Les Grands Thèmes De Poésie. Tome VI: L'Au Delà. TABLE DES MATIERES. 16ème Siècle. Pierre De Ronsard. (1524-1585): Plût-il à Dieu n’avoir jamais tâté... François Bérenger. (1529?-1559?): Chant Funebre De Feu Anne Philiponne, Damoyselle. Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589): Épitaphe. Christofle De Beaujeu. (1550 -1600s): Vous qui sans corps, Démons, errez en France... Christofle De Beaujeu. (1550 -1600s): Ô Nuit où je me perds, ténèbre affreux et sombre... Jean De La Ceppède. (1550-1623): Esprits qui devancez l'estre du firmament... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Pseaume Troisième. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Extase. 17ème Siècle. Guillaume Colletet. (1598-1659): Sur la naissance de nostre seigneur. Jean Racine. (1639-1699): Plainte D'Un Chrétien Sur Les Contrariétés Qu'Il Eprouve Au Dedans De Lui-Même. 19ème Siècle. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): Le Maître Que J’Adore. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): Le Désespoir. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): Le Crucifix. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): L’Occident. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): L’Hymne De La Nuit. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): Dieu. Casimir Jean François Delavigne. (1793-1843): Les Limbes. Casimir Jean François Delavigne. (1793-1843): L’Âme Du Purgatoire. Alfred De Vigny. (1797-1863): Une Ame Devant Dieu. Alfred De Vigny. (1797-1863): Les Destinées. Victor Hugo (1802-1885): Les Djinns. Victor Hugo (1802-1885): A Quoi Songeaient Les Deux Cavaliers Dans La Forêt. Victor Hugo. (1802-1885): La trompette Du Jugement. Victor Hugo. (1802-1885): Et Nox Facta Est. Félix Arvers. (1806-1850): Ospitalità. Félix Arvers. (1806-1850): L’immortalité. (1851) Alfred De Musset. (1810-1857): Le Rhin. Alfred De Musset. (1810-1857): La Nuit De Décembre. Louise-Victorine Ackermann. (1813-1890): Prométhée. Louise-Victorine Ackermann. (1813-1890): Pascal. Auguste Lacaussade. (1815-1897): Dieu Et La Liberté. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894): Le Sacrifice. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894): Les Spectres. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894): La Paix Des Dieux. Charle Baudelaire. (1821-1867): Les Litanies De Satan. Charle Baudelaire. (1821-1867): Le Reniement De Saint Pierre. Charle Baudelaire. (1821-1867): Bénédiction. (1868) Théodore De Banville. (1823-1891): Prière Du Matin. Sully Prudhomme. (1839-1907): Le Zenith. (1878) Stéphane Mallarmé. (1842-1898): Sainte. Paul Verlaine. (1844-1896): Bon chevalier... Guy De Maupassant. (1850-1893): Le Dieu Créateur. Arthur Rimbaud. (1854-1891): Les Premières Communions. Arthur Rimbaud. (1854-1891): Les Pauvres A L’Eglise. (1871) 20ème Siècle. Nérée Beauchemin. (1850-1931): Lumière. Germain Nouveau. (1851-1920): Rêve Claustral. Germain Nouveau. (1851-1920): Les Cathédrales. Germain Nouveau. (1851-1920): Ciels. Emile Verhaeren. (1855-1916): Les Cathédrales. Paul Valéry. (1871-1945): Le Cimetière marin. (1920) Paul Valéry. (1871-1945): Palme. Renée Vivien. (1877-1909): Mon Paradis. Renée Vivien. (1877-1909): Les Sept Lys De Marie. Antonin Artaud. (1896-1948): Prière. XVIème Siècle. Plût-il à Dieu n’avoir jamais tâté... Pierre De Ronsard. (1524-1585) Plût-il à Dieu n’avoir jamais tâté Si follement le tétin de m’amie! Sans lui vraiment l’autre plus grande envie, Hélas! ne m’eût, ne m’eût jamais tenté. Comme un poisson, pour s’être trop hâté, Par un appât, suit la fin de sa vie, Ainsi je vois où la mort me convie, D’un beau tétin doucement apâté. Qui eût pensé, que le cruel destin Eût enfermé sous un si beau tétin Un si grand feu, pour m’en faire la proie? Avisez donc, quel serait le coucher Entre ses bras, puisqu’un simple toucher De mille morts, innocent, me froudroie. Chant Funebre De Feu Anne Philiponne, Damoyselle. François Bérenger De La Tour d'Albenas En Vivarez. (1529?-1559?) A M. Albert, Seigneur de Sainct Alban. Si en ma langu' estoit le dueil Et que visible fut à l'oeil Comm' au cueur secret je le porte, De regret que Pluton auroit Encor' un coup il ouvriroit Les verroux qui ferment sa porte, Permettant en tirer l'esprit De ton erudic', ou abonde Tant d'honneur: mais laissant le monde Son chemin en ces lieux ne prit. Et croy bien que le piteux son Qui de mon triste cueur derive. Esmouvroit aussi le poisson Qui porta Arion à rive A rompre les flotz du soucy, Lesquelz se pressent tout ainsi Que sur mer quand le vent arrive. Mon ame doncques flestrissant D'ennuy qui tant la va pressant Pour un temps ha esté ravie, Et au corps qu'elle abandonnoit Attachée ne se tenoit Que du moindre fil de la vie: Mais d'un train royde s'en volla Sur les aisles de sa pensée, Et comme si fust insensée Divers chemins prind cà et là: Se hastant par les vagues lieux Trop plus que l'aigle avec sa proye Allant jadis offrir aux Dieux La plus rare beauté de Troye: Et panchée à son corps disoit Heureuse ceste Ecthase soit, Qui le jour des secretz m'octroye. Ores bas, ores volloit haut Par dessus l'element plus chaud En vollant la sente embrasée: Et souz elle laissoit loing, loing L'arc qui fut de la paix tesmoing Quand l'eau eut la terre rasée. Et de là se plongeant en l'aer Le fendit d'une aisle baissée, Sans que vers sa maison laissée, Encores desirast aller: Mais allant front à front du vent Vint par rencontr' en la montaigne Qui bien haut son chef va levant, Et en mer ses racines baigne: Mais si loingtain estoit cela Que Navire onq n'aborda là, Fust la Caranelle d'Espaigne. Tout ce que plus à l'homme nuict Prend vigueur souz la froyde nuict De ce mont, ou des nuictz la pire Pour ne recepvoir le clair jour Les rideaux de son long sejour (Tant soit peu) jamais ne retire. Des crys qu'on y oyt, vient horreur, De l'horreur poeur, de poeur la fuyte, Mais mon ame fit grand' poursuite De scavoir d'ou venoit l'erreur Parquoy trenchant l'aer obscursi, D'un vol contrainct est arrivée A l'huis de mort: la mort aussi En ce lieu tousjours est trouvée, Et subgectz au pouvoir qu'elle ha, Faut que trestous passent par là Quand la chair de vie est privée. L'huis est grand, et grand faut qu'il soit Causant les tourbes qu'il recoit De ceux qui la vie abandonnent. Là est le grand nombre arresté De tous les maux qui ont esté, (Ceux j'entendz qui la mort nous donnent. Là se combattent les humeurs, La fievre aussi sans cesse y tremble, Et du venin qu'illeq' s'assemble, Se font prestiferes tumeurs: Les trois soeurs, en pareil y sont Par qui l'am' est du corps ravie, Ou de leurs cizeaux rouillez font Les coups qui abbregent la vie: Quand l'une la veut allonger L'autre s'efforce à l'abbreger, Esmeues de contraire envie. Celle des petis et des Roys Est torse par l'une des trois: L'autre charpit, et l'inhumaine Couppe de son mortel cizeau Le filet ou pend le fuseau Ou se plie la vie humaine, Dont pareil nombr' on trouve là Que de vivans, sans la grand' trouppe Que de jour en jour elle couppe Mais compte ne faict de cela. Ceux qui sont de maux entachez, Leur filace est de noudz garnie, Et les vices y attachez La rendent grosse, et mal unie. On congnoit au contraire aussi Ceux là qui ont leur vie icy De vertu riche et bien munie. Or quand la troupp' apperceu m'eut, Un debat entr' elles s'esmeut De la vie, en ceste guerre Quand l'une la venoit filer, L'autre venoit l'anichiler, Pour rendre deserte la terre. De sa main hideuse prenoit A grands flottes le fil de vie, Et de coupper non assouvye Sa colere ne reffrenoit. Parquoy horrible estoit à veoir Les effortz des jumelles lames Si grands, qu'elles avoyent pouvoir D'un seul coup ravir cent mill' ames, Dont cuidoy (en ayant veu tant,) C'estre la fin que lon attend Par les inevitables flammes. A cest esclandre l'oeil volla Loing, loing vers Gaulle, et congneut là De son Roy la preuse conqueste, Ou l'honneur d'Espaigne arrachoit, Et ainsi qu'un lyon marchoit Jouïssant du fruit de sa queste: Des corps morts à son loz dressant Les montjoyes de la victoire Qui ja unir font à sa gloire Les deux cornes de son croissant: Car vers le fleuve des Germains Desja il se recourbe, et arque: Et si menace les Romains Du pouvoir de ce grand Monarque: Dont le glaive en pais allegeant, Aux durs conflictz va soulageant Les cizeaux de la fiere parque. Leur fureur apres destournant, Et contre Gaulle la tournant, Luy survint un leger esclandre Au pris des grands maux assemblez Qui (comme feu parmy les blez) Ses haineux les verront descendre: Tant seront alors descouppez A l'abord des forces terribles: Et apres ces troubles horribles Doit naistre une nouvelle paix, Que nostre prince tresheureux Plantera sur la terre ronde, Et les hommes l'auront entr' eux Tant qu'ilz seront vivans au monde. Lors vivront tous souz mesmes loix Ausquelles Germains, et Gaullois Feront que leur vie responde. Par les coups donnez à travers Elles font de meurdres divers Cà, et là en mainte contrée, Et couppant leurs filetz bien tordz La vie (helas) enclos' au corps De Philiponn' ont rencontrée! Qui voyant sa chair au sercueil (Faict' à la mort nouvelle proye) S'en rirent car toute leur joye Est de remplir noz cueurs de dueil: Reffroignans leurs ridez museaux Monstroyent des dentz un, et un ordre Rouillez non moins que leurs cizeaux, Et moussez ainsi par trop mordre. Et rians, là se desbatoyent Des filetz qu'en deux partz mettoyent, Commencez seulement de tordre. Si pour ton ame ainsi mourant Le regret en terre fut grand, Pour si grand' perte inopinée, Le ciel tant plus ayse ha esté De veoir l'esprit en liberté Ayant sa chair abandonnée. Là aussi on oyoit chanter Cantiques tous plains de louange Pour l'honneur de ce nouveau Ange Qui là haut se vint presenter. Ou heureux, entre les heureux Ou bon entre les bons eut place, Si qu'alors je fu desireux Que mon ame du monde lasse En Ecthase demeurast là Pour tousjours contempler cela Ravie de celeste grace. O Esprit, ô Ange nouveau Retiré en lieu sainct, et beau Pour jamais avec tes semblables, Or es tu heureux mille fois Pour les plaisirs que tu recois Interditz aux ames coulpables: A fin que tout cest univers Puisse entendre si digne chose, Au tombeau ou ton corps repose, De ma main j'escriray ces vers. Si quelqu'un desire scavoir Ou est le thresor de ce temple, Que ce sepulchre vienne veoir, Et les vertuz d'Anne y contemple, Son cueur ha l'honneur advancé, Et comme morte elle ha laissé De ses moeurs aux autres l'exemple. Épitaphe. Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589) (écrit après la Saint-Barthélemy) Pauvres Cors où logeoyent ces esprits turbulans, Naguieres la terreur des Princes de la terre, Mesmes contre le ciel osans faire la guerre, Deloiaux, obstinez, pervers et violans: Aujourdhuy le repas des animaux volans Et rampans charogniers, et de ces vers qu'enserre La puante voirie, et du peuple qui erre Sous les fleuves profonds en la mer se coulans: Pauvres Cors, reposez, si vos malheureux os, Nerfs et veines et chair, sont dignes de repos, Qui ne purent soufrir le repos en la France. Esprits dans les carfours toutes les nuits criez: O Mortels avertis et voiez et croiez, Que le forfait retarde et ne fuit la vengeance. Vous qui sans corps, Démons, errez en France... Christofle De Beaujeu. (1550 -1600s) Vous qui sans corps, Démons, errez en France, Laissez ici reposer doucement Vos membres froids, et chez vous maintenant Courez pour voir le deuil de votre absence. Allez-y donc, invisibles, je pense Que vous verrez celui-ci, son enfant, L'autre sa femme, en un noir vêtement, Offrir à Dieu pour votre délivrance: Disant adieu à tous vos domestiques, Vous reviendrez trouver vos corps étiques, Prendre congé de vos yeux endormis. Étant guidés des pâles filandières Vous passerez les mortelles rivières, Vengés d'Amour, et de vos ennemis. Ô Nuit où je me perds, ténèbre affreux et sombre... Christofle De Beaujeu. (1550 -1600s) Ô Nuit où je me perds, ténèbre affreux et sombre, Pourquoi durez-vous tant? Faites place aux flambeaux Que vous tenez là-bas arrêtés sous les eaux, Pour rendre à mon malheur plus obscure votre ombre. J'aime mieux demeurer pour jamais en encombre Entouré de silence, entre ces deux tombeaux, Que d'être en rien tenu à ces deux Soleils beaux, Deux Soleils, mais deux nuits, semblables à vous, Ombre. Je veux mourir plutôt qu'invoquer la lumière De tes yeux trop luisants, en frappant la chaudière Du Prêtre au sacrifice en la nuit étonné. Mais je désire bien publier leur rudesse, Et la peine qu'ils m'ont pour leur plaisir donné, Feignant de m'acquérir une douce maîtresse. Esprits qui devancez l'estre du firmament... Jean De La Ceppède. (1550-1623) Esprits qui devancez l'estre du firmament Si vous estes sans corps, comme est il donc possible Qu'un de vos compaignons se rande ores visible Aux filles de Sion près de ce monument? Il s'est formé ce corps du subtil élément Espaissi: l'Eternel luy rend cela loisible Pour estre exécuteur de son commandement, Et pour les allaicter d'un commerce plausible. Céte blancheur qui rend son habit glorieux Est le riche blazon de ce victorieux, Et l'argument certain de leur gloire future. La foudre en ces regards qui les gardes abbat Leur présente l'horreur dont l'horrible torture De Minos dans l'Enfer les reprouvez combat. Pseaume Troisième. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Dieu quel amas herissé de mutins, quel peuple ramassé! Ô que de folles rumeurs, et que de vaines fureurs! Ils ont dit: Cet homme est misérable, le pauvre ne sent prest Rien de secours de ce lieu, rien de la force de Dieu. Mais c’est mentir à eux: Dieu des miens contre mes haineux Est le pavois seur et fort, contre le coup de la mort. Par lui je hausse le front, lui qui m’entend, lui qui du S. mont Tant eslevé, chaque fois preste l’oreille à ma voix. Dont dormir m’en irai; de tressauts, ni de crainte je n’aurai. Puis resveillé ne m’assaut crainte, frayeur, ni tressaut: J’ai de sa main seurté, de sa main n’ont sans peine presté L’ombre du son le sommeil, l’aube du jour le resveil. Vienne la tourbe approcher, courir, enceindre, ou se retrancher, Quand ils m’assiegeront, mille de file et de front, Dieu qui a veu le dedans du Malin, lui brisera les dents, D’ire le coeur escuniant, langue, palais blasphémant Dieu sçaura le salut de Sion bien conduire à son but, Mesme le coeur des siens remplir et croistre de biens. Gloire soit au Pere, et Fils et à l’Esprit, source des esprits Tel qu’il soit et sera-t-il, aux siècles, ainsi soit-il. Théodore Agrippa d’Aubigné, Poésies religieuses Extase. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Ainsi l’amour du Ciel ravit en ces hauts lieux Mon âme sans la mort, et le corps en ce monde Va soupirant çà bas à liberté seconde De soupirs poursuivant l’âme jusques aux Cieux. Vous courtisez le Ciel, faibles et tristes yeux, Quand votre âme n’est plus en cette terre ronde: Dévale, corps lassé, dans la fosse profonde, Vole en ton paradis, esprit victorieux. Ô la faible espérance, inutile souci, Aussi loin de raison que du Ciel jusqu’ici, Sur les ailes de foi délivre tout le reste. Céleste amour, qui as mon esprit emporté, Je me vois dans le sein de la Divinité, Il ne faut que mourir pour être tout céleste. Théodore Agrippa d’Aubigné XVIIème Siècle. Sur la naissance de nostre seigneur. Guillaume Colletet. (1598-1659) Qui vid jamais au monde un miracle pareil? Un Dieu s' assujettir aux loix de la nature, Le createur de tout naist de sa creature, Et la lumiere sort de l' ombre, et du sommeil. Bien qu' il vienne sur terre en un pauvre appareil, Que son palais royal soit une grotte obscure; C' est luy qui fit du ciel la belle architecture, Et qui fonda son throsne au milieu du soleil. Ô celestes esprits, saintes intelligences, Qui vous glorifiez de vos pures essences, Et rendiez de vostre heur tous les hommes jaloux; Enviez aujourd' huy par un contraire eschange, Les graces que le ciel vient d' espandre sur nous, Puisque Dieu s' est fait homme, et ne s' est point fait ange. Plainte D'Un Chrétien Sur Les Contrariétés Qu'Il Eprouve Au Dedans De Lui-Même. Jean Racine. (1639-1699) Mon Dieu, quelle guerre cruelle! Je trouve deux hommes en moi: L’un veut que plein d’amour pour toi Mon coeur te soit toujours fidèle. L’autre à tes volontés rebelle Me révolte contre ta loi. L’un tout esprit, et tout céleste, Veut qu’au ciel sans cesse attaché, Et des biens éternels touché, Je compte pour rien tout le reste; Et l’autre par son poids funeste Me tient vers la terre penché. Hélas! en guerre avec moi-même, Où pourrai-je trouver la paix? Je veux, et n’accomplis jamais. Je veux, mais, ô misère extrême! Je ne fais pas le bien que j’aime, Et je fais le mal que je hais. O grâce, ô rayon salutaire, Viens me mettre avec moi d’accord; Et domptant par un doux effort Cet homme qui t’est si contraire, Fais ton esclave volontaire De cet esclave de la mort. XVIXème Siècle. Le Maître Que J’Adore. Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Et j’ai dit mon coeur: que faire de la vie? Irais-je encore, suivant ceux qui m’ont devancé Comme l’agneau qui passe où sa mère a passé Imiter des mortels: l’immortelle folie? Le paresseux s’endort dans les bras de la faim; Le laboureur conduit sa fertile charrue; Le savant pense et lit, le guerrier frappe et tue; Le mendiant s’assied sur les bords du chemin. Où vont-ils cependant? ils vont où va la feuille, Que chasse devant lui le souffle des hivers, Ainsi vont se flétrir dans leur travaux divers Ces générations que le temps sème et cueille! Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu; Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives, Je l’ai vu dévorer leurs ombres fugitives. Ils sont nés, ils sont morts: Seigneur, ont-ils vécus? Pour moi, je chanterai le Maître que j’adore, Dans le bruit des cités, dans la paix des déserts, Couché sur le rivage ou flottants sur les mers, Au déclin du soleil, au réveil de l’aurore. La terre m’a crié: Qui est donc le Seigneur? Celui dont l’âme immense est partout répandue, Celui dont un seul pas mesure l’étendue, Celui dont le soleil emprunte sa splendeur; Celui qui du néant a tiré la matière, Celui qui sur le vide a fondé l’univers, Celui qui sans rivage a renfermé les mers, Celui qui d’un regard a lancé la lumière; Celui qui ne connaît ni jour, ni lendemain, Celui qui de tout temps de soi-même s’enfante, Qui vit dans l’avenir comme à l’heure présente Et rappelle les temps échappés de sa main: C’est lui! c’est le Seigneur: que ma langue redise Les cent noms de sa gloire aux enfants des mortels, Comme la harpe d’or suspendue à l’autel, Je chanterai pour lui, jusqu’à ce qu’il me brise... Alphonse de Lamartine, Stances -Nouvelles Méditations Le Désespoir. Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Lorsque du Créateur la parole féconde, Dans une heure fatale, eut enfanté le monde Des germes du chaos, De son oeuvre imparfaite il détourna sa face, Et d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace, Rentra dans son repos. Va, dit-il, je te livre à ta propre misère; Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère, Tu n’es rien devant moi. Roule au gré du hasard dans les déserts du vide; Qu’à jamais loin de moi le destin soit ton guide, Et le Malheur ton roi. Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie, Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie, Un long gémissement; Et pressant l’univers dans sa serre cruelle, Embrasse pour jamais de sa rage éternelle L’éternel aliment. Le mal dès lors régna dans son immense empire; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire Commença de souffrir; Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière, Tout gémit: et la voix de la nature entière Ne fut qu’un long soupir. Levez donc vos regards vers les célestes plaines, Cherchez Dieu dans son oeuvre, invoquez dans vos peines Ce grand consolateur, Malheureux! sa bonté de son oeuvre est absente, Vous cherchez votre appui? l’univers vous présente Votre persécuteur. De quel nom te nommer, ô fatale puissance? Qu’on t’appelle destin, nature, providence, Inconcevable loi! Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème, Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime, Toujours, c’est toujours toi! Hélas! ainsi que vous j’invoquai l’espérance; Mon esprit abusé but avec complaisance Son philtre empoisonneur; C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes, De festons et de fleurs couronne les victimes Qu’elle livre au Malheur. Si du moins au hasard il décimait les hommes, Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes Avec d’égales lois? Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie, ou les vertus sublimes, Victimes de son choix. Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices Des troupeaux innocents les sanglantes prémices, Dans leurs temples cruels, De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe, Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombe Engraissaient leurs autels. Créateur, Tout-Puissant, principe de tout être! Toi pour qui le possible existe avant de naître: Roi de l’immensité, Tu pouvais cependant, au gré de ton envie, Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie Dans ton éternité? Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure Un bonheur absolu. L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte. Ah! ma raison frémit; tu le pouvais sans doute, Tu ne l’as pas voulu. Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être, Ou l’a-t-il accepté? Sommes-nous, ô hasard, l’oeuvre de tes caprices? Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices Pour ta félicité? Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime, Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème, Plaisirs, concerts divins! Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles, Montez, allez frapper les voûtes insensibles Du palais des destins! Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes, Noirs séjours où la mort entasse ses victimes, Ne formez qu’un soupir. Qu’une plainte éternelle accuse la nature, Et que la douleur donne à toute créature Une voix pour gémir. Du jour où la nature, au néant arrachée, S’échappa de tes mains comme une oeuvre ébauchée, Qu’as-tu vu cependant? Aux désordres du mal la matière asservie, Toute chair gémissant, hélas! et toute vie Jalouse du néant. Des éléments rivaux les luttes intestines; Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines Qu’entassèrent ses mains, Attendant sur le seuil tes oeuvres éphémères; Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères, Les germes des humains! La vertu succombant sous l’audace impunie, L’imposture en honneur, la vérité bannie; L’errante liberté Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice; Et la force, partout, fondant de l’injustice Le règne illimité. La valeur sans les dieux décidant des batailles! Un Caton libre encor déchirant ses entrailles Sur la foi de Platon! Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime, Doute au dernier moment de cette vertu même, Et dit: Tu n’es qu’un nom!... La fortune toujours du parti des grands crimes! Les forfaits couronnés devenus légitimes! La gloire au prix du sang! Les enfants héritant l’iniquité des pères! Et le siècle qui meurt racontant ses misères Au siècle renaissant! Eh quoi! tant de tourments, de forfaits, de supplices, N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices Tes lugubres autels? Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre, Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire L’angoisse des mortels? Héritiers des douleurs, victimes de la vie, Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie Endorme le Malheur! Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense, Engloutisse à jamais dans l’éternel silence L’éternelle douleur! Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques Le Crucifix. Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Toi que j’ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d’une main mourante, Image de mon Dieu! Que de pleurs ont coulé sur tes pieds, que j’adore, Depuis l’heure sacrée où, du sein d’un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir! Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme; Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A l’enfant qui s’endort. . . . . . . . . . . . . De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits, frappés d’une auguste beauté, La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté. Le vent qui caressait sa tête échevelée e montrait tour à tour ou me voilait ses traits, Comme l’on voit flotter sur un blanc mausolée L’ombre des noirs cyprès. Un de ses bras pendait de la funèbre couche, L’autre, languissamment replié sur son coeur, Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L’image du Sauveur. Ses lèvres s’entr’ouvraient pour l’embrasser encore, ais son âme avait fui dans ce divin baiser, Comme un léger parfum que la flamme dévore Avant de l’embraser. aintenant tout dormait sur sa bouche glacée, Le souffle se taisait dans son sein endormi, Et sur l’oeil sans regard la paupière affaissée Retombait à demi. Et moi, debout, saisi d’une terreur secrète, Je n’osais m’approcher de ce reste adoré, Comme si du trépas la majesté muette L’eût déjà consacré. Je n’osais!... mais le prêtre entendit mon silence, Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix: «Voilà le souvenir, et voilà l’espérance: Emportez-les, mon fils!» Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage! Sept fois depuis ce jour l’arbre que j’ai planté Sur sa tombe sans nom a changé son feuillage: Tu ne m’as pas quitté. Placé près de ce coeur, hélas! où tout s’efface, Tu l’as contre le temps défendu de l’oubli, Et mes yeux, goutte à goutte, ont imprimé leur trace Sur l’ivoire amolli. O dernier confident de l’âme qui s’envole, Viens, reste sur mon coeur! parle encore, et dis-moi Ce qu’elle te disait quand sa faible parole N’arrivait plus qu’à toi. A cette heure douteuse où l’âme recueillie, Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux, Hors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde aux derniers adieux; Alors qu’entre la vie et la mort incertaine, Comme un fruit par son poids détaché du rameau, Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleine Sur la nuit du tombeau; Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie N’éveille déjà plus notre esprit endormi, Aux lèvres du mourant collé dans l’agonie, Comme un dernier ami; Pour éclaircir l’horreur de cet étroit passage, Pour relever vers Dieu son regard abattu, Divin consolateur, dont nous baisons l’image, Réponds! Que lui dis-tu? Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines, Dans cette nuit terrible où tu prias en vain, De l’olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu’au matin! De la croix, où ton oeil sonda ce grand mystère, Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil; Tu laissas comme nous tes amis sur la terre, Et ton corps au cercueil! Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir: Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir! Je chercherai la place où sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l’irrévocable adieu, Et son âme viendra guider mon âme errante Au sein du même Dieu! Ah! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange éploré, Une figure en deuil recueillir sur ma bouche L’héritage sacré! Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure, Et, gage consacré d’espérance et d’amour, De celui qui s’éloigne à celui qui demeure Passe ainsi tour à tour! Jusqu’au jour où, des morts percant la voûte sombre, Une voix dans le ciel, les appelant sept fois, Ensemble éveillera ceux qui dormaient à l’ombre De l’éternelle croix! Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques L’Occident. Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Et la mer s’apaisait, comme une urne écumante Qui s’abaisse au moment où le foyer pâlit, Et, retirant du bord sa vague encor fumante, Comme pour s’endormir rentrait dans son grand lit; Et l’astre qui tombait de nuage en nuage Suspendait sur les flots son orbe sans rayon, Puis plongeait la moitié de sa sanglante image, Comme un navire en feu qui sombre à l’horizon; Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise Défaillait dans la voile, immobile et sans voix, Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise Tout sur le ciel et l’eau s’effaçait à la fois; Et dans mon âme aussi pâlissant à mesure, Tous les bruits d’ici-bas tombaient avec le jour, Et quelque chose en moi, comme dans la nature, Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour! Et, vers l’occident seul, une porte éclatante Laissait voir la lumière à flots d’or ondoyer, Et la nue empourprée imitait une tente Qui voile sans l’éteindre un immense foyer; Et les ombres, les vents, et les flots de l’abîme, Vers cette arche de feu tout paraissait courir, Comme si la nature et tout ce qui l’anime En perdant la lumière avait craint de mourir! La poussière du soir y volait de la terre. L’écume à blancs flocons sur la vague y flottait; Et mon regard long, triste, errant, involontaire, Les suivait, et de pleurs sans chagrin s’humectait. Et tout disparaissait; et mon âme oppressée Restait vide et pareille à l’horizon couvert; Et puis il s’élevait une seule pensée, Comme une pyramide au milieu du désert. 0 lumière! où vas-tu? Globe épuisé de flamme, Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous? Poussière, écume, nuit; vous, mes yeux; toi, mon âme, Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous? A toi, grand Tout, dont l’astre est la pâle étincelle, En qui la nuit, le jour, l’esprit vont aboutir! Flux et reflux divin de vie universelle, Vaste océan de l’Être où tout va s’engloutir! Alphonse de Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses L’Hymne De La Nuit. Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Le jour s’éteint sur tes collines, Ô terre où languissent mes pas! Quand pourrez-vous, mes yeux, quand pourrez-vous, hélas! Saluer les splendeurs divines Du jour qui ne s’éteindra pas? Sont-ils ouverts pour les ténèbres Ces regards altérés du jour? De son éclat, ô Nuit, à tes ombres funèbres Pourquoi passent-ils tour à tour? Mon âme n’est point lasse encore D’admirer l’oeuvre du Seigneur; Les élans enflammés de ce sein qui l’adore N’avaient pas épuisé mon coeur. Dieu du jour! Dieu des nuits! Dieu de toutes les heures! Laisse-moi m’envoler sur les feux du soleil! Où va vers l’occident ce nuage vermeil? Il va voiler le seuil de tes saintes demeures, Où l’oeil ne connaît plus la nuit ni le sommeil! Cependant ils sont beaux à l’oeil de l’espérance Ces champs du firmament ombragés par la nuit Mon Dieu! dans ces déserts mon oeil retrouve et suit Les miracles de ta présence! Ces choeurs étincelants que ton doigt seul conduit, Ces océans d’azur où leur foule s’élance, Ces fanaux allumés de distance en distance, Cet astre qui paraît, cet astre qui s’enfuit, Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m’instruit Que l’abîme est comblé par ta magnificence, Que les cieux sont vivants, et que ta providence Remplit de sa vertu tout ce qu’elle a produit! Ces flots d’or, d’azur, de lumière, Ces mondes nébuleux que l’oeil ne compte pas, Ô mon Dieu, c’est la poussière Qui s’élève sous tes pas! Ô nuits, déroulez en silence Les pages du livre des cieux; Astres, gravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux; Durant ces heures solennelles, Aquilons, repliez vos ailes; Terre, assoupissez vos échos; Étends tes vagues sur les plages, Ô mer! et berce les images Du Dieu qui t’a donné tes flots. Savez-vous son nom? La nature Réunit en vain ses cent voix; L’étoile à l’étoile murmure: «Quel Dieu nous imposa nos lois?» La vague à la vague demande: «Quel est celui qui nous gourmande?» La foudre dit à l’aquilon: «Sais-tu comment ton Dieu se nomme?» Mais les astres, la terre et l’homme Ne peuvent achever son nom. Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme! Tombez, murs impuissants, tombez! Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez! Architecte divin, tes dômes sont de flamme! Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme! Tombez, murs impuissants, tombez! Voilà le temple où tu résides! Sous la voûte du firmament Tu ranimes ces feux rapides Par leur éternel mouvement; Tous ces enfants de ta parole, Balancés sur leur double pôle, Nagent au sein de tes clartés, Et, des cieux où leurs feux pâlissent, Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés. L’Océan se joue Aux pieds de son roi; L’aquilon secoue Ses ailes d’effroi; La foudre te loue Et combat pour toi; L’éclair, la tempête, Couronnent ta tête D’un triple rayon; L’aurore t’admire, Le jour te respire, La nuit te soupire, Et la terre expire D’amour à ton nom! Et moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-je? Atome dans l’immensité, Minute dans l’éternité, Ombre qui passe et qui n’a plus été, Peux-tu m’entendre sans prodige? Ah! le prodige est ta bonté! Je ne suis rien, Seigneur, mais ta soif me dévore; L’homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t’adore, Il s’élève par son amour; Tu ne peux mépriser l’insecte qui t’honore; Tu ne peux repousser cette voix qui t’implore, Et qui vers ton divin séjour, Quand l’ombre s’évapore, S’élève avec l’aurore, Le soir gémit encore, Renaît avec le jour. Oui, dans ces champs d’azur que ta splendeur inonde, Où ton tonnerre gronde, Où tu veilles sur moi, Ces accents, ces soupirs animés par la foi, Vont chercher, d’astre en astre, un Dieu qui me réponde, Et d’échos en échos, comme des voix sur l’onde, Roulant de monde en monde, Retentir jusqu’à toi! Alphonse de Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses, 1860 Dieu. Alphonse De Lamartine. (1790-1869) (A M. de la Mennais.) Oui, mon âme se plaît à secouer ses chaînes: Déposant le fardeau des misères humaines, Laissant errer mes sens dans ce monde des corps, Au monde des esprits je monte sans efforts. Là, foulant à mes pieds cet univers visible, Je plane en liberté dans les champs du possible, Mon âme est à l’étroit dans sa vaste prison: Il me faut un séjour qui n’ait pas d’horizon. Comme une goutte d’eau dans l’Océan versée, L’infini dans son sein absorbe ma pensée; Là, reine de l’espace et de l’éternité, Elle ose mesurer le temps, l’immensité, Aborder le néant, parcourir l’existence, Et concevoir de Dieu l’inconcevable essence. Mais sitôt que je veux peindre ce que je sens, Toute parole expire en efforts impuissants. Mon âme croit parler, ma langue embarrassée Frappe l’air de vingt sons, ombre de ma pensée. Dieu fit pour les esprits deux langages divers: En sons articulés l’un vole dans les airs; Ce langage borné s’apprend parmi les hommes, Il suffit aux besoins de l’exil où nous sommes, Et, suivant des mortels les destins inconstants Change avec les climats ou passe avec les temps. L’autre, éternel, sublime, universel, immense, Est le langage inné de toute intelligence: Ce n’est point un son mort dans les airs répandu, C’est un verbe vivant dans le coeur entendu; On l’entend, on l’explique, on le parle avec l’âme; Ce langage senti touche, illumine, enflamme; De ce que l’âme éprouve interprètes brûlants, Il n’a que des soupirs, des ardeurs, des élans; C’est la langue du ciel que parle la prière, Et que le tendre amour comprend seul sur la terre. Aux pures régions où j’aime à m’envoler, L’enthousiasme aussi vient me la révéler. Lui seul est mon flambeau dans cette nuit profonde, Et mieux que la raison il m’explique le monde. Viens donc! Il est mon guide, et je veux t’en servir. A ses ailes de feu, viens, laisse-toi ravir! Déjà l’ombre du monde à nos regards s’efface, Nous échappons au temps, nous franchissons l’espace. Et dans l’ordre éternel de la réalité, Nous voilà face à face avec la vérité! Cet astre universel, sans déclin, sans aurore, C’est Dieu, c’est ce grand tout, qui soi-même s’adore! Il est; tout est en lui: l’immensité, les temps, De son être infini sont les purs éléments; L’espace est son séjour, l’éternité son âge; Le jour est son regard, le monde est son image; Tout l’univers subsiste à l’ombre de sa main; L’être à flots éternels découlant de son sein, Comme un fleuve nourri par cette source immense, S’en échappe, et revient finir où tout commence. Sans bornes comme lui ses ouvrages parfaits Bénissent en naissant la main qui les a faits! Il peuple l’infini chaque fois qu’il respire; Pour lui, vouloir c’est faire, exister c’est produire! Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi, Sa volonté suprême est sa suprême loi! Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse, Est à la fois puissance, ordre, équité, sagesse. Sur tout ce qui peut être il l’exerce à son gré; Le néant jusqu’à lui s’élève par degré: Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse, Sans s’épuiser jamais, il peut donner sans cesse, Et comblant le néant de ses dons précieux, Des derniers rangs de l’être il peut tirer des dieux! Mais ces dieux de sa main, ces fils de sa puissance, Mesurent d’eux à lui l’éternelle distance, Tendant par leur nature à l’être qui les fit; Il est leur fin à tous, et lui seul se suffit! Voilà, voilà le Dieu que tout esprit adore, Qu’Abraham a servi, que rêvait Pythagore, Que Socrate annonçait, qu’entrevoyait Platon; Ce Dieu que l’univers révèle à la raison, Que la justice attend, que l’infortune espère, Et que le Christ enfin vint montrer à la terre! Ce n’est plus là ce Dieu par l’homme fabriqué, Ce Dieu par l’imposture à l’erreur expliqué, Ce Dieu défiguré par la main des faux prêtres, Qu’adoraient en tremblant nos crédules ancêtres. Il est seul, il est un, il est juste, il est bon; La terre voit son oeuvre, et le ciel sait son nom! Heureux qui le connaît! plus heureux qui l’adore! Qui, tandis que le monde ou l’outrage ou l’ignore, Seul, aux rayons pieux des lampes de la nuit, S’élève au sanctuaire où la foi l’introduit Et, consumé d’amour et de reconnaissance, Brûle comme l’encens son âme en sa présence! Mais pour monter à lui notre esprit abattu Doit emprunter d’en haut sa force et sa vertu. Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme: Le désir et l’amour sont les ailes de l’âme. Ah! que ne suis-je né dans l’âge où les humains, Jeunes, à peine encore échappés de ses mains, Près de Dieu par le temps, plus près par l’innocence, Conversaient avec lui, marchaient en sa présence? Que n’ai-je vu le monde à son premier soleil? Que n’ai-je entendu l’homme à son premier réveil? Tout lui parlait de toi, tu lui parlais toi-même; L’univers respirait ta majesté suprême; La nature, sortant des mains du Créateur, Etalait en tous sens le nom de son auteur; Ce nom, caché depuis sous la rouille des âges, En traits plus éclatants brillait sur tes Ouvrages; L’homme dans le passé ne remontait qu’à toi; Il invoquait son père, et tu disais: C’est moi. Longtemps comme un enfant ta voix daigna l’instruire, Et par la main longtemps tu voulus le conduire. Que de fois dans ta gloire à lui tu t’es montré, Aux vallons de Sennar, aux chênes de Membré, Dans le buisson d’Horeb, ou sur l’auguste cime Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime! Ces enfants de Jacob, premiers-nés des humains, Reçurent quarante ans la manne de tes mains Tu frappais leur esprit par tes vivants oracles! Tu parlais à leurs yeux par la voix des miracles! Et lorsqu’ils t’oubliaient, tes anges descendus Rappelaient ta mémoire à leurs coeurs éperdus! Mais enfin, comme un fleuve éloigné de sa source, Ce souvenir si pur s’altéra dans sa course! De cet astre vieilli la sombre nuit des temps Eclipsa par degrés les rayons éclatants; Tu cessas de parler; l’oubli, la main des âges, Usèrent ce grand nom empreint dans tes ouvrages; Les siècles en passant firent pâlir la foi; L’homme plaça le doute entre le monde et toi. Oui, ce monde, Seigneur, est vieilli pour ta gloire; Il a perdu ton nom, ta trace et ta mémoire Et pour les retrouver il nous faut, dans son cours, Remonter flots à flots le long fleuve des jours! Nature! firmament! l’oeil en vain vous contemple; Hélas! sans voir le Dieu, l’homme admire le temple, Il voit, il suit en vain, dans les déserts des cieux, De leurs mille soleils le cours mystérieux! Il ne reconnaît plus la main qui les dirige! Un prodige éternel cesse d’être un prodige! Comme ils brillaient hier, ils brilleront demain! Qui sait où commença leur glorieux chemin? Qui sait si ce flambeau, qui luit et qui féconde, Une première fois s’est levé sur le monde? Nos pères n’ont point vu briller son premier tour Et les jours éternels n’ont point de premier jour. Sur le monde moral, en vain ta providence, Dans ces grands changements révèle ta présence! C’est en vain qu’en tes jeux l’empire des humains Passe d’un sceptre à l’autre, errant de mains en mains; Nos yeux accoutumés à sa vicissitude Se sont fait de ta gloire une froide habitude; Les siècles ont tant vu de ces grands coups du sort: Le spectacle est usé, l’homme engourdi s’endort. Réveille-nous, grand Dieu! parle et change le monde; Fais entendre au néant ta parole féconde. Il est temps! lève-toi! sors de ce long repos; Tire un autre univers de cet autre chaos. A nos yeux assoupis il faut d’autres spectacles! A nos esprits flottants il faut d’autres miracles! Change l’ordre des cieux qui ne nous parle plus! Lance un nouveau soleil à nos yeux éperdus! Détruis ce vieux palais, indigne de ta gloire; Viens! montre-toi toi-même et force-nous de croire! Mais peut-être, avant l’heure où dans les cieux déserts Le soleil cessera d’éclairer l’univers, De ce soleil moral la lumière éclipsée Cessera par degrés d’éclairer la pensée; Et le jour qui verra ce grand flambeau détruit Plongera l’univers dans l’éternelle nuit. Alors tu briseras ton inutile ouvrage: Ses débris foudroyés rediront d’âge en âge: Seul je suis! hors de moi rien ne peut subsister! L’homme cessa de croire, il cessa d’exister! Alphonse de Lamartine, Méditations Poétiques. Les Limbes. Casimir Jean François Delavigne. (1793-1843) Comme un vain rêve du matin, Un parfum vague, un bruit lointain, C’est je ne sais quoi d’incertain Que cet empire; Lieux qu’à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, À chaque instant près d’expirer, Jamais n’expire. Partout cette demi-clarté Dont la morne tranquillité Suit un crépuscule d’été, Ou de l’aurore, Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n’est plus, quand le jour N’est pas encore! Ce ciel terne, où manque un soleil, N’est jamais bleu, jamais vermeil; Jamais brisé, dans ce sommeil De la nature, N’agita d’un frémissement La torpeur de ce lac dormant, Dont l’eau n’a point de mouvement, Point de murmure. L’air n’entr’ouvre sous sa tiédeur Que fleurs qui, presque sans odeur, Comme les lis ont la candeur De l’innocence; Sur leur sein pâle et sans reflets Languissent des oiseaux muets: Dans le ciel, l’onde et les forêts, Tout est silence. Loin de Dieu, là, sont renfermés Les milliers d’êtres tant aimés, Qu’en ces bosquets inanimés La tombe envoie. Le calme d’un vague loisir, Sans regret comme sans désir, Sans peine comme sans plaisir, C’est là leur joie. Là, ni veille ni lendemain! Ils n’ont sur un bonheur prochain, Sur celui qu’on rappelle en vain, Rien à se dire. Leurs sanglots ne troublent jamais De l’air l’inaltérable paix; Mais aussi leur rire jamais N’est qu’un sourire. Sur leurs doux traits que de pâleur! Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur Donnait l’envie! De leurs yeux, qui charment d’abord, Mais dont aucun éclair ne sort, Le morne éclat n’est pas la mort, N’est pas la vie. Rien de bruyant, rien d’agité Dans leur triste félicité! Ils se couronnent sans gaîté De fleurs nouvelles. Ils se parlent, mais c’est tout bas; Ils marchent, mais c’est pas à pas; Ils volent, mais on n’entend pas Battre leurs ailes. Parmi tout ce peuple charmant, Qui se meut si nonchalamment, Qui fait sous son balancement Plier les branches, Quelle est cette ombre aux blonds cheveux, Au regard timide, aux yeux bleus, Qui ne mêle pas à leurs jeux Ses ailes blanches? Elle arrive, et, fantôme ailé, Elle n’a pas encor volé; L’effroi dont son coeur est troublé, J’en vois la cause: N’est-ce pas celui que ressent La colombe qui, s’avançant Pour essayer son vol naissant, Voudrait et n’ose? Non; dans ses yeux roulent des pleurs. Belle enfant, calme tes douleurs; Là sont des fruits, là sont des fleurs Dont tu disposes. Laisse-toi tenter, et, crois-moi, Cueille ces roses sans effroi; Car, bien que pâles comme toi, Ce sont des roses. Triomphe en tenant à deux mains Ta robe pleine de jasmins; Et puis, courant par les chemins, Va les répandre. Viens, tu prendras en le guettant L’oiseau qui, sans but voletant, N’aime ni ne chante, et partant Se laisse prendre. Avec ces enfants tu joûras; Viens, ils tendent vers toi les bras; On danse tristement là-bas, Mais on y danse. Pourquoi penser, pleurer ainsi? Aucun enfant ne pleure ici, Ombre rêveuse; mais aussi Aucun ne pense. Dieu permet-il qu’un souvenir Laisse ton coeur entretenir D’un bien qui ne peut revenir L’idée amère? «Oui, je me souviens du passé Du berceau vide où j’ai laissé Mon rêve à peine commencé, Et de ma mère.» Casimir Delavigne L’Âme Du Purgatoire. Casimir Jean François Delavigne. (1793-1843) Venise. Mon bien-aimé, dans mes douleurs, Je viens de la cité des pleurs, Pour vous demander des prières. Vous me disiez, penché vers moi: «Si je vis, je prîrai pour toi.» Voilà vos paroles dernières. Hélas! hélas! Depuis que j’ai quitté vos bras. Jamais je n’entends vos prières. Hélas! hélas! J’écoute, et vous ne priez pas. «Puisse au Lido ton âme errer,» Disiez-vous, «pour me voir pleurer!» Elle s’envola sans alarme. Ami, sur mon froid monument L’eau du ciel tomba tristement, Mais de vos yeux, pas une larme. Hélas! hélas! Ce Dieu qui me vit dans vos bras. Que votre douleur le désarme! Moi seule, hélas! Je pleure, et vous ne priez pas. Combien nos doux ravissements, Ami, me coûtent de tourments, Au fond de ces tristes demeures! Les jours n’ont ni soir ni matin: Et l’aiguille y tourne sans fin. Sans fin, sur un cadran sans heures. Hélas! hélas! Vers vous, ami, levant les bras, l’attends en vain dans ces demeures. Hélas! hélas! J’attends, et vous ne priez pas. Quand mon crime fut consommé, Un seul regret eût désarmé Ce Dieu qui me fut si terrible. Deux fois, prête a me repentir, De la mort qui vint m’avertir Je sentis l’haleine invisible. Hélas! hélas! Vous étiez heureux dans mes bras. Me repentir fut impossible. Hélas! hélas! Je souffre, et vous ne priez pas. Souvenez-vous de la Brenta, Où la gondole s’arrêta, Pour ne repartir qu’à l’aurore; De l’arbre qui nous a cachés, Des gazons... qui se sont penchés, Quand vous m’avez dit: «Je t’adore.» Hélas! hélas! La mort m’y surprit dans vos bras, Sous vos baisers tremblante encore. Hélas! hélas! Je brûle, et vous ne priez pas. Rendez-les-moi, ces frais jasmins, Où, sur un lit fait par vos mains, Ma tête en feu s’est reposée. Rendez-moi ce lilas en fleurs, Qui, sur nous secouant ses pleurs, Rafraîchit ma bouche embrasée. Hélas! hélas! Venez m’y porter dans vos bras, Pour que j’y boive la rosée. Hélas! hélas! J’ai soif, et vous ne priez pas. Dans votre gondole, à son tour, Une autre vous parle d’amour; Mon portrait devait lui déplaire. Dans les flots son dépit jaloux A jeté ce doux gage, et vous, Ami, vous l’avez laissé faire. Hélas! hélas! Pourquoi vers vous tendre les bras? Non, je dois souffrir et me taire. Hélas! hélas! C’en est fait, vous ne prîrez pas. Adieu, je ne reviendrai plus Vous lasser de cris superflus, Puisqu’à vos yeux une autre est belle. Ah! que ses baisers vous soient doux! Je suis morte, et souffre pour vous. Heureux d’aimer, vivez pour elle. Hélas! hélas! Pensez quelquefois, dans ses bras, A l’abîme où Dieu me rappelle. Hélas! hélas! J’y descends, ne m’y suivez pas! Une Ame Devant Dieu. Alfred De Vigny. (1797-1863) Dis-moi la main qui t’enlève, Ô mon âme, et dans un rêve Te montre la vérité! D’où vient qu’un songe m’emporte Jusques au seuil de la porte Qu’entr’ouvre l’Éternité C’est ici que l’homme arrive; Oui, je reconnais la rive Jusqu’où le rocher dérive Roulé dans le flot des temps; J’entre dans le port de l’âme: Je vais m’asseoir dans la flamme; La place que j’y réclame Est vide depuis longtemps. Dieu, je te vois! Comment pénétrer dans ta gloire? Détourne mes regards, ne m’anéantis pas; Je sens mon front brisé par ton char de victoire: Dans cet air lumineux qui soutiendra mes pas? Je vois tout l’univers rajeuni par la tombe Des êtres infinis que je ne puis compter O mon Dieu, je succombe, Laisse-moi m’arrêter. Je m’arrête pour me plaindre De ce monde d’où je sors; Toujours espérer et craindre; Et moi je pleurais les morts! Ne savais-je pas encore Quel esprit devait éclore De cette éternelle aurore Qui vit l’Éternel créant? Qu’avec toi l’âme ravie Pour jamais est assouvie Que dans la Mort est la Vie, Que la Vie est le Néant? Je le savais dès l’enfance, Je le disais dans mes nuits; Et l’espoir de ta présence Calme seul tous mes ennuis. Cependant j’aimais la vie Comme un marin ses dangers, Comme l’Esquimau n’envie Nul des soleils étrangers; Comme un Chartreux aime l’ombre, Aime sa cellule sombre Et, libre, y revient toujours; Comme un lévrier fidèle Caresse la main cruelle Qui le frappe tous les jours. Aujourd’hui je sais tout, je te vois, et j’embrasse L’avenir qui n’est pas, le passé qui n’est plus, Les temps qui doivent naître et les temps révolus. Je conçois l’espace, L’univers s’efface Et devant ta face Tout s’unit en toi. Je vois tout s’y peindre, Je vois, sans les plaindre, Les mondes s’éteindre Et fuir devant moi. Je puiserai ma force en ta force suprême, J’ose marcher vers toi, j’ose lever les yeux. Un seul de tes regards me révèle à moi-même: Je m’étais échappé de ton sein radieux, Perdu comme l’étincelle Qui, dans les nuits de l’été, Blanche et légère parcelle D’une immortelle clarté, Quitte le choeur des étoiles, Des vapeurs perce les voiles, Et tombe sur les roseaux Et s’éteint au fond des eaux. Laisse-moi pour un jour retourner sur la terre: Là, sur mon marbre noir, sous ma croix solitaire, J’irai m’asseoir en souriant; Dire: «Je vis toujours» à ceux qui me regrettent, Qui, posant leurs genoux sur les fleurs qu’ils y jettent, Viennent me pleurer en priant. Les Destinées. Alfred De Vigny. (1797-1863) Depuis le premier jour de la création, Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée Pesaient sur chaque tête et sur toute action. Chaque front se courbait et traçait sa journée, Comme le front d’un boeuf creuse un sillon profond Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée. Ces froides déités liaient le joug de plomb Sur le crâne et les yeux des Hommes leurs esclaves, Tous errant, sans étoile, en un désert sans fond; Levant avec effort leurs pieds chargés d’entraves; Suivant le doigt d’airain dans le cercle fatal, Le doigt des Volontés inflexibles et graves. Tristes divinités du monde oriental, Femmes au voile blanc, immuables statues, Elles nous écrasaient de leur poids colossal. Comme un vol de vautours sur le sol abattues, Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal Aux têtes des mortels sur la terre épandues, Elles avaient posé leur ongle sans pitié Sur les cheveux dressés des races éperdues, Traînant la femme en pleurs et l’homme humilié. Un soir il arriva que l’antique planète Secoua sa poussière. -Il se fit un grand cri: » Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète, » Il a le front sanglant et le côté meurtri, » Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète, » La Croix monte et s’étend sur nous comme un abri! « Avant l’heure où, jadis, ces choses arrivèrent, Tout Homme allait courbé, le front pâle et flétri. Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent. Détachant les noeuds lourds du joug de plomb du Sort, Toutes les Nations à la fois s’écrièrent: » O Seigneur! est-il vrai? le Destin est-il mort? « Et l’on vit remonter vers le ciel, par volées, Les filles du Destin, ouvrant avec effort Leurs ongles qui pressaient nos races désolées; Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d’airain, Leur main inexorable et leur face inflexible; Montant avec lenteur en innombrable essaim, D’un vol inaperçu, sans ailes, insensible, Comme apparaît au soir, vers l’horizon lointain, D’un nuage orageux l’ascension paisible. -Un soupir de bonheur sortit du coeur humain. La terre frissonna dans son orbite immense, Comme un cheval frémit délivré de son frein. Tous les astres émus restèrent en silence, Attendant avec l’Homme, en la même stupeur, Le suprême décret de la Toute-Puissance, Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur, Comme ayant retrouvé leurs régions natales, Autour de Jéhovah se rangèrent en choeur, D’un mouvement pareil levant leurs mains fatales, Puis chantant d’une voix leur hymne de douleur Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles: » Nous venons demander la Loi de l’avenir. » Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées » Dont l’antique pouvoir ne devait point faillir. » Nous roulions sous nos doigts les jours et les années; » Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir, » Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées? » Vous détruisez d’un coup le grand piège du Sort » Où tombaient tour à tour les races consternées, » Faut-il combler la fosse et briser le ressort? » Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne, » Ces hommes d’un moment, ces condamnés à mort » Jusqu’au bout du chemin dont nous posions la borne? » Le moule de la vie était creusé par nous. » Toutes les passions y répandaient leur lave, » Et les événements venaient s’y fondre tous. » Sur les tables d’airain où notre loi se grave, » Vous effacez le nom de la FATALITE, » Vous déliez les pieds de l’Homme notre esclave. » Qui va porter le poids dont s’est épouvanté » Tout ce qui fut créé? ce poids sur la pensée, » Dont le nom est en bas: RESPONSABILITE? Il se fit un silence, et la Terre affaissée S’arrêta comme fait la barque sans rameurs Sur les flots orageux, dans la nuit balancée. Une voix descendit, venant de ces hauteurs Où s’engendrent sans fin les mondes dans l’espace; Cette voix, de la terre emplit les profondeurs: » Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce. » L’Homme sera toujours un nageur incertain » Dans les ondes du temps qui se mesure et passe. » Vous toucherez son front, ô filles du Destin! » Son bras ouvrira l’eau, qu’elle soit haute ou basse, » Voulant trouver sa place et deviner sa fin. » Il sera plus heureux, se croyant maître et libre » Et luttant contre vous dans un combat mauvais » Où moi seule d’en haut je tiendrai l’équilibre. » De moi naîtra son souffle et sa force à jamais. » Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle: » Faire ce que je veux pour venir OÙ JE SAIS. « Et le choeur descendit vers sa proie éternelle Afin d’y ressaisir sa domination Sur la race timide, incomplète et rebelle. On entendit venir la sombre Légion Et retomber les pieds des femmes inflexibles, Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb. Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles. -Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel, Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles. Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel. La Volonté transporte à des hauteurs sublimes Notre front éclairé par un rayon du ciel. Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes, Leur doigt rude et fatal se pose devant nous, Et, d’un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes. Oh! dans quel désespoir nous sommes encor tous! Vous avez élargi le COLLIER qui nous lie, Mais qui donc tient la chaîne? -Ah! Dieu juste, est-ce vous? Arbitre libre et fier des actes de sa vie, Si notre coeur s’entr’ouvre au parfum des vertus, S’il s’embrase à l’amour, s’il s’élève au génie, Que l’ombre des Destins, Seigneur, n’oppose plus A nos belles ardeurs une immuable entrave, A nos efforts sans fin des coups inattendus! O sujet d’épouvante à troubler le plus brave! Questions sans réponse où vos Saints se sont tus! O mystère! ô tourment de l’âme forte et grave! Notre mot éternel est-il: C’ÉTAIT ECRIT? -SUR LE LIVRE DE DIEU, dit l’Orient esclave; Et l’Occident répond: -SUR LE LIVRE DU CHRIST. Les Djinns. Victor Hugo (1802-1885) Murs, ville Et port, Asile De mort, Mer grise Où brise La brise Tout dort. Dans la plaine Naît un bruit. C'est l'haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu'une flamme Toujours suit. La voix plus haute Semble un grelot. D'un nain qui saute C'est le galop. Il fuit, s'élance, Puis en cadence Sur un pied danse Au bout d'un flot. La rumeur approche, L'écho la redit. C'est comme la cloche D'un couvent maudit, Comme un bruit de foule Qui tonne et qui roule Et tantôt s'écroule Et tantôt grandit. Dieu! La voix sépulcrale Des Djinns!... - Quel bruit ils font! Fuyons sous la spirale De l'escalier profond! Déjà s'éteint ma lampe, Et l'ombre de la rampe.. Qui le long du mur rampe, Monte jusqu'au plafond. C'est l'essaim des Djinns qui passe, Et tourbillonne en sifflant. Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant. Leur troupeau lourd et rapide, Volant dans l'espace vide, Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc. Ils sont tout près! - Tenons fermée Cette salle ou nous les narguons Quel bruit dehors! Hideuse armée De vampires et de dragons! La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu'une herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée, Tremble, à déraciner ses gonds. Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure! L'horrible essaim, poussé par l'aquillon, Sans doute, o ciel! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et chancelle penchée, Et l'on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon! Prophète! Si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J'irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs! Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souffle d'étincelles, Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs! Ils sont passés! - Leur cohorte S'envole et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés. L'air est plein d'un bruit de chaînes, Et dans les forêts prochaines Frissonnent tous les grands chênes, Sous leur vol de feu pliés! De leurs ailes lointaines Le battement décroît. Si confus dans les plaines, Si faible, que l'on croit Ouïr la sauterelle Crier d'une voix grêle Ou pétiller la grêle Sur le plomb d'un vieux toit. D'étranges syllabes Nous viennent encor. Ainsi, des Arabes Quand sonne le cor, Un chant sur la grève Par instants s'élève, Et l'enfant qui rêve Fait des rêves d'or. Les Djinns funèbres, Fils du trépas, Dans les ténèbres Pressent leur pas; Leur essaim gronde; Ainsi, profonde, Murmure une onde Qu'on ne voit pas. Ce bruit vague Qui s'endort, C'est la vague Sur le bord; C'est la plainte Presque éteinte D'une sainte Pour un mort. On doute La nuit... J'écoute: -Tout fuit, Tout passe; L'espace Efface Le bruit. Extrait Des Orientales. A Quoi Songeaient Les Deux Cavaliers Dans La Forêt. Victor Hugo (1802-1885) La nuit était fort noire et la forêt très-sombre. Hermann à mes côtés me paraissait une ombre. Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu! Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres. Les étoiles volaient dans les branches des arbres Comme un essaim d'oiseaux de feu. Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance, L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance. Je suis plein de regrets. O mes amours, dormez! Or, tout en traversant ces solitudes vertes, Hermann me dit : -Je songe aux tombes entr'ouvertes;- Et je lui dis : -Je pense aux tombeaux refermés.- Lui regarde en avant : je regarde en arrière, Nos chevaux galopaient à travers la clairière; Le vent nous apportait de lointains angelus; dit : -Je songe à ceux que l'existence afflige, -A ceux qui sont, à ceux qui vivent. Moi,- lui dis-je, -Je pense à ceux qui ne sont plus!- Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines? Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes? Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis. Hermann me dit : -Jamais les vivants ne sommeillent. -En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.- Et je lui dis : -Hélas! d'autres sont endormis!- Hermann reprit alors : -Le malheur, c'est la vie. -Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux! j'envie -Leur fosse où l'herbe pousse, où s'effeuillent les bois. -Car la nuit les caresse avec ses douces flammes; -Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes -Dans tous les tombeaux à la fois!- Et je lui dis : -Tais-toi! respect au noir mystère! -Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre. -Les morts, ce sont les coeurs qui t'aimaient autrefois -C'est ton ange expiré! c'est ton père et ta mère! -Ne les attristons point par l'ironie amère. -Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.- Extrait Des Contemplations. La trompette Du Jugement. Victor Hugo. (1802-1885) Je vis dans la nuée un clairon monstrueux. Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux, Calme, attendre le souffle immense de l'archange. Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change, L'entourait. A travers un frisson, on sentait Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait, Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème, Avait été forgé par quelqu'un de suprême Avec de l'équité condensée en airain. Il était là, lugubre, effroyable, serein. Il gisait sur la brume insondable qui tremble, Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble A la forme de quoi que ce soit. Il vivait. Il semblait un réveil songeant près d'un chevet. Oh! quelle nuit! là, rien n'a de contour ni d'âge; Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage. Et c'était le clairon de l'abîme. Une voix Un jour en sortira qu'on entendra sept fois. En attendant, glacé, mais écoutant, il pense; Couvrant le châtiment, couvrant la récompense; Et toute l'épouvante éparse au ciel est soeur De cet impénétrable et morne avertisseur. Je le considérais dans les vapeurs funèbres. Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres. Pas un murmure autour du clairon souverain. Et la terre sentait le froid de son airain, Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières. Et l'immobilité de tous les cimetières, Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits Du silence inouï qu'il avait dans la bouche; Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche L'impossibilité de faire faire un pli Au suaire cousu sur son front par l'oubli. Ce silence tenait en suspens l'anathème. On comprenait que tant que ce clairon suprême Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant, Garderait l'attitude horrible du néant, Que la momie aurait toujours sa bandelette, Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette, Et que ce fier banquet radieux, ce festin Que les vivants glouton appellent le destin, Tout la joie errante en tourbillons de fêtes, Toutes les passions de la chair satisfaites, Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls, Continueraient d'avoir pour but et pour dessous La pourriture, orgie offerte aux vers convives; Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives, Cette trompette vaste et sombre sonnerait, On verrait comme un tas d'oiseaux d'une forêt, Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes, Frémissantes, sortir du tremblement des tombes, Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux, Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os, Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve, Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève, Le front mystérieux du juge apparaîtrait! Ce clairon avait l'air de savoir le secret On sentait que le râle énorme de ce cuivre Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas, Toutes les surdités voleraient en éclats; Que l'oubli sombre, avec sa perte de mémoire, Se lèverait au son de la trompette noire; Que dans cette clameur étrange, en même temps Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants, On entendrait crier toutes les consciences; Que le sceptique au fond de ses insouciances, Que le voluptueux, l'athée et le douteur, Et le maître tombé de toute sa hauteur, Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres; Que ce déchirement céleste des ténèbres Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt; Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait; Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte, L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte, Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats, Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas Des avertissements de l'ombre et du mystère, Même ceux que n'a point réveillés sur la terre Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit! Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit, Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaie, Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie, Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer, Oh! comment concevoir, comment se figurer Cette vibration communiquée aux tombes, Cette sommation aux blêmes catacombes, Du ciel couvrant sa porte et du gouffre ayant faim, Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin! Oui, c'est vrai, c'est du moins jusque-là que l'oeil plonge, C'est l'avenir, du moins tel qu'on le voit en songe, Quand le monde atteindra son but, quand les instants, Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps, Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne, Cette goutte qui doit faire déborder l'urne, Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc, Long, pâle, glissera, formidable et tremblant, Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières, Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres, Dans tous ces sombres camps endormis; et sortant Tout à coup de la brume où l'univers l'attend, Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses, Au-dessus des forfaits et des apothéoses, Des ombres et des os, des esprits et des corps, Sonnera la diane effrayante des morts. O lever en sursaut des larves pêle-mêle! Oh! la Nuit réveillant la Mort, sa soeur jumelle! Pensif, je regardais l'incorruptible airain. Les volontés sans loi, les passions sans frein, Toutes les actions de tous les êtres, haines, Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines, Avaient laissé, dans l'ombre où rien ne remuait, Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet; Une obscure Babel y tordait sa spirale. Sa dimension vague, ineffable, spectrale, Sortant de l'éternel, entrait dans l'absolu. Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée Dans la profondeur trouble et sombre de l'idée; Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal; Et sa longueur allait de l'homme à l'animal, Quoiqu'on ne vît point là d'animal et point d'homme; Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome. Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard, Cercle de l'Inconnu ténébreux et hagard, Pleine de cette horreur que le mystère exhale, M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale D'entrer dans l'ombre où Dieu même est évanoui. Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui, Morne, s'élargissait sur l'homme et la nature; Et cette épouvantable et muette ouverture Semblait le bâillement noir de l'éternité. Au fond de l'immanent et de l'illimité, Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible, Quelque chose tremblait de vaguement terrible, Et brillait et passait, inexprimable éclair. Toutes les profondeurs des mondes avaient l'air De méditer, dans l'ombre où l'ombre se répète, L'heure où l'on entendrait de cette âpre trompette Un appel aussi long que l'infini, jaillir. L'immuable semblait d'avance en tressaillir. Des porches de l'abîme, antres hideux, cavernes Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes, Bouches d'obscurité qui ne prononcent rien, Du vide, où ne flottait nul souffle aérien, Du silence où l'haleine osait à peine éclore, Ceci se dégageait pour l'âme: Pas encore. Par instants, dans ce lieu triste comme le soir, Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir, On entendait le pas boiteux de la justice; Puis cela s'effaçait. Des vermines, le vice, Le crime, s'approchaient, et, fourmillement noir, Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir. Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratère. Comme cet organum des gouffres doit se taire Jusqu'au jour monstrueux où nous écarterons Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts, Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphère; Chaque race avait fait sa couche de poussière Dans l'orbe sépulcral de son évasement; Sur cette poudre l'oeil lisait confusément Ce mot: RIEZ, écrit par le doigt d'Épicure. Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure, La toile d'araignée horrible de Satan. Des astres qui passaient murmuraient: -Souviens-t'en! Prie! -et la nuit portait cette parole à l'ombre. Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre. Une sinistre main sortait de l'infini. Vers la trompette, effroi de tout crime impuni, Qui doit faire à la mort un jour lever la tête, Elle pendait, énorme, ouverte, et comme prête A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit, Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit. La main, dans la nuée et hors de l'Invisible, S'allongeait. A quel être était-elle? Impossible De le dire, en ce morne et brumeux firmament. L'oeil dans l'obscurité ne voyait clairement Que les cinq doigts béants de cette main terrible; Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible, Sans doute quelque archange ou quelque séraphin Immobile, attendant le signe de la fin, Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles, Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles! Et Nox Facta Est. Victor Hugo. (1802-1885) I Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme Il n'avait pas encor pu saisir une cime, Ni lever une fois son front démesuré. Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré, Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles, Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes. Il tombait foudroyé, morne silencieux, Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux, L'horreur du gouffre empreinte à sa face livide. Il cria: -Mort! -les poings tendus vers l'ombre vide. Ce mot plus tard fut homme et s'appela Caïn. Il tombait. Tout à coup un roc heurta sa main; Il l'étreignit, ainsi qu'un mort étreint sa tombe, Et s'arrêta. Quelqu'un, d'en haut, lui cria: -Tombe! Les soleils s'éteindront autour de toi, maudit! - Et la voix dans l'horreur immense se perdit. Et, pâle, il regarda vers l'éternelle aurore. Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore. Satan dressa la tête et dit, levant le bras: -Tu mens! -Ce mot plus tard fut l'âme de Judas. Pareil aux dieux d'airain debout sur leurs pilastres, Il attendit mille ans, l'oeil fixé sur les astres. Les soleils étaient loin, mais ils brillaient toujours. La foudre alors gronda dans les cieux froids et sourds. Satan rit, et cracha du côté du tonnerre. L'immensité, qu'emplit l'ombre visionnaire, Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas. Un souffle qui passait le fit tomber plus bas. II La chute du damné recommença. -Terrible, Sombre, et piqué de trous lumineux comme un crible, Le ciel plein de soleils s'éloignait, la clarté Tremblait, et dans la nuit le grand précipité, Nu, sinistre, et tiré par le poids de son crime, Tombait, et, comme un coin, sa tête ouvrait l'abîme. Plus bas! plus bas! toujours plus bas! Tout à présent Le fuyait; pas d'obstacle à saisir en passant, Pas un mont, pas un roc croulant, pas une pierre, Rien, l'ombre, et d'épouvante il ferma sa paupière. Quand il rouvrit les yeux, trois soleils seulement Brillaient, et l'ombre avait rongé le firmament. Tous les autres soleils étaient morts. III Une Roche. Sortait du noir brouillard comme un bras qui s'approche. Il la prit, et ses pieds touchèrent des sommets. Alors l'être effrayant qui s'appelle Jamais Songea. Son front tomba dans ses mains criminelles. Les trois soleils, de loin, ainsi que trois prunelles, Le regardaient, et lui ne les regardait pas. L'espace ressemblait aux plaines d'ici-bas, Le soir, quand l'horizon qui tressaille et recule, Noircit sous les yeux blancs du spectre crépuscule. De longs rayons rampaient aux pieds du grand banni. Derrière lui son ombre emplissait l'infini. Les cimes du chaos se confondaient entre elles. Tout à coup il se vit pousser d'horribles ailes; Il se vit devenir monstre, et que l'ange en lui Mourait, et le rebelle en sentit quelque ennui. Il laissa son épaule, autrefois lumineuse, Frémir au froid hideux de l'aile membraneuse, Et croisant ses deux bras, et relevant son front, Ce bandit, comme s'il grandissait sous l'affront, Seul dans ces profondeurs que la ruine encombre, Regarda fixement la caverne de l'ombre. Les ténèbres sans bruit croissaient dans le néant. L'opaque obscurité fermait le ciel béant; Et, faisant, au-delà du dernier promontoire, Une triple fêlure à cette vitre noire, Les trois soleils mêlaient leurs trois rayonnements. Après quelque combat dans les hauts firmaments, D'un char de feu brisé l'on eût dit les trois roues. Les monts hors du brouillard sortaient comme des proues. Eh bien, cria Satan, soit! Je puis encor voir! Il aura le ciel bleu, moi j'aurai le ciel noir. Croit-il pas que j'irai sangloter à sa porte? Je le hais. Trois soleils suffisent. Que m'importe! Je hais le jour, l'azur, le rayon, le parfum! - Soudain, il tressaillit; il n'en restait plus qu'un. IV L'abîme s'effaçait. Rien n'avait plus de forme. L'obscurité semblait gonfler sa vague énorme. C'était on ne sait quoi de submergé; c'était Ce qui n'est plus, ce qui s'en va, ce qui se tait; Et l'on n'aurait pu dire, en cette horreur profonde, Si ce reste effrayant d'un mystère ou d'un monde, Pareil au brouillard vague où le songe s'enfuit, S'appelait le naufrage ou s'appelait la nuit; Et l'archange sentit qu'il devenait fantôme. Il dit: -Enfer! -Ce mot plus tard créa Sodome. Et la voix répéta lentement sur son front: -Maudit! autour de toi les astres s'éteindront. - Et déjà le soleil n'était plus qu'une étoile. V Et tout disparaissait par degrés sous un voile. L'archange alors frémit; Satan eut le frisson. Vers l'astre qui tremblait, livide, à l'horizon, Il s'élança, sautant d'un faîte à l'autre faîte. Puis, quoiqu'il eût horreur des ailes de la bête, Quoique ce fût pour lui l'habit de la prison, Comme un oiseau qui va de buisson en buisson, Hideux, il prit son vol de montagne en montagne, Et ce forçat se mit à courir dans ce bagne. Il courait, il volait, il criait: -Astre d'or! Frère! attends-moi! j'accours! ne t'éteins pas encor! Ne me laisse pas seul! Le monstre de la sorte Franchit les premiers lacs de l'immensité morte, D'anciens chaos vidés et croupissant déjà, Et dans les profondeurs lugubres se plongea. L'étoile maintenant n'était qu'une étincelle. Il entra plus avant dans l'ombre universelle, S'enfonça, se jeta, se rua dans la nuit, Gravit les monts fangeux dont le front mouillé luit, Et dont la base au fond des cloaques chancelle, Et, triste, regarda devant lui. L'étincelle N'était qu'un point rougeâtre au fond d'un gouffre obscur. VI Comme entre deux créneaux se penche sur le mur L'archer qu'en son donjon le crépuscule gagne, Farouche, il se pencha du haut de la montagne, Et sur l'astre, espérant le faire étinceler, Comme sur une braise il se mit à souffler, Et l'angoisse gonfla sa féroce narine. Le souffle qui sortit alors de sa poitrine Est aujourd'hui sur terre et s'appelle ouragan. A ce souffle, un grand bruit troubla l'ombre, océan Qu'aucun être n'habite et qu'aucuns feux n'éclairent, Les monts qui se trouvaient près de là s'envolèrent, Le chaos monstrueux plein d'effroi se leva Et se mit à hurler: Jéhova! Jéhova! L'infini s'entr'ouvrit, fendu comme une toile, Mais rien ne remua dans la lugubre étoile; Et le damné criant: -Ne t'éteins pas! j'irai! J'arriverai! -reprit son vol désespéré. Et les volcans mêlés aux nuits qui leur ressemblent Se renversaient ainsi que des bêtes qui tremblent, Et les noirs tourbillons et les gouffres hideux Se courbaient éperdus pendant qu'au-dessus d'eux, Volant vers l'astre ainsi qu'une flèche à la cible, Passait, fauve et hagard, ce suppliant terrible. Et depuis qu'il a vu ce passage effrayant, L'âpre abîme, effaré comme un homme fuyant, Garde à jamais un air d'horreur et de démence, Tant ce fut monstrueux de voir, dans l'ombre immense, Voler, ouvrant son aile affreuse loin du ciel, Cette chauve-souris du cachot éternel! VII Il vola dix mille ans. Pendant dix mille années, Tendant son cou farouche et ses mains forcenées, Il vola sans trouver un mont où se poser. L'astre parfois semblait s'éteindre et s'éclipser, Et l'horreur du tombeau faisait frissonner l'ange; Puis une clarté pâle, obscure, vague, étrange, Reparaissait, et l'ange alors disait: Allons. Autour de lui planaient les oiseaux aquilons. Il volait. L'infini sans cesse recommence. Son vol dans cette mer faisait un cercle immense. La nuit regardait fuir ses horribles talons. Comme un nuage sent tomber ses tourbillons, Il sentait s'écrouler ses forces dans le gouffre. L'hiver murmurait: tremble! et l'ombre disait: souffre! Enfin il aperçut au loin un noir sommet Que dans l'ombre un reflet formidable enflammait. Satan, comme un nageur fait un effort suprême, Tendit son aile onglée et chauve, et, spectre blême, Haletant, brisé, las, et, de sueur fumant, Il s'abattit au bord de l'âpre escarpement. VIII Le soleil était là qui mourait dans l'abîme. L'astre, au fond du brouillard, sans vent qui le ranime Se refroidissait, morne et lentement détruit. On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit; Et l'on voyait décroître, en ce silence sombre, Ses ulcères de feu sous une lèpre d'ombre. Charbon d'un monde éteint! flambeau soufflé par Dieu! Ses crevasses montraient encore un peu de feu Comme si par les trous du crâne on voyait l'âme. Au centre palpitait et rampait une flamme Qui par instants léchait les bords extérieurs, Et de chaque cratère, il sortait des lueurs Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives, Et s'évanouissaient sans bruit comme des rêves. L'astre était presque noir. L'archange était si las Qu'il n'avait plus de voix et plus de souffle, hélas! Et l'astre agonisait sous ses regards farouches. Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches Dans l'obscurité froide il lançait par moments Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants, Des rocs tout écumants de sa clarté première: Comme si ce volcan de vie et de lumière, Englouti par la brume où tout s'évanouit, N'eût point voulu mourir sans insulter la nuit Et sans cracher sa lave à la face de l'ombre. Autour de lui le temps et l'espace et le nombre Et la forme et le bruit expiraient, en créant L'unité formidable et noire du néant. Le spectre Rien levait sa tête hors du gouffre. Soudain, du coeur de l'astre, un âpre jet de soufre, Pareil à la clameur du mourant éperdu, Sortit, clair, éclatant, splendide, inattendu, Et, découpant au loin mille formes funèbres, Enorme, illumina, jusqu'au fond des ténèbres, Les porches monstrueux de l'infini profond. Les angles que la nuit et l'immensité font Apparurent. Satan, égaré, sans haleine, La prunelle éblouie et de ce rayon pleine, Battit de l'aile, ouvrit les mains, puis tressaillit Et cria: -Désespoir! le voilà qui pâlit! Et l'archange comprit, pareil au mât qui sombre, Qu'il était le noyé du déluge de l'ombre; Il reploya ses ailes aux ongles de granit, Et se tordit les bras, et l'astre s'éteignit. IX Or, près des cieux, au bord du gouffre où rien ne change, Une plume échappée à l'aile de l'archange Etait restée, et pure et blanche, frissonnait. L'ange au front de qui l'aube éblouissante naît, La vit, la prit, et dit, l'oeil, sur le ciel sublime: -Seigneur, faut-il qu'elle aille, elle aussi, dans l'abîme? - Il leva la main, Lui par la vie absorbé, Et dit: -Ne jetez pas ce qui n'est pas tombé. * * * Antres noirs du passé, porches de la durée Sans dates, sans rayons, sombre et démesurée, Cycles antérieurs à l'homme, chaos, cieux, Monde terrible et plein d'êtres mystérieux, O brume épouvantable où les préadamites Apparaissent, debout dans l'ombre sans limites, Qui pourrait vous sonder, gouffres, temps inconnus! Le penseur qui, pareil aux pauvres, va pieds nus Par respect pour celui qu'on ne voit pas, le mage, Fouille la profondeur et l'origine et l'âge, Creuse et cherche au-delà des colosses, plus loin Que les faits dont le ciel d'à présent est témoin, Arrive en pâlissant aux choses soupçonnées, Et trouve, en soulevant des ténèbres d'années, Et des couches de jours, de mondes, de néants, Les siècles monstres morts sous les siècles géants. Et c'est ainsi que songe au fond des nuits le sage Dont un reflet d'abîme éclaire le visage. Ospitalità. Félix Arvers. (1806-1850) Dans des vers immortels que vous savez sans doute, Dante acceptant d’un prince et le toit et l’appui, Des chagrins de l’exil abreuvé goutte à goutte, Nous a montré son coeur tout plein d’un sombre ennui; Et combien est amer, pour celui qui le goûte, Le pain de l’étranger, et tout ce qu’il en coûte De monter et descendre à l’escalier d’autrui... Moi, qui ne le vaux pas, j’ai trouvé mieux que lui. Ici, malgré ces vers de funèbre présage, J’ai trouvé le pain bon, et meilleur le visage, Et l’opulent bien-être et les plaisirs permis. C’est que Dante, égaré dans des sphères trop hautes, Avait un protecteur, et que moi j’ai des hôtes; C’est qu’il avait un maître et que j’ai des amis. Félix Arvers, Mes heures perdues, 1833 L’immortalité. (1851) Félix Arvers. (1806-1850) La mort vient dégager de la vile matière Notre esprit, souffle de la pur divinité, Et l’ombre des tombeaux nous cache une lumière Dont nos yeux ne pourraient soutenir la clarté. La mort vient délivrer notre âme prisonnière Et lui faire connaître enfin la liberté, Nous mourons, c’est la vie; et notre heure dernière Est le premier moment de l’immortalité. Ah! ne redoutons pas de tomber dans l’abîme Où paraît s’engloutir à jamais l’être humain, Le trépas nous promet l’éternel lendemain; Et par un privilège éclatant et sublime, Quand il meurt ici-bas, l’homme naît dans le ciel Car Dieu le fait mourir pour le rendre immortel. Le Rhin. Alfred De Musset. (1810-1857) Ô Rhin, sais-tu pourquoi les amants insensés, Abandonnant leur âme aux tendres rêveries, Par tes bois verdoyants, par tes larges prairies S’en vont par leur folie incessamment poussés? Sais-tu pourquoi jamais les tristes railleries, Les exemples d’hier, ni ceux des temps passés, De tes monts adorés, de tes rives chéries, Ne les ont fait descendre et ne les ont chassés? C’est que, dans tous les temps, ceux que l’homme sépare Et que Dieu réunit iront chercher les bois, Et des vastes torrents écouteront les voix. L’homme libre viendra, loin d’un monde barbare, Sur les rocs et les monts, comme au pied d’un autel, Protester contre l’homme en regardant le ciel. La Nuit De Décembre. Alfred De Musset. (1810-1857) LE POETE. Du temps que j'étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Son visage était triste et beau: A la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire. Il pencha son front sur ma main, Et resta jusqu'au lendemain, Pensif, avec un doux sourire. Comme j'allais avoir quinze ans, Je marchais un jour, à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère. Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Je lui demandai mon chemin; Il tenait un luth d'une main, De l'autre un bouquet d'églantine. Il me fit un salut d'ami, Et, se détournant à demi, Me montra du doigt la colline. A l'âge où l'on croit à l'amour, J'étais seul dans ma chambre un jour Pleurant ma première misère. Au coin de mon feu vint s'asseoir Un étranger vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Il était morne et soucieux; D'une main il montrait les cieux, Et de l'autre il tenait un glaive. De ma peine il semblait souffrir, Mais il ne poussa qu'un soupir, Et s'évanouit comme un rêve. A l'âge où l'on est libertin, Pour boire un toast en un festin, Un jour je soulevai mon verre. En face de moi vint s'asseoir Un convive vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère. Il secouait sous son manteau Un haillon de pourpre en lambeau, Sur sa tête un myrte stérile; Son bras maigre cherchait le mien, Et mon verre, en touchant le sien, Se brisa dans ma main débile. Un an après, il était nuit, J'étais à genoux près du lit Où venait de mourir mon père. Au chevet du lit vint s'asseoir Un orphelin vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Ses yeux étaient noyés de pleurs; Comme les anges de douleurs, Il était couronné d'épine; Son luth à terre était gisant, Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine. Je m'en suis si bien souvenu, Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie. C'est une étrange vision; Et cependant, ange ou démon, J'ai vu partout cette ombre amie. Lorsque plus tard, las de souffrir Pour renaître ou pour en finir, J'ai voulu m'exiler de France; Lorsqu'impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espérance; A Pise, au pied de l'Apennin; A Cologne, en face du Rhin; A Nice, au penchant des vallées; A Florence, au fond des palais; A Brigues, dans les vieux chalets; Au sein des Alpes désolées; A Gênes, sous les citronniers; A Vevay, sous les verts pommiers Au Havre, devant l'Atlantique; A Venise, à l'affreux Lido, Où vient sur l'herbe d'un tombeau Mourir la pâle Adriatique; Partout où, sous ces vastes cieux, J'ai lassé mon coeur et mes yeux, Saignant d'une éternelle plaie; Partout où le boiteux Ennui, Traînant ma fatigue après lui, M'a promené sur une claie; Partout où, sans cesse altéré De la soif d'un monde ignoré, J'ai suivi l'ombre de mes songes; Partout où, sans avoir vécu, J'ai revu ce que j'avais vu, La face humaine et ses mensonges; Partout où, le long des chemins, J'ai posé mon front dans mes mains Et sangloté comme une femme; Partout où j'ai, comme un mouton Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dénuer mon âme; Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir, Partout où j'ai touché la terre, Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin? Je ne puis croire, à ta mélancolie, Que tu sois mon mauvais Destin. Ton doux sourire a trop de patience, Tes larmes ont trop de pitié. En te voyant, j'aime la Providence. Ta douleur même est soeur de ma souffrance; Elle ressemble à l'Amitié. Qui donc es-tu? -- Tu n'es pas mon bon ange; Jamais tu ne viens m'avertir. Tu vois mes maux (c'est une chose étrange!) Et tu me regardes souffrir. Depuis vingt ans tu marches dans ma voie, Et je ne saurais t'appeler. Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie? Tu me souris sans partager ma joie, Tu me plains sans me consoler! Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître. C'était par une triste nuit. L'aile des vents battait à ma fenêtre; J'étais seul, courbé sur mon lit. J'y regardais une place chérie, Tiède encor d'un baiser brûlant; Et je songeais comme la femme oublie, Et je sentais un lambeau de ma vie, Qui se déchirait lentement. Je rassemblais des lettres de la veille, Des cheveux, des débris d'amour. Tout ce passé me criait à l'oreille Ses éternels serments d'un jour. Je contemplais ces reliques sacrées, Qui me faisaient trembler la main: Larmes du coeur par le coeur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées Ne reconnaîtront plus demain! J'enveloppais dans un morceau de bure Ces ruines des jours heureux. Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, C'est une mèche de cheveux. Comme un plongeur dans une mer profonde Je me perdais dans tant d'oubli. De tous côtés j'y retournais la sonde, Et je pleurais seul, loin des yeux du monde, Mon pauvre amour enseveli. J'allais poser le sceau de cire noire Sur ce fragile et cher trésor. J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire, En pleurant j'en doutais encor. Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, Malgré toi tu t'en souviendras! Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, Ces sanglots, si tu n'aimais pas? Oui, tu languis, tu souffres et tu pleures; Mais ta chimère est entre nous. Eh bien, adieu! Vous compterez les heures Qui me sépareront de vous. Partez, partez, et dans ce coeur de glace Emportez l'orgueil satisfait. Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place Sur le mal que vous m'avez fait. Partez, partez! la Nature immortelle N'a pas tout voulu vous donner. Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, Et ne savez pas pardonner! Allez, allez, suivez la destinée; Qui vous perd n'a pas tout perdu. Jetez au vent notre amour consumée; -- Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée, Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre Une forme glisser sans bruit. Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre; Elle vient s'asseoir sur mon lit. Qui donc es-tu, morne et pâle visage, Sombre portrait vêtu de noir? Que me veux-tu, triste oiseau de passage? Est-ce un vain rêve? est-ce ma propre image Que j'aperçois dans ce miroir? Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n'a lassé? Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse Assis dans l'ombre où j'ai passé. Qui donc es-tu, visiteur solitaire, Hôte assidu de mes douleurs? Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, Qui n'apparais qu'au jour des pleurs? LA VISION. - Ami, notre père est le tien. Je ne suis ni l'ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes. Ceux que j'aime, je ne sais pas De quel côté s'en vont leurs pas Sur ce peu de fange où nous sommes. Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère; Où tu vas, j'y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre. Le ciel m'a confié ton coeur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude; Je te suivrai sur le chemin, Mais je ne puis toucher ta main. Ami, je suis la Solitude. Prométhée. Louise-Victorine Ackermann. (1813-1890) À Daniel Stern. Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile L’ennemi terrassé que tu sais impuissant! Écraser n’est pas vaincre, et ta foudre inutile S’éteindra dans mon sang, Avant d’avoir dompté l’héroïque pensée Qui fait du vieux Titan un révolté divin; C’est elle qui te brave, et ta rage insensée N’a cloué sur ces monts qu’un simulacre vain. Tes coups n’auront porté que sur un peu d’argile; Libre dans les liens de cette chair fragile, L’âme de Prométhée échappe à ta fureur. Sous l’ongle du vautour qui sans fin me dévore, Un invisible amour fait palpiter encore Les lambeaux de mon coeur. Si ces pics désolés que la tempête assiège Ont vu couler parfois sur leur manteau de neige Des larmes que mes yeux ne pouvaient retenir, Vous le savez, rochers, immuables murailles Que d’horreur cependant je sentais tressaillir, La source de mes pleurs était dans mes entrailles; C’est la compassion qui les a fait jaillir. Ce n’était point assez de mon propre martyre; Ces flancs ouverts, ce sein qu’un bras divin déchire Est rempli de pitié pour d’autres malheureux. Je les vois engager une lutte éternelle; L’image horrible est là; j’ai devant la prunelle La vision des maux qui vont fondre sur eux. Ce spectacle navrant m’obsède et m’exaspère. Supplice intolérable et toujours renaissant, Mon vrai, mon seul vautour, c’est la pensée amère Que rien n’arrachera ces germes de misére Que ta haine a semés dans leur chair et leur sang. Pourtant, ô Jupiter, l’homme est ta créature; C’est toi qui l’as conçu, c’est toi qui l’as formé, Cet être déplorable, infirme, désarmé, Pour qui tout est danger, épouvante, torture, Qui, dans le cercle étroit de ses jours enfermé, Étouffe et se débat, se blesse et se lamente. Ah! quand tu le jetas sur la terre inclémente, Tu savais quels fléaux l’y devaient assaillir, Qu’on lui disputerait sa place et sa pâture, Qu’un souffle l’abattrait, que l’aveugle Nature Dans son indifférence allait l’ensevelir. Je l’ai trouvé blotti sous quelque roche humide, Ou rampant dans les bois, spectre hâve et timide Qui n’entendait partout que gronder et rugir, Seul affamé, seul triste au grand banquet des êtres, Du fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres Tremblant toujours de voir un ennemi surgir. Mais quoi! sur cet objet de ta haine immortelle, Imprudent que j’étais, je me suis attendri; J’allumai la pensée et jetai l’étincelle Dans cet obscur limon dont tu l’avais pétri. Il n’était qu’ébauché, j’achevai ton ouvrage. Plein d’espoir et d’audace, en mes vastes desseins J’aurais sans hésiter mis les cieux au pillage, Pour le doter après du fruit de mes larcins. Je t’ai ravi le feu; de conquête en conquête J’arrachais de tes mains ton sceptre révéré. Grand Dieu! ta foudre à temps éclata sur ma tête; Encore un attentat, l’homme était délivré! La voici donc ma faute, exécrable et sublime. Compatir, quel forfait! Se dévouer, quel crime! Quoi! j’aurais, impuni, défiant tes rigueurs, Ouvert aux opprimés mes bras libérateurs? Insensé! m’être ému quand la pitié s’expie! Pourtant c’est Prométhée, oui, c’est ce même impie Qui naguère t’aidait à vaincre les Titans. J’étais à tes côtés dans l’ardente mêlée; Tandis que mes conseils guidaient les combattants, Mes coups faisaient trembler la demeure étoilée. Il s’agissait pour moi du sort de l’univers: Je voulais en finir avec les dieux pervers. Ton règne allait m’ouvrir cette ère pacifique Que mon coeur transporté saluait de ses voeux. En son cours éthéré le soleil magnifique N’aurait plus éclairé que des êtres heureux. La Terreur s’enfuyait en écartant les ombres Qui voilaient ton sourire ineffable et clément, Et le réseau d’airain des Nécessités sombres Se brisait de lui-même aux pieds d’un maître aimant. Tout était joie, amour, essor, efflorescence; Lui-même Dieu n’était que le rayonnement De la toute-bonté dans la toute-puissance. O mes désirs trompés! O songe évanoui! Des splendeurs d’un tel rêve, encor l’oeil ébloui, Me retrouver devant l’iniquité céleste. Devant un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste, Et dans mon désespoir me dire avec horreur: «Celui qui pouvait tout a voulu la douleur!» Mais ne t’abuse point! Sur ce roc solitaire Tu ne me verras pas succomber en entier. Un esprit de révolte a transformé la terre, Et j’ai dès aujourd’hui choisi mon héritier. Il poursuivra mon oeuvre en marchant sur ma trace, Né qu’il est comme moi pour tenter et souffrir. Aux humains affranchis je lègue mon audace, Héritage sacré qui ne peut plus périr. La raison s’affermit, le doute est prêt à naître. Enhardis à ce point d’interroger leur maître, Des mortels devant eux oseront te citer: Pourquoi leurs maux? Pourquoi ton caprice et ta haine? Oui, ton juge t’attend, -la conscience humaine; Elle ne peut t’absoudre et va te rejeter. Le voilà, ce vengeur promis à ma détresse! Ah! quel souffle épuré d’amour et d’allégresse En traversant le monde enivrera mon coeur Le jour où, moins hardie encor que magnanime, Au lieu de l’accuser, ton auguste victime Niera son oppresseur! Délivré de la Foi comme d’un mauvais rêve, L’homme répudiera les tyrans immortels, Et n’ira plus, en proie à des terreurs sans trêve, Se courber lâchement au pied de tes autels. Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide. Jetant sur toi son voile éternel et splendide, La Nature déjà te cache à son regard; Il ne découvrira dans l’univers sans borne, Pour tout Dieu désormais, qu’un couple aveugle et morne, La Force et le Hasard. Montre-toi, Jupiter, éclate alors, fulmine, Contre ce fugitif à ton joug échappé! Refusant dans ses maux de voir ta main divine, Par un pouvoir fatal il se dira frappé. Il tombera sans peur, sans plainte, sans prière; Et quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre Pour l’entendre pousser, au fort de son tourment, Un seul cri qui t’atteste, une injure, un blasphème, Il restera muet: ce silence suprême Sera ton châtiment. Tu n’auras plus que moi dans ton immense empire Pour croire encore en toi, funeste Déité. Plutôt nier le jour ou l’air que je respire Que ta puissance inique et que ta cruauté. Perdu dans cet azur, sur ces hauteurs sublimes, Ah! j’ai vu de trop près tes fureurs et tes crimes; J’ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné; Le doute est impossible à mon coeur indigné. Oui! tandis que du Mal, oeuvre de ta colère, Renonçant désormais à sonder le mystère, L’esprit humain ailleurs portera son flambeau, Seul je saurai le mot de cette énigme obscure, Et j’aurai reconnu, pour comble de torture, Un Dieu dans mon bourreau. Nice, 30 novembre 1865 Poésies Philosophiques. Pascal. Louise-Victorine Ackermann. (1813-1890) A Ernest Havet. I Le Sphinx. Lorsque Pascal, rempli de puissance et d’audace, Jusque devant le Sphinx par sa fougue entraîné, S’écriait, lui jetant sa réponse à la face: «Il est vaincu, j’ai deviné!» Il le voyait déjà, son horrible adversaire, Couché dans la poussière, au moment d’expirer. En effet, du rocher dont il faisait son aire Le monstre vint tomber aux pieds du téméraire, Mais c’était pour le dévorer. Au tour du Sphinx alors de manquer sa victime. Dans ce pâle chrétien qu’il croyait sous sa dent Il trouvait un athlète héroïque, sublime, Et qui le menaçait tout en se défendant. Au lieu de reculer, regardez! il assaille. En vain son sang jaillit, en vain sa chair tressaille, Dans leur extrême effort ses membres sont roidis, Pas sa témérité sa fureur se décèle; Le danger l’exaspère, et c’est quand il chancelle Qu’il porte à l’ennemi ses coups les plus hardis. Quels assauts! quels élans! Jamais lutte pareille Ne s’était engagée à la clarté des cieux. Nous les avons toujours dans l’âme et dans l’oreille Ces cris et ces défis du jeune audacieux. N’était-il pas vainqueur? A l’instant, ici même N’a-t-il point prononcé la parole suprême, Et résolu d’un mot l’énigme d’ici-bas? Un tel aveuglement nous trouble et nous étonne. Non, non, pauvre Pascal, tu n’as vaincu personne; Ta réponse est absurde, et le Sphinx n’en veut pas. Impassible et muet, que tu frappes ou railles, Il le garde enfoui dans ses mornes entrailles, Ce terrible secret que tu crus pénétrer, Et pour le lui ravir il faudrait l’éventrer. L’éventrer! Cet espoir saisit ton âme ardente. Mais ne sais-tu donc pas, créature imprudente, Que le monstre éternel est comme un roc épais? C’est plutôt du granit que de la chair vivante. Ce corps invulnérable, à ta grande épouvante, Te renvoyait tes coups lorsque tu le frappais. Il faut te voir alors redoubler de courage; Inutiles et vains, tes efforts sont navrants; Même à certains moments l’impuissance et la rage T’arrachent malgré toi des accents déchirants. Des spasmes convulsifs tordent tes lèvres pâles; La voix va te manquer; à bout de cris, tu râles. Un autre eût succombé; toi, tu résisteras. Mais si tu sors vivant d’une étreinte brutale, C’est que tu sus à temps, dans la lutte inégale, Appeler tout ton coeur au secours de ton bras. Ton coeur lui seul, Pascal, en ce péril extrême, Prête à ce même bras la force et le ressort, Et lorsque l’instant vint, décisif et suprême, Il changea tout à coup ton angoisse en essor. Bien plus, il t’apportait un renfort invincible: L’Amour qui peut tout croire, et veut tout affirmer. Appuyé désormais sur ton dogme inflexible, Tu verrais sans trembler l’univers s’abîmer. Qu’importe qu’en toi l’homme ait ses moments de transe? Le chrétien jusqu’au bout demeure inébranlé. Parfois le Sphinx, outré d’une telle assurance, Tentait de t’arracher un rêve, une espérance, Tu ne lâchas point prise, et l’animal ailé De ses ongles en vain labourait ta poitrine; Tu regardais couler ton sang avec transport, Dans tes bras déchirés pressant la Foi divine, Et tu livrais tes flancs pour sauver ton trésor. II La Croix. Au retour du combat, tout couvert de morsures, Et songeant au danger qu’il venait de courir, Quand le lutteur comptait ou sondait ses blessures Et qu’il se demandait s’il n’allait pas mourir, Il lui semblait alors, vers la hauteur céleste S’il venait à lever son regard attristé, Qu’aussitôt tant de trouble et de langueur funeste Se changeait en espoir, en ivresse, en clarté. Comme un point lumineux qu’en vain le brouillard voile, Pascal, dans le lointain, sous un ciel sans étoile, Tu t’imaginais voir un phare ensanglanté, La Croix! Elle élevait de loin ses bras funèbres Où, livide, pendait ton Dieu même immolé. Pour l’avoir aperçue à travers les ténèbres, Tu te dis éclairé; tu n’étais qu’aveuglé. En proie aux visions d’une peur insensée, Tu tÕélances vers Elle, implorant ton salut; Gloire, plaisirs, travaux, ta vie et ta pensée, Tu jettes tout au pied d’un gibet vermoulu. Nous te surprenons là, spectacle qui nous navre, Te consumant d’amour dans les bras d’un cadavre, Et croyant sur son sein trouver ta guérison. Mais tu n’étreins, hélas! qu’une forme insensible, Et, bien loi d’obtenir un miracle impossible, Dans cet embrassement tu laissas ta raison. La Croix a triomphé; ta défaite est complète; Oui! te voilà vaincu, subjugué, prosterné. Au lieu comme autrefois d’un héroïque athlète, Nous n’avons sous les yeux qu’un pauvre halluciné. Comment? tant de faiblesse après tant de vaillance! Puisqu’entre ces trépas tu pouvais faire un choix, N’eût-il pas mieux valu périr sans défaillance Dévoré par le Sphinx qu’écrasé sous la Croix? III L’Inconnue. Le dernier acte est clos, l’éternel rideau tombe. C’est un héros réel qui sous nos yeux succombe. Rien n’est fictif ici, le théâtre est vivant; L’ardente passion l’anime et le décore. Spectateurs éloignés, nous ne pouvons encore Détacher nos regards de ce drame émouvant. Eh bien! qui le croirait? cette même existence Qui jusqu’à la démence exalta le tourment, Loin d’elle rejetant cilice et pénitence, A pris sur ses douleurs un court enchantement. Elle eut sa fleur aussi; c’était un lys candide. Qui tendait aux rayons naissants du jour splendide, Comme une blanche coupe, un pur calice ouvert; L’Aurore lui prêtait son charme et son prestige, Et, lui, ne demandait qu’à balancer sa tige Et verser ses parfums sur le vallon désert. Oui, l’amour a fleuri dans cette vie austère, L’amour humain, Pascal; ton coeur a touché terre. Toi qu’appelait d’en haut la voix du Dieu jaloux, Comment! te voilà pris au piège d’un sourire, Et devant la Beauté qui t’engage et t’attire, Comme un simple mortel tu tombes à genoux! Quelle était cette femme assez noble, assez belle, Pour soumettre à son joug ce coeur fier et rebelle? Les hommes ici-bas jamais ne le sauront. L’image fugitive à peine se dessine; C’est un fantôme, une ombre, et la forme divine, En passant devant nous, garde son voile au front. Autour d’elle ce n’est que silence et mystère; Son amant le premier se résigne à se taire, Et peut-être fut-elle aimée à son insu. Quoi! séduire un Pascal et n’en avoir rien su! Si, si, tu le savais. L’Amour a son langage. Oh! comme on l’entend vite et sans l’avoir appris! Tout parle, le regard, les teintes du visage... Hélas! n’aurais-tu pas plutôt trop bien compris? Nous te soupçonnons d’être une âme tendre et douce, Craignant tout choc soudain et prompte à se troubler, Ton amant, prodiguant l’éclair et la secousse, N’a pu que t’éblouir sans doute et t’ébranler. Il nous semble ici voir vers un mont qui surplombe, Au-dessus de l’abîme emportant sa colombe, Un grand aigle éperdu s’élever dans les cieux. Le cher et faible oiseau tremble et ferme les yeux. Elle ne savait pas, cette serre puissante, Qu’en l’enlevant si haut elle allait le meurtrir. Triste et chaste inconnue, ô colombe innocente! Combien ton aigle a dû te faire aussi souffrir! Il est des coeurs de feus, foyers d’ardeur intense: Pour s’embraser soi-même il suffit d’y toucher. Résistez à l’attrait, tenez-vous à distance, Car c’est vouloir périr que de s’en approcher. Si par un soi d’été la phalène imprudente Voit dans l’obscurité luire une lampe ardente, Affolée, elle court vers l’éclatant flambeau; Mais qu’elle effleure au vol la flamme de son aile, Son trépas est certain; hélas! c’en est fait d’elle; Elle meurt consumée en ce brûlant tombeau. Ton coeur eut donc son jour d’éclaircie et de trêve, Pascal, puis, effrayé, ton pauvre amour en sort, Se croyant un péché, lui qui n’était qu’un rêve. Mais voici le réveil; au combat! à l’essor! Fi des bas-fonds humains! que le ciel seul te tente! Là du moins tu pourras aimer sans t’avilir, Et, s’il est dans ton coeur une place d’attente, Trouver l’unique objet digne de le remplir. D’un élan plus fougueux sur ta noble victime Tu reviens à l’assaut, âpre et tenace Foi! Plus d’espoir, l’amant cède et le savant s’abîme; Car c’est s’anéantir que de se rendre à toi. Dans ton avidité, désastreuse, infinie, Tu ne lui laissas rien qu’une croix et la mort; Oui, tu lui ravis tout, et trésor à trésor: Après son chaste amour, tu lui pris son génie. Sacrifice complet! Jamais être mortel N’avait encor livré tant de dons à ta flamme. Ton rayon devint foudre en tombant sur cette âme; Il a tout dévoré, l’holocauste et l’autel! IV Tu nous en fait l’aveu: si quelque chose au monde T’a jamais irrité, Pascal, et confondu, C’est que l’on pût dormir en une paix profonde, Lorsque sur un abîme on se sait suspendu; C’est un monstre pour toi que cette indifférence. Quoi! ne point s’enquérir du suprême secret Qui doit remplir nos coeurs d’horreur ou d’espérance; Rester dans l’insouci du suprême intérêt; Aux choses d’ici-bas restreindre notre envie; Sur des spectacles vains tenant fixés nos yeux, Passer sans demander autre chose à la vie Que son voile d’un jour pour nous cacher les cieux! Tu voulais que la peur, l’espoir, l’inquiétude, Nous enfonçât dans l’âme un aiguillon puissant, Que notre éternité fût notre unique étude Et que, dans les tourments d’un désir incessant, L’homme, s’il ignorait, cherchât en gémissant. Et tu nous annonçais une heureuse nouvelle: La destinée humaine éclairée au vrai jour, Dans notre âme en ruine et pourtant immortelle Des débris retrouvés de grandeur et d’amour. Nous donc, qui n’avons pas à craindre ta colère, Puisque dans l’inconnu nous ne saurions dormir, Qui sondons et fouillons notre propre misère, Et qui, selon tes voeux, cherchons, non sans gémir, Nous sommes accourus à ta voix éclatante. Par tant de passion nous laissant entraîner, Nous sommes pleins d’espoir, de terreur et d’attente; Nous te suivons, Pascal! où vas-tu nous mener? Aux pieds d’un Dieu jaloux, déloyal, implacable, Qui hait sa créature et l’aveugle à dessein, Qui d’un péché lointain la fait naître coupable, Afin de lui fermer plus aisément son sein; D’un Dieu qui, s’acharnant sur sa moindre victime, A des tourments sans fin pour un moment d’erreur, Qui défend toute attache et qui nous fait un crime De ces mêmes instincts qu’il nous a mis au coeur; Qui, de tous les côtés, nous traque et nous opprime, Sourd aux voeux, sourd aux cris, que l’on implore en vain; D’un Dieu dont la vengeance est la pensée unique, Et qui va, couronnant ainsi son oeuvre inique, Jusqu’à verser un sang innocent et divin. A quel degré d’effroi, de désir, de démence, Ton noble coeur, Pascal, était-il donc monté, Pour aux pieds d’un tel Dieu t’avoir précipité? Et tu nous y poussais avec ta véhémence, Nous défiant ailleurs de trouver la clarté. L’absurde Foi, voilà ton unique lumière; Tu t’es sur ce flambeau jeté de désespoir. Croire! aveu d’impuissance et ressource dernière D’un pauvre être ignorant qui renonce à savoir. Nous n’y renonçons point. Puisqu’un doute invincible Sape en ses fondements jusqu’au dernier autel, Et que notre raison se heurte à l’impossible Lorsqu’elle croit saisir le fantôme immortel; Puisqu’elle ne veut point, résignée à se taire, Pour résoudre un problème acceptant un mystère, Dans l’abêtissement lier l’essor humain; Surtout puisque devant l’injustice infinie La conscience en nous, Pascal, s’indigne et nie, Nous chercherons sans toi sur un autre chemin. Nous voulons avant tout, pour la nacelle humaine, Un pilote plus sûr que le mensonge saint, Et nous repousserons toute chimère vaine Qui, comme rive ou port, nous offrirait son sein; Car nous avons élu pour objet de conquête, Non une illusion, mais la réalité. Entre un gouffre et le ciel après avoir flotté, Rencontrant un mirage on s’abuse, on s’arrête. Nous, nous voulons aller jusqu’à la Vérité: Prêts à tout affronter, nous marchons droit sur elle. A notre appel ardent, s’empressant d’accourir, La Science nous ouvre une route nouvelle, Et du voile jeté sur la face éternelle Sa main lève les plis. Qu’allons-nous découvrir? Peut-être, au lieu d’un père aimant sa créature, Une marâtre aveugle et sourde, la Nature, Et dans son vaste sein, perdu mais enchaîné, L’Homme qui souffre et meurt, esclave abandonné. Si tel est notre sort, eh bien! qu’il s’accomplisse! Sachons d’abord... après ce n’est rien d’obéir. Délivrés d’ignorer, cet horrible supplice, Nous trouverons en nous la force de subir. O Résignation! religion dernière, Seul culte que doit l’homme à l’ordre universel, Toi qu’il embrassera quand, malgré sa prière, Ses dieux l’un après l’autre auront quitté le ciel, Désapprends-lui les voeux et la plainte inutile; Se taire et renoncer, c’est se sanctifier. Hélas! tant que la Foi l’aveugle et le mutile, Il ne peut que trembler, gémir et supplier; L’être faible devient alors un être lâche. Redonne-lui du coeur, et qu’il fasse sa tâche Bravement, jusqu’au bout, sous les yeux de destin. A la place ou trônait le caprice divin Quand il ne verra plus que des lois souveraines, Qu’il cesse d’adorer et de se prosterner, Et sache que devant ces inflexibles reines, Pour tout geste en passant, il n’a qu’à s’incliner. V Dernier Mot. Un dernier mot, Pascal! A ton tour de m’entendre Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur. Je vais faire d’horreur frémir ta noble cendre, Mais du moins j’aurai dit ce que j’ai sur le coeur. A plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule Le tableau désolant des humaines douleurs, Nous montrant qu’en ce monde où tout s’effondre et croule L’homme lui-même n’est qu’une ruine en pleurs, Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes, Entre deux infinis tu nous tiens suspendus, Que ta voix pénétrant en leurs fibres intimes, Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus, Tu crois que tu n’as plus dans ton ardeur fébrile, Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis, Qu’à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile, Pour nous voir sur son sein tomber anéantis. A quoi bon le nier? dans tes sombres peintures, Oui, tout est vrai, pascal, nous le reconnaissons: Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures, Et devant l’Infini ce sont là nos frissons. Mais parce qu’ici-bas par des maux incurables, Jusqu’en nos profondeurs, nous nous sentons atteints, Et que nous succombons, faibles et misérables, Sous le poids accablant d’effroyables destins, Il ne nous resterait, dans l’angoisse où nous sommes, Qu’à courir embrasser cette Croix que tu tiens? Ah! nous ne pouvons point nous défendre d’être hommes, Mais nous nous refusons à devenir chrétiens. Quand de son Golgotha, saignant sous l’auréole, Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés, Et quand il laisserait sa divine parole Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés; Quand il ferait jaillir devant notre âme avide Des sources d’espérance et des flots de clarté, Et qu’il nous montrerait dans son beau ciel splendide Nos trônes préparés de toute éternité, Nous nous détournerions du Tentateur céleste Qui nous offre son sang, mais veut notre raison. Pour repousser l’échange inégal et funeste Notre bouche jamais n’aurait assez de Non! Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre Une nuit où faillit périr l’esprit humain, Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre. Au vrai libérateur a barré le chemin; Non à cet instrument d’un infâme supplice Où nous voyons, auprès du divin Innocent Et sous les mêmes coups, expirer la Justice; Non à notre salut s’il a coûté du sang; Puisque l’Amour ne peut nous dérober ce crime, Tout en l’enveloppant d’un voile séducteur, Malgré son dévoûment, Non! même à la Victime, Et Non par-dessus tout au Sacrificateur! Qu’importe qu’il soit Dieu si son oeuvre est impie? Quoi! c’est son propre fils qu’il a crucifié? Il pouvait pardonner, mais il veut qu’on expie; Il immole, et cela s’appelle avoir pitié! Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais: «Mon Pere.» Son odieux forfait ne t’a point révolté; Bien plus, tu l’adorais sous le nom de mystère, Tant le problème humain t’avait épouvanté. Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t’accable, Tu ne voulais, hélas! qu’endormir ton tourment, Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable, Plus que la vérité, c’était l’apaisement, Car ta Foi n’était pas la certitude encore; Aurais-tu tant gémi si tu n’avais douté? Pour avoir reculé devant ce mot: J’ignore, Dans quel gouffre d’erreurs tu t’es précipité! Nous, nous restons au bord. Aucune perspective, Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts, Et s’il faut accepter ta sombre alternative, Croire ou désespérer, nous désespérerons. Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne Sous le soleil des cieux n’avait encor sonné; Jamais l’homme, au milieu de l’univers sans borne, Ne s’est senti plus seul et plus abandonné. Déjà son désespoir se transforme en furie; Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants, Et se sachant voué d’avance à la tuerie, Pour s’achever plus vite ouvre ses propres flancs. Aux applaudissements de la plèbe romaine Quand le cirque jadis se remplissait de sang, Au-dessus des horreurs de la douleur humaine, Le regard découvrait un César tout puissant. Il était là, trônant dans sa grandeur sereine, Tout entier au plaisir de regarder souffrir, Et le gladiateur, en marchant vers l’arène, Savait qui saluer quand il allait mourir. Nous, qui saluerons-nous? à nos luttes brutales Qui donc préside, armé d’un sinistre pouvoir? Ah! seules, si des Lois aveugles et fatales Au carnage éternel nous livraient sans nous voir, D’un geste résigné nous saluerions nos reines. Enfermé dans un cirque impossible à franchir, L’on pourrait néanmoins devant ces souveraines, Tout roseau que l’on est, s’incliner sans fléchir. Oui, mais si c’est un Dieu, maître et tyran suprême, Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer, Ce n’est plus un salut, non! c’est un anathème Que nous lui lancerons avant que d’expirer. Comment! ne disposer de la Force infinie Que pour se procurer des spectacles navrants, Imposer le massacre, infliger l’agonie, Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants! Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes Notre indignation vaincra toute terreur; Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes, Non sans désir secret d’exciter sa fureur. Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure Qui l’irrite à ce point que, d’un bras forcené, Il arrache des cieux notre planète obscure, Et brise en mille éclats ce globe infortuné. Notre audace du moins vous sauverait de naître, Vous qui dormez encore au fond de l’avenir, Et nous triompherions d’avoir, en cessant d’être, Avec l’Humanité forcé Dieu d’en finir. Ah! quelle immense joie après tant de souffrance! A travers les débris, par-dessus les charniers, Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance: «Plus d’hommes sous le ciel, nous sommes les derniers!» Nice, 1871. Poésies Philosophiques. Dieu Et La Liberté. Auguste Lacaussade. (1815-1897) Tu ne peux le comprendre et ta bouche blasphème: Porte moins haut l’audace et connais-toi toi-même! Le Mal est fils de l’homme et de sa volonté. Cet arbre aux fruits mortels s’ouvrit sur la nature Du jour où l’Éternel fit à sa créature Le présent de la liberté. L’homme, hélas! en a mal usé: voilà son crime! Du superbe et du fort, du faible qu’on opprime, Un jour Dieu jugera l’orgueil et les douleurs. Humble, à tes malheurs même il faut donc te soumettre, Toi qui dois rendre compte à ton souverain maître Du trésor amer de tes pleurs. Auguste Lacaussade, Poèmes et Paysages, 1897 Le Sacrifice. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894) Rien ne vaut sous les cieux l’immortelle Liqueur, Le Sang sacré, le Sang triomphal, que la Vie, Pour étancher sa soif toujours inassouvie, Nous verse à flots brûlants qui jaillissent du coeur. Jusqu’au ciel idéal dont la hauteur l’accable, Quand l’Homme de ses Dieux voulut se rapprocher, L’holocauste sanglant fuma sur le bûcher Et l’odeur en monta vers la nue implacable. Domptant la chair qui tremble en ses rébellions, Pour offrir à son Dieu sa mort expiatoire, Le Martyr se couchait, sous la dent des lions, Dans la pourpre du sang comme en un lit de gloire. Mais si le ciel est vide et s’il n’est plus de Dieux, L’amère volupté de souffrir reste encore, Et je voudrais, le coeur abîmé dans ses yeux, Baigner de tout mon sang l’autel où je l’adore! Derniers Poèmes. Les Spectres. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894) I Trois spectres familiers hantent mes heures sombres. Sans relâche, à jamais, perpétuellement, Du rêve de ma vie ils traversent les ombres. Je les regarde avec angoisse et tremblement. Ils se suivent, muets comme il convient aux âmes, Et mon coeur se contracte et saigne en les nommant. Ces magnétiques yeux, plus aigus que des lames, Me blessent fibre à fibre et filtrent dans ma chair; La moelle de mes os gèle à leurs mornes flammes. Sur ces lèvres sans voix éclate un rire amer. Ils m’entraînent, parmi la ronce et les décombres, Très loin, par un ciel lourd et terne de l’hiver. Trois spectres familiers hantent mes heures sombres. II Ces spectres! on dirait en vérité des morts, Tant leur face est livide et leurs mains sont glacées. Ils vivent cependant: ce sont mes trois remords. Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées, Et dans l’abîme noir et vengeur de l’oubli Noyer le souvenir des ivresses passées! J’ai brûlé les parfums dont vous m’aviez empli; Le flambeau s’est éteint sur l’autel en ruines; Tout, fumée et poussière, est bien enseveli. Rien ne renaîtra plus de tant de fleurs divines, Car du rosier céleste, hélas! sans trop d’efforts, Vous avez bu la sève et tranché les racines. Ces spectres! on dirait en vérité des morts! III Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles. Je revois le soleil des paradis perdus! L’espérance sacrée en chantant bat des ailes. Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus, Chères âmes, parlez, je vous ai tant aimées! Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus? Au nom de cet amour dont vous fûtes charmées, Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux; Déroulez sur mon coeur vos tresses parfumées! Mais tandis que la nuit lugubre étreint les cieux, Debout, se détachant de ces brumes mortelles, Les voici devant moi, blancs et silencieux. Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles. IV Oui! le dogme terrible, ô mon coeur, a raison. En vain les songes d’or y versent leurs délices, Dans la coupe où tu bois nage un secret poison. Tout homme est revêtu d’invisibles cilices; Et dans l’enivrement de la félicité La guêpe du désir ravive nos supplices. Frémirons-nous toujours sous ce vol irrité? N’arracherons-nous point ce dard qui nous torture? Ni dans ce monde, ni dans notre éternité. La vieille Illusion fait de nous sa pâture; Nul captif n’atteindra le seuil de sa prison; Et la guêpe est au sein de l’immense nature. Oui! le dogme terrible, ô mon coeur, a raison. La Paix Des Dieux. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894) Or le Spectre dardait ses rigides prunelles Sur l'Homme de qui l'âme errait obscurément, Dans un propre désir des Choses éternelles, Et qui puisait la vie en son propre tourment. Et l'homme dit: «Démon qui hantes mes ténèbres, Mes rêves, mes regrets, mes erreurs, mes remords, O Spectre, emporte-moi sur tes ailes funèbres, Hors de ce monde, loin des vivants et des morts. Loin des globes flottant dans l'étendue immense Où le torrent sans fin des soleils furieux Roule ses tourbillons de flamme et de démence, Démon! Emporte-moi jusqu'au Charnier des Dieux! Oh! Loin, loin de la vie aveugle où l'esprit sombre Avec l'amas des jours stériles et des nuits, Ouvre-moi la Cité du silence et de l'ombre, Le sépulcre muet des Dieux évanouis. Dorment-ils à jamais, ces Maîtres de la Terre Qui parlaient dans la foudre au monde épouvanté Et siégeaient pleins d'orgueil, de gloire et de mystère? Se sont-ils engloutis dans leur éternité? Où sont les Bienheureux, Princes de l'harmonie, Chers à la sainte Hellas, toujours riants et beaux, Dont les yeux nous versaient la lumière bénie Qui semble errer encor sur leurs sacrés tombeau? O Démon! Mène-moi d'abîmes en abîmes, Vers ces Proscrits en proie aux siècles oublieux, Qui se sont tus, scellant sur leurs lèvres sublimes Le Mot qui fit jaillir l'Univers dans les cieux. Vois, mon âme est semblable à quelque morne espace Où, seul, je m'interroge, où je me réponds seul, Et ce monde sans cause et sans terme où je passe M'enveloppe et m'étreint comme d'un lourd linceul.» Alors le Compagnon vigilant de ses rêves Lui dit: «Reste, insensé! Tu plongerais en vain Au céleste océan qui n'a ni fond ni grèves: C'est dans ton propre coeur qu'est le Charnier divin. Là sont tous les Dieux morts, anciens songes de l'Homme Qu'il a conçus, créés, adorés et maudits, Évoqués tour à tour par ta voix qui les nomme, Avec leur vieux enfers et leurs vieux paradis. Contemple-les au fond de ce coeur qui s'ignore, Chaud de mille désirs, glacé par mille hivers, Où dans l'ombre éternelle et l'éternelle aurore Fermente, éclate et meurt l'illusoire univers. Regarde-les passer, ces spectrales images De peur, d'espoir, de haine et de mystique amour, A qui n'importent plus ta foi ni tes hommages, Mais qui te hanteront jusques au dernier jour.» Et l'Hôte intérieur qui parlait de la sorte, Au gouffre ouvert de l'âme et des temps révolus, Evoqua lentement, dans leur majesté morte, Les apparitions des Dieux qui ne sont plus. Et l'homme se souvint des jours de sa jeunesse, Des heures de sa joie et des tourments soufferts, Saisi d'horreur, tremblant que le passé renaisse Et forçat libre enfin, pleurant ses premier fers. Comme un blême cortège, à travers la nuit noire, Les Spectres immortels en un déroulement Multiplié, du fond de sa vieille mémoire. Passèrent devant lui silencieusement. Or Il vit Ammon-Râ ceint des funèbres linges, Avec ses longs yeux clos de l'éternel sommeil Les reins roides, assis entre les quatre singes. Traîné par des chacals sur la nef du Soleil; Puis tous Ceux qu'engendra l'épais limon du Fleuve; Thoth le Lunaire, Khons, Anubis l'Aboyeur Qui pourchassait les morts aux heures de l'Epreuve. Isis-Hathor, Apis, et Ptâh le Nain rieur; Puis Ceux qui, fécondant l'universelle fange, Par le souffle vital et la vertu du feu, Firent pleuvoir du Ciel les eaux saintes du Gange Et de la mer de lait jaillir le Lotus bleu; Et tous les Baalims des nations farouches: Le Molok du sang frais de l'enfance abreuvé, Halgâh, Gad et Phégor et le Seigneur des mouches, Et sur les Kheroubims le sinistre Iahvé; Et, près de Tsebaoth, les Aschéras phallique. Et, le squammeux Dabhâk aux trois tètes, dardant Telles que six éclairs ses prunelles obliques, Un jet de bave rouge au bout de chaque dent; Puis Abourâ-Mazda, la Lumière vivante, D'où les Izeds joyeux sortaient par millions, Et le sombre Ahrimân, le Roi de l'épouvante, Couronné de l'orgueil de ses rébellions; Puis Asschour et Nergal, bel dans sa tour de briques; Et ceux des monts, des bois obscurs et de la mer; Hit-ar-Braz et Gwidhoûn et les Esprits Kimriques; Et les Dieux que l'Aztêke engraissait de sa chair; Et les Ases, couchés sur les neiges sans bornes: Odin Thor et Freya, Balder est Désiré Qui devait s'éveiller aux hurlements des Normes Quand ta fille jalouse, Ymer, aurait pleuré; Puis les divins Amis de la Race choisie, Les Immortels subtils en qui coulait l'Ikhôr, Héroïsme, Beauté, Sagesse et Poésie, Autour du grand Kronide assis au Pavé d'or; Enfin, dans le brouillard qui monte et le submerge. Pâle, inerte, roidi du crâne à ses pieds froids, Le blond Nazaréen, Christ, le fils de la Vierge, Qui pendait, tout sanglant, cloué nu sur sa croix. Et l'Homme cria: «Dieux déchus de vos empires, O Spectres, ô Splendeurs éteintes ô Bourreaux Et Rédempteurs, vous tous, les meilleurs et les pires, Ne revivrez-vous plus pour des siècles nouveaux? Vers qui s'exhaleront les voeux et les cantiques Dans les temples déserts ou sur l'aile des vents? A qui demander compte, ô Rois des jours antiques, De l'angoisse infligée aux morts comme aux vivants Vous en qui j'avais mis l'espérance féconde, Contre qui je luttais, fier de ma liberté, Si vous êtes tous morts, qu'ai-je à faire en ce monde, Moi, le premier croyant et le vieux révolté?» Et l'Homme crut entendre alors dans tout son être Une Voix qui disait, triste comme un sanglot: «Rien de tel, jamais plus, ne doit revivre ou naître Les Temps balayeront tout cela flot sur flot. Rien ne te rendra plus la foi ni le blasphème, La haine, ni l'amour, et tu sais désormais, Éveillé brusquement en face de toi-même, Que ces spectres d'un jour c'est toi qui les créais. Mais va! Console-toi de ton oeuvre insensée. Bientôt ce vieux mirage aura fui de tes yeux, Et tout disparaîtra, le monde et ta pensée, Dans l'immuable paix où sont rentrés les Dieux.» Derniers Poèmes. Les Litanies De Satan. (1857) Charle Baudelaire. (1821-1867) Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort, Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, Guérisseur familier des angoisses humaines, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, Enseignes par l’amour le goût du Paradis, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante, Engendras l’Espérance, — une folle charmante! Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui sais en quels coins des terres envieuses Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi dont l’oeil clair connaît les profonds arsenaux Où dort enseveli le peuple des métaux, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi dont la large main cache les précipices Au somnambule errant au bord des édifices, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre, Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, Sur le front du Crésus impitoyable et vil, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles Le culte de la plaie et l’amour des guenilles, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Bâton des exilés, lampe des inventeurs, Confesseur des pendus et des conspirateurs, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère! PRIÈRE. Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence! Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science, Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront! Le Reniement De Saint Pierre. Charle Baudelaire. (1821-1867) Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins? Comme un tyran gorgé de viande et de vins, Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes. Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute, Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte, Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés! — Ah! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives! Dans ta simplicité tu priais à genoux Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives, Lorsque tu vis cracher sur ta divinité La crapule du corps de garde et des cuisines, Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines Dans ton crâne où vivait l’immense Humanité; Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant, Quand tu fus devant tous posé comme une cible, Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux Où tu vins pour remplir l’éternelle promesse, Où tu foulais, monté sur une douce ânesse, Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux, Où, le coeur tout gonflé d’espoir et de vaillance, Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras, Où tu fus maître enfin? Le remords n’a-t-il pas Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance? — Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait D’un monde où l’action n’est pas la soeur du rêve; Puissé-je user du glaive et périr par le glaive! Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait! Les Fleurs du mal, 1857 Bénédiction. (1868) Charle Baudelaire. (1821-1867) Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, Le Poète apparaît en ce monde ennuyé, Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié: -» Ah! Que n’ai-je mis bas tout un noeud de vipères, Plutôt que de nourrir cette dérision! Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères Où mon ventre a conçu mon expiation! Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes Pour être le dégoût de mon triste mari, Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes, Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri, Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable Sur l’instrument maudit de tes méchancetés, Et je tordrai si bien cet arbre misérable, Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés! » Elle ravale ainsi l’écume de sa haine, Et, ne comprenant pas les dessins éternels, Elle-même prépare au fond de la Géhenne Les buchers consacrés aux crimes maternels. Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange, L’Enfant déshérité s’enivre de soleil, Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil. Il joue avec le vent, cause avec le nuage, Et s’enivre en chantant du chemin de la croix; Et l’esprit qui le suit dans son pèlerinage Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois. Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte, Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l’essai de leur férocité. Dans le pain et le vin destinés à sa bouche Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats; Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche, Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas. Sa femme va criant sur les places publiques: » Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer, Je ferai le métier des idoles antiques, Et comme elles je veux me faire redorer; Et je me soûlerai de nard, d’encens, de myrrhe, De génuflexions, de viandes et de vins, Pour savoir si je puis dans un coeur qui m’admire Usurper en riant les hommages divins! Et, quand je m’ennuierai de ces farces impies, Je poserai sur lui ma frêle et forte main; Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies, Sauront jusqu’à son coeur se frayer un chemin. Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, J’arracherai ce coeur tout rouge de son sein, Et, pour rassasier ma bête favorite, Je le lui jetterai par terre avec dédain! » Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide, Le Poète serein lève ses bras pieux, Et les vaste éclairs de son esprit lucide Lui dérobent l’aspect des peuples furieux: » Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés! Je sais que vous gardez une place au Poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l’invitez à l’éternelle fête Des Trônes, des vertus, des Dominations. Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers. Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre, Les métaux inconnus, les perles de la mer, Par votre main montés, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair; Car il ne sera fait que de pure lumière, Puisée au foyer saint des rayons primitifs, Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! » Prière Du Matin. Théodore De Banville. (1823-1891) Le Soleil couronné de rayons et de flammes Redore nostre aube à son tour: Ô sainct Soleil des Saincts, Soleil du sainct amour, Perce de flesches d’or les tenebres des ames En y rallumant le beau jour. Le Soleil radieux jamais ne se courrouce, Quelque fois il cache ses yeux: C’est quand la terre exhalle en amas odieux Un voile de vapeurs qu’au devant elle pousse, En se troublant, et non les Cieux. Jesus est toujours clair, mais lors son beau visage Nous cache ses rayons si doux, Quand nos pechez fumans entre le Ciel et nous, De vices redoublez enlevent un nuage Qui noircit le Ciel de courroux. Enfin ce noir rempart se dissout et s’esgare Par la force du grand flambeau. Fuyez, pechez, fuyez: le Soleil clair et beau Vostre amas vicieux et dissipe et separe, Pour nous oster nostre bandeau. Nous ressusciterons des sepulchres funebres, Comme le jour de la nuict sort. Si la premiere mort de la vie est le port, Le beau jour est la fin des espaisses tenebres, Et la vie est fin de la mort. Le Zenith. (1878) Sully Prudhomme. (1839-1907) (Aux Victimes De l'ascention du Ballon Le Zenith) I Saturne, Jupiter, Vénus, n'ont plus de prêtres. L'homme a donné les noms de tous ses anciens maîtres A des astres qu'il pèse et qu'il a découverts, Et des dieux le dernier dont le culte demeure, A son tour menacé, tremble que tout à l'heure Son nom ne serve plus qu'à nommer l'univers. Les paradis s'en vont; dans l'immuable espace Le vrai monde élargi les pousse ou les dépasse Nous avons arraché sa barre à l'horizon, Résolu d'un regard l'empyrée en poussières, Et chassé le troupeau des idoles grossières Sous le grand fouet d'éclairs que brandit la Raison. Nous savons que le mur de la prison recule, Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule, Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt; Que la mer s'arrondit sous la course des voiles; Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles; Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut. Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme, Que l'infini l'égale au plus chétif atome; Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés, Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre, Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés; Que l'homme, fier néant, n'est qu'un des parasites D'une sphère oubliée entre les plus petites, Parasite à son tour des crins d'or du soleil; Qu'à peine pesons-nous aux balances du gouffre, Et que le plus haut cri de notre chair qui souffre S'y perd comme un vain songe au fond d'un noir sommeil. Eh bien! quoique l'azur ait déçu nos sondages, Nous lui rendons encore un vieux reste d'hommages; Nous n'espérons jamais sans y lever les yeux. D'où nous vient ce penchant à redresser la tête, Ce geste, cher à l'homme, inutile à la bête, Involontaire appel de la pensée aux cieux? Est-ce de la foi morte un importun vestige? Est-ce un pli séculaire et que rien ne corrige, Par la race hérité des pâtres d'Orient Est-ce un natif instinct propre à l'humain génie? Ou n'est-ce qu'un hasard, la fortuite harmonie D'un souriant désir et d'un bleu souriant? Cet accord est profond, quelle qu'en soit la cause: Dès que l'humanité fut au soleil éclose, Elle a comme un calice ouvert au ciel son coeur; Et, comme on voit planer un encens qui s'exhale, Depuis lors, où bleuit la voûte colossale, Plane son grand espoir, de sa raison vainqueur. Et tant qu'on redira l'audace et l'infortune Des premiers qu'a punis la divine rancune Pour être allés ravir à ses sources le feu, Les mortels frémiront d'épouvante et d'envie A voir quelqu'un des leurs aventurer la vie jusqu'aux bornes de l'air au pays de leur voeu; Comme s'ils sentaient là leur chaine qui s'allège, Et que ce fût encore un bonheur sacrilège; Comme si Prométhée, après des milliers d'ans, Pour nous encore aux dieux volant des étincelles, Achevait aujourd'hui par l'osier des nacelles L'attentat commencé par les rocs des Titans! II Élevez-vous, montez, sublimes Argonautes Au-dessus de la neige, à des blancheurs plus hautes, Aussi loin que se creuse à l'atmosphère un lieu! Où monte le souci du front des astronomes, Où monte le soupir du coeur des plus grands hommes, Plus haut que nos saluts, plus loin que notre adieu! Les câbles sont rompus: tout à coup seul et libre, Le ballon qui poursuit son fuyant équilibre S'engouffre, par l'espace aussitôt dévoré. Dans un emportement qui ressemble à la joie, Plus prompt que le faucon sur l'invisible proie, Il s'élance, en glissant, vers son but ignoré. Où vont ceux que ravit l'impétueuse allure De cette étrange nef pendue à sa voilure, Sans gouvernail ni proue, en une mer sans bord? Au gré de tous les vents, traînés à la dérive, Ne songent-ils qu'à tendre où nul vivant n'arrive, Navigateurs lancés pour n'atteindre aucun port? La foule ardente et fruste où survit Encelade Dans leur ascension n'aime que l'escalade, Les admire en tremblant et ne les comprend pas: «S'ils ne sont point partis pour mordre à l'ambroisie, Et voir en son entier la nature éclaircie, Quel but, dit-elle, atteint ce formidable pas? «S'ils ne sont point partis pour la cime des choses Pour y voir frissonner la première des causes, Et ce frisson courir au dernier des effets, Pour aller jusqu'à Dieu lire dans ses yeux mêmes Le mot de la justice et du bonheur suprêmes, Quels profits leur courage étrange aura-t-il faits?» Ils répondent: «La cause et la fin sont dans l'ombre; Rien n'est sûr que le poids, la figure et le nombre, Nous allons conquérir un chiffre seulement; Ils sont loin les songeurs de Milet et d'Élée Qui, pour vaincre en un jour tout l'inconnu d'emblée, Tentaient sur l'univers un fol embrassement! Nous ne nous flattons plus, comme ces vieux athlètes, De forcer, sans flambeau, les ténèbres complètes, Pour saisir à tâtons ce monstre corps à corps; Il nous suffit, à nous, devant le sphinx énorme, D'éclairer prudemment de point en point sa forme, Et d'en lier les traits par de justes raccords. Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie, Et ceux qui reniaient la terre pour patrie! Nous ne nous flattons plus de la fuir, aujourd'hui: A quelque évasion que l'air pur nous invite, L'air même est notre geôle, avec nous il gravite, II est terrestre encore, et tout l'azur c'est lui Mais la terre suffit à soutenir la base D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase; L'astronomie atteint où ne ment plus l'azur Sous des plafonds fuyants chasseresse d'étoiles Elfe tisse, Arachné de l'infini, ses toiles, Et suit de monde en monde un fil sublime et sûr. Montés pour redescendre avec la même charge, Nos corps lourds n'auront pu que faire un pas plus large, Un orbe un peu plus haut sur le sol en rampant, Mais nous aurons du moins goûté la certitude, Ce qu'en vain demandaient les pères de l'étude A leurs fronts isolés qu'ils s'en allaient frappant. Et peut-être plus tard, si la pensée humaine Touche au fond du mystère en tirant sur sa chaîne, Le chiffre sans éclat qu'au ciel nous aurons lu, Longtemps enseveli comme une valeur nulle, Doit surgir glorieux dans l'unique formule D'où le problème entier sortira résolu!» III Ils montent! le ballon, qui pour nous diminue, Fait pour eux s'effacer les contours de la nue, S'abîmer la campagne, et l'horizon surgir Grandissant comme on voit, sur une mer bien lisse, Que du bout de son aile une mouette plisse, Autour du point troublé les rides s'élargir. Les plaines, les forets, les fleuves se déroulent, Les monts humiliés en s'allongeant s'écroulent. Le coeur semble se faire, à la merci des cieux, Un berceau du péril dont pourtant il frissonne, Et regarde sombrer tout ce qui l'emprisonne Avec un abandon grave et délicieux... Ils montent, épiant l'échelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure, Par la fuite du lest au ciel précipités; Et cette cendre éparse, un moment radieuse, Retourne se mêler à la poudre odieuse De nos chemins étroits que leurs pieds ont quittés. Depuis que la pensée, affranchissant la brute, A découvert l'essor dans les lois de la chute, Et su déraciner les pieds humains du sol, L'homme a hanté des airs que nul oiseau n'explore. Mais il n'avait jamais osé donner encore Une aussi téméraire envergure à son vol! Pourtant ils n'ont pas peur. La vérité suscite Au plus timide front que son amour visite Une sereine audace à l'épreuve de tout; Immuable elle inspire à ses amants sa force, Et, quand de ses beaux yeux on a suivi l'amorce, Affamé de l'atteindre, on vit et meurt debout. Ils goûtent du désert l'horreur libératrice. Mais, si vite arrachée à sa ferme nourrice, La chair tressaille en eux par un instinct d'enfant; Serrant l'osier qui craque et n'osant lâcher prise, Il semble qu'elle étreigne un lien qui se brise Et pressente qu'en haut plus rien ne la défend. Plus rien ne la défend, car elle n'est pas née Pour une vagabonde et large destinée: Il lui faut une assise, une borne, un chemin, La tiédeur des vallons, et des toits l'ombre chère; Ou la pensée aspire elle est une étrangère; Il lui faut l'horizon tout proche de la main. Surtout il lui faut l'air! L'air bientôt lui fait faute. Alors s'élève entre elle et son invisible hôte, Le génie aux destins de son argile uni, L'éternelle dispute, agonie incessante La chair, au sol vouée, implore la descente, L'esprit ailé lui crie un sursum infini... Maître, dit-elle, assez! mon angoisse m'accable... -Plus haut! lui répond-il. Et d'un long flot de sable L'équipage allégé se rue au ciel profond. -O maître, quel tourment ta volonté m'inflige! Je succombe.-Plus haut! -Pitié! -Plus haut, te dis-je. Et le sable épanché provoque un nouveau bond. -Grâce, mon sang déborde et je n'ai plus d'haleine. -Plus haut!-Arrêtons-nous; maître, je vis à peine... - Monte.-Oh! cruel, encor?--Monte! esclave -Encore? -Oui. Mais épuisée enfin la chair plie et s'affaisse, Et comme un feu sacré dont se meurt la prêtresse, L'esprit abandonné s'abat évanoui. IV L'esquif, indifférent au fardeau qu'il balance, Poursuit alors son vol dans un entier silence, Désemparé du coeur et du génie humains, Tandis qu'en bas s'agite une oublieuse foule, Dont la moitié s'enivre, et l'autre moitié roule Le rocher de Sisyphe où s'écorchent ses mains. O fortune de l'homme! ou jouir sans noblesse, Ou, noble, ne tenter qu'un essor qui le blesse! Ou rire sans grandeur, ou grandir et pleurer! S'il embrasse la terre, il abêtit sa joie, S'il la chasse du pied, l'abîme l'y renvoie, Il n'en peut pas sortir et n'y peut demeurer! Car ni les fleurs d'un jour, ni les fruits qui se tachent, Ni les amours qu'on pleure ou qu'on trahit n'attachent Tous ceux que l'idéal caresse et mord au front; Et s'ils veulent bondir au bleu qui les fascine, Ils sont si rudement tirés, par la racine Que beaucoup en sont morts, et combien en mourront! Et c'est pourquoi ceux-là, ceux que l'infini hante, Et qui sont bien vraiment, l'humanité souffrante Si l'on souffre le plus par le plus grand désir, Sentiront fuir toujours leur coeur et leur pensée Avec cette nacelle éperdument lancée, Et, devant sa détresse, un frisson les saisir. V Un seul s'est réveillé de ce funèbre somme, Les deux autres... O vous, qu'un plus digne vous nomme, Qu'un plus proche de vous dise qui vous étiez! Moi, je salue en vous le genre humain qui monte, Indomptable vaincu des cimes qu'il affronte, Roi d'un astre, et pourtant jaloux des cieux entiers! L'espérance a volé sur vos sublimes traces, Enfants perdus, lancés en éclaireurs des races Dans l'air supérieur, à nos songes trop cher, Vous de qui la poitrine obstinément fidèle, Défiant l'inconnu d'un immense coup d'aile, Brava jusqu'à la mort l'irrespirable éther! Mais quelle mort! la chair, misérable martyre, Retourne par son poids où la cendre l'attire, Vos corps sont revenus demander des linceuls; Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre, Et, laissant retomber le voile du mystère, Vous avez achevé l'ascension tout seuls! Pensée, amour, vouloir, tout ce qu'on nomme l'âme, Toute la part de vous que l'infini réclame, Plane encor, sans figure, anéanti? non pas! Tel un vol de ramiers que son pays rappelle Part, s'enfonce et s'efface en la plaine éternelle, Mais n'y devient néant que pour les yeux d'en bas. Mourir où les regards d'âge en âge s'élèvent, Où tendent tous les fronts qui pensent et qui rêvent Où se règlent les temps graver son souvenir! Fonder au ciel sa gloire, et dans le grain qu'on sème Sur terre propager le plus pur de soi-même, C'est peut-être expirer, mais ce n'est pas finir: Non! de sa vie à tous léguer l' oeuvre et l'exemple, C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample, C'est durer dans l'espèce en tout temps, en tout lieu, C'est finir d'exister dans l'air où l'heure sonne Sous le fantôme étroit qui borne la personne, Mais pour commencer d'être à la façon d'un dieu! L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve; Le délice éternel que le poète éprouve, C'est un soir de durée au coeur des amoureux! Car l'immortalité, l'âme de ceux qu'on aime, C'est l'essence du bien, du beau, du vrai, Dieu même, Et ceux-là seuls sont morts qui n'ont rien laissé d'eux. O victimes, plus d'un peut-être vous jalouse, Qui, de peur de languir et que l'oubli ne couse Sur son oeuvre tardive un suaire étouffant, Laisserait bien trancher sa destinée obscure D'un pareil coup de faux, dont l'éclair transfigure L'ombre d'un front sans gloire en nimbe triomphant! Aux antiques rameaux, toujours verts, du Lycée, Les générations, espoir de la pensée, Rediront que pour elle on vous a vus périr: Tous les coeurs de vingt ans, qui dédaignent la vie Et dont la soif d'honneur n'est jamais assouvie, Verront, en songe, au ciel votre tombeau fleurir. Les antiques héros admireraient notre âge Pour le nouvel emploi qu'on y fait du courage, Et nous leur citerions le votre avec orgueil. Mais l'orgueil consterné devant la mort s'efface, Pardonnez au premier que votre belle audace Et l'amour de l'azur arrachèrent au deuil. Sainte. Stéphane Mallarmé. (1842-1898) À la fenêtre recélant Le santal vieux qui se dédore De sa viole étincelant Jadis avec flûte ou mandore, Est la Sainte pâle, étalant Le livre vieux qui se déplie Du Magnificat ruisselant Jadis selon vêpre et complie: À ce vitrage d’ostensoir Que frôle une harpe par l’Ange Formée avec son vol du soir Pour la délicate phalange Du doigt que, sans le vieux santal Ni le vieux livre, elle balance Sur le plumage instrumental, Musicienne du silence. Bon chevalier... Paul Verlaine. (1844-1896) Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le malheur a percé mon vieux coeur de sa lance. Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil. L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche. Alors le chevalier Malheur s'est rapproché, Il a mis pied à terre et sa main m'a touché. Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure. Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier. Et voici que, fervent d'une candeur divine, Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine. Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, Comme un homme qui voit des visions de Dieu. Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, En s'éloignant me fit un signe de la tête Et me cria (j'entends encore cette voix): "Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois." Le Dieu Créateur. (1868) Guy De Maupassant. (1850-1893) La nature, d’essai en essai, allant du plus imparfait au plus parfait, arrive à cette dernière création qui mit pour la première fois l’homme sur la terre. Pourquoi le jour ne viendrait-il pas où notre race sera effacée, où nos ossements déterrés ne sembleront aux espèces vivantes que des ébauches grossières d’une nature qui s’essaie? Jouffroy. Dieu, cet être inconnu dont nul n’a vu la face, Roi qui commande aux rois et règne dans l’espace, Las d’être toujours seul, lui dont l’infinité De l’univers sans bornes emplit l’immensité, Et d’embrasser toujours, seul, par sa plénitude De l’espace et des temps la sombre solitude, De rester toujours tel qu’il a toujours été, Solitaire et puissant durant l’Éternité, Portant de sa grandeur la marque indélébile, D’être le seul pour qui le temps soit immobile, Pour qui tout le passé reste sans souvenir Et qui n’attend rien de l’immense avenir; Qui de la nuit des temps perce l’ombre profonde; Pour qui tout soit égal, pour qui tout se confonde Dans l’éternel ennui d’un éternel présent, Solitaire et puissant et pourtant impuissant A changer son destin dont il n’est pas le maître, Le grand Dieu qui peut tout ne peut pas ne pas être! Et ce Dieu souverain, fatigué de son sort, Peut-être en sa grandeur a désiré la mort! Une éternité passe, et toujours solitaire Il voit l’éternité se dresser tout entière! Enfin las de rester seul avec son ennui Des astres au front d’or il a peuplé la nuit; Dans l’espace flottait comme un chaos immonde; De la matière impure il a formé le monde. Depuis longtemps la masse aride errait toujours, Comme Dieu solitaire et dans la nuit sans jours; Mais les astres brillaient et quelquefois dans l’ombre Un beau rayon de feu courant par la nuit sombre Éclairait tout à coup le sol inhabité Cachant comme un proscrit sa triste nudité! Soudain levant son bras, le grand Dieu solitaire Alluma le soleil et regarda la terre! Alors tout s’anima sous l’ardeur de ses feux, L’arbre géant tordit ses membres monstrueux, La végétation monta, puissante, énorme, Premier essai de Dieu, production informe Et le globe roulant ses prés, ses grands bois verts, Tournait silencieux dans le vaste univers, Balançant dans le ciel sur sa tête parée Et ses hautes forêts et sa mer azurée. Pourtant Dieu le trouva triste et nu comme lui. Rêveur, il y jeta le feu qui gronde et luit; Alors tout disparut, englouti sous la flamme. Mais quand il renaquit, le monde avait une âme. C’était la vie ardente, aux souffles tout-puissants, Mais confuse et jetée en des êtres pesants Faits de vie et de sève et de chair et d’argile Comme l’oeuvre incomplet d’un artiste inhabile. Monstres hideux sortant de gouffres inconnus Qui traînaient au soleil leurs corps mous et charnus. Se penchant de nouveau, Dieu regarda la terre, Elle tournait toujours sauvage et solitaire. Tout paraissait tranquille et calme; mais parfois Quelque bête en hurlant passait dans les grands bois, D’arbres déracinés laissant un long sillage, Et son dos monstrueux soulevait le feuillage; Elle allait mugissante et traînant lentement Son corps inerte et lourd sous le bleu firmament; Et sa voix bondissait par l’écho répétée Jusqu’au trône de Dieu dans l’espace emportée; Et puis tout se taisait et l’on ne voyait plus Que le flot verdoyant des grands arbres touffus. Mais toujours mécontent, ce Dieu lança sa foudre, Alors tout disparut brûlé, réduit en poudre. Puis la sève revint, ainsi qu’un sang vermeil Dans les veines du sol qu’échauffait le soleil, L’herbe verte et les fleurs cachaient la terre nue; L’arbre ne portait plus sa tête dans la nue; De frêles arbrisseaux les monts étaient couverts Tout renaissait plus beau dans le jeune univers. Mais un jour, tout à coup, tout trembla sur la terre, Son globe n’était plus désert et solitaire; Le grand bois tressaillit, car un être inconnu Sur l’univers esclave a levé son bras nu. Le monde tout entier a plié sous cet être; Regardant la nature, il a dit: «Je suis maître.» Regardant le soleil, il a dit: «C’est pour moi.» L’animal furieux fuyait tremblant d’effroi; Il a dit: «C’est à moi»; le ciel brillait d’étoiles, Il a dit: «Dieu c’est moi.» L’ombre étendit ses voiles: L’homme d’une étincelle embrasa les forêts, Et du Dieu créateur arrachant les secrets, Seul, perdu dans l’espace, il se bâtit un monde. Tout plia sous ses lois, le feu, la terre et l’onde. Mais il marche toujours et depuis six mille ans Rien n’a pu ralentir ses progrès insolents, Et souvent quand il parle, on a cru que la vie Jaillissait du néant au gré de son envie. Mais cet être qui tient la terre sous sa loi, Qui de ce monde errant s’est proclamé le roi; Cet être formidable armé d’intelligence, Qui sur tout ce qui vit exerce sa puissance, Qu’est-il lui-même? Ainsi que ces monstres si lourds Qui furent le dessin des races de nos jours; Que les arbres géants, aux têtes souveraines Dont nous avons trouvé des forêts souterraines, L’homme n’est-il aussi qu’un ouvrage incomplet, Que l’ébauche et le plan d’un être plus parfait; Ira-t-il au néant? Ou sa tâche finie, Montera-t-il au Dieu qui lui donna la vie? Ô vous, vieux habitants des siècles d’autrefois Qui seuls mêliez vos cris au grand souffle des bois, Qui vîntes les premiers dans ce monde où nous sommes, Le dernier échelon, dites, sont-ce les hommes? Vous êtes disparus avec les siècles morts; Si nous passons aussi, que sommes-nous alors? Seigneur, Dieu tout-puissant, quand je veux te comprendre, Ta grandeur m’éblouit et vient me le défendre. Quand ma raison s’élève à ton infinité Dans le doute et la nuit je suis précipité, Et je ne puis saisir, dans l’ombre qui m’enlace Qu’un éclair passager qui brille et qui s’efface. Mais j’espère pourtant, car là-haut tu souris! Car souvent, quand un jour se lève triste et gris, Quand on ne voit partout que de sombres images, Un rayon de soleil glisse entre deux nuages Qui nous montre là-bas un petit coin d’azur; Quand l’homme doute et que tout lui paraît obscur, Il a toujours à l’âme un rayon d’espérance; Car il reste toujours, même dans la souffrance, Au plus désespéré, par le temps le plus noir, Un peu d’azur au ciel, au coeur un peu d’espoir. Les Premières Communions. Arthur Rimbaud. (1854-1891) I Vraiment, c’est bête, ces églises de villages Où quinze laids marmots, encrassant les piliers, Écoutent, grasseyant les divins babillages, Un noir grotesque dont fermentent les souliers. Mais le soleil éveille, à travers les feuillages, Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés, La pierre sent toujours la terre maternelle, Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux Dans la campagne en rut qui frémit, solennelle, Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux, Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, Des noeuds de mûriers noirs et de rosiers furieux. Tous les cent ans on rend ces granges respectables Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé. Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre-Dame ou du saint empaillé, Des mouches sentant bon l’auberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé. L’enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants. Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmille Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts bruissants. Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes Sous le Napoléon ou le Petit Tambour, Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes Tirent la langue avec un excessif amour Et qui joindront aux jours de science deux cartes, Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour. Les filles vont toujours à l’église, contentes De s’entendre appeler garces par les garçons Qui font du genre, après messe et vêpres chantantes, Eux, qui sont destinés au chic des garnisons, Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf et gueulant d’effroyables chansons. Cependant le curé choisit, pour les enfances, Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand L’air s’emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses. Les doigts de pied ravis et le mollet marquant... — La nuit vient, noir pirate aux ciel noir débarquant. II Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers. Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes, Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers. La veille du grand jour, l’enfant se fait malade Mieux qu’à l’église haute aux funèbres rumeurs. D’abord le frisson vient, le lit n’étant pas fade, Un frisson surhumain qui retourne: Je meurs... Et, comme un vol d’amour fait à ses soeurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son coeur, Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides, Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur. Adonaï!... — Dans les terminaisons latines Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils Et tachés du sang pur des célestes poitrines, De grands linges neigeux tombent sur les soleils. Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission; Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion. III Puis la Vierge n’est plus que la Vierge du livre; Les mystiques élans se cassent quelquefois, Et vient la pauvreté des images que cuivre L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois. Des curiosités vaguement impudiques Épouvantent le rêve aux chastes bleuités Qui sont surpris autour des célestes tuniques Du linge dont Jésus voile ses nudités. Elle veut, elle veut pourtant, l’âme en détresse, Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse Et bave... — L’ombre emplit les maisons et les cours, Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite et cambre Les reins, et d’une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu. IV À son réveil, — minuit, — la fenêtre était blanche Devant le soleil bleu des rideaux illunés; La vision la prit des langueurs du Dimanche, Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez, Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse, Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisse Le coeur, sous l’oeil des cieux doux, en les devinant; De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris; Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne Écoute sans témoin sa révolte sans cris. Et, faisant la victime et la petite épouse, Son étoile la vit, une chandelle aux doigts, Descendre dans la cour où séchait une blouse, Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits. V Elle passa sa nuit Sainte dans des latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l’air blanc, Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines En deçà d’une cour voisine s’écroulant. La lucarne faisait un coeur de lueur vive Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils Les vitres; les pavés puant l’eau de lessive Souffraient l’ombre des toits bordés de noirs sommeils. VI Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous, Dont le travail divin déforme encore les mondes Quand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux, Et quand, ayant rentré tous ces noeuds d’hystéries Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L’amant rêver au blanc million des Maries Au matin de la nuit d’amour, avec douleur! VII Sais-tu que je t’ai fait mourir? J’ai pris ta bouche, Ton coeur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez, Et moi je suis malade. Oh! je veux qu’on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés! J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines, Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts; Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines, Et je me laissais faire!... Oh! va... c’est bon pour vous, Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs La plus prostituée et la plus douloureuse Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs. Car ma communion première est bien passée! Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus. Et mon coeur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus... VIII Alors l’âme pourrie et l’âme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions. — Ils avaient couché sur ta haine inviolée, Échappés, pour la mort, des justes passions. Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur. Juillet 1871 Les Pauvres A L’Eglise. (1871) Arthur Rimbaud. (1854-1891) Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux Vers le choeur ruisselant d’orrie et la maîtrise Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux; Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire, Heureux, humiliés comme des chiens battus, Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, Tendent leurs oremus risibles et têtus. Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses, Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses, Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir: Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupe De gamines avec leurs chapeaux déformés. Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote: C’est bon. Encore une heure; après, les maux sans noms! — Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote Une collection de vieilles à fanons; Ces effarés y sont et ces épileptiques Dont on se détournait hier aux carrefours; Et, fringalant du nez dans des missels antiques Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours. Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus, Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; — Et l’oraison fleurit d’expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants, Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie Banals, sourires verts, les Dames des quartiers Distingués, — ô Jésus! — les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers. XXème Siècle. Lumière. Nérée Beauchemin. (1850-1931) Perdu dans les brouillards du sophisme et du doute, Le monde, dans un noir tournoîment emporté, S’effarait, quand soudain retentit sur la route La voix de l’immanente infaillibilité. Et l’on vit, aveuglant les fils de Zoroastre, Perçant l’ombre où la haine occulte écume encor, Brillante des clartés que verse un lever d’astre, Resplendir la tiare aux trois couronnes d’or. Triple soleil d’espoir éclatant dans la brume Du sombre gouffre humain. Triple feu du flambeau Que Rome aux chandeliers à sept branches allume. Triple splendeur de Paul s’élançant du tombeau. Hosanna! Béni soit Léon, l’homme-lumière, L’être divinisé, l’être immatériel, L’âme, l’élu, le saint, l’ange intermédiaire Entre Job et Jésus, entre l’homme et le ciel. Il n’a plus qu’un lambeau de pourpre et de couronne, Mais cet humble martyr qui pleure et qui sourit, Ce divin qui bénit, ce clément qui pardonne, À jamais reste roi par le verbe et l’esprit. Ce souverain qui n’a que son titre de père; Qui, pour sceptre, n’a plus qu’un roseau de pasteur, Ce prince de douleur, d’angoisse et de misère, Apparaît à nos yeux comme un triomphateur. Au-dessus de ces fronts royaux que l’anarchie Menace, beau de calme et de sérénité, Il se dresse, et l’on voit sur sa tête blanchie Flotter comme une vague aube d’éternité. Il parle, et l’Occident se prosterne en prière; Il appelle, et, là-bas, l’Orient, solennel, Dans la chape d’argent de sa gloire première, Exulte au cri du pape et vibre à son appel. Les profondeurs de l’autre azur frémissent toutes, Et la Miséricorde en pleurs, sur l’univers Épandant les trésors des suprêmes absoutes, Rouvre les cieux fermés et ferme les enfers. De l’aurore au couchant, l’encyclique féconde, Dans le déclin du grand siècle qui va finir, Sous le souffle de Dieu, s’en va de par le monde Répandre amour et paix, consoler et bénir. Gloire au nouveau Jean! gloire à l’aigle des symboles! Gloire au révélateur des secrets de Sion! Au voyant dont le front constellé d’auréoles S’incline sous le vent de l’inspiration! Béni soit-il, celui dont le vaste génie, Sur l’abîme du dogme ancien toujours nouveau, Ouvrant une nouvelle échappée infinie, Voit plus large, descend plus profond, va plus haut. Gloire au Buonarotti de la foi catholique, Qui bâtit, sur le roc de Pierre, un monument Taillé dans le carrare et dans le pentélique, Éblouissant d’azur, d’or et de diamant. Les floraisons matutinales. Rêve Claustral. Germain Nouveau. (1851-1920) Je vous connais comme elle, ô murs, travail des nonnes, Préaux fleuris d’amours furtifs, silencieux Parloirs, où, par la nuit, l’âme des lunes bonnes Se distille, rosée errante de leurs yeux; Cour grise où tourne le soulier lacé des grandes, Couvrant sous de longs cils des yeux endoloris, S’imaginant, le soir des mystiques offrandes, Causer, dans les rideaux avec de purs esprits. Je vous ai vus, ô lents tours noirs où les plus braves Rentrent avec l’effroi du parler patelin; Et je vous aime aussi, novices, pour les graves Désirs tapis aux plis de vos jupes de lin. Dortoirs religieux, vous me bercez comme elle Là, le sommeil est le seul des péchés permis, Et l’on entend monter, bouffonne et solennelle Leur jeune haleine aux dents des anges endormis. Je vous adore, froid parfum des sacristies, Choeur d’agate où le jour, sous un rideau sanglant, Voit éclore, parmi la danse des hosties, Le rêve violet d’un doux évêque blanc; Chapelle de soupirs, grilles, ombre jalouse D’où la pensionnaire aux essors fabuleux Reluque, avec le coeur d’une petite épouse, Un séraphin charmant, pâle au fond des cieux bleus; Prises de voile, où la vierge, en ses frissons vagues, Sur l’autel, dont la marche a sacré ses genoux, Ecoute sa toison, qui va fleurir en bagues, Choir sous les ciseaux saints, terrifiants et doux. Celle qu’avec le nard pudique d’un roi mage J’encense dans mon coeur, se meurt là; j’ai pu voir Ses yeux, lampes d’amour où brûle mon image, Et je m’en suis allé, bien ivre... un certain soir!... Ô toi qui vis dans ces solitudes de femme, Et qui n’as dû garder de ton été premier Qu’à peine assez de corps pour contenir une âme, Colombe en route pour l’éternel colombier; Cieux choisis d’où l’on voit pleuvoir encor des mannes Et descendre sur les fronts des langues de feu, Ma bouche -en vous rêvant -faite aux argots profanes, Bégaie une oraison: je me trompe avec Dieu. Vergers mûrs où la sainte a le respect des mouches, Cours grises, encensoirs berceurs, avents jeûnés, Vers vous -comme à vos pieds, chères saintes nitouches - Je m’agenouille avec la larme des damnés. Germain Nouveau, Premiers poèmes Les Cathédrales. Germain Nouveau. (1851-1920) Mais gloire aux cathédrales! Pleines d’ombre et de feux, de silence et de râles, Avec leur forêt d’énormes piliers Et leur peuple de saints, moines et chevaliers, Ce sont des cités au-dessus des villes, Que gardent seulement les sons irréguliers De l’aumône, au fond des sébiles, Sous leurs porches hospitaliers. Humblement agenouillées Comme leurs soeurs des champs dans les herbes mouillées, Sous le clocher d’ardoise ou le dôme d’étain, Où les angélus clairs tintent dans le matin, Les églises et les chapelles Des couvents, Tout au loin vers elles, Mêlent un rire allègre au rire amer des vents, En joyeuses vassales; Mais elles, dans les cieux traversés des vautours, Comme au coeur d’une ruche, aux cages de leurs tours, C’est un bourdonnement de guêpes colossales. Voyez dans le nuage blanc Qui traverse là-haut des solitudes bleues, Par-dessus les balcons d’où l’on voit les banlieues, Voyez monter la flèche au coq étincelant, Qui, toute frémissante et toujours plus fluette, Défiant parfois les regards trop lents, Va droit au ciel se perdre, ainsi que l’alouette. Ceux-là qui dressèrent la tour Avec ses quatre rangs d’ouïes Qui versent la rumeur des cloches éblouies, Ceux qui firent la porte avec les saints autour, Ceux qui bâtirent la muraille, Ceux qui surent ployer les bras des arcs-boutants, Dont la solidité se raille Des gifles de l’éclair et des griffes du temps; Tous ceux dont les doigts ciselèrent Les grands portails du temple, et ceux qui révélèrent Les traits mystérieux du Christ et des Élus, Que le siècle va voir et qu’il ne comprend plus; Ceux qui semèrent de fleurs vives Le vitrail tout en flamme au cadre des ogives Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle, Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs, N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle; Vous les avez couverts, poudre des parchemins! Vous seules les savez, vierges aux longues mains! Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes, Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous? Sous quelle tombe où l’on prie à genoux? Et vous, mains qui tendiez les nerfs des colonnettes, Et vous, doigts qui semiez De saintes le portail où nichent les ramiers, Et qui, dans les rayons dont le soleil l’arrose, Chaque jour encor faites s’éveiller La rosace, immortelle rose Que nul vent ne vient effeuiller! Ô cathédrales d’or, demeures des miracles Et des soleils de gloire échevelés autour Des tabernacles De l’amour! Vous qui retentissez toujours de ses oracles, Vaisseaux délicieux qui voguez vers le jour! Vous qui sacrez les rois, grandes et nobles dames, Qui réchauffez les coeurs et recueillez les âmes Sous votre vêtement fait en forme de croix! Vous qui voyez, ô souveraines, La ville à vos genoux courber ses toits! Vous dont les cloches sont, fières de leurs marraines, Comme un bijou sonore à l’oreille des reines! Vous dont les beaux pieds sont de marbre pur! Vous dont les voiles Sont d’azur! Vous dont la couronne est d’étoiles! Sous vos habits de fête ou vos robes de deuil, Vous êtes belles sans orgueil! Vous montez sans orgueil vos marches en spirales Qui conduisent au bord du ciel, Ô magnifiques cathédrales, Chaumières de Jésus, Bethléem éternel! Si longues, qu’un brouillard léger toujours les voile; Si douces, que la lampe y ressemble à l’étoile, Les nefs aux silences amis, Dans l’air sombre des soirs, dans les bancs endormis, Comptent les longs soupirs dont tremble un écho chaste Et voient les larmes d’or où l’âme se répand, Sous l’oeil d’un Christ qui semble, en son calvaire vaste, Un grand oiseau blessé dont l’aile lasse pend. Ah! bienheureux le coeur qui, dans les sanctuaires, Près des cierges fleuris qu’allument les prières, Souvent, dans l’encens bleu, vers le Seigneur monta, Et qui, dans les parfums mystiques, écouta Ce que disent les croix, les clous et les suaires, Et ce que dit la paix du confessionnal, Oreille de l’amour que l’homme connaît mal!... Avec sa grille étroite et son ombre sévère, Ô sages, qui parliez autour du Parthénon, Le confessionnal, c’est la maison de verre À qui Socrate rêve et qui manque à Zénon! Grandes ombres du Styx, me répondrez-vous: non?... Ce que disent les cathédrales, Soit qu’un baptême y jase au bord des eaux lustrales, Soit qu’au peuple, autour d’un cercueil, Un orgue aux ondes sépulcrales Y verse un vin funèbre et l’ivresse du deuil, Soit que la foule autour des tables S’y presse aux repas délectables, Soit qu’un prêtre vêtu de blanc Y rayonne au fond de sa chaise, Soit que la chaire y tonne ou soit qu’elle se taise, Heureux le coeur qui l’écoute en tremblant! Heureux celui qui vous écoute, Vagues frémissements des ailes sous la voûte! Comme une clé qui luit dans un trousseau vermeil Quand un rayon plus rouge aux doigts d’or du soleil A clos la porte obscure au seuil de chaque église, Quand le vitrail palpite au vol de l’heure grise, Quand le parvis plein d’ombre éteint toutes ses voix, Ô cathédrales, je vous vois Semblables au navire émergeant de l’eau brune, Et vos clochetons fins sont des mâts sous la lune; D’invisibles ris sont largués, Une vigie est sur la hune, Car immobiles, vous voguez, Car c’est en vous que je vois l’arche Qui, sur l’ordre de Dieu, vers Dieu s’est mise en marche; La race de Noé gronde encor dans vos flancs; Vous êtes le vaisseau des immortels élans, Et vous bravez tous les désastres. Car le maître est Celui qui gouverne les astres, Le pilote, Celui qui marche sur les eaux... Laissez, autour de vous, pousser aux noirs oiseaux Leur croassement de sinistre augure; Allez, vous êtes la figure Vivante de l’humanité; Et la voile du Christ à l’immense envergure Mène au port de l’éternité. Germain Nouveau, La Doctrine de l’Amour, 1880 Ciels. Germain Nouveau. (1851-1920) Le Ciel a de jeunes pâturages Tendres, vers un palais triste et vermeil: Un Essaim d’Heures sauvages Guide Pasiphaé, petite-fille du Soleil. Des troupeaux silencieux du ciel, Un nuage, un doux taureau s’écume, Se détache, avec le souci réel Du Baiser qui l’arrose et la parfume. Et ces neiges, fraîcheur et ferveur, Au ciel des étreintes fatales, S’unissent, ô Douleur! Le taureau roule sur la prairie idéale. La Passion plus doucement encore a lui Sous le Baiser qui les parfume et les arrose, Ils s’absorbent au ciel qui les absorbe en lui. Reste seule la bave du Baiser, amère et rose. Le Couchant a brûlé comme un palais, Et le ciel s’aveugle avec les cendres Qu’un Dieu noir chasse avec un balai. Vénus, diamant et feu, au jardin d’amour, va pendre. I Autour de la jeune Eglise, Par les prés et les clôtures Et les vieilles routes pures, La nuit comme une eau s’épuise. II C’est l’aube toute divine Et la plage violette, Avec des voiles en fête Au ciel tel qu’une marine. III Guerre et semaille, avalanches De nos thèmes et nos mythes, Par les labours sans limites Sommeillant pour les revanches. IV Mais le sang petit et pâle Que l’aurore a dans les veines, Ô Seigneur! est-ce nos peines Ou votre pitié fatale? V Nos voeux des vôtres sont frères, Vous tous dont le coeur murmure Depuis l’ancienne aventure Montez, Aubes et Colères! Germain Nouveau, Autres vers Les Cathédrales. Emile Verhaeren. (1855-1916) Au fond du choeur monumental, D’où leur splendeur s’érige -Or, argent, diamant, cristal - Lourds de siècles et de prestiges, Pendant les vêpres, quand les soirs Aux longues prières invitent, Ils s’imposent, les ostensoirs, Dont les fixes joyaux méditent. Ils conservent, ornés de feu, Pour l’universelle amnistie, Le baiser blanc du dernier Dieu, Tombé sur terre en une hostie. Et l’église, comme un palais de marbres noirs, Où des châsses d’argent et d’ombre Ouvrent leurs yeux de joyaux sombres, Par l’élan clair de ses colonnes exulte Et dresse avec ses arcs et ses voussoirs Jusqu’au faîte, l’éternité du culte. Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent, A travers temps et jours et heures, Les ostensoirs Sont le seul coeur de la croyance Qui luise encor, cristal et or, Dans les villes de la démence. Le bourdon sonne et sonne, A grand battant tannant, De larges glas qui sont les râles Et les sursauts des cathédrales. Et les foules qui tiennent droits, Pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi, Réunissent, à ces appels, leurs âmes, Autour des ostensoirs de flamme. -O ces foules, ces foules, Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les pauvres gens des blafardes ruelles, Barrant de croix, avec leurs bras tendus, L’ombre noire qui dort dans les chapelles. -O ces foules, ces foules, Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les corps usés, voici les coeurs fendus, Voici les coeurs lamentables des veuves En qui les larmes pleuvent, Continûment, depuis des ans. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les mousses et les marins du port Dont les vagues monstrueuses bercent le sort. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les travailleurs cassés de peine, Aux six coups de marteaux des jours de la semaine. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les enfants las de leur sang morne Et qui mendient et qui s’offrent au coin des bornes. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les marguilliers massifs et mous Qui font craquer leur stalle en pliant les genoux. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les armateurs dont les bateaux de fer, Fortune au vent, tanguent parmi la mer. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Voici les grands bourgeois de droit divin Qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain. -O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent! Les ostensoirs, qu’on élève, le soir, Vers les villes échafaudées En toits de verre et de cristal, Du haut du choeur sacerdotal, Tendent la croix des gothiques idées. Ils s’imposent dans l’or des clairs dimanches -Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches - Ils s’imposent dans l’or et dans les bruits de fête Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes L’autel de marbre rouge et ses piliers vermeils; Ils sont une âme en du soleil, Qui vit de vieux décor et d’antique mystère Autoritaire. Pourtant, dès que s’éteignent les grands cierges Et les lampes veillant le coeur des saintes vierges, Un deuil d’encens évaporé flotte et s’empreint Sur les châsses d’argent et les tombeaux d’airain; Et les vitraux, peuplés de siècles rassemblés Devant le Christ -avec leurs papes immobiles Et leurs martyrs et leurs héros -semblent trembler Au bruit d’un train lointain qui roule sur la ville. Les villes tentaculaires. Le Cimetière marin. (1920) Paul Valéry. (1871-1945) Pindare Pythiques III (Citation non reproduite.) Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée Ô récompense après une pensée Qu’un long regard sur le calme des dieux! Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d’imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir! Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le Temps scintille et le Songe est savoir. Stable trésor, temple simple à Minerve, Masse de calme, et visible réserve, Eau sourcilleuse, OEil qui gardes en toi Tant de sommeil sous un voile de flamme, Ô mon silence!. . . Édifice dans l’âme, Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit! Temple du Temps, qu’un seul soupir résume, À ce point pur je monte et m’accoutume, Tout entouré de mon regard marin; Et comme aux dieux mon offrande suprême, La scintillation sereine sème Sur l’altitude un dédain souverain. Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt, Je hume ici ma future fumée, Et le ciel chante à l’âme consumée Le changement des rives en rumeur. Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change! Après tant d’orgueil, après tant d’étrange Oisiveté, mais pleine de pouvoir, Je m’abandonne à ce brillant espace, Sur les maisons des morts mon ombre passe Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir. L’âme exposée aux torches du solstice, Je te soutiens, admirable justice De la lumière aux armes sans pitié! Je te tends pure à ta place première, Regarde-toi!. . . Mais rendre la lumière Suppose d’ombre une morne moitié. Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même, Auprès d’un coeur, aux sources du poème, Entre le vide et l’événement pur, J’attends l’écho de ma grandeur interne, Amère, sombre, et sonore citerne, Sonnant dans l’âme un creux toujours futur! Sais-tu, fausse captive des feuillages, Golfe mangeur de ces maigres grillages, Sur mes yeux clos, secrets éblouissants, Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, Quel front l’attire à cette terre osseuse? Une étincelle y pense à mes absents. Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière, Fragment terrestre offert à la lumière, Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux, Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres, Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux! Chienne splendide, écarte l’idolâtre! Quand solitaire au sourire de pâtre, Je pais longtemps, moutons mystérieux, Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, Éloignes-en les prudentes colombes, Les songes vains, les anges curieux! Ici venu, l’avenir est paresse. L’insecte net gratte la sécheresse; Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air À je ne sais quelle sévère essence. . . La vie est vaste, étant ivre d’absence, Et l’amertume est douce, et l’esprit clair. Les morts cachés sont bien dans cette terre Qui les réchauffe et sèche leur mystère. Midi là-haut, Midi sans mouvement En soi se pense et convient à soi-même. . . Tête complète et parfait diadème, Je suis en toi le secret changement. Tu n’as que moi pour contenir tes craintes! Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant. . . Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, Un peuple vague aux racines des arbres A pris déjà ton parti lentement. Ils ont fondu dans une absence épaisse, L’argile rouge a bu la blanche espèce, Le don de vivre a passé dans les fleurs! Où sont des morts les phrases familières, L’art personnel, les âmes singulières? La larve file où se formaient les pleurs. Les cris aigus des filles chatouillées, Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu, Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Tout va sous terre et rentre dans le jeu! Et vous, grande âme, espérez-vous un songe Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici? Chanterez-vous quand serez vaporeuse? Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi! Maigre immortalité noire et dorée, Consolatrice affreusement laurée, Qui de la mort fais un sein maternel, Le beau mensonge et la pieuse ruse! Qui ne connaît, et qui ne les refuse, Ce crâne vide et ce rire éternel! Pères profonds, têtes inhabitées, Qui sous le poids de tant de pelletées, Êtes la terre et confondez nos pas, Le vrai rongeur, le ver irréfutable N’est point pour vous qui dormez sous la table, Il vit de vie, il ne me quitte pas! Amour, peut-être, ou de moi-même haine? Sa dent secrète est de moi si prochaine Que tous les noms lui peuvent convenir! Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche! Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche, À ce vivant je vis d’appartenir! Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Êlée! M’as-tu percé de cette flèche ailée Qui vibre, vole, et qui ne vole pas! Le son m’enfante et la flèche me tue! Ah! le soleil. . . Quelle ombre de tortue Pour l’âme, Achille immobile à grands pas! Non, non!. . . Debout! Dans l’ère successive! Brisez, mon corps, cette forme pensive! Buvez, mon sein, la naissance du vent! Une fraîcheur, de la mer exhalée, Me rend mon âme. . . Ô puissance salée! Courons à l’onde en rejaillir vivant. Oui! Grande mer de délires douée, Peau de panthère et chlamyde trouée, De mille et mille idoles du soleil, Hydre absolue, ivre de ta chair bleue, Qui te remords l’étincelante queue Dans un tumulte au silence pareil, Le vent se lève!. . . Il faut tenter de vivre! L’air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs! Envolez-vous, pages tout éblouies! Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs! Palme. Paul Valéry. (1871-1945) A Jeannue. De sa grâce redoutable Voilant à peine l’éclat, Un ange met sur ma table Le pain tendre, le lait plat; Il me fait de la paupière Le signe d’une prière Qui parle à ma vision: -Calme, calme, reste calme! Connais le poids d’une palme Portant sa profusion! Pour autant qu’elle se plie À l’abondance des biens, Sa figure est accomplie, Ses fruits lourds sont ses liens. Admire comme elle vibre, Et comme une lente fibre Qui divise le moment, Départage sans mystère L’attirance de la terre Et le poids du firmament! Ce bel arbitre mobile Entre l’ombre et le soleil, Simule d’une sibylle La sagesse et le sommeil. Autour d’une même place L’ample palme ne se lasse Des appels ni des adieux... Qu’elle est noble, qu’elle est tendre! Qu’elle est digne de s’attendre À la seule main des dieux! L’or léger qu’elle murmure Sonne au simple doigt de l’air, Et d’une soyeuse armure Charge l’âme du désert. Une voix impérissable Qu’elle rend au vent de sable Qui l’arrose de ses grains, À soi-même sert d’oracle, Et se flatte du miracle Que se chantent les chagrins. Cependant qu’elle s’ignore Entre le sable et le ciel, Chaque jour qui luit encore Lui compose un peu de miel. Sa douceur est mesurée Par la divine durée Qui ne compte pas les jours, Mais bien qui les dissimule Dans un suc où s’accumule Tout l’arôme des amours. Parfois si l’on désespère, Si l’adorable rigueur Malgré tes larmes n’opère Que sous ombre de langueur, N’accuse pas d’être avare Une Sage qui prépare Tant d’or et d’autorité: Par la sève solennelle Une espérance éternelle Monte à la maturité! Ces jours qui te semblent vides Et perdus pour l’univers Ont des racines avides Qui travaillent les déserts. La substance chevelue Par les ténèbres élue Ne peut s’arrêter jamais Jusqu’aux entrailles du monde, De poursuivre l’eau profonde Que demandent les sommets. Patience, patience, Patience dans l’azur! Chaque atome de silence Est la chance d’un fruit mûr! Viendra l’heureuse surprise: Une colombe, la brise, L’ébranlement le plus doux, Une femme qui s’appuie, Feront tomber cette pluie Où l’on se jette à genoux! Qu’un peuple à présent s’écroule, Palme!... irrésistiblement! Dans la poudre qu’il se roule Sur les fruits du firmament! Tu n’as pas perdu ces heures Si légère tu demeures Après ces beaux abandons; Pareille à celui qui pense Et dont l’âme se dépense À s’accroître de ses dons! Mon Paradis. Renée Vivien. (1877-1909) Mon Paradis est un doux pré de violettes Où le chant régnera sur des âmes muettes. Mon Ciel est un beau chant parmi les violettes. Mon Ciel est la très calme éternité du soir Où le regard se fait plus profond pour mieux voir Et c’est l’Éternité dans le ciel d’un beau soir... Mon Paradis est une éternelle musique. Qui s’exhale divine allégresse rythmique... Mon Paradis est le règne de la musique. Car ce sera, là-haut, le triomphe du chant, Le règne de la paix dans le Ciel du couchant, Où rien ne survit plus que l’amour et le chant. Renée Vivien, Dans un coin de violettes, 1910 Les Sept Lys De Marie. Renée Vivien. (1877-1909) Le Sept Lys ont fleuri devant l’antique porche. Chacun d’eux est plus long et plus droit qu’une torche, Leurs pistils sont pareils à des flammes de torche. Les Sept Lys ont fleuri miraculeusement Dans le silence auguste et dans l’ombre, au moment Où s’élève le Christ, miraculeusement... Sous l’imposition des mains saintes du prêtre Dans l’ombre et dans l’encens on les vit apparaître... Le peuple vit alors sourire le vieux prêtre... Et tous les contemplaient avec des yeux d’amour. Le prêtre dit, portant ses regards à l’entour: «Mes frères, contemplons les fleurs du Saint-Amour!» Leur parfum s’exhalait vers la Divine Image. Tous ont compris le sens du glorieux Message Sur l’autel où Marie écoute le Message Et les Lys répandaient une paix autour d’eux Et l’Hostie avait moins de rayonnement qu’eux, La transparente Hostie était moins blanche qu’eux... Apparaissez encore, ô Sept Lys de Marie, Au moment où la foule à genoux pleure et prie! Apparaissez encore en l’honneur de Marie! Renée Vivien, Dans un coin de violettes, 1910 Prière. Antonin Artaud. (1896-1948) Ah donne-nous des crânes de braises Des crânes brûlés aux foudres du ciel Des crânes lucides, des crânes réels Et traversés de ta présence Fais-nous naître aux cieux du dedans Criblés de gouffres en averses Et qu’un vertige nous traverse Avec un ongle incandescent Rassasie-nous nous avons faim De commotions inter-sidérales Ah verse-nous des laves astrales A la place de notre sang Détache-nous, Divise-nous Avec tes mains de braises coupantes Ouvre-nous ces voûtes brûlantes Où l’on meurt plus loin que la mort Fais vaciller notre cerveau Au sein de sa propre science Et ravis-nous l’intelligence Aux griffes d’un typhon nouveau. Source: http://www.poesies.net