Sonnets Par Louise Labé (1525-1566) I Non havria Ulysse o qualunqu' altro mai Piu accorto fù, da quel divino aspetto Pien di gratrie, d'honor e di rispetto Sperato qual i sento affanni e guai. Pur, Amour, co i begli ochi tu fatt' hai Tal piaga dentro al mio innocente petto, Di cibo e di calor gia tuo ricetto, Che rimedio non v'e si tu n'el dai. O sorte dura, che mi fa esser quale Punta d'un Scorpio, e domandar riparo Contr' el velen' dall' istesso animale. Chieggio li sol' ancida questa noia, Non estingua el desir à me si caro, Che mancar non potra ch'i non mi muoia. Ulysse ni personne mieulx prudente N'auroit predict que de ce doux aspect Tant plein de grace et d'honneur et respect, Le mal naistroit qui mon ame tourmente. De toy, Amour, ma poitrine innocente, Où ton ardeur son logis avoit faict, Par ces beaux yeux feust percée d'un traict Sans garison, fors qu'en toy je la sente. Estrange sort, tel si le dard me poinct D'un scorpion, et remède n'ay poinct Si n'est le sien, qu'avecques soy il porte. Je le requiers de me bailler soulas, Mais n'esteignant désir qui me conforte, Lequel failli, tost sonneroit mon glas. II Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés, Ô chauds soupirs, ô larmes épandues, Ô noires nuits vainement attendues, Ô jours luisants vainement retournés ! Ô tristes plaints, ô désirs obstinés, Ô temps perdu, ô peines dépendues, Ô milles morts en mille rets tendues, Ô pires maux contre moi destinés ! Ô ris, ô front, cheveux, bras, mains et doigts ! Ô luth plaintif, viole, archet et voix : Tant de flambeaux pour ardre une femelle ! De toi me plains, que tant de feux portant, En tant d'endroits d'iceux mon coeur tâtant, N'en ai sur toi volé quelque étincelle. III Ô longs désirs, ô espérances vaines, Tristes soupirs et larmes coutumières À engendrer de moi maintes rivières, Dont mes deux yeux sont sources et fontaines ! Ô cruautés ô durtés inhumaines, Piteux regards des célestes lumières, Du coeur transi ô passions premières Estimez vous croître encore mes peines ? Qu'encor Amour sur moi son arc essaie, Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards, Qu'il se dépite et pis qu'il pourra fasse : Car je suis tant navrée en toutes parts, Que plus en moi une nouvelle plaie, Pour m'empirer, ne pourrait trouver place. IV Depuis qu'Amour cruel empoisonna Premièrement de son feu ma poitrine, Toujours brûlai de sa fureur divine, Qui un seul jour mon coeur n'abandonna. Quelque travail, dont assez me donna, Quelque menace et prochaine ruine, Quelque penser de mort qui tout termine, De rien mon coeur ardent ne s'étonna. Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir, Plus il nous fait nos forces recueillir, Et toujours frais en ses combats fait être ; Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise, Cil qui les Dieux et les hommes méprise, Mais pour plus fort contre les forts paraître. V Claire Vénus, qui erres par les Cieux, Entends ma voix qui en plaints chantera, Tant que ta face au haut du Ciel luira, Son long travail et souci ennuyeux. Mon oeil veillant s'attendrira bien mieux, Et plus de pleurs te voyant jettera. Mieux mon lit mol de larmes baignera, De ses travaux voyant témoins tes yeux. Donc des humains sont les lassés esprits De doux repos et de sommeil épris. J'endure mal tant que le soleil luit ; Et quand je suis quasi toute cassée, Et que me suis mise en mon lit lassée, Crier me faut mon mal toute la nuit. VI Deux ou trois fois bienheureux le retour De ce clair Astre, et plus heureux encore Ce que son oeil de regarder honore. Que celle là recevrait un bon jour, Qu'elle pourrait se vanter d'un bon tour Qui baiserait le plus beau don de Flore, Le mieux sentant que jamais vit Aurore, Et y ferait sur ses lèvres séjour ! C'est à moi seule à qui ce bien est dû, Pour tant de pleurs et tant de temps perdu ; Mais, le voyant, tant lui ferai de fête, Tant emploierai de mes yeux le pouvoir, Pour dessus lui plus de crédit avoir, Qu'en peu de temps ferai grande conquête. VII On voit mourir toute chose animée, Lors que du corps l'âme subtile part : Je suis le corps, toi la meilleure part : Où es tu donc, ô âme bien aimée ? Ne me laissez pas si longtemps pâmée : Pour me sauver après viendrais trop tard. Las ! ne mets point ton corps en ce hasard : Rends lui sa part et moitié estimée. Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse Cette rencontre et revue amoureuse, L'accompagnant, non de sévérité, Non de rigueur, mais de grâce amiable, Qui doucement me rende ta beauté, Jadis cruelle, à présent favorable. VIII Je vis, je meurs: je me brûle et me noie, J'ai chaud extrême en endurant froidure; La vie m'est et trop molle et trop dure, J'ai grands ennuis entremélés de joie. Tout en un coup je ris et je larmoie, Et en plaisir maint grief tourment j'endure; Mon bien s'en va, et à jamais il dure, Tout en un coup je sèche et je verdoie. Ainsi Amour inconstamment me mène; Et, quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me trouve hors de peine. Puis, quand je crois ma joie être certaine, Et être en haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur. IX Tout aussitôt que je commence à prendre Dans le mol lit le repos désiré, Mon triste esprit, hors de moi retiré, S'en va vers toi incontinent se rendre. Lors m'est avis que dedans mon sein tendre Je tiens le bien où j'ai tant aspiré, Et pour lequel j'ai si haut soupiré Que de sanglots ai souvent cuidé fendre. Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse ! Plaisant repos plein de tanquillité, Continuez toutes les nuits mon songe; Et si jamais ma pauvre âme amoureuse Ne doit avoir de bien en vérité, Faites au moins qu'elle en ait en mensonge. X Quand j'aperçois ton blond chef, couronné D'un laurier vert, faire un luth si bien plaindre Que tu pourrais à te suivre contraindre Arbres et rocs ; quand je te vois orné, Et, de vertus dix mille environné, Au chef d'honneur plus haut que nul atteindre, Et des plus haut les louanges éteindre, Lors dit mon coeur en soi passionné : Tant de vertus qui te font être aimé, Qui de chacun te font être estimé, Ne te pourraient aussi bien faire aimer ? Et, ajoutant à ta vertu louable Ce nom encor de m'être pitoyable, De mon amour doucement t'enflammer ? XI Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté Petits jardins pleins de fleurs amoureuses Où sont d'Amour les flèches dangereuses, Tant à vous voir mon oeil s'est arrêté ! Ô coeur félon, ô rude cruauté, Tant tu me tiens de façons rigoureuses, Tant j'ai coulé de larmes langoureuses, Santant l'ardeur de mon coeur tourmenté ! Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez, Tant de bons tours par ces yeux recevez ; Mais toi, mon coeur, plus les vois s'y complaire, Plus tu languis, plus en as de souci. Or devinez si je suis aise aussi, Sentant mon oeil être à mon coeur contraire. XII Luth, compagnon de ma calamité, De mes soupirs témoin irréprochable, De mes ennuis contrôleur véritable, Tu as souvent avec moi lamenté ; Et tant le pleur piteux t'a molesté Que, commençant quelque son délectable, Tu le rendais tout soudain lamentable, Feignant le ton que plein avais chanté. Et si tu veux efforcer au contraire, Tu te détends et si me contrains taire : Mais me voyant tendrement soupirer, Donnant faveur à ma tant triste plainte, En mes ennuis me plaire suis contrainte Et d'un doux mal douce fin espérer. XIII Oh, si j'étais en ce beau sein ravie De celui là pour lequel vais mourant ; Si avec lui vivre le demeurant De mes courts jours ne m'empêchait envie ; Si m'accolant me disait : chère Amie, Contentons nous l'un l'autre ! s'assurant Que jà tempête, Euripe, ni Courant Ne nous pourra disjoindre en notre vie ; Si de mes bras le tenant accolé, Comme du lierre est l'arbre encercelé, La mort venait, de mon aise envieuse ; Lors que, souef, plus il me baiserait, Et mon esprit sur ses lèvres fuirait, Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. XIV Tant que mes yeux pourront larmes épandre A l'heur passé avec toi regretter ; Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre ; Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignard Luth, pour tes grâces chanter ; Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toi comprendre : Je ne souhaite encore point mourir. Mais quand mes yeux je sentirai tarir, Ma voix cassée, et ma main impuissante, Et mon esprit en ce mortel séjour Ne pouvant plus montrer signe d'amante : Prierai la mort noircir mon plus clair jour. XV Pour le retour du Soleil honorer, Le Zéphir l'air serein lui appareille, Et du sommeil l'eau et la terre éveille, Qui les gardait, l'une de murmurer En doux coulant, l'autre de se parer De mainte fleur de couleur nonpareille. Jà les oiseaux et arbres font merveille, Et aux passants font l'ennui modérer : Les nymphes jà en milles jeux s'ébattent Au clair de lune, et dansant l'herbe abattent. Veux tu Zéphir, de ton heur me donner, Et que par toi toute me renouvelle Fais mon Soleil devers moi retourner, Et tu verras s'il ne me rend plus belle. XVI Après qu'un temps la grêle et le tonnerre Ont le haut mont de Caucase battu, Le beau jour vient, de lueur revêtu. Quand Phébus a son cerne fait en terre, Et l'Océan il regagne à grand erre ; Sa soeur se montre avec son chef pointu. Quand quelque temps le Parthe a combattu, Il prend la fuite et son arc il desserre. Un temps t'ai vu et consolé plaintif, Et défiant de mon feu peu hâtif ; Mais maintenant que tu m'as embrassée, Et suis au point auquel tu me voulais, Tu as ta flamme en quelque eau arrosée, Et es plus froid qu'être je ne soulais. XVII Je fuis la ville, et temples, et tous lieux Esquels, prenant plaisir à t'ouïr plaindre, Tu pus, et non sans force, me contraindre De te donner ce qu'estimais le mieux. Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux, Et rien sans toi de beau ne me puis peindre; Tant que, tâchant à ce désir étreindre, Et un nouvel objet faire à mes yeux, Et des pensers amoureux me distraire, Des bois épais suis le plus solitiare. Mais j'aperçois, ayant erré maint tour, Que si je veux de toi ëtre délivre, Il me convient hors de moi mëme vivre; Ou fais encor que loin sois en séjour. XVIII Baise m'encor, rebaise moi et baise : Donne m'en un de tes plus savoureux, Donne m'en un de tes plus amoureux : Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise. Las, te plains tu ? ça que ce mal j'apaise, En t'en donnant dix autres doucereux. Ainsi mêlant nos baisers tant heureux Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise. Lors double vie à chacun en suivra. Chacun en soi et son ami vivra. Permets m'Amour penser quelque folie : Toujours suis mal, vivant discrètement, Et ne me puis donner contentement, Si hors de moi ne fais quelque saillie. XIX Diane étant en l'épaisseur d'un bois, Après avoir mainte bête assénée, Prenait le frais, de Nymphes couronnée. J'allais rêvant, comme fais mainte fois, Sans y penser, quand j'ouïs une vois Qui m'appela, disant : Nymphe étonnée, Que ne t'es tu vers Diane tournée ? Et, me voyant sans arc et sans carquois, Qu'as tu trouvé, ô compagne en ta voie, Qui de ton arc et flêches ait fait proie ? Je m'animai, réponds je, à un passant, Et lui jetai en vain toute mes flêches Et l'arc aprés ; mais lui les ramassant Et les tirant, me fit cent et cent brêches. XX Prédit me fut que devait fermement Un jour aimer celui dont la figure Me fut décrite ; et sans autre peinture Le reconnus quand vis premièrement. Puis le voyant aimer fatalement, Pitié je pris de sa triste aventure, Et tellement je forçai ma nature, Qu'autant que lui aimai ardentement. Qui n'eût pensé qu'en faveur devait croître Ce que le ciel et destins firent naître ? Mais quand je vois si nubileux apprêts, Vents si cruels et tant horrible orage, Je crois qu'étaient les infernaux arrêts, Qui de si loin m'ourdissaient ce naufrage. XXI Quelle grandeur rend l'homme vénérable ? Quelle grosseur ? quel poil ? quelle couleur ? Qui est des yeux le plus emmielleur ? Qui fait plus tôt une plaie incurable ? Quel chant est plus à l'homme convenable ? Qui plus pénètre en chantant sa douleur ? Qui un doux luth fait encore meilleur ? Quel naturel est le plus amiable ? Je ne voudrais le dire assûrément, Ayant Amour forcé mon jugement ; Mais je sais bien, et de tant je m'assure, Que tout le beau que l'on pourrait choisir, Et que tout l'art qui aide la Nature, Ne me sauraient accroître mon désir. XXII Luisant Soleil, que tu es bienheureux De voir toujours de t'Amie la face ! Et toi, sa soeur, qu'Endymion embrasse, Tant te repais de miel amoureux ! Mars voit Vénus ; Mercure aventureux De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ; Er Jupiter remarque en mainte place Ses premiers ans plus gais et chaleureux. Voilà du Ciel la puissante harmonie, Qui les esprits divins ensemble lie ; Mais s'ils avaient ce qu'ils aiment lointain, Leur harmonie et ordre irrévocable Se tournerait en erreur variable, Et comme moi travailleraient en vain. XXIII Las! que me sert que si parfaitement Loua jadis ma tresse dorée, Et de mes yeux la beauté comparée A deux Soleils, dont Amour finement Tira les traits causes de son tourment? Où êtes vous, pleurs de peu de durée ? Et Mort par qui devait être honorée Ta ferme amour et itéré serment ? Doncques c'était le but de ta malice De m'asservir sous ombre de service ? Pardonne moi, Ami, à cette fois, Étant outrée et de dépit et d'ire ; Mais je m'assur', quelque part que tu sois, Qu'autant que moi tu souffres de martyre. XXIV Ne reprenez, Dames, si j'ai aimé, Si j'ai senti mille torches ardentes, Mille travaux, mille douleurs mordantes. Si, en pleurant, j'ai mon temps consumé, Las ! que mon nom n'en soit par vous blâmé. Si j'ai failli, les peines sont présentes, N'aigrissez point leurs pointes violentes : Mais estimez qu'Amour, à point nommé, Sans votre ardeur d'un Vulcain excuser, Sans la beauté d'Adonis accuser, Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses, En ayant moins que moi d'occasion, Et plus d'étrange et forte passion. Et gardez vous d'être plus malheureuses ! XXIV Sonnet de la Belle Cordière Las ! cestui jour, pourquoi l'ai je dû voir, Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ? Doncques, Amour, faut il que par ta flamme Soit transmué notre heur en désespoir ! Si on savait d'aventure prévoir Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâme ; Si fraîche fleur évanouir son bâme Et que tel jour fait éclore tel soir ; Si on savait la fatale puissance, Que vite aurais échappé sa présence ! Sans tarder plus, que vite l'aurais fui ! Las ! Las ! que dis je ? O si pouvait renaître Ce jour tant doux où je le vis paraître, Oisel léger, comme j'irais à lui ! Source: http://www.poesies.net