Les Fleurs Boréales (1879) Par Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) TABLE DES MATIERES Jolliet À M. l’abbé Tanguay À Henry W. Longfellow À M. Pamphile Lemay Sur le Mississipi Renouveau Le Premier janvier Impromptu À ma soeur Sur sa tombe Reminiscor Sur la tombe de Cadieux Nuit d’été Le Québec Les Oiseaux blancs La Louisianaise À un peintre Seul Vieille histoire Élégie Papineau Sous les ormes À mon filleul Les Pins Un soir à bord La Dernière Iroquoise La Forêt canadienne Jolliet DÉCOUVERTE DU MISSISSIPI I Le grand fleuve dormait couché dans la savane. Dans les lointains brumeux passaient en caravane De farouches troupeaux d’élans et de bisons. Drapé dans les rayons de l’aube matinale, Le désert déployait sa splendeur virginale Sur d’insondables horizons. Juin brillait. Sur les eaux, dans l’herbe des pelouses, Sur les sommets, au fond des profondeurs jalouses, L’Été fécond chantait ses sauvages amours. Du Sud à l’Aquilon, du Couchant à l’Aurore, Toute l’immensité semblait garder encore La majesté’ des premiers jours. Travail mystérieux! Les rochers aux fronts chauves, Les pampas, les bayous, les bois, les antres fauves, Tout semblait tressaillir sons un souffle effréné; On sentait palpiter les solitudes mornes, Comme an jour où vibra, dans l’espace sans bornes, L’hymne du monda non veau-né. L’Inconnu trônait là dans sa grandeur première. Splendide, et tacheté d’ombres et de lumière, Comme un reptile immense au soleil engourdi, Le vieux Meschacébé, vierge encor de. servage, Dépliait ses anneaux do rivage en rivage Jusques aux golfes du Midi. Echarpe de Titan sur le globe enroulée, Le grand fleuve épanchait sa nappe immaculée Des régions de l’Ourse aux plages d’Orion, Baignant le steppe aride et les bosquets d’orange, Et mariant ainsi, dans un hymen étrange, L’Equateur au Septentrion. Fier de sa liberté, fier de ses flots sans nombre, Fier du grand pin touffu qui lui verse son ombre, Le Roi-des-Eaux n’avait encore, en aucun lieu Où l’avait promené sa course vagabonde, Déposé le tribut de sa vague profonde, Que devant le soleil et Dieu!... II Jolliet! Jolliet! quel spectacle féerique Dut frapper ton regard, quand ta nef historique Bondit sur les flots d’or du grand fleuve inconnu! Quel sourire d’orgueil dut effleurer ta lèvre! Quel éclair triomphant, à cet instant de fièvre, Dut resplendir sur ton front nu! Le voyez-vous, là-bas, debout comme un prophète, Le regard rayonnant d’audace satisfaite, La main tendue au loin vers l’Occident bronzé, Prendre possession de ce domaine immense, Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France, Et du monde civilisé! Puis, bercé par la houle, et bercé par ses rêves, L’oreille ouverte aux bruits harmonieux des grèves, Humant l’acre parfum des grands bois odorants, Rasant les îlots verts et les dunes d’opale, De méandre en méandre, au fil de l’onde pâle, Suivre le cours des flots errants! A son aspect, du scia des flottantes ramures, Montait comme un concert de chants et de murmures; Des vols d’oiseaux marins s’élevaient des roseaux, Et, pour montrer la route à la pirogue frêle, S’enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle Dans le pli lumineux des eaux. Et, pendant qu’il allait voguant à la dérive, L’on aurait dit qu’au loin les arbres de la rive, En arceaux parfumés penchés sur sou chemin, Saluaient le héros dont l’énergique audace Venait d’inscrire encor le nom de notre race Aux fastes de l’esprit humain! III O grand Meschacébé! -voyageur taciturne, Bien des fois, au rayon de l’étoile nocturne, Sur tes bords endormis je suis venu «l’asseoir; Et la, seul et rêveur, perdu sous les grands ormes, J’ai souvent du regard suivi d’étranges formes Glissant dans les brumes du soir. Tantôt je croyais voir, sous les vertes arcades, Du fatal de Soto passer les cavalcades, En jetant au désert un défi solennel! Tantôt, c’était Marquette errant dans la prairie, Impatient d’offrir un monde à sa patrie, Et des âmes à l’Eternel! Parfois, sons les taillis, ma prunelle trompée Croyait voir de La Salle étinceler l’épée; Et parfois, groupe informe allant je ne sais où, Devant une humble croix, -ô puissance magique! De farouches guerriers à l’oeil sombre et tragique Passer en pliant le genou! Et puis, berçant mon âme aux rêves des poètes, J’entrevoyais aussi de blanches silhouettes, Doux fantômes flottant dans le vague des nuits, Atala, Gabriel, Chactas, Evangeline, Et l’ombre de René, debout sur la colline, Pleurant ses immortels ennuis. Et j’endormais ainsi mes souvenirs moroses... Mais de ces visions poétiques et roses Celle qui plus souvent venait frapper mon oeil, C’était, passant au loin dans un reflet de gloire, Ce hardi pionnier dont notre jeune histoire Redit le nom avec orgueil. IV Jolliet! Jolliet! doux siècles de conquêtes, Deux siècles sans rivaux ont passé sur nos têtes, Depuis l’heure sublime où, de ta propre main, Tu jetas, d’un seul trait, sur la. carte du mon de Ces vastes régions, zone immense et féconde, Futur grenier du genre humain! Deux siècles sont passés depuis que ton génie Nous fraya le chemin de la terre bénie Que Dieu fit avec tant de prodigalité, Qu’elle garde toujours dans les plis de sa robe, Pour les déshérités de tous les coins du globe, Du pain avec la liberté! Oui, deux siècles ont fui. La solitude vierge N’est plus là! Du progrès le flot montant submerge Les vestiges derniers d’un passé qui finit. Où le désert dormait grandit la métropole; Et le fleuve asservi courbe sa large épaule Sous l’arche aux piliers de granit! Plus de forêts sans fin: la vapeur les sillonne! L’astre des jours nouveaux sur tous les points rayonne L’enfant de la nature est évangélisé; Le soc du laboureur fertilise la plaine; Et le surplus doré de sa gerbe trop pleine Nourrît le vieux monde épuisé! V Des plus purs dévoûments merveilleuse semence! Qui de vous eût jamais rêvé cette oeuvre immense, O Jolliet, et vous apôtres ingénus, Humbles soldats de Dieu, sans reproche et sans crainte, Qui portiez le flambeau de la vérité sainte Dans ces parages inconnus? Des volontés du ciel exécuteurs dociles, Vous fûtes les jalons qui rendent plus faciles Les durs sentiers où doit marcher l’humanité... Gloire à vous tous! du Temps franchissant les abîmes, Vos noms environnés d’auréoles sublimes. Iront à l’immortalité! Et toi, de ces héros généreuse patrie, Sol canadien, que j’aime avec idolâtrie, Dans l’accomplissement de tous ces grands travaux, Quand je pèse lapait que le ciel t’a donnée, Les yeux sur l’avenir, terre prédestinée, J’ai foi dans tes destins nouveaux! À M. l’abbé Tanguay AUTEUR DU « DICTIONNAIRE GÉNÉALOGIQUE DES FAMILLES CANADIENNES » Quand l’Histoire, prenant son austère burin, Des âges qui s’en vont, sur ses tables d’airain, Fixe l’empreinte ineffaçable, Son oeil impartial n’a pas de trahisons, Mais forcé d’embrasser d’immenses horizons, Il néglige le grain de sable. Le pic au front altier lui cachant le sillon, Elle n’aperçoit point le timide oisillon Qui bâtit son nid dans les seigles; Son fier regard, qui va de sommets en sommets, Toujours tourné là-haut, ne s’arrête jamais Qu’à regarder voler les aigles. Empereurs, potentats, capitaines fameux, Chefs d’un jour surnageant sur les flots écumeux Des déchaînements populaires, Eclatante victoire ou drame ensanglanté, Grands hommes ou hauts faits ont seuls droit de cité Dans ses annales séculaires. Quand Turenne, frappé d’un boulet de canon, Rend l’âme au champ d’honneur, elle redit son nom, Et va s’incliner sur sa tombe: Elle donne des pleurs au général mourant; Mais passe sans regrets, d’un pas indifférent, Devant l’humble conscrit qui tombe. Les peuples, sous ses yeux, roulent en tourbillon; Et comme, lorsque au loin défile un bataillon, Les hauts cimiers seuls sont en vue, Des héros et des grands elle compte les jours; Mais des petits, hélas! oubliés pour toujours, La foule est à peine entrevue. Amant passionné des temps qui ne sont plus, Quand, j’évoque, rêveur, des siècles révolus L’image au fond de ma mémoire; Ou quand, ceignant le front de nos nobles aïeux D’un diadème d’or, Garneau fait sous mes yeux Surgir tout un passé de gloire; Alors, dans les reflets d’un songe vaporeux, Je vois passer au loin les mânes de nos preux En cohorte resplendissante, Jetant à l’Angleterre un sublime cartel, Et gravant sur nos bords un poëme immortel, De leur épée éblouissante. Je compte nos grands noms, soldat, prêtre, trappeur, Pionniers, chevaliers sans reproche et sans peur, Tous ceux dont notre orgueil s’honore: Depuis l’humble martyr qui convertit les coeurs, Jusqu’au vaillant tribun foudroyant nos vainqueurs Des éclats de sa voix sonore. Mais, dans les rangs pressés de ce groupe charmant, D’un regard anxieux je cherche vainement, Quel que soit le livre que j’ouvre, Tous ces héros obscurs qui, pour ce sol naissant, Versèrent tant de fois leurs sueurs et leur sang, Et qu’aujourd’hui l’oubli recouvre. Ils furent grands pourtant, ces paysans hardis Qui, sur ces bords lointains, défièrent jadis L’enfant des bois dans ses repaires, Et perçant la forêt l’arquebuse à la main, Au progrès à venir ouvrirent le chemin... Et ces hommes furent nos pères! Quand la France peuplait ces rivages nouveaux, Que d’exploits étonnants, que d’immortels travaux, Que de légendes homériques, N’eurent pour tous héros que ces preux inconnus, Soldats et laboureurs, coeurs de bronze, venus Du fond des vieilles Armoriques! Le temps les a plongés dans son gouffre béant.... Mais d’exhumer au moins leur beaux noms du néant, Qui fera l’oeuvre expiatoire?... C’est vous, savant abbé! c’est votre livre, ami, Qui se fait leur vengeur, et repave à demi L’ingratitude de l’Histoire! À Henry W. Longfellow À L’OCCASION DE SON VOYAGE EN EUROPE Un soir, tu t’envolas comme l’oiseau de mer Dont le coup d’aile altier nargue le gouffre amer: Et moi, debout sur la colline, Murmurant à la brise un chant d’Hiawatha, Longtemps je regardai le flot qui t’emporta, O doux chantre d’Evangeline! Comme on voit l’astre d’or, plongeant an sein des eaux, Laisser derrière lui de lumineux réseaux Dorer les vagues infinies, Quand ta barque sombrait à l’horizon brumeux, On entendit longtemps sur l’abîme écumeux Flotter d’étranges, harmonies. Tu caressais ton luth d’un doigt mélodieux, O barde! et; je t’ai vu d’un long regard d’adieux Embrasser nos rives aimées, Rêvant pour ton retour d’innombrables moissons De poëmes ailés, de sublimes chansons Et de légendes parfumées. Tu partis, et longtemps ta lyre résonna Des vallons de Kildare aux penchants de l’Etna, Sur le Danube et sur la Loire; Et, brillante fanfare ou fier coup de canon, La brise qui soufflait nous apportait ton nom Dans un long murmure de gloire! Dans ces pays dorés où l’art a des autels, Tu passais, saluant tous les fronts immortels De l’Europe, en grands noms féconde; Et, de Rome à Paris, de Londre à Guernesey, Les maîtres t’acclamaient, rival improvisé Qui surgissais du Nouveau-Monde... Mais, comme une aile blanche ouverte dans le vent, J’ai vu poindre une voile aux lueurs du Levant, Dans un rayonnement féerique! Le bronze de Cambridge a grondé dans sa tour; Et, dans son noble orgueil, d’un long frisson d’amour Tressaille la jeune Amérique! Ecoutez! -mille voix s’élèvent dans les airs. De la cité vivante et du fond des déserts Monte une immense symphonie. Ecoutez ces accents, par la brise portés Des bords de la Floride aux coteaux enchantés De la blonde Pensylvanie! Des gorges du Catskill au rivage lointain Ou le vieux Missouri, dans son cours incertain, Roule ses eaux couleur d’orange; Sous les arceaux touffus des grands bois ténébreux, Au bord des lacs géants et des bayous ombreux, S’élève une cantate étrange. Hozanna! ces rumeurs, ces chants mystérieux, C’est un monde hélant son barde glorieux; Car le flot dont tu t’environnes, O vieux roc de Plymouth, berce encor ton enfant, Poëte bien-aimé qui revient triomphant, Le front tout chargé de couronnes! Août 1869. À M. Pamphile Lemay POÈTE LAURÉAT DE L’UNIVERSITÉ-LAVAL Poëte, on t’applaudit! poëte, on te couronne! Le laurier du vainqueur sur ta tête rayonne; Le passant jette à flots des fleurs sur ton chemin; Au tournoi de la lyre on t’a cédé l’arène; Ta muse à ses rivaux sourit en souveraine: Et je ne suis plus là pour te serrer la main! Pourtant, naguère encor, suivant la même étoile, Nous n’avions qu’une nef, nous n’avions qu’une voile; Nos luths oom’rae nos coeurs vibraient à l’unisson. Poètes de vingt ans, c’étaient luttes sans trêve: C’était à qui de nous ferait le plus beau rêve, C’était à qui ferait la plus belle chanson. Nous rêvions, nous chantions, -c’était là notre vie. Et, rivaux fraternels, sans fiel et sans envie, Nous rendions à la Muse un hommage pareil. Tu charmais les zéphyrs, je narguais la, bourrasque; Et noua voguions tous deux, toi songeur, moi fantasque, L’âme ivre de parfums, de joie et de soleil. Nos soirs étaient sereins, nos matins étaient roses, Tout était calme et pur; nuls nuages moroses N’estompaient l’horizon, -ô présage moqueur! J’aimais... et je croyais à l’amitié fidèle; Tout me parlait d’espoir, quand le sort d’un coup d’aile, Brisa mes rêves d’or, ma boussole et mon coeur! L’orage m’emporta loin de la blonde rive Où ton esquif flottait toujours à la dérive, Bercé par des flots bleus pleins d’ombrages mouvants. Et depuis, ballotté par la mer écumante, Hochet de l’ouragan, jouet de la tourmente, J’erre de vague en vague à la merci des vents. Oui, je suis loin, ami! mais souvent les rafales M’apportent des lambeaux de clameurs triomphales; Et j’écoute, orgueilleux, ton nom que l’on redit... Alors je me demande, en secret, dans mon âme, Si tu songes parfois, quand la foule t’acclame, A celui qui jadis tant de fois t’applaudit, Chicago, octobre 1869. Sur le Mississipi Salut! Père-des-Eaux, fécond Meschacébé, Fleuve immense qui tiens tout un monde englobé Dans tes méandres gigantesques! Toi dont les flots sans fin, rapides ou dormants, A des bords tout peuplés de souvenirs charmants Chantent cent poëmes dantesques! Comme l’antique Hercule, ô colosse indompté, Tu t’en vas promenant ta fière majesté De l’Equinoxe jusqu’à l’Ourse; Et ton onde répète aux tièdes océans L’épithalame étrange et les concerts géants Des glaciers où tu prends ta source. Tu connais tous les cieux, parcours tous les climats. La pirogue indienne et le pesant trois-mâts Te parlent de toutes les zones. L’aigle ami des hivers, le pélican frileux, Le sombre pin du Nord, et le coton moelleux Se mirent dans tes vagues jaunes. Vois! tandis qu’à tes pieds, sur ton cours attiédi, L’oranger qui se berce aux brises du midi, Verse ses parfums et son ombre, A ton front les sapins, accroupis à fleur d’eau, Te tressent, blancs de givre, un éternel bandeau De leurs arabesques sans nombre, Là, sur tes bords glacés où mugit l’aquilon, Les chasseurs vont traquant l’ours du Septentrion De leurs flèches et de leurs piques; Ici, dans les détours où dorment tes remous, Les noirs alligators foulant tes sables mous, Bâillent au soleil des tropiques. Et puis, ô fleuve! il semble, indécises rumeurs, Que la voix du passé chante dans tes clameurs, Quand ton flot se frange d’écume; Et qu’au fond des grands bois sur la rive penchés, On entrevoit, la nuit, l’ombre des vieux Natchez Errer vaguement dans la brume. O Chactas! Atala! c’est vous qui revenez, À l’abri des vieux troncs par l’orage, inclinés, Voir passer les eaux murmurantes; Et toi, chantre immortel qui fis leurs noms si beaux, Quittes-tu quelquefois la poudre des tombeaux, Pour suivre leurs formes errantes? Oui, fantômes aimés, vous y venez souvent; Et voilà ce qui fait que, dans la voix du vent, Soit qu’elle brame dans les landes, Ou ronfle sur ta berge, ô vieux Meschacébé! Le passant croit ouïr, quand le soir est tombé, De mystérieuses légendes! Beau fleuve! emporte-moi dans ta course sans frein, Souffle-moi tes senteurs, chante-moi ton refrain, Endors-moi sur ta large lame; Que tes rayons dorés baignent mon front pâli! Nouveau René, vers toi je viens chercher l’oubli: Verse-moi son amer dictame! Novembre 1870. Renouveau Il faisait froid. J'errais dans la lande déserte, Songeant, rêveur distrait, aux beaux jours envolés; De givre étincelant la route était couverte, Et le vent secouait les arbres désolés. Tout à coup, au détour du sentier, sous les branches D'un buisson dépouillé, j'aperçus, entr'ouvert, Un nid, débris informe où quelques plumes blanches Tourbillonnaient encor sous la bise d'hiver. Je m'en souviens? c'était le nid d'une linotte Que j'avais, un matin du mois de mai dernier, Surprise, éparpillant sa merveilleuse note Dans les airs tout remplis d'arôme printanier. Ce jour-là, tout riait; la lande ensoleillée S'enveloppait au loin de reflets radieux; Et, sous chaque arbrisseau, l'oreille émerveillée Entendait bourdonner des bruits mélodieux. Le soleil était chaud, la brise caressante; De feuilles et de fleurs les rameaux étaient lourds. La linotte chantait sa gamme éblouissante Près du berceau de mousse où dormaient ses amours. Alors, au souvenir de ces jours clairs et roses, Qu'a remplacés l'automne avec son ciel marbré, Mon coeur,? j'ai quelquefois de ces heures moroses, Mon coeur s'émut devant ce vieux nid délabré. Et je songeai longtemps à mes jeunes années, Frêles fleurs dont l'orage a tué les parfums; A mes illusions que la vie a fanées, Au pauvre nid brisé de mes bonheurs défunts! Car quelle âme ici-bas n'eut sa flore nouvelle, Son doux soleil d'avril et ses tièdes saisons? Épanouissement du coeur qui se révèle! Des naïves amours mystiques floraisons! O jeunesse! tu fuis comme un songe d'aurore; Et que retrouve-t-on, quand ton rêve est fini? Quelques plumes, hélas! qui frissonnent encore Aux branches où le coeur avait bâti son nid. Et je revins chez moi, ce soir-là, sombre et triste. Mais quand la douce nuit m'eut versé son sommeil, Dans un tourbillon d'or, de pourpre et d'améthyste, Je vis renaître au loin le beau printemps vermeil. Je vis, comme autrefois, la lande, ranimée, Étaler au soleil son prisme aux cent couleurs; Des vents harmonieux jasaient dans la ramée, Et des rayons dorés pleuvaient parmi les fleurs! La nature avait mis sa robe des dimanches. Et je vis deux pinsons, sous le feuillage verts, Qui tapissaient leur nid avec ces plumes blanches Dont les lambeaux flottaient naguère au vent d'hiver. O Temps! courant fatal où vont nos destinées, De nos plus chers espoirs aveugle destructeur, Sois béni! car, par toi, les tiges moissonnées Peuvent encor revivre, ô grand consolateur! Dans l'épreuve, par toi l'espérance nous reste; Tu fais, après l'hiver, reverdir les sillons; Et tu verses toujours quelque baume céleste Aux blessures que font tes cruel aiguillons. Au découragement n'ouvrons jamais nos portes: Après les jours de froid viennent les jours de mai; Et c'est souvent avec ses illusions mortes Que le coeur se refait un nid plus parfumé! Le Premier janvier Tempus odax rerum. Vents qui secouez les brandies pendantes Des sapins neigeux au front blanchissant; Qui mêlez vos voix aux notes stridentes Du givre qui grince aux pieds, du passant; Nocturnes clameurs qui montez des vagues, Quand l’onde glacée entre en ses fureurs; Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues Qui troublez du soir les saintes horreurs; Craquement du froid, murmures des ombres, Frissons des forêts que l’hiver étreint, Taisez-vous!... Du haut des vastes tours sombres, La cloche a jeté ses sanglots d’airain!... Voix mystérieuse au fond du ciel blême, Le bronze a sonné douze coups,-minuit! C’est le dernier mot, c’est l’adieu suprême Que le présent jette au passé qui fuit. Minute fatale, insensible étape, Rapide moment sitôt emporté, Cet instant qui naît et qui nous échappe A fait faire un pas à l’Eternité! Plus prompt que l’éclair ou l’oiseau qui vole, Ce temps qu’on dépense en voeux superflus, Ce temps qu’on gaspille en calcul frivole, Quand on va l’atteindre, il n’est déjà plus! Un an vient de fuir, un antre commence... Penseurs érudits, raisonneurs subtils, Vous qui disséquez la nature immense, Ces ans qui s’en vont, dites, où vont-ils? Ils vont où s’en va tout ce qui s’effondre; Où vont nos destins à peine aperçus; Dans l’abîme abrupt où vont se confondre Avec nos bonheurs nos espoirs déçus; Ils vont où s’en va la vaine fumée De tous nos projets de gloire et d’amour; Où va le géant, où va le pygmée, L’arbre centenaire et la fleur d’un jour; Où vont nos sanglots et nos chants de fête, Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants, Où va le zéphyr, où va la tempête, Où vont nos hivers, où vont nos printemps! Temps! Eternité! mystère insondable! Tout courbe le front devant vos grandeurs, Problème effrayant, gouffre inabordable, Quel oeil peut plonger dans vos profondeurs? Atomes sans nom perdu dans l’espace, Nous roulons sans cesse eu flots inconstants; Seul le Créateur, devant qui tout passe, Immuable, plane au-dessus des temps. Impromptu Des vastes forêts la splendeur m’enchante; J’aime à contempler les sommets al tiers. Rien ne vaut pourtant la grâce touchante De la fleur qui luit au bord dus sentiers. O caps entassés dont l’orgueil se mire Dans les flots profonds du noir Sagnenay! Falaises à pic que la foule admire! Rocher que la foudre a découronné! Promontoires nus dont la cime touche Aux derniers confins de l’immensité, Mon front qu’a couvert votre ombre farouche S’incline devant votre majesté. Mais, ô pics géants que le ciel décore, Monts qui défiez le regard humain, A tout votre éclat je préfère encore La douce amitié qui me tend la main! Chicoutimi, 1er juillet 1875. Le Printemps À ma soeur Bientôt viendra le doux printemps Chasser la neige, les autans, Les jours moroses; Bientôt les feuilles renaîtront, Et les oiseaux nous reviendront Avec les roses. Bientôt, de nos rudes climats, Disparaîtront les blancs frimas, Les froids sévères; Et nous pourrons, d’un oeil charmé Voir éclore aux rayons de mai Les primevères. Sur la route, chaque bosquet, Dans l’arceau pimpant et coquet De ses ramures, Le soir comme au soleil levant, Rendra sous les baisers du vent Mille murmures. Les ruisseaux transparents et frais Mêleront an bruit des forêts Leur voix si douce; Et sous les branches qui plieront, Des chants joyeux s’envoleront Des nids de mousse. Dans les guérets et sur les eaux, Sous les sapins, dans les roseaux Qu’un souffle ploie, Sur les rochers, dans les buissons, Tout sera parfums et chansons, Lumière et joie. Partout mille édens gracieux Feront remonter vers les cieux L’âme bercée; Et, sous l’empire d’Ariel, La terre semblera du ciel La fiancée. Alors on te verra souvent Au balcon te pencher rêvant Tout éveillée, Pour écouter le bruit de l’eau Fredonnant son gai trémolo Sous la feuillée. L’on te verra plus d’une fois Devenir pensive à la voix Eolienne Des petits maëtros ailés, Chantant leurs refrains modulés En tyrolienne. Sous les peupliers, vers le soir, Tu t’en iras souvent t’asseoir, Rêveuse et lasse, Humant la brise et ses parfums, Et dénouant tes cheveux bruns, Au vent qui passe. Et, lorsque tout te sourira, Que l’enivrement te fera Oublier l’heure, Alors, l’oeil à demi voilé, Tu songeras à l’exilé Qui souffre et pleure. Hélas! le beau printemps doré N’est plus pour le coeur ulcéré Qu’un vain fantôme. Quand l’âme a des chagrins navrants, Les souffles les plus enivrants N’ont plus d’arôme. De tout son oeil est attristé: Pour lui la rose est sans beauté, Et l’aubépine Lui parle encor de sa douleur, Car il sait que la blanche fleur A son épine. Il sait que l’automne viendra, Que la terre se jonchera De feuilles d’arbre; Et la brise au vol caressant Sur sou front ne laisse en passant Qu’un froid de marbre. Ni le gazouillement des eaux, Ni le ramage des oiseaux, Troupes aimées, Ni les frais ombrages mouvants, Ni la douce chanson des vents Dans les ramées, Ni ces mille aspects enchantés Qu’on découvre de tous côtés, Quand la nature, Pour célébrer les jours nouveaux, Fait briller les plus beaux joyaux De sa parure; Bien pour lui n’a d’émotions; Son coeur pour les illusions N’a plus de place; Et son pas foule, indifférent, Fleur nouvelle ou gazon mourant, Pelouse ou glace. Pour lui les beaux jours de printemps N’ont pins ni reflets éclatants Ni folle ivresse; L’homme que la vie a froissé N’a qu’un printemps, c’est son passé, C’est sa jeunesse! Mais il est un baume odorant Donné parfois au coeur souffrant Par Dieu lui-même: Ce doux baume, trop rare, hélas! C’est l’assurance que là-bas Quelqu’un nous aime! Chicago, mars 1868. Sur sa tombe Dix printemps n’avaient pas encore Fleuri sur son front pâle et doux; De ses grands yeux fixés sur nous S’échappaient des rayons d’aurore. L’enfance avec tous ses parfums, Rayonnante comme un symbole, Enveloppait d’une auréole, Les ondes de ses cheveux bruns. Sa petite âme, à la lumière, Rose mystique, s’entr’ouvrait; Auprès d’elle l’on respirait Une atmosphère printanière. Et cependant, reflet furtif, Malgré la jeunesse et sa sève, On pouvait voir le pli du rêve Contracter son sourcil pensif. C’était une fleur fraîche éclose Qui sur sa tige se penchait; Et la main qui s’en approchait Craignait d’effeuiller une rose. Souvent, -beaucoup s’en souviendront, Malgré l’éclat de sa prunelle, L’on croyait voir l’ombre d’une aile Passer vaguement sur son front. Puis, tout à coup, lueurs étranges, Tout son visage rayonnait; Ou eût dit qu’elle revenait D’une entrevue avec les anges... Hélas! tout n’est que vanité! Tout eu ce monde est éphémère! Et Dieu t’enlève, ô pauvre mère, Ce trésor qu’il t’avait prêté! Cette âme était une exilée Sur celte terre et parmi nous... Ce sont les chérubins jaloux Qui l’ont auprès d’eux rappelée. C’était, dans son prisme vermeil, La goutte d’eau du ciel venue, Et qui remonte dans la nue Avec un rayon de soleil! Reminiscor À Alphonse Lusignan D’un poëte aimé j’ai fermé le tome, Et pensif je songe à toi-, mon ami; Car le souvenir,, gracieux fantôme, Hante bien souvent mon coeur endormi. Je pense au passé, beaux jours de jeunesse Des illusions âge décevant, Songe passager, temps de folle ivresse, Flot ne poudre d’or qu’emporte le vent. Nous avions pour nid la même mansarde; Le coeur près du coeur, la main dans la main, Nous allions gaîment... Oh! oui, Dieu me garde D’oublier ces jours, fleurs démon chemin! Ali! je l’aime encor ce temps de bohème, Où chacun de nous par ce jour ébauchait Un roman boiteux, un chétif poëme Où presque toujours le bon sens louchait. Oui, je l’aime encor ce temps de folie Où le vieux Cujas, vaincu par Musset, S’en allait cacher sa mélancolie Dans l’ombre où d’ennui Pothier moisissait. Nos quartiers étaient à peine accessibles: Splendide grenier, mais logis mesquin; Confuse babel d’objets impossibles: La toge romaine au dos d’Arlequin! C’était un spectacle à rompre la rate Que ce galetas à moitié salon, Où Scarron faisait la nique à Socrate, Où Scapin donnait réplique à Solon. Partout des chiffons et des paperasse, Croquis et bouquins, fleurets et débris, Pandémonium d’articles cocasses, Jonchant, constellant parquets et lambris. Flanqué d’un cummer et d’une chibouque, Suspendu dans l’ombre au mur vacillant, Un portrait en cap du nègre Soulouque, Faisait la grimace à mon. chien Vaillant. En face, perché sur une corniche, Un plâtre poudreux nous montrait à nu Diane chassant avec son caniche Aux bords de l’Ismène Actéon cornu. Sur un vieux rayon tout blanc de poussière, Rabelais donnait le bras à Caton; Pascal et Newton coudoyaient Molière, Gérard de Nerval masquait Duranton. Il me semble voir la table rustique A la jambe torse, au pied de travers, Où nous écrivions en style érotique Nos lettres d’amour et nos premiers vers. Et tous ces amis à la joue imberbe, Que les soirs d^hivers chez nous rassemblaient, Ministres futurs, grands hommes en herbe, Que les noirs soucis jamais ne troublaient! Gaudemont vantait son Italienne; Sur un pan du mur Moreau crayonnait; Buteau nous chantait quelque tyrolienne; Pendant que Faucher ratait un sonnet; Henri nous gâchait de la politique; Arthur de son geste éclipsait Talma; Vital aiguisait sa verve caustique, Et Lemay rêveur chantait Sélima. Il me semble voir la piteuse lippe Que tu nous faisait quand, tant soit peu gris, Un profane osait, allumant sa pipe, Déclarer la guerre à tes manuscrits. Musique, peinture, amour, poésie, Jeunesse et gaîté, brillants tourbillons, Vous nous embaumiez de votre ambroisie: Vous tissiez nos jours avec des rayons! Et quand venait mai dorer notre chambre, Ouvrant la fenêtre au printemps vermeil, Nous respirions l’air tout parfumé d’ambre Qui venait des prés tout pleins de soleil. Bientôt, à son tour, adieu la croisée! Et chaque matin, au sortir du lit, Nous allions aux champs, malgré la rosée, Surprendre les fleurs en flagrant délit. Oh! qu’il faisait bon aller sous les ormes, Guetter l’alouette au bord des ruisseaux, Voir glisser la nue aux flocons énormes, Ecouter chanter les petits oiseaux! Te souvient-il bien de nos promenades, Quand, flâneurs oisifs, les cheveux au vent, Nous allions rôder sur les Esplanades, Où l’ou nous lançait maint coup d’oeil savant? Tout était pour nous sujet d’amusettes; Sans le sou parfois, mais toujours contents, Nous suivions aussi le pas des grisettes... Nous rendions des points à Roger Boutemps. Je t’ai vu souvent faisant pied de grue, Pour lorgner dans l’ombre un joli chignon, Ou pour voir comment, traversant la rue, Une jambe fine orne un pied mignon, Et nous rêvions gloire, amour et fortune... Et, comme en rêvant l’homme s’étourdit, Nous nous découpions des fiefs dans la lune, Le soir, en allant souper h crédit. Nous aurions voulu, tant nous sentions battre D’ardeur et d’espoir nos coeurs do vingt ans, Ivres de désirs, monter quatre à quatre, -Fous que nous étions! -l’échelle du temps. Nos âmes brûlaient pour la même cause; Nos coeurs s’allumaient au même foyer; Et quand arrivait l’heure où tout repose, Nous nous partagions le même oreiller. Nos soirs n’avaient point de songes moroses; Tu rêvais à tout ce que nous ramions; Moi, je rêvais à. ..mais, comme les roses, Le souvenir même a ses aiguillons. Et pourtant celui de ce temps m’enivre... Beaux jours sans soucis et nuits sans remords, Où. le seul bonheur de se sentir vivre Remplissait d’émoi nos coeurs jusqu’aux bords! Mais plus tard, hélas! le vent de la vie Sur notre lac pur soufflant sans pitié, Il nous fallut fuir la route suivie Depuis si longtemps par notre amitié! Petit à petit vinrent les jours sombres: Chaque lendemain nous désabusait... Mais l’éclair ne luit que mieux dans les ombres; A l’or le plus pur il faut le creuset. Aux réalités il fallut se rendre, Quand un beau matin l’âge nous parla; Il restait encor deux chemins à prendre; Je choisis l’exil, toi l’apostolat. C’étaient deux billets à la lotterie: Le plus triste lot me fut départi... Le sert me traitait sans cajolerie: Je lui ris au nez et pris mon parti! Depuis lors, narguant tout ce qui me froisse, En vrai Paturot passé bonnetier, J’amasse un pécule, et de ma paroisse J’aspire à l’honneur d’être marguiller. Je me moralise et j’envoie au diantre Murger et Musset, surtout Béranger; Je ne chante plus, mais je prends du ventre... On nomme cela, je crois, se ranger, Cependant, le soir, au feu qui pétille, Quand passe ma main sur mon front lassé, Parfois une larme à mon oeil scintille: Ali! c’est que, vois-tu, j’aime le passé, J’aime le passé, qu’il chante ou soupire, Avec ses leçons qu’il faut vénérer, Avec ses chagrins qui m’ont fait sourire, Avec ses bonheurs qui m’ont fait pleurer! Et puis, à tons bruits fermant ma fenêtre, Divisant mon coeur moitié par moitié, J’ai fait pour toujours deux parts de mon être: L’une est au devoir, l’autre à l’amitié! Chicago, mars 1868. Sur la tombe de Cadieux Sur un îlot désert de l’Ottawa sauvage, Le voyageur remarque, à deux pas du rivage, Un tertre que la ronce achève de couvrir: Un jour quelqu’un, ici, s’arrêta pour mourir. L’humble tombe des bois n’a ni grille ni marbre; Mais, poëte naïf, à l’écorce d’un arbre Cet étrange mourant confia son regret, Jetant sa plainte amère au vent de la forêt. La légende a doré cette histoire touchante: L’arbre n’est plus debout; mais le peuple qui chante, Bien souvent, au hameau, fredonne eu soupirant La complainte qu’alors chanta Cadieux mourant. O sinistre Ottawa, combien de sombres drames Dieu n’a-t-il pas écrits dans le pli de tes lames Et sur les flancs rugueux de tes âpres récifs! Dans les ombres du soir, combien de cris plaintifs, Combien de longs sanglots, combien de plaintes vagues Ne se mêlent-ils pas aux clameurs de tes vagues? Ah! c’est que, sous tes flots et dans tes sables mous, Bien des corps délaissés dorment dans tes remous! Ceux-là n’ont pas même eu leurs quelques pieds de terre: Leur linceul est l’oubli; leur tombe est un mystère. Jamais, an fond des bois, le touriste rêvant Ne lira leurs adieux sur le bouleau mouvant; Et, le soir, au foyer, nulle voix printanière Ne mêlera leurs noms aux chants de la chaumière. Pour eux nuls souvenirs, nul bruit de pas aimés... Dans vos tombeaux errants, pauvres perdus, donnez! Ottawa, novembre 1866. Nuit d’été À Melle Louise Quel beau soir! tout riait et tout chantait en choeur, Le bois et la prairie et la vigne et mon coeur. ARSENE HOUSSAYE. Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute Ce que mon coeur rêva tout le long de la route. C’était un soir d’été, calme et silencieux, Un de ces soirs charmants qui font rêver aux cieux, Un soir par et serein. Les vastes solitudes Semblaient prêter l’oreille aux étranges préludes, Aux premiers sons perdus du sublime concert Que l’orchestre des nuits dit au vent désert. Le firmament s’ornait de brillants météores; La brise roucoulait dans les sapins sonores Et les petits oiseaux, dans le duvet des nids, Chantaient sous l’oeil de Dieu leurs autours infinis! Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute Ce que mou coeur disait tout le long de la route. Les arbres du chemin, sous les baisers du vent, Secouaient sur nos fronts leur éventail mouvant De feuilles, où perlaient des gouttes de rosée Qui troublaient du ruisseau la surface irisée; Et tous quatre, égrenant, sans songer au sommeil, Des heures delà nuit le chapelet vermeil, Noue cheminions gaîment, -ô bonheurs éphémères! L’âme dans le ciel bien, le front dans les chimères... Et moi, tout rajeuni, j’écoutais plein d’émoi Les choeurs harmonieux qui s’éveillaient eu mai. Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute Ce que mon coeur chantait tout le long de la route. Soudain, au flanc moelleux d’un image qui dort, La lune, dans le ciel, montre sa corne d’or... C’est l’heure des adieux, cette heure solennelle Où l’Ange des regrets emportai sur son aile, Pour que notre bonheur ne dure pas toujours, Les rêves de jeunesse et les serments d’amours! Il fallait nous quitter... Longtemps nous hésitâmes, Comme si nous laissions quelque part de nos âmes. La brise du matin soufflait dans les tilleuls: Longs furent les adieux; -puis nous revînmes seuls. Vous n’étiez plus là, non; mais vous savez sans doute Que mon coeur soupira tout le long de la route! Le Québec Par nobile fratrum. HORACE. Le Couchant luit là-bas comme un vaste incendie; Le soleil sur les flots sème un rayon mourant; Les derniers bruits du jour chantent leur mélodie; Et, dressant fièrement sa carène hardie. Le Québec fend au vol les eaux du Saint-Laurent. Le long panache dont su tête est couronnée Déroule dans les airs ses ondoyants réseaux; Il tourmente à grand bruit, la vague déchaînée... Il passe, il fuit, laissant une longue traînée Noire dans le ciel pur et blanche sur les eaux. O fleuve, qu’ils sont loin les jours où nul servage N’avait encor dompté ton orgueil éclatant; Où do légers wigwams ornaient seuls ton rivage; Où tu n’avais bercé sur ta houle sauvage Que la frôle pagaie et le bouleau flottant! Penchant leur front pensif sur ton urne qui gronde, O vieux Niagara, qu’ont donc dit tes forêts, Eu voyant, jusqu’au fond de ta grotte profonde, Ta sombre royauté crouler comme ton onde, Et s’éclipser devant ce géant du progrès? Vous êtes rois tous deux, étonnante structure Et toi, fier Saint-Laurent, au cours majestueux: Si l’un est couronné par sa belle nature L’autre, voguant drapé dans son architecture, Est noble comme lui, comme lui fastueux! À bord du Québec, 2 juillet 1866. Les Oiseaux blancs Quand, sur nos plaines blanches, Le givre des hivers Commence à fondre aux branches Des sapins toujours verts; Quand chez nous se fourvoie Avril, le mois des fleurs, Le printemps nous envoie Ces gais avant-coureurs. Du froid, de la neige, Des vents et des eaux, Que Dieu vous protège, Petits oiseaux! Loin des rives plus douces, Loin des climats bénis, Où d’autres dans les mousses Cachent déjà leurs nids, Votre essor se déploie Ves nos pâles séjours: C’est mai qui vous envoie Nous parler des beaux jours. Du froid, de la neige, Des vents et des eaux, Que Dieu vous protège, Petits oiseaux! Quand votre aile soyeuse, Petits oiseaux, parait, Plus d’une âme est joyeuse, Qui naguère pleurait; Oui, vous faites de joie Bien des coeurs s’émouvoir: C’est Dieu qui vous envoie, Doux messagers d’espoir! Du froid, de la neige, Des vents et des eaux, Que Dieu vous protège, Petits oiseaux! La Louisianaise Je sais une rive sereine Qui, sur un frais lit de roseaux, S’endort au chant de la sirène, Et s’éveille au chant des oiseaux. Pays de douce nonchalance, Où le hamac toujours balance A l’ombre des verts bananiers, Son heureuse indolence Aux souffles printaniers! Je sais une ville rieuse, Aux enivrements infinis, Qui, fantasque et mystérieuse, Règne sur ces climats bénis; Ville où l’orange et la grenade Parfument chaque promenade; Où, tous les soirs, les amoureux Chantent la sérénade Sous des balcons heureux. Je sais une femme divine, Au teint pâle, aux yeux auditions, Si belle que chacun devine Que le ciel même en soit jaloux: C’est la brune Louisianaise, Dont la splendeur brille à son aise Dans cet éternel messidor: Toile do Véronèse Dans un beau cadre d’or! À un peintre L’aigle, ami des déserts, dédaigne ainsi la plaine. LAMARTINE. Quand l’aigle est fatigué de planer dans la nue, Retraversant l’espace en son vol triomphant, Il revient se poser sur la montagne nue, Qui tressaille d’orgueil en voyant son enfant! Peintre, tu nous reviens, ainsi que l’aigle immense Qui, faisant trève un jour à son sublime essor, Avant que dans les cieux sa course recommence, Se repose un instant pour disparaître encor. Arrivé tout à coup des sphères immortelles, Ou sans craindre leurs feux tes pieds se sont posés, Tu resplendis encore, et l’on voit sur tes ailes La poudre des soleils que ton vol a rasés. Un jour, jeune inconnu, sentant dans ta poitrine Couver du feu sacré l’étincelle divine Et ton destin se révéler, Tu dis: Quittons ces lieux aux muses trop acerbes! A moi le large espace! à moi les monts superbes! Je suis aigle, je puis voler! Et tu partis. Longtemps la foule indifférente Ne daigna du regard suivre ta course errante, Comme un oiseau perdu dans l’air, Nos rives t oubliaient, lorsque la renommée A ta patrie, encor si tendrement aimée, Jeta ton nom dans un éclair. Enfin, tout enrichi des trésors du vieux monde, Où la gloire, enchaînant ta palette féconde, T’avait trop longtemps retenu, Tu reviens visiter, après seize ans d’absence, Le vieux foyer béni qui t’a donné naissance; O peintre, sois le bienvenu! Mais, confiant dans ton étoile, O noble fiancé des arts, Demain tu remets à la voile Pour le vieux pays des Césars! Tu retournes au champ fertile, Où croît le laurier de Virgile, Où dort le luth d’Alighieri. Florence, la ville artistique, Réclame ton pinceau magique Et ton talent qu’elle a mûri. Va! quitte nos climats de neige! Pour toi trop sombre est notre ciel; Il te faut le ciel du Corrège, Le ciel d’azur de Raphaël; Il te faut la douce Ausonie, Ses horizons pleins d’harmonie, Ses chants, ses échos, ses zéphyrs; Il te faut ses blondes campagnes, Ses bois, ses fleuves, ses montagnes, Ses chefs-d’oeuvre, ses souvenirs! Va! poursuis ta noble carrière! Jusqu’au sommet porte tes pas! Tu ne peux rester en arrière: Ta gloire ne t’appartient pas! Ouvrant l’essor à ton génie, Va cueillir la palme bénie Qui doit un jour ceindre ton front, Pars! et nos rives étonnées, En contemplant tes destinées, Avec orgueil te nommeront! Seul Un jour, errant, perdu dans un désert sans borne, Un pâle voyageur cheminait lentement; Autour de lui dormait la solitude morne, Et le soleil brûlait au fond du firmament. Pas une goutte d’eau pour sa lèvre en détresse! Pas un ombrage frais! pas un souffle de vent! Nulle herbe, nul gazon; et la plaine traîtresse N’offre à son pied lassé que du sable mouvant. Il avance pourtant; mais la route s’allonge; Il sent à chaque pas son courage tarir; Un nombre désespoir l’envahit quand il songe Qu’il va falloir bientôt se coucher pour mourir. Il se roidit en vain sous le poids qui l’accable; Il marche encore, et puis s’arrête épouvanté; Sur son sein haletant, cauchemar implacable, Il sent avec effroi peser l’immensité! Fatigué de sonder l’horizon qu’il implore, Sans forée, il tombe enfin sur le sable poudreux; Et son regard mourant semble chercher encore Les vertes oasis et leurs palmiers ombreux. Voyageurs égarés au désert de la vie. Combien de malheureux, vaincus par la douleur, Dans leur illusion sans cesse poursuivie, Meurent sans avoir vu l’oasis du bonheur! 1875 Vieille histoire C’était un lieu charmant, une roche isolée, Seule, perdue au loin dans la bruyère eu fleur; La ronce y rougissait, et le merle siffleur Y jetait les éclats de sa note perlée. C’était un lieu charmant. Là, quand les feux du soir Empourpraient l’horizon d’une lueur mouvante, En écartant du pied la luzerne odorante, Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir. Ce qui se disait là d’ineffablement tendre, Quel langage jamais pourrait le répéter!... La brise se taisait comme pour écouter; Des fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre Propos interrompus, sourire épiés, Ces serrements de coeur que j’éprouvais près d’elle, Je me rappelle tout, jusqu’à mon chien fidèle Dont la hanche servait de coussin pour ses pieds. O mes vieux souvenirs! O nies blondes années! Quand remonte mon coeur vers ces beaux jours passés, Je pleure à chaque pas, car vous réapparaissez Comme un parquet de bal jonché de fleurs fanées. Le temps sur nos amours jeta son froid linceul... L’oubli vint; et pourtant, -colombes éplorées, Vers ce doux nid, témoin de tant d’heures dorées, Plus tard, chacun de nous revint souvent... mais seul! Et là, d« souvenir en évoquant l'ivresse, Qui cherchions-nous des yeux? qui nommions-nous tout bas? -L’un l’autre, direz-vous? -Oh! non: c’était, hélas! Le doux fantôme blanc qui fut notre jeunesse! Élégie Les jours de soleil sont passés, Et l’automne fait sa vendange; Dans l’enceinte des trépassés, La feuille tombe à flots pressés: Dors, mon doux ange! Il était frais et blond comme un Enfant-Jésus... Dieu nous envoie, hélas! des douleurs bien cruelles. Un soir, je le berçais; des anges sont venus Qui l’ont emporté sur leurs ailes, J’épiais son sommeil, et, quand il remuait, Je baisais à genoux ses petites mains blanches... Il est là maintenant, sous ce tertre muet, Prisonnier entre quatre planches. Les jours de soleil sont passés, Et l’automne fait sa vendange; Dans l’enceinte des trépassés, La feuille tombe à flots pressés: Dors, mon doux ange! Et quand je caressais ses petits pieds frileux, - Lui que je n’aurais pas donné pour des empires! Sur sa lèvre de rose, au coin de ses yeux bleus, Nageaient des groupes de sourires. Il bredouillait des mots d’une étrange douceur, Des mots incohérents, indécis, adorables; Et moi qui l’écoutais, je sentais dans mon coeur Courir des frissons ineffables. Les jours de soleil sont passés, Et l’automne fait sa vendange; Dans l’enceinte des trépassés, La feuille tombe à flots pressés; Dors, mon doux ange! Il est là qui repose en son linceul glacé, Au cimetière, hélas! sa dernière demeure, Songe-t-il quelquefois, le pauvre délaissé, A sa mère qui souffre et pleure? Oh! oui; car, je le sens, si dans la tombe dort Son petit corps roidi, froid, immobile, blâme, Son âme plane au ciel avec des ailes d’or, Devant la face de Dieu même! Le dernier beau jour eut passé; L’automne a fini sa vendange; La neige tombe à flot pressé... Dans le ciel où Dieu t’a placé, Pense à ta mère, mon doux ange! Papineau Seul de ces temps féconds en dévouement épique; Seul de tous ces grands coeurs à la trempe olympique Qui défendaient jadis notre droit menacé, Sur notre âge imprimant sa gigantesque empreinte, Il restait là, debout dans sa majesté sainte, Comme un monument du passé! Les ans n’avaient point pu courber son front superbe; Et, comme un moissonneur appuyé sur sa gerbe, Regarde, fatigué, l’ombre du soir venir, Calme, il se reposait, laissant, vaincu stoïque, Son oeil, encor baigné de lueur héroïque, Plonger serein dans l’avenir. Aux bruita de notre époque il fermait sa grande âme; Et, sourd aux vains projets dont notre orgueil s’enflamme, Avec ses souvenirs de gloire et de douleurs, Il vivait seul, laissant ses mains octogénaires, Qui des forums jadis remuaient les tonnerres, Vieillir en cultivant des fleurs! Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d’éclats triomphants, Sa voix qui, des tyrans déconcertant l’audace, Quarante ans proclama les droits de notre race, Enseignait les petits enfants! Lui, le puissant tribun que la foule en démence Saluait tous les jours d’une clameur immense, Relégué désormais dans un monde idéal, Drapé dans sa fierté qu’on croyait abattue, Il dormait dans l’oubli, gigantesque statue Arrachée à son piédestal! Souvent, lorsque le soir de ses lueurs mourantes Dorait de l’Ottawa les vagues murmurantes, Au-dessus des flots noirs, sur le coteau penchant, Où l’aigle canadien avait plié son aile, On le voyait, debout comme une sentinelle, Regarder le soleil couchant. Alors le bruit des eaux brisant sur les écores, Les murmures du vent dans les grands pins sonores La chanson des oiseaux, la plainte des bois sourds, Tout ce concert confus de rumeurs innommées Qui s’élèvent, la nuit, de l’onde et des ramées, Tout lui parlait des anciens jours. Ouvrant au souvenir l’essor de ses pensées, Ce débris glorieux de nos grandeurs passées, Géant d’une autre époque oublié parmi nous, Comme il vous écrasait de sa hauteur sereine, Colosses d’aujourd’hui, tourbe contemporaine Qui n’alliez pas à ses genoux! Semblable à ces liants pics dont les cimes neigeuse», Emergeant, au-dessus des zones orageuses, Dressent dans le ciel pur leurs altières splendeurs, Des brouillards et des bruits du présent dégagée, Son âme s’élevait radieuse, et plongée Dans de célestes profondeurs. Gloire, succès, revers, douleurs, luttes sans trêve, Tout un monde endormi s'éveillait dans son rêve; Il lui semblait entendre, au milieu des rumeurs, Appel désespéré d’un peuple qui s’effare, Son grand nom résonner, ainsi qu’une fanfare, Au-dessus d’immenses clameurs. Mystérieux échos du passé! les rafales Lui jetaient comme un bruit de marches triomphales; Puis son oeil s’allumait d’une étrange clarté: Aux éclats de la poudre, au son de la trompette, Il avait entendu claquer dans la tempête Le drapeau de la liberté! Il regardait passer, dans un songe extatique, Tous ces héros d’un jour sortis d’an moule antique, Immortelle phalange au courage invaincu Qu’il commandait jadis; et, la main sur l’histoire, Il comptait eu pleurant les compagnons de gloire Auxquels il avait survécu. Puis la scène changeait. -Insondable mystère Qui fait presque toujours succéder sur la terre Aux triomphes d’hier les revers d’aujourd’hui! Sur des débris fumants, gémissante et meurtrie, Comme un spectre livide, il voyait la Patrie Pâle se dresser devant lui!... Puis les longs jours d’exil; puis les regrets sans nombre, Les rêves envolés, l’espérance qui sombre, Les chagrina du vaincu, la morgue des vainqueurs, La trahison, l’oubli, l’âge, la solitude; Enfin l’inévitable écueil, l’ingratitude, Où se heurtent tous les grands coeurs! Et pourtant, -ô chaos de la pensée humaine! Ce génie, héritier de quelque ombre romaine, Avait encore en lui des éblouissements; Par moments son regard se remplissait d’aurore; Et, penché sur la tombe, il méditait encore De sublimes enfantements! Vain héroïsme!, Un soir, la mort, la mort brutale Vint toucher au front de sa marque fatale; Vaincu par l’âge, hélas! ce mal sans guérison, Il voulut voir encore, assis à sa fenêtre, Pour la dernière fois, plonger et disparaître L’astre du jour à l’horizon. Le spectacle fut grand, la scène saisissante! Des derniers feux du soir la lueur pâlissante Eclairait du vieillard l’auguste majesté; Et dans un nimbe d’or, clarté mystérieuse, L’on eût dit que déjà sa tête glorieuse Rayonnait d’immortalité! Longtemps il contempla la lumière expirante; Et ceux qui purent voir sa figure mourante, Que le reflet vermeil de l’Occident baignait, Crurent, -dernier verset d’un immortel poëme, Voir ce soleil couchant dire un adieu suprême A cet astre qui s’éteignait! Ce n’était pas la mort, c’était l’apothéose!... Maintenant parlons bas: il est là qui repose Au détour du sentier si sauvage et si beau Qu’il aimait tant, le soir, à gravir en silence; Et les grands ormes verts que la brise balance Soupirent seuls sur son tombeau. Passants qui visitez cet endroit solitaire, Inclinez-vous! c’est plus qu’un puissant de la terre, C’est presque un siècle entier qui dort là; car celui Qui mit sur Papineau la dalle mortuaire, Avait enveloppé dans le même suaire Tout un passé mort avec lui! Il fut toute une époque, et longtemps notre race N’eut que sa voix pour glaive et son corps pour cuirasse. Courbons-nous donc devant ce preux des jours anciens. S’il ne partagea point nos croyances augustes, N’oublions pas qu’il fut juste parmi les justes, Et le plus grand parmi les siens! Sous les ormes Ce sont deux frais séjours, deux vrais nids de fauvettes, Faits pour des heureux; Deux villas comme seuls en rêvent les poëtes Et les amoureux. L’une est couleur de rose, et l’autre toute blanche; Leurs toits sont couverts, Le printemps et l’été, comme d’une avalanche De grands rameaux verts. Sons le dais parfumé que leur font les vieux ormes, Gracieux tableau, Ou voit, dans le lointain, leurs élégantes formes Se mirer dans l’eau. Là l’amour et la joie ont fixé leur empire, Et dans les échos L’on entend se mêler de francs éclats de rire Au chant des oiseaux. Au dedans, l’on ne voit que merveilleuse choses, Que riens enchanteurs; Et ce n’est, au dehors, que frais buissons de roses, Et tapis de fleurs. Et le passant charmé s’arrête et se demande, En voyant cela. Si, quelque beau matin, la blonde fée Urgande A passé par là. On le croirait vraiment; mais toute la féerie, C’est qu’en vérité Sous ces lambris joyeux le bonheur se marie Avec la gaîté! À mon filleul Toi que la vie à peine effleure de son aile; Toi qui de l’innocence, au fond de ta prunelle, Gardes encor l’éclat vermeil; - Enfant! toi dont les jours sont pleins de douces choses, Et qui ne vois, la nuit, que des chimères roses Qui se penchent sur ton sommeil! Toi qui goûtes encor les tendresses sans nombre De celle devant qui s’effacent comme une ombre Toutes nos amitiés d’un jour! Qui de purs dévoûments n’est jamais assouvie; Qui nous donne son sang, et qui nous fait la vie Douce comme un baiser d’amour! Toi qui sais les effets sans deviner les causes, Et qui souris de voir nos figures moroses S’épanouir à tes ébats; Toi dont le coeur est comme une onde transparente, Et dort la foi naïve est encore ignorante Des tristes choses d’ici-bas! Ecoute! il est un temps dans l’existence humaine, Où, sous le lourd fardeau que l’âge nous amène, Le front se penche soucieux; Où le coeur se flétrit, où l’âme desséchée, Comme une pauvre fleur à sa tige arrachée, S’effeuille à tous les vents des deux! Un temps où les soucis, de leurs ongles arides, Sur nos traits fatigués ont buriné leurs rides Au milieu d’étranges pâleurs; Où l’homme mûr, qui sent venir sa fin prochaine, Traîne derrière lui comme une immense chaîne Dont les anneaux sont des douleurs! Une époque où souvent, gémissante et blessée, Après avoir du ciel où planait sa pensée Vu fuir les blanches visions, L’âme humaine, égarée aux détours de la route, S’achemine à tâtons dans les sentiers du doute, Veuve de ses illusions! Tu ne sais pas encor par quel triste mystère L’on rencontre, parmi les puissants de la terre, Tant de fronts sombres et rêveurs... Crois-moi, même ceux-là sont peu dignes d’envie, Car les fruits les plus beaux de l’arbre de la vie Ont souvent d’amères saveurs! Ah! si l’ange qui tient le fil des destinées, A jamais suspendant le cours de tes années, Pouvait, d’un arrêt souverain, Eterniser un jour sous ta paupière humide Le rayon saint et par que ton finie candide Fait luire dans ton oeil serein! Si tu pouvais garder ton enfance suave!... Mais tu vieillis aussi; ton front devient plus grave; Bientôt ta raison va s’ouvrir Aux secrets d’ici-bas qu’il nous faut tous connaître Tôt ou tard, ô mon ange! -et ce sera peut-être Demain à ton tour de souffrir! Mais non! de miel doré ta coupe est pleine encore: Souris à l’avenir; ta radieuse aurore Brille d’un éclat triomphant! Mais aux déceptions que ton coeur s’accoutume! Et qu’il arrive tard le jour plein d’amertume Où tu regretteras de n’être plus enfant! Les Pins O mes vieux pins touffus, dont le tronc centenaire Se dresse, défiant le temps qui détruit tout, Et, le front foudroyé d’un éclat de tonnerre, Indomptable géant, reste toujours debout! J’aime vos longs rameaux étendus sur la plaine, Harmonieux séjours, palais aériens, Ou les brises du soir semblent à chaque haleine Caresser des milliers de luths éoliens. J’aime vos troncs noueux, votre tête qui ploie Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux Votre cime où se cache un nid d’oiseau de proie, Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux. Un soir, il m’en souvient, distrait, foulant la mousse, Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds. J’entendis une voix fraîche, enivrante, douce, Ainsi qu’un chant d’oiseau qui monte des halliers. Et j’écoutais rêveur...et la note vibrante Disait: Ever of thee! -C’était un soir de mai; La nature était belle, et la brise odorante... Tout, ainsi que la voix, disait: Aime! -et j’aimai. O mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes, Redites-vous parfois ce divin chant d’amour Qui résonne toujours dans mes rêves intimes, Comme un écho lointain de mes bonheurs d’un jour? Puissé-je, un soir encor, sous vos sombres ombrages, Rêver en écoutant vos bruits tumultueux Ou vos longues clameurs, quand l’aile des orages Vous secoue en tordant vos bras majestueux! Malheur à qui prendra la hache sacrilège Pour mutiler vos flancs par de mortels affronts! Mais non, ô mes vieux pins, le respect vous protège, Et des siècles encor passeront sur vos fronts. 1861 Un soir à bord O soir charmant! La nuit aux voix mystérieuses Nous caressait tous trois de ses molles clartés; Et nous contemplions, moi rêveur, vous rieuses, De la lune et des flots les magiques beautés. Le steamer qu’emportait la roue au vol sonore, Eparpillait au loin, sur le fleuve écumeux, Des gerbes de lumière et des reflets d’aurore, Qui s’éteignaient bientôt dans le lointain brumeux. L’horizon se tordait en silhouette étrange; Et, sondant do la nuit les vagues profondeurs, Nous regardions passer, comme un décor qui change, La rive déroulant ses mobiles splendeurs. Oh! comme il faisait bon! Nous causions, gais, frivoles; Vos rires éclataient, comme des chants d’oiseaux; Et, quand nous nous taisions, de joyeuses paroles Arrivaient jusqu’à nous avec le bruit des eaux. Tout à coup, une voix fraîche, mélodieuse, Fit flotter dans la nuit son timbre plein d’émoi... Oh! qui dira jamais l’extase radieuse Dont nous fûmes bercés, ce soir-là, vous et moi! Vous en souviendrez-vous? Hélas! vos jours de rose Laissent bien peu de place aux regrets superflus... Mais moi, de cette nuit je garde quelque chose; Car j’emporte en mon coeur un souvenir de plus. La Dernière Iroquoise I Nous sommes sur les bords du Saint-Laurent sauvage. Le fleuve, déployant l’orbe de son rivage, En gracieux ovale épanche son flot pur. Avec ses roseaux verts chantant comme une harpe, La rive se déroule en amoureuse écharpe Encadrant un miroir d’azur. Du fond de la forêt montait des voix sans nombre. Connue un oeil entr’ouvert au fond de la nuit sombre, La lune, projetant ses longs rayons blafards, Découpe des grands pins les rainures étranges, Dont l’ombre se dessine eu gigantesques franges Flottant parmi les nénuphars. L’oiseau de nuit, quittant sa pose taciturne, S’envole en tournoyant, et sa clameur nocturne Eveille des grands bois l’écho retentissant. Tout est calme; et pourtant, dans le couchant rougeâtre, Sinistre précurseur, un nuage grisâtre Etend son voile menaçant. II Voyez là-bas, longeant les détours de la grève, Comme un vague fantôme entrevu dans un rêve, Une ombre se glisser d’un pas lent et discret. Aux lueurs de la nuit, sa silhouette grise Se détache, en passant, vacillante, indécise, Sur le fond noir de la forêt. La brise nous apporte une plainte étouffée... Est-ce l’Esprit des bois? Est-ce un spectre, une fée, Qui vient gémir aux bord des flots silencieux? Non, c’est un être humain; c’est l’enfant des savanes, Qui vient parfois la nuit rêver sous les platanes, L’oeil hagard, le front soucieux. Roseau longtemps en butte au vent de la tempête, C’est une femme; l’âge appesantit sa tête, Et la ride du temps creuse ses traits flétris. Fille de l’Iroquois à l’âme sanguinaire, De tout son peuple éteint rejeton centenaire, C’est le seul et dernier débris. Dans les drames sanglants que raconte l’histoire, Elle vit sa tribu périr au champ de gloire; Et quand eut succombé le dernier de ses preux, Elle se retira dans un antre sauvage, Pour pleurer sa grandeur et mourir au rivage Du fleuve aimé de ses aïeux. . Elle s’est arrêtée au pied d’un chêne énorme; Et, tout on dérobant quelque chose d’informe Sous les plis déchirés d’un large manteau gris, Elle parle, et sa voix lugubre et monotone Semble le grincement et la bise d’automne, Dans les vieux ormes rabougris: III « O fleuve qui sans fin roules tes noires ondes! Forêts dont j’aimai tant les retraites profondes Sentiers que tant de fois j’ai parcourus le soir! Collines qui bordez ces berges solitaires! Rochers silencieux! antres pleins de mystères! Pour la dernière fois j’ai voulu vous revoir. Vos maîtres ont passé comme le flot qui coule Sur ces grèves! ainsi que le vent qui roucoule, La nuit, de sapins en sapins! Comme un esquif léger qu’entraîne la dérive... Et moi; oeil fatigué cherche en vain sur la rive La trace de leurs mocassins. Fleuve, te souvient-il de ces jours sans nuage, Quand, dressant au printemps son wigwam sur ta plage, L’Iroquois sur tes bords venait chasser le daim! De nos courses sans fin te souvient-il encore, Quand le vol cadencé de l’aviron sonore Emportait nos canots bondissant sur ton sein? Te souvient-il encor de la brune Indienne, Dont la voix se mêlait, sonore, aérienne, Aux mille murmures du soir, Quand elle suspendait à la frêle liane, Et balançait au vent sa mouvante nâgane, Berceau d’un guerrier à l’oeil noir? Te souvient-il aussi, quand, vengeurs intrépides, Nos bandes poursuivaient de leurs flèches rapides Leurs ennemis fuyant la rage dans le coeur? Ou bien, sortant soudain de leur mille embuscades, Couvraient de leurs clameurs la voix de tes cascades, Et brandissaient dans l’ombre un tomahawk vainqueur? Hélas! ils ne sont plus.. .et sous les sombres dômes De tes forêts, la nuit, ou entend leurs fantômes Mêler leur plainte au bruit du vent. Ils sont morts! et tes flots qu’ils dominaient naguère, Tes flots ont oublié le noble chant de guerre Qu’ils entendirent si souvent! Malheur! meilleur! malheur! à ces Visages-Pâles Dont les rangs hérissés de foudres infernales Ont fait de nos guerriers un carnage inouï! Leurs victimes encore attendent la vengeance... Puisse de ces vautours l’exécrable puissance S’écrouler sous le bras du fier Areskoui! Puisse-t-il, dévastant leurs retraites impures, Les traquer, les saisir, scalper leurs chevelures, Broyer leurs membres palpitants, Entonner sur leurs corps l’hymne de la victoire ; Rougir ses mocassins dans leur sang, et le boire Dans leurs crânes encor fumants! » IV Elle se tait. Sa voix, comme les cris funèbres Que poussent dans la nuit les oiseaux des ténèbres, Vu d’échos en échos mourir dans la forêt; Son oeil sombre, où s’allume une clarté féroce, A semblé refléter quelque pensée atroce, Quelque épouvantable projet! Un sourire infernal se crispe sur sa bouche; Son sourcil se contracte, et son regard farouche Lance au ciel un éclair amer et triomphant; Sa main s’arme soudain d’une lame acérée; Et le large manteau dont elle est entourée S’entr’ouvre et nous montre un enfant! Un tout petit enfant doux et blond comme un ange... Inconscient acteur de cette scène étrange, Il ouvre en souriant son oeil de séraphin; Sa blancheur, sou regard pur comme l’innocence, Ses riches vêtements, tout trahit sa naissance: C’est le fils du seigneur voisin! Sous les épais rideaux d’une alcôve fermée, Il dormait; et, planant sur sa couche embaumée, L’essaim des rêves d’or baisait son front si beau; Quand, nourrissant déjà son projet de vengeance, L’Iroquoise au manoir se glissait en silence, Et l’arrachait à son berceau. Pauvre mère, tu dors; et tandis que les songes, Bercent ton coeur aimant de leurs riants mensonges, Le malheur sur ton front pose sa lourde main; Peut-être crois-tu voir un ange au doux sourire, Qui presse dans ses bras ton enfant qui soupire; Quel sera ton réveil demain!... V Cependant sur les flots s’épaississent les ombres: Le ciel voile ses feux sous des nuages sombres; Le vent dans la forêt a sifflé sourdement; La cime des grands pins se courbe et se relève; Et le fleuve écumeux vient balayer la grève De sou flot naguère dormant. La tempête partout jette son cri sublime; Le tonnerre roulant au-dessus de l’abîme, Comme un boulet d’airain sur un dôme de fer, Eclate, et tout à coup, d’un jet de flamme horrible, Embrase un vieux tronc sec, dont la lueur terrible Eclaire un spectacle d’enfer. L’Iroquoise était là, comme ces noirs génies Que l’on croit voir parfois dans les nuits d’insomnies; Ses cheveux hérissés se tordaient sous le vent; L’enfant, paralysé sous sa farouche étreinte, Immobile semblait l’oiseau saisi de crainte Que fascine l’oeil du serpent. Horrible cauchemar! sa prunelle de louve Fixe avec volupté sa victime, et la couve D’un regard infernal; puis le monstre en fureur, L’élevant tout à coup au-dessus de sa tête, Pousse un cri... mais en vain, la voix de la tempête Est plus forte que sa clameur. Ombres de ses sachems, manitous de la plage, Esprits, éveillez-vous! C’est vous que dans sa rage Elle veut pour témoins de son acte sanglant! Elle veut sous vos yeux finir son existence, Eu vous offrant au moins pour dernière vengeance, Le sang d’un jeune guerrier blanc! Horreur! Elle soutient sa victime éperdue D’une main; et, de l’autre un instant suspendue, Elle lui plonge au coeur son arme qui reluit... Un cri part, un seul cri; puis un hoquet, un râle; Une goutte de sang sur une lèvre pâle; Et la petite âme s’enfuit. Puis la rage du monstre atteint son apogée; En un délire affreux sa fureur s’est changée; Elle foule du pied le cadavre meurtri; Et poussant des éclats d’un rire satanique, Elle danse alentour une ronde cynique, Comme on rêvait Alighieri. Ainsi qu’un tourbillon dans l’angle d’un abîme, L’Iroquoise tournait autour de sa victime, Aux lueurs du flambeau par la foudre allumé; Puis, saisissant soudain la frêle créature, Elle scalpe en hurlant sa blonde chevelure De son poignard envenimé! Puis se ruant encor sur la froide dépouille, La frappe, la déchire, et dans sa rage fouille La blessure béante ouverte dans son flanc; Comme un vautour féroce, aux entrailles s’attache, Lui découvre le coeur, de ses ongles l’arrache, Et le dévore tout sanglant! VI Plongeant dans les ajoncs et les algues verdâtres, Une roche là-bas baigne ses flancs grisâtres, Comme un nid d’alcyon caché dans les roseaux; C’est là qu’elle s’enfuit, mi-nue, échevelée, Et, le vent se heurtant sur la roche ébranlée, Lui jette l’écume des eaux. Là, debout sur le roc, et promenant dans l’ombre Ses regards où fulmine un feu terrible et sombre, Le monstre pousse encore un cri rauque et perçant: « Je suis vengée enfin! »... Elle dit et s’élance... Et la fille des bois meurt avec sa vengeance Au fond du gouffre mugissant. VII. ÉPILOGUE Le lendemain matin, deux pêcheurs du village, Passant près de l’endroit, trouvèrent sur la plage Les seuls restes épars de ce drame émouvant. Ou planta sur la rive une croix ignorée, Et l’on dit que le soir une mère éplorée Y revint pleurer bien souvent. Et depuis lors, la nuit, sur la vague dormante, On voit courir, dit-on, une torche fumante Projetant sur les flots comme un long filet d’or; Est-ce l’enfant des bois qui pleure sa victime? Est-ce l’ange vengeur du crime? Nul mortel ne le sait encor! 1861 La Forêt canadienne C’est l’automne. Le vint balance Les ramilles, et par moments Interrompt le profond silence Qui plane sur les bois dormants. Des flaques de lumière douce Tombant des feuillages touffus, Dorent les lichens et la mousse Qui croissent au pied des grands fûts. De temps en temps, sur le rivage, Dans l’anse où va boire le daim, Un écho s’éveille soudain Au cri de quelque oiseau sauvage. La mare sombre aux reflets clairs Dont ont redoute les approches Caresse vaguement les roches De ses métalliques éclairs. Et sur le sol, la fleur et l’herbe, Sur les arbres, sur les roseaux, Sur la croupe du mont superbe, Comme sur l’aile des oiseaux, Sur les ondes, sur la feuillée, Brille d’un éclat qui s’éteint Une atmosphère ensoleillée:? C’est l’Eté de la St. Martin! L’époque où les feuilles jaunies Où le ciel brode un reflet d’or Entaillent la forêt qui dort De leurs nuances infinies. O fauves parfums des forêts! O deux calme des solitudes! Qu’il fait bon, loin des multitudes, Rechercher vos âpres attraits! Ouvrez-moi vos retraites fraîches! A moi votre dôme vermeil, Que transpercent comme des flèches Les tièdes rayons du soleil! Je veux, dans vos sombres allées, Sous vos grands ormes chevelus, Songer aux choses envolées Sur l’aile des temps révolus. Rêveur ému, sous votre ombrage, Oui, je veux souvent revenir, Pour évoquer le souvenir Et le fantôme d’un autre âge. Aux profondeurs de vos taillis, Je veux lire votre poëme, O mes belles forêts que j’aime! Nobles forêts de mon pays! Oui, j’irai voir si les vieux hêtres Savent ce que sont devenus Leurs rois d’alors, vos anciens maîtres, Les guerriers rouges aux flancs nus. Vos troncs secs, vos buissons sans nombre Me diront s’ils n’ont pus jadis Souvent vu ramper dans leur ombre L’ombre de farouches bandits. J’interrogerai la ravine Où semble se dresser encor Le tragique et sombre décor Des sombres drames qu’on devine. La grotte aux humides parois Me dira les sanglants mystères De ces peuplades solitaires Qui s’y blottiront autrefois. Je saurai des pins centenaires, Que la tempête a fait ployer, Le nom des tribus sanguinaires Dont ils abritaient le foyer. J’irai, sur le bord des cascades, Demander aux rochers ombreux A quelles noires embuscades Servirent leurs flancs ténébreux. Je chercherai, dans les savanes, La trace des grands élans roux Que l’Iroquois, l’oeil en courroux, Chassait jadis en caravanes. Enfin, quelque biche aux abois, -Dans mon rêve où le tableau change, Fera surgir le type étrange De nos hardis Coureurs des bois. Et -brise, écho, feuilles légères, Souples rameaux, fourrés secrets, Oiseaux chanteurs, molles fougères Qui bordez les sentiers discrets, Bouleaux, sapins, chênes énormes, Débris caducs d’arbres géants, Rocs moussus aux masses difformes, Profondeurs des antres béants, Sommets que le vent décapite, Gorge aux imposantes rumeurs, Cataracte aux sourdes clameurs: Tout ce qui dort, chante ou palpite... Dans ses souvenirs glorieux, La forêt entière drapée, Me dira l’immense épopée De son passé mystérieux! Mais, quand mon oreille attentive De tous ces bruits s’enivrera, Tout près de moi retentira... Un sifflet de locomotive! Source: http://www.poesies.net