Poesies I. Par Louis Aragon. (1897-1982) TABLE DES MATIERES I Les Mots M'Ont Pris Par La Main. II Roman Inachevé. III Le Vieil Homme. IV Revenir. V Les Yeux D'Elsa. VI La Nuit D'Exil. VII Les Larmes Se Ressemblent. VIII Elsa-Valse. IX Vers A Danser. X Les Mains D'Elsa. XI Il N'Y A Pas D'Amour Heureux. XII J'Arrive Où Je Suis Etranger. XIII La Rose Et Le Réséda. XIV Est-Ce Ainsi Que Les Hommes Vivent. XV Plainte Pour Le Quatrième Centenaire D'Un Amour. XVI Bierstube Magie Allemande VII Romance Des Quarante Mille. XVIII Strophes Pour Se Souvenir. XIX Que Serais-Je Sans Toi. XX Je Sais. XXI Les Poètes. XXII L'Affiche Rouge. I Les Mots M'Ont Pris Par La Main. Je demeurai longtemps derrière un Vittel-menthe L'histoire quelque part poursuivait sa tourmente Ceux qui n'ont pas d'amour habitent les cafés La boule de nickel est leur conte de fées Si pauvre que l'on soit il y fait bon l'hiver On y traîne sans fin par la vertu d'un verre Moi j'aimais au Rocher boulevard Saint-Germain Trouver le noir et or usagé des sous-mains Garçon de quoi écrire Et sur la molesquine J'oubliais l'hôpital les démarches mesquines A raturer des vers sur papier quadrillé Tant que le réverbère au-dehors vînt briller Jaune et lilas de pluie au coeur du macadam J'épongeais à mon tour sur le buvard-réclame Mon rêve où l'encre des passants abandonna Les secrets de leur âme entre deux quinquinas J'aimais à Saint-Michel le Cluny pour l'équerre Qu'il offre ombre et rayons à nos matins précaires Sur le coin de la rue Bonaparte et du quai J'aimais ce haut Tabac où le soleil manquait Il y eut la saison de la Rotonde et celle D'un quelconque bistrot du côté de Courcelles Il y eut ce café du passage Jouffroy L'Excelsior Porte-Maillot Ce bar étroit Rue du Faubourg-Saint-Honoré mais bien plus tard J'entends siffler le percolateur dans un Biard C'est un lieu trop bruyant et nous nous en allons Place du Théâtre-Français dans ce salon Au fond d'un lac d'où l'on Voit passer par les glaces Entre les poissons-chats les voitures de place Or d'autres profondeurs étaient notre souci Nous étions trois ou quatre au bout du jour Assis A marier les sons pour rebâtir les choses Sans cesse procédant à des métamorphoses Et nous faisions surgir d'étranges animaux Car l'un de nous avait inventé pour les mots Le piège à loup de la vitesse Garçon de quoi écrire Et naissaient à nos pas L'antilope-plaisir les mouettes compas Les tamanoirs de la tristesse Images à l'envers comme on peint les plafonds Hybrides du sommeil inconnus à Buffon Êtres de déraison Chimères Vaste alphabet d'oiseaux tracé sur l'horizon De coraux sur le fond des mers Hiéroglyphes aux murs cyniques des prisons N'attendez pas de moi que je les énumère Chasse à courre aux taillis épais Ténèbre-mère Cargaison de rébus devant les victimaires Louves de la rosée Élans des lunaisons Floraisons à rebours où Mesmer mime Homère Sur le marbre où les mots entre nos mains s'aimèrent Voici le gibier mort voici la cargaison Voici le bestiaire et voici le blason Au soir on compte les têtes de venaison Nous nous grisons d'alcools amers O saisons Du langage ô conjugaison Des éphémères Nous traversons la toile et le toit des maisons Serait-ce la fin de ce vieux monde brumaire Les prodiges sont là qui frappent la cloison Et déjà nos cahiers s'en firent le sommaire Couverture illustrée où l'on voit Barbizon La mort du Grand Ferré Jason et la Toison Déjà le papier manque au temps mort du délire Garçon de quoi écrire II Roman Inachevé. Comme il a vite entre les doigts passé Le sable de jeunesse Je suis comme un qui n'a fait que danser Surpris que le jour naisse J'ai gaspillé je ne sais trop comment La saison de ma force La vie est là qui trouve un autre amant Et d'avec moi divorce Rien n'est plus amer A qui t'en prends-tu Plus commun plus facile Que perdre son temps et le temps perdu Pourquoi t'en souvient-il Le hasard fait que j'y pense parfois Et toujours je m'étonne Ainsi je fus ainsi j'ai vécu moi Ce printemps monotone On n'en peut compter rien d'intéressant Malgré ses airs baroques Et je n'ai jamais été qu'un passant Embourbé dans l'époque De loin tout ça paraît aventureux Saoulant blasphématoire Les nouveaux venus en parlent entre eux On en fait des histoires Vous du moins dit-on vous aurez bien ri Entre les draps du drame Sûr cela valait d'y mettre le prix Fût-ce le corps et l'âme Vous aurez été libres de rêver Libres comme l'injure Mais vous regardez nos pieds entravés Avoir raison c'est dur Ils rêvent pourtant ces fils d'aujourd'hui Où toute chose est claire Et s'ils ont regret c'est de notre nuit Et de notre colère Ah le beau plaisir que lire aux bougies Des choses éternelles Ils voudraient troquer l'idéologie Pour l'irrationnel Ne voyez-vous pas malheureux enfants Que tout ce que nous fûmes Se dresse devant vous et vous défend Le seuil mauvais des brumes Ce que nous étions nous l'avons payé Plus qu'on ne l'imagine Et regardez ceux qui vous foudroyés Sans coeur dans leur poitrine Mais qu'espéraient-ils et qui ne vint pas Quels astres quelles fêtes De qui croyez-vous ces traces de pas Des hommes ou des bêtes Ils s'imaginaient d'autres horizons D'autres airs de musique Et vous vous plaigniez vous d'avoir raison Sur leur métaphysique Moi j'ai tout donné que vous sachiez mieux La route qu'il faut prendre Voilà que vous faites la moue aux cieux Et vous couvrez de cendres Moi j'ai tout donné mes illusions Et ma vie et mes hontes Pour vous épargner la dérision De n'être au bout du compte Que ce qu'à la fin nous aurons été A chérir notre mal Le papier jauni des lettres jetées Au grenier dans la malle. III Le Vieil Homme. Moi qui n'ai jamais pu me faire à mon visage Que m'importe traîner dans la clarté des cieux Les coutures les traits et les taches de l'âge Mais lire les journaux demande d'autres yeux Comment courir avec ce coeur qui bat trop vite Que s'est-il donc passé La vie et je suis vieux Tout pèse L'ombre augmente aux gestes qu'elle imite Le monde extérieur se fait plus exigeant Chaque jour autrement je connais mes limites Je me sens étranger toujours parmi les gens J'entends mal je perds intérêt à tant de choses Le jour n'a plus pour moi ses doux effets changeants Le printemps qui revient est sans métamorphoses Il ne m'apporte plus la lourdeur des lilas Je crois me souvenir lorsque je sens les roses Je ne tiens plus jamais jamais entre mes bras La mer qui se ruait et me roulait d'écume Jusqu'à ce qu'à la fin tous les deux fussions las Voici déjà beau temps que je n'ai plus coutume De défier la neige et gravir les sommets Dans l'éblouissement du soleil et des brumes Même comme autrefois je ne puis plus jamais Partir dans les chemins devant moi pour des heures Sans calculer ce que revenir me permet IV Revenir. Ces pas-ci vont vers d'autres demeures Je ne reprendrai pas les sentiers parcourus Dieu merci le repos de l'homme c'est qu'il meure Et le sillon jamais ne revoit la charrue On se fait lentement à cette paix profonde Elle avance vers nous comme l'eau d'une crue Elle monte elle monte en vous elle féconde Chaque minute. Elle fait à tout ce lointain Amer et merveilleux comme la fin du monde Et de la sentir proche et plus frais qu'au matin Avant l'épanouissement de la lumière Le parfum de l'étoile en dernier qui s'éteint Quand ce qui fut malheur ou bonheur ce nomme hier Pourtant l'étoile brille encore et le coeur bat Pourtant quand je croyais cette fièvre première Apaisée à la fin comme un vent qui tomba Quand je croyais le trouble aboli le vertige Oublié l'air ancien balbutié trop bas Que l'écho le répète au loin Voyons que dis-je Déjà je perds le fil ténu de ma pensée Insensible déjà seul et sourd aux prodiges Quand je croyais le seuil de l'ombre outrepassé Le frisson d'autrefois revient dans mon absence Et comme d'une main mon front est caressé Le jour au plus profond de moi reprend naissance V Les Yeux D'Elsa. Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire J'ai vu tous les soleils y venir se mirer S'y jeter à mourir tous les désespérés Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent L'été taille la nue au tablier des anges Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée Sept glaives ont percé le prisme des couleurs Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche Par où se reproduit le miracle des Rois Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois Le manteau de Marie accroché dans la crèche Une bouche suffit au mois de Mai des mots Pour toutes les chansons et pour tous les hélas Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux L'enfant accaparé par les belles images Écarquille les siens moins démesurément Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où Des insectes défont leurs amours violentes Je suis pris au filet des étoiles filantes Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août J'ai retiré ce radium de la pechblende Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu Ô paradis cent fois retrouvé reperdu Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent Moi je voyais briller au-dessus de la mer Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa VI La Nuit D'Exil. Qu'importe à l'exilé que les couleurs soient fausses On jurerait dit-il que c'est Paris si on Ne refusait de croire aux apparitions J'entends le violon préluder dans la fosse C'est l'Opéra dit-il ce feu follet changeant J'aurais voulu fixer dans mes yeux mal ouverts Ces balcons embrasés ces bronzes ce toit vert Cette émeraude éteinte et ce renard d'argent Je reconnais dit-il ces danseuses de pierre Celle qui les conduit brandit un tambourin Mais qui met à leur front ces reflets sous-marins Le dormeur-éveillé se frotte les paupières Des méduses dit-il des lunes des halos Sous mes doigts fins sans fin déroulent leurs pâleurs Dans l'Opéra paré d'opales et de pleurs L'orchestre au grand complet contrefait mes sanglots J'aurais voulu fixer dans ma folle mémoire Cette rose dit-il cette mauve inconnue Ce domino fantôme au bout de l'avenue Qui changeait pour nous seuls de robe tous les soirs Ces nuits t'en souvient-il Me souvenir me nuit Avaient autant d'éclairs que l'oeil noir des colombes Rien ne nous reste plus de ces bijoux de l'ombre Nous savons maintenant ce que c'est que la nuit Ceux qui s'aiment d'amour n'ont qu'elle pour adresse Et tes lèvres tenaient tous les soirs le pari D'un ciel de cyclamen au-dessus de Paris O nuits à peine nuits couleur de la tendresse Le firmament pontait des diamants pour toi Je t'ai joué mon coeur sur les chances égales Soleil tournant des boulevards feux de Bengale Que d'étoiles à terre et par-dessus les toits Quand j'y songe aujourd'hui les étoiles trichèrent Le vent charriait trop de rêves dérivés Et les pas des rêveurs sonnaient sur les pavés Des amants s'enlaçaient sous les portes cochèrent Nous peuplions à deux l'infini de nos bras Ta blancheur enflammait la pénombre éternelle Et je ne voyais pas au fond de tes prunelles Les yeux d'or des trottoirs qui ne s'éteignaient pas Passe-t-il toujours des charrettes de légumes Alors les percherons s'en allaient lentement Avec dans les choux-fleurs des hommes bleus dormant Les chevaux de Marly se cabraient dans la brume Les laitiers y font-il une aube de fer-blanc Et pointe Saint-Eustache aux crochets des boutiques Les bouchers pendent-ils des bêtes fantastiques Epinglant la cocarde à leurs ventres sanglants A-t-il a tout jamais décidé de se taire Quand la douceur d'aimer un soir à disparu Le phono mécanique au coin de notre rue Qui pour dix sous français chantait un petit air Reverrons-nous jamais le paradis lointain Les Halles l'Opéra la Concorde et le Louvre Ces nuits t'en souvient-il quand la nuit nous recouvre La nuit qui vient du coeur et n'a pas de matin VII Les Larmes Se Ressemblent. Dans le ciel gris des anges de faïence Dans le ciel gris des sanglots étouffés Il me souvient de ces jours de Mayence Dans le Rhin noir pleuraient des filles-fées On trouvait parfois au fond des ruelles Un soldat tué d'un coup de couteau On trouvait parfois cette paix cruelle Malgré le jeune vin blanc des coteaux J'ai bu l'alcool transparent des cerises J'ai bu les serments échangés tout bas Qu'ils étaient beaux les palais les églises J'avais vingt ans Je ne comprenais pas Qu'est-ce que je savais de la défaite Quand ton pays est amour défendu Quand il te faut la voix des faux-prophètes Pour redonner vie à l'espoir perdu Il me souvient de chansons qui m'émurent Il me souvient des signes à la craie Qu'on découvrait au matin sur les murs Sans en pouvoir déchiffrer les secrets Qui peut dire où la mémoire commence Qui peut dire où le temps présent finit Où le passé rejoindra la romance Où le malheur n'est qu'un papier jauni Comme l'enfant surprit parmi ses rêves Les regards bleus des vaincus sont gênants Le pas des pelotons à la relève Faisait frémir le silence rhénan VIII Elsa-Valse. Où t'en vas-tu pensée où t'en vas-tu rebelle Le Sphinx reste à genoux dans les sables brûlants La victoire immobile en est-elle moins belle Dans la pierre qui l'encorbelle Faute de s'envoler de l'antique chaland Qu'elle valse inconnue entraînante et magique M'emporte malgré moi comme une folle idée Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique Elsa quelle est cette musique Ce n'est plus moi qui parle et mes pas sont guidés Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur Cette valse est le vin que j'ai bu dans tes bras Tes cheveux en sont l'or et mes vers s'en émurent Valsons-la comme on saute un mur Ton nom s'y murmure Elsa valse et valsera La jeunesse y pétille où nos jours étant courts A Montmartre on allait oublier qu'on pleura Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour Mais a-t-elle oublié l'amour L'amour est si lourd Elsa valse et valsera Puis la vie a tourné sur ses talons de songes Que d'amis j'ai perdus L'un tirait les tarots L'autre en dormant parlait de l'amour des éponges Drôles de gens que l'ombre ronge Fanfarons de l'erreur qui jouaient aux héros Souviens-toi des chansons que chantait pour nous plaire La négresse au teint clair ce minuit qu'on poudra Avant l'aube en rentrant on prenait un peu l'air Que de nuits ainsi s'envolèrent O temps sans colère Elsa valse et valsera Achetée à crédit la machine à écrire Nous mettait tous les mois dans un bel embarras On n'avait pas le sou Qu'il est cher de chérir Mes soucis étaient tes sourires Car je pouvais dire Elsa valse et valsera Puis la vie a tourné sur ses talons de verre Le tzigane du sort changea de violon Nous avons voyagé par un monde sévère Qui roulait la tête à l'envers Des sanglots étouffés mêlés à ses flonflons Tu faisais des bijoux pour la ville et le soir Tout tournait en colliers dans tes mains d'Opéra Des morceaux de chiffons des morceaux de miroir Des colliers beaux comme la gloire Beaux à n'y pas croire Elsa valse et valsera J'allais vendre aux marchands de New-York et d'ailleurs De Berlin de Rio de Milan d'Ankara Ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs Ces cailloux qui semblaient des fleurs Portant tes couleurs Elsa valse et valsera Puis la vie a tourné sur ses talons de rage Des éclairs traversaient les tubes de néon On entendait hennir des chevaux de nuages Traînant des voitures d'orage Le jazz contre un tambour troque l'accordéon Ce qui suit pourrait mal se danser quand César A pour vous dévorer les chacals qu'il voudra Mais quel air tourbillonne au tombeau de Lazare Entends-tu son rythme bizarre Au bal des hasards Elsa valse et valsera Nous avons traversé le cyclone et le sort L'enfer est sur la terre et le ciel y cherra Mais voici qu'à l'horreur il succède une aurore Et que cède à l'amour la mort Elsa valse encore Elsa valse et valsera Et la vie a tourné sur ses talons de paille Avez-vous vu ses yeux Ce sont des yeux d'enfant La terre accouchera d'un soleil sans batailles Il faut que la guerre s'en aille Mais seulement que l'homme en sorte triomphant Mon amour n'a qu'un nom c'est la jeune espérance J'en retrouve toujours la neuve symphonie Et vous qui l'entendez du fond de la souffrance Levez les yeux beaux fils de France Mon amour n'a qu'un nom Mon cantique est fini IX Vers A Danser. Que ce soit dimanche ou lundi Soir ou matin minuit midi Dans l'enfer ou le paradis Les amours aux amours ressemblent C'était hier que je t'ai dit Nous dormirons ensemble C'était hier et c'est demain Je n'ai plus que toi de chemin J'ai mis mon coeur entre tes mains Avec le tien comme il va l'amble Tout ce qu'il a de temps humain Nous dormirons ensemble Mon amour ce qui fut sera Le ciel est sur nous comme un drap J'ai refermé sur toi mes bras Et tant je t'aime que j'en tremble Aussi longtemps que tu voudras Nous dormirons ensemble X Les Mains D'Elsa. Donne-moi tes mains pour l'inquiétude Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude Donne-moi te mains que je sois sauvé Lorsque je les prends à mon pauvre piège De paume et de peur de hâte et d'émoi Lorsque je les prends comme une eau de neige Qui fond de partout dans mes main à moi Sauras-tu jamais ce qui me traverse Ce qui me bouleverse et qui m'envahit Sauras-tu jamais ce qui me transperce Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli Ce que dit ainsi le profond langage Ce parler muet de sens animaux Sans bouche et sans yeux miroir sans image Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent D'une proie entre eux un instant tenue Sauras-tu jamais ce que leur silence Un éclair aura connu d'inconnu Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme S'y taise le monde au moins un moment Donne-moi tes mains que mon âme y dorme Que mon âme y dorme éternellement. XI Il N'Y A Pas D'Amour Heureux. Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix Et quand il croit serrer son bonheur il le broie Sa vie est un étrange et douloureux divorce Il n'y a pas d'amour heureux Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes Qu'on avait habillés pour un autre destin A quoi peut leur servir de se lever matin Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes Il n'y a pas d'amour heureux Mon bel amour mon cher amour ma déchirure Je te porte dans moi comme un oiseau blessé Et ceux-là sans savoir nous regardent passer Répétant après moi les mots que j'ai tressés Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent Il n'y a pas d'amour heureux Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare Il n'y a pas d'amour heureux Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri Et pas plus que de toi l'amour de la patrie Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs Il n'y a pas d'amour heureux Mais c'est notre amour à tous les deux XII J'Arrive Où Je Suis Etranger. Rien n'est précaire comme vivre Rien comme être n'est passager C'est un peu fondre comme le givre Et pour le vent être léger J'arrive où je suis étranger Un jour tu passes la frontière D'où viens-tu mais où vas-tu donc Demain qu'importe et qu'importe hier Le coeur change avec le chardon Tout est sans rime ni pardon Passe ton doigt là sur ta tempe Touche l'enfance de tes yeux Mieux vaut laisser basses les lampes La nuit plus longtemps nous va mieux C'est le grand jour qui se fait vieux Les arbres sont beaux en automne Mais l'enfant qu'est-il devenu Je me regarde et je m'étonne De ce voyageur inconnu De son visage et ses pieds nus Peu a peu tu te fais silence Mais pas assez vite pourtant Pour ne sentir ta dissemblance Et sur le toi-même d'antan Tomber la poussière du temps C'est long vieillir au bout du compte Le sable en fuit entre nos doigts C'est comme une eau froide qui monte C'est comme une honte qui croît Un cuir à crier qu'on corroie C'est long d'être un homme une chose C'est long de renoncer à tout Et sens-tu les métamorphoses Qui se font au-dedans de nous Lentement plier nos genoux O mer amère ô mer profonde Quelle est l'heure de tes marées Combien faut-il d'années-secondes A l'homme pour l'homme abjurer Pourquoi pourquoi ces simagrées Rien n'est précaire comme vivre Rien comme être n'est passager C'est un peu fondre comme le givre Et pour le vent être léger J'arrive où je suis étranger XIII La Rose Et Le Réséda. Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Tous deux adoraient la belle Prisonnière des soldats Lequel montait à l'échelle Et lequel guettait en bas Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Qu'importe comment s'appelle Cette clarté sur leur pas Que l'un fut de la chapelle Et l'autre s'y dérobât Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Tous les deux étaient fidèles Des lèvres du coeur des bras Et tous les deux disaient qu'elle Vive et qui vivra verra Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Quand les blés sont sous la grêle Fou qui fait le délicat Fou qui songe à ses querelles Au coeur du commun combat Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Du haut de la citadelle La sentinelle tira Par deux fois et l'un chancelle L'autre tombe qui mourra Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Ils sont en prison Lequel A le plus triste grabat Lequel plus que l'autre gèle Lequel préfère les rats Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Un rebelle est un rebelle Deux sanglots font un seul glas Et quand vient l'aube cruelle Passent de vie à trépas Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Répétant le nom de celle Qu'aucun des deux ne trompa Et leur sang rouge ruisselle Même couleur même éclat Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Il coule il coule il se mêle À la terre qu'il aima Pour qu'à la saison nouvelle Mûrisse un raisin muscat Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas L'un court et l'autre a des ailes De Bretagne ou du Jura Et framboise ou mirabelle Le grillon rechantera Dites flûte ou violoncelle Le double amour qui brûla L'alouette et l'hirondelle La rose et le réséda XIV Est-Ce Ainsi Que Les Hommes Vivent. Tout est affaire de décor Changer de lit changer de corps À quoi bon puisque c'est encore Moi qui moi-même me trahis Moi qui me traîne et m'éparpille Et mon ombre se déshabille Dans les bras semblables des filles Où j'ai cru trouver un pays. Coeur léger coeur changeant coeur lourd Le temps de rêver est bien court Que faut-il faire de mes nuits Que faut-il faire de mes jours Je n'avais amour ni demeure Nulle part où je vive ou meure Je passais comme la rumeur Je m'endormais comme le bruit. C'était un temps déraisonnable On avait mis les morts à table On faisait des châteaux de sable On prenait les loups pour des chiens Tout changeait de pôle et d'épaule La pièce était-elle ou non drôle Moi si j'y tenais mal mon rôle C'était de n'y comprendre rien. Est-ce ainsi que les hommes vivent Et leurs baisers au loin les suivent. Dans le quartier Hohenzollern Entre La Sarre et les casernes Comme les fleurs de la luzerne Fleurissaient les seins de Lola Elle avait un coeur d'hirondelle Sur le canapé du bordel Je venais m'allonger près d'elle Dans les hoquets du pianola. Le ciel était gris de nuages Il y volait des oies sauvages Qui criaient la mort au passage Au-dessus des maisons des quais Je les voyais par la fenêtre Leur chant triste entrait dans mon être Et je croyais y reconnaître Du Rainer Maria Rilke. Elle était brune elle était blanche Ses cheveux tombaient sur ses hanches Et la semaine et le dimanche Elle ouvrait à tous ses bras nus Elle avait des yeux de faÏence Elle travaillait avec vaillance Pour un artilleur de Mayence Qui n'en est jamais revenu. Il est d'autres soldats en ville Et la nuit montent les civils Remets du rimmel à tes cils Lola qui t'en iras bientôt Encore un verre de liqueur Ce fut en avril à cinq heures Au petit jour que dans ton coeur Un dragon plongea son couteau. XV Plainte Pour Le Quatrième Centenaire D'Un Amour. L'amour survit aux revers de nos armes Linceul d'amour à minuit se découd Les diamants naissent au fond des larmes L'avril encore éclaire l'époque où S'étend sur nous cette ombre aux pieds d'argile Jeunesse peut rêver la corde au cou Elle oublia Charles-Quint pour Virgile Les temps troublés se ressemblent beaucoup Abandonnant le casque et la cantine Ces jeunes gens qui n'ont jamais souri L'esprit jaloux des paroles latines Qu'ont-ils appris qu'ils n'auront désappris Ces deux enfants dans les buissons de France Ressemblent l'Ange et la Vierge Marie Il sait par coeur Tite-Live et Térence Quand elle chante on dirait qu'elle prie Je l'imagine Elle a les yeux noisette Je les aurai pour moi bleus préférés Mais ses cheveux sont roux comme vous êtes O mes cheveux adorés et dorés Je vois la Saône et le Rhône s'éprendre Elle de lui comme eux deux séparés Il la regarde et le soleil descendre Elle a seize ans et n'a jamais pleuré Les bras puissants de ces eaux qui se mêlent C'est cet amour qu'ils ne connaissent pas Qu'ils rêvaient tous deux Olivier comme Elle Lui qu'un faux amour à Cahors trompa Vêtu de noir comme aux temps d'aventure Les paladins fiancés aux trépas Ceux qui portaient à la table d'Arthur Le deuil d'aimer sans refermer leurs bras Quel étrange nom la Belle Cordière Sa bouche est rouge et son corps enfantin Elle était blanche ainsi que le matin Lyon Lyon n'écoute pas la Saône Trop de noyés sont assis au festin Ah que ces eaux sont boueuses et jaunes Comment pourrais-je y lire mon destin Je chanterai cet amour de Loyse Qui fut soldat comme Jeanne à seize ans Dans ce décor qu'un regard dépayse Qui défera ses cheveux alezan Elle avait peur que la nuit fût trop claire Elle avait peur que le vin fût grisant Elle avait peur surtout de lui déplaire Sur la colline où fuyaient les faisans N'aimes tu pas le velours des mensonges Il est des fleurs que l'on appelle pensées J'en ai cueilli qui poussaient dans mes songes J'en ai pour toi des couronnes tressé Ils sont entrés dans la chapelle peinte Et sacrilège il allait l'embrasser La foudre éclate et brûle aux yeux la sainte Le toit se fend les murs sont renversés Ce coup du ciel à jamais les sépare Rien ne refleurira ces murs noircis Et dans nos coeurs percés de part en part Qui sarclera les fleurs de la merci Ces fleurs couleurs de Saône au coeur de l'homme Ce sont les fleurs qu'on appelle soucis Olivier de Magny se rend à Rome Et Loyse Labé demeure ici Quatre cents ans les amants attendirent Comme pêcheurs à prendre le poisson Quatre cents ans et je reviens leur dire Rien n'est changé ni nos coeurs ne le sont C'est toujours l'ombre et toujours la mal'heure Sur les chemins déserts où nous passons France et l'Amour les mêmes larmes pleurent Rien ne finit jamais par des chansons XVI Bierstube Magie Allemande. Bierstube Magie allemande Et douces comme un lait d'amandes Mina Linda lèvres gourmandes qui tant souhaitent d'être crues A fredonner tout bas s'obstinent L'air Ach du lieber Augustin Qu'un passant siffle dans la rue Sofienstrasse Ma mémoire Retrouve la chambre et l'armoire L'eau qui chante dans la bouilloire Les phrases des coussins brodés L'abat-jour de fausse opaline Le Toteninsel de Boecklin Et le peignoir de mousseline qui s'ouvre en donnant des idées Au plaisir prise et toujours prête O Gaense-Liesel des défaites Tout à coup tu tournais la tête Et tu m'offrais comme cela La tentation de ta nuque Demoiselle de Sarrebrück Qui descendais faire le truc Pour un morceau de chocolat Et moi pour la juger que suis-je Pauvres bonheurs pauvres vertiges Il s'est tant perdu de prodiges Que je ne m'y reconnais plus Rencontres Partances hâtives Est-ce ainsi que les hommes vivent Et leurs baisers au loin les suivent Comme des soleils révolus Tout est affaire de décors Changer de lit changer de corps A quoi bon puisque c'est encore Moi qui moi-même me trahis Moi qui me traîne et m'éparpille Et mon ombre se déshabille Dans les bras semblables des filles Où j'ai cru trouver un pays Coeur léger coeur changeant coeur lourd Le temps de rêver est bien court Que faut-il faire de mes jours Que faut-il faire de mes nuits Je n'avais amour ni demeure Nulle part où je vive ou meure Je passais comme la rumeur je m'endormais comme le bruit C'était un temps déraisonnable On avait mis les morts à table On faisait des châteaux de sable On prenait les loups pour des chiens Tout changeait de pôle et d'épaule La pièce était-elle ou non drôle Moi si j'y tenait mal mon rôle C'était de n'y comprendre rien Dans le quartier Hohenzollern Entre la Sarre et les casernes Comme les fleurs de la luzerne Fleurissaient les seins de Lola Elle avait un coeur d'hirondelle Sur le canapé du bordel Je venais m'allonger près d'elle Dans les hoquets du pianola Elle était brune et pourtant blanche Ses cheveux tombaient sur ses hanches Et la semaine et le dimanche Elle ouvrait à tous ses bras nus Elle avait des yeux de faïence Et travaillait avec vaillance Pour un artilleur de Mayence Qui n'en est jamais revenu Il est d'autres soldats en ville Et la nuit montent les civils Remets du rimmel à tes cils Lola qui t'en iras bientôt Encore un verre de liqueur Ce fut en avril à cinq heures Au petit jour que dans ton coeur Un dragon plongea son couteau Le ciel était gris de nuages Il y volait des oies sauvages Qui criaient la mort au passage Au-dessus des maisons des quais Je les voyais par la fenêtre Leur chant triste entrait dans mon être Et je croyais y reconnaître Du Rainer Maria Rilke VII Romance Des Quarante Mille. Qu'ont dit mourant les cheminots de Rennes Qu'ont fredonné les cachots de Paris Cette clameur que les bourreaux entraînent Chateaubriant les passants la reprennent Et fusillé le refrain refleurit Désespérant ailleurs te faire taire Voici chez toi les étendards gammés Chanson qu'avant nous nos aïeux chantèrent Tu disais vrai Chanson des Volontaires Et dans nos bras saignent nos bien-aimées Tes mots avaient toujours ici le sens Dont se grisa l'Europe en d'autres temps Et les tyrans pâles de leur puissance Vinrent chercher où le chant prit naissance Dans le Vieux-Port ce coeur rouge battant Quel poing de fer a frappé sur la porte Que voulez-vous fils de la trahison Qu'avons-nous fait qui fait qu'on nous déporte Comme à des serfs qui tombent en main-morte Oserez-vous nous prendre nos maisons Où je suis né laissez-moi que j'y meure Dit le vieillard à ceux qui le chassaient Quoi Des Français nous volent nos demeures Quoi Des Français se sont faits écumeurs Pour l'ennemi torturant des Français Ça des Français Les enfants les regardent Avec des yeux qui croient qu'on les trompa II faut s'enfuir avec de maigres hardes Ça des Français Ô Vierge de la Garde Vous les voyez et vous ne bronchez pas Que l'étranger ne trouve que les braises De notre haine au foyer déserté Janvier vengeur souffle une Marseillaise Par les fenêtres où vont valser les chaises Jette ton coeur s'il ne peut s'emporter Quarante mille en marche vers le bagne L'étrange chaîne et l'étrange convoi D'Afrique vient qui tourne et l'accompagne Un vent d'espoir dont blêmit la campagne Et la chiourme écoute cette voix Un air ancien dont les tyrans s'émurent Siffle ce soir au simoun d'Algérie Quarante mille en marche et qui murmurent Cet air issu Marseille de tes murs Quarante mille enfants de la Patrie. XVIII Strophes Pour Se Souvenir. Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l'orgue ni la prière aux agonisants Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L'affiche qui semblait une tache de sang Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants Nul ne semblait vous voir français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre À la fin février pour vos derniers moments Et c'est alors que l'un de vous dit calmement Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses Quand tout sera fini plus tard en Erivan Un grand soleil d'hiver éclaire la colline Que la nature est belle et que le coeur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant. XIX Que Serais-Je Sans Toi. J'étais celui qui sait seulement être contre Celui qui sur le noir parie à tout moment Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre. Que cette heure arrêtée au cadran de la montre. Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant. Que serais-je sans toi que ce balbutiement. Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre Un vieux cabot parlant dans anciennes tournées L'escamoteur qu'on fait à son tour disparaître Je vois parfois celui que je n'eus manqué d'être Si tu n'étais venue changer ma destinée Et n'avais relevé le cheval couronné Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière Chaque mot de mon chant c'est de toi qu'il venait Quand ton pied s'y posa je n'étais qu'une pierre Ma gloire et ma grandeur seront d'être ton lierre Le fidèle miroir où tu te reconnais Je ne suis que ton ombre et a menue monnaie J'ai tout appris de toi sur les choses humaines. Et j'ai vu désormais le monde à ta façon. J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines. Comme au passant qui chante, on reprend sa chanson. J'ai tout appris de toi jusqu'au sens de frisson. J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne. Qu'il fait jour à midi, qu'un ciel peut être bleu Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne. Tu m'as pris par la main, dans cet enfer moderne Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux. Tu m'as pris par la main comme un amant heureux. XX Je Sais. Je sais je sais Tout est à faire Dans ce siècle où la mort campait Et va voir dans la stratosphère Si c'est la paix Éteint ici là-bas qui couve Le feu court on voit bien comment Quelqu'un toujours donne à la louve Un logement Quelqu'un toujours quelque part rêve Sur la table d'être le poing Et sous le manteau de la trêve Il fait le point C'est la paix qui force le crime À s'agenouiller dans l'aveu Et qui crie avec les victimes Cessez le feu XXI Les Poètes. Je ne sais ce qui me possède Et me pousse à dire à voix haute Ni pour la pitié ni pour l'aide Ni comme on avouerait ses fautes Ce qui m'habite et qui m'obsède Celui qui chante se torture Quels cris en moi quel animal Je tue ou quelle créature Au nom du bien au nom du mal Seuls le savent ceux qui se turent Machado dort à Collioure Trois pas suffirent hors d'Espagne Que le ciel pour lui se fît lourd Il s'assit dans cette campagne Et ferma les yeux pour toujours Au-dessus des eaux et des plaines Au-dessus des toits des collines Un plain-chant monte à gorge pleine Est-ce vers l'étoile Hölderlin Est-ce vers l'étoile Verlaine Marlowe il te faut la taverne Non pour Faust mais pour y mourir Entre les tueurs qui te cernent De leurs poignards et de leurs rires A la lueur d'une lanterne Etoiles poussières de flammes En août qui tombez sur le sol Tout le ciel cette nuit proclame L'hécatombe des rossignols Mais que sait l'univers du drame La souffrance enfante les songes Comme une ruche ses abeilles L'homme crie où son fer le ronge Et sa plaie engendre un soleil Plus beau que les anciens mensonges Je ne sais ce qui me possède Et me pousse à dire à voix haute Ni pour la pitié ni pour l'aide Ni comme on avouerait ses fautes Ce qui m'habite et qui m'obsède J'entends j'entends le monde est là Il passe des gens sur la route Plus que mon coeur je les écoute Le monde est mal fait mon coeur las Faute de vaillance ou d'audace Tout va son train rien n'a changé On s'arrange avec le danger L'âge vient sans que rien se passe Au printemps de quoi rêvais-tu On prend la main de qui l'on croise Ah mettez les mots sur l'ardoise Compte qui peut le temps perdu Tous ces visages ces visages J'en ai tant vu des malheureux Et qu'est-ce que j'ai fait fait pour eux Sinon gaspiller mon courage Sinon chanter chanter chanter Pour que l'ombre se fasse humaine Comme un dimanche à la semaine Et l'espoir à la vérité J'en ai tant vu qui s'en allèrent Ils ne demandaient que du feu Ils se contentaient de si peu Ils avaient si peu de colère J'entends leurs pas j'entends leurs voix Qui disent des choses banales Comme on en lit sur le journal Comme on en dit le soir chez soi Ce qu'on fait de vous hommes femmes O pierre tendre tôt usée Et vos apparences brisées Vous regarder m'arrache l'âme Les choses vont comme elles vont De temps en temps la terre tremble Le malheur au malheur ressemble Il est profond profond profond Vous voudriez au ciel bleu croire Je le connais ce sentiment J'y crois aussi moi par moments Comme l'alouette au miroir J'y crois parfois je vous l'avoue A n'en pas croire mes oreilles Ah je suis bien votre pareil Ah je suis bien pareil à vous A vous comme les grains de sable Comme le sang toujours versé Comme les doigts toujours blessés Ah je suis bien votre semblable J'aurais tant voulu vous aider Vous qui semblez autres moi-même Mais les mots qu'au vent noir je sème Qui sait si vous les entendez Tout se perd et rien ne vous touche Ni mes paroles ni mes mains Et vous passez votre chemin Sans savoir ce que dit ma bouche Votre enfer est pourtant le mien Nous vivons sous le même règne Et lorsque vous saignez je saigne Et je meurs dans vos mêmes liens Quelle heure est-il quel temps fait-il J'aurais tant aimé cependant Gagner pour vous pour moi perdant Avoir été peut-être utile C'est un rêve modeste et fou Il aurait mieux valu le taire Vous me mettrez avec en terre Comme une étoile au fond d'un trou XXII L'Affiche Rouge. Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l'orgue, ni la prière aux agonisants Onze ans déjà, que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes La mort n'éblouit pas les yeux des partisans. Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit, hirsutes, menaçants L'affiche qui semblait une tache de sang Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants. Nul ne semblait vous voir Français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos " Morts pour la France" Et les mornes matins en étaient différents. Tout avait la couleur uniforme du givre À la fin février pour vos derniers moments Et c'est alors que l'un de vous dit calmement: "Bonheur à tous, bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand." "Adieu la peine et le plaisir. Adieu les roses Adieu la vie. Adieu la lumière et le vent Marie-toi, sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses Quand tout sera fini plus tard en Erevan." "Un grand soleil d'hiver éclaire la colline Que la nature est belle et que le coeur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants Ma Mélinée, ô mon amour, mon orpheline Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant." Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient "la France!" en s'abattant. Source: http://www.poesies.net