Les Grands Thèmes De Poésie. Tome II: L'AMOUR. TABLE DES MATIERES L'AMOUR 14-15ème Siècle. Guillaume de Machaut (1300-1377): Amours me fait desirer. . . Christine de Pisan(1363-1430): Trés doulz ami, or t'en souviegne. . . 16ème Siècle. François Bérenger De La Tour d'Albenas En Vivarez (1529?-1559?): Autre Chanson. ????? Pierre de Ronsard (1524-1585): A Cassandre. Pierre De Ronsard (1524-1585): Quand vous serez bien vieille. . . 17ème Siècle. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630): Complainte A Sa Dame. 18ème Siècle. Andre Chenier. (1762-1794): L'Amour Et Le Berger. 19ème Siècle. Alphonse De Lamartine. (1790-1869): Le Lac. Alfred de Vigny. (1797-1863): La Neige. Victor Hugo (1802-1885): Vielle Chanson Du Jeune Temps. Félix Arvers (1806-1850): Sonnet. Gérard De Nerval (1808-1855): Les Cydalises. Gérard De Nerval (1808-1855): Artémis. Alfred De Musset (1810-1857): La Nuit D'Août. Charles Leconte De Lisle (1818-1894): Christine. Charle Baudelaire (1821-1867): A Une Passante. Charle Baudelaire (1821-1867): Parfum Exotique. Alice De Chambrier. (1861-1882): Sérénade. Alice De Chambrier. (1861-1882): La Belle Au Bois Dormant. Théodore De Banville (1823-1891): Camille, quand la Nuit t'endort. . . Armand Renaud (1836-1895): La Reine De La Nuit. Armand Silvestre.(1837-1901): Les Femmes Et La Mer. Sully Prudhomme. (1839-1907): La Volupté. Louisa Siefert. (1845-1877): L'amour! un mot encor. . . Louisa Siefert. (1845-1877): La tristesse a vaincu. . . Louisa Siefert. (1845-1877): Amour. Maurice Rollinat (1846-1903): L'Introuvable. Maurice Rollinat. (1846-1903): Les Yeux. Arthur Rimbaud (1854-1891): Première Soirée. Albert Samain. (1858-1900): Comme une grande fleur. . . 20ème Siècle. Jean Richepin. (1849-1926): Le Jour Où Je Vous Vis. . . Henri De Régnier. (1864-1936): Le Socle. Francis Jammes. (1868-1938): Les Cerises. Charles Gill. (1871-1918): Premier Amour. Paul Valéry. (1871-1945): Les Pas. Paul Valéry. (1871-1945): La Dormeuse. Albert Ferland. (1872-1943): Holocauste. Par Anna De Noailles. (1876-1933): Je voudrais bien. . . Emile Nelligan. (1879-1941): Amour Immaculé. Emile Nelligan. (1879-1941): Amours D'Elite. Guillaume Apollinaire (1880-1918): Le Pont Mirabeau. Guillaume Apollinaire (1880-1918): Les Colchiques. Tristan Derème. (1889-1941): Le Passé maugréait. . . L'AMOUR FILIAL. 17ème Siècle. Pierre Corneille, (1606-1684): Pompée (Extrait) Charles Perrault. (1628-1703): Extrait de Griselidis. 18ème Siècle. François-Thomas-Marie De Baculard D'Arnaud. (1718-1805): Extrait D'Euphémie. Andre Chenier. (1762-1794): Le Malade. Andre Chenier. (1762-1794): Au sang de ses enfants. . . 19ème Siècle. Marceline Desbordes-Valmore. (1786-1859): La Couronne Effeuillée. Victor Hugo (1802-1885): Demain, dès l'aube. . . Victor Hugo (1802-1885): Les Pauvres Gens. Sully Prudhomme. (1839-1907): A Maurice Chevrier. Francois Copée (1842-1908): L'Éducation Maternelle. L'AMOUR 14-15ème Siècle. Par Guillaume de Machaut (1300-1377) Amours me fait desirer. . . Amours me fait desirer Et amer De cuer si folettement Que je ne puis esperer Ne penser N'ymaginer nullement Que le dous viaire gent Qui m'esprent Me doie joie donner, S'amours ne fait proprement Telement Que je l'aie sans rouver. S'ay si dur à endurer Que durer Ne puis mie longuement; Car en mon cuer vueil celer Et porter Ceste amour couvertement, Sans requerre aligement, Qu'à tourment Vueil miex ma vie finer. Et si n'ay je pensement Vraiement Que je l'aie sans rouver. Mais desirs fait embraser Et doubler Ceste amour si asprement Que tout me fait oublier, Ne penser N'ay fors à li suelement; Et pour ce amoureusement Humblement Langui sans joie gouster. S'en morray, se temprement Ne s'assent Que je l'aie sans rouver. Trés doulz ami, or t'en souviegne. . . Par Christine de Pisan. (1363-1430) Trés doulz ami, or t'en souviegne Que au jour d'ui je te retien Pour mon ami, et aussi mien Vueil je que tout ton cuer deviegne; Car c'est la guise, et bien l'entens, Entre les amans ordennée, Que le premier jour du printemps On retiengne ami pour l'année. A celle fin que l'amour tiegne Un chappellet vert fait trés bien; On doit donner chascun le sien, Tant que l'autre année reviegne Trés doulx ami, or t'en souviegne. Si t'ay choisi et bien attens; Car m'amour te sera donnée; Grant peine as souffert, mais par temps Te sera bien guerredonnée. Afin que la guise maintiengne Le jour Saint Valentin, or tien Mon chappellet, mais ça le tien, Je t'ameray, quoy qu'il aviegne, Trés doulx ami, or t'en souviegne. 16ème Siècle. Autre Chanson. Par François Bérenger De La Tour d'Albenas En Vivarez (1529?-1559?) Helas amour pourquoy Environnes d'ennuiz Moy qui ne veux ne puis Resister contre toy? Loué tu serois bien De vouloir molester Ceux qui au pouvoir tien Presument resister. Je scay que ta pitié Incessamment me fuit, Car froyde est l'amitié Si le tourment ne suit. C'est dont les maux je sens Que tu me fais avoir, Qui sans mort recepvoir Tousjours ilz sont naissans. Vien vien contre moy donq En ire t'enflammer. Le mal sera bien long, Si je laisse d'aymer. A Cassandre. Par Pierre de Ronsard (1524-1585) Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu, cette vêprée, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil. Las! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las, las! ses beautés laissé choir; O vraiment marâtre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir! Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez votre jeunesse: Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté. Quand vous serez bien vieille. . . Par Pierre de Ronsard (1524-1585) Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle, Assise aupres du feu, devidant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant, Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle. Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desja sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de Ronsard ne s'aille resveillant, Benissant vostre nom de louange immortelle. Je seray sous la terre, et fantaume sans os: Par les ombres Myrtheux je prendray mon repos. Vous serez au fouyer une vieille accroupie, Regrettant mon amour, et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain: Cueillez dés aujourd'huy les roses de la vie. 17ème Siècle. Complainte A Sa Dame. Par Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) Ne lisez pas ces vers, si mieux vous n'aimez lire Les escrits de mon coeur, les feux de mon martyre : Non, ne les lisez pas, mais regardez aux Cieux, Voyez comme ils ont joint leurs larmes à mes larmes, Oyez comme les vents pour moy levent les armes, A ce sacré papier ne refusez vos yeux. Boute-feux dont l'ardeur incessamment me tuë, Plus n'est ma triste voix digne if estre entenduë : Amours, venez crier de vos piteuses voix Ô amours esperdus, causes de ma folie, Ô enfans insensés, prodigues de ma vie, Tordez vos petits bras, mordez vos petits doigts. Vous accusez mon feu, vous en estes l'amorce, Vous m'accusez d'effort, et je n'ay point de force, Vous vous plaignez de moy, et de vous je me plains, Vous accusez la main, et le coeur luy commande, L'amour plus grand au coeur, et vous encor plus grande, Commandez à l'amour, et au coeur et aux mains. Mon peché fut la cause , et non pas l'entreprendre; Vaincu, j'ay voulu vaincre, et pris j'ay voulu prendre. Telle fut la fureur de Scevole Romain : Il mit la main au feu qui faillit à l'ouvrage, Brave en son desespoir, et plus brave en sa rage, Brusloit bien plus son coeur qu'il ne brusloit sa main. Mon coeur a trop voulu, ô superbe entreprise, Ma bouche d'un baiser à la vostre s'est prise, Ma main a bien osé toucher à vostre sein, Qu'eust -il après laissé ce grand coeur d 'entreprendre, Ma bouche vouloit l'ame à vostre bouche rendre, Ma main sechoit mon coeur au lieu de vostre sein. 18ème Siècle. L'Amour Et Le Berger. (Poésies Antiques.) Par André Chénier. (1762-1794) Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos, Effrayé d'un bonheur ennemi du repos, J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthuse, Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris, Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils. Tous deux ils souriaient : " Tiens, berger, me dit-elle, Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle; Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; Montre-lui la sagesse, elle habite les champs. Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfant doux et timide. Je lui dis nos plaisirs et la paix des hameaux; Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons ; quel dieu, sur le Ménale, Forma de neuf roseaux une flûte inégale. Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait à son tour d'amoureuses chansons: La douceur d'un baiser et l'empire des belles; Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé. Que ses chants étaient doux! je m'y laissai surprendre. Mon âme ne pouvait se lasser de l'entendre. Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit, Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit. Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon coeur; et, de cet heureux jour, Et ma bouche et mon coeur n'ont respiré qu'amour. 19ème Siècle Le Lac. Méditations Poétiques. (1860) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour? O lac! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir! Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés. Un soir, t'en souvient- il? nous voguions en silence; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux. Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots: -O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices, Suspendez votre cours! Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours! -Assez de malheureux ici-bas vous implorent: Coulez, coulez pour eux; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent; Oubliez les heureux. -Mais je demande en vain quelques moments encore, Le temps m'échappe et fuit; Je dis à cette nuit: -Sois plus lente; -et l'aurore Va dissiper la nuit. -Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive, Hâtons-nous, jouissons! L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive; Il coule, et nous passons! Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur? Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus? Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez? O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir! Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux! Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés! Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise: -Ils ont aimé! La Neige. (1830) Par Alfred De Vigny (1797-1863) I Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbre sont noires, Quand la neige est épaisse, et charge un sol glacé! Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s'élance, Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher L'immobile corbeau sur l'arbre se balance, Comme la girouette au bout du long clocher! Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige. Derrière les vitraux dont l'azur le protège, Le roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir, Car il craint sa colère et surtout son pouvoir. De cheveux longs et gris son front brun s'environne, Et porte en se ridant le fer de la couronne; Sur l'habit dont la pourpre a peint l'ample velours, L'empereur a jeté la lourde peau d'un ours. Avidement courbé, sur le sombre vitrage Ses soupirs inquiets impriment un nuage. Contre un marbre frappé d'un pied appesanti, La sandale romaine a vingt fois retenti. Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule? Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule? C'est le page Éginard, qu'à ses genoux le jour Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour. Doucement son bras droit étreint un cou d'ivoire, Doucement son baiser suit une tresse noire, Et la joue inclinée, et ce dos où les lis De l'hermine entourés sont plus blancs que ses plis. Il retient dans son coeur une craintive haleine, Et de sa dame ainsi pense alléger la peine, Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds Qui, dans ses mains, ce soir; dormiront essuyés; Lorsqu'arrêtée Emma vante sa marche sûre, Lève un front caressant, sourit et le rassure, D'un baiser mutuel implore le secours, Puis repart chancelante et traverse les cours. Mais les voix des soldats résonnent sons les voûtes, Les hommes d'armes noirs en ont fermé les routes; Éginard, échappant à ses jeunes liens, Descend des bras d'Emma, qui tombe dans les siens. II Un grand trône ombragé des drapeaux d'Allemagne De son dossier de pourpre entoure Charlemagne. Les douze pairs, debout sur ses larges degrés, Y font luire l'orgueil des lourds manteaux dorés. Tous posent un bras fort sur une longue épée, Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée; Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus La gothique devise autour des rois vaincus. Sous les triples piliers des colonnes moresques, En cercle sont placés des soldats gigantesques, Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs, Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants. Tous deux joignant les mains, à genoux sur la pierre, L'un pour l'autre en leur coeur cherchant une prière, Les beaux enfants tremblaient, en abaissant leur front, Tantôt pâle de crainte ou rouge de l'affront. D'un silence glacé régnait la paix profonde. Bénissant en secret sa chevelure blonde, Avec un lent effort, sous ce voile, Éginard Tente vers sa maîtresse un timide regard. Sous l'abri de ses mains Emma cache sa tête, Et, pleurant, elle attend l'orage qui s'apprête: Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux A travers ses beaux doigts un jour audacieux. L'empereur souriait en versant une larme, Qui donnait à ses traits un ineffable charme; Il appela Turpin, l'évêque du palais, Et d'une voix très douce il dit: " Bénissez-les. " Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbre sont noires, Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé! Vielle Chanson Du Jeune Temps. Victor Hugo. (1802-1885) Je ne songeais pas à Rose; Rose au bois vint avec moi; Nous parlions de quelque chose, Mais je ne sais plus de quoi. J'étais froid comme les marbres; Je marchais à pas distraits; Je parlais des fleurs, des arbres; Son oeil semblait dire: -Après?- La rosée offrait ses perles, Les taillis ses parasols; J'allais; j'écoutais les merles, Et Rose les rossignols. Moi, seize ans, et l'air morose; Elle vingt; ses yeux brillaient. Les rossignols chantaient Rose Et les merles me sifflaient. Rose, droite sur ses hanches, Leva son beau bras tremblant Pour prendre une mûre aux branches; Je ne vis pas son bras blanc. Une eau courait, fraîche et creuse Sur les mousses de velours; Et la nature amoureuse Dormait dans les grands bois sourds. Rose défit sa chaussure, Et mit, d'un air ingénu, Son petit pied dans l'eau pure; Je ne vis pas son pied nu. Je ne savais que lui dire; Je la suivais dans le bois, La voyant parfois sourire Et soupirer quelquefois. Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois sourds. -Soit; n'y pensons plus! -dit-elle. Depuis, j'y pense toujours. Sonnet. Par Félix Arvers (1806-1850) Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu : Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su. Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire. Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu. Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle suit son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas. À l'austère devoir, pieusement fidèle, Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle "Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas. Les Cydalises. Par Gérard De Nerval (1808-1855) Où sont nos amoureuses? Elles sont au tombeau: Elles sont plus heureuses, Dans un séjour plus beau! Elles sont près des anges, Dans le fond du ciel bleu, Et chantent les louanges De la mère de Dieu! O blanche fiancée! O jeune vierge en fleur! Amante délaissée, Que flétrit la douleur! L'éternité profonde Souriait dans vos yeux... Flambeaux éteints du monde Rallumez-vous aux cieux! Artémis. Par Gérard De Nerval (1808-1855) La Treizième revient... C'est encor la première; Et c'est toujours la seule, -ou c'est le seul moment; Car es-tu reine, ô toi! La première ou dernière? Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?... Aimez qui vous aima du berceau dans la bière; Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement: C'est la mort -ou la morte ...O délice! ô tourment! La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière. Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, Rose au coeur violet, fleur de sainte Gudule: As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux? Roses blanches, tombez! vous insultez nos dieux, Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle: -La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux! La Nuit D'Août. Par Alfred De Musset (1810-1857) LA MUSE Depuis que le soleil, dans l'horizon immense, A franchi le Cancer sur son axe enflammé, Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé. Hélas! Depuis longtemps sa demeure est déserte; Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant. Seule, je viens encor, de mon voile entr'ouverte, Comme une voile en pleurs au tombeau d'un enfant. LE POETE Salut à ma fidèle amie! Salut, ma gloire et mon amour! La meilleure et la plus chérie Est celle qu'on trouve au retour.. L'opinion et l'avarice Viennent un temps de m'emporter. Salut, ma mère et ma nourrice! Salut, salut consolatrice! Ouvre tes bras, je viens chanter. LA MUSE Pourquoi, coeur altéré, coeur lassé d'espérance, T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard? Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard? Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance? Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour? Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde. Il ne te restera de tes plaisirs du monde Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour. Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive; Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive, Je regarde en rêvant les murs de ton jardin, Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin. Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne, Et tu laisses mourir cette pauvre verveine Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux, Devaient être arrosés des larmes de tes yeux. Cette triste verdure est mon vivant symbole; Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux, Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole, Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux. LE POETE Quand j'ai passé par la prairie, J'ai vu, ce soir, dans le sentier, Une fleur tremblante et flétrie, Une pâle fleur d'églantier. Un bourgeon vert à côté d'elle Se balançait sur l'arbrisseau; Je vis poindre une fleur nouvelle; La plus jeune était la plus belle : L'homme est ainsi, toujours nouveau. LA MUSE Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes Toujours les pieds poudreux et la sueur au front ! Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes; Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond. Hélas! par tous pays, toujours la même vie Convoiter, regretter, prendre et tendre la main; Toujours mêmes acteurs et même comédie, Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie, Rien de vrai là-dessous que le squelette humain. Hélas! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète. Rien ne réveille plus votre lyre muette; Vous vous noyez le coeur dans un rêve inconstant; Et vous ne savez pas que l'amour de la femme Change et dissipe cri pleurs les trésors de votre âme, Et que Dieu compte plus les larmes que le sang. LE POETE Quand j'ai traversé ta vallée, Un oiseau chantait sur son nid. Ses petits, sa chère couvée, Venaient de mourir dans la nuit. Cependant il chantait l'aurore; O ma Muse, ne pleurez pas! A qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu là-haut, l'espoir ici-bas. LA MUSE Et que trouveras-tu, le jour où la misère Te ramènera seul au paternel foyer? Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière De ce pauvre réduit que tu crois oublier, De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure, Chercher un peu de calme et d'hospitalité? Une voix sera là pour crier à toute heure Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté? Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite? Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras? De ton coeur ou de toi lequel est le poète? C'est ton coeur, et ton coeur ne te répondra pas. L'amour l'aura brisé; les passions funestes L'auront rendu de pierre au contact des méchants; Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes, Qui remueront encor, comme ceux des serpents. O ciel! qui t'aidera? que ferai-je moi-même, Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime, Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi, M'emporteront à lui pour me sauver de toi? Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées, Quand dans les bois d.'Auteuil, perdu dans tes pensées, Sous les verts marronniers et les peupliers blancs, Je t'agaçais le soir en. détours nonchalants, Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux, Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux. Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse? Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté? Hélas! ta joue en fleur plaisait à la déesse Qui porte dans ses mains la force et la santé. De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie;. Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu, Et moi qui t'aimerai comme une unique amie, Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie, Si je tombe des cieux., que me répondras-tu? LE POETE Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid; Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit; Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisqu'en traversant l'immortelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours et toujours oublier; Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain; O Muse! Que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon génie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir. J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse, Ma folle expérience et mes soucis d'un jour, Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour. Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé. Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé. Christine. Par Charles Leconte De Lisle (1818-1894) Une étoile d'or là-bas illumine Le bleu de la nuit, derrière les monts. La lune blanchit la verte colline: -Pourquoi pleures-tu, petite Christine? Il est tard, dormons. -Mon fiancé dort sous la noire terre, Dans la froide tombe il rêve de nous. Laissez-moi pleurer, ma peine est amère; Laissez-moi gémir et veiller, ma mère: Les pleurs me sont doux. La mère repose, et Christine pleure, Immobile auprès de l'âtre noirci. Au long tintement de la douzième heure, Un doigt léger frappe à l'humble demeure: -Qui donc vient ici? -Tire le verrou, Christine, ouvre vite: C'est ton jeune ami, c'est ton fiancé. Un suaire étroit à peine m'abrite; J'ai quitté pour toi, ma chère petite, Mon tombeau glacé. - Et coeur contre coeur tous deux ils s'unissent. Chaque baiser dure une éternité: Les baisers d'amour jamais ne finissent. Ils causent longtemps; mais les heures glissent, Le coq a chanté. Le coq a chanté, voici l'aube claire; L'étoile s'éteint, le ciel est d'argent. -Adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère! Les morts vont rentrer dans la noire terre, Jusqu'au jugement. -Ô mon fiancé, souffres-tu, dit-elle, Quand le vent d'hiver gémit dans les bois, Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle? Pauvre ami, couché dans l'ombre éternelle, Entends-tu ma voix? -Au rire joyeux de ta lèvre rose, Mieux qu'au soleil d'or le pré rougissant, Mon cercueil s'emplit de feuilles de rose; Mais tes pleurs amers dans ma tombe close Font pleuvoir du sang. Ne pleure jamais! Ici-bas tout cesse, Mais le vrai bonheur nous attend au ciel. Si tu m'as aimé, garde ma promesse: Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse, Au jour éternel. -Non! Je t'ai donné ma foi virginale; Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas? Non! Je veux dormir ma nuit nuptiale, Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle, Morte entre tes bras! - Lui ne répond rien. Il marche et la guide. À l'horizon bleu le soleil paraît. Ils hâtent alors leur course rapide, Et vont, traversant sur la mousse humide La longue forêt. Voici les pins noirs du vieux cimetière. -Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin; Mon unique amour, entends ma prière! - Mais elle au tombeau descend la première, Et lui tend la main. Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre, Dans la même tombe ils dorment tous deux. Ô sommeil divin dont le charme enivre! Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre Et mourir comme eux! A Une Passante. Par Charle Baudelaire (1821-1867) La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d'une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ; Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté Dont le regard m'a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ? Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être ! Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! Parfum Exotique. Par Charle Baudelaire (1821-1867) Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, Je respire l'odeur de ton sein chaleureux. Je vois se dérouler des rivages heureux Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ; Une île paresseuse où la nature donne Des arbres singuliers et des fruits savoureux ; Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne. Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine, Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. Sérénade. Par Alice De Chambrier. (1861-1882) S'il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur pour vous aimer beaucoup, Le mien n'appartient à personne, Il vous aime par dessus tout. S'il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur à vous, tout entier Le mien n'appartient à personne Un mot de vous peut le lier. S'il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur pour vous en amuser Le mien n'appartient à personne Il est à vous pour un baiser. S'il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur pour après l'oublier Le mien n'appartient à personne Vous pouvez le mystifier. Mais pourtant, sachez-le, mignonne, Si ce coeur était méprisé Il ne croirait plus en personne Car du coup vous l'auriez brisé. La Belle Au Bois Dormant. Par Alice De Chambrier. (1861-1882) Dans son vaste palais, sous la sombre ramure, La Belle au bois repose, attendant le réveil; Son beau front est de glace et pâle est sa figure, Ses grands cheveux lui font comme un manteau vermeil. Un étrange sourire erre encor sur sa bouche, Ses longs cils abaissés ombrent légèrement Ce visage si pur et que la mort farouche Semble avoir en son vol effleuré seulement. Elle a joint sur son coeur ses mains fines et blanches Et semble une statue en marbre précieux; Et le soleil couchant qui glisse sous les branches A travers les vitraux la baise sur les yeux. Elle ne peut sentir cette douce caresse: L'heure de s'éveiller n'a pas encor sonné; Elle n'a point perçu la voix enchanteresse Qui dira: « Lève-toi, le siècle est terminé! » Mais comme elle repose impassible et sereine, Suivant un rêve d'or qui fuit dans le ciel pur Et qui, depuis longtemps, la ravit et l'entraîne Jusqu'à ces inconnus que recouvre l'azur. Un cavalier s'en vient à travers les broussailles, Jusque sous les hauts murs du palais enchanté: Il voit devant ses pas s'écrouler les murailles, Et pénètre sans peine en ce lieu redouté. C'est un prince au pourpoint de velours vert très pâle, Au visage plus beau que la clarté du jour, Au grand chapeau chargé de rubis et d'opale, Au regard plein de force et de vie et d'amour. Il traverse la cour où d'énormes troncs d'arbres, Renversés par le temps, gisent amoncelés, Et gravit sans frayeur les hauts degrés de marbre Que la pluie et la neige ont presque descellés. Le long des corridors de grosses araignées Qui dorment dans leurs rets tissés d'argent et d'or, S'éveillant à demi regardent, étonnées, Ce vivant qui pénètre au séjour de la mort. Puis enfin il arrive à la salle où repose Celle qu'il vient chercher dans le sombre palais; Il pousse vivement la porte à demi-close, Où passent en dansant de lumineux reflets. Il voit la jeune fille endormie et si belle, Attendant l'inconnu qui vient pour l'épouser: Plein d'une joie immense, il se penche vers elle, Et sur sa main glacée il pose un long baiser. Dans tout le vieux manoir une rumeur s'élève; Dans le grand bois s'éveille un doux gazouillement, Et la jeune princesse enfin sort de son rêve, Puis regarde autour d'elle avec étonnement. Alors, dans les clartés pâles du jour qui tombe, Elle voit l'étranger devant elle à genoux, Et les yeux pleins encor de lueurs d'outre-tombe, Elle lui tend les bras et murmure: « C'est vous! » La Belle au bois dormant qui, radieuse et pure, Dut en son noir castel s'endormir pour longtemps, N'est-ce pas ton image, ô superbe Nature? Et le beau fils de roi, c'est toi, joyeux Printemps! C'est toi qui viens chercher la terre ensevelie Sous les âpres linceuls des automnes glacés, Qui lui rends son sourire et sa splendeur pâlie, Et dis, en la baisant: « Oh! renais, c'est assez! » Camille, quand la Nuit t'endort. . . (1844) Théodore De Banville (1823-1891) Camille, quand la Nuit t'endort sous ses grands voiles; Quand un rêve céleste emplit tes yeux d'étoiles; Quand tes regards, lassés des fatigues du jour, Se reposent partout sur des routes fleuries Dans le pays charmant des molles rêveries, Camille, que vois-tu dans tes songes d'amour? Nous vois-tu, revenant par les noires allées, Tous deux, donner des pleurs aux choses envolées Que l'oubli dédaigneux couvre de flots dormants, Ou dans le vieux manoir, au fond des parcs superbes, Pousser de l'éperon parmi les hautes herbes Les pas précipités de nos chevaux fumants? Dans les moires de l'eau dont l'azur étincelle, Nous vois-tu laissant fuir une frêle nacelle Sur le grand lac paisible et frémissant d'accords, Où devant les grands bois et les coteaux de vignes, Glisse amoureusement la blancheur des beaux cygnes, Aux accents mariés des harpes et des cors? Moi, je vois rayonner tes yeux dans la nuit sombre, Et je songe à ce jour où je sentis dans l'ombre, Pour la première fois, de ton col renversé Tombant à larges flots avec leur splendeur fière, Tes cheveux d'or emplir mes deux mains de lumière, Et ta lèvre de feu baiser mon front glacé. La Reine De La Nuit. Par Armand Renaud (1836-1895). Son corps était couvert d'un voile en gaze noire Où, sans nombre, on voyait luire des diamants; Son front, plein du frisson magique de la gloire, Portait le croissant mince et pur des firmaments. Elle représentait vraiment la nuit superbe, Avec ses millions d'étoiles, sa douceur, Son blanc rayonnement posé sur l'onde ou l'herbe, Et son azur sans fond, abîme du penseur; La nuit où s'échappant furtives de chez elles, Les amoureuses vont, dans les bois, s'égarer, Où l'âme du poète, ouvrant toutes ses ailes, Plane dans le pays lointain qui fait pleurer. A sa forme, ou sentait la femme gracieuse; On la saluait reine à son air froid et doux; Et quand elle marchait, ombre silencieuse, Devinant la déesse, on tombait à genoux. Et comme, dans la nuit, il est de pâles nues, Sur le front de la lune, en groupe, voltigeant, Mes rêves emportés loin des routes connues, Se jouaient sur le bord de son croissant d'argent. Les Femmes Et La Mer. Par Armand Silvestre.(1837-1901) Depuis qu'Aphrodite la blonde Jaillit des bras du flot amer, Mieux qu'à nous, fidèles à l'onde, Les femmes ont aimé la mer. Et la Mer a gardé pour elles Le tendre regard d'un amant; Elle vient baiser leurs pieds frêles Avec un doux gémissement. L'écume de ses flots plu scalmes Que l'orage ne gonfle pas Vient poser l'argent de ses palmes Sur le doux chemin de leurs pas. L'âme de la mer est pareille Aux lyres qu'effleure le vent, Elle murmure à leur oreille Un chant douloureux et vivant. Souvent, j'ai voulu, dans un rêve, Assis au bord du flot moqueur, Mêler aux chansons de la grève La triste chanson de mon coeur, Quand je voyais, énamourées Par les acres senteurs de l'air, Passer sur les plages dorées Les belles filles au teint clair. La Volupté. Par Sully Prudhomme. (1839-1907) Deux êtres asservis par le désir vainqueur Le sont jusqu' à la mort : la volupté les lie. Parfois, lasse un moment, la geôlière s' oublie, Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur. Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur, Ces pâles malheureux sentent leur infamie; Chacun secoue alors cette chaîne ennemie, Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur. Ils vont rompre l' acier du noeud qui les torture, Mais elle, au bruit d' anneaux qu' éveille la rupture, Entr' ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant, Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle: En silence attiré, le couple y redescend, Et l' éphémère essaim des repentirs s' envole... L'amour! un mot encor. . . Par Louisa Siefert. (1845-1877) L'amour! un mot encor, mais sublime et sauvage, Apre au coeur et si doux qu'on ne peut l'oublier, Et que sans cesse, ainsi que le flot au rivage, Qui s'en vit repoussé revient le supplier. O fléau tentateur au sûr et lent ravage, Faible à te laisser prendre et fort à nous lier, Lorsque, nous provoquant à te mettre en servage, Tu nous charmes avant de nous humilier; Auteur des plus longs maux et des plus courtes joies, Qui, de la même main, nous sacres et nous broies Sans nous donner jamais le temps de crier non; Despote souverain à l'infernal empire, O toi par qui l'on souffre et l'on meurt, qui peut dire Ce que perdrait le monde à renier ton nom? La tristesse a vaincu. . . Par Louisa Siefert. (1845-1877) La tristesse a vaincu, je souffre et je me tais: J'ai de mon doigt glacé comprimé ma blessure, Ma tête se redresse et ma voix se rassure- Où sont les vers que je chantais? Que sont-ils devenus, les chants de ma jeunesse? L'écho me les demande et je ne les sais plus. - La plage est bien muette après le grand reflux, Avant que le flux ne renaisse. Laissez la mer monter et le temps s'accomplir. Comme aux jours de Marot cette parole est vraie, Pour moi « l'arc débandé n'a pas guéri la plaie », Et j'ai senti mon coeur faiblir. Ainsi l'enthousiaste observant un long jeûne Cachera sa pâleur; et. fière de mes maux, Moi, sur ma lèvre en feu, j'étoufferai ces mots: J'aime encore et suis toujours jeune! Amour. Par Louisa Siefert. (1845-1877) Ô rêves de jeunesse, éblouissant mirage, Qui vous arrachera de mon coeur éperdu? Qu'étaient donc ma raison, ma force, mon courage, Qu'ils aient fui pour un mot dans la nuit entendu? Amour! oh! c'est bien toi dont j'ai senti la flamme, Toi qui fais mon souci, toi qui fais mon effroi! Ton souffle impérieux a passé sur mon âme; Je tremble, je supplie, oh! que veux-tu de moi? Qu'on ne me parle plus d'aurore ou de rosée, De chansons au matin, d'astres au firmament; Laissez-moi, par pitié, j'aime, je suis brisée, Et j'ai tout oublié pour ce cruel tourment. Mais quoi! je pleure encor? Oh! l'amour, c'est la vie, Le bien, le beau, le grand, la foi, la vérité; C'est Dieu même qui parle & soudain nous convie À jouir tout vivants de l'immortalité! Écoutez, écoutez: j'aime, je suis aimée, Je puis vaincre la mort & braver l'inconnu; Mon ciel était obscur, mon âme était fermée; Voici: le jour s'est fait & l'amour est venu! L'Introuvable. Par Maurice Rollinat (1846-1903) Ton amour est-il pur comme les forêts vierges, Berceur comme la nuit, frais comme le Printemps? Est-il mystérieux comme l'éclat des cierges, Ardent comme la flamme et long comme le temps? Lis-tu dans la nature ainsi qu'en un grand livre? En toi, l'instinct du mal a-t-il gardé son mors? Préfères-tu, - trouvant que la douleur enivre, - Le sanglot des vivants au mutisme des morts? Avide de humer l'atmosphère grisante, Aimes-tu les senteurs des sapins soucieux, Celles de la pluie âcre et de l'Aube irisante Et les souffles errants de la mer et des cieux? Et les chats, les grands chats dont la caresse griffe, Quand ils sont devant l'âtre accroupis de travers, Saurais-tu déchiffrer le vivant logogriphe Qu'allume le phosphore au fond de leurs yeux verts? Es-tu la confidente intime de la lune, Et, tout le jour, fuyant le soleil ennemi, As-tu l'amour de l'heure inquiétante et brune Où l'objet grandissant ne se voit qu'à demi? S'attache-t-il à toi le doute insatiable, Comme le tartre aux dents, comme la rouille au fer? Te sens-tu frissonner quand on parle du diable, Et crois-tu qu'il existe ailleurs que dans l'enfer? As-tu peur du remords plus que du mal physique, Et vas-tu dans Pascal abreuver ta douleur? Chopin est-il pour toi l'Ange de la musique, Et Delacroix le grand sorcier de la couleur? As-tu le rire triste et les larmes sincères, Le mépris sans effort, l'orgueil sans vanité? Fuis-tu les coeurs banals et les esprits faussaires Dans l'asile du rêve et de la vérité? - Hélas! autant vaudrait questionner la tombe! La bouche de la femme est donc close à jamais Que, nulle part, le Oui de mon âme n'en tombe?... Je l'interroge encore et puis encore... mais, Hélas! autant vaudrait questionner la tombe! Les Yeux. Par Maurice Rollinat. (1846-1903) Partout je les évoque et partout je les vois, Ces yeux ensorceleurs si mortellement tristes. Oh! comme ils défiaient tout l'art des coloristes, Eux qui mimaient sans geste et qui parlaient sans voix! Yeux lascifs, et pourtant si noyés dans l'extase, Si friands de lointain, si fous d'obscurité! Ils s'ouvraient lentement, et, pleins d'étrangeté, Brillaient comme à travers une invisible gaze. Confident familier de leurs moindres regards, J'y lisais des refus, des voeux et des demandes; Bleus comme des saphirs, longs comme des amandes, Ils devenaient parfois horriblement hagards. Tantôt se reculant d'un million de lieues, Tantôt se rapprochant jusqu'à rôder sur vous, Ils étaient tour à tour inquiétants et doux: Et moi, je suis hanté par ces prunelles bleues! Quels vers de troubadours, quels chants de ménestrels, Quels pages chuchoteurs d'exquises babioles, Quels doigts pinceurs de luths ou gratteurs de violes Ont célébré des yeux aussi surnaturels! Ils savouraient la nuit, et vers la voûte brune Ils se levaient avec de tels élancements, Que l'on aurait pu croire, à de certains moments, Qu'ils avaient un amour effréné pour la lune. Mais ils considéraient ce monde avec stupeur: Sur nos contorsions, nos colères, nos rixes, Le spleen en découlait dans de longs regards fixes Où la compassion se mêlait à la peur. Messaline, Sapho, Cléopâtre, Antiope Avaient fondu leurs yeux dans ces grands yeux plaintifs. Oh! comme j'épiais les clignements furtifs Qui leur donnaient soudain un petit air myope. Aux champs, l'été, dans nos volontaires exils, Près d'un site charmeur où le regard s'attache, Ô parcelles d'azur, ô prunelles sans tache, Vous humiez le soleil que tamisaient vos cils! Vous aimiez les frissons de l'herbe où l'on se vautre; Et parfois au-dessus d'un limpide abreuvoir Longtemps vous vous baissiez, naïves, pour vous voir Dans le cristal de l'eau moins profond que le vôtre. Deux bluets par la brume entrevus dans un pré Me rappellent ces yeux brillant sous la voilette, Ces yeux de courtisane admirant sa toilette Avec je ne sais quoi d'infiniment navré. Ma passion jalouse y buvait sans alarmes, Mon âme longuement s'y venait regarder, Car ces magiques yeux avaient pour se farder Le bistre du plaisir et la pâleur des larmes!- Première Soirée. Par Arthur Rimbaud (1854-1891) Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près. Assise sur ma grande chaise, Mi-nue, elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d'aise Ses petits pieds si fins, si fins. Je regardai, couleur de cire Un petit rayon buissonnier Papillonner dans son sourire Et sur son sein, mouche ou rosier. Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un doux rire brutal Qui s'égrenait en claires trilles, Un joli rire de cristal. Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent: "Veux-tu en finir!" La première audace permise, Le rire feignait de punir! Pauvrets palpitants sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux: Elle jeta sa tête mièvre En arrière: "Oh! c'est encor mieux!. Monsieur, j'ai deux mots à te dire." Je lui jetai le reste au sein Dans un baiser, qui la fit rire D'un bon rire qui voulait bien. Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près. Mars 1870. Comme une grande fleur. . . Par Albert Samain. (1858-1900) Comme une grande fleur trop lourde qui défaille, Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents, Avec un long sourire où miroitent tes dents... Je t'enlace; j'ai comme un peu de l'âpre joie Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie. Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue De se sentir au bord du bonheur suspendue, Et toujours le désir pareil au coeur me mord De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort. Incliné sur tes yeux où palpite une flamme Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme... De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants, Où des éclairs de peau reluisent par instants, Un arôme charnel où le désir s'allume Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume. Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser, Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser! ... 20ème Siècle. Le Jour Où Je Vous Vis. . . Par Jean Richepin. (1849-1926) Le jour où je vous vis pour la première fois, Vous aviez un air triste et gai: dans votre voix Pleuraient des rossignols captifs, sifflaient des merles; Votre bouche rieuse, où fleurissaient des perles, Gardait à ses deux coins d'imperceptibles plis; Vos grands yeux bleus semblaient des calices remplis Par l'orage, et séchant les larmes de la pluie A la brise d'avril qui chante et les essuie; Et des ombres passaient sur votre front vermeil Comme un papillon noir dans un rais de soleil. Le Socle. Par Henri De Régnier. (1864-1936) L'Amour qui souriait en son bronze d'or clair Au centre du bassin qu'enfeuille, soir à soir, L'automne, a chancelé en se penchant pour voir En l'onde son reflet lui rire, inverse et vert. Le prestige mystérieux s'est entr'ouvert; Sa chute, par sa ride, a brisé le miroir, Et dans la transparence en paix du cristal noir On l'aperçoit qui dort sous l'eau qui l'a couvert. Le lieu est triste; l'if est dur; le cyprès nu. L'allée au loin s'enfonce où nul n'est revenu Dont le pas à jamais vibre au fond de l'écho; Et, de l'Amour tombé du socle qu'il dénude, Il reste un bloc égal qui semble le tombeau Du songe, du silence et de la solitude. Les Cerises. Par Francis Jammes. (1868-1938) Le banc serait de lierre et de pierre effritée. Auprès du vieux parterre où de tristes ricins Ombrageraient la poule et ses petits poussins Je vous dorloterais, ô mon enfant gâtée. Les roses cerisiers à l'écorce argentée, Dont les fruits sont pareils aux coraux abyssins, Pleurant leurs larmes d'or au-dessus des fusains, Nous diraient la chanson des moineaux enchantée. Et je vous cueillerais sur ces frais cerisiers Des cerises qu'un brin de bois lierait pareilles Pour vous les mettre ainsi que des pendants d'oreilles : Et, me baissant un peu pour que vous me baisiez Au front, je vous rendrais dans vos cheveux en boucles Vos baisers, en mordant vos rouges escarboucles. Premier Amour. (1919) Par Charles Gill. (1871-1918) I Nous nous étions connus tout petits à l'école. Comme son père était de mon père voisin, Nous partions tous les deux sac au dos le matin Nos têtes s'encadraient d'une même auréole. Dans la rose candeur du sourire enfantin, Nous étions bons amis. Quand les flots du Pactole Roulaient chez l'un de nous, par hasard, une obole, Nous divisions toujours en deux parts le festin. Souvent, aux lendemains de mes fainéantises, Me laissant consulter en route son devoir, Elle sut m'épargner l'horreur du cachot noir. Moi, je grimpais pour elle à l'arbre des cerises, Pour elle je pillais la vigne et le pommier, Et je la défendais comme un bon chevalier. II Plus tard, à l'âge d'or où dans notre poitrine Vibre l'enchantement des frissons amoureux, À l'âge où l'on s'égare au fond des rêves bleus, Sans songer à demain et ce qu'il nous destine, Sous les érables du grand parc, à la sourdine, Nous nous cachions, loin des oreilles et des yeux, Et, son front virginal penché sur mes cheveux, Ensemble nous lisions le divin Lamartine. Oui! nous avons vécu l'âge de nos seize ans Où le coeur entend mieux ce que la lyre exprime, Parmi les vers d'amour frappés au coin sublime. Oui! nous avons connu les baisers innocents, Sur le lac de cristal que la nacelle effleure, Devant le livre ouvert à la page où l'on pleure. III Comme ils coulaient heureux ces beaux jours d'autrefois! Comme nous nous aimions avec nos âmes blanches! Dans les sentiers discrets émaillés de pervenches Qu'épargnaient en passant ses brodequins étroits, Nous allions écouter l'harmonieuse voix Des souffles attiédis qui chantaient dans les branches; Nous mêlions au murmure infini des grands bois L'écho de nos serments et de nos gaîtés franches. Fervents du clair de lune et des soirs étoilés, Nous allions réveiller les nénufars des plages, Inclinant sur les flots leurs corps immaculés. Et nous aimions unir nos riantes images Aux scintillants reflets des milliers d'astres d'or, Dans l'immense miroir du Saint-Laurent qui dort. Les Pas. Par Paul Valéry. (1871-1945) Tes pas, enfants de mon silence, Saintement, lentement placés, Vers le lit de ma vigilance Procèdent muets et glacés. Personne pure, ombre divine, Qu'ils sont doux, tes pas retenus! Dieux!... tous les dons que je devine Viennent à moi sur ces pieds nus! Si, de tes lèvres avancées, Tu prépares pour l'apaiser, À l'habitant de mes pensées La nourriture d'un baiser, Ne hâte pas cet acte tendre, Douceur d'être et de n'être pas, Car j'ai vécu de vous attendre, Et mon coeur n'était que vos pas. La Dormeuse. Par Paul Valéry. (1871-1945) Quels secrets dans mon coeur brûle ma jeune amie, Âme par le doux masque aspirant une fleur? De quels vains aliments sa naïve chaleur Fait ce rayonnement d'une femme endormie? Souffles, songes, silence, invincible accalmie, Tu triomphes, ô paix plus puissante qu'un pleur, Quand de ce plein sommeil l'onde grave et l'ampleur Conspirent sur le sein d'une telle ennemie. Dormeuse, amas doré d'ombres et d'abandons, Ton repos redoutable est chargé de tels dons, Ô biche avec langueur longue auprès d'une grappe, Que malgré l'âme absente, occupée aux enfers, Ta forme au ventre pur qu'un bras fluide drape, Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts. Holocauste. Par Albert Ferland. (1872-1943) Puisque vous ne sauriez vous lasser, ô mes yeux, D'admirer la splendeur de sa beauté charnelle, Subissez à jamais son charme impérieux Et soyez obsédés des feux de sa prunelle. Puisqu'il m'est douloureux d'oser, en mon amour, Vous sevrer du nectar de sa bouche incarnate, Mes lèvres, brûlez donc de boire chaque jour Son baiser qui parfume ainsi qu'un aromate. Puisque en moi s'est accru le désir obsesseur D'étreindre follement ses mains d'impératrice, O mes mains, recherchez leur contact enchanteur Jusqu'à ce que le temps pour toujours les flétrisse. Je voudrais bien. . . Par Anna De Noailles. (1876-1933) Je voudrais bien qu'on départage Le double voeu qui me combat: - Je souhaite ne vivre pas, Mais je veux revoir ton visage! Certes, la mort est le seul lieu Qui convienne à ce corps trop triste, Mais il faut encor que j'existe: Je ne peux pas quitter tes yeux! L'espace, le ciel, la nature Me plaisent moins que le tombeau; Je n'aime plus nulle aventure, Mais savoir que tu vis est beau Savoir que tu vis, être sûre, D'être seule à le savoir tant! Dois-je te faire la blessure De te rendre moins existant? Qui veux-tu qui jamais respire Ton être avec tant de grandeur? - Et songe que tu me fais peur, À moi, la meilleure et la pire!... Amour Immaculé. Par Emile Nelligan. (1879-1941) Je sais en une église un vitrail merveilleux Où quelque artiste illustre, inspiré des archanges, A peint d'une façon mystique, en robe à franges, Le front nimbé d'un astre, une Sainte aux yeux bleus. Le soir, l'esprit hanté de rêves nébuleux Et du céleste écho de récitals étranges, Je m'en viens la prier sous les lueurs oranges De la lune qui luit entre ses blonds cheveux. Telle sur le vitrail de mon coeur je t'ai peinte, Ma romanesque aimée, ô pâle et blonde sainte, Toi, la seule que j'aime et toujours aimerai; Mais tu restes muette, impassible, et, trop fière, Tu te plais à me voir, sombre et désespéré, Errer dans mon amour comme en un cimetière! Amours D'Elite. Par Emile Nelligan. (1879-1941) Parfois j 'ai le désir d'une soeur bonne et tendre, D 'une soeur angélique au sourire discret: Soeur qui m 'enseignera doucement le secret De prier comme il faut, d'espérer et d'attendre. J'ai ce désir très pur d'une soeur éternelle, D'une soeur d'amitié dans le règne de l'Art, Qui me saura veillant à ma lampe très tard Et qui me couvrira des cieux de sa prunelle; Qui me prendra les mains quelquefois dans les siennes Et me chuchotera d'immaculés conseils, Avec le charme ailé des voix musiciennes; Et pour qui je ferai, si j'aborde à la gloire, Fleurir tout un jardin de lys et de soleils Dans l'azur d'un poème offert à sa mémoire. Le Pont Mirabeau. Guillaume Apollinaire (1880-1918) Sous le pont Mirabeau coule la Seine Et nos amours. Faut-il qu'il m'en souvienne? La joie venait toujours après la peine. Vienne la nuit sonne l'heure, Les jours s'en vont je demeure. Les mains dans les mains restons face à face Tandis que sous Le pont de nos bras passe. Des éternels regards l'onde si lasse. Vienne la nuit sonne l'heure, Les jours s'en vont je demeure. L'amour s'en va comme cette eau courante. L'amour s'en va, Comme la vie est lente Et comme l'Espérance est violente. Vienne la nuit sonne l'heure, Les jours s'en vont je demeure. Passent les jours et passent les semaines. Ni temps passé, Ni les amours reviennent. Sous le pont Mirabeau coule la Seine. Les Colchiques. Guillaume Apollinaire 1880-1918 Le pré est vénéneux mais joli en automne, Les vaches y paissant Lentement s'empoisonnent. Le colchique couleur de cerne et de lilas Y fleurit; tes yeux sont comme cette fleur-la, Violatres comme leur cerne et comme cet automne. Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne. Les enfants de l'école viennent avec fracas, Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica. Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières Qui battent comme les fleurs battent au vent dément. Le gardien du troupeau chante tout doucement, Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne. Le Passé maugréait. . . Tristan Derème. (1889-1941) Le Passé maugréait et frappait à la porte. Je me taisais. Il m'appela d'une voix forte; Mais je continuai de songer à tes yeux; Et j'entendais crier le vieillard furieux, Grelottant dans la nuit sous sa mante à ramages, Il est entré portant un vieux livre d'images. Laure, dans la maison à l'ombre des sureaux, Songeuse, tu brodais derrière les carreaux, Et, si j'apercevais un livre à ta fenêtre, Je sonnais à la grille et tu voyais paraître, Au jardin envahi d'herbe et de serpolet, Celui qui dans les soirs longuement te parlait Et déroulait son rêve ainsi qu'un paysage... Laure, où sont tes cheveux, tes mains et ton visage?... Vous qui pleuriez, mélancolique, au soir tombant; Toi qui sur ton épaule attachais un ruban Mauve; toi qui jouais Manon et l'ouverture De Tannhäuser; toi qui riais dans ta voiture... Ô passé, plein de fleurs et de chardonnerets! Rires! Passé léger! Passé tendre! Regrets! Mésanges, accourez, mes lointaines pensées! Ô souvenirs, rameaux flétris, branches cassées... Oui, j'aurais dû, ce soir, te dire tout cela, T'avouer les penchants où mon coeur s'écoula Et te montrer au loin ces figures d'argile, Et nous aurions pleuré de sentir si fragile Notre amour qui s'éveille et frissonne au soleil D'automne, notre amour incassable et pareil Aux beaux jouets de notre enfance. Mais qu'importe, Si l'espérance encore ouvre la vieille porte? Elle parle; sa voix illumine tes yeux; Son regard verse en nous la lumière des cieux. Sous le manteau de pourpre et la cuirasse triple, Cheveux au vent, partons pour le vaste périple. Les merles se sont tus devant l'astre éclatant; Et le navire aux voiles blanches nous attend Au port, prêt à cingler vers les îles lointaines Où le bonheur fleurit aux rives des fontaines. Je ne sais quelle main nous pousse. Nous rirons Des rafales soufflant dans leurs rauques clairons; Et, comme ivres, car l'Univers nous est complice, Les flots noirs et cabrés nous seront un délice. Ainsi nous voguerons sur l'eau cruelle ou sur L'eau calme, sous tes coups, tonnerre, ou sous l'azur, Sous la lune indulgente ou dans l'ombre sauvage. Et plus tard n'ayant vu briller aucun rivage, Revenus, mais encor, les doigts ensanglantés, Rêvant que sur la mer âpre des voluptés Il est pourtant après les tempêtes quelque île Où boire le bonheur d'une âme enfin tranquille, Fourbus, endoloris, meurtris, nous changerons La voile blanche ou nous prendrons les avirons, Sur l'eau vaine luttant, mangeant notre colère, Pauvres rameurs perdus sur la vieille galère. L'AMOUR FILIAL. 17ème Siècle. Pompée (Extrait) Par Pierre Corneille, (1606-1684). Act II Scène III Cléopâtre. Mes enfants, prenez place. Enfin voici le jour Si doux à mes souhaits, si cher à mon amour, Où je puis voir briller sur une de vos têtes Ce que j'ai conservé parmi tant de tempêtes, Et vous remettre un bien, après tant de malheurs, Qui m'a coûté pour vous tant de soins et pleurs. Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes, Que, pour ne vous pas voir exposés à ses coups, Il fallut me résoudre à me priver de vous. Quelle peines depuis, grands dieux, n'ai-je souffertes! Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes. Je vis votre royaume entre ces murs réduit; Je crus mort votre père; et sur un si faux bruit Le peuple mutiné voulut avoir un maître. J'eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître, Il fallut satisfaire à son brutal désir, Et peur qu'il en prît, il m'en fallut choisir. Pour vous sauver l'Etat que n'eussé-je pu faire? Je choisis un époux avec des yeux de mère: Votre oncle Antiochus; et j'espérai qu'en lui Votre trône tombant trouverait un appui. Mais à peine son bras en relève la chute, Que par lui, de nouveau, le sort me persécute: Maître de votre Etat, par sa valeur sauvé, Il s'obstine à remplir ce trône relevé; Qui lui parle de vous attire sa menace. Il n'a défait Tryphon que pour prendre sa place, Et, de dépositaire et de libérateur, Il s'érige en tyran et lâche usurpateur. Sa main l'en a puni: pardonnons à son ombre; Aussi bien, en un seul voici des maux sans nombre; Nicanor votre père, et mon premier époux... Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux, Puisque, l'ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre? Passons. Je ne me puis souvenir sans trembler Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler; Je ne sais s'il est digne ou d'horreur ou d'estime, S'il plut aux dieux ou non, s'il fut justice ou crime, Mais, soit crime ou justice, il est certain, mes fils, Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis. Ni celui des grandeurs, ni celui de la vie Ne jeta dans mon coeur cette aveugle furie: J'étais lasse d'un trône où d'éternels malheurs Me comblaient chaque jour de nouvelles douleurs; Ma vie est presque usée, et ce reste inutile Chez mon frère avec vous trouvait un sûr asile; Mais voir, après douze ans et de soins et de maux, Un père vous ôter le fruit de mes travaux! Mais voir votre couronne après lui destinée Aux enfants qui naîtraient d'un second hyménée! A cette indignité je ne connus plus rien: Je me crus tout permis pour garder votre bien. Recevez donc, mes fils, de la main d'une mère, Un trône racheté par le malheur d'un père; Je crus qu'il fit lui-même un crime en vous l'ôtant, Et si j'en ai fait un en vous le rachetant, Daigne du juste ciel la bonté souveraine, Vous en laissant le fruit, m'en réserver la peine, Ne lancer que sur moi les foudres mérités Et n'épandre sur vous que des prospérités! Antiochus. Jusques ici, Madame, aucun ne met en doute Les longs et grands travaux que notre amour vous coûte, Et nous croyons tenir des soins de cette amour Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour. Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendre Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre, Mais afin qu'à jamais nous les puissions bénir, Epargnez le dernier à notre souvenir: Ce sont fatalités dont l'âme embarrassée A plus qu'elle ne veut se voit souvent forcée; Sur les noires couleurs d'un si triste tableau Il faut passer l'éponge, ou tirer le rideau; Un fils est criminel quand il les examine, Et quelque suite enfin que le ciel y destine, J'en rejette l'idée, et crois qu'en ces malheurs Le silence ou l'oubli nous sied mieux que les pleurs. Nous attendons le sceptre avec même espérance, Mais, si nous l'attendons, c'est sans impatience. Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents: C'est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps; Il tombera sur nous quand vous en serez lasse; Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce; Et l'accepter si tôt semble nous reprocher De n'être revenus que pour vous l'arracher. Séleucus. J'ajouterai, Madame, à ce qu'a dit mon frère Que, bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère, L'ambition n'est pas notre plus grand désir. Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir; Et c'est bien la raison que pour tant de puissance Nous vous rendions du moins un peu d'obéissance, Et que celui de nous dont le ciel a fait choix Sous votre illustre exemple apprenne l'art des rois. Cléopâtre. Dites tout, mes enfants: vous fuyez la couronne. Non que son trop d'éclat ou son poids vous étonne: L'unique fondement de cette aversion, C'est la honte attachée à sa possession; Elle passe à vos yeux pour la même infamie, S'il faut la partager avec notre ennemie, Et qu'un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui venait pour vous la dérober. O nobles sentiments d'une âme généreuse! O fils vraiment mes fils! O mère trop heureuse! Le sort de votre père enfin est éclairci. Il était innocent, et je puis l'être aussi: Il vous aima toujours et ne fut mauvais père Que charmé par la soeur ou forcé par le frère; Et dans cette embuscade où son effort fut vain, Rodogune, mes fils, le tua par ma main. Ainsi de cet amour la fatale puissance Vous coûte votre père, à moi mon innocence, Et si ma main pour vous n'avait tout attenté, L'effet de cette amour vous aurait tout coûté. Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime, Lorsque vous punirez la cause de mon crime. De cette même main qui vous a tout sauvé, Dans son sang odieux je l'aurais bien lavé; Mais comme vous aviez votre part aux offenses, Je vous ai réservé votre part aux vengeances, Et, pour ne tenir plus en suspens vos esprits, Si vous voulez régner, le trône est à ce prix: Entre deux fils que j'aime avec même tendresse, Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse; La mort de Rodogune en nommera l'aîné. Quoi! Vous montrez tous deux un visage étonné! Redoutez-vous son frère? Après la paix infâme, Que même en la jurant je détestais dans l'âme, J'ai fait lever des gens, par des ordres secrets, Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tous prêts, Et tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie, Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie. Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi? Est-ce pitié pour elle? Est-ce haine pour moi? Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave, Et mettre mon destin aux mains de mon esclave? Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats, Pour qui je crus en vain conserver ces Etats; J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre, Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre. Extrait de Griselidis. Par Charles Perrault. (1628-1703) Dans son Enfant, dans la jeune Princesse, Elle a mis toute sa tendresse; A l'éprouver si je veux réussir, C'est là qu'il faut que je m'adresse, C'est là que je puis m'éclaircir." Elle venait de donner la mamelle Au tendre objet de son amour ardent, Qui couché sur son sein se jouait avec elle, Et riait en la regardant: "Je vois que vous l'aimez, lui dit-il, cependant Il faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendre, Pour lui former les moeurs et pour la préserver De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre; Mon heureux sort m'a fait trouver Une Dame d'esprit qui saura l'élever Dans toutes les vertus et dans la politesse Que doit avoir une Princesse. Disposez-vous à la quitter, On va venir pour l'emporter." Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage, Ni les yeux assez inhumains, Pour voir arracher de ses mains De leur amour l'unique gage; Elle de mille pleurs se baigne le visage, Et dans un morne accablement Attend de son malheur le funeste moment. Dès que d'une action si triste et si cruelle Le ministre odieux à ses yeux se montra, "Il faut obéir", lui dit-elle; Puis prenant son Enfant qu'elle considéra, Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle, Qui de ses petits bras tendrement la serra, Tout en pleurs elle le livra. Ah! que sa douleur fut amère! Arracher l'enfant ou le coeur Du sein d'une si tendre Mère, C'est la même douleur. 18ème Siècle. Extrait D'Euphémie. Par François-Thomas-Marie De Baculard D'Arnaud. (1718-1805) La Comtesse D'Orcé. Oui c'est un fils, un fils par ce sein allaité, Madame; il fut à peine en mes bras apporté, Qu'il réunit mes soins, mes craintes et mes caresses, Le tendre amour de mère, et toutes ses faiblesses; Je lui sacrifiai les plaisirs et les rangs, Mon père, mon mari, tous mes autres enfants; Pour un seul de ses jours je me fusse immolée, Et mourant à ses yeux, j'eusse été consolée; Je ne voyois, n'aimois, n'adorois que ce fils... Ses frères, au tombeau, de mon époux suivis, Lui laissèrent des droits qu'appuya ma tendresse; De son seul intérêt je m'occupois sans cesse; Que dis-je? Avec ces droits je cédai tous les miens, Et maître de mon coeur, il le fut de mes biens. Mes moindres revenus, tout devint son partage, Tout; je ne demandois que l'unique avantage De vivre près de lui, près de lui de mourir, Et que ce fils si cher eut mon dernier soupir. Les penchants trop marqués d'une ame corrompue Sous des traits embellis se montroient à ma vue; Envain tout m'éclairoit; j'aimois à m'abuser; Tant l'amour maternel sait nous en imposer! Je n'appercevois pas dans ma folle tendresse, Que ce fils égaroit sa coupable jeunesse, Qu'aux plus honteux excès de la perversité Il joignoit l'avarice et l'inhumanité... Qu'il étoit un ingrat. Enfin il se marie; Une femme souvent, dans une ame endurcie, Porte cette douceur, cet attendrissement, Principe des vertus, source du sentiment; Son épouse, au contraire encore plus inhumaine, Échauffa contre moi les poisons de sa haine; Ce fils, sur qui j'avois épuisé mes bontés, M'accabla de mépris, d'horribles duretés, Unit l'insulte amère au plus cruel outrage, Des pleurs qu'il fit couler, détourne son visage... En pleurant: Il me chasse, quel mot! De ce même château, Séjour de mes ayeux, notre commun berceau; J'embrasse ses génoux; éplorée et mourante Je m'écrie; " ô mon fils! Une mère expirante, Une mère à vos pieds n'implore qu'un bienfait; Seul prix de cet amour, qui pour vous a tout fait; Le trépas va bientôt terminer mes misères; Que je meure du moins dans le lit de mes pères! " Il ne m'écoute pas; " vous, qu'a nourri mon sein, Vous voulez donc, mon fils que j'expire de faim! Je vous ai donné tout, en proye à l'amertume, Je n'ai gardé qu'un coeur que le chagrin consume. Vous aurez des enfants; je devrois souhaiter... Ah! Puissent-ils, cruel, ne vous pas imiter! " Sa femme, en ce moment, plus barbare peut-être, Me force de quitter les lieux qui m'ont vu naître, Où s'attachoient encore mes regards expirants... Ciel! Et j'ai pu survivre à ces coups accablants! Que vous dirai-je, enfin? Tout s'éclipse à ma vue; Je cours chez une amie, et je suis méconnue; Traînant envain partout les horreurs de mon sort. J'arrive en ce séjour pour y trouver la mort! Le Malade. PAr Andre Chenier. (1762-1794) « Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères, Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant, Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant! Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils! Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante Qui dévore la fleur de sa vie innocente. Apollon! si jamais, échappé du tombeau, Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau, Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue; Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc La hache à ton autel fera couler le sang. Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable? Ton funeste silence est-il inexorable? Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière? Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? C'est toi qui me devais ces soins religieux, Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis? -Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée. Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, Me ronge; avec effort je respire, et je crois Chaque fois respirer pour la dernière fois. Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs! -Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage; Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. La mauve, le dictame ont, avec les pavots, Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes, Une Thessalienne a composé des charmes. Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas, T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras, Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire, Qui chantait, et souvent te forçait à sourire Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs. Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée; Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours! -O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage! O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin! De légères beautés troupe agile et dansante... Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe... Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons... O visage divin! ô fêtes! ô chansons! Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus! Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe, Que je la voie encor, cette vierge dansante! Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots S'élever de ce toit au bord de cet enclos! Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse, Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée. Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, Dire sur mon tombeau: « Les Parques sont cruelles »? -Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé? Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur Verra que c'est toujours cet amour en fureur. Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe? N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur! Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes, Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? Ou ne sera-ce point cette fière beauté Dont j'entends le beau nom chaque jour répété, Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? Cette belle Daphné?... -Dieux! ma mère, tais-toi, Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible; Comme les immortels, elle est belle et terrible! Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. Non, garde que jamais elle soit informée... Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée! Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours. Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux, Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie; Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. -J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance Me dit... » Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: « Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras. » Elle vient s'asseoir près de la couche, Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. « Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? Tu souffres. On me dit que je peux te guérir; Vis, et formons ensemble une seule famille: Que mon père ait un fils, et ta mère une fille! » Au sang de ses enfants. . . Par Andre Chenier. (1762-1794) Au sang de ses enfants, de, vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée. Et l'amour, l'amour seul avait conduit sa main. Mère, tu fus impie, et l'amour inhumain. Mère! amour! qui des deux eut plus de barbarie? L'amour fut inhumain; mère tu fus impie. Plût aux dieux que la Thrace aux rameurs de Jason Eût fermé le Bosphore, orageuse prison; Que Minerve abjurant leur fatale entreprise, Pélion n'eût jamais, aux bords du bel Amphryse, Vu le chêne, le pin,, ses plus antiques fils, Former, lancer aux flots, sous la main de Typhis, Ce navire animé, fier conquérant du Phase, Qui sut ravir aux bois du menaçant Caucase L'or du bélier divin, présent de Néphélé, Téméraire nageur qui fit périr Hellé! 19ème Siècle. La Couronne Effeuillée. Par Marceline Desbordes-Valmore. (1786-1859) J' irai, j' irai porter ma couronne effeuillée Au jardin de mon père où revit toute fleur ; J' y répandrai longtemps mon âme agenouillée: Non père a des secrets pour vaincre la douleur. J' irai, j' irai lui dire, au moins avec mes larmes: "Regardez, j' ai souffert... " il me regardera, Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes, Parce qu' il est mon père il me reconnaîtra. Il dira : "c'est donc vous, chère âme désolée La terre manque-t-elle à vos pas égarés? Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée; Voici votre maison, voici mon coeur, entrez! " O clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô père! Votre enfant qui pleurait vous l' avez entendu! Je vous obtiens déjà puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j' ai perdu. Vous ne rejetez pas la fleur qui n' est plus belle; Ce crime de la terre au ciel est pardonné. Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle, Non d' avoir rien vendu, mais d' avoir tout donné. Demain, dès l'aube. . . Par Victor Hugo (1802-1885) Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. 3 septembre 1847. Les Pauvres Gens. (Extrait De La Légende Des Siècles.) Par Victor Hugo (1802-1885) I Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent. La haute cheminée où quelques flammes veillent Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit, Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit. C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume, Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, Le sinistre Océan jette son noir sanglot. II L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, Il livre au hasard sombre une rude bataille. Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille, Car les petits enfants ont faim. Il part le soir Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l'hameçon, Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson, Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit. Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit. Dans les brisants, parmi les lames en démence, L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent, Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre. Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre, Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, Comme il faut calculer la marée et le vent! Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres! Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres; Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d'horreur les agrès effarés. Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées, Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur. III Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur L'importune, et, parmi les écueils en décombres, L'Océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres Passent dans son esprit : la mer, les matelots, Emportés à travers la colère des flots. Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère, La froide horloge bat, jetant dans le mystère, Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers; Et chaque battement, dans l'énorme univers, Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes, D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes. Elle songe, elle rêve, et tant de pauvreté! Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge. O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge, La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir Les constellations fuir dans l'ouragan noir Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre. C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux, Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, Prend un pauvre marin frissonnant et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement. Horreur! l'homme, dont l'onde éteint le hurlement, Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge; Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil! Ces mornes visions troublent son coeur, pareil A la nuit. Elle tremble et pleure. IV O pauvres femmes De pêcheurs! c'est affreux de se dire : -Mes âmes, Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher, C'est là, dans ce chaos! Mon coeur, mon sang, ma chair!- Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon, Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse, Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse, Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font, Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond, A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile, Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile! Souci lugubre! on court à travers les galets, Le flot monte, on lui parle, on crie : -Oh! rend-nous-les!- Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre, la mer toujours bouleversée! Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul! Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul! Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. O mère! Tu dis : -S'ils étaient grands! Leur père est seul!- Chimère! Plus tard, quand ils seront près du père, et partis, Tu diras en pleurant : -Oh! s'ils étaient petits!- V Elle prend sa lanterne et sa cape. C'est l'heure D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure, S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal. Allons! Et la voilà qui part. L'air matinal Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche. Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin; On dirait que le jour tremble et doute, incertain, Et qu'ainsi que l'enfant, l'aube pleure de naître. Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre. Tout à coup, à ses yeux qui cherchent le chemin, Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain, Une sombre masure apparaît décrépite; Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite; Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux; La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve. -Tiens, je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva Malade et seule; il faut voir comment elle va.- Elle frappe à la porte, elle écoute; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. -Malade! et ses enfants! comme c'est mal nourri! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.- Puis, elle frappe encore. -Hé! voisine!- elle appelle. Et la maison se tait toujours. -Ah! Dieu! dit-elle, Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!- La porte, cette fois, comme si, par instants, Les objets étaient pris d'une pitié suprême, Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même. VI Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans Du noir logis muet au bord des flots grondants. L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible. Au fond était couchée une forme terrible; Une femme immobile et renversée, ayant Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant; Un cadavre; autrefois, mère joyeuse et forte; Le spectre échevelé de la misère morte; Ce qui reste du pauvre après son long combat. Elle laissait, parmi la paille du grabat, Son bras livide et froid et sa main déjà verte Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité! Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille, Dans le même berceau souriaient endormis. La mère, se sentant mourir, leur avait mis Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe, Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe, Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît, Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid. VII Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble! Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement; Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge. Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort, Une goutte parfois tombe sur ce front mort, Glisse sur cette joue et devient une larme. La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme. La morte écoute l'ombre avec stupidité. Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté, A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange; Il semble qu'on entend ce dialogue étrange Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard : -Qu'as-tu fait de ton souffle? Et toi, de ton regard?- Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres. Comme au sombre Océan arrive tout ruisseau, Le sort donne pour but au festin, au berceau, Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie, Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau, Le refroidissement lugubre du tombeau! VIII Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte? Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? Pourquoi son coeur bat-il? Pourquoi son pas tremblant Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle Elle court, sans oser regarder derrière elle? Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé? IX Quand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait; près du lit elle prit une chaise Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait, pendant qu'au loin grondait la mer farouche. - Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? il a Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là? Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille! Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille Lui donner celle-là de plus. C'est lui? Non. Rien. J'ai mal fait. S'il me bat, je dirai : Tu fais bien. Est-ce lui? Non. Tant mieux. La porte bouge comme Si l'on entrait. Mais non. Voilà-t-il pas, pauvre homme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!- Puis elle demeura pensive et frissonnant, S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime, Perdue en son souci comme dans un abîme, N'entendant même plus les bruits extérieurs, Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, Et l'onde et la marée et le vent en colère. La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc, Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit : -C'est la marine.- X -C'est toi!- cria Jeannie, et, contre sa poitrine, Elle prit son mari comme on prend un amant, Et lui baisa sa veste avec emportement, Tandis que le marin disait : -Me voici, femme!- Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme Son coeur bon et content que Jeannie éclairait. -Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt. Quel temps a-t-il fait? Dur. Et la pêche? Mauvaise. Mais, vois-tu, je t'embrasse, et me voilà bien aise. Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet. Le diable était caché dans le vent qui soufflait. Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre, J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?- Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla. - Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire. J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre, J'avais peur. Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.- Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, Elle dit : -A propos, notre voisine est morte. C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe, Dans la soirée, après que vous fûtes partis. Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine; L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. La pauvre bonne femme était dans le besoin.- L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin Son bonnet de forçat mouillé par la tempête : Diable! diable! dit-il en se grattant la tête, Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits! on ne peut leur dire : Travaillez. Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés, Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte; Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous. Cela nous grimpera le soir sur les genoux. Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres. Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres Cette petite fille et ce petit garçon, Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche. C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche? D'ordinaire, tu cours plus vite que cela. Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà! A Maurice Chevrier. Par Sully Prudhomme. (1839-1907) Fait d'héroïsme et de clémence, Présent toujours au moindre appel, Qui de nous peut dire où commence, Où finit l'amour maternel? Il n'attend pas qu'on le mérite, Il plane en deuil sur les ingrats; Lorsque le père déshérite, La mère laisse ouverts ses bras; Son crédule dévoûment reste Quand les plus vrais nous ont menti, Si téméraire et si modeste Qu'il s'ignore et n'est pas senti. Pour nous suivre il monte ou s'abîme, A nos revers toujours égal, Ou si profond ou si sublime Que, sans maître, il est sans rival: Est-il de retraite plus douce Qu'un sein de mère, et quel abri Recueille avec moins de secousse Un coeur fragile endolori? Quel est l'ami qui sans colère Se voit pour d'autres négligé? Qu'on méconnaît sans lui déplaire, Si bon qu'il n'en soit affligé? Quel ami dans un précipice Nous joint sans espoir de retour, Et ne sent quelque sacrifice Où la mère ne sent qu'amour? Lequel n'espère un avantage Des échanges de l'amitié? Que de fois la mère partage Et ne garde pas sa moitié! Ô mère, unique Danaïde Dont le zèle soit sans déclin, Et qui, sans maudire le vide, Y penche un grand coeur toujours plein! L'Éducation Maternelle. Par Francois Copée (1842-1908) Debout près de sa mère assise Qui lui présente l'A B C, La petite reste indécise, Bouche ouverte et regard baissé. Adorable sans être belle, La fillette aux mignons pieds nus Avec attention épelle Les caractères mal connus. La mère, dont le geste auguste Enseigne et protège à la fois, Enveloppe d'un bras robuste L'enfant qui lit à demi-voix, Et, montrant d'un bout de baguette Le livre encor bien mal appris, Sur le naïf visage guette L'éclair qui suit un mot compris. Sculpteur, ton oeuvre est bonne! En elle Tu sus fixer l'instant soudain De cette attente maternelle Et de cet effort enfantin. A la Vierge près de sainte Anne J'avais d'abord rêvé, devant Cette humble et douce paysanne Qui montre à lire à son enfant; Puis j'ai mieux vu ton espérance, Et j'ai compris que tu courbais Le peuple à venir de la France Sur les lumineux alphabets. Source: http://www.poesies.net