Les Stoïques. (1870) Par Louisa Siefert. (1845-1877) TABLE DES MATIERES Dédicace. Le Départ. Au Large. Soupir. Immortalité. Lune D'Avril. Jour Tombant. Bonheur. La Combe. Automnales. Soir D'Hiver. Les Vieilles Gens. Tous les rires d'enfant. . . Il sera grand et fort. . . Ce soir, quand la ville engourdie. . . Au Long Des Quais. Le Premier Froid. A Ce Qui N'Est Plus. L'Orage A Passé. . . Sotto Voce. Chanson Triste. Et je pense a la mort. . . Temps Perdu. La tristesse a vaincu. . . Promenade D'Automne. Jadis enfant joyeuse et folle. . . O privilèges saints. . . Inutile! ce mot. . . L'amour d'un mot encore. . . Un cimetière, aux champs. . . Je ne puis feuilleter mes livres. . . C'est vrai, j'ai peu d'égards. . . Sur La Première Page De Joseph Déforme. La Divine Tragédie. Le Sacrifice D'Abraham. Le ciel est sombre. . . La Pierre D'Attente. A L'Honneur Du Combat. O morts. . . Quand Jésus s'en allait. . . Epilogue. Dédicace. A Ma Grand’Mère. Quand tu m’as demandé ce livre des Stoïques, O mère qui n’es plus, tes lèvres héroïques Retenaient le soupir par l’agonie étreint; Mourante, et cependant presque debout encore, Le regard éclairé de la splendide aurore Qui luit au ciel pour nous lorsqu’ici tout s’éteint. Tu t’élevais déjà vers le monde invisible; Et ton courage calme et ta force paisible, Bravant l’âpre douleur de l’adieu déchirant, Dans la simplicité de ta bonté sereine, Nous montraient cette tombe où le temps nous entraîne, Ou l'éternité nous reprend. Ainsi, comme le but de la route suivie. Comme le dernier mot des leçons de ta vie, Tu nous laissais le saint exemple de ta mort. Jamais tu n’avais eu dans ta jeunesse fière Plus de grandeur, d’amour, de joie et de lumière Qu’à cet instant sublime en ce suprême effort. Comme si des rayons sortaient de tes paroles, Jamais nous n’avions vu de telles auréoles Détacher ton front blanc sur le fond noir des nuits; Et jamais, accablés sous une épreuve telle, Nous n’avions mieux senti l’espérance immortelle Naître pour nous des jours enfuis. C’est alors cependant que tu t’es souvenue. Et que, pressant ma main dans ta main retenue, T’efforçant de sourire et de me regarder, Tu m’as dit: « Donne-moi dans ton livre une place; Je ne le verrai pas, car il reste et je passe, Et mon deuil va peut-être encor le retarder; Mais pourtant j’aimerais, même au bord de la tombe. Même à l’heure où pour moi tout s’efface et retombe, A voir mon nom écrit sur le feuillet premier. » Des larmes ont scellé ma promesse: et ce livre. O grand’mère, aujourd’hui qu’à son sort je le livre; Je te le donne tout entier. Prends-le donc sous ta garde et reçois-en l’hommage, Et, si peu de valeur qu’il ait, dans mainte page Reconnais tes récits et sens battre ton coeur. - Ah! que de fois, jadis, à tes genoux assise, Pressant à l’épuiser ta patience exquise Et venant, grâce à toi, reprendre au temps vainqueur Quelques-uns des trésors cachés dans ta mémoire, Je t’ai redemandé la chanson ou l’histoire Qui me faisait sourire et te faisait pleurer! Que de fois, en souci de ces choses fanées Et par toi remontant le fleuve des années, J’ai tenté de les recouvrer! Ou, de même inutile et trop souvent oisive, Comme un contraste avec ma tristesse pensive, Comme un but proposé que je ne puis courir, Moi qui vis au dedans cachée et repliée Et, plaintive alouette à sa cage liée, Sais seulement chanter et, s’il le faut, souffrir, Que de fois j’évoquai devant le seuil plus sombre L’émouvant souvenir des misères sans nombre Que tu sus, non guérir, hélas! mais soulager. Et, m’oubliant enfin moi-même pour te suivre. Avec ces malheureux qui te devaient de vivre. Que de fois j’ai cru partager! Entre nous deux ainsi c’était un doux échange Tout odorant pour moi d’un parfum sans mélange. J’étais ta poésie et toi ma charité. Comme autrefois l’enfant dans tes bras endormie, Ou sur ses petits pieds avec peine affermie, Quand tu l’aidais dans sa naissante liberté, Tu berçais de tes vaux ma jeune renommée, Et, d’un nouvel espoir pour elle ranimée, Tu mettais ton plaisir à voir mes premiers pas, Tandis qu’auprès de toi rénovant ma pensée, Je fixais dans cette oeuvre à ta tombe adressée Ce que tu m’avais dit tout bas. Car le temps a passé des luttes douloureuses, Et par le temps aussi mes larmes plus peureuses Dans l’ombre et le silence ont appris à couler. J’ai dû voiler aux yeux le secret de mon âme Et mettre désormais la main devant la flamme Pour la garder du vent qui pouvait la troubler. Et si quelques rayons transparaissent encore Entre mes doigts que leur lueur empourpre et dore. Si mon front, seul frappé de leur rose reflet. Penche en avant ainsi qu’au poids d’une couronne. Ma voix a tu l’aveu que mon coeur abandonne Et qui sur mes lèvres volait. Ce livre est donc à toi dans sa mélancolie, O grand’mère, et, fleur triste en son bouton pâlie, A ton cher souvenir je viens le consacrer. C’est plus une prière encore qu’une offrande, Car, si j’ai su parler de vertu simple et grande, C’est que tu me la fis connaître et vénérer. Toi donc, en qui j’ai vu l’âme de deuils brisée, Dominant par la foi la nature épuisée, Soumettre la mort même à l’élan de l’esprit, Etends la main sur moi qui me trouble et m’effraie Et permets que j’honore en toi la gloire vraie, Celle qui jamais ne périt! Les Ormes, janvier 1870. Le Départ. Ah! la patrie est belle et l’on perd à changer. Théophile Gautier. On s’aimait. Dans un autre on avait mis sa vie: Aux douceurs d’être ensemble on bornait son envie; On se sentait heureux rien qu’à se regarder. On n’avait pas besoin de se le demander: On savait qu’on pouvait s’appuyer l’un sur l’autre, Et qu’ayant tout commun, on devait dire notre Quand on pensait en rêve au futur coin du feu. Et voilà qu’on se quitte et qu’on se dit adieu; Que l’un part en pleurant, que l’autre seule reste, Et que cet avenir qu’on croyait si modeste, Avec tous les projets les plus ambitieux, Fuit et s’évanouit comme l’aurore aux cieux. Le bruit des pas se perd, la porte se referme- Tout est fini. L’attente et l’absence sans terme Remplacent maintenant l’intimité. Les ans Vont peut-être passer douloureux et pesants Avant qu’on se retrouve et qu’on se réunisse. Puis, comme un jour suffit pour que la fleur jaunisse, O vain retour! peut-être alors on ne sera Plus du tout ce que l’on était. On jugera Au lieu d’aimer; le coeur, roidi par l’habitude De l’effort, du silence et de la solitude, N’aura plus ses naïfs et tendres mouvements. Peut-être on sera vieux près des chenets fumants, Et l’on se blessera par la raison bien triste Que depuis trop longtemps l’un sans l’autre on existe. Ou peut-être un malheur qu’on ne prévoyait pas, Entre ceux qui naguère allaient du même pas, Interviendra: l’oubli sous sa nuit redoublée, Creusant au souvenir une tombe isolée, Eteindra dans les coeurs tout espoir, tout désir. Bientôt on ne pourra plus seulement saisir, Dans cette ombre indistincte où se perd la mémoire, Les traits ensevelis d’une si vieille histoire. Rien n’existera plus de tout ce qu’on aimait; Et si le sort, comblant vos premiers voeux, vous met L’un en face de l’autre, on se regarde à peine Et le dernier anneau de cette longue chaîne Est rompu par ce mot que chacun dit: Trop tard! Frère, je n’ai jamais pu voir aucun départ Sans qu’émue aussitôt par ces sombres pensées, Je sentisse en mon coeur ces craintes amassées, Et sans que j’aperçusse au lointain se former L’orage que le plus doux ciel peut renfermer; Car tout départ pour moi retrace une autre perte, Et la Mort peut entrer par cette porte ouverte. N’importe! poursuivons et marchons toujours droit Dans la route épineuse ou le sentier étroit; Plus le devoir est grand, plus il est difficile. Le destin nous sépare: il me garde et t’exile, N’importe, soyons fiers et plus forts que ses coups. Si nous tombons jamais, ne tombons qu’à genoux Et pour nous relever avec plus d’héroïsme. Que le doux Evangile et l’âpre stoïcisme, Comme deux guides sûrs qui nous ont pris au seuil, Nous soutiennent, tremblants, jusqu’à notre cercueil. L’un portant le fer rouge et l’autre l’huile pure, Qu’ils viennent tour à tour panser notre blessure, Qu’ils nous parlent de foi, de paix et de pardon, Et Dieu fasse de nous ce qu’il jugera bon! Janvier 1869. Au large. Lest de l’âme, pesant bagage, Trésors misérables et chers, Sombrez! Théophile Gautier. Aux pays des autres étoiles, Aux lointains pays fabuleux, Le vaisseau sous ses blanches voiles Nage au gré des flots onduleux. Le ciel et l’océan s’unissent Au bord de l’horizon enfui, Les lourdes vagues s’aplanissent Avec un long soupir d’ennui. Dans cette immensité sans terme Où se perd, tombe et meurt le vent, Le sillage qui se referme Marque seul la marche en avant. O tristesse indéfinissable, Accablement toujours nouveau! Ne pas voir même un grain de sable, Ne pas même entendre un écho! Ici, rien que la mer sans grèves, Là, rien que l’ombre des agrès; Rien à l’avenir que des rêves, Rien au passé que des regrets! La semaine suit la semaine, Le flot que le flot submergea Au gouffre dans sa chute emmène Chaque heure qui sonne, et déjà L’aube a d’éclatantes nuances, Le soir des couchants orangés, Flamboîments et phosphorescences A nos ciels d’Europe étrangers. Des formes d’astres inconnues, Vaisseaux par Dieu même conduits, Île, perles ou fleurs des nues Brodent le bleu manteau des nuits. Mais cette splendeur qui décore Le vaste infini déroulé Est d’un aspect plus triste encore Aux yeux tristes de l’exilé. Et la petite maison basse, Frère, où sont ta mère et tes soeurs, Pour ton coeur avait plus d’espace, Pour ton regard plus de douceur. Soupir. I. .. Sans le soupir, le monde étoufferait. Ampère. Rêves, anxiétés, soupirs, sanglots, murmures, Voeux toujours renaissants et toujours contenus, Instinct des coeurs naïfs, espoir des têtes mûres, O désirs infinis, qui ne vous a connus? Les vents sont en éveil, les hautaines ramures Demandent le secret aux brins d’herbe ingénus, Et la ronce épineuse, où noircissent les mûres, Sur les sentiers de l’homme étend ses grands bras nus. « Où donc la vérité? » dit l’oiseau de passage. Le roseau chancelant répète: « Où donc le sage? » Le boeuf à l’horizon jette un regard distrait, Et chaque flot que roule au loin le fleuve immense S’élève, puis retombe et soudain reparaît Comme une question que chacun recommence. II. A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir, Parfois le front pâlit. On va, mais on est triste; Un pressentiment sourd qu’on ne peut définir Accable, un trouble vague à tout effort résiste. Les yeux brillants hier demain vont se ternir. Les sourires perdront leurs clartés. On existe Encor, mais on languit. On dit qu’il faut bénir, On le veut, mais le doute au fond du coeur subsiste. On se plaint, et partout on se heurte. Navré, On a la lèvre en feu, le regard enfiévré. Tout blesse, et pour souffrir on se fait plus sensible. Chimère ou souvenir, temps futur, temps passé, C’est comme un idéal qu’on n’a pas embrassé, Et c’est la grande soif: celle de l’impossible! Immortalité. C’était au lieu d’un chêne une forêt nouvelle. Victor De Laprade. Le chêne dans sa chute écrase le roseau, Le torrent dans sa course entraîne l’herbe folle; Le passé prend la vie, et le vent la parole, La mort prend tout: l’espoir et le nid et l’oiseau. L’astre s’éteint, la voix expire sur les lèvres, Quelqu’un ou quelque chose à tout instant s’en va. Ce qui brûlait le coeur, ce que l’âme rêva, Tout s’efface: les pleurs, les sourires, les fièvres. Et cependant l’amour triomphe de l’oubli; La matière que rien ne détruit se transforme; Le gland semé’d'hier devient le chêne énorme, Un monde’nouveau sort d’un monde enseveli. Comme l’arbre, renaît le passé feuille à feuille, Comme l’oiseau, le coeur retrouve sa chanson; L’âme a son rêve encore et le champ sa moisson, Car ce que l’homme perd, c’est Dieu qui le recueille. Champollon, septembre 18.. Lune D'Avril. Voici briller la lune blanche. Théophile Gautier. Déployant ses ailes de cygne Au vol lent et capricieux, Le clair de lune me fait signe Et m’entraîne au loin sous les cieux. Il franchit les lacs et les fleuves, Baise les yeux clos des cités, Et, se riant des grilles neuves, Il s’en vient aux parcs désertés. Il écarte l’ombre importune Avec un geste familier; Puis il descend une par une Les marches du blanc escalier. Il s’en va retroussant sa robe Le long de l’humide sentier Et, de ci de là, se dérobe Entre le houx et l’églantier. Je le vois errer d’arbre en arbre Comme un doux poëte étonné, Et prêter des blancheurs de marbre Au banc de pierre abandonné. C’est ici que, las de sa course, Rêveur il s’assied longuement, Jetant aux flots clairs de la source De la poudre de diamant. Il endort les roses fleuries, Il verse la rosée aux lys, Il étend des blés aux prairies Son manteau d’argent aux longs plis. Ainsi promeneur pâle et triste, Hôte des tombeaux délaissés, Ami du chat et de l’artiste, Protecteur des nids menacés, Là-bas échevelant le saule Qui pleure les morts oubliés Et chargeant sur sa blanche épaule Les linceuls qu’il a déliés, Jusqu’à l’heure où soudain rougies Les ténèbres font place au jour, Il erre, - ô faiseur d’élégies, O grand enchanteur de l’amour! Jour Tombant. Rien ne finit^ rien ne commence, Ce n’est ni la nuit ni le jour. Leconte De Lisle. Sur le ciel gris rosé l’extrémité des branches Se découpe légère et frissonnante au vent; L’heure est chaude; le soir ouvre aux visions blanches, Et par les prés fauchés elles s’en vont rêvant. Elles s’en vont rêvant de leurs soeurs les chimères Qui portaient dans leur robe un songe à chaque pli, Espoirs, rayons perdus, décevances amères, Souvenirs lumineux émergeant de l’oubli. Et les souffles subtils pleins d’odorante flamme, Qui font pâmer les fleurs sur le foin renversé, Savent encore emplir de vertiges mon âme, Lyre toujours vibrante au contact du passé. Dans la nuit palpitaient des ailes de pensées, Comme si mille oiseaux, se croisant sur mon front, Avaient chanté pour moi leurs hymnes cadencées, Avant de s’envoler au ciel clair et profond. - Pourquoi rire? les pleurs sont si près de la joie. Dans l’ombre douloureuse où le sort l’a jeté, Il n’est espoir si cher que mon coeur ne renvoie; Il n’est amour si pur dont mon coeur n’ait douté. - Pourquoi pleurer? la joie est si proche des larmes. Toute ombre dans son sein porte l’espoir du jour. Il n’est malheur si rude où ne soient quelques charmes, Il n’est bonheur si doux qu’on ne doive à l’amour. - Pourquoi chercher en vain une paix éphémère? Ouvrir trop tôt son coeur, ou trop tôt le fermer? Voici la vision, l’idéal, la chimère: Rire, pleurer, chanter et toujours plus aimer! Sur le ciel assombri l’extrémité des branches Se découpe plus lourde et frissonnante au vent; Le soir n’a point de lune, adieu, visions blanches! Et par les prés fauchés je m’en reviens rêvant. Bonheur. Et les beaux jours sont pour moi les plus pénibles Sénancourt. Été vertigineux, négation des pleurs, Nuits blanches, soirs dorés, aubes resplendissantes, Epanouissement d’étoiles et de fleurs, Ivresse magnétique aux effluves puissantes: Eté vertigineux, négation des pleurs! La nature aujourd’hui rit de son large rire Et la vibration en émeut les forêts. D’un trait d’or le soleil au zénith vient l’écrire, La joie en a couru des vignes aux guérets: La nature aujourd’hui rit de son large rire. Nocre faiblesse est grande à porter le bonheur, Le vent n’est pas si fort que cette douce haleine. Cependant que la terre exaltait le Seigneur, Mon âme a débordé comme une coupe pleine. Notre faiblesse est grande à porter le bonheur. Nous n’avons plus la foi de l’heure inespérée. Sur ma lèvre tremblaient les mots du paradis, Ceux par qui le ciel s’ouvre à l’extase sacrée. Ces mots que je savais, je ne les ai pas dits. Nous n’avons plus la foi de l’heure inespérée. Le coeur énervé cède à la fatalité. Quand vient l’amour avec le bonheur pour amorce, Nous le regardons fuir d’un oeil désenchanté, Nous demeurons passifs, nous n’avons pas la force. Le coeur énervé cède à la fatalité. La Combe. En vain elle s*est dit que la campagne est belle. Sainte-beuve. Non, plus pour aujourd’hui, plus de grandes pensées, De saintes questions à la hâte embrassées, D’énergiques efforts, d’élans fiers et hardis. Mon esprit est lassé, mes doigts sont engourdis. L’automne est la saison des rêves, nous y sommes, Elle parle; rêvons et laissons là les hommes, Leur bruit et leur destin. - Prenons à notre choix L’un des sentiers fleuris qui mènent dans les bois. Les colchiques aux prés, les bruyères aux pentes Ont semé leurs bouquets sur les mousses rampantes. L’acre odeur de la menthe et du genévrier Se répand; et l’oiseau qui va s’expatrier, Triste des longues nuits déjà froides, murmure Comme un adieu plaintif sous l’humide ramure. On a cassé les noix et foulé le raisin, Et, chantant le vieil air qui doit charmer l’essaim, On a volé leur miel aux abeilles jalouses. L’ombre oblique des bois descend sur les pelouses: Il fait bon cheminer à petits pas, cherchant Un vers dans sa mémoire et l’alouette au champ. Il fait bon s’attarder le long de la ravine Comme l’humble ruisseau que l’oreille y devine, Et qui s’y perd cent fois de crainte d’arriver; Il y-fait bon s’asseoir au soleil et rêver. Car l’arrière-saison est clémente aux poètes Et, mieux que le printemps aux ardeurs inquiètes, Mêle aux songes trop chers un doux apaisement. - Les songes! mais pourquoi toujours eux? Vainement Aujourd’hui je voudrais en avoir les mains pleines Et les jeter au vent, aux flots, aux cieux, aux plaines, Rouge de ma faiblesse et n’y résistant pas. Vainement je les glane en les pleurant tout bas, O derniers épis d’or de la moisson coupée! Je ne puis oublier combien ils m’ont trompée. Et, le charme une fois rompu, les bois sont sourds, Les colchiques muets, les sentiers sans détours; Je ne sais plus saisir le sens caché des choses, Et la vie assombrit les lointains les plus roses. Automnales. Doux vents d’automne, attiédissez l’amie! Sainte-beuve. I Voici les vents du sud qui font tomber les fruits Et s’entr’ouvrir parfois les âmes plus aimées. Ils passent sur mon front en ondes parfumées, Hérauts des souvenirs et des espoirs détruits. Chaque feuille qui vole aux désirs éconduits Me ramène. J’entends bruire les ramées Comme les mille voix confuses, animées, Des rêves dont les coeurs de vingt ans sont séduits. Que veulent-ils, ces vents qui font courber les branches, Qui tendent le ciel bleu de fines gazes blanches, Et gonflent le raisin de soupirs attiédis? Que veulent-ils encore à cette âme songeuse Qu’ils appellent, captive aux essors interdits. Et qui brise aux murs clos son aile voyageuse? II O nature, pourquoi ces sentiers ombragés Qu’on dirait faits exprès pour y passer ensemble? Pourquoi l’écho tapi dans les bois, et qui semble Attendre, curieux, les aveux échangés? Pourquoi les chants du nid aux buissons bocagers, La ronce s’enlaçant au tronc svelte du tremble, Au lys, comme un baiser, la goutte d’eau qui tremble, Ces souffles, de l’Amour trop subtils messagers? Pourquoi? Sinon qu’en tes maternelles tendresses, Il te plairait d’unir toutes les allégresses, De mêler notre joie à l’extase des cieux. Il n’est rien, pour nous rendre heureux, que tu ne veuilles, Et bientôt, exauçant nos voeux capricieux, Voici les vents du nord qui vont mordre les feuilles. III Mais vents du nord ni vents du sud n’y feront rien; Nous ne serons jamais heureux. Les solitudes Prennent en vain leurs plus tranquilles attitudes; Le lys des prés en vain s’en fait le doux gardien. En vain le sentier ouvre au discret entretien Ses retraits tout remplis de molles quiétudes; Ni les déloyautés, ni les ingratitudes Ne lâcheront le coeur serré de leur lien. L’homme voit partout l’homme, et son âme abattue, A l’haleine du mal qui l’opprime et la tue Ploie et cède vaincue en sa stérilité. Car tous les ceps n’ont pas de grappes savoureuses, Je sais des fleurs sans graine et des ciels sans été, Et sans cher avenir des jeunesses fiévreuses. IV J’ai tort, n’est-il pas vrai? jours exquis, jours dorés, De forcer mon esprit jusqu’à ce qu’il oublie Les trésors de langueur et de mélancolie Qu’à vos poètes seuls en ce mois vous offrez. Que sont auprès de vous, ô concerts ignorés, Les bruits dont mon oreille est maintenant remplie, Et l’humaine raison, et l’humaine folie, Et dans tous nos échos nos vers plus admirés? Le ruisseau qui s’égrène en rondes gouttelettes, La fleur qui livre au vent ses fraîches cassolettes, Le sentier qui s’en va tout rêveur devant lui, Le nuage, l’oiseau, le rayon, ce qui doute Et ce qui change, tout parlerait aujourd’hui- - Oui, mais le cri d’amour du monde qu’on écoute! Soir D'Hiver. L’étoile a des frissons dans la sphère divine. Henry Murger. L eau pleure au clair bassin des larmes de cristal, Le pré s’est revêtu d’une robe argentée, Des lueurs ont blanchi le ciel oriental Et la lune apparaît dédaigneuse et lactée. Le vent souffle du nord et le froid est fatal. Malheur à qui n’a pas de demeure abritée, Où la bouilloire au feu dit son chant de métal! Malheur à qui suit seul la route désertée! La terre est dure à l’homme et la mort est dans l’air. Et tandis que par l’astre atteint d’un blanc éclair Tout mur se dresse ainsi qu’un monument de marbre, Telle qu’une âme prêcé à s’en aller d’ici, Sur le bois noir, au bord de l’horizon, voici Vénus comme une flamme encre les branches d’arbre. Les Vieilles Gens. La Mère Jacqueline. La cour était petite, étroite, sale et sombre: Le corps de la maison y projetait son ombre. La porte entre-bâillée, au battant chancelant, Laissait voir le chemin de poussière tout blanc. Des iris hérissaient de leurs vertes épées Les crêtes du mur noir sur le ciel découpées. Des oiseaux au soleil chantaient dans le lointain, Et c’était le printemps, et c’était le matin. Au milieu de la cour la vieille était assise: Son front bas et ridé, sa prunelle indécise Et trouble ne gardait plus rien d’intelligent; Cruel, l’âge insultait à ses cheveux d’argent Et la courbait infirme et pauvre en l’attitude Qu’ont seuls le dénûment et la décrépitude. Tout près d’elle, cousant avec activité, Petite, blonde, blanche et rose de santé, Une enfant de quinze ans lui tenait compagnie. - La porte était ouverte et la route aplanie, Les moineaux sur le toit épelaient leur chanson; Et le fils du voisin, jeune et hardi garçon, Passait rasant le mur et regardant derrière Pour saluer de loin la gentille ouvrière. Et, tandis que tous deux rougissaient et tremblaient Et, timides, des yeux seulement se parlaient, Que la vieille disait, un instant amusée: « C’est donc pourquoi tu viens tant près de moi, rusée! » Je voyais, leur faisant des signes de la main, L’Amour qui s’avançait rieur par le chemin. Le Grand-Père. Il vivait pauvre, seul, sans amis, sans famille, Avec le dernier fils de sa petite-fille, Frêle enfant qu’autrefois il avait pris mourant Sur le lit où la mère était morte. Cet homme Etait très-vieux, très-doux, très-bon, très-triste et comme Il avait travaillé toujours, très-ignorant. Plus courbé, plus usé par sa longue misère Que par ses ans, n’ayant jamais.le nécessaire, Pleurant ceux qu’il aimait tous tombés avant lui, Ce vieux sur ce petit concentrait sa tendresse, Et c’était son bonheur, sa joie et son ivresse, Son espérance et son appui. Dans la naïveté des âmes ingénues, La colère et la peur leur étant inconnues, Ils vivaient l’un par l’autre heureux, calmes et fiers. Dans la petite chambre où nul air respirable N’entrait, où tout était sordide et misérable, Où le pain et le feu manquaient tous les hivers, Ils riaient par moments de ce rire splendide Qu’ont le coeur innocent et la lèvre candide. Cheveux blonds, tête blanche, on ne les voyait pas L’un sans l’autre, l’enfant sans l’aïeul. Les dimanches D’été, quand le soleil ne perce plus les branches, Ensemble ils allaient pas à pas. Et chaque jour, le long de la rivière, gaule En main, sueur au front, la corde sur l’épaule, Us traînaient leur bateau-vivier, où les pêcheurs Déchargeaient tour à tour leurs filets et leurs nasses. Le métier est mauvais, rude et plein de menaces: Le vent, le froid, le chaud, les brouillards, les fraîcheurs, Tout leur était danger, chute, accident, naufrage; Mais ils n’y pensaient pas: « Allons, petit, courage! » Criait le vieux. L’enfant, qui tirait bravement, Chantait. Un soir brumeux, grosse étant la rivière, Le vieux broncha; l’enfant, la tête la première, Roula dans le gouffre écumant. La nuit était fort sombre et le flot très-rapide: On ramena le vieux brisé, presque stupide; Au matin seulement on retrouva l’enfant. Le grand-père rentra comme ceux qu’on exile Dans la vie: il n’avait plus de pain, plus d’asile; Mais c’était un de ces tendres coeurs que tout fend, Blesse, torture, et qui, malgré leur épouvante Du mal, gardent la foi, cette force fervente. Il ne se plaignit pas lorsqu’il recommença, Seul et plus faible encor, sa tâche journalière; Il disait en joignant ses deux mains en prière: « Que voulez-vous, c’est comme ça! » L’Ami Des Pauvres. Je l’avais vu passer souvent dans la campagne, Son chapeau sur les yeux, sa pipe pour compagne, L’air endormi plutôt que triste; j’avais su Que chaque soir, toujours fumant et solitaire, Il buvait, l’oeil atone et tourné vers la terre, Sans nul souci d’être aperçu. Et devant sa vieillesse et sa lourde apparence, Etourdiment, avec l’aplomb de l’ignorance, Répétant les propos qui parlaient mal de lui, Je l’avais cru sordide, ennuyeux, insensible, Et j’avais dit encor: « Non, il n’est pas possible Qu’en ses yeux l’étincelle ait lui! » Or, un soir de novembre, au milieu de sa veille, Il mourut, laissant là sa pipe et sa bouteille; Nul parent, nul ami ne ferma son cercueil; Mais, comme on l’emportait sous la pluie et la neige Il vint au cimetière un immense cortège: Tous les pauvres étaient en deuil. Alors, en s’enquérant du fait et de ses causes, Sur le vieux médecin on apprit bien des choses. Chaque indigent en lui pleurait son bienfaiteur; Et comme on bénissait au pays sa mémoire, Avec maint envieux de sa modeste gloire, Il eut maint posthume flatteur. Ce fut étrange. Et moi, curieuse, étonnée, En souci du secret de cette destinée, J’allai questionnant et fouillant le passé. - O passion, sous qui parfois l’âme succombe! Chaque couche d’ennui couvrait chez lui la tombe D’un espoir mort ou renversé. Son histoire, c’était un roman, un poëme, Tels que l’âme les brode en rêvant sur le thème D’un idéal amour vaincu par le devoir. Comment l’oubli lui vint plus tard, comment sa mère Le put ainsi lier à cette épouse amère, Je n’en ai rien voulu savoir. Ce lointain souvenir illuminait sa tête, La ruine à mes yeux attestait la tempête, C’était assez: la fin disait les premiers jours. Incendie où le feu ne pouvait redescendre, Il ne fallait pas moins que toute cette cendre Sur ces tisons brûlant toujours. Veuf, sans enfants rieurs l’attendant sur la porte, Indifférent à tous quand sa mère fut morte, Il s’éteignit, fumant et buvant tour à tour, Montrant aux pauvres seuls ce que valait son âme, - Et je salue ici ce martyr de ta flamme, Immortel, invincible amour! La Tante. Elle était très-âgée, on l’appelait ma Tante; Sur la terrasse en fleurs que la vigne flottante Défend du côté du chemin, Tandis qu’un bon sourire éclairait son visage, Elle aimait à guetter tous les gueux au passage Pour, de loin, leur tendre la main. Enfants pouilleux, vieillards malsains, porte-béquilles, Surtout les vagabonds qui traînent leurs guenilles, Loqueteux, malandrins, voyous, Elle les attirait avec sa douceur d’ange, Et le pain de sa table et le foin de sa grange, Elle leur disait: « C’est pour vous! » Sans craindre le danger de leur donner asile, Elle les couvrait tous de sa bonté tranquille: « Que me parlez-vous donc d’abus? « Ces pauvres gens sont miens; ils n’ont que moi; les autres Ne me regardent plus du moment qu’ils sont vôtres, « Et je ne prends que vos rebuts. » Hélas! piété sainte, adorable tendresse, Coeur naïf débordant sous l’amour qui le presse D’une si pure charité! Pauvre tante au front blanc qu’on enterrait naguères! Elle avait vu partir, au temps des grandes guerres, Son fiancé tant regretté. Et vainement, jusqu’à son dernier jour fidèle, Elle avait attendu de lui quelque nouvelle, Il n’était jamais revenu: Humble héros de nos fastes patriotiques, Il était de ces morts, au bas des statistiques, Dont on dit: Décès inconnu! Sans doute le besoin d’un souper ou d’un gîte, Le manque de secours qu’il aurait fallu vite, Du blessé hâtèrent la fin. Toujours elle y pensait; et chaque pauvre blême Lui ramenait au coeur ce mot, toujours le même: « Peut-être en mourant il eut faim! » La Vielle Fille. Quand j’entrai, sur son lit couchée elle était morte. Le rayon de soleil qui passait par la porte Entr’ouverte effaçait les cierges allumés Sur la table; les mains jointes, les yeux fermés, Elle ne souffrait plus, mais dormait. Une femme Du village tout bas recommandait son âme Dans ses prières. Rien n’était encor changé: Le chat noir regardait et n’avait pas bougé; Le chapelet bénit pendait à la muraille; La Vierge, le Jésus de cire, la médaille Qu’elle croyait devoir la guérir, le portrait De sa mère à côté du vieux coucou muet, Toute sa pauvreté chaste et laborieuse, Tout racontait sa vie à la fois si pieuse Et si morne. Jamais elle n’avait connu Le plaisir ni la joie. - A cet âge ingénu Où l’enfant le plus humble et le plus triste espère, Elle avait dû gagner son pain, la mort du père, Celle du fils aîné qui le suivit bientôt, Ayant laissé la mère et le frère idiot A sa charge. On disait qu’un chagrin pire encore, Le tourment de l’amour fidèle qu’on ignore Ou qu’on méprise, avait en même temps jeté Son ombre sur ce coeur de tout déshérité. Mais cela même était incertain, car personne Ne s’en était jamais occupé. - L’on ne donne De pitié qu’aux malheurs qui font événement. Elle n’avait rien dit; sa santé seulement S’affaiblissait depuis cette époque fatale. Toujours l’aiguille en main, et de plus en plus pâle, Sans se plaindre jamais, quoi qu’elle eût à souffrir, Sans prendre un seul moment de repos, sans ouvrir Son âme où s’amassait la défiance amère, Hors quand il lui fallut soigner sa vieille mère Et la mettre au cercueil, pour la première fois Elle s’interrompit lorsque ses pauvres doigts Furent soudain roidis par la paralysie. L’épouvante, l’effroi dont elle fut saisie, Le cri qui s’échappa de son coeur révolté, L’horreur de reconnaître alors l’inanité De sa foi, je ne puis ni ne dois le décrire. Le doux apaisement de son dernier sourire Révélait son secret à Celui qui voit tout. Personne ne pleurait dans cette chambre. A bout De forces, l’idiot courait dans la campagne Sans savoir où. - Sa soeur, sa fidèle compagne, Lui faisait peur avec ce sourire arrêté, Où son oeil éperdu lisait: Eternité! La garde veillait seule auprès de ce cadavre. La pauvre voyageuse avait gagné le havre, Et l’oubli de chacun ne peignait que trop bien Cette existence, dont l’épigraphe fut: Rien! Tous les rires d’enfant. . . Vos visages sont doux, car douce est votre voix. André Chénier. Tous les rires d’enfant ont les mêmes dents blanches; Comme les rossignols dans les plus hautes branches, Les moineaux dans le; trous du mur, Au rebord des longs toits comme les hirondelles, Leur céleste gaîté s’envole à tire-d’ailes Avec un son serein et pur. Nul n’est favorisé dans l’immense partage: Richesse et pauvreté n’y font pas davantage; Le rire, ce grand niveleur, Sur tous les fronts répand la joie égalitaire. Et c’est comme un écho qui fait vibrer la terre, Et viendrait d’un monde meilleur. Innocence, clarté! leur âme est une aurore Que la vie en passant n’a pas troublée encore Dans son épanouissement; Et, doux chanteurs des nids plus étroits ou plus frêles, Les plus humbles, avec leurs petites voix grêles, Ont le plus frais gazouillement. Ainsi plus tard, aux jours que l’épreuve dévore, On trouve des vieillards dont la lèvre incolore Recèle un sourire ingénu. Leurs tranquilles regards sont remplis de lumière: On dirait un reflet de leur aube première, Un rayon d’avril revenu! On sent en leur parole une indulgence exquise, Et la suavité de la paix reconquise Ennoblit leur sainte candeur. Enfant pur, aïeul blanc, devant eux on s’incline; Qui les voit, fleur naïve ou tremblante ruine, Révère la même splendeur. Car la vieillesse touche au ciel comme l’enfance: L’une y retourne et l’autre en vient. La morne offense Des ans et du malheur s’enfuit. Le coucher du soleil à son lever ressemble, Et, diamants tous deux, souvent roulent ensemble Les pleurs de l’aube et de la nuit Il sera grand et fort. . . Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange- Victor Hugo. I « Il sera grand et fort, il est déjà si tendre! Dans ses yeux si profonds le regard est si doux! Je vois son coeur s’ouvrir et son esprit s’étendre, Car ce petit enfant c’est mon fils, voyez-vous. O mon trésor, ce soir pourquoi te faire attendre, Laisser ton livre ouvert auprès de tes joujoux^ Et, tout à coup muet, ne plus me faire entendre Ces petites chansons qui font l’oiseau jaloux? Auprès de mon fauteuil ta chaise reste vide, La nuit silencieuse a couvert l’horizon, - L’enfant de mon amour n’est plus dans la maison Seigneur, le ciel est noir et le sépulcre avide- Et moi qui, si souvent dans l’ardeur de ma foi, Tentai de consoler des pères comme moi! » II - Pour ce petit enfant tant d’espoirs et d’alarmes! O père, regardez au-dessus du berceau: Voyez la mort qui vient, ange aux divines armes, Et qui dans un baiser le marque de son sceau. Pour ce petit entant tant de deuil et de larmes! O père, regardez par delà le tombeau, Voyez l’avenir prendre au passé tous ses charmes, L’éternité joyeuse en un ciel toujours beau. Pour ce petit enfant n’enviez plus ce monde Qui souille quelquefois et sans cesse meurtrie: Dieu l’a guéri de vivre avant qu’il en souffrît. O père, aimez pour lui votre douleur féconde, Ce baptême par qui vous êtes triomphant, Et que Dieu vous envoie au nom de votre enfant! Ce soir, quand la ville engourdie. . . A qui je pense, hélas! loin du toit où vous êtes? Enfants, je pense à vous Victor Hugo. I Ce soir, quand la ville engourdie S’éveille à l’heure où le jour fuit, La strada se remplit de bruit, Le golfe au soleil s’incendie. Et par l’ombre enfin enhardie, Dès que Vénus dans le ciel luit Au premier souffle de la nuit S’ouvre la fenêtre agrandie. Les enfants sont là, seuls, en deuil: De fa frêle voix cristalline, Bébé chante: « A la Mergelline- » Ninon guette leur père au seuil, Et, laissant les jeux éphémères, Margot songe aux devoirs des mères. II Car, ô pauvres parents navrés, Si l’enfant bien-aimé succombe, Vous suivez presque la colombe Dans son vol aux cieux azurés, Et vous savez que vous irez Rouvrir bientôt pour vous sa tombe; Mais, quand c’est la mère qui tombe Laissant les siens désespérés- Celui qu’un tel chagrin dévore, En deuil aussi, plus seul encore, Au retour sonde l’horizon. Père, époux, sa peine est pareille: Ses enfants, nul ne les surveille, Et plus de femme à la maison! Au Long Des Quais. Renonçons à sauver le monde, quand nous pouvons le charmer. (Lettre du 8 septembre 1869.) Sans doute, je n’aurais pas à dire ces choses Puisqu’elles vous pouvaient déplaire en moi; les roses, Selon vous, les muguets seyaient mieux dans ma main Que ces acres soucis ramassés en chemin. Vous aimez mieux aux bois l’oiseau libre et sauvage Que le captif mordant les barreaux de sa cage, Et ses chants d’autrefois "que ses cris d’aujourd’hui. Sans doute! mais qu’y faire? Il est plus d’un ennui: Et j’ai les miens ainsi que vous avez les vôtres. Ne voulant plus penser à moi, je pense aux autres, C’est bien simple; et, quand même un jour j’y reviendrais, Comme l’oiseau revient aux bois, je me tairais, De peur qu’on ne surprît mon nid sous la feuillée. Je m’en irais plus loin dès l’aurore éveillée Faire vibrer l’écho dont le monde a besoin; Sans lui parler de moi plus jamais, j’aurais soin De lui dire d’aimer, et que la vie est douce Dans le nid duveteux où tout vent froid s’émousse, Et, tremblant aussitôt de trahir mes secrets Je changerais de note et je consolerais; Puis je raccourrais vite et me cacherais toute Sous mon bonheur. Ainsi, jour par jour, goutte à goutte, Je verserais la joie à ce monde altéré, Tandis qu’incessamment mon trésor ignoré Dans la retraite ombreuse où j’aurais mis ma vie, Introuvable aux regards, intangible à l’envie, Comme un lac où le ciel profond s’est reflété, S’accroîtrait en silence et pour l’éternité. Sans doute! mais encor qu’y faire? C’est un rêve Dont on s’arrache, hélas! avant qu’il ne s’achève Et qui ne laisse au coeur qu’un souvenir cuisant. A ce rêve si frais d’aspect et séduisant, Si bien fait, n’est-ce pas? pour enchanter la terre Et pour charmer des maux impossibles à taire, Rien ne ressemble moins que la réalité: Aux portes des maisons frappe la pauvreté Avec l’interminable et douloureux cortège Des enfants aux pieds nus, des vieux au front de neige, Des travailleurs meurtris au combat du devoir. Et s’il est des heureux qui peuvent ne pas voir Ce qu’ils ont sous les yeux à tout moment, oh! certes, Vous qui voulez fermer mes paupières ouvertes, Vous n’êtes de ceux-là pas plus que moi. L’oubli De l’égoïste en sa paresse enseveli N’est pas plus fait pour moi que pour vous, et peut-être Faut-il être plus près encor pour bien connaître La misère de l’homme et sa peine ici-bas. Je ne puis pas ne plus y songer. Chaque pas M’y ramène et toujours quelque aiguillon m’en presse. - Lorsque, longeant les quais que le fleuve caresse, Je passe mon chemin, et chez les oiseleurs Je vois emprisonnés les oiseaux gazouilleurs; Que je vois ce long mur aux fenêtres grillées, Cet hôpital où sont tant d’âmes désolées, Puis ce long mur encor plein de sombres hasards,. L’hospice des enfants trouvés et des vieillards; Puis d’autres, puis enfin sinistre, formidable, La prison, et plus loin le faubourg insondable, Oh! je l’avoue alors, ne pouvant rien sauver, Comme le fleuve au bas je voudrais tout laver. Est-ce un tort?’une erreur? j’aurais peine à l’admettre- - Mais pardon! c’est presqu’une épître que ma lettre, Et dans l’apologie où mon coeur s’est jeté, Ne vous parlais-je pas des soeurs de charité?- 11 septembre 1869. Le Premier Froid. Au fond je suis resté naïf et mon passé, Bien que sombre, n’a pas tout à fait effacé De mon coeur la première et candide chimère. François Coppée. Le premier froid saisit la campagne étonnée: On fait cercle le soir devant la cheminée, La terre sous le pied sonne et blanchit, les cieux Se font gris et le fleuve aux bonds capricieux S’ouvre en glauques replis ou s’écaille d’ardoise. Aux champs et dans les bois nul oiseau qui dégoise Sa chanson, nulle fleur qui rêve, nul rayon Qui réchauffe le coeur et baise le sillon Creusé d’hier; mais seul l’accord de la rafale Dont tout écho redit la marche triomphale. - La tristesse revient avec le dur hiver: Car chacun nous faisons notre retour amer Vers les bonheurs perdus dans le cours de l’année, Et, parure sans prix perle à perle égrenée, C’est comme un fil rompu renoué par endroits Qui casserait toujours entre nos faibles doigts. Ainsi je fais sans cesse, et dans la cendre ardente Retournant les tisons d’une main imprudente, Je cherche à réveiller l’étincelle qui dort. Ainsi je vais errant dans le passé mi-mort, Fouillant un souvenir, ressuscitant un songe, Couvant de mon amour toute erreur qui prolonge Le temps trop vite enfui, l’espoir trop tôt pleuré. Je suis comme un enfant pour croire, et, si navré Qu’il soit souvent, mon coeur est encor plein de joie Il suffit qu’une étoile au fond des nuits flamboie Pour qu’aussitôt de moi j’écarte tout chagrin; Et si le front que j’aime entre tous est serein, O sombre hiver, ô jours cruels que je défie, Il suffit d’un regard pour éclairer ma vie! Octobre 18.. A Ce Qui N'Est Plus. Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses. Charles Baudelaire. Pourquoi revenez-vous creuser mon souvenir, O jours trop tôt perdus, ô trop chères pensées, Images que le temps doit avoir effacées, Mots que mon coeur avare a peine à contenir, Pourquoi revenez-vous creuser mon souvenir? J’avais promis l’oubli qui console et qui tue, L’oubli muet et calme aux flots profonds et lourds. Les heures ont passé, je me souviens toujours, Vous agitez encor mon âme combattue, J’avais promis l’oubli qui console et qui tue. Mon espoir est un rêve et mon rêve un secret, Mes vers en sont l’écho, mais non la voix vibrante. J’aime aux bois soleillés la vapeur transparente, J’aime aux yeux les plus beaux un plus subtil attrait: Mon espoir est un rêve et mon rêve un secret. Le coeur a des retours vers les choses anciennes, Des retours imprévus, séduisants, caressants; Le poëte s’éveille à de si doux accents Et s’abandonne à ces langueurs qui sont les siennes. Le coeur a des retours vers les choses anciennes. O jours trop tôt perdus, six jours trop regrettés, Puisse l’enchantement de vos mélancolies, Reflet mystérieux des aurores pâlies, Longuement éblouir mes regards attristés, O jours trop tôt perdus, ô jours trop regrettés! L'orage a passé. . . Souvent un grand désir de choses inconnues.. Shinte-beuve. L'orage a passé; mais les flots sont durs Et de leurs coups brefs la plage est heurtée: Agrès fracassés, barque démâtée Attestent l’horreur des combats obscurs. L’orage a passé; mais la mer tressaille Et lance l’écume aux rocs déchirés; Les vents sont éteints, les deux azurés: Un cadavre au loin nous dit la bataille. Le soleil levant projette sur l’eau Ses rayons rosés, l’heure se fait chaude, Et, blanche, émergeant des flots d’émeraude, Une voile s’ouvre-au bord du tableau. Éternel danger, sublime assurance! Le pêcheur repart pour la haute mer, Ainsi qu’en mon âme, autre gouffre amer, Sur mes vers brisés la nef Espérance. Sotto Voce. Tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve. Joséphin Soulary. Le bonheur est un oiseau, Veillons un doigt sur la bouche, Le bonheur est un oiseau Qui ne veut pas qu’on le touche. L’homme n’a pas de réseau Filé si fin au fuseau Dont l’aspect ne l’effarouche. Veillons un doigt sur la bouche, Le bonheur est un oiseau. L’oiseau vient, passe et nous fuit. Soyons heureux sans le dire, L’oiseau vient, passe et nous fuit, Ce jeu-là nous est martyre. Chut! ne faisons pas’de bruit. Le silence le séduit Et le mystère l’attire: Soyons heureux sans le dire, L’oiseau vient, passe et nous fuit. ENVOI. Le bonheur est un oiseau Plus léger que l’oiseau-mouche; Et sous lui comme un roseau Notre âme plie et se couche. Chut! ne faisons pas de bruit: Dans le secret de la nuit D’un regard ou d’un sourire Soyons heureux sans le dire, L’oiseau vient, passe et nous fuit. Chanson Triste. Printemps, que me veux-tu? Sainte-beuve. L’aube sourit à toute fleur nouvelle, Sous les blés verts l’alouette a chanté. L’amour candide aux coeurs purs se révèle-; Mais mon coeur est désenchanté. Le renouveau dans les âmes excite De fiers élans d’audace et de vertu. Le bois s’éveille et le champ ressuscite. Mais mon courage est abattu. Le ruisseau jase en filtrant sous les haies: Fredons, bruits d’aile, aveux, désirs troublés, Le ciel s’emplit de mille choses gaies; Mais mes rêves s’en sont allés. Et bien plus mort que cette feuille morte Qui gît au pied de l’arbre reverdi, Mon espoir vole à ce vent qui l’emporte, Froid jouet d’un souffle attiédi. Car le printemps qui rend la feuille aux branches, L’aurore au ciel et le nid à l’amour, A beau fleurir les aubépines blanches, Il n’est pas pour moi de retour. Et je pense à la mort. . . Peut-être est-ce bientôt mon tour. André Chénier. Et je pense à la mort, et toujours cette idée Revient plus menaçante à mon âme obsédée. - Or, quand la maladie autrefois m’accablait; Quand je sentais la vie en moi qui s’en allait; Quand, instruite de tout et mesurant moi-même Le temps et le danger sur ma faiblesse extrême, Je contemplais mon sort sans trouble et sans chagrin, On s’étonna souvent de voir mon front serein: Car on ne savait pas quelle force invincible, Quel instinct inconnu me criait: Impossible! Et quel rêve secret, écartant tous ennuis, Rouvrait mon horizon et visitait mes nuits. - Aujourd’hui revenue à la santé, trempée, Au moins le crois-je ainsi, comme une bonne épée Pour les combats futurs par les tourments passés (Est-ce erreur de mes yeux éblouis et lassés, Regret de perdre trop en laissant davantage, Doute, pressentiment, lâche instinct, faux présage? ), J’y songe plus souvent avec bien plus d’émoi. Je me dis: Si demain ne venait pas pour moi! Et cette question aussitôt se présente: Suis-je prête? - L’épreuve est parfois si pressante Que je sens mon coeur battre et mon front se pencher, Comme si l’ange noir venait de me toucher. Ainsi quand vient le jour après la lutte horrible, En retrouvant la vie à ce souffle terrible Qui prend leur dernier râle aux bouches des mourants, Celui qu’on vit tomber le premier dans les rangs, Celui qu’on croyait mort se soulève et regarde: Autour de lui les champs, sous cette aube blafarde, S’étendent tout unis et comme nivelés; Arbres, moissons, soldats gisent entremêlés, Et les bruits furieux de la grande bataille Se sont éteints dans cette immense funéraille. Etonné plus qu’heureux, celui qu’on croyait mort Scrute ses souvenirs confus avec effort; Il revoit chaque chose et soudain se rappelle Que son sang coulait rouge et qu’il l’échappa belle. Et pensant au combat de demain, lentement, - Car il sait ce qu’on brave en un pareil moment, - Il marche à son drapeau qu’il vient de reconnaître, Et se dit que demain il n’ira plus peut-être; Mais qu’une fois ou l’autre avec ces pauvres corps Il restera tout froid à son tour, et qu’alors Et je songe à la mort, et toujours cette idée Revient plus menaçante à mon âme obsédée. Temps Perdu. Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame. - Las! le temps, non, mais nous nous en allons. Ronsard. Oh! tout ce temps perdu pour s’aimer, tous ces jours Que je vois loin de moi s’envoler dans leur cours Régulier, lent et monotone! Tous ces bonheurs flétris dans leur espoir naissant Comme ces derniers lys sur qui l’hiver descend Avant la floraison d’automne! Les arbres dépouillés demandent grâce aux cieux Et semblent supplier de leurs bras anxieux Que fouettent le vent et la pluie; Le vallon se remplit d’un brouillard froid et gris, L’horizon nuageux se cache à l’oeil surpris, L’âme dans sa prison s’ennuie. Car voici la saison du foyer, les longs, soirs Dont la lampe, qu’on voit si blanche aux seuils plus noirs, Devient l’étoile convulsive; Les longs mois qu’on dirait faits pour l’intimité, Tant elle serait bonne à cet âtre enchanté Où la flamme ailée est captive. Mais, ô mon coeur, pourquoi sans cesse revenir A ce que tu ne peux saisir ni retenir, A ce qui reste l’impossible? Et pourquoi, dédaignant tout ce qui t’est donné, Aux flèches d’un regret à peine détourné T’offrir toujours comme une cible? Qui l’aurait cru? la paix d’un sort modeste et doux, Moins que la gloire dont tant d’autres sont jaloux, Etait à conquérir aisée. O mon coeur! prie et chante et ramène tes voeux; Ce bien est le plus cher de tous ceux que tu veux: Le parfum de la fleur brisée. Hélas! l’heure qui sonne emporte un jour encor, Et l’attente stoïque a remplacé l’essor Dont la puissance m’est ravie; Et je demeure seule, et je me dis, pendant Que dans le vide obscur mes yeux vont regardant: « L’amour est l’âme de ma vie! » La tristesse a vaincu. . . Débander l’arc ne guérit point la plaie. Marot. La tristesse a vaincu, je souffre et je me tais: J’ai de mon doigt glacé comprimé ma blessure, Ma tête se redresse et ma voix se rassure- Où sont les vers que je chantais? Que sont-ils devenus, les chants de ma jeunesse? L’écho me les demande et je ne les sais plus. - La plage est bien muette après le grand reflux, Avant que le flux ne renaisse. Laissez la mer monter et le temps s’accomplir. Comme aux jours de Marot cette parole est vraie, Pour moi « l’arc débandé n’a pas guéri la plaie », Et j’ai senti mon coeur faiblir. Ainsi l’enthousiaste observant un long jeûne Cachera sa pâleur; et. fière de mes maux, Moi, sur ma lèvre en feu, j’étoufferai ces mots: J’aime encore et suis toujours jeune! Promenade D'Automne. Toujours de l’ineffable allant à l’invisible. Victor Hugo. Nous étions en octobre, et les cieux dépouillés Etaient pleins de rayons et d’oiseaux éveillés. Plus tendre qu’un soupir, plus doux qu’une caresse, Le vent tout imprégné de langueur charmeresse Nous soufflait à mi-voix mille songes heureux. Par la ruelle étroite et le sentier pierreux Où les enfants jouaient en chantant, où l’aïeule, Sur le pas de sa porte assise triste et seule, Ecoutant ces refrains qu’elle avait désappris, Rêvait de jeune espoir et de printemps fleuris, Nous étions arrivés en haut de la colline. Les horizons, noyés dans la brume opaline Que l’automne répand, fuyaient roses et bleus Comme pour s’en aller aux lointains fabulèux. Avec leur bruit et leurs clameurs inattendues, Immenses toutes deux et toutes deux perdues Dans ces vapeurs où terre et ciel se confondaient, La campagne et la ville à nos pieds s’étendaient. L’oreille en vain cherchait un son, l’oeil une forme: Un murmure étouffé sous un nuage énorme, Une aspiration confuse, un nimbe d’or, Près de nous des oiseaux qui gazouillaient encor, Et c’était tout. - Ainsi le passé dans la vie Disparaît, l’aspect change et le rêve dévie. Plus haut que l’idéal, plus loin que le désir, L’âme enfin libre monte et, fière, vient saisir, Par delà les rayons qui voilent sa souffrance, Dans l’immortel amour, l’immortelle espérance. Jadis enfant joyeuse et folle. . . L’aigle a soif de voler, l’homme a soif de souffrir. Joséphin Soulary. Jadis enfant joyeuse et folle. Toujours extrême en mes désirs, Combien de fois une parole Me prit à mes jeunes plaisirs! Le seul mot deviné de gloire Me causait des enivrements: Je rappelais à ma mémoire L’exemple des grands dévoûments; J’enviais jusqu’à la souffrance Qui, trempant l’âme à sa valeur, Force même l’indifférence D’honorer en nous le malheur; Dans mon imprudente énergie Féconde en rêves ébauchés, J’avais presque la nostalgie Des bastilles et des bûchers; Et l’esprit hanté des merveilles Des fastes de la nation, Ce seul cri remplissait mes veilles: Réforme et Révolution! Car je refusais de comprendre Qu’il n’est pas besoin d’échafaud, Et qu’un noble rang est à prendre Sans aller si loin ni si haut. L’amour, à sa chaude lumière, Vint alors éclairer mon coeur, Librement je l’ai la première Reconnu, proclamé vainqueur; J’ai donné de longues années A ces fiers tourments ingénus, Puis d’autres épreuves sont nées, Puis d’autres chagrins sont venus. Maintenant la vertu stoïque Réveille en moi l’ancien espoir Et me dit: « Il n’est d’héroïque Que l’honneur et que le devoir! » Mais calmant mon effervescence Prête à partir aux grands combats: « Sache donc tourner ta puissance Toi-même à te vaincre tout bas. » O privilèges saints. . . Sous ta sérénité cache aussi ton secret. Théodore De Banville. O privilèges saints que Dieu m’accorde encor Et dont s’enorgueillit mon âme inassouvie, Vous que j’aime et je garde ainsi qu’un pur trésor, Tristesses de mon coeur et peines de ma vie, Retirez-vous du jour et cachez-vous aux yeux: Je ne veux exciter la pitié ni l’envie. Cherchez la solitude aux soirs silencieux, Demandez aux matins dormants l’indépendance, O superbes douleurs, pour monter sous les cieux. Cependant que mes vers à leur lente cadence Tels que les flots d’un lac berceront vos ennuis, Pour avoir plus de force ayez plus de prudence. Et sans perdre de séve en d’inutiles fruits, Plus vigoureusement qu’aux montagnes prochaines, Puisant les sucs secrets dans le profond des nuits, Vos racines croîtront comme celles des chênes. Inutile! ce mot pèse sur bien des fronts. . . Sentiment de la vie perdue! Sénancourt. Inutile! ce mot pèse sur bien des fronts, On le lit au revers de bien des destinées. Et plus d’un noble coeur insensible aux affronts Succombe à ce dégoût des forces enchaînées. Plus d’un soupire après les sanglants éperons Qui poussent au champ clos des luttes obstinées, Et, cheval de bataille oublié des clairons, Se meurt désespéré sur quelques fleurs fanées. Inutile! et qui peut se donner un tel nom, Se déclarer oisif sans s’avouer coupable, Et dire que de vivre il se sent incapable? Vivre est bon, vivre est juste. Inutile? non, non! Le devoir n’est jamais sans levier qui nous meuve, Et, s’il semble manquer, c’est une pire épreuve. L'amour! un mot encor. . . Aimer, ce mot-là seul contient toute la vie. Théophile Gautier. L'amour! un mot encor, mais sublime et sauvage, Apre au coeur et si doux qu’on ne peut l’oublier, Et que sans cesse, ainsi que le flot au rivage, Qui s’en vit repoussé revient le supplier. O fléau tentateur au sûr et lent ravage, Faible à te laisser prendre et fort à nous lier, Lorsque, nous provoquant à te mettre en servage, Tu nous charmes avant de nous humilier; Auteur des plus longs maux et des plus courtes joies, Qui, de la même main, nous sacres et nous broies Sans nous donner jamais le temps de crier non; Despote souverain à l’infernal empire, O toi par qui l’on souffre et l’on meurt, qui peut dire Ce que perdrait le monde à renier ton nom? Un cimetière aux champs. . . La Mort est multiforme, elle change de masque- Théophile Gautier. Un cimetière aux champs est chose rassurante: Ces tumulus cachés sous les ifs et les fleurs Ont des airs innocents où l’âme indifférente Lit volontiers: Vertu, paix, prières et pleurs. En ville, un cimetière et sa foule encombrante De marbres l’un sur l’autre entassés, de douleurs Qu’étouffent mal les bruits de la vie expirante, Éveillent dans l’esprit les doutes harceleurs. Aux champs on peut s’étendre et s’endormir à l’aise, Tout est calme et clarté. Mais au Père-Lachaise, Le poëte qui songe, et va cherchant le beau, De la Mort multiforme entend la plainte acerbe. Eh! qu’importe après tout? Sous la pierre ou sous l’herbe Quel mot est plus sonore et plus creux qu’un tombeau? Je ne puis feuilleter mes livres. . . Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. André Chenier. Je ne puis feuilleter mes livres, mon trésor, Sans qu’aussitôt des vers vibrent dans mon oreille: Tel, par le renouveau dont l’aube s’émerveille, Aux chants de ses aînés l’oiseau prend son essor. Ce n’est qu’un loriot, peut-être moins encor, Dont ainsi l’aile s’ouvre et la voix se réveille, Mais, artiste naïf à ferveur non-pareille, Pour lui sa note unique est comme un timbre d’or. - Vous en qui je retrouve et ma vie et mon âme, Qui prêtez à mon rêve un peu de votre flamme, Et vos chants à ma voix, ô poètes aimés! Entre mes faibles mains que vos pages demeurent: L’amour y tient mes voeux les plus chers enfermés, Et l’espoir m’y sourit et mes regrets y meurent. C’est vrai, j’ai peu d’égards. . . Et tu te plains? Epictècte. C’est vrai, j’ai peu d’égards aux vains regrets d’autrui » Pour tous, comme pour moi, je suis presque trop forte, Et, coupable parfois au moment qu’elle exhorte, Ma volonté superbe endure mal l’ennui. Ah! quand on voit demain triste autant qu’aujourd’hui, Quand on passe sa vie à dire: Que m’importe? A repousser du pied comme une chose morte Tout rêve qui demeure après l’espoir enfui; Peut-être la douleur qu’on veut garder secrète Vous donne-t-elle aussi des mots impérieux; Et d’un geste écartant les regards curieux, Comme celui qui souffre en lisant Epictècte, Ravi par la vertu des Stoïques anciens, Traite-t-on tous les maux comme on traite les siens. Sur La Première Page De Joseph Déforme. Chacun a son poëte entre tous préféré, Interprète choisi de sa pensée intime, Ami sûr qu’on recherche, idéale victime Dont on fait son écho, son modèle inspiré: Les uns ont Lamartine, et les autres André; Hugo, le fier génie au vol ample et sublime; Gautier, l’inimitable artiste, avec sa lime; Musset, avec sa lyre et son verre doré. Sans le savoir ainsi chacun donne sa norme; Et souvent, inconstance ou d’humeur ou d’amour, Après Valmore en pleurs Baudelaire a son tour. Pour moi, c’est Sainte-Beuve et son Joseph Delorme, Martyr mystérieux d’un rêve inaperçu, Coeur qu’il faut deviner et chant qu’on n’a pas su! Juillet 1869. La Divine Tragédie. A M. Chenavard. La Mort est dans le ciel, et partout à la fois S’épanche la bataille autour du Christ en croix. A peine si la toile immense et grandiose Peut, dans leur agonie ou leur apothéose, Contenir tous ces Dieux surgissant du passé: Ici pleure Maïa sur Ammon renversé; Là combattent Jormur et Thor; plus loin Minerve Se redresse; Apollon sur Marsyas conserve Le droit de l’esprit pur sur l’animalité. Hercule, dieu des forts, en un vol emporté Fait cabrer sous son poids Pégase aux vastes ailes; Diane bande en vain l’arc aux flèches mortelles, Et Bacchus et l’Amour, fuyant le sort prévu, Portent Vénus qui dort vers le monde entrevu. Le Christ rayonne au centre entre les bras du Père. Il est le point de mire et le point de repère; Celui qu’on ne saurait éviter, qu’on ne peut » Nier ni repousser lors même qu’on le veut; Qui commande à la Mort après l’avoir domptée, Et, tranquille au milieu de leur foule irritée, Avec l’autorité que lui donne la foi, Domine tous ces Dieux pleins de rage et d’effroi. Pour rendre plus complet le sanglant sacrifice, Car il faut devant lui que tout éclat pâlisse, Son front a dépouillé le nimbe consacré: Il est homme, il est mort, il est transfiguré! O stoïque chrétien! philosophe et prophète Qui portez le ciel même en votre âme inquiète, Artiste au fier pinceau, poëte au sens subtil, Vous que Dante eût choisi pour compagnon d’exil, O grand peintre de la Divine Tragédie, Ainsi vous affirmez dans cette oeuvre hardie Le plan sacré que nous pressentions par instants. Chaque siècle, à son tour, selon l’ordre des temps, Sortant sous vos regards de sa nuit plus profonde, Venait vous dévoiler son rôle dans le monde. Et dans ce Panthéon dont les murs radieux Ont dit l’humanité, ses martyrs et ses dieux, Pour le dernier combat et la sainte victoire, Héros de l’idéal humain, au ciel de gloire Vous les faites revivre et les groupez autour Du Christ consommateur du mystère d’amour, Qui, du haut de sa croix triomphant de leur nombre, Par sa seule vertu les rejette dans l’ombre. - Or cette noble lutte, ô penseur grave et fier, Est encore aujourd’hui ce qu’elle était hier; Grâce à vous je la vois, devant l’histoire austère, Comme en l’éternité dans toute âme sur terre. Ce que votre génie embrasse et nous fait voir, Chaque homme le reflète ainsi qu’un sûr miroir, Et, reprenant toujours la scène commencée, Est acteur en ce grand drame de la pensée. Oui, le combat rugit en nous Comme une tempête implacable, Qui nous enfièvre et nous accable Au souffle ardent de son courroux. Le bras armé de la Méduse, Notre sagesse se refuse A courber son front révolté; Et bientôt, lassés du tumulte, Nous-mêmes désertons le culte De l’Amour et de la Beauté. Toutes les lâchetés traîtresses Font irruption dans nos coeurs; Nous devenons les vils moqueurs De nos plus sublimes ivresses. Et nous regardons anxieux Sur le fond orageux des cieux Se dresser la blanche figure, Car notre courage abattu A cet idéal de vertu Se reconnaît et se mesure. Mais, splendide accomplissement Des lois par Dieu même données! Toutes les forces déchaînées Marchent en un seul mouvement; Tous les temps travaillent pour l’homme, Un jour récupère la somme De tant de siècles écoulés, Et cet ordre et ce plan du monde Se sont à votre âme féconde En un seul tableau révélés. O grave et souverain artiste Qui portez si haut l’idéal, Qui dans ce temps sombre et brutal Êtes si grand étant si triste, Insensible à l’injuste affront, Gardez votre lumière au front, Et, fort de votre force intime Après tant de maux essuyés, Dans votre chef-d’oeuvre voyez Resplendir la sainte victime! 1869. Le Sacrifice D'Abraham. Quoy qu’il soit tormente, Et mille fois tente, Le fidele est vainqueur. Theodre de Beze. I Abraham rêvait seul assis devant sa tente. Fixes étaient les traits de son visage pur Et roides les longs plis de sa robe flottante. C’était à Bersabée, entre Kadès et Sçur. Le soleil seulement venait de disparaître, Et de larges sillons labouraient d’or l’azur. Sous le fouet des bergers tremblants à l’oeil du maître, Les files de brebis montaient de l’abreuvoir; Les boeufs libres du joug lentement allaient paître. Et les chaudes vapeurs et les pourpres du soir Ceignaient d’une auréole aux effluves magiques Le patriarche assis qui regardait sans voir. Car son oeil était plein de visions tragiques, Rouges plus que le sable au désert embrasé, Plus que le sang qui bout dans les coeurs énergiques. Nul ne troublait ce songe ardent. Qui l’eût osé? Sa femme avait passé qu’il avait méconnue, Son fils l’avait nommé qu’il n’avait point baisé: Il rêvait, sombre, seul, mains jointes, tête nue. « Il parle avec son Dieu! » disaient les serviteurs; Et tous s’étaient couchés la nuit étant venue. Entre les oliviers qui couvraient les hauteurs Passaient de blancs rayons comme à travers un crible, Les frais vallons ombreux s’emplissaient de senteurs. - Il parle avec son Dieu! mot sublime et terrible! Par la plus belle nuit d’un été d’Orient L’homme se débattait sous l’angoisse invincible; Et dans l’enivrement de ce ciel souriant, Il sentait sur sa chair un souffle de tempête, En son coeur des remords qui se dressaient criant. De ce regard empreint d’épouvante muette Qui lit la vérité sur le front du passé, Il embrassait sa vie- et détournait la tête. Amertumes du temps vainement dépensé, Dégoûts des jours perdus, sanglantes agonies, Trahisons d’un orgueil trop longtemps encensé, Qui de nous n’a connu vos âpres ironies? Et sous la pression des regrets impuissants N’a subi vos tourments, ô lentes insomnies! Qui n’a dans son oreille entendu ces accents Où gronde le courroux de la justice armée, Comme un lointain orage aux foudres menaçantes? Qui n’a, malgré l’oubli d’une nuit embaumée, Derrière la Vengeance au vol lourd et fatal, Entrevu Dieu dans sa conscience alarmée? Et comme un exilé revient au sol natal, Qui de nous, au travers de ce monde de fange, N’a de tout son pouvoir tendu vers l’idéal? Abraham poursuivait sa vision étrange, Il pleurait, il priait, et parfois près de lui Il entendait des voix qu’il croyait des voix d’ange. Des clartés d’outre-ciel lui semblaient avoir lui; Mais il n’en avait pas sitôt goûté l’extase, Que la voix s’était tue et l’éclair avait fui. « Oh! qui subsistera que ta fureur n’écrase, « Eternel, contre toi quel rempart aurons-nous? « Dans la main du potier est l’argile du vase. « Et sur cette balance où pèse ton courroux « Nous sommes plus légers que la balle qu’on vanne; « Car ton nom est Justice! ô Dieu fort et jaloux! » II Aux monts de Morijah marchait la caravane. Abraham, l’avant-veille, avait pris ce chemin: Quelques fagots étaient liés au dos d’un âne. Vers le faîte sacré, vierge de pas humain, Père, prêtre, bourreau, faisant son triple office, Il s’avançait le glaive et la torche en sa main. De l’amour maternel craignant quelque artifice, Il avait dérobé son dessein à Sara: Isaac seul devait l’aider au sacrifice. Quand, au troisième jour, l’aube les éclaira: « Père, » lui dit l’enfant, « où donc est la victime? » « L’Éternel, » répondit le père^ « y pourvoira! » Les esclaves muets, comme ceux qu’on opprime, Avec le vague instinct des animaux des bois, Flairaient l’odeur du sang et pressentaient le crime. Mais lequel d’entre eux tous eût élevé la voix Devant le patriarche, absolu sous la tente Plus qu’en leurs grands palais ne le sont tous les rois? Chacun donc, haletant dans l’horreur de l’attente, Le regardait d’en bas gravir l’âpre sommet, Formidable, tout blanc sous la nue éclatante; Et suivi pas à pas par le fils qu’il aimait Comme le vieux lion par la jeune gazelle, La torche dans les airs crépitait et fumait. « Elohim, ô vengeur! pour preuve de mon zèle, « Que te faut-il de plus que mon sang et ma chair? « Ta main broie en passant le coupable sous elle, « C’est la hache affilée à l’aveuglant éclair. « Au moins laisseras-tu s’en aller ton esclave « S’il se rachète au prix de son bien le plus cher? « Il n’est honte ou péché que le sang pur ne lave. « L’holocauste d’Abel est d’un coeur innocent; « Autre est le mien, la faute étant autrement grave. » Or sous ses pieds plus lourds, le chemin plus glissant Obligeait Abraham à ralentir sa marche: Il comptait tous les coups de son coeur frémissant. Comme aux temps de terreur où Noé bâtit l’arche, Le ciel pesait ainsi qu’une voûte d’airain Sur le front anxieux du pâle patriarche. Et, quand il se tournait à l’horizon serein, Il croyait voir debout la Fatalité sombre Qui le poussait au but de son doigt souverain. Isaac souriant pensait au bois plein d’ombre Où sa mère priait, l’oeil au ciel attaché, Pour que les voyageurs revinssent sans encombre. Abraham cependant avait tout dépêché: L’autel était dressé, la flamme toute prête, Et l’enfant bien lié sur les fagots couché. Nul n’abordait jamais cette haute retraite, Ils étaient seuls. Pourtant, lorsque du glaive armé Il étendit le bras, une voix dit: « Arrête! » Qui donc avait parlé dans ce désert fermé, Quelle invisible main le tenait par derrière, Quel ange du Très-Haut l’avait soudain nommé, Et dans sa conscience avait redit: « Arrière! » Quand d’un coup d’oeil stupide il avait embrassé Tout l’ensemble de sa vision meurtrière? « Eternel, ton salut sur mon âme a passé, « J’ai fléchi les genoux devant ta face auguste; « J’ai vu ta vérité, pardonne à l’insensé, « Car ton nom est Amour, ô Dieu saint, ô Dieu juste! » Juillet 1869. Le ciel est sombre. . . Les cendres des brûlés sont précieuses graines. Agrippa D’aubigné. (Les Tragiques, livre III.) Le ciel est sombre, il pleut, et, la tête lassée De l’incessant et sourd travail de ma pensée, Je songe, assise auprès du feu mourant. La nuit, Dans les plis de sa robe étouffant chaque bruit, Fait tomber sur la terre un lourd sommeil sans rêve. Mais dans ce grand silence extérieur s’élève La voix qui parle au fond de toute âme: j’entends Les mots impérieux qui traversent les temps, Que Moïse épelait à son peuple farouche, Que les prophètes ont passé de bouche en bouche A Jésus, et qu’il dit, lui, du haut de la croix; Que saint Paul foudroyé recueillit; qu’à la fois Devinèrent Socrate et Platon; qu’Epictète Comprenait; que, pendant des siècles de tempête, Le dégoût à la lèvre et la révolte au coeur, Les foules, tressaillant sous le fouet du vainqueur, Cherchaient au cloître obscur hors de ce monde infâme; Et que Huss, au milieu de son bûcher en flamme, Retrouva pour les rendre à Luther et Calvin. Tous les martyrs sont là vivants, et c’est en vain Que le souffle qui vient de l’infini disperse La poussière des morts oubliés, et renverse Sur leurs cercueils brisés la pierre des tombeaux; Il sème par poignée, il jette par lambeaux Leurs paroles au monde et leur oeuvre à la vie. Incessamment foulée, incessamment suivie, La route qu’ils frayaient dans leur sublime essor S’ouvre devant nos pas et s’élargit encor. Le sillon lumineux qu’a laissé leur génie Guide l’humanité sur leur trace bénie, Et Dieu met dans la coupe où nous buvons l’espoir Leurs larmes et leur sang versés pour le devoir. La Pierre D'Attente. Un peu d’espérance reparaît dans le monde - Je crois de nouveau à l’avenir. Edgar Quinet. (Lettre du 26 juillet 1869.) Contre l’ancien rempart de la tour féodale Où, familier d’hier, le paysan installe Son foyer à l’abri du vent, Au-dessus de l’école et du nid d’hirondelle, Elle est là, droite encore, impassible et fidèle, Qui regarde au soleil levant. Depuis quatre-vingt; ans qu’il neige ou pleut sur elle, Qu’elle brave l’éclair, l’ouragan ou la grêle Comme les. révolutions; Qu’elle reste rivée à son socle de pierre Cependant qu’à ses pieds tombe et vole en poussière Le sort changeant des nations; Qu’à l’empire vaincu les royautés succèdent Et, comme les saisons qui l’une à l’autre cèdent. Ne s’en vont que pour revenir; Plus haut que le combat qui hurle à son oreille, Immortelle pensée oubliée, elle veille Les yeux fixés sur l’avenir. C’est en vain qu’elle a vu partir dans l’ombre occulte, Pour la mort ou l’exil, ceux qui gardaient son culte; Elle attend, car elle savait Que, plutôt que trahir sa cause abandonnée, Comme elle ils attendront la fin de leur journée Pour s’endormir sur leur chevet. Bonnet au front, péplum à l’épaule mi-nue, Telle qu’elle a jadis pris d’assaut dans la nue Son piédestal aérien, Telle, blessée au coeur par la vie implacable, Elle se tient debout, vigie infatigable, Sur le mur croulant, son soutien. Et lorsque des maisons tout alentour semées Montent matin et soir de bleuâtres fumées, Que ce soit l’hiver ou l’été, Toujours dans le ciel pur, sous le soleil oblique, Resplendit ton vieux buste, ô jeune République, Déesse de la Liberté! A l’honneur du combat. . . Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses. Théophile Gautier. A l’honneur du combat qu’importe la victoire? Celui qui pour mourir se couche en son drapeau, Suaire que son sang a fait tout rouge, est beau: C’est la fatalité, mais c’est aussi la gloire. Toute âme est le champ clos d’une bataille noire, Sans pitié ni merci, sans soleil ni flambeau. Chaque illusion morte y trouve son tombeau Et dans sa chute entraîne au néant sa mémoire. Ainsi, fiers seulement du devoir accompli, Tristes cercueils où dort l’amour enseveli Près des élans fougueux et des grandes pensées, Nous traînons le fardeau de nos forces lassées, Et nous nous survivons dans cet immense oubli, Sentant s’ouvrir le ciel sur nos têtes baissées. O morts. . . Je pleure sur tous ceux qui sont morts, moi qui suis si vieux. Lefebvre D’Étaples. O morts qui ressemblez à des apothéoses, Triomphe surhumain par l’homme remporté, Chant divin que j’entends sortir des tombes closes; O vous qui célébrez la foi, la liberté, La vertu, saintes morts des martyrs que j’envie, Soyez mon idéal pour l'immortalité! Brillez devant mes yeux tous les jours de ma vie, Vous en qui le Seigneur a pris plaisir, versez Vos flots d’enthousiasme à mon âme ravie. Je ne monterai pas sur les bûchers dressés, Je ne prendrai point place aux bancs de la galère, Je n’irai pas dormir aux cachots surbaissés. Et non plus dans l’ardeur d’une noble colère, Comme un lion qui brise une chaîne d’airain. Ivre de la sublime ivresse populaire, Et pour la gloire au front impassible et serein Donnant le plus pur sang de mes veines fiévreuses, Je n’aurai les combats de la Meuse et du Rhin. La palme et le laurier des victoires heureuses Ainsi que du bois mort cassent entre nos mains: La nuit est descendue aux plaines ténébreuses. Avec les Réformés sont les Républicains, Apôtres ou héros, conscience ou patrie, La foule ne leur rend que des hommages vains. La source jaillissante en nos coeurs est tarie. Le reflux a quitté la grève en murmurant: Le ciel morne n’a plus d’étoile qui sourie. Moins mauvais ou moins fort, l’homme est plus tolérant, Les gibets sont tombés sur nos places publiques: Le siècle est-il meilleur ou plus indifférent? O vous que l’on oublie, ô souvenirs épiques, Déployez dans le vent vos drapeaux déchirés, Rouvrez la grande arène aux luttes pacifiques. Le temps qui marche veut des coeurs bien préparés, Et pour les jours futurs aux aurores sublimes Il faut que des sillons germent les blés dorés. Lorsque votre pardon consacrera les crimes, La justice et le droit seront assez vengés. Oubliez les bourreaux pour parler des victimes. Peut-être en d’autres maux vos maux seront changés? Qu’importe! de nos yeux les pleurs coulent de même: Nous portons le fardeau que vous nous partagez. Votre pâleur revient à notre front plus blême, Vos sueurs d’agonie ont transi notre chair, Et nous avons bondi sous le cri d’anathème, Car nous avons chacun un but secret et cher Qu’il nous faut renoncer à toucher sur la terre, Quelque port entrevu dans un horizon clair, Quelque amour adoré que notre voix doit taire, Quelque Eden interdit à nos voeux impuissants, Chimère ou souvenir, idéal ou mystère. Rien n’est perdu pour nous de ces temps menaçants, Des corps de nos meurtris la glèbe est fécondée; Toujours les mêmes deuils ont les mêmes accents. Moïse meurt encore aux portes de Judée; Jérémie à Sion pleure éternellement: Rachel dans sa douleur ne s’est pas amendée. Ainsi^ sur le chemin où tout espoir nous ment, Où tombe sous nos pas tout élément de joie, L’exemple des aïeux revient sûr et calmant. O morts, vous flamboyez comme l’astre flamboie, Vous mettez des rayons dans l’abîme béant, Vous nous prenez la main pour nous marquer la voie. O morts, qui devant vous pourrait croire au néant. Et, toujours plus ému chaque fois qu’il vous nomme En vous ne puiserait des forces de géant? Car vous êtes la loi que Dieu révèle à l’homme, Et le sceau qu’il appose au front de ses élus, Qu’ils sortent de Sion, d’Athènes ou de Rome. Car, par cette vertu de ceux qui ne sont plus, Vous êtes la suprême et l’immense victoire Où nos doutes amers sont enfin résolus. O vous qui consacrez les leçons de l’histoire, Morts des martyrs, laissez tomber sur leurs enfants Quelque reflet lointain de votre pure gloire. Dans les rouges lueurs de nos soirs étouffants, Comme autrefois au chant de l’hymne ou du cantique, Nous nous retrouverons sereins et triomphants, O morts de la Réforme et de la République! Quand Jésus s’en allait. . . Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. Théophile Gautier. Quand Jésus s’en allait de bourgade en bourgade, Quand il était bien las de la route du jour, Quand il laissait errer son regard tour à tour Du scribe au péager, du pécheur au malade; Simple et grand, fort et doux, quand il avait donné A tous le pain de vie et les eaux jaillissantes, Quand il sentait gronder les haines menaçantes Et savait qu’il mourrait de tous abandonné; Quelquefois une larme, un soupir, un murmure, Humble hommage d’une âme où l’amour avait lui, Naissait sur son passage et venait jusqu’à lui: Dieu lui donnait cela comme baume à l’injure. Et le Christ, raffermi par ce faible soutien, Reprenait le chemin qui finit au supplice. Ce miel lui suffisait au bord de son calice Et qu’on lui dît: Merci, car tu m’as fait du bien! Or, c’est la sainte joie et l’attribut suprême Que Dieu s’est réservés dans son éternité D’être pour l’homme ingrat l’amour et la bonté, Et d’être le pardon lorsqu’il pleure et qu’il aime. Mais l’urne était si large et le flot si fécond, Que Dieu le fit pencher sur la fange où nous sommes Et qu’il dit à Jésus d’amener tous les hommes A cet amour sans borne, à cette mer sans fond. Epilogue. Soyez toujours prêts. Calvin. Oui, si jeune encore et mûre déjà, J’ai connu les maux d’une longue vie, Je puis jalonner la route suivie D’espoirs que le dur destin abrogea. Mais si j’en dressais la funèbre liste Comme une barrière aux essors ardents, Serais-je moins prompte en voeux imprudents, O fatalité, serais-je moins triste? Sans lui demander seulement pourquoi, J’accepterai donc ce que Dieu m’envoie, Et jusqu’à la fin j’irai dans ma voie, Libre de remords, de plainte ou d’effroi, Je saurai souffrir s’il faut que je souffre; Et, gardant surtout ma sincérité, Je dirai, selon qu’elle aura dicté, La joie ou le deuil, le ciel ou le gouffre. Aujourd’hui j’ai cru posséder la paix, Et pouvoir jeter un défi-superbe Aux tourments qui font la parole acerbe: Je verrai demain si je me trompais. Car demain, peut-être, aura son épreuve, Joug plus difficile et lourd à porter, Qu’il faudra subir sans rien regretter, Quel que soit le doute en moi qu’elle émeuve. Vous donc, jours futurs, vous pouvez venir; Oiseaux précurseurs d’aube ou de tempête, Sur mon front pensif passez, je suis prête, Je n’essaîrai pas de vous retenir. C’est la loi de tous qu’à mon tour j’observe: Je sais que mon coeur est resté naïf Et qu’un lien sombre au passé plaintif Noûra l’avenir que Dieu me réserve. Janvier 1870. Source: http://www.poesies.net