La Claire Fontaine. Par Lionel Léveillé. (1875-1955) (Englebert Gallèze.) TABLE DES MATIERES Dédicace. Préface. Canot D'Ecorce. Petit Poisson. Rivière Noire. Vive La Canadienne! Feu D'Erable. Les Quêteux. Chien Qui Hurle. Épluchettes. Soir Champêtre. L'Habitant. Retour. Le Champ Paternel. Chansons. Oui, Je Me Souviens. Femme. Anciens Amis. Ces Gueux. Ils Ne Rêvent Pas. Le Snob. Songe. Le Parc. La Beauté. Connaître. Vivre. Mourir. Vendeurs Du Temple. Lampe Du Sanctuaire. La Croix Du Chemin. Dédicace. A Maître J. L. PERRON, Avocat, Conseil du Roi, député de Verchères à l’Assemblée Législative de la Province de Québec, qui sans autrement me connaître, m’a généreusement aidé de son influence, à la seule fin d’encourager un humble littérateur, ce livre est respectueusement dédié. E. G. Préface. Cher lecteur, Quand tu parcourras, d’un oeil averti ou même bienveillant, ces pages où j’ai mis un peu de mon âme, je ne m’attends pas à ce que tu les aimes autant que moi. Elles n’ont pas été écrites dans une pensée préconçue et suivie, mais généralement, et je pourrais dire uniquement, pour satisfaire un besoin du coeur. Après les avoir relues avec désintéressement, autant que cela m’était possible, je les ai crues dignes de la publication. Si je me suis trompé, c’est ton droit et, peut-être, ton devoir de me le dire. Je te serais même reconnaissant de me souligner les faiblesses et les fautes qui entachent ces modestes essais, et de me fournir ainsi l’occasion de mieux employer mes loisirs; mais tu ne m’apprendras rien en affirmant que ce livre est incomplet et insuffisant; qu’on n’y voit pas tel ou tel sujet pourtant bien digne d’être chanté en poésie. J’admets d’avance que ceux qui peuvent mettre leur talent au service d’une cause, entreprendre et parfaire une oeuvre sont les plus heureux, mais un tel bonheur ne s’est pas trouvé, jusqu’aujourd’hui, dans mon lot. Si tu es de ceux qui espèrent, sans cesse, voir merveilleusement grandir, au milieu du champs de maïs, un palmier géant qui couvre tout l’horizon de ses branches; si tu attends toujours le poète-messie qui doit rendre l’ouïe aux sourds et la vue aux aveugles, faire comprendre la beauté à qui n’a pas d’âme et animer la matière inerte, comme « Aux accents d’Amphion les pierres se mou aient » tu n’es pas celui que cherchent mes accords timides et, devant ton regard perçant, je jure de briser ma lyre. E. G. Canot D’Ecorce. J’ai trouvé l’eau si belle Que je m’y suis baigné. Canot d’écorce qui vole, qui vole Canot d’écorce qui va voler (Vieux refrain que d’après une superstition, on répétait avec insistance pour engager le canot volant à partir de terre.) A Albert Ferland. Allons, ma muse et mon idole, Dans les lointains nous exiler. Entends-tu pas le vent du pôle De sa clameur nous appeler? Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Touchant et glorieux symbole, La nuit qui vient de s’étoiler Offre sa sublime auréole Aux fronts où l’amour sait brûler. Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Partir sans ancre ni boussole, Ce rêve comment l’épeler? Papillon qui, d’une corolle, Dans le ciel noir veut s’envoler... Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Parfois l’orgueil trompeur affole Un coeur et le fait chanceler Comme sur l’eau la voile folle Qu’un souffle rageur vient gonfler. Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Sur l’onde perfide et frivole, Quand le grand large va souffler, Comme un palais de neige molle Ton espoir pourrait s’écrouler... Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Ah! viens plutôt sous la coupole Des pins que le soir fait trembler Écouter la voix-qui console- Des aïeux au simple parler... Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Ô muse, crois à ma parole, Si la gloire te vient troubler; Dans le vertige où l’aigle vole L’hirondelle ne peut aller... Canot d’écorce qui vole qui vole, Canot d’écorce qui va voler. Petit Poisson. A J. A. Lapointe. « Petit poisson deviendra » gros, Au bord de la crique La Noire, Un pêcheur, pêchant pour la gloire. Et n’étant encor qu’à zéro, Comptait d’avance: « Un... deux... trois... quatre » Mais il lui fallut en rabattre. « Petit poisson deviendra » gros, Si, dans les creux, sur les battures, Il trouve toujours la pâture Bonne à se mettre sous le croc; S’il dirige bien sa nageoire, Ne se fait pas mourir à boire. « Petit poisson deviendra » gros, Si quelque longue dent vorace Ne fait pas, dans sa chair vivace, Un brutal et mortel accroc, Si, pris soudain de méningite, Il ne meurt pas de mort subite. « Petit poisson deviendra » gros, Si son souffle point ne dévie, Si, dans le bazar de la vie Il détient un bon numéro... Mais c’est en vain que tu rechignes Et sautes au bout de ma ligne, «-Petit poisson deviendra » gros- Je t’ai; je te mets dans la poêle; A ta chair trop tendre je mêle Du sel, du beurre et du poireau. Et, sans voir que ça te dérange, Je te fais cuire et je te mange, « Petit poisson deviendra » gros. Rivière Noire. A mon frère J. O. Léveillé, notaire, St-Jean de Matha. Petite onde au cours mince et croche, Qui serpentes entre les roches Des montagnes où je suis né, Mais qui, sous leurs maigres ramures, Chuchotes un si gai murmure, Quel nom lugubre on t’a donné! Qu’importe au poète qui t’aime!... Ton souvenir ancien et même Le sens mensonger de ton nom, Mieux que de plus neuves tendresses, Lui refont un coeur de jeunesse, De paix naïve et de chansons. Ah! protège dans leur symbole Les jours purs de l’enfance folle, Le pont bas, le petit canot Qui courait sur les ondes vertes, Et le bruit des rames alertes En cadence frappant les flots; Les rochers noircis, l’ombre douce Des vieux pins ravagée de mousse, Le sauvage aspect de tes bords Et, sous le soleil qui l’inonde, Ton eau tranquille et peu profonde Où naviguent des poissons d’or. Par la campagne parfumée, Ressuscite les voix aimées Qui, dans le soir, chantaient en choeur, Et que l’écho de la colline, Comme un fol enfant qui lutine, Répétait, sournois et moqueur; Puis, sur quelque rameau flottant, Parmi les joncs verts de l’étang Où le jour tiède se concentre, Gras et content, le ouaouaron, Comme un rentier sur son perron, Exposant au soleil son ventre, Et, qui, lorsque bambins maussades, Nous lui dressions des embuscades, -Certes moins féroces que fous- En s’enfuyant sous l’onde claire, Pour tout reproche de colère Ronchonnait un grognement doux. Plus loin, l’ancienne carderie Avec sa charpente pourrie, Son vieux toit de chaume branlant Et la chute, toujours grondante, Dont on entendait la voix lente Sans fin, le soir, en s’endormant. Doux passé, visions sereines, Si vos allégresses lointaines Prêtaient leur douceur à ma voix Je l’épellerais dans la gloire Le nom de la rivière Noire Pour tout ce qu’il évoque en moi, De ris sonores de voix franches, De courses folles sous les branches, De bonds joyeux dans la clarté, De papillons, de vols d’abeilles, De gaîté bruyante et vermeille, De chants par l’écho répétés. Vive la Canadienne! D’aussi longtemps qu’il me souvienne, La leçon mise sous mes yeux Fut qu’ici-bas nul ne peut mieux Que chérir sa concitoyenne: Vive la Canadienne! Mon père, sur la race indienne, N’écrivit pas de longs discours, Mais il est l’auteur de... mes jours Cette devise fut la sienne: Vive la Canadienne! Et pour que brûlant se maintienne, Dans mes veines, le feu sacré D’un patriotisme éclairé, Il me souffle son âme ancienne: Vive la Canadienne! Voilà pourquoi, quoi qu’il advienne, Sous le ciel serein ou dément, Je me balade crânement Sans un radis qui m’appartienne... Vive la Canadienne! Petite, boulotte ou moyenne, Aux cheveux blonds, noirs ou châtains. Qu’elle arbore, soir ou matin, Robe de velours ou d’indienne... Vive la Canadienne! Feu D’Erable. A l’ombre d’un gros chêne J’ai été me faire sécher. A Hector Demers. Âme, foyer, lumière et voix, Enchantement inaltérable Des soirs tranquilles d’autrefois: Feu d’érable! Quand la bise, au volet rageur, Hurlait son grand cri lamentable, Qu’on était bien dans ta chaleur, Feu d’érable! Ah! les fronts graves ou sereins, La gaieté bonne et vénérable Que tu réchauffais dans ton sein, Feu d’érable! Les anciens aux lentes chansons, Aux histoires épouvantables Qui mettaient au coeur des frissons, Feu d’érable! Le petit gamin qui, têtu, Pour mieux écouter chaque fable, Ouvrait des yeux... t’en souviens-tu? Feu d’érable. Et l’aïeul au menton branlant Dont le tisonnier inlassable Plongeait dans tes tisons ardents. Feu d’érable? Que d’instants en vain regrettés - Assis le soir près de la table- Se rallument dans ta clarté, Feu d’érable! Les Quêteux. A Maître J. A. A. Bodeur, avocat, au Barreau de Montréal. Dans mes souvenances lointaines Reviennent parfois vaguement Les imposants croquemitaines Du temps que j’étais un enfant. Et je demande à ma mémoire: « Où sont-ils tous ces noms fameux, Cayen-Sucré, le Quêteux-Noir, Le Quêteux-Rouge et le Loucheux, Péti-Turcot, Tornon-Vinguienne, Gaillards dégourdis et malins, Venant tous de Sainte-Julienne, Du Grand-Cordon ou de Saint-Lin? » Quand s’estompait leur haute taille Ondulant sur leurs lourds bâtons, Les chiens jappaient, et la marmaille Rentrait craintive à la maison. Crânement, sans cérémonie, Et sur un ton de bon aloi: « Bonjour toute la compagnie. » Puis ils étaient partout chez soi. A manger la soupe en famille Et sans manières, retenus, Ils riaient de façon gentille Et disaient: « C’est pas de refus. » Pendant qu’on lave la vaisselle, Fumant leur pipe dans un coin, Ils vous dépliaient des nouvelles De tous les villages voisins: « La belle Luce au gros Bellone Se marie au petit Durand. Quand j’ai passé par Terrebonne Colas à Pierre était mourant. » Après, un petit bavardage: « Marci! Ben du succès! Adieu! » Puis ils reprenaient leur voyage Sous le grand soleil du bon Dieu. On était personne de marque, On était fier de son métier. Un quêteux, c’était un monarque Ayant pour carrosse ses pieds, Pour tout domaine, la grand’route, Pour fortune, un corps vigoureux Et pour palais doré, la voûte Sombre ou transparente des cieux. Depuis, des réformes iniques Et l’évolution des moeurs, Ont au vagabond pacifique, Signifié: « Travaille ou meurs. » Pour conserver quelque importance, Pour être un peu considéré, Fallut montrer des références, Un bon billet de son curé, Être rachitique et tout croche, Bossu, n’avoir rien de niveau, Avoir une jambe qui cloche, N’avoir, de bras, que des morceaux. Aussi-répercussion juste- Le mendiant persécuté N’est plus le beau gaillard robuste Du bon temps de la liberté. Avec leur mine pitoyable Ce sont, tantôt, de faux boiteux, Qui jettent béquilles au diable Aussitôt que rentrés chez eux, Des sourds-muets, de vilains drôles Aux gestes gourds et rococo Et qui recouvrent la parole Dès qu’ils vous ont tourné le dos; Ou, si par quelque rue obscure Vous venez le soir à... ramer, C’est quelque quêteux d’aventure Qui parle de vous assommer. Majestueuse silhouette Roi hâlé des chemins poudreux Moi, franchement, je te regrette Ô race des anciens quêteux Chien Qui Hurle. A Alphonse Beauregard. Bien qu’il soit déjà tard, on veille Chez l’habitant du Chemin-Rond, Car la mère, la bonne vieille L’ange-gardien de la maison, Depuis quelques jours est souffrante. Elle est très chétive et, ce soir, Malgré la tempête grondante, Le vicaire est venu la voir. Pendant que la malade, lasse. A l’air d’un instant sommeiller, Près du lit, on cause à voix basse Afin de ne pas l’éveiller. Et la même sombre pensée Tourmente les fronts inquiets... A travers la bise glacée, Sur la route, le chien hurlait. Dans la malheureuse demeure Chacun s’est signé gravement, Et l’on comprit que c’était l’heure De se désoler, car souvent, La mère qui sait les présages Et les expliquait sans effort, L’a dit dans son grave langage: " Chien qui hurle est signe de mort. » Épluchettes. A Maître A. Mireault, notaire, Montréal. Ce soir, à la fête chez les Brunelle, Pour éplucher le blé d’Inde nouveau, Les couples bruyants ne font pas défaut. Et tant pis pour eux, et tant pis pour elles, Ceux et celles qui chez eux sont restés; On n’est pas des gens qui gardent rancune: Les jeunes, les vieux, les blondes, les brunes, Tout le rang Péningue était invité. Allons! les gars et les fillettes, Faites voler les épluchettes. Que l’on se hâte et que l’on bouge! Si vous trouvez un épi rouge, Celle ou celui que vous aimez, Vous l’embrasserez. Holà! les jeunesses, dans la corvée, Pigez, sans compter, dans les blonds monceaux! Et trêve aux amours! les galants farauds, Ou tantôt, après la tâche achevée, Des beaux discoureurs vous aurez l’affront; On pincera quelque gigue joyeuse Et l’éplucheur avec son éplucheuse Les plus vaillants, seuls, boiront, danseront. Allons! les gars et les fillettes, Faites voler les épluchettes. Que l’on se hâte et que l’on bouge! Si vous trouvez un épi rouge, Celle ou celui que vous aimez, Vous l’embrasserez. Le plus vaillant, c’est le père Liboire. Boulé! Hein!... les vieux sont toujours les vieux! Le bonhomme encor a du poil aux yeux! Et de l’eau du puits, il vous en fait boire! Le travail fini, faut pas s’ennuyer. Du rhum attaquez gaîment les bouteilles... La santé de Liboire et de sa vieille, Les braves qui vont danser les premiers! Allons! les gars et les fillettes, Faites voler les épluchettes. Que l’on se hâte et que l’on bouge! Si vous trouvez un épi rouge, Celle ou celui que vous aimez, Vous l’embrasserez. Soir Champêtre. A Maître J. B. Ladouceur, avocat, au barreau de Joliette. Au clocher qu’à travers les branches on peut voir, La cloche, au loin, sonnait pour l’angélus du soir. Des gars au teint hâlé, sur les guérets de sable, Suivaient les boeufs lourds qui revenaient vers l’étable. On entendait parfois les clochettes tinter Des vaches qu’un enfant ramène au clos brouter. Sur les chemins herbeux le grillon qui maraude Jetait son cri perçant dans la poussière chaude, Et, sur la majesté tranquille des grands champs Le soleil apaisait ses rayons lentement. Sur le perron de bois l’aïeul à blanche tête Accueillait souriant, fiers de la tâche faite, Les fils robustes qui rentraient à la maison, Songeant peut-être que très loin sous l’horizon, Professant pour le sol le même culte austère, Les enfants de ses fils labourent d’autres terres Et forment, par ce soir imposant et serein, Une chaîne d’amour aux croisements sans fin; Car, suivant du grand’père aimé l’exemple sage, Sa famille a si bien agrandi l’héritage Que les jeunesses des hameaux avoisinants Ont nommé ce canton: « Le rang des habitants », Et que cet humble nom que tout villageois aime Du labeur le plus noble est devenu l’emblème. L’Habitant. A Maître J. C. H. Trudeau, avocat, au barreau de Montréal. Avec son grand chapeau de paille, Chemise entrouverte et col nu, On le voit, sans fin, qui travaille, Aussitôt le matin venu. Le soleil fait, sous la flanelle, Plus vite son sang bouillonner; Et, lorsque sa femme l’appelle, Au bout de l’enclos, pour dîner, Il ne fait pas la fine bouche; Il n’affecte pas d’airs sournois, Comme un délicat qu’effarouche Le gros lard ou la soupe aux pois. Il n’a pas qu’à tenir la plume... Après le dur labeur des champs, Devant l’assiette qui fume, L’appétit est ouvert et franc. Labourant, fauchant, sans relâche, Tant que la saison se poursuit, On le voit à sa rude tâche, Depuis l’aube jusqu’à la nuit. Et, quand les récoltes sont faites, Un beau jour, bien endimanché, Il part, sur sa grande charrette, Vendre ses produits au marché. Financier, bourgeois, philosophe, En le voyant incline-toi: Cet ignorant à rude étoffe, Sur sa charrette, c’est un roi. De tes inquiets griffonnages Son esprit ingénu se rit. Il ne le doit qu’à son courage Le pain brun dont il se nourrit. D’un bras robuste et d’un coeur brave, Il laboure ses champs aimés, Ignorant à jamais l’entrave De tous tes calculs renommés. Dans sa tranquillité certaine Il goûte santé, force, amour, Bonheurs que tes fatigues vaines Ne te prodiguent pas toujours. Par les tombeaux du cimetière Qui tiennent encore au foyer Son coeur s’enracine à la terre Comme l’orme ou le coudrier. Si quelque ambition injuste Convoitait un jour son hameau, Il s’armerait, vengeur auguste, De sa fourche ou de son râteau, Et, comme aux époques passées Faisait l’aïeul vaillant et fort, Pour sa tendresse menacée Il lutterait jusqu’à la mort. Cet ignorant, pour son village, Sa maisonnette et son verger, N’a pas qu’un amour de passage, Conventionnel et léger. Il n’a pas votre âme changeante, Citadine polis. Il n’est pas La fleur que sans peine on transplante D’un climat dans d’autres climats. Il est l’adorateur sincère, Le gardien honnête et constant Qui vit et qui meurt sur sa terre, Au milieu des siens: L’Habitant! Retour. A L. J. Doucet. Lorsque tu reviendras, après ta longue absence, Vers ton village ancien aux trottoirs vermoulus, Dans les grands champs frais labourés qu’on ensemence Et même sous le toit aimé de ton enfance, On ne te reconnaîtra plus. Dans le banc familial, à vêpres le dimanche, On te regardera comme un passant suspect. Tu ne trouveras plus ta vieille maison blanche Ni le lierre grimpant ni l’étable de planches: Le val aura changé d’aspect. Et, si t’arrêtant las, tu demandes à boire, Des jeunes gens craintifs n’osant te saluer, Et des enfants nouveaux à tête blonde ou noire A l’aïeul qui cherche ton nom dans sa mémoire, Diront: « Quel est cet étranger? » Le Champ Paternel. A Maître Charles Emile Trudeau, Avocat au barreau de Montréal. Heureux les fils constants dans leur beauté première Qui fécondent le champ défriché par leur père! Vertueux héritiers de l’aïeul simple et fort, Continuant sa vie, augmentant son effort, Ils sont l’arbre superbe à la solide écorce Qui puise au coeur du sol une invincible force Et dont l’essor puissant de jeunesse, exalté, Monte plus haut toujours dans la postérité; Mais ceux qui, désertant la trace paternelle, S’en vont errer sans fin sur des routes nouvelles, Pareils aux flots houleux que roulent les torrents, Quel bonheur pourrait croître en leurs rêves changeants? Chansons. Sur la plus haute branche Le rossignol chantait. A M. Arthur Laurendeau. Je lui disais: " Ma soeur, Un beau laurier, sur votre front d’ivoire, Remplacera la reine des buissons. » Je le disais et mon rêve de gloire A, comme tout, fini par des chansons. Hégézyppe Moreau. Puisque si vite le temps coule, Emportant nos amours changeants; Puisque, au rêve qui se déroule, Tout espoir brusquement s’écroule Comme un château vieux et branlant; Puisque, parmi les noirs décombres, On voit un blanc fantôme errer; Puisque la terre n’est qu’une ombre Où grouillent des douleurs sans nombre Puisque, sur le vaisseau qui sombre, Il vaut mieux chanter que pleurer; Pour qu’un écho lointain réponde, Chantez, dans la nuit de mon coeur, Chansons tristes comme le monde, Chansons où la colère gronde, Chansons, comme la mer, profondes, Chansons brunes et chansons blondes, Chansons de joie ou de malheur! Oui, Je Me Souviens. J’ai perdu ma maîtresse, Sans pouvoir la retrouver. Oui, je me souviens, quand, un soir ensemble, Chaste comme un voeu qu’on fait à genoux, Avec l’infini dans ta voix qui tremble, Tu m’as dit, craintive et douce: « Aimons-nous. » Ce soir m’appartient! Il n’est point à d’autres! Devant mon désir tout pencha, soumis. C’est mon chant d’amour, mon bonheur, le nôtre Qui remplit la terre et le ciel ravis. Les arbres, les fleurs, le temps et l’espace Et l’astre à la glorieuse clarté, Le jour qui décroît et l’homme qui passe Nous ont dû leur sainte et calme beauté. Depuis que mon coeur où l’amour persiste Par ton regard doux n’est plus protégé, Que l’espace est gris! Que la terre est triste! Sous le ciel chagrin que tout est changé! Femme. Pour un bouton de rose Que j’lui ai refusé. Quand tu murmuras dans ma vie, ô femme, Les mots du bonheur changeant et mortel, Quand de tes yeux purs me sourit la flamme, L’impossible émoi qui tenta mon âme M’a fait croire au Ciel, Ta chair a trahi mon espoir sublime; Dans ton regard calme et doux j’ai souffert; Et de cet amour le rayon ultime M’a fait voir plus bas qu’au fond de l’abîme: Je crois à l’enfer. Et je me débats dans le rêve vide, Attiré par l’insondable remous, Comme un chat que son protecteur perfide A jeté dans quelque mare fétide, Une roche au cou. Anciens Amis. A Maître D. A. Fontaine, notaire, Montréal. Seul dans le nocturne silence, Je songe à mes anciens amis, Espoirs que le ciel avait mis Devant les pas de mon enfance. Dans mon coeur, par l’ombre envahi, Subsistent des rayons suprêmes: Mes amis sont toujours les mêmes Et pas un d’eux ne m’a trahi. Comme aux jours de mon âge heureux, Par des mots vibrants et nombreux Ils répondent à ma détresse. A chacun mérite rendu, Dans le malheur je n’ai perdu Que les rêves de ma jeunesse. Ces Gueux. A mon père. Sainte volupté! seul trésor qui vaille! Non! ces blêmes gueux, les poètes fous, Du sage gras et cossu qui les raille, Dans leur coeur hautain, ne sont point jaloux. Et si quelque voix, parfois tentatrice, Murmura dans leur rêve extasié: « De toute l’âpre et moderne avarice La richesse entière est là, sous ton pied. Prends-la sans tarder, d’un geste rapide, Vers ces biens à ton bonheur dévolus, D’innombrables mains se tendent, avides: Dans un instant il n’en restera plus. » Beauté! de t’aimer l’âme jamais lasse, Ces gueux dont la faim blâmait le transport, Ils ont préféré frémir quand tu passes A courber le front pour prendre cet or. Chante, rossignol, chante, Toi qui as le coeur gai. Ils ne rêvent pas Ils ne rêvent pas Ils y vont, agissent. Les murs qui surgissent, En travers des pas, Ils les aplanissent: Ils ne rêvent pas. Foin! de la mollesse, Des vaines finesses, Des goûts délicats Qu’un lettré professe: Ils ne rêvent pas. « Céladons du livre, Premièrement vivre Les jours d’ici-bas »... Comme un flâneur ivre, Ils ne rêvent pas. Gageant sur les courses, Gagnant à la bourse, Dans tous les fatras, Esprits à ressources, Ils ne rêvent pas. L’humaine sottise, Dont, sans cesse, ils visent Les hauts et les bas, Est leur marchandise: Ils ne rêvent pas. La mine affairée, La tête enfiévrée De bruyants tracas, Même la soirée, Ils ne rêvent pas. Graves, ils computent, A des match de lutte Ou de pugilat, Les bonds et culbutes -Ils ne rêvent pas- Où d’ardents athlètes Se rompront la tête, Les reins ou les bras, -Voluptés concrètes!- Ils ne rêvent pas. Blâmant la paresse, Quand vient la vieillesse, Ils comptent, béats, Les gains de leur caisse: Ils ne rêvent pas. Ils sont-qu’on l’admette- Des buses parfaites, Mais, dans tous les cas, Leur fortune est faite: Ils ne rêvent pas. Quand on les enterre, Les fils légataires De leurs reliquats Font comme leurs pères. Ils ne rêvent pas. Le snob. Le matin, à huit heures sonnant, je me lève. Je recueille, bourru, mes vêtements épars. Je commande mon déjeuner d’une voix brève. Je déjeune; j’allume un cigar et je pars. Parfois je m’arrête. Je dis: « C’est bien bête. » Ronchonner, poser, C’est mal commencer. Bah! Chic en manières! Bon goût! Savoir faire! Je salue, en passant, des gens que je rencontre. Je lis les derniers bulletins des grands journaux. L’air sournois et pressé, je regarde ma montre. A ceux qui m’abordent je dis: « Le temps est beau. » Parfois je m’arrête. Je dis: « C’est bien bête. » Se gober, poser, Parler sans penser. Bah! Chic en manières! Bon goût! Savoir faire! Tout le jour, au bureau, je compte ou je compile; Je note des argents reçus ou des envois; Je téléphone à des clients; je dîne en ville; J’achète mon journal... et je rentre chez moi. Parfois je m’arrête. Je dis: « C’est bien bête. » Compter, compiler, En vain s’essouffler. Bah! Chic en manières! Bon goût! Savoir faire! Ma femme qui de tous les potins s’accommode Me pousse, chaque soir, dans quelque nouveau plat; J’assiste à des euchres ou concerts à la mode; Je visite ou reçois en habit de gala. Je dis: « C’est bien bête. » Parfois je m’arrête. Poser, reposer, Sans se reposer. Bah! Chic en manières! Bon goût! Savoir faire! Si, dans quelque guêpier savant où je m’avance, On vante sans réserve un ouvrage récent, D’une voix ferme qui trahit ma compétence, Quand je ne comprends pas, je dis: « C’est épatant! » Parfois je m’arrête. Je dis: « C’est bien bête. » Parler sans penser, A froid s’emballer. Bah! Chic en manières! Bon goût! Savoir faire! Aussitôt que rentrés chez nous, je me désangle. J’enlève mon faux col et respire un instant; Et je dis à ma femme en baillant comme un angle: « Avec tous leurs fatras ces gens sont assommants. » Parfois je m’arrête. Je dis: « C’est bien bête. » A se malmener, Ainsi s’obstiner. Bah! Chic en manières! Bon goût! Savoir faire! Tu as le coeur à rire Moi je l’ai à pleurer, Songe. A ERNEST MARTEL. Toute la blancheur des plus blanches âmes, Toute la douceur des mots les plus doux, Toute la beauté des plus belles femmes, Toute la bonté du ciel à genoux, Tout l’enchantement d’or et de lumière Qui berce, ravis, les sommeils d’enfants, Je les vis, soudain, devant ma paupière, Passer lentement. Puis le songe, alors, a changé de forme. Je vis ma douleur comme en ces miroirs Réfléchissant un portrait si difforme Qu’on éprouve une fatigue à s’y voir. Toute ma fierté n’était que grimace; Tout en moi semblait grotesque et pâteux, Mon corps avait l’air d’un monstre et ma face D’un masque hideux. De nouveau, pourtant, la vision douce Apparut devant mon coeur angoissé, Et ses pas semblaient glisser sur la mousse Et sa main m’ouvrir un lointain passé. Dans le charme pur qui flotte autour d’elle, Les bonheurs naïfs, de l’âme exilés, Palpitaient, soudain, comme des bruits d’ailes D’oiseaux envolés. Puis, comme à l’appel d’un signal funèbre, Des yeux aux regards flamboyants et durs, Des corps décharnés, vêtus de ténèbres, Sortaient des plafonds, des vitres, des murs. Leur souffle, comme un brouillard insalubre, Enlaçait d’effroi mes membres glacés, En ricanant, fou, des rires lugubres D’espoirs trépassés. Puis plus rien, plus rien! Plus de frais visages, Plus de rayons purs, de spectres maudits. La nocturne paix, comme un lourd nuage, Sur mon oeil vitreux et las s’étendit. Plus rien que le vide et le calme infâme D’un front de vieillard âpre et dépouillé... Du songe qui grise et torture l’âme J’étais réveillé. Le Parc. A Maître Hector Trudeau, avocat au barreau de Joliette. De tes rêves aimés par nul regard distrait, Viens errer, cette nuit, dans le parc solitaire; -Un peu de la grandeur sereine des forêts A pris docilement racine en cette terre.- Entendre le bruit doux des jets d’eau sur l’étang. Pour que le gazon vert à sa fraîcheur s’abreuve, Les hommes, en ce lieu, d’un effort patient. Ont amené, soumise, une onde du grand fleuve. Quand le fanal discret du lointain carrefour Luira vers toi, péniblement, à travers l’ombre, Mieux que la majesté raidieuse du jour Sa timide clarté baignera ton front sombre. Et tu diras: « Atome infime de soleil, Qui luttes, triste et las, contre la nuit funèbre, L’effort de ma pensée inquiète est pareil A ta mince lueur filtrant dans les ténèbres. » La Beauté. Elle ne m’a jamais rien dit Et jamais elle n’entendit Les mots confus de ma tristesse. Dans mon chemin elle a passé En blanc, noir ou fin nuancé Glorifiant son corps de déesse. Devant son sourire orgueilleux, Quand s’allume dans bien des yeux L’espoir brûlant comme une lave, Moi, pour plus longtemps l’adorer, Je la suis sans rien espérer, Comme son chien ou son esclave. Elle n’aura pas soupçonné Le tourment béni et damné Que sa présence renouvelle, Et combien j’ai rêvé souvent La meurtrir dans mes bras déments, D’une étreinte douce et cruelle; Gai, d’être ainsi, dans mon destin, Le rayon de bonheur lointain Qui martyrise mon front blême; Car, m’imposant un vain émoi, D’être à d’autres bien plus qu’à moi, Je la hais autant que je l’aime. Connaître. A Albert Dreux. Enveloppé de son bonheur insoucieux, Sous le dôme sans fin du ciel mystérieux, Comme un enfant dans la caresse de sa mère, Le monde souriait, bercé par la chimère. Simplicité candide, enfantine bonté, Paix certaine du coeur dans l’espoir abrité, Comme une vision extatique, sans trêve, De mirages divins vous enchantiez son rêve. Qu’importait l’éphémère éclosion des jours? Absorbant dans leur âpre appel tous les amours, Aux berceaux gazouillants de timides prières, Les tombeaux envoyaient des baisers de lumière. Dans son étroit chemin nettement défini La vie, à calmes flots, coulait vers l’infini Des bonheurs dont ses rides purs montraient les germes, Vers des amours heureux, sans partage et sans terme. Un jour, l’Esprit Humain, Prométhée orgueilleux, Ne voulant plus subir la tutelle des dieux, Se leva fièrement, d’un effort grandiose, Pour disputer au ciel l’obscur secret des causes. Il alla, sans soutien autre que sa raison, Par chaque jour vécu reculant l’horizon. De son ambition enfantine et sublime, Scrutant d’un oeil farouche et dur tous les abîmes. Ses pas erraient sans trêve et par tous les chemins. Il pesa toute la matière en ses deux mains, En définit le poids, la saveur, la puissance; A tout détermina sa cause et son essence. Puis vers les mondes au songe toujours pareil, Comme il venait, sonnant la gloire du réveil, De sinistres échos à sa voix répondirent; Les fantômes de ses rêves morts l’assaillirent. Contre les souvenirs trahis de son passé Impuissant, il lutta, désarmé, terrassé, N’apercevant au loin, par delà sa souffrance, Qu’un ciel chargé de nuit et de désespérance. Sur un sol dépouillé de joie et de grandeur, Son corps n’était qu’un tas de chair et de laideur Que la mort sourdement emprisonne et travaille. Des atomes hideux lui mangeaient les entrailles. Alors, dans son amour égoïste et flétri, Dans son orgueil par l’âpre vérité meurtri, Dans ses sens vainement émus, dans tout son être, Il subit la torture atroce de Connaître. Vivre. Toujours partir pour n’arriver jamais! Recommencer sans plaisir et sans trêve! Toujours pousser devant soi quelque rêve! A des désirs enchaîner des regrets! Appeler dans la nuit, tremblant et blême, Un spectre doux qui ne nous répond pas; Toujours aimer sans savoir qui l’on aime; Sentir l’espoir buter à chaque pas! Comme la feuille morte au vent funèbre, Errer, gémir, bondir et retomber; Meurtrir son âme aux angles des ténèbres, Puis dans la tombe, inerte, succomber! Est-ce donc là le bien entier de vivre? De tant d’efforts ridicules et vains, Foi, lumière ou mirage, qui délivre, Montre à mon rêve un moins banal destin. Mourir. Pourquoi, si l’infini t’appelle, Douter d’une vie éternelle, Coeur qui trembles devant la mort, Âme inquiète qui, sans cesse, Pour vaincre la chair qui t’oppresse, Recommences le même effort! Quel est ton but?... sous ta paupière Si ta pensée est prisonnière, Si tu gémis vers l’inconnu, Si ton espoir glorieux pleure, Aux barreaux étouffants de l’heure Par l’instinct brutal retenu. Où vont, quand leur chaîne se brise, Ceux qui d’une vaine hantise, Dans un long exil, ont souffert?... L’oiseau prisonnier qu’on délivre Et le fauve dompté qu’enivre Le regret lointain du désert? Vers l’objet de son espérance L’être libre aussitôt s’élance. Mortel que rien n’a contenté, Mourir c’est la cage qui s’ouvre, Le tigre enfermé qui recouvre Ses jungles et sa liberté. C’est l’oiseau captif qui s’envole; C’est-de sa froide et sombre geôle Le mur écrasant soulevé- L’âme d’un long effort plus forte Que son désir vainqueur emporte Vers les bonheurs longtemps rêvés. Alors, dans l’univers immense, Les coeurs assoiffés de vengeance, Ceux dont le songe est plein de fiel, Et ceux dont, unique, le rêve Fut la beauté sans fin ni trêve Atteignent l’Enfer ou le Ciel. Mais ceux que nul Dieu ne réclame, Ceux à qui la matière infâme Offre un plaisir toujours nouveau, Quand s’affaisse leur corps débile, Leur âme, à jamais inutile, Rentre avec eux dans le tombeau. Vendeurs Du Temple. A ceux dont la parole orgueilleuse et le voeu De rancoeur vous attriste, Qui professent, hautains, leur incroyance en Dieu, Répondez: « Il existe. » Si vous ne pouvez pas voir sans dégoût l’orgueil, La douleur insoumise, Prudes, arrachez et jetez loin de vous l’oeil Qui seul vous scandalise. Et pleurez sur vous-même, coeur sans charité. Laissez souffrir les autres. Du Christ humble, indulgent, doux et persécuté Vous n’êtes point l’apôtre. Vous n’êtes point la voix de celui qui, sanglant, Jadis sur le Calvaire, Dans l’effroi du malheur put se croire, un instant, Oublié par son Père. Avant que votre bouche, au croyant naufragé, Ne crache l’anathème, Savez-vous quelle injure à sa lèvre a changé La prière en blasphème? Si toujours à vos yeux le phare rédempteur Éclaire la nuit noire, Plaignez ceux qui, sombres, ont perdu la douceur D’espérer et de croire. Ah! ne prodiguez pas les redoutables mots De vos colères saintes. Dans leurs coeurs essayez de rallumer, plutôt, La confiance éteinte. *** Jésus endura tout-du grand pardon prêché Donnant sans fin l’exemple- Excepté de changer le lieu saint en Marché, En taverne le Temple. Lampe Du Sanctuaire. A Mon Frère Le Réverant P. Jean De La Croix, Trappiste d’Oka. Lampe du sanctuaire, Dans l’ombre du saint lieu Ta flamme solitaire Se consume pour Dieu. Sur la chapelle obscure Sans cesse tu répands Ta clarté douce et pure Comme un regard d’enfant. Et ta ferveur discrète, Le tourbillon mauvais Du monde et de ses fêtes Ne la trouble jamais. Heureux le coeur mystique, Humble comme le tien, Qu’un sentiment unique Et fidèle soutient. Dans l’amour dont il aime Il possède, ce coeur, Plus que le bonheur même La paix dans le bonheur. La Croix Du Chemin. Il y a longtemps que je t’aime Jamais je ne t’oublierai. Âpre et vaine à mon coeur s’imposa la souffrance. Ah! comme j’étais loin des jours de mon enfance! Comme j’avais marché longtemps, d’un pied certain, Sans songer si le but était proche ou lointain, N’ayant d’autre pensée au front, comme un homme ivre, Que d’avancer plus loin dans l’ivresse de vivre. Comme j’avais jeté, prodigue voyageur, Sans compter, follement, le trésor de mon coeur Aux frivoles bonheurs rencontrés sur ma route! Et, maintenant, surgi devant mes pas, le doute De sa menace vague et sombre m’entourait. L’homme qui marche seul à travers la forêt, Un jour d’été, dans la lumière éblouissante, Dans le parfum léger qui plane sur les sentes, Quand l’instant, la chanson, les gazons et les nids Semblent, sous le baiser des brises, rajeunis, S’arrête quelquefois, pris à ce charme tendre, Et dans un rêve heureux la nuit vient le surprendre. Songeur, il veut alors regagner son foyer, Mais les ténèbres ont effacé le sentier Que, d’un pas confiant, il suivait tout à l’heure. Vers le repos paisible et clair de sa demeure Il marche à travers l’ombre inquiet et hagard; Et nul rayon sauveur n’arrive à son regard. Alors l’instinct de son malheur en lui s’éveille. A tous les bruits confus il va, prêtant l’oreille, De ses yeux agrandis fouillant l’obscurité. Parfois, dans les rameaux par le vent agités, Il croit entendre, au loin, une voix qui l’appelle; Puis la crainte à l’espoir succède en sa prunelle. Il avance, revient, marche dans tous les sens, Avec le doute au coeur sans cesse grandissant. Dans ce bois sans issue et dans cette ombre hostile, Comme ses pas sont vains, sa fatigue inutile! J’allais ainsi, perdu dans le dédale humain, A de vagues rumeurs demandant mon chemin, Traînant, pour prix de mon insouciance infâme, La frayeur de vieillir accrochée à mon âme. Les uns m’ont dit: « Prends cette route sans beauté Dont la poussière mord le gazon dévasté, Sans verdure au soleil, sans nids dans les feuillages, Qui serpente à travers de fangeux marécages. Dans les tournants obscurs de son cours tortueux, Écrase sous ton pied le faible, si tu peux, Fermant l’oreille au bruit de sa plainte importune... C’est le chemin béni qui mène à la fortune. » D’autres m’ont dit: « Vois-tu, sous l’azur découvert, Ce rocailleux sentier qui s’allonge, désert, Bordé d’affreux ravins et de plantes sauvages, Que le ciel inclément fouette de ses orages? Dans cet âpre chemin, sans t’arrêter jamais, Monte d’un pied hardi... Tu verras les sommets Altiers de la science humaine et de la gloire. » D’autres m’ont dit: « Toute croyance est illusoire, Car la matière aveugle est l’unique réseau Qui relie un instant la tombe et le berceau. » Parmi le bruit confus des sonores doctrines J’allais, de tout savoir apprenant la ruine, Et criant, exilé de mes espoirs anciens: « Rendez-moi la bonté naïve d’où je viens! Arrachez de mon coeur incrédule qui souffre La crainte de la mort béante comme un gouffre. » Lorsque, soudain, un soir, répondant à ma voix, Au détour d’un chemin, j’aperçus une croix, Les deux bras étendus en signe d’espérance. C’était le clair chemin connu de mon enfance, Le sable qu’autrefois j’avais foulé, pieds nus, Dans l’ardente gaîté de mes yeux ingénus. C’était la croix de bois où, tant de fois, ma mère M’expliqua la leçon touchante du calvaire. Devant ce doux témoin de mes jours les plus doux, Pour prier comme alors je me mis à genoux: « Symbole de douleur magnanime et sereine Toi qui sondas l’effroi de la misère humaine, Avec ces yeux rougis et ce front abattu, Croix de mon âge pur, dis, me reconnais-tu? Ah! rends-moi la ferveur de longtemps envolée. Ma mère au front serein où s’en est-elle allée, Quand la mort a, d’un coup, vaincu son coeur vaillant? L’air était plein d’un charme indéfini. Le vent, En frôlant mes cheveux d’une lente caresse, Réveillait des échos lointains de ma jeunesse. Et la croix, dans le calme du soir solennel, Imitant sur mon front le geste maternel, Murmura doucement, au fond de ma mémoire: « Le seul vrai bien, mon fils, c’est d’aimer et de croire. Ta mère regrettée au désert d’ici bas, Marqua dans la vertu l’empreinte de ses pas, Acceptant son fardeau sans douter ni se plaindre. Suis le même chemin!... si tu veux la rejoindre. » Ah! si j’avais gardé, mère, à mon front soumis, L’héritage d’amour que tu m’avais transmis! Si je l’avais tenu dans l’ombre tutélaire D’un ingénu vouloir et d’une vie austère, Aujourd’hui, du lointain de mon passé pieux Il jaillirait à flots ardents, comme un vin vieux. Le ruisseau, lentement échappé de sa source, Va, plus impétueux sans cesse dans sa course. Mais moi, flot sans élan, proscrit du souvenir, Qui voulus du passé séparer l’avenir, Tout désir de bonté qui naît en ma poitrine Est comme un arbrisseau faible dans ses racines. Pourtant, malgré l’effroi de mon coeur torturé, O Christ sanglant, que mes aïeux ont adoré, De ton grand dévouement fier de porter le signe, Je chanterai la croix avec ma voix indigne! Premier baiser de mère au front de notre enfance! Symbole glorieux dont, naguère, la France, Par la main de Cartier marqua notre destin! Bois plus profondément entré dans notre sable Que l’orme, le bouleau, le sapin et l’érable, Croix du chemin! Rustique monument de son espoir robuste, Dont le paysan voit s’allonger l’ombre auguste, Chaque jour, sur ces champs de neige ou de moissons, Qui du Dieu Rédempteur de notre âme immortelle Sans cesse, en son esprit, augmente et renouvelle L’humble leçon. Sublime enseignement. « Adorable mystère, » Entrave à notre orgueil gênante et salutaire, Du présent au passé résistable lien, Qui refais, sous la flétrissure des années, Pour l’humaine douleur devant toi prosternée, Le rêve ancien. Toi qui, malgré le temps, clémente et fraternelle, A l’âme qui t’aima restes toujours fidèle Et ne la quittes pas après ses durs travaux; Gardienne des aïeux, qui dans les cimetières, Sur leurs fronts oubliés appelles la prière, Croix des tombeaux! Asile ouvert à ceux que l’existence blesse, D’un au-delà plus pur consolante promesse, Seul espoir d’ici bas n’ayant jamais trahi, Livre qui, de chacun protégeant la mémoire, Mieux que nos coeurs changeants gardes toute l’histoire De mon pays. Croix des murs de l’école et croix des sanctuaires, Aussitôt que nos yeux ont goûté la lumière, Petite croix d’argent suspendue à nos cous, Peut-on vous effacer de notre souvenance Sans renier, au même instant, de notre enfance Les jours si doux? Croix de salut dont nous marqua notre baptême, Sois toujours le drapeau qu’on révère et qu’on aime. Espoir des opprimés, des abreuvés de fiel, A celui qui, tout bas, maudit le bien de vivre, A ceux qui souffrent trop, d’un geste qui délivre, Montre le ciel! Maintenant, le front lourd, vers ma petite ville Dont les fanaux, là-bas, percent l’ombre tranquille, Je m’en retourne comme un banni qui revient. Libre et sans un remords retourner vers les siens; Dans sa maison charmée, après un court voyage, Rentrer d’un pas sonore et la joie au visage, C’est le repos complet qui suit un dur labeur, Après l’éloignement l’amour plus jeune au coeur. Comme à vous accueillir chacun joyeux s’empresse! Comme on se sent heureux et riche de tendresse! Mais, lorsque, dans le champ jauni de son passé, L’oeil ne voit que débris et malheurs entassés, Quand chaque route ancienne, en tremblant parcourue, Évoque une douceur à jamais disparue, Le sol, jadis comblé de tant d’instants heureux, Pleure sous chaque pas son glas plus douloureux. Pour exprimer le deuil de mes espoirs sans nombre, Sombre nuit, sur mon coeur étends ton crêpe sombre. Feuillages remués, lointaines voix des flots, Plus funèbres dans l’air répandez vos sanglots. Par l’indigence même abrité de l’envie, Ici, j’ai possédé tous les biens de la vie, Candeur, insouciance, amour qui fait pleurer, Délices de souffrir et force d’espérer, Bonheurs purs et complets de la jeunesse en fête Que nul or, quand ils sont dissipés, ne rachète. Ah! l’enfance naïve et ses jours radieux, C’est l’Éden de lumière un jour donné par Dieu A l’âme virginale et blanche comme un cygne, Et dont un fol orgueil trop tôt nous rend indignes. C’est le jardin rempli d’azur et d’arbres verts Où n’ont mûri jamais encor de fruits amers; C’est le buisson cachant l’épine sous les roses, Et la blancheur des lis éclairant toutes choses, Car, sur toute douleur, mensonge ou pauvreté, Les yeux purs de l’enfant répandent leur beauté. Mais moi... quel fils chéri de fée ou de princesse Eut des baisers plus doux au front, plus de caresses, Plus de regards d’amour penchés sur son berceau? Quel pâtre, par les prés, les routes, les ruisseaux, Dans les printemps dorés où l’espoir chante et vibre, A mieux vécu l’essor d’une âme ardente et libre? Plus tard, quel chevalier aima d’un coeur plus fou Un ange au front plus pur, au sourire plus doux. Et mira de plus clairs bonheurs en ses prunelles? Mes amours de vingt ans, à cette heure, où sont-elles? Où sont, quand je voudrais les reprendre à jamais, Ma mère, mes amis, et tous ceux que j’aimais? Seule, une croix retient leurs noms au cimetière. Ô Christ, tu nous as dit: « La vie est un calvaire Qu’il faut gravir sans plainte vaine et sans effroi. » Et mes aïeux ont cru ta parole, et j’y crois. Oui, je crois que la tombe, à notre âme ravie, Ouvre les portes d’or d’une meilleure vie Où nous attendent, dans la splendeur confondus, Tous nos rêves enfuis, tous nos bonheurs perdus. . . Et, puisque en moi, vainqueur, tout le sang de ma race De son crédule amour a conservé la trace; Et, puisque mes aïeux, au bord de leurs chemins, Ont élevé la croix, phare des lendemains, Humble j’irai dans le sillon de leur sagesse, Pour les rejoindre un jour et qu’ils me reconnaissent! Source: http://www.poesies.net