Élégies I,II,III (1555) Par Louise Labé (1525-1566) ELEGIE I Au tems qu'Amour, d'hommes et Dieus vainqueur, Faisoit bruler de sa flamme mon coeur, En embrassant de sa cruelle rage Mon sang, mes os, mon esprit et courage : Encore lors ie n'auois la puissance De lamenter ma peine et ma souffrance. Encor Phébus, ami des lauriers vers, N'auoit permis que ie fisse des vers : Mais meintenant que sa fureur diuine Remplit d'ardeur ma hardie poitrine, Chanter me fait, non les bruians tonnerres De Iupiter, ou les cruelles guerres, Dont trouble Mars, quand il veut, l'Uniuers. Il m'a donné la lyre, qui les vers Souloit chanter de l'Amour Lesbienne : Et à ce coup pleurera de la mienne. O dous archet, adouci moy la voix. Qui pourroit fendre et aigrir quelquefois, En récitant tant d'ennuis et douleurs, Tant de despits fortunes et malheurs. Trempe l'ardeur, dont iadis mon coeur tendre Fut en brulant demi réduit en cendre. Ie sen desia un piteux souvenir, Qui me contreint la larme à l'oeil venir. Il m'est auis que ie sen les alarmes, Que premiers i'u d'Amour, ie voy les armes, Dont il s'arma en venant m'assaillir. C'estoit mes yeus,dont tant faisois saillir De traits,à ceus qui trop me regardoient, Et de mon arc assez ne se gardoient. Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent, Et de vengeance estre exemple me firent. Et me moquant, et voyant l'un aymer, L'autre bruler et d'Amour consommer : En voyant tant de larmes espandues, Tant de soupirs et prières perdues, Ie n'aperçu que soudein me vint prendre Le mesme mal que ie soulois reprendre : Qui me persa d'une telle furie, Qu'encor n'en suis après long tems guérie : Et meintenant me suis encor contreinte De rafreschir d'une nouuelle pleinte Mes maus passez. Dames, qui les lirez, De mes regrets auec moy soupirez. Possible, un iour, ie feray le semblable, Et ayderay votre voix pitoyable À vos trauaus et peines raconter, Au tems perdu vainement lamenter. Quelque rigueur qui loge en votre coeur, Amour s'en peut un iour rendre vainqueur. Et plus aurez lui esté ennemies, Pis vous fera, vous sentant asseruies. N'estimez point que lon doiue blamer Celles qu'à fait Cupidon inflamer. Autres que nous, nonobstant leur hautesse, Ont enduré lamoureuse rudesse : Leur coeur hautein, leur beauté, leur lignage, Ne les ont su préserver du servage De dur Amour : les plus nobles esprits En sont plus fort et plus soudain espris. Sémiramis, Royne tant renommée, Qui mit en route auecque son armée Les noirs squadrons des Ethiopiens, Et en montrant louable exemple aux siens, Faisoit couler de son furieus branc Des ennemis les plus braues le sang, Ayant encor enuie de conquerre Tous ses voisins, ou leur mener la guerre, Trouua Amour, qui si fort la pressa, Qu'armes et loix veincue elle laissa. Ne méritoit sa Royale grandeur Au moins auoir un moins fascheus malheur Qu'aymer son fils ? Royne de Babylonne Ou est ton coeur qui es combaz résonne ? Qu'est deuenu ce fer et cet escu, Dont tu rendois le plus braue veincu ? Où as-tu mis la Marciale creste, Qui obombroit le blond or de ta teste ? Où est l'espée, où est cette cuirasse, Dont tu rompois des ennemis l'audace ? Où sont fuiz tes coursiers furieus, Lesquels trainoient ton char victorieus ? T'a pù si tot un foible ennemi rompre ? Ha pù si tot ton coeur viril corrompre, Que le plaisir d'armes plus ne te touche : Mais seulement languis en une couche ? Tu as laissé les aigreurs Marciales, Pour recouurer les douceurs geniales. Ainsi Amour de toy t'a estrangée, Qu'on te diroit en une autre changée, Donques celui lequel d'Amour esprise Pleindre me voit, que point il ne mesprise Non triste deuil : Amour peut estre, en brief En son endroit n'aparoitra moins grief. Telle i'ay vù, qui auoit en ieunesse Blamé Amour : après en sa vieillesse Bruler d'ardeur, et pleindre tendrement L'ápre rigueur de son tardif tourment. Alors de fard et eau continuelle, Elle essayoit se faire venir belle, Voulant chasser le ridé labourage, Que l'aage auoit graué sur son visage. Sur son chef gris elle auoit empruntée Quelque perruque, et assez mal antée : Et plus estoit à son gré bien fardée, De son Ami moins estoit regardée : Lequel, ailleurs fuiant n'en tenoit conte, Tant lui sembloit laide, et auoit grand'honte D'estre aymé d'elle. Ainsi la poure vieille Receuoit bien pareille pour pareille. De maints en vain un tems fut reclamée ; Ores qu'elle ayme, elle n'est point aymée. Ainsi Amour prend son plaisir, à faire Que le veuil d'un soit à l'autre contraire. Tel n'ayme point, qu'une Dame aymera ; Tel ayme aussi, qui aymé ne sera : Et entretient, neanmoins, sa puissance Et sa rigueur d'une vaine esperance. ELEGIE II D'un tel vouloir le serf point ne desire La liberté, ou son port le nauire, Comme i'attends, helas, de iour en iour, De toy, Ami, le gracieus retour. Là i'avois mis le but de ma douleur, Qui fineroit quand i'aurais ce bon heur De te reuoir : mais de la longue attente, Helas, en vain mon desir se lamente. Cruel, Cruel, qui te faisoit promettre Ton brief retour en ta premiere lettre ? As tu si peu de memoire de moy Que de m'auoir si tot rompu la foy ? Comme ose tu ainsi abuser celle Qui de tout tems t'a esté si fidelle ? Or' que tu es aupres de ce riuage Du Pau cornu, peut estre ton courage S'est embrasé d'une nouuelle flame, En me changeant pour prendre une autre Dame : Ià en oubli inconstamment est mise La loyauté que tu m'auois promise. S'il est ainsi, et que desia la foi Et la bonté se retirent de toy : Il ne me faut esmerueiller si ores Toute pitié tu as perdu encores. O combien ha de pensée et de creinte, Tout à part soy, l'ame d'Amour esteinte ! Ores ie croy, vù notre amour passée, Qu'impossible est, que tu m'aies laissée : Et de nouuel ta foy ie me fiance, Et plus qu'humeine estime ta constance. Tu es, peut estre, en chemin inconnu Outre ton gré malade retenu. Ie croy que non : car tant suis coutumiere De faire aus Dieus pour ta santé priere, Que plus cruels que tigres ils seroient, Quand maladie ils te prochasseroient, Bien que ta fole et volage inconstance Meriteroit auoir quelque soufrance. Telle est ma foy, qu'elle pourra sufire A te garder d'auoir mal et martire. Celui qui tient au haut Ciel son Empire Ne me sauroit, ce me semble, desdire : Mais quand mes pleurs et larmes entendroit Pour toy prians, son ire il retiendroit. I'ay de tout tems vescu en son seruice, Sans me sentir coulpable d'autre vice Que de t'auoir bien souuent en son lieu, D'amour forcé, adoré comme Dieu. Desia deus fois depuis le promis terme, De ton retour, Phebe ses cornes ferme, Sans que de bonne ou mauuaise fortune De toy, Ami, i'aye nouuelle aucune. Si toutefois, pour estre enamouré En autre lieu, tu as tant demouré, Si sáy ie bien que t'amie nouuelle A peine aura le renom d'estre telle, Soit en beauté, vertu, grace et faconde, Comme plusieurs gens sauants par le monde M'ont fait à tort, ce cróy ie, estre estimée. Mais qui pourra garder la renommée ? Non seulement en France suis flatée, Et beaucoup plus, que ne veus, exaltée. La terre aussi que Calpe et Pyrenée Auec la mer tiennent enuironnée, Du large Rhin les roulantes areines, Le beau païs auquel or' te promeines, Ont entendu (tu me l'as fait à croire) Que gens d'esprit me donnent quelque gloire. Goute le bien que tant d'hommes desirent : Demeure au but ou tant d'autres aspirent : Et croy qu'ailleurs n'en aura une telle. Ie ne dy pas qu'elle ne soy plus belle : Mais que iamais femme ne t'aymera, Ne plus que moy d honneur te portera. Maints grans Signeurs à mon amour pretendent, Et à me plaire et seruir prets se rendent, Ioutes et ieus, maintes belles deuises En ma faueur sont par eus entreprises : Et neanmoins, tant peu ie m'en soucie, Que seulement ne les en remercie : Tu es tout seul, tout mon mal et mon bien : Auec toy tout, et sans toy ie n'ay rien : Et n'ayant rien qui plaise à ma pensée, De tout plaisir me treuue delaissée, Et pour plaisir, ennui saisir me vient. Le regretter et plorer me conuient, Et sur ce point entre en tel desconfort, Que mile fois ie souhaite la mort. Ainsi, Ami, ton absence lointeine Depuis deus mois me tient en cette peine, Ne viuant pas, mais mourant d'une Amour Lequel m'occit dix mile fois le iour. Reuien donq tot, si tu as quelque enuie De me reuoir encor' un coup en vie. Et si la mort auant ton arriuée Ha de mon corps l'aymante ame priuée, Au moins un iour vien, habillé de dueil, Enuironner le tour de mon cercueil. Que plust à Dieu que lors fussent trouvez Ces quatre vers en blanc marbre engrauez. Par toy, ami, tant ves qui enflamme, Qu'en languissant par feu suis consumée Qui couve encor sous ma cendre embrazée Si ne la rens de tes pleurs apaizée. ELEGIE III Quand vous lirez, ô Dames Lionnoises, Ces miens escrits pleins d'amoureuses noises Quand mes regrets, ennuis, despits et larmes M'orrez chanter en pitoyables carmes, Ne veuillez pas condamner ma simplesse, Et ieune erreur de ma fole ieunesse, Si c'est erreur : mais qui dessous les Cieus Se peut vanter de n'estre vicieus ? L'un n'est content de sa sorte de vie, Et tousiours porte à ses voisins enuie : L'un forcenant de voir la paix en terre, Par tous moyens tache y mettre la guerre : L'autre croyant poureté estre vice, A autre Dieu qu'or, ne fait sacrifice : L'autre sa Foy pariure il emploira A deceuoir quelcun qui le croira : L'un en mentant de sa langue lezarde, Mile brocars sur l'un et l'autre darde : Ie ne suis point sous ces planettes née, Qui m'ussent pù tant faire infortunée. Onques ne fut mon oeil marri, de voir Chez mon voisin mieus q chez moy pleuuoir. Onq ne mis noise ou discord entre amis : A faire gain iamais ne me soumis. Mentir, tromper, et abuser autrui, Tant m'a desplu, que mesdire de lui. Mais si en moy rien y ha d'imparfait, Qu'on blame Amour : c'est lui seul qui l'a fait. Sur mon verd aage en ses laqs il me prit, Lors qu'exerçois mon corps et mon esprit En mile et mile euures ingenieuses, Qu'en peu de tems me rendit ennuieuses. Pour bien sauoir auec l esguille peindre I eusse entrepris la renommée esteindre De celle là, qui plus docte que sage, Auec Pallas comparoit son ouurage. Qui m'ust vù lors en armes fiere aller, Porter la lance et bois faire voler, Le deuoir faire en l'estour furieus, Piquer, volter le cheual glorieus, Pour Bradamante, ou la haute Marphise, Seur de Roger, il m'ust, possible, prise. Mais quoy ? Amour ne peut longuement voir, Mon coeur n'aymant que Mars et le sauoir : Et me voulant donner autre souci, En souriant, il me disoit ainsi : Tu penses donq, ô Lionnoise Dame, Pouuoir fuir par ce moyen ma flame : Mais non feras, i'ay subiugé les Dieus Es bas Enfers, en la Mer et es Cieus. Et penses tu que n'aye tel pouuoir Sur les humeins, de leur faire sauoir Qu'il n'y ha rien qui de ma main eschape ? Plus fort se pense et plus tot ie le frape. De me blamer quelquefois tu n'as honte, En te fiant en Mars, dont tu fais conte : Mais meintenant, voy si pour persister En le suiuant me pourras resister. Ainsi parloit. Et tout eschaufé d'ire Hors de sa trousse une sagette il tire, Et decochant de son extreme force, Droit la tira contre ma tendre escorce : Foible harnois, pour bien couurir le coeur, Contre l'Archer qui tousiours est vainqueur. La bresche faite, entre Amour en la place, Dont le repos premierement il chasse : Et de trauail qui me donne sans cesse, Boire, manger, et dormir ne me laisse. Il ne me chaut de soleil ne d'ombrage : Ie n'ay qu'Amour et feu en mon courage, Qui me desguise, et fait autre paroitre, Tant que ne peu moymesme me connoitre. Ie n'auois vù encore seize Hiuers, Lors que i'entray en ces ennuis diuers : Et ià voici le treiziéme esté Que mon coeur fut par amour arresté. Le tems met fin aus hautes Pyramides, Le tems met fin aus fonteines humides : Il ne pardonne aus braues Colisées, Il met à fin les viles plus prisées, Finir aussi il ha acoutumé Le feu d'Amour tant soit il allumé : Mais, las ! en moy il semble qu'il augmente Auec le tems, et que plus me tourmente. Paris ayma Oenone ardamment, Mais son amour ne dura longuement, Medée fut aymée de Iason, Qui tot apres la mit hors sa maison. Si meritoient elles estre estimées, Et pour aymer leurs Amis, estre aymées. S'estant aymé on peut Amour laisser N'est il raison, ne l'estant, se lasser ? N'est il raison te prier de permettre, Amour, que puisse à mes tourmens fin mettre ? Ne permets point que de Mort face espreuue, Et plus que toy pitoyable la treuue : Mais si tu veus que i'ayme iusqu'au bout, Fay que celui que i'estime mon tout, Qui seul me peut faire plorer et rire, Et pour lequel si souuent ie soupire, Sente en ses os, en son sang, en son ame, Ou plus ardente, ou bien egale flame. Alors ton faix plus aisé me fera, Quand auec moy quelcun le portera. Source: http://www.poesies.net