Du Polythéisme Hellénique. Par Louis Ménard. (1822-1901) TABLE DES MATIERES I Le Sacerdoce. II Les Oracles. III Les mystères. La Religion D'Eleusis. L'Orphisme. Les Endormeurs De Remords. I Le Sacerdoce. Lorsqu'on remonte aux origines de la société grecque, on ne trouve pas de traces d'un sacerdoce; la prétendue théocratie de l'époque pélasgique est une pure chimère. Chaque père de famille invoquait et honorait à sa manière les dieux protecteurs de son champ, de son foyer, de sa maison, présentait les libations et les offrandes sur l'autel domestique et accomplissait les sacrifices qui précédaient et sanctifiaient chaque repas. Quand les familles réunies en tribu voulaient offrir un sacrifice en commun, les chefs de la tribu l'offraient en présence de tout le peuple qui prenait part au repas. Dans Homère, on voit Agamemnon, Pélée, Nestor, Ulysse, diriger ces cérémonies et immoler eux-mêmes les victimes. C'est par respect pour cette tradition que le nom de roi resta attaché à de certaines fonctions sacerdotales, longtemps après qu'il eut disparu dans l'ordre politique. Ainsi le second des Archontes d'Athènes, celui qui présidait aux cérémonies religieuses, s'appelait le roi; tant qu'il restait en charge il gardait la direction du culte public. D'autres fonctions qui se rattachaient tout aussi directement à la religion, ne pouvaient être ainsi remplies par le premier venu, parce qu'elles exigeaient des aptitudes spéciales: l'exposition théologique des dogmes populaires était réservée aux poètes, l'interprétation des signes célestes aux devins. Le principe républicain de la division des fonctions fut appliqué par les Grecs à la religion elle-même, et cela dès l'origine. Dans l'Iliade, ce n'est pas Calchas (Kalchas) qui offre les sacrifices, mais quand le peuple veut interroger les dieux, ce n'est pas à Agamemnon qu'il s'adresse. Il pouvait arriver qu'un roi fût prophète, comme Amphiaraos, de même qu'un roi aurait pu être poète, mais ce n'était qu'une exception. Lorsqu'on eut commencé à construire des temples, il y eut nécessairement des hommes chargés de les garder, et d'entretenir en bon état les objets consacrés au culte. On leur attribua aussi l'immolation des victimes, et les magistrats qui succédèrent aux rois [plus ou moins légendaires] de l'époque héroïque, se bornèrent à présider aux sacrifices publics. Ces sacrificateurs, qui étaient en même temps les gardiens des choses saintes, portaient le nom d'iereis, que nous traduisons par prêtres, mais qui serait beaucoup mieux rendu par le mot de sacristains. Ce mot donnerait une idée bien plus exacte de ce qu'était le sacerdoce chez les Grecs. Cette observation peut sembler purement grammaticale; mais la plupart de nos erreurs sur l'esprit de l'Antiquité tiennent à des questions de dictionnaire; on remplace un mot grec par un mot français qu'on croit équivalent et qui représente souvent une idée toute différente; il en résulte qu'on attribue aux anciens des institutions tout à fait opposées à leurs moeurs. Ainsi les chefs héroïques, basileis, que nous appelons des rois, n'étaient que des capitaines au dehors, des juges de paix à l'intérieur. De même dans l'ordre religieux, les Grecs avaient des sacristains ou des marguilliers, ils n'avaient pas de prêtres dans le sens que nous attachons à ce mot, et si je continue à m'en servir pour me conformer à l'usage, il faut se rappeler que c'est dans une acception beaucoup plus restreinte que celle que nous lui donnons aujourd'hui. Chez les modernes, en effet, le prêtre enseigne la religion et dirige les consciences; rien de pareil n'existait chez les Grecs. L'enfant apprenait de sa nourrice ou de son aïeul les légendes des dieux et des héros du pays; à l'école il étudiait, dans les poèmes d'Homère et d'Hésiode, les traditions nationales et religieuses, Quant, a l'éducation morale, il la recevait de ses parents d'abord, et ensuite de ses égaux. Devenu homme, il avait sa conscience pour le guider dans les luttes de la vie; s'il avait besoin de conseils il les demandait à son père plutôt qu'à un prêtre, car le père de famille était dans sa maison le chef de la religion et l'instituteur moral. Les Grecs, qu'on accuse si souvent d'avoir sacrifié la famille à la cité, n'ont jamais fait intervenir l'État dans le culte privé; le prêtre ne pénétrait pas dans la famille, il était uniquement chargé du service du temple, et assistait les magistrats dans les cérémonies du culte public. L'existence d'un culte public, dans les cités grecques n'implique pas, comme on pourrait le croire, ce qu'on nomme aujourd'hui une religion de l'État. Ni les magistrats, ni les prêtres ne pouvaient fixer un dogme ou imposer une croyance. Personne n'aurait pu comprendre l'idée d'une autorité politique ou religieuse en dehors et au-dessus du peuple. La république étant une société d'égaux, librement unis pour la défense des droits communs, la loi était l'expression de la volonté de tous, la religion représentait les croyances populaires, et comme chaque commune avait son gouvernement, chaque commune avait sa mythologie, ses légendes, ses fêtes locales, et consacrait ses légitimes prétentions à l'indépendance politique par le culte patriotique des dieux nationaux et des héros protecteurs de la cité. Les aèdes recueillaient ces traditions éparses, les colportaient de village en village, les fondaient dans une synthèse harmonieuse. Les légendes s'enrichissaient par des emprunts réciproques, et si la poésie altérait la simplicité et la clarté des symboles primitifs, c'était en multipliant à profusion ces trésors mythologiques, où vinrent s'abreuver toutes les générations littéraires et artistiques des siècles suivants. C'était donc aux poètes qu'appartenait, comme je l'ai dit, l'enseignement théologique, qui forme, partout ailleurs qu'en Grèce, le privilège le plus important du sacerdoce. Mais cet enseignement n'était que l'écho respecté des anciennes traditions, puisque les poètes n'étaient que les traducteurs des croyances populaires. Ils ne relevaient que de l'inspiration directe des Muses leur autorité n'était soumise à aucun contrôle, mais personne n'était obligé de l'accepter, et comme l'inspiration était toute personnelle, un poète n'était pas tenu de se conformer aux opinions de ses devanciers. Non seulement l'enseignement théologique des poètes n'avait pas plus d'unité que la nation elle-même, mais une foule de légendes qui n'avaient pas même été recueillies par la poésie, vécurent cependant sur leur sol natal jusqu'aux derniers temps du polythéisme. Pausanias en a rassemblé un grand nombre; d'autres nous sont connues par des mythographes, par des inscriptions, par des monnaies. En rassemblant ces documents épars, on pourrait dresser une carte mythologique de la Grèce, et localiser notamment les cycles héroïques. On aurait par exemple les mythes thessaliens de Pélée et d'Achille, des Centaures et des Lapithes, le mythe étolien de Méléagre, les mythes argiens de Danaos, de Phoroneus, d'Inachos, de Perseus, le mythe corinthien de Bellérophon, les mythes attiques de Cécrops (Kékrops), d'Erechtheus, de Thésée, les mythes crétois d'Europe, de Minos, de Dédale et une foule d'autres. Quoiqu'il y eût moins de variété dans les mythes divins, cependant chaque dieu, dans les principaux sièges de son culte, avait une physionomie à part, une généalogie et des légendes spéciales; sa place, dans la hiérarchie indécise de l'Olympe, variait d'une commune à l'autre. Chacun comprenait la vérité à sa manière et la traduisait dans sa langue; ce n'était pas l'unisson, mais l'harmonie; ce n'était pas l'unité, mais l'union. Il n'y avait pas d'hérésie, parce qu'il n'y avait pas d'orthodoxie; on ne songeait pas plus à condamner les légendes de l'Arcadie ou de la Béotie au nom de celles de la Thessalie ou de la Crète, qu'à proscrire le dialecte dorien, au nom de l'ionien ou de l'attique; cette diversité de croyance, conséquence de la liberté, n'entraîna jamais chez les Grecs ni persécution ni guerre religieuse. Non seulement on n'en trouve aucune trace dans l'histoire ni dans la poésie, mais on ne peut pas même en admettre l'hypothèse, parce que l'intolérance est contraire à l'essence même du polythéisme, qui ne peut, à moins de contredire sa propre nature et de se nier lui-même, repousser ou exclure aucune idée religieuse. Il embrasse dans son sein toutes les conceptions particulières, et les classe sans peine dans son immense théogonie. Tous les dieux ont leur place dons l'Olympe hospitalier de la Grèce comme tous les êtres dans la grande république du monde. La constitution fédéraliste de la société grecque multipliait les religions locales, mais les migrations tendaient sans cesse à les rapprocher et à les confondre. En s'établissant sur de nouveaux territoires, les tribus y apportaient leurs dieux, mais elles adoptaient en même temps les souvenirs et les traditions de leur nouvelle patrie, elles rendaient un culte à ses fleuves, à ses nymphes et même aux héros protecteurs du peuple qu'elles remplaçaient. Ainsi quand les Achéens furent en partie asservis, en partie expulsés de la Laconie par les Doriens, les Dioscures restèrent les dieux protecteurs de Sparte. Les temples et leurs ministres étaient respectés dans toutes les guerres, et ce qui indigna le plus les Grecs dans l'invasion de Xerxès, ce fut la destruction des monuments religieux. Les traités conclus entre les peuples étaient placés sous la protection commune de leurs dieux nationaux; un grand nombre de monuments et de monnaies consacrent l'alliance des villes par celle des divinités protectrices qui sont représentées se donnant la main. Chaque république envoyait des représentants aux fêtes nationales de ses alliés et demandait pour eux comme pour elle-même la protection de ses dieux. La participation aux mêmes cérémonies religieuses était le signe et la consécration de ces ligues si fréquentes entre les peuples grecs, et dont la plus célèbre était celle des Amphictyons, placée sous la protection des divinités de Delphes et des Thermopyles. Ces ligues politiques empêchaient les cultes locaux de prendre un caractère étroit et exclusif. Certains temples attiraient les habitants de toutes les parties de la Grèce et devenaient ainsi des centres religieux dont l'importance restait toujours indépendante des chances diverses de la guerre et de la politique. Les oracles, les jeux sacrés, les mystères maintenaient entre les Grecs un lien religieux qui les rappelait au souvenir de leur fraternité primitive et les rapprochait pour la défense commune, en même temps que les religions locales conservaient dans chaque ville le sentiment de l'indépendance. Ainsi la Grèce échappa à la fois à la lutte stérile des sectes religieuses et au despotisme étouffant des religions d'État. Le polythéisme sanctionnait et le lien fédéral et l'autonomie des communes; sa théologie multiple lui permettait de balancer l'un par l'autre ces deux principes opposés et également nécessaires, et de résoudre le grand problème devant lequel ont échoué les peuples modernes, la conciliation de l'unité et de la liberté. Il y avait autant de variété dans les fonctions religieuses que dans la religion elle-même, et parmi ces fonctions, celle des aèdes et celle des devins échappaient par leur nature même à toute espèce d'autorité, de règle et de hiérarchie. L'inspiration d'Apollon, comme celle des Muses, était immédiate et individuelle; ceux qui sentaient en eux le génie poétique composaient des hymnes, ceux qui se croyaient le don de prophétie expliquaient les présages à leurs risques et périls, et s'exposaient à perdre la confiance si l'événement ne justifiait pas leurs prédictions. Leur réputation, comme celle des médecins, était proportionnée à la sagacité dont ils avaient fait preuve. On sait que, même chez les Hébreux, où le sacerdoce était constitué, comme dans tout l'Orient, sous forme de caste, les prophètes étaient indépendants des prêtres, et n'appartenaient pas comme eux à la tribu de Lévi. A Rome, la science traditionnelle des aruspices et des augures était le privilège des patriciens; mais, chez les Grecs, la divination était l'effet d'une aptitude ou d'une inspiration particulière et l'influence qu'avait pu acquérir un devin ne s'étendait pas à une classe, pas plus que le succès d'un poète ou d'un médecin ne profite à ses collègues. Les poètes et les devins sont toujours distingués des prêtres, dont les fonctions consistaient dans le service des temples et dans l'accomplissement des cérémonies du culte. « La science des devins, disaient les Stoïciens, consiste dans l'observation des signes venant des dieux ou des démons, et se rapportant à la vie humaine [...]. Le prêtre doit connaître les règles relatives aux sacrifices, aux prières, aux purifications aux consécrations et choses semblables. » Platon dit de même: « Les devins passent pour expliquer aux hommes ce qui vient des dieux. La fonction, attribuée aux prêtres est de savoir comment il convient de présenter aux dieux nos offrandes et nos sacrifices, et de leur demander par nos prières les biens dont ils disposent. » Porphyre, Varron et Apulée définissent de la même manière les fonctions sacerdotales. Les connaissances spéciales que devaient posséder les prêtres étaient donc purement liturgiques et nullement théologiques. C'est là un reproche adressé par les auteurs chrétiens, entre autres par Lactance et saint Augustin, à la religion grecque. Mais c'est précisément parce que la religion et la morale étaient en Grèce le patrimoine commun du peuple, qu'il n'y eut jamais de théocratie. Les Grecs chargeaient les prêtres de présenter aux dieux les prières et les offrandes, en conservant toujours intact le dépôt des cérémonies instituées par les ancêtres; ils ne les chargeaient pas d'enseigner ce qui est l'objet d'une révélation directe et immédiate des dieux à la conscience humaine. Il n'y avait rien qui ressemblât à cette aristocratie de lumières qu'ont rêvée les philosophes et que les Chinois ont, dit-on, réalisée. L'instruction était fort simple et se bornait à ce qui est nécessaire à un enfant pour devenir un homme et un citoyen. Comme elle était la même pour tous, personne ne pouvait avoir la prétention d'en savoir plus que les autres. Quand la distinction des savants et des ignorants commença à s'établir, la tradition religieuse et la tradition morale, c'est-à-dire l'intelligence de la langue poétique des symboles et le sentiment de la liberté et de l'égalité se conservèrent bien mieux dans la masse du peuple que parmi les lettrés. Les exégètes des temples n'étaient donc pas, des interprètes de la symbolique religieuse, car le peuple n'avait pas besoin qu'on lui expliquât sa langue naturelle, c'étaient, comme le prouvent une foule de passages de Pausanias, des maîtres des cérémonies versés dans la connaissance des rites, et des ciceroni montrant aux étrangers les curiosités des temples et leur racontant les traditions locales. L'hiérophante des mystères n'était pas un sage révélant une doctrine philosophique; c'était, comme son nom l'indique, celui qui montrait aux initiés les objets sacrés. Au-dessous de l'hiérophante il y avait des mystagogues qui purifiaient les mystes et le préparaient à l'initiation. Il paraît que cette fonction d'initiateur était assez peu élevée et ressemblait à une sorte de domesticité, si on en juge par les paroles dédaigneuses que Démosthène adresse à Eschine pour les avoir exercées dans sa jeunesse. En général, cependant, il était dans les moeurs des Athéniens d'honorer toute fonction utile. C'étaient les cuisiniers qui dirigeaient à Athènes les sacrifices publics, parce que l'habitude de la préparation des viandes en faisait d'habiles sacrificateurs. Athénée, qui rapporte ce fait d'après Clidème (Klidème), cite aussi une lettre d'Olympias, recommandant à son fils Alexandre un cuisinier très instruit dans les rites sacrés et la pratique des sacrifices. Le sacrifice n'était en effet qu'une cérémonie religieuse qui précédait et sanctifiait les repas; dans Homère, comme le remarque Athénée dans le même passage, les crieurs, qui sont à la fois des ambassadeurs et des échansons, et qui font la police des fêtes, amènent les victimes aux rois, qui les immolent eux mêmes pour les repas publics, toujours nommés les repas des dieux, parce que la nourriture, qui entretient la vie, était regardée comme un bienfait divin. Comme le culte de chaque dieu avait des cérémonies spéciales, et qui variaient quelquefois d'un pays à l'autre, les formes du sacerdoce étaient aussi très multiples, Aucun lien ne les unissait entre elles, et les prêtres ne formèrent jamais une classe spéciale dans la nation. Ils avaient les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres citoyens; ils prenaient part aux expéditions militaires: ainsi, parmi les Spartiates , qui se distinguèrent à la bataille de Platée, Hérodote cite plusieurs prêtres. Dans de petits pays qui devaient toute leur importance à quelque temple vénéré, par exemple à Délos ou à Samothrace, les prêtres étaient naturellement les premiers personnages de l'État; ailleurs leur condition était beaucoup plus humble. Cependant c'étaient toujours des citoyens; les ierodouloi, employés à la culture des champs dont le revenu servait à l'entretien de quelques temples, étaient plutôt des serfs sacrés que des prêtres serfs. Aristote, dans sa République, veut même exclure du sacerdoce les artisans et les laboureurs, parce qu'il regardait ces professions comme serviles. Mais la vraie société grecque, avant les jours de sa décadence, valait mieux que les utopies aristocratiques des philosophes. À l'exception des États doriens, où une oligarchie militaire était nourrie par une population de serfs, la domesticité n'était qu'un accident, une conséquence de la guerre, et aucune fonction n'était réputée servile. Le sacerdoce ne semblait pas incompatible avec une autre occupation, et le sentiment d'égalité qui formait le trait dominant du caractère grec tendait à rendre les fonctions religieuses, comme les fonctions politiques, accessibles à tous, et à les soumettre au principe républicain de l'élection populaire. Dans l'Iliade, Théano, femme d'Anténor, est choisie par les Troyens pour être prêtresse d'Athéna; car il y avait des prêtresses comme il y .avait des prêtres, par une conséquence naturelle du principe de l'équivalence des sexes, consacré par le polythéisme, qui admettait les déesses dans l'Olympe à côté des dieux. La chasteté était une des conditions imposées aux prêtresses; la femme de l'archonte-roi, qui offrait des sacrifices au nom de la ville d'Athènes, devait être citoyenne et avoir une réputation intacte. Avant d'entrer en fonction, elle jurait qu'elle avait toujours été pure. On trouve même dans Pausanias, d'assez nombreux exemples de prêtresses vouées au célibat, au moins tant qu'elles remplissaient leur ministère. Il était rare qu'on imposât le célibat aux prêtres, mais ce qu'on exigeait toujours d'eux, c'étaient des moeurs sévères et une bonne renommée; quelquefois même, il fallait y joindre la beauté physique. En général, les fonctions sacerdotales étaient temporaires, mais il y avait quelques sacerdoces perpétuels. A Athènes, et probablement dans beaucoup d'autres villes, les prêtres qui étaient rétribués devaient rendre des comptes au peuple comme tous les autres magistrats. D'ailleurs, ils n'avaient aucun privilège politique; aussi n'avaient-ils, ni partisans dévoués, ni adversaires passionnés. L'importance du clergé dans les sociétés moderne nous fait toujours supposer quelque chose d'analogue chez les Grecs; cependant les peuples ne sont pas tous coulés dans le même moule, et il y a autant de différence entre eux qu'entre les individus. Nous avons fait du sacerdoce ancien une sorte de bouc émissaire; soit qu'on défende la religion chrétienne, soit qu'on l'attaque, on laisse rarement échapper une occasion d'accuser les prêtres du polythéisme d'ambition et d'intrigue, de fourberie et d'imposture. Mais ces accusations n'étaient pas portées contre eux dans l'Antiquité: ils s'occupaient de leurs cérémonies, et personne ne parlait d'eux. Quoique l'élection fût généralement appliquée aux fonctions religieuses, il y avait des cultes particuliers dont les ministres étaient toujours choisis dans certaines familles; ces cultes étaient comme leur patrimoine, et les Grecs cherchaient toujours à concilier les droits de la famille et les droits de l'État. Il arrive souvent qu'un père transmet à ses enfants pour tout héritage les fruits de sa propre expérience, et, par une éducation spéciale, les met en état de le remplacer; de même qu'il y a dans nos campagnes des recettes médicales transmises de père en fils, il y avait dans l'Antiquité des familles d'aèdes, de devins, de médecins; mais alors c'étaient autant de familles sacerdotales, car toute science avait un caractère religieux; les poètes étaient prêtres des Muses, les devins prêtres d'Apollon, les médecins prêtres d'Asclépios. Souvent même ils se donnaient comme les descendants des divinités qu'ils servaient, car les Grecs expriment volontiers l'idée d'un lien moral par l'image d'une filiation directe: ainsi Homère explique l'habileté des Égyptiens dans la médecine en disant qu'ils sont de la descendance de Paiôn. Les modernes eux-mêmes appellent quelquefois les poètes enfants des Muses. Ces formes de langage étaient si générales dans l'Antiquité, qu'on peut croire que les noms de Branchides, d'Asklépiades, d'Homérides, représentaient moins une descendance réelle que des écoles de devins, de médecins et de poètes. Les Grecs respectaient toutes les traditions et acceptaient toutes les formes religieuses. Quand une tribu s'établissait dans un pays, elle adoptait le culte des anciens habitants et les laissait en possession du sacerdoce. Ainsi, selon Éphore, les prophétesses de Dodone étaient prises dans la descendance des Pélasges. Les Selles, interprètes du dieu de Dodone, d'après l'Iliade, étaient probablement une tribu pélasgique. Pindare les nomme les Helles, et de ces deux formes, l'une se retrouve dans le nom du fleuve Sellèéis, l'autre dans le nom d'Hellopie, donné au pays de Dodone dans un fragment des Grandes Éoïées. Aristote place l'Hellade primitive aux environs de Dodone et de l'Achélôos, et il ajoute: « C'est là qu'habitaient les Selles, et ceux qu'on nommait alors Grecs (Graikoi), et qu'on nomme aujourd'hui Hellènes. » Les Selles étaient donc les familles indigènes de Dodone, qui conservaient, dans ses formes traditionnelles, le culte du dieu de ce pays. Homère leur donne pour épithète: aniptopodes , ce qui signifierait, d'après les scholiastes, qu'ils ne lavaient pas les pieds. Ce régime ascétique, peu en rapport avec les idées grecques, semble à Strabon un indice de la barbarie des Pélasges. Mais il me semble qu'il vaut mieux avec Eustathe faire dériver aniptopodes de aniptamai, et admettre que les Selles exécutaient des danses sacrées, comme d'autres prêtres de Zeus, les Courètes et les Corybantes. Je traduirais donc ainsi la prière d'Achille: « Prince Zeus, Dodonéen, Pélasgique, qui habites au loin, qui règnes sur Dodone aux violents orages, et autour de toi demeurent tes interprètes, les Selles aux pieds bondissants, qui couchent sur la terre. » Le nom de Courètes, comme celui de Selles, désignait à la fois une ancienne population de la Grèce et un ancien collège de prêtres de Zeus. Primitivement, il paraît avoir signifié les jeunes gens. A l'époque pélasgique, quand les Grecs célébraient Zeus, leur grand dieu national, les jeunes gens de la tribu, kouroi, les Courètes, se livraient à des danses guerrières en frappant leurs boucliers de leurs épées. Ces danses bruyantes figuraient les tempêtes de l'air, la lutte des vents et des nuages, la victoire de Zeus sur les Titans. Peu à peu ces Courètes furent regardés comme les serviteurs et les compagnons de Zeus, comme ceux qui avaient élevé son enfance. Strabon fait dans sa géographie une longue digression à propos des Courètes, qu'il rapproche des Corybantes, des Cabires, des Dactyles Idéens, des Telchines de Rhodes, des Satyres, des Tityres et des Silènes. Par les témoignages qu'il cite et qu'il oppose les uns aux autres, on peut voir combien les Grecs eux-mêmes avaient de peine à se débrouiller au milieu du labyrinthe de leurs antiquités religieuses. Toutes ces corporations sacerdotales à moitié mythologiques se rattachent aux Pélasges, c'est-à-dire aux origines de la nation grecque et de sa religion. Dès cette époque, les populations de la Grèce, des côtes de l'Asie Mineure et des îles de l'Archipel, avaient une religion commune, au moins dans ses traits généraux. Le fond de cette religion était le culte du Ciel et de la Terre. Les orages, le tonnerre, la naissance et la mort des productions terrestres, fournissaient les éléments d'une foule de légendes religieuses qui se développèrent peu à peu sous les formes les plus variées. Les rapports qu'on observe entre les anciens prêtres de Zeus, les compagnons mythiques de Dionysos, les serviteurs de la Mère des Dieux, les ouvriers d'Héphaistos, et même les Titans, sont faciles à expliquer si on remonte à cette religion du Ciel et de la Terre d'où sortiront et le culte de l'éther créateur, et celui du feu, et ceux de la production et de la vie organisée. On ne doit donc pas s'étonner de trouver si souvent les mêmes idées sous des formes mythologiques différentes, par exemple, des dieux mutilés, des dieux qui meurent et qui ressuscitent. De la représentation symbolique des aventures divines, c'est-à-dire des phénomènes physiques, par les prêtres qui finissaient par prendre dans les traditions un caractère divin, sortaient bientôt des légendes nouvelles; ainsi le mythe de Dionysos tué par les Titans est reproduit dans la fable du troisième Cabire mis à mort par ses frères, dans celle d'Orphée déchiré par les Ménades. Les danses bruyantes, images des tempête célestes, les cérémonies scéniques qui figuraient les alternatives de la vie et de la mort dans la nature rattachent à une source commune les religions de la Grèce et celles de la Phrygie et de la Thrace, le culte de Zeus, les orgies de Dionysos, les mystères de Samothrace et d'Éleusis. Le canton d'Éleusis, selon le scholiaste d'Oedipe à Colone, avait été habité d'abord par des autochtones, ensuite par des Thraces. Le culte pélasgique de la terre, modifié par les Eumolpides, devint une religion locale. Thucydide fait allusion à une guerre qui aurait eu lieu aux temps héroïques entre les Eleusiniens et les Athéniens, et Pausanias, qui recherche avec soin les vieux souvenirs, rapporte ainsi cette tradition-: « Le tombeau d'Eumolpe m'a été montré par les Eleusiniens et les Athéniens. Cet Eumolpe était, dit-on, venu de Thrace; il avait pour père Poseidon, pour mère la Neige, fille du vent Borée et d'Oreithuia. Homère ne dit rien de l'origine d'Eumolpe, mais il lui donne quelque part l'épithète d'illustre. Dans une bataille que se livrèrent les Eleusiniens et les Athéniens, Érechtheus, roi d'Athènes, périt ainsi qu'Immarados fils d'Eumolpe, et la paix fut conclue aux conditions suivantes: les Eleusiniens devaient être soumis à Athènes, mais en conservant l'initiation comme une propriété; le sacerdoce des deux Déesses [Déméter et Perséphone] fut conservé à Eumolpe et aux filles de Céleos, que Pamphôs et Homère nomment Diogénie, Pamméropè et Saisara. Le plus jeune des enfants d'Eumolpe, Kéryx, survécut à son père. Mais les Kèrykes (crieurs, hérauts) qui en descendent, disent qu'il était fils, non pas d'Eumolpe, mais d'Aglauros, fille de Kékrops (Cécrops), et d'Hermès. » Telle était la légende qui faisait du sacerdoce des déesses d'Eleusis le patrimoine des familles indigènes de cette bourgade, les Eumolpides, les Kérykes et les Lykomèdes, quoique Athènes fût devenue la capitale de l'Attique, et que le culte particulier de chaque canton fît partie du culte national des Athéniens. L'existence de familles sacerdotales s'explique ainsi par la transformation des cultes privés en cultes publics, résultat naturel de l'union des tribus en corps de nation. Le respect des droits héréditaires avait été combiné avec le principe démocratique de l'élection; les prêtres d'Éleusis étaient choisis par les citoyens, les prêtresses par les femmes d'Athènes, mais toujours dans les familles éleusiniennes. Il n'y avait rien d'incompatible pour les Grecs entre le respect des traditions et le sentiment républicain. La république n'étant que l'application des principes de leur religion, ils n'avaient pas eu besoin de révolutions pour y arriver. Dans la période héroïque on trouve le germe de toutes les institutions républicaines des siècles suivants. A Athènes, les conservateurs étaient des démocrates, car on faisait remonter la démocratie à Thésée, c'est-à-dire à l'époque mythologique. Athènes a été la république la plus démocratique qui ait jamais existé, cependant les familles sacerdotales y étaient plus nombreuses que dans aucune ville de la Grèce. Mais leur existence ne mettait pas plus la liberté en péril qu'il n'y aurait de danger pour nous a ce que le métier de bedeau ou de suisse d'église fût héréditaire. Les droits politiques étaient les mêmes pour tous; en dehors de ces droits qui constituaient la société, le peuple voyait sans jalousie des distinctions inoffensives. Il avait des familles anciennes et illustres qui briguaient l'honneur de le servir, et jamais roi n'a eu de courtisans plus nobles que n'étaient les Eupatrides. Il avait des citoyens riches pour lui donner des fêtes, payer les impôts qu'il votait et remplir les charges publiques, ou plutôt les supporter, car au lieu d'êtres rétribuées elles étaient souvent fort lourdes, celle de chorège, par exemple. Quant aux pauvres, ils votaient les impôts, mais ne les payaient pas; ils nommaient des magistrats toujours responsables, leur faisaient rendre des comptes, décidaient la paix et la guerre, faisaient les lois, rendaient la justice, et contents de leur liberté sans limites n'enviaient rien à personne. A la vérité cette toute puissance du peuple avait souvent à lutter contre des trahisons et des résistances, et la gloire de la démocratie d'Athènes est de n'avoir jamais cédé devant les obstacles d'avoir toujours conservé la modération dans la victoire, témoin l'amnistie de Thrasybule. Mais si des factions aristocratiques ont souvent conspiré avec l'appui des étrangers, on ne voit nulle part de trace d'une faction sacerdotale. Les prêtres remplissaient en paix leur ministère, et hors du temple ils étaient des citoyens comme les autres. Jamais le peuple n'eut à se repentir d'avoir laissé à quelques familles des fonctions qui n'entraînaient aucun privilège politique, et qui n'étaient plus que des souvenirs de ces vieilles royautés patriarcales absorbées dans la démocratie. Outre les divers prêtres chargés de tout ce qui tenait au culte public, il y avait des thiases ou collèges religieux, qui n'étaient pas reconnus par l'État, mais qui jouissaient de la liberté laissée à tous les cultes privés. Tels étaient ces orphéotelestes, ou initiateurs orphiques, qui enseignaient des formules de prières et des pratiques de pénitence et de purification destinées à effacer les pêchés. Platon, qui cependant a emprunté tant d'opinions à l'orphisme, parle avec assez de dédain de ces charlatans mystiques, « qui assiègent les portes des riches, leur persuadant qu'ils ont reçu des dieux le moyen de remettre à chacun, au moyen de sacrifices et d'enchantements, les crimes qu'il a pu commettre, lui ou ses ancêtres [...]. Ils s'appuient sur une foule de livres composés par Musée et par Orphée, enfants de la Lune et des Muses, à ce qu'ils disent, et ils persuadent non seulement des particuliers, mais des villes, que des sacrifices et des fêtes peuvent expier et effacer les crimes des vivants et même des morts. » (République). De toutes ces congrégations, la plus méprisée était celle, des prêtres phrygiens de la Mère des Dieux. Ils parcouraient les villes et les campagnes et vivaient d'aumônes. Selon JambIique, il n'y avait que les femmes, et un petit nombre d'hommes d'un esprit faible, qui assistaient à leurs cérémonies. La pythagoricienne Phintys recommandait cependant aux femmes de s'en abstenir, mais leur goût naturel pour les pratiques de dévotion les attirait vers les cultes étrangers. Platon, toujours fort sévère pour elles, leur reproche leurs tendances superstitieuses. Mais ces tendances étaient une réaction naturelle contre le scepticisme philosophique. En ébranlant les traditions de la patrie on avait ouvert la voie à toutes les importations orientales. Ce n'était pas sans raison que les Athéniens, effrayés de ce danger, avaient confondu dans la même défiance le Démon de Socrate et les religions des barbares. La philosophie, si sévère pour les dieux d'Homère et de Phidias, était pleine de bienveillance pour tout ce qui venait d'Asie ou d'Égypte. Les colporteurs de cultes nouveaux étaient accueillis avec la même faveur par les esprits troublés auxquels ils promettaient la purification de leurs crimes, et par les philosophes, charmés de trouver enfin des dieux qui n'eussent pas forme humaine. Si on voulait faire l'histoire religieuse des peuples modernes, il faudrait tenir compte d'une foule de croyances populaires qui, pendant tout le Moyen âge, ont tenu plus de place dans les légendes que la religion officielle. De même, en Grèce, les poètes racontaient les histoires merveilleuses de Médée et de Circé; il y avait aussi des espèces d'enchanteurs appelés Goètes. Leur réputation était assez mauvaise, mais on ne les brûlait pas; on les laissait vendre des philtres, des formules d'incantation, évoquer les esprits, se changer en loups et faire descendre la Lune du ciel. Tout cela était en dehors du culte public, et n'avait pas plus d'importance que n'en ont chez nous les tables tournantes et les esprits frappeurs. Après la conquête d'Alexandre, les Mages, les Égyptiens, les Chaldéens répandirent en Grèce de nouvelles formes de sorcellerie qui eurent beaucoup de vogue. Au moyen de quelques paroles en langue barbare, les marchands d'exorcismes et de sortilèges prétendaient forcer les Puissances de la nature à leur apparaître, à leur répondre et à leur obéir. Pythagore et Platon, développant un passage d'Hésiode sur les démons, en avaient tiré une démonologie assez analogue au système mazdéen. La magie, ou science des Mages, ne pouvait donc manquer de trouver du crédit parmi les philosophes; les platoniciens d'Alexandrie étaient de véritables thaumaturges. Porphyre raconte que Plotin évoqua son propre démon dans le temple d'Isis, à Rome, et que la forme qui apparut fut celle d'un dieu; preuve de la haute dignité morale de ce philosophe, qui avait un dieu pour ange gardien. La connaissance de la hiérarchie des esprits était une branche importante de la théurgie alexandrine. Eunapios rapporte qu'un Égyptien ayant évoqué Apollon, tous les assistants furent frappés de crainte; mais Jamblique, plus habile à discerner les apparitions, leur dit: « Ne vous étonnez pas mes amis; ce n'est que le spectre d'un gladiateur. » Le même Jamblique, se promenant avec ses disciples près des thermes de Gadara, évoqua devant eux les deux démons de l'amour, Érôs et Antérôs. Enveloppée par les empereurs chrétiens dans la proscription du polythéisme, la magie fut seule exceptée des édits de tolérance de Jovien et de Valentinien. Transportée en Occident, elle ajouta aux anges et aux diables de la mythologie chrétienne les fées, les elfes, et tout ce qui restait des vieilles traditions de la Gaule et de la Germanie. Elle devint le dernier asile des religions condamnées, elle résista aux bûchers du Moyen âge, et c'est à peine si elle a pu être déracinée par le mouvement scientifique du XVIIIe siècle. Sans doute ce qui en reste encore dans nos campagnes ne mérite pas un regret; le charlatanisme y tient bien plus de place que les esprits élémentaires. Cependant ces vieilles croyances ne sont pas entièrement éteintes; après avoir protesté contre l'unité inflexible du dogme, elles protestent contre l'hypothèse de l'inertie de la matière. Sommes-nous bien sûrs d'avoir raison contre le peuple, et cette vague intuition des forces vivantes du monde n'est-elle pas plus près de la Vérité, que nos formules abstraites et nos systèmes mécaniques? Ce qui est certain, c'est que le jour où ces pauvres superstitions populaires auront disparu, nous pourrons porter le deuil des dernières traditions de nos pères. II Les Oracles. La mantique, ou divination, forme une partie importante de la religion hellénique. Comme toutes les autres branches de cette religion, elle a changé plusieurs fois de caractère; elle a traversé successivement plusieurs phases qui correspondent au développement et à la décadence de la nation grecque elle-même. Tout ce qu'on sait de l'oracle de Dodone, le plus ancien des oracles de la Grèce, prouve que la mantique n'était à l'origine qu'une météorologie instinctive. Pour connaître d'avance les changements du temps, il fallait observer le ciel, ou, pour parler la langue mythologique, il fallait consulter Zeus, le foudroyant, l'assembleur de nuages, le maître de l'égide, c'est-à-dire celui qui tient la tempête. La réponse du dieu, on la trouvait dans le mouvement des feuilles agitées par le vent. C'est ainsi qu'on pouvait, selon l'expression d'Homère, « apprendre les projets de Zeus d'après la haute cime des chênes. » Outre les arbres prophétiques de Dodone, on interrogeait les colombes noires qui en habitaient les branches. L'instinct des animaux est quelquefois plus sûr que l'intelligence de l'homme; plongés dans la vie universelle, ils en observent les lois sans les discuter. Quoi de plus naturel que de suivre ces guides inconscients, mais infaillibles, les oiseaux surtout, si sensibles aux moindres variations atmosphériques, et qui semblent prévoir le changement des saisons, comme le prouvent leurs migrations régulières? Dans la langue poétique des légendes, tous les devins fameux, Tirésias, Amphiaraos, Mopsos, comprennent la langue des oiseaux, c'est-à-dire qu'ils savent interpréter leur vol. En étudiant, cette langue muette, les anciens ont pu s'égarer quelquefois, et prendre des coïncidences fortuites pour des rapports nécessaires, mais il y avait là les éléments d'une science, et des tribus pastorales et agricoles, vivant toujours en plein air, intéressées à tenir compte des moindres circonstances, pouvaient observer mieux que nous la vie intime de la nature et saisir des relations mystérieuses qui nous échappent aujourd'hui. S'il est vrai que la Météorologie, la science qui intéresse le plus directement l'agriculture, et par conséquent la vie humaine, soit encore dans l'enfance, et qu'on ne puisse même aujourd'hui prévoir les orages, on peut bien pardonner à l'Antiquité, d'avoir, préféré aux résultats lointains de l'expérience l'instinct de la divination. Hérodote suppose que les colombes noires de Dodone étaient des femmes égyptiennes qui auraient introduit en Grèce le culte de Zeus et fondé l'oracle. C'est une de ces hypothèses qu'Hérodote admettait trop facilement sur la foi des prêtres égyptiens. Les Pélasges n'avaient pas besoin d'une influence étrangère pour voir dans le ciel une puissance divine. Zeus peut donc ressembler à tous les dieux qui représentent le ciel chez d'autres peuples, comme les divinités solaires se ressemblent dans toutes parties du monde, sans qu'il soit nécessaire de supposer des emprunts réciproques. Mais en écartant l'idée d'une importation égyptienne, on peut expliquer une confusion entre les colombes et les vieilles femmes qui les interrogeaient, par le double sens du mot peleia, colombe, qui signifie vieille dans le dialecte des Molosses et des Thesprotes, habitants de l'Hellopie. Ces femmes étaient des prêtresses de la grande Déesse pélasgique Diônè, l'humidité céleste (de diainein). Selon Strabon, l'association de cette déesse avec Zeus fit attribuer a ses prêtresses le caractère fatidique des Selles, prêtres du dieu de Dodone. (Il y a un passage de lIliade où il est question des Selles). L'épithète dusceimeros, qu'Homère donne toujours à Dodone, convient parfaitement à un lieu consacré au dieu des tempêtes. Les échos de Dodone avaient passé en proverbe; Étienne de Byzance parle de trépieds d'airain se transmettant successivement les vibrations sonores, de courroies d'airain frappant, sous l'action du vent, un vase de même métal, et rendant des sons très prolongés. Dans lArrhéphore, pièce perdue de Ménandre, une femme bavarde était comparée à l'airain de Dodone qui retentit toute la journée si on le touche une fois. Il est probable que la nature et l'intensité du son donnaient lieu à des observations fatidiques sur l'état de l'atmosphère. L'oracle de Dodone était donc un véritable observatoire météorologique; sa grande réputation remonte à l'époque la plus ancienne de l'histoire grecque, c'est-à-dire à un temps où l'avenir d'une récolte était pour chaque tribu une question de vie ou de mort, car on n'avait pas la ressource de faire venir du blé de l'étranger. La préoccupation continuelle était la crainte des orages. Or, non seulement les oiseaux, mais les personnes d'un tempérament nerveux, les femmes, les malades sont surtout accessibles aux influences de l'atmosphère. Cette sensibilité nerveuse exceptionnelle était donc regardée comme un bienfait des dieux; on consultait ceux qui la possédaient comme on consulte aujourd'hui un baromètre. Une longue expérience pouvait aussi s'ajouter à des dispositions organiques spéciales; il y a encore aujourd'hui dans toutes les campagnes de vieux paysans qui prédisent les changements du temps et qui se trompent rarement. Si les anciens attribuaient trop facilement une faculté générale de divination à ceux dont les prévisions avaient été souvent réalisées, il n'y a rien là qui doive nous étonner. Des vieillards habitués à observer les faits naturels pouvaient apporter la même sagacité dans les questions morales; ils pouvaient donner d'excellents conseils aux jeunes gens dans les incertitudes de la vie, et eux-mêmes devaient se croire très sincèrement des guides infaillibles, car la vieillesse a toujours une confiance entière dans sa propre expérience. Mais les questions d'agriculture devaient se présenter bien plus souvent que toutes les autres, et la réputation des devins s'établissait par la manière dont ils savaient les résoudre. Pour comprendre les moeurs des populations primitives, observons ce qui se passe encore aujourd'hui dans nos campagnes; pensons au succès des almanachs prophétiques et rappelons-nous que la première cause de ce succès est l'impuissance de la science à prévoir ce qui intéresse le plus les laboureurs. La succession régulière des productions terrestres selon l'ordre des saisons devait faire attribuer à la Terre la même prescience qu'au Ciel. Dans la Théogonie, les divinités fatidiques sont la Terre et le Ciel étoilé. Au début des Euménides d'Eschyle, la pythie invoque la Terre, qui la première rendit des oracles à Delphes. Ces oracles étaient attribués, en effet, à une émanation directe de la terre. Selon Justin, il y avait sur le Parnasse, au milieu d'une petite plaine située dans une anfractuosité du rocher, un trou profond, d'où s'échappait un souffle froid qui communiquait à ceux qui s'en approchaient un délire prophétique; Plutarque et Pausanias parlent de ce dégagement de gaz, découvert par des bergers qui en éprouvèrent les premiers l'effet merveilleux. On lit dans le traité du Monde attribué à Aristote: « Parmi les exhalaisons qui s'ouvrent des issues en divers endroits de la terre, les unes inspirent à ceux qui s'en approchent un violent enthousiasme, les autres produisent une sorte d'épuisement; il y en a qui font rendre des oracles, comme à Lébadée et à Delphes.-» Diodore de Sicile rapporte une ancienne tradition qui attribuait à des chèvres la découverte de l'oracle de Delphes: le berger qui les conduisait, étonné de leurs bonds désordonnés et de leurs bêlements étranges, s'approcha pour en chercher la cause, et ressentit à son tour les effets du dégagement du gaz; il fut pris de vertige et se mit à prédire l'avenir. Le bruit s'en étant répandu, on reconnut qu'il y avait là un oracle de la Terre. Dans le commencement, ajoute Diodore, chacun le consultait pour son compte; mais plusieurs personnes, sous l'influence du délire qui les agitait, se laissèrent tomber dans le gouffre et ne reparurent plus. Pour éviter ce danger, les habitants du pays placèrent un trépied au-dessus de l'ouverture, et chargèrent une femme de recevoir les inspirations de la Terre et de les transmettre aux consultants. On confia d'abord ces fonctions à des jeunes filles, mais la beauté de l'une d'elles l'ayant exposée à des violences, on ne choisit plus pour pythies que des vieilles femmes. L'hymne homérique à Apollon attribue à une colonie de Crétois l'établissement du culte de ce dieu à Delphes. Apollon prit possession de l'oracle, sans toutefois en déposséder la Terre, car Plutarque, en visitant le temple de Delphes, parle du sanctuaire de la Terre, et lorsqu'il veut expliquer pourquoi l'oracle est commun à la Terre et à Apollon, il dit que l'exhalaison prophétique de la Terre est produite par l'action du Soleil. Le dessèchement des marais par les rayons solaires donna aussi naissance à la légende de Pytho, nourrice de Typhaon, tuée par les flèches d'Apollon, d'après l'hymne homérique. C'est encore par une conséquence naturelle de son caractère solaire qu'Apollon est regardé comme le dieu prophète par excellence; le Soleil dissipe toutes les ombres, il est « l'oeil du ciel qui voit tout », dit Eschyle. C'est là une forme de langage très familière aux Grecs; il leur semble que la source de toute clarté doit voir toute chose, et ils ne disent pas seulement: le Soleil éclaire devant lui, mais: le Soleil voit en avant, prévoit. C'est lui qui chasse les terreurs nocturnes. Dans l'Electre de Sophocle, Clytemnestre, effrayée par un songe, le raconte au Soleil levant; c'était, dit le scholiaste, la coutume des anciens, pour échapper à l'accomplissement des mauvais rêves. Outre la Terre, d'autres divinités passent pour avoir été en possession de l'oracle de Delphes avant Apollon. Eschyle nomme Thémis, personnification de l'ordre général du monde, et mère de Prométhée, qui est aussi un dieu prophète, parce que le feu, comme le Soleil, éclaire en avant, ce qui est le sens du mot Prométhée. D'après, un poème intitulé Emnolpia, une part de l'oracle de Delphes aurait appartenu à Poséidon. Souvent, en effet, la science prophétique a été attribuée aux divinités de la mer, par exemple à Nèreus, à Prôteus, à Glaucos. Dans les flots comme dans le ciel, la Terre et les astres, les Anciens voyaient des puissances vivantes, ayant conscience de leurs actes, dont chacun était le résultat d'une volonté réfléchie. Avant de s'embarquer on s'efforçait de connaître les intentions des dieux marins, et on les interrogeait, c'est-à-dire qu'on cherchait dans l'aspect de la mer des signes précurseurs de la tempête ou du beau temps. Athéna, qui est la lucidité du ciel et de l'intelligence, avait un autel devant, le temple de Delphes, c'est pourquoi on la nommait pronaia. Cependant ce nom est plus souvent écrit pronoia, celle qui voit en avant, la prévoyance ou providence, parce que, selon Harpocration, elle avait préparé l'accouchement de Lèto; en effet, la sérénité du ciel facilite l'apparition du Soleil. L'empereur Julien, dans son Discours au Soleil-roi, cite le vers: « Il alla vers Pytho et vers la Providence aux yeux clairs [...]. Les anciens avaient associé Athéna-Providence à Apollon, qui n'est autre que le Soleil. » Une autre déesse honorée à Pytho, selon un hymne homérique, était la vierge Hestia, la Terre considérée comme le foyer immobile du monde; et représentée par un autel de pierre au centre de toutes les maisons et de tous les temples. On associait aussi au culte du grand dieu de Delphes sa mère Léto et sa soeur Artémis. Les fontaines fatidiques de Cassotis et de Castalie étaient consacrées aux Muses, déesses de la poésie et du chant, qui étaient, originairement les nymphes des sources inspiratrices de la Piérie et de la Béotie. Les Grecs avaient, remarqué les propriétés médicales de certaines eaux; d'autres, en agissant sur le système nerveux par les gaz qu'elles contenaient, produisaient une sorte de délire poétique ou prophétique; on appelait nympholeptes ou possédés des nymphes ceux qui subissaient cette influence. Le prophète d'Apollon Clarien, à Colophon, les Branchides, interprètes d'Apollon Didyméen à Milet, recevaient l'inspiration en buvant ou en respirant des eaux fatidiques. Quelquefois on augmentait l'énergie de ces eaux par des plantes narcotiques. La pythie de Delphes buvait à la fontaine Castalie et mâchait des feuilles de laurier avant de s'approcher du trépied. On croyait pouvoir développer, par des moyens artificiels analogues à ceux qui produisent l'ivresse, la faculté de divination que l'homme ne possède pas quand, il est dans son état normal. La réputation qu'avait eue dans l'époque héroïque l'oracle de Zeus Dodonéen passa dans la période suivante aux oracles d'Apollon et surtout à celui de Delphes. Les procédés de divination n'étaient plus les mêmes, parce que les besoins étaient différents; les tribus agricoles étaient devenues des sociétés politiques. Tant que les hommes n'avaient eu d'autres intérêts que l'avenir des récoltes, ils avaient interrogé Zeus, c'est-à-dire observé l'atmosphère, et ces observations, imparfaites sans doute, avaient cependant un caractère scientifique. Mais lorsqu'on s'inquiéta surtout du succès d'une guerre, de la fondation d'une colonie, de l'établissement d'une législation, de la conciliation de deux cités ou de deux factions ennemies, il fallut demander au dieu de la lumière de suppléer à l'impuissance de la raison humaine. Entendue ainsi, la divination n'était plus une science, c'était un don des dieux, une inspiration. Les prophètes, les pythies, n'étaient que les instruments passifs du dieu qui les agitait et les possédait: Bacchatur vates, magnum si pectore possit Excussisse Deum... Selon Plutarque, on choisissait pour pythies des femmes simples et ignorantes, plus aptes par cela même à subir sans résistance l'influence divine. Platon compare dans le Phèdre les diverses espèces de folie envoyées par les dieux; il attribue le délire des prophètes à Apollon, celui des poètes aux Muses, celui des amants à Éros, celui des initiés à Dionysos. Ces maladies de la pensée qui résultent d'une action divine, lui paraissent supérieures à la sagesse humaine. Quand nous parlons aujourd'hui de l'extase des poètes, ce n'est plus qu'une métaphore usée; la poésie est une langue morte, et si on fait encore des vers, ce n'est plus qu'à tête reposée, la plume à la main, en pesant les syllabes. Mais chez les Grecs, l'enthousiasme poétique n'était pas un mot vide de sens; c'était un état exceptionnel de l'esprit qui aidait à comprendre l'état plus mystérieux, mais analogue, de la pythie sur son trépied. On regardait l'inspiration prophétique et l'inspiration poétique comme des faits de même nature. Le dieu prophète était en même temps le dieu de la poésie et le conducteur des Muses. Quand la langue rythmée qui était d'abord la forme naturelle et spontanée de l'inspiration fut devenue une langue savante, il y eut des poètes attachés au temple, pour mettre en vers les réponses de la pythie. Ces réponses étaient en général des sentences concises, d'une forme énigmatique et d'une explication difficile. On a même vu une allusion à l'obscurité des oracles d'Apollon, dans le surnom de Loxias, quoique cette épithète rappelle simplement la marche oblique du Soleil. Il semble qu'Apollon ne consentait qu'à regret à révéler aux hommes l'avenir qui est le secret des dieux. Que deviendrait en effet notre libre arbitre, si l'avenir était aussi certain que le passé? Nous ne chercherions ni à mériter des biens assurés d'avance, ni à détourner des maux inévitables; toute activité s'endormirait dans une sécurité oisive, toute vertu périrait dans une inerte résignation. La morale grecque, fondée sur le principe de l'autonomie des forces, demandait aux oracles non pas des ordres mais des conseils. Les dieux étaient les magistrats régulateurs de la république de l'univers, l'homme apportait son concours à l'oeuvre sociale de l'harmonie des choses, mais il n'abdiquait jamais son droit. Citoyen libre de la grande fédération des êtres, il voulait conformer, son action à l'action collective, et pour cela il interrogeait le conseil central du monde, le sénat des dieux. « La route à suivre est de ce côté, répondait l'oracle; cherche, tu trouveras. » Et toujours aiguisée par les énigmes prophétiques, l'intelligence humaine redoublait d'énergie. Tout dépendait de l'interprétation; l'important est de ne plus douter; il vaudrait mieux tirer à pile ou face, que de rester immobile comme l'âne de Buridan. A quoi servait l'oracle? à adonner à l'homme une impulsion ou à l'avertir d'un danger, mais les dieux n'ont pas à agir pour lui . « Marche, nous sommes là: ni hésitation ni imprudence: attention, prends garde à l'abîme; courage, nous te tendrons la main. » J'ai dit ailleurs ce qu'il fallait penser du prétendu fatalisme des Grecs; une de ces erreurs historiques qui servent de thème à la vanité moderne pour s'exalter aux dépens des Anciens. D'après le principe de la pluralité des causes; qui est la base du polythéisme, toute action résulte de deux forces: l'une dépend des dieux, ou, comme on dirait aujourd'hui, des circonstances; c'est l'occasion, le motif: c'est celle-là que l'oracle révèle. L'autre appartient à l'homme, c'est sa volonté éclairée par l'infaillible révélation de la conscience, l'occasion ne la domine pas, car dans les mêmes circonstances l'un choisit le bien, l'autre le mal. L'usage continuel que les Grecs faisaient de la divination; n'étouffa jamais cet intime et sentiment profond de la liberté humaine qui était la conséquence de leur système religieux. Tous les auteurs s'accordent même pour attester l'influence morale des oracles. C'est l'oracle de Dodone qui avait dit: « Respecte les suppliants; car ils sont sacrés et purs. » Interrogée une fois sur le plus heureux des hommes, la pythie nomma Phémios, qui venait de mourir pour sa patrie. A une question semblable adressée par Gygès, roi de Lydie, le dieu répondit en nommant Aglaos de Psophis, un vieillard qui cultivait un petit champ en Arcadie. Élien raconte l'histoire de trois jeunes gens qui avaient été attaqués par des brigands en venant consulter l'oracle de Delphes; l'un s'était sauvé, l'autre avait tué le troisième compagnon, en voulant le défendre. La Pythie répondit au premier: « Tu as laissé mourir ton ami, sans le secourir, je ne te répondrai pas; sors de mon temple. » Et au second qui la consultait à son tour: « Tu as tué ton ami en le défendant, mais le sang ne t'a pas souillé: tes mains sont plus pures qu'auparavant. » (Elien, Hist. var.) Selon le même auteur, les Sybarites ayant tué un chanteur auprès de l'autel d'Héra, une fontaine de sang avait jailli dans le temple. Effrayés de ce prodige, les Sybarites envoyèrent consulter l'oracle de Delphes qui répondit ainsi: « Eloigne-toi de mon trépied; le sang qui coule de tes mains t'interdit mon seuil de pierre. Je ne te répondrai pas. Tu as tué le serviteur des Muses devant l'autel d'Héra, sans craindre la vengeance des dieux. Mais le châtiment ne se fera pas attendre, et les coupables ne l'éviteront pas, fussent-ils issus de Zeus. Il tombera sur leur tête et sur celle de leurs enfants, et les maux après les maux s'abattront sur leur maison. » Elien ajoute que l'oracle s'accomplit peu de temps après: les Crotoniates détruisirent de fond en comble la ville de Sybaris. Sauf un petit nombre de cas où la pythie a été assez mal inspirée, les oracles qui nous sont parvenus justifient la réputation de sagesse des sanctuaires prophétiques, et de celui de Delphes en particulier. Mais il n'y a pas lieu de faire un mérite aux prêtres de l'élévation morale qu'on trouve souvent dans les oracles, pas plus qu'on ne devrait les accuser dans le cas contraire. Ils avaient beaucoup moins d'importance en Grèce qu'on ne le croit généralement, et rien ne nous autorise à croire que les pythies aient jamais été des instruments du sacerdoce; c'est une supposition tout gratuite des auteurs modernes. La crainte que nous avons de paraître croire à leur inspiration nous fait soupçonner injustement leur sincérité. Bien des exemples, celui de Jeanne d'Arc entre autres, nous montrent cependant à quelle hauteur peut s'élever une nature simple et inculte sous l'influence de l'enthousiasme religieux. Les pythies étaient des femmes du peuple, et leurs paroles ne sont le plus souvent que l'expression de la conscience populaire. La morale sociale qui faisait vivre les républiques grecques n'était pas le privilège de quelques-uns, mais le patrimoine de tous. Si les femmes ne pouvaient prendre part à la guerre ni aux agitations de la place publique, elles n'en avaient pas moins le sentiment de la patrie et de la liberté, puisqu'elles faisaient des héros. Les mêmes idées morales, les mêmes principes politiques inspiraient et la pythie qui rendait les oracles, et le prêtre qui les recueillait, et le démagogue qui les interprétait, et le peuple tout entier, qui y trouvait toujours un sens conforme aux intérêts de la patrie. Mais on accorde rarement aux religions étrangères la justice qu'on réclame pour la sienne, et depuis qu'on a cessé d'attribuer les oracles au Diable, comme le faisaient les auteurs chrétiens, on veut du moins que les prêtres ou les principaux citoyens de Delphes aient dicté les réponses de la Pythie. Il eût été difficile, cependant, qu'une fraude aussi grossière se renouvelât pendant si longtemps sans être trahie par aucune indiscrétion et sans exciter aucun soupçon. Les Grecs étaient trop jaloux de leur liberté pour laisser à quelques Phocidiens une pareille influence sur les affaires politiques, ceux-ci, de leur côté, avaient un très grand intérêt à ne pas compromettre la réputation d'un oracle qui faisait la richesse de leur pays, Hérodote rapporte que Cléomène, roi de Sparte, ayant un jour corrompu la pythie par l'entremise d'un Delphien nomme Kobon, celui-ci fut exilé et a pythie déposée. Pausanias dit qu'il ne connaît pas d'autre exemple de corruption d'un oracle. On oppose à ce témoignage l'histoire des Alemaeonides, qui, pour se concilier Apollon, rebâtirent son temple détruit par un incendie; mais cette libéralité ne s'adressait pas aux prêtres; c'était un acte de piété envers le dieu, qui la reconnut en leur procurant l'appui des Lacédémoniens contre les tyrans d'Athènes. Quand Démosthène accuse la pythie de philippiser, ce n'est qu'un simple soupçon, qui prouve seulement que les Grecs ne se soumettaient pas sans réflexion aux paroles des oracles. Déjà dans l'Iliade, Hector, dont la piété n'est pas douteuse, dit cependant que le meilleur augure est de combattre pour sa patrie. Non seulement les Grecs étaient toujours en garde contre les supercheries des devins, mais leur respect pour les dieux n'était ni aveugle ni servile, comme le prouve une anecdote racontée par Hérodote: Le Lydien Paktyés, ayant essayé de soulever ses compatriotes, avait été obligé, de s'enfuir et s'était réfugiée chez les Kyméens. Ceux-ci, sommés par le roi de Perse de le Iivrer envoyèrent demander à l'oracle des Branchides ce qu'ils devaient faire pour être agréables aux dieux; il leur fut répondu qu'il fallait livrer Poktèés. Mais un citoyen nommé Aristodicos, se défiant de cet oracle, engagea les Kyméens à envoyer une nouvelle députation, dont lui-même fit partie. Les députés étant arrivés aux Branchides, Aristodicos interrogea ainsi le dieu: « Ô prince, le lydien Paktyès est venu chez nous pour éviter le supplice dont le menacent les Perses. Ceux-ci le réclament et ordonnent aux Kyméens de le livrer. Mais nous, tout en redoutant la colère des Perses, nous n'avons pas osé livrer le suppliant avant de savoir clairement de toi ce que nous devons faire. » Telle fut sa question, et le dieu rendit la même réponse, ordonnant de livrer Paktyès. Mais Aristodicos alla de dessein prémédité autour du temple, et enleva les moineaux et autres oiseaux de toute espèce qui y avaient fait leur nid. Alors on dit qu'il sortit du sanctuaire une voix qui lui dit: « Ô le plus scélérat des hommes, qu'oses-tu faire? tu arraches de mon temple mes suppliants! » Mais Aristodicos, sans se troubler, répondit: « Prince, tu défends tes suppliants et tu ordonnes aux Kyméens de livrer le leur?-Oui, je l'ordonne, dit le Dieu, afin que par cette impiété vous hâtiez votre perte, et que vous ne veniez plus demander a l'oracle s'il faut livrer les suppliants. » On trouve dans Hérodote un autre exemple de cette insistance que mettaient quelquefois les Grecs a demander aux dieux une réponse plus favorable, quand la première leur semblait trop désespérante. Lors de l'invasion de Xerxès, les Athéniens envoyèrent des théores à Delphes pour consulter l'oracle. Mais la pythie épouvantée leur fit un effrayant tableau des ruines et des dévastations. qui se préparaient. Alors, d'après l'avis d'un citoyen de Delphes, les théores d'Athènes prirent des rameaux d'olivier et allèrent une seconde fois consulter le dieu en qualité de suppliants: « Ô prince, rends-nous un oracle meilleur pour notre patrie, par égard pour ces rameaux de suppliants que nous portons, ou bien nous ne quitterons pas ton sanctuaire, mais nous y resterons jusqu'à la mort. » Alors la pythie leur parla d'un rempart de bois que Zeus, sur la prière de sa fille, accordait aux Athéniens pour dernier refuge. On sait que Thémistocle expliqua ce rempart de bois par la flotte athénienne qui sauva la Grèce à Salamine. Au moment de raconter cette glorieuse victoire, Hérodote rappelle une prophétie de Bakis, un devin de Béotie, inspiré par les Nymphes: « Quand ils auront couvert de leurs vaisseaux le rivage sacré d'Artémis au glaive d'or et la côte de Kynosoura, et quand, pleins d'une folle, espérance, ils auront saccagé l'illustre Athènes, la divine Justice abattra le fils de la violence, ivre de sa force, terrible et furieux, qui croyait faire tout céder. L'airain se mêlera à l'airain, Arès rougira de sang les flots de la mer. Alors Zeus au large regard et la vénérable Victoire feront luire le jour de la liberté de la Grèce ». Hérodote ajoute qu'après ces paroles, si claires de Bakis, il n'ose contredire les oracles, et qu'il n'approuve pas que d'autres le fassent. Il n'a pas moins de foi dans les prodiges racontés par les Grecs après leur victoire, par exemple, dans la défense miraculeuse du temple de Delphes. Les Delphiens avaient demandé à l'oracle s'il fallait enfouir les trésors sacrés ou les transporter dans un autre pays. Le dieu leur répondit qu'il saurait bien se défendre lui même; alors ils ne s'occupèrent que de leur propre sûreté; ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants en Achaïe et se réfugièrent sur les sommets du Parnasse où dans la Locride. Mais quand les barbares, venus pour piller le temple, furent arrivés à l'enceinte d'Athéna Pronoia, la foudre tomba sur eux, et des quartiers de rochers, détachés de la montagne, roulèrent avec un bruit horrible et en écrasèrent un grand nombre. Quelques-uns seulement s'échappèrent et s'enfuirent en Béotie, où ils racontèrent qu'outre ce prodige, ils avaient vu deux guerriers d'une taille merveilleuse qui les poursuivaient et les massacraient. Les rochers tombés du Parnasse furent laissés à la place où ils s'étaient arrêtés, en témoignage de la vengeance des dieux. Plus tard, lors de la grande invasion des Gaulois, le dieu de Pytho défendit encore son temple. Selon Pausanias et Justin, un tremblement de terre qui détacha une partie de la montagne, le tonnerre, la grêle et les bruits de la tempête, répétés par les grands échos du Parnasse, et pendant la nuit ces terreurs mystérieuses qu'on attribuait à Pan, aidèrent les Grecs à exterminer l'immense armée des barbares. Ces merveilles augmentaient le respect des peuples pour l'oracle de Delphes. Sa réputation s'étendait même au delà de la Grèce, sa véracité était attestée par d'innombrables offrandes, on citait d'éclatants exemples de sa haute sagesse. Sur les portes du temple, on lisait des sentences morales écrites, disait-on, par les sept sages, comme: « Apprends à te connaître », « Ne désire rien de trop. » Pytho était la capitale des Amphictyons, le centre religieux et politique de la Grèce, le nombril de la terre. « On se rend à Delphes, dit Aristide, et on consulte l'oracle sur la destinée des États. Les lois ont été établies conformément aux réponses de la pythie ce dont Lycurgue donna le premier exemple. » On interrogeait aussi le dieu sur la manière de régler les cérémonies du culte public, de détourner les fléaux, d'expliquer les prodiges, sur la fondation des temples ou l'établissement des colonies. Ainsi la ville de Cyrène fut fondée d'après une réponse de l'oracle de Delphes. L'influence de cet oracle correspond à la grande période politique et morale de l'histoire grecque. Cicéron et Plutarque expliquent sa décadence par l'affaiblissement de cette exhalaison qui sortait de la terre, et qui avait fini par s'évaporer comme une rivière qui se tarit. Mais les autres oracles d'Apollon cessèrent à peu près en même temps. La constitution du sol de la Grèce avait pu se modifier par l'action des tremblements de terre ou par d'autres raisons géologiques. Mais la principale cause de la défaillance des oracles, c'était l'affaiblissement des croyances. L'esprit fatidique de Pytho, c'était le souffle inspirateur qui s'exhale d'une terre libre, c'était le génie religieux de la Grèce républicaine, et les oracles devinrent muets quand la Grèce perdit sa liberté et qu'elle oublia ses dieux. Depuis la chute des républiques, les peuples retombés en tutelle n'avaient plus à consulter Apollon sur leurs affaires, dont la direction ne leur appartenait plus. Mais les formes inférieures de la divination, celles qui ne s'adressaient qu'à des intérêts particuliers, survécurent au silence des grands oracles. Ainsi on continua toujours à consulter Asclépios et les autres divinités médicales pour la guérison des maladies. En général, ces divinités faisaient connaître leurs réponses par des songes. Les malades s'endormaient dans le sanctuaire, et le dieu leur indiquait les remèdes, qui devaient les guérir. Les prêtres d'Asclépios, qui étaient médecins, y ajoutaient peut-être un traitement thérapeutique, et la foi opérait des guérisons, comme dans toute autre consultation médicale. Plusieurs auteurs ont parlé de ces guérisons miraculeuses, notamment le rhéteur Aristide, et on a retrouvé des inscriptions consacrées en ex voto par des malades qui avaient été guéris, de cette façon. On consultait aussi les oracles d'Amphiaraos, de Calchas, de Mopsos et de quelques autres devins célèbres en s'endormant près de leur tombeau, car le privilège qu'Homère attribue à Tirésias d'avoir conservé sa science prophétique après la mort avait été étendu aux principaux devins de l'époque héroïque. On s'endormait l'esprit déjà disposé à des visions, et cette disposition était en général favorisée par des influences physiques, telles que des eaux gazeuses ou des émanations terrestres. Le dessèchement d'un marais ou un changement dans les conditions du sol pouvait faire cesser l'oracle. Plutarque dit que l'oracle de Tirésias devint muet à la suite d'une peste qui désola Orchomène; il ajoute qu'il arriva quelque chose de pareil en Cilicie. Dans les terrains volcaniques qui avoisinent l'Averne, en Italie, il y avait autrefois, selon Diodore de Sicile, un oracle des morts. Il en existait un autre en Thesprotie, sur les bords de l'Achéron, et, selon Pausanias, on retrouve dans ce pays le modèle des descriptions poétiques de l'enfer. En général les gouffres d'où sortaient des exhalaisons méphitiques passaient pour des portes du royaume de Hadès. Il y en avait près du cap Ténare, près d'Hermionè, près d'Héraclée, en Asie Mineure. Ces cavernes s'appelaient, Ploutonia ou Charonia, et l'imagination populaire y localisait les scènes d'évocation racontées dans l'Odyssée, ou la descente d'Héraclès chez les morts. Parmi ces antres prophétiques, le plus célèbre était celui de Trophonios, à Lébadée, dont la renommée survécut à celle de la plupart des autres oracles. C'est un exemple de plus de la prédominance du culte des dieux de la mort dans les derniers temps du polythéisme. Malheureusement tout ce qui se rattache à ces divinités est en général très obscur. Le mythe de Trophonios est indécis et multiple comme celui de Dionysos, et on y retrouve le même panthéisme confus, Dans l'hymne homérique à Apollon, Trophonios est nommé comme un des architectes du temple de Delphes. Philostrate en fait un fils d'Apollon. Selon Pausanias, son oracle aurait été découvert sur une indication de la pythie, à l'endroit où Trophonios avait été englouti dans la terre; ce trait de sa légende le rapproche d'Amphiaraos et d'Oedipe, et, comme Oedipe aussi, il avait eu pour mère Jocaste, ou Epicaste, selon le scholiaste d'Aristophane. D'un autre côté, son nom, dérivé de trofh, nourriture, indique un dieu de la production, et, comme Iacchos, il passait pour le nourrisson de Déméter. Il a été assimilé tantôt à Hermès, tantôt à Asclépios, auquel sa statue ressemblait singulièrement, selon Pausanias. Le serpent qui lui était consacré comme à Asclépios rappelle le dragon fatidique de Pytho. Enfin, selon Plutarque, il apparut à un soldat de l'armée de Sylla sous les traits de Zeus Olympien, et Strabon, Tite Live et Hesychios l'assimilent à Zeus. Cependant, d'après ce que nous savons. du culte qui lui était rendu à Lébadée, Trophonios se confondrait plutôt avec le Zeus souterrain; qui n'était autre qu'Hadès, l'lnvisible, le roi des morts. Le nom do okotios ( = ténébreux), qui lui est donné par le scholiaste d'Aristophane, et son association avec Hercyna, qui paraît une déesse infernale, confirment cette supposition. Pausanias, qui était descendu dans l'antre de Trophonios, décrit la manière dont se faisait cette descente. Après des purifications et des sacrifices dont il donne le détail, on entrait, au moyen d'une échelle, dans une sorte de puits artificiel d'environ huit coudées de profondeur. Une fois descendu, on trouvait dans un des côtés, entre le sol et la maçonnerie, une ouverture fort étroite: « On se couche alors à terre, continue-t-il, et, tenant à la main des gâteaux pétris avec du miel, on avance d'abord les pieds dans le trou puis on se pousse jusqu'aux genoux. Le reste du corps est aussitôt entraîné avec la même force et la même rapidité que si on était saisi par le tourbillon d'un fleuve. Lorsqu'on a pénétré dans le gouffre; on n'apprend pas toujours l'avenir, de la même manière; tantôt on le voit, tantôt on se l'entend annoncer. On revient par la même ouverture; et on sort les pieds en avant [...]. Lorsqu'on est remonté, les prêtres vous placent sur ce qu'on appelle le siège de Mnémosyne, qui est près de l'autre, et vous interrogent sur ce que vous avez vu ou entendu, et après qu'ils l'ont appris, ils vous font porter, saisi d'effroi, privé du sentiment de vous même et de ce qui vous entoure, dans la chapelle du bon Démon et de la Fortune, où vous aviez séjourné, .à votre avivée. Peu de temps après, on recouvre la raison et le rire revient. » Il paraît cependant que le rire ne revenait pas toujours, selon le scholiaste d'Aristophane, et on disait même, en parlant d'un homme sombre et mélancolique: il a visité l'antre de Trophonios. Dans le dialogue de Plutarque sur le Démon de Socrate, il y a un certain Timarque qui raconte ce qu'il a vu dans l'antre de Trophonios. Ce sont d'abord des îles mouvantes, lumineuses et de diverses couleurs, puis un gouffre ténébreux, et profond, d'où sortent des bruits étranges, et autour duquel s'agitent des étoiles, les unes brillantes, les autres voilées de brouillard. Au milieu de cette vision, Timarque entend une voix qui lui demande, ce qu'il veut savoir: « Tout ce que je vois, répond-il, me paraît admirable.-Nous n'avons dit la voix qu'une faible part dans les régions supérieures, elles appartiennent à d'autres dieux; mais nous gouvernons la région de Perséphone, l'une des quatre que sépare le Styx, et tu peux la visiter avec nous. » Alors son interlocuteur, invisible lui explique la descente et l'ascension des âmes figurées par les étoiles qui passent et repassent. Celles qui s'éteignent sont les âmes qui se plongent dans un corps; celles, qui secouent leur enveloppe de brume sont celles qui sortent de la vie; celles qui montent, brillantes, vers les régions supérieures, sont les démons des hommes qu'on appelle les sages. Il est difficile de dire si ce récit, qui est fort long, est une pure fiction de Plutarque, si c'est une hallucination produite par un gaz stupéfiant, ou enfin s'il y avait là réellement quelque spectacle analogue à ceux qu'on voyait dans les mystères. Les purifications et les cérémonies qui précédaient la descente dans l'antre de Trophonios rappellent celles que pratiquaient les mystes, et le scholiaste d'Aristophane, en parlant de cette descente, emploie le mot initiation. La divination s'était transformée successivement comme les autres branches de l'Hellénisme; l'oracle de Trophonios en représente la phase mystique; comme les oracles d'Apollon répondaient à la période politique, l'oracle de Dodone à celle du naturalisme primitif. Il existait dans l'Antiquité des collections d'oracles rendus à différentes époques dans les sanctuaires les plus fameux: Chrysippe, Héraclide de pont, Porphyre, avaient fait des recueils de ce genre. Même au temps ou les oracles étaient dans tout leur éclat, il circulait en Grèce des prophéties qu'on attribuait à d'anciens devins. Thucydide parle de celles qui annonçaient la guerre dorienne et la peste d'Athènes. J'ai cité plus haut, d'après Hérodote, une de celles de Bakis sur la guerre médique. Pausanias mentionne une prophétie de Phaennis, annonçant l'invasion des Gaulois en Asie. Il cite aussi une prédiction de la bataille Aegos-Potamos par Musée et par la Sibylle, et un autre oracle Sibyllin d'après lequel la puissance macédonienne, fondée par Philippe, devait périr sous un autre Philippe. Ce nom de Sibylle, qui paraît d'origine asiatique, était appliqué à plusieurs prophétesses fabuleuses auxquelles, depuis la cessation des oracles, on attribuait une foule de prédictions. On fabriquait des livres sibyllins comme on avait fabriqué des poésies orphiques. Les Romains ont eu des recueils de ce genre celui qui nous est parvenu est l'oeuvre des juifs et des chrétiens; les parties les plus anciennes sont du temps des Ptolémées, les autres du temps des Antonins. C'est une glorification continuelle des dogmes monothéistes de l'Asie, une des formes de l'invasion des idées orientales en Grèce. A côté du système pseudohistorique d'Evhémère et de sentences copiées dans le poème moral qui porte le nom de Phocylide, se rencontrent de mauvaises imitations des prophéties hébraïques et des acrostiches sur le nom de Jésus-Christ. Les faussaires s'y trahissent de la manière la plus maladroite, et on s'étonne que des mensonges aussi évidents aient pu tromper quelqu'un. Il paraît cependant que les fraudes de ce genre réussissaient quelquefois. Lactance, qui invoque très souvent le témoignage des sibylles, paraît croire qu'il combat ainsi la religion grecque avec ses propres armes. Macrobe lui-même, qui était resté fidèle à cette religion, cite sérieusement un prétendu oracle, attribué non aux sibylles, mais à Apollon Clarien, et déclarant que Iaô est le dieu suprême. Il ne faut pas confondre ces supercheries systématiques, affectant les allures de l'inspiration, avec des tentatives très sincères de divination scientifique. L'observation des signes, confondue d'abord avec l'inspiration prophétique, s'en était distinguée peu à peu. A la vérité Platon place le délire envoyé par les dieux bien au-dessus de l'étude raisonnée des présages: « Personne, dit-il dans le Timée, ne peut prédire quand il a l'esprit sain, mais seulement quand la raison est entravée par le sommeil ou la maladie, ou ravie à elle-même, par une sorte d'enthousiasme. » Mais il ajoute que l'esprit rentré en possession de lui-même, doit expliquer les visions aperçues ou les paroles prononcées dans cet état de surexcitation maladive. D'autres philosophes, comme l'empereur Julien, préféraient l'observation à cette inspiration directe, qu'on ne pouvait ni diriger ni produire à volonté. D'ailleurs, les oracles, fondés sur l'inspiration prophétique, avaient disparu, on n'y pouvait suppléer que par une interprétation réfléchie des présages. Ainsi entendue, la mantique était considérée comme une véritable science expérimentale, aussi bien que la médecine, ou la tactique militaire. On savait qu'un devin pouvait se tromper comme un médecin ou un général, on savait que toute science humaine est imparfaite, que nos conclusions sont souvent prématurées, mais on admettait le principe de la mantique, c'est-à- dire l'enchaînement de toutes les lois du monde physique et du monde moral, et, par suite, le rapport des faits naturels avec les événements humains. Entre l'idée du hasard et l'idée du destin, on cherchait une place pour la providence divine; si les dieux interviennent dans les affaires humaines, il semblait naturel de chercher des signes, de leur volonté dans tous les faits indépendants de la volonté de l'homme, dans les sorts, dans les prodiges, dans les bruits fortuits, dans les accidents imprévus, dans les rêves surtout: La croyance au caractère divin des rêves a existé chez tous les peuples; on en trouve des exemples dans la Bible et dans l'Évangile aussi bien que dans Homère. ll y a peu d'opinions plus générales que celle-là. Les Grecs admettaient comme toutes les autres nations des rêves prophétiques et des rêves trompeurs, et le rapport des mots qui signifient erreur et vérité avec ceux, qui signifient ivoire et corne avait donné naissance à l'idée poétique des deux portes des songes. Tout en se défiant des rêves, on croyait que l'âme, presque dégagée des liens du corps pendant le sommeil, entrait plus facilement en relation avec les dieux, et qu'il appartenait à la science de déterminer dans quelles conditions on pouvait connaître l'avenir par les rêves. ll nous est parvenu un traité d'Artémidore sur l'explication des songes. On cherchait surtout des signes de la volonté divine dans la flamme du sacrifice et dans les entrailles des victimes, car le sacrifice, étant un appel de l'homme à l'intervention divine, semblait l'occasion la plus naturelle d'interroger les dieux. Toute question espère une réponse, et on ne pouvait croire les dieux muets et sourds sans les croire indifférents aux affaires humaines, ce qui reviendrait presque à nier leur existence. La croyance aux présages et à la possibilité de les expliquer était donc regardée comme une des bases de la religion; elle existait chez les savants comme chez le reste du peuple. A la vérité elle fut contestée, à l'époque où toutes les opinions furent mises en question; mais aux épicuriens et aux sceptiques qui niaient la divination, parce qu'ils ne croyaient pas à la providence divine, on opposait le consentement universel de tous les peuples et d'innombrables témoignages de la véracité des oracles. Cicéron, qui cependant conclut contre la divination, met dans la bouche de son frère les arguments de ceux qui la soutenaient: « Il faudrait donc douter de toute l'histoire grecque, disaient-ils. Qui ignore les réponses d'Apollon Pythien à Croesos, aux Athéniens, aux Lacédémoniens, aux Tégéates, aux Argiens, aux Corinthiens? Chrysippe (le stoïcien) a recueilli d'innombrables oracles, tous certifiés par d'irrécusables témoignages. Mais chacun sait cela, et il cet inutile d'insister. Un mot seulement: le temple de Delphes aurait-il été si célèbre, si universellement consulté, aurait-il reçu tant de riches offrandes de tous, les peuples et de tous les rois, si chaque siècle n'avait reconnu la véracité de ses oracles?-» Cette affirmation unanime de l'Antiquité est remplacée aujourd'hui par une négation non moins unanime. L'humanité passe sa vie à brûler ce qu'elle a adoré, et les croyances mortes ont toujours tort au tribunal des générations vivantes. Si nous avions vécu trois mille ans plus tôt, nous regarderions comme d'évidentes vérités ce que nous appelons aujourd'hui des superstitions puériles. Rions à notre aise des opinions du passé, nos fils rirons peut-être un jour des nôtres. Chaque matin la science condamne les erreurs de la veille; la vérité est devenue progressive, nous en avons fait une question de chronologie, et pour critérium nous prenons l'almanach. Cependant, vérité ou erreur, la foi valait encore mieux que le doute. Il y a des heures où l'ombre est bien épaisse, la pensée a parfois de mortelles défaillances; bien souvent la raison de l'homme, et même celle des peuples, s'arrête indécise dans les carrefours de la vie et de l'histoire: s'il y avait encore des oracles, qui peut dire qu'il n'irait jamais les consulter? III Les mystères. Les Grecs désignaient sous le nom de Mystères, du mot(*); fermer la bouche, rester muet, certaines cérémonies religieuses qui s'accomplissaient dans la nuit, et en silence. Un mystère n'était pas, pour eux un dogme incompréhensible pour la raison et imposé par l'autorité ou accepté par la foi; cette idée est tout à fait étrangère au polythéisme; c'était seulement un secret qu'on ne devait pas révéler,(*)????, une chose ineffable. On appelait(*)? accomplissement des cérémonies qui composaient les mystères. Ce mot, qui signifie aussi perfectionnement, exprimait à la fois la consécration des signes visibles du mystère; et la purification de ceux qui y participaient; c'est ce que nous traduisons par Initiation. Le nom d'Orgie était souvent confondu avec celui de mystères, mais en général, on l'appliquait surtout aux fêtes Dionysiaques, soit parce qu'elles se célébraient dans les champs,(*)????, soit à cause de leur caractère enthousiaste et extatique,????; on finit par donner le nom d'orgies, à toutes les fêtes bruyantes et désordonnées. Le nom de mystères, réservé d'abord aux fêtes des déesses de l'agriculture, fut étendu de bonne heure aux fêtes de Dionysos, par suite de l'association des trois grandes divinités de la production et de la mort. Le culte de Dionysos sert de passage entre l'ancienne religion hellénique et les religions barbares qui l'altérèrent progressivement. Tous les dogmes nouveaux empruntés à la Phrygie, à la Perse, à la Syrie et à l'Égypte, s'introduisirent en Grèce sous la forme de mystères, et on finit par chercher hors de la Grèce, et surtout en Égypte; l'origine des initiations, comme on y avait cherché celle de toutes les autres formes de la religion grecque. On peut expliquer le caractère, secret des mystères par des raisons théologiques qui tiennent aux rapports intimes du dogme et du culte dans l'Antiquité. Toutes les fois que l'homme cherche à traduire sa pensée, soit par des gestes, soit par des mots, soit par des formes plastiques, il faut que le signe qu'il emploie soit la représentation aussi exacte que possible de la chose signifiée. Au début de toutes les langues on trouve l'harmonie imitative; dans les religions, que j'ai souvent comparées à des langues; les cérémonies extérieures sont toujours l'expression sensible des croyances populaires, et comme il faut un mot pour rendre, chaque idée, à chaque symbole religieux correspond une forme particulière du culte. Plus un peuple a d'idées, plus sa langue est riche; le polythéisme est la synthèse la plus large de toutes les idées religieuses, sa langue religieuse doit donc être la plus riche et la plus variée; chacune de ses conceptions a une expression propre, une cérémonie spéciale qui en est le signe extérieur. Les dieux du ciel sont invoqués à ciel ouvert; leur culte est public parce que leur action est visible au grand jour, leurs temples sont ouverts par en haut, et on ne les prend pas à témoin dans un endroit fermé. Le dieu de la lumière et de l'harmonie, le dieu prophète, n'a pas de mystères; son temple est toujours ouvert, et chacun peut l'interroger. Le dieu des transitions et des échanges, le dieu commun à tous, n'a pas de temples; mais sa statue est dans tous les carrefours, et son culte est mêlé à celui de tous les autres dieux, comme celui de la vierge Hestia, la pierre du foyer. La déesse politique de la civilisation, la vierge active, au génie pratique, règne sur les acropoles, d'où elle protège les cités. Le dompteur des monstres, le héros divin qui a conquis le ciel par son courage, est honoré par les luttes viriles et les jeux sacrés. Mais les déesses souterraines, dont l'action est cachée, ne peuvent être invoquées que dans un endroit fermé,(*)??; elles font germer les plantes et les font rentrer sous terre, elles tiennent les clefs de la vie et de la mort, et comme elles gardent leur secret dans un silence éternel, les cérémonies symboliques qui représentent leur action mystérieuse doivent s'envelopper aussi d'ombre et de silence. Depuis que Prométhée a ravi le feu du ciel, les dieux ont caché les sources de la vie: « L'homme est devenu semblable à l'un de nous, disent les Elohim de Chaldée, prenons garde qu'il ne mange de l'arbre de vie et qu'il ne meure point. » La vie nous est prêtée, mais en deçà comme au delà règne la nuit impénétrable; les passages sont gardés; la naissance et la mort sont le secret des dieux. Il y a certainement quelque chose de sacré dans les contradictions qui planent autour des deux portes de la vie; on se découvre devant un cercueil et on fait le contact d'un cadavre; mélange de respect et de dégoût, représenté par le Styx, redoutable témoin des serments des dieux. Si la mort est enveloppée d'une horreur mystérieuse, l'acte non moins mystérieux de la génération se couvre chez tous les peuples des voiles instinctifs de la pudeur. Pourquoi ces rougeurs involontaires s'il y a là une loi divine? Elle est la base de la famille, le chaîne sainte de la communion des êtres et on n'ose pas en parler. C'est que la pudeur est la couronne des chastes déesses, l'auréole de la vierge mère; il faut laisser à chaque dieu son empire: la lumière souillerait ce qui appartient à la nuit. Les mystères semblent s'être développés plus tard que les autres formes de la religion grecque. Déméter et Perséphone sont quelquefois nommées dans l' Iliade et dans l'Odyssée, mais sans qu'il y soit question du caractère secret de leur culte. Le silence d'Hésiode étonne encore davantage, puisqu'un de ses poèmes a pour sujet l'agriculture, et que le pays où il vivait, la Béotie était le séjour de ces populations thraces d'où les légendes font sortir Eumolpe et Orphée. Il est vrai, qu'il y a vers la fin des Travaux un vers où on peut voir unes allusion aux mystères: « Si tu te trouves au milieu des sacrifices allumés, ne te moque pas des choses secrètes, car le dieu s'offense de cela. » Mais le sens de ce passage dépend du mot(*), dont les scholiastes donnent plusieurs explications différentes; l'allusion est donc fort incertaine. L'hymne à Déméter est le plus ancien monument de la religion d'Eleusis, et quoiqu'il appartienne bien à l'école des Homérides, on s'accorde à le regarder comme une des dernières productions de cette école. On trouve le culte de Démèter sous sa forme probablement la plus ancienne chez les Arcadiens, dont les traditions remontent aux premiers âges de la Grèce. Ils adoraient la Terre sous le nom de Déméter la noire. De son union avec Poséidon naissaient le cheval Arion, qui semble comme Pégase une personnification des sources, et une déesse dont Pausanias n'ose pas dire le nom et qu'il appelle seulement Notre-Dame,(*). Je suppose que ce devait être une déesse lunaire, Artémis ou Hécate, car on a toujours attribué à la Lune une action sur la végétation, sur la vie et sur la mort, et de là ses rapports avec la Terre; comme elle paraît sortir des flots, on peut lui donner pour père Poséidon. On sait qu'Eschyle avait fait Artémis fille de Déméter et non de Léto; c'est peut-être pour cela qu'il fut accusé d'avoir vidé le secret des mystères. Il paraît qu'il n'était pas initié, mais il aimait à ressusciter les traditions pélasgiques. Parmi les temples d'Eleusis, il y en avait un consacré à Artémis qui garde l'entrée, fonction qui la rapproche d'Hécate ou d'Eileithuia, et un autre au père Poseidon. Peut être était-ce en souvenir d'une religion antérieure à la colonie thrace des Eumolpides. Mais cette vieille religion eut elle dès l'origine un caractère secret? Il me semble qu'on pourrait, expliquer le silence d'Homère à cet égard, en se rappelant qu'à cette époque, primitive, où il n'y a pas encore de nations, mais seulement des familles, à peine groupées en tribus, où la distinction des cultes privés et des cultes publics n'existe pas encore, les cérémonies sont extrêmement simples et n'attirent pas d'étrangers; on n'a donc pas à recommander le silence. Si dans ces fêtes champêtres la génération des plantes et des fruits est exprimée naïvement par des symboles empruntés à la génération humaine, personne ne songe à s'en offenser, ni à en rire; l'enfant ne sait pas qu'il est nu, son innocence lui tient lieu de pudeur; c'est aux approches de la puberté de la Grèce qu'ont dû commencer les mystères. Pour conserver au culte de Déméter son caractère chaste et féminin; on n'employa pas partout les mêmes moyens. A Hermione, personne ne pouvait voir ce qu'on gardait dans l'intérieur du sanctuaire de Déméter Chtonia, excepté les quatre vieilles femmes chargées d'offrir les sacrifices à la déesse. Les Athéniens, qui plus que tous les autres Grecs donnaient à la religion un caractère politique, et qui adoraient Déméter comme principe du travail civilisateur, sous le nom de Thesmophore, réservaient cependant aux femmes seules l'entrée du Thesmophorion. De même à Mégalopolis, il n'était permis qu'aux femmes d'entrer dans le temple et le bois sacré de Déméter. Mais le plus souvent, comme à Éleusis, on admettait des personnes des deux sexes, en imposant seulement le secret aux initiés. La Religion D'Eleusis. J'ai rapporté d'après Pausanias les traditions qui faisait du sacerdoce d'Éleusis une propriété des Eumolpides. Les Athéniens avaient les Thesmophories, qui étaient chez eux une fête nationale, mais les Éleusinies étaient le patrimoine des Éleusiniens, le souvenir de leur ancienne indépendance. Le culte de Déméter était célébré par eux sous une forme spéciale qui en faisait un culte privé; quiconque demandait à assister à leurs cérémonies, était dans la situation d'un étranger admis à une fête de famille, sous la condition toute naturelle de respecter le foyer de ses hôtes et de ne pas divulguer les secrets qu'ils lui confient. Violer ces secrets, c'était attenter à une propriété garantie par les lois, et c'était en même temps commettre un parjure, car ceux qui demandaient l'initiation s'engageaient par serment à un silence absolu. Toute profanation était poursuivie par les Eumolpides devant les tribunaux d'Athènes. L'histoire a gardé le souvenir de quelques procès de ce genre; le plus célèbre est celui d'Alcibiade, accusé, avec Andocide et quelques autres, d'avoir parodié les mystères au milieu d'une orgie, à la suite de laquelle ils auraient en outre mutilé les statues d'Hermès. Les Eumolpides, secouant vers le couchant leurs robes de pourpre, prononcèrent leurs terribles imprécations. Seule, l'hiérophantide Théano, refusa de s'y associer, disant quelle était chargée de faire des voeux pour ses concitoyens, non de les maudire. Les accusations aussi graves ne pouvaient être intentées légèrement; la loi athénienne punissait très sévèrement les dénonciateurs qui n'obtenaient pas le cinquième des suffrages. Mais en donnant des garanties aux accusés, les Athéniens devaient aussi préserver de toute atteinte cette religion des mystères, qui n'était pas seulement une propriété privée, mais qui était devenue, par l'admission des Éleusiniens dans la république d'Athènes, une propriété nationale. L'initiation, considérée comme un privilège des citoyens d'Athènes, avait, pour eux toute l'importance d'un droit politique; elle devait être entourée d'autant de restrictions que le droit de cité, et protégée par autant de garanties. La violation du secret des mystères était donc une sorte de crime d'État ce qui d'ailleurs est conforme aux habitudes des Grecs, chez qui les institutions religieuses étaient en même temps des institutions nationales. Ainsi, aux raisons théologiques qui partout enveloppaient de silence et d'ombre le culte des puissances chthoniennes, se joignaient, à Eleusis en particulier, des raisons historiques et politiques plus que suffisantes pour expliquer le secret des mystères, sans qu'il soit besoin d'imaginer une opposition quelconque entre les cultes mystiques et les formes publiques de la religion. Le mystère Eleusinien n'était qu'un des symboles de la religion populaire. Comme tous les autres, il a sa source dans les traditions de l'époque pélasgique, et il a reçu sa forme de l'épopée. C'est ce qui résulte des diverses légendes rapportées sur Eumolpe, l'ancêtre vrai ou supposé des Eumolpides. Selon lstros, il était petit- fils de Triptolème; selon Akésodore, il était chef d'une tribu de Thraces venue au secours des Éleusiniens autochtones dans la guerre contre Erechtheus. Androtion rapporte l'établissement des mystères, non pas à cet ancien Eumolpe, mais à son cinquième descendant, du même nom que lui, et fils de Musée. Les Eumolpides appartenaient à cette famille à la fois poétique et religieuse a laquelle les Grecs rapportaient le culte des Muses, et d'où étaient sortis ces aèdes qui avaient civilisé la Grèce par la poésie. Le nom même d'Eumolpide signifie habile chanteur, comme Homéride signifie rassembleur, de chants. Après la réunion des poèmes homérique et hésiodiques, on fit circuler des poésies religieuses sous les noms d'Eumolpe, d'Orphée, de Musée, de Pamphôs. Diodore de Sicile parle d'un poème dionysiaque attribué à Eumolpe; les hymnes orphiques avaient été composés, selon Pausanias, pour les Lycomèdes, une autre famille sacerdotale d'Eleusis, et Pomphôs, d'après le même auteur, aurait fait le premier un hymne en l'honneur de Déméter. Enfin un hymne homérique, retrouvé en Russie vers la fin du siècle dernier [XVIIIe siècle]; expose en détail toute la légende des grandes déesses d'Eleusis. Il n'y a donc aucune distinction a faire sous le rapport du dogme entre la religion d'Éleusis, et les autres mythes de l'hellénisme; c'est toujours une tradition populaire développée par la poésie. Les phases de la végétation, confondues dans un même symbole avec la destinée humaine, les alternatives de la vie, de la mort et de la renaissance sont exposées dans l'hymne homérique à Déméter sous les formes vives; précises et colorées qui sont propres à la mythologie grecque. La nature est représentée sous les traits d'une mère; la vie, sous ceux d'une jeune plante, d'une jeune fille. Pendant qu'elle cueillait, le narcisse, la plante narcotique et mortelle, dans les champs de Nysa, au milieu des Océanides, le sol s'entrouvre, et elle est enlevée par le roi des profondeurs souterraines, Hadès. Cependant, Hécate a entendu ses cris, et le Soleil, qui voit tout, dénonce à Déméter le ravisseur de Coré. La déesse, irritée contre Zeus qui a donné sa fille pour épouse au roi des morts, s'éloigne de l'assemblée des dieux. Vêtue de noir, cachée sous les traits d'une vieille femme, elle est accueillie à Éleusis par les filles de Céléos, qui la conduisent à leur mère Métanire. Mais rien ne peut distraire sa douleur, elle refuse toute nourriture jusqu'au moment où une vieille servante, lambé, par ses propos joyeux parvient à la faire sourire. Alors la déesse accepte le hykéon, le breuvage sacré des mystères, dont elle-même enseigne la préparation. Cependant elle ne découvre pas encore sa divinité, car elle est irritée contre les dieux qui ont permis le rapt de sa fille. Elle dit qu'elle s'appelle Dèô, qu'elle vient de Crète et qu'elle a été enlevée par des pirates; elle demande à élever Démophon, l'enfant de Métanire, qui lui a donné l'hospitalité, et entre ses mains l'enfant grandit d'une manière merveilleuse. La divine nourrice ne lui donnait pas de nourriture, mais elle le frottait d'ambroisie, et, pour le rendre immortel, elle le purifiait chaque nuit par le feu. Malheureusement Métanire, qui la surprend, pousse un cri d'épouvante; alors la déesse, troublée dans son opération magique, se fait connaître, ordonne aux Éleusiniens de lui élever un temple et institue les orgies. Cependant les champs étaient toujours frappés de stérilité, la famine allait détruire l'humanité et les dieux ne recevaient plus d'offrandes. Zeus envoie Iris à Déméter; la déesse refuse de se laisser fléchir et redemande sa fille. Hermès va chercher Coré et la ramène à la lumière; mais elle a goûté de la grenade, son mariage est consommé, elle doit passer un tiers de l'année auprès de son époux, le reste avec sa mère et les autres immortels. Rhéa vient de la part de Zeus chercher les deux déesses et les ramène dans l'Olympe, les champs se couvrent de nouveau de moissons abondantes, et les hommes célèbrent à Éleusis les mystères des grandes déesses. On voit par cette analyse que l'institution des mystères est directement rattachée à la légende religieuse dont ils devaient perpétuer le souvenir. Le culte, qui n'était là comme ailleurs que l'expression extérieure du dogme, reproduisait toutes les phases de cette légende, dont les personnages divins étaient représentés par des prêtres. L'enlèvement de Coré, le grand deuil de la nature, de la Mère des douleurs, puis l'allégresse du ciel et de la terre à la résurrection du printemps, formaient un véritable drame sacré, avec des alternatives de tristesse et de joie, de terreur et d'espérance. Toute proportion gardée entre les spectacles grossiers d'une époque barbare et les magnificences de l'art athénien, c'était quelque chose d'analogue aux mystères du Moyen âge, qui représentaient aussi la mort et la résurrection d'un dieu. Il y avait comme dans les drames ordinaires, qui en Grèce se rattachaient aussi à la religion, des hymnes, des chants, des processions symboliques figurant les courses de Déméter et d'Hécate, et des effets de théâtre auxquels la perfection de la scénographie grecque donnait un caractère imposant et grandiose. Des clartés splendides succédant tout à coup aux ténèbres faisaient passer les âmes d'une religieuse horreur aux consolations du réveil. L'idée de la vie éternelle jaillissait spontanément de cet enseignement muet qui pénétrait dans l'âme par les sens et la persuadait bien mieux qu'une démonstration métaphysique. L'hellénisme enveloppe toujours dans les mêmes symboles l'homme et la nature. L'enlèvement de Coré et son retour, ce n'est pas seulement la graine qu'on jette en terre et qui renaît dans le plante, c'est le réveil de l'âme au delà du tombeau. La destinée humaine n'est qu'une forme particulière de ce dualisme éternel, de cette grande loi d'oscillations et d'alternatives qui fait partout succéder la mort à la vie et la vie à la mort. Au dernier acte de l'initiation, le grand, l'admirable, le plus parfait objet de contemplation mystique était l'épi de blé moissonné en silence, germe sacré de la moisson nouvelle, gage certain des promesses divines, symbole rassurant de renaissance et d'immortalité. Ces rapprochements qui se présentent si naturellement à l'esprit, les Grecs les retrouvaient dans les mots même de leur langue: « Mourir, dit Plutarque, c'est être initié aux grands mystères, et le rapport existe entre les mots comme entre les choses (*), l'accomplissement de la vie, la mort, tel est le perfectionnement de la vie, l'initiation). D'abord des circuits, des courses et des fatigues, et dans les ténèbres, des marches incertaines et sans issue; puis, en approchant du terme, le frisson et l'horreur, et la sueur et l'épouvante. Mais après tout cela une merveilleuse lumière, et dans de fraîches prairies la musique et les choeurs de danse, et les discours sacrés et les visions saintes; parfait maintenant et délivré, maître de lui-même et couronné de myrte, l'initié célèbre les orgies en compagnie des saints et des purs, et regarde d'en haut la foule non purifiée, non initiée des vivants qui s'agite et se presse dans la fange et le brouillard, attachée à ses maux par le crainte de la mort et l'ignorance du bonheur qui est au delà. » Ce passage, conservé par Stobée, me semble un de ceux qui peuvent le mieux donner une idée de l'ensemble des mystères. Quant au sens de quelques formules, comme Konx Ompax, à la nature des objets sacrés conservés dans la corbeille mystique, et à tout le détail liturgique des cérémonies, il faut nous résigner à l'ignorer; c'était en cela principalement que consistait le secret de l'initiation. Il fallait que ce secret fût bien peu de chose pour avoir été gardé par tant de gens; les Éleusinies, réservées d'abord aux citoyens d'Athènes, devinrent peu à peu accessibles à tout le monde; il suffisait d'être présenté par un Athénien. Les esclaves, exclus d'abord comme les bâtards et les étrangers, finiront par y être admis. Dans une comédie de Théophile, un domestique disait en parlant de son maître: « C'est lui qui m'a fait connaître les lois grecques, qui m'a enseigné les lettres, qui m'a initié aux mystères divins. » Les initiés ne formaient pas une aristocratie intellectuelle; rien, absolument rien ne justifie l'opinion qui les représente comme une classe de mandarins lettrés, méprisant les croyances du peuple. S'il y a eu en Grèce des philosophes qui ont méconnu la profondeur et la haute portée morale de la religion de leur patrie, cela tenait à la tournure particulière de leur esprit, à leurs tendances théocratiques et monarchiques, et nullement à l'enseignement des mystères. Non seulement cet enseignement n'était pas en opposition avec le reste de la mythologie, mais il était lui-même entièrement symbolique, sans aucune espèce de démonstration ni d'explications. Chacun le comprenait à sa manière; dans les histoires de dieux morts et ressuscités qui faisaient le fond de tous les cultes mystiques, les Evhéméristes croyaient voir une preuve que les dieux n'étaient que des mortels divinisés; pour d'autres, comme Cicéron, ces symboles empruntés à la vie de la nature semblaient éclairer plutôt la nature des choses que celle des dieux; mais la plupart étaient surtout frappés, comme Plutarque, des allusions à la vie morale de l'âme. « L'opinion d'Aristote, dit Synésios, est que les initiés n'apprennent rien, mais qu'ils reçoivent des impressions, qu'ils sont mis dans une certaine disposition à laquelle ils ont été préparés. » Telle est, en effet, la nature de l'enseignement religieux; il ne s'adresse pas à la raison comme l'enseignement philosophique, mais à toutes les facultés de l'homme à la fois; il agit par les sens sur l'imagination, sur le coeur et sur l'intelligence. Les grands mystères de la nature, la lumière, le mouvement, la vie ne se prouvent pas, ils s'affirment. De même les symboles, qui sont l'expression humaine des lois divines, ne se démontrent pas, ils s'exposent, et la conviction descend d'elle-même dans les âmes préparées à la recevoir. Ce caractère se retrouve même dans les religions modernes: Jésus-Christ ne parle qu'en paraboles. Les initiés n'étaient pas seulement spectateurs dans le drame d'Eleusis; ils y jouaient un rôle comme le choeur dans les tragédies; c'est du moins ce que semble indiquer le choeur des mystes dans les Grenouilles d'Aristophane. C'est, ainsi que dans les mystères du Moyen âge le peuple chantait des psaumes. De même aussi, pendant la messe, les assistants mêlent leurs chants aux cérémonies symboliques du drame de la Passion. Quelques usages qui se conservent dans l'Église grecque, par exemple celui de fermer les portes pendant certains actes du saints sacrifice rappellent le caractère secret des mystères de l'Antiquité. Ce n'est pas sans raison que les Grecs donnent le nom de mystères aux sacrements, et en particulier à l'Eucharistie; le Kykéon, ce pain sacré de la communion primitive, était comme le saint sacrement des chrétiens, un signe sensible destiné à sanctifier l'homme. Les meurtriers et les impies étaient exclus de l'initiation; on s'y préparait par le jeûne, en souvenir du deuil de Déméter, par une continence rigoureuse pendant la neuvaine sacrée, par une sorte de baptême dans la mer, et par tout un ensemble de purifications, que figuraient dans la légende ces charbons ardents sur lesquels la déesse plaçait son nourrisson, le fils de Métanire. Quand les mystes avaient reçu la nourriture divine qui les unissait aux dieux, quand ils avaient traversé toutes les épreuves, tous les degrés de l'initiation, jusqu'à l'Epoptie, c'est-à-dire à la contemplation des saints mystères, leur bonheur était assuré même dans la mort, car ils connaissaient les secrets de la vie éternelle. « Heureux, dit Pindare, celui qui, après avoir vu ces choses, descend sous la terre! Il connaît la fin de la vie, il connaît la loi divine. » Il semblait que la sanctification conférée par ce sacrement devait s'étendre jusque sur l'autre vie: « Le sort des initiés et celui des profanes sont différents même dans la mort », dit l'hymne homérique. Cette différence supposait implicitement que les mystes avaient rempli les conditions de pureté qui leur étaient imposées, autrement on aurait pu demander, comme Diogène, si un brigand initié serait plus heureux qu'Epaminondas qui ne l'était pas; les actes extérieurs de piété ne suppléaient pas plus aux bonnes oeuvres dans l'Antiquité qu'aujourd'hui. Mais l'influence, morale des mystères n'en était pas moins généralement reconnue. Selon Diodore de Sicile, ceux qui avaient participé aux mystères passaient pour devenir plus pieux, plus justes et meilleurs en toute chose. « Vous avez été initiés, disait le rhéteur Andocide aux Athéniens, et vous avez contemplé les rites sacrés des deux déesses, afin de punir les criminels et de sauver ceux qui sont purs d'injustice. » Les symboles mystiques se transformèrent comme tous les autres dans le cours des âges. Triptolème, qui est seulement nommé dans l'hymne homérique parmi les rois d'Eleusis, paraît avoir joué plus tard un rôle plus important; on le voit souvent représenté dans les monuments, et surtout sur les vases, assis sur le char ailé de Déméter, traîné par des serpents: les deux déesses sont à ses côtés. Il fut même substitué à Minos, comme juge des morts, au moins dans les légendes athéniennes. Un autre personnage dont l'importance devint encore bien plus considérable, Iacchos, n'est pas nommé dans l'hymne homérique: son association avec les grandes déesses est donc postérieure à la rédaction de ce poème. C'est probablement à l'époque où le culte d'lacchos s'introduisit dans la religion d'Eleusis que furent établis les petits mystères, ou mystères d'Agra, qui correspondaient aux Anthestéries, ou fêtes de Dionysos, comme les grands mystères étaient en rapport avec les Thesmophories. Car lacchos, le médiateur, l'initiateur mystique, n'est, comme Zagreus, qu'une forme de Dionysos. M. Alf. Maury le rapproche avec assez de vraisemblance, de lasios ou lasion, personnage associé à Déméter dans les légendes épiques. Rien n'est plus naturel que d'unir dans un même culte les principales divinités de l'agriculture, de la production et de la mort. L'idée du grain de blé qui meurt pour ressusciter en épi se représente sous une autre forme dans la pluie divine tombant sur la terre pour renaître dans la liqueur sacrée des libations. Le vin pouvait être pris comme le pain pour symbole de la communion des êtres. Cependant il est très difficile de savoir exactement quel était le rôle de Dionysos dans les mystères. Remplaçait- il Démophon comme nourrisson de Déméter? Était-il substitué à Hadès comme époux de Perséphone, où était-il le fils d'une des grandes déesses? Dès qu'il est question de Dionysos, toute la mythologie devient obscure et indécise; les distinctions des types disparaissent et s'effacent, Rhéa est identifiée avec Déméter, Coré (Perséphone), sous le nom de Brimô, avec Hécate, qui elle-même n'est pas distincte d'Artémis. Bientôt Rhéa, Déméter et Coré semblent se confondre, et toutes puissances multiples de la nature sont absorbées dans la vague unité du panthéisme. Si on possédait encore les anciens poèmes dionysiaques, on pourrait suivre dans ses transformations ce culte étrange qui sert de passage entre le polythéisme grec et les religions unitaires de l'Orient; mais les poésies orphiques que nous possédons appartiennent à une époque où déjà la confusion est complète. Le dieu qui frappe ses ennemis de vertige semble avoir traité de même ses adorateurs; l'orphisme est le délire de l'ivresse et de l'extase; la pensée humaine est entraînée comme la nature entière dans la grande orgie. L'Orphisme. L'orphisme, qui fut le principal agent de la décomposition de l'Hellénisme, n'était pas un sacerdoce, mais un thiase, c'est-à-dire une congrégation religieuse qui s'était formée, ou du moins recrutée avec les débris de l'institution pythagorique. Les Orphiques avaient, comme les Pythagoriciens, une discipline ascétique et des formules de purification qui s'alliaient à un système de métempsycose peut-être emprunté aux Égyptiens[ou à l'Inde]. De plus, ils composaient des poésies religieuses, et, sous prétexte de réformer le culte national, ils embrouillaient toutes les légendes et les compliquaient d'une foule de rêveries philosophiques et de superstitions étrangères qui en changeaient le caractère primitif. Ils altérèrent surtout les cultes mystiques, dont ils rattachaient l'origine à leur prétendu initiateur, Orphée, et sur lesquels ils greffaient toujours le culte de leur patron Dionysos. Il faut remonter assez haut pour saisir le point de départ des idées orphiques. Jusqu'à Onomacrite, par exemple, contemporain de Pisistrate, qui fabriqua sous le nom d'Orphée un poème dionysiaque sur la passion de Zagreus, sa mort et sa résurrection. Quoique ce poème soit perdu, on sait, par de nombreuses indications, quel était le sens général de cette légende qui venait probablement de la Phrygie, et qui se retrouve dans la plupart des religions de l'Asie et de l'Égypte. Toujours le principe actif de la vie est représenté par un jeune dieu qui meurt à l'automne et qui ressuscite au printemps, et la nature, par une déesse qui s'afflige de sa mort et se réjouit de son retour. Tel est le sens des mythes de Zagreus déchirée par les Titans, du troisième Cabire tué par ses frères, d'Osiris mutilé par son frère Typhon. La même idée se reproduit dans la fable de le mutilation d'Attys et dans celle de la mort d'Adonis; la seule différence entre tous ces symboles, c'est que la nature est tantôt la mère, tantôt la soeur ou l'épouse du dieu mort et ressuscité. L'analogie de ces légendes avec celle de Déméter et de Coré est évidente, et on comprend que des emprunts réciproques aient été faciles. Les Orphiques se firent les colporteurs de ces échanges que favorisait d'ailleurs le goût naturel des Grecs pour les importations étrangères. Malheureusement, le caractère chaste et sévère de la religion grecque eut souvent à souffrir de ces emprunts. Les mythes phrygiens et syriens ont presque toujours un caractère obscène. Les processions phalliques, le culte de Priape, viennent de cette source. En confondant toutes les déesses dans la nature, tous les dieux dans un principe créateur, les Orphiques avaient conservé des distinctions de rôles; c'était un dieu sous plusieurs noms, un dieu en plusieurs personnes, qui s'engendrait lui-même en s'incarnant dans le sein de sa mère. De là, dans la forme des mythes, des accouplements monstrueux et bizarres dont l'expression, notamment dans les mystères de Sabazios, peut expliquer les accusations des Pères de l'Église. Il est vrai que ces accusations étaient réciproques, car, dans ce conflit de doctrines qui signale la décadence du vieux monde, on voit poindre les querelles religieuses qui remplissent si tristement l'histoire du monde moderne. Les coups les plus violents ne partent pas toujours des camps opposés; les gnostiques et les manichéens sont fort maltraités par d'autres sectes chrétiennes. Apulée ne ménage pas davantage les prêtres mendiants de la déesse de Syrie. Il est difficile de prendre parti dans ces querelles, surtout après que les derniers vainqueurs ont étouffé la voix des vaincus. Mais on peut remarquer du moins que la plupart des attaques des chrétiens contre l'immoralité des mystères s'adressent à des dogmes orphiques. Et pourtant, l'orphisme fut le véritable précurseur du christianisme; il substitua au principe de la pluralité des causes celui de l'unité divine, au culte de la vie le culte de la mort, à la morale active et politique de la Grèce républicaine la morale passive et ascétique de l'Orient. Les Endormeurs De Remords. La doctrine de la métempsycose et de la palingénésie tendait, à représenter le corps comme une prison de l'âme, et la vie terrestre comme l'expiation de quelque crime antérieur. Pour éviter un sort pareil ou pire, encore dans une autre vie, il fallait se purifier de toutes les souillures. Le dieu des mystères était appelé le libérateur, le rédempteur des âmes, le choeur des astres, conduit par Dionysos, représentait dans son évolution circulaire la descente et l'ascension des âmes, tour à tour entraînées vers la Terre par l'ivresse de la vie et ramenées vers le ciel par l'ivresse de l'extase. Le Soleil de nuit, le chorège des étoiles, était le dieu de la mort et de la résurrection; de là tant de représentations de bacchanales sur les sarcophages. Depuis que l'activité politique était morte, l'esprit cherchait un aliment dans la vie religieuse; mais la religion républicaine, le culte national des héros protecteurs, avait disparu avec la liberté et la patrie. Dans les âmes repliées sur elles-mêmes, il n'y avait place que pour la religion de la crainte; chacun songeait à son salut, chacun tremblait à l'idée de la mort prochaine et des expiations à venir, chacun sacrifiait aux dieux de la mort. On courait chez les endormeurs de remords, on allait des Orphéotélestes aux Métragyrtes, des mystères d'Isis à ceux de Mithra, on demandait le baptême par l'eau ou le baptême par le sang, appelé taurobole ou criobole: le myste descendait dans une fosse au-dessus de laquelle on immolait un taureau ou un bélier, et le sang tombait sur lui goutte à goutte. Dans les mystères de Samothrace, les purifications étant proportionnelles aux fautes, il fallait se confesser au prêtre des Cabires, appelé Koiès. On dit que Lysandre, invité à déclarer quel était son plus grand crime, avait répondu: « Est-ce toi ou les dieux qui l'exigent?-Ce sont les dieux, dit le prêtre.-Eh bien retire-toi, reprit Lysandre; s'ils m'interrogent, je leur répondrai. » La même question fut faite à Antalcidas, qui répondit seulement: « Les dieux le savent. » Il paraît d'ailleurs qu'il y avait des crimes inexpiables, car on dit que Néron n'osa pas s'approcher d'Athènes à cause des imprécations qui éloignaient les parricides des mystères d'Eleusis. Selon Zosime, Constantin ayant voulu se faire purifier du meurtre de son fils, les prêtres lui diront qu'il n'y avait pas d'expiation pour un pareil crime; ce fut alors qu'il embrassa le christianisme, sur l'assurance qui lui fut donnée que les chrétiens savaient effacer toute espèce de péché. Ces purifications n'étaient pas nouvelles en Grèce; on en voit de nombreux exemples dans les légendes héroïques. A la vérité, Homère n'en parle pas, mais il en est déjà, question dans les Cycliques; on se purifiait pour les meurtres involontaires. Ces cérémonies n'étaient, dans l'origine, que le signe visible du repentir, qui réconcilie l'âme avec les dieux et avec elle-même; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, on finit, quelquefois par attribuer une vertu expiatoire aux formules elles-mêmes, et par s'imaginer que les eaux lustrales suffisaient pour laver les souillures. Les cultes mystiques furent la dernière forme de la pensée religieuse de la Grèce; la religion et la philosophie se réconcilièrent dans l'orphisme. On trouve la formule philosophique du panthéisme dans quelques fragments dé l'école orphique qui nous sont parvenus; en voici un que Stobée cite sous le nom de Linos: « L'univers règle toutes choses selon les différences. Tout sort de l'univers, et l'univers sort de tout. L'unité est tout, chaque être est une part de l'unité, tout est dans l'unité. Car, de ce qui était un, sont sorties toutes choses, et de toutes choses sortira de nouveau l'unité par la loi du temps. Toujours un est multiple, l'illimité se limite sans cesse et persiste sous tous les changements. La mort, immortelle et mortelle à la lois, enveloppe tout l'univers se détruit et meurt, et sous les apparences mobiles et les formes passagères qui voilent à tous les regards ses métamorphoses, il demeure incorruptible dans son éternelle immobilité. » De ces dogmes devait sortir une résignation austère qui convenait à la fatigue universelle des âmes: « Ô univers, s'écrie Marc-Aurèle, tout ce qui te convient me convient; rien n'est prématuré ni tardif pour moi dans tout ce qu'amènent tes heures; tous tes fruits me sont bons, ô nature! Tout sort de toi, tout est dans toi, tout rentre en toi! » A mesure que les ombres du soir s'étendaient dans le ciel du vieux monde, la vue des choses divines devenait moins distincte. Tous les types divins semblaient se confondre dans une puissance unique et sans bornes, adorée sous mille noms. « J'ai entendu tes prières, dit-elle dans Apulée, moi, la Nature, mère des choses, la maîtresse de tous les éléments, née au commencement des siècles, la somme de tous les Dieux, la reine des Mânes, la première des vertus célestes, la face uniforme des dieux et des déesses. J'équilibre par mes mouvements les hauteurs lumineuses du ciel, les souffles salutaires de la mer, le silence lugubre des enfers; divinité unique, qu'adore l'univers entier sous des aspects multiples, par des rites variés, sous des noms divers. Les Phrygiens premiers- nés m'appellent la Mère de Pessinonte, les autochtones de l'Attique, Athéna Cécropienne, les Chypriotes entourés par les flots, Aphrodite de Paphos, les Crétois armés de flèches, Artémis Dictynne, les Siciliens aux trois langages, Perséphone Stygienne, les Éleusiniens, la nourrice Déméter. Les uns me nomment Héra, les autres Enyo, ceux-ci Hécate, ceux-là Rhamnusia. Mais chez les Éthiopiens qu'éclairaient les premiers rayons du dieu Soleil, chez les Aryâs, chez les Égyptiens, instruits des sciences antiques, on m'honore par les rites qui me sont propres et on me donne mon vrai nom, la reine Isis. » Aux approches de la nuit, le monde tendait les bras vers cette mère antique des choses, qui tire tout de son sein et y fait tout rentrer. Absorbé comme un vieillard dans la pensée de la mort, il essayait de se résigner à ce long sommeil et passait des terreurs superstitieuses aux extases de l'espérance. Et revenant pour mourir dans cette vieille Égypte qui avait été son berceau et qui allait être sa nécropole, il se coucha en silence dans le tombeau du passé, et sa dernière adoration fut pour Sarapis, le dieu de la mort. Source: http://www.poesies.net