Les Grands Thèmes De Poésie. Tome V: LA VIE. TABLE DES MATIERES. 14-15ème Siècle. Christine de Pisan. (1363-1430): Rondeaux. 16ème Siècle. Marguerite De Navarre. (1492-1549): Le temps est bref et ma volonté grande... Pernette Du Guillet. (1520-1545): Sais-Tu Pourquoi de te Voir J'eus Envie... Louise Labé. (1525-1566): Je vis, je meurs... (1555) Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589): Or Voy-Je Bien Qu'il Faut Vivre en Servage.. Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624): Ah que je sens le feu dans mes bouillantes veines... Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624): Du soleil radieux la brillante splendeur... Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624): Si je vy par la mort, si je meurs par la vie... Pierre De Ronsard. (1524-1585): Le Voyage De Tours. Joachim Du Bellay. (1522-1560): Sonnet XXXVII. 17ème Siècle. Jacques Bénigne Bossuet. (1627-1704): La Vie Humaine. 18ème Siècle. Claude-Joseph Dorat. (1734-1780): Les Hommes De Tous Les Ages. Jean-Pierre Claris De Florian. (1755-1794): La Retraite. Jean-François Ducis, (1733-1817): A Mon Petit Logis. 19ème Siècle. Marceline Desbordes-Valmore. (1786-1859): Quand le fil de ma vie... Amable Tastu. (1798-1885): La Vie Ephémère. Amable Tastu. (1798-1885): Aux Ruines De La Vie. Camille-André Lemoyne. (1822-1907): De La Vie Champêtre. Charles Baudelaire. (1821-1867): Sonnet. Victor Hugo (1802-1885): La Vie Aux Champs. Sully Prudhomme. (1839-1907): La Vie De Loin. Théodore de Banville. (1823-1891): La Vie Et La Mort. Théophile Gautier. (1811-1872): La Bonne Journée. Théophile Gautier. (1811-1872): La Mort Dans La Vie. Charles-Augustin Sainte-Beuve. (1804-1869): Oh! que la Vie est Longue... Jules Verne. (1828-1905): La Vie. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894): Le Secret De La Vie. Paul Verlaine. (1844-1896): Ballade De La Vie En Rouge. Paul Verlaine. (1844-1896): Le Dernier Espoir. Jean Moréas. (1856-1910): Ne dites pas: la vie est un joyeux festin... Auguste Angellier. (1848-1911): Sépares Dans La Vie. Arsène Houssaye. (1815-1896): Le Chemin De La Vie. Félix Arvers. (1806-1850): La Vie. Henry Murger. (1822-1861): La jeunesse n'a qu'un temps... Charles Cros. (1842-1888): La Vie Idéale. 20ème Siècle. Paul Jean Toulet. (1867-1920): Contrerime LXX. (1921) Anna De Noailles. (1876-1933): La Vie Profonde. Anna De Noailles. (1876-1933): L'Innocence. Anna De Noailles. (1876-1933): Le Soleil. (1907) Anna De Noailles. (1876-1933): Le Temps De Vivre. Pierre Reverdy. (1889-1960): La Vie Dure. Boris Vian. (1920-1959): Pourquoi je vis. Louis Aragon. (1897-1982): Que La Vie En Vaut La Peine. XIV-XVème Siècle. Rondeaux. Christine de Pisan (1363-1430) Puis qu'ainsi est qu'il me fault vivre en dueil Et que jamais n'aray bien en ce monde, Viegne la mort qui du mal me confonde, Qui si me tient et pour qui morir vueil. Et delaissier bien doy quanque amer sueil, Si qu'en griefz plours mon doloreux cuer fonde, Puis qu'ainsi est qu'il me fault vivre en dueil. De tout maintien et contenance et d'ueil Doy bien sembler femme, en qui dueil habonde; Car tant est grant le mal qui me suronde Que de la mort desir passer le sueil, Puis qu'ainsi est qu'il me fault vivre en duei. XVIème Siècle. Le temps est bref et ma volonté grande... Marguerite De Navarre. (1492-1549) Le temps est bref et ma volonté grande, Qui ne me veut permettre le penser; Ma passion me contraint et commande, Selon le temps, le parler compenser. Jusques ici j'ai craint de m'avancer, En attendant un temps de long loisir, Mais il n'est pas en moi de le choisir; Par quoi du peu faut que mon profit fasse: En peu de mots vous dirai mon désir, C'est que je n'ai volonté ni plaisir Que d'être sûr de votre bonne grâce. Sais-Tu Pourquoi de te Voir J'eus Envie... Pernette Du Guillet. (1520-1545) Sais-tu pourquoi de te voir j'eus envie? C'est pour aider à l'ouvrier, qui cessa, Lors qu'assembla en me donnant la vie, Les différents, où après me laissa. Car m'ébauchant Nature s'efforça D'entendre et voir pour nouvelle ordonnance Ton haut savoir, qui m'accroît l'espérance Des Cieux promise, ainsi que je me fonde, Que me feras avoir la connaissance De ton esprit, qui ébahit le Monde. (Rymes XX) Je vis, je meurs... (1555) Louise Labé (1525-1566) Je vis, je meurs; je me brûle et me noie; J'ai chaud extrême en endurant froidure: La vie m'est et trop molle et trop dure. J'ai grands ennuis entremêlés de joie. Tout à un coup je ris et je larmoie, Et en plaisir maint grief tourment j'endure; Mon bien s'en va, et à jamais il dure; Tout en un coup je sèche et je verdoie. Ainsi Amour inconstamment me mène; Et, quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me trouve hors de peine. Puis, quand je crois ma joie être certaine, Et être au haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur. Or Voy-Je Bien Qu'il Faut Vivre en Servage... Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589) Or voy-je bien qu'il faut vivre en servage, A dieu ma liberté: Dans les liens de l'amoureux cordage Je demeure arresté. J'ay conoissance De la puissance D'une maistresse, Qu'Amour adresse. Ô combien peut sur nous une beauté! J'ay veu le temps que l'on me disoit: Garde Amour te punira; Tu ris de luy, tu ris, mais quoy qu'il tarde De toy il se rira. Je leur disoye: Devant que soye De la sagette Qu'aux coeurs il jette Atteint au coeur, le monde finira. Mais qu'ay-je fait de ma fiere arrogance? Où est ce brave coeur? Je conoy tard ma fole outrecuidance, Amour, en ta rigueur. Je le confesse, Une maistresse Belle et bien-née Tu m'as donnée: Ah que je sens le feu dans mes bouillantes veines... Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624) Ah que je sens le feu dans mes bouillantes veines, Ah que je sens de glace au milieu de mes os, Ah que je sens d'angoisse agiter mon repos, Ah de combien d'effors sens-je accroistre mes peines. Ah que je sens d'ardeur, & de douleurs certaines, Ah Dieux que de soupirs & de cuisans sanglots, Ah quelle mer d'ennuis furieuse en ses flots, Noye le triste accent de complaintes vaines. Ah qu'amour me tourmente, ah pourquoy suis-je né, A pourquoy m'avez vous à ces maux destiné, A pourquoy si long temps doy-je haïr ma vie. Je desdaigne de vivre, & mourir je ne puis: J'arrouse de mes pleurs l'aigreur de mes ennuis, Et la vie & la mort tousjours l'on me denie. Du soleil radieux la brillante splendeur... Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624) Du soleil radieux la brillante splendeur, Et de la lune aussi la lumineuse face Par un nuage épais, épars en l'air, s'efface, Lorsqu'ils vont tournoyant la céleste rondeur. L'hiver ravit aux fleurs la couleur et l'odeur, Et en moins d'une nuit les flétrit et terrasse, Le fruit trop avancé se passe en peu d'espace, Et bref tout est fauché par le temps moissonneur. Télie, vois ces lys, ces oeillets et ces roses Languir à chef baissé dès qu'elles sont décloses, Qui t'émeuvent d'avoir de toi-même pitié. Cueillons donques les fleurs de ta verde jeunesse, Et folle n'attends pas que la blanche vieillesse Te prive de sentir les fruits d'une amitié. Si je vy par la mort, si je meurs par la vie... Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624) Si je vy par la mort, si je meurs par la vie, Si je transis au feu, si je brusle dans l’eau, Si j’appelle un chantant l’implacable tombeau, Mon ame est elle pas d’estranges maux suivie. Si je vy bien content, & si je meurs d’envie, Si je crois qu’un Aspic soit gracieux & beau, Si au pied d’un rocher je cherche son coupeau, Suis-je pas possedé d’une estrange manie. Helas ditte moy donc, ditte cher belle-fleur, Lequel me siet le mieux ou la joie ou le pleur: Dittes, en ce danger quel onguent m’est propice. Si je la veux charmer je me charme les sens, Je pers en vain le temps haletant mes accens, Ainsi que feit Orphee apres son Euridice. Le Voyage De Tours. Pierre De Ronsard. (1524-1585) C'était en la saison que l'amoureuse Flore Faisait pour son ami les fleurettes éclore Par les prés bigarrés d'autant d'émail de fleurs Que le grand arc du ciel s'émaille de couleurs; Lorsque les papillons et les blondes avettes, Les uns chargés au bec, les autres aux cuissettes, Errent par les jardins, et les petits oiseaux, Voletant par les bois de rameaux en rameaux, Amassent la becquée et parmi la verdure Ont souci comme nous de leur race future. Thoinet, au mois d'avril passant par Vendômois, Me mena voir à Tours Marion que j'aimois, Qui aux noces était d'une sienne cousine; Et ce Thoinet aussi allait voir sa Francine, Que Vénus enfonçant un trait plein de rigueur Lui avait d'une plaie écrite dans le coeur. Nous partîmes tous deux du hameau de Coutures; Nous passâmes Gastine et ses hautes verdures, Nous passâmes Marré, et vîmes à mi-jour Du pasteur Phelippot s'élever la grand tour Qui de Beaumont-la-Ronce honore le village Comme un pin fait honneur aux arbres d'un bocage. Ce pasteur, qu'on nommait Phelippot, tout gaillard, Chez lui nous festoya jusques au soir bien tard. De là vînmes coucher au gué de Lengerie, Sous les saules plantés le long d'une prairie; Puis dès le point du jour, redoublant le marcher, Nous vîmes dans un bois s'élever le clocher De Saint-Côme près Tours, où la noce gentille Dans un pré se faisait au beau milieu de l'île. Là Francine dansait, de Thoinet le souci, Là Marion ballait, qui fut le mien aussi; Puis, nous mettant tous deux en l'ordre de la danse, Thoinet tout le premier cette plainte commence: "Ma Francine, mon coeur, qu'oublier je ne puis,... Je suis, s'il t'en souvient, Thoinet, qui, dès jeunesse, Te voyant sur le Clain, t'appela sa maîtresse, Qui musette et flageol à ses lèvres usa Pour te donner plaisir; mais cela m'abusa Car te pensant fléchir comme une femme humaine, Je trouvai ta poitrine et ton oreille pleine, Hélas, qui l'eût pensé! de cent mille glaçons, Lesquels ne t'ont permis d'écouter mes chansons. Et toutefois le temps, qui les prés de leurs herbes Dépouille d'an en an et les champs de leurs gerbes, Ne m'a point dépouillé le souvenir du jour, Ni du mois où je mis en tes yeux mon amour. Ni ne fera jamais, voire eussé-je avalée L'onde qui court là-bas sous l'obscure vallée. C'était au mois d'Avril, Francine, il m'en souvient, Quand tout arbre fleurit, quand la terre devient De vieillesse en jouvence, et l'étrange arondelle Fait contre un soliveau sa maison naturelle, Quand la limace, au dos qui porté sa maison, Laisse un trac sur les fleurs, quand la blonde toison Va couvrant la chenille, et quand parmi les prées Volent les papillons aux ailes diaprées, Lorsque fol je te vis, et depuis je n'ai pu Rien voir après tes yeux que tout ne m'ait déplu... O belle au doux regard, Francine au beau sourcil, Baise-moi, je te prie, et m'embrasses ainsi Qu'un arbre est embrassé d'une vigne bien forte. Souvent un vain baiser quelque plaisir apporte. Je meurs! tu me feras dépecer ce bouquet, Que j'ai cueilli pour toi, de thym et de muguet, Et de la rouge-fleur qu'on nomme Cassandrette, Et de la blanche-fleur qu'on appelle Olivette, A qui Bellot donna et la vie et le nom, Et de celle qui prend de ton nom son surnom."... Ainsi disait Thoinet, qui se pâma sur l'herbe Presque transi de voir sa dame si superbe, Qui riait de son mal, sans daigner seulement D'un seul petit clin d'oeil apaiser son tourment. J'ouvrais déjà la lèvre après Thoinet, pour dire De combien Marion m'était encore pire, Quand j'avise sa mère en hâte gagner l'eau Et sa fille emmener avec elle au bateau, Qui se jouant sur l'onde attendait cette charge, Lié contre le tronc d'un saule au faîte large. Jà les rames tiraient le bateau bien pansu, Et la voile en enflant son grand repli bossu Emportait le plaisir qui mon coeur tient en peine, Quand je m'assis au bord de la première arène Et, voyant le bateau qui s'enfuyait de moi, Parlant à Marion, je chantai ce convoi: "Bateau, qui par les flots ma chère vie emportes, Des vents en ta faveur les haleines soient mortes, Et le banc périlleux, qui se trouve parmi Les eaux, ne t'enveloppe en son sable endormi! Que l'air, le vent et l'eau favorisent ma dame, Et que nul flot bossu ne détourbe sa rame! En guise d'un étang, sans vague, paresseux, Aille le cours de Loire, et son limon crasseux Pour ce jourd'hui se change en gravelle menue, Pleine de maint rubis et mainte perle élue! Que les bords soient semés de mille belles fleurs, Représentant sur l'eau mille belles couleurs, Et le troupeau Nymphal des gentilles Naïades Alentour du vaisseau fasse mille gambades, Les unes balayant des paumes de leurs mains Les flots devant la barque, et les autres leurs seins Découvrant à fleur d'eau, et d'une main ouvrière Conduisant le bateau du long de la rivière! L'azuré martinet puisse voler devant... Et le héron criard, qui la tempête fuit, Haut pendu dedans l'air ne fasse point de bruit! Ains tout gentil oiseau qui va cherchant sa proie Par les flots poissonneux, bienheureux te convoie, Pour sûrement venir avec ta charge au port, Où Marion verra peut-être sur le bord Un orme des longs bras d'une vigne enlacée, Et la voyant ainsi doucement embrassée De son pauvre Perrot se pourra souvenir, Et voudra sur le bord embrassé le tenir... "Je veux faire un beau lit d'une verte jonchée De pervenche feuillue encontre-bas couchée, De thym qui fleure bon et d'aspic porte-épi, D'odorant poliot contre terre tapi, De neufard toujours vert, qui la froideur incite, Et de jonc qui les bords des rivières habite. "Je veux jusques au coude avoir l'herbe, et je veux De roses et de lis couronner mes cheveux. Je veux qu'on me défonce une pipe angevine Et, en me souvenant de ma toute divine, De toi, mon doux souci, épuiser jusqu'au fond Mille fois ce jourd'hui mon gobelet profond, Et ne partir d'ici jusqu'à tant qu'à la lie De ce bon vin d'Anjou la liqueur soit faillie... "Quel passe-temps prends-tu d'habiter la Vallée De Bourgueil, où jamais la Muse n'est allée? Quitte-moi ton Anjou, et viens en Vendômois: Là s'élèvent au ciel le sommet de nos bois, Là sont mille taillis et mille belles plaines, Là gargouillent les eaux de cent mille fontaines, Là sont mille rochers, où Echon alentour En résonnant mes vers ne parle que d'amour. Ou bien, si tu ne veux, il me plaît de me rendre Angevin, pour te voir et ton langage apprendre; Et pour mieux te fléchir, les hauts vers que j'avois En ma langue traduit du Pindare Grégeois, Humble, je veux redire en un chant plus facile Sur le doux chalumeau du pasteur de Sicile. Là parmi tes sablons Angevin devenu, Je veux vivre sans nom comme un pauvre inconnu, Et dès l'aube du jour avec toi mener paître Auprès du Port-Guyet notre troupeau champêtre; Puis, sur le chaud du jour, je veux en ton giron Me coucher sous un chêne, où l'herbe à l'environ Un beau lit nous fera de mainte fleur diverse, Pour nous coucher tous deux sous l'ombre à la renverse; Puis au Soleil penchant nous conduirons nos boeufs Boire le haut sommet des ruisselets herbeux, Et les reconduirons au son de la musette, Puis nous endormirons dessus l'herbe mollette. Là sans ambition de plus grands biens avoir, Contenté seulement de t'aimer et te voir, Je passerais mon âge, et sur ma sépulture Les Angevins mettraient cette brève écriture: - Celui qui gît ici, touché de l'aiguillon Qu'amour nous laisse au coeur, garda comme Apollon Les troupeaux de sa dame, et en cette prairie Mourut en bien aimant une belle Marie; Et elle après sa mort mourut aussi d'ennui, Et sous ce vert tombeau repose avecque lui." A peine avais-je dit, quand Thoinet se dépâme Et, à soi revenu, allait après sa dame; Mais je le retirai le menant d'autre part Pour chercher à loger, car il était bien tard. Nous avions jà passé la sablonneuse rive Et le flot qui bruyant contre le pont arrive, Et jà dessus le pont nous étions parvenus, Et nous apparaissait le tombeau de Turnus, Quand le pasteur Janot tout gaillard nous emmène Dedans son toit couvert de javelles d'aveine. Sonnet XXXVII. Joachim Du Bellay. (1522-1560) C'était ores, c'était qu'à moi je devais vivre, Sans vouloir être plus que cela que je suis, Et qu'heureux je devais de ce peu que je puis Vivre content du bien de la plume et du livre. Mais il n'a plu aux dieux me permettre de suivre Ma jeune liberté, ni faire que depuis Je vécusse aussi franc de travaux et d'ennuis, Comme d'ambition j'étais franc et délivre. Il ne leur a pas plu qu'en ma vieille saison Je susse quel bien c'est de vivre en sa maison, De vivre entre les siens sans crainte et sans envie: Il leur a plu (hélas) qu'à ce bord étranger Je visse ma franchise en prison se changer, Et la fleur de mes ans en l'hiver de ma vie. Les Regrets (1558) XVIIème Siècle. La Vie Humaine. Jacques Bénigne Bossuet. (1627-1704) La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière. Marche! marche! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne. II faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux! Non, non, il faut marcher, il faut courir: telle est la rapidité des années. On se console pourtant parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s'arrêter: marche, marche! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé; fracas effroyable! inévitable ruine! On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir et quelques fruits qu'on perd en les goûtant: enchantement! illusion! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux: déjà tout commence à s'effacer; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires: tout se ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort se présente; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas: déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s'égarent. Il faut marcher; on voudrait retourner en arrière; plus de moyens; tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé. XVIIIème Siècle. Les Hommes De Tous Les Ages. Claude-Joseph Dorat. (1734-1780) Dans les hommes de tous les âges, Vains, entêtés, impertinents, On s'obstine à chercher des sages, J'ai cru n'y voir que des enfants. Souvent chagrins, toujours volages, Dupes de leurs voeux inconstants, Faisant, malgré tous nos adages, Des châteaux de carte à cent ans: J'ai vu des fous, presque sauvages, Qu'un triste et malheureux attrait Jette au-devant de leurs naufrages, Se battant, avec leur jouet, Parmi le trouble et les orages; Éteignant l'unique flambeau Qui puisse éclairer leur carrière, Et n'échappant à leur misère, Que pour entrer dans leur tombeau. Recueil: Épître à Églé (1777) La Retraite. Jean-Pierre Claris De Florian (1755-1794) Dans cette aimable solitude, Sous l'ombrage de ces ormeaux, Exempt de soins, d'inquiétude, Mes jours s'écoulent en repos. Jouissant enfin de moi-même, Ne formant plus de vains désirs, J'éprouve que le bien suprême, C'est la paix et non les plaisirs. Ici rien ne manque à ma vie, Mes fruits sont doux, mon lait est pur; Sous mes pieds la terre est fleurie, Le ciel sur ma tête est d'azur. Si quelquefois un noir orage Me cause un moment de frayeur, Elle passe avec le nuage, L'arc-en-ciel me rend mon bonheur. Dans le monde où tout inquiète, L'homme est en proie à la douleur; À peine est-il dans la retraite, Que le calme naît dans son coeur. Recueil: Poésies et fables (1782) A Mon Petit Logis. Jean-François Ducis, (1733-1817) Petit séjour, commode et sain, Où des arts et du luxe en vain On chercherait quelque merveille; Humble asile où j'ai sous la main Mon La Fontaine et mon Corneille, Où je vis, m'endors, et m'éveille, Sans aucun soin du lendemain, Sans aucun remords de la veille; Retraite où j'habite avec moi, Seul, sans désirs et sans emploi, Libre de crainte et d'espérance; Enfin, après trois jours d'absence, Je viens, j'accours, je t'aperçois. Ô mon lit! ô ma maisonnette! Chers témoins de ma paix secrète, C'est vous, vous voilà, je vous vois! Qu'avec plaisir je vous répète: Il n'est point de petit chez soi! Recueil: Poésies fugitives (1809) XVIXème Siècle. Quand le fil de ma vie... Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) Quand le fil de ma vie (hélas! il tient à peine ) Tombera du fuseau qui le retient encor; Quand ton nom, mêlé dans mon sort, Ne se nourrira plus de ma mourante haleine; Quand une main fidèle aura senti ma main Se refroidir sans lui répondre; Quand mon dernier espoir, qu'un souffle va confondre, Ne trouvera plus ton chemin, Prends mon deuil: un pavot, une feuille d'absinthe, Quelques lilas d'avril, dont j'aimai tant la fleur; Durant tout un printemps qu'ils sèchent sur ton coeur, Je t'en prie: un printemps! cette espérance est sainte! J'ai souffert, et jamais d'importunes clameurs N'ont rappelé vers moi ton amitié distraite; Va! j'en veux à la mort qui sera moins discrète, Moi, je ne serai plus quand tu liras: « Je meurs. » Porte en mon souvenir un parfum de tendresse; Si tout ne meurt en moi, j'irai le respirer. Sur l'arbre, où la colombe a caché son ivresse, Une feuille, au printemps, suffit pour l'attirer. S'ils viennent demander pourquoi ta fantaisie De cette couleur sombre attriste un temps d'amour, Dis que c'est par amour que ton coeur l'a choisie; Dis-leur que l'amour est triste, ou le devient un jour. Que c'est un voeu d'enfance, une amitié première; Oh! dis-le sans froideur, car je t'écouterai! Invente un doux symbole où je me cacherai: Cette ruse entre nous encor... c'est la dernière. Dis qu'un jour, dont l'aurore avait eu bien des pleurs, Tu trouvas sans défense une abeille endormie; Qu'elle se laissa prendre et devint ton amie; Qu'elle oublia sa route à te chercher des fleurs. Dis qu'elle oublia tout sur tes pas égarée, Contente de brûler dans l'air choisi par toi. Sous cette ressemblance avec pudeur livrée, Dis-leur, si tu le peux, ton empire sur moi. Dis que l'ayant blessée, innocemment peut-être, Pour te suivre elle fit des efforts superflus; Et qu'un soir accourant, sûr de la voir paraître, Au milieu des parfums, tu ne la trouvas plus. Que ta voix, tendre alors, ne fut pas entendue; Que tu sentis sa trame arrachée à tes jours; Que tu pleuras sans honte une abeille perdue; Car ce qui nous aima, nous le pleurons toujours. Qu'avant de renouer ta vie à d'autres chaînes, Tu détachas du sol où j'avais dû mourir Ces fleurs, et qu'à travers les plus brillantes scènes, De ton abeille encor le deuil vient t'attendrir. Ils riront: que t'importe? Ah! sans mélancolie, Reverras-tu des fleurs retourner la saison? Leur miel, pour toi si doux, me devint un poison: Quand tu ne l'aimas plus, il fit mal à ma vie. Enfin, l'été s'incline, et tout va pâlissant: Je n'ai plus devant moi qu'un rayon solitaire, Beau comme un soleil pur sur un front innocent Là-bas... c'est ton regard: il retient à la terre! Recueil: Élégies (1830). La Vie Ephémère. Amable Tastu. (1798-1885) À l'enfant qui n'est plus. Recueil: Les poésies et odes (1839) Dors, cher enfant, dors, petit ange, Ferme doucement tes beaux yeux; Trop pur pour ce monde de fange, Rejoins tes aïeux dans les cieux. Au seuil de ta vie éphémère Saisi du sommeil éternel, Tu n'as, dans cette coupe amère, Puisé que le lait maternel. Passé du lit qui t'a vu naître, À ce lit qu'on ne peut bercer, Dors! heureux de ne pas connaître Les pleurs que tu nous fais verser! Aux Ruines De La Vie. Amable Tastu. (1798-1885) Ô monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines, Qui lassez, à la fin, mes pas irrésolus, Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines, Vos regards caressants, vos promesses certaines? Jamais, ô jamais plus! L'éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noie; Les charmes de la nuit passent inaperçus; Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie? Mon coeur peut battre encor de peine, mais de joie Jamais, ô jamais plus! Recueil: Les poésies et odes (1839) De La Vie Champêtre. Camille-André Lemoyne. (1822-1907) Lettre X Tantôt il ' aime à voir la pourpre de la rose, Sous le jour renaissant, pompeusement éclose, Disputer de la force et de l'éclat du teint Avecque le rayon du soleil qui la peint. Et tantôt son plaisir est de voir la nuance Que cent diverses fleurs font de leur alliance Sur le vivant émail d'une planche à fond vert, Où chacun à l'envi se produit et se perd. Étendu quelquefois à l'ombre d'une treille, Où le silence dort, où le zéphyre veille, Il aime à comparer le murmure des eaux Au concert inégal d'une troupe d'oiseaux. Près de là cependant quelque innocent Tityre Par la voix des roseaux, que son haleine inspire, D'Amarille se plaint, qui rit en l'écoutant Et laisse à décider leurs querelles au vent; Le vent, plus humain qu'elle, à sa plainte s'arrête; Son troupeau pour l'ouïr semble lever la tête, Et le tronc des peupliers, quand sa voix se tairait, Confident de sa peine, en chiffre en parlerait. Reposant d'autres fois au bord d'une rivière, Qui se fait de son lit une longue carrière Et sert comme d'un bain, où le soleil de jour, Où la lune de nuit se baignent tour à tour, Il aime à voir nager les coulantes images Des arbres, des troupeaux, des oiseaux, des nuages. Il se plaît à compter du regard en rêvant Les cercles et les plis qui se font sous le vent; Et voyant comme l'eau roule sans retenue Vers l'immense bassin d'où sa source est venue, Que ni l'abri des bois, ni le vert de ses bords, Ni des guérets voisins les jaunissants trésors, Ni même les palais qui couronnent sa rive Ne peuvent un moment la retenir captive, Qu'elle coule toujours et va sans s'arrêter, Tant que son poids la peut par sa pente porter: Ainsi, dit-il, nos jours, ainsi nos ans s'écoulent, Et la mort est le terme où leurs cercles nous roulent. Tous les temps, tous les lieux mènent à cette fin. Comme on y va le soir, on y va le matin; Les monts les plus hautains, les plus basses vallées Vers ce gîte fatal ont d'égales allées. Et puis, voyant nager sur la face des eaux Les images du ciel, des arbres, des oiseaux, Il est ainsi, dit-il, des plaisirs de ce monde, Ce ne sont que portraits représentés sur l'onde; Tout en est inconstant, tout en est imposteur; Tout n'est que faux-semblant et que trompeuse fleur; Le fond en est liquide et l'image changeante; Elle coule et se perd dès qu'elle se présente; Sans que le vent la trouble et qu'il souffle dessus, Elle passe avec l'onde et ne retourne plus, Et les hommes trompés de ces ombres mobiles, De ces charmes tissus d'images volatiles, Délaissant le vrai Bien, le vrai Beau, le vrai Grand, Abandonnent leurs coeurs et leurs esprits au vent, Et, comme papillons errant à l'aventure, Courent à la couleur, se paissent de figure. Sonnet. Charles Baudelaire. (1821-1867) J'ai longtemps habité sous de vastes portiques Que les soleils marins teignaient de mille feux Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques. Les houles, en roulant les images des cieux, Mêlaient d'une façon solennelle et mystique Les tout-puissants accords de leur riche musique Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux. C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs, Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, Et dont l'unique soin était d'approfondir Le secret douloureux qui me faisait languir. La Vie Aux Champs. Victor Hugo (1802-1885) VI Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine; Moi, je vais devant moi; le poète en tout lieu Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu. Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute. Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route, J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit; Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe, Volume où vit une âme et que scelle la tombe, J'y lis. Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé, Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai. On prend le frais, au fond du jardin, en famille. Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille; N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi Tous les petits enfants viennent autour de moi. Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons. Ils savent que je suis un homme qui les aime, Un être auprès duquel on peut jouer, et même Crier, faire du bruit, parler à haute voix; Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois, Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste, Je leur souris encor, bien que je sois plus triste; Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais Des choses en carton, des dessins à la plume; Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume, Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit; Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit. Aussi, dès qu'on m'a vu: « Le voilà! » tous accourent. Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel, Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel! Les petits -- quand on est petit, on est très brave -- Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave; Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, Des albums, des crayons qui viennent de Paris; On me consulte, on a cent choses à me dire, On parle, on cause, on rit surtout; -- j'aime le rire, Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs, Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs, Qui montre en même temps des âmes et des perles. J'admire les crayons, l'album, les nids de merles; Et quelquefois on dit quand j'ai bien admiré: « Il est du même avis que monsieur le curé. » Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise, Ils font soudain, les grands s'appuyant sur ma chaise, Et les petits toujours groupés sur mes genoux, Un silence, et cela veut dire: « Parle-nous. » Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit. Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme, Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché. Je dis: « Donnez l'aumône au pauvre humble et penché; Recevez doucement la leçon ou le blâme. Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme! » Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs, Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires, Il faut que la bonté soit au fond de nos rires; Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté; Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde, Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant, De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant; Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas nécessaire! Je leur raconte aussi l'histoire; la misère Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bénir; La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir; Rome; l'antique Égypte et ses plaines sans ombre, Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre. Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit. Tous ces démons taillés dans des blocs de granit, Olympe monstrueux des époques obscures, Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures, Sont assis au désert depuis quatre mille ans; Autour d'eux le vent souffle, et les sables brûlants Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme; La pierre mutilée a gardé quelque forme De statue ou de spectre, et rappelle d'abord Les plis que fait un drap sur la face d'un mort; On y distingue encor le front, le nez, la bouche, Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux. Le voyageur de nuit, qui passe à côté d'eux, S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles, Des géants enchaînés et muets sous des voiles. La Terrasse, août 1840. La Vie De Loin. Sully Prudhomme. (1839-1907) Sonnet. Ceux qui ne sont pas nés, les peuples de demain, Entendent vaguement, comme de sourds murmures, Les grands coups de marteaux et les grands chocs d'armures Et tous les battements des pieds sur le chemin. Ce tumulte leur semble un immense festin, Dans un doux bruit de flots, sous de folles ramures; Et déjà, tressaillant au sein des vierges mûres, Tous réclament la vie et le bonheur certain. Il n'est donc pas un mort qui, de retour dans l'ombre Leur dise que cet hymne est fait de cris sans nombre Et qu'ils dorment en paix sur un enfer béant, Afin que ces heureux qui n'ont ni pleurs ni rire Écoutent sans envie, autour de leur néant, Le tourbillon maudit des atomes bruire? La Vie Et La Mort. Théodore de Banville. (1823-1891) J’ai vu ces songeurs, ces poètes, Ces frères de l’aigle irrité, Tous montrant sur leurs nobles têtes Le signe de la Vérité. Et près d’eux, comme deux statues Qui naquirent d’un même effort, Se tenaient, de blancheur vêtues, Deux vierges, la Vie et la Mort. J’ai vu le mendiant Homère, Le grand Eschyle au coeur sans fiel, Chauve, et dans sa vieillesse amère Insulté par le vent du ciel; J’ai vu le lyrique Pindare, L’élève divin de Myrtis Dont un roi prenait la cithare, Comme le chevreau broute un lys; J’ai vu mon père Aristophane Blessé par des mots odieux, Et devant le peuple profane Défendant Eschyle et ses Dieux; J’ai vu buvant la sombre lie De ses calices triomphants, Sophocle, accusé de folie Et maltraité par ses enfants; J’ai vu portant l’affreux stigmate, Ovide fugitif, buvant Le lait d’une jument sarmate Au désert glacé par le vent; J’ai vu Dante en exil, et Tasse Abandonné par sa raison, Collant sa face morne et lasse Aux noirs barreaux de sa prison. Pareil au lion qui soupire Sous le vil fouet de ses gardiens, Hélas! j’ai vu le dieu Shakspere Aux gages des comédiens; J’ai vu Cervantes, pauvre esclave, Au bagne exhalant ses sanglots, Et Camoëns sanglant et hâve Luttant dans l’écume des flots; J’ai vu, tant le destin se joue En des caprices insensés, Corneille marchant dans la boue Avec ses souliers rapiécés, Et Racine, cet idolâtre, Tombant les regards éblouis Par le tonnerre de théâtre Que lançaient les yeux de Louis, Et Chénier, dont le trait rapide Atteignait sa victime au flanc, Versant sur l’échafaud stupide La belle pourpre de son sang. Brillant de la splendeur première, Tous ces grands exilés des cieux, Tous ces hommes porte-lumière Avaient des astres dans leurs yeux. Lorsqu’elle frappait notre oreille Avec le bruit du flot amer, Leur voix immense était pareille À la tumultueuse mer, Et leur rire plein d’étincelles Semblait lancer dans l’aquilon Des flèches pareilles à celles De l’archer Phoebus Apollon. Pourtant sans foyer et sans joie, Sous les cieux incléments et froids Ils traînaient leur misère, proie De la foule, ou jouet des rois. Et dans ses colères, la Vie, Brisant ce qui leur était cher, D’une dent folle, inassouvie, Mordait cruellement leur chair. Les mettant dans la troupe vile Des mendiants que nous raillons, Elle les poussait dans la ville Affublés de sombres haillons; Sur eux acharnée en sa rage, Et voulant les réduire enfin, Elle leur prodiguait l’outrage, La pauvreté, l’exil, la faim, Et les pourchassait, misérables Qui n’espèrent plus de rachats, Ayant tous leurs fronts vénérables Souillés de ses impurs crachats! Mais enfin la compagne sûre Venait; la radieuse Mort Lavait tendrement la blessure De leurs seins exempts de remord. Ainsi que les mères farouches Qui sont prodigues du baiser, Elle les baisait sur leurs bouches Doucement, pour les apaiser. Sous leurs pas, ainsi qu’une Omphale, Elle étendait au grand soleil La rouge pourpre triomphale Pour leur faire un tapis vermeil, Et sur leurs fronts brillants de gloire Devant le peuple meurtrier, Avec ses belles mains d’ivoire Elle attachait le noir laurier. La Bonne Journée. Théophile Gautier. (1811-1872) Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre. Par Apollo! Cent vers! Je devrais être las; On le serait à moins; mais je ne le suis pas. Je ne sais quelle joie intime et souveraine Me fait le regard vif et la face sereine; Comme après la rosée une petite fleur, Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, Et mon souffle pressé plus fortement résonne. J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, Entre mes deux genoux posant sa longue tête, Semblait me dire: « En chasse! » en vain d'un air de fête Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, Un filet de soleil jusque sur mon bureau; Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, Se penchait en riant de son rire ingénu, Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure Répandait les parfums de son haleine pure. Sourd comme saint Antoine à la tentation, J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion, L'oeuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre; Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre. La Mort Dans La Vie. Théophile Gautier (1811-1872) IV La mort est multiforme, elle change de masque Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque; Elle sait se farder, Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse, Qui vous montre les dents et vous fait la grimace Horrible à regarder. Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière, Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre A l'ombre des arceaux; Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée, Et la porte sur tous n'est pas encor murée Dans la nuit des caveaux. Il est des trépassés de diverse nature, Aux uns la puanteur avec la pourriture, Le palpable néant, L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire, Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire Comme un monstre béant. Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante Passer et repasser dans la cité vivante Sous leur linceul de chair, L'invisible néant, la mort intérieure Que personne ne sait, que personne ne pleure, Même votre plus cher. Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres, De marbre ou de gazon; Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie, Qu'on soit en pleurs ou non, On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile Dans le trou de leurs yeux; Leurs cheveux ont percé les planches de la bière, A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière Sur les os des aïeux. Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent; C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent. Enfumés et poudreux, Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques, Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques; Tout est fini pour eux. L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre. Comme le ver leur corps, L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde; Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde. Ils sont morts! et bien morts! Et peut-être une larme à votre âme échappée Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée, Filtre insensiblement. Qui les va réjouir dans leur triste demeure; Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure, Retrouve un battement. Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme: Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame Ce qu'on donne au fourreau; L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie Et lui dresse un tombeau. Et cependant il est d'horribles agonies Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies Que l'on n'aperçoit pas. Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme Echevelée au bas. Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses; Des cadavres hideux dans des figures roses Dorment ensevelis. On retrouve toujours les larmes sous le rire, Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire Une Nécropolis. Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes, Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes Ne sont pas si peuplés, On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes Aux ruines mêlés. L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes, Et de leurs trépassés font comme aux catacombes Un grand entassement; Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres, Et que l'aveugle Mort de diverses poussières Remplit confusément. D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres Ou des Égyptiens; Tout autour de leur coeur sont debout les momies, Et l'on y reconnaît les figures blêmies De leurs amours anciens. Dans un pur souvenir chastement embaumée Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée; Triste et charmant trésor! La mort habite en eux au milieu de la vie; Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie Qui leur sourit encor. Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette? Quel foyer réunit la famille complète En cercle chaque soir? Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être, Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître Avec un manteau noir? Cette petite fleur, qui, toute réjouie, Fait baiser au soleil sa bouche épanouie, Est fille de la mort. En plongeant sous le sol, peut-être sa racine, Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine Qui vous charme si fort. O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve A servi comme à vous; Avant vos doux soupirs elle a redit son râle, Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale A vos parfums d'époux! Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe, Ses pieds au daim léger; Qu'on irait demander au poisson sa nageoire, On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire Prête à vous héberger. Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères Berçant vos fils aux bras des riantes chimères, De leur rêver un sort; Filez-leur un suaire avec le lin des langes. Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges, Sont condamnés à mort! V A travers les soupirs les plaintes et le râle Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale De ses détours maudits. Notre guide n'est pas Virgile le poëte, La Béatrix vers nous ne penche pas la tête Du fond du paradis. Pour guide nous avons une vierge au teint pâle Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle Des lèvres du soleil. Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre, Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre Au lieu d'être vermeil. Un souffle fait plier sa taille délicate, Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate, Pendent languissamment; Sa main laisse échapper une fleur qui se fane, Et, ployée à son dos, son aile diaphane Reste sans mouvement. Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière Luisent ses deux grands yeux, Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire, Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire A flots silencieux. Des feuilles de ciguë avec des violettes Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes, Chaste et simple ornement; Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble En la voyant venir; car elle a tout ensemble L'air sinistre et charmant. Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde Sous sa blanche couronne elle reste inféconde Depuis l'éternité. L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale Et personne n'a pu cueillir la rose pâle De sa virginité. C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère: C'est elle qui ravit au giron de la mère Son doux et cher souci; C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse, Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse A son tour elle aussi. Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne; Sur chaque front illustre elle met la couronne Sans peur ni passion. Amère aux gens heureux et douce aux misérables, C'est la seule qui donne aux grands inconsolables Leur consolation. Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde, Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde Et n'ont jamais dormi. A tous les parias elle ouvre son auberge, Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge, L'ennemi que l'ami. Sur les pas de ce guide au visage impassible, Nous marchons en suivant la spirale terrible Vers le but inconnu, Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre, Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre, Sans Belzébuth cornu. Voici contre un carreau comme un reflet de lampe Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe, Approchons et voyons. Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture Aux flamboyants rayons. Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste, Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste Sur quelque manuscrit! Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique, Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique Qui fait venir l'Esprit. Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée? Ou, comme au premier jour, N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle, Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle Pour un soupir d'amour? Quel sable, quel corail a ramené ta sonde? As-tu touché le fond des sagesses du monde? En puisant à ton puits, Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue La blanche Vérité jusqu'ici méconnue? Arbre, où sont donc tes fruits? FAUST. J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes; Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes Jusques au fond des eaux; Léviathan fouettait l'abîme de sa queue, Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue Sur les bancs de coraux. La seiche horrible à voir, le polype difforme, Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme Roulait ses gros yeux verts; Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine; C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine Que le manteau des mers! Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire; Le Sphinx interrogé continue à se taire; Si chauve et si cassé, Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je? Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige Aux lieux où j'ai passé. Malheureux que je suis d'avoir sans défiance Mordu les pommes d'or de l'arbre de science! La science est la mort. Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, Ni le mancenilier au sommeil magnétique. N'ont un poison plus fort. Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude, Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude Et briser mes fourneaux. Je ne sens plus en moi palpiter une fibre, Et comme un balancier seulement mon coeur vibre A mouvements égaux. Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme! Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme Un cadavre vivant. C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine, Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine, Semé mon âme au vent. Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite, Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite, Vaut mieux que tout cela. Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre. Aimez, car tout est là! VI La spirale sans fin dans le vide s'enfonce; Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse Pour vous pomper le sang, Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes, Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes, Roulent leur oeil luisant. En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne Des os demi rongés, des restes de charogne, Des crânes sonnant creux. On voit de chaque trou sortir des jambes raides, Des apparitions monstrueusement laides Fendent l'air ténébreux. C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe, Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe L'antique obscurité. C'est ici que la mort propose son problème, Et que le voyageur, devant sa face blême Recule épouvanté. Ah que de nobles coeurs et que d'âmes choisies, Vainement, à travers toutes les poésies, Toutes les passions, Ont poursuivi le mot de la page fatale Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale Et sans inscriptions! Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies Sous les plus doux baisers, Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère! Que de désirs au ciel sont remontés de terre Toujours inapaisés! Il est des écoliers qui voudraient tout connaître, Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître De Méphistophélès. Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite; Tous ceux-là, plaignez-les! Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable; Ils mêlent une larme à chaque grain de sable Que le temps laisse choir. Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine, Râle piteusement dans leur maigre poitrine L'hymne du désespoir. Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne, Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne Quelque reste de vert. Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues, Silencieux, pareils à des files de grues Quand approche l'hiver. Leurs tourments ne sont point redits par le poète; Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête L'auréole qui luit; Par les chemins du monde ils marchent sans cortége, Et sur le sol glacé tombent comme la neige Qui descend dans la nuit. Comme je m'en allais, ruminant ma pensée, Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée, Par le sentier étroit; S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde Me dit en étendant sa main frêle: Regarde Du côté de mon doigt. C'était un cavalier avec un grand panache, De longs cheveux bouclés, une noire moustache Et des éperons d'or; Il avait le manteau, la rapière et la fraise, Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize, Et semblait jeune encor. Mais en regardant bien, je vis que sa perruque Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque Passer des cheveux blancs; Son front, pareil au front de la mer soucieuse, Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse Que l'on comptait ses dents. Malgré le fard épais dont elle était plâtrée, Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée Sa pâleur transperçait; A travers le carmin qui colorait sa lèvre, Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre Chaque nuit le baisait. Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre, Ni larmes ni regard. Diamant enchâssé dans sa morne prunelle Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle. C'était bien un vieillard! Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte, Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte. Chancelaient sous son poids. Ses mains pâles tremblaient; ainsi tremblent les vagues, Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues Trop larges pour ses doigts. Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse, Formait une alliance étrange et monstrueuse. C'était plus triste à voir Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie, Qu'un squelette paré d'une robe de soie, Qu'une vieille au miroir. Confiant à la nuit son amoureuse plainte, Il attendait devant une fenêtre éteinte, Sous un balcon désert. Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, Nul soleil de beauté ne montrait son visage Au fond du ciel ouvert. Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres, Par une de ces nuits où les essaims funèbres S'envolent des tombeaux? Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure Sans page et sans flambeaux? Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille, Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille, La fleur de sa beauté. Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres; Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres Sous un marbre sculpté. Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres? Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres? O vieillard sans raison! Rentre, c'est le moment où la lune réveille Le vampire blafard sur sa couche vermeille; Rentre dans ta maison. Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle Des pleurs de l'ouragan... Il ne me répond rien; dites quel est cet homme O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme! Cet homme, c'est don Juan. Oh! que la Vie est Longue... Charles-Augustin Sainte-Beuve. (1804-1869) À Madame Victor Hugo. Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé. Jean-François Ducis. Oh! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon coeur attristé! Lorsque midi surtout a versé sa lumière, Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir; Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse! Et vos enfants au loin épars sur la pelouse, Et votre époux absent et sorti pour rêver, J'entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever, Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence À vous ouvrir mon coeur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié, Et vous me répondez par des mots d'amitié; Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure, Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie; Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin, De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne; Et quand vous avez bien de vos félicités Épuisé le récit, alors vous ajoutez Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle: « Hélas! non, il n'est point ici-bas de mortelle Qui se puisse avouer plus heureuse que moi; Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, Il me prend des accès de soupirs et de larmes; Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert, Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, Plus la brise légère et n'osant soupirer, Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. » C'est que même au-delà des bonheurs qu'on envie Il reste à désirer dans la plus belle vie; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué; Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe; C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus, Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus; Que ces enfants, objets de si chères tendresses, En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses; Que toute joie est sombre à qui veut la sonder, Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable, On découvre sous l'eau de la boue et du sable. Mais comme au lac profond et sur son limon noir Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir, Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles, Pour décorer l'abîme, y sème les étoiles, Tel dans ce fond obscur de notre humble destin Se révèle l'espoir de l'éternel matin; Et quand sous l'oeil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure, Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure; Quand, morts entre nos bras, les parents révérés Tous bas nous ont bénis avec des mots sacrés; Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère, Continueront le bien après nous sur la terre; Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas, Alors on peut encore être heureux ici-bas; Aux instants de tristesse on peut, d'un oeil plus ferme, Envisager la vie et ses biens et leur terme, Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur, Soutient l'âme et console au milieu du bonheur. Mai 1829. Les consolations (1830) La Vie. Jules Verne. (1828-1905) Le passé n'est pas, mais il peut se peindre, Et dans un vivant souvenir se voir; L'avenir n'est pas, mais il peut se feindre Sous les traits brillants d'un crédule espoir! Le présent seul est, mais soudain s'élance Semblable à l'éclair, au sein du néant! Ainsi l'existence est exactement Un espoir, un point, une souvenance! Le Secret De La Vie. Charles Marie René Leconte De Lisle. (1818-1894) Le secret de la vie est dans les tombes closes: Ce qui n'est plus n'est tel que pour avoir été; Et le néant final des êtres et des choses Est l'unique raison de leur réalité. O vieille illusion, la première des causes! Pourquoi nous éveiller de notre éternité, Si, toi-même n'étant que leurre et vanité, Le secret de la vie est dans les tombes closes. Hommes, bêtes et Dieux et monde illimité, Tout cela jaillit, meurt de tes métamorphoses. Dans les siècles, que tu fais naître et décomposes, Ce qui n'est plus n'est tel que pour avoir été. A travers tous les temps, splendides ou moroses, L'esprit, rapide éclair, en leur vol emporté, Conçoit fatalement sa propre inanité Et le néant final des êtres et des choses. Oui! sans toi, qui n'es rien, rien n'aurait existé: Amour, crimes, vertus, les poisons ni les roses. Le rêve évanoui de tes oeuvres écloses Est l'unique raison de leur réalité. Ne reste pas inerte au seuil des portes closes, Homme! Sache mourir afin d'avoir été; Et, hors du tourbillon mystérieux des choses, Cherche au fond de la tombe, en sa réalité, Le secret de la vie. Ballade De La Vie En Rouge. Paul Verlaine. (1844-1896) L'un toujours vit la vie en rose, Jeunesse qui n'en finit plus, Seconde enfance moins morose. Ni voeux, ni regrets superflus. Ignorant tout flux et reflux, Ce sage pour qui rien ne bouge Règne instinctif: tel un phallus. Mais moi je vois la vie en rouge. L'autre ratiocine et glose Sur des modes irrésolus, Soupesant, pesant chaque chose " De mains gourdes aux lourds calus. Lui faudrait du temps tant et plus Pour se risquer hors de son bouge. Le monde est gris à ce reclus. Mais moi je vois la vie en rouge. Lui, cet autre, alentour il ose Jeter des regards * bien voulus. Mais, sur quoi que son oeil se pose. Il s'exaspère où tu te plus. Œil des philanthropes joufflus; Tout lui semble noir, vierger ou gouge, Les hommes, vins bus, livres lus. Mais moi je vois la vie en rouge. ENVOI Prince et princesse, allez, élus, En triomphe par la route où je Trime d'ornières en talus. Mais moi, je vois la vie en rouge. Le Dernier Espoir. Paul Verlaine. (1844-1896) Il est un arbre au cimetière Poussant en pleine liberté, Non planté par un deuil dicté, - Qui flotte au long d'une humble pierre. Sur cet arbre, été comme hiver, Un oiseau vient qui chante clair Sa chanson tristement fidèle. Cet arbre et cet oiseau c'est nous: Toi le souvenir, moi l'absence Que le temps-qui passe-recense... Ah, vivre encore à tes genoux! Ah, vivre encore! Mais quoi, ma belle, Le néant est mon froid vainqueur... Du moins, dis, je vis dans ton coeur? Ne dites pas: la vie est un joyeux festin... Jean Moréas. (1856-1910) Ne dites pas: la vie est un joyeux festin; Ou c'est d'un esprit sot ou c'est d'une âme basse. Surtout ne dites point: elle est malheur sans fin; C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse. Riez comme au printemps s'agitent les rameaux, Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève, Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux; Et dites: c'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve. Sépares Dans La Vie. Auguste Angellier. (1848-1911) Ainsi nous resterons séparés dans la vie, Et nos coeurs et nos corps s'appelleront en vain Sans se joindre jamais en un instant divin D'humaine passion d'elle-même assouvie. Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil, Ils t'enseveliront loin de mon cimetière; Nous serons exilés l'un de l'autre en la terre, Après l'avoir été sous l'éclatant soleil; Des marbres différents porteront sur leur lame Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis, Et le puissant amour qui brûle dans notre âme, Sans avoir allumé d'autre vie à sa flamme, Et laissant moins de lui que le moindre des nids, Tombera dans la nuit des néants infinis. Extrait de: À l'amie perdue (1896) Le Chemin De La Vie. Arsène Houssaye. (1815-1896) Dédié à Saint Augustin. La vie est le chemin de la mort. Le chemin N'est d'abord qu'un sentier fuyant par la prairie, Où la mère conduit son enfant par la main, En priant la Vierge Marie. Aux abords du vallon, le sentier des enfants Passe dans un jardin. Rêveur et solitaire, L'adolescent effeuille et jette à tous les vents Les roses blanches du parterre. Quand l'amoureux s'égare en ce bosquet charmant, Il voit s'évanouir ses chimères lointaines, Et le démon du mal l'entraîne indolemment Au bord des impures fontaines. Plus loin, c'est l'arbre noir - détourne-toi toujours, L'arbre de la science où flottent les mensonges: Garde que ses rameaux ne voilent tes beaux jours, Et n'effarouchent tes beaux songes. En quittant le jardin, la fleur et la chanson, La Jeunesse et l'Amour qui s'endorment sur l'herbe, Le voyageur aborde au champ de la moisson, Où son bras étreint une gerbe. De sa moisson il va bientôt se reposer Sur la blonde colline où les raisins mûrissent; Pour la coupe enivrante il retrouve un baiser À ses lèvres qui se flétrissent. Plus loin, c'est le désert, le désert nébuleux, Parsemé de cyprès et de bouquets funèbres; Enfin, c'est la montagne aux rochers anguleux, D'où vont descendre les ténèbres. Pour la gravir, passant, Dieu te laissera seul. Un ami te restait, mais le voilà qui tombe; Adieu; l'oubli de tous t'a couvert du linceul, Et tes enfants creusent ta tombe! Ô pauvre pèlerin! il s'arrête en montant; Et, se voyant si loin du sentier où sa mère L'endormait tous les soirs sur son sein palpitant, Il essuie une larme amère. Se voyant loin de vous, paradis regrettés, Dans un doux souvenir son coeur se réfugie: Se voyant loin de vous, ô jeunes voluptés! Il chante une vieille élégie. En vain il tend les bras vers la belle saison, Il jette des sanglots au vent d'hiver qui brame; Il a vu près de lui le dernier horizon, Déjà Dieu rappelle son âme. Quand il s'est épuisé dans le mauvais chemin, Quand ses pieds ont laissé du sang à chaque pierre, La mort passe à propos pour lui tendre la main Et pour lui clore la paupière. La poésie dans les bois (1845). La Vie. Félix Arvers. (1806-1850) Amis, accueillez-moi, j'arrive dans la vie. Dépensons l'existence au gré de notre envie: Vivre, c'est être libre, et pouvoir à loisir Abandonner son âme à l'attrait du plaisir; C'est chanter, s'enivrer des cieux, des bois, de l'onde, Ou, parmi les tilleuls, suivre une vierge blonde! - C'est bien là le discours d'un enfant. Écoutez: Vous avez de l'esprit. - Trop bon. - Et méritez Qu'un ami plus mûr vienne, en cette circonstance, D'un utile conseil vous prêter l'assistance. Il ne faut pas se faire illusion ici; Avant d'être poète, et de livrer ainsi Votre âme à tout le feu de l'ardeur qui l'emporte. Avez-vous de l'argent? - Que sais-je?et que m'importe? - Il importe beaucoup; et c'est précisément Ce qu'il faut, avant tout, considérer. - Vraiment? - S'il fut des jours heureux, où la voix des poètes Enchaînait à son gré les nations muettes, Ces jours-là ne sont plus, et depuis bien longtemps: Est-ce un bien, est-ce un mal, je l'ignore, et n'entends Que vous prouver un fait, et vous faire comprendre Que si le monde est tel, tel il faut bien le prendre. Le poète n'est plus l'enfant des immortels, A qui l'homme à genoux élevait des autels; Ce culte d'un autre âge est perdu dans le nôtre, Et c'est tout simplement un homme comme un autre. Si donc vous n'avez rien, travaillez pour avoir; Embrassez un état: le tout est de savoir Choisir, et sans jamais regarder en arrière, D'un pas ferme et hardi poursuivre sa carrière. - Et ce monde idéal que je me figurais! Et ces accents lointains du cor dans les forêts! Et ce bel avenir, et ces chants d'innocence! Et ces rêves dorés de mon adolescence! Et ces lacs, et ces mers, et ces champs émaillés, Et ces grands peupliers, et ces fleurs! - Travaillez. Apprenez donc un peu, jeune homme, à vous connaître: Vous croyez que l'on n'a que la peine de naître, Et qu'on est ici-bas pour dormir, se lever, Passer, les bras croisés, tout le jour à rêver; C'est ainsi qu'on se perd, c'est ainsi qu'on végète: Pauvre, inutile à tous, le monde vous rejette: Contre la faim, le froid, on lutte, on se débat Quelque temps, et l'on va mourir sur un grabat. Ce tableau n'est pas gai, ce discours n'est pas tendre. C'est vrai; mais j'ai voulu vous faire bien entendre, Par amitié pour vous, et dans votre intérêt, Où votre poésie un jour vous conduirait. Cet homme avait raison, au fait: j'ai dû me taire. Je me croyais poète, et me voici notaire. J'ai suivi ses conseils, et j'ai, sans m'effrayer, Subi le lourd fardeau d'une charge à payer. Je dois être content: c'est un très bel office; C'est magnifique, à part même le bénéfice. On a bonne maison, on reçoit les jeudis; On a des clercs, qu'on loge en haut, dans un taudis. Il est vrai que l'état n'est pas fort poétique. Et rien n'est positif comme l'acte authentique. Mais il faut pourtant bien se faire une raison, Et tous ces contes bleus ne sont plus de saison: Il faut que le notaire, homme d'exactitude, D'un travail assidu se fasse l'habitude; Va, malheureux! et si quelquefois il advient Qu'un riant souvenir d'enfance vous revient, Si vous vous rappelez que la voix des génies Vous berçait, tout petit, de vagues harmonies; Si, poursuivant encor un bonheur qu'il rêva. L'esprit vers d'autres temps veut se retourner: Va! Est-ce avec tout cela qu'on mène son affaire? N'as-tu pas ce matin un testament à faire? Le client est fort mal, et serait en état, Si tu tardais encor, de mourir intestat. Mais j'ai trente-deux ans accomplis; à mon âge Il faut songer pourtant à se mettre en ménage; Il faut faire une fin, tôt ou tard. Dans le temps. J'y songeais bien aussi, quand j'avais dix-huit ans. Je voyais chaque nuit, de la voûte étoilée, Descendre sur ma couche une vierge voilée; Je la sentais, craintive, et cédant à mes voeux. D'un souffle caressant effleurer mes cheveux; Et cette vision que j'avais tant rêvée. Sur la terre, une fois, je l'avais retrouvée. Oh! qui me les rendra ces rapides instants, Et ces illusions d'un amour de vingt ans! L'automne à la campagne, et ses longues soirées, Les mères, dans un coin du salon retirées, Ces regards pleins de feu, ces gestes si connus, Et ces airs si touchants que j'ai tous retenus? Tout à coup une voix d'en haut l'a rappelée: Cette vie est si triste! elle s'en est allée; Elle a fermé les yeux, sans crainte, sans remords; Mais pensent-ils encore à nous ceux qui sont morts? Il s'agit bien ici d'un amour platonique! Me voici marié: ma femme est fille unique; Son père est épicier-droguiste retiré, Et riche, qui plus est: je le trouve à mon gré. Il n'est correspondant d'aucune académie. C'est vrai; mais il est rond, et plein de bonhomie: Et puis j'aime ma femme, et je crois en effet, En demandant sa main, avoir sagement fait. Est-il un sort plus doux, et plus digne d'envie? On passe, au coin du feu, tranquillement sa vie: On boit, on mange, on dort, et l'on voit arriver Des enfants qu'il faut mettre en nourrice, élever, Puis établir enfin: puis viennent les années, Les rides au visage et les couleurs fanées, Puis les maux, puis la goutte. On vit comme cela Cinquante ou soixante ans, et puis on meurt. Voilà. Mes heures perdues (1833). La jeunesse n'a qu'un temps... Henry Murger. (1822-1861) La jeunesse n'a qu'un temps. Notre avenir doit éclore Au soleil de nos vingt ans! Aimons et chantons encore; La jeunesse n'a qu'un temps. Cuirassés de patience Contre le mauvais destin De courage et d'espérance Nous pétrissons notre pain. Notre humeur insoucieuse, Aux fanfares de nos chants, Rend la misère joyeuse, La jeunesse n'a qu'un temps. Si la maîtresse choisie, Qui nous aime par hasard, Fait fleurir la poésie Aux flammes de son regard, Lui sachant gré d'être belle, Sans nous faire de tourments Aimons-la, - même infidèle... La jeunesse n'a qu'un temps. Puisque les plus belles choses, Les amours et la beauté, Comme le lis et les roses, N'ont qu'une saison d'été, Quand mai tout en fleurs arbore Le drapeau vert du printemps, Aimons et chantons encore: La jeunesse n'a qu'un temps. Notre avenir doit éclore Au soleil de nos vingt ans! Aimons et chantons encore; La jeunesse n'a qu'un temps. Les nuits d'hiver (1862) La Vie Idéale. Charles Cros. (1842-1888) A May. Une salle avec du feu, des bougies, Des soupers toujours servis, des guitares, Des fleurets, des fleurs, tous les tabacs rares, Où l'on causerait pourtant sans orgies. Au printemps lilas, roses et muguets, En été jasmins, oeillets et tilleuls Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais. Les hommes seraient tous de bonne race, Dompteurs familiers des Muses hautaines, Et les femmes, sans cancans et sans haines, Illumineraient les soirs de leur grâce. Et l'on songerait, parmi ces parfums De bras, d'éventails, de fleurs, de peignoirs, De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs, Aux pays lointains, aux siècles défunts. Le coffret de santal (1873) XXème Siècle. Contrerime LXX. (1921) Paul Jean Toulet. (1867-1920) La vie est plus vaine une image Que l'ombre sur le mur. Pourtant l'hiéroglyphe obscur Qu'y trace ton passage M'enchante, et ton rire pareil Au vif éclat des armes; Et jusqu'à ces menteuses larmes Qui miraient le soleil. Mourir non plus n'est ombre vaine. La nuit, quand tu as peur, N'écoute pas battre ton coeur: C'est une étrange peine. La Vie Profonde. Anna De Noailles. (1876-1933) Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Étendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains. Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face, Boire le sel ardent des embruns et des pleurs, Et goûter chaudement la joie et la douleur Qui font une buée humaine dans l'espace. Sentir, dans son coeur vif, l'air, le feu et le sang Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre; - S'élever au réel et pencher au mystère, Être le jour qui monte et l'ombre qui descend. Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise, Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l'eau, Et comme l'aube claire appuyée au coteau Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise... Extrait de: Le coeur innombrable (1901) L'Innocence. Anna De Noailles. (1876-1933) Si tu veux nous ferons notre maison si belle Que nous y resterons les étés et l'hiver! Nous verrons alentour fluer l'eau qui dégèle, Et les arbres jaunis y redevenir verts. Les jours harmonieux et les saisons heureuses Passeront sur le bord lumineux du chemin, Comme de beaux enfants dont les bandes rieuses S'enlacent en jouant et se tiennent les mains. Un rosier montera devant notre fenêtre Pour baptiser le jour de rosée et d'odeur; Les dociles troupeaux, qu'un enfant mène paître, Répandront sur les champs leur paisible candeur. Le frivole soleil et la lune pensive Qui s'enroulent au tronc lisse des peupliers Refléteront en nous leur âme lasse ou vive Selon les clairs midis et les soirs familiers. Nous ferons notre coeur si simple et si crédule Que les esprits charmants des contes d'autrefois Reviendront habiter dans les vieilles pendules Avec des airs secrets, affairés et courtois. Pendant les soirs d'hiver, pour mieux sentir la flamme, Nous tâcherons d'avoir un peu froid tous les deux, Et de grandes clartés nous danseront dans l'âme À la lueur du bois qui semblera joyeux. Émus de la douceur que le printemps apporte, Nous ferons en avril des rêves plus troublants. - Et l'Amour sagement jouera sur notre porte Et comptera les jours avec des cailloux blancs... Le coeur Innombrable (1901). Le Soleil. (1907) Anna De Noailles. (1876-1933) Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose, Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose, Héros, d'ardents regards et de flèches armé, Soleil mille soleils en vous seul enfermés! Moi Seule, en vous voyant, je prie et je chancelle. C'est comme si un aigle en moi ouvrait ses ailes, Et qu'en roses l'été fît éclore mon sang, Quand vous apparaissez, beau Soleil jaillissant! Je sais que je mourrai, que rien ne peut rester De ce qui fut si vif sur le monde enchanté, Que tout va se brisant de mémoire en mémoire; Satisfaisant pour moi ma détresse de gloire, Je veux, pour toute douce et vaine éternité, Avoir été le coeur d'où ce cri est monté! Les Eblouissements. (1907) Le Temps De Vivre. Anna De Noailles. (1876-1933) Déjà la vie ardente incline vers le soir, Respire ta jeunesse, Le temps est court qui va de la vigne au pressoir, De l'aube au jour qui baisse, Garde ton âme ouverte aux parfums d'alentour, Aux mouvements de l'onde, Aime l'effort, l'espoir, l'orgueil, aime l'amour, C'est la chose profonde; Combien s'en sont allés de tous les coeurs vivants Au séjour solitaire Sans avoir bu le miel ni respiré le vent Des matins de la terre, Combien s'en sont allés qui ce soir sont pareils Aux racines des ronces, Et qui n'ont pas goûté la vie où le soleil Se déploie et s'enfonce. Ils n'ont pas répandu les essences et l'or Dont leurs mains étaient pleines, Les voici maintenant dans cette ombre où l'on dort Sans rêve et sans haleine; - Toi, vis, sois innombrable à force de désirs De frissons et d'extase, Penche sur les chemins où l'homme doit servir Ton âme comme un vase, Mêlé aux jeux des jours, presse contre ton sein La vie âpre et farouche; Que la joie et l'amour chantent comme un essaim D'abeilles sur ta bouche. Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment Les rives infidèles, Ayant donné ton coeur et ton consentement À la nuit éternelle. Le coeur Innombrable. (1901). La Vie Dure. Pierre Reverdy. (1889-1960) Il est tapi dans l'ombre et dans le froid pendant l'hiver. Quand le vent souffle il agite une petite flamme au bout des doigts et fait des signes entre les arbres. C'est un vieil homme; il l'a toujours été sans doute et le mauvais temps ne le fait pas mourir. Il descend dans la plaine quand le soir tombe; car le jour il se tient à mi-hauteur de la colline caché dans quelque bois d'où jamais on ne l'a vu sortir. Sa petite lumière tremble comme une étoile à l'horizon aussitôt que la nuit commence. Le soleil et le bruit lui font peur; il se cache en attendant les jours plus courts et silencieux d'automne, sous le ciel bas, dans l'atmosphère grise et douce où il peut trotter, le dos courbé, sans qu'on l'entende. C'est un vieil homme d'hiver qui ne meurt pas. Aux premières lueurs du jour je me suis levé lentement. Je suis monté à l'échelle du mur, et, par la lucarne, j'ai regardé passer les gens qui s'en allaient. Pourquoi je vis. Boris Vian. (1920-1959) Pourquoi que je vis Pourquoi que je vis Pour la jambe jaune D'une femme blonde Appuyée au mur Sous le plein soleil Pour la voile ronde D'un pointu du port Pour l'ombre des stores Le café glacé Qu'on boit dans un tube Pour toucher le sable Voir le fond de l'eau Qui devient si bleu Qui descend si bas Avec les poissons Les calmes poissons Ils paissent le fond Volent au-dessus Des algues cheveux Comme zoizeaux lents Comme zoizeaux bleus Pourquoi que je vis Parce que c'est joli. Que La Vie En Vaut La Peine. Louis Aragon. (1897-1982) C'est une chose étrange à la fin que le monde Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit Ces moments de bonheur ces midi d'incendie La nuit immense et noire aux déchirures blondes Rien n'est si précieux peut-être qu'on le croit D'autres viennent Ils ont le coeur que j'ai moi-même Ils savent toucher l'herbe et dire je vous aime Et rêver dans le soir où s'éteignent des voix D'autres qui referont comme moi le voyage D'autres qui souriront d'un enfant rencontré Qui se retourneront pour leur nom murmuré D'autres qui lèveront les yeux vers les nuages Il y aura toujours un couple frémissant Pour qui ce matin-là sera l'aube première Il y aura toujours l'eau le vent la lumière Rien ne passe après tout si ce n'est le passant C'est une chose au fond que je ne puis comprendre Cette peur de mourir que les gens ont en eux Comme si ce n'était pas assez merveilleux Que le ciel un moment nous ait paru si tendre Oui je sais cela peut sembler court un moment Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine Et la mer à nos soifs n'est qu'un commencement Mais pourtant malgré tout malgré les temp6 farouches Le sac lourd à l'échiné et le coeur dévasté Cet impossible choix d'être et d'avoir été Et la douleur qui laisse une ride à la bouche Malgré la guerre et l'injustice et l'insomnie Où l'on porte rongeant votre coeur ce renard L'amertume et Dieu sait si je l'ai pour ma part Porté comme un enfant volé toute ma vie Malgré la méchanceté des gens et les rires Quand on trébuche et les monstrueuses raisons Qu'on vous oppose pour vous faire une prison De ce qu'on aime et de ce qu'on croit un martyre Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine Malgré les ennemis les compagnons de chaînes Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu'ils font Malgré l'âge et lorsque soudain le coeur vous flanche L'entourage prêt à tout croire à donner tort Indiffèrent à cette chose qui vous mord Simple histoire de prendre sur vous sa revanche La cruauté générale et les saloperies Qu'on vous jette on ne sait trop qui faisant école Malgré ce qu'on a pensé souffert les idées folles Sans pouvoir soulager d'une injure ou d'un cri Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures Les séparations les deuils les camouflets Et tout ce qu'on voulait pourtant ce qu'on voulait De toute sa croyance imbécile à l'azur Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle Qu'à qui voudra m'entendre à qui je parle ici N'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci Je dirai malgré tout que cette vie fut belle. Source: http://www.poesies.net