang serve d'engrais à la moisson future: il faut que la guerre se poursuive tant qu'il y aura des tyrans et des esclaves, et bienheureux ceux qui pourront briser les dernières chaînes et brûler le dernier trône! Lui. Vous ne ferez pas même grâce au trône pontifical? Moi. Je n'aurais pas cru que vous dussiez regretter celui-là; est-ce générosité pour un vieil ennemi, ou bien êtes-vous comme les femmes qui aiment mieux ceux qui les battent que ceux qui ne s'occupent pas d'elles? Lui. Je n'ai pas dit que je regrettais, mais je crois qu'il pourrait convenir à un représentant de la philosophie sur la terre. Moi. Je ne veux pas plus des rois philosophes que des autres; ils ont des successeurs, et Commode me dégoûterait de Marc-Aurèle. Lui. Je ne vous parle pas d'un roi, mais d'une papauté philosophique. Moi. Voilà qui est contradictoire et impossible. Lui. Pas tant que vous croyez. En Galilée, il y a dix-huit cents ans, quelqu'un annonçait aux déshérités de la terre tout ce que vous leur promettez aujourd'hui. Allez à Rome, vous y verrez son vicaire, le serviteur des serviteurs de Dieu, et il vous fera baiser sa pantoufle. êtes-vous sûr de ne pas travailler pour une nouvelle aristocratie de cardinaux ou de mandarins? Moi. Diable! Diable! Lui. Je suis là, soyez tranquille. Si quelque futur grand lama de la philosophie veut s'installer dans votre forteresse, vos enfants trouveront pour la démolir le secours de mes vieilles griffes. Heureusement pour vous, je ne suis pas aussi usé que vous voulez bien le dire; dans plus d'une occasion vous ne serez pas fâché de me trouver. Moi. Est-ce que vous êtes toujours le roi des trésors cachés? Lui. Auriez-vous envie de m'emprunter de l'argent? Moi. Vous me demanderiez mon âme en échange. Lui. Je n'ai pas à vous la demander; du moment que vous formez un souhait égoïste, vous êtes sujet du diable; s'il accomplit vos voeux, c'est pure largesse de souverain. Moi. Eh bien, gardez vos gros sous, il ne manque pas de pauvres gens qui en ont plus besoin que moi; je continuerai de philosopher à jeun. Votre serviteur... non, je me trompe, je veux dire: adieu. Lui. Au revoir, s'il vous plaît; j'espère bien que nous nous retrouverons. Moi. Pourvu que ce ne soit pas dans l'éternité. Lui. Vous voudriez bien me faire avouer qu'il y a une vie future, mais vous n'obtiendrez pas de moi une affirmation; cherchez. Moi, je suis l'adversaire, mon rôle est de contredire. Chaque fois que vous croirez tenir une solution, je serai là pour y jeter du noir. Je vous empêcherai bien de vous endormir dans la certitude, qui est l'inertie de l'intelligence. Cherchez toujours, je viendrai vous secouer de temps en temps. La vérité est une asymptote; pour vous en rapprocher vous avez besoin de moi. Il ne faut pas médire du vieux serpent, vous lui devez la science du bien et du mal, et, sans la chute, il n'y aurait pas de rédemption. Moi. Oui, le mal que vous faites tourne au bien, mais on dit que c'est malgré vous. Lui. Croyez-le si vous voulez, cela vous dispensera de la reconnaissance en vous laissant jouir du bienfait. Ne faut-il pas que le diable soit toujours bafoué à la fin de la pièce? Heureusement, je suis habitué depuis longtemps à ce rôle-là. (1)Ce dialogue a été publié sous le nom de Diderot. (2)La preuve ontologique est de saint Anselme; Descartes n'a fait que la reproduire. Le Diable connaît trop bien son moyen âge pour avoir pu commettre l'erreur que lui attribue ici Diderot. Socrate Devant Minos. Minos. Sois le bienvenu parmi les ombres, Socrate, toi qui, sur la terre, as toujours cherché la vérité. Socrate. Salut à toi, Minos. Ceux qui ont été injustement condamnés par les vivants se présentent avec confiance devant ton tribunal, juge des morts. Minos. Je ne suis pas ton juge, Socrate, ni celui des autres hommes. La conscience humaine se juge elle-même selon ses actes. Socrate. Qu'a donc voulu dire Homère? Minos. Toi et tes contemporains avez mal compris ses paroles. Il a dit que je rendais la justice aux morts. J'écoute ceux qui s'accusent et je cherche à réconcilier ceux qui se sont haïs pendant la vie; telle est la fonction qui m'est attribuée pour avoir reconnu, aux siècles anciens, que les sociétés humaines doivent être fondées, non sur la force, mais sur la loi. Quand tes accusateurs viendront ici, tu pourras les accuser à ton tour. Celui qui reconnaîtra ses torts ira se livrer aux Euménides pour être purifié. Socrate. Crois-tu donc, Minos, qu'Anytos et Mélitos avoueront qu'ils ont été injustes? Minos. Je leur montrerai les conséquences de leur action, Socrate. Ils entendront les siècles futurs les condamner à leur tour. Ils verront dans l'avenir des races serviles qui, après avoir inondé la terre de sang innocent, reprocheront encore ta mort à la démocratie d'Athènes. Alors ces hommes qui, en t'accusant, ont cru servir la patrie, seront épouvantés de leur oeuvre et appelleront l'expiation. Socrate. Comment se peut-il, Minos, qu'en accusant un innocent quelqu'un s'imagine qu'il sert la patrie? Minos. Tu leur adresseras cette question à eux-mêmes, Socrate, et je sais ce qu'ils te répondront. Ils te montreront les fruits de tes leçons: ton disciple chéri, Alkibiade, donnant l'exemple de toutes les trahisons et de toutes les débauches, les trente tyrans sortis presque tous de ton école, et parmi eux Critias, le plus cruel de tous et le plus impie, celui qui a écrit dans ses vers que la religion avait été inventée par les chefs des peuples pour dompter la multitude. Ils te montreront Xénophon servant comme mercenaire un prince étranger, puis combattant avec Sparte contre les athéniens, et dans ses écrits, préférant la monarchie asiatique au gouvernement populaire. Ils te montreront enfin Platon, le plus illustre philosophe formé par tes leçons, proposant pour modèle, dans sa république, un état où règne la communauté des femmes. Socrate. Il me semble, Minos, que, si tu avais siégé parmi les héliastes, tu m'aurais condamné comme eux à boire de la ciguë. Minos. Non, car ils ont ouvert une voie funeste qui ne sera que trop suivie après eux. Si du moins ils s'étaient contentés de l'ostracisme, tu aurais passé quelques années au milieu de la communauté oligarchique de Sparte ou de la monarchie des mèdes, et tu en serais revenu plus juste pour le gouvernement de ton pays. Mais je ne suis pas ton juge, j'ai voulu seulement t'indiquer les raisons qu'Anytos et Mélitos ont pu avoir pour t'accuser, et je n'ai dit que ce qu'ils te diront eux-mêmes. Quant aux effets de ton enseignement dans les siècles à venir, je les vois par ma science prophétique et je pourrais te les faire connaître, mais peut-être cette révélation serait-elle au-dessus de tes forces. Socrate. Tu m'as dit que tu révélerais l'avenir à mes accusateurs. Me crois-tu donc plus faible qu'eux? Moi aussi j'ai cru faire le bien, et si mon intelligence s'est trompée, j'aime trop la vérité, tu l'as dit toi-même, pour rester volontairement dans l'erreur. Minos. Ainsi, Socrate, tu vas toi-même au-devant de l'expiation? Socrate. Tu l'as dit, Minos, j'appelle les euménides. ô graves déesses, gardiennes des lois saintes, vous êtes la voix du sang répandu, et on vous nomme les imprécations. Vous êtes les remords qui flottent dans les nuits adultères, et l'on vous nomme les érinnyes. Vous réveillez la conscience endormie, vos serpents rongent la gangrène des coeurs, vos torches éclairent les âmes ténébreuses. Vous leur montrez ce qu'elles sont et ce qu'elles auraient dû être; l'horreur qu'elles ont d'elles-mêmes les pousse dans le rude chemin de la régénération, et c'est pourquoi on vous nomme les bienveillantes. Si vous redressez aussi les erreurs de l'intelligence, corrigez-moi, purifiez-moi, ô vénérables, en me découvrant l'avenir. Les Euménides. Tes erreurs, Socrate, sont celles de la plupart des philosophes qui t'ont devancé ou qui te succéderont. Chacun de vous n'a qu'une part dans la faute, et pourtant chacun doit accepter toute la punition. Pour avoir ébranlé la religion de vos pères, pour avoir préféré la théocratie de l'égypte, la monarchie de la Perse à l'égalité sacrée des libres citoyens de la Grèce républicaine, contemplez le tableau d'une société selon vos rêves. Elle vivra dans l'avenir, cette société, après l'asservissement des cités helléniques et l'invasion rapide des religions barbares dans l'occident. Voyez les républiques tomber l'une après l'autre dans la servitude, les nations s'engloutir dans l'unité d'un immense empire et marcher comme des troupeaux dociles sous le sceptre des pasteurs. L'oreille des philosophes n'est plus troublée par les luttes de la place publique, mais la loi n'est plus l'accord des volontés unies; elle descend d'en haut sur les multitudes agenouillées, et le glaive maintient l'obéissance. Le monde se précipite volontairement dans l'esclavage, et sans doute le prince est digne de gouverner les hommes, car, tu le vois, on lui élève des autels. Socrate. L'horreur m'enveloppe, ô Euménides. Le sang des proscriptions rougit la terre, et quand le maître n'a plus d'ennemis à tuer, on bénit sa clémence. Les tyrans succèdent aux tyrans, au milieu de l'abaissement universel des âmes, et on les met au rang des dieux. En voici un qui tue sa mère, et on le remercie d'avoir sauvé la patrie. Jamais pareille accumulation de crimes et de honte n'avait souillé l'histoire. écartez ce tableau lugubre, ô déesses. Les hommes ne peuvent être heureux que si les rois deviennent philosophes ou si les philosophes deviennent rois. Les Euménides. Tes voeux seront exaucés, Socrate: voici un sage sur le trône du monde, mais il n'en retardera pas d'un jour la décadence. Regarde son fils, l'égal de ces tyrans dont tu voudrais écarter les fantômes; les rois philosophes ont, comme les autres, des héritiers. Tu redoutais les dissensions populaires dans les républiques, que dis-tu des factions militaires qui mettent l'empire à l'encan? Pourtant tu ne peux pas te plaindre de la docilité des peuples: ils acceptent humblement le maître que les soldats leur imposent, sans jamais songer à s'affranchir. Socrate. Je vois bien, ô déesses, que pour sauver la pauvre race humaine, il faudrait qu'un dieu descendît sur la terre; mais, telle est la folie des hommes, que peut-être ils feraient périr le juste venu pour leur enseigner la vérité. Les Euménides. Le dieu est descendu, Socrate, et ce n'est pas le peuple qui l'a fait mourir, ce sont les savants et les prêtres. Puis ses disciples, qui l'ont abandonné au jour du supplice, répandent sa doctrine dans l'ombre, opposant aux traditions de la Grèce une tradition étrangère, et minant sourdement la religion de l'empire, déjà frappée par les coups des philosophes, tes successeurs. Après trois siècles de travail souterrain, ta mort est vengée, Socrate: les dieux d'Homère sont chassés de leurs temples, et, sur le piédestal de leurs statues renversées, on place un philosophe, sauvant le monde par sa doctrine. Les prêtres du dieu nouveau vivent dans la contemplation des choses saintes, sans patrie et sans famille, étrangers aux soucis de la vie. Ils dirigent la conscience des autres hommes qui, s'agenouillant devant eux, confessent leurs fautes et en implorent le pardon. N'est-ce pas là ce règne de l'intelligence rêvé par tous les philosophes, ce gouvernement des meilleurs, dont tu aurais pu faire partie? Regarde-la maintenant à l'oeuvre, cette assemblée auguste, cette aristocratie de la pensée, et juge l'arbre par ses fruits. Socrate. Hélas! Je vois l'oppression s'étendre sur la sphère libre de l'intelligence. Les anciens tyrans n'enchaînaient que les corps, ceux-ci enchaînent les âmes. L'éternelle raison, cette lumière qui éclaire tout homme en ce monde, ils l'adorent dans le ciel et ils la proscrivent sur la terre. Autrefois chaque peuple, chaque homme priait à sa manière, et de cette diversité des hymnes naissait une immense harmonie qui réjouissait le ciel; mais à ceux-ci toute voix libre paraît une dissonance, et la prière du peuple n'est plus que l'écho monotone des paroles du prêtre. Et si la raison repousse des chaînes contraires à sa nature, les champs pacifiques de la pensée deviennent une arène sanglante, où luttent les factions religieuses inconnues aux peuples d'autrefois. épargnez-moi, redoutables déesses; si j'ai préparé, sans le vouloir, cette oeuvre mauvaise, ce que vous m'avez fait voir doit suffire à ma punition. Les Euménides. Non, Socrate, ce n'est pas assez. Souviens-toi et regarde: vois le sort réservé à la sculpture, l'art de ta jeunesse. On répète après les philosophes qu'il est insensé d'enfermer le divin dans la pierre et le bronze, et l'on détruit, avec une fureur de bête fauve, ses chefs-d'oeuvre de Polyklète, de Phidias, de Praxitèle. Pour un peuple qui a renié ses dieux, les témoignages du génie et de la piété des ancêtres sont des remords visibles dont la présence importune. On fond les statues de métal, on brise les statues de marbre. La science et la poésie sont ensevelies aussi sous les ruines des temples. On brûle les bibliothèques, on disperse et on gratte les livres. Il ne restera rien à faire aux barbares. On les entend gronder dans les plaines du nord, prêts à fondre sur le grand empire, mais personne ne songe à la résistance. On répète après les philosophes que l'homme n'a d'autre patrie que le ciel, et on livre la terre aux plus forts. Les anciens dieux avaient sauvé la Grèce de l'invasion des mèdes, mais les vertus viriles sont mortes avec l'antique religion. Le monde s'enveloppe dans son linceul, les lumières du ciel s'éteignent une à une et tout rentre dans la grande nuit. Socrate. Grâce, ô Euménides, assez de maux amoncelés, je n'en pourrais supporter davantage. Les Euménides. Qu'il soit fait selon ton désir, Socrate. Nous éteignons nos torches funèbres et nous t'épargnons le spectacle des longs siècles de douleur, d'esclavage et de honte qui vont s'ouvrir pour la misérable humanité. Socrate. O Minos, tu me l'avais bien dit, cette révélation était au-dessus de mes forces. Il est trop dur de voir le mal qu'on ne peut réparer. Mais dis-moi pourquoi les erreurs de l'intelligence sont punies si cruellement puisqu'elles sont involontaires. Minos. La peine est le premier degré de l'ascension. La douleur épure et sanctifie. Médite sur ce que tu viens de voir, et quand tu seras monté dans la sphère lumineuse où l'âme contemple les derniers mystères, tu comprendras les secrets de la haute justice des dieux. Nirvana. L'universel désir guette comme une proie Le troupeau des vivants; tous viennent tour à tour À sa flamme brûler leurs ailes, comme, autour D'une lampe, l'essaim des phalènes tournoie. Heureux qui sans regret, sans espoir, sans amour, Tranquille et connaissant le fond de toute joie, Marche en paix dans la droite et véritable voie, Dédaigneux de la vie et des plaisirs d'un jour! Néant divin, je suis plein du dégoût des choses; Las de l'illusion et des métempsycoses, J'implore ton sommeil sans rêve; absorbe-moi, Lieu des trois mondes, source et fin des existences, Seul vrai, seul immobile au sein des apparences; Tout est dans toi, tout sort de toi, tout rentre en toi! Initiation. Du haut du ciel profond, vers le monde agité, S'abaissent les regards des âmes éternelles: Elles sentent monter de la terre vers elles L'ivresse de la vie et de la volupté; Les effluves d'en bas leur dessèchent les ailes, Et, tombant de l'éther et du cercle lacté, Elles boivent, avec l'oubli du ciel quitté, Le poison du désir dans les coupes mortelles. Pourtant, dans leur exil, un reflet du ciel bleu Les remplit du dégoût des choses passagères; Mais c'est par la douleur qu'on franchit les sept sphères; L'initiation, qui fait de l'homme un dieu, La mort en tient les clefs; le sacrifice épure, Et le sang rédempteur lave toute souillure. Le Banquet D’Alexandrie. Nouménios, Porphyre, Chérémon, Tat, Origène, Valentin. Nouménios. Tous les convives attendus sont arrivés. Je savais qu'Origène et Porphyre conservaient religieusement la mémoire de celui qui fut leur maître et le mien, et qu'ils ne manqueraient pas à l'appel, mais je remercie Tat, Valentin et Chérémon, qui n'ont pas connu Ammonios, d'être venus prendre part à ce repas funèbre. Sans doute Plotin célèbre en ce moment à Rome, comme nous à Alexandrie, l'anniversaire de la mort d'Ammonios, ou plutôt de sa délivrance; car le corps est la prison de l'âme, et nous, les initiés de la philosophie, nous savons bien qu'il n'y a pas de séparations éternelles. Que l'âme bienheureuse de notre ami préside à notre banquet, qu'elle conduise au milieu de nous tous ceux de nos amis qui sont partis déjà pour le grand voyage, et parmi eux le second maître d'Origène, Clément D'Alexandrie. Origène. Je te remercie de ce souvenir, Nouménios; c'est là ce que nous appelons la communion des saints. Chérémon. Au milieu de chaque demeure s'élève la pierre sacrée du foyer, l'autel domestique. Elle est le centre de la famille, image de ce centre immobile du monde que nos pères ont appelé histiè. Homère nous enseigne qu'elle doit recevoir la première libation. Sans associer Origène et Valentin à des rites qui ne sont pas les leurs, je répands les prémices du banquet sur la flamme qui va les porter vers le divin éther. Il est la source de la vie, et n'ayant rien à lui offrir qui nous appartienne, nous lui rendons une part de ses bienfaits. Origène. Nous ne pouvons prendre part à ton sacrifice, Chérémon, mais rien ne nous empêche de reconnaître avec toi le caractère sacré de la flamme; nos prophètes appellent l'éternel un feu dévorant, et c'est dans le buisson ardent qu'il s'est révélé à Moïse. Valentin. Nous savons aussi que la lumière a été la première émanation de la pensée divine et elle est pour nos sens la plus pure image de l'invisible. Tat. Cette flamme, que les grecs appellent Héphaistos, mes ancêtres l'ont adorée sous le nom de Phta, et l'ont placée à la tête de la sainte trinité de Memphis. Porphyre. Je remplis cette coupe de vin de Grèce. Dans la peinture représentée sur les flancs du vase, je vois Dionysos ramenant Héphaistos dans l'olympe. C'est le symbole de la libation répandue sur la flamme et montant avec elle vers les dieux. Nouménios. Puisque tu as fait allusion à cette fable antique, je te prie, Porphyre, pendant que le vin sera versé dans les coupes, d'expliquer à ceux de nos hôtes qui l'ignorent, pourquoi nos pères ont rattaché le sacrifice au culte du feu et à celui du vin. Porphyre. Je le ferais volontiers, mais peut-être Chérémon trouverait-il mes explications trop subtiles. Qu'il propose d'abord les siennes, et si elles me paraissent insuffisantes, je chercherai à les compléter. Chérémon. J'ai dit, il est vrai, Porphyre, que dans ton antre des nymphes, tu avais attribué à Homère des intentions auxquelles je le crois étranger. Nous pouvons bien nous séparer l'un de l'autre sur quelques points de l'hellénisme, comme Valentin et Origène diffèrent quelquefois d'opinion sur les symboles chrétiens. Tat. De même que bien peu d'égyptiens comprennent aujourd'hui l'écriture sacrée des anciens prêtres, le sens de la mythologie, qui est la langue religieuse des premiers âges, a dû se perdre à travers les siècles. Mais son obscurité même réveille la curiosité de l'esprit, et plus les fables répugnent à la raison, plus on désire en pénétrer le sens. Chérémon. Tu dis vrai, Tat; nous ne devons pas supposer que les anciens, qui nous ont laissé tant de belles oeuvres, nous aient été inférieurs en sagesse; mais les images dont ils enveloppent leurs pensées nous semblent souvent des énigmes. Ainsi la mythologie du feu est difficile à comprendre à cause de sa haute antiquité, car l'invention du feu se rattache aux origines des sociétés humaines. Peut-être y avait-il auparavant des animaux à deux pieds, sans plumes, comme les appelle Platon, mais l'animal social n'existe que par la prévoyance et l'industrie; c'est pourquoi Prométhée est regardé comme le créateur des hommes. Les athéniens l'ont associé avec Athénê et Héphaistos et célèbrent en leur honneur la fête des lampes. Athénê est la clarté du ciel qui se révèle dans l'éclair, ce que les anciens ont exprimé en disant qu'elle naît de la tête de Zeus frappée par la hache d'Héphaistos ou de Prométhée. Héphaistos, c'est la flamme qui brûle sur le foyer; Prométhée, c'est le feu qui éclaire devant lui, le prévoyant. Les récits d'Homère sur Héphaistos, d'Hésiode sur Prométhée, se rapportent également à la nature du feu. Le dieu aux jambes torses, précipité de l'olympe, c'est la foudre qui tombe du ciel en lignes sinueuses. Le titan enchaîné à une colonne où l'aigle de Zeus dévore ses entrailles sans cesse renaissantes, c'est le feu captif sur l'autel et toujours dévoré par les vents du ciel. Quant à la partie du récit d'Hésiode qui concerne Pandore, c'est une allégorie morale. Sans l'industrie, l'homme aurait sa femelle comme les autres animaux, mais c'est la civilisation qui a créé la femme; aussi le poète les confond-il l'une avec l'autre dans cette vierge charmante, parée de tous les dons des dieux, et condamnant l'homme au travail, parce qu'elle aime le luxe et déteste la pauvreté. Sa curiosité ouvre le vase d'où s'échappent tous les maux de la vie policée, inconnus aux peuples barbares. C'est ainsi que Zeus envoie aux hommes un mal pour un bien, car la naissance de Pandore est une punition de la conquête du feu. La raison de cette punition et du supplice de Prométhée, c'est que l'industrie est une lutte contre les puissances cosmiques, et il n'y a pas pour l'homme de lutte sans douleur. Il doit conquérir par le travail la nourriture que la terre fournit gratuitement aux autres êtres, car les dieux ont caché les sources de la vie depuis que Prométhée a dérobé le feu du ciel. Porphyre. Il me semble, Chérémon, que non seulement la fable de Pandore, mais toute celle de Prométhée, contient une allégorie morale, et se rapporte à la descente et à l'ascension des âmes; aussi est-elle souvent représentée sur les sarcophages. On y voit d'un côté Prométhée modelant des corps humains, et c'est Athénê, l'intelligence divine, qui les anime en leur posant un papillon sur la tête. Au milieu, on voit le supplice de Prométhée, symbole de la vie terrestre, et de l'autre côté sa délivrance par Héraklès. L'homme est une étincelle du feu céleste dans une lampe d'argile, un dieu exilé du ciel, enchaîné par les liens de la nécessité sur le Caucase de la vie, où il est dévoré de soucis toujours renaissants. Mais l'effort des vertus héroïques brise ses chaînes et le délivre du bec et des ongles des vautours; Héraklès ramène Prométhée dans l'olympe et réconcilie la terre et le ciel. Origène. La plupart de ces idées sont exprimées dans le récit de Moïse sous une forme plus simple, parce qu'elle est plus ancienne. On y trouve l'homme formé du limon de la terre, et la fatale curiosité d'une femme vouant le genre humain au travail et à la mort. Nouménios. Ne pourrais-tu pas, Origène, nous expliquer toute cette fable du paradis, du serpent et de la pomme, car je sais qu'au lieu de t'arrêter à la lettre, comme la plupart des chrétiens, tu cherches dans la mythologie hébraïque un sens caché. Origène. La lettre tue, l'esprit vivifie; que celui qui a des oreilles entende. Le jardin d'éden, c'est l'état des âmes avant leur incarnation; Eve et le fruit défendu, c'est la volupté; le serpent, c'est l'attrait pernicieux du désir et des passions terrestres. L'âme, tombée par la naissance dans la prison du corps, est soumise à l'esclavage du péché et ne peut en être délivrée que par la vertu du rédempteur mort sur la croix pour le salut du genre humain. Chérémon. L'affranchissement de l'âme par la douleur et le sacrifice a toujours été admis par les grecs; on ne dira pas, sans doute, que le Christ est plus ancien que Prométhée, Héraklès et Dionysos. Valentin. On peut du moins voir dans la religion des grecs, comme dans celle des juifs, une préparation à la vérité chrétienne. On peut regarder le caucase comme une image du calvaire et les travaux d'Héraklès comme une vague prophétie de la passion. Quant à la fable de Dionysos, je la trouve fort obscure. Nouménios t'avait demandé l'explication de la mythologie du feu et de celle du vin; tu nous as montré le sens de la première, nous voudrions comprendre également la seconde. Chérémon. La langue religieuse paraîtrait plus claire si l'on se souvenait davantage que toutes les parties de l'univers sont animées d'une vie divine. Là où les hommes de nos jours ne voient que des choses inertes, les anciens reconnaissaient des énergies vivantes, et ce sont ces puissances cachées qu'ils ont appelées les dieux. La force active et vivifiante qui se révèle au printemps parmi les éclairs de l'orage, qui bouillonne dans la sève de la vigne et s'épanouit à l'automne en grappes dorées, nous la nommons Dionysos, c'est-à- dire, à mon avis, la liqueur divine. Bientôt la grappe est arrachée aux branches, ses nourrices, déchirée, foulée aux pieds, mais la sève ardente renaît sous une forme nouvelle dans la liqueur sacrée des libations; tel me paraît le sens des deux naissances du Dieu. Sa mort est pour nous une source de vie. Ce feu liquide réchauffe les membres engourdis et transporte l'esprit dans un monde enchanté. Répandu sur l'autel, il s'offre pour nous en sacrifice et porte aux dieux les prières des hommes. Je sais qu'il y a d'autres manières d'expliquer ces fables, mais Porphyre, qui est initié aux orgies orphiques et aux mystères de Samothrace, pourrait en parler mieux que moi, sans dévoiler ce qui doit rester caché. Porphyre. Le sens des symboles est multiple, ô Chérémon. Je reconnais avec toi que Dionysos est la libation divine qui se répand et se consume sur l'autel et devient le type du sacrifice. Mais cette flamme invisible, qui circule dans les veines des plantes et fermente dans le vin, a sa source dans le soleil, et comme son action est mystérieuse et cachée, on reconnaît une forme supérieure de Dionysos dans le soleil de l'hémisphère nocturne, qui éclaire les morts, et c'est pourquoi on l'appelle le chorège des astres, le berger des blanches étoiles. Comme la chaleur et la vie qu'il répand dans la nature disparaissent en hiver pour renaître au printemps, il est le symbole de la résurrection des âmes. Elles aussi sont des lumières qui ne s'éteignent ici que pour renaître ailleurs. L'ivresse du désir les a fait descendre de la voie lactée, à travers les sept sphères. Quand elles arrivent à celle de la lune, elles tombent dans la naissance et le devenir, car le monde sublunaire est soumis à la loi de croissance et de décroissance, comme la lune elle-même, qui tient la clef de la vie et préside, quoique vierge, aux enfantements et à l'éducation. Tant que l'âme reste enchaînée dans les liens du désir, elle ne peut s'élever au-dessus de la terre, mais si elle dompte le désir, elle peut l'enchaîner à son tour et lui emprunter ses ailes pour remonter vers le monde supérieur. La volupté l'en a fait descendre, la douleur l'y ramène. Dionysos lui tend la coupe de l'initiation où elle boit l'ivresse mystique de l'extase, et elle rentre purifiée au séjour de la lumière, dans la sphère immobile des dieux. Tat. La doctrine que tu viens d'exposer, Porphyre, est empruntée en grande partie à la religion égyptienne. Mes ancêtres ont appelé Osiris le soleil des régions inférieures, le juge et le roi des morts. Les grecs ayant reconnu, dès le temps d'Hérodote, que Dionysos était le même dieu qu'Osiris, ont attribué à l'un ce que les égyptiens leur ont appris de l'autre. Les récits des phéniciens sur la mort d'Adonis, sa descente aux enfers et sa résurrection, sont également des emprunts faits à l'Egypte, et les chrétiens me paraissent avoir puisé aux mêmes sources plusieurs des dogmes de leur philosophie, comme lorsqu'ils parlent de cette lumière qui luit dans les ténèbres et que les ténèbres n'ont pu contenir. L'Egypte est la mère antique des religions; les Grecs avouent que leurs plus anciens philosophes sont venus s'instruire chez nos prêtres. C'est d'eux que Pythagore a appris ce qu'il a enseigné sur la transmigration et l'épuration successive des âmes. Il est difficile de croire que leur incarnation ait été volontaire. Comment auraient-elles été assez folles pour préférer cet esclavage au libre séjour de la lumière dans la grande république des dieux? Il est plus conforme à la raison de regarder la vie terrestre comme le châtiment d'une faute antérieure à la naissance. Si quelqu'un de vous lit les livres de Thoth, mon maître, que les grecs appellent Hermès Trismégiste, il y trouvera le récit de cette punition. Après que les âmes eurent été formées de la portion la plus pure de la matière, l'ouvrier leur en livra le résidu pour qu'elles formassent à leur tour le monde visible. Mais, fières de leur oeuvre, elles s'écartèrent des limites qu'il leur avait fixées. Il les exila sur la terre et les enferma dans les corps, mettant pour seule condition à leur retour qu'elles ne s'attacheraient pas à leur prison. Les âmes, irritées de cet exil et ne pouvant rien contre les dieux, se livrèrent à des guerres mutuelles; la terre et les autres éléments furent souillés par le sang répandu et se plaignirent au créateur, le priant d'envoyer une émanation de lui-même pour régénérer le monde. Il envoya Osiris, qui enseigna aux hommes la religion, la justice et la science, et, sa mission accomplie, devint le juge des morts. Tel est le récit fait par Isis à son fils Hôros. Valentin. Pourquoi toutes les allégories par lesquelles on a cherché à expliquer l'existence du mal en attribuent-elles l'origine à la volonté perverse de l'homme, avant ou après sa naissance? C'est confondre le mal avec le péché. Chérémon. Ne crois-tu donc pas, Valentin, que ce soit en effet le plus grand des maux pour l'homme? Quant à moi, je pense, comme tous les stoïciens, que c'est le seul mal véritable, car il n'y a de mauvais pour un être que ce qui est contraire à sa nature. Valentin. Sans doute, mais le mal existe dans le monde en dehors de l'homme. La douleur et la mort sont contraires à la nature des animaux, puisqu'ils font tant d'efforts pour y échapper. Les plantes même cherchent à entretenir leur vie en buvant l'humidité par leurs racines, la lumière par leurs feuilles. Cependant tous les êtres terrestres sont corruptibles et mortels, et la vie ne s'entretient que par la destruction. Qui dira que cela est un bien? Si l'on prétend que cela était nécessaire, on met la nécessité au-dessus de la force créatrice. Si l'on soutient que la matière, par son inertie, résiste aux intentions de l'ouvrier, on suppose à l'ouvrier bien peu de prudence, puisqu'il n'a pas connu d'avance la matière qu'il avait à employer. Si, au contraire, il la connaissait, il devait prévoir que son oeuvre serait mauvaise, et il aurait mieux fait de rester dans son repos. Origène. De semblables paroles, Valentin, se répètent, je le sais, dans vos écoles de la gnose, et elles suffisent pour faire accuser les chrétiens d'impiété. Valentin. Comment admettre qu'un même principe ait produit deux effets opposés, le bien et le mal, l'esprit et la matière? Puisque le monde est mauvais, le prince de ce monde ne peut être bon. Tat. La terre est le séjour du mal, Valentin, mais non pas le monde. Les corps célestes ne sont-ils pas incorruptibles et immortels? Valentin. Au-dessus des sept planètes est la sphère des étoiles; plus haut encore, dans le ciel intelligible, est le monde des idées pures, des types absolus, des lois éternelles. Voilà l'oeuvre du dieu souverain, elle est digne de sa sagesse et de sa puissance. Mais les vertus qui émanent de lui s'écartent de plus en plus de sa perfection, comme la lumière s'affaiblit à mesure qu'elle s'éloigne de sa source. Les puissances démiurgiques, les démons qui résident dans l'entre-ciel ont voulu imiter, en l'appliquant à la matière, l'ordre merveilleux du monde idéal. Mais le mal devait être le fruit de leur imprudence et de leur orgueil, car la matière est corruptible, et la mort seule pouvait sortir de cette pourriture. Aussi la vie terrestre n'est-elle qu'une mort perpétuelle; toutes les espèces vivantes sont condamnées à se dévorer les unes les autres. L'homme lui-même, quoique la sagesse divine ait déposé en lui un rayon des lumières d'en haut, est soumis par sa chair à l'esclavage du péché, à la corruption et à la mort. Mais le Christ est venu combattre les puissances du monde, sa victoire les précipitera dans l'abîme, la matière rentrera au néant dont elle n'aurait pas dû sortir, et les âmes purifiées monteront avec leur sauveur vers le père inconnu. Origène. Je t'avoue, Valentin, que toi et ceux de la communion de Basilide, et les autres gnostiques, qui se séparent de la grande assemblée, vous me paraissez moins des chrétiens que des disciples d'Héraclite, d'Empédocle ou de quelque autre philosophe grec. Nouménios. Est-ce donc un mal, Origène, de s'appuyer sur la sagesse de nos pères? Origène. Cette sagesse, quand elle ne s'égare pas, est empruntée aux saints livres des juifs. Tu l'as reconnu toi-même, Nouménios, puisque tu as dit que Platon n'était qu'un Moïse attique. Nouménios. Quand j'ai dit cela, je ne connaissais Moïse que par les livres de Philon. Depuis lors, j'ai lu la genèse, et il m'a été impossible d'y trouver rien qui s'y rapporte au monde spirituel, à l'âme et à son immortalité. Vous avez reçu cette doctrine d'Homère et de la philosophie grecque, comme vous avez emprunté à nos gigantomachies la fable de la chute des anges, dont les livres juifs ne parlent pas. Tu as pu reconnaître par ce que nous ont dit Porphyre et Chérémon que la rédemption par la mort d'un dieu n'est pas un dogme particulier aux chrétiens. Les grecs eux-mêmes l'ont pris des égyptiens, comme Tat nous l'a montré, et il importe peu de savoir si vous l'avez emprunté des uns ou des autres. Origène. Cela importerait peu en effet s'il y avait eu un emprunt. Mais quel rapport trouves-tu entre la passion du Christ et ces fables mystiques auxquelles vous-mêmes n'attribuez qu'un sens physique? Je ne puis être touché par les mésaventures du raisin foulé dans le pressoir, ni par la descente du soleil dans les signes inférieurs du zodiaque. Mais le Christ est un homme qui souffre et qui meurt, et sa passion est le résumé de toutes les douleurs humaines, angoisses de l'âme et tortures du corps, l'abandon de tous ses amis, le reniement de son apôtre, l'ingratitude du peuple, les lâches insultes des soldats, la dérision du manteau de pourpre et de la couronne d'épines, et les soufflets, et les crachats, et le fouet au poteau des esclaves, et la croix portée dans la voie douloureuse, et le gibet dressé sous les yeux de sa mère, et les clous, et la lance, et l'éponge de fiel, et le supplice entre deux voleurs. Chérémon. Tu as raison, Origène, tout cela est grand et nouveau dans le monde, et si vous n'avez voulu que faire l'apothéose du juste mourant pour la vérité, qu'il soit accueilli parmi les héros, mais à la condition qu'il n'ait été qu'un homme. Tu n'es pas touché par la mort du soleil, crois-tu que je puisse m'intéresser au supplice d'un dieu revêtu de la forme humaine, qui sait parfaitement que sa mort n'est qu'une comédie et qu'il ressuscitera dans trois jours pour s'asseoir à la droite du père? L'homme peut donner sa vie en sacrifice, les dieux ne le peuvent pas, et c'est en quoi l'homme est supérieur aux dieux. Si notre âme est immortelle, eux seuls le savent, et ils nous ont caché ce mystère par respect pour les vertus humaines, qui perdraient tout leur mérite si elles attendaient une autre récompense que la paix divine du devoir accompli. Nouménios. Il me semble, Chérémon, que si les chrétiens regardaient le Christ comme un homme divinisé pour sa vertu, ils feraient ce que nous reprochons à évhémère, qui a confondu les dieux avec les héros. Il est de l'essence du divin d'être éternel, mais il se manifeste dans le temps, et si un homme par sa doctrine et par sa vie a révélé un dieu aux autres hommes, il en est vraiment l'incarnation. Quand les chrétiens nous disent que le Christ est dieu et homme à la fois, ils font l'apothéose de la vertu de l'homme, ils traduisent la morale stoïcienne dans la langue mythologique, qui est la langue naturelle des religions, et comme je ne connais rien de plus divin que le sacrifice de soi- même, le Christ a sa place dans mon panthéon. Porphyre. N'espère pas, Nouménios, que cette concession satisfasse les chrétiens. Ils ne te regarderont comme un des leurs que si tu renies tous les autres dieux. Nouménios. Ce n'est pas une concession et je m'inquiète peu de satisfaire qui que ce soit. Je cherche la vérité et la prends partout où je la trouve. Je vois le divin dans la nature et j'adore, sous leurs révélations visibles, les lois multiples de l'univers. La loi morale est aussi une loi divine, et j'adore la conscience, le dieu intérieur que chacun porte en soi. Comme la vertu de l'homme ne se manifeste que par la lutte contre les puissances cosmiques, il est naturel que les chrétiens renient les anciens dieux; la religion de l'âme doit réagir contre les religions du monde. Mais pour l'intelligence qui embrasse dans leur harmonie les révélations successives du divin, toutes les religions sont vraies, car chaque forme de l'idéal, chaque affirmation de la conscience du genre humain est un des rayons de l'éternelle vérité, une des faces du prisme universel. Porphyre. Nouménios, le soleil a disparu sous l'horizon. Homère nous dit que la dernière libation de chaque banquet doit être répandue sur l'autel en honneur d'Hermès. Nouménios. Reçois donc le vin de cette coupe, dieu crépusculaire, dont la baguette d'or s'étend sur l'horizon du couchant, messager céleste qui portes aux dieux les prières des hommes, aux hommes les bienfaits des dieux. Parole divine, lien des intelligences, conduis toujours nos discours, afin que la diversité des croyances n'altère jamais l'amitié des coeurs. Divin conducteur des âmes, comme tu as amené à notre banquet les amis qui ont accompli avant nous leur destinée terrestre, viens nous recevoir à l'heure de la délivrance et conduis-nous près d'eux au séjour de la lumière et de la paix. Icare. J'ai souvent répété les paroles des sages, Que tout bonheur humain se paye et qu'il vaut mieux, Libre et fort, dans la paix immobile des dieux, Voir la vie à ses pieds, du bord calme des plages. Mais maintenant, l'abîme a fasciné mes yeux; Je voudrais, comme Icare, au-dessus des nuages, Vers la zone de flamme où germent les orages M'élancer, et mourir quand j'aurai vu les cieux. Je sais, je sais déjà tout ce que vous me dites, Mais la vision sainte est là; je veux saisir Mon rêve et, sous le ciel embrasé du désir, Braver la soif ardente et les fièvres maudites Et les remords sans fin, pour ce bonheur d'un jour, Le divin, l'infini, l'insatiable amour. Thébaïde. Quand notre dernier rêve est à jamais parti, Il est une heure dure à traverser; c'est l'heure Où ceux pour qui la vie est mauvaise ont senti Qu'il faut bien qu'à son tour chaque illusion meure. Ils se disent alors que la part la meilleure Est celle de l'ascète au coeur anéanti, Ils cherchent au désert la paix intérieure, Mais cette fois encor l'espérance a menti. J'ai voulu vivre ainsi sans amour et sans haine, Et j'ai fermé mon âme au désir, qui n'amène Que le regret, souvent le remords, après lui. Mais je ne trouve, au lieu de la béatitude, Au lieu du ciel rêvé dans l'âpre solitude, Que la morne impuissance et l'incurable ennui. La Légende De Saint Hilarion. L'ermitage de Saint Hilarion était situé près de la grande oasis de Thèbes, dans la haute Egypte, à l'endroit où s'éleva plus tard, sous son invocation, un couvent qui subsiste encore aujourd'hui. Des moines coptes habitent la partie la moins ruinée de l'ancien monastère et cultivent quelques champs arrosés par un petit ruisseau dont la source est à la limite du désert, sur l'emplacement d'une ancienne chapelle consacrée à Sainte Ondine. Le nom de cette sainte est évidemment latin et sa légende, que les récits des moines rattachent à celle de Saint Hilarion, doit remonter au temps des premiers empereurs chrétiens. Ces récits complètent la narration un peu sèche de Sulpice-Sévère. Eros était le nom que portait Hilarion avant sa conversion au christianisme; ce nom était souvent donné à des esclaves à l'époque romaine. La légende se tait sur sa famille et sur ses premières années, et raconte seulement qu'il avait étudié toutes les sciences profanes, et qu'il avait suivi les leçons des derniers philosophes païens, notamment de la célèbre Hypatie, fille de Théon D'Alexandrie, qui fut massacrée par les chrétiens à l'instigation de Saint Cyrille. Cette vierge austère, une des saintes du paganisme, produisit sur Hilarion une impression profonde qui survécut à sa conversion. Les idées nouvelles se greffaient plus facilement qu'on ne le croit sur les croyances antiques. Avec une liberté d'esprit assez commune chez les chrétiens de cette époque, où l'orthodoxie n'avait pas encore établi son inflexible niveau sur les intelligences, Hilarion soutenait qu'Hypatie était sauvée, quoiqu'elle n'eût pas reçu la foi chrétienne. Il disait qu'il avait trouvé une préparation aux vertus ascétiques dans les graves enseignements que cette belle et chaste fille savait tirer des poètes et des philosophes grecs. Il gardait encore d'autres traces de son éducation païenne, car dans la solitude où il s'était retiré, à côté d'un crucifix et d'une tête de mort, il y avait les poèmes d'Homère, les dialogues de Platon et les livres sacrés d'Hermès Trismégiste. Un jour, vers les premiers temps de sa vie monastique, Hilarion était arrivé, dans une promenade solitaire, près de la source qui porta plus tard le nom de Sainte-Ondine. Il s'y reposait à l'ombre des palmiers, et le gazouillement de l'eau l'avait plongé dans une sorte de demi-sommeil. Tout à coup il vit devant lui une vieille femme tenant dans ses bras un enfant. C'était cette femme qui avait initié Hilarion à la foi chrétienne; elle habitait un monastère qu'elle avait fondé de l'autre côté du Nil, dans le désert qui s'étend aux pieds de la chaîne arabique. Elle était vénérée comme une sainte; c'est elle que l'église honore sous le nom de Marie l'égyptienne. Elle fit signe à Hilarion de se lever et lui tendit l'enfant qu'il prit dans ses bras; c'était une petite fille; elle fixait sur lui ses deux grands yeux noirs, profonds comme la nuit, clairs comme des étoiles. Il faut, dit la sainte, que cette enfant soit consacrée au Christ. Ici on la nomme Ondine, mais je veux lui donner mon nom, qui est celui de la mère de Dieu. Tu vas jurer pour elle de renoncer au monde, afin qu'elle échappe aux embûches de l'ennemi du genre humain. Hilarion prononça le serment. La sainte ramassa deux tiges de roseau et en fit une croix qu'elle planta en terre; elle puisa de l'eau à la source et la versa sur les cheveux noirs de l'enfant. Alors tout s'effaça comme une vision; Hilarion se trouva seul près de la source, qui chantait gaiement sur son lit de coquillages et dansait avec des éclairs d'argent parmi les roseaux. Des années se passèrent. Hilarion vieillissait dans la solitude, méditant sur la vie éternelle, et associant toujours la lecture des livres profanes à ses méditations sur l'évangile, sans voir qu'il y avait là un grand danger. Il aimait à se rappeler les leçons d'Hypatie et les allégories ingénieuses qu'elle savait découvrir dans la mythologie des poètes, transformant ainsi les fables les plus absurdes en graves paraboles, d'un sens profond et d'une haute moralité. Sa sérénité radieuse dissipait les orages de l'âme; les coeurs troublés s'apaisaient en contemplant sa beauté calme, en écoutant sa parole austère. On comprenait que les passions sont faites pour être domptées. La fille du soleil, Circé, l'enchanteresse qui change les hommes en bêtes, c'est la puissance redoutable et sinistre qui dégrade et asservit les âmes par l'attrait magique de la volupté. Les passions humaines sont d'irrésistibles sirènes, dont les chants mélodieux retentissent comme une caresse des flots. Si le voyageur imprudent s'approche pour les entendre, sa barque se brise sur les écueils de la vie; au lieu des embrassements rêvés, il sent des griffes d'oiseaux qui s'enfoncent dans sa chair; ce qu'il prenait de loin pour des fleurs éclatantes sur une rive enchantée, c'étaient des lambeaux saignants et des ossements épars. Dans l'arène éternelle du monde, l'homme doit lutter contre les attractions dangereuses et repousser l'humiliante servitude du désir. Heureux qui sort la couronne au front de cette lutte sans trêve, dont l'immortalité est le prix! Heureux les martyrs qui ont conquis la palme d'or sous la dent des lions! Mais qui peut être sûr de la victoire? Seigneur, épargne-nous les épreuves, ne nous induis pas en tentation! Pour celui qui sent sa faiblesse, le plus sûr est de se retirer au désert. Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le: il vaut mieux entrer borgne dans le paradis que de descendre avec tes deux yeux dans la géhenne de l'enfer. La vie des ascètes se partageait entre le travail de la terre et les méditations pieuses. Des dattes et quelques racines suffisaient à leur nourriture. Pour arroser le petit jardin qui entourait sa cabane, Hilarion allait puiser de l'eau du ruisseau qui coulait à quelque distance, dans la partie la plus verte de l'oasis. De petites fleurs bleues parfumaient la rive, il y avait une musique dans les roseaux et çà et là un bruit joyeux de cascades dansantes, de fraîches rosées qui humectaient le gazon, et des perles mobiles sur les larges feuilles de nénuphar. Ailleurs, l'eau plus profonde prenait, sous les branches inclinées, une transparence noire qui ressemblait à un regard humain. Hilarion se sentait quelquefois troublé devant l'intimité de ce regard, et il s'éloignait sans oser se retourner. N'y aurait-il pas, sous les formes multiples de la vie universelle, des âmes, différentes des nôtres, mais ayant comme nous une intelligence qui les éclaire, avec des douleurs et des joies, et des passions qui les entraînent et une force pour résister? Un jour, Hilarion avait suivi le cours du ruisseau jusqu'à la source. L'air était lourd, le soleil du solstice avait brûlé les feuilles des buissons, le vent du sud avait desséché le gazon de la prairie, le murmure de l'eau ressemblait à une plainte, et au lieu de musique joyeuse dans les hautes herbes, on entendait une lugubre harmonie de soupirs étouffés. Il y a des larmes dans les choses, mais nous, toujours occupés de notre égoïste misère, nous ne les entendons pas. Hilarion se rappelait avoir entendu raconter que le patron des anachorètes, Saint Antoine, en traversant le désert, avait rencontré des centaures qui lui indiquaient sa route, et des satyres qui s'approchaient de lui d'un air craintif et doux, en lui offrant des herbes et en lui demandant ses prières. Pour l'homme, la douleur est une épreuve; s'il y retrempe son courage, elle est pour lui la voie du salut. Mais la nature, pourquoi souffre-t-elle? Elle est comme nous l'oeuvre de Dieu; pourquoi serait-elle maudite pendant l'éternité? Ce long cri d'agonie des créatures vivantes qui s'entre-dévorent montera-t-il toujours inutilement jusqu'au trône de Dieu? Est-ce là l'hymne qui convient à sa bonté et à sa justice? La suprême perfection n'a pu créer le mal; si tous les êtres vivants souffrent comme nous, c'est qu'ils ont eu leur part dans la chute; mais alors, pourquoi n'auraient-ils pas aussi leur part dans la rédemption. Hilarion s'assit près de la fontaine, la tête dans ses deux mains. Il entendit une voix de cristal qui disait: Eros, tu es fatigué; veux-tu boire de l'eau de ma source? A ce nom d'Eros qu'il portait dans sa jeunesse, il tressaillit et leva la tête. Il vit, debout devant lui, une belle jeune fille, rose dans le reflet du soir, et couronnée de fleurs de nénuphar. De ses grands yeux noirs jaillissaient de pâles étincelles. Il reconnut ce regard: il l'avait vu une fois, quand il était jeune et qu'elle était une enfant. Qui es-tu, demanda-t-il? -Je m'appelle Ondine: tu me connais bien, c'est toi qui m'as donné une âme. Hélas! Qu'en ai-je fait? Elle baissa les yeux, et à travers ses longs cils deux larmes tombèrent dans la fontaine. Alors elle prit de l'eau dans ses mains qu'elle arrondit en forme de coupe, et elle présenta à boire à Hilarion; l'eau tombait de ses doigts en perles lumineuses, au soleil couchant. Elle approcha ses mains des lèvres de l'ascète, et il but trop avidement sans doute, car il sentit monter vers son front une ivresse inconnue. Il ne pensait à rien, qu'à la regarder. Pourquoi m'as-tu quittée? Disait-elle; n'étais-je pas ton enfant? J'ai eu peur quand j'ai vu venir les grandes eaux. J'étais dans la barque; il a pris la rame, et j'ai bien vu qu'il m'entraînait vers les écueils. -Qui? De qui parles-tu? -De celui qui a pris l'âme que tu m'avais donnée. Hilarion sentit un nuage noir qui lui descendait sur les yeux. Elle continua: J'ai appelé au secours: tu étais donc bien loin que tu ne m'as pas entendue? Lui, m'a regardée avec colère et m'a demandé si j'avais de quoi payer mon passage. J'ai rougi sans répondre. Alors, s'élançant vers la rive, il repoussa la barque du pied. Je fermai les yeux, et le courant me jeta sur le rivage opposé: que Dieu lui pardonne, comme je lui ai pardonné. -Tu es bien prompte au pardon, jeune fille, dit Hilarion d'une voix sourde. Quand une femme s'est trompée si tristement, elle devrait au moins s'essuyer le coeur. Elle répondit: je l'aimais. Alors il y eut un serpent qui s'élança sur Hilarion et lui déchira la poitrine. Il fit le signe de la croix, et tout disparut; mais la morsure du serpent il la sentait toujours. Il était seul dans la nuit, près de la source, et la voix plaintive de l'eau était comme le cri d'une âme déchirée. Il retourna à grands pas vers son ermitage. Quand il passait près du ruisseau, où se miraient les étoiles, il croyait voir un de ces regards qui lui avaient brûlé le coeur. Il comprit qu'il y avait entre la source et la jeune fille une relation mystérieuse. Sans doute c'était une naïade. Mais pourquoi l'avait-elle appelé de ce nom d'Eros, qu'il ne portait déjà plus quand elle était née? Ce nom, qui signifie le désir, il l'avait quitté en renonçant au monde; comment aurait-elle pu l'apprendre, si tout cela n'était pas un piège de l'ennemi? Ah! Créature funeste, née pour la perdition des saints, que me veux-tu? Il essayait de prier et ne le pouvait pas. Il ne sentait dans son âme qu'une violente colère, contre elle, contre lui-même, et surtout contre l'autre, qu'il aurait voulu broyer. Il vit bien qu'il était puni pour son orgueil: je me croyais bien fort, à l'abri des tempêtes. Avec quelle pitié dédaigneuse je regardais du rivage ceux qui sont encore ballottés par le flot troublé de la vie! Et maintenant! -eh bien, quoi? C'est fini, maintenant; le mauvais rêve est évanoui; me voici rentré dans le calme et la paix. Elle m'a jeté ce nom d'Eros, qui n'est plus le mien, comme si elle voulait ranimer une flamme éteinte, mais il y a longtemps que j'ai tué le désir. J'ai mon âme à sauver. Que me fait l'âme de cette naïade? Si elle l'a perdue, qu'elle la redemande à celui qui l'a prise, et qu'elle en fasse ce qu'elle voudra. Qui l'empêche de faire son salut, en se retirant au désert? Et d'ailleurs que m'importe? Je n'y pense même plus, et je rougis d'y avoir pensé. Il était rentré dans sa cellule, et il essayait d'évoquer l'image d'Hypatie. Il se rappelait sa chaste beauté, inondant les âmes d'une paix divine. C'était un lac tranquille et bleu, qui réfléchissait le ciel. Mais l'autre, la nymphe, oh! Ce regard humide et sombre, qu'on ne peut pas oublier: c'est un cratère. Je sentais déjà le vertige de l'abîme. Enfin me voici sauvé: sans doute il y avait un ange qui veillait sur moi. -Mais quoi? qu'y a-t-il? Ah! toi ici, ah! mon dieu! La porte s'était ouverte, et elle était là, debout sur le seuil, blanche comme un rayon de lune, et ses yeux avaient des lueurs d'éclair: me voici, Eros, cache-moi, protège-moi, sauve-moi. Elle se jeta dans ses bras: vite, fuyons, ils me poursuivent. J'ai couru sans regarder en arrière. Je crois toujours entendre leurs pas. Il marchait avec elle dans le chemin du Nil, à travers le désert. Elle lui parlait, haletante et fiévreuse; elle lui contait sa vie, ses douleurs passées, ses angoisses présentes, et ses dangers et ses terreurs. On voulait l'enchaîner, la retenir captive, on la condamnait au silence. Est-ce qu'on empêche l'eau des sources de courir et de chanter! Et sa voix pleine de sanglots ressemblait à la mélodie des cascades. Lui, au lieu de l'écouter, il la contemplait, et il trouvait qu'elle ne pouvait pas avoir tort. Il comprenait seulement qu'elle était malheureuse, et il lui disait: n'aie pas peur, pauvre enfant, je suis là. -Tout le monde est contre moi, disait-elle, partout et toujours, depuis le commencement. Qu'est-ce que j'ai donc fait? Tous ils m'accusent, ils me maudissent, mais toi, Eros, est-ce que tu les crois? -Non, je ne les crois pas, tu es trop belle pour être mauvaise. Quand on te regarde, c'est un éblouissement; tu es pleine d'orages et d'éclairs. Voilà pourquoi tu fais germer sous tes pas les passions et les haines. Ce n'est pas ta faute, je le sais bien, pauvre chère enfant, mais c'est ta destinée. Si tu entrais au paradis, les anges se feraient la guerre à cause de toi. Et il ajoutait en lui-même: Oh! je sens bien qu'elle me tuera. Il la fit entrer dans le bateau qui remontait le Nil. Elle lui dit: merci, Eros; maintenant, ils ne pourront plus suivre ma trace; je suis sauvée, merci. Et elle lui serra convulsivement les deux mains. Elle s'assit à côté de lui, près de la proue. Je suis bien fatiguée, dit-elle, et elle s'endormit, la tête appuyée contre sa poitrine. Il sentit courir dans toutes ses veines un frisson d'angoisse et de bonheur. Il la regardait dormir, il aurait voulu la boire. Elle rêvait; son sommeil était agité de spasmes fébriles. S'il avait pu savoir dans quel inconnu s'égaraient ses songes! à quoi pense-t-elle? à qui? à celui qu'elle aime peut-être encore. Oh! la tuer sans la faire souffrir, pendant qu'elle dort, et mourir près d'elle! Boire son âme dans son dernier souffle, pour être sûr qu'elle ne sera jamais à un autre! Le chant monotone des rameurs se mêlait à la cadence des rames dans l'eau du fleuve. Le ciel était plein d'étoiles. Il regardait la voie lactée qui est le chemin des âmes. C'est de là qu'elles sont descendues, à l'appel du désir. L'ivresse de la vie alourdissait leurs ailes, et elles sont tombées captives dans la prison du corps. Mais celles qui s'aimaient là-haut se rencontrent toujours et se reconnaissent. Hélas! Pourquoi faut-il qu'elles se rencontrent quelquefois trop tard? Si l'on pouvait, par la seule puissance du désir, s'envoler vers la patrie, éternellement seuls dans les bras l'un de l'autre, là- haut, dans le bleu, l'emportant sous mon aile loin des hommes et des anges, plus loin encore, au delà des dernières étoiles, au delà du regard de Dieu! Elle ouvrit les yeux aux premières clartés de l'aube; il respira son tiède regard chargé d'effluves et de sourires. Les rayons du soleil levant éclairaient le monastère fondé sur la rive du Nil par Marie l'égyptienne. Ils descendirent du bateau, s'arrêtèrent devant la porte, et elle s'ouvrit. La vieille abbesse parut, suivie d'une troupe de religieuses en voiles blancs. Je t'attendais, mon fils, dit-elle à Hilarion. C'est bien, je suis contente de toi: tu as sauvé une âme. Et, prenant Ondine par la main, elle lui dit: Marie, viens avec moi, mon enfant, prends ta place au milieu de tes soeurs. Les spectres blancs entourèrent la jeune fille, et leur cercle se referma. Il voulut la suivre; l'abbesse lui dit: tu ne peux franchir le seuil de l'asile des vierges. Retourne dans ta solitude; remercie Dieu qui t'a conduit jusqu'ici, et prie-le de ne jamais t'abandonner. La porte du couvent se referma. Hilarion sentit ses genoux fléchir; il entendait le sang battre dans ses artères, et il lui semblait qu'une main lui tordait le coeur. Il comprit que tout était fini et qu'il ne la reverrait jamais en ce monde: était-il bien, bien sûr de la retrouver dans l'autre? Il se prosterna devant la porte pour baiser le sol qu'elle avait foulé de ses pas, et des larmes chaudes tombaient sur ses mains en larges gouttes. Il fallait revenir seul par la route qu'ils avaient suivie ensemble, et partout, sur son passage, il y avait des mauvais anges qui riaient d'un rire moqueur. Quand il arriva près de la source, il entendit une plainte navrante: Ah! malheureux, qu'as-tu fait? Il rentra dans sa cellule et se mit à genoux devant son crucifix. Le Christ le regardait d'un air irrité: Ah! tu as voulu associer mon culte à celui de mon éternelle ennemie, la reine du monde périssable, la vie que j'ai condamnée, la nature que j'ai maudite. Tu vois ce qu'elle a fait de toi, ta grande Isis, la magicienne qui t'a séduit par ses incantations. Moi, je reprends ce qui m'appartient, l'offrande que tu m'avais consacrée autrefois: c'est la brebis perdue et retrouvée, je l'emporte dans mes bras. Mais pour racheter son âme, il faut le sang du sacrifice: sois la victime; répands ta douleur comme une libation pour son salut éternel, brûle ton coeur en holocauste sur l'autel de la rédemption! L'ange blanc et l'ange noir se tenaient des deux côtés de la cellule. Le premier disait: De quoi te plains-tu? Pour la rançon de son âme, ne consens-tu pas à souffrir? Si l'on t'avait dit: veux-tu acheter le salut de cette créature au prix d'une douleur muette qu'elle ne soupçonnera même pas? Si l'on t'avait dit cela, tu aurais accepté: de quoi donc te plains-tu maintenant? Serait-ce d'avoir été sauvé toi-même, et malgré toi? -Elle est venue frapper à ta porte, disait l'autre, elle t'a demandé ta protection: pourquoi lui as-tu cherché un autre asyle, pourquoi l'as-tu confiée à des mains étrangères? Te voilà rentré dans le vide et le silence; un éclair a traversé ta nuit, il t'en reste un souvenir que rien n'effacera, et le devoir accompli te laisse des regrets qui ressemblent singulièrement à des remords. Il se releva et cacha sa tête dans ses deux mains: on ne m'a pas même permis de lui dire adieu! On m'a retranché de sa vie; on voulait la sauver; mais moi, est- ce que je voulais la perdre? Est-ce que je suis son mauvais ange? Oh! Lui ouvrir les routes de l'idéal, lui faire aspirer l'air des hauteurs, l'emporter dans mon ciel? Pourquoi ne l'ai-je pas fait? Un mot suffisait pour éterniser les heures de cette nuit pleurée, et ce mot, je ne l'ai pas dit. J'ai tenu mon rêve dans ma main et je l'ai laissé s'envoler; ah! malheureux que je suis! Qu'ai-je besoin de vivre encore? Si un danger la menace je ne serai pas là, si elle crie au secours je ne pourrai pas l'entendre, ce n'est pas vers moi qu'elle tournera son regard, je ne verrai plus s'allumer ces lueurs d'étoiles! Mon dieu, mon dieu, mon dieu, ayez pitié de moi! Sa prière fut exaucée: ses yeux se fermèrent et il tomba. Il est vaincu, dit l'ange noir, il est à nous. L'ange blanc écouta quelques instants et dit: silence, on prie pour lui: il est sauvé! Érinnyes. Ennui. Je sais que toute joie est une illusion, Qu’il faut que tout se paye et que tout se compense, Et je devrais bénir la dure providence Qui m’impose l’épreuve ou l’expiation. Les stériles regrets, la menteuse espérance N’atteignent pas la pure et calme région Où le sage s’endort, libre de passion, Dans la sereine paix de son intelligence, Je le sais, mais je garde au coeur le souvenir D’un rêve éblouissant, qui ne peut revenir Ni dans ce monde-ci, ni dans l’autre: personne, Ange, démon ou Dieu, n’y peut rien; j’ai perdu Un bonheur bien plus grand que ce que le ciel donne, Et ce bonheur jamais ne me sera rendu. Le Soir. Plus fraîche qu'un parfum d'avril après l'hiver, L'espérance bénie arrive et nous enlace, La menteuse éternelle, avec son rire clair Et ses folles chansons qui s'égrènent dans l'air. Mais comme on voit, la nuit, sous le flot noir qui passe Glisser les pâles feux des étoiles de mer, Tous nos rêves ailés, dans le lugubre espace Disparaissent, à l'heure où l'espérance est lasse. En vain on les rappelle, on tend les bras vers eux; Les fantômes chéris s'en vont, silencieux, Par le chemin perdu des paradis qu'on pleure: Ah! Mon ciel était là, je m'en suis aperçu Trop tard, l'ange est parti, j'ai laissé passer l'heure, Et maintenant tout est fini: si j'avais su! Lettre D’Un Mythologue A Un Naturaliste. Je cueille une branche chargée de feuilles, de fleurs et de fruits; j'en détache une graine et je la pèse. Dans l'autre plateau de la balance je mets le même poids d'une autre partie de la plante: feuille, fleur ou tige. Voilà deux masses égales de matière organisée; elles sont formées des mêmes éléments: carbone, hydrogène, oxygène et azote, avec un peu de chaux et de silice. La proportion de ces éléments est la même, et ils semblent groupés d'une manière identique. Pourtant, si je mets en terre ces deux poids égaux de la même substance, l'un va se résoudre, par une décomposition successive, en molécules plus simples: eau, acide carbonique, ammoniaque; l'autre, la graine, va tirer du sol et de l'atmosphère les mêmes produits: eau, ammoniaque, acide carbonique, pour les grouper en molécules complexes, malgré leurs affinités, et les faire servir à la germination d'un végétal nouveau. Il y a là une énergie opposée aux forces chimiques et insaisissables à tous nos moyens d'analyse, c'est la Vie. La vie n'est pas une résultante, c'est un principe. De tous ses attributs, le plus caractéristique est sa puissance d'individuation. Chaque germe, que ce soit la graine d'une plante ou l'oeuf d'un animal, contient une énergie individuelle et indivisible, qui se taille, dans le vague domaine de la matière, une petite principauté circonscrite, mais parfaitement autonome. On est arrivé à fabriquer de toutes pièces des produits organiques, mais tant qu'on n'aura pas créé une cellule germinative, on n'expliquera pas la génération spontanée des monères au sein du protoplasma. L'individuation est une donnée primordiale. La vie est un terme abstrait représentant le mode d'activité de ces énergies particulières qui résident au sein des germes. Elles seules sont réelles et observables, non en elles-mêmes, mais dans leurs manifestations, objet immédiat de la science. Ce sont des centres d'action et de réaction, d'attraction et de répulsion, de véritables causes premières; du moins nous sommes obligés de les considérer comme telles, puisque nous n'en connaissons pas la source et que nous ne pouvons remonter au delà de leur apparition. Voulez-vous me permettre de les appeler des âmes? Je suppose que vous n'avez pas peur d'un mot. L'âme, c'est ce qui anime le corps, c'est le principe de la vie individuelle des animaux. Ne m'objectez pas que j'ai pris d'abord pour exemple la graine d'un végétal; vous savez que la philosophie grecque distinguait trois sortes d'âmes: l'âme végétale, placée dans le bas du corps, près de la terre; l'âme passionnelle ayant son siège dans la poitrine, et l'âme raisonnable, qui réside dans la tête, la partie de notre corps la plus voisine du ciel. Ces trois âmes sont associées dans l'unité de la personne humaine comme le système nerveux et le système nutritif dans l'unité de la vie organique; il n'y a là qu'une distinction créée pour les besoins de l'analyse et qui n'exprime que les formes multiples de notre activité. On s'est habitué à réserver le nom d'âme à la faculté directrice de nous-mêmes, et il faut remonter à l'étymologie pour oser parler de l'âme des animaux et des plantes. Mais ne soyons pas trop aristocrates: l'intelligence est partout, même dans le règne inorganique. En voyant la régularité des formes cristallines, j'ai peine à croire que les minéraux soient aussi bêtes qu'on le dit. Quant à l'intelligence des plantes et des animaux, elle est prouvée par l'adaptation merveilleuse des organes à leurs fonctions: il y a là une finalité, c'est-à-dire un but poursuivi et atteint. La transformation incessante des milieux entraîne la variation des espèces; les générations successives des êtres vivants sont obligées à des efforts toujours nouveaux pour soutenir la concurrence vitale. Il faut que les âmes forment leurs corps dans des conditions suffisantes pour triompher dans la bataille de la vie. Comme il n'y a pas de place pour tous les germes qui veulent naître, la victoire doit rester aux plus forts et aux plus intelligents. On ne peut expliquer la sélection naturelle par le hasard, car un mot n'explique pas un fait. S'il y a choix, il y a discernement; toute énergie suppose une volonté. Mais est-ce la nôtre? Non, c'est une force étrangère; l'amour n'est pas une action, c'est une passion. Les puissances cosmiques nous l'envoient pour nous employer à leur oeuvre créatrice en faisant descendre les âmes dans la naissance. L'amour, c'est un enfant qui veut naître; les anciens l'appelaient de son vrai nom, le désir (Eros, Cupido), parce qu'en effet c'est le désir qui appelle les germes à l'existence. Il y a autour de nous des âmes qui veulent s'incarner: pour cela elles se changent en désirs et sollicitent les vivants à leur donner un corps. L'art grec les représente par des enfants ailés: ce sont les désirs qui voltigent autour des amants. La Beauté est mère du Désir, d'après la mythologie. Qu'est-ce que la beauté? C'est une harmonie de lignes, une pondération de formes qui annonce l'aptitude à l'éclosion des germes et au perfectionnement de la race. L'ampleur des hanches, la fermeté de la gorge sont des garanties pour l'enfant qui naîtra. Les âmes errantes nous poussent vers nos complémentaires; elles choisissent, pour entrer dans la vie, les conditions organiques dont elles ont besoin, et elles nous imposent leur choix sans nous consulter. Ce choix est rarement d'accord avec nos convenances sociales: ce n'est pas leur faute, elles ne connaissent que les convenances physiologiques. Les romanciers ont tort de croire que l'amour a été inventé pour le bonheur ou le désespoir des amants: qu'importent nos peines et nos joies à la grande Isis? Elle ne s'intéresse qu'à l'espèce, et ne s'inquiète pas des individus. Pourquoi n'aurait-elle pas comme nous ses haras et ses concours d'animaux reproducteurs? La volupté est un hameçon qu'elle nous jette; c'est un but pour nous, c'est un moyen pour elle. Le poisson saisit l'appât et croit travailler pour son compte; il ne comprend que quand il est dans la poêle à frire. Alors, il dit: si j'avais su! Il ment: il aurait beau savoir, il recommencerait. La sélection ne se raisonne pas: c'est électrique. Il y a des femmes qu'on estime, d'autres pour qui on se brûle la cervelle. L'implacable désir nous traîne par les cheveux; nous nous roulons aux pieds de quelque odieuse idole, et, quand elle nous a broyé le coeur, nous lui demandons pardon. On s'étonne que nous soyons si facilement domptés par des créatures inférieures: c'est qu'elles sont plus vivantes que nous. On peut vivre sans cerveau ni coeur, comme l'amphioxus, l'ancêtre des vertébrés. Il a légué son caractère à un grand nombre de ses descendants, et surtout de ses descendantes. Il y en a de charmantes, malgré cette lacune: voyez les héroïnes des romans de Victor Hugo: Esméralda, Cosette, Déruchette; c'est toujours la même: une divine créature sans coeur et sans cervelle, un véritable amphioxus. C'est un des cas d'atavisme les plus fréquents. La femme n'est pas moins spontanée que l'homme dans ses affinités électives. Elle sent sa faiblesse, il lui faut un maître, et celui qui a pu la dompter pourra la protéger au besoin. L'histoire de Mars et de Vénus est éternelle; ce n'est pas avec l'intelligence qu'on améliore les races: tant pis pour les philosophes s'ils sont plus chétifs que les sous-lieutenants. La femme est faite pour être mère: c'est sa fonction dans la nature et dans la société; tout ce qui ne sert pas à cette fonction est un hors-d'oeuvre. Il ne faut pas trop d'esprit, cela fait des Célimènes, aussi inutiles que les fleurs doubles. L'éternelle Circé, qui change l'homme en bête, n'a pas besoin de tant de finesse pour nous enchaîner. Napoléon disait à Mme De Staël que la femme qu'il admirait le plus était celle qui avait le plus d'enfants: il ne s'occupait que de la quantité, car les hommes n'étaient pour lui que de la chair à canon; mais s'il avait tenu compte de la qualité, son appréciation serait juste. La femme est chargée de former pour l'avenir des générations saines et fortes. L'homme étant un animal social, selon la définition d'Aristote, la vraie femme doit posséder l'aptitude à l'éducation des enfants. C'est là son intelligence. Elle sait d'instinct la langue enfant, elle en devine les secrets, le zézaiement, les consonnes liquides prodiguées, le redoublement des syllabes. Quant à la moralité de la femme, elle se résume dans la chasteté, garantie de la pureté des races. La chasteté, pour la femme, est synonyme de vertu, comme pour l'homme la justice et le courage, car le milieu de l'homme est la cité, le milieu de la femme est la famille. L'enfant ayant besoin d'une mère pour l'allaiter et l'élever, d'un père pour le protéger et le guider dans la vie, la famille est la raison d'être et la finalité de l'amour. L'immense importance de l'élément intellectuel et moral dans la vie de l'homme et des sociétés est la principale pierre d'achoppement de la théorie de Darwin. Un des premiers apôtres de cette théorie, M Wallace, n'a pas craint d'aborder de front la difficulté. Entre l'homme et les autres primates, la distance est physiologiquement bien faible; mais la faculté de concevoir les idées générales du vrai, du beau, du juste, et de les exprimer par le langage articulé, l'aptitude à découvrir la loi des choses, à créer des oeuvres d'art, à choisir librement le bien ou le mal, établissent entre le plus élevé des singes anthropoïdes et la plus infime des races humaines une différence si profonde qu'on n'imagine même pas la possibilité d'une transition. M Wallace trouve dans l'organisation physique de l'homme, et surtout dans la constitution de son cerveau, un certain nombre de particularités qui ne peuvent s'expliquer par la sélection naturelle et qui rappelleraient plutôt les faits de sélection artificielle que l'homme lui-même parvient à diriger ou à produire dans les plantes usuelles et les animaux domestiques. On pourrait donc supposer que des intelligences supérieures à la nôtre ont conduit notre évolution organique, en vue de fournir à la vie intellectuelle et morale qui devait naître l'instrument matériel dont elle avait besoin. Il est curieux de voir la science moderne reproduire, comme dernière conclusion, la fable juive de la création d'Adam ou la fable grecque de Prométhée modelant les hommes avec de l'argile, Quam satus Iapeto, mistam fluvialibus undis, Finxit in effigem moedrantum cincta Deorum. Les questions d'origine échappent à l'observation et à la science; cependant l'esprit humain ne peut pas se désintéresser de ces grands problèmes: il faut donc qu'il se contente des solutions mythologiques, puisqu'il ne s'en présente pas d'autres. Malheureusement ce sont des hiéroglyphes écrits dans une langue qu'on ne comprend plus. Les mythologies nous offrent sous diverses formes l'idée d'une intervention divine dans les origines de l'humanité. D'après le polythéisme grec, la race des hEros naît de l'union des dieux avec les femmes mortelles. La mythologie hébraïque a une tradition analogue, indiquée dans quelques versets de la genèse et développée dans cet étrange livre d'Hénoch, d'où Thomas Moore a tiré son poème des amours des anges et Byron un de ses deux drames bibliques, le ciel et la terre. Il est difficile de concevoir ce que pouvait être, avant la conquête du feu et la création du langage, une humanité dans les limbes de la morale et de la pensée. Il se peut cependant que quelque race de singes anthropoïdes soit arrivée, comme tant d'espèces d'animaux, à une grande pureté de formes. Peut- être y avait-il déjà, comme aujourd'hui, des créatures d'une beauté à séduire les anges, et n'ayant pas plus de conscience et de raison qu'une fleur. Alors, s'il existe des êtres au-dessus de nous, -et pourquoi l'échelle serait-elle interrompue? -ils ont bien pu vouloir descendre jusqu'à l'humanité pour l'élever jusqu'à eux. Les dieux de l'Inde se sont incarnés plusieurs fois dans la forme humaine et même dans des formes animales, pour la rédemption du monde. D'après les livres hermétiques, le dieu suprême de l'Egypte, pour régénérer les hommes et les instruire, leur envoie Osiris. On trouve une idée analogue dans les Grandes Eoïées d'Hésiode, à propos de la naissance d'Hèraklès, le type des héros demi- dieux: Zeus, voulant donner un sauveur aux hommes, cherche une femme qui soit digne d'en être la mère, et il n'en voit pas de plus accomplie qu'Alkmène, femme d'Amphitryon: jamais femme n'aima autant son époux. C'est sous la forme de cet époux que le dieu se présente à elle. Deux jumeaux naissent le même jour et sont déposés dans le même bouclier. On ajoutait, pour compléter la légende, que des serpents étouffés par Héraklès avaient fait connaître lequel des deux frères était de la race des dieux. La poésie a bien le droit d'attribuer aux héros une origine divine: ceux qui sont l'image des dieux sur la terre méritent d'être appelés leurs enfants. Le symbole de la naissance du Christ, dans la mythologie chrétienne, présente la même idée sous une forme plus chaste: une vierge, épouse d'un juste, est choisie pour enfanter le rédempteur. Jésus passe pour fils de Joseph et l'évangile expose la généalogie qui le rattache à David, mais en réalité il est fils de Dieu; de même Hèraklès est appelé tantôt le fils de Zeus, tantôt le fils d'Amphitryon. Dans les fables poétiques sur l'origine des héros, il est à remarquer que jamais les femmes mortelles n'acceptent de bonne grâce l'amour d'un dieu. Zeus est obligé de se changer en cygne, en aigle, en taureau, il ne peut réussir qu'en prenant la forme d'une bête; si la femme savait que c'est un dieu, elle n'en voudrait pas. Apollon, le plus beau des immortels, n'a aucun succès en amour: Daphné se sauve à son approche, Coronis le trompe indignement, on ne sait pour qui, pour le premier venu: il suffit que ce ne soit pas un poète. Le féminin, qui est la matière et la vie, a une répugnance instinctive pour l'intelligence et l'idéal. Jeune fille, dit l'ange Ithuriel, je t'ai aperçue de là-haut, quand tu te baignais dans l'eau transparente, sous les cèdres du mont Hermon, et j'ai quitté le ciel pour toi. Laisse-moi contempler tes yeux noirs, mes étoiles. Tu es trop belle pour la terre, Dieu s'est trompé en te faisant naître ici. Mais il ne t'a donné que la vie, moi, je veux te donner une âme. Dans cette forme divine j'allumerai une flamme céleste, je serai ton créateur et ton amant. Viens, nous voyagerons parmi les astres d'or, au-dessus des nuées; je te porterai sur mes ailes puissantes, je t'enseignerai les lois éternelles. -Tais-toi, Egrégore: tu vois bien qu'elle ne comprend pas. Les éclairs de son regard, tu as cru que c'était l'intelligence, ce n'était que la vie. Est-ce qu'elle a des ailes pour te suivre? Tu lui parles une langue inconnue, elle a peur et elle se sauve. Ah! La guenon du pays de Nod, elle va retrouver son grand singe anthropoïde, là-bas, dans les marais. Elle a raison, il faut des couples assortis. Mais toi, que fais-tu ici, dieu tombé? Va, retire-toi au désert et attends la fin de ton exil. Les effluves du ciel peuvent descendre sur la terre, mais l'inerte matière ne peut monter vers l'esprit. Les âmes sont des étincelles du feu céleste, tombées des calmes régions de l'éther dans la sphère agitée de la vie. Vaincues par la toute-puissante fascination de la beauté, courbées sous le joug humiliant du désir, écrasées par les lourdes chaînes du corps, elles savent bien que la naissance est une chute et la conception une souillure. La pudeur leur rappelle le souvenir de la tache originelle; sous ce voile mystique elles cachent la honte de leur incarnation. Pourquoi ces rougeurs involontaires au seul nom de la volupté? N'est-ce pas une loi divine, cette irrésistible attraction qui enchaîne l'esprit dans la matière? C'est la source de la vie, la base de la famille, la grande communion des êtres, et on n'ose pas en parler. Il y a là un mystère profond que devraient bien expliquer vos théories modernes de réhabilitation de la chair. La mort aussi est un mystère, entouré comme l'autre d'un inexplicable mélange de respect et de dégoût. Lever les chastes voiles, révéler ce qui s'enveloppe de silence et d'ombre, serait aussi impur et aussi impie que de violer un tombeau. Devant les deux portes de la vie, il y a une horreur sacrée. La lumière souillerait ce qui appartient à la nuit. L'origine et la fin des choses sont les secrets des dieux. Réponse Du Naturaliste Au Mythologue. Vous avez raison, mais soyons justes et pas tant de colère contre le féminin qui fait son métier d'Erinnyes; n'oubliez pas que les dieux perçoivent les rayons Roentgen. Quand l'ange Ithuriel a regardé cette fille se baigner, il a dû voir sous la transparence des chairs un tube digestif et ce qu'il y avait dedans. Si les anges quittent le paradis pour cette boîte à ordures, leur chute est ridicule et honteuse; elle prouve que malgré toutes leurs protestations d'idéalisme ils sont plus sensuels qu'ils n'en ont l'air, et que l'amour céleste les ennuie. Saint Paul a raison d'ordonner aux femmes de se voiler à cause des anges car la beauté des filles de Caïn a séduit les Egrégores et causé leur damnation éternelle. De là est née la race meurtrière et carnivore des géants, et pour laver la souillure du sang répandu, il a fallu noyer la terre sous les eaux du déluge. Puisque vous aimez la mythologie chrétienne, demandez à la gnose de vous expliquer le mystère de la génération des êtres. Séduites par le serpent du désir, les âmes goûtent le fruit défendu de la volupté qui les fait tomber dans les bas-fonds de la matière, loin du jardin virginal de pureté inconsciente où elles dormaient dans une communion angélique avant leur incarnation. Les vêtements de peau faits par Iahveh sont une allégorie du corps terrestre, la pudeur est le stigmate d'une origine impure. Après l'ivresse de la chair, la honte et le remords: « Pourquoi te caches-tu? comment sais-tu que tu es nu? ». C'est que la conception est un grand mystère, le secret des Elohim et le silence est la loi de toute initiation; l'épée flamboyante du Kéroub garde le chemin de l'arbre de vie. L'incarnation est une chute volontaire et humiliante, la tache originelle un juste châtiment non de quelque faute antérieure à la naissance comme l'ont cru Empédocle et Hermès Trismégiste, mais de la naissance elle-même. Les âmes ont mal fait de vouloir naître et se séparer de l'unité primordiale. L'individuation implique l'égoïsme, la lutte pour l'existence, le droit de se défendre et d'attaquer. La vie est un combat de chacun contre tous. La douleur et la mort sont l'expiation de la naissance. L'inflexible nécessité condamne tous les êtres vivants à s'entretuer jusqu'à la fin du monde. Il faut que la vie des uns se nourrisse de la mort des autres jusqu'à l'heure bénie où Brahma rentrera dans son sommeil, d'où il aurait dû ne jamais sortir. Et pourtant, il est écrit sur les tables du Sinaï: « Tu ne tueras point ». Le bouddha qui maudit la vie étend sa charité sur nos humbles frères les animaux, et défend de les sacrifier. Mais si la vie est mauvaise, pourquoi condamner le suicide et le meurtre? Si nous avons eu tort de naître, pourquoi maudire la mort qui répare notre erreur? Comment justifier le désaccord du symbole et de la loi? Les religions qui rendent des oracles contradictoires peuvent-elles reprocher à la science de ne pas vouloir aborder les problèmes insolubles? Circé. Douce comme un rayon de lune, un son de lyre, Pour dompter les plus forts, elle n'a qu'à sourire. Les magiques lueurs de ses yeux caressants Versent l'ardente extase à tout ce qui respire. Les grands ours, les lions fauves et rugissants Lèchent ses pieds d'ivoire; un nuage d'encens L'enveloppe; elle chante, elle enchaîne, elle attire, La Volupté sinistre, aux philtres tout-puissants. Sous le joug du désir, elle traîne à sa suite L'innombrable troupeau des êtres, les charmant Par son regard de vierge et sa bouche qui ment, Tranquille, irrésistible. Ah! maudite, maudite! Puisque tu changes l'homme en bête, au moins endors Dans nos cours pleins de toi la honte et le remords. La Sirène. La vie appelle à soi la foule haletante Des germes animés; sous le clair firmament Ils se pressent, et tous boivent avidement À la coupe magique où le désir fermente. Ils savent que l'ivresse est courte; à tout moment Retentissent des cris d'horreur et d'épouvante, Mais la molle sirène, à la voix caressante, Les attire comme un irrésistible aimant. Puisqu'ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d'être: Qu'ils se baignent, joyeux, dans le rayon vermeil Que leur dispense à tous l'impartial soleil; Mais moi, je ne sais pas pourquoi j'ai voulu naître; J'ai mal fait, je me suis trompé, je devrais bien M'en aller de ce monde où je n'espère rien. Le Voile D’Isis. Hermès. Dépose la lampe à terre, Asclèpios; toi seul et moi connaissons le passage souterrain qui conduit à ce sanctuaire, nous sommes en sûreté. Asclèpios. Pourquoi, ô trismégiste, m'as-tu amené, au milieu de la nuit, dans les caveaux du temple de Philae? Vas-tu me révéler les derniers mystères, et suis-je parvenu au terme de l'initiation? Hermès. Tu es mon disciple fidèle, Asclèpios, et le seul ami qui me reste sur la terre, depuis que Tat et Ammon ont été massacrés par les moines de Syène. Le pressentiment d'un danger qui, je l'espère, ne menace que moi, m'a averti qu'il était temps de te transmettre mes fonctions d'hiérophante. Tu t'appelleras Hermès, et tes disciples, quand tu les auras trouvés s'appelleront Tat, Asclèpios et Ammon. Puisse se compléter bientôt la tétrade hiératique qui doit transmettre, d'une génération à l'autre, le dépôt de la science sacrée. Asclèpios. Je crains que ce souhait ne puisse s'accomplir, ô Trismégiste. à moins de recueillir un enfant abandonné, comme tu m'as recueilli moi-même, comment trouverai-je un disciple au milieu de l'égypte chrétienne? Hermès. Je le sais, Asclèpios, nous vivons dans les jours mauvais annoncés par nos livres prophétiques. L'égypte, cette terre sainte, aimée des dieux pour sa dévotion à leur culte, est devenue une école d'impiété; les enfants foulent aux pieds la religion de leurs pères. Depuis le fatal édit de Théodose, si facilement accepté par la lâcheté du peuple, les statues des dieux sont brisées, et sur les murs des temples changés en églises, leurs images sont martelées et couvertes de chaux. Seule, l'île sainte de Philae abritait encore la sagesse antique, mais j'ai lieu de craindre que nous, ses deux derniers fidèles, ne soyons forcés bientôt de quitter ce suprême asile. C'est pourquoi j'ai voulu te confier un trésor sacré, que tu porteras plus loin, vers les sources du Nil, dans des déserts où l'impiété ne puisse l'atteindre. Je t'ai souvent parlé du voile d'Isis? Asclèpios. Plus d'une fois, en effet, tu m'as parlé de ce voile merveilleux, que ne souleva jamais la main d'un mortel, où toutes les fleurs de la terre sont brodées en couleurs éclatantes, toutes les étoiles du ciel en paillettes d'or. Mais je n'ai jamais vu ce voile splendide, ou plutôt, je pense que tes paroles étaient une énigme dont je n'ai pas su pénétrer le sens. Hermès. Ouvre ce grand coffre d'ébène, dont voici la clef. Celui qui fut mon initiateur et mon maître, l'Hermès qui m'a précédé, parvint à le soustraire aux flammes qui consumèrent la bibliothèque d'Alexandrie, lors de la destruction du grand temple de Sarapis. Il contient les livres sacrés de tous les peuples, et avant tous les autres, ceux de nos ancêtres, le livre des manifestations à la lumière, avec les additions du roi Menkera, les poèmes de Pentaour sur les guerres du grand Ramsès, les livres de Thoth Trismégiste, non des traductions infidèles ou falsifiées, mais le texte primitif, tel qu'il fut gravé sur les colonnes de Thoth en caractères sacrés. à côté est la collection des plus anciens poètes de la Grèce, Homère et tout le cycle épique, Hésiode, Parménide et Empédocle, le premier recueil des hymnes d'Orphée, les poésies devenues si rares d'Alcée, de Stésichore et des autres lyriques, l'exemplaire original des tragiques, emprunté par les Ptolémées aux athéniens. Plus loin sont les livres de la Chaldée et de la Phénicie, consultés ou copiés par Béroze et Sanchoniaton, la loi et les prophètes des juifs, et même les livres du juste et des guerres de Iaô, qui ont servi aux prêtres de Jérusalem pour composer leur bible et que les juifs ne possèdent plus aujourd'hui. Enfin, voici les livres sacrés des brahmanes et des mages, le véda et l'avesta, apportés à Alexandrie par le premier des Lagides, après l'expédition d'Alexandre. Asclèpios. Ce coffre contient un trésor inestimable, ô Trismégiste, mais quel rapport y a-t-il entre ces livres et le voile d'Isis? Hermès. Ces livres renferment les formes primitives de la révélation religieuse. Là, l'intelligence humaine, dans le libre essor de sa virginité, a traduit par des symboles multiples ses premières intuitions de la nature des choses. Chaque peuple a tressé avec amour un pan de ce riche manteau semé de fleurs et d'étoiles. Comme la parole traduit la pensée, l'immuable vérité se manifeste par le spectacle changeant des apparences; c'est là le voile mystique de la grande Isis. Il était transparent pour le clair regard de l'humanité naissante; la mère universelle n'avait pas de secrets pour l'enfant qu'elle berçait dans ses bras. Il devient impénétrable pour les races vieillies, et aucun oeil mortel ne peut le soulever. Les lumières du ciel s'éteignent dans l'ombre du soir, la nature s'enveloppe de silence, ses oracles sont muets pour nous. Nous disséquons une à une toutes les fleurs de sa robe, mais la vie échappe à l'analyse, l'origine et la fin des choses se dérobent à l'oeil de la science, et nous ne pouvons entrevoir le secret de notre destinée qu'en interrogeant la langue des symboles, cette langue mystérieuse que parlaient nos pères et que nous ne comprenons plus. Conservons donc, ô Asclèpios, ce dépôt sacré des traditions religieuses; c'est l'héritage du passé qui doit être transmis à l'avenir. Puisse-t-il traverser les siècles ténébreux qui s'ouvrent pour le monde et aparaître intact aux premiers rayons d'une nouvelle aurore! Asclèpios. Prévois-tu donc, ô Trismégiste, une renaissance de la lumière, au delà de cette sombre nuit dans laquelle nous entrons? Hermès. Tout ce qui végète ou rampe sur la terre, ô Asclèpios, tout ce qui nage dans l'eau ou vole dans l'air, suit dans son développement la révolution périodique du soleil. Il est la source du mouvement dans les intelligences comme dans les corps. La vie de l'homme, entre la naissance et la mort, imite les alternatives du jour et de la nuit, la succession des saisons de l'année. L'histoire des peuples reproduit la marche ascendante et descendante de la vie humaine, car le tout est l'image agrandie de chacune de ses parties, comme on voit, en brisant un cube de sel, qu'il est formé d'une infinité de cubes élémentaires. Il est donc naturel que les peuples, comme tout ce qui est vivant, aient leurs périodes de croissance et de déclin, miroir des saisons et des heures. La jeunesse répond au matin et au printemps, la maturité de l'âge à l'été et au milieu du jour, la vieillesse au soir et à l'automne. Ces phases successives sont suivies par la mort, qui ressemble à la nuit et à l'hiver. On doit donc croire aussi que, dans l'histoire comme dans la nature, le printemps succédera à l'hiver et l'aurore à la nuit. Asclèpios. Qu'entends-tu par la mort d'un peuple, ô Trismégiste? Si tu veux parler de sa soumission à des étrangers, l'égypte est morte depuis le temps de Cambyse. Hermès. La conquête, Asclèpios, peut se comparer, non à la mort, mais à la servitude. Il faut même distinguer, parmi les peuples conquis, ceux qui avaient toujours obéi à des rois et ceux qui avaient l'habitude de se gouverner eux- mêmes. Quand les républiques de la Grèce ont été soumises par les romains, on a pu leur appliquer le mot d'Homère: l'homme réduit à l'esclavage perd la moitié de son âme; tandis que pour l'Egypte, il importe peu que son maître s'appelle Ramsès ou Cambyse, Ptolémée ou César. Il en est autrement de la mort des peuples; elle ressemble à la mort de l'homme et se reconnaît aux mêmes signes. La vie cesse pour l'homme quand l'âme a quitté le corps qu'elle aimait: l'âme des peuples c'est leur religion; un peuple qui a renié ses dieux est un peuple mort. C'est ce qui est arrivé, depuis la victoire du christianisme, non seulement à l'Egypte, mais à toutes les nations qui composaient l'empire de Rome. Des peuples nouveaux prendront leur place. L'empire établi par Constantin à Byzance n'est plus l'empire romain, quoiqu'il en garde le nom; c'est un nouvel empire, qui suivra ses destinées. La Gaule, l'Espagne, l'Italie, sont occupées déjà par des races barbares, le même sort attend l'Egypte, car la prophétie de Thoth ne peut tarder à s'accomplir. Asclèpios. Mais tu m'as dit souvent, ô Trismégiste, que la mort n'était qu'un des modes de l'existence. Nos pères ont cru à l'immortalité de l'âme et à ses transmigrations. Les peuples aussi doivent retrouver au delà de la mort une vie nouvelle dans leurs descendants, et toi-même as parlé tout à l'heure d'une renaissance. Hermès. L'Egypte renaîtra, mais elle ne sera plus comme dans le passé le grand foyer de l'intelligence, car ce foyer se déplace à travers le temps et va de l'orient au couchant, comme le soleil dans le ciel. Une race nouvelle régnera en Egypte et bâtira des temples pour un culte nouveau; mais par la révolution des âges, ces temples tomberont en poussière et les monuments élevés par nos ancêtres subsisteront, quoique mutilés moins par l'injure du temps que par l'impiété des hommes. Les empires nouveaux rentreront dans la nuit, et au milieu de leurs décombres et des sables du désert, se dresseront, impérissables, les pylônes de Thèbes et les pyramides de Memphis. Asclèpios. Et que deviendra, dans ces siècles lointains, l'âme de la vieille Egypte? Hermès. Les âmes, tu le sais, résident dans l'éther, entre la région des nuages et celle des étoiles. C'est de là qu'elles répandent sur nous leurs influences bénies. Mais, comme le soleil ne peut verser la chaleur et la lumière sur ceux qui évitent ses rayons en se cachant dans les cavernes, ainsi les morts oubliés par les vivants les oublient à leur tour; ils ne sont présents qu'au milieu de ceux qui pensent à eux et qui les prient. La pensée des peuples anciens rayonnerait comme un phare sur l'avenir, si l'avenir recueillait les leçons du passé avec le respect d'un fils pour la mémoire de son père; mais le temps est venu où, selon la parole de Thoth, on préférera les ténèbres au jour et la mort à la vie. L'antique Egypte peut dormir au fond de ses nécropoles; à l'heure où la science l'en évoquera, elle saura bien révéler le secret de sa langue mystérieuse à ceux qui l'interrogeront avec ferveur. Asclèpios. Un bruit confus arrive jusqu'ici, Trismégiste, je crains qu'on ne découvre notre retraite; je vais ouvrir les écluses, s'il en est encore temps. Hermès. à quoi bon, Asclèpios? Laisse la destinée s'accomplir, il vaut mieux mourir ensemble... il est parti et ne m'entend plus. Le bruit se rapproche, un cliquetis d'armes, des pas précipités et des cris de mort. Allons le rejoindre. Mais le voici qui revient. -tu es blessé, mon enfant? Asclèpios. Je meurs, mon père. Il était trop tard pour leur fermer la route, ils sont maintenant dans le souterrain, ils suivent les traces de mon sang. Il meurt; l'évêque Théodore entre suivi d'une troupe de soldats et de moines. Théodore. Saisissez ce vieillard et liez-lui les mains, mais respectez sa vie, notre dieu défend de verser le sang. Hermès. Pourquoi donc avez-vous versé celui de cet enfant? Un Centurion. La rébellion et l'impiété sont des crimes. Il y a plus de soixante ans qu'un édit impérial a ordonné de fermer les temples des idoles; c'est une honte pour l'Egypte que le démon conserve encore à Philae un dernier repaire. Un Moine. Livre-nous le trésor que tu gardes caché quelque part dans ces caves, et on te fera grâce de la punition que tu mérites. Hermès. Je l'aurais livré pour racheter la vie de ce jeune homme; puisque vous l'avez tué, mon secret mourra avec moi. Un Soldat. Meurs donc, et que ta fausse religion disparaisse de la terre. Hermès. J'attendais cette réponse et je remercie la main qui m'a frappé. Le Centurion. Qu'on brise ce coffre d'ébène, le trésor doit être là. Hermès. Il vous appartient, mais il ne peut vous servir, gardez-le pour vos enfants. Théodore. Quoi, ce sont des rouleaux de papyrus? Des livres de magie, sans doute: qu'on les brûle; nos enfants ont l'évangile et n'ont pas besoin d'autre lecture. Dès demain ce temple sera purifié et consacré au vrai dieu. Hermès. La prophétie de Thoth est accomplie, la grande nuit enveloppe le monde. Vous blasphémez les dieux de vos pères, vous détruisez l'oeuvre des siècles, vous ne laissez rien à faire aux barbares. Ils viendront cependant, pour nous venger; ils proscriront votre religion comme vous proscrivez la nôtre. L'Egypte offrira ses mains aux chaînes des esclaves, et, dans l'avenir, quand des voyageurs viendront des terres lointaines de l'occident pour admirer les ruines de nos temples, s'ils cherchent les descendants de cette forte race qui fut l'aïeule et l'institutrice des nations, ils verront grouiller sur le limon du Nil un misérable peuple de chacals, fouillant la terre où reposent les morts et violant les tombes pour vendre les cercueils de leurs ancêtres. Moi, je meurs, et je bénis les dieux de me réunir à celui qui fut mon disciple fidèle et mon dernier ami. Aucune main pieuse ne viendra ensevelir selon les rites consacrés les deux derniers prêtres d'une religion morte, mais nos âmes délivrées s'envoleront ensemble vers les sphères lumineuses où sont les âmes de nos pères. Résignation. C'est une pauvre vieille, humble, le dos voûté. Autrefois on l'aimait, on s'est tué pour elle. Qui sait? Peut-être un jour tu seras regretté De celle qui dit non, maintenant qu'elle est belle. Elle aussi vieillira, puis l'ombre universelle La noîra, comme toi, dans son immensité. Il faut que les grands dieux, pour leur oeuvre éternelle, Reprennent le bonheur qu'ils nous avaient prêté. Nous sommes trop petits dans l'ensemble des choses; La nature mûrit ses blés, fleurit ses roses Et dédaigne nos voeux, nos regrets, nos efforts. Attendons, résignés, la fin des heures lentes; Les étoiles, là-haut, roulent indifférentes; Qu'elles versent l'oubli sur nous; heureux les morts! Thérapeutique. J'ai lu, je ne sais où, la légende amoureuse De Raymond Lulle: on dit qu'un jour il rencontra Une femme fort belle, et l'amour pénétra Dans son coeur calme, et vint troubler sa vie heureuse. Il quitta, comme Faust, la route ténébreuse De l'austère science, et son amour dura Jusqu'au jour où l'objet qu'il aimait lui montra Son sein, que dévorait une lèpre hideuse. Miroirs de volupté, beaux lacs aux flots d'azur Où se cache toujours quelque reptile impur, Anges d'illusion, démons au corps de femmes, Sirènes et Circés, qu'il est triste le jour Où, pour guérir nos coeurs du poison de l'amour, Vous nous montrez à nu la lèpre de vos âmes! L’Origine Des Insectes. (Tradition rabbinique). Quand Dieu eut achevé la création, et au moment où il s'applaudissait de son oeuvre, il entendit derrière lui un rire moqueur. C'était Satan, qui se trouvait, comme d'habitude, au milieu de l'armée du ciel. « Tu aurais peut-être mieux fait? lui dit Iahveh. -Peut-être, répondit l'adversaire. -Eh bien, mets- toi à l'oeuvre, nous verrons ce que tu produiras. » Satan prit le reste du limon démiurgique d'où Dieu avait tiré les bêtes à quatre pieds, les poissons des eaux, les oiseaux du ciel et l'homme lui-même. Il le trouva presque entièrement sec, et lorsqu'il essaya de le modeler, tout se réduisit en poussière. « Cela pourra nuire aux dimensions de mes créatures, se dit-il; cependant je n'ose puiser de l'eau génératrice, sur laquelle flotte encore l'esprit de Dieu. » Il prit un rayon de soleil et anima cette poussière, puis il présenta, comme échantillons de ses oeuvres, une mouche, un scarabée, une fourmi, une abeille, une sauterelle et un papillon. Les anges se mirent à rire. « Ce sont ces petits êtres, dit le Seigneur, que tu prétends opposer à ma création? -La grosseur ne signifie rien, dit le diable; tu es plus fier de l'homme que de la baleine. Ceux-ci sont petits parce qu'ils n'ont presque rien de terrestre, juste assez pour envelopper, sans l'appesantir, l'étincelle de flamme qui les fait vivre. Vois à quelles hauteurs ils s'élèvent, par le saut ou par le vol, tandis que l'homme reste enchaîné à la terre, d'où il est sorti. Permets qu'une nuée de sauterelles s'abatte sur un champ, et elles montreront que le nombre supplée à la force. L'homme est nu et désarmé; moi, j'ai protégé la vie de mes enfants. Ils ont de solides boucliers pour se défendre, de robustes mâchoires pour attaquer. Leurs os sont extérieurs et protègent les parties faibles, au lieu de les laisser exposées à toutes les menaces du dehors. S'ils tombent, à défaut de leurs ailes, leur cuirasse amortit la chute; une feuille leur suffit pour s'abriter, leur rapidité les sauve de leurs ennemis. Ils ne sont pas difficiles à nourrir: les uns vivent de la pourriture et font sortir la vie de la mort, les autres boivent le suc des fleurs sans les souiller ni les flétrir. « L'homme, à son entrée dans le monde, ne peut vivre que de la substance de sa mère, et que deviendrait-il, si elle le quittait un instant? Mes créatures ne connaissent pas leurs mères, mais ma providence leur en tient lieu. à chaque automne, les oeufs sont déposés en lieu sûr, pour éclore au premier réveil du printemps. Pour l'homme, la jeunesse est le meilleur temps de la vie; la seconde moitié de son existence se passe en stériles regrets. Moi j'ai placé le bonheur au terme de la vie, pour en faire le prix du travail; quand la chenille est devenue papillon, elle s'envole dans un rayon de soleil, sans autre souci que de jouir et d'aimer. Et je n'ai pas borné le plaisir à un instant rapide, je ne l'ai pas mesuré d'une main avare, comme tu l'as fait pour l'homme... -N'insiste pas sur ce sujet, dit Dieu, tu pourrais offenser la chasteté des anges. -Je n'en suis pas bien sûr, répliqua Satan; il me semble voir Azaziel sourire et Samiaza prêter l'oreille. Les filles des hommes feront bien de se voiler de leurs longs cheveux et de ne pas s'égarer dans les sentiers du mont Hermon. -Assez, dit Dieu; l'avenir ne te regarde pas: je me suis réservé la prescience. -Alors tu sais, répondit le prince de ce monde, quel usage fera l'homme de l'intelligence que tu lui as donnée. Peut-être un jour te repentiras-tu de l'avoir fait, quand les cris de mort monteront vers toi, quand la terre sera rouge du sang répandu, et que pour la laver il faudra déchaîner la mer et ouvrir les cataractes du ciel. -J'ai donné à l'homme l'intelligence et la liberté, dit Dieu; il récoltera ce qu'il aura semé. -L'intelligence se trompe, la liberté s'égare, dit Satan; moi, j'ai donné à mes créatures un instinct infaillible. La monarchie des abeilles et la république des fourmis pourront servir de modèles aux sociétés humaines, mais je ne crois pas que ces exemples trouvent beaucoup d'imitateurs. Tu le vois, maître, dans l'humble création que j'ai produite pour t'obéir, j'ai pris le contrepied de ton oeuvre. C'est à toi de décider si j'ai réussi. » Iahveh se contenta de sourire et dit: « Parlons d'autre chose. » Le Rishi. Dans la sphère du nombre et de la différence, Enchaînés à la vie, il faut que nous montions, Par l'échelle sans fin des transmigrations, Tous les degrés de l'être et de l'intelligence. Grâce, ô vie infinie, assez d'illusions! Depuis l'éternité ce rêve recommence. Quand donc viendra la paix, la mort sans renaissance? N'est-il pas bientôt temps que nous nous reposions? Le silence, l'oubli, le néant qui délivre, Voilà ce qu'il me faut; je voudrais m'affranchir Du mouvement, du lieu, du temps, du devenir; Je suis las, rien ne vaut la fatigue de vivre, Et pas un paradis n'a de bonheur pareil, Nuit calme, nuit bénie, à ton divin sommeil. L’Athlète. Je suis initié, je connais le mystère De la vie: une arène où l'immortalité Est le prix de la lutte, et je m'y suis jeté Librement, voulant naître et vivre sur la terre. Les héros demi-dieux ont souffert et lutté Pour conquérir au ciel leur place héréditaire: Que la lutte virile et la douleur austère Trempent comme l'airain ma libre volonté. Suivons sans peur le cours de nos metempsycoses, Et de l'ascension montons le dur chemin, Sous les yeux de nos morts qui nous tendent la main. Ils recevront, du haut de leurs apothéoses, Dans l'olympe étoilé conquis par leur vertu, L'âme qui combattra comme ils ont combattu. Eschatologie. L'Homme. Je connais les limites de la science; elle les a fixées elle-même; ce qui m'intéresse le plus est hors de sa sphère. Il est inutile de l'interroger sur la destinée de l'homme, elle ne la connaît pas. S'il y avait encore des oracles, j'irais les consulter. Sans doute les dieux supérieurs sont trop grands pour m'entendre: ils s'occupent des espèces, et je ne suis qu'un individu. Mais il y a peut-être autour de moi des intelligences invisibles, des amis connus ou inconnus: n'y aura-t-il pas une voix qui me réponde? Le Dieu. Tu m'as appelé, me voici: interroge-moi, je te répondrai. L'Homme. Qui es-tu? Le Dieu. Ton démon, ton ange gardien, donne-moi le nom que tu voudras. Je sais ce que tu ignores; ce que tu pourras comprendre, je te l'expliquerai; ce qu'il m'est permis de t'apprendre, je te l'apprendrai. L'Homme. Ainsi, il y a des choses que tu pourrais me dire et que je ne pourrais pas comprendre? Soit, ma raison a des bornes, je le sais. Mais il y a des choses qu'il t'est défendu de me dire: pourquoi? Si la vérité est bonne, le bien n'a pas à se cacher; si elle est mauvaise, je suis de force à l'entendre, et si j'avais eu peur de la connaître, je ne t'aurais pas évoqué. Le Dieu. Est-ce bien la vérité que tu cherches, et la trouverais-tu meilleure que l'incertitude, si elle était contraire à tes espérances? Prends garde: tu veux savoir si l'âme est immortelle? Ne me demande pas une réponse trop prompte: laisse-moi t'y préparer. L'Homme. Ces réticences me disent assez qu'il n'y a rien à attendre pour moi au delà de cette vie: c'est bien; je m'en doutais. Le Dieu. Ne cherche pas dans mes paroles un sens qui n'y est pas: un artifice de langage ne serait digne ni d'un homme ni d'un dieu. Je te répondrai sans réticence, si, après réflexion, tu persistes à m'interroger; mais réfléchis d'abord. Tu reconnaîtras peut-être que les dieux ont eu raison de cacher à l'homme sa destinée. Examine successivement toutes les réponses que je pourrais te faire, et tu me diras quelle est celle que tu voudrais être la vérité. Suppose d'abord que je te dise: rien ne meurt, tout se transforme; les éléments qui composent ton corps ne sont pas anéantis quand la mort les sépare: pourquoi disparaîtrait-elle plus qu'eux, cette force invisible qui les tenait groupés, et que tu appelles ton âme? L'Homme. Oui, cela a été dit autrefois, l'âme est une parcelle de l'éther, une flamme captive dans une lampe d'argile, et la mort est pour elle une délivrance. Mais alors elle peut rentrer dans le réservoir commun des âmes, comme une goutte d'eau dans la mer; elle peut aussi animer des combinaisons nouvelles, à commencer par les plus humbles, les vers du tombeau, par exemple, car eux aussi ont une étincelle de feu qui les fait vivre. Mais que me font ces métamorphoses, si ma raison et ma conscience remontent à leur source divine? Sans doute l'équilibre des forces ne sera pas troublé, mais que reste-t-il de l'homme, s'il perd ce dieu intérieur que chacun porte en soi? Le Dieu. Ton orgueil est légitime; il lui répugne de croire que l'âme humaine, fût-elle dégradée par le crime, puisse perdre entièrement la conscience et la raison. Pourtant ces deux lumières, tu le sais, peuvent singulièrement s'obscurcir par un mauvais emploi de ta libre volonté. Suppose donc maintenant que tu renaîtras dans la condition humaine, en apportant dans tes existences futures le germe des énergies que tu auras développées dans celles-ci. Suppose que les familles sont des groupes d'âmes associées, comme les branches du corail, dans une vie collective, et se développant à travers le temps. Chacun de vous renaîtrait dans ses petits-fils, et par ces renaissances alternées, chaque génération recueillerait ce qu'elle aurait semé autrefois. L'Homme. J'ai souvent pensé qu'il en devait être ainsi: j'ai cru trouver là l'explication des sympathies spontanées et des ressemblances de famille; j'y ai cherché surtout la raison des souffrances imméritées. Je sais que la douleur est une épreuve, qui nous grandit et nous épure, si nous savons la supporter; mais il y a quelque chose qui accuse votre providence, c'est la douleur des enfants. J'ai tâché d'y voir l'acquittement nécessaire d'une dette ancienne, contractée dans des existences antérieures. Cependant, ô démon, pour qu'un châtiment soit juste, ne faut-il pas qu'il soit compris par celui qui le supporte? Les voies de votre justice restent bien obscures, si chaque fois que nous rentrons dans la naissance nous perdons la mémoire qui nous rattachait au passé. Le Dieu. Ainsi, c'est la mémoire que tu regrettes? Prends garde: remonte la chaîne de tes souvenirs. Ce n'est pas une confession que je te demande, et tu n'as pas à t'excuser comme devant un juge; la conscience humaine n'a pas à chercher d'autre juge qu'elle-même: elle n'en saurait trouver de plus sévère et de plus clairvoyant. Je sais que tu n'es ni des plus mauvais ni des meilleurs; mais souviens-toi: n'y a-t-il pas un jour, une heure, que tu voudrais retrancher de ta vie? Cette heure, nous pouvons l'effacer de ta mémoire, mais aucun dieu ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été. L'homme demande à ses religions des eaux lustrales pour laver les souillures; mais, si le repentir efface la faute, peut-il étendre le pardon à d'autres âmes qu'un mauvais exemple a perverties et qui, sans cela, auraient peut-être tourné au bien? Elles en corrompront d'autres à leur tour, et la chaîne du mal se prolongera, d'anneaux en anneaux, dans l'indéfini des temps. Quand le coupable sera devenu un saint, quand il croira entrer au paradis de sa conscience régénérée, il entendra la voix des mauvais souvenirs, et il verra passer des ombres qui l'accuseront devant l'éternelle justice. Trouvera-t-il alors l'immortalité si désirable, et te semble-t-il toujours que les dieux ont eu tort de garder leur secret? L'Homme. Ne parlons plus de moi: les dieux savent ce qu'ils ont à faire. Que l'espoir du néant reste comme un refuge contre l'éternité du remords. Mais j'ai connu des âmes immaculées, qui brillaient dans notre ciel noir comme des étoiles. Si vous permettez à la mort de les éteindre, le regret ne sera pas seulement pour ceux qui les pleurent, mais pour vous-mêmes, dieux impassibles, car il y aura une lacune dans votre oeuvre, et il manquera quelque chose à sa beauté. Le Dieu. Suppose donc alors que celles-là seules seront immortelles; mais n'oublie pas que leur lumière, dégagée des liens du corps, lira dans toutes vos consciences. Ces âmes pures ne voyaient pas le mal: elles cherchaient pour vous des excuses, et croyaient toujours les trouver. Maintenant leurs regards attristés vous verront tels que vous êtes, et leurs chères illusions ne peuvent plus revenir. Si parmi ceux qu'elles aimaient il y en a qui demandent au néant, comme tu l'as dit tout à l'heure, un refuge contre le remords, quel vide va se faire autour des justes, et qu'ont-ils besoin d'une immortalité bienheureuse s'ils ne la partagent pas avec ceux qu'ils ont aimés? Plutôt que de briser à jamais des liens indissolubles, eux aussi demanderont au néant la paix de l'éternel oubli. L'Homme. Alors, ô Démon, il n'y a place ni pour l'espérance ni pour la prière. Nous avons raison de pleurer nos morts; ils ne peuvent plus nous entendre, et nous ne les reverrons jamais. Qui donc nous conduira dans les carrefours ténébreux de la vie, qui nous tendra la main dans les rudes sentiers de l'ascension? Nous les invoquions avec confiance, ces amis indulgents qui pardonnent toujours, parce qu'ils ont souffert comme nous. Il nous semblait qu'eux seuls pouvaient adoucir les immuables décrets des grands dieux supérieurs. J'aurais cru que toi-même tu étais un de ceux-là, ô ange gardien, puisque tu as eu pitié de ma raison indécise, et que tu as répondu à mon évocation. Mais tu avais raison, les secrets des dieux ne sont pas bons à connaître, et j'aurais mieux fait de ne pas t'interroger. Le Dieu. Tu oublies que je t'ai laissé le choix entre plusieurs réponses, mais je ne t'ai pas dit encore où était la vérité. L'Homme. Sans doute, mais de quelque côté que je me tourne, tu ne me fais voir que des abîmes. Et pourtant, vous le savez, nos angoisses ne viennent pas d'un égoïste amour de la vie, et nous ne craignons que les séparations éternelles. Mais je le vois maintenant, ceux que la mort a séparés ne se retrouveront ni dans ce monde ni dans l'autre. Le Dieu. Ce n'est pas la mort qui sépare les âmes, c'est le péché, et le péché est votre oeuvre. Quand vous pensez aux morts ils sont près de vous: ils n'abandonnent pas ceux qui s'unissent à eux dans la communion des saints. Mais quand vous les oubliez, ils peuvent bien vous oublier à leur tour et boire de l'eau du Léthé. Ils sont libres de s'endormir dans le silence et la paix ou de rentrer pour des luttes nouvelles dans l'arène de la vie. Tu doutes trop de la puissance de la volonté. C'est le désir qui a créé les mondes; toi-même c'est librement que tu es descendu dans la naissance. Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui, tout ce qui veut être sera. L'Homme. Comment le possible peut-il vouloir avant d'exister? Le Dieu. C'est la loi du devenir. L'Homme. Je ne comprends pas: tes réponses, comme tu me l'avais énoncé, dépassent les bornes de ma raison. Quel plaisir trouvent donc les dieux à torturer notre intelligence par d'insolubles énigmes? Le Dieu. Est-ce la faute du soleil si tu ne peux le regarder? Il te suffit de savoir quel est le but que tu dois atteindre. La justice est la loi spéciale de l'homme. Tu as un guide pour t'y conduire, ta conscience, qui ne t'a jamais trompé. Chacun de vous est toujours et partout l'unique artisan de sa destinée. Le juste sait qu'il travaille pour sa part à l'oeuvre magnifique des dieux. L'Homme. Ne t'en va pas encore: écoute une dernière question, une dernière prière. Tu ne m'as pas demandé ma confession, je te la ferai, cependant. Oui, il y a une heure que je voudrais retrancher de ma vie, l'heure où, dans le carrefour du doute, j'ai pris la route gauche. Elle menait à des fondrières. J'ai vu le péril et j'ai pu m'arrêter; mais je voudrais revenir à l'angle des deux routes et pouvoir encore choisir. La prière est-elle inutile devant l'irréparable, et aucun de vous ne peut-il nous rendre une heure du passé? Le Dieu. Tu as voulu évoquer ce souvenir, il faut le regarder en face. Tu ne parles que de tes regrets: es-tu sûr qu'il ne s'y mêle pas un remords? Il y a quelqu'un que tu accuses, mais il y a quelqu'un qui a droit de t'accuser. Deux âmes, qui n'étaient pas du même ciel, ont traversé ta vie: l'une des deux a vengé l'autre. Le mal lui-même a sa place dans l'équilibre universel. L'Homme. J'accepterais l'expiation, et je bénirais votre dure providence, si elle me montrait, au terme de l'épreuve, le pardon et l'oubli. Le Dieu. Regarde ces deux ombres, dont tu sais bien les noms. Les vois-tu, l'une à ta droite, l'autre à ta gauche? Pardonne à la seconde, et la première te pardonnera. L'Homme. Et comment pourrais-je oublier? Le Dieu. Tout à l'heure tu regrettais la mémoire; maintenant tu voudrais faire un choix dans tes souvenirs. Mais si l'homme oubliait ses fautes, travaillerait- il à les réparer? N'est-ce pas le regret de la chute qui le conduit à la rédemption? Confie-toi à la sagesse des dieux: ils savent mieux que vous ce qui vous convient. Ils ont laissé planer une horreur sacrée sur les derniers mystères; ils les ont enveloppés dans la nuit, mais c'est par respect pour la vertu de l'homme. Elle perdrait tout son mérite si elle attendait une autre récompense que la paix divine du devoir accompli. Alastor. Le découragement, la fatigue et l'ennui Me saisissent, devant l'implacable puissance Des choses; loi, destin, hasard ou providence, Quelqu'un m'écrase, et moi, je ne puis rien sur lui. Peut-être les démons de ceux à qui j'ai nui Autrefois, quelque part, dans une autre existence, Invisibles dans l'air, m'entourent en silence, Et du mal que j'ai fait se vengent aujourd'hui. Quelle que soit leur force et quel que soit leur nombre, Je voudrais bien les voir face à face; il est temps Que mon mauvais destin prenne un corps, je l'attends; Mais je ne puis toujours lutter ainsi dans l'ombre, Et s'il faut que j'expie, au moins je veux, pareil Au fier Ajax, combattre et mourir au soleil. Stoïcisme. Sois fort, tu seras libre; accepte la souffrance Qui grandit ton courage et t'épure; sois roi Du monde intérieur, et suis ta conscience, Cet infaillible dieu que chacun porte en soi. Espères-tu que ceux qui, par leur providence Guident les sphères d'or, vont violer pour toi L'ordre de l'univers? Allons, souffre en silence, Et tâche d'être un homme et d'accomplir ta loi. Les grands dieux savent seuls si l'âme est immortelle; Mais le juste travaille à leur oeuvre éternelle, Fût-ce un jour, leur laissant le soin de l'avenir, Sans rien leur envier, car lui, pour la justice Il offre librement sa vie en sacrifice, Tandis qu'un dieu ne peut ni souffrir ni mourir. Commentaire D’Un Républicain Sur L’Oraison Dominicale. ATHALIE J'ai mon Dieu que je sers, vous servirez le vôtre, Ce sont deux puissants dieux. JOAS Il faut craindre le mien; Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien. -Qu'en sais-tu, petit enfant juif? Ce Jahveh dont tu n'oses pas même prononcer le nom, tu l'appelles Adonaï, c'est-à-dire mon maître; vous, madame la reine, vous préférez l'appeler Baal, c'est-à-dire seigneur. C'est bien la peine de se quereller pour deux synonymes! Voilà pourtant l'histoire de toutes les guerres religieuses. Quand la commune de 1793 voulut remplacer le christianisme par le culte de la raison, il ne s'est trouvé personne pour lui dire: mais relisez donc le début de l'évangile de Saint Jean. Cette lumière qui éclaire tout homme en ce monde, il y a plus de quinze siècles qu'elle est adorée dans toutes les églises. En remplaçant un dieu par une déesse, vous croyez avoir fait du nouveau et les chrétiens le croient aussi, puisqu'ils crient au scandale: comme si les idées avaient un sexe! Malheureusement, les mots empêchent de voir les idées. Le christianisme et la démocratie, qui faisaient bon ménage à Florence au moyen âge, se considèrent aujourd'hui en France comme irréconciliables. Est-ce seulement une lutte d'intérêts? Mais on doit supposer qu'il y a des gens désintéressés de part et d'autre. Est-ce une opposition de principes? Cela ferait croire que la conscience n'est pas la même chez tous les hommes, et alors il n'y aurait plus de morale. Je soutiens que c'est seulement une question de mots, et je veux le montrer en traduisant la prière des chrétiens dans la langue des rationalistes. -Il est inutile de l'essayer; les rationalistes n'admettent pas même le principe de la prière. Tandis que les religions supposent, au-dessus du monde, des volontés libres, dont l'homme peut chercher à modifier les décisions, la science ne voit dans l'ordre des choses qu'une combinaison de lois nécessaires, et par conséquent immuables. Si l'homme se borne à demander la résignation aux maux de la vie et la force de faire le bien, la morale lui répond qu'il a sa conscience pour se diriger et sa volonté pour agir. Quiconque ne croit pas aux dieux personnels des religions ne peut voir dans la prière qu'un monologue. -C'est aussi à ce point de vue que je veux me placer. Prenons la prière comme une méditation, ou, ce qui revient au même, comme le dialogue de l'homme avec la loi intérieure, qu'il appelle son dieu. -Pourquoi employer cette expression mythologique que l'esprit moderne refuse d'accepter? -Je disais bien qu'il n'y avait là qu'une question de mots. La mythologie est la langue des religions; si nous ne voulons plus la parler, cherchons ce que les mots veulent dire. Notre intelligence découvre les lois de la nature, notre conscience nous révèle la loi morale. Ces lois d'ordre et d'harmonie qui produisent, dans le monde physique la beauté, dans le monde social la justice, sont précisément ce que les grecs ont appelé les dieux, et la véritable étymologie de ce mot est donnée par Hérodote. La morale est la loi spéciale des hommes, ou, comme dit le christianisme, le seul dieu qu'ils doivent adorer. Elle est leur religion, c'est-à-dire le lien qui les unit dans la mutualité des droits et des devoirs. Elle fait de l'humanité une seule famille, et il est bien indifférent de dire avec les républicains que tous les hommes sont frères ou avec les chrétiens qu'ils sont fils d'un père commun, qui est l'idée du bien et du juste: passez- moi cette métaphore, puisqu'il est convenu que les idées n'ont pas de sexe. Ce n'est pas nous qui créons la conscience, c'est elle au contraire qui fait de nous ce que nous sommes, des êtres moraux et pensants. Si nous pouvions oublier la loi morale ou la méconnaître, elle n'en serait pas moins absolue et éternelle, car elle réside au-dessus des réalités changeantes, en dehors du temps et de l'espace, dans les profondeurs idéales que les religions appellent le ciel. Qui donc nous empêche de lui dire: notre père qui es dans les cieux? C'est à elle que nous en appelons de toutes les tyrannies qui nous écrasent; nous voudrions la voir partout honorée et toujours obéie, et nous lui disons: que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive, ô sainte justice! Nous t'aimons par-dessus toutes choses, nous donnerions notre vie pour ton triomphe, et dût la mort nous venir de ceux mêmes que nous voulons affranchir, nous te confesserions jusque sous les bombes lancées contre nous par nos frères. Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. Cette société idéale que les chrétiens appellent le règne de Dieu sur la terre, cette république fraternelle que nous voulons fonder sur la liberté qui est le droit, sur l'égalité qui est la justice, n'est-ce qu'un rêve de notre conscience? Quand les lois de l'univers ne sont jamais violées, pourquoi la loi morale, qui est la nôtre, est-elle la seule qui ne soit jamais accomplie? Associons enfin une note humaine à la musique des sphères, au rythme sacré des saisons et des heures. Que ton règne arrive, loi d'universelle harmonie, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Eh bien, cela est en notre pouvoir, comme disaient les stoïciens. Pour faire régner la justice débarrassons la ruche sociale des frelons inutiles qui dévorent le miel des abeilles, et que chacun ait sa part de vie au soleil, car la vie est un droit et non un privilège. Vivre en travaillant, c'est le cri du peuple dans toutes ses légitimes révoltes, c'est la protestation du droit contre la violence, c'est l'appel du pauvre à l'éternelle justice: donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pour que cet appel soit entendu, il faut que chacun respecte et fasse respecter son droit dans le droit des autres hommes, ses semblables et ses égaux. Mais dans une société mauvaise, toutes les lâchetés se liguent avec toutes les violences pour étouffer le droit. Les uns font le mal, d'autres en profitent, les plus nombreux le laissent faire. La justice vient à son heure, apportant à chacun sa part d'expiation, car personne n'est innocent. Sois clémente, ô justice, puisque tu es éternelle. Si tu observes les iniquités, qui soutiendra ton regard? remets-nous nos dettes comme nous remettons celles de nos débiteurs, pardonne-nous comme nous pardonnons. Ne nous soumets pas aux épreuves; le fort s'y retrempe, mais le faible y succombe, et qui de nous est sûr d'en sortir victorieux? Les uns ont déserté ta cause en la voyant vaincue; les autres, après avoir conquis leur droit, ont refusé de reconnaître le droit de leurs frères. L'adversité abaisse et rétrécit les coeurs, le bonheur les dessèche et les ferme à la pitié. épargne-nous les épreuves au-dessus de nos forces, ne nous induis pas en tentation, mais délivre- nous du mal, de celui qui nous vient des autres et de celui qui est en nous- même. Que ta pensée toujours présente nous élève et nous purifie, que nous soyons saints comme tu es sainte, ô justice, pour être dignes de marcher sous ton drapeau, et si nous devons mourir sans avoir vu ta victoire, que nous ayons du moins la joie suprême d'avoir travaillé à ton oeuvre et combattu pour toi. -C'est fort bien, mais qu'est-ce que vous concluez de tout cela? -J'en conclus, monsieur l'abbé, qu'au lieu de détester les républicains, vous devriez reconnaître que vous étiez d'accord avec eux, sans vous en douter. -Eh bien, en attendant que vous ayez réussi à réconcilier l'Eglise et la République, convenez que celui qui, de votre aveu a enseigné la vraie formule de la prière, méritait bien le culte que lui rend l'humanité depuis dix-huit cents ans. -Il faut que vous conveniez d'abord que ceux qui suivent aujourd'hui la voie qu'il a tracée, non pas en lui disant: Seigneur, Seigneur, et en répétant ses paroles, mais en donnant leur sang pour le salut du monde, ont leur place marquée à sa droite dans la communion des saints. Le Gouvernement Gratuit. Je connais, dans un très beau pays, un cultivateur nommé Jacques Bonhomme. Il devrait être très riche, car il est honnête et laborieux: mais il s'est toujours laissé gruger par ses intendants. Il y a quelques années, il eut une querelle avec un de ses voisins et ne fut pas le plus fort. Il lui fallut céder une partie de son champ et payer une très forte somme. Il fut obligé de redoubler de travail, car ses intendants, qui fixent eux-mêmes le chiffre de leurs gages, ne voulurent pas en retrancher un centime. Jacques a pour marraine une bonne fée nommée la révolution. Comme elle était détestée d'un tas de gens, à qui elle reprochait leurs vices, elle s'est retirée dans le pays des fées. Jacques va quelquefois la consulter, et elle lui donne de bons conseils qu'il ne suit jamais. Elle est très bonne pour lui, quoique un peu sévère. Plus d'une fois, ne sachant où donner de la tête, il l'a appelée à son secours, mais à peine l'avait-elle tiré d'embarras qu'il la priait de s'en retourner, car il en a toujours eu peur. Ces jours derniers, elle le vit entrer chez elle: -Qu'y a-t-il encore? Toujours des plaintes contre tes domestiques, j'en suis sûr; conte-moi ton affaire. -Ma chère marraine, dit Jacques, j'ai dans ce moment deux espèces de serviteurs. Les uns, que j'appelle mes conseillers, n'ont pas de gages, et font d'assez bonne besogne, je n'en suis pas mécontent. Les autres, auxquels j'ai donné beaucoup plus d'autorité, et que je paye très cher, ne s'occupent que de leurs intérêts, au lieu de songer aux miens. Si parfois ils mettent la main à mes affaires, le résultat est tel que j'aurais encore économie à leur offrir une somme double pour ne s'en pas mêler. La Fée. J'entends; et quelle est l'opinion de tes amis les journalistes et les philosophes? Jacques. Ils disent que toute peine mérite salaire, et que je dois payer mes conseillers. La Fée. Afin qu'ils fassent d'aussi bonne besogne que les autres, que tu payes si cher, n'est-ce pas? à quoi te servent donc les leçons de l'expérience? Il ne te serait pas venu l'idée de faire exactement le contraire, je veux dire, d'améliorer tes mauvais serviteurs en supprimant leurs gages, puisque tu reconnais toi-même que ceux que tu ne payes pas sont ceux qui travaillent le mieux? Faut-il que tu aies la tête dure! Et combien te coûtera le traitement de tes conseillers? Jacques. Cinq cent trente-trois millions quatre cent mille francs, au bas prix; un journal que je n'aime guère a fait le compte, et il n'y a rien à opposer à son calcul. Cependant un philosophe de mes amis assure que cette somme, étant payée en détail au lieu de l'être en bloc, se réduira presque à zéro. Il ajoute que si l'on ne paye pas ses domestiques, ils font danser l'anse du panier. La Fée. Ils ne feront toujours pas pis que ceux que tu payes. Jacques. Mais mon philosophe m'assure que mes conseillers gratuits trouveront moyen de faire avoir des places lucratives à leurs fils, à leurs neveux et à leurs gendres. La Fée. Tes députés, tes ministres et tes préfets n'ont donc pas de famille à caser? Jacques. Oh! L'honneur les empêchera toujours de favoriser leurs parents. La Fée. Il paraît que ton philosophe ne compte guère sur ces beaux sentiments- là, puisqu'il ne veut plus de serviteurs gratuits. Jacques. C'est qu'il dit que ce serait réserver les fonctions aux riches, et un journal de mes amis, le rappel, est tout à fait de cet avis; il soutient qu'en ne payant pas mes fonctionnaires, j'exclus les pauvres des emplois qu'ils seraient capables de remplir. La Fée. Ton rappel a-t-il vu beaucoup de fils de chiffonniers nommés ambassadeurs? Il ne sait donc pas que les gros appointements vont naturellement aux riches comme l'eau va à la rivière? Jacques. Mais tout le monde me dit que la gratuité des fonctions est tout à fait contraire aux principes de la démocratie, et il paraît que c'était l'opinion de M De Tocqueville. La Fée. Mon cher garçon, je t'avais conseillé d'étudier l'histoire, dont les leçons valent mieux que la rhétorique des journaux et les raisonnements à priori des philosophes. On te parle à tout propos de démocratie, il serait bon de savoir ce qu'entendaient par là ceux qui ont inventé le mot et la chose. Les grandes monarchies de l'Europe doivent la civilisation dont elles sont si fières à la petite république d'Athènes, imperceptible sur la carte du monde. Or, les citoyens de cette petite commune souriraient de pitié en vous entendant parler de votre démocratie. Ils ne se seraient pas crus libres pour avoir mis tous les cinq ou six ans dans une boîte le nom d'un des députés chargés d'approuver l'impôt. Ils n'auraient pas vu là une entrave suffisante à l'autorité du pouvoir exécutif; ils auraient exigé de plus que tous les dépositaires de ce pouvoir, depuis le premier ministre jusqu'au dernier sous-préfet, fussent soumis à l'élection, toujours révocables et pécuniairement responsables. Dans ce pays-là, les pauvres votaient l'impôt, les riches le payaient... Jacques. Alors, c'était la tyrannie de la multitude, le despotisme par en bas. La Fée. Un peu de patience, tout à l'heure tu vas les trouver trop aristocrates pour toi. Chez ces gens-là, les fonctions publiques, loin d'être lucratives, étaient des charges, souvent fort onéreuses, celle des chorèges, par exemple, qui étaient obligés de donner des fêtes au peuple à leurs frais... Jacques. Mais alors, il n'y avait que les riches qui pouvaient occuper les emplois? La Fée. Je te disais bien que tu allais traiter les athéniens d'aristocrates. Le peuple avait ses nobles pour le servir comme Louis XIV a eu les siens, mais la dignité des Eupatrides n'avait pas à souffrir de cette soumission à la patrie, et le peuple pouvait dire sans métaphore: l'état c'est moi. Jacques. Vous aurez beau dire, c'était faire du gouvernement le privilège des classes riches. La Fée. Du gouvernement, non; de l'exécutif, ce qui est loin d'être la même chose dans une vraie démocratie. à Athènes, le souverain était le peuple, puisqu'il votait l'impôt et faisait les lois; les magistrats chargés de les exécuter n'étaient pas ses maîtres, mais ses commis. Jacques. Il n'en est pas moins vrai que pour servir l'état gratuitement, il faut avoir son temps à soi, et que dès lors les fonctions publiques sont réservées aux oisifs. La Fée. Ils ne seront plus oisifs s'ils remplissent ces fonctions. Il faut que tout le monde travaille. « Chez nous, disait Périclès, il n'est pas honteux d'être pauvre, mais il est honteux de ne pas chasser la pauvreté par le travail. » les athéniens avaient fait une loi contre l'oisiveté. Pendant que les pauvres travaillent pour leurs familles, il est bon que les riches travaillent pour la patrie. Jacques. Et s'ils sont incapables? La Fée. On en prend d'autres. Jacques. Et s'ils me volent? La Fée. Tu les condamnes: si tu crois que les pauvres te voleront moins, pourquoi disais-tu tout à l'heure que les domestiques sans gages faisaient danser l'anse du panier? Jacques. Mais avec ce système-là, je me priverais des services d'un pauvre qui pourrait être très capable de me servir. La Fée. Si ces capacités ne lui ont pas suffi pour s'assurer une vieillesse indépendante, il ne conduira pas mieux tes affaires qu'il n'a su diriger les siennes. Jacques. Mais il faut des années pour conquérir cette indépendance; vous voulez donc exclure les jeunes gens du pouvoir? La Fée. Je t'ai déjà dit que le pouvoir c'était l'assemblée du peuple; les jeunes gens ont droit d'y prendre place dès qu'ils ont servi la patrie. Quant aux fonctions exécutives, elles demandent de l'expérience et il n'y a pas de mal à les confier aux vieillards; de cette manière tout le monde est occupé, riches et pauvres, jeunes et vieux. Jacques. Mais comment, à Athènes, les citoyens pauvres pouvaient-ils passer leur temps à l'assemblée, puisqu'ils étaient obligés de travailler pour gagner leur vie? La Fée. On les indemnisait de leur journée avec trois oboles. Tu n'as jamais vu d'obole? Cela n'est pas bien gros: je t'en montrerai, j'en ai dans ma collection de médailles. Jacques. Ah! Marraine, je vous prends en flagrant délit de contradiction: vous m'avez dit qu'à Athènes les fonctions étaient gratuites; je me rappelais bien avoir lu le contraire dans l'histoire d'Alcibiade d'Henry Houssaye, pourtant je n'ai rien dit; mais maintenant voilà que vous me parlez d'une indemnité de trois oboles. La Fée. Henry Houssaye a confondu les fonctions exécutives avec les fonctions législatives et judiciaires. Ce qui l'excuse, c'est que les auteurs anciens n'ont pas expliqué nettement la distinction, et, en effet, ils n'avaient pas besoin de le faire, puisque pour eux le vrai, le seul gouvernement, c'était le peuple assemblé, soit pour faire les lois, soit pour rendre des jugements. C'est dans ces deux circonstances que chaque citoyen avait droit à une indemnité de trois oboles, mais les fonctions exécutives étaient gratuites. Je n'ai jamais vu dans aucun auteur ancien une allusion au traitement d'un ministre ou d'un général. S'il y a quelque passage qui m'ait échappé, indique-le-moi, j'accueillerai la rectification. Jacques. Bah! Les anciens étaient les anciens et nous sommes les gens d'à présent. Tout cela est bien loin de nous. La Fée. Hélas! Je ne le sais que trop; parlons donc d'une histoire moins vieille. Celle-ci n'est que d'hier. Ton père et le père de ton père étaient écrasés sous la triple tyrannie du roi, de la noblesse et du clergé. J'ai voulu t'en affranchir: à qui a profité ma victoire? Uniquement à l'exécutif; au lieu d'une noblesse héréditaire, tu as une aristocratie de fonctionnaires nommés par le pouvoir. Tu n'es pas plus libre et tu payes encore plus cher. Jacques. Mais j'ai une chambre élective qui contrôle les actes du gouvernement. La Fée. Ici tu as raison de donner à l'exécutif le nom de gouvernement, car le véritable maître, c'est celui qui tient la clef de la caisse. Grâce à cette précieuse clef, celui qui distribue les faveurs étend l'inextricable réseau de sa hiérarchie sur toutes les classes, depuis les ministres, les préfets et les sous-préfets jusqu'aux gardes champêtres, aux balayeurs et aux cantonniers. Jacques. Vous oubliez toujours que mes députés sont là qui veillent. La Fée. Quel bien ont-ils fait, quel mal ont-ils empêché? J'en connais, et toi aussi, qui n'ont pas résisté à l'offre d'une ambassade; leurs vingt-cinq francs par jour ne leur suffisaient pas: qu'auraient fait de pis des conseillers gratuits? Jacques. On ne peut cependant pas changer les moeurs d'une époque et adopter d'emblée la constitution des athéniens. La Fée. Non, je ne t'en demande pas tant. Je me bornerais à réduire à six mille francs le maximum du traitement des fonctionnaires. J'ai lu un jour dans l'officiel un décret dans ce sens-là; quand le mettras-tu à exécution? Jacques. Oh! Je sais ce que vous voulez dire; ne me parlez pas de ces gens-là, ils m'ont fait trop peur. La Fée. Soit, n'en parlons plus, on ne discute pas avec la peur. Cependant il est sage de profiter d'un bon avis, même quand il vient de quelqu'un qu'on n'aime pas. Quand j'ai lu ce décret, je me suis dit: bon, voilà le vrai moyen de mettre tous les partis d'accord, et en effet cela n'a pas manqué; il s'est élevé une tempête de malédictions. Comme tous les gens respectables demandent des places pour eux, leurs fils ou leurs gendres, il n'est pas étonnant qu'un décret qui brisait dans l'oeuf tant d'espérances ait déchaîné la meute des aspirants sous-préfets. Aussi a-t-on vu pour la première fois un accord touchant s'établir entre les conservateurs et l'opposition, c'est-à-dire entre ceux qui ont les places et ceux qui voudraient les avoir. Jacques. Ainsi, marraine, vous n'avez pas d'autre solution à me proposer que votre décret sur le maximum des traitements? La Fée. Non, mais cela suffit; c'est le seul moyen de ne plus être le très humble serviteur de l'exécutif et de son innombrable armée de fonctionnaires émargeant au budget. Jacques. Comment, pour vous toute la question sociale est là? La Fée. à peu près: et tant que tu n'auras pas suivi mon conseil, il est inutile que tu m'appelles à ton aide; mes secours ne te serviraient pas plus qu'ils ne t'ont servi jusqu'à présent. Alliance De La Religion Et De La Philosophie. I L'objection. Mon cher enfant, Vous me demandez la permission de faire célébrer votre mariage avec ma fille dans un temple protestant. Si cela dépendait de moi, je n'ai pas besoin de vous dire que cette permission vous serait accordée. Je suis libre penseur, et j'aurais préféré un mariage purement civil; mais, si ma fille veut se faire protestante, cette conversion ne sera qu'un retour à la religion de ses ancêtres. Mon trisaïeul est mort dans la persécution qui suivit la révocation de l'édit de Nantes, et ses enfants ont été convertis au catholicisme par autorité du roi. Mais vous savez que ma femme était une fervente catholique. J'ai toujours respecté ses croyances, et c'est pour me conformer à ses dernières volontés que j'ai fait élever mes deux filles dans un couvent. Depuis que l'aînée est mariée, elle va rarement à confesse, par égard pour son mari: je suis sûr qu'il en sera de même de sa soeur. Mais vous me paraissez attribuer à cette question plus d'importance qu'elle n'en a. Il faut aux femmes des superstitions, comme il faut des joujoux aux enfants. Elles craignent par-dessus tout de n'être pas comme les autres, et elles savent que leurs amies ne les croiraient pas bien mariées si le prêtre ne s'en mêlait pas. Je me suis conformé à l'usage, parce qu'on ne m'acceptait qu'à cette condition, et je n'en ai pas moins été fort heureux en ménage. Je crois bien que vous serez obligé aussi d'en passer par là. Au reste, je vous répète que cela ne dépend pas de moi. C'est à ma fille qu'il faut vous adresser; mais je doute fort du succès. Pour convertir quelqu'un à une religion, il faut commencer par y croire soi-même, et vous êtes libre penseur comme moi. Vos convictions sont même plus raisonnées que les miennes. Comment pourriez-vous prendre au sérieux le rôle d'apôtre? Vous vous exposez à voir repousser votre première demande, ce qui est un fâcheux précédent. Croyez-moi, il est bien plus simple de faire comme tout le monde: on achète un billet de confession, on entend une messe, et quand on a payé les frais de la cérémonie, on n'y pense plus. II La réponse. Vous vous étonnez, mon vieil ami, de l'importance que j'attache au mariage religieux. Pour vous, comme pour la plupart des libres penseurs, c'est une simple formalité, une concession qu'on est obligé de faire à l'esprit routinier des femmes, et qui n'engage pas l'avenir. Je pense tout autrement, et je vais essayer de vous donner mes raisons. Une des causes de la faiblesse du lien moral en France est que, dans presque toutes les familles, la femme est catholique et le mari libre penseur, ou plutôt indifférent. Je sais bien qu'il y a malgré cela des mariages heureux, et vous me citez le vôtre. Convenez cependant que l'intimité de la famille ne peut être complète quand on ne parle pas la même langue, quand on n'a pas la même manière de comprendre le devoir, de distinguer le bien du mal. On en vient bientôt, pour éviter les discussions irritantes, à s'abstenir de parler des pratiques religieuses, que la femme juge obligatoires, et que le mari trouve inutiles ou mauvaises. La religion est un lien entre les consciences; ce lien n'existe plus chez nous, et voilà pourquoi notre société est si malade. L'opposition entre les hommes et les femmes devient de plus en plus profonde, parce que le catholicisme prend de plus en plus le caractère d'un parti politique. Connaissez-vous beaucoup de femmes républicaines? Quand on appartient, comme moi, à la nuance la plus avancée du parti radical, on est exposé à se trouver en face de la prison ou de l'exil. Quel appui et quel encouragement un homme peut-il trouver chez une femme qui ne partage pas ses croyances? Au nom de la liberté, un libre penseur respecte la religion de sa femme; mais les femmes ne se croient pas tenues de nous rendre la pareille, car elles n'admettent pas qu'une conviction politique soit l'équivalent d'une religion. Elles ne renoncent jamais à l'espoir de nous convertir, fût-ce au dernier moment. Vous recevez la lettre qui vous annonce la mort d'un ami, et vous êtes surpris d'y trouver la formule: « Muni des sacrements de l'Eglise. » Vous dites: « Sans doute, il n'avait plus sa tête à lui, autrement il n'aurait pas renié les opinions de toute sa vie. » Eh bien, non, ce n'est pas cela; le malheureux avait toute sa raison; mais il a vu près de son lit de mort une femme en pleurs qui lui disait: « Je ne te reverrai donc plus, ni dans ce monde ni dans l'autre! » Il n'a pu lui refuser une dernière concession; il a laissé entrer le prêtre, et on a fait de lui ce qu'on a voulu. Vous me citerez telle femme qui va rarement à confesse par égard pour son mari. Ce rarement-là est encore trop pour moi. Il ne me plairait pas que ma femme se mît à genoux devant un homme pour lui avouer ses fautes et lui demander pardon: je trouve cela immoral. L'homme qui dirige la conscience d'une femme est son véritable époux: le mari n'a que le corps, c'est le prêtre qui a l'âme. Les difficultés sont encore plus graves s'il y a un enfant. Le père et la mère, responsables au même titre de son éducation morale, ne s'entendent pas sur le principe de cette éducation. Ils ont beau éviter de parler des questions qui les divisent, l'enfant voit bien que sa mère va à la messe et à confesse, et que son père n'y va pas. L'un des deux a tort, évidemment, mais lequel? L'enfant hésite, sa conscience est troublée, il perd le sentiment du respect. S'il interroge son père, celui-ci n'ose pas répondre, de peur de contredire l'enseignement du catéchisme; car presque toujours l'enfant est abandonné à la femme, qui le livre au prêtre. Ce qui lui est dit dans le silence du confessionnal, le père n'en sait rien. Eh bien, je trouve cela monstrueux: c'est la dissolution de la famille, qui est la base de toute société. Je ne conteste pas le droit de la femme sur l'éducation de l'enfant, mais à la condition qu'elle exerce ce droit elle-même, et ne le délègue pas à un étranger. Celui qui dirige la conscience de l'enfant est son véritable père. Le mari ne sert qu'à subvenir aux dépenses; c'est le seul droit qui ne lui soit pas contesté. Vous voyez le mal aussi bien que moi, mais vous le croyez incurable. Vous dites: il faut des superstitions aux femmes, comme il faut des joujoux aux enfants. On a dit aussi: il faut une religion pour le peuple. Pourquoi ne pas avouer que la religion répond à une aspiration de l'âme ou, si vous aimez mieux, à une bosse du cerveau? Quand même la religiosité serait particulière aux femmes, il faudrait bien en tenir compte, car elles sont la moitié du genre humain, et c'est cette moitié-là qui mène l'autre. On dit que les chinois sont arrivés à se passer de religion; si cet exemple avait de quoi nous tenter, ce n'est pas les pieds des femmes qu'il faudrait enfermer dans des boîtes, c'est leur cerveau qu'il faudrait pétrir pour les besoins du positivisme. Autrement elles convertiront leurs maris plutôt que d'accepter une philosophie qui ne leur offre que des négations. Une mère veille au chevet de son enfant malade; le médecin n'a plus d'espoir, mais la mère espère toujours. Lui prouverez-vous que les lois de la physiologie sont inflexibles, et qu'il n'y a personne là-haut pour faire un miracle en sa faveur? Si son enfant meurt, et si elle espère le revoir au ciel, lui direz-vous d'écarter cette hypothèse, que la science ne peut pas vérifier? Non, vous lui laisserez cette espérance qui la console, peut-être même tâcherez-vous de la partager. Au lieu de se retrancher obstinément dans des camps ennemis, les hommes et les femmes auraient un intérêt égal à vivre en paix sur un terrain commun. En réalité, ce n'est pas la religion qui nous gêne, c'est le clergé. La plupart des croyances et même des superstitions, sans nous paraître plus raisonnables, deviendraient inoffensives, s'il n'y avait pas de prêtres pour les exploiter. Que nos femmes admettent autant de personnes qu'elles voudront dans la trinité, qu'elles se couvrent de scapulaires et de médailles miraculeuses, qu'elles boivent de l'eau de Lourdes quand elles sont malades, pourvu qu'elles n'aillent pas à confesse. Il me semble qu'elles peuvent bien nous accorder cela. Des gens plus religieux que nous, les anglais, les américains, les hollandais, les suédois, vivent et meurent sans confession, et ils nous valent bien. Vous avez tort de mettre toutes les religions dans le même sac. Le protestantisme n'est pas une théocratie; un pasteur protestant ne confesse pas les femmes des autres. Il prêche les vertus de famille, et il tâche de les pratiquer. Vous me dites que, pour convertir quelqu'un à une religion, il faut commencer par y croire. Vous ne voyez dans la religion qu'un ensemble de dogmes plus ou moins inacceptables pour la raison d'un philosophe. J'y vois quelque chose de bien plus important que cela: une règle idéale pour la conduite de la vie. Ceux qui ont accepté cette règle forment un groupe social, une assemblée, -c'est le sens du mot église, -et se sentent reliés les uns aux autres dans une aspiration commune: c'est le sens du mot religion. Vous me direz peut-être que la conduite de la vie regarde la morale, et que la morale est la même pour tous les hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent, et même en dehors de toute religion: c'est une erreur. Examinez par exemple les principes moraux des deux grands systèmes de philosophie sociale qui se sont produits dans notre siècle, celui de Saint-Simon et celui de Fourier. Le saint-simonisme prêche la réhabilitation de la chair, et fonde une hiérarchie de castes sur la différence des capacités: tout pour l'intelligence, rien pour la vertu. Le fouriérisme proclame les attractions proportionnelles aux destinées; toutes les passions lui semblent légitimes: il suffit de les distribuer en groupes pour produire l'harmonie. Ni d'un côté ni de l'autre il n'y a place pour l'énergie virile de la lutte contre soi-même, pour l'héroïque effort de la volonté. Le christianisme, au contraire, héritier de la morale grecque, établit la suprématie de l'âme sur les attractions du dehors. Pour lui, la vie est un combat sans trêve, et le prix de la victoire, c'est la paix divine de la vertu. Quiconque admet cette grande morale de la lutte intérieure, poussée jusqu'au sacrifice de soi-même, a le droit de se dire chrétien. Les sectes chrétiennes sont nombreuses, et pourraient l'être plus encore sans inconvénient. Leurs différences ne portent pas sur l'idéal moral, qui est seul du domaine de la foi, mais sur des questions de dogme ou d'histoire que chacun peut résoudre comme il l'entend. Dans l'exégèse comme dans toute autre science, les opinions les plus diverses peuvent se produire. Je ne me fais, pour ma part, aucun scrupule de chercher les sources de la tradition chrétienne dans le polythéisme hellénique, dont le christianisme est le complément naturel et la légitime conclusion. Entre les lois éternelles dont l'accord produit l'ordre de l'univers, et que l'antiquité appelle les dieux, l'homme a sa loi propre, qui est la morale. Le devoir est sa religion; car, en faisant ce qu'il doit, l'homme se relie à l'ensemble des choses. Ce qui doit être étant la règle de ce qui est, les chrétiens ont eu raison de dire, après les philosophes, que la loi de justice qui règne au delà du monde visible, le dieu intérieur que chacun porte en soi, est le seul dieu que l'homme doive adorer. Subordonner toutes ses actions à cette loi, qui se révèle dans la conscience, c'est ce qu'on appelle aimer Dieu par-dessus toute chose. Le culte de la justice implique la lutte incessante contre soi-même, le sacrifice de toutes nos passions égoïstes au bonheur d'autrui. Par cette abnégation sans réserve, l'homme s'unit à Dieu, c'est-à-dire au bien absolu. Le type de cette vertu suprême s'appelle l'homme-dieu. C'est le modèle que se proposent ceux qui prennent le nom de chrétiens; c'est en s'élevant par un effort continu vers cette perfection idéale qu'ils entrent dans la communion des saints, et se reposent après la lutte dans la béatitude intérieure qu'on nomme le ciel. En passant en revue les dogmes fondamentaux du christianisme et en les traduisant sous une forme abstraite, il me serait facile de montrer qu'ils sont parfaitement acceptables pour un libre penseur. Qu'importe que la pensée soit enveloppée de symboles mythologiques? La mythologie est la langue des religions, et les symboles sont toujours transparents pour qui veut les comprendre. Ils sont l'incarnation vivante de la conscience humaine, et il n'est pas de poète ou d'artiste qui puisse en créer de plus beaux. Qu'on cherche par exemple une expression visible et plastique du dogme républicain de la fraternité: où pourrait-on trouver une légende plus saisissante que celle du juste mourant volontairement pour le salut des hommes? Ce drame sublime de la passion restera le type de toutes les condamnations injustes et de toutes les douleurs volontairement acceptées. Devant toutes les proscriptions politiques ou religieuses, devant les autodafés, les échafauds et les fusillades, on se rappellera toujours les détails profondément humains de l'agonie divine. Quand toutes les haines et toutes les lâchetés s'acharnent sur une insurrection vaincue, on pense à la trahison de Judas et au reniement de Saint Pierre, aux insultes des soldats et des juges, aux soufflets, aux crachats, à l'éponge de fiel; et quand on voit les victimes de nos réactions sanglantes porter les chaînes des forçats, on se souvient que le dieu du sacrifice fut crucifié entre deux voleurs. Je vous assure, mon ami, que je serais moins embarrassé que vous paraissez le croire pour prendre au sérieux le rôle d'apôtre; seulement je ne puis être chrétien qu'à la condition d'être protestant, car je tiens absolument à garder mon droit illimité de libre examen et d'interprétation. Vous supposez peut-être qu'à un mariage protestant je préférerais, au fond, un mariage purement civil; détrompez-vous. Je ne crois pas comme vous qu'il soit inutile de donner une consécration religieuse à chacun des grands actes de la vie. Le mariage est un engagement réciproque contracté devant la société politique à la mairie, en présence du maire, représentant de la commune, et devant la société religieuse au temple, en présence du pasteur, représentant de l'église. Si j'ai des enfants, ils entreront dans la société politique par la déclaration à la mairie, dans la société religieuse par le baptême au temple protestant. L'acte de naissance, inscrit sur les registres de la commune, constatera leurs droits de citoyens; l'acte de baptême, signé par le pasteur, empêchera qu'ils ne soient comptés officiellement au nombre de mes ennemis politiques. Le baptême est le premier acte de l'initiation chrétienne. Si l'enfant a reçu avec le sang quelque instinct mauvais, héritage de ses parents ou de ses ancêtres, que cette tache originelle soit lavée. Une éducation religieuse et morale triomphera de l'atavisme: c'est ce qu'exprime symboliquement l'eau lustrale versée sur la tête de l'enfant. Quand il aura l'âge de raison, il formera lui-même ses convictions religieuses selon le caractère et le degré de son intelligence, car la religion ne relève que de la conscience individuelle. Il appartient au père et à la mère d'éclairer ce choix; mais ils doivent respecter dans leurs enfants le droit de libre examen qu'ils réclament pour eux- mêmes, et proposer leurs croyances sans jamais les imposer. Vous doutez, mon vieil ami, du succès de ma tentative: eh bien, montrez ma lettre à votre fille. J'ai plus de confiance que vous dans la rectitude de son jugement, et je crois pouvoir compter sur son adhésion. Sacra Privata. La pauvre femme était couchée sur son lit, maigre et pâle, les yeux entourés d'un creux noir. Le médecin n'avait donné aucune espérance et ne devait pas revenir. Elle voulut revoir son enfant une dernière fois, mais elle ne pouvait plus lui parler. Puis la vieille grand'mère emmena l'enfant pour lui épargner le spectacle de l'agonie, et le père resta seul près du lit pour fermer les yeux de la morte. La maladie avait été si longue, que l'enfant s'était habitué à voir souffrir sa mère; mais, devant les sanglots, qu'on étouffait avec peine, il eut peur, sans savoir de quoi. « Tu pleures, grand'mère, dit-il; est-ce que mère est plus malade aujourd'hui? -Non, mon pauvre petit, cela va mieux, et bientôt elle ne souffrira plus du tout. Elle va partir pour un pays où personne n'est malade, et où elle se guérira tout à fait. -Est-ce que nous partirons avec elle, grand'mère? -Non, pas encore; mais plus tard nous irons tous la rejoindre, et pour moi j'espère que ce sera bientôt. -Je veux partir tout de suite, dit l'enfant. -Et ton pauvre père, mon petit, tu veux donc le laisser seul? Tiens, le voilà qui descend, va l'embrasser. » L'enfant s'aperçut bien que son père aussi avait des larmes dans les yeux. « Pourquoi pleures-tu, père, puisque nous irons tous la revoir dans un beau pays où l'on n'est jamais malade, jamais, jamais? » Les sourcils de l'homme se contractèrent malgré lui. « Ne te fâche pas, Pierre, dit la vieille femme. Je n'ai pas eu la force de voir pleurer cet enfant, mais c'est à toi seul de diriger sa conscience. Réfléchis à ce que tu dois répondre à ton fils quand il t'interrogera et, quelle que soit ta réponse, sois tranquille, je n'y opposerai pas ce que tu appelles mes superstitions. -L'éducation de l'enfant appartient à la mère, répondit-il; maintenant que vous remplacez la sienne, dites-lui ce que vous voudrez. Quant à moi, je ne saurais lui enseigner ce que je ne crois pas moi-même; on ne doit tromper personne, pas même un enfant. -Pierre, il ne faut pas qu'il puisse opposer ma croyance à la tienne; cela troublerait sa conscience à peine éveillée. » Elle se tourna vers l'enfant: « Va jouer dans le jardin, mon petit, lui dit- elle; tu reviendras tout à l'heure, nous avons à parler sérieusement, ton père et moi. » Elle conduisit l'enfant jusqu'à la porte, qu'elle referma. « Maintenant, Pierre, dit-elle, parle, et pas de ménagements avec moi; je suis forte, et je tâcherai de te répondre. Nous finirons peut-être par tomber d'accord sur ce qu'il convient de lui dire quand il nous parlera de sa mère, qu'il ne verra plus. -A quoi bon, mère? Gardez vos espérances, si elles adoucissent vos regrets. Quant à moi, vous le savez, je ne crois qu'aux lois inflexibles de la nature, et malheureusement la mort est une de ces lois. Ne me forcez pas à souffler sur vos rêves; il a pu m'arriver quelquefois d'opposer les graves arguments de la raison à cette consolante mythologie, mais ce n'est pas en présence de la mort qu'on discute la douce chimère de l'immortalité. -Et de quoi parlerions-nous, Pierre, si ce n'est de notre douleur commune? Ni toi ni moi ne pouvons penser à autre chose qu'à celle qui vient de nous quitter. Si, comme je le crois sincèrement, elle est là qui nous écoute, elle voit combien nous l'aimions l'un et l'autre, et peut-être, par des voies inconnues, m'inspirera-t-elle la force de te persuader. -Ah! Pauvre bonne mère, si nos morts pouvaient nous répondre, il y a longtemps qu'ils auraient dissipé nos angoisses, car ce n'est pas pour nous que nous essayons de croire à une autre vie. Sans notre ardent désir de les revoir, qui voudrait recommencer au delà du tombeau? C'est bien assez d'une fois. Pour moi, je suis las, j'ai soif du sommeil éternel, et sans me croire plus mauvais qu'un autre, je sais bien que je ne vaux pas la peine d'être conservé. -Et ton enfant, Pierre? -Vous resterez près de lui, et s'il pleure son père et sa mère, vous lui persuaderez qu'il les retrouvera. -Je suis bien vieille, et quand je serai partie à mon tour, qui sera là pour lui dire: « Chaque fois que tu fais quelque chose de mal, il y a quelqu'un qui te voit et qui pleure; quelqu'un que tu aimais bien, et qui t'aimait bien. » Dis- moi, Pierre, n'est-ce pas la pensée des morts qui nous conduit, qui nous préserve, qui nous éclaire? Sans leur souvenir et leurs exemples, qui donc nous soutiendrait dans les luttes de la vie? Il y a bien des précipices et des fondrières, le long de ce rude sentier de l'ascension. Mais nous évoquons nos morts, et ils nous tendent la main. Tu sais, Pierre, que personne n'est sûr d'être toujours au-dessus de toutes les épreuves; s'il te vient un jour la tentation de faire une chose que tu regretterais plus tard d'avoir faite, tu te diras: « Que me conseillerait-elle, si elle était ici près de moi? » et en effet, alors, elle y sera. -Hélas! C'est de la poésie, cela, bonne mère. Les morts n'existent plus que dans notre mémoire, et nous avons raison de les pleurer. -Est-ce que tu sais ce que c'est que l'existence? On ne le dirait pas, car tu parais la confondre avec la vie, cette chose mobile, fugitive et changeante que, dans la langue de tes philosophes, on appelle, je crois, le devenir. Qu'y a-t-il de commun entre l'enfant que tu étais autrefois, l'homme que tu es aujourd'hui et le vieillard que tu seras demain? Les éléments de ton corps se renouvellent, les traits de ton visage changent avec les années; tes sentiments et tes idées, tes craintes et tes espérances ne sont plus les mêmes, et sans la mémoire, si tu revoyais ton passé, tu ne te reconnaîtrais pas. Mais quand la vie s'est envolée, la mort nous fait entrer dans l'existence immobile; elle la compose de toutes nos actions, bonnes ou mauvaises. Ce que nous avons été dans la vie, nous le serons à jamais dans le souvenir des vivants. -Mon fils est si jeune, qu'il oubliera bien vite. Je ne me souviens plus de mon aïeul, qui est mort quand j'avais cet âge-là. Le pauvre petit n'a pas eu le temps de connaître sa mère; il n'aura pas cette protection bienfaisante du souvenir. -Celle qui aurait veillé sur lui si elle avait vécu se servira de nous pour le guider dans la vie. N'est-ce pas à elle que tu penseras chaque fois que tu donneras un conseil à cet enfant? Quant à moi... voyons, Pierre, laisse-moi le bercer avec ce que tu appelles mes contes de vieille femme. Ce que je lui dirai, elle le lui aurait dit, j'en suis sûre, si tu étais parti le premier. Les femmes savent parler aux enfants la seule langue qu'ils puissent comprendre. Plus tard, tu lui expliqueras la loi austère du devoir, et il recevra tes leçons sans rejeter les miennes. Les premières fleurs qui ont germé sur le sol vierge de la conscience laissent un parfum qui ne s'évapore jamais. Tu sais que tous les hommes, même les meilleurs, peuvent être arrêtés par le doute dans les carrefours de la vie. La nuit est si noire qu'on cherche au ciel une étoile. Ton fils traversera comme les autres ces heures mauvaises où tout nous abandonne. Ne veux-tu pas qu'il puisse dire: « O ma bonne mère, viens à mon secours? » -A quoi bon ces prières à qui ne peut plus nous entendre? -En es-tu bien sûr? Au delà des horizons de la science, il n'est pas plus sage de nier que d'affirmer. On doute, quelquefois on espère, puis la foi entre dans l'âme sans qu'on sache pourquoi ni comment; l'esprit souffle où il veut. Je ne te parlerai que pour l'enfant, et je n'espère pas changer tes idées. Si ce miracle arrive, ce sera l'oeuvre de celle qui va devenir notre ange gardien. Es- tu bien sûr qu'elle ne peut pas faire éclore dans ton cerveau des idées qui n'y auraient pas germé sans elle? La mort ne brise pas les liens formés pendant la vie, et ce n'est pas toujours en vain que l'amour prodigue les serments d'éternité. -Avez-vous toujours eu ces croyances, bonne mère? -Non, Pierre; c'est la douleur qui me les a révélées; hier encore, je t'aurais dit: la plus grande douleur que j'aie connu dans ma vie; aujourd'hui, je ne peux plus dire cela. Ma mère allait mourir: je la suppliai de ne pas me quitter. Elle qui avait toujours cédé à mes prières, comment aurait-elle résisté à la plus ardente de toutes? Ma fille naquit, et je compris que j'étais exaucée. à mesure qu'elle grandissait, elle ressemblait de plus en plus à ma mère: je voyais bien que c'était elle qui était revenue. Dans quelque temps, quand ton fils n'aura plus besoin des soins d'une femme, elle m'appellera près d'elle comme je l'ai appelée près de moi. -Je ne partage pas vos illusions, mais je vous les envie; les rêves de la poésie valent mieux que la réalité. -La science a aussi ses rêves; elle rejette au réveil ceux qu'elle reconnaît pour des erreurs; les autres la guident dans sa marche progressive, et elle les nomme des intuitions. Rappelle-toi ce que nous disait dernièrement le docteur sur ces étranges ressemblances constatées dans les familles où l'on conserve des portraits d'ancêtres. C'est ce qu'il appelait l'atavisme, et cela lui semblait très mystérieux. Cela devient bien simple si on regarde les familles comme des unités vivantes, analogues à ces madrépores que tu as vus dans les mers du sud. Les corps sont une création des âmes; celles qui veulent rentrer dans la naissance reprennent la forme de leur première incarnation. -Je ne puis vous suivre jusque-là. Vous prenez vos regrets et vos espérances pour des révélations, comme tous ceux qui ont imaginé une vie future, mais les fantômes chéris s'évanouissent quand on veut les embrasser. Un infaillible instinct a toujours comparé la mort à un sommeil sans rêves. Ni crainte ni désirs: cela vaut mieux que les tristes agitations de la vie; laissons les morts dormir en paix. -C'est vrai, la mort est le sommeil du désir, et l'art antique a eu raison de la représenter ainsi sur les sarcophages: Eros endormi ou éteignant son flambeau. C'est que le désir est égoïste et rapporte tout à lui-même, mais eux, nos protecteurs et nos amis, ils ne vivent plus qu'en nous et pour nous. Oui, tu as raison, qu'ils dorment en paix, mais près de ceux qu'ils ont aimés, répandant sur nous leurs influences bénies, et toujours pleins de pardon, car ils ont souffert comme nous. -Et que deviennent, selon vous, les familles qui s'éteignent et les morts qu'on oublie? -Ceux que nous oublions nous oublient à leur tour: c'est le fleuve Léthé. Il y a sur l'autre rive des routes ouvertes vers des destinées inconnues; mais, tant que nous pensons à eux, comment pourraient-ils briser la chaîne de nos prières et de leurs bienfaits? -Et ceux qui ont fait le mal? -Ils nous demandent de le réparer. S'il y a dans les familles une vie collective, il faut bien que les plus forts soutiennent les plus faibles, relèvent ceux qui tombent et les aident à porter un fardeau trop lourd. J'ai connu une jeune fille riche et belle qui, pour expier un crime qu'elle savait avoir été commis par son père, s'est condamnée à une vie d'austérités ascétiques et d'active charité. Tu peux blâmer, comme une erreur, cette expiation volontaire d'une faute qui n'est pas la sienne; moi, j'admire cette âme pure abritant une âme souillée dans un pan de sa robe blanche. Ceux qui prient pour leurs morts sont plus malheureux que nous qui pouvons prier les nôtres. La sainte qui veille sur nous maintenant n'a pas une action de sa vie à se reprocher. Qu'elle soit notre phare et notre étoile, qu'elle nous épure et nous attire vers les hauteurs, qu'elle plane, avec ses ailes d'ange, sur le berceau de son enfant. -Oui, c'est vous qui avez raison, bonne mère; le culte des morts est la religion de la famille, et cette religion-là n'a pas besoin de prêtres. Que l'enfant vous écoute, je ne contredirai pas vos paroles; elles peuvent être pour lui une source de consolations maintenant et plus tard. Je voudrais pouvoir m'y associer, mais, pour enseigner une religion, il faut y croire; je ne sais si cela viendra: cela n'est pas encore venu. Tâchez de donner à mon fils votre foi et votre espérance et il sera plus heureux que moi. -Merci, Pierre, je vois que j'ai gagné ma cause: tu peux rappeler l'enfant. » Il ouvrit la porte, et l'enfant accourut en demandant sa mère. Il lui dit: « Elle dort toujours; ne fais pas de bruit. Elle avait bien besoin de repos. Je veillerai près d'elle. Demain, nous la porterons, sans la réveiller, dans un jardin plein d'ombre, où elle sera bien tranquille, sous des arbres toujours verts. » Panthéon. Le temple idéal où vont mes prières Renferme tous les dieux que le monde a connus. Évoqués à la fois de tous les sanctuaires, Anciens et nouveaux, tous ils sont venus; Les dieux qu'enfanta la nuit primitive Avant le premier jour de la création, Ceux qu'adore, en ses jours de vieillesse tardive, La terre, attendant sa rédemption; Ceux qui, s'entourant d'ombre et de silence, Contemplent, à travers l'éternité sans fin, Le monde, qui toujours finit et recommence Dans l'illusion du rêve divin; Et les dieux de l'ordre et de l'harmonie, Qui, dans les profondeurs du multiple univers, Font ruisseler les flots bouillonnants de la vie, Et des sphères d'or règlent les concerts; Et les dieux guerriers, les vertus vivantes Qui marchent dans leur force et leur mâle beauté, Guidant les peuples fiers et les races puissantes Vers les saints combats de la liberté; Tous sont là: pour eux l'encens fume encore, La voix des hymnes monte ainsi qu'aux jours de foi; À l'entour de l'autel, un peuple immense adore Le dernier mystère et la grande loi. Car c'est là qu'un dieu s'offre en sacrifice: Il faut le bec sanglant du vautour éternel Ou l'infâme gibet de l'éternel supplice, Pour faire monter l'âme humaine au ciel. Tous les grands héros, les saints en prière, Veulent avoir leur part des divines douleurs; Le bûcher sur l'Oeta, la croix sur le Calvaire, Et le ciel, au prix du sang et des pleurs. Mais au fond du temple est une chapelle Discrète et recueillie, où, des cieux entr'ouverts, La colombe divine ombrage de son aile Un lis pur, éclos sous les palmiers verts. Fleur du paradis, vierge immaculée, Puisque ton chaste sein conçut le dernier dieu, Règne auprès de ton fils, rayonnante, étoilée, Les pieds sur la lune, au fond du ciel bleu. Lettre D’Un Mandarin. Au Directeur De La Critique Philosophique. Monsieur, l'Europe est très fière de sa civilisation. Les peuples de l'Extrême-Orient, frappés des avantages matériels que vous donnent les applications de vos sciences, envoient, depuis quelques années, leurs enfants étudier dans les écoles de l'occident. Ces jeunes gens ont pu comparer votre état moral à celui de leurs compatriotes, et permettez-moi de vous dire que cette comparaison n'est pas toujours à votre avantage. Voulez-vous permettre à un étudiant bouddhiste de répondre quelques mots à un article publié dans votre dernier numéro sur les bienfaits de la vivisection? L'auteur de cet article parle avec un suprême dédain de la ligue anti- vivisectionniste, dont les adhérents ne sont, suivant lui, que « des natures toutes de sentiment et de passion, chez lesquelles le raisonnement n'a point de part au conseil. » M. Le Docteur P. se trompe: la ligue anti-vivisectionniste, dont je m'honore de faire partie, ne repose pas, comme il le croit, sur une nervosité maladive, mais sur un principe de raison, ou ce qui vaut mieux encore, sur un principe de conscience. Lors même que les expériences de M Pasteur seraient utiles, ce qui est contesté, cela ne prouverait pas qu'elles soient justes. Où donc ai-je lu cette phrase: « Il est avantageux qu'un seul homme périsse pour la nation? » Je crois que c'est dans l'évangile, qui condamne évidemment la politique utilitaire, car il met ce mot dans la bouche de Caïphe, un des meurtriers de votre dieu. Il est vrai que le texte parle d'un homme, et non d'un autre mammifère; mais la morale n'est-elle impérative qu'entre des êtres de même espèce? Si, comme l'espère M. Renan, le darwinisme produisait, par sélection, une race d'animaux supérieure à l'espèce humaine, cette race aurait-elle le droit de nous soumettre, dans son intérêt, à des expériences de vivisection? Je suis étonné de trouver dans la critique philosophique le point de vue de la justice absolue subordonné à celui d'une utilité supérieure; cela conduit aux arguments tirés de la raison d'état. La veuve de Claude Bernard, pour réparer les crimes de la physiologie expérimentale, a ouvert un asile de chiens. Au jugement dernier, cette offrande expiatoire d'une humble conscience de femme pèsera plus, dans l'infaillible balance, que toutes les découvertes de son mari. Il n'y a pas de conquête scientifique qui vaille le sacrifice d'un sentiment moral. Or le premier de tous, celui qui nous révèle la loi de justice, c'est le sentiment de la pitié. On voit un être qui souffre, on se dit: « Comme je souffrirais si j'étais à sa place! » et on souffre avec lui, comme l'indique l'étymologie même du mot sympathie, (...), compatir; ce sentiment est plus vif à l'égard des êtres qui se rapprochent de nous par leur organisme: on s'apitoie sur un vertébré plus que sur un insecte, parce que l'insecte nous paraît moins susceptible de douleur. La compassion est fondée sur l'analogie des systèmes nerveux, et non sur la hiérarchie intellectuelle, et personne n'admet que, pour épargner une souffrance à un homme d'esprit, on puisse l'imposer à un imbécile. S'il s'agit d'une hiérarchie morale, c'est bien autre chose encore: prétendra-t-on qu'aux yeux de l'éternelle justice, Néron est plus élevé dans l'échelle des êtres que mon bon chien qui me défend et donnerait sa vie pour moi? Dans le ciel bleu de l'idéal, la bonté est bien au-dessus de l'intelligence. Le diable est très intelligent: voudriez-vous lui ressembler? En infligeant aux animaux des tortures imméritées, vos savants, qui ne croient pas à la métempsycose, n'ont pas l'excuse de dire qu'elles sont l'expiation de fautes commises dans une existence antérieure. Toute souffrance injuste est un crime de Dieu: par la vivisection, l'homme s'associe à ce crime. Ce n'est pas le péché qui accuse la providence, puisqu'il est notre oeuvre; ce n'est même pas la douleur de l'homme, qui n'est qu'une épreuve pour son courage, comme l'ont si bien dit les stoïciens: c'est la douleur des êtres inconscients et impeccables, des animaux et des enfants. Avant qu'il y eût des hommes sur la terre, la vie s'entretenait comme aujourd'hui par une série de meurtres. Il y avait des dents aiguës et des griffes acérées qui s'enfonçaient dans les chairs saignantes. Qui osera dire que cela est un bien? Si le créateur n'a pas voulu ou pas pu épargner à ses créatures, je ne dis pas la mort, mais la douleur, son oeuvre est mauvaise, et il aurait mieux fait de rester dans son repos. Voilà pourquoi nous refusons de l'adorer; les images qu'on voit dans nos pagodes ne sont pas de celles du dieu qui a fabriqué, avec une férocité ingénieuse, les griffes rétractiles du tigre, les crochets venimeux de la vipère et les âmes sans pitié des savants vivisecteurs, ce sont les images d'un homme qui n'a jamais fait souffrir volontairement aucune des créatures vivantes, et qui les embrassait toutes, sans distinction, dans son inépuisable et universelle charité. Cette charité bouddhique, qui s'étend aux animaux, vous paraît très ridicule, car vous n'admettez pas que l'homme ait des devoirs envers ses frères inférieurs. Peut-être la conscience n'est-elle pas la même en orient et en occident. Bien des choses me le font craindre. Vous êtes implacables pour les vaincus dans les luttes civiles, mais vous êtes pleins de tendresse pour les criminels de droit commun; la peine de mort vous répugne, excepté en matière politique, et alors l'adoucissement des moeurs vous suggère des euphémismes: les assassinats de prisonniers ne sont plus que des exécutions sommaires, et le progrès des sciences vous permet de remplacer la guillotine par une mitrailleuse. Votre jury trouve toujours des circonstances atténuantes pour les parricides. Vous avez des trésors d'indulgence pour les parents qui torturent leurs enfants: ils en sont quittes pour quelques mois de prison. Il ne se passe guère de semaine sans que les journaux racontent quelque horrible histoire d'enfants martyrs et ils ne manquent pas d'ajouter que la police a eu toutes les peines du monde à empêcher le peuple de lyncher ces scélérats, coupables du plus lâche de tous les crimes. On ne prendrait pas tant de précautions pour protéger un insurgé contre les fureurs bourgeoises, les coups d'ombrelle des belles dames, les coups de canne des jolis messieurs. Il est vrai que si l'insurrection réussit, les rebelles deviennent des héros de juillet, et vous gravez leurs noms sur une colonne de bronze. Car vos jugements se modifient dans un sens ou dans l'autre, quand vos intérêts sont en jeu: vous vous indignez contre Orsini, mais vous glorifiez Charlotte Corday, et un de vos poètes l'appelle l'ange de l'assassinat. Toutes ces choses, et bien d'autres encore, me font croire que les occidentaux, plus civilisés que nous sous le rapport matériel, n'ont pas des idées très nettes sur la morale. Et pourtant si on n'avait pas cette pauvre petite lumière tremblotante de l'impératif catégorique, il ne resterait plus qu'à dire avec Cakya-Mouni et M De Hartmann: « Que le monde finisse, puisque rien ne peut le corriger! » Lou-Y, mandarin à bouton de cristal. Le Jour Des Morts. Il y a dix-huit cents ans, les chrétiens passaient pour des impies, parce qu'ils refusaient de sacrifier aux dieux de l'empire. Il en sera toujours ainsi pour ceux qui ne reconnaîtront pas la religion officielle. Aujourd'hui, le peuple de Paris passe pour irréligieux. Les prêtres lui déplaisent parce qu'il les a toujours vus du côté de ses ennemis politiques. Il n'aime pas la monarchie, et il ne voit pas pourquoi on en laisserait une dans le ciel. Il dit volontiers avec Blanqui: « Ni dieu, ni maître. » Eh bien, malgré cela, le peuple de Paris est le plus religieux de tous les peuples. Sa religion c'est le culte des morts. C'est à Paris que s'est établi l'usage de se découvrir devant un cercueil. Tous les ans, au commencement de ce triste et brumeux novembre, bien choisi pour une fête funèbre, la foule envahit les cimetières, spontanément, sans convocation, sans prêtres, sans solennités. On se disperse dans le dédale des pierres funéraires, et chacun cherche ses tombes pour y déposer l'offrande de pensées et de chrysanthèmes, les dernières fleurs de l'automne. C'est la religion des familles. Bien souvent, l'intérêt a divisé les frères; on ne se parlait plus: chacun est venu de son côté apporter sa couronne, et devant la tombe des vieux parents on se rencontre et on se tend la main. C'est la religion des orphelins: « Viens porter un petit bouquet à ton pauvre père, qui t'aimait tant, pour lui montrer que tu ne l'as pas oublié. -Mais où est-il, mère, je ne le vois pas? -Tu ne peux pas le voir, il est dispersé dans l'air que tu respires, mais il est toujours près de toi quand tu penses à lui. Si tu fais quelque chose de mal et si personne ne le sait, lui, il t'a vu. Il ne te grondera pas, mais tu lui as fait de la peine. Si tu es sage, il est content, il te sourit comme autrefois, te rappelles-tu? » -Mais ceux qui n'ont pas de tombeaux de famille, les pauvres qui ont vu enterrer leurs morts dans la fosse commune, où iront-ils porter leur offrande? -C'est pour ceux-là qu'on a mis au milieu du cimetière une stèle où on a écrit: monument du souvenir. Sur le piédestal s'accumulent les humbles couronnes et les petits bouquets d'immortelles et de pensées. -mais les parias, les enfants trouvés, qu'ont-ils à faire de cette religion des familles? Et tous ceux que leurs parents ont torturés dans leur enfance, quel souvenir d'amour et de respect peuvent-ils porter à ceux qui les faisaient mourir à petit feu et que vos lois ne punissent que d'une façon dérisoire? -Eh bien! Non, il n'y a pas de parias, la religion des morts n'exclut personne. à ceux que leur famille a repoussés, il reste la grande famille humaine. Cet enfant abandonné par sa mère, d'autres ont eu pitié de lui. Quelqu'un l'a trouvé au coin d'une rue et l'a porté à l'hôpital où on lui a donné une nourrice pour l'allaiter, un médecin pour le soigner. Il se souvient surtout de la soeur de charité qui faisait la classe, soyez sûr qu'il portera une fleur pour elle au monument du souvenir. « Elle nous apprenait à lire dans le catéchisme. Il y avait là un tas de choses que je ne comprenais guère, ni elle non plus, probablement, mais sa conclusion était toujours qu'il faut être charitable pour les autres comme on l'a été pour nous. J'ai été quelquefois bien près de prendre la route gauche; mais quand on me donne de mauvais conseils, je pense à cette bonne créature: que me dirait-elle si elle était là? Et je n'ai pas de peine à deviner sa réponse, il me semble que je l'entends. Où est-elle maintenant, cette pauvre soeur Marthe? Je ne sais pas s'il existe, ce paradis dont elle parlait toujours, mais si quelqu'un a mérité d'y entrer, c'est bien elle. On dit qu'elle aurait dû se marier, avoir une famille: elle a mieux aimé soigner les enfants trouvés. S'il n'y en avait pas quelques-unes comme cela de temps en temps, que serions-nous devenus moi et les autres? Adieu, bonne soeur Marthe, voici une petite fleur pour toi. » Les philosophes et les lettrés se perdent en conjectures pour deviner comment les religions commencent, et quand ils pourraient assister à cette genèse, ils ne veulent pas ouvrir les yeux. Voyez dans Tacite l'opinion des romains de ce temps-là sur le christianisme naissant: c'est un mélange d'horreur et de dédain. N'est-ce pas exactement ce qu'éprouvent aujourd'hui les classes dirigeantes quand, à de funèbres anniversaires, il y a des couronnes d'immortelles rouges déposées au Père-Lachaise, le long du mur des fédérés? Rappelez-vous qu'il y a quinze ans, dans la critique philosophique, j'avais prédit ces pèlerinages: étais-je prophète? C'est que je savais que Paris n'oublie pas ses morts: gloria victis! la religion de la cité, c'est le souvenir de ceux qui sont morts pour elle, plebeiae deciorum animae! culte proscrit, confiné dans les cimetières, comme celui des chrétiens dans les catacombes. Quand le corps de Caius Gracchus eut été jeté dans le Tibre, on défendit à sa veuve de porter le deuil. Ce n'est que d'hier qu'étienne Marcel et Coligny ont leur statue. La justice peut choisir son heure, puisqu'elle est éternelle. Mais je vous le dis, si vous voulez savoir comment une religion commence, ce n'est pas les philosophes qu'il faut interroger. Regardez dans la profondeur des couches sociales, vous y lirez les deux mots qui sont gravés sur la grosse cloche de Notre-Dame: defunctos ploro. Les religions, même quand elles semblent nouvelles, ont des racines dans le plus lointain passé. Les aînés de notre race, les aryas, offraient des libations aux ancêtres sur les plateaux de la haute Asie. Le Rig Véda nous a conservé un écho des hymnes qui se chantaient aux funérailles: « Pars, va par ces antiques chemins qu'ont suivis nos pères; tu verras les dieux Yama et Varouna qui se plaisent aux libations. Rends-toi auprès des pères, demeure avec Yama dans ce ciel suprême que tu as bien mérité. Ceux qui ont lutté dans les combats, ceux qui sont morts en héros, ceux qui ont offert mille sacrifices, rends-toi auprès d'eux tous! Ceux qui ont pratiqué le bien, aimé le bien, fait prospérer le bien, rends-toi auprès d'eux tous! Les poètes inspirés aux mille chants, les gardiens du soleil, ô Yama, les rishis aux pieuses austérités, rends-toi auprès d'eux tous! » le silence des livres juifs sur la vie future est aussi triste qu'une négation; c'est une boule noire dans l'urne: « Tu es poussière et tu retourneras poussière. » N'avez-vous rien de plus à nous dire? Pas un mot, pas une vague promesse, pas une espérance? Alors nous pèserons les suffrages au lieu de les compter, et la voix des peuples initiateurs couvrira celle des races infécondes. Dans la longue nuit de l'histoire, la Grèce rayonne comme un phare, c'est elle qu'il faut interroger. Eh bien! On peut le dire à l'éternel honneur de l'hellénisme, il n'y a pas de religion qui ait proclamé si haut ni si clairement la perpétuité de la personne humaine, croyance très différente des doctrines monothéistes ou panthéistes de résurrection des corps ou de transmigration des âmes. Les plus anciennes prières des grecs contiennent un témoignage formel de l'immortalité personnelle et de la punition des crimes dans une autre vie (Iliade, III, 276; XIX, 258). Les grecs tenaient pour vrai ce qui est conforme aux lois éternelles du beau et du juste; trouvant la beauté dans l'univers, ils y supposaient la justice. Ils croyaient au libre arbitre et à l'immortalité de l'âme, quoique ces deux affirmations de la foi religieuse ne puissent être démontrées; mais l'une est la condition, l'autre la sanction de la morale, et la réalité ne peut contredire la loi: cela est, puisque cela doit être; il ne saurait y avoir ni erreur ni lacune dans l'oeuvre magnifique des dieux. Les héros grecs ne s'endorment pas comme les patriarches bibliques à côté de leurs pères; ils conservent au delà du bûcher une vie indépendante. Le peuple les invoque comme des dieux et honore leurs tombeaux comme des temples. Les âmes saintes des ancêtres, des hommes de la race d'or, sont devenues les bons démons, qui parcourent la terre dans leur vêtement de brouillard, observant les actions justes ou coupables et distribuant les bienfaits (Hésiode, opera et dies, 122). Peut-être les dieux supérieurs sont-ils trop grands pour nous entendre; occupés de l'ensemble des choses, ils ne peuvent écouter chaque prière; mais les médiateurs sont là qui comprennent nos misères, parce qu'ils ont souffert comme nous. Dans ce grand concert de plaintes, ils distingueront des voix amies et sauront adoucir, sans les violer, les grandes lois éternelles. Nous invoquons avec confiance ceux qui nous ont protégés pendant leur vie. Ils nous détournent du mal et nous inspirent les hautes pensées. Les prières montent, les secours descendent, et sur tous les degrés du rude chemin de l'ascension, il y a des vertus vivantes qui nous tendent la main. Lares protecteurs des familles, héros protecteurs des cités, dieux mânes, esprits des ancêtres, âmes des saints, ô morts, où êtes-vous? En nous laissant l'héritage de vos bienfaits et de vos exemples, qu'avez-vous conservé? Cette immortalité à laquelle les plus sceptiques d'entre nous voudraient croire, dont les plus croyants voudraient avoir la preuve, est-elle autre part que dans le souvenir de ceux qui vous aimaient? Je ne dis pas, comme M Renan, que je suis à peu près sûr du contraire, je dis que je n'en sais rien, que jamais je ne le saurai. Mais je sais ce qui devrait être, ce qu'il serait bon de croire, ce que je voudrais être cru par les autres. Quand on sort des cimetières le jour des morts, on en rapporte une sérénité grave: tous ces gens- là ont des regrets; pour quelques-uns peut-être ces regrets sont déjà une espérance, et peut-être que pour une génération nouvelle, plus heureuse que nous, l'espérance deviendra la foi. La Dernière Nuit De Julien. JULIEN. Par-dessus tous les dieux du ciel et de la terre J'adore ton pouvoir immuable indompté, Déesse des vieux jours, morne fatalité. Ce pouvoir implacable, aveugle et solitaire Ecrase mon orgueil et ma force, et je vois Que l'on décline en vain tes inflexibles lois. Les peuples adoraient le joug qui les enchaîne, Rome dormait en paix sur son char triomphal, Des oracles veillaient sur son sommeil royal. Maintenant, du destin la force souveraine Brise le sceptre d'or de Rome dans mes mains, Et Sapor va venger les Francs et les Germains. J'ai relevé l'autel des dieux de la patrie, Et j'aperçois déjà le temps qui foule aux pieds Les vieux temples déserts de mes dieux oubliés. Au culte du passé j'ai dévoué ma vie. Bientôt sous sa ruine il va m'ensevelir. Le passé meurt en moi, victoire à l'avenir! LE GÉNIE DE L'EMPIRE. Ne crains pas l'avenir, toi dont les mains sont pures, O dernier défenseur d'un culte déserté, Qui voulus porter seul toutes les flétrissures Du vieux monde romain, et couvrir ses souillures Du manteau de ta gloire et de ta pureté. En vain tes ennemis ont voué ta mémoire A l'exécration des siècles à venir; Le glaive est dans tes mains: l'incorruptible histoire Dira ce qu'il fallut à l'amant de la gloire De force et de vertu pour ne s'en pas servir. La fortune rendra blessure pour blessure A ces peuples nouveaux, aujourd'hui ses élus, Quand leurs crimes aussi combleront la mesure. Mais mille ans passeront sans laver son injure, Car Némésis est lente à venger les vaincus. O César, tu mourras sous une arme romaine. La tardive justice un jour effacera Ce surnom d'apostat que te donne la haine; Mais le monde ébranlé dans sa chute t'entraîne, Et ton culte proscrit avec toi périra. Et moi, je te suivrai, car je suis le génie De Rome et de l'empire; unissant leurs efforts, Tes ennemis, les miens, las de mon agonie, Veulent voir le dernier soleil de la patrie. Cédons-leur, le destin le veut, nos dieux sont morts. Source: http://www.poesies.net