Les Grands Thèmes De Poésie. Tome III: LA NATURE I TABLE DES MATIERES. 14-15ème Siècle. Christine De Pisan (1363-1430): Bergierete. Charles D'orléans. (1394-1465): Chanson. Charles D'orléans. (1394-1465): Balade. 16ème Siècle. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Ce doux hiver... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Les lys me semblent noirs... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Nous ferons... Christofle De Beaujeu. (1550 -1600s): Ganymède, Uranie, Io, Laède, Léandre... Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589): Mets-moi dessus la mer... Flaminio De Birague. (1550 -16??): Vous rochers orgueilleux, et vous forêts fidèles... Estienne De La Boétie. (1530-1563): Où qu'aille le Soleil... Philippe Desportes. (1546-1606): D'Une Fontaine. Joachim Du Bellay. (1522-1560): D'Un Vigneron, A Bacchus. Joachim Du Bellay. (1522-1560): Les Deux Marguerites. Joachim Du Bellay. (1522-1560): Ode Pastorale. Pernette Du Guillet. (1520-1545): La nuit était pour moi... jean Godard. (1564-1630): Le Soleil De L'Âme. (Ode.) Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624): Quand le grand oeil du Ciel tournoyant l'horizon... Etienne Jodelle. (1532-1573): J'aime le verd laurier... Louise Labé (1525-1566): Pour le retour du Soleil honorer... Louise Labé (1525-1566): Après qu'un temps... Pierre De Ronsard (1524-1585): A La Forêt De Gastine. Pierre De Ronsard (1524-1585): La Rose. Pierre De Ronsard (1524-1585): Les épis... Pierre De Ronsard (1524-1585): Cependant... Pierre De Ronsard (1524-1585): A Un Rossignol. Pierre De Ronsard (1524-1585): Contre Les Bûcherons De La Forêt De Gastine. Siméon-Guillaume De La Roque. (1551-1611): Ode A La Nuit. Jean De Sponde. (1557-1595): On dit que dans le ciel... Jean De Sponde. (1557-1595): Les vents grondaient... Pontus De Tyard. (1521(?):-1605): O calme nuit, qui doucement compose... 17ème Siècle. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Voici la mort du ciel... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Au temps que la feille... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Ce doux hiver... Jean De La Ceppède. (1550-1623): Bel Arbre triomphant... Jean De La Ceppède. (1550-1623): Ce grand Soleil, de qui l'autre n'est qu'une flame... Guillaume Colletet. (1598-1659): L' Adieu Des Champs. Guillaume Colletet. (1598-1659): L'Hiver. Guillaume Colletet. (1598-1659): Le mespris des champs. Antoinette Des Houlières. (1638-1694): Les Fleurs. Antoinette Des Houlières. (1638-1694): Les Oiseaux. Antoinette Des Houlières. (1638-1694): Le Ruisseau. François Maynard. (1582-1646): Le flot pousse le flot... Le Chevalier De Racan (1589-1670): La Venue Du Printemps A M. De Termes. Le Chevalier De Racan (1589-1670): Au Fleuve Du Loir Débordé. Siméon-Guillaume De La Roque. (1551-1611): Ode A La Nuit. Siméon-Guillaume De La Roque. (1551-1611): Je me vais comparant à la mer vagabonde... Marc-Antoine Girard De Saint-Amant. (1594-1661): La Pluie. Marc-Antoine Girard De Saint-Amant. (1594-1661): Le Déluge. Marc-Antoine Girard De Saint-Amant. (1594-1661): La Solitude. Georges De Scudéry (1601-1667): L’Été. Vincent Voiture. (1597-1648): Sous un habit de fleurs... 18ème Siècle. Nicolas De Chamfort. (1741-1794): Les Volcans. Andre Chenier. (1762-1794): Bacchus. Andre Chenier. (1762-1794): Blanche et douce colombe... Andre Chenier. (1762-1794): Ma Muse pastorale. Andre Chenier. (1762-1794): A L'Hirondelle. Jacques Delille. (1738-1813): Les jardins. (Extraits) Claude-Joseph Dorat. (1734-1780): L'Abeille Juditifiée. Joseph Quesnel. (1746-1809): Stances Sur Mon Jardin. (1803) XIV-XVème Siècle. Bergierete. Christine de Pisan. (1363-1430) Au joly bousquet Vont ces pastoureles Cueillir du muguet. Chappellet de flours Font a leurs amis, Par fines amours Ou chief leur ont mis. La font maint hocquet O leurs chalemeles Parrot et Huguet, Au joly bousquet. Chanson. Charles D'orléans (1394-1465) Yver, vous n'estes qu'un villain, Esté est plaisant et gentil, En tesmoing de May et d'Avril, Qui l'accompaignent soir et main. Esté revest champs, bois et fleurs, De sa livrée de verdure, Et de maintes autres couleurs, Par l'ordonnance de Nature. Mais vous, Yver, trop estes plain De neige, vent, pluye et grezil; On vous deust bannir en exil, Sans point flater, je parle plain. Yver, vous n'estes qu'un villain. Balade. Charles D'orléans (1394-1465) Bien monstrez, printemps gracieulx, De quel mestier savez servir, Car yver fait cueurs ennuieux, Et vous les faictes resjouir; Sitost, comme il vous voit venir, Lui et sa meschant retenue Sont contrains, et pretz de fuir, A vostre joyeuse venue. Yver fait champs et arbres vieulx, Leurs barbes de neiges blanchir, Et est si froit, ort et pluvieux, Qu'empres le feu convient croupir; On ne peut hors des huis yssir, Comme ung oisel qui est en mue; Mais vous faictes tout rajeunir, A vostre joyeuse venue. Yver fait le souleil, es cieulx, Du mantel des nues couvrir; Or maintenant, loué soit Dieux, Vous este venu esclersir Toutes choses et embellir; Yver a sa peine perdue, Car l'an nouvel l'a fait bannir, A vostre joyeuse venue. XVIème Siècle. Ce doux hiver... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Ce doux hiver qui égale ses jours A un printemps, tant il est aimable, Bien qu'il soit beau, ne m'est pas agréable, J'en crains la queue, et le succès toujours. J'ai bien appris que les chaudes amours, Qui au premier vous servent une table Pleine de sucre et de mets délectable, Gardent au fruit leur amer et leurs tours. Je vois déjà les arbres qui boutonnent En mille noeuds, et ses beautés m'étonnent, En une nuit ce printemps est glacé, Ainsi l'amour qui trop serein s'avance, Nous rit, nous ouvre une belle apparence, Est né bien tôt bien tôt effacé. Les lys me semblent noirs... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance, Les roses sentir mal, les oeillets sans couleur, Les myrtes, les lauriers ont perdu leur verdeur, Le dormir m'est fâcheux et long en votre absence. Mais les lys fussent blancs, le miel doux, et je pense Que la rose et l'oeillet ne fussent sans honneur, Les myrtes, les lauriers fussent verts, du labeur, J'eusse aimé le dormir avec votre présence, Que si loin de vos yeux, à regret m'absentant, Le corps endurait seul, étant l'esprit content: Laissons le lys, le miel, roses, oeillets déplaire, Les myrtes, les lauriers dès le printemps flétrir, Me nuire le repos, me nuire le dormir, Et que tout, hormis vous, me puisse être contraire. Nous ferons... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux: J'en serai laboureur, vous dame et gardienne. Vous donnerez le champ, je fournirai de peine, Afin que son honneur soit commun à nous deux. Les fleurs dont ce parterre éjouira nos yeux Seront vers florissants, leurs sujets sont la graine, Mes yeux l'arroseront et seront sa fontaine Il aura pour zéphyrs mes soupirs amoureux. Vous y verrez mêlés mille beautés écloses, Soucis, oeillets et lys, sans épines les roses, Ancolie et pensée, et pourrez y choisir Fruits sucrés de durée, après des fleurs d'attente, Et puis nous partirons à votre choix la rente: A moi toute la peine, et à vous le plaisir. Ganymède, Uranie, Io, Laède, Léandre... Christofle De Beaujeu. (1550 -1600s) Ganymède, Uranie, Io, Laède, Léandre, Eron, Mirre, Énée, Taonyce, Thétis, Élucie, Danaé, Érigone, Urotis, Actéon, Udamie, Dorillée, Évandre: Le Ciel, les nourrissons, Jupiter, l'herbe tendre, Les flots, le feu, l'enfant, la mort, le roc, Crétis, L'essourdement, les fleurs, l'or, l'enfer, le tapis, Les chiens, l'horreur, les nuits, contents les ont pu rendre. Moi Ixion, sans elle absent, d'elle martyre, Je ressemble à celui qui à la chaîne tire, Lui, sa rame, sa nef, sur des rocs périlleux, Je fais ainsi de moi, n'aimant que l'espérance; J'aime un monde de gens, une sujette enfance. Qu'en dites-vous, ne suis-je en amour malheureux? Mets-moi dessus la mer... Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589) Mets-moi dessus la mer d'où le soleil se lève, Ou près du bord de l'onde où sa flamme s'éteint; Mets-moi au pays froid, où sa chaleur n'atteint, Ou sur les sablons cuits que son chaud rayon grève; Mets-moi en long ennui, mets-moi en joie brève, En franche liberté, en servage contraint; Soit que libre je sois, ou prisonnier rétreint, En assurance, ou doute, ou en guerre ou en trêve; Mets-moi au pied plus bas ou sur les hauts sommets Des monts plus élevés, ô Méline, et me mets En une triste nuit ou en gaie lumière; Mets-moi dessus le ciel, dessous terre mets-moi, Je serai toujours même, et ma dernière foi Se trouvera toujours pareille à la première. Vous rochers orgueilleux, et vous forêts fidèles... Flaminio De Birague. (1550-16??) Vous rochers orgueilleux, et vous forêts fidèles Que je fais retentir de mes chants languissants, Antres qui répondez à mes tristes accents, Quand vous oyez le son de mes plaintes mortelles, Vous monts démesurés, et vous campagnes belles, Vous ombrages secrets, vous beaux prés verdissants, Vous déserts écartés, vous tertres verdissants, Qui êtes sûrs témoins de mes amours rebelles, Vous nymphes et sylvains, vous faunes et satyres, Qui écoutez les sons de mes tristes soupirs, Quand serai-je assuré de quelque paix tranquille? Ô que plût-il au ciel qu'un jour je puisse voir Celle que je ne puis à pitié émouvoir S'arrêter à songer aux pleurs que je distille? Où qu'aille le Soleil... Estienne De La Boétie. (1530-1563) Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune, Où les maulx que tu fais ne te facent nommer. Mais de toy icy bas qu'en doit l'on presumer, Quand de ton pere aussi tu n'as mercy pas une? Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une: L'oiseau par l'air volant sent la force d'aimer, Et les poissons cachez dans le fond de la mer, Et des poissons le Roy, le grand pere Neptune. Le noir Pluton, forcé par ta fléche meurtriere, Sortit voir les rayons de l'estrange lumiere. Ô petit Dieu, le ciel, l'eau, l'air, l'enfer, la terre, Te crient le vainqueur! Meshuy laisse ces traicts; Tu n'as plus où tirer: quand aura l'on la paix, Si la victoire, au pis, n'est la fin de la guerre? D'Une Fontaine. Philippe Desportes. (1546-1606) Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante À la couleur d’argent semble parler d’amour: Un herbage mollet reverdit tout autour, Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante. Le feuillage obéit à Zéphyr qui l’évente Soupirant amoureux en ce plaisant séjour: Le Soleil clair de flamme est au milieu du jour, Et la terre se fend de l’ardeur violente. Passant, par le travail du long chemin lassé, Brûlé de la chaleur, et de la soif pressé, Arrête en cette place où ton bonheur te mène. L’agréable repos ton corps délassera, L’ombrage et le vent frais ton ardeur chassera, Et ta soif se perdra dans l’eau de la fontaine. D'Un Vigneron, A Bacchus. Joachim Du Bellay. (1522-1560) Ceste vigne tant utile, Vigne de raysins fertile, Tousjours coustumière d'estre Fidèle aux voeuz de son maistre, Ores qu'elle est bien fleurie, Te la consacre, et dedie Thenot vigneron d'icelle. Fay donq, Bacchus, que par elle Ne soit trompé de l'attente, Qu'il a d'une telle plante: Et que mon Anjou foisonne Par tout en vigne aussi bonne. Vota damidis ad Bacchum pro vite Hanc uitem, multa quas semper fertilis uua Haud unquam domini fallere uota solet, Nunc etiam large florentem, consecrat ipse Vineti cultor Damis, Iacche, tibi. Tu face, Diue, tua basc spem non frustretur, et buius Exemplo fructum uinea tota ferat. Les Deux Marguerites. Joachim Du Bellay. (1522-1560) Sus, ma Lyre, desormais Chante plus doulx que jamais L'une et l'autre Marguerite: Ce sont les deux fleurs d'eslite, Où il fault cuillir le miel Des chansons dignes du ciel. Jadis les Dieux transformoient En astres ceulx qu'ilz aimoient, Et si les vers sont croyables, Les campagnes pitoyables Grosses de sang, et de pleurs Enfantoient les belles fleurs. Le ciel, qui donne ses lois Soubz le sceptre de Valois, A mis au rang des planettes Les plus ardentes et nettes Tous les rameaux bienheureux De ce Tige planteureux. Là, est l'honneur d'Angoumois Charles, et le grand François, François, et Charles encores, Deux feuz, qui eclairent ores Tout ainsi que les flambeaux Des freres qui sont jumeaux. Ilz luyzent d'ordre là hault, Et si des mortelz il chault A ceux là qui plus ne meurent, Noz Rois, qui au ciel demeurent, Ne rejectent pas les veuz De leurs enfans et neveuz. Du sang que j'ay tant loué, Qui des Dieux est avoué, Deux belles fleurs sont venues: L'une vole sur les nues Qui a le ciel eclaircy, Et l'autre florist icy. Ce dyamant, que voilà, Est frere de cestuy-là; Ces rozes s'appellent rozes, Ces deux fleurettes declozes, Qui se ressemblent ainsi, Ont ung mesme nom aussi. Ne me vantez plus, ô Grecz, De Narcisse les regrez, Ny la fleur de ses pleurs née: Ny l'ardeur Apollinée, Hyacint', dont le malheur Fist naistre une rouge fleur. Ne me vantez plus aussi Ny Phebus ny son soucy, Ny la fleur Adonienne, Ny la Telamonienne, Ny celles par qui Junon Aquist de mere le nom. Ne me vantez le sejour Qui voit revivre le jour, Où du marinier sont quises Les Marguerites exquises: De la France le bonheur Surmonte l'Indique honneur. Sus donc, ô François espris, Donnez l'honneur et le pris A la Marguerite saincte: Faictes de sa mort complaincte, Par qui les avares cieux Ont ravy tout nostre mieux. Dictes comme elle avoit eu L'honneur, l'esprit, la vertu, Qui tout nostre siecle honnore: Et de celle dont encore' Les jours ne sont revoluz, Dictes en autant, ou plus. C'est de mes vers l'ornement: Seule, qui divinement Anime, enhardist, inspire Les bas fredons de ma Lyre: C'est elle, et je sçay combien Mes chansons luy plaisent bien. Si des premiers je n'ay pas Orné le Royal trespas, Aussi ma Muse est trop basse Pour une premiere place: Et qui sçait si les derniers Se feront point les premiers? Les artizans bien subtilz Animent de leurs outilz L'airein, le marbre, le cuyvre: Mais châcun ne peut pas suyvre Si hault et brave argument Comme ung royal monument. Cestuy son sepulchre a bien, Et cestuy cy a le sien: Mais François, dont la memoire, Seule tumbe de sa gloire, Par tout le monde s'etend, Son sepulchre encor' attend. L'edifice elabouré Dont Mausole est honnoré, Les erreurs Dedaliennes, Les poinctes Egyptiennes, Et tout autre oeuvre parfaict, En ung jour ne fut pas faict. Qui a le stile assez hault, Pour epuyser, comme il fault, Une gloire si feconde? Le grand Monarque du monde De tout peintre et engraveur Ne cherchoit pas la faveur. Si me puis-je bien vanter De faire icy rechanter Les trois Angloizes Charites, Qui l'une des Marguerites Portent aux astres plus haulx En deux cents pas inegaulx. Les Dieux de noz biens jaloux T'avoient plantée entre nous, Royale fleur de Navarre, Et puis, d'une main avare T'arrachant de ces bas lieux, Ilz t'ont replantée aux cieux. Là, le chault et la froideur Ne seichent point ta verdeur, Verdeur que tousjours evante Ung Zephyre, qui doulx-vante En ces lieux, où en tout temps On voit rire le printemps. Là, de mile et mile espriz Qui volent par le pourpris, Le ciel, qui sienne t'appelle, Ne voit une ame plus belle: Le ciel ne peut il pas bien Reprendre ce qui est sien? Le ciel t'a reprise donc, Nous laissant d'ung mesme tronc Cete autre Fleur, ta compaigne, Et ta fille, qui se baigne En ce labeur glorieux Qui t'a mise au rang des Dieux. Permette le ciel amy Qu'apres ung siecle et demy La Fleur icy florissante A la Fleur non perissante Puisse voler d'ung prinsault, Pour se rejoindre là hault. Ce pendant nous, qui vivons, Ces doux vers nous escrivons, Affin que de race en race L'immortalité embrasse La non mortelle valeur De l'une et de l'autre Fleur. Ode Pastorale. A Un Sien Ami. Joachim Du Bellay. (1522-1560) Bergers couchez à l’envers, A l’ombre des saules verds: Bergers, qui au près des ondes Du Clain lentement fuyant Arrestez le cours oyant De ses Nymfes vagabondes, Desmanchez voz chalumeaux, Et dictes à ces ormeaux A ces antres et fontaines, N’escoutez plus noz chansons, Ni ces ruisseaux, ny leurs sons, Enfans des roches haultaines: Mais oyez le son divin Du chalumeau Poictevin, Renouvelant la memoire Du pasteur Sicilien, Et du grand Italien La vive et durable gloire. N’a gueres nostre Berger, Traversant d’ung pié leger Le doz chenu des montaignes, R’amena les doctes Soeurs, Abreuvant de leurs doulceurs Les Poictevines campaignes. C’est luy premier des bergers, Qui dedaignant les dangers De l’envieuse ignorance A ses vers osta le frain, Les faisant d’ung libre train Galloper parmy la France. Ses vers de fureur guydez, Comme fleuves desbridez, D’une audacieuse fuyte Noz campaignes vont foulant, Mais les ruisseaux vont coulant Tousjours d’une mesme suyte. O qu’ilz ont tardé souvent Et les ondes et le vent, Quand les Nymphes Poictevines Et les Dieux aux piedz de bouc Trepignoient dessoubz le joug De ses cadanses divines. Mais bien les troupeaux barbuz, Oyant des sommez herbuz Ses aubades nompareilles, Ont faict mile et mile saux, Et les plus lourds animaux En ont chauvy des oreilles. Ainsi le grand Thracien, De son luc musicien Tiroit les pierres oyantes, Les fleuves esmerveillez, Et des chesnes oreillez Les testes en bas ployantes. Heureux Berger desormais, Tu seras pour tout jamais: L’honneur des champs et des prées, L’honneur des petiz ruisseaux, Des bois et des arbrisseaux, Et des fontaines sacrées: Pour sonner si bien tes vers, Sur les chalumeaux divers, Dont la doulceur esprouvée Aux oreilles de bon goust Coule plus doulx que le moust De la premiere cuvée. L’amour se nourrist de pleurs, Et les abeilles de fleurs: Les prez ayment la rozée, Phoebus ayme les neuf Soeurs, Et nous aymon’ les doulceurs Dont ta Muse est arrousée. Ores ores il te fault, Avec ung style plus hault Poulser la royale plaincte, Jusqu’aux oreilles des Roys, Sacrant du pré Navarroys La fleur nouvellement saincte. Ainsi l’Arcadique Dieu, Te favorize en tout lieu, Et tes brebis camuzettes: Ainsi à toy seulement Demeure eternellement, L’honneur des vieilles muzettes. La nuit était pour moi... Pernette Du Guillet. (1520-1545) La nuit était pour moi si très-obscure Que Terre et Ciel elle m'obscurcissait, Tant qu'à Midi de discerner figure N'avais pouvoir- qui fort me marrissait: Mais quand je vis que l'aube apparaissait En couleurs mille et diverse, et sereine Je me trouvai de liesse si pleine- Voyant déjà la clarté à la ronde- Que commençai louer à voix hautaine Celui qui fit pour moi ce Jour au Monde. Le Soleil De L'Âme. (Ode.) jean Godard. (1564-1630) Levez-vous, Soleil de mon âme, Votre clarté plus ne me luit; Chassez mon froid par votre flamme, Par vos rais l'ombre de ma nuit. L'autre soleil est par trop sombre Et trop peu chauds ses rayons Pour de mon âme chasser l'ombre Et faire fondre ses glaçons. Mon Soleil, ne tardez plus guère D'éclairer à votre retour; Sans votre divine lumière, Je ne vois que nuit en plein jour. Soleil, ma lumière et ma joie, Sans vous je chemine à faux pas; Je choppe, je chais, je fourvoie Quand sur moi vous ne luisez pas. Lors une triste nuit allonge Un noir voile autour de mon coeur, En le donnant en proie au songe, Et le songe en proie à la peur. Le malin qui m'est adversaire Et qui me veut rendre confus Prend plus d'audace à me mal faire La nuit quand vous ne luisez plus. Mon Soleil, que votre ardeur fonde L'épais glaçon de mes ennuis; Ô Soleil du Soleil du monde, Levez-vous, et chassez mes nuits. Quand le grand oeil du Ciel tournoyant l'horizon... Clovis Hesteau De Nuysement. (1555-1624) Quand le grand oeil du Ciel tournoyant l'horizon Se darde au Capricorne, où sa chaleur passée Se retirant de nous rend la terre glacée, Et nous fait ressentir l'hivernale saison, L'air lui voyant ravir l'amoureuse toison De mille et mille fleurs dont elle est tapissée, En pleure, et tout dépit d'une humeur amassée, Voile son chef doré d'un autre chef grison. Si donc l'air et le ciel lamentent la verdure, Si l'animal absent pour sa compagne endure, Pourquoi ne pourrons-nous user de même loi, Nous qui avons du ciel la première origine, Qui portons la raison enclose en la poitrine, Et qui sommes portraits d'un qui tient tout en soi? J'aime le verd laurier... Etienne Jodelle. (1532-1573) J'aime le verd laurier, dont l'hyver ny la glace N'effacent la verdeur en tout victorieuse, Monstrant l'eternité à jamais bien heureuse Que le temps, ny la mort ne change ny efface. J'aime du hous aussi la toujours verte face, Les poignans eguillons de sa fueille espineuse: J'aime la lierre aussi, et sa branche amoureuse Qui le chesne ou le mur estroitement embrasse. J'aime bien tous ces trois, qui toujours verds ressemblent Aux pensers immorteles, qui dedans moy s'assemblent, De toy que nuict et jour idolatre, j'adore: Mais ma playe, et poincture, et le Noeu qui me serre, Est plus verte, et poignante, et plus estroit encore Que n'est le verd laurier, ny le hous, ny le lierre. Pour le retour du Soleil honorer... Louise Labé. (1525-1566) Pour le retour du Soleil honorer, Le Zéphir l'air serein lui appareille, Et du sommeil l'eau et la terre éveille, Qui les gardait, l'une de murmurer En doux coulant, l'autre de se parer De mainte fleur de couleur nonpareille. Jà les oiseaux et arbres font merveille, Et aux passants font l'ennui modérer: Les nymphes jà en milles jeux s'ébattent Au clair de lune, et dansant l'herbe abattent. Veux tu Zéphir, de ton heur me donner, Et que par toi toute me renouvelle Fais mon Soleil devers moi retourner, Et tu verras s'il ne me rend plus belle. Après qu'un temps... Louise Labé. (1525-1566) Après qu'un temps la grêle et le tonnerre Ont le haut mont de Caucase battu, Le beau jour vient, de lueur revêtu. Quand Phébus a son cerne fait en terre, Et l'Océan il regagne à grand erre; Sa soeur se montre avec son chef pointu. Quand quelque temps le Parthe a combattu, Il prend la fuite et son arc il desserre. Un temps t'ai vu et consolé plaintif, Et défiant de mon feu peu hâtif; Mais maintenant que tu m'as embrassée, Et suis au point auquel tu me voulais, Tu as ta flamme en quelque eau arrosée, Et es plus froid qu'être je ne soulais. A La Forêt De Gastine. Pierre De Ronsard. (1524-1585) Couché sous tes ombrages verts, Gastine, je te chante, Autant que les Grecs par leurs vers La forêt d'Erymanthe, Car malin, celer je ne puis A la race future De combien obligé je suis A ta belle verdure. Toi, qui sous l'abri de tes bois Ravi d'esprit m'amuses, Toi, qui fais qu'à toutes les fois Me répondent les Muses, Toi, par qui de ce méchant soin Tout franc je me délivre, Lorsqu'en toi je me perds bien loin Parlant avec un livre; Tes bocages soient toujours pleins D'amoureuses brigades, De Satyres et de Sylvains, La crainte des Naïades! En toi habite désormais Des Muses le collège, Et ton bois ne sente jamais La flamme sacrilège! La Rose. Pierre De Ronsard. (1524-1585) Versons ces roses près ce vin, Près de ce vin versons ces roses! Et buvons l'un à l'autre, afin Qu'au coeur nos tristesses encloses Prennent en buvant quelque fin... La Rose est l'honneur d'un pourpris, La Rose est des fleurs la plus belle. Et dessus toutes a le prix; C'est pour cela que je l'appelle La violette de Cypris. La Rose est le bouquet d'Amour, La Rose est le jeu des Charites, La Rose blanchit tout au tour Au matin de perles petites Qu'elle emprunte du point du jour. La Rose est le parfum des Dieux, La Rose est l'honneur des pucelles, Qui leur sein beaucoup aiment mieux Enrichir de Roses nouvelles Que d'un or, tant soit précieux. Est-il rien sans elle de beau? La Rose embellit toutes choses: Vénus de Roses a la peau, Et l'Aurore a les doigts de Roses, Et le front le Soleil nouveau. Les Nymphes de Rose ont le sein, Les coudes, les flancs et les hanches; Hébé de Roses a la main, Et les Charites, tant soient blanches, Ont le front de Roses tout plein. Que le mien en soit couronné. Ce m'est un Laurier de victoire; Sus, appelons le deux-fois-né, Le bon Père, et le faisons boire De ces Roses environné. Bacchus, épris de la beauté Des Roses aux feuilles vermeilles, Sans elles n'a jamais été, Quand en chemise sous les treilles Buvait au plus chaud de l'été. Les épis... Pierre De Ronsard. (1524-1585) Les épis sont à Cérès, Aux dieux bouquins les forêts, A Chloris l'herbe nouvelle, A Phoebus le vert laurier, A Minerve l'olivier, Et le beau pin à Cybèle; Aux Zéphyres le doux bruit, A Pomone le doux fruit, L'onde aux Nymphes est sacrée, A Flore les belles fleurs; Mais les soucis et les pleurs Sont sacrés à Cythérée. Cependant... Pierre De Ronsard. (1524-1585) Cependant que ce beau mois dure, Mignonne, allons sur la verdure, Ne laissons perdre en vain le temps; L'âge glissant qui ne s'arrête, Mêlant le poil de notre tête, S'enfuit ainsi que le printemps. Donc, cependant que notre vie Et le temps d'aimer nous convie, Aimons, moissonnons nos désirs, Passons l'amour de veine en veine; Incontinent la mort prochaine Viendra dérober nos plaisirs. A Un Rossignol. Pierre De Ronsard. (1524-1585) Chantre Rossignol passager, Qui t'es encor venu loger Dedans cette fraîche ramée Sur ton épine accoutumée, Et qui nuit et jour de ta voix Assourdis les monts et les bois, Redoublant la vieille querelle De Térée et de Philomèle, Je te supplie (ainsi toujours Puisses jouir de tes amours) De dire à ma douce inhumaine, Au soir quand elle se promène Ici pour ton nid épier, Que jamais ne faut se fier En la beauté ni en la grâce Qui plus tôt qu'un songe se passe. Dis-lui que les plus belles fleurs En Janvier perdent leurs couleurs, Et quand le mois d'Avril arrive Qu'ils revêtent leur beauté vive; Mais quand des filles le beau teint Par l'âge est une fois éteint, Dis-lui que plus il ne retourne, Mais bien qu'en sa place séjourne Au haut du front je ne sais quoi De creux à coucher tout le doigt, Et toute la face séchée Se fait comme une fleur touchée Du soc aigu; dis-lui encor Qu'après qu'elle aura changé l'or De ses blonds cheveux, et que l'âge Aura crespé son beau visage, Qu'en vain lors elle pleurera De quoi jeunette elle n'aura Pris les plaisirs qu'on ne peut prendre Quand la vieillesse nous vient rendre Si froids d'amours et si perclus Que les plaisirs ne plaisent plus. Mais, Rossignol, que ne vient-elle Maintenant sur l'herbe nouvelle Avecque moi sous ce buisson? Au bruit de ta douce chanson, Je lui ferais sous la coudrette Sa couleur blanche vermeillette. Contre Les Bûcherons De La Forêt De Gastine. Pierre De Ronsard. (1524-1585) ... Ecoute, Bûcheron, arrête un peu le bras! Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas: Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force Des Nymphes qui vivaient dessous la duré écorce? Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites-tu, méchant, pour tuer des Déesses? Forêt, haute maison des oiseaux bocagers, Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du soleil d'été ne rompra la lumière, Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé, Enflant son flageolet à quatre trous percé, Son mâtin à ses pieds, à son flanc sa houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette. Tout deviendra muet; Echo sera sans voix; Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois, Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue; Tu perdras ton silence, et haletants d'effroi Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi. Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre, Où premier j'accordai les langues de ma lyre, Où premier j'entendis les flèches résonner D'Apollon, qui me vint tout le coeur étonner; Où premier admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope, Quand sa main sur le front cent roses me jeta Et de son propre lait Euterpe m'allaita. Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées, De tableaux et de fleurs autrefois honorées, Maintenant le dédain des passants altérés, Qui, brûlez en été des rayons éthérés, Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, Accusent vos meurtriers et leur disent injures. Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnâtes à repaître! Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers De massacrer ainsi nos pères nourriciers! Que l'homme est malheureux qui au monde se fie! O Dieux, que véritable est la Philosophie Qui dit que toute chose à la fin périra Et qu'en changeant de forme une autre vêtira; De Tempé la vallée un jour sera montagne Et la cime d'Athos une large campagne, Neptune quelquefois de blé sera couvert; La matière demeure, et la forme se perd. Ode A La Nuit. Siméon-Guillaume De La Roque. (1551-1611) Ô Nuit plaisante et sereine, Viens découvrir à nos yeux Ton beau char qui se pourmène Par les campagnes des cieux. Sors de ta caverne obscure Dans le saphir éclatant, Pendant qu'en cette verdure Je vais ton los racontant. Rallume ta clarté sainte, Que le grand Soleil jaloux Avait par sa flamme éteinte, Passant à midi sur nous, Fais voir ta beauté céleste, Digne d'offrande et d'autels, Et par qui se manifeste Le Ciel aux yeux des mortels. Or j'aperçois que ton voile S'étend dessus l'Orient, Méme la première étoile Nous montre son oeil riant, Les monts, les bois, les vallées. Commencent à s'ombrager, Pendant qu'aux ondes salées Le soleil se va plonger. Nuit qui pour mon bien retourne, Ministre de nos plaisirs, Ô belle Nuit où séjourne Le sujet de nos désirs, Arrête un peu ton voyage, Tant que celle que je veux Me montre sous ton ombrage Le paradis amoureux. Ô Nuit à jamais utile, Nuit douce et pleine d'appâs, Sans toi tout serait stérile, Et sécherait ici-bas, Ô Nuit seul repos du monde, Miroir des feux de là-haut, Qui rends la terre féconde Avec l'humide et le chaud, Ô Nuit qu'au jour je préfère Par qui notre entendement Connut la céleste sphère, Son cours et son mouvement, Et par la règle commune, Tu nous fais voir maintes fois Le trépas et la fortune Des laboureurs et des rois. Nuit agréable et plaisante, Douce nourrice d'Amour, Que j'adore et que je vante Plus que les rayons du jour, Dans ton azur solitaire Se modèrent nos langueurs, Te rendant la secrétaire Des passions de nos coeurs. On dit que dans le ciel... Jean De Sponde. (1557-1595) On dit que dans le ciel, les diverses images Des astres l'un à l'autre ensemble rapportés Engendre ici bas tant de diversités Et tantôt de profits et tantôt de dommages: Tous les états leur font a leur tour leur hommages, L'un baisse, l'autre hausse: et tant de dignités Ont en maintes façons certains points imités Qui leur font et laisser et perdre leur visages. Mon amour sûr se trouve exempt de ces rigueurs, Si ce n'est pour accroître encore ses vigueurs, Mais non pas pour jamais d'un suel moment descendre. Non pas s'il me fallait descendre dans la mort! En somme il est (s'il faut par le ciel comprendre) Ferme ni plus ni moins que l'étoile du Nord. Les vents grondaient... Jean De Sponde. (1557-1595) Les vents grondaient en l'air, les plus sombres nuages Nous dérobaient le jour pêle-mêle entassés, Les abîmes d'enfer étaient au ciel poussés, La mer s'enflait des monts, et le monde d'orages: Quand je vis qu'un oiseau délaissant nos rivages S'envole au beau milieu de ces flots courroucés, Y pose de son nid les fétus ramassés Et rapaise soudain ces écumeuses rages. L'amour m'en fit autant, et comme un Alcyon L'autre jour se logea dedans ma passion Et combla de bonheur mon âme infortunée. Après le trouble, enfin, il me donna la paix: Mais le calme de mer n'est qu'une fois l'année Et celui de mon âme y sera pour jamais. O calme nuit, qui doucement compose... Pontus De Tyard. (1521(?)-1605) O calme nuit, qui doucement compose En ma faveur l'ombre mieux animee Qu'onque Morphee en sa sale enfumee Peingnit du rien de ses Metamorphoses! Combien heureus les oeillets et les roses Ceingnoient le bras de mon ame espamee, Affriandant une langue affamee Du Paradis de deus levres descloses! Lorsque Phebus, laissant sa molle couche, Se vint moquer de mes bras, de ma bouche Et de sa seur, la lumiere fourchue! Ah! que boiteux, d'une poussive haleine Soient ses chevaus, et ne cueille sa peine Qu'un fruit amer de la vierge branchue. XVIIème Siècle. Voici la mort du ciel... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Voici la mort du ciel en l'effort douloureux Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux. Le ciel gémit d'ahan, tous ses nerfs se retirent, Ses poumons près à près sans relâche respirent. Le soleil vêt de noir le bel or de ses feux, Le bel oeil de ce monde est privé de ses yeux; L'âme de tant de fleurs n'est plus épanouie, Il n'y a plus de vie au principe de vie: Et, comme un corps humain est tout mort terrassé Dès que du moindre coup au coeur il est blessé, Ainsi faut que le monde et meure et se confonde Dès la moindre blessure au soleil, coeur du monde. La lune perd l'argent de son teint clair et blanc, La lune tourne en haut son visage de sang; Toute étoile se meurt: les prophètes fidèles Du destin vont souffrir éclipses éternelles. Tout se cache de peur: le feu s'enfuit dans l'air, L'air en l'eau, l'eau en terre; au funèbre mêler Tout beau perd sa couleur. Au temps que la feille... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Au temps que la feille blesme Pourrist languissante à bas, J'allois esgarant mes pas Pensif, honteux de moy mesme, Pressant du pois de mon chef Mon menton sur ma poitrine, Comme abatu de ruine Ou d'un horrible meschef. Après, je haussois ma veuë, Voiant, ce qui me deplaist, Gemir la triste forest Qui languissoit toute nuë, Veufve de tant de beautez Que les venteuses tempestes Briserent depuis les festes Jusqu'aux piedz acraventez. Où sont ces chesnes superbes, Ces grands cedres hault montez Quy pourrissent leurs beautez Parmy les petites herbes? Où est ce riche ornement, Où sont ces espais ombrages Qui n'ont sçeu porter les rages D'un automne seulement? Ce n'est pas la rude escorce Qui tient les trons verdissans: Les meilleurs, non plus puissans, Ont plus de vie et de force, Tesmoin le chaste laurier Qui seul en ce temps verdoie Et n'a pas esté la proie D'un yver fascheux et fier. Quant aussi je considere Un jardin veuf de ses fleurs, Où sont ses belles couleurs Qui y florissoient naguere, Où si bien estoient choisis Les bouquets de fleurs my escloses, Où sont ses vermeilles rozes Et ses oillets cramoisis? J'ai bien veu qu'aux fleurs nouvelles, Quant la rose ouvre son sein, Le barbot le plus villain Ne ronge que les plus belles: N'ay je pas veu les teins vers, La fleur de meilleure eslitte, Le lys et la margueritte, Se ronger de mille vers? Mais du myrthe verd la feuille Vit tousjours et ne luy chault De vent, de froit, ny de chault, De ver barbot, ny abeille Tousjours on le peut cuillir Au printemps de sa jeunesse, Ou quant l'yver qui le laisse Fait les autres envieillir. Entre un milion de perles Dont les carquans sont bornez Et dont les chefz sont ornez De nos nimphes les plus belles, Une seulle j'ai trouvé Qui n'a tache, ne jaunisse, Ne obscurité, ne vice, Ni un gendarme engravé. J'ay veu parmi nostre France Mille fontaines d'argent, Où les nimphes vont nageant Et y font leur demourance; Mille chatouilleux zephirs De mille plis les font rire: Là on trompe son martire D'un milion de plaisirs. Mais un aspit y barbouille, Ou le boire y est fiebvreux, Ou le crapault venimeux Y vit avecq' la grenoille. Ô mal assise beauté! Beauté comme mise en vente, Quand chascun qui se presente Y peut estre contenté! J'ay veu la claire fontaine Où ces vices ne sont pas, Et qui en riant en bas Les clairs diamens fontaine: Le moucheron seulement Jamais n'a peu boire en elle, Aussi sa gloire immortelle Florist immortellement. J'ai veu tant de fortes villes Dont les clochers orguilleux Percent la nuë et les cieux De piramides subtiles, La terreur de l'univers, Braves de gendarmerie, Superbes d'artillerie, Furieuses en boulevers: Mais deux ou trois fois la fouldre Du canon des ennemis A ses forteresses mis Les piedz contremont en pouldre: Trois fois le soldat vengeant L'yre des Dieux alumée, Horrible en sang, en fumée, La foulla, la sacageant. Là n'a flory la justice, Là le meurtre ensanglanté Et la rouge cruauté Ont heu le nom de justice, Là on a brisé les droitz, Et la rage envenimée De la populace armée A mis soubz les pieds les loix. Mais toy, cité bien heureuse Dont le palais favory A la justice cheri, Tu regne victorieuse: Par toy ceux là sont domtez Qui en l'impudique guerre Ont tant prosterné à terre De renoms et de beautez. Tu vains la gloire de gloire, Les plus grandes de pouvoir, Les plus doctes de savoir, Et les vaincueurs de victoire, Les plus belles de beauté, La liberté par la crainte, L'amour par l'amitié sainte, Par ton nom l'eternité. Ce doux hiver... Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Ce doux hiver qui égale ses jours A un printemps, tant il est aimable, Bien qu'il soit beau, ne m'est pas agréable, J'en crains la queue, et le succès toujours. J'ai bien appris que les chaudes amours, Qui au premier vous servent une table Pleine de sucre et de mets délectable, Gardent au fruit leur amer et leurs tours. Je vois déjà les arbres qui boutonnent En mille noeuds, et ses beautés m'étonnent, En une nuit ce printemps est glacé, Ainsi l'amour qui trop serein s'avance, Nous rit, nous ouvre une belle apparence, Est né bien tôt bien tôt effacé. Bel Arbre triomphant... Par Jean De La Ceppède. (1550-1623) Bel Arbre triomphant, victorieux trophée, Qui pourroit dignement ta loüange entonner? Au seul ozer je sens ma Muse s'étonner, Et ma voix au gosier de frayeur estouffée. Soy donq, ô digne Croix, toy-mesme ton Orphée, Et te plaise aujourd'huy piteuse me donner Qu'à tousjours de ton Nom soit ma gloire étoffée, Que mon penser ne puisse onques t'abandonner. Et fay qu'à ce grand jour, qui te verra brillante, Dans les plaines d'azur, ta lumière drillante N'épouvante mon ame, aux pieds de ce vaincueur. Les marquez à ton coing n'eurent jadis à craindre. Je ne craindras non plus, s'il te plait de t'empreindre, Par le burin d'amour, sur le roc de mon coeur. Ce grand Soleil, de qui l'autre n'est qu'une flame... Jean De La Ceppède. (1550-1623) Ce grand Soleil, de qui l'autre n'est qu'une flame Par quatre des maisons du grand cercle a passé. Par celle de la Vierge, où neuf mois sa belle ame A de son corps égal l'organe compassé. Par celle du Verseau, quand son oeil a trassé Sa douleur par son pleur, en maint acte sans blasme Par celle du Taureau, quand son corps terrassé S'est pour victime offert sur le gibet infâme. Or à ce jour il entre en celle du Lion Perruque de lumière, il darde un milion De rayons flamboyans sur les deux Hémisphères, Et sa voix rugissante, et son frémissement Au sortir de la tombe espouvantent les feres, Et les rangent au joug de leur amandement. L' Adieu Des Champs. Guillaume Colletet. (1598-1659) Ruisseaux qui sur ces fleurs eternellement vives Promenez le crystal de vos eaux fugitives, Vous antres tenebreux, solitaires deserts, Rochers qui vous perdez dans le vague des airs, Et vous sombres forests, de qui l' horreur sacrée Reconforte les dieux, et les nymphes recrée, Que ce bien me plairoit, et me sembleroit doux, Si je pouvois mourir, et vivre avecque vous! Mais la rigueur du sort qui me nuit, qui m' outrage, Et qui croid triompher de me voir en servage, Pour me plonger encor dans les soins de la cour Me force de quitter vostre aimable sejour. Chaste soeur du soleil, deesse vagabonde, Qui partages la terre avec l' astre du monde, Deïté tutelaire et des bois et des champs, Si tu te pleus d' oüir la douceur de mes chants, Si tes nymphes fuyant l' embusche du satyre Ont marié leurs voix aux accords de ma lyre; Si j' ay plus que pas un des hommes immortels De guirlandes de fleurs couronné tes autels, Fayque dans peu de jours ces beaux lieux je revoye, Puis qu' ailleurs je n' ay point de repos ny de joye. Tandis, jusques à tant que mon sort adoucy Me soit plus favorable, et me rameine icy, J' auray tousjours empraint au fond de ma pensée Le portraict bien heureux de ma gloire passée; Et rien ne me pourra jamais entretenir Que l' eternel objet de vostre souvenir. Adieu donc clairs ruisseaux, adieu sombres rivages, Qui me semblez plus doux plus vous estes sauvages, Adieu vastes deserts, adieu rocs sourcilleux, Adieu parc herissé de chesnes orgueilleux, Adieu sainctes forests de feuilles couronnées Où ma muse a passé de si douces journées, Adieu divinité qui preside en ce lieu, Je vous laisse mon ame en vous disant adieu; Sçachez que pour aller où le sort me convie, Je perds en vous perdant le repos de ma vie. Ainsi, cher Alidor, mon esprit soupira Lors que de tes deserts le ciel me retira; Et qu' abandonnant l' or d' un lieu plein d' innocence Je r' entray dans les fers du lieu de ma naissance. Si ma muse est encor l' objet de ton desir, Ces vers te doivent estre un sujet de plaisir; Mais si tu m' aimes bien, tu ne les sçaurois lire Que mon mal ne te cause un semblable martyre. L'Hiver. Guillaume Colletet (1598-1659) Desja l' hyver herissé de froidure De ces beaux lieux la grace défigure. L' or qui paroit les cheveux de Cerés N' eclatte plus dans le sein des guerets, Toute la terre auparavant si verte D' un voile blanc a la face couverte; Le ciel n' a plus son visage riant, L' astre du jour pleure en son orient, Triste qu' il est que la nuit obscurcie Dans peu d' espace à sa traitte accourcie, Et que son feu jadis si precieux. Cede à celuy du forgeron des dieux. De leurs cachots tous les vents se départent, Deçà delà les aquilons s' écartent, Et d' un gosier dont le souffle est affreux Luttent sans cesse et se font guerre entr' eux. Si quelque pin sensible à cet outrage À leur effort oppose son feüillage, Pleins de fureur ces invisibles fleaux Battent son tronc, deschirent ses rameaux; La terre en gronde, et les fleuves en tremblent, Lors les zephirs et les oyseaux s' assemblent, Et dans l' effroy qui les fait taire tous Cherchent un lieu plus tranquille et plus doux. À leur exemple, Alidor, je te prie, Quittons ces champs et leur noire furie, Jusques à tant qu' un air plus adoucy Nous y rameine, et le printemps aussi. Tandis beaux lieux qui fustes mes delices, Plaisans tesmoins de mes gays exercices; Cheres forests dont les ombrages noirs Me fournissoient de si doux promenoirs, Petits ruisseaux qui ne vous pouviez taire Dans le plaisir de me voir solitaire; Prez esclattans de diverses couleurs, Qui pour moy seul faisiez naistre des fleurs; Voix qui du fonds de cette grotte obscure Redis encor mon heureuse advanture, Lors que Cloris dans ses chaudes ferveurs Me prodigua ses plus cheres faveurs; Et vous ô dieux, vous nymphes bocageres, Chastes bergers, innocentes bergeres, Prestez l' oreille à mes tristes adieux, Je reverray quelque jour ces beaux lieux; Je vous le jure, et pour preuve eternelle Que je fais voeu de vous estre fidelle, Quoy que Paris en devienne jaloux, Je laisse icy mon coeur avecque vous. Le mespris des champs. Guillaume Colletet (1598-1659) Veux-tu rendre, Damon ton absence eternelle, Et mespriser Paris qui t' aime et qui t' appelle? Les champs deviendront-ils ton unique soucy, Enfin n' est-il pas temps de retourner icy? Quand le celeste chien, des traicts de son haleine Faisoit mourir les fleurs que fait naistre la plaine; Qu' il despoüilloit nos corps de force et de vigueur, Que l' esprit le plus fort ne vivoit qu' en langueur; J' approuvois que le tien libre d' inquietude, Se relaschast un peu des peines de l' estude; C' est un soulagement que nous desirons tous, Puis qu' apres le travail le repos est bien doux. Mais tandis qu' Aquilon fait la guerre à Zephyre, Qu' il outrage Pomone, et trouble son empire; Que tout arbre ennuyé de languir sous son poids, Ne montre au lieu de fruits, que des souches de bois, Que la terre a perdu sa belle robe verte, Que de feüillages secs la campagne est couverte, Et que l' on n' entend plus un million d' oiseaux Accorder leurs chansons au murmure des eaux; Damon, cherche un sejour plus doux et plus tranquille, Et ne préfere plus la campagne à la ville; La ville seule est propre à ce noble dessein Que l' exemple d' Arcas t' inspira dans le sein; Ces deserts qui comme eux te rendent tout champestre, N' ont rien qui contribuë à ce que tu veux estre. Et quand mesme l' hyver de ses affreux climas N' auroit point ramené la neige et les frimas, Et que la terre auroit pour contenter ta veuë Toutes les raretez dont elle estoit pourveuë; Sans me rien déguiser, cher Damon, respon moy, Qu' auroit-elle apres tout qui fust digne de toy? Là tu ne pourois voir que quelque humeur bouruë, Que des boeufs accouplez au joug d' une charuë, Que les flancs escorchez des steriles sillons, Que des porcs, et des boucs, des vers, des papillons, Que des limas soüillez d' une bave gluante, Que de mornes estangs pleins de bourbe puante; Que de noires forests, dont le triste sejour N' est jamais éclairé de la flâme du jour; Que de simples oiseaux, pipez d' une voix feinte, Que des cerfs fugitifs, l' image de la crainte, Que des sangliers affreux, que des rets décevants, Que des rochers battus de la foudre et des vents, Que de sanglantes fleurs, que de la pouriture, Qu' un dégast general de toute la nature. Là tu n' entendrois rien qu' un sifflement d' oiseaux, Qu' un bruit entre-meslé de chiens et de corbeaux, Que le rustique son d' une fluste inégale, Que l' accent enroüé d' une vaine cigale, Que le cry des grillons, que le chant des hiboux, Qu' un meuglement de boeufs, qu' un hurlement de loups, Que le bourdonnement d' une ruche sauvage, Et que les sots discours d' un homme de village. Damon, ne pense point que la reyne des arts, Dont nous suivons tous deux les nobles estandars, Ait jamais pris plaisir à des choses si viles; Elle n' a rien aimé que la pompe des villes; Elle a laissé les bois pour loger les serpens, Pour le trouppeau lascif des faunes et des pans, Et pour l' infame Dieu, dont la nature prompte Ne rend que les deserts complices de sa honte. Je sçay que tu diras que le plus beau des dieux Quitta jadis le ciel pour habiter ces lieux, Lors que pour obeïr aux volontez d' Admette Il se voulut charger du faix d' une houlette. Que le grand Juppiter, ce roy des immortels, À qui l' antiquité dédia tant d' autels, Suivant les mouvemens des desirs de son ame, Abandonna son throsne estincelant de flâme; Et que bruslant d' amour, ou boüillant de couroux, Il dérida son front, et vint rire avec nous. Il est vray, cher Damon, la chose est avenuë, Et cette verité ne m' est que trop connuë? Mais de grace, dy moy, quand ce roy des flambeaux, Comme un simple pasteur conduisoit les troupeaux, Quel estoit son maintien? Quel estoit son langage? Tout le corps luy trembloit de son peu de courage, La crainte qu' il avoit de recevoir affront, D' une morne couleur luy pallissoit le front; Son teint estoit haslé, sa beauté sans seconde N' avoit plus cet éclat qui le fait luire au monde. La fange herissoit l' or de ses blonds cheveux, Son front ne brilloit plus d' un million de feux; Et sa stupidité se monstra telle en somme, Que de Dieu qu' il estoit, on le crût moins qu' un homme. Aussi combien de fois sa soeur, dont la clarté De ses rayons d' argent perce l' obscurité, Le voyant occupé dans ce lasche exercice, Rougist-elle pour luy, maudit-elle son vice? Et la honte qu' elle eut de son aveuglement Causa dans la nature un tel déreglement, Que les hommes plaignant cette perte commune, Accusoient le soleil d' avoir tué la lune. Je te l' avouë aussi, que le plus grand des dieux Abandonna le ciel pour habiter ces lieux, Lors que dessous la peau d' un bouc, et d' un satyre, Il voulut appaiser son amoureux martyre, Et que d' un coeur brutal les nymphes il força De contenter l' ardeur du feu qui le pressa. Mais, ô l' estrange effet de sa fureur extréme! Qu' il se monstroit alors dissemblable à luy-méme! Au lieu d' estre servy comme une deïté Qui porte dans ses mains un sceptre redouté, Qui d' un doigt eternel traça les loix du monde, Et tira du chaos, le ciel, la terre, et l' onde; L' infame passion dont il estoit épris Le rendit un sujet de haine et de mépris. Si le sejour des champs est froid et sans amorce, S' il ravit au soleil sa lumiere et sa force, Si les bois couronnez d' une fraisle verdeur Priverent Jupiter de gloire et de splendeur, Qu' attens-tu de ces lieux? Croy, si tu les habites, Qu' ils terniront aussi ta gloire et tes mérites. Ne te propose pas ces antiques romains, Qui faisoient vanité de soumettre leurs mains Au soin lasche et poltron de cultiver des herbes, De couronner un coutre, et d' amasser des gerbes; Cet employ ne convient qu' à ce peuple grossier Dont le corps est de fer, et dont l' ame est d' acier; Puis ce temps-là n' est plus, les siecles où nous sommes N' ont rien qui se raporte à ceux des premiers hommes; Ceux là parmy l' horreur de leurs actes sanglans Assouvissoient leur faim de pommes, et de glans, Et les fades surjons des ondes fugitives Faisoient mourir leur soif dans des sources d'eaux vives. Mais pour nous que le ciel traitte plus dignement, Nous sustentons nos corps de ce noble aliment Dont Cerés obligea la nature mortelle, Et qui pour nostre bien tous les ans renouvelle; Nous savourons le jus d' un sep delicieux, Le paradis du goust, aussi bien que des yeux; Qui réveille nos sens, et qui les purifie, Qui dissipe nos soins, et qui nous fortifie; De sorte qu' évitant les traces de leurs pas, Nous cherchons nostre honneur où le leur n' estoit pas; Et devons-nous souffrir que leur vieille rudesse Triomphe injustement de nostre politesse? Ah! Que ce grand esprit que le mince conceut, Et qu' apres son trespas Parthenope receut, Sçavoit bien mesnager les plaisirs de la vie, S' acquerir de l' honneur, et surmonter l' envie! Quoy qu' il ne s' entretint que de ces deïtez Qui vivent dans l' horreur des antres escartez, Que les bois, les bergers, la nymphe, et le satyre, Exerçassent tousjours sa musette, ou sa lyre; Cette grande cité, ce chef de l' univers, Ne resonnoit pourtant que le bruit de ses vers; Les superbes palais de la rive latine Estoient l' heureux sejour de sa muse divine. C' est là qu' il aimoit mieux enfler ses chalumeaux, Que sous l' ombrage noir des steriles ormeaux; La faveur de son prince animoit son audace, Il préferoit sa table aux sources de Parnasse, Et laissant Apollon dans ses antres secrets, Auguste estoit le dieu qu' il voyoit de plus prés; C' estoit là qu' il traçoit les loix du labourage, Mais tout autre que luy les mettoit en usage. Damon, suy son exemple, advance ton retour, Préfere à tes deserts l' éclat de nostre cour; Tu verras dans Paris le ministre d' un prince, Dont le coeur est plus grand que ta vaste province; Il aime les esprits qui ressemblent au tien, Il leur fait de l' honneur, il leur donne du bien; Et quoy que ta vertu soit grande et peu commune; Il le rendra pourtant moindre que ta fortune. Vien donc, mon cher Damon, vien promptement icy, Cerilas t' en conjure, et ton Philandre aussi; Philandre dont l' esprit heureusement assemble: L' adresse, le courage, et la doctrine ensemble. Regarde quel honneur il s' acquiert parmy nous, Et comme son merite est agreable à tous, Suy ce grand ornement des heros de ta race; Et t' échauffant le coeur d' une nouvelle audace, Dy que le bruit du louvre, et l' entretien des rois, Vallent bien le silence, et l' echo de tes bois. Les Fleurs. Antoinette Des Houlières. (1638-1694) Que votre éclat est peu durable, charmantes fleurs, honneur de nos jardins! Souvent un jour commence et finit vos destins, et le sort le plus favorable ne vous laisse briller que deux ou trois matins. Ah! Consolez-vous-en, jonquilles, tubéreuses: vous vivez peu de jours, mais vous vivez heureuses! Les médisans ni les jaloux ne gênent point l' innocente tendresse que le printemps fait naître entre Zéphire et vous. Jamais trop de délicatesse ne mêle d' amertume à vos plus doux plaisirs. Que pour d' autres que vous il pousse des soupirs, que loin de vous il folâtre sans cesse; vous ne ressentez point la mortelle tristesse qui dévore les tendres coeurs, lorsque, pleins d' une ardeur extrême, on voit l' ingrat objet qu' on aime manquer d' empressement, ou s' engager ailleurs. Pour plaire, vous n' avez seulement qu' à paraître. Plus heureuses que nous, ce n' est que le trépas qui vous fait perdre vos appas; plus heureuses que nous, vous mourez pour renaître. Tristes réflexions, inutiles souhaits! Quand une fois nous cessons d' être, aimables fleurs, c' est pour jamais! Un redoutable instant nous détruit sans réserve: on ne voit au delà qu' un obscur avenir. à peine de nos noms un léger souvenir parmi les hommes se conserve. Nous rentrons pour toujours dans le profond repos d' où nous a tirés la nature, dans cette affreuse nuit qui confond les héros avec le lâche et le parjure, et dont les fiers destins, par de cruelles lois, ne laissent sortir qu' une fois. Mais, hélas! Pour vouloir revivre, la vie est-elle un bien si doux? Quand nous l' aimons tant, songeons-nous de combien de chagrins sa perte nous délivre? Elle n' est qu' un amas de craintes, de douleurs, de travaux, de soucis, de peines; pour qui connoît les misères humaines, mourir n' est pas le plus grand des malheurs. Cependant, agréables fleurs, par des liens honteux attachés à la vie, elle fait seule tous nos soins; et nous ne vous portons envie que par où nous devons vous envier le moins. Les Oiseaux. Antoinette Des Houlières. (1638-1694) L' air n' est plus obscurci par des brouillards épais, les prés font éclater les couleurs les plus vives, et dans leurs humides palais l' hiver ne retient plus les naïades captives. Les bergers, accordant leur musette à leur voix, d' un pied léger foulent l' herbe naissante; les troupeaux ne sont plus sous leurs rustiques toits. Mille et mille oiseaux à la fois, ranimant leur voix languissante, réveillent les échos endormis dans ces bois. Où brilloient les glaçons, on voit naître les roses. Quel dieu chasse l' horreur qui régnoit dans ces lieux? Quel dieu les embellit? Le plus petit des dieux fait seul tant de métamorphoses! Il fournit au printemps tout ce qu' il a d' appas: si l' amour ne s' en mêloit pas, on verroit périr toutes choses. Il est l' âme de l' univers. Comme il triomphe des hivers qui désolent nos champs par une rude guerre, d' un coeur indifférent il bannit les froideurs: l' indifférence est pour les coeurs ce que l' hiver est pour la terre. Que nous servent, hélas! De si douces leçons! Tous les ans, la nature en vain les renouvelle; loin de la croire, à peine nous naissons qu' on nous apprend à combattre contre elle. Nous aimons mieux, par un bizarre choix, ingrats esclaves que nous sommes, suivre ce qu' inventa le caprice des hommes, que d' obéir à nos premières lois. Que votre sort est différent du nôtre, petits oiseaux qui me charmez! Voulez-vous aimer, vous aimez; un lieu vous déplaît-il, vous passez dans un autre. On ne connoît chez vous ni vertus ni défauts; vous paroissez toujours sous le même plumage, et jamais dans les bois on n' a vu les corbeaux des rossignols emprunter le ramage: il n' est de sincère langage, il n' est de liberté que chez les animaux. L' usage, le devoir, l' austère bienséance, tout exige de nous des droits dont je me plains; et tout enfin du coeur des perfides humains ne laisse voir que l' apparence. Contre nos trahisons la nature en courroux ne nous donne plus rien sans peine; nous cultivons les vergers et la plaine, tandis, petits oiseaux, qu' elle fait tout pour vous. Les filets qu' on vous tend sont la seule infortune que vous avez à redouter. Cette crainte nous est commune: sur notre liberté chacun veut attenter; par des dehors trompeurs on tâche à nous surprendre. Hélas! Pauvres petits oiseaux, des ruses du chasseur songez à vous défendre: vivre dans la contrainte est le plus grand des maux. Le Ruisseau. Antoinette Des Houlières. (1638-1694) Ruisseau, nous paroissons avoir un même sort; d' un cours précipité nous allons l' un et l' autre, vous à la mer, nous à la mort. Mais, hélas! Que d' ailleurs je vois peu de rapport entre votre course et la nôtre! Vous vous abandonnez sans remords, sans terreur, à votre pente naturelle; point de loi parmi vous ne la rend criminelle. La vieillesse chez vous n' a rien qui fasse horreur: près de la fin de votre course, vous êtes plus fort et plus beau que vous n' êtes à votre source; vous retrouvez toujours quelque agrément nouveau. Si de ces paisibles bocages la fraîcheur de vos eaux augmente les appas, votre bienfait ne se perd pas; par de délicieux ombrages ils embellissent vos rivages. Sur un sable brillant, entre des prés fleuris, coule votre onde toujours pure; mille et mille poissons, dans votre sein nourris, ne vous attirent point de chagrins, de mépris: avec tant de bonheur d' où vient votre murmure? Hélas! Votre sort est si doux! Taisez-vous, ruisseau, c' est à nous à nous plaindre de la nature. De tant de passions que nourrit notre coeur, apprenez qu' il n' en est pas une qui ne traîne après soi le trouble, la douleur, le repentir ou l' infortune. Elles déchirent nuit et jour les coeurs dont elles sont maîtresses; mais, de ces fatales foiblesses, la plus à craindre, c' est l' amour; ses douceurs mêmes sont cruelles. Elles font cependant l' objet de tous les voeux; tous les autres plaisirs ne touchent point sans elles. Mais des plus forts liens le temps use les noeuds; et le coeur le plus amoureux devient tranquille, ou passe à des amours nouvelles. Ruisseau, que vous êtes heureux! Il n' est point parmi vous de ruisseaux infidèles. Lorsque les ordres absolus de l' être indépendant qui gouverne le monde font qu' un autre ruisseau se mêle avec votre onde, quand vous êtes unis, vous ne vous quittez plus. à ce que vous voulez jamais il ne s' oppose; dans votre sein il cherche à s' abîmer: vous et lui jusques à la mer vous n' êtes qu' une même chose. De toutes sortes d' unions que notre vie est éloignée! De trahisons, d' horreurs et de dissensions elle est toujours accompagnée. Qu' avez-vous mérité, ruisseau tranquille et doux, pour être mieux traité que nous? Qu' on ne me vante point ces biens imaginaires, ces prérogatives, ces droits, qu' inventa notre orgueil pour masquer nos misères. C' est lui seul qui nous dit que, par un juste choix, le ciel mit, en formant les hommes, les autres êtres sous leurs lois. à ne nous point flatter, nous sommes leurs tyrans plutôt que leurs rois. Pourquoi vous mettre à la torture, pourquoi vous renfermer dans cent canaux divers, et pourquoi renverser l' ordre de la nature en vous forçant à jaillir dans les airs? Si tout doit obéir à nos ordres suprêmes, si tout est fait pour nous, s' il ne faut que vouloir, que n' employons-nous mieux ce souverain pouvoir? Que ne régnons-nous sur nous-mêmes? Mais, hélas! De ses sens esclave malheureux, l' homme ose se dire le maître des animaux, qui sont peut-être plus libres qu' il ne l' est, plus doux, plus généreux, et dont la foiblesse a fait naître cet empire insolent qu' il usurpe sur eux. Mais que fais-je? Où va me conduire la pitié des rigueurs dont contre eux nous usons? Ai-je quelque espoir de détruire des erreurs où nous nous plaisons? Non, pour l' orgueil et pour les injustices le coeur humain semble être fait. Tandis qu' on se pardonne aisément tous les vices, on n' en peut souffrir le portrait. Hélas! On n' a plus rien à craindre: les vices n' ont plus de censeurs; le monde n' est rempli que de lâches flatteurs: savoir vivre, c' est savoir feindre. Ruisseau, ce n' est plus que chez vous qu' on trouve encor de la franchise: on y voit la laideur ou la beauté qu' en nous la bizarre nature a mise. Aucun défaut ne s' y déguise; aux rois comme aux bergers vous les reprochez tous. Aussi ne consulte-t-on guère de vos tranquilles eaux le fidèle cristal. On évite de même un ami trop sincère: ce déplorable goût est le goût général. Les leçons font rougir; personne ne les souffre; le fourbe veut paroître homme de probité. Enfin, dans cet horrible gouffre de misère et de vanité, je me perds; et plus j' envisage la foiblesse de l' homme et sa malignité, et moins de la divinité en lui je reconnois l' image. Courez, ruisseau, courez, fuyez-nous; reportez vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez; tandis que, pour remplir la dure destinée où nous sommes assujettis, nous irons reporter la vie infortunée que le hasard nous a donnée dans le sein du néant d' où nous sommes sortis. Le flot pousse le flot... François Maynard. (1582-1646) Le flot pousse le flot, les ombres les lumieres, Cesluy à son reveil trouve son occidant, L’autre meurt au midy de son jour plus ardant, Car le ciel tost ou tard limite nos carrieres L’un empoulé d’honneur ressemble à ces rivieres, Dont l’orgueil escumeux dans ses rives grondant S’enfle par les glaçons que l’Esté va fondant, Mais qui rend à la mer ses ondes tributaires. Le temps avec ses jours devore ses tresors, Et la terre reprend son tributaire corps: Mais que devient enfin ce superbe Encelade Qui eschelle les Cieux? une chaude vapeur Que le Soleil resout par le trait d’une oeillade, Car le ciel seulement s’ouvre aux humbles de coeur. La Venue Du Printemps A M. De Termes. Le Chevalier De Racan (1589-1670) Ode. Enfin, Termes, les ombrages Reverdissent dans les bois, L’hyver et tous ses orages Sont en prison pour neuf mois; Enfin la neige et la glace Font à la verdure place; Enfin le beau temps reluit, Et Philomele, assurée De la fureur de Terée, Chante aux forests jour et nuit. Déja les fleurs qoi bourgeonnent Rajeunissent les vergers; Tous les échos ne résonnent Que de chansons de bergers; Les jeux, les ris et la danse Sont par tout en abondance; Les delices ont leur tour, La tristesse se retire, Et personne ne soupire, S’il ne soupire d’amour. Les moissons dorent les plaines, Le ciel est tout de saphirs, Le murmure des fontaines S’accorde au bruit des zephirs; Les foudres et les tempestes Ne grondent plus sur nos testes, Ny des vents seditieux Les insolentes coleres Ne poussent plus les galeres Des abîmes dans les cieux. Ces belles fleurs que nature Dans les campagnes produit Brillent parmy la verdure Comme des astres la nuit. L’Aurore, qui dans son ame Brusle d’une douce flâme, Laissant au lit endormi Son viel mary, froid et pasle, Desormais est matinale Pour aller voir son amy. Termes, de qui le merite Ne se peut trop estimer, La belle saison invite Chacun au plaisir d’aimer: La jeunesse de l’année Soudain se voit terminée; Aprés le chaud vehement Revient l’extresme froidure, Et rien au monde ne dure Qu’un éternel changement. Leurs courses entre-suivies Vont comme un flus et reflus; Mais le printemps de nos vies Passe et ne retourne plus. Tout le soin des destinées Est de guider nos journées Pas à pas vers le tombeau! Le Temps de sa faux moissonne, Et sans respecter personne, Ce que l’homme a de plus beau. Tes loüanges immortelles, Ny tes aimables appas, Qui te font cherir des belles, Né t’en garantiront pas. Croy-moy, tant que Dieu t’octroye Cet âge comblé de joye Qui s’enfuit de jour en jour, Joüis du temps qu’il te donne, Et ne croy pas en autonne Cueillir les fruits de l’amour (6). Au Fleuve Du Loir Débordé. Le Chevalier De Racan (1589-1670) Ode. Loir, que tes ondes fugitives Me sont agreables à voir, Lorsqu’en la prison de tes rives Tu les retiens en leur devoir, Au lieu de voir sur tes rivages, Durant ces funestes ravages, Les peuples maudire tes eaux, Quand leurs familles effrayées Cherchent de leurs maisons noyées Le débris parmy les roseaux! Déja, dans les terres prochaines, Ton courroux, enflé de boüillons, Traînant les arbres dans les plaines, Arrache les bleds des seillons; Déja les peuples des campagnes Cherchent leur salut aux montagnes; Les poissons logent aux forests, Quittant leurs cavernes profondes, Et la nasselle fend les ondes Où le soc fendoit les guerets. Mais, pour voir des chasteaux superbes, Détruits par tes débordemens, À peine laisser dans les herbes Les marques de leurs fondemens; Pour voir les champs les plus fertiles Changez en marests inutiles, Cela ne m’offenseroit pas, Si ton impetueuse rage Ne s’opposoit point au voyage Où l’amour conduisoit mes pas. Si quelque vain desir de gloire Te donne une jalouse ardeur D’imiter la Seine ou la Loire En leur admirable grandeur, Lorsque, lassé de ton audace, Changeant ta colere en bonace, Tu rentreras dans ton berceau, L’on t’appellera temeraire De voir qu’en ton cours ordinaire Tu n’es plus qu’un petit ruisseau. Ô pere ingrat à mes prieres! Pourquoy m’es-tu si rigoureux? Autrefois les dieux des rivieres Comme moy furent amoureux. L’oeil de la belle Dejanire Fait qu’encore aujourd’huy soupire Et brusle dans son froid sejour Ce pauvre fleuve, triste et morne, Oui predit avecque sa corne L’esperance de son amour. L’on voit encore en la Sicile Celuy qu’un beau feu consumoit, À qui rien ne fut difficile Pour joüir de ce qu’il aimoit; Et peut-estre cette inhumaine Qui donne à mon coeur tant de peine Blesse le tien des mesmes traits, Quand ses yeux, où l’amour reside, Viennent dans ton cristal liquide Prendre conseil de leurs attraits. C’est d’où vient la jalouse envie Qui s’oppose à mes volontez: Pour joüir tout seul de Sylvie, Tu l’enfermes de tous costez. Ces beaux astres de qui les flâmes Captivent tant de belles ames Sont captifs dans une maison, Et semble qu’en tes bras humides, À l’exemple des Aloïdes, Tu tiennes les dieux en prison. Mais toutes mes plaintes sont vaines: Le bruit de ses flots irritez (7), Qui vont grondant parmi les plaines, Garde mes cris d’estre écoutez. Il faut, sans plus longue demeure, Ou que je passe, ou que je meure. Puisque l’excez de mes douleurs Aucune tréve ne m’octroye, Autant vaut-il que je me noye Dans ce fleuve que dans mes pleurs. Ode A La Nuit. Siméon-Guillaume De La Roque. (1551-1611) Ô Nuit plaisante et sereine, Viens découvrir à nos yeux Ton beau char qui se pourmène Par les campagnes des cieux. Sors de ta caverne obscure Dans le saphir éclatant, Pendant qu'en cette verdure Je vais ton los racontant. Rallume ta clarté sainte, Que le grand Soleil jaloux Avait par sa flamme éteinte, Passant à midi sur nous, Fais voir ta beauté céleste, Digne d'offrande et d'autels, Et par qui se manifeste Le Ciel aux yeux des mortels. Or j'aperçois que ton voile S'étend dessus l'Orient, Méme la première étoile Nous montre son oeil riant, Les monts, les bois, les vallées. Commencent à s'ombrager, Pendant qu'aux ondes salées Le soleil se va plonger. Nuit qui pour mon bien retourne, Ministre de nos plaisirs, Ô belle Nuit où séjourne Le sujet de nos désirs, Arrête un peu ton voyage, Tant que celle que je veux Me montre sous ton ombrage Le paradis amoureux. Ô Nuit à jamais utile, Nuit douce et pleine d'appâs, Sans toi tout serait stérile, Et sécherait ici-bas, Ô Nuit seul repos du monde, Miroir des feux de là-haut, Qui rends la terre féconde Avec l'humide et le chaud, Ô Nuit qu'au jour je préfère Par qui notre entendement Connut la céleste sphère, Son cours et son mouvement, Et par la règle commune, Tu nous fais voir maintes fois Le trépas et la fortune Des laboureurs et des rois. Nuit agréable et plaisante, Douce nourrice d'Amour, Que j'adore et que je vante Plus que les rayons du jour, Dans ton azur solitaire Se modèrent nos langueurs, Te rendant la secrétaire Des passions de nos coeurs. Je me vais comparant à la mer vagabonde... Siméon-Guillaume De La Roque. (1551-1611) Je me vais comparant à la mer vagabonde Où vont toutes les eaux de ce grand univers, Parce que mes ennuis et mes soucis divers Descendent de mon coeur d'une fuite seconde. La mer pour le tribut qui de son sein abonde Ne surpasse jamais ses hauts bords découverts, Et pour extrême flux de mes tourments soufferts, Mon coeur ne peut sortir des limites du monde. Si les vents par la mer font émouvoir les flots, Mon coeur est agité de mes cruels sanglots. L'un est sujet d'Amour, et l'autre de Neptune, Ils s'arrosent tous deux d'une amère liqueur, Il est vrai que la mer parfois est sans fortune, Mais las! je sens toujours la tempête en mon coeur. La Pluie. Marc-Antoine Girard De Saint-Amant. (1594-1661) Enfin la haute Providence Qui gouverne à son gré le temps, Travaillant à notre abondance Rendra les laboureurs contents: Sus! que tout le monde s'enfuie, Je vois de loin venir la pluie, Le ciel est noir de bout en bout Et ses influences bénignes Vont tant verser d'eau sur les vignes Que nous n'en boirons point du tout. L'ardeur grillait toutes les herbes, Et tel les voyait consumer Qui n'eût pas cru tirer des gerbes Assez de grain pour en semer. Bref, la terre, en cette contrée, D'une béante soif outrée, N'avait souffert rien de pareil Depuis qu'une audace trop vaine Porta le beau fils de Climène Sur le brillant char du soleil. Mais les dieux mettant bas les armes Que leur font prendre nos péchés, Veulent témoigner par des larmes Que les nôtres les ont touchés: Déjà, l'humide Iris étale Son beau demi-cercle d'opale Dedans le vague champ de l'air Et, pressant mainte épaisse nue, Fait obscurcir à sa venue Le temps qui se montrait si clair. Ces pauvres sources épuisées Qui ne coulaient plus qu'en langueur, En tressaillent comme fusées D'une incomparable vigueur; je pense, à les voir si hautaines, Que les eaux de mille fontaines Ont ramassé dedans ces lieux Ce qui leur restait de puissance Pour aller par reconnaissance Au devant de celles des cieux. Payen, sauvons-nous dans ta salle Voilà le nuage crevé; O, comme à grands flots il dévale! Déjà, tout en est abreuvé. Mon Dieu! Quel plaisir incroyable! Que l'eau fait un bruit agréable Tombant sur ces feuillages verts! Et que je charmerais l'oreille Si cette douceur non pareille Se pouvait trouver en mes vers! Çà, que l'on m'apporte une coupe: Du vin frais, il en est saison; Puisque Cérès boit à la troupe, Il faut bien lui faire raison! Mais non pas avec ce breuvage De qui le goût fade et sauvage Ne saurait plaire qu'aux sablons Ou à quelque jeune pucelle Qui ne but que de l'eau comme elle Afin d'avoir les cheveux blonds. Regarde à l'abri de ces saules Un pèlerin qui se tapit: Le dégoût perce ses épaules Mais il n'en a point de dépit. Contemple un peu dans cette allée Thibaut à la mine hâlée Marcher froidement par compas; Le bonhomme sent telle joie Qu'encore que cette eau le noie, Si ne s'en ôtera-t-il pas. Vois déjà dans cette campagne Ces vignerons tout transportés Sauter comme genets d'Espagne Se démenant de tous côtés; Entends d'ici tes domestiques Entrecouper leurs chants rustiques D'un fréquent battement de mains; Tous les coeurs s'en épanouissent Et les bêtes s'en réjouissent Aussi bien comme les humains. Le Déluge. Marc-Antoine Girard De Saint-Amant. (1594-1661) Là, de pieds et de mains, les hommes noirs de crimes Des arbres les plus hauts gagnaient les vertes cimes; L'effroi désespéré redoublait leurs efforts, Et l'on voyait pâtir leurs membres et leurs corps. Ici, l'un au milieu de sa vaine entreprise, Pour son peu de vigueur contraint à lâcher prise, Blême, regarde en bas, hurle, ou semble en effet Hurler, tout prêt à choir du chêne contrefait; Là, l'autre, plus robuste, empoignant une branche Qui sous le poids d'un autre en l'air imité penche, Fait que la branche feinte et s'éclate et gémit, Et trébuche avec eux dans l'onde qui frémit. Du sexe féminin les portraits lamentables, Donnant, quoique menteurs, des touches véritables, À bras tendus et longs soulevaient leurs enfants Sur le liquide choc des périls étouffants. Dans ce malheur commun, les bêtes éperdues Grimpaient de tous côtés ensemble confondues; Les abîmes du ciel, versant toutes leurs eaux, Interdisaient le vol aux plus vites oiseaux; En la laine d'azur la mer semblait s'accroître; Les monts l'un après l'autre y semblaient disparaître, Et l'onde, encore un coup, triomphant des rochers, Respectait l'arche seule et ses justes nochers. Ceux qui de ce travail avaient vu les merveilles Avaient vu par leurs yeux suborner leurs oreilles, Car on croyait ouïr les cris et les sanglots Des nageurs vains et nus qu'on voyait sur les flots; Et, sans le beau rempart d'une riche bordure De fruits, de papillons, de fleurs et de verdure, Qui semblait s'opposer au déluge dépeint, Un plus ample ravage on en eût presque craint. Les plus proches objets, selon la perspective, Étaient d'une manière et plus forte et plus vive; Mais de loin en plus loin la forme s'effaçait, Et dans le bleu perdu tout s'évanouissait. La Solitude. Marc-Antoine Girard De Saint-Amant. (1594-1661) O que j'ayme la solitude! Que ces lieux sacrez à la nuit, Esloignez du monde et du bruit, Plaisent à mon inquietude! Mon Dieu! que mes yeux sont contens De voir ces bois, qui se trouverent A la nativité du temps, Et que tous les siècles reverent, Estre encore aussi beaux et vers, Qu'aux premiers jours de l'univers! Un gay zephire les caresse D'un mouvement doux et flatteur. Rien que leur extresme hauteur Ne fait remarquer leur vieillesse. Jadis Pan et ses demi-dieux Y vinrent chercher du refuge, Quand Jupiter ouvrit les cieux Pour nous envoyer le deluge, Et, se sauvans sur leurs rameaux, A peine virent-ils les eaux. Que sur cette espine fleurie Dont le printemps est amoureux, Philomele, au chant langoureux, Entretient bien ma resverie! Que je prens de plaisir à voir Ces monts pendans en precipices, Qui, pour les coups du desespoir, Sont aux malheureux si propices, Quand la cruauté de leur sort, Les force a rechercher la mort! Que je trouve doux le ravage De ces fiers torrens vagabonds, Qui se precipitent par bonds Dans ce valon vert et sauvage! Puis, glissant sour les arbrisseaux, Ainsi que des serpens sur l'herbe, Se changent en plaisans ruisseaux, Où quelque Naïade superbe Regne comme en son lict natal, Dessus un throsne de christal! Que j'ayme ce marets paisible! Il est tout bordé d'aliziers, D'aulnes, de saules et d'oziers, À qui le fer n'est point nuisible. Les nymphes, y cherchans le frais, S'y viennent fournir de quenouilles, De pipeaux, de joncs et de glais; Où l'on voit sauter les grenouilles, Qui de frayeur s'y vont cacher Si tost qu'on veut s'en approcher. Là, cent mille oyseaux aquatiques Vivent, sand craindre, en leur repos, Le giboyeur fin et dispos, Avec ses mortelles pratiques. L'un tout joyeux d'un si beau jour, S'amuse à becqueter sa plume; L'autre allentit le feu d'amour Qui dans l'eau mesme se consume, Et prennent tous innocemment Leur plaisir en cet élement. Jamais l'esté ny la froidure N'ont veu passer dessus cette eau Nulle charrette ny batteau, Depuis que l'un et l'autre dure; Jamais voyageur alteré N'y fit servir sa main de tasse; Jamais chevreuil desesperé N'y finit sa vie à la chasse; Et jamais le traistre hameçon N'en fit sortir aucun poisson. Que j'ayme à voir la décadence De ces vieux chasteaux ruinez, Contre qui les ans mutinez Ont deployé leur insolence! Les sorciers y font leur savat; Les demons follets y retirent, Qui d'un malicieux ébat Trompent nos sens et nous martirent; Là se nichent en mille troux Les couleuvres et les hyboux. L'orfraye, avec ses cris funebres, Mortels augures des destins, Fait rire et dancer les lutins Dans ces lieux remplis de tenebres. Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible, Qui d'un seul regard de pitié Ne daigna voir son amitié. Aussi le Ciel, juge équitable, Qui maintient les loix en vigueur, Prononça contre sa rigueur Une sentence epouvantable: Autour de ces vieux ossemens Son ombre, aux peines condamnée, Lamente en longs gemissemens Sa malheureuse destinée, Ayant, pour croistre son effroy, Tousjours son crime devant soy. Là se trouvent sur quelques marbres Des devises du temps passé; Icy l'âge a presque effacé Des chiffres taillex sur les arbres; Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusques dans la cave, Que la limace et le crapaud Souillent de venin et de bave; Le lierre y croist au foyer, A l'ombrage d'un grand noyer. Là dessous s'estend une voûte Si sombre en un certain endroit, Que, quand Phebus y descendroit, Je pense qu'il n'y verrroit goutte; Le Sommeil aux pesans sourcis, Enchanté d'un morne silence, Y dort, bien loing de tous soucis, Dans les bras de la Nonchalence, Laschement couché sur le dos Dessus des gerbes de pavots. Au creux de cette grotte fresche, Où l'Amour se pourroit geler, Echo ne cesse de brusler Pour son amant froid et revesche, Je m'y coule sans faire bruit, Et par la celeste harmonie D'un doux lut, aux charmes instruit, Je flatte sa triste manie Faisant repeter mes accords A la voix qui luy sert de corps. Tantost, sortant de ces ruines, Je monte au haut de ce rocher, Dont le sommet semble chercher En quel lieu se font les bruïnes; Puis je descends tout à loisir, Sous une falaise escarpée, D'où je regarde avec plaisir L'onde qui l'a presque sappée Jusqu'au siege de Palemon, Fait d'esponges et de limon. Que c'est une chose agreable D'estre sur le bord de la mer, Quand elle vient à se calmer Après quelque orage effroyable! Et que les chevelus Tritons, Hauts, sur les vagues secouées, Frapent les airs d'estranges tons Avec leurs trompes enrouées, Dont l'eclat rend respectueux Les vents les plus impetueux. Tantost l'onde brouillant l'arène, Murmure et fremit de courroux Se roullant dessus les cailloux Qu'elle apporte et qu'elle r'entraine. Tantost, elle estale en ses bords, Que l'ire de Neptune outrage, Des gens noyex, des monstres morts, Des vaisseaux brisez du naufrage, Des diamans, de l'ambre gris, Et mille autres choses de prix. Tantost, la plus claire du monde, Elle semble un miroir flottant, Et nous represente à l'instant Encore d'autres cieux sous l'onde. Le soleil s'y fait si bien voir, Y contemplant son beau visage, Qu'on est quelque temps à savoir Si c'est luy-mesme, ou son image, Et d'abord il semble à nos yeux Qu'il s'est laissé tomber des cieux. Bernières, pour qui je me vante De ne rien faire que de beau, Reçoy ce fantasque tableau Fait d'une peinture vivante, Je ne cherche che les deserts, Où, resvant tout seul, je m'amuse A des discours assez diserts De mon genie avec la muse; Mais mon plus aymable entretien C'est le ressouvenir du tien. Tu vois dans cette poesie Pleine de licence et d'ardeur Les beaux rayons de la splendeur Qui m'esclaire la fantaisie: Tantost chagrin, tantost joyeux Selon que la fureur m'enflame, Et que l'objet s'offre à mes yeux, Les propos me naissent en l'ame, Sans contraindre la liberté Du demon qui m'a transporté. O que j'ayme la solitude! C'est l'element des bons esprits, C'est par elle que j'ay compris L'art d'Apollon sans nulle estude. Je l'ayme pour l'amour de toy, Connaissant que ton humeur l'ayme Mais quand je pense bien à moy, Je la hay pour la raison mesme Car elle pourroit me ravir L'heur de te voir et te servir. L’Été. Georges De Scudéry (1601-1667) Environné de feux, et couvert de lumière, Tu sors de l'Océan, Astre de l'Univers; Et des premiers rayons, de ta clarté première, Tu m'échauffes l'esprit, et m'inspires ces Vers. Tu brilles de splendeur; tu brûles toutes choses; Les Vallons les plus frais, en vain t'ont résisté Tu fais languir les Lis; tu fais mourir les Roses; Et la Neige est fondue, aux chaleurs de l'Été. L'air est étincelant; la terre est desséchée; La Palme la plus fière, a la tête penchée; Le Laurier le plus vert, résiste vainement Tout fume; tout périt; par la celeste flamme; Mais la plus vive ardeur d'un tel embrasement, M'incommode bien moins que celle de mon âme. Sous un habit de fleurs... Vincent Voiture. (1597-1648) Sous un habit de fleurs la nymphe que j' adore, L' autre soir apparut si brillante en ces lieux, Qu' à l' eclat de son teint et celuy de ses yeux, Tout le monde la prit pour la naissante aurore. La terre, en la voyant, fit mille fleurs éclore, L' air fut par tout remply de chants melodieux; Et les feux de la nuit pallirent dans les cieux, Et creurent que le jour recommençoit encore. Le soleil qui tomboit dans le sein de Thetis, R' allumant tout à coup ses rayons amortis, Fit tourner ses chevaux pour aller apres elle. Et l' empire des flots ne l' eust sceu retenir; Mais la regardant mieux, et la voyant si belle, Il se cacha sous l' onde, et n' osa revenir. XVIIIème Siècle. Les Volcans. Nicolas De Chamfort. (1741-1794) Eclaire, échauffe mon génie, Muse de la terre et des cieux; Conduis-moi, sublime Uranie, Vers ces abîmes pleins de feux, De l'enfer soupiraux horribles, Arsenaux profonds et terribles Où, dans un cahos éternel, Des élémens la sourde guerre Forme, allume, lance un tonnerre Plus affreux que celui du ciel. Quels torrens épais de fumée! La terre ouverte sous mes pas Vomit une cendre enflammée: L'antre mugit... Dieux! quels éclats! Des roches dans l'air élancées Retombent, roulent, dispersées. Je m'arrête glacé d'effroi... Un fleuve de feu, de bitume, Couvre d'une bouillante écume Leurs débris poussés jusqu'à moi. Monts altiers, voisins des orages, Qui recélez dans votre sein Les fleuves, enfans des nuages; Et les rendez au genre humain, C'est dans vos cavernes profondes Que du feu, de l'air et des ondes Fermente la sédition. Au fond de cet abîme immense Je vois la nature en silence Méditer sa destruction. L'esclave qui brise la pierre, Et qui cherche l'or dans vos flancs, Sent les fondemens de la terre S'ébranler sous ses pas tremblans. Il palpite, écoute, frissonne; Mais le trépas en vain l'étonne, La rage ranime ses sens: Il pardonne au fléau terrible Qui va sous un débris horrible Écraser ses cruels tyrans. Dieu! quelle avarice intrépide! L'antre pousse un reste de feux: Une foule imprudente, avide, Accourt d'un pas impétueux. Voyez-les d'une main tremblante, Sous une lave encor fumante, Chercher ces métaux détestés, Et, sur le salpêtre et le souffre, Des ruines même du gouffre, Bâtir de superbes cités. Mortel, qui du sort en colère Gémis d'épuiser tous les coups, Sans doute le ciel moins sévère Pouvait te voir d'un oeil plus doux. Mais de la nature en furie Tu surpasses la barbarie; De tes maux déplorable auteur, C'est la rage qui les consomme, Et l'homme est à jamais pour l'homme Le fléau le plus destructeur. Quand ce globe a craint sa ruine, Quand des feux voisins des enfers Grondaient de Lisbonne à la Chine Et soulevaient le sein des mers, Les assassinats de la guerre Désolaient, saccageaient la terre; Vous ensanglantiez les volcans; Et vous égorgiez vos victimes Sur les bords fumans des abîmes Qui vous engloutissaient vivans. Eh quoi! tandis que je frissonne, Vous allumez pour les combats Ces volcans, effroi de Bellone, Ces foudres cachés sous ses pas! Contre la terre consternée Quand la nature est déchaînée, Vous l'imitez dans ses horreurs; Et le plus affreux phénomène Dont frémisse la race humaine Sert de modèle à vos fureurs! Que ne puis-je, arbitre des ombres, Forçant les portes du trépas, Évoquer des royaumes sombres Tous les morts de tous les climats; A chacun d'eux si j'osais dire: Un Dieu t'ordonne de m'instruire Qui t'a conduit au noir séjour? Presque tous, homme impitoyable! Ils répondraient: C'est mon semblable Dont la main m'a privé du jour. Ah! jetez ces coupables armes; De vous-mêmes prenez pitié: Connaissez, éprouvez les charmes De l'amour et de l'amitié! Que la force, que la puissance, Nobles soutiens de l'innocence, Ne servent plus à l'opprimer. Écartez la guerre inhumaine, Et ne vouez plus à la haine Le moment de vivre et d'aimer. Bacchus. André Chénier. (1762-1794) Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée, O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée; Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos Quand tu vins rassurer la fille de Minos. Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage, Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les Ménades couraient en longs cheveux épars Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée, Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée, Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. Et la voix des rochers répétait leurs chansons, Et le rauque tambour, les sonores cymbales, Les hautbois tortueux, et les doubles crotales Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, Au hasard attroupés autour du vieux Silène, Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent. Blanche et douce colombe... André Chénier. (1762-1794) Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) Te promener long-temps sur le bord du ruisseau; Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau. Car si j'avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête, Avec toi murmurer, et fouler sous mes pas Le même pré foulé sous tes pieds délicats, Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie; Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. Tous les deux à l'instant, timide prisonnière, T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière; Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau. Blanche et douce brebis à la voix innocente, Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante Osé sortir du bois et bondir avec toi, Te béler mes amours et t'appeler à moi, Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite, M'auraient vu. Par leurs cris, ils t'auraient mise en fuite, Et pour te dévorer eussent fondu sur toi, Plutôt que te laisser un moment avec moi. Ma Muse pastorale. André Chénier. (1762-1794) Ma Muse pastorale aux regards des Français Osait ne point rougir d'habiter les forêts. Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles; Et, ramenant Palès des climats étrangers, Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques, Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de l'Arcadie ont visité les bois, Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit à ses doux accents incliner leur feuillage; Et d'Hermus aux flots d'or l'harmonieux rivage, Où Bion, de Vénus répétant les douleurs, Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs; Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine; Et les bords montueux de ce lac enchanté, Des vallons de Zurich pure divinité, Qui du sage Gessner à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux, Et partout sur leurs bords a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oublier leurs cours, Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amours! De ces roseaux liés par des noeuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, Chanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiètes. A L'Hirondelle. André Chénier. (1762-1794) Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, débiles encor, Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor. Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. Tu chantes; elle chante. A vos chansons fidèles Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter, dans ta cruelle joie, A ton nid sans pitié cette innocente proie? Et faut-il voir périr un chanteur sans appui Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui! Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide. Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir après toi les restes superflus, Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. Laisse la probité que trahit la fortune, Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds De quelques grains épars sur la terre oubliés. Les jardins. (Extraits) Jacques Delille. (1738-1813) Chant I Le doux printemps revient, et ranime à la fois Les oiseaux, les zéphirs, et les fleurs, et ma voix. Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre? Ah! Lorsque d' un long deuil la terre enfin respire, Dans les champs, dans les bois, sur les monts d' alentour, Quand tout rit de bonheur, d' espérance et d' amour, Qu' un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire; Sur un char foudroyant qu' il place la victoire; Que la coupe d' Atrée ensanglante ses mains: Flore a souri; ma voix va chanter les jardins. Je dirai comment l' art, dans de frais paysages, Dirige l' eau, les fleurs, les gazons, les ombrages. Toi donc, qui, mariant la grace et la vigueur, Sais du chant didactique animer la langueur, Ô muse! Si jadis, dans les vers de Lucrèce, Des austères leçons tu polis la rudesse; Si par toi, sans flétrir le langage des dieux, Son rival a chanté le soc laborieux; Viens orner un sujet plus riche, plus fertile, Dont le charme autrefois avoit tenté Virgile. N' empruntons point ici d' ornement étranger; Viens, de mes propres fleurs mon front va s' ombrager; Et, comme un rayon pur colore un beau nuage, Des couleurs du sujet je tiendrai mon langage. L' art innocent et doux que célèbrent mes vers, Remonte aux plus beaux jours de l' antique univers. Dès que l' homme eut soumis les champs à la culture, D' un heureux coin de terre il soigna la parure; Et plus près de ses yeux il rangea sous ses loix Des arbres favoris et des fleurs de son choix. Du simple Alcinoüs le luxe encor rustique Décoroit un verger. D' un art plus magnifique Babylone éleva des jardins dans les airs. Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers, Les vainqueurs, dans des parcs ornés par la victoire, Alloient calmer leur foudre et reposer leur gloire. La sagesse autrefois habitoit les jardins, Et d' un air plus riant instruisoit les humains: Et quand les dieux offroient un élysée aux sages, Étoit-ce des palais? C' étoit de verds bocages; C' étoit des prés fleuris, séjour des doux loisirs, Où d' une longue paix ils goûtoient les plaisirs. Ouvrons donc, il est temps, ma carrière nouvelle; Philippe m' encourage, et mon sujet m' appelle. Pour embellir les champs simples dans leurs attraits, Gardez-vous d' insulter la nature à grands frais. Ce noble emploi demande un artiste qui pense, Prodigue de génie, et non pas de dépense. Moins pompeux qu' élégant, moins décoré que beau, Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau. Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre, Les jets de la lumière, et les masses de l' ombre, Les heures, les saisons, variant tour à tour Le cercle de l' année et le cercle du jour, Et des prés émaillés les riches broderies, Et des rians côteaux les vertes draperies, Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs, Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs; La nature est à vous; et votre main féconde Dispose, pour créer, des élémens du monde. Mais avant de planter, avant que du terrein Votre bêche imprudente ait entamé le sein, Pour donner aux jardins une forme plus pure, Observez, connoissez, imitez la nature. N' avez-vous pas souvent, aux lieux infréquentés, Rencontré tout-à-coup ces aspects enchantés Qui suspendent vos pas, dont l' image chérie Vous jette en une douce et longue rêverie? Saisissez, s' il se peut, leurs traits les plus frappans, Et des champs apprenez l' art de parer les champs. Voyez aussi les lieux qu' un goût savant décore. Dans ces tableaux choisis vous choisirez encore. Dans sa pompe élégante admirez Chantilli, De héros en héros, d' âge en âge embelli. Beloeil, tout à la fois magnifique et champêtre, Chanteloup, fier encor de l' exil de son maître, Vous plairont tour-à-tour. Tel que ce frais bouton, Timide avant-coureur de la belle saison, L' aimable Tivoli, d' une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle. Les graces en riant dessinèrent Montreuil. Maupertuis, le désert, Rincy, Limours, Auteuil, Que dans vos frais sentiers doucement on s' égare! L' ombre du grand Henri chérit encor Navarre. Semblable à son auguste et jeune déité, Trianon joint la grace avec la majesté. Pour elle il s' embellit, et s' embellit par elle. Et toi, d' un prince aimable ô l' asyle fidèle! Dont le nom trop modeste est indigne de toi, Lieu charmant! Offre lui tout ce que je lui doi, Un fortuné loisir, une douce retraite. Bienfaiteur de mes vers, ainsi que du poète, C' est lui qui, dans ce choix d' écrivains enchanteurs, Dans ce jardin paré de poétiques fleurs, Daigne accueillir ma muse. Ainsi du sein de l' herbe La violette croît auprès du lys superbe. Compagnon inconnu de ces hommes fameux, Ah! Si ma foible voix pouvoit chanter comme eux, Je peindrois tes jardins, le dieu qui les habite, Les arts et l' amitié qu' il y mène à sa suite. Beau lieu! Fais son bonheur. Et moi, si quelque jour, Grace à lui, j' embellis un champêtre séjour, De mon illustre appui j' y placerai l' image. De mes premières fleurs je veux qu' elle ait l' hommage: Pour elle je cultive et j' enlace en festons Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons. Et si l' ombre, la paix, la liberté m' inspire, À l' auteur de ces dons je dévouerai ma lyre. J' ai dit les lieux charmans que l' art peut imiter; Mais il est des écueils que l' art doit éviter. L' esprit imitateur trop souvent nous abuse. Ne prêtez point au sol des beautés qu' il refuse: Avant tout connoissez votre site; et du lieu Adorez le génie, et consultez le dieu. Ses loix impunément ne sont pas offensées. Cependant moins hardi qu' étrange en ses pensées, Tous les jours, dans les champs, un artiste sans goût Change, mêle, déplace, et dénature tout; Et, par l' absurde choix des beautés qu' il allie, Revient gâter en France un site d' Italie. Ce que votre terrein adopte avec plaisir, Sachez le reconnoître, osez vous en saisir. C' est mieux que la nature, et cependant c' est elle; C' est un tableau parfait qui n' a point de modèle. Ainsi savoient choisir les Berghems, les Poussins. Voyez, étudiez leurs chefs-d' oeuvre divins: Et ce qu' à la campagne emprunta la peinture, Que l' art reconnoissant le rende à la nature. Maintenant des terreins examinons le choix, Et quels lieux se plairont à recevoir vos loix. Il fut un temps funeste où, tourmentant la terre, Aux sites les plus beaux l' art déclaroit la guerre, Et, comblant les vallons et rasant les côteaux, D' un sol heureux formoit d' insipides plateaux. Par un contraire abus l' art, tyran des campagnes, Aujourd' hui veut créer des vallons, des montagnes. Évitez ces excès. Vos soins infructueux Vainement combattroient un terrein montueux; Et dans un sol égal, un humble monticule Veut être pittoresque, et n' est que ridicule. Désirez-vous un lieu propice à vos travaux? Loin des champs trop unis, de monts trop inégaux, J' aimerois ces hauteurs où sans orgueil domine Sur un riche vallon une belle colline. Là, le terrein est doux sans insipidité, Élevé sans roideur, sec sans aridité, Vous marchez: l' horizon vous obéit. La terre S' élève ou redescend, s' étend ou se resserre. Vos sites, vos plaisirs changent à chaque pas. Qu' un obscur arpenteur, armé de son compas, Au fond d' un cabinet, d' un jardin symmétrique Confie au froid papier le plan géométrique; Vous, venez sur les lieux. Là, le crayon en main, Dessinez ces aspects, ces côteaux, ce lointain; Devinez les moyens, pressentez les obstacles: C' est des difficultés que naissent les miracles. Le sol le plus ingrat connoîtra la beauté. Est-il nu? Que des bois parent sa nudité. Couvert? Portez la hache en ces forêts profondes: Humide? En lacs pompeux, en rivières fécondes Changez cette onde impure; et, par d' heureux travaux, Corrigez à la fois l' air, la terre et les eaux: Aride enfin? Cherchez, sondez, fouillez encore: L' eau, lente à se trahir, peut-être est près d' éclore. Ainsi d' un long effort moi-même rebuté, Quand j' ai d' un froid détail maudit l' aridité, Soudain un trait heureux jaillit d' un fond stérile, Et mon vers ranimé coule enfin plus facile. Il est des soins plus doux, un art plus enchanteur. C' est peu de charmer l' oeil, il faut parler au coeur. Avez-vous donc connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles? Avez-vous entendu des eaux, des prés, des bois, La muette éloquence et la secrette voix? Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre, Du noble au gracieux, les passages sans nombre M' intéressent toujours. Simple et grand, fort et doux, Unissez tous les tons pour plaire à tous les goûts. Là, que le peintre vienne enrichir sa palette; Que l' inspiration y trouble le poète; Que le sage, du calme y goûte les douceurs; L' heureux, ses souvenirs; le malheureux, ses pleurs. Mais l' audace est commune, et le bon sens est rare. Au lieu d' être piquant, souvent on est bizarre. Gardez que, mal unis, ces effets différens Ne forment qu' un chaos de traits incohérens: Les contradictions ne sont pas des contrastes. D' ailleurs, à ces tableaux il faut des toiles vastes. N' allez pas resserrer dans des cadres étroits Des rivières, des lacs, des montagnes, des bois. On rit de ces jardins, absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie, Où l' art, invraisemblable à la fois et grossier, Enferme en un arpent un pays tout entier. Au lieu de cet amas, de ce confus mélange, Variez les objets, ou que leur aspect change. Rapprochés, éloignés, entrevus, découverts, Qu' ils offrent tour-à-tour vingt spectacles divers. Que de l' effet qui suit, l' adroite incertitude Laisse à l' oeil curieux sa douce inquiétude; Qu' enfin les ornemens avec choix soient placés, Jamais trop imprévus, jamais trop annoncés. Sur-tout, du mouvement: sans lui, sans sa magie, L' esprit désoccupé retombe en léthargie; Sans lui, sur vos champs froids mon oeil glisse au hasard. Des grands peintres encor faut-il attester l' art? Voyez-les prodiguer de leur pinceau fertile De mobiles objets sur la toile immobile, L' onde qui fuit, le vent qui courbe les rameaux, Les globes de fumée exhalés des hameaux, Les troupeaux, les pasteurs, et leurs jeux et leur danse. Saisissez leur secret. Plantez en abondance Ces souples arbrisseaux, et ces arbres mouvans Dont la tête obéit à l' haleine des vents; Quels qu' ils soient, respectez leur flottante verdure, Et défendez au fer d' outrager la nature. Voyez-la dessiner ces chênes, ces ormeaux. Voyez comment sa main, du tronc jusqu' aux rameaux, Des rameaux au feuillage augmentant leur souplesse, Des ondulations leur donna la mollesse. Mais les ciseaux cruels... prévenez ce forfait, Nymphes des bois, courez. Que dis-je? C' en est fait. L' acier a retranché leur cime verdoyante. Je n' entends plus au loin, sur leur tête ondoyante, Le rapide aquilon légèrement courir, Frémir dans leurs rameaux, s' éloigner, et mourir. Froids, monotones, morts, du fer qui les mutile Ils semblent avoir pris la roideur immobile. Vous donc, dans vos tableaux amis du mouvement, À vos arbres laissez leur doux balancement. Qu' en mobiles objets la perspective abonde: Faites courir, bondir et rejaillir cette onde. Vous voyez ces vallons, ces bois, ces champs déserts; Des différens troupeaux dans les sites divers Envoyez, répandez les peuplades nombreuses. Là, du sommet lointain des roches buissonneuses, Je vois la chèvre pendre. Ici, de mille agneaux L' écho porte les cris de côteaux en côteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline, Couché sur ses genoux, le boeuf pesant rumine; Tandis qu' impétueux, fier, inquiet, ardent, Cet animal guerrier qu' enfanta le trident, Déploie, en se jouant, dans un gras pâturage Sa vigueur indomptée et sa grace sauvage. Que j' aime et sa souplesse et son port animé; Soit que dans le courant du fleuve accoutumé En frissonnant il plonge, et, luttant contre l' onde, Batte du pied le flot qui blanchit et qui gronde; Soit qu' à travers les prés il s' échappe par bonds; Soit que, livrant aux vents ses longs crins vagabonds, Superbe, l' oeil en feu, les narines fumantes, Beau d' orgueil et d' amour, il vole à ses amantes! Quand je ne le vois plus, mon oeil le suit encor. Ainsi de la nature épuisant le trésor, Le terrein, les aspects, les eaux, et les ombrages Donnent le mouvement, la vie aux paysages. Mais si du mouvement notre oeil est enchanté, Il ne chérit pas moins un air de liberté. Laissez donc des jardins la limite indécise, Et que votre art l' efface, ou du moins la déguise. Où l' oeil n' espère plus, le charme disparoît. Aux bornes d' un beau lieu nous touchons à regret: Bientôt il nous ennuie, et même nous irrite. Au-delà de ces murs, importune limite, On imagine encor de plus aimables lieux, Et l' esprit inquiet désenchante les yeux. Quand toujours guerroyant vos gothiques ancêtres Transformoient en champ-clos leurs asyles champêtres, Chacun dans son donjon, de murs environné, Pour vivre sûrement, vivoit emprisonné. Mais que fait aujourd' hui cette ennuyeuse enceinte Que conserve l' orgueil et qu' inventa la crainte? À ces murs qui gênoient, attristoient les regards, Le goût préféreroit ces verdoyans remparts, Ces murs tissus d' épine, où votre main tremblante Cueille et la rose inculte et la mûre sanglante. Mais les jardins bornés m' importunent encor. Loin de ce cercle étroit prenons enfin l' essor Vers un genre plus vaste et des formes plus belles, Dont seul Ermenonville offre encor des modèles. Les jardins appelloient les champs dans leur séjour, Les jardins dans les champs vont entrer à leur tour. Du haut de ces côteaux, de ces monts d' où la vue D' un vaste paysage embrasse l' étendue, La nature au génie a dit: " écoute-moi. Tu vois tous ces trésors; ces trésors sont à toi. Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse, Mes travaux imparfaits implorent ton adresse ". Elle dit. Il s' élance, il va de tous côtés Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés. Des vallons aux côteaux, des bois à la prairie, Il retouche en passant le tableau qui varie. Il sait, au gré des yeux, réunir, détacher, Éclairer, rembrunir, découvrir ou cacher. Il ne compose pas; il corrige, il épure, Il acheve les traits qu' ébaucha la nature. Le front des noirs rochers a perdu sa terreur; La forêt égayée adoucit son horreur; Un ruisseau s' égaroit, il dirige sa course; Il s' empare d' un lac, s' enrichit d' une source; Il veut; et des sentiers courent de toutes parts Chercher, saisir, lier tous ces membres épars, Qui, surpris, enchantés du noeud qui les rassemble, Forment de cent détails un magnifique ensemble. Ces grands travaux peut-être épouvantent votre art. Rentrez dans nos vieux parcs, et voyez d' un regard Ces riens dispendieux, ces recherches frivoles, Ces treillages sculptés, ces bassins, ces rigoles. Avec bien moins de frais qu' un art minutieux N' orna ce seul réduit qui plaît un jour aux yeux, Vous allez embellir un paysage immense. Tombez devant cet art, fausse magnificence; Et qu' un jour, transformée en un nouvel éden, La France à nos regards offre un vaste jardin! Que si vous n' osez pas tenter cette carrière, Du moins de vos enclos franchissant la barrière, Par de riches aspects agrandissez les lieux. D' un vallon, d' un côteau, d' un lointain gracieux, Ajoutez à vos parcs l' étrangère étendue; Possédez par les yeux, jouissez par la vue. Sur-tout sachez saisir, enchaîner à vos plants Ces accidents heureux qui distinguent les champs. Ici, c' est un hameau que des bois environnent; Là, de leurs longues tours les cités se couronnent; Et l' ardoise azurée, au loin frappant les yeux, Court en sommet aigu se perdre dans les cieux. Oublierai-je ce fleuve, et son cours, et ses rives? Votre oeil de loin poursuit les voiles fugitives. Des îles quelquefois s' élèvent de son sein; Quelquefois il s' enfuit sous l' arc d' un pont lointain. Et si la vaste mer à vos yeux se présente, Montrez, mais variez cette scène imposante. Ici, qu' on l' entrevoie à travers des rameaux. Là, dans l' enfoncement de ces profonds berceaux, Comme au bout d' un long tube une voûte la montre. Au détour d' un bosquet ici l' oeil la rencontre, La perd encore; enfin la vue en liberté Tout-à-coup la découvre en son immensité. Sur ces aspects divers fixez l' oeil qui s' égare; Mais, il faut l' avouer, c' est d' une main avare Que les hommes, les arts, la nature et le temps Sèment autour de nous de riches accidens. Ô plaines de la Grèce! ô champs de l' Ausonie, Lieux toujours inspirans, toujours chers au génie! Que de fois arrêté dans un bel horizon, Le peintre voit, s' enflamme, et saisit son crayon, Dessine ces lointains, et ces mers, et ces îles, Ces ports, ces monts brûlans et devenus fertiles, Des laves de ces monts encor tout menaçans, Sur des palais détruits d' autres palais naissans, Et, dans ce long tourment de la terre et de l' onde, Un nouveau monde éclos des débris du vieux monde! Hélas! Je n' ai point vu ce séjour enchanté, Ces beaux lieux où Virgile a tant de fois chanté; Mais, j' en jure et Virgile et ses accords sublimes, J' irai; de l' Apennin je franchirai les cimes; J' irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés, Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés. Vous, épris des beautés qu' étalent ces rivages, Au lieu de ces aspects, de ces grands paysages, N' avez-vous au-dehors que d' insipides champs? Qu' au-dedans, des objets mieux choisis, plus touchans Dédommagent vos yeux d' une vue étrangère: Dans votre propre enceinte apprenez à vous plaire; Symbole heureux du sage, indépendant d' autrui, Qui rentre dans son ame, et se plaît avec lui. Je m' enfonce avec vous dans ce secret asyle. Toutefois aux lieux même où le sol plus fertile En aspects variés est le plus abondant, Des trésors de la vue économe prudent, Faites-les acheter d' une course légère. Que votre art les promette, et que l' oeil les espère: Promettre, c' est donner; espérer, c' est jouir. Il faut m' intéresser, et non pas m' éblouir. Dans mes leçons encor je voudrois vous apprendre L' art d' avertir les yeux, et l' art de les surprendre. Mais avant de dicter des préceptes nouveaux, Deux genres, dès long-tems ambitieux rivaux, Se disputent nos voeux. L' un à nos yeux présente D' un dessein régulier l' ordonnance imposante, Prête aux champs des beautés qu' ils ne connoissoient pas, D' une pompe étrangère embellit leurs appas, Donne aux arbres des loix, aux ondes des entraves, Et, despote orgueilleux, brille entouré d' esclaves. Son air est moins riant et plus majestueux. L' autre, de la nature amant respectueux, L' orne, sans la farder, traite avec indulgence Ses caprices charmans, sa noble négligence, Sa marche irrégulière, et fait naître avec art Les beautés, du désordre, et même du hasard. Chacun d' eux a ses droits; n' excluons l' un ni l' autre: Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre. Ainsi que leurs beautés, tous les deux ont leurs loix. L' un est fait pour briller chez les grands et les rois; Les rois sont condamnés à la magnificence. On attend autour d' eux l' effort de la puissance; On y veut admirer, enivrer ses regards Des prodiges du luxe et du faste des arts. L' art peut donc subjuguer la nature rebelle; Mais c' est toujours en grand qu' il doit triompher d' elle. Son éclat fait ses droits; c' est un usurpateur Qui doit obtenir grace, à force de grandeur. Loin donc ces froids jardins, colifichet champêtre, Insipides réduits, dont l' insipide maître Vous vante, en s' admirant, ses arbres bien peignés, Ses petits sallons verds bien tondus, bien soignés; Son plant bien symmétrique, où, jamais solitaire, Chaque allée a sa soeur, chaque berceau son frère, Ses sentiers ennuyés d' obéir au cordeau, Son parterre brodé, son maigre filet d' eau, Ses buis tournés en globe, en pyramide, en vase, Et ses petits bergers bien guindés sur leur base. Laissez-le s' applaudir de son luxe mesquin; Je préfère un champ brut à son triste jardin. Loin de ces vains apprêts, de ces petits prodiges, Venez, suivez mon vol au pays des prestiges, À ce pompeux Versaille, à ce riant Marly, Que Louis, la nature, et l' art ont embelli. C' est là que tout est grand, que l' art n' est point timide; Là, tout est enchanté. C' est le palais d' Armide; C' est le jardin d' Alcine, ou plutôt d' un héros Noble dans sa retraite, et grand dans son repos, Qui cherche encore à vaincre, à dompter des obstacles, Et ne marche jamais qu' entouré de miracles. Voyez-vous et les eaux, et la terre, et les bois, Subjugués à leur tour, obéir à ses loix; À ces douze palais d' élégante structure Ces arbres marier leur verte architecture; Ces bronzes respirer; ces fleuves suspendus En gros bouillons d' écume à grand bruit descendus Tomber, se prolonger dans des canaux superbes, Là, s' épancher en nappe; ici, monter en gerbes; Et, dans l' air s' enflammant aux feux d' un soleil pur, Pleuvoir en gouttes d' or, d' émeraude et d' azur? Si j' égare mes pas dans ces bocages sombres, Des Faunes, des Sylvains en ont peuplé les ombres, Et Diane et Vénus enchantent ce beau lieu. Tout bosquet est un temple, et tout marbre est un dieu; Et Louis, respirant du fracas des conquêtes, Semble avoir invité tout l' Olympe à ses fêtes. C' est dans ces grands effets que l' art doit se montrer. Mais l' esprit aisément se lasse d' admirer. J' applaudis l' orateur dont les nobles pensées Roulent pompeusement, avec soin cadencées: Mais ce plaisir est court. Je quitte l' orateur Pour chercher un ami qui me parle du coeur. Du marbre, de l' airain que le luxe prodigue, Des ornemens de l' art l' oeil bientôt se fatigue; Mais les bois, mais les eaux, mais les ombrages frais, Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais. Aimez donc des jardins la beauté naturelle. Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle. Regardez dans Milton. Quand ses puissantes mains Préparent un asyle aux premiers des humains; Le voyez-vous tracer des routes régulières, Contraindre dans leur cours les ondes prisonnières? Le voyez-vous parer d' étrangers ornemens L' enfance de la terre et son premier printemps? Sans contrainte, sans art, de ses douces prémices La nature épuisa les plus pures délices. Des plaines, des côteaux le mêlange charmant, Les ondes à leur choix errantes mollement, Des sentiers sinueux les routes indécises, Le désordre enchanteur, les piquantes surprises, Des aspects où les yeux hésitoient à choisir, Varioient, suspendoient, prolongeoient leur plaisir. Sur l' émail velouté d' une fraîche verdure, Mille arbres, de ces lieux ondoyante parure, Charme de l' odorat, du goût et des regards, Élégamment grouppés, négligemment épars, Se fuyoient, s' approchoient, quelquefois à leur vue Ouvroient dans le lointain une scène imprévue; Ou, tombant jusqu' à terre, et recourbant leurs bras, Venoient d' un doux obstacle embarrasser leurs pas; Ou pendoient sur leur tête en festons de verdure, Et de fleurs, en passant, semoient leur chevelure. Dirai-je ces forêts d' arbustes, d' arbrisseaux, Entrelaçant en voûte, en alcove, en berceaux Leurs bras voluptueux, et leurs tiges fleuries? C' est là que, les yeux pleins de tendres rêveries, Ève à son jeune époux abandonna sa main, Et rougit comme l' aube aux portes du matin. Tout les félicitoit dans toute la nature, Le ciel par son éclat, l' onde par son murmure. La terre, en tressaillant, ressentit leurs plaisirs; Zéphyre aux antres verds redisoit leurs soupirs; Les arbres frémissoient, et la rose inclinée Versoit tous ses parfums sur le lit d' hyménée. Ô bonheur ineffable! ô fortunés époux! Heureux dans ses jardins, heureux qui, comme vous, Vivroit, loin des tourmens où l' orgueil est en proie, Riche de fruits, de fleurs, d' innocence et de joie! L'Abeille Juditifiée. Claude-Joseph Dorat. (1734-1780) Dans la chaleur d' un jour d' été, Non loin d' un ruisseau qui murmure, À l' abri d' un bois écarté, Thaïs dormoit sur la verdure. La voûte épaisse des rameaux Brisant les traits de la lumière, Entretenoit sous ces berceaux Une ombre fraîche et solitaire. Thaïs dormoit, tous les oiseaux Immobiles dans les feuillages, Interrompant leurs doux ramages, Sembloient respecter son repos. Vers ces lieux un instinct m' attire; Il n' est point de réduits secrets Pour l' amant que sa flamme inspire: Il devine ce qu' il desire; Son coeur ne le trompe jamais, Et suffit seul pour le conduire. J' arrive au bosquet enchanté: Quel tableau! Celle que j' encense Sommeilloit avec volupté, Sous un voile au hazard jeté, Qui satisfait à la décence, En dessinant la nudité. Sur l' ivoire d' un bras flexible Son cou reposoit incliné, Et l' autre bras abandonné Sembloit mollement entraîné Vers cet asyle inaccessible, Trésor de l' amant fortuné. Thaïs a des fleurs pour parure: Les tresses de ces cheveux blonds Descendent, en plis vagabonds, Jusques aux noeuds de sa ceinture. Son sein captif qui se débat Sous une gaze transparente, Amoureusement se tourmente Pour sortir vainqueur du combat, Et moi, je languis dans l' attente. Zéphyr alors, soufflant exprès, Dérange la gaze, l' entr' ouvre; Au gré de mes soupirs discrets, Déjà plus d' un lis se découvre. Voici l' instant de me servir, Disois-je à l' amour, je t' implore: Encore un souffle du Zéphyr, Et la rose est prête d' éclore. L' officieux époux de Flore Brise la chaîne des rubans. Un seul lui résistoit encore, Le noeud glisse... dieux! Quels momens! ... La barrière enfin est rompue; Rien ne s' oppose à mon desir; Un frais bouton naît à ma vue, Et je n' ai plus qu' à le cueillir. Je brûle, j' avance, je n' ose; Je retiens mon souffle amoureux; Mais au péril mon coeur s' expose; J' ai fait un pas, j' en risque deux; J' approche ma bouche, et la rose Se colore de nouveaux feux. Je disparois, Thaïs s' éveille; Mon baiser agite son sein; Elle y porte en tremblant la main; Puis appercevant une abeille Qui, séduite par ses couleurs, Pour elle avoit quitté les fleurs, Et les fruits ambrés de la treille: C' est donc toi qui me fais souffrir Par une piqûre cruelle? Tu paîras mon tourment, dit-elle... Quoiqu' il soit mêlé de plaisir... Calme, lui dis-je, ta colère; Le coupable à toi vient s' offrir. Je suis l' abeille téméraire, C' est moi seul que tu dois punir: Mais non Thaïs n' est point sévère. Si je parviens à te fléchir, Un second baiser peut guérir Le mal qu' un premier t' a pu faire. Stances Sur Mon Jardin. (1803) Joseph Quesnel. (1746-1809) Petit Jardin que j’ai planté, Que ton enceinte sait me plaire! Je vois en ta simplicité L’image de mon caractère. Pour rêver qu’on s’y trouve bien! Ton agrément c’est ta verdure, À l’art tu ne dois presque rien, Tu dois beaucoup à la nature. D’un fleuve rapide en son cours, Tes murs viennent baiser la rive; Et je vois s’écouler mes jours, Comme une onde fugitive. Lorsque pour goûter le repos, Chaque soir je quitte l’ouvrage, Que j’aime, jeunes arbrisseaux, À reposer sous votre ombrage! Votre feuillage, tout le jour, Au doux rossignol sert d’asile, C’est là qu’il chante son amour, Et la nuit il y dort tranquille. Ô! toi, qui brilles en mon jardin, Tendre fleur, ton destin m’afflige; On te voit fleurir le matin, Et le soir mourir sur la tige. Vous croissez, arbrisseaux charmants, Dans l’air votre tige s’élance. Hélas! j’eus aussi mon printemps, Mais déjà mon hiver commence! Mais à quoi sert de regretter Les jours en notre court passage? La mort ne doit point attrister, Ce n’est que la fin du voyage. Source: http://www.poesies.net