Voyage A Cayenne. Par Louis-Ange Pitou. (1767-1846) TABLE DES MATIERES Première Partie. Seconde Partie. I II III IV Troisième Partie. Première Partie. Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes malheurs; ils ne m’ont pas été infructueux; j’écris librement ce que je pense, non de mes ennemis, car je n’en connais plus, mais des pays que j’ai vus, des compagnons d’exil dont j’ai partagé la destinée pendant trois ans, des déserts brûlants qui les ont dévorés. Je parlerai aussi des différentes classes d’hommes et de quelques animaux de la zone torride. J’ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste pays; j’ai resté à Sinnamary et à Konanama; j’en ai tracé le plan sur les lieux, et il n’y a pas une famille de déportés à qui je ne puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des personnes qui les intéressent. J’ai commencé ce manuscrit sur la Décade, il appartient plus à mes compagnons qu’à moi. J’ai été assez heureux pour découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d’historiens. MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson ne m’ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long, nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route. Je fus arrêté le 13 fructidor an V (30 août 1797), pour avoir fait quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se reconnaître: traîné à la Force, condamné le 9 brumaire an VI (31 octobre) à la mort, puis à la déportation, j’en rappelai pour gagner du temps. Je me persuadais, comme plusieurs, que la déportation serait une noyade sous un autre nom. Le 2 novembre, on me conduit à Bicêtre, où me voyant seul dans une cellule de huit pieds carrés, j’esquisse quelques notes sur mes malheurs; j’avais le pressentiment d’une future inquisition. Chaque cahier était à peine fini que je le remettais aux personnes qui faisaient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d’une grille de fil d’archal, aux deux bouts de laquelle étaient des gardes qui coupaient jusqu’au pain qu’on m’apportait; heureusement que j’avais un porte-clefs qui m’était affidé. Le 6 janvier 1798, je venais d’envoyer mon dernier cahier, je remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi pour me remettre à l’ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s’ouvre avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux flambeaux et deux dogues; j’étais sur mon lit, ils m’en font descendre, me fouillent, mettent le scellé sur la porte de ma chambre et m’annoncent qu’un gendarme à cheval vient d’apporter un ordre du commissaire de visiter mes papiers et de me mettre provisoirement au cachot, au pain et à l’eau, sur une botte de paille. J’y descends; aussitôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l’un pour assassinat sur la route de Pantin, l’autre pour avoir coupé les deux seins à sa maîtresse, par jalousie. Le 12 janvier, on m’extrait de cette fosse pour lever le scellé de mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire. Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes par numéros et qui sont envoyées de suite à Paris. Le 13 janvier, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint un palais pour moi, depuis que j’étais descendu à quelques pieds sous terre; la porte en était fermée sur moi mais je pouvais respirer l’air. Ma fenêtre donnait sur la cour voisine; ce jour-là même je vis mes amis à qui je ne pouvais parler que par signes, leur étendant la main au travers des barreaux. Je leur avais appris un langage muet que j’avais invente en 1793, pour converser avec une voisine qui demeurait en face de la maison d’arrêt de la section de Marat. L’inflexion de mes doigts formait toutes mes lettres. Ils avaient un mouchoir à la main; j’appris par leurs signes que mon jugement était confirmé. J’attendais cette confirmation, que je n’ai jamais reçue. Le 26 janvier à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources, ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles pour déposer dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m’en méfie pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort ou pour la déportation. Je marchais à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciais pas de traverser Paris dans cet accoutrement. Mes guides y consentirent et nous prîmes par le boulevard d’Enfer. C’était l’hiver; que ces lieux étaient déserts! ils me rappelaient le plaisir que j’y avais goûté dans la belle saison dernière. À dix heures, j’arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et qui ressemblait à un désert: c’était le point de ralliement des babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit à ceux qui devaient me conduire à Versailles et me força d’accepter du tabac pour ma route. Je lui remis deux lettres que j’adressais à MM. Bausset et Bévécerot, les invitant à ne pas m’abandonner dans le moment où je partais sans argent et sans linge. Plusieurs voisins et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir: un scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets de curiosité. On me plaint, on me fait cent questions pour m’engager à répondre: j’attends le moment de mon départ en silence. J’étais encore à jeun; l’épouse de mon nouveau guide me fait déjeuner; l’officier me met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole d’honneur que je ne chercherai pas à m’évader. Je la donnai, mais à regret, car je trouvai plus d’une occasion de prouver aux inconséquents que les honnêtes gens mettent l’honneur et le serment au-dessus de la vie. Le brouillard venait de se dissiper; le soleil perçait les nuages, je marchais tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme que je n’avais jamais vue. Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d’une eau argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n’offre encore que les désastres de l’hiver; les côteaux de vignes qui la couvrent sont nus; les vieux pampres d’un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j’y cherche en vain les ruines du fameux temple d’Isis ou Cérès. C’est à ce petit village que Paris doit son nom. Issy vient d’Isis et Paris de paratum ysi ou par isi, temple dédié à Isis ou égal à celui d’Isis. Le temps qui ronge les monuments et l’histoire, effacera de même ce moment de tristesse. Avec le temps, je me souviendrai d’avoir passé à Issy pour être déporté; avec le temps, je reviendrai dans ce village avec autant de plaisir que j’ai de peine à le quitter. Le superbe parc qui l’embellit, appartenait à Mme de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l’appropria en faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce tyran rêveur cherchait à dissiper son chagrin par une promenade dans le genre du Promeneur solitaire. Sa vue inspirait tant d’effroi que personne n’osait l’approcher, si ce n’est Collot-d’Herbois et Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la multitude étaient un poids qui l’accablait. Pour venir à Issy, il se déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une promenade en bateau sur l’étang de ce parc, il dit à ses chers collègues: « Rien ne me plaît ici; tout m’ennuie à la ville comme à la campagne; je voudrais m’en retourner... » -Tout me plairait ici; j’ai le trésor qui lui manquait, la paix d’une bonne conscience. Sans elle, le bonheur est du fiel, et l’adversité un enfer. Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur, de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le nuage de fumée qui s’élève au-dessus me sert à désigner les quartiers, je les nomme à mon guide, voilà la place Louis XV, le boulevard, le faubourg Saint-Germain; maintenant mon ami songe à m’apporter à dîner, il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde. En traversant Viroflay, je reconnais l’auberge où je descendis le 19 octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous mettions à table, lorsqu’un courrier entra en s’arrachant les cheveux: « Ils sont des scélérats! criait-il, ils sont des scélérats! -Eh! qui donc? est-il fou? -Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces brigands qui viennent d’assassiner un boulanger, un des plus honnêtes hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique. » Ces lieux me fournissent un conflit d’idées qui s’effacent l’une par l’autre, comme les ondulations d’une mer orageuse. Ici tout parle à ma mémoire, là, tout parle à mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de laquelle ils font du feu en gardant leurs vaches et leurs chèvres. J’ai eu le même bonheur qu’eux, ayant été élevé à la campagne jusqu’à neuf ans. On dit que cet âge est celui de l’innocence, soit, mais on passe bien son temps: nous faisions du feu, Mathurine et Nanette nous proposaient de danser autour. Le jupon de toile tombait au milieu du bal, on s’asseyait, une jambe en l’air. -Mais cache-toi donc, Nanette! Pourquoi me cacher? -Maman t’a grondée, l’autre jour, pour avoir ôté ton cotillon.... Oh! elle n’est pas là. Voilà l’instinct de la nature, qu’une lueur de raison éclaire quand l’enfant cherche à se cacher. Un beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent, se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devrait se développer qu’avec l’âge. Fait-on bien de les fouetter ? je ne le crois pas, il vaudrait mieux leur faire honte ou les changer de village. Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries de la reine; le concierge Bizet est là gardien de son épouse, prévenue d’émigration; ils voient les déportés d’un bon oeil. On me loge dans un grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la porte de la grille, on m’appelle, ce sont mes amis à qui j’avais écrit le matin; le lendemain, ils m’accompagnent jusqu’à Rambouillet; nous descendons au Grand-Monarque, puis on me conduit en prison tandis que mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me prie de faire mon signalement sur son registre et de donner décharge de ma personne aux deux gendarmes qui m’ont amené. Je prends la plume en riant. Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge qui avait passé devant moi et m’enfuir avec les clefs de la prison, qu’il laissait aux portes; je n’avais qu’un pas à faire pour gagner la rue, mais je ne voulus pas tromper sa confiance. 28 janvier. Je devais faire route avec une jeune femme; au mot « déporté », elle a reculé d’effroi: c’était la soeur du dernier président de la société populaire. Un soldat qui vient d’obtenir sa retraite n’est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé le parc; on parle du 18 Fructidor; il n’a pas connaissance des causes de cette journée mais Pichegru est un conspirateur ainsi que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la preuve de ce qu’il vient d’avancer. « On l’a imprimé dans tous les journaux par ordre du Directoire; donc cela est vrai. -Vous avez servi sous Pichegru; était-il royaliste? -Non, mais il l’est devenu depuis. -Pour quels motifs? -Je n’en sais rien, mais les bons journaux le disaient bien avant le 18 Fructidor. - Quels sont les bons journaux? -L’Ami du Peuple, l’Ami des Lois, les Hommes Libres, le Batave, le Révélateur, l’Ami de la Patrie, le Pacificateur. - Pourquoi ceux-là valent-ils mieux que les autres? -Parce que le Directoire les achetait pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis jurés des rois, des richards et des propriétaires insolents; ils veulent l’égalité parfaite dans toutes les fortunes. -Marat la demandait aussi. -C’est bien comme lui que nous la voulons; puis je n’entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le Directoire; il me paie bien et je n’ai qu’à m’en louer. » Nous descendîmes à Epernon pour dîner; il fit bande à part, crainte, dit-il, d’être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il se mit en grande colère et nous donna la comédie jusqu’à une lieue avant d’arriver à Chartres. Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions promener souvent, quand je faisais mon séminaire dans cette ville. Je ne m’en rapportais pas à ceux qui me disaient alors que ce temps était le plus heureux de ma vie... Voilà le parc, la petite montagne du Permesse où Phébus a entendu tant de sottises, la cabane de la jolie vigneronne qui faisait mordre à la grappe, la charmille où nous nous enfoncions tandis que le supérieur faisait une partie de trictrac. Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par Henri IV qui en fit reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de l’Eure, est le jardin du fameux Nicole... Je ne vois plus que les ruines de l’église de Saint-Maurice. Voilà la maison de M. l’abbé Chasles à côté de celle de la belle marchande de modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus haut est le collège de Poquet qui sert aujourd’hui de caserne. On fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à la place de l’électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n’est pas démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir et de peine j’éprouve à l’aspect de ces lieux que je regarde comme mon berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnais la Vierge noire debout sur son pilier usé par les lèvres des pèlerins et pèlerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire où l’abbé Chasles avait prêché avec tant de succès en 1783 le triomphe de la religion, où il monta en 1793 pour apostasier cette même religion. Il était professeur de rhétorique et puriste en 1783, il était montagnard en 1792. Le brigadier me recommande au concierge, parfait honnête homme: j’aurai deux compagnons de voyage et de malheur, un jeune officier nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé Cormier. 31 janvier. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je allonger ma route! Je serai isolé quand j’aurai laissé mon pays derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnaît; nous avons soupé ensemble il y a dix ans chez une dame Hazard... Souvenir délicieux! Heureux temps! Si vous lisez ce passage, aimables convives, vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de nos joues, que l’amour ramène l’amitié; nous nous en contenterons peut-être. Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d’une petite rivière où j’ai failli me noyer à l’âge de six ans. Cette rivière, nommée la Cony, ou la Resserrée, coule de l’est à l’ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la contenir. Elle disparaît à deux lieues au-dessus de la paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitants se hasardent d’ensemencer le vallon qu’elle semble abandonner, au milieu du printemps, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source d’une lieue. Ses bords sont couverts d’aunes qui cintrent d’un berceau l’eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux portées de fusil de son lit, disparaissent souvent dans les gouffres innombrables qui sont dans la prairie. Je me transportais en idée dans la chaumière de mon père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la Descente d’Énée aux Enfers; du grenier de notre cabane, je croyais voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l’Achéron se replier sept fois sur lui-même. Heureux temps que celui-là! Je n’avais vu que notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches pâturaient. Le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenaient lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la ville pour y rester chez ma tante: je me tenais des heures entières sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de coeur que j’éprouve aujourd’hui; Valainville, Cony me semblaient à deux mille lieues. De nouveaux obstacles m’empêchent de remonter à la source de cette rivière. Hélas! qu’y trouverais-je? La chaumière où je suis né est passée à d’autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans le tombeau; il y a dix ans que j’ai versé des larmes sur sa fosse; j’étais fixé à Paris depuis la Révolution et je passe dans mon pays, déporté vers un autre monde. Nous approchons de la montagne dont la cime me montre Châteaudun; voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si longtemps que j’en suis sorti, reconnaîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas changeants, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en 1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de comité révolutionnaire. En 1400, avant la naissance de Thibault comte de Dunois, surnommé le Beau Bâtard du premier duc d’Orléans, Châteaudun était nommé la Ville-Blanche; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfants qui faisaient du feu auprès d’une meule de chaume ; Louis XV en fit relever les premières façades et exempta les habitants de taille pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenue une des villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau aboutissent à une grande place parfaitement carrée du milieu de laquelle on voit toute la ville. Entrons à Châteaudun... Je ne désirerais qu’une de ces huttes sous le rocher d’où s’élève un nuage de fumée. Autrefois je dédaignais le sort de ces malheureux blottis dans les fentes de la montagne comme les Lapons dans leurs souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour restait un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la liberté qu’il ne croit plus à rien. Non loin de la maison du notaire, dont le fils m’apprit à décliner musa, je vois celle qui me fit décliner amor... Voilà le collège où j’ai commencé mes études; un savetier remplace M. Bucher, proscrit avec son frère pour avoir été fidèles à Dieu; leur père est mort de chagrin de l’exil de ses deux enfants si chers à toute la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés. M. Doru, qui les avait précédés dans la place de principal du collège, quoiqu’il ait soixante- sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir voulu remettre dans la voie de l’honneur un prêtre qui avait abjuré sa religion et son Dieu pour sauver sa vie. La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la Bastille, sera bien moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif, Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu’il occupe me le rend suspect. Il m’échappe quelques vérités sur nos persécuteurs dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des lèvres. « Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu’un ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connaissances. » Mes amis entrent un moment et nous laissent bientôt la liberté de souper. Dazard m’amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme que j’aurais bien dû reconnaître; c’était le frère de celle que je n’ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisait fête pour sa soeur. Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante que la Révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu’elle ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu’il comprend fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de froid auprès d’un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds de haut et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes compagnons se couchèrent tristement; pour moi, je renouvelai connaissance avec MM. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étaient nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà la plus marquante: ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui avait été mon écolier; il est plus heureux que son maître. Il était trois heures du matin avant que le sommeil me fit quitter la société. Au point du jour, une foule d’amis nous réveillèrent; je revis ce jeune homme d’hier avec Feulard que j’avais quitté à l’âge de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits et du côté du coeur. Pour nous voir, des sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie. Des dames viennent aussi nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C’est ma première amie avec sa mère et sa belle-soeur; ses traits sont charmants, mais un autre la possède; elle fait son bonheur et moi, je suis déporté... « Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que sa belle-soeur tenait, voilà le gage de notre hymen. » Je l’embrassai en fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. Voilà le gage de notre hymen! Un sentiment involontaire le repoussait de mes bras, le souvenir de sa mère le concentrait dans mon coeur... Voilà le gage de notre hymen!... Tu ne m’appartiendras donc jamais. Un autre Dunois, M. Drouin, que je n’attendais guère, me tire à l’écart (je puis l’appeler mauvaise tête et bon coeur) pour m’offrir des moyens d’évasion. « Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéterait ma tante; je ne veux pas causer sa mort; je violerais ma parole. Je suivrai ma destinée... » Des amis en crédit m’avaient peut-être fait faire cette proposition. Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui était si grande hier est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j’essuie par des baisers les pleurs qu’elle répand. Ô ma bonne tante, vous méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de chagrins! J’étais ingrat en partant de chez vous; l’expérience et le malheur me font rentrer reconnaissant. Elle me serre les mains, me donne des leçons pour l’avenir en blâmant mon étourderie. Mes camarades de collège reviennent passer l’après-midi à la prison; on récapitule les fredaines d’école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit, on chante, on épuise tous les sentiments; en une heure, on vit pour vingt ans. Le 2 février, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je dis adieu en pleurant à Châteaudun. Quand le reverrai-je?.. Mlle Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route avec nous jusqu’à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain, qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats et nous conduit en grondant à l’abbaye, dans les chambres de Baboeuf et Buanorotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en cachot. La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitants, le brigadier ne nous met les menottes qu’au sortir de la ville. (Nous ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de Mlle Lebrun. À cela près, nous n’avons point fait une route aussi désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et confondus avec les voleurs et les assassins qui allaient subir leur jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous paierions sa dépense et celle de toute sa garde. La nouvelle brigade de Châteaurenault fut plus honnête; le capitaine, nous dit le lieutenant de Vendôme, devait être destitué parce qu’il traitait les déportés avec trop de ménagement: il était de l’opinion de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d’une tour antique à moitié démolie; c’était l’ancien château de la famille du comte d’Estaing. Nous voilà à Tours. Les environs de cette ville sont enchanteurs: si l’amour n’était pas éternel, il serait né à Tours. Je ne recherche point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et l’amabilité de ses habitants que tous les voyageurs sont tentés de s’y fixer. Quel beau coup d’oeil présentent ces quais et cette Loire qui coupe la ville en deux!... La Seine n’offre rien qui approche du majestueux de ce pont entouré çà et là d’îlots et de monceaux de pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche, une forêt de mâts s’élève d’une infinité de bateaux semblables à une flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au silence. Les jacobins plus fouettés ici qu’ailleurs, sont plus vindicatifs et plus furieux depuis le 18 Fructidor. Je n’ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader que ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maure. Le capitaine de la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long sermon sur la grandeur et la solennité du 18 Fructidor. Il a bu et parlé à son aise tandis que nous dormions. Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne heure pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu’on chôme aux Ormes: on y plante l’arbre de la liberté. Nous en voyons seulement les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables rangées autour de ce grand peuplier cintré d’épines. Le hasard nous dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un petit cheval qui appartient à l’entrepreneur de Châtellerault; il a trois pieds de haut, on compte ses côtes, il ne mange qu’une fois dans vingt-quatre heures. Mes deux compagnons m’affourchent dessus; j’étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées, je représente Sancho au naturel. On pique la rossinante, nous arrivons à Dangé; les enfants nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il s’agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer par-dessus les oreilles du cheval, les enfants sont au comble de la joie; je ne sais s’ils riaient de meilleur coeur que moi. Plus loin, nous trouvions des bourbiers, car c’est une route d’enfer; mes deux compagnons portaient le cheval et le cavalier, et nous figurions presque comme le meunier, l’âne et son fils allant au marché. À Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné. Nous ne sommes pas assis que trois jeunes demoiselles viennent civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter malgré soi; elles nous suivent partout, nous promettent leurs faveurs pour un couteau. Tout se vend, se troque et s’achète ici pour un couteau; l’amour s’y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne croyez pas qu’on y voie plus d’Abélard que dans nos cloîtres ; on n’y voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles; les parents les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le père y trouve son compte, l’étranger le sien, et la vendeuse est la mieux servie. C’est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que nous devons ce proverbe d’amour, « je te donnerai de petits couteaux pour les perdre. » Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels et industrieux; ils ne devraient pas borner leur commerce à la coutellerie qu’ils ne perfectionnent point et qu’ils livrent à très bon compte: les marchands ne s’y portent point envie comme dans les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter les autres voisines. Jusqu’à huit heures, les marchandes sont à la queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui escortait les seize premiers déportés, s’est donné la comédie de s’acheter à bon compte, car il est économe, et il avait carte blanche, pour mille écus de couteaux. Le 13 février, une mauvaise charrette, un voiturier éclopé sont à la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous sommes à quatre-vingts lieues de Paris. Notre abbé prend le fouet du charretier, jure comme un diable dans un seau d’eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en route. À Poitiers nous montons en prison dans le couvent des Visitandines. Le concierge nous traite avec tant d’égards que nous ne croyons pas être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se délasser de l’oisiveté; elle a l’air d’une Agnès, mais c’est une Agnès Sorel, ou une princesse Jeanne, accusée d’avoir étranglé son mari parce qu’il n’était pas vigoureux. L’idée de ce crime nous la fait envisager avec cette attention qu’on donne aux traits des grands personnages et des grands coupables. Le « oh! qu’elle est jolie! quel dommage qu’elle soit aussi méchante! » est dans notre coeur bien avant de venir à nos lèvres. Jusqu’ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d’or. Ce soir nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s’en prend aux bijoux. Il me reste une montre d’or à répétition avec sa chaîne. Je l’engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de ce monde? Où allons-nous?.. Ne nous noiera-t-on point? La montre est engagée pour quatre louis. À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les ruines d’une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de l’ancienne ville s’écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous soupons avec un professeur de mathématiques de Niort, et la conversation tombe sur l’éducation actuelle; elle est presque nulle, et infiniment plus vicieuse que l’ancienne; les enfants font ce qu’ils veulent depuis que la liberté n’a laissé aux instituteurs d’autre férule que les tendres réprimandes du langage de la raison. Jusqu’ici les gendarmes nous avaient supportés pour notre argent; ceux qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que nous traversions la ville, une aubergiste, à l’enseigne de la Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la Marseillaise. Nos guides nous expliquent cette pantomime: « Ils insultent à votre malheur. Vous n’iriez pas si loin, si vous étiez à leur discrétion. Cette femme qui vous faisait signe en riant, est une des commères du général Dutertre. » En passant à Orléans, Dutertre y recruta une femme sans pudeur qu’il traînait avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les jacobins dansèrent autour des charrettes, en flairant la prison des déportés. Plusieurs toasts furent portés aux cendres de la société-mère: la même fête était commandée à Lusignan et à Saint-Maixant. Arrive un courrier extraordinaire, porteur d’ordres très pressés... Devinez quels ordres...? D’arrêter et de faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le général Dutertre... Notre brigadier, à la tête d’un détachement, monte lui signifier l’ordre. Ses compagnons confus s’échappent en baissant l’oreille; le général se dégrise et sa maîtresse se jette à nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étaient cause, disait-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut quitte pour une légère réprimande, car il avait de puissants protecteurs. » Nous voilà à Saint-Maixant; nous dînons en ville et n’arrivons que le soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine qui ne sait ni lire ni écrire; nous le dérangeons d’une commande de bonnets rouges; il est de très mauvaise humeur et prend les clefs pour nous mener au cachot. D’une joie bruyante nous passons à un morne silence. Il se déride un peu en trinquant avec nous; il était fâché que nous eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avait assuré que nous ne trouverions rien chez lui. (À l’intérêt près, les trois quarts des hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avait des provisions pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les concierges nous ont tenu le même langage jusqu’à Rochefort. Nous couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes et sans clef: ainsi tout s’apaise par une fraternité pécuniaire. 17 février. Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois. Ne comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité dans ce moment-ci est la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé Niort; pendant la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car c’est une route d’enfer; la nuit nous surprend, nous n’aurons pas le bonheur d’être accostés par les voleurs qui rôdent toujours ici ; nous n’avons plus d’argent, il faut aller en prison. Nous passons le pont- levis du château de La Rochefoucault, nous voilà rendus. Le concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté d’aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader. 18 février. Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l’église qui ressemble plus à une écurie qu’à la maison de Dieu; comme la richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie du sanctuaire; nous apercevons sous l’autel un caveau qui servait de dépôt aux cendres des comtes de La Rochefoucault. En 1794, le comité révolutionnaire força le père Robin et d’autres ouvriers à enlever ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étaient scellés si hermétiquement que la dent du temps n’avait pas encore pu les morceler, ils exhalaient une odeur si méphitique que les ouvriers tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à l’oeuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus et reprirent l’ouvrage; les cercueils, arrachés à force de bras, n’étaient encore qu’entr’ouverts; un Mucius Scoevola saisit un ciseau, les fendit et les foula aux pieds. Alors la putréfaction les força tous d’abandonner l’entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent le lendemain, parachevèrent l’ouvrage au risque de leur vie, après avoir jeté çà et là dans des coins les membres encore charnus des morts dont ils violaient l’asile en triomphateurs. Ils abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le temps d’effacer les inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressemblait à un antre de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent l’accès aux voyageurs; plus elle était horrible plus elle piquait notre curiosité: nous prîmes une torche... nous voilà au milieu des tombeaux dont nous lisons les inscriptions: Cy git très-haut et très-puissant seigneur, etc. Toute grandeur disparaît ici, nos persécuteurs y viendront comme nous... ceux-ci ont été riches, fameux dans l’histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d’eux, nous touchons leurs ossements; en fixant ces restes, nos coeurs émus sentent qu’il existe un autre être en nous. La réalité d’une autre vie est un contrat que l’Éternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pensée; la certitude s’en suit pour moi quand je suis proscrit et honnête homme. Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne laissait presque pas d’air atmosphérique à notre torche. On y voyait des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtants de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisaient leur nourriture depuis trois ans, d’où nous jugeâmes que les comités révolutionnaires avaient trouvé des cadavres entiers, qu’ils avaient laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l’entrée du temple aux fidèles qui voudraient s’y réunir dans des temps plus heureux. Un bon déjeuner nous attendait, nous suivîmes la messagère et connûmes la bienfaitrice; c’était une aimable veuve. À peine fûmes-nous assis qu’après les compliments d’usage, nous vîmes se former un cercle nombreux d’honnêtes gens, ravis de nous voir libres et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre sort. -Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en profiter. -Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire. -Vous serez dupes d’une générosité aussi gratuite, nous dit-on, sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même conseil, nous offrirent de l’argent; les dames du lieu voulurent nous mettre sur la route; le concierge, à qui M. de Crainé avait remis une dette pour qu’il fermât les yeux, s’était enivré et dormait profondément quand nous revînmes à minuit le faire lever en lui apportant un verre de liqueur pour avoir droit d’être détenus. Le jeudi, 24 février, un seul gendarme nous accompagna, en nous disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades étaient libres à Rochefort, qu’ils avaient la ville pour prison. Malgré ces belles promesses, nos coeurs étaient comprimés en quittant ce paradis terrestre: c’était le déclin d’un beau jour qui ne luira pas demain pour nous. La brigade nombreuse qui vient nous prendre au milieu de la route, est armée jusqu’aux dents, peu s’en faut qu’elle ne nous mette les menottes. Seconde Partie. I Les habitants de Cayenne et de la Guyane seront curieux d’entendre parler de la France. J’y trouverai peut-être des amis, qui me demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je m’applaudis de l’avoir fait! Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux emprisonnés de lunettes magiques et nous regardent en bâillant. Je m’approche d’un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnait de gaieté. « Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains et le faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons enfants, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons bien. » Quelques-uns prennent cette gaieté en bonne part, d’autres froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable comme son âme. C’est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé Boischot. Ma gaieté le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. On signe notre obédience pour aller à Saint-Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui pourrions prendre notre congé sans permission. Nos guides frappent à la porte d’un grand bâtiment. Un petit homme, frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur dit d’un ton aigre... « Ils sont à moi... Venez par ici. » Nous traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit Pluton (il se nomme Poupaud), prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par une porte extrêmement étroite et haute de deux pieds. Les verrous se referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, destinés comme nous au voyage d’outre-mer. Nous attendions au moins une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs nous font un lit avec des valises et des serpillières. Le 26 février, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes: nos funestes pressentiments se réalisent. Au midi, le spectacle de la campagne aggrave nos peines; l’horizon est bordé de hautes montagnes dont le pied resserre et fait grossir la Charente; les bords du fleuve sont couverts d’oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à fleurir, tout nous dit la liberté, et nous sommes prisonniers... Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère. À huit heures, on nous sert un pain noir dans lequel nous trouvons du gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et cinquante immondices; on croirait que le boulanger l’a pétri dans le panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de boeuf, quelques fressures et un gigot de vache, qui paraît tuée depuis quinze jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces qui se la disputaient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée eau-de-vie, mais tellement noyée d’eau qu’il n’y en a pas pour un denier. Poupaud jure comme un comité révolutionnaire quand nous ne sommes pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus, accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les baquets, où chacun a vaqué à ses besoins depuis vingt-quatre heures. Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il leur répond avec un rire sardonique... « Oh! Oh! vous n’y êtes pas! et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1 794, faudra bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l’autre restera debout. » Depuis huit heures du matin jusqu’à dix, une partie désignée nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à l’autre qui remonte à midi pour ne plus sortir de la journée. Nous devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui s’intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence qu’il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau et la ferme quand il pleut, en nous jetant dans le jardin comme des forçats. Voici le tableau de notre local et de notre existence: la salle a 42 pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n’en sortent que deux heures par jour, comme vous l’avez vu. Elle est entourée d’un marais pestilentiel. Dans l’intérieur, ne se trouvent point de lieux d’aisance; on est forcé d’y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un nuage rougeâtre s’élève des sentines; il gêne la respiration, nous occasionne des lassitudes et des sueurs et rend le sommeil accablant et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi vivants dans l’ombre de la mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de morts, et pourtant nous chantons encore au milieu des tourments. Les soeurs de l’hospice font faire notre cuisine et blanchir notre linge. Tous les coeurs sensibles compatissent à nos maux, et les victimes de la révocation de l’Édit de Nantes, très-nombreuses dans ce département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome. Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour à tour sur ses genoux et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la digestion ne nous empêche pas d’exécuter l’ordre du docteur Viv..., qui nous visite lestement: il paraît à Saint-Maurice tous les jours, et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade. Il fait un tour dans la salle sans saluer personne et se souvenant tout à coup de sa mission, se frotte les mains et dit:« Il n’y a point de malades... Adieu. -Fixez-nous, lui répond Sourzac qui était sur son passage. -Qu’avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays chauds. -À un autre. -Votre imagination travaille trop; ce ne sera rien que cela... À la diète... -Mais, citoyen, j’ai la fièvre depuis cinq jours. -Contes que tout cela; adieu... » Une heure après, un jeune homme à qui il n’avait voulu trouver ni fièvre ni symptômes de maladie, jeté dans un coin depuis huit jours, tomba évanoui; un autre médecin fut appelé et le malheureux gagna l’hôpital. Comme on le transférait, Poupaud entama l’éloge de l’empirisme. « Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu’en faisant sa visite à l’hospice, il dit, en tâtant le pouls d’un homme dont la figure était couverte de son drap: à la portion... Ça fait le malade, et ça n’a pas de fièvre. Le malheureux était délivré de tous maux... » 3 mars. À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans, prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s’était évadé, obtient sa liberté après trois mois d’incarcération et à la suite d’une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avait été enchaîné par les quatre membres. Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. Dozier, grand-vicaire de Chartres, Margarita, curé de Saint-Laurent de Paris, Kéricuf, chanoine de Saint-Denis, et Bremont. Le 4 mars, Jardin, rédacteur du Tableau de Paris, s’évade de l’hospice; Boischot en prend de l’humeur, et Poupaud, qui nous donne cette nouvelle, s’en réjouit et n’a jamais été si poli. Nous sommes ses amis, il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons, il est tout à notre service. Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le corps de garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et Richer-Serisi ouvrent la porte de la prison avec la clef d’or, et s’évadent. Langlois, qui crachait le sang, avait joué son rôle en fin renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée pour faire croire qu’il y avait fracture. 11 mars. On double la garde, on nous embarque demain; les figures s’allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de cette nouvelle. Nous demandons exemption pour nos vieillards de soixante-dix ans; chacun rédigeait pour eux un mode de pétition. Le soir, la prison était un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin, tira un coup de fusil, dont la balle frappa la voûte de notre salle et rebondit sur la tête d’un vieillard de soixante ans; on ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu’il fût plein de sang. L’officier de garde avec un planton vint seulement voir si nous ne songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer car la prison, depuis le matin, était entourée de vingt-deux factionnaires. Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles et nous ordonne de nous préparer à partir dans deux heures. La prison offre le tableau d’un camp cerné par l’ennemi : l’un se hâte d’emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure, tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se trouve et s’échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà comme les Israélites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert. Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfants, une populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer. Boischot arrive, et nous dit d’un air riant: « Allons, messieurs, je vous mets au large. » Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où chaque nom est inscrit en gros caractère et entouré de notices particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts (comme nous l’avons vu dans la suite en recopiant la liste après le combat) sont déportés sur ce protocole: Loi du 19 fructidor. Accolade gauche.png BONS À DÉPORTER. Doru, mal vu des patriotes. Douzan, pour avoir déplu au Directoire. Clavier, dénoncé. Suspects Accolade gauche.png Lapotre Poirsin Grandmanche etc., etc. Département des Insoumis. Vosges. BONS À DÉPORTER. Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand nombre, qui n’aurait pas de peine à se justifier si on lui appliquait explicativement tel ou tel article de la loi, car certains sont déportés comme prêtres, qui sont laïcs. Tous les individus du même département ou pris dans le même arrondissement, sont rassemblés dans la même parenthèse dont vous voyez le modèle. Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre. Le tambour bat « aux champs, pas redoublé ». L’un est infirme et ne peut avancer, l’autre est sexagénaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait fonction de lieutenant-colonel. Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paraît émigrer pour l’autre monde, ce prélat respectable est chargé comme un homme de journée; jadis il était le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le prendrait dans ce moment pour un criminel échappé du bagne. Les honnêtes gens ferment leurs croisées pour pleurer en liberté. Nous faisons halte dans la cour de la prison de l’ancien hôpital pour recruter d’autres déportés. La loi qui exempte les sexagénaires est nulle quand ces victimes n’ont pas de quoi se rédimer. À deux heures, nous traversons les chantiers où s’élèvent les vaisseaux, la Princesse-Royale et le DuguayTrouin ou le Mendiant. De ces deux carcasses sortent deux ou trois cents ouvriers qui travaillent pour l’amirauté et deux longs attelages de galériens, commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d’un bonnet rouge, d’un surtout de bure grise, d’un large pantalon, et tiennent toujours en main une chaîne assez pesante qui attache à la jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice. Nous voilà au pied des deux frégates qui nous porteront tour à tour. Nous nous élançons dans l’escalier du bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Nous sommes 193, si pressés ce soir que nous allons nous coucher sans souper. II 13 mars 1798. Nous n’avons encore vu que des roses, voici les épines. La frégate que nous montons s’appelait jadis la Capricieuse, et se nomme aujourd’hui la Charente. J’ai dit que nous avions monté quinze ou vingt marches pour arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans l’un on monte à sa chambre et que dans l’autre, on y descend. Nous sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les cuisines, la fosse aux lions, les câbles et les autres ouvriers employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la proue. Le milieu, nommé passavant est l’endroit le plus large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui qui regarde la proue, se nomme stribord et l’autre, bas-bord. Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la mer et porte du 36, la seconde du 24, et la troisième du 12. Cette dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus élevé qu’un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier rang. Les intermédiaires sont les frégates qui n’ont que deux batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les bâtiments marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu, entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente pieds, sont engrenées l’une dans l’autre, et servent pour les vivres, les embarcations, et en cas de naufrage sur les côtes. Il n’y a rien d’inutile dans un vaisseau: ces nacelles servent de parc aux moutons. Voilà donc le pont et le second étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme entrepont; on y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler techniquement, à stribord et bas-bord. Nous n’avons dans cette partie que le local qui s’étend depuis les cuisines jusqu’au grand mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente pieds de large, sur trente-sept de long et quatre et demi de haut. Pour dispenser le lecteur d’un calcul ennuyeux, il ne nous reste que cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste hécatombe dans une grande ville où la famine et la peste moissonnent chaque jour des milliers de victimes qu’on est obligé d’inhumer dans le même journal de terre; les cadavres pressés les uns contre les autres, sont cousus dans des serpillières et séparés les uns des autres par un lit de chaux vive. L’espace qu’occupe la chaux est le vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous. Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs les uns sur les autres soutenus par de petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l’une de l’autre, où l’on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés dont le dedans ressemble à un tombeau. Chacun ne doit avoir qu’un sac de nuit ou une valise; ces paquets occupent encore plus du tiers de l’espace; ainsi sur cinq pieds cubes nous n en avons pas trois. Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes fermées par de gros verrous. Au milieu et aux extrémités sont des baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six heures du soir jusqu’à sept du matin. Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut grimper au milieu des poutres dans le sac suspendu pour le recevoir: il s’écrie d’une voix mourante: « Mon Dieu, j’étouffe, mon Dieu, que je respire un peu. » Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit pour qu’il puisse étendre les bras pour tirer son habit; « voilà mon tombeau, dit-il, voilà mon tombeau! » Puis soulevant un peu la tête, il aspire une ligne d’air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de marine de l’ancien régime qui partage notre destinée, s’écrie que nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent la peste. Ce fléau nous paraît inévitable, et nous n’espérons voir notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades... L’échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice; l’homme, en y marchant, jouit encore à son déclin du plaisir de respirer l’air; mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu’il occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se lâchent, et plusieurs tombent sur l’estomac de leurs camarades: des soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins affreuse que cette torture. Pourquoi n’avons-nous pas le courage d’y recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même? Jeudi, 15 mars 1798 (24 ventose an VI). La cloche nous appelle à déjeuner; nous avons plus besoin d’air que de nourriture... nous allons respirer... nous avons autant de peine à nous arracher de nos tombeaux qu’à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtements... l’un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour respirer l’air, on se déchire, on s’arrache les cheveux épars et dégouttants de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui s’élance dans un escalier à pic de la largeur d’un pied et demi; cet autre entraîne ses vêtements au milieu de la foule, s’habille sur le pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat des ailes au sortir d’une cage éternellement enveloppée d’un crêpe noir. On nous sert une ration d’eau-de-vie double de celle que nous avions à Rochefort. Le pain est noir mais excellent. Nous saluons le capitaine, M. Bruillac, qui s’attendrit sur notre sort et nous promet de l’améliorer aussitôt qu’il le pourra. Aujourd’hui nous prenons la précaution de nous déshabiller avant que de descendre... Calculons les lignes d’air qui circulent chez nous. La moitié qui se trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire que le souffle brûlant qui vient d’enfler le poumon de ses voisins. Le plancher n’est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent sur les autres; il étouffe tellement la voix qu’il faut crier comme des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins. Les deux escaliers renvoient un huitième de l’air qui n’entre dans nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n’ont pas quatre pieds carrés, ce qui donnerait à chacun un pouce et demi d’air pur en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des canots par l’ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des aides-majors. Cet air est méphitisé d’avance par les moutons qui couchent au-dessus de nous et obstrué par les chaloupes fichées dans le vide. 16 mars. Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques pas de plus est une consolation inexprimable. Hier nous invoquions la mort; ce matin nous donnerions tout pour survivre à cette crise. Nous éprouvons trop de privations pour n’être pas indifférents sur la vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis d’un gobelet de fer-blanc, d’une cuiller et d’une fourchette, qui restent toujours pendus à notre boutonnière. On dîne à midi. Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa cuisinière; c’est une brochette de bois qui traverse les morceaux de viande des sept convives; la ration est emmaillottée avec du fil, afin que rien ne se perde dans l’immensité de la chaudière; un petit baquet sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est marmiton à son tour et lave l’auge dans l’eau de mer. L’appétit faisant les frais du repas, on s’aperçoit sans dégoût que la soupe grasse du soir sent la merluche du matin. Nous mangeons debout comme les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le marmiton de jour reporte l’auge et le bidon à la cambuse, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les gaillards pour charmer son homicide loisir par l’aspect des ondes où se balancent les goélands ou gobeurs en volant. Plus loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits poissons... Un cri nous perce le coeur: un déporté vient de se jeter à la mer du côté de bas-bord; vingt matelots s’y plongent à l’instant: à peine a-t-il touché les flots, qu’il est saisi et remis dans une chaloupe. Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, était détenu depuis deux ans et reconnu pour fou; il fut renvoyé à Rochefort avec sept autres infirmes et remplacé par six sexagénaires et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous compter sur la liste de Boischot; elle a été rédigée si à la hâte que Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n’y sont point. 18 mars. Trois bâtiments anglais viennent croiser jusqu’à l’entrée du port. 19 mars. Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous signale à l’ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois l’anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos ennemis n’ont rien à ménager pour se satisfaire. 21 mars 1798 (1er germinal an VI). Temps nébuleux, bon vent, nous levons l’ancre ; nous luttons toute la journée contre les bancs de roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une heure, on sonne l’alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtiments anglais, au milieu desquels nous donnions sans la fracture d’une de nos vergues qui a ralenti notre marche. À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne dure qu’un moment, officiers, soldats, déportés forment un même peuple; tous ont les mêmes sentiments et les mêmes ennemis à combattre: les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même; ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de cale pour passer aux autres le lest volant et le bois à brûler qu’on jette à la mer. On ensevelit dans les flots jusqu’à nos effets. À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables d’Arcachon, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux. L’ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avait fort bien compris les signaux du capitaine de la Décade. Sa feinte retraite n’est plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le vent nous pousse au large et nous voulons gagner la côte. L’anglais qui voit nos manoeuvres songe à nous couper la route. Le conseil s’assemble pour prendre un parti, car l’ennemi n’est pas à trois lieues, il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent nous donnerait peut-être la liberté. Une partie de l’équipage s’en réjouit d’avance, dans l’espoir du pillage; l’autre craint que la frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase. Depuis le point du jour nous flottons entre la crainte, l’espérance, le naufrage, la mort, la prison et la liberté. Le soir la côte n’est plus praticable pour échouer; le vaisseau rasé (le Vieux Canada) et les deux frégates (la Pomone et la Flore), ne sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous soupons avant le coucher du soleil ; on brise les cuisines, la cloison de l’arsenal, et l’on nous fait descendre dans l’entrepont. Quelle horrible nuit va succéder à ce jour d’alarmes!... Une prison dont les plafonds s’écroulent subitement, offre un tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires, des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont confondus. On se heurte, on se blesse, on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière sépulcrale: l’un est couché sur les jambes de l’autre; celui-ci replié en double, sert de marchepied ou de siège à trois ou quatre autres. Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la batterie étaient ouverts pour arroser le fond de cale. La nuit est close; notre frégate vogue à l’aventure. Quand on peut voir le danger, la recherche des moyens de s’y soustraire distrait la réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des écueils; les nouvelles changent à chaque minute: tantôt nous allons échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie l’entrepont; tout le bois de chauffage est jeté à la mer, on défonce les pièces de vin et d’eau-de-vie; les bidons, les marmites, les malles, les ferrailles et le lest volant sont à l’eau. Il est neuf heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L’ennemi nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à la piste. Le feu d’une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l’onde mugit et couvre la surface d’une île qui a donné son nom à la tour. Notre pilote qui ne reconnaît pas ces atterrages, conseille au capitaine de faire mettre le canot à la mer pour aller reconnaître la côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de l’ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour. Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s’en occupe; on jette l’ancre et les canotiers partent et rament à force de bras vers le phare Cordouan qu’on a pris pour une anse abordable: ils reviennent, et nous reconnaissons trop tard notre méprise. Nous. sommes à plus de neuf milles de cette côte, la lumière semble fuir devant les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les ténèbres pour défendre aux navigateurs d’approcher. Les brisants ont failli submerger nos canotiers... Il est minuit, nous levons l’ancre pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule. Tout l’équipage, harassé de fatigue, profite de ce moment de fausse sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine, l’état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le gaillard de derrière. À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés. On s’éveille en sursaut; on crie « aux armes »; on coupe le câble de l’ancre: l’anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers; il n’est qu’à deux portées de fusil de notre bord, le combat va commencer. Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous atteint et nous salue d’une décharge de 16 et de 9. À notre bord, on s’éveille en tombant les uns sur les autres; les officiers courent, crient de tous côtés. « Canonniers, à vos postes, feu de stribord, feu de bas-bord; » la frégate tremble et retentit du bruit des foudres: d’horribles sifflements se prolongent, et semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces. L’ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d’amener; sa proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il s’éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l’autre frégate. Nous ripostons en gagnant la côte. Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois quarts sont d’anciens curés de campagne qui n’ont jamais entendu que le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent, que ceux-là se confessent et s’absolvent, une bordée démonte notre gouvernail. Le feu redouble des deux côtés, l’alarme est générale à notre bord; on balance sur le parti qu’on doit prendre. Notre frégate ne fait plus que rouler. La Pomone a éteint le feu qui avait pris à son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois assaillants et longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir gouverner. L’ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous pirouettons depuis deux heures... Nous touchons... Un horrible craquement fait trembler l’énorme machine. « Grand Dieu! nous périssons » s’écrie l’équipage d’une voix perçante. La frégate paraît se partager et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à monter ; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l’ennemi s’acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est moins délesté que nous, il craint de s’engager; il s’éloigne de peur de toucher sur nos atterrages. Il n’est que quatre heures, nous nous battons depuis minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies sous les ondes. Nous voilà à l’embouchure de la rivière de Bordeaux, l’anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son artillerie démontée; il n’y a eu, dit-on, personne de tué. Le capitaine songe à nous plutôt qu’à lui, il nous envoie un officier pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir. À la pointe du jour, une partie de nos matelots receleurs va à terre sous prétexte d’avertir un pilote côtier, pour vendre les effets qui nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu’on déporte avec nous pour nous avilir. En déjeunant on s’étourdit pour oublier le malheur, et chacun fait à sa mode l’historique de l’action. Le bâtiment est une maison au pillage. À neuf heures, un pilote côtier nous aborde en joignant les mains: « Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d’avoir la vie sauve! Cette côte dont l’anse est bordée de sables, cache des rochers affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame; il n’y a pas longtemps que je remarquais encore les ruines d’une ancienne ville nommée les Olives, submergée comme l’île de Cordouan dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette plage, les écumeurs de mer qui l’habitent vous auraient assommés pour vous voler. » -Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassaient avec des crocs les vivres et les effets que la mer jetait sur ses bords. Nous mouillons dans la rade du Verdon, dans l’espoir de débarquer le lendemain. 24 mars. La frégate fait dix-huit pouces d’eau par heure; nous pompons pour laisser reposer l’équipage. Les matelots receleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté la houppelande du capitaine qu’on retrouve dans un tramail et qui est encore toute couverte de sable et de boue; l’état-major a été également pillé. On fait une visite qui n’intimide personne; les objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les avaient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de Bordeaux pour distraire de cette recherche par l’inspection de la frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent involontairement leur passage. « Retirez-vous, disent-ils, citoyens, ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas citoyens. » Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers communiquassent avec les déportés, ce n’était pas là leur mission; aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à Rochefort de suite quoique nous n’ayons pas de gouvernail. Notre équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l’ordre; on les jettera à la mer au premier danger. 5 avril (6 germinal). Nous recevons deux lettres contradictoires; l’une d’un détenu de Saint-Maurice, l’autre d’un citoyen de Rochefort. La première nous assure que nous serons déposés à Blaye sous trois jours; l’autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine de la Décade qui va venir nous prendre au Verdon. 20 avril (1 floréal). À cinq heures et demie, nous apercevons un bâtiment; on le signale, c’est la Décade; elle mouille à la chute du jour. III 22 avril 1798 (3 floréal an VI). Depuis quarante jours que nous sommes en mer, nous n’avons pas eu un moment de repos; après un combat opiniâtre, quand nous demandons à descendre à terre pour reprendre quelques effets, on nous leurre afin que nous ne sachions où donner nos adresses et que nous consommions le peu qui nous reste sans pouvoir le remplacer. On nous fait enfin rembarquer tout nus. À huit heures, la première embarcation part. Nos vieillards commencent à croire qu’ils iront dans le Nouveau Monde. Le dénuement où ils se trouvent, le changement d’équipage, les infirmités qui les accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades n’aient plus qu’un souffle de vie, on les hisse à bord, comme des bêtes de somme. Nous voilà sur la Décade. L’officier de quart prend son porte-voix, et nous donne la consigne: « Messieurs les déportés, il vous est expressément défendu de communiquer avec qui que ce soit de l’équipage, vous reprendrez les mêmes places que vous aviez sur la Charente; vous remplirez les articles du règlement. » 23 avril (4 floréal). Après une grande confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos malades sont provisoirement au bas des écoutilles. On se lève à six heures; on déjeune à sept et demie. Un petit mousse va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon contenant sept boujarons d’eau-de-vie (une chopine moins un huitième, mesure de Paris) et trois biscuits pesant au total quatorze onces. Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont ronds, de l’épaisseur d’une galette de pain d’épice, et si durs que le moins édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés dont l’un lui sert d’enclume et l’autre de marteau. Dans huit jours, nous trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en voilà pour jusqu’à midi. Chacun va se coucher, ou dans l’entrepont, ou dans les batteries, ou dans les porte-haubans, pour faire une visite domiciliaire dans ses habits où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités révolutionnaires. En vain changerait-on de linge à toute heure, le nombre des indigents est si grand que la malpropreté est inévitable. Le bois est imprégné d’une odeur cadavéreuse capable de donner la peste; les aliments se corrompent aussi-tôt qu’on les met à l’embouchure de ce gouffre. Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on sonne le dîner. Notre cuisine est à stribord, celle de l’état-major à bas-bord; de ce côté les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq mousses élégants aident le cuisinier des officiers et vendent à la dérobée jusqu’aux miettes qui tombent de cette table; il nous est défendu d’en marchander et même de parler à leur chef qui est séparé de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau, le commandant, jusqu’au mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé comme un être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant que nous attendons notre sale dîner, l’officier de service fait scrupuleusement sa ronde et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons dans la nôtre. Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de Calot dans la Tentation de Saint-Antoine; un coq est un animal extraordinaire par sa bêtise et sa malpropreté: figurez-vous un être plus sec qu’une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme une chaudière, des mains calleuses, des durillons d’une crasse noire; de ses alvéoles gonflées de deux monticules de tabac, coulent deux sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines sanguinolentes de ses clous de girofle découronnés; sa main essuie souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu’a son menton; sa chemise n’est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux lignes d’épais d’une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu moite; ses cheveux dégouttent d’huile. Ses oreilles sont percées, deux poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez ouvert pour qu’on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval mené à l’équarrisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un amphithéâtre exempterait les anatomistes d’user leur scapel; les insectes ne piquent point cet être plastronné de crasse dont la sale carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l’on ne voit aucun monticule de veines. Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble; nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de mouton, enveloppées d’un sac dur comme une corne de cheval. Ces fèves sont à bord depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y font leur case, et de petites pilules de rats et de souris. Demain nous aurons quatre onces de boeuf salé ou les trois seizièmes d’une livre de porc; le troisième jour, de la merluche émiettée couleur citron, à l’huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour la jeter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz aussi clair que celui du renard à la cigogne; tous les cinq jours, une fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de vin à dîner et à souper. Les mousses nous servent comme le matin. Voici l’espace que nous occupons: nous sommes sur deux haies d’un côté et de l’autre, depuis l’escalier des cuisines jusqu’à une toise en deçà du grand mât; cet espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut retrancher l’emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs affûts; il faut encore laisser un chemin pour aller de la cuisine à l’arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui fait quatre-vingt-seize personnes dans l’espace de trente-deux pieds de long sur six de large, évaluation faite de l’emplacement des canons. Il ne tiendrait pourtant qu’au capitaine de nous entasser un peu moins, car la batterie a cent pieds de long et la frégate cent vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons sur le pont le soleil nous rôtit, nous ne sommes bien nulle part; vingt ou trente sont attaqués du scorbut et les salaisons contribuent beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire autrement, et nous ne nous plaindrions pas si le commissaire aux vivres, qui s’entend avec Villeneau, échancrait moins notre ration. À six heures, on soupe aussi frugalement qu’on a dîné puis on descend au cachot. 25 avril (6 floréal). À trois heures du matin, le vent souffle du nord-est; on lève l’ancre, le silence de la nuit est interrompu par les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du jour par des jurements ou des discours orduriers répétés avec d’autant plus d’éclat qu’ils veulent les faire entendre aux malheureux qui du fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l’ancienne et trop fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de Richelieu. 26 avril 1798 (7 floréal an VI). Nous mettons à la voile: cette fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le phare Cordouan; nous reconnaissons notre redoutable passage des Olives; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi à l’heure. 27 avril. Nous avons fait trente lieues, le sol français a entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume qui couvrait l’horizon se dissipe, nous apercevons à bas-bord la pointe des Pyrénées; à stribord, la mer est couverte de planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes toujours battues par les tempêtes. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la chaloupe à la mer, elle est à bord; c’est une excellente pièce de quatre cents pintes d’eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la journée demi-calme; le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent sur les ondes et nous annoncent du vent; il s’élève au bout d’une heure, mais il nous pousse d’où nous sortons. 28 avril (9 floréal), vent debout (ou contraire), nous n’avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu’à neuf ou dix noeuds des côtes d’Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées. Nous n’avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de Saint-Sébastien, de SaintAndero, en rangeant toujours les Asturies. 3 mai (14 floréal). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur les dix heures, le corsaire les Sept-Amis invite notre capitaine à gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par un stationnaire anglais qui rôde à vingt- cinq lieues; Villeneau répond qu’il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtiments s’éloignent en se promettant un mutuel secours. Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice où Saint- Jacquesde-Compostelle reçoit tant de pèlerins et fait tant de miracles. Ces parages, à plus de cent cinquante lieues, sont défendus par des rochers si élevés que des enfants avec des frondes et des pierres repousseraient une armée de cent mille hommes, et feraient tête à une flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont différents ermitages, où des solitaires demandent à Dieu le retour de la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l’abolition du gouvernement révolutionnaire et de l’athéisme dans le pays qui nous exile. À six heures, nous ne sommes qu’à vingt lieues du Finistère; nous forçons de voiles à la vue d’un bâtiment qui nous poursuit depuis trois heures; les lunettes sont braquées; Villeneau se croit déjà prisonnier. Le soir, le vent fraîchit, les lumières sont éteintes, une frégate anglaise nous chasse quelque temps, et nous abandonne ensuite en voyant le corsaire les Sept-Amis se rapprocher de nous. Le cap Finistère nous échappe entre minuit et une heure; nous n’appartenons plus à la France; quelle que soit notre destinée, nous ne serons plus reconduits au Verdon. 4 mai. Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous désespère; quatre de nos compagnons, embarqués en 1793 sur le Washington devant l’île d’Aix, nous disent que c’est un palais spacieux, auprès de celui qu’ils occupaient: ils étaient sept cents dans un local plus petit que celui-ci, sur un seul rang de lits de camp, réduits ou à se tenir debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes; la peste les entama bientôt, chaque nuit ils roulaient à leurs pieds dix ou douze morts qu’on remplaçait par vingt nouvelles victimes. Le capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermait tous les soupiraux sur eux et les fumigeait avec des fientes de volaille; le sang leur sortait souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parlaient au chirurgien, il leur répondait en pleurant qu’il avait ordre de ne pas les soigner, qu’ils étaient tous réservés à périr. Ils nous peignent en traits de feu la rapacité de Lalier, qui s’emparait de tous les effets des morts, les laissait nus, forçait leurs confrères moribonds à les ensevelir à leurs frais, et à les charger sur leurs épaules pour les descendre dans le canot. Ils allaient les inhumer à l’île d’Aix avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnaient des coups de bourrades quand ils voulaient prier, parler ou pleurer. Arrive le 9 thermidor, Lalier s’humanise, court les embrasser, leur lit une belle proclamation, leur demande humblement des certificats d’humanité qu’ils ne refusèrent pas; mais le dénuement où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des victimes qui était de six cent cinquante, sautèrent aux yeux des nouveaux commissaires. Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment qu’il commandait. Ici l’horreur de l’entrepont disparut un moment et nous applaudissions de bon coeur, quand nous aperçûmes un janissaire de Villeneau qui venait visiter nos barreaux; d’une main il tenait son sabre nu, et de l’autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les rambardes en disant au piquet de soldats qui était au haut des écoutilles: « Les b...g...res se taisent, je suis bien fâché de n’avoir pas entendu ce qu’ils disaient, sûrement que nous n’étions pas ménagés. » 5 mai. Ce matin, grand désordre dans la frégate: le capitaine fait briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long sur un de large; pendant la nuit nous pourrons vaquer à nos besoins un à un seulement; il n’y a plus de bailles que pour nos malades qui ne resteront en bas que quelques jours ; on leur prépare des cadres entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce soir, il s’est évanoui en venant au secours d’un sexagénaire qui a eu la jambe fracassée en descendant. 8 mai (19 floréal). L’équipage est toujours préoccupé des Anglais, et les vigies sur les perroquets ont double ration de vin quand elles aperçoivent un bâtiment ; l’intérêt leur grossit la vue. À quatre heures, un nuage d’eau s’élève sur la plaine verdâtre éclairée par un beau soleil; la vigie crie: Navire!... à bas-bord. Vite on braque les lunettes ; le capitaine: Est-il gros? -Oui. -L’état-major: Ne vois-tu que celui-là? -Non. -Vient-il à nous? Oui, à toutes voiles. -Villeneau d’une voix lamentable: Ô mon Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vite, les déportés dans l’entrepont. -L’équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des souffleurs!... Un moment après, l’escadre parut à notre bord, élevant un nuage d’eau à vingt ou trente pieds en l’air. C’était réellement de très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie, lui jettent de l’eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.) 10 mai (21 floréal). À huit heures, on sonne l’alarme... Navire, crie la vigie; celui-là n’est point un souffleur, et Villeneau n’a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu’il a de ne pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n’est qu’un bateau de pêcheurs. On le joint, c’est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve. On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n’était monté que par six hommes. Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir, et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l’un chante le cantique de Saint Roch, l’autre discute gravement une thèse de théologie. Un homme impartial entame l’analyse succincte de la Révolution et des causes qui l’ont amenée depuis 1788 jusqu’à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n’en ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. Elle tient dix soirées, suspendues chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d’armes qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce vers retourné de l’hymne du Départ: Brigands, je vous vois au cercueil. 11 mai. Vent en poupe. Nous courons à la hauteur des Açores et de Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des premiers navigateurs qui, n’y trouvant que des bois, y mirent le feu; les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n’arrosera point nos lèvres car le plaisir et son ombre fuient loin de nous. 14 mai (25 floréal). Nous trouvons les alizés qui soufflent du nord-est pendant les deux tiers de l’année. Nous filons 9 noeuds. La chaleur est aussi supportable qu’en France dans les premiers jours d’un beau mois de mai. À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s’élèvent encore jusque sur le pont; on ferme les sabords. Depuis la chute du jour les vents sont si violents qu’ils enlèvent la frégate, qui retombe dans l’onde avec un bruit sourd. À dix heures et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l’entrepont crient comme si elles allaient se briser; les cris des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres, redoublent l’effroi; une nuit obscure couvre l’horizon, la mer furieuse n’est éclairée que par la foudre et par des flots d’écume et des montagnes de neige, d’où scintillent des milliers de diamants. Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères. L’obscurité du lieu, la surprise de la chute, l’anxiété des uns à moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La sentinelle, à moitié endormie au bord de la fosse aux lions, nous prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa rouillarde et sa lanterne dans la fosse aux câbles, au risque d’y mettre le feu. La tempête cesse à deux heures; nous avons fait 60 lieues. 15 mai. Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et demi. Douze jours de ce vent nous feraient mouiller à Cayenne; nous sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40 pieds de long joue sur l’onde, et vient rôder autour de la frégate. Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux mariages. Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les liens. En vain se récrie-t-on sur l’incompatibilité des humeurs; les plus forts ont fait l’indissolubilité du mariage, disaient les femmes au commencement de la Révolution. Aujourd’hui qu’elles ont goûté du divorce, le remède leur paraît pire que le mal. Elles font les plus vives instances pour l’abolition de cette loi; l’expérience en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnements. Tout le monde est d’accord sur cette proposition, mais quelques vieux bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail et plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des grands inquisiteurs d’Espagne chez qui ils se sont relégués jusqu’à la loi du 7 fructidor an V (4 août 1797), qui les rappelait en France. On rit de ce cagotisme. IV 20 mai. Ce matin à trois heures nous avons passé le Tropique; j’en dirai un mot. Les marins s’assemblent au moment où l’officier de quart annonce ce passage: si c’est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des passagers qu’on réveille et qu’on fait monter sur le gaillard. Le plus vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune, s’affuble d’une couverture, et comme dieu des mers de ces parages, veut reconnaître son monde avant de le laisser passer; il s’écrie d’une voix caduque: « Qui vient ici? Il y a longtemps que je n’ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connaissance et que je vous régénère. » À ces mots, le bonhomme Tropique descend à la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande aux voyageurs où ils vont, d’où ils viennent, s’ils ont des malades à bord. « Il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir ces messieurs. » Il tombe à chaque passager une voie d’eau sur la tête. Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique s’assied majestueusement pour débiter sa harangue que l’on écoute dans le plus grand silence. « Vous êtes purs maintenant, et dignes d’être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les rustiques habitants de la zone torride. Nous avions des trésors qui leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l’eau bénite et des crucifix. Aujourd’hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez des dragées. » Chaque baptisé paie l’amende avec un rire forcé: cette contrainte est l’image des horreurs commises dans le Pérou où le soleil de Cuzco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux millions d’Indiens égorgés par les européens. Sous la Ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce temps appelé hivernage, est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles où le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L’été dure à proportion; on s’aperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer ce pays « volcan éternel ». Le Tropique et la Ligne sont les endroits les plus dangereux quand le soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous disent qu’il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à l’endroit où nous sommes; ils étaient accompagnés d’un suédois qui perdit la moitié de son monde par la peste et faute d’eau; eux-mêmes étaient rationnés à un quart par jour. Le suédois venait à leur bord au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce qu’il est devenu. Ces accidents sont très-ordinaires: les calmes, les chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dysenterie, la peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons 8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les nuages s’élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour rappeler l’ombre qui disparaît tout à fait, afin que le zéphyr qui caresse toujours l’onde, allège le poids du jour et émousse les traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous étouffent. Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et nous ne pourrions presque plus nous empêcher d’aller visiter les mortels du Nouveau Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle été plus profitable que nuisible? Qu’avons-nous gagné en arrivant à Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n’avons-nous pas perdu dans nos trajets, dans nos déportations? L’Espagne, le Portugal, Venise et les pays voisins ou conquérants des deux Indes se sont abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L’oisiveté, apanage des grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour alimenter l’ambition et l’industrie indigente, et devient un germe destructeur de l’État qui compte plus de riches oisifs que de pauvres industrieux. Les Espagnols ont d’abord déporté dans les îles les voleurs et les sujets qui ne plaisaient point à l’Inquisition; la fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer d’autres. Ainsi l’Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour aller planter du cacao, du café, de l’indigo au fond de la Jamaïque, de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu’à ses mines d’argent pour s’inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d’or de Lima. Si la vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de nouveau par un autre Walter Raleigh, le lieu de notre exil sera plus fréquenté que Paris, car les frères et amis se vendraient pour le plus petit lingot d’or. Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques européens s’imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a arrangé l’univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère: Le soleil dilate les ondes qui imprègnent l’air de nitre; les parties aqueuses les plus légères s’élèvent dans une région supérieure, forment un brouillard, compriment l’air intermédiaire entre elles et la mer, par leur pression font souffler les vents que nous nommons zéphyrs en France, parce qu’ils viennent du midi, et brise dans les pays chauds, parce qu’ils viennent du nord-est. C’est ce que nous observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les porte- haubans. Un vent très-fort soulevait les flots; le ciel était chargé d’une brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnait qu’une lumière pâle; l’horizon eût été d’azur si nous n’eussions pas été sur un élément qui renouvelait sans cesse ces parties qui sur la terre se seraient enlevées; la chaleur à demi concentrée dans notre région n’ôtait rien au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment on eût consulté le baromètre, la pression de l’air de haut en bas eût été beaucoup moins sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d’où il faut conclure que l’air qui borde notre horizon est beaucoup plus chargé quand le ciel est d’azur que dans le moment où il se couvre de nuages. L’eau s’élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs, purifie l’air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu’il perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le ciel nous paraisse alors plus beau, le plombé de l’air nous est démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l’horizon pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament. 22 mai. Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap Vert; après- midi, les brisants nous attirent sur la pointe des rochers qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans danger. Ces îles appartiennent aux Portugais: si elles étaient gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir, assez fertile et malsain, produit de l’indigo, des cannes à sucre et du coton. Il n’y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On garde l’eau dans les citernes. L’une de ces îles, nommée Saint-Vincent, présente les restes d’un volcan qui fume encore. Ce rocher est peuplé de serpents, de petits singes et de quelques mauvais oiseaux de mer; les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de France et à 100 d’Afrique par le travers de la Nigritie. Du 24 au 29 mai. Quel spectacle ravissant que celui d’une belle nuit sur mer! Quand les cieux se réfléchissent dans l’onde, que le bâtiment vogue à pleines voiles et sans danger; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui n’est jamais rassasié, qu’on appelle requin: d’un côté, les matelots oisifs lui jettent un fer pointu caché d’un morceau de viande; il s’élance, se retourne sur le dos, l’engueule avidement, se sent pris, est hissé à bord et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui le reçoit; de l’autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du gouvernail; il paraît commander à la mer. Belle nuit, tu me rappelles celle que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du Tribunal révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression, c’est mon contingent de soirée. Je fus arrêté le 1er octobre 1793 avec MM. Pascal, lieutenant de gendarmerie à l’armée du Rhin, et Welter, interprète allemand. Le premier avait amené avec lui un officier autrichien déserteur que le général Custine envoyait à la Convention pour lui donner des instructions sur les forces de l’ennemi. La loi du 17 septembre sur les suspects et les étrangers venait d’être proclamée. L’autrichien pour s’y soustraire, obtint d’être sous la surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots qui lui dit que pour se mettre en crédit, il devait faire trois ou quatre dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une ancienne marchande de Lyon, nommée Morlay, ruinée par ses prodigalités, qui vivait d’intrigues et de dénonciations. Pascal, qu’elle avait vu élever et qui était du même pays, ne la connaissait pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n’iraient bien que quand on aurait rasé leur salle. Hierchmann, (c’était l’autrichien), en feignant de ne pas nous entendre, écoutait de tout son coeur. Les noms des meneurs du temps furent accompagnés d’épithètes un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l’amitié. Je me levai de table le premier pour envoyer mes articles au Journal Historique et Politique que je rédigeais alors avec M. de la Salle. L’amie de Pascal était malade; Hierchmann reconduisit la Morlay chez elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte. Le 1er octobre, le Comité révolutionnaire nous traîne à la prison du Théâtre- Français; nous y restons trois mois, pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et de là au Luxembourg. Notre affaire passa au Tribunal révolutionnaire en même temps que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793. On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme nous de délits révolutionnaires, étaient couchés quatre à quatre sur des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux. Le 1er janvier 1794, il faisait un froid cuisant; on nous fit descendre dans la cour cintrée d’une haie de fer; les fenêtres du greffe du tribunal donnaient dessus. À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou, fit signe qu’il était condamné à mort. Sa maîtresse le suivait de près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle serra la main à plusieurs détenus en s’écriant: « Nous allons à la mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous! » Ce jour devait être marqué par des scènes d’horreur. En me promenant sous les vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune: là était Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du Palais-Royal, qui avait mutilé son amant; au bas des figures on lisait ces mots: « Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2 septembre. » Pendant que je parcourais cette galerie funèbre, nous entendons un grand tumulte à l’occasion d’un détenu conduit à l’interrogatoire: un canonnier l’avait abordé en lui demandant s’il n’était pas Maratmaugé, du département de l’Isère; sur sa réponse affirmative, ce canonnier l’avait saisi à la gorge en lui disant: « Te souviens-tu, scélérat, d’avoir fait la motion d’enduire les prisons de matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal? » Maratmaugé, en descendant de l’interrogatoire, perdit la tête; on le mit dans un petit cachot pour le séparer des autres; il se brisa les dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et de désespoir. J’en tombai malade d’effroi; on me conduisit à l’infirmerie. Une odeur cadavéreuse infectait en y entrant; l’un avait la figure couverte de boutons et d’ulcères, un autre les lèvres bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds étaient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix ans de fers, était notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il avait servi de valet de chambre. Il faisait sa fortune au milieu de la putréfaction; car la plupart des malades étaient sans connaissance et soigneusement dévalisés. J’étais au milieu des fiévreux; dans trois jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tombaient des paillasses et des cadavres vivants, entassés jusqu’à quatre dans un lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; FouquierTinville fit construire un hospice à l’Évêché: le mal faisait des progrès; le travail n’étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie. Le 8 janvier à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux remplissait la grande cour du palais; quoiqu’il fît froid, l’odeur que nous exhalions était si infecte qu’on ne pouvait nous approcher à plus de trente pas; en route, la neige voltigeait sur nos lèvres noires. Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8 heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits aux Carmes, rue de Vaugirard. À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me volèrent jusqu’à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu’il en avait besoin pour aller à la chaîne, où il était condamné pour dix ans, et que j’eusse à me taire si je ne voulais pas être assassiné pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise. On me guérit à moitié, car il fallait faire place à d’autres; mes plaies n’étaient qu’à demi fermées quand je montai aux cabanons. On me donne une chemise élimée et trouée à l’estomac du côté gauche: cette tunique avait servi deux ans auparavant aux malheureux qu’on avait égorgés dans cette prison; les trous étaient faits par les sabres et les piques qu’on leur avait enfoncés dans le coeur quand ils étaient aux cabanons et aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes. J’étais seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s’étaient rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découlait; la rudesse du linge et du grabat, l’insalubrité des aliments, la crudité de l’eau corrosive, avaient contribué à cette rechute. J’éprouvais des douleurs inexprimables, toute la nuit je hurlais comme un chien, on me donna à boire de l’absinthe et des tisanes antiputrides; mes plaies augmentaient toujours et mon corps était comme un crible; je devins enflé, la mort faisait chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis trois mois; un porte-clef m’annonce que je vais être transféré et jugé. Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m’attendaient au greffe pour me conduire à pied à Paris, ils me mettaient les menottes: « De grâce, achevez de m’ôter la vie, leur dis-je, voilà l’état où je suis » (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes); ils reculèrent d’effroi, m’offrirent le bras... Le grand air me saisit en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l’avenue. Pendant ce temps un des gendarmes avait couru sur la route arrêter une voiture de charretier; je revins à moi, mes vêtements étaient mouillés de sang ; il me semblait qu’on me tirait dans tous les membres des coups de fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenait sa circulation. J’arrivai à la porte de la Conciergerie à sept heures du soir; mon coeur tressaillait de joie et d’effroi. Je retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze heures nous reçûmes nos actes d’accusation pour monter le lendemain au tribunal. Le matin (24 mai), pendant que nous déjeunions entre les deux guichets, on ouvrit l’armoire où étaient les cheveux que le bourreau avait coupés la veille à ceux qui avaient été à la mort. Ce lieu est l’antichambre du trépas et de la résurrection. À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour différentes causes; nous ne nous connaissions pas, mais c’était la mode d’englober plusieurs affaires, afin, disait-on, d’expédier les royalistes et de libérer les patriotes. J’occupai le fauteuil de fer; le sort était las de me persécuter; l’état où j’étais excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me déconcerter; la femme Morlay fut appelée de même. Par une heureuse méprise, l’huissier avait assigné à sa place une autre Morlay qui ne nous connaissait pas, et qui fut plus effrayée que nous de paraître devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me défendis de sang-froid, mais Pascal perdit la tête et l’injuria ; les débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n’avoir pas approuvé ce que faisaient les jacobins; le second pour avoir dit du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par vengeance de ce qu’il n’avait pas répondu à ses sollicitations amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté, qui fut précédée d’une grande semonce. Comme je ne pouvais me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon domicile, m’apprit que j’avais eu cinq voix pour la mort. L’amie de Pascal, qui ne savait pas qu’on avait appelé notre affaire, était à dîner en face du Palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en même temps que moi, et s’évanouit en me voyant. Ces violentes secousses avaient aliéné ma raison. J’étais si accoutumé à être sous les verrous que le lendemain en m’éveillant, je me traînai à ma porte pour voir si j’étais réellement libre. Je m’habillai à la hâte; le grand air avait presque refermé mes plaies; je souffrais beaucoup moins et me traînais avec un bâton; personne n’était encore levé; je regardais de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je fusse arrivé à Paris pour la première fois. J’allai déjeuner chez l’amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme vint l’arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime. Elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d’Hierchmann, qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morlay justement suspecte à la justice, s’associa à une troupe de voleurs, fut pris, condamné aux fers, enfermé à Bicêtre pendant quatre mois dans le même cabanon où j’avais tant souffert, brisa ses chaînes, fut poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône. Nous sommes à 1.155 lieues de Paris. 1er juin. Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond. La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d’une couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s’attachent au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans ce genre de cosmographie que dans la première tentative faite secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête, craignant les côtes, jeta la sonde; le pilote reconnut qu’il n’était qu’à quatre lieues des atterrages indiqués pour l’expédition. Une tourmente dissipa nos vaisseaux, et la Charente fit tant d’eau qu’elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de cette frégate.) Nous sommes à 1.338 lieues de Paris. 2 juin. Nous voyons une trombe, ou pompe d’eau, phénomène redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide; la pression des colonnes voisines fait monter l’eau avec tant de rapidité qu’un vaisseau surpris par la nuit, ou par l’ignorance du pilote, est attiré, enlevé et sombre. Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la cause de ces immenses gouffres qu’on trouve au milieu des mers. Ces abîmes sont toujours avoisinés de vents violents qui par leur conflit, forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont sujets à de violentes tempêtes. Quand l’orage approche, on entend un bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est moins considérable, on le nomme pompe d’eau; on la coupe à coups de canon, et alors elle inonde le bâtiment. 4 juin. Aujourd’hui on radoube les canots; les moutons galeux qui les habitaient se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue chaque jour un couple pour nos soixante malades; l’état-major prend seulement les poitrines et les gigots pour qu’ils n’aient pas d’indigestion. Nous désirons arriver pour arriver, car le janissaire de Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches, sonde avec la pointe de son sabre dans les lieux les plus secrets, où quelques- uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans l’entrepont. 6 juin. Les importantes matières traitées pendant nos soirées nous ont amenés à ces deux problèmes encore insolus, si les républiques produisent plus de grands hommes que les monarchies, et pourquoi. Le si a été appuyé par les uns, nié par les autres; tous en l’accordant par supposition, ont pensé sur le pourquoi, que l’on n’apprend bien la guerre que dans les camps, qu’une monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont encore comparé les deux gouvernements à deux vaisseaux qui voguent sur deux mers, orageuse et tranquille : l’un n’a souvent que quelques routiniers à son bord; chaque marin qui sort de l’autre est expérimenté. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à Ferney avec Voltaire dans ses dernières années, nous a donné des particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas courut pour l’en féliciter en pleurant de joie. « Elle n’est pas de moi, mon ami, reprit Voltaire; je n’ai jamais rien fait de bon pour cet homme-là. » M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a donné la vie privée de l’aîné. Il voyait tous ses camarades de si mauvais oeil qu’il cherchait toutes les occasions de les faire battre, en se retirant à l’écart. Ceux qui le surpassaient étaient ses ennemis irréconciliables; il les divisait toujours entre eux, et les faisait souvent battre au canif, dans l’espoir de s’en délivrer. 7 juin. Enfin, l’eau a changé de couleur, elle est d’un vert pâle tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous jetons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du fleuve des Amazones, qui a cent lieues d’embouchure. 8 juin 1798 (20 prairial). Beau temps à la pointe du jour; tout l’équipage crie « terre ». On reconnaît le cap Cachipour, sol inculte qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vase et de palétuviers, rendent le sauvetage presque impossible. Nous filons sept et huit noeuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de l’Oyapock; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les Hollandais qui, l’ayant découvert en 1500 à la suite des voyages d’Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s’élève au bout d’une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts. Toutes ces possessions ont passé tour à tour des Anglais aux Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore aujourd’hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau Monde, l’Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageaient ces conquêtes; ce qui fit dire à François Ier: « Je voudrais bien voir l’article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j’y puisse rien prétendre. » Comme ce testament n’était pas olographe, la cour de France envoya à la découverte comme les autres; le continent de l’Amérique est si vaste que nous y fîmes de rapides conquêtes. En 1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de Tous-les- Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l’embouchure du fleuve du Paraguay, appelée de la Plata ou d’Argent, les prit, les coula à fond et fit massacrer l’équipage; preuve que les Français avaient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y trafiquaient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des inventeurs de l’Inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour, on ne s’étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément entre l’Oyapock au midi et le Maroni au nord, s’efforcer de franchir ces bornes. (Extrait du chevalier Desmarchais.) 9 juin. Nous ne sommes qu’à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de nids et d’oeufs. Les oiseaux s’y rassemblent en si grand nombre que ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de canon, et ils obscurcissent l’air; ils ne fuient pas à l’approche de l’homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur nombre égal à celui d’un essaim de moucherons au bord d’une eau croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne frappe pas inutilement l’air: tous cherchent avec leurs longs becs à tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous cinglons Remire et Montabo, d’où on signale les vaisseaux venant d’Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mamelles, le Père, la Mère et l’Enfant-Perdu; ces différents rochers ressemblent de loin à des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la forme que la nature leur a donnée. À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe d’un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis exprimer le serrement de coeur que j’éprouve au bruit des câbles et des ancres qui se précipitent dans l’onde. De même qu’ils enchaînent la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces climats... Nous voilà mouillés. 10 juin. À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de quelques nègres et d’un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en chantant et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaie, arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord et nous entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits. Leur garde-robe n’est pas difficile à porter, c’est une veste blanche ou bleue qui paraît sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont les richards; les novices n’ont qu’un travers d’étoffe large de quatre doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons, passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui emmaillotent l’extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu’un, pour nous rassurer, nous adapte l’histoire de la servante de Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée et mariée à midi. On avait alors distribué avec profusion le fameux programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la France, accourait ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges, marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s’embarquer, et veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en attendant que le bâtiment mette à la voile. À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la fontaine de l’hôpital. Notre homme la lorgne, l’accoste, lui fait sa déclaration: « Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne nous connaissons ni l’un ni l’autre, ça n’y fait rien; j’ai quelque argent; je pars pour Cayenne; venez avec moi, je ferai votre bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi: Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble. -Non, monsieur, je veux me marier. -Qu’à cela ne tienne, venez. -Je le voudrais bien, monsieur, mais mon maître va m’attendre. -Eh bien! ma fille, mettez-là votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous n’avons pas besoin de bans ; les prêtres ont ordre de marier au plus vite tous ceux qui se présentent pour l’établissement de Cayenne. » Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevait la messe de onze heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire, donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l’issue de la messe, et s’en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche: « Monsieur, donnez-moi, s’il vous plaît, mon compte. -Le voilà, ma fille; mais pourquoi veux-tu t’en aller? -Monsieur, c’est que je suis mariée. -Mariée! et depuis quand? -Tout à l’heure, monsieur, et je pars pour Cayenne. -Qu’est-ce que ce pays-là? -Oh! monsieur, c’est une nouvelle découverte; on y trouve des mines d’or et d’argent, des diamants, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa fortune! -C’est fort bien, ma fille; mais d’où est ton mari? -De la Flandre autrichienne, à ce que je crois. -Depuis quel temps avez-vous fait connaissance? -Ce matin à la fontaine: il m’a parlé mariage; nous avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l’affaire, et voilà mon extrait de mariage. -Bien, ma fille, soyez heureux; c’est la misère qui épouse la pauvreté. Cette rencontre n’eut pas l’effet que le maître avait prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne et revinrent en France avec quelque argent. Voilà de ces coups du sort qu’il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous sommes en paix. 11 juin. Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de Cayenne n’ont point reçu de lettre d’avis de notre arrivée; la colonie est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous; les matelots nous apportent des fruits du pays, qu’ils veulent nous vendre au poids de l’or. Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre et les gros bâtiments ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les goélettes qu’on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu’au bout de vingt-quatre heures, encore a-t- il fallu les remorquer, au risque de voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60, sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en emporte ce soir autant. 15 juin. Nous voguons les derniers au port. Qu’il nous tarde de mettre pied à terre! Les montagnes s’approchent... Quel beau tapis de verdure! Nos coeurs s’élancent dans ces vastes forêts... Y serons-nous libres...? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun d’eux ne répond à cette question. Nous voilà à l’embouchure de la rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et ancrés sur le rivage... Voilà Cayenne. Il est cinq heures et demie: nous voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1 500 lieues de Rochefort, à 1 632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après 45 jours de traversée, trois mois d’embarquement et 3 325 lieues de route? Troisième Partie. La goélette est à l’ancre: une foule de monde accourt au rivage, un fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont de charpente où nous montons par une échelle de meunier; les soldats serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent l’attention des spectateurs. Au bout de quelques minutes, la joie d’avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds incertains cherchent l’équilibre, comme si nous étions ballottés par un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous étendons nos membres. Des yeux avides nous toisent... Quels êtres, grand Dieu!... sont-ce des hommes ou des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs, quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus, plats et épatés comme un éléphant, revêtue d’un mauvais justaucorps blanc et d’un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les grenadiers d’Alsace; à peine nous est-il permis de lever les yeux... Nous dépassons les remparts, la foule qui nous suit obstrue le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et entassée comme les gouvernantes et les batteurs de pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d’animaux curieux. Je reviendrai sur ces objets. Villeneau, sur le balcon d’une grande maison, au milieu des élégantes de cette ville, nous fixait à notre passage avec une pitié orgueilleuse... On nous distribue des hamacs; nous logeons au grenier, des nègres nous commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize premiers ont été conduits chez l’Agent; les municipaux se transportent dans notre prison avec une toise pour nous mesurer comme si nous devions tirer à la milice. Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie pour passer en revue le peuple de Cayenne. J’ai déjà crayonné en gros l’accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain que nous mouillâmes, ceux- là étaient confus en notre présence; nous sommes donnés en spectacle à ceux-ci. L’odeur de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d’un gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d’honneur que la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils objets; pour nous guérir du mal d’amour, l’une couvre la laine noire de sa tête d’un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre jusqu’au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac; loin de relever ses pendeloques elle les écrase tant qu’elle peut pour les faire descendre jusqu’à ses genoux. La coquetterie des négresses entre deux âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve qu’elles ont eu beaucoup d’enfants, qu’elles ont beaucoup de compères et qu’elles ne sont pas encore stériles; c’est un porte-respect pour les marmots qu’on appelle ici petit monde. Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la vieillesse, et nos européens policés auraient besoin de prendre ici des leçons. Chez nous on craint l’âge avancé parce qu’on craint l’abandon; ici on l’attend, ou plutôt on l’espère: c’est l’époque des prévenances, du repos, du respect et d’une paisible jouissance. Le vieux nègre dans sa case, au sein d’une très-nombreuse famille d’enfants et de petits-enfants, commande en roi; aussi les hommes décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France, portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour avertir qu’ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se font appeler grandpapa, et à soixante ans apa, qui dans leur jargon signifie patriarche. Ces squelettes ambulants sont couverts de lèpre et d’infirmités, et entourés d’enfants de toutes couleurs; les uns d’un noir bronzé, les autres d’un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d’un jaune citron, ceux-là d’un blanc pâle et livide; d’autres ne sont distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses lèvres blanches; tous sont presque dans l’état de nature. Quelques négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite chemise nommée verreuse qui leur descend jusqu’au nombril; à un doigt et demi de cette brassière de marmot elles entortillent en bourrelet une toile plus ou moins fine, d’une aune et demie de tour sur trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise dioco ou transparent. Elles le couvrent d’un camisa, morceau d’étoffe de couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne couvrent la nature, comme je l’ai dit, que d’une lisière d’étoffe large de trois doigts, qu’ils appellent kalymbé. Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les déserts comme les seize premiers déportés. Mais pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la mer, escortés par un détachement qui nous serre de près. Avant de peindre l’agent Jeannet et les colons, donnons quelques notions de la terre que nous foulons, et du pays qui nous attend. Le Maroni et l’Oyapock qui bornent la Guyane française du côté du nord et du sud, sont les seuls fleuves qui sortent d’une grande chaîne de montagnes. Les rivières de Mana, de Sinnamary, d’Oyac et d’Approuague naissent dans des montagnes de second ordre. Toutes ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par nombre de petits ruisseaux. Le poste de Sinnamary, qui a pris son nom de la rivière, est à l’extrémité nord- ouest d’une savane. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes de débris malheureux de la colonie de 1763. C’était le lieu d’exil des 16 premiers déportés, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six lieues plus loin sur les bords malheureux de Konanama. Voici l’origine de ce séjour d’horreur. Des marchands rouennais y débarquèrent en 1626. La plage d’où la mer s’est retirée à deux lieues et demie, était sous l’eau jusqu’aux montagnes. Konanama leur parut propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n’étant alors peuplés que de sauvages. Ils s’établirent sur la cime des rochers, pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour la France. Le chef-lieu de la Guyane est assez généralement connu sous le nom d’île de Cayenne; mais lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paraît faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela était-il vrai autrefois; maintenant il n’en est séparé que par des rivières, dans lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l’on ne peut naviguer qu’avec des barques ou des pirogues. La ville de Cayenne située à l’extrémité nord-ouest de cette île, à l’embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourrait être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui se trouve dans son enceinte. À cinq heures et demie, le crépuscule paraît; à six heures moins un quart, le petit jour, à six heures, le soleil s’élance du sein des mers, entouré d’un nuage de pourpre. L’ombre de la terre ne s’efface presque ici qu’à l’instant où cet astre est à l’horizon. Nous sommes amphisciens, c’est-à-dire que notre ombre va de côté et d’autre. Depuis le 20 avril jusqu’au 20 août, elle est du côté du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord. Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très abondantes, qui tombent depuis le solstice d’hiver, jusqu’en mars, et reprennent en mai jusqu’à la fin de juillet, où commence le grand été, jusqu’en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le 20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais l’inconstance de ces climats boisés et montueux trompe souvent l’attente des colons, qui feraient toujours deux riches récoltes si les étés et les hivernages étaient réglés. On rit quand je parle d’hiver et d’été sous la zone torride. L’été pour nous est un soleil brûlant qui, pendant plusieurs mois, n’est rafraîchi que par l’haleine d’une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l’est au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer et étouffe celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin et le soir après le coucher du soleil. L’hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l’eau. La pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; durant l’hivernage, l’eau n’est pas à plus de trois pouces du niveau de la terre. Ces grandes pluies forment des torrents qui grossissent les fleuves; on les appelle « avalasses ». Tandis que nos rivières de France laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de doucins, aussi rapides que la fonte des neiges dans les montagnes. Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages meurent; le vent du nord, qu’on appelle bise en France, brûle et gèle de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les tendres bourgeons. Voilà la température du pays. Voyons les cases, les habitants, l’agent et les autorités de Cayenne. Les cases sont de vilaines cabanes où l’on ne voit que des châssis sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de phaétons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre, attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue salée; voilà ce qui compose l’ancienne ville, où les maisons à deux étages sont des palais et des boutiques de commerce qu’on loue huit à dix mille francs par an pour servir d’entrepôt ou de magasin de déchargement des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie, quoique bâtie dans le même genre sur une savane ou prairie desséchée depuis quinze ou vingt ans. Le tout est moins considérable qu’un beau village de France: les cases paraissent vides ou occupées en grande partie par des gens de couleur qui n’ont rien, qui ne font rien, qui ne s’inquiètent de rien, et qui vivent plus à l’aise que nos respectables artisans de France que l’aurore ne trouve jamais dans leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de l’or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe est facile à entendre quand on connaît les colonies; ceux qui les habitent dépensent avec profusion l’argent qu’ils gagnent sans peine; pour peu qu’ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence est si grande que, pour ne pas se déranger, ils paieront un domestique pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un autre pour les leur porter à la bouche; n’ont-ils rien, ils empruntent; ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires sont confiants pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter, ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne s’inquiètent de leur existence que quand ils n’ont absolument plus rien. Cette classe d’oisifs est alimentée par les riches marchands qui troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses troquent à leur tour tout ce qu’elles ont reçu pour les faveurs des nègres. Les arrivants d’Europe paient tout, et quand les bâtiments sont longtemps à venir, la famine est générale sans épouvanter personne. Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus commune est la piastre forte d’Espagne frappée au Mexique; le prix de toutes les autres monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un liard en France se paie deux sols à Cayenne. On compte ici autant de races d’hommes que de distinctions sous la monarchie. Les blancs ou colons, qui diffèrent des européens par leurs cheveux blonds, leur teint pâle et quelquefois plombé; les nègres par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée, ou couleur d’ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l’habit d’Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est d’un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un rejeton cuivre rouge bronzé ; une négresse et un blanc, un mulâtre dont la couleur en naissant n’est reconnaissable qu’aux ongles et aux grosses lèvres; un mulâtre et une blanche, un métis; une métisse et un blanc, un quarteron qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des nuances de singularité. Les indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article, l’adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois Arabies; les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des sauvages de l’Afrique; les autres avortons nés du croisement des races joignent aux vices du climat l’insipidité de leurs pères; on ne peut décider s’il ne serait pas à souhaiter qu’ils fussent plutôt noirs qu’à moitié blancs. Les créoles, enfants nés d’européens résidant dans les colonies, sont pétris d’infirmités, souvent de défauts, et assaillis de maladies. Élevés avec les nègres qu’ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher seuls, ils mangent d’une terre blanche qui les rend livides, les fait enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût; s’ils y sont bien enclins, les autres aliments les dégoûtent; on ne les en détourne qu’en les dépaysant. Si ce n’est pas de cette dépravation de goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c’est toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse, ce qui fait dire à un voyageur qu’ils sont ennuyés, ennuyants et ennuyeux; tantôt ils regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient communément d’une autre origine qu’eux; tantôt ils les idolâtrent comme leurs plus chers enfants; les belles négresses surtout, vengent et leur nation et elles-mêmes des mépris qu’elles ont essuyés: d’esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phryné, elles rendent leur maître plus petit qu’un ciron, plus rampant qu’une chenille, plus sale qu’un pourceau. Non contentes de dissiper son bien et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d’autres amants, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire plusieurs lieues pour les trouver; elles n’ont nulle amabilité, nulle grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes qu’ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes couleurs, et des maris impudents qui du lit conjugal passent, sous les yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons, de mulâtres et d’enfants naturels dix fois plus nombreux que les légitimes; la légitime épouse doit tout souffrir sans se plaindre et sans trébucher, les maris épuisés n’étant pas moins jaloux que médisants. On ne peut pas dire qu’ils sont méchants, on ne peut pas dire qu’ils sont bons, ils n’ont point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l’excès. Peignons maintenant le sexe créole. Mesdames, vous crieriez peut-être à l’invraisemblance, si je vous peignais avec les grâces de Junon prenant la foudre en main pour endormir entre ses bras le maître des Dieux; vous avez l’indolence, les caprices, les ruses, la coquetterie, l’expression et plus souvent la molle langueur de Vénus. Quelques-unes d’entre vous ont le superficiel du beau, d’autres la tyrannie des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de l’éducation du sentiment, presque toutes celui de l’affabilité; mais beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices; quelques-unes la galanterie, toutes l’orgueil et la coquetterie, mais toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris. De pareils enfants ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les gouverneurs ou les agents qu’elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent souvent le caractère du chef qui les gouverne ; de là les contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l’administration de tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Mais je reviens pour un moment à la maison où nous sommes détenus. Nous allons promener, comme je vous l’ai dit, depuis six heures du matin jusqu’à huit, et depuis quatre jusqu’à six du soir. Les habitants nous comblent de présents et de promesses. Quoiqu’ils arrangent la religion à leurs moeurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive sollicitude; presque tous les blancs font par enthousiasme choix de ceux qui n’ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l’ont prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Le moment de quitter Cayenne approche. Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici: Article premier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l’île. II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et de culture dans une des parties non exceptées par l’article précédent, sera tenu de s’adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part de la demande à l’administration départementale. III. La pétition sera appuyée d’un certificat d’un citoyen domicilié et bien connu, qui prouve que l’exposant est en mesure d’acheter ou de louer, soit une habitation, soit une maison, et qu’il a les moyens suffisants, soit pour faire valoir l’habitation, soit pour entreprendre le commerce. IV. L’administration départementale s’assurera des faits contenus dans le certificat à l’appui de la demande qu’elle fera passer de suite avec son avis motivé à l’agent du Directoire, pour être par lui pris sur le tout telle détermination qu’il appartiendra. À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798). Comment profiter du bénéfice d’une pareille loi? Nous ne pouvons parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur leur habitation; ils s’informent de la moralité de chacun, et choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir d’arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama, où vont aller ceux qui ne trouveront point d’asile et qui n’auront pas les moyens de former des établissements à leurs frais en s’engageant à ne rien recevoir de l’administration pour tout le temps de leur existence dans la Guyane. Les habitants qui se chargent d’un déporté sont tenus de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion. L’État ne leur fournit absolument rien ; ils le médicamenteront à leurs frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à l’hôpital, ni mettre le pied dans l’île de Cayenne. Ces dispositions rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des contractants, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d’une dette sacrée... car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d’État; et dans quel État le souverain privant un individu de sa liberté, l’exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien, lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne lui prête-t-il pas des moyens d’existence? Jeannet outrepasse bien ici l’intention du gouvernement, mais les lois de la mère-patrie sont des fusils sans détente à une pareille distance. Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l’homme qui l’ouvre sans précaution. Les arbres qui l’ombragent, plantés par les siècles, sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied est trop étendu pour qu’on songe à le déraciner. Un homme seul dans ces forêts ne trouverait pas le temps de nettoyer un coin de champ que l’autre extrémité serait déjà couverte de broussailles plus épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d’ailleurs, l’incendie découvrant le terrain, y ferait circuler l’air, et les arbustes naissant en foule au pied des troncs à demi enflammés, ne laisseraient que peu d’espace à la culture. Il faut donc travailler sans relâche à abattre d’abord le petit bois, et à le mettre en pile. Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands arbres restent encore; si vous n’avez pas assez de monde pour les faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n’avez rien fait. Le sol qui n’est pas boisé est désert, stérile, ou étang ou savane (prairie que les avalasses d’hivernage couvrent pendant six mois de quatre ou cinq pieds d’eau). On pourrait quelquefois dessécher ces marais, mais il faudrait des avances d’argent et d’hommes. Nous sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues et abandonnée à elle-même, l’autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un tiers est sexagénaire, l’autre n’a rien, et tous sont moribonds. Nous passons à l’hôpital les uns après les autres, la maladie nous marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes. Aujourd’hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude, après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon et Tronçon-Ducoudrai étaient à la chasse; avant-hier ils buvaient du punch et projetaient une partie pour le lendemain, ils sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs derniers moments, est mort hier au soir d’un coup de soleil. On croirait qu’ils sont empoisonnés. L’air et le soleil de la Guyane sont les venins les plus subtils; aucun de nous n’est dangereusement malade, et au mois d’octobre, la moitié sera morte. Noyer qui tient la lancette d’Esculape vous enseigne son art en peu de mots: « Otez-moi les cantharides, la lancette, l’opium, l’émétique et la seringue, je ne suis plus médecin. » Pendant l’été, les fièvres chaudes et pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles occasionnent souvent des obstructions au foie et vous emportent l’été suivant. L’hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La pulmonie n’est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l’éthisie font très-bien la besogne de leur soeur. Voici des maladies d’un autre genre: on conduit un vieux nègre aux îles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d’un blanc que ses amis n’approchent que de loin. Ces malheureux se désespèrent, et crient à l’injustice. Les îles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une léprerie où l’on confie ceux qui sont atteints d’un mal honteux, connu ici sous le nom de mal rouge ou des arabes, en Guinée, sous celui d’épian rouge. Le principe de ce mal vient d’un libertinage honteux. Quand il se déclare au-dehors, il est presque sans remède, c’est une gangrène lente qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle sans s’en apercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans les jambes, sans qu’il se réveille s’il dort; et sans qu’il crie s’il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la Faculté y regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de lui occasionne une juste répugnance, car cette peste est communicative. Les anciennes lépreries n’étaient pas plus effrayantes que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une île à trois lieues au sud-est de Cayenne, d’où ils ne communiquent avec qui que ce soit au monde. Leur île est presque inabordable, d’où lui vient le nom de Malingre, ou mal aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur, mais les malades se retirent et n’osent les toucher. C’est un spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivants, en lambeaux, dont l’un a perdu les deux bras, un autre les doigts des pieds; celui-ci est couvert d’ulcères purulents, cet autre a la figure rongée de chancres. Enfin, tous savent que l’enceinte qu’ils foulent est leur tombeau. Ils n’ont souvent pas la force d’inhumer leurs confrères qui viennent de mourir. Aujourd’hui la pluie nous force au milieu de la promenade à nous abriter chez un menuisier; une mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du tétanos, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfants jusqu’au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope, se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe sept jours, on ne craint plus rien jusqu’à sept ans. Tous les grands maux occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les vers s’y mettent, il faut mourir ou s’accoutumer à l’opium et à la pierre infernale. Nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous connaissons déjà assez l’agent, pour le peindre avant de partir. Jeannet, chef suprême de la colonie sous le nom d’agent, commande en sultan aux noirs, aux habitants comme aux soldats; sa volonté fait la loi, rien ne contre- balance son autorité, il ne doit compte qu’au Directoire qu’il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois, et peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence toutes, les renouvelle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand il sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance; quel usage en fait-il? Jeannet, d’un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils d’un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche qu’un cochon lui a mangé quand il était au berceau. Il doit son avancement à ses talents, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il débite avec une égale effusion tout ce qu’il pense comme tout ce qu’il ne pense pas; son grand plaisir est d’être impénétrable en paraissant ouvert, il se pendrait si on pouvait lire dans son coeur, et je ne sais pas s’il en connaît lui-même tous les replis. Il fait autant de bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais que de grandes promesses. Il est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l’amitié, encore moins à la constance, blasé sur l’amour, très-facile au pardon et peu enclin à la vengeance. La vertu pour lui est la jouissance et le plaisir; il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt lui en fait naître la nécessité. C’est un homme de plaisir et de circonstance, qui aime l’argent et puis l’honneur, les hommes pour ses intérêts, ses amis pour la société, et qu’on a regretté par ses successeurs. Il vint ici en 1793, après la mort du roi, mettre la colonie « à la hauteur des circonstances », fit ouvrir les clubs, en fut président, et s’allia aux hommes de toutes les couleurs. Son coeur répugnait à ces bassesses, mais c’était le marchepied de son crédit, et il s’y prêtait avec autant d’aisance que s’il n’eût jamais eu d’autres inclinations. Plus la crise était difficile, plus il déposait et même avilissait son autorité. Le décret de la liberté des noirs, annoncé depuis longtemps, plus redouté que la foudre, faisait émigrer les riches habitants qui craignaient à juste titre d’être égorgés par leurs esclaves. Jeannet se trouvait entre l’enclume et le marteau: d’un côté, les anarchistes qu’il détestait dans son âme, et avec qui il s’était trop popularisé, dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret dans l’espoir du pillage, l’assiégeaient sans cesse pour savoir quand et comment il le proclamerait. Il avait lui-même désorganisé le bataillon d’Alsace, en substituant un nouvel état-major à l’ancien qu’il avait fait déporter comme aristocrate. D’un autre côté, les vrais habitants le sollicitaient de ne pas recevoir le décret, et lui offraient des fonds. Il leur en avait fait la promesse, aussi bien qu’au gouverneur de Surinam dont il ménageait l’alliance. Il avait reçu avis que des bâtiments hollandais stationneraient devant Cayenne pour capturer l’aviso porteur de la liberté des nègres. En les voyant paraître, il annonce une grande conspiration pour jeter l’alarme dans les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont déclarés émigrés; il confisque leurs habitations. Pour faire sa bourse, il avait créé, le 5 septembre 1793, pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en 1795. Du même coup, fait rentrer une partie de la dette arriérée, ferme les portes de l’assemblée coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il allait achever sa riche moisson au moment où vint le fameux décret. Copions ce qu’il en rapporte lui-même, dans son compte rendu: « Ce fut le 25 prairial an II, à six heures du soir, qu’Apolline, capitaine de la corvette l’Oiseau, me remit le décret de la liberté des nègres, sans aucune instruction, et avec ordre de le faire aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en déclarant traître et infâme à la patrie quiconque tenterait un instant de s’opposer à son exécution. » La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevaient des ateliers, les indisposaient contre leurs maîtres, leur criaient avec emphase: « Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez. » Jeannet admettait à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs de préférence aux blancs. Les nègres étaient si bien pliés au joug qu’ils crurent pendant deux mois que ce qu’ils voyaient n’était qu’un songe. Personne n’osant leur parler d’ouvrage, ils commencèrent à vouloir se débarrasser de tous les blancs de peur de rentrer dans l’esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitants s’enfuir dans les bois, les esclaves armés courir d’un bout à l’autre de la colonie pour faire, disaient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se réfugiaient à Cayenne où ils n’étaient pas plus en sûreté. Jeannet écoutait les plaintes des blancs, leur faisait de belles promesses, et donnait de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui avait apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton à qui il devait sa place: « Ils font bien de se défaire de tous les conspirateurs, » dit-il. Cette réponse n’était que sur ses lèvres, car il lui donna longtemps des larmes en secret, et résolut dès ce moment de mettre ordre à ses affaires pour s’enfuir dans les États-Unis. Son dessein transpira, il n’en fit point mystère, et se concilia de plus en plus les nègres et la Société populaire dont il était l’âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y vociféraient dans leur jargon. L’un y demandait que les femmes blanches qui se reposaient depuis si longtemps, fissent à leur tour la cuisine aux nègres; un autre sollicitait un arrêté pour le partage des habitations; un troisième trouvait mauvais que son ancien maître mangeât encore dans des plats d’argent, et lui dans une gamelle. L’agent se contentait de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop vivement la botte: -Je suis libre, citoyen agent. -Oui. -Je puis me faire servir aujourd’hui. -Oui, en payant, et je serai moi-même à tes ordres pour de l’argent. -Citoyen Jeannet, ce n’est pas toi que je veux, s’il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour? -À ces mots Jeannet s’élance à la tribune, pérore longtemps sur le prix de la liberté et termine par cette sentence: « Je crains bien que la mère-patrie n’ait versé son sang pour briser les fers d’une classe d’hommes qui ne mérite que l’esclavage et qui ne connaît que le bâton. » Les cultures étaient abandonnées, l’orage grossissait, la terreur grondait dans le lointain, la troupe n’était point payée, l’argent des prises avait été dissipé, la récolte était serrée. Jeannet avait des fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses rapines par un prétendu compte rendu que j’ai sous les yeux. Cette manière de s’y prendre est originale; le bataillon qui était presque nu s’opposait à son départ; il assemble le département, lui dit qu’il va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les caisses sont vides pour le moment, mais qu’il y a plusieurs recettes sûres (en parlant du produit des récoltes) dont quelques-unes sont prochaines (il touchait à ses coffres en parlant), d’autres éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter (les prises que les corsaires devaient faire). Le département fait imprimer ce petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette pièce auprès du Directoire, se fait renommer agent, revient en 1796, et fait ressentir sa colère à Collot-d’Herbois et à Billaud-Varenne qui avaient presque gouverné la colonie pendant son absence. Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d’une mort violente, avant notre arrivée; l’autre est resté longtemps à Sinnamary avec les seize premiers déportés. Revenons à l’état actuel de la colonie. Les nègres, d’abord classés à vingt sous par jour, le sont aujourd’hui à six, à cinq et à trois; ils ne peuvent sortir de chez les maîtres qu’ils ont choisis, que faute de paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d’un canton dans l’autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les habitations ou par la franchise, maison de correction où ils travaillent au desséchement des terres basses, et reçoivent en entrant et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les ferait rentrer chez leurs maîtres qu’ils n’ont pas ménagés. Les deux partis s’observent; les noirs sont craintifs, méchants et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers désireraient que nous restassions dans l’île pour leur donner main-forte en cas de révolte, et notre vie n’est pas plus en sûreté que la leur. On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la colonie française et hollandaise. Nous, nous associons sept, et MM. Trabaud et Bonnefoi nous louent leur case à Kourou, pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour moi, car on m’a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le pillage de la frégate. Depuis mon départ sur la Décade, je n’ai eu qu’un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout de deux jours il m’est resté quarante sous pour faire 1 800 lieues; je vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l’assistance du gouvernement... Nos propriétaires envoient nos noms à l’administration départementale, et moi, je vais les donner au lecteur: J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif de Coumion, département du Calvados. Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de Laon, âgé de 27 ans. Gaston-Marie-Cécile Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de Reims, département de la Marne, curé-de Saint-Laurent de Paris. Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours. Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigny, curé de Mortier et Crécy, diocèse de Laon, département de l’Aisne. Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans en Dunois, district de Châteaudun, département d’Eure-et-Loir, homme de lettres et chanteur, résidant à Paris. Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du Pas-de- Calais, résidant à Paris. Distribuons les emplois de notre futur établissement. Cardine aura les clefs du magasin avec Pavy, l’un et l’autre tiendront note de la recette et de la dépense ; chaque soir, avant de nous coucher, Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la balance de recette et de dépense. Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse quand l’un ou l’autre veneur sera fatigué ; Pavy fera la cuisine avec Cardine; Margarita et Pitou iront chercher de l’eau, balaieront la case, compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle tour à tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux premiers à tenir les livres. Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de sirops pour la vente et la consommation. Il s’agit maintenant de faire enregistrer nos baux de location et d’obtenir préalablement l’aveu de l’agent qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat nous y conduit après midi. « Ne voyez-vous pas qu’il n’est point ici? nous dit sa négresse. Écoutez-le chanter dans la maison du gouvernement; il n’est visible que depuis huit jusqu’à neuf heures du matin, ne manquez pas l’heure. » Le lendemain nous fûmes ponctuels; le commandant de place donnait un grand déjeuner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de nous annoncer; la maison retentissait déjà du cliquetis des verres et des bouteilles cassées. Nous sommes expédiés en cinq minutes. « Par ma foi c’est un drôle d’homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous avait accompagnés: le capitaine du corsaire la Chevrette amène une prise dans le port; on met le scellé à bord du bateau: l’argent disparaît; Jeannet mande ce capitaine: il y a de grands fripons à votre bord, monsieur, lui dit-il; ce sont les petits, citoyen agent, les grands sont à terre. Il l’envoie au fort pendant deux heures, puis il le rappelle et lui répète sa réponse: les grands sont à terre; ce n’est pas moi, puisque je n’ai qu’une main; elle en vaut dix, citoyen agent, reprit le capitaine; Jeannet se mit à rire et ce matin ils déjeunent ensemble. » 27 juillet. Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d’apprêts que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un noir pressentiment d’un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six heures sonnent; après l’appel, l’on nous enjoint de remettre la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les serpillières de la Décade nous serviront de couchettes. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour Kourou; nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot aussi petit qu’une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne s’éloigne. Notre mauvaise coque est si chargée que l’eau n’est pas à un pouce du bord; nous sommes à l’embouchure d’une rivière très-rapide, agitée par un vent violent ; il y a douze lieues de mer jusqu’à Kourou. La grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant; nous entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de la mer. Cette crique est entourée d’îlets. On respire la fraîcheur et la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines sans fin s’entrecroisent et descendent de la cime jusqu’au fond de l’eau vaseuse; nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre et casse une branche de bois vert en s’écriant: « Nous ne mourrons pas sans avoir mis le pied dans l’Amérique. » Margarita revient avec moi dans le canot pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf Thermidor. Nous sommes à deux lieues et demie de Cayenne. « Mon ami, dit Margarita, il y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnait à la Commune et à la Convention, nous étions entre deux écueils; aujourd’hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues d’une mer écumante... » Le vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos rameurs sont en nage sans pouvoir avancer... Cependant nous avons encore six lieues jusqu’à notre destination. Après mille efforts nous entrons enfin dans l’embouchure de la rivière de Kourou, ce passage est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du dégrat. Où est notre case ? Qui va nous l’indiquer? Que faire le reste de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à Kourou... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou assujettis aux caprices des soldats...? Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce Kourou si fameux dans l’histoire de la colonie de 1763. Des herbes de la hauteur de 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de fusil, je n’ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers... Nous passons à côté de l’église; la bâtisse en paraît jolie, elle est fermée... Plus loin un grand bâtiment long comme un boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à moitié endormi auprès d’un feu couvert de cendre me crie « Qui vive? », je demande l’officier. Il se lève et me conduit à notre case; un troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la maison, il dort d’un profond sommeil, ce spectacle me navre d’effroi. Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita, le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous invite à nous reposer jusqu’au jour. Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les forêts? Au bout d’une heure nous retournons voir le village; la lune éclaire toute la solitude des huttes... Une seule case est entourée de fleurs et d’arbres de luxe. C’est sans doute la maison du seigneur du canton. L’avenue de la nôtre est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit comme une flèche et gros comme un tilleul de vingt ans, s’élève à cent vingts pieds en l’air; ses branches confondues avec ses feuilles, longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchants, forment un bouquet à sa cime, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble à un épi en maturité, est couverte d’une enveloppe faite comme un parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans l’intérieur, est couvert d’une enveloppe triangulaire, filandreuse et extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de trente livres. Au bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près de la terre pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et tombent à mesure que la cime enveloppée d’une toile comme nos canevas, brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le cocotier n’est point hérissé de piquants comme les autres palmistes, à qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont les Africains sont si gourmets. La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois touffu... la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé. Le jour tarde trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l’oreille pour aller nous montrer au maire. Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils, veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces deux officiers seuls sont payés par le gouvernement. Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil, et entouré d’une crique hérissée d’une forêt de palmistes. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui tombe en ruine. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeuner, s’excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se résume par cette prophétie: « Vous n’avez pas les vivres!... malheureux! vous végéterez ici pendant l’été... mais l’hiver... nous vous aiderons... nous sommes ruinés. » Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à droite à vingt pas, deux blanches qui ont quelque chose des européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au mari renfermé dans la case qu’elles ont vu deux étrangers... C’est une merveille dans ce pays où l’on reconnaît au bout de trois jours la marque des souliers qu’un européen imprime sur le sable. Ces dames sont l’épouse et la fille d’un vieillard de soixante ans, aveugle, infirme et extrêmement aimable... Bonne nouvelle... nous leur devons une visite... ce sera pour demain. Voyons notre logis et apportons notre mobilier. Une haie de très-grands citronniers cintre notre jardin, dont le sol sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d’étable, car les troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui faisaient l’ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur qui habitait la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent la terre. Des lianes et des brousses étouffent l’air, tout est en désordre; l’extérieur ressemble à l’approche d’une grotte. La case est propre, spacieuse, composée d’un petit magasin de trois chambres, d’un grenier assez grand; elle est couverte en bardeaux. Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout apporté. Un pain d’une livre et demie, deux fromages tête-de-moine, six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de cassonnade, quelques chaudières, douze bouteilles d’huile d’olive, deux jambons, une caisse d’huile à brûler et 100 livres de riz sont nos provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au commerce. Quatre pièces d’indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique ; voilà nos provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide; heureusement que nous avons trouvé un vaissellier, un buffet, des bancs et des tables, qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que vont dire nos compagnons? Sur quoi allons-nous coucher? Nos serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, le passeur, nous retient à dîner, il n’a qu’un morceau de poisson boucané et de la cassave (pain de racine, plat comme du pain d’épice, sec comme du bran de scie, qu’on mouille pour qu’il n’étrangle pas). Margarita, en me regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine; je parais m’y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse: ces pauvres gens s’en aperçoivent, nous apportent un morceau de pain frais, de l’huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer. À cinq heures, nos camarades hèlent à l’autre bord; nous nous levons pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large comme la Seine; au bout d’un quart d’heure, ils sont à notre dégrat; nous nous embrassons en nous racontant nos dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les habitants les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné chez une négresse libre nommée Dauphine. Bourg nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs, chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir de la réunion attire le sommeil: demain nous examinerons le local. 29 juillet. Au point du jour, chacun prend son emploi; nous buvons un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent pour la chasse. Saint-Aubert s’arme d’une serpe et d’une bêche; Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres, à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous apportent une douzaine de cassaves; des habitants, à deux lieues sur l’anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L’ancien chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours. Les brêches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu’il y a des vivants à la case Saint-Jean, dont les limites touchent au cimetière. Nous visitons les alentours de notre domaine: à l’ouest nous sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l’est les palétuviers nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre passage; au nord une forêt de palmiers s’étend jusqu’à l’anse. On n’y découvre aucun vestige de la splendeur de ce séjour, où quinze mille hommes débarquèrent autrefois. Nous n’avons qu’un pas à faire pour voir la grandeur des tombeaux qu’on leur creusa. Rendons visite aux morts. Au milieu de l’asile du silence est une chapelle très- solidement bâtie des débris de l’hôpital de la colonie de 1763, et couverte de palmistes; l’obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect et fixe l’attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battants de la porte: « Temple dédié à la bonne mort ». Un autel fait face; à droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber son casque et paraît s’ensevelir, en disant aux curieux: « Vous viendrez ici avec moi ». À gauche une femme modelée de même joint les mains, et bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d’un nuage de lumière, précédé de l’ange qui sonne de la trompette: « Morts levez-vous ». L’enfer à la gauche de Dieu est représenté par un feu ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des papes, quelques rois, et très peu de militaires. Ainsi chacun se fait une idée de Dieu suivant son intérêt. Qui repose ici?.. C’est M. de Préfontaine et son épouse... L’admirateur de Voltaire, le bel esprit de Cayenne, l’auteur du plan de la colonie de 1763. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long. Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces une demoiselle de Châteaudun; il est privé de la vue, il me serre les mains en pleurant de joie de ce que je lui apprends de la famille de sa première femme. Comme il est contemporain de Préfontaine, nous parlons du cimetière et il nous met sur la colonie de 1763. « Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai justice, il n’est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le ministre Choiseul l’eût écouté, Cayenne et Kourou seraient florissants; il avait demandé trois cents ouvriers et des nègres à proportion pour leur apprêter l’ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil nombre, aurait fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et hérissée de piquants, se fût peuplée peu à peu; le commerce et l’industrie auraient donné la main aux arts; la grande terre serait devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il fallait marcher pas à pas, c’était le moyen de trouver des mines d’or dans la fertilité inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en grand afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise. Il ouvrit un champ vaste à l’ambition et à la cupidité. Le sol de la Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de tant d’arpents de terre qu’il pourrait cultiver avec les avances de l’État, à qui il remettrait ou ses propriétés en France ou une somme remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissait, cent mille particuliers venaient déposer leurs fortunes au trésor royal pour acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendait cher à gage un désert inculte; d’ailleurs c’était un asile pour les Canadiens dont le pays venait de tomber au pouvoir des Anglais. Si la colonie ne réussissait pas, on s’en prenait au gouverneur qui ne manquait pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues secrètes que la politique donne au cabinet de France. « Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l’intention de les acclimater, puis de les faire travailler quand ils auraient passé à l’épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier voulait commander au second qui se croyait maître absolu. Il avait donné pour limite aux débarqués tout le terrain de la rive gauche de la rivière Kourou jusqu’à l’anse. Cette forêt qui nous obstrue le jour était rasée jusqu’aux rochers. J’ai vu ces déserts aussi fréquentés que le jardin du Palais- Royal... Des dames en robe traînante, des messieurs à plumet, marchaient d’un pas léger jusqu’à l’anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup d’oeil le plus galant et le plus magnifique; on y avait amené jusqu’à des filles de joie. Mais comme on avait été pris au dépourvu, trois et quatre cents personnes logeaient ensemble. La peste commença son ravage, les fièvres du pays s’y joignirent, et la mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes périrent tant aux îlets qu’ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit de Noël, quand la mort était lasse de moissonner. La Guyane est toujours un pays malsain qui dévore dans l’année la moitié de ceux qu’on y envoie. Vos ennemis qui connaissent bien ce séjour, espèrent qu’il n’échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils avaient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette déportation volontaire: Jusqu’au 22 décembre 1763, époque de l’arrivée de Chanvalon, 15.560 personnes; au 24 décembre 1764, 2.000 rembarqués même année. Établis à Sinnamary, 200. 100 morts dans la même année. 100 enrôlés dans les bataillons. 260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons. En 1765, 300 vivants y compris les enfants nés depuis l’établissement de la colonie. Total général des morts de 1763 à 1764, 13.060. Rembarqués, 2.000. Vivants jusqu’à ce jour 30... sur 15.560. « Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800 blancs, y compris les enfants. Les quatre cinquièmes sont des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité. Les ravages de la peste étaient si effrayants qu’aucun registre de décès n’a été tenu, de par la mort subite du premier, du second, du troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la cédule était remise. Celui qu’on dressa l’année suivante à Cayenne fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi ceux qui restaient: de là les contestations qui ont divisé tant de familles en France et au Canada. » Ce tableau effrayant est peut-être l’image de la destinée des déportés à Konanama! Pendant son récit, je me grattais les pieds de toutes mes forces; Mme Colin et sa demoiselle se mirent à rire, appelèrent une négresse et lui dirent de m’arracher les « chatouilleuses de la colonie ». Elle s’arme d’une épingle bien pointue, m’assujettit le pied sur son genou, me coupe les ongles jusque dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur d’une lentille, d’où elle tire un sac blanc. J’aperçois un insecte de la grosseur d’une pointe d’aiguille; le sac est la maison que l’animal s’est bâtie entre cuir et chair; il est plein d’oeufs qui échappent à nos yeux. La démangeaison que j’éprouvais était occasionnée par la trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de mal; c’est l’amusette des créoles; mon pied en était couvert; la négresse fut plus d’une demi-heure à m’arracher ces piquants de cendre appelés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglants avec de l’huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la colonie de 1763. « Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront ainsi jusqu’à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d’un certain temps, ces insectes engendreraient des vers et la gangrène suivrait. Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La malpropreté, le nombre des malades, la sensibilité de quelques-uns qui pleuraient pour une égratignure, firent pulluler cette vermine au-delà de ce qu’on imagine. Enfin elles s’attachèrent aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées de vers et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Joignez à ce fléau la peste, les fièvres chaudes et putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne vivaient que de salaisons; le scorbut gagnait et la mortalité fut si grande que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau, précédé d’une sonnette passait dans le village avec quatre chargeurs, qui criaient: « Mettez vos morts à la porte ». « On rangeait les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et les vagabonds étaient injustement confondus et engagés pour trois ans au service de ceux qui avaient laissé leurs biens ou leur argent en France; on les avait relégués sur les îlets ou sur la côte, et leur liberté était beaucoup plus restreinte que celle des riches, des protégés et des bailleurs de fonds qui approchaient un peu Chanvalon et sa cour débordée. Ils étaient si affamés d’aliments frais qu’un cambusier de vaisseau s’étant avisé de faire la recherche aux rats, gagna 20.000 livres à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu’à vingt sols la pièce. Turgot fut instruit de ces horreurs. La cour lui avait donné carte blanche; il fit entourer le gouvernement pendant qu’on chantait la messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne et prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et suivit Chanvalon. Le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par ses talents dans la musique, ne fut pas mis en prison. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant, mérite une digression dans ce récit: il devait sa fortune à son archet; les dames de France l’ayant appelé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent était fils de la liberté. Mme Chanvalon l’ayant prié un jour de jouer à sa considération, il se leva brusquement de table et ne reparut plus de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un célèbre musicien était invité. Des violons étaient suspendus çà et là dans le salon où il n’y avait encore personne; il pince les cordes, en trouve un à sa fantaisie, s’enferme seul dans un cabinet, et joue jusqu’à la moitié du dîner. Il s’enfermait souvent dans les casernes pour divertir les ouvriers, et cessait à l’instant où un amateur s’arrêtait pour l’écouter. « Turgot, qui le respectait, lui dit après l’apurement de ses comptes: « Je suis enchanté, Monsieur, de vous trouver aussi intact. » Il repassa librement en France tandis que Chanvalon fut trop heureux d’être relégué pour sa vie au mont Saint-Michel. Préfontaine en fut quitte pour quelques tonneaux de sucre qu’il donna à son rapporteur pour obtenir la justice qu’il méritait sans cela. » Ce climat n’offre que l’aspect de l’intérieur d’un tombeau. Nous ne pouvons dormir ni jour ni nuit, des nuées d’insectes se reposant sur les cases au commencement et à la fin de l’hivernage. Les bords de la mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se retirent à l’écart, changent d’existence et de peau dans moins d’une heure, pour prendre des ailes, de très- longues pattes plus fines que la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l’enveloppe; ils occasionnent d’abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt insupportable par l’avidité de l’animal qui enfonce la conque de sa trompe qu’il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang. Si vous le laissez boire jusqu’à la satiété, il se gonfle au point de ne pouvoir plus s’envoler. L’air pénètre dans la petite incision qu’il a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des plaies; la saleté des ongles et la malignité de l’air font dégénérer l’égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus de citron, l’acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir et éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleins de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée d’orage. L’horizon embrasé offre un spectacle majestueux et redoutable; les moustiques ou brûlots, les maringouins, dont la piqûre est celle des cousins en France, nous forcent à devenir naturalistes. Nous n’avions point éprouvé ces incommodités à Cayenne: la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les maringouins enivrés se tapissent contre les murs. Le soleil nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit: le chagrin est toujours à nos côtés. Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le commerce s’anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et la chaleur excessive de cette plage couverte de sable altèrent notre santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l’hiver; notre petit enclos est peu productif, et les légumes y viennent difficilement comme à Cayenne; l’été les tue, et les avalasses de l’hiver tiennent les graines sous l’eau, et souvent les entraînent car les torrents viennent jusque dans notre case; d’ailleurs les légumes seront maigres et filandreux malgré les soins de notre jardinier qui a déjà les jambes perdues de chiques et qui crache le sang. Si nous quittons ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car il n’y croît que de mauvaises petites échalottes, des choux verts et petits, des carottes galeuses, d’excellents melons; et en tout temps, des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également farineux et d’un doux agréable, des ananas, fruit délicieux. La plante qui le produit talle et ne s’élève pas à plus de deux pieds de terre. L’ananas est si corrosif avant sa maturité qu’en trois jours il fond une lame de couteau qu’on y enfonce. Nous manquons de tafia; je vais en chercher à la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne entourée de superbes caféiers chargés de fleurs et de cerises vertes, et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée d’un parchemin; on la partage en deux pour l’envoyer en Europe. On raconte que des soldats de la garnison de Cayenne ayant déserté et passé à Surinam, se repentirent ensuite de leur faute et que désirant rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement français quelques graines de café que l’on commençait à cultiver dans la colonie hollandaise; qu’ils obtinrent leur grâce en faveur du service qu’ils rendaient. Le café de Cayenne est de fort bonne qualité; il croît dans toutes les terres hautes mais dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares, il y a peu de grands plantages en caféiers dans la colonie. Au haut de la montagne, le cacoyer étend ses branches éparses et cache sous ses grandes feuilles son fruit brun, entouré d’une sève baveuse et douce, enfermée dans une calotte sphéroïde cannelée. Il y a lieu de croire que le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l’on en connaît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des sources de l’Oyapock sur les bords d’une branche du Yari qui se rend dans les fleuves des Amazones. Au bas de la montagne est l’arbre à pain qui végète entre deux gorges; des plants d’indigo sauvage l’étouffent. Les naturalistes appellent anil cet indigo; sa feuille d’un vert pâle, est sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes; sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de l’eau, elle charie l’humeur par les voies excrémentaires. Cette plante vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette espèce d’herbe s’appelle indigo-bâtard, qui n’est pas moins estimé que l’indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, il est de la même verdure mais sa fleur est rouge- violet, sans odeur: la culture de cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie et suivie avec beaucoup d’ardeur. Pendant longtemps ceux qui s’y étaient livrés, séduits d’abord par de belles espérances, ont été obligés de l’abandonner après avoir fait d’assez grands sacrifices sans précaution et en pure perte. S’ils avaient voulu suivre les conseils de l’ingénieur Guisan et donner aux fossés la profondeur nécessaire et la surface aux chaussées, la mer n’eût pas englouti les plantages, et le roi n’eût pas perdu plus de 280.000 francs. Il est vrai que l’herbe dont on tire l’indigo use beaucoup la terre, parce qu’on coupe cette herbe cinq à six fois l’année pour la manufacturer et que les terres de la Guyane sont très détériorées par les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de l’année et par le soleil brûlant de l’été, lorsqu’elles y sont exposées. On voit donc qu’il n’était pas étonnant qu’un plantage de cette nature commençât par donner d’abord des récoltes très- flatteuses, et qu’ensuite les plants venant à dégénérer, ses produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisait naturellement à en faire une autre: c’est que les pluies qui entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur les terrains les plus bas, c’est-à-dire dans les marécages. Ces détriments accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement désignés dans la colonie sous le nom de terres-basses. On en distingue de deux sortes: les unes sont des espèces de bassins, presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des côtes ou sur les bords des rivières. Les marées ont beaucoup contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase qu’elles y ont déposées. C’est en faisant des desséchements dans ces deux sortes de marécages que l’on était parvenu, avant la Révolution, à cultiver l’indigo avec assez de succès, particulièrement sur les bords de l’Approuague. Il serait très-possible que malgré la bonté de ces terres, la plante qui donne cette denrée n’y crût pas toujours avec la même vigueur; on ne doit pas même s’en flatter mais il doit suffire pour le cultivateur qu’elle s’y soutienne assez de temps pour lui donner les moyens d’entreprendre une culture plus riche. On sait que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont commencé par être indigoteries. 10 août. J’accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les bords de la mer. Je ne puis pénétrer dans ces forêts: des ronces, des lianes grosses comme les jambes m’entrelacent; des arbres touffus et serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et comme le poison est à côté de l’orange, je sais déjà que mes dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je vois un arbre chargé de fruits, je n’y touche point s’ils n’en mangent eux-mêmes. Une grosse corde noire que je prends pour une liane, m’arrête au milieu de la vendange; je l’agite pour passer; un énorme animal noir, velu, s’élance à grand bruit du haut de sa guérite, le long de ce tramail... C’est une araignée-crabe. J’ai beaucoup de peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires me paraît plus gros que ma tête. Nous nous sommes fait peur l’un à l’autre, il regagne son gîte. Nous visitons les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres et les petits cables sont artistement passés dans les branches pour arrêter les oiseaux qui s’approchent de ce redoutable labyrinthe. En revenant, nous prêtâmes l’oreille au chant mélodieux et plaintif d’oiseaux qui étaient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari; ils descendaient en voltigeant de branche en branche; un d’eux tomba par terre; nous vîmes un mouvement dans l’herbe et deux yeux plus étincelants que des diamants. Une gueule béante les attendait pour les recevoir et les inhumer: c’était un serpent-grage, gros comme le bras, qui par son regard attracteur leur ordonnait impérieusement de venir se faire dévorer. -Nous courions pour délivrer ces pauvres victimes. « N’avancez pas, nous dit un nègre qui nous avait accompagnés ; ce monstre se jetterait sur vous. » Il nous en fit la description: il est noir, marqué en carreaux comme nos grages (rapes du pays); il fuit la société et porte l’effroi avec lui; il ne se plaît que dans les sombres forêts et dans les terres humides. La femelle est ovovivipare; elle met bas en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle voulait changer de peau; ses petits courent aussitôt que leur oeuf est brisé par le frottement; la mère revient sur ses traces et dévore tous ceux qui sont trop faibles ou trop paresseux. Pendant qu’il parlait, une troupe de fourmis coureuses était à nos pieds; nous nous sauvâmes à toutes jambes. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est tel qu’elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson se trouvait sur leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreraient. Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin, elles dévorent tout ce qu’elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays avoueront avec moi s’être plusieurs fois égarés dans les bois, en prenant des chemins de vieilles fourmillières pour des routes fréquentées. L’araignée que nous avons vue est la tarentule du pays. Sa morsure endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit M. Colin à qui nous contons notre rencontre. Le soir en nous déshabillant, nous nous grattions jusqu’au sang. La démangeaison augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau était couverte de tiques et de poux d’agouti. Cette dernière vermine est rouge, se trouve par milliers à chaque brin d’herbe, s’insinue si profondément dans la peau qu’elle occasionne souvent des tumeurs, surtout aux parties velues; c’est un des fléaux de l’été de la zone torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane sans en être rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge en arrachant chacun de ces insectes avec la même précaution que la chique. Sans cela point de sommeil, point de repos, point de santé. Je veillais malgré moi. De la fenêtre de notre grenier, je vois une tigresse martelée, suivie de ses deux petits; ses yeux brillent comme des diamants, elle regarde à ses côtés si sa progéniture la suit. Rien n’est plus beau que cet animal quand il marche sans crainte, agitant sa queue et guettant sa proie. L’ombre des feuilles l’inquiète: elle se couche et s’élance sur une génisse qui n’est pas rentrée au parc; lui ouvrir le crâne, l’égorger, l’emporter, est pour elle le temps d’un clin d’oeil. Le vacher se réveille; elle est à cent pas dans les palmistes avant qu’il ait ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes; on suit la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées de fusil; elle a mangé la ventrêche de sa proie et enterré le reste sous des branches pour y revenir demain, dans la matinée. Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l’affût. Je reviens à la case; Givry, contre son ordinaire, dormait d’un profond sommeil. Je l’appelle, il est sourd. La lampe n’était pas allumée; j’approche et le touche; son hamac était tout trempé. On apporte de la lumière, il nageait dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui avaient ouvert la veine. Nous l’agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui renaît par degré. Quel pays...! 25 thermidor (12 août). Nos chasseurs reviennent de l’affût, ils ont manqué la tigresse: elle traverse la rivière. Un tamanoir était sur l’autre rive: cet animal amphibie ne pouvant se soustraire à sa rage, l’a attendue en étendant ses pattes armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur lui, il l’a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les entrailles de son bourreau et tous deux sont morts sur le rivage. 15 août 1798. Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle qui était par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je m’apprête à compter... « Mirez, monsieur, mirez », dit-elle; je regarde; il est en lambeaux, des poux de bois en ont fait de la dentelle semblable à la malines de gaze estampée des marchands de camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis blanches qui ont la structure de l’animal dont elles portent le nom; on les appelle poux de bois, parce qu’elles suspendent et maçonnent leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si prodigieux qu’une seule ruche dans une case pleine d’étoffes met tout en pièces en trois jours. Elles changent souvent de demeure et leur vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les ruches sont si considérables que deux nègres en ont leur charge; elles sont maçonnées avec tant d’art, de solidité et de vitesse qu’on ne les brise qu’avec un marteau. Pour activer le travail, les ouvrières se passent les matériaux de main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un incendie; quand la ville est bâtie, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple, le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la découverte. Au fond de la malle, j’aperçois des centaines d’animaux qui ont un caparaçon de parchemin d’un brun clair et luisant et imprègnent ce qu’ils rongent d’une odeur fade et musquée; je veux les prendre: ils déploient une double paire d’ailes et ils sont de la grosseur d’un hanneton; cette peste se fourre partout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout; on la nomme ravets. La malle est tapissée de toiles d’araignées; je m’arme d’un bâton pour les tuer; la négresse me dit de n’en rien faire, je ne l’écoute pas et je décharge ma colère sur les innocents faute d’atteindre les coupables; après avoir jeté dans le hallier le reste des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma blanchisseuse qui faisait sauver les araignées à qui je n’avais cassé que les pattes: « D’où te vient cette affection pour un animal aussi hideux? -Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos effets auraient été à l’abri des poux de bois et des ravets; cette utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se multiplient à l’infini. Elle vous débarrasse également des mouches de terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l’été, en creusant vos murs pour s’y loger. » Elle me fit examiner une cloison percée de trois ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de coquilles de limaçon; le bousillage était criblé de lézardes par ces insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les laisse dégrader sa case. « Les comités révolutionnaires n’étaient pas pires, dis-je à Margarita; je ne me serais pas imaginé en France de comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins. » Je gesticulais en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d’un gros ventre; elle me pique le doigt avec la double scie qu’elle tire de son arrière-train écaillé et couvert d’hermine; ma main enfle; la négresse rit et me demande la permission de me guérir... « Oui, oui, volontiers. -Mais, mais. -Mets-y du poil de diable si tu veux. » Elle fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le picotement cesse à l’instant: au bout de quelques minutes l’inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe contre la guêpe, le bourdon, l’abeille. Quelques prudes en lisant ma recette mettront mon livre de côté; d’autres, preux chevaliers, y trouveront une cajolerie; pour moi, je n’y cherchai que ma guérison. L’eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m’a été aussi efficace. La mouche adrague qui m’avait piqué, alla dans la ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur elles s’y fixèrent sans la piquer, soit sympathie soit ivresse, je ne sais. Tandis que la négresse courre écraser une araignée-crabe semblable à celle que nous avons vue dans le bois, il me prend envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l’ôter des mains, le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velus, long comme le doigt, d’un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards. « Cette espèce de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s’il vous piquait à certains endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la colonie. Une demoiselle eut le malheur d’en froisser un sur son sein, elle tomba en syncope et expira au bout de trois jours. » Jusqu’ici la Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en feuilles de palmistes. Je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin de la chambre, un petit rossignol de case y avait fait son nid. Ce volatile que les créoles nomment oiseau bondieu, ressemble à notre roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes et vient volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu’ils sont assis à l’autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de notre commensal était avancée: en haussant la tête, je sentis pendre sur mon front la peau d’un serpent qui venait de changer d’habit. Tandis que je réfléchissais sur cette trouvaille, un de nos camarades nous appelle au magasin. De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne de troupes. Givry se prépare à tout déloger pour éviter un second désastre. « N’ôtez rien, nous dit la négresse; couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été ici, il ne serait pas rongé; ces fourmis se nomment coureuses ou visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout l’appartement pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux araignées, enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de cinq ou six jours, elles iront ailleurs. » Disons donc avec l’Optimiste: « Tout est bien pour celui qui sait s’y conformer... » Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j’aime mieux une bonne leçon à mes dépens qu’à ceux des autres. Notre bon voisin m’invite avec Givry à venir passer l’après-midi chez lui. Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry est frappé d’un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est attaqué d’une fièvre brûlante et d’une migraine des plus insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède: elles remplissent un verre d’eau fraîche, entourent ses bords d’un linge double et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché le point où le soleil a frappé, l’eau bout à gros bouillons, la migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Au bout de trois jours, il prendra du jalap et sera parfaitement guéri. 16 août. Aujourd’hui nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons avec lui son abattis et son jardin; l’un est planté de coton, de quelques pieds de rocou et de quelques épices; l’autre d’arbres fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes du pays. L’abattis est en terres-basses; quelques nègres, enfoncés dans la vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant ce propriétaire est un bon habitant, mais la liberté l’a ruiné comme les autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la culture, nous montre la différence entre le vrai coton de Cayenne et celui que les Guadeloupéens ont apporté en venant ici former une partie de la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu’on rend nain pour le faire taller et le rendre plus productif. On n’est pas sûr s’il est naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane; cependant les Indiens avant notre découverte le cultivaient pour en faire des hamacs et d’autres choses pour leurs usages. L’arbre qui produit le rocou ne s’est trouvé dans la Guyane que chez les Indiens qui le cultivent pour leur usage, c’est-à-dire pour se frotter le corps avec la couleur rouge qu’ils tirent de son fruit. Les grands arbres l’étouffent mais plusieurs personnes assurent en avoir trouvé quelques pieds çà et là dans les bois; ce qui fait présumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l’Amérique a été plantée et policée antérieurement à sa découverte et que des révolutions arrivées au sol ou aux habitants l’ont dévastée et abrutie à des époques qui nous sont inconnues. Le fruit du rocouier sert à faire une pâte d’un grand usage dans l’art de la teinture pour donner le premier apprêt aux étoffes. M. Gourgue nous dit aussi un mot des épiceries et nous montre une plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre. Cette plante est la vanille, dit-il; elle est naturelle au pays et les Indiens qui la connaissent ne songent pas à en tirer parti pour leur plaisir ou pour le commerce, car ils laissent l’étude des besoins factices aux Européens. C’est en 1773 que la cour a fait porter à Cayenne, pour la première fois, des plants d’arbres à épiceries, venant des Indes. Le giroflier et le cannelier ont bien réussi, les autres plants ont péri dans les voyages, par les avaries ou par les suites de ce qu’ils y avaient souffert. Pendant longtemps la culture de ces arbres a été prohibée aux habitants de la colonie, c’est ce qui en a empêché la multiplication. Ce système ayant été abandonné, la cour en a fait passer dans les îles de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et 1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s’occupe de les multiplier dans la colonie; il a fait distribuer beaucoup de plants de girofliers à tous les cultivateurs qui en ont demandé: les jardins de la ville n’offrent plus que des allées de manguiers et de girofliers. En regagnant la case, nous vîmes sortir d’un pripris (étang momentané) que nous passions, un caïman qui coupa en deux le chien qui nous suivait à la nage. Celui-là n’est qu’un petit marmot, dit notre conducteur; ces grands lézards sont couverts d’écailles qui ne redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze à vingt pieds. Les nègres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des amphibies qu’on trouve et dans les étangs et sur le bord des fleuves; la femelle dépose ses oeufs dans l’eau; quand on les touche, elle accourt en glouglotant car elle ne les perd jamais de vue. Ils déclarent une guerre à mort aux chiens; s’ils poursuivent un cerf qui traverse un étang, ils laisseront passer la proie pour s’en prendre aux quêteurs. Pour attirer une victime, ils gémissent souvent comme un enfant abandonné. Si un plaisant dans un canot, s’avise de contrefaire les aboiements du chien, le caïman s’élance et le saisit. Et le maire nous fait un portrait des fléaux de la colonie qui me paraît exagéré. Chaque habitant va le confirmer par des récits plus ou moins frappants. Un nommé Lahaye, qui vit encore, venu ici avec la colonie de 1763, s’était relégué sur les roches voisines de Kourou où il couchait en plein air dans un canot, ne voulant pas, disait-il, dépendre de personne. Il avait un cancer au nez qui resta un jour découvert pendant son sommeil. Des mouches y firent leur ponte, des vers suivirent; la putréfaction était si grande que personne ne pouvait approcher du malade. On le fit porter à Cayenne dans la croyance qu’il mourrait en route. Le médecin Noyer fit mourir les vers. La plaie se cicatrisa et cet accident fit guérir le cancer que les vers avaient rongé. Ce même homme, dans son canot (comme Diogène, dit M. Colin), trouva un jour à ses côtés un serpent qui venait se réchauffer sur son cou. Lahaye se réveille à moitié, sent quelque chose de froid, le jette hors du canot, se rendort, l’animal revient, Lahaye le retrouve le matin enlacé autour de ses jambes, sans en avoir été piqué. « Nous ne nous effrayons pas, ajouta M. Colin, d’en trouver quelquefois dans nos lits. Cet animal, froid comme glace, cherche la chaleur et ne fait de mal que quand il a peur, il est aussi prudent que craintif; mais quand il vit éloigné des cases, l’aspect de l’homme l’effarouche, il fuit ou il entre en fureur et se jette sur lui. -C’est sûrement pour apprivoiser ces rossignols-là, que le Directoire m’a fait quitter Paris, dit Margarita. » Mais comment nos premiers devanciers Collot et Billaud-Varenne s’y sont-ils pris? « Ces deux déportés, membres du formidable Comité de Salut Public de 1793, arrivèrent ici en juillet 1795. Après avoir essuyé à leur bord le même traitement que vous sur la Décade, ils comptaient si bien sur un prompt rappel qu’ils demandaient en route au capitaine si un bâtiment parti après eux pour venir les chercher, pourrait les devancer à Cayenne. Cointet avait succédé provisoirement à Jeannet. La colonie était en combustion; ils s’attendrirent d’abord sur le sort des nègres que le gouverneur protégeait d’un côté et punissait de l’autre. Chaque jour voyait éclore des nouvelles conspirations; Cointet ouvrit les yeux, sonda les deux déportés l’un après l’autre; comme ils s’étaient divisés sur le bâtiment, il les avait séparés à Cayenne; Collot fut mis d’abord au collège, et Billaud au fort. Celui-ci refusa de faire la cour au gouverneur; l’autre plus insinuant, lui communiqua quelques projets de correction fraternelle pour les noirs. Les voies de douceur n’ayant fait qu’empirer le mal, Collot proposa l’établissement des maisons de correction où les nègres rebelles ou conspirateurs reçoivent des centaines de coups de nerf de boeuf. Il tomba malade et son collègue aussi, et ils furent mis à l’hospice. Un soir Billaud vint se joindre à des colons qui faisaient l’office de gardes-malades auprès d’un habitant qui avait été tourmenté pendant la journée de crises très- violentes; un léger sommeil l’ayant surpris avec la nuit, ses gardiens s’étaient retirés à l’embrasure d’une croisée voisine; la conversation était peu animée, et Billaud, à chaque minute, allait sur la pointe du pied entrouvrir doucement les rideaux du malade, revenait sans bruit, la main sur ses lèvres, en disant: « Taisons-nous, il dort. » Un des colons le prend par la main, fait signe aux autres... Tous se réunissent au bout de la salle... « Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilité pour un vieillard qui vous est inconnu, après avoir fait égorger de sang-froid tant de milliers de victimes, parmi les quelles vous deviez avoir quelques amis? -Il le fallait d’après le système établi; si vous en connaissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma conduite. -Ne nous parlez pas d’un système qui ne peut être cimenté que par le sang. -Faites le procès à la République, si vous voulez faire le mien. -Quel rapport, s’il vous plaît? -Quand la moitié de l’État dispute ses droits à l’autre moitié, quand la guerre intestine communique ses flammèches à celle de l’extérieur, quel parti faut-il prendre? -Il n’est plus temps de choisir à ce moment-là, mais il fallait le prévoir. -Nous ne l’avons pas fait, et la rage dans le coeur, nous nous sommes battus comme des lions: des mesures énergiques ont étouffé les séditieux de l’intérieur tandis que nous portions nos regards au-dehors. -Bien raisonné: mais qui vous a confié cette autorité suprême? -Le peuple. -Mais le peuple qui vous l’a refusée a été emprisonné, égorgé, en proie à la guerre civile; la majorité de vos collègues a été chassée et suppliciée par vous; vous vous trompez donc en mettant le peuple de votre côté? -S’il n’y était pas, pourquoi avons-nous été les plus forts pour décréter la république, fixer le sort de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement révolutionnaire, enfin pour pousser nos opérations à un terme qui empêche tout le monde de rétrograder? -Ce pourquoi fut votre droit tant que personne ne put vous faire rendre compte Vous avez visiblement abusé d’un pouvoir que vous pouviez mériter par un bon usage. Mais comment concilier votre innocence avec le trouble de votre collègue; peut-il être coupable d’avoir exécuté vos ordres? » À ces mots Billaud tournant fièrement la tête vers Collot qui dormait sur un lit voisin, s’écria: « C’est un lâche, il a fait son devoir comme moi, j’ai voulu être républicain et si c’était à recommencer, je n’aurais plus la folie de prodiguer la liberté à des hommes qui n’en connaissent pas le prix. Pour nos intérêts et pour le bonheur des deux mondes, je voudrais modifier à l’infini le fatal décret qui met la bride sur le col aux nègres ». Jeannet, retourné en France auprès du Directoire, fut renvoyé à Cayenne avec le titre d’agent. Son retour fut un coup de foudre pour ces deux exilés. Jeannet les consigne chez eux; au bout de cinq jours ils doivent quitter l’île. Au moment de leur départ, toute la ville accourut au rivage en élevant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvrait sa figure de sa longue redingote liserée de rouge. Billaud tranquille marchait à pas comptés, la tête haute, un perroquet sur son doigt qu’il agaçait d’une main nonchalante, se tournant par degrés vers les flots de la multitude à qui il donnait un rire sardonique, ne répondant aux malédictions dont on le couvrait que par ces mots: « Pauvre peuple! Jacquot!... Jacquot!... Viens-nous en, Jacquot! » Jeannet les relégua d’abord dans une sucrerie, séquestrée parce que sa propriétaire était en France. Collot mourut des fièvres le 7 juin 1796, invoquant ce Dieu et cette Vierge dont il se moquait quelques mois auparavant. Quand à Billaud, transféré à Sinnamary puis à Cayenne, il travaillait sans relâche à l’histoire de la Révolution. Ces dîners et ces fêtes ne dureront pas longtemps. La maladie nous a déjà entamés. Nos vivres sont à moitié consommés; nous ne vendons plus rien; nous n’avons point de plantage, point de canot pour aller à la pêche, point de nègres chasseurs, point de cultivateurs. Givry et Noiron, qui sont très-malades, ont trouvé à se placer chez le maire du canton; celui de Makouria se charge de Pavy, qui ne se porte pas mieux. Cardine, moribond, est porté chez M. Colin. Nous ne restons plus que trois à la case, et déjà nous pesons nos vivres... 70 livres de riz pour tout le temps que nous resterons dans la Guyane française... Quelle perspective!... « Pourquoi, dira-t-on, avez-vous formé un établissement, sans avoir les facultés suffisantes? Il fallait suivre vos camarades dans les déserts de Konanama et de Sinnamary ou vous enfoncer dans les terres, y bâtir des cases et faire des abattis. » Quand nous étions encore à Cayenne, tous les habitants et Jeannet lui-même nous engageaient à ne pas aller au désert... « Sauvez-vous du désert à quelque prix que ce soit », nous criait-on de toutes parts en versant des larmes. Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-être formé des établissements dans les terres incultes qui étaient notre seul patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus favorables et les plus près des bords de la mer; nous n’avons point de noirs, les habitants n’en peuvent pas avoir assez; quand le gouvernement nous en céderait, qu’en pourrions-nous faire depuis qu’ils sont libres et que Jeannet nous peint à leurs yeux comme des tyrans? Il faudrait donc travailler nous-mêmes, et nous sommes moribonds. Enfin, nous ne sommes que trois; donnez-nous donc à manger. « Travaillez, dites-vous »; la chose est impossible, vous en convenez vous-même dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3 messidor an 6. La culture ne peut être faite dans ces climats par les Européens; le blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dégénère sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son courage. 10 septembre. Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M. Trabaud qui nous loue sa case, d’en payer le loyer par l’éducation de son jeune garçon, âgé de douze ans. Il arrive ce matin, il sera nourri chez Bourg et ne fera que prendre des leçons à notre case. Ce jeune enfant est doué des plus heureuses dispositions; la nature donne aux créoles de l’aptitude à tout, une intelligence précoce, une suavité physique. Par une fatalité attachée au climat, dont l’air est imprégné d’une rosée de paresse, ils sont tous au-dessous des plus maladroits ouvriers de France. Ce n’est pas sans raison que les Européens les appellent des enfants gâtés. Leur plus mortel ennemi est le maître qui exige d’eux un travail raisonnable. Les pères et mères, idolâtres de leur progéniture, prétendent que l’application les tue; ils regardent la désobéissance de leurs bambins comme une charmante espièglerie. C’est un de ces terrains qu’on nous donne à défricher; comment nous y prendrons-nous? La méthode de France n’est pas de mise ici. Aujourd’hui le vieux Raymond nous amène son petit-fils et nous prie de le corriger. -« Il est allé consulter le diable, nous dit-il, vous savez ce que c’est, mon père; un certain Jérôme enseigne l’art de faire mourir le monde qui touche à ses oranges ou qui lui déplaît. À l’aide d’herbes entrelacées de certaine manière, et cachées aux yeux de son ennemi, ou de paroles qu’il prononce, vous tombez en langueur ou vous êtes couvert de lèpre. J’ai surpris ce matin mon enfant à qui il donnait de ses poisons pour en faire l’essai sur ses camarades, et peut-être sur nous. » Le passeur Bourg nous amenait en même temps le petit Trabaud. Étant près de la galerie, ils reculent et font un grand cri. « Qu’est-ce? -Au pyaye, au pyaye! (Un sort, un sort!) -Vous êtes perdus », dirent nos visiteurs, à la vue d’une liane qui barrait tout le vestibule. Notre case était cernée d’un cordon de racines, d’où pendaient çà et là de petits paquets de cheveux et des cailloux marqués de signes que nous ne connaissions pas. Bourg et notre élève, toujours à l’écart, nous dirent de prendre une torche pour brûler le sortilège. Le père Raymond jeta son justaucorps dans un seau d’eau et se joignit à Bourg pour courir au puits, afin de laver tous les lieux que l’ombre de la corde avait touchés. Ils passèrent ensuite une traînée de feu sur la terre. Le vieux Raymond et Bourg nous prédirent qu’il nous arriverait quelque chose de fâcheux. « Les vieux nègres, nous dit Bourg, sont extrêmement dangereux; ils font des pactes avec le diable. Le pyaye que nous venons de brûler est mortel; si vous l’avez touché, quelques-uns de votre société périront sous peu. » Trabaud, enchanté de cette occasion pour avoir congé, nous dit qu’il avait la fièvre. La leçon fut remise au lendemain. Nous fîmes sentinelle une partie de la nuit mais les semeurs de sortilège ne vinrent pas. 25 septembre. Sur le minuit, nous entendons du monde rôder autour de la case. Ils vont au cimetière exhumer le malheureux Leroux, déporté qui venait de mourir de chagrin. Son cadavre, noir comme du charbon, exhalait une odeur pestilentielle qui ne les dégoûtait pas; nous descendons à pas de grue pour les surprendre. J’ai déjà dit que notre haie de citronniers servait de bornes au cimetière. La lune qui, dans son plein, versait l’ombre des branches sur nous, les éclairait à loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, les cheveux, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en petits morceaux, et en font différents paquets. Nous étions hors de nous; et courons dénoncer cette profanation à nos voisins; on fait la visite, tous se trouvent dans leur case. L’uniformité de leur couleur et la crainte de faire tomber la plainte sur des innocents nous continrent dans les bornes d’une juste discrétion. Heureusement que nous étions peu affectés de cette nécromancie, mais ils pouvaient nous empoisonner s’ils ne parvenaient pas à nous ensorceler. Septembre, octobre, mi-novembre I798. Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou plutôt sans autres amis que notre bon M. Colin. Je ne me souviens de rien depuis le premier octobre jusqu’au dix novembre ; une fièvre putride m’a absorbé et j’ai perdu connaissance presque jusqu’à cette époque. Le 10 octobre, Jean-Baptiste Cardine meurt chez M. Colin où il était resté un mois malade; on met le scellé chez ce brave militaire à qui il n’a laissé que des haillons. On en fait autant à la case Saint-Jean; on reprend même jusqu’aux fonds que Cardine avait mis dans la société à l’époque de notre établissement. Le moment de notre maladie fut celui de notre plus cruel abandon. Le jeune Trabaud, que nous avions mené trop sévèrement pour un créole, dit au passeur que nous avions tué des vaches et des poules et que nous ne vivions que de vols: la misère où nous étions plongés rendait ce compte vraisemblable. Bourg, homme simple, s’en rapporta au témoignage de l’enfant, le fit partir pour Cayenne comme il le demandait, nous abandonna et répandit cette calomnie dans le canton. Tout le monde nous fuit. Les vaches et les poules revinrent, et nous ne fûmes informés de ces détails dégoûtants qu’au moment où nous commençâmes à nous traîner. Il ne nous reste plus de ressource que celle d’aller avec un bâton, de case en case, dire aux propriétaires qui n’ont plus rien: « De grâce, nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous ». Comme nous nous éloignions du poste, sans avoir la force d’y revenir quelquefois coucher, le sergent nous donna connaissance de l’ordre suivant: « Vous surveillerez les déportés de très-près, vous épierez leurs démarches et leur conduite; s’ils bronchent, mandez-le moi et faites-les partir sur-le-champ bien escortés; ils seront très sévèrement punis, ils sont sous votre surveillance et responsabilité. » Depuis quinze jours, nous errons comme des spectres: nous n’avons qu’un ami sur la terre, M. Colin qui est pauvre, aveugle, sexagénaire. Il a desservi sa table pour nous nourrir pendant notre maladie; il a une demoiselle de 17 ans; Givry lui plaît, obtient sa main; nous en sommes instruits douze heures avant la noce ; notre confrère Noiron, curé de Crécy, leur donne en présence de témoins la bénédiction nuptiale dans la maison paternelle. Le surlendemain, Noiron est conduit en prison à Cayenne pour avoir fait ce mariage. Comme il avait des fonds dans la société, il remit ses intérêts au maire et le peu qui nous restait fut vendu. Saint-Aubert trouva le premier à se placer chez une veuve, à quatre lieues dans le fond du désert. Le 23 décembre, il revint à notre case pour chercher ses effets, la joie le suffoquait au point qu’il était près d’étouffer. Avant son départ, il avait les jambes enflées; à son retour, elles étaient sèches comme des lattes. Il se rend chez son hôtesse. Le 20 janvier, par caprice car cette vieille fait tout par caprices, elle le renvoie et il revient à Kourou, à notre charge. Par la suite, une négresse libre, nommée Dauphine, recueillit Saint-Aubert, le soigna comme son enfant, pansant pendant trois ans ses larges plaies qui ne se sont jamais fermées. (Aujourd’hui il est en France.) Margarita fut placé dans le même temps chez M. Molli, alors régisseur de Pariacabo. J’eus le meilleur lot, celui de rester chez M. Colin, où je fus placé par Givry son gendre. Je n’ai jamais été plus heureux de ma vie. Quoique ce vieillard fût dans la détresse, il répétait sans cesse à ceux qui venaient le voir: « Si ma table est frugale, je m’honore de la voir entourée de trois déportés. » Tant qu’il a vécu, j’ai partagé mon temps à la rédaction de cet ouvrage et à la lecture; il m’a donné de grandes lumières sur la colonie où il était depuis trente-cinq ans. Son gendre Beccard, gardemagasin à Konanama, étant mort le 2 février 1799, j’ai fait un voyage à Sinnamary, pour viser la reddition des comptes de la veuve. Cet hasard m’a fourni des pièces authentiques. Désirant m’instruire sur les lieux, j’ai été moi-même à Konanama au milieu de l’hiver et des torrents. J’ai pris le plan du désert et celui du village à moitié embrasé; enfin j’ai visité la partie de l’ouest de la colonie, accompagné du maire de Sinnamary, qui m’a donné un permis pour aller jusqu’aux carbets indiens; ainsi, j’ai vu par mes yeux une grande partie de ce que je dirai des naturels du pays. Source: http://www.poesies.net